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LE DUC D'ORLÉANS, + +PLACE DU PALAIS-ROYAL. + +M DCCC XXXVIII. + + + + +Au Public, + +LE LIBRAIRE-ÉDITEUR. + + +Après avoir fait paraître les deux premiers volumes de l'HISTOIRE DES +SALONS DE PARIS, nous donnons aujourd'hui les tomes IV et V de cet +important ouvrage. Cette lacune que nous avons laissée dans la +publication est une circonstance trop inusitée, pour ne pas exiger de +notre part une explication; nous avons nous-même prié madame la +duchesse d'Abrantès d'intervertir l'ordre des volumes de cette +curieuse galerie, où figurent tous les personnages marquants dont la +connaissance peut intéresser la société de notre époque, parce que, +depuis que cette série de tableaux a été annoncée, on a, en quelque +sorte, voulu nous faire concurrence, en publiant un volume sous le +titre des SALONS CÉLÈBRES. + +Bien que cette entreprise, qui s'est jetée en rivale à la traverse de +la nôtre, fût soutenue par une plume habile, nous n'avons pas craint +qu'elle diminuât le moins du monde l'accueil favorable qui a été fait +au livre de madame la duchesse d'Abrantès; mais il nous importait +qu'on ne parût pas nous devancer en marchant sur nos brisées, et que +des sujets traités avec des souvenirs complets et une spécialité +unique ne parussent après d'insuffisantes esquisses faites sur des +ouï-dire plus ou moins exacts. + +C'est pour obvier à cet inconvénient que nous nous sommes mis en +mesure de ne pas faire attendre plus longtemps à nos nombreux +souscripteurs les principaux Salons de l'Empire. Et qui pouvait mieux +nous faire connaître le Salon de l'impératrice Joséphine, dans toutes +les phases de sa carrière si brillante et sa fin si triste, que la +femme qui, aux jours de toutes les grandeurs, consulaires et +impériales, s'est trouvée, par sa position, jetée dans les relations +intimes et publiques de cette famille, dont la haute fortune est une +des merveilles de notre histoire contemporaine? + +Qui pouvait en effet nous apprendre, sur ces temps, plus de choses que +nous désirions savoir, que madame la duchesse d'Abrantès, qui dans son +Salon de gouvernante de la ville de Paris a reçu tous les étrangers +de marque, toutes les illustrations de l'Europe, que la puissance et +la gloire d'un règne sans pareil attiraient dans la capitale du grand +empire? + +La troisième livraison de l'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS paraîtra +très-prochainement; elle se composera des tomes III et VI de la +collection. Le tome III contiendra les Salons célèbres du Directoire +et du Consulat, entre autres le Salon de _Barras_, le Salon de +_François de Neufchâteau_, le Salon de _madame Tallien_, _un bal des +victimes_, le Salon de _madame Récamier_, le Salon de _Lucien +Bonaparte_, comme ministre de l'intérieur (c'est le renouvellement de +la société en 1801 et 1802). Le tome VI contiendra le Salon du _prince +de Bénévent_, le Salon de _l'archi-trésorier_, le Salon des +_princesses de la famille impériale_, le Salon de _madame Regnault de +Saint-Jean-d'Angély_, le Salon de _madame Labriche_, au château du +Marais; le Salon du _comte de Demidoff_, le Salon de _madame Campan_, +etc., etc. + +Voilà ce que nous pouvons promettre avec assurance au public; et nous +sommes trop jaloux de sa bienveillance pour ne pas tenir tous nos +engagements. + + C. LADVOCAT. + + Ce 15 janvier 1838. + + + + +SALON DE MADAME DE MONTESSON, + +À PARIS ET À ROMAINVILLE. + + +J'ai déjà parlé de l'influence de madame de Montesson à la Cour +consulaire. Elle était positive le 18 brumaire, et de ce jour elle ne +fit que prendre plus de consistance dans un lieu où le maître +reconnaissait que madame de Montesson pouvait beaucoup. Madame +Bonaparte avait bien pu parler _de ses relations de Cour_ dans les +premiers moments de son mariage à un homme qui ne connaissait ni +Versailles, ni les usages de son étiquette. Mais le fait réel est que +madame la vicomtesse de Beauharnais n'avait pas été présentée, et +qu'elle ignorait une foule de détails de peu d'importance peut-être, +mais immenses dans leur application au nouvel ordre de choses que +voulait établir Napoléon. Il s'en aperçut bientôt, lorsque son regard +d'aigle eut parcouru le cercle des choses possibles à tenter, et jugea +qu'il fallait un auxiliaire à Joséphine pour représenter +convenablement à côté de lui dans la première place du monde, en +attendant qu'un trône remplaçât le fauteuil consulaire. De la grâce ne +suffit pas pour être reine, non plus que pour être aimée; elle fait +plaire, mais ne va pas au-delà : c'est beaucoup dans la vie ordinaire +d'une femme, mais il faut plus pour une souveraine.--Napoléon, qui +comprenait tout, le comprit à merveille. Aussi voulut-il que madame +Bonaparte prît _des leçons_ de madame de Montesson. C'est madame +Bonaparte, qui ne gardait jamais un secret même à elle, qui me l'a +dit. + +Personne, dans l'intimité de l'intérieur consulaire, ne pouvait mieux +en effet que madame de Montesson diriger la nouvelle maîtresse des +Tuileries dans son noviciat. Elle avait une grande connaissance des +usages de la Cour, quoiqu'elle n'y fût pas admise après son mariage +avec le duc d'Orléans[1].--Sa politesse était parfaite, quoique +toujours digne et convenable; sa conversation avait du charme; enfin +on trouvait qu'il y en avait beaucoup dans sa société, et sa maison +était alors la plus remarquable et même la seule qu'on pût citer à +Paris à cette époque. Je n'ai jamais entendu une autre opinion sur +elle, si ce n'est de la part de _ses deux beaux-fils_, MM. de +Saint-Albin et de Saint-Far; cette haine, car ils en avaient pour +elle, venait de loin. Ils avaient été fort irrités contre elle par son +mariage avec le duc d'Orléans. Ils prétendaient qu'il devait épouser +leur mère, qui lui avait donné trois enfants; or, cette mère était une +assez mauvaise danseuse de l'opéra et s'appelait autrefois +mademoiselle _Marquise_ (c'était _son nom de guerre_). Il était assez +difficile de faire entrer cela, même du côté gauche, dans la famille +des premiers princes du sang... Aussi n'en fit-on rien. On lui acheta +une belle terre, celle de Villemonble, tout à côté du Raincy, pour +conserver un peu de romanesque à la chose; c'était bien le moins, +puisqu'on ne la rendait pas légitime,--et puis on fit mademoiselle +Marquise _marquise de Villemonble_. Bien des gens trouvèrent que cela +avait l'air d'une mauvaise plaisanterie.--Mais la nouvelle châtelaine +s'en arrangea très-bien:--elle avait _de bonnes rentes_, comme disent +ces dames de l'opéra; elle donnait d'excellents dîners, eut une maison +fort bien montée, et si elle n'était pas au premier rang, elle fut au +moins pour les hommes une des bonnes maisons de Paris; et puis, la +manière dont elle avait été traitée l'autorisait _à laisser croire_ +que peut-être elle était mariée secrètement avec le prince. Le soin +qu'il prit de ses trois enfants, les noms qu'il donna aux deux +garçons, noms toujours affectés avec de riches bénéfices aux bâtards +d'Orléans depuis qu'il n'y avait plus de Dunois,--tout cela pouvait +laisser croire que la jolie danseuse était devenue princesse,--elle ne +le disait pas, mais elle le laissait dire... Tel était l'état des +choses, lorsque le mariage du duc d'Orléans avec madame de Montesson, +public quoique secret, par toute l'insistance que mit le prince à +obtenir le consentement du Roi, vint renverser et détruire l'innocent +mensonge de mademoiselle Marquise, _marquise_ de Villemonble. Ses +fils, quoique parfaitement traités par madame de Montesson, ce dont +j'ai été témoin, n'en avaient aucune reconnaissance et parlaient fort +mal d'elle, surtout M. de Saint-Far. M. de Saint-Albin avait plus de +mesure que son frère. Il en avait pour cela, c'est-à -dire, car pour le +reste c'était encore plus extravagant; pour leur état de prêtre, par +exemple, la chose était inconcevable: c'était à croire qu'ils étaient +tous deux de la religion du royaume de Tonquin, plutôt que des prêtres +chrétiens.--C'était le seul reproche que madame de Montesson se permît +hautement de leur faire. + +[Note 1: Mais elle avait été présentée comme marquise de +Montesson.--Sa conduite fut admirable par la suite. Lorsque Louis XVI +fut comme prisonnier aux Tuileries en 91 et 92, madame de Montesson +demanda et obtint _alors_ facilement la _permission_ d'aller faire sa +cour.--Louis XVI l'accueillit _comme sa cousine_, et fit souvent sa +partie de trictrac avec elle.--Je trouve la conduite de madame de +Montesson fort belle, car elle pouvait se rappeler qu'au temps du +bonheur elle avait été repoussée avec une sorte de mépris! mais loin +de là , elle oublia le passé et ne vit que le malheur présent de ceux +qu'elle fut consoler.] + +Un jour que l'abbé de Saint-Far dînait chez moi et parlait de madame +de Montesson avec son amertume ordinaire, il ajouta, ce qu'il n'avait +pas encore dit:--Ce n'est qu'une comédienne, après tout, que cette +femme-là ,--et une comédienne dans le monde comme sur son théâtre, où +elle jouait sans talent, tandis que _d'autres_ en avaient au moins. + +--On sait que M. de Saint-Far avait fort peu d'esprit: ceci en est une +preuve. Or, il y avait ce jour-là chez moi un parent de M. d'Abrantès, +l'abbé Junot, ancien aumônier des Gardes Françaises et ami intime du +vieux duc de Biron. C'était un vieillard aimable et d'un esprit +doucement moqueur: + +--Mon cher Saint-Far, dit-il à l'abbé, attaquant tout d'abord la +question, ta mère a dansé sur les planches d'un théâtre, ce qui est +fort diffèrent des planches du parquet d'un salon, mon ami.--Tout le +monde se mit à rire, et M. de Saint-Far demeura assez confus pour être +longtemps à recommencer. + +Le premier Consul, qui connaissait les hommes, avait distingué dans +madame de Montesson de hautes qualités, pour ce qu'il désirait obtenir +d'elle. Il voulait, dès les premiers moments de son consulat, que _la +Cour des Tuileries_ (car il y avait déjà une Cour) fût organisée comme +celle de Louis XV, et madame de Montesson, avec ses anciennes +traditions, lui semblait faite pour la faire revivre; il voulait même +l'amener à accepter une charge qu'il aurait créée[2] pour elle. + +[Note 2: On lui proposa la charge de surintendante, qu'elle refusa.] + +Il est difficile aujourd'hui de se faire une idée bien juste de la +maison de madame de Montesson. C'était une réunion des plus étranges: +on y voyait des nobles qui n'avaient pas quitté la France, une grande +partie des émigrés rentrés,--des artistes, des femmes sévères et même +puritaines à côté de femmes galantes: tout cela était accueilli avec +la même bienveillance et la même politesse apparente; mais pour qui +connaissait le monde, et surtout la maîtresse du logis, on retrouvait +bientôt les nuances qui établissaient la ligne de démarcation. + +On a cherché la cause du grand crédit de madame de Montesson auprès du +premier Consul; il avait deux sources: la première venait de ce que M. +le duc d'Orléans fut, dit-on, un jour à Brienne chez le cardinal de +Loménie et le comte de Brienne; et que se trouvant ainsi près de +l'école au moment de la distribution des prix, on demanda à M. le duc +d'Orléans de donner la couronne aux _lauréats_. Le prince en chargea +madame de Montesson, qui dit, à ce qu'on prétend, plusieurs mots +gracieux aux élèves en les couronnant, et entre autres à _Napoléon +Buonaparte_: + +_Je souhaite, monsieur, qu'il vous porte bonheur._ Madame de Montesson +était déjà mariée à M. le duc d'Orléans à cette époque. + +Avec le caractère assez fataliste de Napoléon, je ne suis pas étonnée +qu'il ait été porté à avoir comme une sorte de vénération pour madame +de Montesson. On connaît l'histoire du laurier de l'Isola Bella[3]. + +[Note 3: En allant à Marengo, le premier Consul alla visiter les îles +Borromées. Dans le jardin d'Isola Bella il y avait deux lauriers fort +beaux au milieu de beaucoup d'autres. Le général en chef prit un +canif, et dans l'écorce de l'un de ces jeunes arbres il grava le mot +BATTAGLIA... Il fut à Marengo et fut vainqueur; le souvenir de ce +laurier le poursuivit longtemps, et depuis à la Malmaison je l'ai +entendu le rappeler souvent; j'ai vu moi-même ce laurier à l'Isola +Bella. Je ne sais qui a gravé sur l'un des autres lauriers le mot +VITTORIA. Tous deux ont grandi... et maintenant les deux mots +_battaglia_ et _vittoria_ touchent presque aux cieux!...] + +J'ai entendu dire, comme positif, que le premier Consul avait rendu à +madame de Montesson la pension que lui avait laissée M. le duc +d'Orléans[4]. Elle était de 150,000 francs:--c'est beaucoup, 150,000 +francs; ce qui est certain, c'est qu'elle en avait une très-forte que +lui faisait le premier Consul; et sa déférence pour madame de +Montesson était plus prononcée que je ne l'ai vue pour personne. + +[Note 4: On disait beaucoup plus, mais je ne le crois pas. M. de +Saint-Far, pour augmenter les torts de madame de Montesson, prétendait +qu'elle avait de grands revenus, et portait sa fortune à 300,000 fr. +de rentes. Je suis sûre du contraire.] + +Elle avait dans M. de Saint-Far et M. de Saint-Albin deux ennemis bien +acharnés. Je ne puis dire à quel point cela était porté. Je les +entendais souvent parler de madame de Montesson dans des termes de +moquerie qu'il ne leur convenait pas d'employer. Ils prétendaient +qu'elle faisait toujours _la duchesse d'Orléans_. «Eh! pourquoi non? +dis-je un jour à M. de Saint-Far, le plus constant dans sa poursuite. +Si elle a été mariée à M. le duc d'Orléans, elle fait très-bien de +prendre le rang que la Cour lui avait injustement refusé.» + +Il est de fait que madame de Montesson avait des coutumes qui, après +le temps de la Révolution, devaient sembler étranges; par exemple elle +ne se levait pour personne, ne rendait pas de visites, si ce n'est à +ceux qu'elle voulait favoriser; elle ne reconduisait jamais, excepté +pour témoigner qu'elle ne voulait plus revoir la femme qu'elle +reconduisait. Une femme amie de M. de Saint-Far, que je ne nommerai +pas parce qu'elle vit encore, connut madame de Montesson à Plombières, +où elle fut en 1803. Elle crut qu'il suffisait d'avoir rencontré +madame de Montesson aux eaux pour aller chez elle à Paris; la chose +déplut à la maîtresse de la maison, qui la reconduisit jusqu'à la +porte de son salon. L'autre, qui ne connaissait pas cette coutume +_princière_, raconta à son ami, M. de Saint-Far, ce qui lui était +arrivé, en ajoutant:--C'est extraordinaire, elle a été très-froide +d'abord, et puis, tout à coup, quand je m'en vais, elle me fait une +politesse qu'elle n'avait faite à personne. Elle m'a reconduite. + +--Comment, dit Saint-Far, elle vous a reconduite? + +--Oui, sans doute! + +--Eh bien, n'y retournez pas!...--Et il lui expliqua la chose; cette +femme était furieuse!... + +J'ai déjà dit que madame de Montesson était un personnage de +l'histoire, et maintenant que la famille d'Orléans compte parmi celles +de nos rois, c'est encore plus positif, puisqu'elle a épousé un de ses +princes. J'ai parlé d'elle comme femme aimable et remplie de talents +et à suivre, mais je ne l'ai pas montrée, comme je le vais faire, au +milieu des artistes qu'elle patronait, des malheureux émigrés qu'elle +secourait et faisait rentrer; entourée de jeunes femmes qu'elle +amusait en ayant une maison charmante; donnant aux étrangers les +premières fêtes qui furent données à Paris depuis la Révolution, et +recréant ainsi la société, ce que lui demandait le premier Consul. On +a prétendu qu'il ne lui avait même rendu sa pension qu'à cette +condition. Je n'en sais rien, mais ce que je sais, si cela est, c'est +qu'elle s'en acquittait bien. + +On dit qu'elle avait été charmante, et on le voyait encore. Je ne l'ai +connue que fort âgée, et elle avait encore des dents admirables et un +teint vraiment extraordinaire. Elle était petite et point voûtée, +mais extrêmement maigre. Ses cheveux avaient été blonds, elle portait +alors _un tour_ châtain foncé. Ses yeux bleus, et de ce bleu foncé, +violet, ardoisé, qui donne un si doux regard, étaient toujours beaux. +J'ai connu même à cette époque plusieurs jeunes femmes qui enviaient +ses yeux. Quant à _sa tenue_ habituelle, j'ai déjà dit en parlant +d'elle ce qui la distinguait des autres femmes de son âge, cette +recherche de propreté exquise qui lui donnait une apparence jeune et +_attirante_. Toujours bien mise selon son âge, elle portait +habituellement une robe blanche fort élégante, mais de forme +convenable, dans l'été, et l'hiver une robe d'étoffe grise ou de +couleur sombre. Elle avait une particularité dont elle-même riait avec +nous, avec ses jeunes _femmes favorites_, comme elle nous appelait +trois ou quatre de la Cour consulaire[5]. C'était de changer en une +physionomie froide et réservée une figure naturellement bienveillante +et bonne; elle appelait cela avoir sa figure _ouverte_ ou _fermée_. + +[Note 5: Elle fut toujours parfaite pour moi, et j'en ai eu la preuve +dans deux visites qu'elle me fit, l'une à l'époque de ma première +couche, où je faillis périr, et l'autre à la mort de ma mère.--Elle ne +faisait de visites À PERSONNE, si ce n'est à ceux qu'elle aimait et +qui lui plaisaient.] + +Le salon de madame de Montesson à Paris et à Romainville, où elle est +morte, et où nous allions la voir souvent, avait une spécialité que +je n'ai jamais retrouvée nulle part après que nous l'eûmes perdue. +Elle avait, selon moi, une manière de causer plus intime et plus +bienveillante que madame de Genlis, qui, d'ailleurs, avait plus +d'esprit et surtout plus d'instruction qu'elle, mais qui était +ennuyeuse à l'âge de madame de Montesson, au point de la fuir, tandis +qu'on cherchait l'autre. Elle avait de la dignité et _du liant_ +néanmoins dans la conversation, et puis les hommes de lettres étaient +heureux d'avoir son approbation. Ils n'étaient pas à l'aise auprès de +madame de Genlis. Ils craignaient toujours une envie déguisée, une +haine masquée derrière une approbation. Madame de Montesson ne voulait +jamais qu'on parlât politique chez elle, mais ce qu'elle exigeait +avant tout d'une personne qui lui était présentée, c'était un bon ton. +Je l'ai vue à cet égard d'une extrême rigueur, et me refuser de +recevoir un général, qui depuis est devenu maréchal, duc, et tout ce +qu'on peut être. C'était le général Suchet. + +--Non, non, ma chère petite, me dit-elle lorsque je lui en parlai... +Je vous aime, mais je n'aime pas tous vos grands donneurs de coups de +sabre; votre général ne me convient pas... + +--Mais, madame..., je vous assure qu'il ne jure pas comme le colonel +Savary... + +Elle me regarda et se mit à rire. + +--Vous êtes une maligne petite personne, me dit-elle... Ah! il ne jure +pas!... Eh bien, je crois, Dieu me pardonne, que je l'aimerais mieux +que ses révérences éternelles et ses compliments mielleux... Non, non, +il m'ennuierait... + +Elle le refusa long temps; et puis le général Valence, qui lui +imposait sa volonté et qu'elle craignait peut-être plus qu'elle ne +l'aimait, lui amena le général Suchet l'année suivante; elle le reçut, +mais je réponds que ce fut malgré elle. + +Sa maison était une des plus agréables que j'aie vues, jamais les +jeunes femmes et les jeunes gens ne s'y ennuyaient. Il y régnait un +ton parfait, et on s'y amusait au point de mieux aimer demeurer chez +madame de Montesson que d'aller à une fête bruyante, comme une fête de +ministre, par exemple... + +Elle défendait les conversations qui _déchiraient_. Elle prétendait +_que c'était un orage qui ravageait tout, pour ne rien laisser après +lui que de mauvais fruits_. + +Elle n'a pas été juste pour plusieurs personnes de sa famille, mais +que peut-on dire lorsqu'on ne sait pas tout? Madame de Genlis, qui a +tant écrit contre sa tante, à laquelle elle a refusé esprit, talents, +beauté, tout ce qui attire enfin, et qui a pourtant prouvé qu'elle +pouvait non-seulement attirer, mais attacher, madame de Genlis, si +elle a écrit, a sûrement parlé. Eh bien! quelle est celle de nous qui, +en apprenant qu'on la déchire incessamment, sera pour ses détracteurs +toujours également bonne et bienveillante!... S'il y en a, de pareils +caractères sont rares; et de plus, ils ne sont peut-être pas vrais +dans leurs démonstrations d'amitié. Quant à M. Ducrest, madame de +Montesson eut tort... Il était son neveu, avait une fille charmante et +dont la beauté toute naissante devait toucher le coeur de madame de +Montesson, ainsi que cette disposition aux talents que nous lui voyons +aujourd'hui[6]. Mais M. de Valence pouvait réparer la faute de sa +tante, et il ne l'a pas fait. Madame de Valence l'eût fait, si cela +eût dépendu d'elle, j'en ai l'assurance, car c'est une noble et +aimable femme. + +[Note 6: Madame Georgette Ducrest. Elle chante à ravir et écrit +également bien. Je l'ai vue depuis à la Malmaison, d'où une jalousie +basse et même une haine envieuse l'ont ensuite exilée, à notre grand +regret.] + +Madame de Montesson contait très-drôlement. Un jour, elle nous dit +comment M. le duc d'Orléans était devenu amoureux d'elle. On était à +Villers-Cotterets, et l'on chassait. Le duc d'Orléans était fort gros +déjà à cette époque; il faisait chaud; il voulut descendre de cheval +ou de calèche, je ne sais comment ils étaient, je crois pourtant +qu'ils étaient à cheval. Le duc d'Orléans, qui soufflait comme un +phoque, s'assit sur l'herbe dans le bois, et demanda la permission à +madame de Montesson, qui alors était fort jeune et fort jolie, d'ôter +son col et de déboutonner sa veste de chasse. En le voyant dans cet +équipage, madame de Montesson se mit à rire avec un tel abandon en +l'appelant: _Gros père..... bon gros père_, que le prince, qui avant +tout était fort gai, se mit à rire comme elle, mais avec cette +différence que sa rotondité faillit le faire étouffer; ce qui aurait +eu lieu si madame de Montesson ne lui avait frappé le dos comme on le +fait aux enfants qui ont la coqueluche. + +M. le duc d'Orléans était alors lié avec madame ***; mais son +caractère jaloux n'allait pas du tout avec celui d'un homme l'opposé +du romanesque et de la passion... En voyant les jolies dents de madame +de Montesson paraître dans tout leur éclat, en riant avec abandon +comme elle venait de le faire, il l'aima tout de suite, et depuis ce +temps il ne l'a plus quittée que pour en faire sa femme, malgré la +passion de madame de Montesson pour M. de Guignes, passion dont +lui-même fut le confident. Madame de Genlis fut aussi confidente de +cette affection de madame de Montesson, qui eut de la confiance en +elle au point de lui dévoiler ses plus secrètes pensées;... ce qui +n'empêche pas qu'elle ne le raconte tout au long dans ses Mémoires, et +Dieu sait sous quel jour[7]!... + +[Note 7: Madame de Genlis est souvent méchante, même pour quelques-uns +des siens.] + +Une particularité à signaler en parlant des salons de Paris, et +surtout des salons de bonne compagnie, c'est que le premier grand bal +_particulier_ qui fut donné après la Révolution le fut[8] par madame +de Montesson, à l'occasion du mariage de mademoiselle Hortense de +Beauharnais. Il y eut huit cents personnes d'invitées. Tous les +étrangers de marque, et il y en avait beaucoup alors à Paris, y furent +invités. Le corps diplomatique était nombreux, car nous étions alors +en paix avec l'Europe!.. Quelle époque!... + +[Note 8: Ma mère avait une trop petite maison pour que cela fût +remarqué, et madame de Caseaux ne recevait _qu'un parti_.] + +Cette fête, ordonnée admirablement, fut comme un modèle que l'on +suivit ensuite. Les valets de pied poudrés, en bas de soie, en +livrée[9]; les valets de chambre en noir, la bourse[10] et la +poudre... Les fleurs en profusion sur l'escalier et dans les +appartements, l'abondance de lumières et surtout de bougies était une +des choses les plus frappantes de la fête. C'était toujours cette +partie d'un bal dont les femmes se plaignaient alors, parce que leur +toilette n'était pas assez vue. Aussi furent-elles contentes ce +soir-là .--La nouvelle mariée était charmante! Comme elle était jolie à +cette époque! Comme son spirituel et doux visage était en harmonie +avec sa taille svelte et gracieuse!... Elle portait habituellement au +bal une robe en manière de tunique longue, et par-dessus un _peplum_ +soit blanc comme la robe, soit en couleur, et alors elle l'avait rose, +bleu ou lilas, brodé en argent. Cette petite tunique, ayant le peplum +par-dessus, lui donnait, en dansant, l'air d'une de ces Heures +d'Herculanum, d'après lesquelles au reste elle avait fait son +costume... mais sa physionomie était triste et abattue... Hélas! je +connaissais un autre coeur qui était aussi bien triste dans cette même +fête!... et qui, ainsi que celui de la nouvelle mariée, ne devait plus +connaître de vrai bonheur!... + +[Note 9: C'est-à -dire en bleu tout uni avec des boutons ayant le +chiffre.] + +[Note 10: La bourse attachée au collet de l'habit; ce qui faisait que +la bourse demeurait au même lieu quand la tête tournait.] + +Le premier Consul fut enchanté de cette fête; on en parla pendant +plus de quinze jours dans le salon des Tuileries... Aussi, dès que la +nouvelle de l'arrivée du roi d'Étrurie parvint à Napoléon, il dit à +Joséphine:--Il faut que madame de Montesson leur donne une fête, et +plus belle encore que celle pour le mariage de Louis... Ensuite elle +est leur parente!... leur cousine... Cela fera bien... très-bien même. + +Les princes arrivèrent.--On sait ce qui en fut de ce voyage, et de +l'effet qu'il produisit. _Les princes d'Espagne_, comme les appelait +le peuple, formaient le plus drôle de couple qui ait jamais été offert +à la moquerie parisienne... Ils entrèrent à Paris à sept heures du +soir par une belle journée d'été, et traversèrent toute la ville avec +les mules à grelots, les voitures du temps de Philippe V, et des +visages de je ne sais quel pays et quel temps. Ils furent loger à +l'hôtel de l'ambassade d'Espagne, rue du Mont-Blanc, et Dieu sait dans +quel état ils le mirent! Le premier Consul, qui voulait qu'ils fussent +parfaitement reçus, les entoura de tout ce qui pouvait leur être +non-seulement agréable, mais de tout ce qui devait leur rappeler en +plus même le luxe royal de leurs palais; s'il les avait connus, il ne +se serait pas mis autant en peine[11]. + +[Note 11: Excepté l'Escurial, Saint-Ildephonse et Aranjuez, où encore +ce qui est luxe tient au pays ou bien aux tableaux que renferment les +_sitios_, il n'y a aucun luxe dans les ameublements ni dans le reste +du palais.] + +Nous fûmes _toutes et par ordre_ faire notre cour à la Reine +d'Étrurie; elle me prit dans une belle amitié, parce que je parlais +l'italien. Elle parlait mal le français, et préférait cette langue. +C'était une femme d'esprit qui était à Paris dans une fausse position, +et le sentait péniblement malgré la faveur de Bonaparte qui leur +donnait une couronne. Elle comprit la position de son mari, lorsqu'il +allait à la Malmaison et traversait toute cette place de la +Révolution, sur laquelle étaient tombées quatre têtes de ses parents +les plus proches!... Car le Roi d'Étrurie était non-seulement Bourbon, +mais encore neveu de Marie-Antoinette[12], dont sa mère était la +propre soeur!... La Reine sentait tout cela, et malheureusement le +sentait pour deux; car son mari riait de tout et chantait. La Reine +était laide; elle était noire, petite, maigre, et ressemblait à sa +soeur, princesse du Brésil, excepté pourtant qu'elle était droite, et +que la régente était déjetée. Mais le malheur de la Reine d'Étrurie en +France, ce ne fut pas autant d'être laide que d'être ridicule. + +[Note 12: Il était propre neveu de la Reine de France et de celle de +Naples; la duchesse de Parme était archiduchesse d'Autriche (Amélie). +Il y a d'elle un beau portrait à Versailles.] + +Un jour, je fus chez elle de bonne heure pour l'emmener avec moi pour +voir différentes curiosités; entre autres, le cabinet de Lesage à la +Monnaie[13], et plusieurs magasins curieux. On me prévint que la Reine +ne pourrait sortir que dans une heure, mais qu'elle me priait d'entrer +où elle était. C'était la chambre de son fils: elle était penchée sur +le berceau de cet enfant qui avait, je crois, à peine trois ans. Elle +était pâle et triste; l'enfant avait eu des convulsions au milieu de +la nuit, et la pauvre mère s'était jetée hors de son lit à moitié +vêtue, pour soigner son enfant. Des secours prompts avaient été +donnés, et il s'était trouvé mieux vers le matin, mais il était encore +abattu et dormait: sa petite main tenait celle de sa mère; on voyait +qu'il s'était endormi en la regardant ou l'entendant..... Quelques +moments après il s'éveilla, et demandant à boire, ce fut à sa mère +qu'il s'adressa; pourtant il y avait là une foule de bonnes et de +femmes pour le servir..... Cette préférence pour sa mère me fit +prendre de la Reine une toute autre idée. Je laissai ceux qui ne la +connaissaient pas rire de ses ridicules, moi je l'aimai et l'estimai +pour ses qualités. C'est le sentiment que je lui ai toujours conservé, +et lorsque, depuis, je l'ai revue en Italie, je le lui ai témoigné +avec un nouveau sentiment d'intérêt pour ses derniers malheurs. + +[Note 13: Ce cabinet fut légué par M. Lesage au Gouvernement, et je +pense qu'il a été donné au Jardin des Plantes, c'est-à -dire au Cabinet +d'Histoire naturelle. M. Lesage avait assemblé un cabinet de +minéralogie très-curieux et très-complet.] + +Madame de Montesson, à qui j'avais dit un jour que j'avais trouvé la +Reine dans son jardin en robe de Cour (c'est-à -dire habillée, car le +costume de Cour n'était pas encore fait ni même arrêté), décolletée et +brodée en soie, de couleurs très-voyantes..... madame de Montesson lui +fit observer qu'elle ne devait pas porter son fils au plein soleil +dans le jardin, dans une parure comme celle qu'elle avait, parce que +des maisons voisines on pouvait la voir. + +Elle se regarda dans une glace, et se mit à rire: + +--Vraiment! dit-elle, vous avez raison... mais je n'y ai pas fait +attention un instant. Mon fils criait ensuite, et l'eussé-je vu, j'y +serais allée de même. + +La Reine ayant appris que madame de Montesson était sa parente, fut +alors fort gracieuse pour elle; il semblait qu'elle voulût lui faire +oublier les duretés de Louis XV et de Louis XVI. Quant au Roi il +faisait ce qu'on lui disait. L'hôtel où il logeait (l'hôtel de +Montesson[14]) avait eu jadis une communication avec l'hôtel +qu'occupait quelquefois le duc d'Orléans, et où logeait alors madame +de Montesson. Cette communication avait été pratiquée dans une serre +chaude, mais ensuite condamnée. Le Roi, par le conseil de la Reine, +fit solliciter l'ouverture de cette porte, ce que s'empressa de faire +madame de Montesson qui mettait de la grâce à la moindre chose. + +[Note 14: L'hôtel de Montesson est le même hôtel où eut lieu +l'horrible incendie du prince de Schwartzenberg.] + +Pendant le séjour des princes de la maison de Bourbon à Paris, madame +de Montesson essuyait souvent de vives attaques dont elle rendait +compte en riant au premier Consul: + +--Savez-vous ce qu'on m'a dit hier, Général?... Que vous étiez un +nouveau MONCK, et que vous alliez rappeler Louis XVIII. + +Le Consul fit un mouvement. + +--Et qu'avez-vous répondu, madame? + +--Que je n'en croyais rien... Napoléon sourit, mais sans parler. + +--Ils disent encore que les Bourbons qui sont ici sont venus appelés +par vous, pour servir d'avant-coureurs pour juger les esprits. + +Napoléon sourit encore sans répondre. Cette fois il y avait de la +malice, a dit depuis madame de Montesson; mais toujours le même +silence. + +--Et quand leur donnez-vous votre belle fête? dit-il enfin[15]. + +[Note 15: On voit que le duc de Rovigo ne dit pas vrai lorsqu'il dit +que le premier Consul fut de mauvaise humeur contre ceux qui furent à +cette fête. Au contraire, il y fit aller les officiers du château.] + +--Mais, dans trois jours, Général. Toutes mes invitations sont +envoyées. J'aurai huit cent cinquante personnes... Me ferez-vous +l'honneur d'y paraître un moment? + +--Sans doute, mais je ne puis m'y engager; mes moments, vous le savez, +ne sont pas donnés à la joie. + +--Non certes... et heureusement pour la France! + +Il sourit avec cette grâce, comme le disait madame de Montesson +elle-même, que sa soeur Pauline n'avait pas. + +--En attendant, dit-il, je le mène ce soir aux Français, votre jeune +Roi. + +--Dites le vôtre, Général. + + J'ai fait des rois et n'ai pas voulu l'être. + +Madame de Montesson raconta cette conversation assez indifférente en +elle-même, mais remarquable, parce qu'elle avait prévu d'avance le +vers que le parterre devait saisir et dont il devait faire +l'application. + +Le parterre en effet fit un tel bruit lorsque Talma, qui alors faisait +Philoctète, dit ce vers avec son talent habituel, que la salle pensa +s'écrouler... Napoléon fut-il content ou fâché de cette manière de +juger son action, je l'ignore: ce que je sais, c'est que le roi +d'Étrurie saluait à se rompre l'épine dorsale. Il n'a jamais compris, +je suis sûre, pourquoi ce fracas d'applaudissements. + +Le fait est que le roi d'Étrurie était un homme ordinaire, toutefois +sans être imbécile, comme Bourrienne et Savary l'ont prétendu; mais +dans des temps difficiles un roi qui n'est qu'ordinaire est un mauvais +roi. + +On lui fit d'admirables présents, des tapisseries des Gobelins, des +armes de la manufacture de Versailles, alors dirigée par Boutet, le +meilleur armurier de l'Europe à cette époque-là ; des raretés de toute +espèce, des porcelaines de Sèvres admirables, entre autres un vase de +neuf pieds de hauteur avec le piédestal sur lequel il était monté. +J'ai entendu dire depuis à Sèvres même qu'il valait plus de 250,000 +francs. + +La belle fête de madame de Montesson eut lieu. Ce fut une vraie +féerie.--Si les femmes avaient eu les mêmes diamants et le même luxe +que sous l'empire, elle eût encore été plus belle; mais celle de nous +alors qui avait le plus de diamants en avait à peine pour 100,000 fr. +Qu'on juge de ce que fut plus tard le quadrille des Péruviens allant +au Temple du Soleil!--Il y avait dans ce quadrille pour plus +20,000,000 de diamants. + +Mais, au bal de madame de Montesson, comme il n'y avait rien eu de +mieux jusque-là , nous en fûmes contentes et le trouvâmes charmant. +C'est à ce bal de madame de Montesson que, dansant avec le roi +d'Étrurie qui sautait avec une ardeur inconcevable, il me lança un +objet quelconque au visage qui me frappa fortement à la joue et +s'accrocha dans mes cheveux... Je fus d'abord étonnée... c'était une +de ses boucles de soulier!... il les _collait_ sur le soulier même +pour que l'ardillon ne grossît pas le pied... Cette manière de traiter +un pied avec coquetterie est bien étrange, mais enfin c'était encore +plus de goût que je ne l'aurais jugé susceptible d'en avoir. + +Tous les ministres donnèrent une fête au Roi et à la Reine d'Étrurie. +Le ministre de la guerre, Berthier alors, leur en donna une différente +des autres[16]: c'était un bivouac. Il y eut un malheur qui pensa +avoir des suites; le Roi paria avec Eugène qu'il sauterait deux pieds +au-delà d'un des feux du bivouac. Eugène paria que non. Le Roi sauta; +Eugène avait raison... Le Roi tomba au beau milieu des flammes du feu +du bivouac. Il cria comme un brûlé, c'est le cas de le dire; il +secouait ses petites jambes auxquelles tenaient encore des flammèches, +qui roussirent tellement ses bas de soie qu'on fut obligé d'en envoyer +chercher d'autres; car, pour ceux de Berthier, il n'y fallait pas +songer. Autant aurait valu mettre une quille dans un baril. + +[Note 16: Moustache, le fameux courrier de l'Empereur, y joua un +rôle.] + +Mais une fête plus belle que celle de madame de Montesson fut celle +que M. de Talleyrand donna aux princes, non pas à cause de +l'ordonnance, mais en raison du local qui était plus propre à donner +une fête. Il avait alors Neuilly[17]. Tout fut organisé pour une +réunion, comme M. de Talleyrand savait en ordonner une, et nous eûmes +en effet une charmante soirée. Il y eut un improvisateur italien; ce +qui charma le Roi. Cet homme s'appelait Gianni; il était bossu et +effroyable, mais il avait du talent. Le Roi l'embrassa, ce qui amusa +fort toute la compagnie; l'Italien lui fit un compliment dont le Roi +ne sentit peut-être pas la beauté; car, ravi d'entendre parler sa +langue au milieu de cet enchantement de fête, il ne recueillit, comme +il le dit très-poétiquement lui-même, que l'euphonie des sons de la +patrie, _del patrio nido_. Gianni improvisait aussi chez madame de +Montesson, qui parlait très-purement l'italien quand elle osait le +parler avec des Italiens: le Roi lui-même en fut surpris. Ce fut la +Reine qui le lui apprit: tous deux ne voulaient plus lui parler +qu'italien, ce qui l'ennuyait fort. + +[Note 17: Qui fut ensuite à la reine de Naples et puis à la princesse +Pauline, et que la reine de Naples réclame aujourd'hui, dit-on! mais +c'est une erreur... à quel titre?... l'avait-elle payé?... dans ce +cas, l'Empereur le lui a rendu, et ne l'eût-il pas fait, la couronne +de Naples soldait bien des comptes. Il paraît qu'avec elle, elle n'a +soldé que celui des rapports de famille.] + +La fête de M. de Talleyrand finit par un magnifique feu d'artifice, +précédé d'un concert où Garat, Rode, Nadermann, Steibelt, madame +Branchu se firent entendre. Il y avait alors un commencement de goût +de bonne musique et de beaux arts, qui donnait de l'émulation à tout +ce qui se sentait du talent et avait l'âme poétique. M. de Talleyrand, +qui ne l'est pas extrêmement (poétique), le fut cependant dans +l'ordonnance de sa fête, et surtout pour son souper. Il fut servi sur +des tables dressées autour de gros orangers en fleur qui servaient de +surtout: des corbeilles charmantes pendaient aux branches et +contenaient des glaces en forme de fruits: c'était féerique. Le parc +était surtout ravissant à parcourir. Il était en partie éclairé par le +reflet de l'illumination du château, qui représentait la façade du +palais Pitti, à Florence, devenu le palais royal de l'Étrurie, et que +devaient habiter les nouveaux souverains. Ce fut, je crois, ce qu'on +fit alors pour Florence qui, plus tard, donna la pensée de faire une +représentation de Schoenbrunn pour la fête que la princesse Pauline +donna à Marie Louise, à l'époque du fatal mariage, dans ce même +Neuilly. + +Un personnage remarquable était à cette fête, où il formait un étrange +contraste avec la figure étonnante du Roi d'Étrurie. C'était le prince +d'Orange, aujourd'hui Roi de Hollande. Il était alors jeune et de la +plus charmante tournure; sa figure était belle, et cette qualité de +_prince dépossédé_, de prince _desdichado_, lui donnait à nos yeux une +physionomie qui ajoutait à l'intérêt qu'il devait inspirer. Il fut +très-attentif pour madame de Montesson, et allait souvent chez elle +dans l'intimité habituelle. Il venait à ses dîners du mercredi, où +chacun fut toujours satisfait de son extrême politesse. + +Ces dîners du mercredi étaient vraiment merveilleux pour l'extrême +recherche du service, surtout dans ce qui tenait à la science +_culinaire_. Pendant le carême surtout, la moitié du dîner était +maigre pour quelques ecclésiastiques, qui avaient conservé leurs +habitudes en même temps gourmandes et religieuses; et le dîner maigre +était si parfait, que j'ai vu souvent M. de Saint-Far faire maigre +pendant tout un carême... mais le mercredi seulement, il ne faut pas +s'y tromper. + +La maison de madame de Montesson était fort brillante ces jours-là , et +fort intéressante par la variété des personnages qui animaient la +scène. On y voyait des gens de tous les partis, de tous les pays, +pourvu toutefois qu'ils eussent toutes les qualités requises pour être +admis chez madame de Montesson, surtout celle de faire partie de la +bonne compagnie. J'y voyais, entre autres personnes de l'_ancien +régime_, une femme que j'aimais à y rencontrer, parce qu'elle était +bonne pour les jeunes femmes et qu'elle me disait toujours du bien de +ma mère, qu'elle n'appelait que _la belle Grecque_; c'était madame la +princesse de Guémené[18]. + +[Note 18: Elle était fort gourmande. Un jour elle m'appela au moment +où l'on servait le café. Donnez-moi votre tasse, me dit-elle, et elle +y versa une forte pincée d'une poudre d'une couleur de cannelle, puis +ensuite elle me dit de boire. Mon café était délicieux. Je lui +demandai le nom de ce qu'elle y avait mis pour le transformer ainsi. +C'était une poudre de cachou préparée et venant de la Chine. Elle lui +avait été donnée par des missionnaires. Toutes les fois que M. de +Lavaupalière dînait avec la princesse de Guémené chez madame de +Montesson, il rôdait autour d'elle, au moment du café, d'une manière +tout à fait comique.] + +Napoléon aimait madame de Montesson non-seulement pour toutes les +raisons que j'ai dites, mais parce qu'elle le comprenait dans ses +hautes conceptions, et qu'elle allait même jusqu'à les vanter et les +aider dans son intérieur et dans la société. C'est ainsi qu'elle +voulut le seconder lorsqu'à cette époque il se prononça fortement pour +que personne ne fût reçu aux Tuileries portant un tissu anglais ou de +l'Inde venu par l'Angleterre. Ce fut ce qui donna une si grande +activité à nos manufactures de la Belgique, de la Flandre et de la +Picardie. Madame de Montesson fut _presqu'un ministère_ pour Napoléon +dans cette circonstance. Était-ce flatterie ou conviction?... Je crois +que c'étaient ces deux sentiments réunis. + +Quoi qu'il en soit, le premier consul aimait madame de Montesson et le +lui prouva par sa conduite bien plus que par une parole, et pour lui +c'était tout. Il était constamment aimable pour madame de Montesson; +toutes les fois qu'elle invitait madame Bonaparte à déjeuner dans son +hôtel de la rue de Provence, il l'engageait à n'y pas manquer, et +quelquefois lui-même s'y rendait. + +C'était alors le temps où madame de Staël faisait les plus grands +efforts pour parvenir à captiver les bonnes grâces, apparentes au +moins, de Napoléon. Mais il la repoussait avec une rudesse et des +manières qui ne pouvaient être en harmonie avec aucun caractère, et +encore moins avec celui d'une femme comme madame de Staël. + +Elle allait chez madame de Montesson quelquefois. Je ne sais si +c'était pour faire pièce à sa nièce, mais j'ai toujours vu madame de +Montesson fort gracieuse pour elle. Elle avait, à un degré supérieur, +le talent d'être aimable pour une femme lorsqu'elle le voulait; et +cela avec une grâce que je n'ai vue qu'à elle. C'était toute la +protection de la vieille femme accordée à la jeune, mais sans qu'elle +pût s'en effrayer; madame de Staël n'était plus jeune[19] alors, mais +sa position douteuse lui rendait l'appui de madame de Montesson +nécessaire, surtout auprès de madame Bonaparte et du premier Consul. +Elle y fut donc un matin et lui demanda de parler en sa faveur au +premier Consul. + +[Note 19: Elle avait, à cette époque, 1802 ou 1801, trente-huit ans. +Elle mourut en 1817, âgée de cinquante-quatre ans.] + +«Je sais qu'il ne m'aime pas, dit madame de Staël, et pourtant, que +veut-il de plus que ce qu'il trouve en moi? Jamais je n'admirai un +homme comme je l'admire. _C'est, selon moi, l'homme non-seulement des +siècles, mais des temps._ + + +M. DE VALENCE. + +Oui... vous avez bien raison... ma tante pense de même et moi aussi. + + +MADAME DE STAËL. + +Mais que lui ai-je fait? Pourquoi tous les jours me menacer de ce +malheureux exil?... + + +M. DE VALENCE. + +Ah! pourquoi!... + + +MADAME DE STAËL, vivement. + +Vous le savez?... + + +M. DE VALENCE. + +Mais... + + +MADAME DE STAËL impérativement. + +Oui... oui... vous le savez et vous allez me le dire. + + +M. DE VALENCE. + +C'est que vous voyez beaucoup trop les gens de tous les partis. + + +MADAME DE STAËL. + +Comment!... Que voulez-vous dire?... + + +MADAME DE MONTESSON, après avoir lancé un coup d'oeil de reproche +à M. de Valence. + +Ma belle, M. de Valence vous a dit légèrement une chose dont il n'est +pas sûr. C'est pourquoi le premier Consul est fâché contre vous. +Personne ne le peut dire... qui le sait?... + + +M. DE VALENCE, d'un ton piqué. + +Ma tante, _je vous affirme et je répète_ que le premier Consul est +mécontent de ce que madame de Staël reçoit indifféremment tous les +partis. + + +MADAME DE STAËL, riant. + +Eh bien, tant mieux! du même oeil il les peut observer tous, et du +même filet les prendre en un moment. + + +M. DE VALENCE. + +Oui, si vous les receviez tous indifféremment et le même jour. Mais +vous en avez un pour chacun, et le premier Consul prétend..., et... +peut-être avec raison, que vous devenez alors, avec votre esprit +supérieur, _le chef_ de tous les partis contre lui. + + +MADAME DE STAËL, avec noblesse. + +Voilà ce qu'on m'avait dit et ce que je ne voulais pas croire! Comment +peut-il ajouter foi à des rapports mensongers aussi absurdes!... Ah!.. +si je pouvais le voir un moment... un seul moment!... Mais je ne puis +lui demander une audience que, peut-être, il me refuserait. + + +MADAME DE MONTESSON, sans paraître comprendre le regard de madame +de Staël. + +Vous voyez trop souvent aussi, ma belle petite, des hommes qui font +profession d'être ses ennemis... Je ne dis pas dans votre salon, +lorsque vous recevez cent personnes, mais intimement... et +peut-être... + + +MADAME DE STAËL, sans paraître à son tour entendre madame de +Montesson. + +Oui, si je pouvais voir le premier Consul, je suis certaine qu'il +serait bientôt convaincu de mon innocence... Une grande vérité doit +lui être caution ensuite de mon dévouement au gouvernement: c'est mon +désir ardent de demeurer à Paris... Oh! s'il m'entendait! + +Et la femme éloquente souriait d'elle-même devant les belles paroles +qui surgissaient en foule de sa pensée, et qu'elle adressait dans son +âme à celui qui pouvait tout et ne voulait rien faire pour elle. + +--Ne vient-il pas quelquefois chez vous? dit-elle enfin à madame de +Montesson. + +Celle-ci, fort embarrassée, répondit en balbutiant. Madame de Staël +sourit avec dédain et fut prendre une fleur dans un vase, qu'elle +effeuilla brin à brin, en paraissant réfléchir avec distraction +relativement aux personnes qui étaient dans la même chambre qu'elle. +Puis, tout à coup, prenant congé de madame de Montesson, elle sortit +rapidement. M. de Valence courut après elle, mais elle l'avait +devancé; il arriva pour voir le domestique refermer la portière, et +aperçut la main de madame de Staël qui lui disait adieu en agitant son +mouchoir. + +--Quelle singulière femme! dit M. de Valence en remontant chez madame +de Montesson. Pourquoi donc ne pas l'avoir engagée pour le déjeuner de +demain? demanda-t-il à sa tante, en s'asseyant de l'air le plus dégagé +dans une vaste bergère; c'était une belle occasion de la faire parler +au premier Consul. + +--Est-ce que vous êtes fou! Comment, vous qui me connaissez, vous me +demandez pourquoi je ne donne pas au premier homme du royaume une +personne qui lui déplaît!... (En souriant.) Je me rappelle encore +assez de mon code de courtisan pour ne le pas faire... + +--Avez-vous ma belle-mère[20]? + +[Note 20: Madame de Genlis était belle-mère de M. de Valence; elle eut +deux filles, l'une d'une grande beauté, mariée à M. de La Woëstine; et +l'autre, jolie, gracieuse, charmante, mariée à M. de Valence, qui ne +la rendit pas aussi heureuse qu'elle le méritait.] + +--Pas davantage. Je ne crois pourtant pas qu'elle lui soit désagréable +et surtout importune comme madame de Staël, mais n'importe; votre +belle-mère, mon cher Valence, est un peu ennuyeuse, nous pouvons dire +cela entre nous, et je veux que le premier Consul s'amuse chez moi. Il +aime les jolies femmes, et les femmes simples et agréables: votre +belle-mère et madame de Staël ne sont rien de tout cela... Parlez-moi +de Pulchérie[21]... à la bonne heure. + +[Note 21: Pulchérie était madame de Valence, spirituelle et charmante +femme. Elle était encore fort jolie à cette époque.] + +Le lendemain matin, dix heures étaient à peine sonnées que l'hôtel de +madame de Montesson était prêt à recevoir, même un roi. + +--Écoutez donc, lui dit M. de Cabre, il ne s'en faut pas de +beaucoup... + +Tout était préparé avec la plus grande élégance, et il y avait en +même temps beaucoup de luxe, mais ce luxe était si bien réparti, +tellement bien entendu, que rien ne paraissait superflu de cette +quantité d'objets d'orfèvrerie, de vermeil, et de superbes porcelaines +qui garnissaient la table. Le plus beau linge de Saxe, aux armes +d'Orléans[22] et parfaitement cylindré, était sur cette table, et +paraissait éclatant sous les assiettes de porcelaine de Sèvres, à la +bordure et aux écussons d'or; de magnifiques cristaux, des fleurs en +profusion: tout cet ensemble était vraiment charmant et imposant en +même temps, parce que cette profusion était entourée de ce qui +constate l'habitude de s'en servir. + +[Note 22: Cette coutume était assez ordinaire dans les grandes +maisons; mais surtout dans les maisons royales et les maisons +princières.] + +Vers midi et demi les femmes invitées commencèrent à arriver: madame +Récamier, madame de Rémusat, madame Maret, madame la princesse de +Guémené, madame de Boufflers, madame de Custine, cette belle et +ravissante personne, cette jeune femme à l'enveloppe d'ange, au coeur +de feu, à la volonté de fer, et tout cela embelli par des talents[23] +qui auraient fait la fortune d'un artiste;... madame Bernadotte, plus +tard reine de Suède, madame de Valence, et plusieurs autres femmes de +la société de madame de Montesson à cette époque, et de la cour +consulaire. + +[Note 23: Madame de Custine, belle-fille du général de Custine; qui +mourut sur l'échafaud en 1793, était mademoiselle de Sabran.] + +Heureuse comme une maîtresse de maison qui voit arriver tous ses +convives, et dont les préparatifs sont achevés, madame de Montesson +souriait à chacune des femmes annoncées avec une grâce bienveillante, +qui redoublait à mesure que l'heure s'avançait. Tout à coup un nom qui +retentit dans le salon la fit tressaillir... le valet de chambre +venait d'annoncer madame la baronne de Staël!... Quelque polie que fût +madame de Montesson, elle ne dissimula pas son mécontentement, et +madame de Staël put s'apercevoir que, certes, son couvert n'avait pas +été compris dans le nombre de ceux ordonnés... Madame de Montesson +espéra que le premier Consul ne viendrait pas. Il y avait une revue au +Champ-de-Mars, Junot venait de se faire excuser pour ce motif. Le +premier Consul pouvait donc être également retenu. Quoi qu'il en fût, +madame de Montesson prit sur elle pour ne pas témoigner son +mécontentement à madame de Staël, dont la démarche était au fait assez +extraordinaire, et elle la reçut très-froidement, sans ajouter un mot +aux paroles d'usage. + +Joséphine aimait beaucoup ce genre de fête du matin; elle y était, +comme partout dès lors, la première; et pourtant cette heure de la +journée excluait toute pensée d'une gêne plus grande que celle +qu'impose toujours le grand monde; et puis on évitait l'ennui que +donne la durée d'une fête du soir. Après le déjeuner, lorsque le temps +le permettait, tout le monde allait au bois de Boulogne; mais, chez +madame de Montesson, cela n'arrivait jamais, quelque temps qu'il fît, +parce qu'elle avait toujours soin de remplir les heures de manière à +les faire oublier. + +Une élégante d'aujourd'hui trouverait sans doute étrange une toilette +de cette époque, comme nos petites-filles trouveront certainement +celles de nos jours ridicules pour un _déjeuner-dîner_ comme celui de +madame de Montesson. Les plus attentives à suivre la mode d'alors +portaient une longue jupe de percale des Indes d'une extrême finesse, +ayant une demi-queue, et brodée tout autour. Les dessins les plus +employés par mademoiselle Lolive[24] étaient des guirlandes de +pampres, de chêne, de jasmins, de capucines, etc. Le corsage de cette +jupe était détaché; il était fait en manière de _spencer_: cela +s'appelait un _canezou_. Mais celui-là était à manches _amadices_, et +montant au col; le tour et le bout des manches étaient également +brodés. Le col avait pour garniture ordinairement du point à +l'aiguille ou de très-belles malines: nous ne connaissions pas alors +le _luxe_ des tulles de coton, non plus que la _magnificence_ des +fausses pierreries!... ce qui peut se traduire ainsi: _Luxe et +pauvreté!_... deux mots qui, joints ensemble, forment la plus terrible +satire d'un temps et d'un peuple!... Sur la tête on avait une toque de +velours noir, avec deux plumes blanches; sur les épaules un très-beau +châle de cachemire de couleur tranchante. Quelquefois on attachait un +beau voile de point d'Angleterre, rejeté sur le côté, à la toque de +velours noir, et la toilette était alors aussi élégante que possible, +et ne pouvait être imitée par votre femme de chambre; d'autant que la +femme ainsi habillée portait au cou, suspendue par une longue chaîne +du Mexique, une de ces montres de Leroy que toutes les mariées, dans +une grande position, trouvaient toujours dans leur corbeille; on avait +donc ainsi une toilette toute simple et qui pourtant, avec la robe, le +cachemire, la toque et la montre, se montait encore à une somme +très-élevée[25]. D'autres toilettes étaient encore remarquées. On +voyait des robes de cachemire, des redingotes de mousseline de l'Inde +brodées à jour et doublées de soie de couleur; en général, on portait +peu, et même point d'étoffes de soie le matin. + +[Note 24: Mesdemoiselles Lolive et de Beuvry étaient à cette époque +les lingères les plus renommées; elles furent ensuite lingères de la +cour; mais elles étaient déjà un peu vieilles, et avaient été lingères +de nos mères.--Plus tard ce fut Minette qui prit leur place dans la +mode pour être lingère des jeunes femmes. Elle faisait des choses +charmantes, unissant le goût le plus recherché au plus grand luxe. +C'est chez elle que j'ai vu une robe de _percale_, et par conséquent +du matin, du prix de 2,500 francs.] + +[Note 25: Une toilette comme je viens de la décrire pouvait revenir à +6 ou 8,000 francs. Un beau cachemire coûtait au moins 1,500 ou 2,000 +fr.--Ces canezous très-brodés, 4 ou 500 fr., en raison de la dentelle +qui était autour du col, et presque toujours en malines, valenciennes, +et souvent en point d'Angleterre ou point à l'aiguille.--Le voile, +1,000 fr., et souvent bien au-delà lorsqu'il était dans une corbeille +de mariage.--La montre, 2,000 fr.--La toque, 200 fr., etc. On voit que +la chose allait vite.] + +Madame Bonaparte arriva vers une heure; sa toilette était charmante. +Elle portait une robe de mousseline de l'Inde doublée de marceline +jaune-clair, et brodée _en plein_ d'un semé de petites étoiles à jour; +le bas de la robe était une guirlande de chêne; son chapeau était en +paille de riz, blanche, avec des rubans jaunes et un bouquet de +violettes: elle était charmante mise ainsi. Elle était suivie de +madame Talouet, de madame de Lauriston et de madame Maret. La cour +consulaire se formait déjà . + +--Je vous annonce une visite, dit-elle en riant à madame de +Montesson... J'osais à peine y compter ce matin; Bonaparte m'a fait +dire[26] tout à l'heure de le précéder, et qu'il me suivait dans un +quart d'heure... Mais qu'avez-vous? demanda-t-elle plus bas à madame +de Montesson en lui voyant un air abattu, contrastant avec son air et +son état de contentement à elle-même, et les préparatifs de fête qui +donnaient un aspect joyeux à toute la maison. + +[Note 26: Le premier Consul ne voulait jamais avoir l'air d'aller en +aucun lieu par _invitation_... les demandes eussent été trop +fréquentes, et beaucoup n'auraient même pas pu être refusées par lui.] + +--Ah! rien absolument, dit madame de Montesson... rien du tout qu'une +grande joie de vous voir... et que redouble la nouvelle que vous venez +de m'apprendre... + +--Bonaparte est allé au Champ-de-Mars pour y passer la revue d'un +régiment qui part demain de Paris..., mais il ne tardera pas... + +Madame de Montesson ne répondait qu'avec distraction à tout ce que +lui disait madame Bonaparte, ses yeux se portaient avec inquiétude +vers un groupe qui était à l'extrémité du salon et d'où sortaient +parfois des éclats d'une voix retentissante, mais cependant si +harmonieusement accentuée qu'elle avait le pouvoir d'émouvoir +l'âme..., et vivement... M. de Valence était dans le groupe, formé +seulement par plusieurs hommes qui, après avoir salué madame +Bonaparte, écoutaient la personne qui parlait sans modérer le ton de +sa voix. C'était une singularité déjà à cette époque, car on +commençait à ne s'asseoir et à parler devant tout ce qui venait des +Tuileries qu'avec la permission donnée... Madame Bonaparte en fut +frappée... + +--Je connais cette voix, dit-elle à madame de Montesson... oui!... +c'est elle!... + +--Ah! ne m'en parlez pas! répondit la désolée maîtresse de la +maison... Sans doute c'est elle...; c'est madame de Staël!... + +--Mais, dit Joséphine avec l'accent d'un doux reproche qu'elle ne put +retenir, vous savez que Bonaparte ne l'aime pas, et je vous avais dit +que _peut-être_ il viendrait!... + +--Eh! sans doute je le sais... mais que puis-je à cela?... Demandez à +M. de Valence ce qui s'est passé hier!... elle était chez moi, et +témoigna le plus vif désir de voir le premier Consul; je gardai le +silence; elle me demanda s'il ne venait pas souvent chez moi. Je +répondis laconiquement oui, sans ajouter autre chose, dans la crainte +qu'elle ne me demandât trop directement de venir ce matin...; mais il +paraît qu'elle n'avait pas besoin d'invitation... Je l'ai reçue +très-froidement, et, contre mon habitude, j'ai même été presque +impolie. Si vous m'en croyez, vous serez également peu prévenante avec +elle. C'est la seule manière de lui faire comprendre qu'elle est de +trop ici. + +Quelque bonne que fût Joséphine, c'était une cire molle prenant toutes +les formes; dans cette circonstance, d'ailleurs, elle comprit que le +premier Consul serait, ou fâché de trouver là madame de Staël, ou bien +dominé par elle, et alors exclusivement enlevé à tout le monde, parce +que madame de Staël était prestigieuse et magicienne aussitôt qu'on +voulait l'écouter dix minutes. Aussi Joséphine la redoutait-elle plus +que la femme la plus jeune et la plus jolie de toutes celles qui +l'entouraient. + +Quand la brillante péroraison fut terminée, le groupe s'ouvrit, et +madame de Staël s'avança vers madame Bonaparte, qui la reçut avec une +telle sécheresse d'accueil, que madame de Staël, peu accoutumée à de +semblables façons, elle toujours l'objet d'un culte et d'une +admiration mérités au reste, fut tellement ébouriffée de ce qui lui +arrivait, qu'elle recula aussitôt de quelques pas et fut s'asseoir à +l'extrémité du salon... En un moment son expressive physionomie, son +oeil de flamme exprimèrent une généreuse indignation...; un sourire de +dédain plissa les coins de sa bouche; et une minute ne s'était pas +écoulée, qu'elle se trouvait élevée de cent pieds au-dessus de celles +qui voulaient l'humilier et ne savaient pas qu'elle était, non pas +leur égale, mais leur supérieure d'âme et de coeur comme elle l'était +de toutes par l'esprit. + +--Bonaparte tarde bien longtemps, dit Joséphine... Un grand bruit de +chevaux se fit entendre au même instant... c'était lui!... + +Il descendit de cheval et monta rapidement...; en moins de quelques +secondes il fut au milieu du salon, salua madame de Montesson, +s'approcha de la cheminée, jeta un coup d'oeil vif et prompt autour de +l'appartement, puis, s'approchant de Joséphine, il passa un bras +autour de sa taille, si élégante alors, et l'attirant à lui il allait +l'embrasser; mais une pensée le frappa, sans doute, et il l'entraîna +dans la pièce suivante en disant à madame de Montesson: + +--Cette maison est-elle à vous, madame? + +Madame de Montesson courut après lui pour lui répondre, mais sans que +personne suivît, et tout le monde demeura dans le salon. + +Pour comprendre la scène qui va suivre, il faut se rappeler qu'un +moment avant, madame de Staël avait été au-devant de madame Bonaparte +et en avait été fort mal reçue. Dans sa première surprise, elle avait +été s'asseoir sur un fauteuil tellement éloigné de la partie habitée +du salon qu'elle paraissait, dans cette position, être là comme pour +montrer une personne en pénitence. À l'autre extrémité, vingt jeunes +femmes très-parées, jolies, gaies, et portées naturellement à se +railler de ce qu'elles ont l'habitude de craindre aussitôt que la +possibilité leur en est offerte; derrière elles des groupes d'hommes +parlant bas, témoignant de l'intérêt en apparence pour la position +pénible d'_une femme_...; mais... ce mot était répété avec +intention..., tandis que d'autres disaient, avec le rire de la +sottise: + +--Une femme!... Oh! non sans doute!... demandez-le lui à elle-même; +elle vous dira qu'elle est un homme, tant son âme a de force!... Oh! +je ne suis pas étonné que le premier Consul ne l'aime pas. + +Madame de Staël _comprenait_ ces discours sans les entendre; mais elle +voyait chaque parole se traduire sur la physionomie de ce monde né +méchant et que sa nouvelle vie sociale rendait plus méchant encore. +Son oeil d'aigle avait percé sans peine la nuit profonde de +l'insuffisance de tout ce qui souriait à une position pénible, qui +pourtant pouvait en un moment devenir celle de l'un d'eux. + +Mais cependant, quelque forte qu'elle fût sur elle-même, madame de +Staël ressentit bientôt l'effet magnétique de tous ces yeux dirigés +sur elle. C'était un cauchemar pénible dont elle voulut rompre le +charme: elle se souleva, mais ne put accomplir sa volonté et retomba +sur sa chaise. + +En ce moment, on vit une apparition presque fantastique traverser +l'immense salon à la vue de tous. C'était une jeune femme charmante et +belle, une Malvina aux blonds cheveux, aux yeux bleu foncé, aux formes +pures et gracieuses. Elle traversa légèrement le salon et fut +s'asseoir à côté de la pauvre délaissée. Cette démarche, dans un +moment où tout le monde demeurait immobile et l'abandonnait, toucha +vivement madame de Staël. + +--Vous êtes bonne autant que belle, dit-elle à la jeune femme. + +Cette jeune femme était madame de Custine[27]. Son esprit était +charmant comme sa personne; elle connaissait peu madame de Staël, mais +elle comprenait tout ce qui était supérieur, et madame de Staël était +pour elle un être représentant tout ce que ce siècle devait produire +de grand. Lorsque sa pensée s'arrêtait sur ces grandes choses que +pouvait produire sa patrie, alors, artiste par le coeur comme elle +l'était par l'esprit, on voyait flamboyer son oeil toujours si doux et +si velouté, sa bouche rosée ne s'ouvrait plus que rarement, et son +ensemble était poétique. En voyant la plus belle de nos gloires +littéraires recevoir un coup de pied comme une impuissante +démonstration de l'inimitié envieuse, elle sentit au coeur une +indignation profonde, et sur-le-champ elle alla s'asseoir à côté de +madame de Staël. + +[Note 27: Mère du marquis de Custine, dont on va publier un voyage en +Espagne, qui continuera à justifier tout ce que le beau talent de +l'auteur promettait dans ses _Souvenirs de voyage en Italie et en +Angleterre_. Je connais plusieurs parties de ce voyage en Espagne, +admirables de vérité, de description, de chaleur de style, et +également belles par la richesse et la profondeur des pensées. M. de +Custine est un homme dont l'époque littéraire sera fière. Un talent +comme le sien est rare aujourd'hui; au milieu de cette foule de +choses, de productions de mauvais goût, on jouit en lisant un ouvrage +qui, par la pureté du style et la haute portée des pensées, vous +reporte aux beaux temps de notre littérature. J'ai porté ce jugement +lorsque M. de Custine publia _le Monde comme il est_, admirable +ouvrage qui grandira comme il le mérite, car il restera. Mon sentiment +est le même aujourd'hui qu'alors, seulement il est plus positif, parce +que le temps l'a confirmé.] + +--Oui, lui répéta celle-ci, vous êtes bonne autant que belle... + +--Pourquoi? demanda madame de Custine en rougissant; car sa simplicité +habituelle l'éloignait toujours de ce qui faisait effet. + +--Pourquoi? répondit vivement madame de Staël... Comment! vous me +demandez pourquoi je vous dis que vous êtes bonne? Mais c'est pour +être venue auprès de moi, pour avoir traversé cet immense salon au +bout duquel je suis venue m'asseoir comme une sotte... Vraiment, vous +êtes plus courageuse que moi. + +Madame de Custine rougit de nouveau jusqu'au front, et devint comme +une rose. + +--Et cependant, dit-elle d'une voix dont le timbre ressemblait à une +cloche d'argent, cependant je suis d'une telle timidité, que je ne +saurais vous en raconter des effets, car vous vous moqueriez de moi. + +--Me moquer de vous! dit madame de Staël, d'une voix attendrie et en +lui pressant la main... ah! jamais! À compter de ce jour, vous avez +une soeur. + +Et ses beaux yeux humides s'arrêtaient avec complaisance sur la +ravissante figure de madame de Custine, pour achever de s'instruire +dans la connaissance de cette charmante femme... Dans ce moment, +madame de Staël avait complètement oublié où elle était, le premier +Consul, madame de Montesson, madame Bonaparte et son salut presque +froid... + +--Comment vous nommez-vous? demanda-t-elle à madame de Custine. + +--Delphine. + +--Delphine!... Oh! le joli nom! J'en suis ravie!... Delphine... C'est +que cela ira à merveille!... + +Madame de Custine ne concevait pas pourquoi son nom inspirait tant de +contentement à madame de Staël... + +Celle-ci la comprit. + +--Je vais faire paraître un roman, ma belle petite; et ce roman, je +veux qu'il s'appelle comme vous..... Je lui aurais donné votre nom, +même s'il eût été différent... Oui, il sera votre filleul, +ajouta-t-elle en riant..... et il y aura aussi quelque chose qui vous +rappellera cette journée[28]. + +[Note 28: C'est pour rappeler cette matinée et la démarche de madame +de Custine que madame de Staël a placé dans _Delphine_ la scène qui se +passe chez la Reine, lorsque tout le monde abandonne Delphine et que +madame de R*** va auprès d'elle.] + +Dans ce moment, le premier Consul rentra dans le salon. En voyant +madame de Staël, dont madame de Montesson n'avait pas osé lui parler +non plus que Joséphine, il alla vers elle, et lui parla longtemps; il +ne fut pas gracieux, mais poli, et même plus qu'il ne l'avait été +jusque-là avec madame de Staël... Elle était au ciel. Ceux qui l'ont +connue savent comme elle était impressionnable, et avec quelle +facilité on la ramenait à soi. La bonté de son coeur était si +admirable qu'elle lui donnait une bonhomie toute niaise de crédulité; +ce qui, avec son beau génie, formait un de ces contrastes qu'on +admire. + +--Ah! général, que vous êtes grand! dit-elle au premier Consul..... +Faites que je dise que vous êtes bon avec la même conviction. + +--Que faut-il pour cela? + +--Ne jamais parler de m'exiler. + +--Cela dépend de vous..... et puis dans tous les cas _vous ne seriez +pas exilée; les exils et les lettres de cachet_ ont été abolis par la +Révolution. + +--Ah! dit madame de Staël d'un air étonné... et qu'est-ce donc que le +18 fructidor?.... Une promenade à Sinnamari... Le lieu était mal +choisi, car l'air y est mauvais!... + +Le premier Consul fronça le sourcil..... Il n'aimait pas que madame +de Staël parlât politique, et surtout avec lui. Il s'éloigna +sur-le-champ. + +Madame de Staël comprit aussitôt sa faute, ou plutôt sa _bêtise_, +comme elle-même le dit le soir à M. de Narbonne, qu'elle rencontra +chez le marquis de Luchesini. + +--Je suis toujours la même, lui dit-elle; j'ai parfois un peu plus +d'esprit qu'une autre, et puis dans d'autres moments je suis aussi +niaise que la plus bête... Aller lui parler du 18 fructidor!... à +lui!.. lui qui peut-être bien l'a dirigé[29], quoiqu'il fût de l'autre +côté des Alpes... mais qui de toute manière doit au fond du coeur +aimer une révolution qui lui a permis de faire, lui chef militaire, +une autre révolution avec des baïonnettes, puisque les magistrats du +peuple, les Directeurs, en avaient agi ainsi avec les représentants de +la nation..... + +[Note 29: C'était à cette époque une opinion assez répandue que le +général Bonaparte avait instruit et envoyé Augereau pour faire le 18 +fructidor.] + +Le premier Consul ne voulut cependant montrer aucune humeur de cette +conversation, qui, toute rapide qu'elle avait été, avait pu être +entendue par les personnes qui étaient près de lui. Il s'approcha de +madame de Montesson, causa avec elle sur une foule de sujets, et +finit par lui demander s'il était vrai que M. le duc d'Orléans[30] +jouât très-bien la comédie. + +[Note 30: Monseigneur le duc d'Orléans, grand-père du roi.] + +--Très-bien les rôles de rondeur et de gaieté. M. le duc d'Orléans +n'aurait pas bien joué les rôles de Fleury, ni ceux de Molé; son +physique d'ailleurs s'y opposait[31]; mais les rôles dans le genre de +ceux que je viens de citer étaient aussi bien et même peut-être mieux +remplis par lui qu'ils ne l'étaient souvent à la Comédie Française. On +jouait souvent dans ses châteaux, car il aimait fort ce +divertissement; aussi avait-il un théâtre dans presque toutes ses +habitations. Nous avions beaucoup de théâtres particuliers dans les +châteaux de nos princes et même à Paris. Outre celui de Sainte-Assise, +il y en avait un à Chantilly, où madame la duchesse de Bourbon et M. +le prince de Condé jouaient admirablement. Il y en avait aussi un à +l'ÃŽle-Adam, chez M. le prince de Conti; mais là je ne crois pas, +malgré le soin que le prince mettait à ce que sa maison fût une des +plus agréables de France, que la partie dramatique fût aussi soignée +que le reste. + +[Note 31: M. le duc d'Orléans était très-gros, et n'aurait pas pu, en +effet, jouer un rôle où il aurait fallu de l'élégance dans la +tournure.] + +--Qu'est-ce donc qu'un théâtre sur lequel le duc d'Orléans aurait +joué la comédie _avec les comédiens français_?... Ce n'est pas +Sainte-Assise. + +--Ah! vous avez raison, général..... c'était sur un théâtre que M. le +duc d'Orléans avait fait construire, ou au moins réparer, dans sa +maison de Bagnolet. On y joua pour la première fois _la Partie de +chasse d'Henri IV_, par Collé. Ce fut Grandval qui fit Henri IV, et, +je dois le dire, M. le duc d'Orléans qui remplit le rôle de Michaud. + +Le premier Consul sourit avec cette malice qui rendait son sourire +charmant, lorsqu'il était de bonne humeur. Il avait voulu amener +madame de Montesson à dire que le duc d'Orléans jouait avec Grandval; +mais c'était une époque où l'on était peu soigneux des convenances de +rang, et où le Roi s'appelait _La France_[32]. + +[Note 32: 1760 ou 1761.--C'était l'époque qui commença les turpitudes +de la fin du règne de Louis XV.] + +Madame de Montesson vit le sourire... Elle ne dit rien..., mais une +minute après elle appela Garat, qui était à l'autre bout du salon, et +lui dit, avec cette grâce charmante qu'elle mettait toujours dans une +demande pour faire de la musique chez elle ou bien une lecture: + +--Qu'allez-vous nous chanter, Garat?... avez-vous ici quelqu'un de +force à chanter un duo de Gluck avec vous? + +Garat sortit un moment sa tête de l'immense pièce de mousseline dans +laquelle il était enseveli et qui lui servait de cravate; puis il prit +un lorgnon qui ressemblait à une loupe, et promena longtemps ses +regards sur l'assemblée avant de répondre; probablement que l'examen +ne fut pas favorable, car il secoua tristement la tête et laissa +tomber lentement cette parole: + +--Personne. + +--J'en suis fâchée, dit madame de Montesson; vous auriez chanté ce +beau duo que vous avez dit souvent avec la Reine... car vous chantiez +souvent avec elle, n'est-ce pas? + +Garat souleva la tête une seconde fois, cligna de l'oeil, et joignant +ses petites mains, dont l'une était estropiée, comme on sait, il dit +avec un accent profondément touché et toujours admiratif: + +--Oh! oui!... Pauvre princesse!... comme elle chantait faux! + +Madame de Montesson sourit aussi à son tour, mais d'une manière +imperceptible, car elle était avant tout la femme du monde et celle +des excellentes manières. Elle avait voulu prouver au premier Consul +que le duc d'Orléans n'était pas le seul prince qui eût joué avec des +artistes, puisque la reine de France chantait dans un concert devant +cinquante personnes avec un homme qui se faisait entendre dans un +concert payant. + +Napoléon n'aimait pas Garat. Cependant comme il aimait le chant, et +que Garat avait vraiment un admirable talent, il l'écouta avec plus +d'attention qu'il ne l'avait fait jusque-là , et même il lui fit +répéter une romance que Garat chantait admirablement et dont la +musique est de Plantade! + + Le jour se lève, amour m'inspire, + J'ai vu Chloé dans mon sommeil; + Je l'ai vue, et je prends ma lyre, etc. + +Mais le Consul n'eut pas la même patience pour Steibelt. Celui-ci +arrivait à Paris et désirait vivement se faire entendre de l'homme +dont le nom remplissait non-seulement l'Europe, mais le monde habité. +Madame de Montesson lui demanda de venir à l'un de ses déjeuners, et +ce même jour il y était venu. Ce fut donc avec une grande joie qu'il +se mit au piano. Il joua d'abord une introduction improvisée +admirable, qui à elle seule était une pièce entière; mais il tomba +dans sa faute ordinaire; il entreprit toute une partition; il commença +la belle sonate à madame Bonaparte, une de ses plus belles +compositions, sans doute, mais qui ne finit pas. Le premier Consul +fit assez bonne contenance pendant l'introduction et la première +partie de la sonate; mais à la reprise de la seconde, il n'y put +tenir. Il se leva brusquement, prit congé de madame de Montesson en +lui baisant la main, ce qui était rare pour lui, murmura quelques mots +sur ses occupations, et sortit saluant légèrement à droite et à +gauche, en entraînant Joséphine, qui le suivait en mettant ses gants, +rajustant son châle et disant adieu en courant à madame de Montesson. + +--Il est charmant, s'écria madame de Montesson toute ravie du +baisement de main. N'est-ce pas, Steibelt, qu'il est charmant? + +--Charmant? dit le Prussien furieux!... charmant? dites plutôt que +c'est un Vandale!... demandez à Garat. + +Mais Garat avait été écouté; on lui avait même redemandé sa romance, +et il dit non-seulement comme les autres:--Il est charmant...; mais il +ajouta, avec cette expression importante que nous lui avons tous +connue, et qui rendait si drôle sa figure de singe: + +_C'est un grand homme!_ + +Mais où madame de Montesson eut une maison peut-être encore plus +agréable qu'à Paris, ce fut à Romainville. Elle s'ennuya bientôt de +Paris; elle y eut quelques désagréments. On ne peut servir tout le +monde, quelque crédit qu'on ait; et ceux qui ne réussissent pas par +votre moyen sont mécontents et vous accusent: ce fut ce qui arriva à +madame de Montesson. Elle eut de plus des cabales de théâtre qui +vinrent lui donner de l'ennui. + +Mademoiselle Duchesnois voulut débuter aux Français[33]. Chaptal, qui +prétendait se connaître en figures, prononça qu'un aussi laid visage +ne pourrait jamais réussir, et refusa ou du moins éluda l'ordre de +début. On en parla à madame de Montesson; elle avait joué la comédie +trop souvent et trop bien pour ne pas porter intérêt à une jeune +personne qui annonçait du talent, car elle promettait alors ce qu'elle +n'a pas donné, tandis que mademoiselle Georges a été depuis, comme +alors, bien au-dessus d'elle. + +[Note 33: Alors on ne disait pas _la Comédie Française_, on disait +_les Français_.] + +Quoi qu'il en soit, madame de Montesson se passionna pour le talent de +mademoiselle Duchesnois, qui était laide à renverser. Le moyen, +quelque esprit qu'elle eût, de se douter que c'était M. de Valence qui +lui _imposait_ mademoiselle Duchesnois!... Comme elle était loin de +cette pensée, elle voulut, à son tour, employer son crédit pour +_imposer_ mademoiselle Duchesnois aux Parisiens. Elle fit donc +promettre à madame Bonaparte de venir entendre mademoiselle +Duchesnois en petit comité. On invita cent cinquante personnes, plus +de deux cents s'y trouvèrent. Chaptal était du nombre. Il pensait +comme beaucoup de gens qu'un beau ou un joli physique est une +condition, sinon première, au moins très-importante pour réussir sur +le théâtre. C'était un homme d'esprit sur lequel on faisait des mots +qu'on croyait bons et qui n'étaient que de pauvres sottises. Il avait +de la science et de la bonté, et, en surplus de sa science, il avait +de l'esprit. Mademoiselle Duchesnois, avec sa grande bouche, sa +maigreur osseuse, car alors elle était maigre et sans forme, avec sa +laideur enfin, lui parut avoir raison lorsqu'elle disait: + + Soleil, je viens te voir pour la dernière fois. + +et il jugea inutile de la faire mentir en la faisant revenir pour le +répéter. En conséquence, il lui refusa un ordre de début. Voilà +pourquoi madame de Montesson sollicita madame Bonaparte d'entendre la +jeune débutante chez elle, et fit prier par elle M. Chaptal d'y venir. +Le moyen de refuser la reine de France, car Joséphine l'était déjà !... +Chaptal vint donc chez madame de Montesson, où nous entendîmes +mademoiselle Duchesnois dans _Phèdre_, et, je crois, dans +_Clytemnestre_ et dans _Didon_... + +--Que ferez-vous? dis-je à Chaptal, lorsque après avoir écouté la +débutante on se mêla pour causer. + +Il me regarda en souriant. + +--Je parie que vous m'avez deviné, me dit-il. + +--Mais non... J'ai fort bonne opinion de votre fermeté... + +--Vraiment!... mais le moyen!... mettez-vous à ma place... tenez, +voyez plutôt. + +En effet, nous vîmes s'avancer vers nous madame Bonaparte, donnant le +bras à madame de Montesson, qui, pour cette grande attaque, avait +quitté son canapé et son tabouret[34], et, tenant mademoiselle +Duchesnois par la main, venait solliciter le fameux ordre de début... + +[Note 34: Madame de Montesson savait sans doute, par les Mémoires de +Saint-Simon et ceux de Dangeau, que les princesses se couchaient sur +leur lit pour ne pas reconduire lorsque l'étiquette était douteuse. +Pour trancher la difficulté, madame de Montesson était sur un canapé, +les pieds posés sur un tabouret et les jambes recouvertes d'un +couvrepied. Cette attitude admettait un état qui l'empêchait de se +lever et conséquemment de reconduire. Elle ne reconduisait que madame +Bonaparte et madame Louis, quelquefois aussi la princesse Pauline: +celle-ci exigea qu'elle ne le fît pas, mais elle le voulait faire. +J'ai déjà parlé de cette coutume de la maison de madame de Montesson.] + +--Et la protégée de madame Louis Bonaparte? dis-je à Chaptal... + +--Oh! qu'elle est belle! s'écria-t-il comme transporté à ce seul +souvenir! + +--Et comme elle est bonne dans les moments de force de son rôle! vous +ne pouvez pas la refuser si celle-ci débute. + +--Vous avez raison... Eh bien! toutes deux débuteront. + +Ces dames arrivèrent alors auprès de nous... Madame de Montesson +demanda, madame Bonaparte appuya et Chaptal accorda ce qu'il ne +pouvait au fait pas refuser à madame Bonaparte, qui, par instinct, +n'aimait pas mademoiselle Georges, rivale de mademoiselle Duchesnois, +que mademoiselle Raucourt avait amenée chez madame Louis, où je +l'admirai le lendemain de la soirée de madame de Montesson. + +--_N'est-ce pas_, me dit mademoiselle Raucourt avec son accent de +Léontine dans _Héraclius_, ou de Cléopâtre dans _Rodogune_, _n'est-ce +pas que voilà un bel outil de tragédie?..._ + +Le fait est qu'elle était superbe, et que son talent, très-beau dans +cette première époque de sa vie, est devenu un des plus remarquables +de notre temps: c'est le dernier soupir de la bonne tragédie. +Mademoiselle Raucourt lui avait donné les bonnes traditions, et elle +les a conservées... + +Madame de Montesson voulut quitter Paris, et comme sa fortune lui +permettait d'avoir une maison à elle, elle en acheta une charmante à +Romainville; mais elle était trop petite, il fallut l'agrandir. Elle +fit bâtir, et ce qu'elle ordonna fut d'un goût si parfait, que tout le +monde voulut connaître cette charmante chaumière ou moulin, comme elle +l'appelait, et bientôt elle eut plus de monde qu'à Paris. + +J'ai déjà dit qu'elle peignait admirablement les fleurs; elle voulut +en élever d'aussi belles que celles du Jardin des Plantes, pour lui +servir de modèles. Elle fit donc construire une serre à Romainville: +cette serre servit ensuite de modèle pour celle de la Malmaison[35]; +elle communiquait à la chambre à coucher de madame de Montesson par +une glace sans tain. Au milieu, était une rotonde dans laquelle on +déjeunait tous les matins. Il y avait souvent des personnes qui ne +pouvaient pas venir plus tard et venaient déjeuner à Romainville, et +puis l'entourage de madame de Montesson était fort nombreux. Elle +avait ses deux nièces, dont l'une, madame de Valence, était encore +charmante, et jolie, et gracieuse, autant que femme peut l'être...; +l'autre, madame Ducrest, chantait à merveille. On faisait +d'excellente musique à Romainville; madame Robadet, dame de +compagnie de madame de Montesson, était très-forte sur le piano et +l'une des premières élèves de Steibelt. Dès qu'il fut arrivé à +Paris, il fut attiré dans cette maison et contribua à l'agrément du +salon de madame de Montesson. C'était une aimable femme que madame +Robadet[36]; elle formait, avec la famille nombreuse de madame de +Montesson, le fond et le noyau de la société qu'on était toujours +sûr de trouver à Romainville. Tout cela se groupait autour de la +maîtresse de la maison, sans chercher à faire un effet exclusif, et +pour l'aider seulement à rendre sa maison plus agréable[37], +quoique parmi elles il y en eût qui pouvaient le faire avec +certitude de succès; mais la pensée n'en venait pas... Il y avait +donc à Romainville madame de Valence, encore jolie à faire tourner +une tête, et madame Ducrest, nièces toutes deux de madame de +Montesson; les deux filles de madame de Valence[38], parfaitement +élevées, polies, et faisant déjà présumer ce qu'elles sont devenues, +des femmes parfaites; mademoiselle Ducrest (Georgette), jolie comme +un ange et fraîche comme un bouton de rose... Voilà ce qui formait +le fond de la société habituelle de madame de Montesson; il faut y +ajouter les dames de La Tour[39], amies malheureuses pour qui elle +fut une providence... Les plus habituées ensuite étaient madame +Récamier, madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély... Madame Bonaparte +y allait aussi souvent qu'elle le pouvait, ainsi que la princesse +Borghèse. J'y allais aussi, mais je fus à Arras alors, ce qui me +rendit moins assidue. On y voyait aussi presque toujours madame de +Fontanges[40], fille de M. de Pont; et puis encore madame de +Custine, mademoiselle de Sabran, cette belle et ravissante personne, +dont le dévouement, aussi grand que son courage et sa beauté, fit +impression sur un peuple en délire, et ne put toucher des juges qui, +pour la satisfaire, n'avaient qu'à écouter la justice!... + +[Note 35: La serre de la Folie de Saint-James, à Neuilly, avait été +faite sur ce plan bien avant toutes deux.] + +[Note 36: Madame Robadet, dame de compagnie de madame de Montesson, +fut toujours attentive à lui plaire, mais n'en fut pas récompensée +comme elle aurait dû l'être à la mort de madame de Montesson. Elle fut +à peu près oubliée dans le testament, si elle ne le fut pas +tout-à -fait. J'ai contribué pour ma part, et sans qu'elle l'ait su, +peut-être, à lui faire avoir une place de dame de compagnie en Italie. +Madame Robadet était une aimable femme.] + +[Note 37: J'ai vu des exemples de ce que je viens de citer, pas plus +tard que l'hiver dernier. C'était dans un salon où il y avait beaucoup +de monde; la maîtresse de la maison se levait pour aller parler à +quelqu'un à l'extrémité du salon; elle trouvait sa place auprès de la +cheminée prise, cette place qui est toujours un lieu réservé, ainsi +que tout le monde sait. Cette ridicule usurpation se fit plusieurs +fois de suite; il fallut que la maîtresse de la maison le dît enfin, +pour qu'on ne retombât plus dans cette faute.] + +[Note 38: Qui depuis épousèrent, l'une M. de Celles, préfet de Nantes, +l'autre le maréchal Gérard. Toutes deux sont faites pour servir de +modèle comme filles, comme épouses et comme mères. Madame de Celles +est morte à Rome en 1825.] + +[Note 39: Madame de La Tour était mademoiselle de Polastron et soeur +de la duchesse Jules de Polignac.] + +[Note 40: Madame la marquise de Fontanges, fille de l'ancien intendant +de Metz, était une charmante personne et jolie comme un ange; sa fille +Delphine a depuis épousé M. Onslow (Georges), qui possède un si beau +talent pour la composition de musique dramatique. + +Madame de Fontanges et son père, M. de Pont, étaient aussi des amis +intimes de ma mère. M. de Pont était avec M. de Valence et César +Ducrest, lorsque ce malheureux jeune homme fut tué par une bombe, au +feu d'artifice tiré pour la paix avec l'Angleterre: M. de Pont eut le +bras cassé à plus de soixante-six ans. Il était l'ami le plus intime, +après M. de Valence, de madame de Montesson.] + +On voyait encore chez madame de Montesson toutes les étrangères ayant +une spécialité de fortune, de rang ou de beauté: la marquise de +Luchesini[41], la marquise de Gallo[42], madame Visconti, la duchesse +de Courlande, madame Divoff, madame Demidoff, la princesse Dolgorouki +et la belle madame Zamoïska[43], et une foule de Françaises et +d'étrangères dont les noms m'échappent. + +[Note 41: Femme du ministre de Prusse.--C'était une énorme Prussienne, +très-bonne femme du reste.] + +[Note 42: Ambassadrice de Naples.] + +[Note 43: Soeur du prince Czartorinsky.] + +J'ai dit que madame de Montesson ne sortait pas. Sa santé, presque +détruite, en était encore plus la cause que l'étiquette, contre +laquelle plusieurs personnes se révoltaient. À l'époque dont je parle +surtout (en 1804), elle souffrait cruellement de douleurs aiguës qui +lui ôtaient presque ses facultés. Un jour cependant, quelles que +fussent ses souffrances, elle prouva combien madame de Genlis avait +tort en l'accusant de manquer de coeur[44]. Elle était plus accablée +que de coutume, et retirée dans l'intérieur de son appartement; elle +était entourée de ses femmes, qui empêchaient le moindre bruit de +parvenir à elle... Tout à coup, elle entend la voix de madame de La +Tour, de son amie, qui, au milieu de sanglots étouffés, suppliait la +femme de chambre de garde auprès de la malade de la laisser entrer... +Madame de Montesson, émue de ce qu'elle entend, sonne, et donne +l'ordre de laisser entrer madame de La Tour. + +[Note 44: Madame de Genlis a été pour madame de Montesson comme +beaucoup de gens sont envers les grands parents, c'est-à -dire ingrats, +du jour où celui qui a longtemps fait s'arrête. Alors ce parent a tous +les défauts; il a d'abord les siens, et puis toutes ses qualités qui +se sont changées en défauts. Bienheureux qu'elles ne deviennent pas +des vices!] + +--Ah! mon amie, ma seule amie, venez à notre secours! s'écrie madame +de La Tour, en tombant à genoux près de son lit... Mes neveux vont +périr si vous ne les secourez pas!... Vous seule le pouvez; car vous +avez tout pouvoir sur madame Bonaparte, et madame Bonaparte peut tout +à son tour sur le général Bonaparte[45]. + +[Note 45: Madame de La Tour se serait crue coupable d'appeler +l'Empereur par son nom.] + +Et madame de La Tour apprend à son amie ce qu'elle ignorait, n'ayant +lu aucun journal depuis le matin, la conspiration de Georges et le +danger de MM. de Polignac. + +Madame de Montesson, dont l'esprit rapide comprit sur-le-champ le +danger des accusés, ne perd pas un moment à délibérer; elle sonne, +donne l'ordre de mettre ses chevaux et demande une robe. + +--Mais vous êtes malade, mon amie!... vous souffrez cruellement... +vous ne pouvez aller à Paris... Je ne vous demandais qu'un billet pour +madame Bonaparte! + +--Un billet n'est point assez éloquent lorsqu'il s'agit de la vie +d'un homme, lui répondit madame de Montesson... Il faut que je voie +non-seulement Joséphine, mais l'Empereur!... + +--Mais vous avez la fièvre! s'écrie madame de La Tour, qui venait de +serrer sa main. + +--Eh bien! je n'en parlerai que mieux et plus vivement, dit-elle en +souriant et en montrant des dents encore superbes... + +Et une demi-heure n'était pas encore écoulée depuis l'entrée de madame +de La Tour dans sa chambre, qu'elle était sur le chemin de +Saint-Cloud. + +En arrivant, elle fut aussitôt introduite auprès de Joséphine; elle +lui demanda avec instance, avec larmes, la grâce de MM. de Polignac et +de M. de Rivière[46]. + +[Note 46: On a dit vulgairement que MM. de Polignac avaient été tous +deux condamnés à mort; c'est une erreur. M. Armand le fut, mais non +pas M. Jules. Il fut condamné à deux ans de prison; il n'eut pas de +lettres de grâce comme les autres.] + +--Hélas! répondit Joséphine, que puis-je pour eux? + +--Tout! dit avec force madame de Montesson; car vous avez un motif +puissant pour exiger de l'Empereur qu'il vous accorde les trois têtes +qu'il veut faire tomber. C'est sa propre gloire que vous voulez +sauver avec elles!... Que veut-il?... être roi!... Eh bien! veut-il +aussi que nos voeux, qui seront toujours pour lui, soient refoulés +dans nos coeurs par cet acte de cruauté?... Veut-il que les marches du +trône où il monte soient teintes du sang innocent?... + +--Mais ils sont coupables! dit doucement Joséphine. + +--Non, ils ne sont pas coupables! dit madame de Montesson, avec une +force que lui donnait la fièvre qu'elle avait et l'émotion de son âme. +Non, ils ne sont pas coupables!... Quels serments ont-ils prêtés?... +quelle est la foi jurée qu'ils ont violée?... Toujours fidèles à leur +souverain, ils sont rentrés en France pour ses intérêts; c'est vrai... +Eh bien! qu'on les surveille... qu'on les enferme... Mais pas de +mort!... pas de sang versé!... Mon Dieu! la France n'en a-t-elle pas +assez vu couler?... + +Et, tout épuisée de l'effort qu'elle venait de faire, elle retomba sur +le canapé d'où elle s'était levée, entraînée par son agitation. + +--Calmez-vous, lui dit Joséphine en l'embrassant, vous me faites +rougir de mes craintes. Je parlerai... Bonaparte m'entendra... et je +vous jure qu'il faudra qu'il me donne la grâce de MM. de Polignac, ou +je n'aurai plus d'affection pour lui. Vous m'ouvrez les yeux!... Sans +doute, ils ne sont pas aussi coupables que ce Moreau!... + +--Oh! lui, je vous l'abandonne!... quoiqu'à vrai dire, il faudrait que +la première action de votre héros, dans la route nouvelle que sa +gloire lui a frayée, fût tout entière grande et généreuse. Ah! +Joséphine! la clémence est si belle dans un souverain!... + +--Je vous promets de faire tout ce que je ferais pour sauver mon +frère... Reposez-vous sur moi. + +--Ne pourrais-je le voir? demanda madame de Montesson. + +--Je vais le savoir, dit Joséphine avec empressement, et peut-être +charmée d'avoir un auxiliaire aussi puissant avec elle. + +Elle revint au bout de quelques minutes l'air tout abattu.--Je ne puis +le voir _moi-même_, dit-elle... Partez; mais comptez sur moi. + +Madame de Montesson revint à Romainville dans un état digne de pitié. +Sa fièvre avait redoublé par la crainte de ne pas réussir, et de +rapporter une parole de mort dans cette famille désolée[47], au lieu +de la joie qu'elle lui avait promise... En arrivant, elle vit accourir +madame de La Tour et sa fille.--Espérez!...«leur cria-t-elle du plus +loin qu'elle put se faire entendre. Il lui semblait que cette +espérance ne serait pas vaine... + +[Note 47: Junot et moi nous étions alors à Arras, et Murat était +gouverneur de Paris. J'ai vu Junot se féliciter, avec un bonheur dont +des paroles ne peuvent donner l'idée, de s'être trouvé loin de Paris +dans un pareil moment.--Si je m'y fusse trouvée, toutefois, j'aurais +été aussi une des premières auprès de l'Empereur.--Madame de La Tour +était l'amie de ma mère, comme je l'ai déjà dit, ainsi que la famille +Polastron, à Toulouse.] + +On a dit une foule de versions sur cette affaire de MM. de Polignac; +le fait réel est celui que je raconte. On a mis sur le compte de +Murat, de Savary, de l'impératrice, le salut des accusés. Ce fut +madame de Montesson, ce fut elle qui sauva M. de Polignac, M. de +Rivière et M. d'Hozier[48]. Murat, qui alors était gouverneur de +Paris, dit seulement à l'Empereur: _Soyez clément, et vous sèmerez +pour recueillir_. + +[Note 48: Il ne faut pas confondre M. d'Hozier avec M. Bouvet de +Lozier, aussi accusé dans cette affaire de Georges. M. Bouvet de +Lozier ne courait aucun risque, sa prompte franchise avait assuré sa +vie.] + +Mais ces paroles furent dites _pour tous les accusés_, et même pour +Moreau, Coster de Saint-Victor, M. d'Hozier et les autres. Quant à +Savary, ce qu'il fit fut pour plaire à sa femme et satisfaire son +amour-propre, parce qu'il était allié de très-près, par madame +Savary, aux Polignac; mais quand il vit se froncer le sourcil +impérial, il se retira au fond de sa coquille pour s'y tenir +tranquille. Ce fut, je le répète, madame de Montesson qui sauva MM. de +Polignac et de Rivière. + +L'espérance que madame de Montesson avait rapportée à ses amies ne fut +pas d'abord réalisée... La condamnation fut prononcée... En +l'apprenant, madame de Montesson oublia de nouveau toutes ses +souffrances; elle ne sentit plus qu'une seule douleur, celle de ces +femmes qui pleuraient et sanglotaient dans ses bras, l'appelant à leur +aide et lui criant qu'elles n'espéraient qu'en elle. + +--Mon Dieu! mon Dieu! disait madame de Montesson tandis que sa voiture +roulait rapidement vers Saint-Cloud, prêtez-moi un accent _qui le_ +persuade; car ce n'est que de _lui seul_ que j'attends quelque pitié. + +Elle avait raison; elle savait qu'autour des rois, et Napoléon l'était +déjà par le fait[49], il n'y a que trop de gens perfides dont la +volonté d'exécution outre-passe toujours l'intention de punir du +maître. + +[Note 49: Il était empereur depuis le 4 mai 1804; on était alors en +juin.] + +--J'ai parlé, lui dit Joséphine aussitôt qu'elle l'aperçut, mais j'ai +peu d'espoir... Il est plus irrité cette fois que je ne l'ai vu encore +pour des conspirations, même celle de la machine infernale, où, sans +ce pauvre Rapp, Hortense et moi nous sautions en l'air, _sans compter_ +madame Murat[50]... Je lui ai parlé avec l'intérêt que je devais +mettre à une aussi importante affaire, et je crains... + +[Note 50: Malgré sa vive préoccupation, madame de Montesson fut +frappée d'une façon risible en entendant ce mot si comique dans une +circonstance de vie et de mort.--On sait que madame Bonaparte n'aimait +aucune de ses belles-soeurs, et madame Murat était, dans le temps où +nous sommes maintenant, l'une de celles qu'elle aimait le moins.--Le +jour de la machine infernale, madame Murat était en effet dans la +voiture de madame Bonaparte avec mademoiselle de Beauharnais[50-A]. +Elles ne furent sauvées toutes trois que parce que Rapp, qui pourtant +ne s'entendait guère à la toilette des femmes, s'avisa, en descendant +l'escalier, de trouver que le châle de madame Bonaparte n'allait pas +avec la robe, ou je ne sais quelle autre partie de l'habillement. +Madame Bonaparte, qui allait immédiatement après le Consul, se serait +trouvée dans l'explosion, tandis qu'elle ne se trouva qu'à une grande +distance. M. d'Abrantès échappa à la mort également ce jour-là par un +hasard miraculeux.] + +[Note 50-A: Ou sa voiture suivait celle de sa belle-soeur, je n'ai pas +la chose bien présente; je crois cependant qu'elle était avec madame +Bonaparte. Comme, depuis que madame Murat est à Paris, je ne la vois +pas et n'ai aucun rapport avec elle, je n'ai pu le savoir d'elle. Si +cette conduite de ma part paraît étonnante, qu'on se rappelle celle de +madame Murat!... Elle n'est quelque chose aujourd'hui en France que +pour des amis personnels: tout ce qui porte le souvenir de l'Empereur +au coeur doit se rappeler le traité de la cour de Naples en 1814!... +Qui le provoqua?... lorsqu'on songe à ce que pouvait la force de +l'armée napolitaine dans les affaires de cette époque, pour ou contre +l'Autriche, on s'étonne et l'on s'irrite à la fois en voyant une +personne qui avait la prétention de savoir régner presque avant celle +de plaire, ne savoir être ni reine, ni soeur. Comment put-elle croire +UN MOMENT que les couronnes posées sur des fronts fraternels par la +main de Napoléon y demeureraient un jour après la chute de la +sienne?... Les insensés!... ils ne furent rois que par le vertige qui +entoure les trônes au moment du danger!... + +Quant à l'amitié particulière qui existait entre nous dans notre +jeunesse assez intimement pour nous tutoyer, il y a longtemps que les +liens en ont été brisés par madame Murat elle-même. Ma fidélité et mon +dévouement au nom de l'Empereur, à sa mémoire... rendent témoignage +pour moi de ce que j'aurais été pour sa soeur si elle-même eût +toujours été ce qu'elle devait être. Cet attachement et ce dévouement +ont survécu à l'éclat du soleil impérial... La duchesse de Saint-Leu, +le prince de Canino, le comte de Survilliers, tout ce qui reste de +cette illustre et malheureuse famille est dans mon coeur et pour +toujours!...] + +--Mais je veux le voir! s'écria madame de Montesson... Joséphine, +faites que je le voie, et vous serez un ange. + +--Vous le verrez, mon amie!... vous le verrez, calmez-vous... mais, au +nom de vous-même, si vous voulez parvenir à son âme, ne me faites pas +craindre ce qu'il _appelle des scènes_. Je le connais, et je sais que +c'est le moyen de n'arriver à rien... calmez-vous. + +--Eh! puis-je être calme!... si vous saviez quelle douleur, quelle +désolation j'ai laissée derrière moi... + +--Mais soyez tranquille, au moins en apparence... Attendez-moi... je +reviens dans un moment. + +Et Joséphine partit en courant... À cette époque elle était svelte +encore, et sa taille avait ce charme qu'elle a conservé si longtemps. + +Quelques minutes après, elle revint précipitamment;... sa figure, +toujours bonne et gracieuse, était ravissante en ce moment. + +--Venez, venez! s'écria-t-elle en offrant son bras à madame de +Montesson et l'entraînant vers le cabinet de l'Empereur; il veut bien +vous voir!... c'est d'un heureux augure. + +Madame de Montesson le pensait aussi, et cette pensée lui donna des +forces pour parcourir l'espace assez grand qu'il y avait entre la +chambre de Joséphine et le cabinet de Napoléon; mais à peine fut-elle +entrée dans ce cabinet et eut-elle regardé Napoléon, que tout espoir +s'évanouit de nouveau, et ce ne fut qu'en tremblant qu'elle entra dans +l'appartement... Napoléon se promenait rapidement dans la chambre, +ayant encore son chapeau sur sa tête, qu'il n'ôta même pas à l'entrée +de madame de Montesson. + +--Eh bien, madame, lui dit-il assez brusquement... vous aussi vous +vous liguez avec mes ennemis!... vous venez me demander leur vie quand +ils ne rêvent que ma mort!... quand ils la cherchent et veulent me la +faire trouver jusque dans l'air que je respire!... Ils me rendent +craintif... moi!... oui... ils m'empêchent de sortir, parce que je +redoute que la moitié de Paris ne soit victime de leur barbarie... ce +sont des monstres!... + +Madame de Montesson ne répondit rien... l'Empereur s'irrita de son +silence: + +--Vous n'êtes pas de mon avis, à ce qu'il paraît, madame?... dit-il +avec amertume. + +Elle baissa les yeux. + + +NAPOLÉON. + +Vous ne voulez pas me faire l'honneur de me répondre? + + +MADAME DE MONTESSON. + +Que puis-je vous dire, Sire?... vous êtes ému, vous êtes surtout +offensé... et vous ne m'entendriez pas. Ce que je puis seulement vous +affirmer, c'est que j'ai l'horreur du sang, même de celui d'un +coupable!... Jugez ce que je pense de ceux qui veulent faire couler le +vôtre!!!... + + +NAPOLÉON, se rapprochant d'elle. + +Pourquoi donc alors, si vous avez de l'amitié pour moi, venez-vous +intercéder pour des hommes qui me tueront demain, si tout à l'heure je +leur fais grâce?... + + +MADAME DE MONTESSON. + +Non, Sire; on vous a trompé. MM. de Polignac peuvent avoir une pensée +unique, absolue, qui régit leur vie et les guide dans tout ce qu'ils +font et ce qu'ils disent. Ils veulent le retour des princes, comme le +général Berthier, le général Junot voudraient le vôtre en pareille +circonstance; mais ils ne sont pas _assassins_. Ils ont pu employer un +homme à qui tous les moyens sont bons; mais eux, ils sont incapables +d'imaginer et encore moins d'exécuter une infamie. + + +JOSÉPHINE allant à lui et l'embrassant sur le front. + +Que t'ai-je dit, mon ami?... tu vois que madame de Montesson te parle +comme moi!... Que t'ai-je dit encore? que MM. de Polignac seraient à +l'avenir liés par la reconnaissance s'ils te doivent leur vie! + + +MADAME DE MONTESSON. + +Ajoutez à cette considération, qui est immense, que vous êtes dans un +moment, Sire, où vous devez marquer par votre clémence plus que par la +sévérité... Cette époque à laquelle vous êtes parvenu, vous savez que +je vous l'ai presque prédite[51]; en faveur de cette prédiction... +soyez toujours mon héros!... soyez plus, soyez l'ange protecteur de la +France!... qu'on dise de vous _seul_ ce qu'on n'a dit encore d'aucun +souverain:--_Il fut vaillant comme Alexandre et César, et bon comme +Louis XII_. + +[Note 51: La faveur dont jouissait madame de Montesson ne venait pas, +comme on le croyait, de madame Bonaparte, mais de Napoléon lui-même. +Un jour, le duc d'Orléans était à Brienne avec madame de Montesson, +alors sa femme; le prince fut invité à donner les prix aux élèves de +l'école militaire, et ce fut madame de Montesson que le prince chargea +de ce soin, et qui les couronna. En donnant le laurier à _Napoleone +Buonaparte_, elle lui dit: _Je souhaite qu'il vous porte bonheur_. +Cette phrase, dite sans aucune pensée directe, fit impression sur le +jeune homme couronné; et plus tard, lorsqu'il fut au pouvoir, il se +rappela madame de Montesson et fut doublement heureux en la retrouvant +liée avec Joséphine. Et son amitié pour elle se ressentit beaucoup de +la pensée de Brienne, à laquelle d'ailleurs elle faisait très-souvent +allusion.] + + +NAPOLÉON, d'une voix plus douce. + +Mais je ne suis pas roi!... je ne suis, comme empereur, que le premier +magistrat de la république. + + +MADAME DE MONTESSON, souriant. + +Vous êtes tout ce que vous voulez et vous serez aussi tout ce que vous +voudrez... Enfin, comme premier magistrat de votre république, comme +vous l'appelez, vous pouvez faire grâce, et il faut la faire. + + +NAPOLÉON. + +Et qui me garantira non-seulement ma vie, mais celle de tout ce qui +m'entoure, si je fais grâce? + + +MADAME DE MONTESSON. + +La parole d'honneur des condamnés qu'ils ne violeront jamais, j'en +suis garant. + + +NAPOLÉON. + +Vous connaissez mal ceux dont vous répondez, madame, à ce qu'il me +paraît; MM. de Polignac sont des hommes d'honneur, sans doute, mais +ils regarderont la parole donnée comme un serment prêté sous les +verrous, et ils s'en feront relever par le pape. + + +JOSÉPHINE. + +Eh bien! si tu crains qu'ils ne soient pas assez forts contre leur +volonté dominante, garde-les sous des verrous; mais pas de mort, mon +ami..., pas de mort! + + +MADAME DE MONTESSON se levant et allant à lui en lui prenant la +main. + +Sire!... que faut-il faire? Faut-il vous conjurer à genoux?... Sauvez +M. de Polignac... sauvez les accusés; sauvez-les tous!... oh! je vous +supplie!... + +Et elle plia le genou au point de toucher la terre; Napoléon la releva +précipitamment et la contraignit presque de se rasseoir. + + +NAPOLÉON. + +Vous m'affligez... car, en vérité, je ne puis vous accorder la vie de +tous ces hommes, pour qui le repos de la France n'est rien, et qui se +jouent du sang de ses fils comme de celui d'une peuplade sauvage. + + +JOSÉPHINE. + +Bonaparte[52], je t'ai déjà bien prié... je te prierai tant qu'il y +aura de l'espoir... mais, si tu me refuses, je ne t'aimerai plus... + +[Note 52: Elle ne lui donnait jamais le nom de Napoléon, ni en lui +parlant, ni loin de lui. Elle disait toujours Bonaparte, et plus tard, +en parlant de lui, l'Empereur. Mais elle fut très-longtemps à prendre +l'habitude de ce dernier nom... et en lui parlant alors, elle lui +disait: Mon ami.] + + +NAPOLÉON l'embrassant. + +Mais puisque tu m'aimes, comment peux-tu me demander la grâce de ces +hommes qui non-seulement, je le répète, veulent ma mort, mais le +bouleversement de la France? + + +MADAME DE MONTESSON avec douceur. + +Ce n'est pas ce qu'ils veulent. + + +NAPOLÉON. + +Eh! madame, peuvent-ils espérer autre chose? L'agitation +révolutionnaire que j'ai tant de peine moi-même à contenir se +soumettrait-elle à une main inhabile? On n'improvise pas un +gouvernement, madame, et les passions populaires ne répondraient plus +aujourd'hui à leur colère royaliste contre la Révolution et la +République... Cependant, tout en accusant MM. de Polignac et de +Rivière de ramener des troubles peut-être plus sanglants que ceux de +93, je les trouve moins coupables que des généraux républicains... +des hommes comme Moreau (sa voix devint tremblante), Pichegru!... qui +vont serrer la main, comme frères, au chouan Georges!... + +Il se laissa aller sur un canapé... Il était pâle et semblait avoir le +frisson; ses lèvres étaient blêmes et toute sa physionomie +bouleversée. Madame de Montesson fut alarmée et fit un mouvement; mais +Joséphine lui fit signe de demeurer tranquille, et, s'approchant de +Napoléon, elle lui prit les mains, les serra dans les siennes, puis +elle l'embrassa, lui parla bas longtemps, et peu à peu le calme revint +sur la belle physionomie de l'Empereur. Mais madame de Montesson dit +ensuite qu'elle avait eu peur lorsque ses yeux s'étaient fermés et +qu'il était tombé sur le canapé. Oui, reprit-il en se levant et +marchant très-vite, en partie dans la chambre et en partie dans le +jardin[53]... ces hommes de la France sont plus coupables que des +serviteurs de la famille de Louis XVI, de ce malheureux Louis XVI!... +Mais Moreau... le vainqueur d'Hohenlinden!... lui, devenir un +conspirateur!... Il me croit jaloux[54] de lui! et pourquoi, grand +Dieu!... Ma portion de renommée est assez belle; je n'ai besoin de +nulle autre pour la rendre plus brillante... Et si Dieu me prend en +faveur, j'espère bien en mériter une aussi élevée qu'il y en a sous le +ciel!... + +[Note 53: Cette scène, que je tiens en entier de M. de Valence et de +madame de Montesson, me fut confirmée depuis par l'impératrice +Joséphine; elle avait intérêt à laisser croire qu'elle avait obtenu la +grâce à elle seule, mais, comme je savais la vérité, elle n'osa pas +l'altérer devant moi.] + +[Note 54: C'est ici le lieu de parler de la manière dont on comprend +le mot _jalousie_: il paraît qu'il y a de certaines gens qui voient ce +sentiment en autrui lorsqu'ils le sentent en eux-mêmes, comme ceux qui +ont la jaunisse et voient tout jaune. J'ai entendu souvent des hommes +qui, après avoir rimé vingt vers, prétendaient que Victor Hugo et +Dumas étaient jaloux d'eux!... J'ai vu pareille stupidité dans +beaucoup de femmes relativement à madame de Genlis et à madame de +Staël!... madame de Staël, le plus beau génie de son époque après M. +de Châteaubriand! J'ai entendu la même parole sur madame Sand, le plus +beau talent de notre temps! De qui serait-elle jalouse, elle, bon +Dieu?... aussi ne l'est-elle pas.--De qui Napoléon eût-il été +jaloux?... lui dont la tête penchait sous le poids des couronnes, et +qui, sans quitter celle de laurier, allait les surmonter toutes par +celle de Charlemagne, comme lui-même avait surpassé sa gloire.] + +--Eh bien! donc, dirent les deux femmes en même temps en se mettant +presque à genoux, soyez clément pour MM. de Polignac... commuez la +peine... mais pas de mort!... Oh! pas de mort!... + +--Demain tu viendras me parler pour Moreau, dit Napoléon à +Joséphine!... Croiriez-vous, dit-il ensuite à madame de Montesson, +qu'après avoir été le but des impertinences de la femme pendant quatre +ans, elle a été plus qu'importune pour obtenir la grâce entière du +mari?... Elle est vraiment bonne, ma Joséphine. Et l'attirant à lui, +il l'embrassa avec une profonde émotion. + +--Et moi, dit madame de Montesson, il me faut aussi vous embrasser +pour vous remercier. + + +NAPOLÉON étonné, mais souriant. + +Me remercier! et de quoi? + + +MADAME DE MONTESSON. + +Mais de la grâce de mes amis! Ne venez-vous pas de le dire?... +N'avez-vous pas reconnu que Moreau était plus coupable qu'eux?... + + +NAPOLÉON. + +Sans doute. + + +MADAME DE MONTESSON. + +Eh bien! s'il en est ainsi, vous ne pouvez pas condamner les uns quand +vous faites grâce au plus criminel... + + +NAPOLÉON la regardant. + +Eh! qui vous dit, madame, que je ferai grâce à quelqu'un? + + +MADAME DE MONTESSON. + +Mon coeur qui vous connaît et qui m'assure que vous ne voulez pas +faire condamner Moreau... Il ne le sera pas. + + +JOSÉPHINE. + +Mon ami... grâce!... grâce!... + + +MADAME DE MONTESSON. + +Allons, dites ce mot-là !... il vous fera du bien. + + +NAPOLÉON. + +Mais je ne puis la faire entière cette grâce..... il me faut une +garantie, et je ne puis l'avoir que dans la liberté de ces +messieurs..... + + +MADAME DE MONTESSON l'embrassant avec affection[55]. + +[Note 55: Elle était naturellement très-froide et peu expansive; elle +avait même habituellement une dignité qui donnait de la crainte aux +jeunes femmes qu'on lui présentait.] + +Ah! merci! merci!.... vous êtes bon! vous êtes aussi bon que vous êtes +grand!.... + + +JOSÉPHINE l'embrassant aussi très-émue. + +Merci, mon ami!.... merci!.... Voilà une belle journée!.... elle doit +aussi être belle pour toi!... + + +NAPOLÉON. + +Mais que dans leur prison ils soient circonspects; pas d'intrigues.... +pas de complots. + + +MADAME DE MONTESSON avec assurance. + +Je réponds d'eux... (_Elle va vers l'Empereur, mais sans crainte._) En +parlant _des accusés_... j'ai entendu _tous les accusés_ pour la cause +royale. + + +NAPOLÉON très-vivement. + +Non, madame..... En vous accordant, ainsi qu'à Joséphine, la vie de M. +de Polignac et de M. de Rivière, je n'ai entendu et compris que ces +deux noms; les autres doivent subir leur sort. + + +MADAME DE MONTESSON. + +Même M. d'Hozier?.... + + +NAPOLÉON. + +M. d'Hozier comme les autres. + + +JOSÉPHINE. + +Mon ami!.... + + +NAPOLÉON frappant du pied avec colère. + +On a bien raison de dire qu'un homme d'état ne devrait jamais laisser +approcher une femme de son cabinet!.... Que me voulez-vous toutes +deux?... Vous me tourmentez depuis une heure pour obtenir une chose +qui peut-être me sera fatale!.... Dieu veuille qu'un jour vous ne vous +rappeliez pas cette conversation avec effroi! + + +MADAME DE MONTESSON. + +Dieu protége les rois cléments, et nous ne nous la rappellerons que +pour vous en aimer davantage... Mais, je vous en conjure, donnez-moi +la vie de M. d'Hozier. + + +NAPOLÉON. + +Vous l'aimez donc beaucoup? + + +MADAME DE MONTESSON. + +Moi! du tout, je ne le connais pas[56]. + +[Note 56: Je crois qu'en effet elle ne le connaissait pas du tout.] + + +NAPOLÉON. + +Eh bien! pourquoi donc alors vouloir arrêter le cours de la loi?.... + + +MADAME DE MONTESSON. + +Que vous importe?.... Allons, accordez-moi sa grâce!... je vous +en conjure!... Hélas! pour vous-même, je voudrais vous voir +signer une amnistie pleine et entière. Ainsi, par exemple, +M. de Saint-Victor..... + + +NAPOLÉON l'interrompant avec une sorte de hauteur. + +Ah! pour celui-là , je vous demande de ne pas aller plus loin! M. de +Saint-Victor est sans doute un brave homme; mais il est du nombre de +ces conspirateurs qui ruinent une cause, quand ils y entrent comme +associés actifs..... C'est un homme bien dangereux[57]... et il a fait +bien du mal à tous les siens!... Il doit mourir!... (ajouta-t-il après +un long silence et comme répondant à une voix intérieure.) Nous ne +sommes plus au temps des Brutus. + +[Note 57: M. Coster de Saint-Victor était fanatique pour ses rois +comme un Romain de l'ancienne Rome l'était pour sa république. Pendant +tout le procès il fit constamment des réponses inconcevables, et +toujours bravant les juges et l'autorité... Souvent il dédaignait de +répondre, et en tout Napoléon avait raison: il fit beaucoup de mal à +sa cause par l'obstination qu'il apportait quelquefois dans ses +réponses... Du reste loyal, brave, et brave chevaleresquement... +L'infortuné périt avec le plus noble courage, et sur l'échafaud, au +moment où sa tête tombait, il criait encore: Vive le Roi!] + + +MADAME DE MONTESSON. + +Je ne connais M. de Saint-Victor que de nom, ainsi que M. d'Hozier; +mais des rapports intimes existent entre ce dernier et moi par des +amis communs: voilà pourquoi je tiens tant à le sauver. + + +NAPOLÉON. + +Eh bien! soit: je vous le donne encore..... (_se reprenant_) +c'est-à -dire j'en parlerai avec Cambacérès et le grand-juge; car je +n'ai pas pouvoir à moi seul..... + +Madame de Montesson quitta Saint-Cloud tellement heureuse d'avoir +obtenu ce qu'elle voulait, qu'elle ne souffrait plus... + +--Victoire! cria-t-elle du plus loin qu'elle aperçut ses amies +désolées qui accouraient à elle.... Victoire!--Et elle leur annonça ce +que l'Empereur venait de faire. + +--C'est un homme qui veut mériter ce qu'il cherche à obtenir, dit M. +de Valence... et ce n'est pas moi qui lui serai un empêchement. + +Telle fut la véritable histoire de MM. de Polignac[58]. Je ne sais +s'ils en sont instruits; mais la voici telle qu'elle me fut racontée +par la principale actrice de ce drame intéressant et confirmée par la +seconde. + +[Note 58: On croit généralement que M. Jules de Polignac avait été +condamné à mort; c'est une erreur, il ne le fut jamais qu'à deux ans +de détention.] + +Nous remarquâmes, en parlant de cette conspiration et du jugement des +accusés, qu'ils montrèrent dans cette circonstance le même courage +insouciant que toute la noblesse a constamment prouvé pendant le temps +de la Révolution.--M. de Rivière, à qui je reproche trop de ferveur +pour son parti peut-être, fut pendant ce procès l'homme de cour +d'autrefois... C'était M. de Narbonne se battant avec un bouton de +rose dans la bouche, et qui, le laissant[59] tomber, se penche, le +ramasse, mais sans cesser de croiser le fer, se relève, reprend +aussitôt son avantage et désarme son adversaire.--M. de Rivière +faisait des vers. Un jour, se trouvant au tribunal et apercevant +madame de La Force parmi ses nombreux amis, ayant à côté d'elle +mademoiselle de La Ferté[60], il fit ce couplet, et l'ayant écrit au +crayon, il le lui fit passer: + + En prison est-on bien ou mal? + On est mal, j'en ai maint exemple. + On est mal au bureau central; + On est encor plus mal au Temple. + À l'Abbaye on n'est pas mieux, + Car d'en sortir chacun s'efforce. + Le prisonnier le plus heureux, + C'est le prisonnier _de la Force_. + +Chanter sous le couteau; comme c'est français!... + +[Note 59: Ce fut à M. de Narbonne (le comte Louis de Narbonne) que ce +fait arriva.] + +[Note 60: Qui depuis est devenue duchesse de Rivière. C'est un beau +caractère de femme. C'est le dévouement, la tendresse, tout ce qu'une +âme de femme renferme, mais ce que souvent elle n'a pas le courage de +donner. Mademoiselle de La Ferté eut ce courage; honneur à elle!] + +La conduite de madame de Montesson dans cette circonstance fut connue, +mais moins peut-être qu'elle n'aurait dû l'être en raison de sa +modestie. On parla beaucoup dans le monde de la vie de MM. de Polignac +sauvée par Joséphine, mais voici la vraie version. Sans doute que les +MM. de Polignac l'ont su, ainsi que M. de Rivière, et que leur +reconnaissance aura payé celle qui ne faisait en cela que servir ses +amis et sauver la vie d'un homme. + +La santé de madame de Montesson, qui, à cette époque, était déjà +perdue, parut reprendre un peu de mieux par la joie qu'elle vit autour +d'elle. Madame de La Tour remerciait Dieu chaque soir et le priait +pour cette âme parfaite qui lui avait conservé tout ce qui lui restait +d'une soeur bien-aimée.... Madame de Montesson, heureuse du bonheur de +ses amis, jouissait de son ouvrage, et pendant toute l'année 1804 +elle fut encore assez bien pour donner de l'espoir. Sa maison de +Romainville, toujours ouverte, était plus que jamais le rendez-vous de +tout ce qui arrivait à Paris en gens distingués, et de cette belle +fleur de bonne compagnie française dont il y avait encore alors un bon +nombre en France... Remplie de reconnaissance, attachée d'amitié à +l'Empereur, elle prit une part positive à tout ce qui lui arriva dans +les années qui s'écoulèrent entre la grâce de MM. de Polignac et le +jour où elle mourut. L'arrivée du Pape, les événements immenses qui se +groupaient autour de Napoléon pour prouver qu'il ne pouvait être servi +par la fortune qu'en raison de sa gigantesque destinée, trouvaient en +elle une amie pour les faire valoir. Elle l'aimait de coeur, enfin, +ainsi que Joséphine et plusieurs des généraux attachés à l'Empereur. +M. d'Abrantès y allait beaucoup lorsqu'il était à Paris. J'y voyais +aussi le maréchal Pérignon, mais pas très-souvent. Duroc y allait +aussi;--Savary jamais. Madame de Montesson le détestait... + +Mais la santé de madame de Montesson s'altéra au point que Hallé, que +je voyais souvent, et qui à cette époque était mon médecin, me dit +qu'elle était fort mal. On lui fit quitter Romainville et elle revint +à Paris, mais dans un état désespéré. Madame de Genlis eut alors une +conduite admirable et à laquelle il faut rendre justice. Madame de +Montesson était riche; elle avait même une immense fortune, et elle +laissait sa nièce travailler la nuit pour gagner sa subsistance. +Peut-être avait-elle pour se conduire ainsi des motifs que +j'ignore[61], cela se peut;--je le veux croire même pour l'excuser... +mais madame de Genlis ne devait pas moins en ressentir la blessure. +Aussitôt qu'elle apprit le danger de madame de Montesson, elle laissa +un ouvrage pour lequel elle avait un dédit assez fort si elle ne le +livrait pas pour un jour fixé, et elle consacra ses journées entières +à sa tante, partant de l'Arsenal, où elle logeait alors, pour aller +chez la malade dans la Chaussée-d'Antin, à dix heures du matin, pour +n'en revenir qu'à dix heures du soir!... Pendant ses journées de +souffrance, madame de Montesson avait constamment sa tête, et comme +ses douleurs n'étaient pas fort aiguës, madame de Genlis lui faisait +la lecture pendant quatre et cinq heures... Le jour de sa mort, +sentant sa fin approcher, elle demanda elle-même les sacrements... sa +nièce les lui vit recevoir et pria avec le clergé... À peine les +prêtres étaient-ils partis, que l'agonie commença... Cachée derrière +le rideau du lit de la mourante, madame de Genlis priait tout bas et +sans qu'elle pût entendre les prières des agonisants que sa nièce +disait pour elle!... Aussitôt qu'elle fut expirée, madame de Genlis, +fort émue et toute en pleurs, tira le rideau, et, tombant à genoux +près du corps de cette parente à un degré si intime qui avait oublié +au moment extrême qu'elle laissait la fille de sa soeur dans un état +malheureux, elle pria longtemps pour elle... puis, se relevant, elle +lui ferma les yeux; alluma deux cierges qu'elle mit auprès de son lit, +et fit chercher à Saint-Roch, paroisse de madame de Montesson, un +prêtre, qu'elle établit dans la chambre mortuaire pour dire les +prières des morts auprès du corps. + +[Note 61: Lorsqu'on voit une personne naturellement bonne se conduire +sévèrement envers des parents très-proches, que le public ne se presse +pas de lui donner tort; il est probable qu'elle n'en a aucun.] + +Pendant la maladie de madame de Montesson, un page de l'Empereur ou de +l'Impératrice allait tous les jours savoir des nouvelles de la malade, +et en apprenant sa mort, Napoléon ordonna qu'elle reçût les honneurs +qu'une princesse recevrait. Elle fut exposée, pendant UNE SEMAINE, +dans une chapelle ardente à Saint-Roch, chose qui n'avait jamais lieu, +pas plus qu'aujourd'hui, au reste, pour une personne du monde. + +Une circonstance dramatique eut lieu au moment où le corps descendait +les vingt-cinq marches de Saint-Roch, pour être déposé sur le +corbillard qui devait le porter à Seine-Assise, où il devait être +enterré près du duc d'Orléans. Au moment où l'on descendait le +cercueil, escorté de plus de cent personnes qui lui faisaient cortége, +un autre convoi s'arrêtait au bas de l'escalier de l'église, et les +deux cercueils se croisèrent dans leur marche funèbre. La dernière +arrivée était mademoiselle Marquise, autrefois danseuse de l'Opéra, +adorée jadis de M. le duc d'Orléans, qu'elle avait rendu père de M. de +Saint-Far, de M. de Saint-Albin et de madame de Brossard. M. le duc +d'Orléans l'avait aimée avec passion, l'avait faite marquise de +Villemomble...; et puis il avait aimé madame de Montesson et abandonné +la mère de ses fils. Et ces deux femmes, jadis rivales, jalouses et +vindicatives, se retrouvaient ainsi sur le seuil du cimetière, de ce +lieu où s'éteignent toutes les passions!... Le même _requiem_ était +chanté sur leur bière, les mêmes tentures drapaient l'église pour leur +fête de mort, et les mêmes cierges brûlaient pour l'éclairer. + + + + +SALON + +DE + +MADAME DE GENLIS, + +À L'ARSENAL. + + +Lorsqu'après dix ans d'exil, madame de Genlis revit la France, elle +n'eut pas d'abord la pensée d'avoir un salon, ni de pouvoir même de +longtemps former une société intime dont l'agrément devait remplacer +tout ce que les malheurs révolutionnaires avaient enlevé à chacun. +Rien ne peut se comparer à ce qu'on voyait alors en France: la France, +qui, peu d'années avant, se disait avec orgueil la reine des nations +civilisées pour tout ce qui est élégance et bon goût! Ce qu'on +appelait _le monde_ n'était qu'une bigarrure mal composée même, et qui +n'offrait à l'oeil qu'un assemblage choquant des couleurs les plus +opposées. _Le monde_, ou plutôt la société de cette époque, était une +réunion de parvenus à la fortune par des fournitures à l'armée, ou par +l'agiotage au perron, ou par d'autres moyens moins honorables et moins +_industriels_. Pendant nos temps calamiteux de la Révolution, une +seule route s'était offerte pour conduire à un noble but: c'était +l'armée; parler de gloire à des Français, c'est flatter leur passion +favorite, c'est leur parler selon leur coeur. Aussi les hommes de +toutes les classes répondirent-ils à cet appel, et la France fut +défendue et puis ensuite sauvée par ces mêmes hommes qui ne s'étaient +d'abord levés que pour former une barrière de leurs corps à +l'étranger, qui voulait nous envahir... Les _parvenus_ par ce noble +chemin furent toujours différents des autres; et cela fut de tout +temps. La Rochefoucauld dit: «_L'air bourgeois se perd rarement à la +Cour, il se perd toujours à l'armée_.» Aussi était-ce une chose +remarquable à voir, que les fils d'une famille dont le père et la mère +restés à Paris avaient fait leur fortune par les causes que j'ai +dites. Les enfants, sans avoir eu d'autres maîtres que les dangers, +une vue continuelle des hommes dans toutes les positions, +rapportaient dans la maison paternelle une attitude aisée et souvent +même agréable, tandis que le père et la mère étaient demeurés comme +devant leur comptoir... + +Les plus insupportables de ces parvenus à la fortune de l'époque +révolutionnaire, c'étaient les fournisseurs de l'armée. Je n'en +excepte qu'un; mais aussi celui-là est tout à fait à part, c'est M. +Collot. Il est lui-même un type d'esprit et de manières courtoises et +polies... Mais il y a longtemps que j'ai parlé de lui dans ce sens, en +disant ce que j'en pense et ce que j'en connais... + +Paris offrait alors lui-même dans son ensemble, comme ville, un coup +d'oeil étrange et terrible à la fois pour l'infortuné qui le revoyait +après quinze ans d'exil!... S'il voulait faire une course dans la +ville, il ne retrouvait plus son chemin... Les rues ne portaient plus +leur ancien nom... Ceux des hôtels, gravés jadis sur des plaques de +marbre ou de pierre, étaient effacés et mutilés, tandis que dans +chaque carrefour il reculait en frémissant devant une dalle de marbre +noir, sur laquelle il voyait gravées en lettres d'or ces paroles +faites pour un peuple LIBRE: _La liberté, la fraternité_ OU LA MORT! +ou bien: _Lois et actes_ de l'autorité publique[62]. + +[Note 62: Il y eut longtemps en France jusque sur les arbres des +grandes routes... sur des rochers, de pareilles inscriptions.] + +Un émigré venait de rentrer; c'était un ami de ma famille. Un jour, il +arrive chez ma mère les yeux pleins de larmes. + +--Qu'avez-vous? lui dit-elle... + +Le malheureux ne pouvait parler. Enfin il nous dit que dans une petite +rue près de Saint-Roch, il était entré, pour éviter la pluie, chez un +marchand de bric à brac, et que là , parmi de vieux cadres tout +mutilés, abîmés, il avait retrouvé le portrait de son père, de son +frère et celui de sa femme...: son frère avait péri sur l'échafaud!... + +À chaque pas, à cette époque, on trouvait le burlesque s'alliant au +terrible!... + +Les femmes ne pouvaient alors remédier au mal qui s'était introduit +dans ce qu'on appelait _la société_: car enfin, depuis surtout la +rentrée des émigrés, elle se recomposait d'elle-même. Mais le mélange +forcé était plus insupportable encore que la solitude. Les femmes des +parvenus haïssaient tout naturellement une conversation intéressante, +parce qu'elles y étaient étrangères. Continuellement occupées +d'étiquette, point sur lequel elles étaient encore plus ignorantes que +sur tout le reste, elles marchandaient une révérence et comptaient les +visites; ce qui était simple, parce quelles devaient craindre à chaque +moment qu'on se rappelât leur basse origine, et très-souvent plus que +cela, et qu'alors on ne voulût leur manquer. J'ai vu longtemps encore +à la Cour impériale de ces pauvretés, de ces _mièvreries_ qui +élevaient des querelles sur une visite plus ou moins longue, plus ou +moins différée... + +La conversation même la plus simple se ressentait, comme on doit le +croire, de l'état de la société à cette époque. Madame de Genlis, +femme élégante et surtout difficile dans tout ce qui tient à la grande +et même l'excessive recherche du langage, souffrait plus qu'un autre +de ce bouleversement complet. Un jour, elle voit arriver chez elle, +rue d'Enfer, où elle demeura avant d'aller à l'Arsenal, une femme dans +une voiture fort élégante, attelée de deux beaux chevaux, et conduite +par un cocher dont la mise eût paru étrange sans un petit nègre encore +plus ridicule, qui était complètement habillé en Maure, et qui n'avait +pas plus de trois pieds de haut: c'était ce personnage qui ouvrait et +fermait la portière. + +Cette dame, qui elle-même était une caricature par sa mise, portait +une robe d'une forme outrée et absurde. Sur sa tête était un +très-petit chapeau de velours avec deux plumes tombantes. Elle se fit +annoncer sous le nom de madame DE Privas. + +En entendant ce nom qui promettait quelque chose, madame de Genlis se +leva et fit deux pas au-devant d'elle. + + +MADAME PRIVAS. + +Vous devez être _joliment_ surprise de me voir, n'est-ce pas? _Eh +bien! qu'est-ce que vous faites donc! rasseyez-vous donc!_... + + +MADAME DE GENLIS, avançant un fauteuil à la dame. + +Veuillez vous asseoir, madame... + + +MADAME PRIVAS, s'asseyant lourdement dans la bergère. + +Tiens, que c'est drôle! vous dites MADAME! vous ne dites pas +_citoyenne_, vous!... vous avez bien raison! Au reste, je l'avais +parié avec M. Privas, je lui ai dit: Je te parie six francs que la +citoyenne Genlis me dira MADAME; il a parié que non, parce qu'il +prétend que vous avez peur. + + +MADAME DE GENLIS, souriant doucement. + +Mais comment M. de Privas, que je n'ai pas l'honneur de connaître, me +fait-il celui de juger ainsi mes sentiments les plus intimes? + + +MADAME PRIVAS. + +Oh! il vous connaît bien, allez, lui!..... tiens! qu'est-ce que c'est +donc que tout ça?... + +Et elle se mit à retourner et à remuer tout ce qui était sur la table +de madame de Genlis... Il y avait, entre autres choses, un charmant +livre de la forme de nos albums d'aujourd'hui, dans lequel madame de +Genlis peignait alors une guirlande de fleurs allégoriques ou plutôt +emblématiques. Elle avait fait un langage des fleurs. Il y a aussi, je +crois, une nouvelle d'elle[63] qui a donné l'idée à M. Révéroni de +Saint-Cyr de faire son roman de _Sabina d'Herfeld_. Madame de Genlis +fut alarmée pour le sort de ses fleurs, et puis elle voulait savoir ce +qui lui valait une visite aussi étrange. + +[Note 63: Les fleurs funéraires.] + +--Permettez-moi, madame, lui dit-elle en refermant doucement le livre, +de vous prier de ne point toucher à cet ouvrage. Il n'est point +terminé et pourrait s'effacer... et puis... mon temps est bien +limité... il n'est même pas à moi. + + +MADAME PRIVAS. + +Vraiment!... pauvre chère dame!... voyez-vous bien! cette chienne de +révolution!... c'est ce que je dis toute la journée à M. Privas!... +là , une dame comme il faut, une dame comme vous, qui a roulé _su_ l'or +et _su_ l'argent..., en être réduite là , à travailler pour vivre!... +Ah! mon Dieu! mon Dieu!... + + +MADAME DE GENLIS, presque impatientée. + +J'ai l'honneur de vous faire observer, madame, que c'est pour cette +raison que mon temps est pris par mon travail... Puis-je savoir ce qui +me procure l'avantage de vous voir? + + +MADAME PRIVAS, la regardant avec admiration. + +Comme vous parlez bien!... voilà comme je voudrais parler!... c'est ce +que je dis toute la journée à M. Privas. Il a été longtemps à le +comprendre, mais j'ai gagné la bataille. + +Madame de Genlis sourit doucement: en effet, madame Privas paraissait +réunir toutes les conditions nécessaires pour remporter la victoire +dans une lutte à coups de poing. Elle avait une taille au-dessus de la +médiocre: son embonpoint très-prononcé, ses bras et ses mains surtout, +d'un volume respectable dans un combat, devaient lui assurer la +victoire... Son visage eût été joli (car elle était encore jeune et +ses traits étaient agréables), s'il avait eu une expression +quelconque; mais elle n'en avait jamais aucune et sa bouche souriait +constamment pour montrer des dents assez jolies, ou plutôt même sans +motifs. Ses yeux étaient bleus, et, avec ou sans regard, ils +paraissaient toujours immobiles. Son nez était bien fait, la forme de +son visage agréable, ses cheveux d'une jolie couleur: eh bien! tout +cela ne lui servait à rien. On aurait même autant aimé qu'elle fût +laide, parce qu'elle aurait peut-être eu de l'esprit. Mais on va voir +que ce n'était pas l'intention qui lui manquait. + +Elle continuait à regarder madame de Genlis avec une expression +admirative vraiment comique, et finit par amuser madame de Genlis, +qui, ainsi que toutes les personnes d'esprit, vit d'abord le côté +plaisant de la chose. Dans le même moment, la femme de chambre de +madame de Genlis annonça M. Millin. + + +MADAME DE GENLIS, lui tendant la main, et lui faisant un signe +d'intelligence en lui indiquant la dame étrangère. + +Je suis bien aise de vous voir, mon ami....... et vous attendais avec +une vive impatience... ma copie est prête, nous n'avons qu'à +l'assembler. + + +M. MILLIN, ne comprenant pas très-bien et croyant qu'il s'agit +d'une lecture. + +Eh bien! je ne vois pas ce qui s'oppose à ce que la lecture se fasse +tout de suite... Madame en est-elle?... + + +MADAME PRIVAS. + +Une lecture!... certainement que j'en suis!... C'est-il beau ça!... +une lecture!... + + +MADAME DE GENLIS. + +Je vois, madame, avec regret que je suis forcée de vous prier +d'abréger votre visite qui m'honore, sans doute, mais à laquelle je ne +puis donner l'attention qu'elle mérite, étant obligé de lire à M. +Millin un ouvrage de moi, auquel vous ne prendriez aucun plaisir... et +puisque vous ne voulez pas me dire le motif pour lequel vous êtes +venue me chercher dans ma retraite, je suis forcée... + + +MADAME PRIVAS. + +Eh là ! là ! comme elle s'emporte donc, cette petite dame! Eh bien! +voyons! soyez donc gentille! on ne veut pas vous faire de mal... au +contraire... voilà l'histoire. Mon mari et moi nous sommes de bonnes +gens... nous sommes riches... très-riches même... M. Privas, +voyez-vous, a vendu des farines aux armées... il a eu des fournitures +dans un bon temps, le temps _où le blé manquait_... il a eu des +protecteurs... on l'a payé, enfin... et bien payé aussi. Nous sommes +riches, et riches en honnêtes gens. + + +MILLIN, à demi-voix. + +Oui, comme des accapareurs! Oh! les voleurs! + + +MADAME DE GENLIS. + +Enfin, madame... + + +MADAME PRIVAS. + +M'y voilà !... m'y voilà !... comme vous êtes vive!... m'y voilà !... +Vous saurez donc que M. Privas et moi nous aimons beaucoup le monde, +mais le beau monde... Nous voulons tenir maison, recevoir, nous faire +honneur de notre belle fortune, enfin; et pour cela il me faut +quelqu'un qui sache ce que c'est que la belle société, voyez-vous... +Moi j'aime les gens comme il faut. _Je n'aime pas ces parvenus qui se +donnent des tons_, comme si nous n'étions pas tous de la _même +farine_. J'ai lu les _Veillées du Château_, j'ai lu _Adèle et +Théodore_, et j'ai dit à M. Privas: Voilà _la dame_ qu'il nous faut... +et alors, voyez-vous, je suis venue moi-même, pour vous expliquer que +vous gagnerez plus gros avec nous qu'avec vos livres, et que vous +serez heureuse, parce que vous entendez bien que je ne vous +tyranniserai pas... Voulez-vous accepter, chère madame? + + +MADAME DE GENLIS. + +Je suis fort sensible, madame, à l'obligeance de votre offre, mais je +ne puis y répondre. + + +MADAME PRIVAS, stupéfaite. + +Vous me refusez! + + +MADAME DE GENLIS. + +Croyez que je n'en suis pas moins sensible à votre bonté pour moi, +madame; mais j'ai l'honneur de vous dire que je ne puis accepter. + + +MADAME PRIVAS. + +Mais pourquoi? Songez donc que nous vous donnerons douze mille francs +par an, si vous voulez venir vivre avec nous. L'hiver, nous occupons +un bel hôtel dans la rue Saint-Dominique; et l'été, nous le passons +tout entier dans une superbe terre que M. Privas vient d'acheter en +Bourgogne, près d'Autun. + + +MADAME DE GENLIS, avec émotion. + +Près d'Autun!... C'est dans les environs d'Autun qu'est le château qui +appartenait à mon père, et où j'ai passé mon enfance!... Mais, encore +une fois, madame, recevez mes remerciements, sans chercher à ébranler +ma résolution; elle est positivement arrêtée, et pour vous éviter +toute insistance, je dois vous dire que jamais je ne sacrifierai ma +liberté; je suis et _veux_ rester indépendante: voilà mon dernier +mot. + + +MADAME PRIVAS. + +Hé bien! vous avez tort: vous seriez toujours indépendante, parce que +vous auriez en nous des amis... _et écoutez donc, voyez-vous_, des +amis qui ont cinq millions de fortune, c'est beau, ça!... + + +MADAME DE GENLIS. + +Tous vos efforts, madame, en me prouvant que vous avez la bonté de +tenir à moi, me donnent encore plus de regrets... Mais, je vous le +répète, la chose ne peut avoir lieu. + + +MADAME PRIVAS. + +Mon Dieu! vous n'êtes pas raisonnable! + + +MILLIN, avec impatience. + +Pardieu! madame, c'est vous qui ne l'êtes guère! Voilà une heure que +Madame vous répète qu'elle ne veut pas aller avec vous, et vous ne la +comprenez pas! + + +MADAME PRIVAS, regardant Millin de travers. + +Hé bien! qu'est-ce que _c'est donc_? De quoi se mêle-t-il, ce +monsieur? Est-il votre parent, ma chère dame?... (_Elle regarde Millin +alternativement avec madame de Genlis._) Écoutez, voyez-vous, si vous +êtes habitués à vivre ensemble, nous prendrons _le cousin_ avec nous! +oh! mon Dieu! je suis bien sûre que M. Privas ne me désavouera pas. + + +MILLIN, éclatant de rire. + +Eh? non! non... nous sommes amis, bons amis; mais pas du tout +_cousins_, comme vous l'entendez!... + + +MADAME DE GENLIS, plus sérieusement et en se levant. + +Toute prolongation de conversation à ce sujet est tout à fait +superflue. J'ai eu l'honneur de vous répondre, madame, et n'ai plus +rien à vous dire. + + +MADAME PRIVAS, se levant aussi. + +Eh bien! donc, adieu, ma bonne dame! Je m'en vais bien affliger M. +Privas, car il se faisait une fête de vous voir, le cher homme; et... +puisqu'il faut vous le dire, le château de Saint-Aubin est bien connu +de lui, allez!... il a demeuré sur les terres de votre père, M. +Privas. + + +MILLIN, tout en se promenant. + +Il a peut-être été son meunier!... + + +MADAME PRIVAS. + +Eh bien! s'il l'a été, qu'est-ce que ça vous fait?... Allons, bonjour, +madame, je m'en vais bien fâchée de ne pas vous emmener; si vous vous +ravisez, écrivez-moi: voilà mon adresse... + +Elle mit sur la table un morceau de vilain carton avec son nom et son +adresse grossièrement imprimés, et faisant une belle révérence à +madame de Genlis, elle sortit en n'adressant qu'une inclination de +tête à Millin... Madame de Genlis et lui la virent monter dans sa +voiture, où l'enferma le petit nègre, qui, par parenthèse, s'appelait +Othello, en l'honneur de Talma probablement, dont ce rôle était alors +le triomphe. Lorsqu'elle fut dans sa voiture, madame Privas cria d'une +voix forte: + +--À la maison!... + +Ce que le petit Maure répéta en fausset. + +Après le départ de cette femme, madame de Genlis croisa ses mains, +puis, les laissant retomber: + +Eh quoi! dit-elle, la France en est-elle à ce point, que la fortune et +les biens de tant de malheureux qui souffrent dans l'exil et la +pauvreté, tant d'héritiers des victimes massacrées, soient dans les +mains de telles gens!... Cinq millions! ainsi cette femme a deux cent +cinquante mille livres de rentes!... peut-être le château de mon père, +tandis que je travaille pour vivre... Voilà donc le résultat de la +Révolution!... + +Elle tomba rêveuse sur une chaise, et y demeura assez longtemps sans +que Millin la troublât. Il comprenait trop bien sa dernière +exclamation[64]. Il dit enfin: + +--Oui, ce serait une bien triste besogne que celle d'avoir provoqué la +révolution, si elle n'avait pas eu d'autres résultats que celui de +tuer et de ruiner les légitimes propriétaires pour enrichir les +intrigants..... oui, ce serait en effet bien triste! + +[Note 64: Millin était fort royaliste. L'empereur, qui le savait, ne +l'aimait pas; et deux fois, sans l'inquiète amitié et les démarches de +ses amis, il aurait été privé de sa place, qui était sa seule +fortune!...] + +Madame de Genlis se leva et marcha quelque temps assez agitée; puis +lorsqu'elle se rassit, elle était calme, et reprit la conversation sur +madame Privas avec une grande liberté d'esprit. + +--Comment l'avez-vous refusée sans réfléchir? lui dit Millin. Songez +donc, douze mille francs! et cette femme paraissait tenir tellement à +vous qu'elle en eût donné quinze et même vingt pour vous avoir. + +--Et moi, jamais je ne sacrifierai ma chère liberté à une fortune, +quelle qu'elle soit; et puis, savez-vous bien que cinquante mille +francs ne paieraient pas l'ennui de vivre avec une pareille femme!... +Est-il donc vrai que beaucoup de ces parvenus soient ainsi? + +Dans ce moment, on annonça M. de Valence. + +--Tenez, dit Millin, voici quelqu'un qui pourra vous donner là -dessus +tous les renseignements possibles. + +--Sur quoi? dit M. de Valence. + + +MILLIN. + +Sur la société d'aujourd'hui... Madame de Genlis est surprise du ton +qui règne maintenant dans le monde, et, pour dire la vérité, elle a +grandement raison. + + +M. DE VALENCE. + +Sans doute elle a raison d'en être choquée; mais elle a tort d'en être +surprise. C'est une conséquence toute naturelle du long bouleversement +qui a mis la France sens dessus dessous... Comment pouvez-vous être +_étonnée_ de cela? répéta-t-il en se tournant vers sa belle-mère. + + +MADAME DE GENLIS. + +Que les choses se soient dérangées, je le conçois; mais qu'elles aient +pris cette attitude et cette couleur, tandis que parmi ces parvenus, +et même dans leurs amis, il y a tant de gens comme il faut, voilà ce +qui m'étonne, et en même temps me choque. Ainsi, par exemple, je +dînais l'autre jour chez ma tante[65], qui, je le croyais, devait +avoir conservé les anciens usages: pas du tout; elle aussi a sacrifié +à la mode et aux exigences de l'époque. De son temps et du mien, car +nous sommes contemporaines, nous ne mettions pas d'hommes à côté de +nous à table. Le maître et la maîtresse de la maison choisissaient +entre eux les quatre femmes les plus distinguées de l'assemblée et les +engageaient à se mettre à côté d'eux[66], et tout cela sans faire de +scène. On était poli pour celles qu'on distinguait, et l'on ne +désobligeait personne. Maintenant ce n'est plus cela: non-seulement le +maître de la maison vient avec beaucoup de bruit prendre la femme _la +plus considérable_, et lui fait traverser le salon devant toutes les +autres, à qui elle marchera sur les pieds, si elle ressemble à ma +marchande de farine de tout à l'heure... mais ce n'est pas tout, il +lui faut encore _un second_: il appelle alors l'homme le plus élevé en +grade après lui, pour enfermer la pauvre femme qui est à sa droite +entre deux ennuyeux qu'elle aurait évités, si elle eût été libre. + +[Note 65: Madame de Montesson.] + +[Note 66: Madame de Genlis ne dit ici que ce qui est. Autrefois les +femmes, lorsque le maître d'hôtel avait annoncé le dîner, sortaient +toutes les premières du salon: celles qui étaient le plus près de la +porte passaient les premières en se faisant quelques compliments, mais +qui n'entravaient pas la marche. Les hommes passaient ensuite, et à +table on se plaçait selon ses goûts et sa convenance. Quelquefois le +maître de la maison mettait _auprès de lui_ les deux femmes les plus +importantes.] + + +M. DE VALENCE. + +Sans doute, _cela était_; et cela n'est plus. Les usages sont des lois +tant qu'ils conviennent; le jour où d'autres exigences nécessitent +d'autres usages, eh bien! ils s'établissent et remplacent les +anciens... Mon Dieu!... c'est la marche commune. L'origine de ce dont +vous parliez tout à l'heure remonte beaucoup plus loin que les +derniers temps de la révolution. Cet usage de placer des femmes en +leur faisant une politesse marquée date, au contraire, de celui des +assemblées. Il fallait souvent flatter un député: pour l'acquérir à +son parti, on plaçait alors sa femme à côté de soi, au grand +mécontentement de dix autres; mais l'esprit de parti ne transige pas, +et avec la politesse moins qu'avec toute autre chose. Les femmes ont +appelé les hommes à côté d'elles dans le même but. + + +MADAME DE GENLIS. + +Vous avez admis chez vous une coutume anglaise, tout aussi mal +appliquée à nos manières que beaucoup d'autres: c'est celle de laver +ses mains et de rincer sa bouche à table. En Angleterre, c'est une +chose simple, parce que les femmes se lèvent de table au dessert; +mais, pour nous, je trouve cela choquant au dernier point, de voir un +homme faire sa toilette à côté de moi. + + +M. DE VALENCE. + +Je suis de votre avis: aussi vous avez dû voir que chez votre tante +toute cette toilette se fait sur des buffets où les femmes trouvent ce +qui leur est nécessaire, ainsi que les hommes..... En général, la +maison de madame de Montesson est citée, je vous le dirai, comme la +meilleure de Paris. + + +MILLIN, avec un accent profondément touché. + +Oh!... cela est vrai; on y fait d'abord les meilleurs dîners que j'aie +mangés de ma vie. Je raisonnais de cela l'autre jour avec M. de Pont, +qui trouvait avec Lavaupalière que les dîners du mercredi, surtout en +carême, étaient ce qu'il avait jamais compris de plus parfait. + + +M. DE VALENCE. + +Permettez-moi, mon cher Millin, de vous faire observer que ce n'est +pas seulement par ses bons dîners que ma tante se fait autant aimer +dans le monde; cela est bon pour Lavaupalière et madame de Guémené. + + +MILLIN. + +Mais qui dit le contraire? ce n'est certes pas moi, qui suis si +heureux de l'entendre causer elle-même de toutes les sciences et des +arts aussi bien que les artistes et les savants eux-mêmes qu'elle +rassemble chez elle. + +Madame de Genlis sourit, mais sans faire une observation. + + +M. DE VALENCE. + +Oui; le premier Consul me disait l'autre jour qu'il serait le plus +heureux des hommes, _ravi_, _charmé_[67], si madame de Montesson +voulait être de la société la plus intime et la plus habituelle de +madame Bonaparte. + +[Note 67: M. de Valence parle ainsi parce que de son temps c'était la +manière de s'exprimer: on était ou _charmé_, ou _ravi_, ou +_désespéré_, et souvent c'était de ne pas rencontrer ou de rencontrer +quelqu'un. Cette façon de parler était surtout singulière lorsqu'on +faisait une narration dans laquelle on faisait, comme ici M. de +Valence, intervenir Napoléon qui était surtout le plus concis des +hommes.] + + +MADAME DE GENLIS. + +C'est-à -dire sa dame de compagnie!... en effet, cela plairait à +Bonaparte, la duchesse douairière d'Orléans!... + + +M. DE VALENCE. + +Quoi qu'il en soit, il l'aime fort et vient chez elle, lorsqu'il ne va +nulle part que chez des élus. + +Dans le moment entrèrent, d'abord M. de Choiseul-Gouffier et puis +Radet, M. de La Harpe[68], M. de Cabre[69], M. Fiévée, qui alors +faisait de charmantes nouvelles dans la _Bibliothèque des romans_; il +était auteur de cette jolie petite histoire, _la Dot de Suzette_: je +dis histoire, car jamais en la lisant je ne puis me persuader que ce +soit un roman, tant il y a de vérité et de naturel. Puis vint encore +M. Marigné, auteur de charmants vers qu'il ne lisait que dans +l'intimité. + +[Note 68: Il ne fut exilé que quelque temps après.] + +[Note 69: Sabatier de Cabre, ancien conseiller-clerc au parlement de +Paris, homme de beaucoup d'esprit, le plus grand _puriste_ que j'aie +connu. Il avait un esprit qui pouvait ne pas plaire en tout, en ayant +beaucoup.] + +--Que je vous fasse mon compliment, dit M. de Cabre à madame de Genlis +en lui baisant la main, quel adorable petit miracle vous nous avez +donné! jamais rien de plus suave, de plus pur, de plus ravissant n'est +sorti de la plume d'une femme! Comment donc ne me l'aviez-vous pas +envoyé? comment au moins ne m'aviez-vous pas présenté à _Mademoiselle +de Clermont_, si les convenances s'opposaient à ce que vous me la +donnassiez? + +--Le fait est, dit M. de La Harpe, que l'on peut vous faire un +compliment sans craindre d'être accusé de fadeur. _Mademoiselle de +Clermont_ est un diamant _sans une_ tache. _C'est mon opinion_, +ajouta-t-il en s'asseyant avec une assurance qui voulait être modeste, +et qui trahissait néanmoins l'homme dont la vanité n'a pas eu de +concurrent, si son talent en a eu beaucoup. + +Plusieurs personnes survinrent, et la conversation se soutint avec le +charme que pouvaient y apporter les nouveaux venus: c'étaient M. de +Talleyrand, M. de Fontanes, M. et madame d'Harville, M. de +Caulaincourt, celui que j'appelais alors _mon petit père_, ses deux +fils, qui, malgré leur jeunesse, étaient tous deux connus dans l'armée +pour deux hommes de haute espérance... Comme leur père était fier de +leur avenir!... Pauvre père!--Tous deux morts!... et quelles morts!... + +Il était rare que la conversation fût hostile en apparence chez madame +de Genlis; elle connaissait trop les formes du bon goût pour ne pas +savoir que rien n'est plus contraire à la bonne grâce d'une femme que +cette manière acerbe avec laquelle quelques-unes accueillent +aujourd'hui les productions des autres[70]. Il y a de l'_envie_, et +l'envie donne tant de laideur à un visage de femme!... tant de +fausseté au sourire!... tant d'aigreur à la voix!... tant d'amertume +au regard!... + +[Note 70: À cette époque, on aurait trouvé peu convenable qu'on fût +trop hostile contre les ouvrages d'une femme; mais le champ était +libre, et M. de Feletz l'a prouvé avec madame de Staël: elle fut +souvent péniblement affectée par les feuilletons du _Journal des +Débats_. Que de lignes fines et spirituelles ont été insérées dans le +_Journal de l'Empire_ (le même journal que les Débats) sur le petit +nuage de Corinne! Ce petit nuage a suffi pour déranger quelquefois la +paix littéraire de l'auteur. Mais pour faire de l'esprit sur un défaut +sans arriver à l'injure, il faut de l'_esprit_ et de l'_esprit_ de +critique.--On ne l'a pas parce qu'on rêve qu'on l'a. La critique +haineuse est non-seulement une entrave à l'esprit, mais à la raison, +sans laquelle on ne peut écrire, même un feuilleton.--Les +personnalités sont odieuses, presque toujours injustes, et, ce qui est +plaisant à observer, toujours inutiles à la critique. Qu'est-ce que +tout cela prouve? répondait Beaumarchais dans ce fameux mémoire que +les Goëzman l'avaient contraint d'écrire. Qu'est-ce que cela +prouve?... et il ajoutait des pages qu'il n'eût pas écrites sans la +polémique ouverte par ses ennemis.--Ce qui lui fit dire un jour: Mes +ennemis m'ont forcé de me sauver sur un piédestal.] + +Madame de Genlis n'avait aucun de ces défauts en parlant; lorsqu'elle +écrivait, elle se laissait aller trop vivement contre madame de Staël. +À cette époque, on parlait dans le monde d'un roman que faisait +madame de Staël et dont elle faisait des lectures chez elle en petit +comité ou bien chez ses amis intimes. + + +MADAME DE GENLIS, avec curiosité. + +Sait-on le titre de ce nouvel ouvrage? + + +M. DE CABRE. + +Pas encore... mais j'en ai entendu quelques passages avant-hier qui +m'ont charmé. + + +MADAME DE GENLIS, souriant. + +Et votre approbation est d'un bien grand prix!--Mais comment ne +savez-vous pas le titre?... Si j'avais assez de confiance en des amis +pour leur lire un ouvrage, cette confiance n'aurait aucune +restriction. + + +M. DE TALLEYRAND, qui a longtemps écouté sans parler. + +Mais si elle ne sait pas encore quel nom elle donnera à son roman!... + + +M. DE LA HARPE. + +Comment, elle ne sait pas quel ouvrage elle fait? + + +M. DE TALLEYRAND, froidement et sans élever la voix. + +Je n'ai pas dit cela; j'ai dit qu'elle ne savait pas quel nom elle +donnerait à ses lettres[71]. + +[Note 71: Les quatre premiers volumes de la _Correspondance littéraire +avec le grand-duc de Russie_. Ces quatre premiers volumes parurent à +cette époque, et l'impression, bien plus soignée que celle des autres, +fut surveillée par La Harpe lui-même avant son exil.] + + +MADAME DE GENLIS. + +Ah! ce sont des lettres? + + +M. DE TALLEYRAND. + +Oui, et admirables. + + +M. DE LA HARPE. + +Il est à désirer que cet ouvrage ne contienne pas l'expression des +doctrines de l'auteur, car elles sont subversives de tout ordre et +même de quelque partie de la morale. + + +MADAME DE GENLIS, souriant doucement. + +Vous n'avez pas toujours pensé ainsi... + + +M. DE LA HARPE, avec humilité. + +Peut-être. Je ne m'en défends pas. + +Pendant ce dernier colloque, M. de Talleyrand s'était levé et avait +été à la cheminée, où il avait pris un immense flacon rempli d'eau de +miel d'Angleterre, et commença à le jeter sur ses mains et sur son +habit. + + +M. DE CABRE. + +M. de La Harpe, savez-vous que votre livre fait un bruit +épouvantable?... + + +M. DE LA HARPE, SOURIANT. + +Vraiment!... mais j'en suis charmé, malgré le grand mot qui doit me +troubler; mais pourquoi ce bruit?... + + +M. DE CABRE. + +Comment! cette foule de personnages de toute espèce, tant morts que +vivants, qui paraissent dans ce livre comme dans une galerie de +portraits et qui, certes, ne sont pas flattés. + + +M. DE LA HARPE. + +Eh bien! les morts ne diront rien apparemment; et je parle des vivants +comme s'ils étaient morts... ou peu s'en faut... qu'avez-vous à dire? + + +M. DE CABRE. + +Moi, rien du tout... Cependant, ne craignez-vous pas que les vivants +ne crient pour leur compte et pour celui des morts?....... J'entends +d'ici un bruit... + + +M. DE LA HARPE. + +Du bruit!... Vraiment, voilà bien de quoi m'effrayer!... Ne vous +rappelez-vous plus le temps où le bruit que faisait la littérature +française aux quatre coins de Paris retentissait dans toute l'Europe? +Je n'ai pas la prétention de faire des mémoires, comme Jean-Jacques, +sur tout ce que j'ai vu et entendu; mais, en temps et lieu, je +pourrais bien m'amuser du souvenir de ces bruyantes époques, ne fût-ce +que pour faire voir que ce grand fracas ne fait jamais beaucoup +mal...: il en reste à peine quelque chose dans les oreilles des +curieux, et même des intéressés. Depuis longtemps, pour moi, a succédé +autour de moi un bruit d'une autre espèce!... (M. de La Harpe poursuit +d'un ton sombre et comme inspiré.) Voilà que j'entends même dans les +intervalles de silence... Quant au bruit dont vous me parlez +aujourd'hui, je ne sais plus ce que c'est. + + +M. DE FONTANES. + +Ah! parce que vous ne dites rien, vous croyez que les autres se +taisent!....... parce que depuis _le grand fructidor_ on n'a pas lu +une ligne de vous dans les journaux, vous ne vous doutez pas que ceux +qui vous y attaquent n'y sont que plus à leur aise? + + +M. DE LA HARPE. + +Tant mieux pour eux et pour moi! rien n'est plus commode pour ces +gens-là que de parler tout seuls, et pour moi de n'en rien savoir... +Si je les lisais, cela me donnerait peut-être de la colère... il vaut +mieux tout ignorer; après tout, ils n'ont pas au fond de mauvaises +intentions. Seulement, ils sont quelquefois tellement pressés de +parler, qu'ils n'attendent pas même à savoir ce qu'ils ont à dire. Ce +n'est pas pour critiquer plutôt une chose qu'une autre, c'est +démangeaison de faire des phrases..... Il m'est tombé sous la main il +y a peu de jours, et sans la chercher, une vieille feuille du temps où +je donnais mes séances du lycée, et dans laquelle l'auteur _croit_ +rendre compte de l'une de ces séances bien plus pour approuver que +pour contredire. Il ne manque pas d'esprit, mais il n'est pas +réfléchi, et c'est de la meilleure foi du monde sans doute qu'il me +fait dire et faire précisément tout le contraire de ce que j'ai fait +et dit... Mais (ici M. de La Harpe devient plus modéré et plus humble +de nouveau) je lui pardonne, ainsi qu'à ceux qui, me réfutant le livre +à la main, et sachant fort bien ce qu'ils faisaient, ont affecté de +combattre ce que jamais je n'ai écrit et m'ont opposé ce qu'ils +prenaient dans mon propre ouvrage[72]... Pourquoi s'en étonnerait-on? +Cela est plus ou moins dans tous les temps: cela est du _métier_, pour +dire le mot. Mais je vous le répète: tout cela fait peu de bruit et +encore moins d'effet... Avez-vous vu souvent de ces feuilles du jour +avoir un lendemain?... Mon ami, ce n'est pas dans les journaux, ce +n'est pas dans des brochures, des extraits, qu'on ira chercher ce que +j'ai pensé: c'est dans mes ouvrages eux-mêmes... C'est là aussi qu'il +conviendra de consigner, quand il en sera temps, ce qui est fait pour +caractériser la critique et la littérature de nos jours. + +[Note 72: On dirait que celui qui attaquait M. de La Harpe est un +frère de celui qui m'a fait l'honneur d'un feuilleton si véridique, +comme critique, dans le numéro du 9 septembre dernier de la _Gazette +de France_. J'ai répondu avec des faits à ce que ce monsieur disait +sur les miens; mais j'ai été plus concise dans ce qui me concerne, +quoique cependant j'eusse beau jeu pour répondre victorieusement. +Voici une des omissions que j'ai faites dans ma réponse au feuilleton. +Je répare ici cet oubli pour donner encore un exemple de la mauvaise +foi d'une critique de ce genre. + +L'auteur du feuilleton, pour prouver que je ne suis VRAIE EN RIEN, +disait, comme on le sait, que j'avais _quatre-vingt-trois ans, et que +j'étais de la communion de l'abbé Châtel_! et pour fortifier ces +belles assertions, il disait encore: + +«Enfin, madame d'Abrantès sait si peu ce dont elle parle, qu'elle +prend Christophe de Beaumont pour Élie de Beaumont, et elle confond +l'archevêque et l'avocat.» + +Je connais peut-être mieux l'histoire et les noms des archevêques de +Paris que le monsieur du feuilleton; mais je ne le lui prouverai pas +autrement que par _un mot_; ce qui suffit pour ce qu'il avance. Le +voici: il le trouvera dans mon _Histoire des Salons_, tome Ier, page +298, Salon de monseigneur de Beaumont: + +«La masse du clergé tonnait contre les réfractaires, et M. Turgot +surtout était désigné comme indigne du nom de chrétien. À la tête de +ces prêtres exaltés, était _Christophe_ de Beaumont, archevêque de +Paris, etc.» + +Et voilà ce qu'on appelle de la critique!... + +La phrase que je cite est la première du Salon de monseigneur de +Beaumont, où je parle de lui; et dans le courant de ce même Salon, je +ne dis pas un mot qui puisse donner lieu à l'erreur.] + + +M. MILLIN. + +Eh vraiment! voilà ce qui soulève déjà une foule de gens qui ne se +promettent rien de bon de la figure qu'ils feront dans votre galerie. + + +M. DE LA HARPE, avec une satisfaction qu'il veut cacher, mais +avec une sorte d'humilité. + +Mon Dieu! pourquoi me craindre? que puis-je maintenant en ce monde?... +Peut-être si je continue ce que j'ai commencé, raconterai-je des +choses qui pourront égayer l'instruction...., car il ne faut +s'occuper du mal que pour en tirer du bien... Cependant je serai +très-mesuré, et bien des gens seront tout étonnés de n'avoir rien à +démêler avec moi,... à moins cependant qu'ils ne se formalisent de mon +silence, ce qui n'est pas impossible. + + +MADAME DE GENLIS. + +Et dans quels termes parlez-vous de l'empereur de Russie dans votre +ouvrage?... + + +M. DE LA HARPE. + +Mais j'aurais pu le louer avec toute liberté, car vous vous rappelez, +madame, l'opinion que le comte du Nord laissa de lui lorsqu'il visita +la France; ce qu'on en disait alors qu'il y avait une voix publique, +car on était parfaitement libre, et voyez comme il règne +aujourd'hui... Mais je ne pouvais le louer ainsi en face, puisqu'il me +comblait de marques de bonté..... La reconnaissance peut rendre +suspecte la vérité. + + +M. DE TALLEYRAND. + +Vous devez alors avoir toute satisfaction sur ce qui le concerne, car +son éloge est aujourd'hui partout... Les papiers publics en sont +remplis. + + +M. DE LA HARPE, souriant. + +Raison de plus pour ne pas m'en mêler. + + +MILLIN. + +Eh! pourquoi donc?... + + +M. DE LA HARPE. + +Parce que je dirais du bien de lui autrement que les autres, et +aujourd'hui je ne le veux pas. Vous vous rappelez tous qu'à chacune +des _révolutions_ de notre _révolution_, il semblait qu'il n'y eût en +France qu'une seule voix dans ce qu'on entendait, un seul esprit dans +ce qu'on lisait, et vous savez pourquoi. Après le _18 fructidor_, s'il +eût été à propos que j'écrivisse, j'aurais écrit, mais j'aurais tout +dit. J'aurais été à mon aise... J'aurais dit ce que personne n'a même +dit encore... C'est ma méthode. Voyez-en la preuve dans l'écrit sur le +mot _fanatisme_, publié sous ce même Directoire entre deux +proscriptions!... et cherchez ailleurs dans le même temps ce qu'on +trouve là , et qu'on fut si étonné d'y lire. Les temps sont bien +changés; grâces à Dieu! mes principes ne le sont pas. Je reconnais des +circonstances qui prescrivent le silence: je n'en connais pas qui +puissent dicter mes paroles. + + +M. DE CHOISEUL. + +Mais vous nous parlez là de vos principes comme s'ils n'avaient jamais +changé...; et ceux que vous aviez quand vous _étiez philosophe_? + + +M. DE LA HARPE. + +Ah! monsieur! et vous aussi vous parlez cette langue! Vous appelez +principes le mépris de ce qu'on ne connaît pas!..... Permettez-moi de +vous faire observer que ce que vous venez de dire équivaut à ceci: +«_Vous aviez d'autres principes quand vous n'en aviez point._» Depuis +quand la déraison et l'ignorance sont-elles des principes, si ce n'est +pour cette espèce de _philosophes_ qui n'en a jamais eu d'autres? +Heureusement vous n'êtes pas philosophe de cette façon-là . + + +M. DE CHOISEUL. + +Dieu m'en préserve! mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit ici, c'est +de vous; et je vous dirai franchement qu'on ne comprend pas comment +vous vous en êtes tiré. + + +M. DE LA HARPE. + +On le verra; et si d'avance on ne le comprend pas, c'est que comme +vous on suppose ce qui n'est pas, et ce n'est pas la première fois. +Premièrement, si j'ai été philosophe, ou, pour parler français, +incrédule, ceux qui m'ont connu savent si j'étais animé de cet esprit +de prosélytisme qui était celui de la secte, et dont je me suis +toujours moqué.--Voltaire m'a souvent reproché de n'avoir pas le _zèle +de la maison du Seigneur_. Est-ce ma faute, à moi, si un monde né +depuis vingt ans parle tous les jours de notre ancien monde comme des +siècles antédiluviens? Les jeunes aristarques sont surtout curieux à +cet égard, et ils me font souvent sourire de pitié en me faisant +_élève_ de Diderot. + + +MADAME DE GENLIS. + +Mais enfin, sans avoir le zèle de vos confrères, il était alors fort +naturel pour vous de vous laisser aller à l'habitude de parler +légèrement _au moins_ de ce que vous révérez aujourd'hui. + + +M. DE LA HARPE. + +Ma correspondance avec le grand-duc était toute littéraire, et de plus +je savais qu'il n'aimait pas qu'on parlât d'un objet de cette +importance avec légèreté; l'avertissement était sérieux et +authentique. Ce fut assez pour me tracer une route que j'ai toujours +suivie.--Il n'y a rien d'un chrétien, mais aussi rien d'un impie. On y +voit l'ami des philosophes, mais non pas leur flatteur. + + +M. DE TALLEYRAND. + +Ainsi nous pouvons espérer de lire en 1801 votre correspondance comme +elle fut écrite de 1774 jusqu'en 89? + + +M. DE LA HARPE. + +S'il en était autrement, la chose serait mauvaise pour le public et +pour moi. Ces lettres n'auraient plus leur caractère originel... tout +y serait factice. Je me suis même défendu d'effacer quelques opinions +que je regarde maintenant comme des erreurs. _Mais pour obvier à +tout_, je les réfute dans quelques notes. + + +M. DE CABRE. + +Ah! vous avez aussi des notes? y en a-t-il beaucoup? + + +M. DE LA HARPE. + +Peu. Il en fallait quelques-unes; mais elles sont en petit nombre et +courtes. + + +M. DE CABRE. + +Rétractez-vous quelques jugements sur des auteurs? + + +M. DE LA HARPE. + +Je ne crois pas. Je vous l'ai dit, je suis de bonne foi.--Je suis un +rapporteur intègre et de conscience. Je sais bien qu'on m'a donné le +surnom de _Contempteur_[73], mais j'ai trouvé ma récompense en voyant +mes _conclusions_ ratifiées à la cour souveraine du public, avec le +grand sceau du temps. + +[Note 73: M. de La Harpe rappelait lui-même fort souvent qu'on lui +avait donné ce nom de _Contempteur_, et cela avec orgueil.] + + +MILLIN. + +Prenez garde; vous allez rouvrir les blessures de l'amour-propre... + + +M. DE LA HARPE. + +Rouvrir!... est-ce qu'elles se ferment jamais! + + +M. DE CABRE. + +Je vois un autre danger, car vous n'ignorez pas que depuis longtemps +tout est danger pour vous. + + +M. DE LA HARPE. + +Lequel? + + +M. DE CABRE. + +Eh! mon ami, celui de parler de soi... car dans un ouvrage du genre de +celui que vous publiez, vous devez souvent parler de vous, sous peine +d'être accusé de manquer à votre devoir d'écrivain qui doit tenir ce +qu'il a promis... Pour beaucoup d'autres cela eût été facile... mais +vous... + + +M. DE LA HARPE. + +J'ai tâché de m'acquitter de ce devoir le plus succinctement possible +et avec un laconisme purement historique. Je dis les faits, parce +qu'il les faut dire; si je m'y trouve mêlé, ce n'est pas ma faute; et +s'il m'arrive de jouir de quelques succès, ils sont donnés à l'amitié +qui les partage; car enfin mon ouvrage sera lu par mes amis, tout +autant que par mes ennemis. Quant aux gens qui se trouvent bien plus +blessés du bien que je dis de leurs ennemis que du mal que je dis de +leurs amis, que puis-je pour eux? + + +M. DE FONTANES. + +Ah! rien, je le sais... mais cela ne rassure pas mon amitié, au +contraire... C'est bien dommage qu'on ne puisse pas réconcilier +l'amour-propre avec la vérité! + + +M. DE LA HARPE. + +Mon ami, cela ne se peut pas, parce que la vérité est bonne et +l'amour-propre mauvais. + + +MADAME DE GENLIS. + +Monsieur de La Harpe a bien raison. Mais observez cependant que le mal +de l'amour-propre a ses nuances et ses degrés comme tout autre; +l'orgueil d'étouffer la vérité par la force oppressive est le crime de +l'amour-propre et le plus grand des crimes imaginables. C'est celui de +la révolution pendant douze ans; il suffirait à lui seul pour +expliquer à la raison les peines éternelles, quand elles ne seraient +pas article de foi... (_on rit_) sans doute; la vanité, c'est-à -dire +l'orgueil des petites choses, n'est proprement que la sottise de +l'amour-propre... Ce que je ne comprends pas, c'est qu'après avoir +été, comme de nos jours, tant éprouvé dans les grandes choses, on se +cabre encore pour les petites. + + +M. DE TALLEYRAND. + +Ah!... c'est que la sottise est une maladie incurable. + + +M. DE LA HARPE. + +Tant pis pour elle... + + +M. DE CABRE. + +Hum!... elle peut alors devenir méchante... + + +M. DE LA HARPE. + +Eh bien, après tout, que peuvent-ils dire ou faire qui n'ait été fait +et dit? + + +M. DE CABRE. + +Vraiment, ils sont bien embarrassés pour se répéter les uns les +autres, ou bien encore de se répéter eux-mêmes! + + +M. DE LA HARPE. + +Ils n'ont jamais fait autre chose, même ce pauvre Marmontel... Au +surplus, si la critique m'a peu affecté lorsque je commençais à +écrire, que sera-ce maintenant que je suis au moment de déposer ma +plume? En faisant ce livre, j'ai eu un but principal, c'est de cela +qu'il s'agit. Ce recueil pourra peut-être tenir sa place parmi les +mémoires du temps par les événements qui le rendront curieux et utile; +c'est, si je l'ose dire, une sorte de monument qui paraît au milieu +des ruines, non pas celui d'une génération, transmis à la suivante +pour se reconnaître plus ou moins dans ses pères, mais celui d'un +monde qui n'existe plus, dont une partie a péri, et dont l'autre se +survit à elle-même, puisque personne n'est plus ce qu'il était!... Ah! +quel sujet de réflexion!... En vérité, ceux qui ne lisent pas pour +réfléchir feraient bien mieux de ne pas lire. + + +M. DE CABRE, se levant et allant à M. de La Harpe, lui dit tout bas: + +Enfin, qu'il en soit ce que Dieu aura résolu... mais j'en suis fort +occupé. + + +M. DE LA HARPE. + +Merci, mon ami; moi, je suis tranquille. + + +M. DE CABRE, indiquant qu'il va sortir. + +Venez-vous? + + +M. DE LA HARPE. + +Non, je reste. J'ai quelque chose à dire à madame de Genlis. + + +M. DE CABRE, souriant avec intention. + +Eh! eh! je me rappelle que vous en étiez bien amoureux en 17... 17... + + +M. DE LA HARPE. + +Ne cherchez pas si loin dans le passé, étant aussi près d'elle, car il +y a bien des années de cela!... Adieu, mon ami, M. de Fontanes et M. +de Talleyrand vous attendent. + +Tout le monde se retira insensiblement, et quelque longue qu'eût été +la visite de M. de La Harpe, il la prolongeait encore. Enfin, +lorsqu'ils furent seuls, il s'approcha de madame de Genlis, et lui +dit: + +--Je vous ai peut-être étonnée en parlant comme je viens de le faire. + +--Vraiment non, répondit madame de Genlis; car, si vous vous le +rappelez, je vous ai prédit ce qui vous est arrivé. + +--Oui, j'étais, en effet, plutôt incrédule par _genre_ que par +conscience; la grandeur de la religion, la beauté de sa morale me +frappaient bien, mais je n'avais pas la force d'aller à elle. Enfin +dans sa miséricorde Dieu vint à moi... Dieu, _l'unique but de notre +vie!... Dieu! dont je ne m'étais éloigné que par orgueil et par +l'attrait de la volupté._ + +Il soupira profondément; puis, comme paraissant vouloir repousser un +sentiment trop puissant qui le voulait dominer en ce moment, il +poursuivit: + +--Vous savez combien je vous ai aimée... et bien plus, dans tous les +temps j'ai rendu justice à votre beau caractère... et lorsque +j'entendais les accusations les plus indignes vous accabler: Non, +m'écriais-je, c'est faux! elle est pure, elle est digne de respect... +_Alors, je disais combien je vous avais aimée, et comment vous m'aviez +toujours résisté!..._ + +--Vraiment, dit en souriant madame de Genlis, j'ai beaucoup de +remerciements à vous faire pour une aussi _victorieuse_ justification. +J'en suis profondément reconnaissante. + +--Eh bien! que ce soit le commencement d'une tendre et solide amitié +entre nous! Il faut que vous soyez _des nôtres_. Écoutez; un jour de +la semaine, je reçois le soir; nous nous rassemblons _pour causer_; +quelques amis, et voilà tout; on prend une tasse de thé, et l'on se +retire avec l'espoir d'une pareille _séance_ de confiance et d'amitié. +Voulez-vous me promettre d'y venir? + +Madame de Genlis le promit, mais, par une sorte d'instinct, elle fit +cette promesse vaguement, et finit par le congédier après une visite +qui avait duré trois heures. Elle prit quelques renseignements sur les +réunions de M. de La Harpe et sut qu'il recevait en effet toutes les +semaines, mais beaucoup plus de monde qu'il ne l'avait dit; on y était +vingt-cinq ou trente personnes, et _cette séance d'amitié_, comme il +l'appelait, n'était autre chose qu'un _bureau d'esprit_ et un +_conciliabule_ mystique et politique. Cette ordonnance et cette +distribution, cet emploi du temps par un homme qui savait très-bien +comment la bonne société arrangeait ses heures, parurent étranges à +madame de Genlis; elle n'y fut pas. Il lui écrivit qu'elle était _des +leurs_; ce mot-là la confirma dans la pensée que ces réunions +pouvaient avoir un mauvais but; elle n'y fut pas davantage. Peu de +temps après, effectivement, M. de La Harpe fut exilé dans un village à +quelques lieues de Paris pendant plusieurs mois, et revint ensuite +mourir ici, vieux, infirme et malheureux. Ce fut, au reste, une +injustice; son âge et ses talents devaient lui être une sauvegarde, +même avec des torts. + +Vers ce même temps, madame de Genlis fut elle-même obligée de quitter +Paris, mais volontairement. Elle avait fait beaucoup d'ouvrages[74] +depuis son arrivée à Paris; mais elle avait une maison plus +considérable qu'elle ne la pouvait supporter. C'était Casimir; c'était +Stéphanie Alyon, _jeune filleule_ de madame de Genlis, fille de M. +Alyon, l'un des hommes attachés à l'éducation de Bellechasse: elle +avait quatorze ans; puis une autre jeune fille, une Allemande nommée +Helmina, dessinant, faisant des vers: celle-ci avait dix-sept ans, et +elle était charmante. + +[Note 74: Depuis son arrivée en France, elle avait donné un autre +volume des _Annales de la vertu_, une nouvelle méthode d'enseignement, +un livre d'Heures pour les enfants, une nouvelle édition du _Petit La +Bruyère_.] + +Madame de Genlis fut à Versailles, puis le quitta, dit-elle, parce que +son neveu César Ducrest ayant été tué dans une fête nationale, le +chagrin qu'elle en ressentit la fit revenir à Paris, bien qu'elle fût +à merveille à Versailles[75]. + +[Note 75: César Ducrest, fils du chancelier du duc d'Orléans, qui +était frère de madame de Genlis. Il était avec M. de Pont, ami de +madame de Montesson et ancien intendant de Metz. M. de Pont voulut +voir la fête, c'est-à -dire le feu d'artifice[75-A], du plus près +possible; en conséquence il monte sur un petit bateau dans lequel le +suivent M. Ducrest et une autre personne dont j'ai oublié le nom. Une +bombe d'artifice, lancée en l'air et qui ne prit pas, retomba et +éclata dans leur bateau; le malheureux César Ducrest fut tué, et M. de +Pont eut le bras cassé et fut très-mal pendant longtemps. J'avoue que +je concevrais que madame de Genlis eût quitté Versailles pour venir à +Paris, si son neveu était mort à Versailles; mais revenir au contraire +dans la ville où il avait péri, c'est ce que je ne comprends guère. +Madame de Genlis me donne ici une nouvelle preuve de ce que j'ai vu en +elle; elle ne faisait rien comme personne, et pourtant elle n'était ni +originale, ni amusante, ce qui est pourtant une condition des gens qui +ne sont pas comme les autres.] + +[Note 75-A: Pour un 1er vendémiaire.] + +Ce fut alors qu'elle vint habiter l'Arsenal. Elle avait là un fort bel +appartement contigu à la bibliothèque, que lui donna M. Chaptal, alors +ministre de l'Intérieur, avec une grâce parfaite, aussitôt qu'elle +l'eut demandé. + +Étant à Versailles, elle travaillait avec une assiduité remarquable et +fort estimable, lorsqu'on réfléchit que c'est pour élever des enfants +malheureux enfin qu'elle avait ce courage..... Un jour M. de Cabre et +Millin furent la voir et lui firent des reproches de _sa déraison_; +deux jours après Millin reçut d'elle des vers dont j'ai retenu les +suivants: + + Et malade et souffrant, un malheureux auteur, + Languissamment assis à son pupitre, + En gémissant composait une épître + Sur la gaîté, sur le bonheur. + Dans le moment arrive son docteur, + Qui, mécontent de le voir à l'ouvrage, + L'exhorte à devenir plus sage, + Si de ses maux il veut guérir. + Hélas! répond l'auteur en poussant un soupir, + Ce conseil est très-bon, que ne puis-je le suivre! + Je ne travaille pas, ami, pour mon plaisir. + Croyez-moi, ce n'est pas la gloire qui m'enivre. + Qui mieux que moi saurait jouir + Des charmes d'un heureux loisir!... + Mais je suis obligé de me tuer pour vivre. + +M. Fiévée, qui voyait souvent alors madame de Genlis, ayant appris sa +triste position, voulut contribuer à l'adoucir. Au moment où madame de +Genlis était dans la rue d'Enfer, M. Fiévée était en prison pour cause +politique; on prétend qu'il était en correspondance directe avec Louis +XVIII. Moi je crois que c'est une calomnie, si j'en juge par _ce que +je sais_ de la manière dont il fut ensuite avec le premier Consul et +l'Empereur. Mais enfin alors il était en disgrâce. Madame de Genlis +employa le crédit de ses amis et de ses parents, car il est à croire +que ce fut M. de Talleyrand, ou madame de Montesson[76] et M. de +Valence, qui, étant tous fort en crédit à cette époque, lui rendirent +ce bon office. Quoi qu'il en soit, M. Fiévée témoigna noblement sa +reconnaissance à madame de Genlis. Connaissant tout ce qu'elle +souffrait, sachant qu'aucun des siens, ainsi qu'elle-même, n'avait +sollicité une pension du Gouvernement, il résolut de le faire pour +elle. Il avait bien prouvé que son arrestation était injuste et qu'il +n'était pas en correspondance avec Louis XVIII; car presque +_immédiatement_ après sa sortie de prison, il fut en correspondance +avec le premier Consul, ce qui est un peu différent de Louis XVIII. +Quelle que fût, au reste, la manière dont il correspondait, quel que +fût le sujet de ses lettres, il est bien certain qu'il n'y avait pas +dedans une phrase qui voulût dire que Napoléon Bonaparte fût un +usurpateur. + +[Note 76: Madame de Montesson avait un immense crédit sur madame +Bonaparte (Joséphine), et le premier Consul avait pour elle une grande +considération. Je suis même convaincue que la faveur de madame de +Genlis depuis vint de sa tante.] + +M. Fiévée, étant donc en correspondance avec le premier Consul, lui +parla avec intérêt de madame de Genlis. Napoléon comprenait à ravir +toutes les convenances de ce genre. À peine connut-il la position +d'une personne aussi distinguée, qu'il donna des ordres; et un matin +on annonça à madame de Genlis M. de Rémusat, venant de la part du +premier Consul. + +--_Madame_, lui dit M. de Rémusat, _le premier Consul vient seulement +d'apprendre votre pénible position; s'il l'eût connue dès le moment de +votre arrivée en France, il l'aurait fait cesser à l'instant même... +Ce qu'il peut faire maintenant, c'est de vous demander ce qui peut +vous rendre heureuse. Veuillez le dire, et ce que vous demanderez vous +sera accordé sur-le-champ[77]._ «Comme mes premiers mouvements sont +toujours romanesques, dit madame de Genlis, je refusai en disant que +mon travail me suffisait et que je ne demandais rien.» + +[Note 77: Ce furent les propres paroles de Napoléon. _Madame_, dit M. +de Rémusat, _j'ai l'honneur de vous faire observer que ce sont les +propres expressions du premier Consul_.] + +Ce fut à l'Arsenal que madame de Genlis donna _Madame la duchesse de +la Vallière_, _Madame de Maintenon_ et _Madame de Montespan_; mais +_Madame de la Vallière_ est supérieure aux deux autres, qui respirent +l'ennui; _Madame de la Vallière_, quoique remplie de fautes comme +roman historique, en ce qu'il ne peint nullement le siècle de Louis +XIV tel qu'il est, tel que nous le peignent Mademoiselle, la grande +Mademoiselle, et tous les autres mémoires, et surtout Saint-Simon. Ce +qui a fait errer madame de Genlis, c'est son admiration pour les +mémoires de Dangeau. Sans doute ils sont bons; mais toutes les idées +de M. de Dangeau étaient mesquines et étroites. Il a dû +nécessairement donner une couleur semblable à tout ce qu'il décrit: +c'est ce qui arrive lorsqu'on _calque_ des événements au lieu d'écrire +des souvenirs[78]. + +[Note 78: Je regardais un jour le tableau de Gérard représentant Louis +XIV tenant par la main le duc d'Anjou, en disant: _Messieurs, voilà le +roi d'Espagne_,--et j'étais étonnée que le tableau sorti de l'atelier +d'un homme de génie fût aussi froid. Madame Aubert, ma fille, après +l'avoir regardé, trouva le motif du peu de charme de ce tableau. +C'est, me dit-elle, que toutes les figures sont _copiées_ sur des +émaux et des profils, du moins en grande partie. Cette remarque est +très-fine et très-juste.] + +Madame de Genlis fut très-fière d'un suffrage qui lui arriva par une +voie détournée et lui porta une véritable joie d'auteur au coeur. Elle +avait une amie, très-spirituelle personne, madame Élisabeth de Bon, +auteur de plusieurs ouvrages qui dans le temps furent assez connus; +elle écrivit à madame de Genlis le billet que voici: + +«Je vous dirai, _mon ange_, que le premier Consul a lu _Madame de la +Vallière_ avant-hier, et qu'il l'a lue tout d'un trait, sans pouvoir +la quitter, et qu'il a pleuré... C'est un fait positif; car c'est M. +de Fontanes qui me l'a dit et qui le tient du premier Consul lui-même. +Marigné prétend que je vous envoie les larmes du Consul, et que cela +vaut mieux que des vers. Le fait est que cela m'a fait un plaisir +extrême. + +«Adieu, vous que j'adore et pour qui je donnerais ma vie. + + «ÉLISABETH.» + +Madame Élisabeth de Bon, qui signe à la manière des reines et des +princesses souveraines, comme on voit, devait écrire des lettres bien +passionnées à vingt ans, à en juger par la chaleur de son amitié dans +un âge plus avancé. Madame de Sévigné est bien froide, même dans son +amour maternel, qui est quelquefois exagéré dans son expression, à +côté des paroles brûlantes de madame de Bon. + +Quoi qu'il en soit de madame de Bon, qui du reste était fort aimable, +madame de Genlis fut touchée au coeur de cet éloge. _Je fus +enchantée_, dit-elle elle-même, d'obtenir le suffrage de celui qui +était _le plus grand capitaine de son siècle, d'avoir fait pleurer +l'homme qui venait de rétablir l'ordre, la religion et la paix, et +d'arracher mon pays à l'anarchie_. + +Elle fit aussitôt un impromptu _en vers_ et l'envoya à madame de Bon +pour le faire remettre au premier Consul. Madame de Bon[79] était à +cette époque _fort intimement_ liée avec M. d'Abrantès, et ce fut +_lui_ qui fut chargé de donner ces vers au premier Consul, et non pas +M. de Fontanes, comme je l'ai vu je ne sais plus où. + +[Note 79: Madame de Bon était fort agréable de figure et de tournure; +elle avait un petit garçon ravissant de beauté. M. d'Abrantès me +l'amena un jour, et je crus voir un Amour de l'Albane animé: c'était +un être idéal. Je lui demandai comment il se nommait? «_Bon_ et +_Beau_, me répondit-il, en levant sur moi les plus beaux yeux que +j'eusse encore vus.» Et cette réponse fut faite avec une naïveté +charmante. Il avait, je crois, trois ou quatre ans.] + +Madame de Genlis était devenue une personne non-seulement supérieure +dans la littérature courante, mais sa place était désormais marquée au +premier rang de l'époque littéraire où elle écrivait. Mais je crois +que cette place eût été de tous points plus noblement conquise, si +elle avait moins crié après ses ennemis. Madame de Staël a eu plus de +détracteurs que madame de Genlis, et madame de Staël a toujours gardé +un noble silence; une fois ou deux dans tout le cours de sa vie +littéraire elle répondit, je crois, et encore parce que son père était +attaqué. Mais madame de Genlis répondait dans des brochures qu'elle +faisait imprimer exprès, et surtout écrites avec de l'acrimonie et de +l'humeur, ce qui éternisait la querelle... Elle se plaignait surtout +de plagiats qui étaient un peu rêvés[80]. Ainsi, par exemple, elle se +plaint de ce que M. A. Duval a fait de _la Curieuse_, une comédie du +_Théâtre d'éducation_, son drame d'_Édouard en Écosse_. Quel rapport y +a-t-il entre une petite fille qui mérite d'avoir un bonnet d'âne pour +écouter aux portes, un jeune homme qui se cache pour un duel, je +crois; et une femme d'un parti, qui voit devant elle, dans sa demeure, +le chef du parti ennemi, le dernier des Stuarts, couvert de haillons +et lui demandant du pain!... Cette situation est une des plus +tragiques, une des plus touchantes qu'on puisse mettre à la scène, et +d'ailleurs M. Duval avait devant lui le livre de l'histoire dans +lequel il pouvait facilement prendre son sujet sans se faire de +querelle et sans soumettre son imagination à une sorte de torture pour +former son sujet à la position d'un autre plan, dans lequel il ne se +trouve d'ailleurs d'autre ressemblance que deux hommes qui se +cachent... Ceci me rappelle une histoire qui me fut racontée par M. +Lenormand d'Étiolles, qui en savait et en faisait de bonnes et _de +salées_, comme dit Saint-Simon. + +[Note 80: C'est encore comme celui que madame de Genlis reproche à +madame Cottin; elle dit que c'est son roman des _Voeux téméraires_ qui +lui a donné l'idée de _Malvina_. Il faut qu'elle se soit trompée en +citant ce roman. Il n'y a pas le moindre rapport entre les deux +ouvrages. Malvina est une femme qui n'est pas une inconnue dans le +château de la tante d'Edmond: Edmond lui est infidèle, elle devient +folle, et meurt de douleur. Rien n'est semblable.] + +M. Lenormand était au spectacle un jour, loin de Paris. Je crois que +c'était à Marseille. Il était assis à côté d'un homme fort bien en +apparence, mais qui pleurait à verse depuis que le rideau était levé. + +--Que peut donc avoir cet original-là ? se disait M. Lenormand... Si on +donnait quelque chose qui fût de nature à l'attrister, à la bonne +heure. Mais que diable peut lui faire ce qu'on joue là ? + +On donnait _Oedipe à Colone_. + +Enfin les exclamations du monsieur et ses sanglots augmentèrent à un +tel point, que M. Lenormand crut devoir intervenir, et il demanda au +monsieur si affligé ce qui le faisait ainsi pleurer. + +--Hélas! monsieur, une parfaite similitude dans ma situation, une fois +en ma vie, avec le malheureux roi de Thèbes!... + +--Eh quoi!... auriez-vous eu le malheur de tuer monsieur votre +père?... Et M. Lenormand se recula du monsieur!... + +--Oh! non, non! monsieur; mon père est mort de sa très-belle mort, à +soixante-seize ans... un beau vieillard, ma foi!... + +--Mais alors, monsieur... vous avez donc été assez infortuné pour... +pour épouser madame votre mère? + +--Eh! du tout, monsieur!... Mais en allant une fois en diligence de +Marseille à Toulon (ici les sanglots redoublèrent), nous fûmes arrêtés +par une des troupes de voleurs qui désolaient alors la Provence, et +tellement dévalisés, que pour gagner Toulon, dont nous étions encore à +huit ou dix lieues, il me fallut implorer la charité publique. Depuis +ce temps, je ne puis voir ce bon roi de Thèbes s'en allant aussi par +les chemins pour demander l'aumône, sans faire le triste rapprochement +de nos deux positions... hi! hi! hi! hi!... + +Et les sanglots recommencèrent. + +La plainte du plagiat, pour _Édouard en Écosse_, copié sur _la +Curieuse_, est de même force. + +.... Un jour M. de Lavalette écrivit à madame de Genlis en lui +demandant un rendez-vous important pour ses intérêts; madame de Genlis +lui indiqua le jour suivant[81]. + +[Note 81: Ce ne fut que dans une conversation entre Lavalette et +madame de Genlis qu'eut lieu l'accord définitif pour la +correspondance. Madame de Genlis ne répondit pas clairement à la +lettre de Lavalette. Il fut un matin chez elle et traita la chose +comme je la rapporte.] + +M. de Lavalette, aussi bon que spirituel, gai jusqu'à la folie, +bouffon même quelquefois, lorsqu'il était avec ses amis, était +pourtant un homme fort habile et parlant de hautes affaires avec le +sérieux qui leur convient. En arrivant chez madame de Genlis, il +était aussi grave que le sujet qu'il venait traiter avec elle. + +--Madame, lui dit-il, le premier Consul n'existe plus; l'Empereur lui +a succédé. Tout vous démontre jusqu'à l'évidence que la famille à +laquelle vous avez consacré bien gratuitement, au reste, les plus +belles années de votre vie, ne reviendra plus en France. Celui qui la +gouverne aujourd'hui ne veut pas qu'un nom illustré comme le vôtre +demeure entouré de privations; votre pays vous doit une vie heureuse. +Parlez, madame; que vous faut-il pour qu'elle le soit? + +--J'ai déjà fait une réponse à M. de Rémusat, dit madame de Genlis. + +--Cette réponse n'est point vraie, permettez-moi ce démenti, madame; +l'Empereur sait, en outre, que votre santé souffre beaucoup de l'excès +de travail auquel vous vous livrez. Encore une fois, faites une +demande, que voulez-vous? + +--Je répondrai toujours de même, dit en riant madame de Genlis. + +--Eh bien! dit en souriant à son tour M. de Lavalette, voyons si votre +obstination résistera à cette proposition. L'Empereur vous demanda de +lui écrire tous les quinze jours... Il aime votre manière d'écrire. + +--Eh! d'où la connaît-il? + +--Il la connaît, enfin, que vous importe; acceptez-vous? + +Madame de Genlis réfléchit un moment. + +--J'accepte, dit-elle enfin; j'accepte et même avec joie. Je suis sûre +que cette correspondance ne peut qu'être bonne à tous deux. + +--Et moi, dit M. de Lavalette, j'ai une joie tout aussi vive en vous +annonçant que l'Empereur vous prie d'agréer une pension _de 12,000 +francs_. Elle vous sera payée comme vous le voudrez; et si vous n'y +avez aucune répugnance, ce paiement passera par mes mains. + +Madame de Genlis accepta, et la correspondance commença. Elle avait +lieu tous les mois, quelquefois tous les quinze jours. Le sujet en +était toujours moral, politique, ou pieux; souvent sur la manière dont +il fallait tenir sa cour. Madame de Genlis fit à cet égard beaucoup de +bien à l'Empereur lui-même. Avec lui, il n'y avait qu'à mettre l'index +sur l'entrée d'une route conduisant à un bon résultat; il la +parcourait avec un succès que nul autre n'aurait eu. Ce que madame de +Genlis lui dit relativement au luxe ne fut pas perdu pour lui, et ce +fut, sans doute, le lendemain du jour où il reçut une lettre d'elle +sur ce sujet, qu'il nous disait à toutes: + +Mesdames, _je veux_ que vous receviez. _Soyez grandes dames_, +surtout!... Soyez grandes et point mesquines dans vos dépenses pour +vos habits, votre maison, vos ameublements. Point, ou du moins +très-peu de ces mousselines anglaises qui entravent l'exécution de mon +système continental en donnant au goût, à la mode un autre moyen de se +nourrir. Beaucoup de soieries pour chaque saison. Du velours pour +l'hiver, du satin; et puis, du taffetas pour l'été. D'abord, vous +serez conséquentes; ensuite vous aurez de belles étoffes bien épaisses +pour le temps de la neige, et des étoffes légères pour les temps +chauds où il faut de l'air autour de soi. + +L'empereur mit, à dater de ce moment, une grande importance à ce que +toute la cour fût somptueuse et magnifique, non-seulement sur un +point, mais sur tous. + +Un jour l'empereur s'étant assis à côté de moi à un bal chez la +princesse Caroline, pendant une contredanse dans laquelle je ne +dansais pas, il me demanda si je connaissais madame de Genlis; je lui +dis que oui. + +--Vous a-t-elle écrit?--Jamais, Sire.--Eh bien! elle est encore plus +spirituelle en écrivant. Ses lettres ont de la gaîté, en même temps +qu'une raison solide et éclairée: _il est seulement dommage qu'elle +ne soit pas plus naturelle_. + +L'époque où madame de Genlis reprenait une sorte d'influence, qu'elle +eut, au reste, le bon esprit de tenir secrète, était fort belle pour +notre gloire littéraire. On a beaucoup dit que le temps de l'Empire +avait _donné de toutes les gloires, excepté celle de la pensée_. Cela +n'est pas tout à fait juste; car il me semble qu'une nation qui peut +donner à la renommée autant de noms que la nôtre à cette époque est +encore remarquable par la pensée comme par la gloire. Châteaubriand, +madame de Staël, madame de Genlis, Delille, Bonald, Michaud, Arnault, +Fontanes, Picard, Duval, et tant de poëtes agréables, font, à eux +tous, une preuve sans réplique. Et dans les arts: David, Gérard, +Girodet, Gros, Lethière, Robert Lefèvre, Isabey, Augustin, +Godefroy[82], Desnoyers, Méhul, Lesueur, Boïeldieu, Cherubini; et dans +les sciences, Berthollet, Cuvier, Fourcroy, Lacépède, etc. + +[Note 82: Cet artiste, doué d'un grand talent qu'on admire encore plus +particulièrement dans _la Bataille d'Austerlitz_, qu'il a gravée +d'après le tableau de Gérard, ainsi que _la Psyché_ et _l'Ossian_ du +même auteur, demande en vain la croix sans pouvoir l'obtenir depuis +dix ans! C'est un artiste renommé, qui est encore plein de verve, et +qui grave en ce moment _la Bataille de Marengo_ pour que _la Bataille +d'Austerlitz_ ait un pendant... Croirait-on qu'on a répondu sous le +ministère de M. Gasparin à un artiste aussi honorable: Vous ne +produisez plus!--Mais vous ne donnez donc de récompenses qu'aux +talents à venir? et vous ne récompensez jamais le _certain_, celui qui +a déjà fait ses preuves. Le tableau d'après lequel M. Godefroy fait +_la Bataille de Marengo_ est de lui-même... Voilà l'homme qui ne +produit plus!...] + +À cette liste, déjà nombreuse, combien je pourrais ajouter de noms +vraiment remarquables et faits pour tenir leur place dans une +nomenclature de ce genre! Mais madame de Genlis les connaissait bien, +et ce fut eux qu'elle appela, avec beaucoup de ceux que je viens de +nommer, pour reformer, _refaire_ son salon. Le cardinal Maury venait +alors de rentrer en France, et allait très-souvent chez madame de +Genlis. + +Alors elle prit un jour; ce fut le samedi. Ce jour était le plus +commode pour beaucoup d'hommes qui avaient des places plus ou moins +importantes, mais qui toutes occupaient; et le dimanche donnait du +repos en n'obligeant pas à se lever trop tôt. Ce calcul me frappa +lorsque Millin me le fit remarquer. + +Un jour, madame de Genlis reçut une lettre fort singulière; cette +lettre, très-bien écrite, sur de joli papier fort élégant, avait pour +signature le nom de _Jeanneton_; elle témoignait un vif désir de +suivre une correspondance, et indiquait une adresse qui, évidemment, +n'était pas la véritable. + +Madame de Genlis, entraînée par une sorte de charme répandu dans cet +écrit, répondit à cette lettre... Une autre vint encore, et reçut +aussi une réponse... Enfin la correspondance dura dix-huit mois. Un +jour, madame de Genlis voulut enfin causer avec _son anonyme_.--Eh +bien, nous causerons, lui dit l'étrange personne, mais vous ne me +verrez pas. + +Et la conversation se fit à travers une cloison. + +Un jour, c'était pendant le séjour de madame de Genlis à l'Arsenal, on +vint lui dire qu'une jeune paysanne lui apportait des fleurs de la +part de mademoiselle Jeanneton; madame de Genlis sourit.--Faites +entrer, dit-elle. + +Elle vit arriver une jeune paysanne, d'une taille charmante, mince, +élancée, portant le costume complet de paysanne, mais évidemment fait +avec des étoffes moins grossières que celles des vraies paysannes. +Elle avait son petit bavolet exactement placé sur le haut de sa tête, +et son chignon bien lissé. Une belle croix d'or avec un coeur tenait à +son cou par un velours qui faisait juger de l'étonnant éclat du cou de +cygne de la fille des champs. Ses bras, d'une blancheur également +éblouissante, ainsi que ses mains, étaient tous deux d'une forme +parfaite. Elle portait des fleurs dans ses bras et dans son tablier +d'indienne, et un petit garçon la suivait, chargé d'une innombrable +quantité de pots et de caisses contenant des plantes très-rares. +L'ambassadrice de mademoiselle Jeanneton se mit en devoir de placer +les fleurs coupées dans des vases de porcelaine qu'elle demanda à +madame de Genlis. + +--Pourquoi n'est-elle pas venue elle-même? dit celle-ci à la petite +paysanne. + + +LA PAYSANNE. + +Dame! j'savons pas, moi! + + +MADAME DE GENLIS. + +Comment!... serait-elle malade? + + +LA PAYSANNE. + +Nenni, nenni, elle n'est pas malade, et vous aime ben, allez!... + + +MADAME DE GENLIS. + +Et votre village est-il loin d'ici? + + +LA PAYSANNE, embarrassée. + +Not' village! quoiqu' ça vous fait donc, ça... mais non, qu'il n'est +pas loin... par là ... du côté de Bièvre... de Jouy. + + +MADAME DE GENLIS. + +Ah! ah! je connais une grande dame qui possède une belle terre pas +bien loin de cet endroit. + + +LA PAYSANNE. + +Qui donc ça? + + +MADAME DE GENLIS. + +Madame de Chevreuse, à Dampierre. + + +LA PAYSANNE, vivement. + +Mais ce n'est pas à elle! c'est à sa belle-mère. Et, ajouta-t-elle en +levant les yeux et les mains au Ciel, Dieu puisse-t-il l'en faire +jouir encore longtemps! + +Dans ce moment, la paysanne avait laissé tomber l'énorme gerbe de +fleurs qu'elle tenait, et elles se répandirent toutes autour d'elle. +Dans cette attitude, elle était charmante, et recevait encore un +reflet de beauté de l'expression qui s'était répandue sur son front, +et de là sur tout son visage. Bientôt elle s'aperçut que madame de +Genlis la fixait avec attention, et elle rougit, ce qui l'embellit +encore... Elle voulut cependant toujours soutenir son incognito, et +tout en continuant de placer les fleurs dans les vases, elle dit: + +--Dame! voyez-vous, j'avons dit ça comme ça, moi... parce que, +voyez-vous, c'est une brave dame tout d'même que la vieille +douairière, comme ils la nomment, et que j'sommes presque de ses +terres. + + +MADAME DE GENLIS, avec intention. + +Ah! ah! la jeune dame est donc méchante? + + +LA PAYSANNE, vivement. + +Non, non!... alle n'est pas méchante... un brin tant seulement; mais +la vieille est ben bonne aussi! + + +MADAME DE GENLIS. + +Est-elle jolie, la jeune? + + +LA PAYSANNE. + +Non, alle n'est pas laide, c'est tout[83]... Ah çà , v'là qu'est fini. +Bonjour, madame... vot' servante. + +[Note 83: Ermesinde de Narbonne (Narbonne Fritzlar ou Narbonne Pelet) +était une jeune personne charmante d'élégance et de distinction dans +ses manières. Elle avait un grand éclat dans la physionomie, et le +premier coup d'oeil jeté sur elle lui faisait trouver de la beauté. +Elle était rousse, mais elle s'était fait raser la tête et portait une +perruque artistement faite. Madame de Chevreuse était la seule jeune +femme de son époque qui, par son insouciance de bon goût, rappelât les +manières d'un autre temps. Elle avait des partisans fanatiques comme +je n'en ai vu à aucune femme à la mode depuis elle.] + + +MADAME DE GENLIS. + +Un moment, ma chère enfant; vous avez été bien gentille, il faut +maintenant vous reposer... asseyez-vous. + + +LA PAYSANNE. + +Oh, j'n'oserai jamais!... + + +MADAME DE GENLIS, souriant. + +Eh bien! figurez-vous un moment que vous êtes madame de Chevreuse, et +asseyez-vous près. + + +LA PAYSANNE, rougissant et se détournant pour s'en aller. + +Comment, comment! qu'est-ce donc que ça veut dire?... + + +MADAME DE GENLIS. + +Que vous êtes reconnue, ma chère Jeanneton; et que je vous demande de +faire cesser un mystère qui est une entrave à cette amitié que vous +êtes assez bonne pour m'accorder, et que je vous rends avec une +tendresse de mère. + + +LA PAYSANNE, après avoir hésité quelque temps. + +Eh bien! oui, vous avez raison; il ne faut pas plus longtemps résister +à la tentation d'une causerie d'amitié avec une personne comme vous. + +Et madame de Chevreuse, car c'était elle en effet, redevint elle-même. +Elle n'avait jamais cessé de l'être; elle se croyait parfaitement +déguisée, parce qu'elle portait un bonnet et une jupe de paysanne, et +qu'elle disait: _J'allions_, _j'venions_; mais ses mains blanches, ses +bras délicats et polis comme de l'ivoire, sa démarche et sa tournure +si parfaitement élégantes, la douceur de son organe, tout cela formait +un trop grand contraste avec le rôle qu'elle jouait pour qu'elle pût +le remplir longtemps... Elle jouait en effet la comédie; mais elle +était comme un premier rôle remplissant sans illusion, et par +conséquent fort mal, un autre rôle hors de son genre. C'était une +charmante personne... j'en parlerai plus loin. + +La manie de connaître madame de Genlis gagnait tout le monde. Anatole +de Montesquiou, que nous voyons aujourd'hui si raisonnable comme père +de famille et comme homme du pays, si bien enfin dans tout ce qu'il +est et ce qu'il fait, Anatole de Montesquiou était tout jeune homme +alors, et il voulait aussi connaître madame de Genlis. Au lieu de +chercher quelqu'un qui le conduisît chez elle, car elle avait _un +jour_ (le samedi), il aima mieux prendre un moyen presque +_impossible_. Il s'en alla chez Maradan, éditeur de presque tous les +livres de madame de Genlis, et lui demanda de lui donner des épreuves +d'imprimeur, pour qu'il les portât à madame de Genlis, comme le garçon +de l'imprimerie; Maradan s'y refusa. Mieux conseillé par une seconde +réflexion, Anatole de Montesquiou s'adressa tout simplement à madame +de Lascours pour faire la connaissance de madame de Genlis, et madame +de Lascours lui donna tout simplement à dîner avec elle. Ce fut alors +que se forma cette amitié qui sut résister à trois révolutions, et +qui, au moment de la mort de madame de Genlis, était une de ses plus +douces consolations: c'est qu'elle avait placé son affection sur un +noble coeur, un généreux caractère. Anatole de Montesquiou est un +homme qui peut avoir à la fois l'orgueil de la bonté et celui de +l'esprit. + +Il est étrange que madame de Genlis ait été aussi souvent attaquée par +l'anonyme. Une personne connue maintenant par plusieurs ouvrages +littéraires était fort jeune à l'époque dont je parle: c'est madame de +Brady. Elle était belle et spirituelle; elle écrivit à madame de +Genlis, et aussi sous un nom supposé, en lui donnant une adresse qui +n'était pas la sienne. Cette étrange correspondance dura près d'une +année. + +En deux ans de temps voilà trois personnes d'un nom connu qui prennent +la voie romanesque de l'anonyme avec une vieille femme, pour +converser avec elle. À sa place, je m'en serais fâchée, moi; j'aurais +pu penser qu'on me prenait pour une femme à ridicules prétentions de +sentiments. + +Le moment le plus brillant pour le salon de madame de Genlis fut +pendant son séjour à l'Arsenal. Elle voyait alors une foule d'hommes +spirituels et de femmes remarquables, qui contribuaient tous à +l'agrément de ses soirées: les uns jouaient des proverbes, les autres +les composaient; on faisait de la musique, et alors Casimir jouait de +la harpe. Dans d'autres soirées, un auteur estimé, comme +Millevoye[84], disait une pièce de vers, à laquelle sa diction +touchante, sa figure si parfaitement en accord avec ses vers et sa +mélancolique nature, qui n'était, hélas! qu'un instinct d'avenir, +donnaient un charme encore plus profond. Une autre fois, Dussault +venait lire un feuilleton inédit du _Journal de Paris_, écrit avec +tout son talent. Le lendemain, M. le comte de Sabran[85] disait +plusieurs de ses fables; ses fables, dont quelques-unes peuvent +rivaliser avec celles du grand fabuliste. M. de Sabran dit également +d'une manière admirable non-seulement les vers qu'il fait, mais ceux +de nos grands maîtres: il dit Molière et Racine à ravir. Venait +ensuite, pour apporter son tribut à la ruche, M. Briffaut, très-jeune +alors, mais qui montrait déjà un talent remarquable. M. de Cabre[86], +ami fort intime de madame de Genlis, était un homme fort instruit, et +cependant fort _aimable_ dans l'acception positive de ce mot. Il +contait bien, et faisait parfois de jolis vers. En voici qu'il composa +étant jeune encore, mais _abbé_, pour répondre à la demande de faire +le portrait d'une femme belle et charmante. Ce fut un impromptu: + + Pourquoi me demander ce que c'est qu'une femme, + À moi, dont le destin est d'ignorer l'amour! + De l'aveugle affligé vous déchirerez l'âme, + Si vous lui demandez ce que c'est qu'un beau jour! + +[Note 84: Millevoye, mort trop tôt pour son beau talent, fut enlevé +aux lettres et à ses amis inconsolables de sa perte en 1822.] + +[Note 85: C'est M. le comte Elzéar de Sabran, dont j'ai parlé dans le +Salon de madame de Polignac, et qui joua devant le roi et la reine le +rôle d'Oreste dans _Iphigénie en Tauride_, tandis que sa soeur +remplissait celui d'Iphigénie. Cette soeur fut depuis madame de +Custine.] + +[Note 86: M. Sabatier de Cabre, ancien conseiller-clerc au Parlement. +Il était abbé, mais pas prêtre ordonné; il portait seulement le petit +collet. Il est oncle de madame la comtesse Alexandre de Laborde.] + +Parmi les femmes littéraires qui fréquentaient habituellement le salon +de madame de Genlis, on peut bien placer madame Victorine de +Chastenay, qui a enrichi notre littérature de plusieurs romans +remarquables de la littérature anglaise, et dont l'esprit charmant est +si bien venu dans une agréable causerie. Il y avait aussi madame la +comtesse de Beaufort-d'Hautpoul, auteur de jolies poésies et de +_Zilia_, agréable petit conte; madame Kennem, connue par plusieurs +ouvrages distingués; madame de Vannoz, poëte charmant, et _presque_ +rivale de Delille dans le petit poëme de _la Conversation_; madame de +Choiseul (princesse de Bauffremont). Celle-ci est une personne que +j'ai pu juger par moi-même, et dont l'esprit avait, en effet, dû être +apprécié par une femme comme madame de Genlis, qui se connaissait, +certes, bien en esprit aimable, et surtout en esprit de société; et +madame de Choiseul est plus que cela, c'est une personne supérieure. +Je juge ainsi une femme lorsque je trouve de la bonté dans son esprit. + +Chez madame de Genlis, on voyait encore madame Élisabeth de Bon, +connue par la traduction de _la Dame du Lac_ de Walter Scott, mais +beaucoup plus anciennement par des romans assez oubliés aujourd'hui. +C'était, comme je l'ai dit plus haut, une personne fort agréable +d'esprit, très-passionnée dans son amitié; trop peut-être. Mais ses +amis trouvaient que c'était sans exigence. + +D'autres femmes qui n'étaient pas littéraires, mais qui avaient leur +célébrité, allaient aussi chez madame de Genlis. C'étaient mesdames de +Bellegarde, toutes deux connues par leur amitié fraternelle et la +douceur et la bienveillance de leur commerce; madame Cabarus[87], +madame Roger[88]; madame Dubrosseron, jeune femme agréable et beaucoup +du monde bruyant de ce temps-là ; madame Hainguerlot, femme d'argent, +qui, je ne sais pourquoi, voulut être femme d'esprit, et que le +chevalier de Boufflers, qui, certes, savait pourtant ce que c'était +que les muses, n'a pas craint d'appeler la dixième muse. + +[Note 87: Madame Tallien.] + +[Note 88: Depuis comtesse de Montholon.] + +À toutes les femmes que je viens de nommer, il faut ajouter beaucoup +d'autres noms, tels que celui de la maréchale Bernadotte, qui, plus +tard, fut princesse de Ponte-Corvo, puis ensuite reine de Suède. Elle +et la reine Julie aimaient beaucoup madame de Genlis. Madame de Genlis +avait encore avec elle deux jeunes filles dont elle prenait soin, +mademoiselle Stéphanie Alyon et une jeune Prussienne, Helmina, qu'elle +avait amenée de Berlin à Paris[89]. Ces deux jeunes filles +augmentaient la famille adoptive de madame de Genlis, car elle avait +encore Casimir et Alfred Lemaire, enfant que Casimir avait adopté pour +ne pas déroger aux habitudes de la maison; et pourtant à cette époque +existait-il quelqu'un de plus heureux que madame de Genlis dans ses +mêmes relations de famille, mais _directes_!... Où pouvait-elle +trouver des femmes et des jeunes filles plus charmantes que celles de +sa fille, madame de Valence? rien n'est plus admirable que l'éducation +donnée à ses enfants par madame de Valence. Une mère qui forme les +filles qu'elle a formées est une femme ayant bien mérité de toutes les +mères. Une conduite irréprochable, des vertus naturelles parfaitement +développées, voilà ce que madame de Valence a produit dans ses deux +filles, madame la comtesse Gérard et madame la comtesse de Celles[90]. + +[Note 89: Cette jeune Prussienne que madame de Genlis amena avec elle +eut ensuite des torts, à ce qu'il paraît et d'après ce que disait +madame de Genlis elle-même; elle la donna à un ange dont la bonté +jamais ne se lasse, à madame Récamier.] + +[Note 90: Les filles de madame de Valence ont été des personnes +remarquables de tous points. Madame de Celles mourut encore jeune et +emporta les regrets de tout ce qui l'a connue. Son esprit et son coeur +lui attachaient tous ceux qui la voyaient seulement une fois; +instruite sans pédanterie, vertueuse sans rigorisme pour les autres, +elle était aimée non-seulement de ceux qui devaient l'aimer, mais de +tout ce qui la connaissait. Elle mourut à Rome, où son mari était +ministre du roi des Pays-Bas. Madame Gérard, sa soeur, est également +bonne et charmante comme elle. Les enfants de ces deux dames étaient +au nombre de quatre au moins à cette époque.] + +Aux autres noms littéraires que j'ai cités plus haut en nommant tant +d'hommes remarquables, il faut ajouter M. de Coriolis, que j'ai été +charmé de rencontrer dans quelques maisons, où il nous charmait en +disant de bien jolies productions de lui, dont une, _la Messe de +minuit_, est l'une des pièces fugitives en vers que l'on peut placer +dans le bon temps. Il était en outre un des hommes de la bonne +compagnie qu'on aime toujours à rencontrer. + +Un soir, ce fut M. de Treneuil qui fit les frais de la réunion de +madame de Genlis. M. de Treneuil était un littérateur et un poëte +distingué; il avait justifié la France d'avoir souffert que Lebrun, +dans son _Ode patriotique_, articulât des paroles infâmes devant des +objets sacrés que les tribus sauvages respectent et vénèrent... devant +les tombeaux!... + +M. de Treneuil, dans son poëme des _Tombeaux de Saint-Denis_, répond à +ces vers de cannibales d'une manière triomphante!... Ah! ce n'est pas +par des actes comme l'odieuse action signalée par Lebrun[91] que la +Révolution s'est acquis une renommée!... elle s'est, au contraire, +couverte de honte et d'ignominie!... + +[Note 91: Ou plutôt provoquée. Voici une des strophes de Lebrun dans +cette ode abominable. Le cardinal Maury la récitait de sa voix si +retentissante avec une énergie vraiment profonde et communicative. + + Purgeons le sol des patriotes + Par des rois encore infecté. + La terre de la liberté + Rejette les os des despotes. + De ces monstres divinisés + Que tous les cercueils soient brisés, + Que leur mémoire soit flétrie, + Et qu'avec leurs mânes errants + Sortent du sein de la patrie + Les cadavres de ces tyrans. + +Pour commentaire à cette strophe, il faut ajouter que ce même Lebrun +fut le plus vil flatteur du régime impérial!...] + +M. de Treneuil parla de cet acte avec horreur. Il fit observer que +l'empereur, qui réédifiait _tout_, avait ordonné de réparer les +souterrains de Saint-Denis, et cette pensée lui inspira deux bien +beaux vers: + + Et sans verser le sang d'une seule victime, + L'hommage expiatoire a surpassé le crime. + +On ne peut comprendre pourquoi l'Institut refusa longtemps la couronne +à cet ouvrage. Pour quelle raison? il serait bien pénible que des +hommes de science pussent arriver à ce point d'oubli de leur haute +mission, pour écouter des voix qui leur parlent en faveur ou contre +l'esprit de parti? Cette pièce de vers, c'est-à -dire ce poëme, fut +enfin couronnée cependant, et avec la plus grande justice: certes, il +n'y eut pas de faveur. M. de Treneuil était attaché à la bibliothèque +de l'Arsenal. + +D'autres hommes fort spirituels aussi, qui contribuaient à embellir +les soirées de madame de Genlis, étaient M. Després; M. Alexandre de +Laborde, si bon, si parfait et si amusant avec ses distractions, _même +dans son Itinéraire_; et Millin, meilleur ami que parfait antiquaire, +malgré ses ouvrages sans nombre sur la numismatique. Elle voyait +encore des hommes du monde, mais aussi lettrés que des littérateurs de +profession: c'étaient M. le comte de Ségur, M. Carrion-de-Nisas, M. +d'Estourmel, M. de Choiseul-Gouffier, spirituel dans sa causerie, si +intéressant dans ses révélations des mystères du sérail, soit qu'il +parlât des kiosques des sultanes entourés d'esclaves noirs[92], du +chant plaintif et simple qui s'entendait au travers des rideaux +flottants d'or et de soie, ou bien qu'il vous fît entrer avec lui dans +les sombres détours de la politique ottomane à cette époque, où, +jouissant encore d'un reste de pouvoir, elle dénouait avec le mensonge +ce qu'elle ne pouvait trancher avec le poignard ou endormir avec le +poison. Que j'ai passé de doux moments à écouter M. de Choiseul!... +aucune conversation, excepté la sienne et celle, avant tout, de M. de +Narbonne et de M. de Talleyrand[93], ne rappelait autant la bonne +compagnie française, comme nous en avions la tradition, nous autres +jeunes femmes à l'époque dont je parle ici, nous qui avions pu voir et +entendre une foule d'hommes de bon goût et de bonnes manières, dernier +reste de la cour de Louis XV. M. de Choiseul contait surtout avec une +grâce admirable. + +[Note 92: On sait comment M. de Choiseul a connu beaucoup de détails +intimes du sérail: c'était par le moyen de marchandes arméniennes qui +pouvaient pénétrer jusque dans les cours intérieures.] + +[Note 93: C'était la même société. M. de Nassau, M. de Montrond, M. de +Talleyrand, M. de Narbonne et M. de Choiseul formaient la société la +plus intime de l'hôtel de Talleyrand, et cela, il faut le dire à la +louange de M. de Talleyrand, sans secousse et sans caprice.] + +M. le prince de Nassau allait aussi chez madame de Genlis, mais pas +souvent. Il était aussi bien aimable; mais comme il mentait celui-là , +quand une fois il se mettait à raconter! + +Le cardinal Maury était, comme homme important dans notre monde et +notre histoire politique, le plus remarquable de la société de madame +de Genlis; il y allait fort souvent, quoiqu'il ne l'aimât pas. +C'était un homme singulier dans ses affections; il les montait ou les +descendait d'après un baromètre qui n'était pas toujours celui du +temps[94]. + +[Note 94: Je ne puis m'en plaindre, car il fut admirable dans son +affection pour moi jusqu'au moment de sa mort.] + +M. de Talleyrand allait aussi assez souvent à l'Arsenal; mais soit +qu'il le voulût ainsi, soit que madame de Genlis ait dit la vérité +lorsqu'elle affirmait que c'était pour mieux jouir du charme de sa +conversation, elle le recevait toujours étant seule. Le fait est qu'il +est vrai que M. de Talleyrand a dans la physionomie un air +d'insouciance et même d'ennui qui glace tout ce qui l'entoure. On +voudrait dissiper cette apparence d'ennui par le pouvoir qu'on se +suppose toujours à tort ou à raison. C'est pour cela que dans la +société on ne pardonne pas aux personnes d'esprit d'avoir de la +sécheresse...: il ne faut pas qu'elles se communiquent trop +rapidement; mais aussi il ne faut pas qu'elles soient trop importantes +ni trop repliées sur elles-mêmes. + +Avant que M. de Talleyrand ne nous fît tout le mal dont la France +souffrira encore longtemps, il y avait dans ma pensée un penchant à +le croire bon. C'est une drôle d'idée que j'avais là , me dira-t-on? Il +y a des révolutions dans la vie humaine comme dans la vie des empires. +Enfin, je crois que M. de Talleyrand est né bon; il est devenu méchant +comme nous l'avons vu par des causes connues de Dieu seul. Mais ce qui +est connu de tous, car nous sentons nos blessures, c'est qu'il a fait +bien du mal à la France. + +Une femme charmante qui contribuait autant et peut-être plus que +madame de Genlis à l'agrément de sa maison, c'était madame de +Valence... elle avait un charme, une grâce... ses grands yeux noirs +donnaient des regards si doux et si animés!... et puis elle est bonne. +C'est une femme dont on sent qu'on voudrait être l'amie, que madame de +Valence. J'ai rencontré peu de femmes qui aient pour moi plus +d'attrait. + +Mais il y avait au salon de madame de Genlis un singulier inconvénient +d'attaché. Elle a toujours eu beaucoup de mobilité dans l'esprit, et +conséquemment dans l'exécution de ses volontés, car l'esprit a +toujours été son guide avant toute chose. Cette manière d'être lui a +quelquefois valu de drôles d'aventures; en voici une qui eut lieu vers +l'année où elle quitta l'Arsenal. + +On a vu que les conversations étaient ce qu'elle aimait le mieux, +mais, je crois, après les correspondances _anonymes_[95]. Comme on le +savait, tout le monde lui écrivait; il s'ensuivit, et cela de son +propre aveu, qu'elle perdit à répondre à ces lettres un temps qui lui +aurait donné deux volumes de plus par an. C'étaient des lettres dont +le port coûtait cher. + +[Note 95: Il me faut ici dire mon sentiment, non pas sur les lettres +anonymes injurieuses, je me réserve cette satisfaction pour plus tard. +Je parlerai seulement ici de ces correspondances voilées, +mystérieuses, dans lesquelles des femmes ne craignent pas de parler +comme elles rougiraient de le faire à découvert. Je ne blâme pas une +correspondance mystérieuse entre femmes comme atteinte à la morale: +elle n'est que sotte et niaise; cependant j'y trouve aussi peu de ce +qui est estimable. Comme base de toute amitié, c'est la loyauté et la +franchise. Qu'est-ce qu'un mystère en amitié? Qu'est-ce qu'une +_coquetterie_? Tout cela est la preuve du peu de vérité d'un +sentiment, quel qu'il soit. S'il est amitié, on ne jouit de celle que +l'on inspire que lorsqu'elle vous _est accordée à vous_, et non à un +être imaginaire; s'il est amour, alors je ne le connais pas: il est +absurde, au reste, dans les deux sentiments. Au reste, voilà mon +opinion, et je ferai toujours peu de cas de ceux qui emploieront ce +moyen.] + +Avec ce goût pour le romanesque et le mystérieux, on pense que toutes +les lettres de ce genre étaient accueillies. Un jour, madame de Genlis +en reçoit une de je ne sais plus quelle ville, je crois pourtant que +c'est de Mâcon, écrite avec un tel charme, le style en était si +admirable, que madame de Genlis se passionna pour l'auteur, et lui +répondit. + +C'était une femme heureusement!... Mais quelle femme! rien n'était +admirable comme elle... Pendant quinze jours madame de Genlis +racontait bien encore une histoire intéressante; mais à peine achevée, +la dame inconnue la remplaçait; et c'était un ravissement en montrant +et en regardant son écriture, son orthographe si bien soignée!... et +ne pas connaître une personne si charmante! car elle était charmante! +cela ne pouvait être autrement... quel malheur!... + +Enfin, un jour madame de Genlis reçoit une lettre qui la ravit!... la +dame anonyme consentait enfin à se nommer... elle était malheureuse, +et sa lettre, cette fois, était plus éloquente encore que les +précédentes. Madame de Genlis, émue par la peinture d'une position +déplorable, sentit un intérêt profond pour celle qui en souffrait. +Elle relit ses autres lettres; elle y voit l'âme la plus élevée, le +coeur le plus sensible. D'après ce qu'elle disait de sa personne, elle +devait être belle; et l'imagination de madame de Genlis lui prêta +encore plus de charmes. C'était le moment où Helmina, la jeune +Prussienne qu'elle avait amenée de Berlin, venait de la quitter. Elle +pensa qu'elle ne pouvait mieux faire que de prendre avec elle la dame +inconnue comme compagne plutôt que comme dame de compagnie, et dans +l'effusion du premier mouvement, madame de Genlis écrivit à la dame de +venir au plus vite. Elle répondit par des bénédictions en manière de +remerciements. Mais, hélas! les chemins de fer et les ballons +n'étaient pas inventés alors, et il en coûtait cher à de pauvres gens, +même pour faire soixante lieues. Il faut ici rendre justice à madame +de Genlis: elle envoya courrier par courrier l'argent nécessaire au +voyage de madame De***. Pendant le temps qui dut nécessairement +s'écouler entre le moment du départ de l'argent et l'arrivée de la +dame, Madame de Genlis fut dans une agitation extraordinaire. Enfin, +le jour heureux arriva, et la dame avec lui. Dès qu'elle aperçut +madame de Genlis, elle accourut à elle, et ouvrant deux immenses bras +plats et maigres appartenants à une grande femme sèche et blafarde: + +--Ma bienfaitrice, s'écria-t-elle!... mon amie! vous avez donc eu +pitié de mon infortune!... soyez désormais mon soutien, mon guide! + +Elle avait cinquante ans! + +Madame de Genlis, abasourdie par cette scène sentimentale qui devint +en quelques minutes d'un comique achevé, crut d'abord qu'elle était +trompée, et qu'on jouait une seconde représentation d'_Une Folie_. +Elle hésitait presque à reconnaître l'héroïne du roman qu'elle seule +avait composé dans son imagination... car rien n'est à comparer à ce +qu'elle-même racontait à ses amis intimes relativement à l'arrivée de +madame D***. + +Cependant, au bout de quelques jours, le premier étonnement passé, +madame de Genlis reconnut l'esprit de son anonyme dans la grande femme +sèche et blafarde; mais cet esprit était insupportable. Pour le +malheur de ceux avec qui elle causait, elle avait étudié à fond toutes +les grammaires connues; elle était d'un purisme qui tuait toute +conversation; il fallait faire une attention scrupuleuse à ses +moindres paroles. Madame de Genlis elle-même, si châtiée dans son +langage, si pure dans sa diction, passait vingt fois par jour sous son +scalpel... toute la société de madame de Genlis l'avait en aversion. +Souvent le cardinal Maury m'en racontait, ainsi que Millin, des scènes +incroyables. + +Un seul homme dans ce cercle avait une tendre préférence pour madame +D***; il lui parlait avec une déférence incroyable dans un homme assez +peu soigneux d'ailleurs dans ces sortes de choses. C'était M. Alyon, +père de Stéphanie Alyon, aimable jeune fille que madame de Genlis +éleva, que tout le monde aimait chez elle, et qui depuis épousa M. +Savary. + +M. Alyon était excessivement laid, et son âge passait cinquante ans. +Il avait été attaché à l'éducation des princes à Belle-Chasse, et son +esprit avait ce tour savant, cette manière toute didactique qui lui +fit d'abord aimer une femme qui ne parlait qu'un pur et beau langage. +Elle répondit à son admiration par de nouvelles découvertes dans les +recherches du participe et du conditionnel. Cela acheva M. Alyon, et +au bout de quelque temps tout le monde s'aperçut de la tendresse de +ces deux amants, qui, à eux deux, faisaient près d'un siècle. + +Madame D*** se souciait peu de cela; il est vrai qu'elle avait une +perruque, une peau qui n'avait pas été mal, et un teint tellement +blanc qu'il allait jusqu'à la tache de rousseur, et recouvrant des os +malheureusement très-saillants. Mais tout cela n'empêcha pas l'amour. + +Un jour, elle entra dans la chambre de madame de Genlis, qui depuis +quelques semaines la tenait dans la plus belle des antipathies. Madame +D*** était extrêmement parée. Depuis que M. Alyon s'était mêlé +d'achever de lui tourner la tête, l'affaire était en bon train, et +pour l'accomplir, elle minaudait tant qu'elle avait de forces... Ce +jour-là , elle avait un bonnet avec des roses... elle se regarda dans +la glace, puis elle dit avec un sourire qu'on ne peut rendre: + +--Savez-vous bien, madame, _que j'ai encore de la peau_? + +--Mon Dieu! madame, lui répondit madame de Genlis, ce n'est pas +étonnant: le temps enlaidit, _mais il n'écorche pas_. + +Madame D*** sourit avec une douce expression de pitié et un haussement +d'épaules tout à fait gracieux. Puis venant à madame de Genlis, elle +lui dit comme on dirait à un enfant: + +--Mais ne savez-vous pas que la grammaire autorise à dire cette +phrase, pour faire entendre qu'on a de l'éclat, _elle a de la peau, +elle a du teint_... En vérité, pour une personne qui écrit et qui a de +la célébrité, ne pas savoir ce que veut dire: _J'ai de la peau_... +c'est inconcevable!... + +Le fait réel, c'est que cette peau, qui avait été fraîche et belle +lorsque la dame avait vingt ans, était considérablement changée; que +ses dents, qui avaient été belles, étaient gâtées; que sa taille, +jadis élégante peut-être, l'était encore selon elle, parce qu'étant +sèche elle était maigre et mince, mais sans aucune forme ni grâce. Du +reste, revêche à la réplique, la supportant peu et même pas du tout; +d'un commerce quotidien impossible à supporter, s'étonnant à chaque +instant d'elle-même, et n'admirant que son propre mérite... + +Cette aimable personne demeura près de deux ans avec madame de Genlis. +Au bout de ce temps, la passion de M. Alyon devint si vive, qu'il +fallait surveiller ces _jeunes amants_... Enfin, il l'enleva, au grand +amusement de tous et à la joie personnelle de madame de Genlis. + +Une aventure d'un genre bien autrement sérieux lui arriva à cette même +époque à peu près, mais quelques mois avant le départ d'Helmina. + +Madame de Genlis reçut un jour une lettre de Beauvais; cette lettre +était bien écrite, et touchante par l'expression de plusieurs phrases +qu'elle contenait. Mais celle-ci n'était pas anonyme; elle était d'une +jeune fille âgée seulement de dix-huit ans, s'exprimant sur les +ouvrages de madame de Genlis avec une passion vraiment sentie, et +révélant dans ses paroles même les plus simples qu'elle ne tenait plus +à la terre que par quelque affection toute profonde et en même temps +passionnée. Madame de Genlis fut frappée par la vérité des +expressions, et répondit. Un commerce de lettres s'engagea; madame de +Genlis apprit qu'en effet elle ne s'était pas trompée, et que cette +jeune personne était mourante de la poitrine, et que sa maladie était +déclarée mortelle. + +Cette jeune fille s'appelait mademoiselle de Beaulieu; elle était +fille de M. Hyacinthe de Beaulieu, ancien capitaine de cavalerie; elle +habitait Beauvais... Madame de Genlis lui répondait exactement. +Bientôt ses lettres furent attendues par la malade avec une impatience +non-seulement de mourante, mais de quelqu'un qui souffre profondément +d'un mal et qui est soulagé par une main habile. Madame de Genlis +rassura cette âme pure, qui s'alarmait de quitter ce monde pour se +rendre dans le sein de Dieu; car où pouvait aller une âme aussi +candide, aussi dégagée de toute pensée impure?... C'était un ange que +cette jeune fille. J'ai vu d'elle plusieurs lettres vraiment +admirables... c'était la plainte suave d'une colombe blessée à mort. +Un jour, elle écrivit à madame de Genlis: + +«Je me sens bien mal... ils ne veulent pas me dire que je mourrai +bientôt; mais _je le sais_, moi!... Oh! combien je voudrais vous voir +avant de quitter ce monde!... c'est un désir ardent... c'est celui du +coeur, et je ne vis plus que par le mien.» + +Mademoiselle de Beaulieu voulait en effet venir à Paris; et sa famille +entière, dont elle était adorée, craignant qu'elle ne pût soutenir +même la fatigue de cette course, s'y opposait toujours... Mais ayant +appris que sa soeur venait passer un jour à Paris, et qu'elle était +seule dans une calèche, alors il parut impossible de continuer une +opposition qui eût été plus funeste que la fatigue qu'on craignait... +Elle partit... l'air, la vue de la campagne, celle de nouveaux objets, +la ranimèrent un peu, et lorsqu'elle arriva à Paris, son charmant +visage était aussi beau que lorsqu'elle faisait l'orgueil d'une +heureuse famille. + +Il était midi. Madame de Genlis était dans son cabinet; on vient lui +dire qu'une jeune dame malade, qui arrive, veut la voir à l'instant... +Madame de Genlis s'élance au-devant d'elle, et se trouve devant une +figure fantastique de grâces, de beauté et de ce charme qui séduit +parce qu'il vient de l'âme et passe par le regard et la physionomie +qu'il illumine... C'était la jeune mourante! + +--Oh! comme je craignais de mourir avant de vous voir! dit-elle en se +laissant tomber haletante et frissonnant d'un froid nerveux dans les +bras de madame de Genlis... Combien je redoutais de ne pas vous +entendre me répéter les consolantes paroles qui me font sortir de ce +monde sans regret et sans crainte pour celui où je vais entrer!... + +Madame de Genlis, dans un saisissement inexprimable, la conduisit dans +sa chambre, et la contraignit de se coucher sur une chaise longue, où +elle passa toute la journée sans prononcer deux phrases de suite. +Seulement elle écoutait avec avidité celle qu'elle était venue +chercher presqu'au dernier moment de sa vie!...... on voyait que sa +pensée plongeait dans son avenir terrestre, qui n'avait plus que +quelques heures, et l'infortunée n'avait que dix-huit ans!... et elle +était aimée!... ... elle écoutait, mais silencieuse, calme, +recueillie, pleurant doucement et tenant dans les siennes une main de +madame de Genlis, qu'elle pressait contre son coeur et qu'elle baisait +à tous moments... Dans toute la journée, elle ne prit qu'un +bouillon... vers le soir, elle parut prier avec un profond +recueillement, et fit signe à madame de Genlis de prier aussi... +Pendant ce moment de silence, fatiguée de larmes et de souffrances, +elle s'endormit... ce fut surtout alors que sa charmante figure +apparut à madame de Genlis dans tout son éclat, malgré la pâleur de +ses joues... c'était un ange sommeillant... mais ce sommeil fut +court... elle en était à ce point, la malheureuse enfant, où la +souffrance laisse peu de trêve à ceux qu'elle détruit... elle +tressaillit en s'éveillant... la chambre était sombre...--Faites venir +de la lumière, dit-elle... je veux vous voir ENCORE!... + +Huit heures sonnèrent à la pendule... elle fit un mouvement...--Ah! +dit-elle... je vais partir! + +En effet, peu de minutes après, on entendit le bruit d'une voiture: +c'était celle qui venait chercher mademoiselle de Beaulieu... sa soeur +retournait le lendemain même à Beauvais... sa femme de chambre venait +prendre la jeune malade... l'infortunée était mourante. + +Elle se leva avec peine... on voyait qu'elle s'arrachait malgré elle +d'une maison où il restait une partie d'elle-même... Il est évident +que cette amitié extrême avait une cause; et cette jeune fille, +frappée par une douleur profonde et secrète, une de ces douleurs enfin +qui donnent la mort!.. avait trouvé seulement du réconfort dans sa +confiance en madame de Genlis, qui en effet devait, je crois, avoir +des paroles puissantes pour adoucir les maux de l'âme. Elle avait une +manière de présenter la religion, en lui donnant un pouvoir +consolateur, qui devait nécessairement lui acquérir le coeur dont elle +calmait la souffrance... En voyant arriver le moment de la quitter, +mademoiselle de Beaulieu comprit en même temps qu'il fallait lui dire +un éternel adieu... Déjà presque suffoquée par le mal lui-même, qui +était à son dernier période, elle se laissa tomber sur ses genoux, et +prenant les mains de madame de Genlis, elle les baisa en les mouillant +de larmes et sanglotant avec déchirement.--Bénissez-moi, lui dit-elle +d'une voix brisée... bénissez-moi!... Madame de Genlis la releva, la +prit dans ses bras et l'embrassa avec tendresse... alors elle eut une +crise effrayante dans laquelle on crut qu'elle allait expirer... Enfin +elle partit!... Revenue dans son appartement, madame de Genlis crut y +retrouver encore cette jeune fille si belle et aimante, si douce même +dans la mort... C'était comme une apparition qui ne la quittait +plus.--Pendant plusieurs heures elle voyait mademoiselle de Beaulieu +pleurant en silence, et ne lui disant combien elle souffrait que par +le regard prolongé de ses yeux admirablement beaux et que la maladie +avait encore agrandis... Le jour ne dissipa pas cette vision, qui +obstinément demeurait à la même place... + +... Mademoiselle de Beaulieu _était morte_ le lendemain de son retour +à Beauvais!... son père lui-même l'annonça à madame de Genlis. + +En mourant, sa fille l'avait chargé de transmettre un dernier adieu à +celle qu'elle regardait comme une seconde mère;--il lui annonçait +aussi qu'elle avait disposé de ce qu'elle avait de plus précieux en +faveur de la plus jeune de ses soeurs, qu'elle la priait d'aimer en sa +place: son legs lui servirait, disait la mourante, de titre auprès +d'elle!... C'était une tresse des cheveux de madame de Genlis +qu'elle-même lui avait donnée. + +C'était une âme belle et pure que celle d'une jeune fille qui se +passionne ainsi sur des écrits qui parlent le langage d'une haute +morale... Cette jeune fille, je le crois, eût été une femme d'une +grande supériorité. + + + + +SALON + +DE + +LA GOUVERNANTE DE PARIS. + +1806 À 1814. + + +Ce ne fut qu'en 1806, après la victoire d'Austerlitz, que la Cour +impériale prit une couleur décidée et eut une position tout à fait +arrêtée. Jusque-là il y avait beaucoup de luxe, beaucoup de fêtes, une +grande profusion de beaux habits, de diamants, de voitures, de +chevaux; mais, au fond, rien n'était bien réglé et totalement arrêté. +Il ne suffisait pas d'avoir M. de Montesquiou pour grand-chambellan, +M. de Ségur pour grand-maître des cérémonies, et MM. de Montmorency, +de Mortemart, de Bouillé, d'Angosse, de Beaumont, de Brigode, de +Mérode, etc., pour chambellans ordinaires; MM. d'Audenarde, de +Caulaincourt, etc., pour écuyers; et mesdames de Montmorency, de +Noailles, de Serrant, de Mortemart, de Bouillé, etc., pour dames du +palais: tout cela ne suffisait pas. Il fallait une volonté émanée, +annoncée comme _loi_ et de très-haut. Sans cela rien ne pouvait aller. + +À mon retour de Lisbonne, l'Empereur me fit l'honneur de me parler de +cette volonté intime qu'il avait de faire arriver sa Cour à être une +des plus brillantes du monde entier. + +--Et pourquoi pas _la plus_ brillante, Sire? lui dis-je.--Il +sourit:--Je veux qu'on fasse un traité sur cette matière, +poursuivit-il... + +--Je dirai encore pourquoi, Sire? il suffit que l'Empereur émette une +volonté pour qu'elle soit suivie; qu'il dise: Je veux qu'on +reçoive,--et on recevra;--qu'il ajoute: Je veux que ce soit bien, et +ce sera bien. + +Il rit tout à fait cette fois, et heureusement il ne se fâcha pas, car +il était visible que je raillais: en effet, comment _organiser_ une +société en quelques jours comme on fait un régiment de conscrits!... + +--Eh bien! il faut que les femmes de la Cour me secondent.--Vous +_tenez_ bien votre salon. Il faut donner l'exemple. Junot va être +nommé gouverneur de Paris et de la première division militaire. Cette +position, qui est plus belle que celle d'aucun ministre, vous donne +l'obligation aussi d'une grande représentation; il faut la +remplir.--Songez que jamais vous ne ferez _trop_ bien. + +M. d'Abrantès était alors gouverneur-général des États de Parme et de +Plaisance. Il fut en effet rappelé, aussitôt qu'il eut apaisé la +révolte des Apennins, et l'Empereur le nomma gouverneur de Paris, avec +des attributions aussi étendues que l'Empereur put les lui donner. Il +était alors aussi premier aide-de-camp de l'Empereur, faisant +conséquemment partie de sa maison. + +Paris était en ce moment aussi brillant qu'il le fut plus tard: la +France, en paix avec toute l'Europe, voyait affluer une quantité +d'étrangers qui venaient admirer de plus près l'homme des siècles... +mais, moins à l'aise entre elles, les différentes maisons qui devaient +au contraire s'entendre pour que le corps de la société fût organisé, +se voyaient peu et ne provoquaient pas ces rapports mutuels sans +lesquels ce qu'on appelle la _société_ n'est plus qu'une réunion +momentanée de gens qui ne se connaissent plus aussitôt qu'ils sont +rentrés chez eux. + +Il était impossible de faire comprendre aux ministres ce qu'on +entendait par _recevoir_. Ils donnaient un grand dîner par semaine, +que bien, que mal encore, et puis tout était dit.--Recevoir, c'est +avoir une maison ouverte; une maison, où chaque soir on peut aller +avec sûreté de trouver la maison habitée, éclairée, et les maîtres du +logis disposés à vous accueillir avec bonne mine d'hôte. Il n'est pas +d'absolue nécessité pour cela d'avoir un esprit supérieur, de +descendre de Charlemagne ou d'avoir deux cent mille livres de rentes; +mais il faut absolument de l'usage du monde, et surtout de +l'éducation, et tout le monde n'était pas pourvu de ces deux +qualités-là . + +J'avais une place à la Cour: cette place avait été demandée +spécialement par la princesse à laquelle j'étais attachée; j'aimais +cette princesse: c'était la mère de l'Empereur, l'amie de ma mère, +avec qui elle avait été élevée: toutes ces considérations +m'empêchèrent de refuser une faveur que bien certainement je n'aurais +pas demandée, et que plus sûrement encore je n'eusse pas acceptée près +d'une autre princesse de la famille impériale. J'aimais trop mon +indépendance pour la sacrifier à une chose qui, dans la position où +j'étais, n'ajoutait rien à mes avantages de situation dans le monde. +Mais, malgré tout mon désir de demeurer auprès de Madame mère, pour y +faire mon service activement, je vis bientôt que cela me serait +impossible avec mon titre, et je puis dire _mon emploi_, de +gouvernante de Paris. + +Toutes les parties dont se compose un grand empire ne dominent pas +toujours également. Sous Louis XI, les hommes comme Philippe de +Commines, les conseillers, les ambassadeurs, tout ce qui parlait en +langue cauteleuse, en beau langage doré, tout cela avait le pas sur +les autres;--tandis que sous un gouvernement militaire, l'armée et ses +chefs sont les premiers de l'État. C'était précisément notre position. +Mais nous n'avions pas les mêmes avantages que nos pères.--Sous Louis +XI, puisque je viens de le citer, sous Louis XIII, époque plus +rapprochée de nous, sous Louis XIV, les hommes de l'armée étaient en +même temps des hommes du monde et de la Cour, et lorsque Mademoiselle +s'en allait faire véritablement la guerre aux troupes du Roi, elle +marchait au milieu des mêmes hommes avec qui elle dansait _un +passe-pied_ un mois après dans la galerie de Saint-Germain ou dans +celle de Fontainebleau. + +Mais chez nous il n'en était pas ainsi. L'armée était composée, comme +on le sait, d'hommes qui n'avaient presque pas quitté leur tente +pendant toute la révolution. Dans le nombre il s'en trouvait même +dont le nom devait garantir la bonne éducation et qui ne se +rappelaient plus qu'une chose, c'était de commander un régiment. +Lorsque l'Empereur, plus calme et plus ramené à des idées d'intérieur, +_voulut_ une Cour comme il voulait tout, immédiatement, il sentit que +la chose était impossible: le premier essai le convainquit de la +justesse de ma remarque;--je la lui avais faite un jour où il me fit +l'honneur de me consulter après mon retour de la cour de Portugal. Il +rit même beaucoup de la comparaison que je fis. + +--Vous autres femmes, vous pouvez tout faire dans ce que je veux, me +disait-il; vous êtes toutes jeunes, et presque toutes jolies (c'était +vrai): eh bien! une jeune et jolie femme fait tout ce qu'elle veut. + +--Sire, ce que Votre Majesté dit là peut être vrai, mais jusqu'à un +certain point; et si elle me le permet, je vais le lui prouver...--Si +l'Empereur, au lieu de sa garde et de bons soldats, n'avait que des +conscrits qui reculassent au feu... il ne gagnerait pas de belles +batailles comme celle d'Austerlitz... et pourtant il est le premier +guerrier du monde. + +Il se mit à rire...--Vous avez raison, dit-il enfin; mais faites pour +le mieux. + +Mais, avant tout, il fallait monter la maison _militairement_ +parlant, c'est-à -dire pour le gouverneur de Paris et de la première +division militaire; tous les quinze jours il y avait un dîner de +quatre-vingts couverts dans la grande galerie que nous avions fait +bâtir sur le jardin. Ce dîner n'était donné qu'aux officiers-généraux, +aux colonels, aux maréchaux et à leurs femmes. Le soir, les grands +appartements tenant à la galerie étaient ouverts, et tout ce qu'il y +avait de militaire à Paris y venait comme chez le vice-connétable et +chez le ministre de la Guerre. Ces journées-là étaient bien fatigantes +pour moi. Aussi, dans les premiers temps, il me fut bien difficile de +faire coïncider mon service et mes devoirs de maîtresse de maison. +J'en parlai à madame Mère dans un voyage que je fis à Pont cette même +année. Elle parut d'abord fâchée;--mais l'Empereur lui parla ensuite, +et elle comprit la chose parfaitement.--Mon hôtel était vaste et bien +distribué pour recevoir comme j'avais le projet de le faire. Au +rez-de-chaussée, il y avait plusieurs salons et une immense galerie de +soixante-cinq pieds de long sur trente-cinq de large, donnant sur un +joli jardin. Au premier, étaient les appartements de M. d'Abrantès et +les miens, ainsi qu'une belle et grande salle de billard et une vaste +bibliothèque, construite exprès pour recevoir les deux collections +complètes de tout ce que Bodoni et Didot ont jamais imprimé, et que +nous possédions. Je donne ce détail particulier, parce qu'il sera +souvent question de la part que ces deux pièces avaient dans nos +occupations du soir, et souvent du matin. + +Avant d'en être gouverneur, M. d'Abrantès avait été commandant de la +ville de Paris. Il s'y était fait aimer, et lorsqu'on apprit qu'il +était gouverneur avec une aussi grande autorité, la ville entière fut +contente[96] et tranquillisée sur son sort pendant l'absence de +l'Empereur, qui allait partir pour l'Allemagne. Les moyens qu'il avait +dans les mains lui donnaient à lui-même une grande sécurité pour la +responsabilité qu'il avait acceptée. + +[Note 96: M. d'Abrantès fut nommé gouverneur au mois de juin 1806 (28 +juin), et ses lettres de nomination furent _entérinées_ dans la +quinzaine qui suivit. Sans qu'il l'eût demandé, son cortége, formé par +les officiers-généraux à Paris, fut extrêmement nombreux, et tous s'y +rendirent par amitié pour lui. Il était le premier gouverneur de Paris +sous l'Empereur dont les lettres fussent entérinées; le frère et le +beau-frère de Napoléon ne l'ont pas fait. L'Empereur le voulut ainsi, +parce que l'autorité de M. d'Abrantès était supérieure à toutes les +autres. En l'absence de l'Empereur, il ne correspondait qu'avec lui et +ne recevait d'ordre que de l'archi-chancelier. Le gouvernement de +Paris était un ministère.] + +La ville de Paris voulut donner un bal à l'Empereur avant son +départ[97].--Frochot[98] n'avait point de femme: je fus chargée de +faire les honneurs de l'Hôtel-de-Ville. + +[Note 97: Il partait pour Iéna. Il quitta Paris au mois de septembre +ou d'octobre 1806.] + +[Note 98: Frochot était marié; mais sa femme était en Bourgogne, et ne +pouvait d'ailleurs faire les honneurs de l'Hôtel-de-Ville, où +l'Empereur ne voulait qu'élégance et luxe. Ce fut lui-même qui donna +l'ordre que la gouvernante de Paris ferait les honneurs de +l'Hôtel-de-Ville. La chose ne fut pas demandée.] + +Jamais la chose n'avait eu lieu; on ne pouvait donc suivre aucun +exemple pour régler l'étiquette. Ce furent M. de Ségur et Duroc qui +réglèrent le protocole de celle de la Cour impériale alors; et ce qui +devait être fait pour les fêtes de l'Hôtel-de-Ville fut arrêté de +cette manière: + +Le Préfet faisait une liste des noms des femmes les plus distinguées +dans le commerce et dans la banque, et parmi les femmes de maires et +de conseillers de préfecture. On choisissait ensuite dans cette liste +vingt noms des plus remarquables. Je soumettais cette liste à +l'Empereur en y joignant l'autre, et il arrêtait en définitive ce qui +devait être fait. Il y a eu plusieurs noms qui furent rayés de sa +main et à plusieurs reprises[99]. Les femmes ne furent pas toujours +les mêmes non plus, excepté quelques-unes, comme madame Thibou, par +exemple, femme du sous-gouverneur de la Banque. + +[Note 99: J'ai mis cette particularité pour montrer qu'il n'y eut +jamais de ma faute lorsque cette marque d'apparent oubli arriva.] + +Ces dames étaient en habit de ville, mais en toilette de bal, et elles +se tenaient ainsi que moi dans un petit salon qui avait une entrée sur +l'escalier de l'Hôtel-de-Ville. Aussitôt qu'on nous avertissait de +l'arrivée de l'Impératrice, nous descendions avec le préfet pour la +recevoir à la descente de sa voiture, et nous l'accompagnions jusque +dans la grande salle Saint-Jean, où nos places nous étaient réservées +autour du trône et immédiatement auprès. J'étais seule en grand habit. + +L'Empereur arrivait ensuite. Alors le préfet descendait avec M. +d'Abrantès pour le recevoir comme nous avions reçu l'Impératrice. Il +la rejoignait, et puis tous deux commençaient le tour des salles, +accompagnés de leur service, du préfet, de M. d'Abrantès et de moi. + +Ce fut dans ce bal que l'Empereur fut frappé à la vue d'une jeune +enfant d'une beauté d'ange: sa fraîcheur surtout était éblouissante; +elle pouvait avoir douze ans. Elle portait une robe de crêpe rose, et +ses beaux cheveux blonds bouclés autour de son cou et de son visage +n'avaient aucun bijou, aucune fleur.--Son regard, en harmonie avec son +angélique figure, avait seulement une rapidité qui d'abord étonnait, +mais dans lequel on retrouvait ensuite toute la candeur et la pureté +de sa physionomie... elle était sur la banquette des danseuses. +L'Empereur s'arrêta devant elle et lui parla; à côté d'elle était sa +mère, encore jeune et fort belle aussi. Elle répondit pour sa fille... +l'infortunée était sourde et muette!... Madame Robert, sa mère, était +femme d'un architecte, et l'une des plus estimables personnes qui +fussent assurément dans toute la fête; elle était _dame d'inspection +d'arrondissement_[100]. Je dis quelques mots à l'Impératrice sur +madame Robert, à laquelle elle parla avec une extrême bonté. Madame +Robert avait dans sa vie plusieurs circonstances assez singulières et +qui mériteraient d'être citées, entre autres celle de mettre +alternativement au monde un enfant sourd-muet et un enfant pouvant +entendre et parler. Elle avait alors un petit garçon de cinq ou six +ans, sourd-muet comme sa soeur, et plus jeune qu'elle. L'Empereur fut +très-frappé de cette rencontre, mais il savait très-bien que +mademoiselle Robert était sourde et muette. Il n'est pas vrai, comme +je l'ai vu je ne sais plus où, qu'il lui parla et s'éloigna d'elle +sans savoir qu'elle fût sourde-muette. + +[Note 100: J'allai passer la soirée, il y a quelques mois, chez une +femme de ma connaissance. J'étais à peine assise qu'elle vint à moi +tenant par la main une grande et belle femme, ayant encore de la +fraîcheur et une figure qui avait dû être encore plus belle et +charmante.--Permettez-moi, dit madame C....., de vous présenter mon +amie d'enfance. Elle voudrait bien vous témoigner elle-même combien +elle est heureuse de vous voir; malheureusement elle est sourde et +muette. À mesure que je regardais cette grande et belle personne, des +souvenirs me frappaient en foule.--En vérité, dis-je enfin, si la +grande et belle taille de Madame ne me rejetait loin de l'image que sa +belle figure me rappelle, je croirais presque qu'elle est une jolie +enfant que je présentai à l'Empereur à un bal de la Ville... +mademoiselle Robert!--Précisément... C'était elle!... + +Je ne puis dire avec quel intérêt je la revis. Ce n'était plus cette +tête d'ange entourée de boucles blondes et d'un nuage rose; mais elle +est devenue une belle femme, ayant toujours son candide et spirituel +regard. Elle est peintre de portraits, et possède un beau talent. Rien +n'est plus remarquable que l'intelligence de son regard. Je crois que +pour un peintre de portraits, c'est une grande chose que de n'être pas +distrait par le bruit ou les remarques. On a voulu faire parler +mademoiselle Robert, ce qu'elle a fait, mais d'une manière si +singulière qu'elle me fit tressaillir. Je ne conçois pas que les +sourds-muets aient tous la manie de faire entendre des sons sauvages, +qui après tout ne leur servent à rien, et ne sont qu'un regret de plus +pour ceux qui les aiment lorsque le malheureux retombe dans son +silence.] + +Je crois que ce fut à ce même bal, sans cependant en être sûre, que +madame Cardon, femme d'un banquier extrêmement riche, fit à l'Empereur +une réponse parfaite de tous points, car elle renferme à la fois un +esprit remarquable et une finesse de tact tout à fait rare dans une +pareille circonstance.--L'Empereur n'aimait pas qu'on eût un nom +indépendant de son patronage et de sa volonté; il me demanda le nom de +madame Cardon (qu'il avait rayé lui-même de la liste des femmes qui +recevaient avec moi l'Impératrice), et s'approchant d'elle il lui +demanda ou plutôt lui dit assez brusquement: + +--Vous êtes madame Cardon? + +--Oui, Sire. + +--N'êtes-vous pas très-riche? + +--Oui, Sire... j'ai huit enfants. + +L'Empereur s'arrêta. Il avait une autre parole amère qui allait suivre +la question de la fortune. La réponse de madame Cardon la retint sur +ses lèvres par sa noble dignité...; en général il n'insistait pas +lorsque la personne qu'il attaquait savait garder sa dignité d'homme +ou de femme. + +Le bal s'ouvrait ensuite. La première contredanse était dansée par +_moi_[101], les princesses et une femme de la ville, soit femme d'un +maire ou d'un conseiller de préfecture;--cette contredanse à huit +était la seule qu'on dansât d'abord au milieu de l'immense salle de +bal[102]. Les hommes étaient M. d'Abrantès, et cette fois le grand-duc +de Berg, le prince Jérôme et une personne de la ville dont j'ai oublié +le nom. J'étais _menée_ par le grand-duc de Berg; M. d'Abrantès était +avec la grande-duchesse, et les deux autres femmes étaient, l'une la +princesse Stéphanie et l'autre madame Lallemand, femme du major +Lallemand alors, qui depuis est devenu le général Lallemand, dont le +nom est si honorablement placé dans notre histoire. + +[Note 101: Je me place la première parce qu'à l'Hôtel-de-Ville, cela +était ainsi dans cette circonstance. Un jour ayant mis trop peu de +noms de la ville sur la grande liste, l'Empereur s'écria de fort +mauvaise humeur: «Mettez-moi des noms de la ville et pas de noms de la +Cour; je ne vais pas à l'Hôtel-de-Ville pour voir des gens que je vois +tous les jours.»] + +[Note 102: On sait que, dans les grandes fêtes, la cour devenait une +immense salle soutenue par de forts piliers. Cette salle est la grande +salle Saint-Jean, qui pouvait contenir au moins quatre mille +personnes. + +La fête donnée par M. de Rambuteau au moment du mariage du duc +d'Orléans fut admirable. J'en parlerai au temps actuel dans le +dernier volume.] + +Le cérémonial pour le départ de l'Empereur et de l'Impératrice était +le même que pour leur arrivée. + +J'ai raconté ce fait d'un bal à l'Hôtel-de-Ville pour montrer combien +mes obligations étaient étendues comme maîtresse de maison. M. +d'Abrantès était obligé de recevoir, comme gouverneur de la première +division militaire, tout ce qui passait d'un peu considérable de +l'armée par Paris; comme gouverneur de Paris, il devait nécessairement +recevoir tout ce qui tenait à la ville de Paris; comme premier +aide-de-camp de l'Empereur, il devait également recevoir tout ce qui +faisait partie de sa maison. J'étais dans la même obligation ayant une +place à la Cour et par ma position personnelle. De plus, comme +gouverneur de Paris, il nous fut ordonné par l'Empereur de recevoir +convenablement tout le corps diplomatique et de faire les honneurs de +la ville de Paris aux étrangers de distinction. + +Qu'on ajoute maintenant à ces obligations ma volonté d'avoir une +société agréable, mon goût personnellement décidé pour celle des +artistes distingués, et on aura l'idée de ce que pouvait être ma +maison dès que je fus maîtresse de l'organiser comme je l'entendais. + +Tout se disposait pour le départ de l'Empereur... M. d'Abrantès lui +demanda de nous faire l'honneur de venir chasser un cerf au +Raincy[103]. Il nous l'accorda cinq jours avant son départ; il y vint +avec Duroc et Caulaincourt. Ils vinrent déjeûner; on chassa pendant +deux heures, et l'Empereur revint à Paris. Il nous fit cette grâce +avec une bonté parfaite. Il vint au Raincy comme chez un ami... En +effet, il n'en avait pas un plus dévoué que le premier de tous ceux +qui s'étaient donnés à lui. M. d'Abrantès l'aimait comme il n'aima +rien en ce monde... lui dont l'âme était si passionnée. + +[Note 103: Nous venions de l'acquérir de M. Ouvrard quelques mois +avant.] + +Deux jours après cette course au Raincy, il y eut une grande +présentation à la Cour. C'était un ambassadeur persan. Il donna de +fort beaux présents à l'Empereur au nom de son maître: de très-belles +masses de perles fines; des cachemires magnifiques: l'Empereur en fit +une distribution dans laquelle je fus comprise pour un grand châle +rayé de quatre couleurs, jaune, rouge, bleu et blanc; j'en fis faire +une robe. On nous donna ces châles le jour où nous allâmes prendre +congé de l'Empereur à Saint-Cloud. J'étais de service auprès de madame +Mère, qui mena avec elle le cardinal Fesch. L'Empereur fut +parfaitement aimable dans les adieux qu'il fit à M. d'Abrantès, qui +était fort affecté de ne pas le suivre à l'armée. + +--Mon vieil ami, lui dit-il, tu me seras bien plus utile à Paris que +dans tout autre lieu. Il faut pour maintenir cette ville populeuse et +agitée un homme qui sache parler à la fois à la raison et au coeur de +ces gens-là . Le peuple de Paris est bon. Il ne s'agit que de le savoir +prendre. _Je te le confie._ + +Ces mots firent une telle impression sur M. d'Abrantès qu'il fut un +moment sans pouvoir répondre... Il fit depuis graver cette parole avec +la date sur un cachet de cornaline qu'il portait toujours à sa montre; +il l'avait encore à son départ pour l'Illyrie... + +--N'oubliez pas tout ce que vous m'avez promis, madame Junot, me dit +l'Empereur en me disant adieu. + +L'Impératrice ouvrit de grands yeux. L'Empereur s'en aperçut et fronça +d'abord le sourcil. Moi, j'avais envie de rire, car je songeais à la +mystification de la Malmaison[104]. Napoléon reprit son sourire de +bonne humeur et répéta: + +[Note 104: Scène rapportée dans le cinquième volume de mes Mémoires, +1re édition.] + +--N'oubliez pas vos promesses, madame Junot... Ne sois pas jalouse, +Joséphine; il n'est question que d'affaires de salon... et il alla lui +tirer l'oreille. + +Il partit le lendemain au point du jour pour la campagne d'Iéna. Avant +son départ, il avait _ordonné_ à tous les ministres de _recevoir_ et +de donner des fêtes. Il voulait que la nouvelle d'une victoire arrivât +le lendemain d'un bal, pour qu'on pût dire que la bataille avait été +livrée entre deux fêtes... + +L'Impératrice avait aussi ses instructions; il y avait cercle, il y +avait réception du corps diplomatique, et tous les matins on allait +lui faire sa cour. C'est ici le lieu de parler des femmes de la Cour +dans ce qu'elles offraient de ressources pour ce qu'on appelle _le +monde_. Comme elles formaient d'ailleurs le fonds sociable de Paris, +en parlant d'elles, je parlerai des femmes qui venaient chez moi, et +formaient ma société plus ou moins intime. + +Les deux premières en dignité, madame de Lavalette et madame de La +Rochefoucauld étaient en partie nulles pour l'effet que voulait +produire l'Empereur et le résultat qu'il voulait amener. Madame de +Lavalette était belle, très-bonne, ayant un esprit doux comme son +visage et sa voix, mais sans aucune fortune, et puis par elle-même +aussi nulle qu'il était possible d'en trouver; pensionnaire enfin; et +à trente ans, c'est trop tard. + +Madame de La Rochefoucauld était fort spirituelle. Elle aurait tenu +une excellente maison, j'en suis sûre; mais elle n'avait aucune +fortune, excepté sa charge de dame d'honneur. Aussi n'était-elle +maîtresse de maison que lorsqu'elle faisait les honneurs de la table +des différentes personnes de service, soit au château, soit à +Saint-Cloud, ou Compiègne, ou Fontainebleau. + +La duchesse de Montebello, belle personne, ayant dans le monde une +attitude aussi convenable que nulle autre à la Cour, femme d'un des +hommes les plus renommés, non-seulement en France mais en Europe, +pouvait par sa fortune et sa position avoir une maison agréable; mais +le monde ne lui plaisait pas, et pourtant le monde l'aimait. Elle +vivait dans sa maison, retirée, solitaire, ne voyant que quelques +amis, et fort indifférente aux plaisirs bruyants, qu'elle fuyait, à +moins que son service ne la forçât à les partager. + +Madame de Thalouet avait une belle fortune; et de plus elle était une +des dames du palais rétribuées. Elle aimait le monde. Elle était même +plus jeune que son âge dans sa toilette. Ses yeux noirs et actifs +disaient beaucoup de choses... Mais en tout j'aimais bien mieux sa +fille qu'elle[105]. Madame de Thalouet était une de ces hauteurs +_d'argent_ que j'ai toujours eues en aversion. + +[Note 105: Madame la comtesse de Lagrange, mère de madame la duchesse +d'Istrie.] + +Madame Marescot était bonne, essentielle même, et fort estimée dans le +monde et par ses amis; mais ayant, comme alors les trois quarts et +demi de Paris, une maison tout intérieure où l'on voyait une fois par +an une présentation. + +Madame la duchesse de Rovigo était belle; elle était parente de +l'Impératrice, et dans une position qu'elle aurait pu rendre, si elle +l'avait bien comprise, une des plus belles de l'Empire après celle de +la souveraine; mais il n'en fut pas ainsi, et des raisonnements aussi +faux qu'insensés lui firent prendre à gauche tandis qu'elle eût réussi +avec triomphe d'une autre manière.--Elle était dame du palais, parente +de Joséphine, femme de ministre, belle personne, bien née, riche; et +tout cela ne fit pas d'elle une femme au-dessus de toutes les +autres.--Elle aimait peu la causerie, mais en revanche beaucoup le bal +et les joies de ce monde, pour lesquelles, au reste, elle était bien +faite, car elle était bien belle. + +Madame de Chevreuse eût été, dans les dames du palais, celle qui +pouvait le mieux opérer cette fusion des deux partis que désirait +l'Empereur et qu'il me recommandait toujours avec tant d'instances... +Sa fortune immense, sa position, la maison déjà ouverte de sa +belle-mère, l'autorité absolue qu'elle exerçait sur cette belle-mère +qui l'adorait et sur la nombreuse société de l'hôtel de Luynes, tout +lui donnait le pouvoir de faire ce miracle de fusion; et si l'on y +ajoute son esprit si fin, si vif, son noble caractère, on peut avoir +la certitude qu'elle aurait réussi. Mais pour cela il aurait avant +tout fallu ce qui lui manquait, de la volonté _de faire_,--tandis +qu'elle n'en avait qu'une, celle de tout détruire. Je parlerai plus +tard de sa conduite à la Cour impériale, qu'il m'est impossible de +blâmer, parce qu'on eut tort de vouloir la contraindre. Seulement je +dirai que la forme fut trop acerbe; mais elle avait raison pour le +fond. + +Une femme charmante dans les dames du palais était madame de Rémusat; +son caractère, son esprit, tout en elle attachait. Elle était +distinguée en tout. Longtemps à la Cour impériale, auprès de +l'impératrice Joséphine surtout et dans sa grande confiance, elle +aurait pu écrire des Mémoires qui eussent été des chefs-d'oeuvre +précieux, rédigés par une plume comme la sienne. Très-avant dans la +confiance de Joséphine, elle sut par son bon esprit lui faire prendre +souvent une bonne détermination au lieu d'une fausse décision dans +des choses de la plus haute importance. Sa figure, sans être belle, +était agréable. On sentait qu'elle pouvait plaire, et beaucoup. + +Elle a fait un ouvrage d'une haute portée, qu'a publié son fils. Cet +ouvrage, qu'on croirait d'abord être la répétition de ce qu'avait +écrit en cinquante volumes madame de Genlis, n'est la redite d'aucune +autre pensée; c'est celle de madame de Rémusat, c'est sa création que +cet ouvrage, et une création tout admirable. On trouve dans ce livre, +au reste, tout ce qui était en elle. + +J'aimais beaucoup madame de Rémusat[106]. + +[Note 106: Elle me le rendait aussi. Que de fois nous avons raisonné +de confiance sur cette société qu'on voulait _refaire_ sans qu'une +volonté uniforme secondât la volonté première!] + +Elle recevait quelques personnes chez elle: ce n'était pas une maison +ouverte et bruyante; mais il y avait toujours quelques amis, des +hommes de lettres, des hommes du monde aimant la causerie ou ayant de +la bonté, et alors différant de la sottise qui bavarde toujours, +laissant parler les gens d'esprit. + +Madame de Nansouty, soeur de madame de Rémusat[107], et que je place +ici parce que comme femme du premier écuyer de l'Impératrice elle +faisait partie de sa maison, était encore une personne parfaitement +aimable et généralement aimée. Bonne et pourtant spirituelle comme la +femme la plus spirituelle de cette époque de madame du Deffant et de +madame Geoffrin, où il y en avait un bon nombre, jamais elle n'a dit +un mot qui coûtât une larme; et pourtant elle est bien amusante quand +elle se moque de quelqu'un, mais jamais méchante!... C'est que son +esprit _a du coeur_. + +[Note 107: Elles étaient toutes deux mesdemoiselles de Vergennes, +nièces du ministre.] + +Elle chantait avec un grand talent, et une simplicité digne de ce même +talent. + +Madame de Montmorency était dame du palais de l'Impératrice, et dans +la position de madame de Chevreuse pour arriver à cette fusion des +partis. Elle était alors ce qu'elle est encore: une femme du monde +très-aimable, connaissant ce même monde comme la patrie où elle a +passé sa vie, et se riant de ses orages comme de ses joies. Ne croyant +à rien de bon, et faisant continuellement du bien, elle a bien +travaillé, je crois, à cette fusion, parce qu'elle a toujours témoigné +de la reconnaissance à l'Empereur pour les biens non vendus qu'il lui +a rendus. Madame de Montmorency avait bien une maison où elle +recevait; mais ce n'était pas recevoir comme l'entendait l'Empereur. +Cependant sa famille n'y mettait aucun obstacle, car M. de Breteuil +venait fort souvent chez moi, et madame de Matignon[108] avait trop +l'usage des Cours pour mettre une entrave à ce qui pouvait rendre un +ancien éclat à la famille des Montmorency. Elle était bien +spirituelle, madame de Matignon; elle était, comme sa fille, bien +amusante et bien aimable. + +[Note 108: Je revenais un jour de faire une visite dans une maison où +était madame de Matignon, peu de temps après son retour d'émigration. +Je le dis à dîner chez moi le même soir. «A-t-elle toujours son +éclatante fraîcheur?» me demanda mon oncle. Je demeurai stupéfaite; +mais bien plus encore lorsque mon oncle ajouta: «Ah! dans le fait, +_elle n'est pas tout-à -fait_ si fraîche que madame de Simiane!...» + +Je venais de voir ces deux dames chez madame de Bouillé la mère et +chez madame de Contades, et toutes deux m'avaient semblé des statues +de cire jaune! + +Madame de Matignon était la plus naturelle personne du monde et fort +amusante, mais emportant le morceau lorsqu'elle mordait sur +quelqu'un.] + +Madame de Bouillé, également dame du palais, l'était aussi, à ce qu'on +prétend. Je ne le puis affirmer. Elle était blanche, blonde et belle: +voilà ce qu'on voyait parfaitement, et tout ce que j'en sais. + +Madame de Mortemart[109], dame du palais comme sa belle-soeur, était +une charmante personne, douce, polie et généralement aimée, +non-seulement au palais, mais parmi les autres maisons des +princesses, qui ordinairement étaient en hostilité avec la maison de +l'Impératrice, je ne sais pourquoi, ni elles non plus, je pense. + +[Note 109: Soeur du baron de Montmorency.] + +Madame Duchâtel était, de toutes les dames du palais, celle qui avait +le plus le goût du beau monde, excepté deux ou trois parmi celles que +je viens de nommer, et à laquelle ce goût seyait admirablement: belle, +élégante de tournure et de langage, spirituelle, parfaitement +distinguée, madame Duchâtel était une de ces personnes rares à +l'époque où elle entra dans le monde et que j'aurais voulu plus +nombreuses; elle joignait à tous ces avantages que je viens de +raconter des talents remarquables, chantant bien, jouant d'une force +distinguée de la harpe. Elle était enfin une véritable femme de Cour +et du monde comme de l'intimité. Je la voyais souvent, et toujours +avec un nouveau plaisir. + +Il y eut quelque temps parmi les dames du palais une femme que +j'entrevis à peine parce qu'elle y demeura seulement pendant le temps +de mon séjour à Lisbonne, lors de l'ambassade de M. d'Abrantès: c'est +madame de Vaudé. Elle a pris depuis une haine absurde contre +l'Empereur. Cela fut jusqu'à en faire une _Clorinde_; excepté qu'elle +voulait non pas le combattre, mais l'assassiner!... Conçoit-on une +telle aberration!... Ce qui prouve l'état de folie, c'est qu'elle +alla trouver M. de Polignac pour lui proposer ce moyen honnête d'en +finir; M. de Polignac la prit pour ce qu'elle est, et la renvoya en +riant. C'est pitoyable. Je n'en parlerai pas davantage, n'ayant rien à +en dire, car je ne l'ai pas connue personnellement. Ce que je sais, +c'est que Napoléon l'avait nommée dame du palais, croyant qu'elle +savait les bonnes manières aussi bien que madame de Montmorency. + +Madame de Vaux, qui fut nommée dame du palais par une raison +personnelle que j'ai entendu raconter, mais que j'ai oubliée, n'avait +aucune fortune, ni une position _marquée_ dans le monde d'alors, ni +dans le précédent; c'était, du reste, une personne d'esprit et de +politesse. + +Il y avait ensuite madame de Luçay. Madame de Luçay était d'une grande +recherche dans sa politesse du monde; et tellement qu'un jour elle me +chercha querelle bien injustement sur une quintessence de manière qui +eût été une chose incivile, si je m'y fusse conformée. Mais, à part +cela, madame de Luçay, qui à cette époque avait une bien plus grande +fortune que maintenant, possédait la belle terre de Saint-Gratien, à +présent morcelée par la bande noire, et sur laquelle est construit en +partie ce qu'on appelle les eaux d'Enghien. Elle recevait dans sa +maison de Paris, et M. de Luçay et elle faisaient les honneurs de ces +deux habitations avec beaucoup de bienveillance. Sans avoir un esprit +transcendant, madame de Luçay avait de l'amabilité, qui aurait pu être +de la grâce, si la _manière_ exagérée dont elle accompagnait la +moindre de ses paroles et même un simple bonjour n'avait détruit le +commencement du charme. Je la voyais assez souvent, ainsi que M. de +Luçay. + +Sa fille, Lucie de Luçay, qui fut depuis madame Philippe de Ségur, +fut, par une faveur spéciale, nommée dame du palais, sans être tenue +d'en remplir les fonctions, parce qu'à son mariage c'était une jolie +jeune fille aux yeux de velours noirs, à la taille svelte quoique +petite. Sa voix était désagréable, mais son ensemble était celui d'une +jolie femme; elle était spirituelle, mais dans le goût de sa mère, +précieuse et maniérée. + +Madame Octave de Ségur, dame du palais comme sa belle-soeur, était +jolie femme, ainsi que je l'ai dit dans le _Salon de madame de +Bassano_, où j'ai parlé d'elle assez longuement pour la faire +connaître. Je la voyais, mais moins souvent que plusieurs autres. +Elle-même n'aimait pas alors la société des femmes. Je ne sais si elle +a changé. + +Madame Auguste de Colbert, également dame du palais, était une des +personnes les plus excellentes du château; douce, égale dans son +humeur, polie comme il fallait l'être, ni plus, ni moins; elle avait +une réputation parfaite et avec un grand mérite pour cela, car elle +avait un mari qui, tout en étant le meilleur garçon du monde, était le +plus mauvais des maris; non pas qu'il rendît sa femme matériellement +malheureuse, mais il continuait sa vie de jeune homme: et Dieu sait ce +qu'elle était, sa vie de jeune homme! Il était de nos amis fort +intimes, et pour ma part je l'aimais comme un frère. J'ai voulu +souvent le rappeler à une vie plus réglée, mais la chose était +impossible: «C'est une seconde nature en moi,» me disait-il, lorsque +je lui faisais une remontrance sur la nécessité de mieux régler son +temps. Il estimait profondément sa femme, et son bon coeur lui a +souvent fait regretter de n'être pas mieux pour elle. Aussi lorsque, +dans les derniers temps de sa brillante vie militaire, il était à +Paris, déjeûnant un peu plus qu'il ne fallait chez Tortoni, ou bien +chez Véry, au lieu d'aller chez sa femme, il allait chez madame R..., +chez madame H..., chez la duchesse de R..., enfin chez une de ses +amies qu'il savait indulgente, et puis qui n'avait aucun droit sur +lui... Il craignait le regard sévère de son beau-père, le comte de +Canclaux, brave homme, intègre, plein d'honneur, et devant qui celui +d'Auguste Colbert n'avait certes pas à rougir, mais qui imposait à son +étourderie peut-être un peu trop prolongée. + +Un jour Auguste Colbert dînait chez moi. Nous étions peu de monde. Il +n'y avait que M. Alexandre de Girardin, monseigneur le cardinal Maury, +M. de Narbonne, M. et madame de Braamcamp[110] et M. et madame de +Rambuteau[111]. Madame de Rambuteau venait de se marier à un homme +aimé et estimé de nous tous, et ce mariage faisait la joie de son +excellent père. Comme j'étais de la famille, ce dîner était un peu +pour témoigner aussi ma joie de cet événement. Auguste Colbert +arrivait de la Silésie et était à Paris de la veille au soir. Comme il +avait une grande amitié pour moi, il était venu me demander à dîner et +une place dans ma loge à l'Opéra pour voir _la Vestale_, qui faisait +fureur, et qui ferait toujours bien plaisir si les administrateurs de +l'Opéra voulaient nous donner autre chose que des nouveautés qu'il +nous faut écouter et applaudir sous peine d'être anathématisés, et +cela _parce que ce sont des nouveautés_. + +[Note 110: Madame de Braamcamp est fille de M. le comte Louis de +Narbonne; elle a été élevée par Mesdames, tantes de Louis XVI: on le +voit à ses excellentes manières, son ton parfait. La nature lui a +donné de plus un coeur d'or, et tout cela dans une charmante +enveloppe; je l'aime tendrement.] + +[Note 111: Madame la comtesse de Rambuteau, Adélaïde de Narbonne, est +également fille de M. le comte Louis de Narbonne.] + +Mais comme je menais mes amis avec moi le soir à l'Opéra, je ne pus +prendre Auguste. Et comme je ne me gênais pas avec lui, je le lui dis: + +--Eh bien! tant mieux, me répondit-il, je vais faire chercher mon +uniforme et j'irai, au lieu de m'amuser, dire bonjour à ce ministre de +*****, quoique je ne l'aime guère, et, en attendant, nous disputerons +l'abbé Maury et moi, aidé de M. de C... + +Ce point une fois réglé, nous dînons; et nous dînons fort +raisonnablement, comme on peut le faire d'ailleurs chez une femme qui +ne boit que de l'eau en l'absence du maître... Nous sortons de table, +et je ne m'aperçois de rien... Pendant le dîner, Auguste avait été +placé auprès du cardinal, avec lequel il avait engagé une conversation +sur les Prussiens, que le cardinal avait en horreur, et qu'Auguste +défendait, non pas qu'il les aimât, tout au contraire, mais il voulait +contredire le cardinal, qu'il appelait _son camarade_[112]. Au moment +où nous partîmes, le cardinal me dit: + +--Savez-vous, madame la duchesse, qu'il fait rudement froid!... +Permettez-vous que j'ordonne en votre nom qu'on nous fasse un bol de +punch? + +--Martin, vous prendrez le meilleur rhum de la Jamaïque que vous +aurez; ou plutôt écoutez: demandez au sommelier de vous donner de +celui de la réserve du duc, et puis vous ferez votre punch avec les +dernières oranges venues de Lisbonne... Monseigneur, faites redoubler +le feu et augmenter les lumières et tenez portes closes. Ce, Dieu +aidant, vous pouvez vous trouver assez bien entre ces deux messieurs +pour que je vous y retrouve en sortant de l'Opéra. + +[Note 112: On sait que le cardinal Maury était fort libre dans son +maintien et ses propos.] + +Le cardinal voulut me prendre la main pour la baiser; mais j'avisai la +sienne toute noire de tabac d'Espagne, et craignant pour mes gants +blancs, je me sauvai en criant: Adieu, monseigneur! adieu!.. à +revoir!... que Votre Éminence se croie chez elle, et en use comme il +lui plaira. + +Je laissai donc chez moi le cardinal, le général Auguste C. et M. de +C......l, ami fort habitué de la maison. Lorsque je rentrai le soir, +il était près de minuit, parce que le ballet de _la Vestale_ avait été +plus long qu'à l'ordinaire. Je trouvai mon salon désert. + +Le lendemain matin, il n'était pas dix heures que le maréchal Duroc +arrive tout ébouriffé chez moi, et me gronde très-vertement au nom de +l'Empereur, et même au sien. + +Comme il ne me disait pas pourquoi, je commençais à m'impatienter. Si +_le Barbier de Séville_ avait été dans toutes les bouches comme dans +toutes les mémoires dans ce temps-là , je lui aurais chanté: + + Io sono docile, sono obediente, + Ma se mi toccano... una vipera saro, etc. + +mais comme on ne le savait pas, je me contentai de me fâcher à mon +tour, et de demander à qui ils en avaient, l'Empereur tout le premier? + +--Vous avez donné à dîner à Auguste Colbert? + +--Oui certes!... J'étais si contente de le recevoir, ce bon et +excellent ami... + +--Et c'est pour cela que vous l'avez fait boire à la joie du retour. + +--Hein! qu'est-ce que vous dites?--Je crus que Duroc était fou. + +--Et l'inviter à dîner en uniforme encore, pour le laisser après faire +toutes les extravagances qu'il a faites... + +--Ah ça, mon cher maréchal, jouons-nous ici un proverbe? Donnez-moi +alors le mot, pour que je puisse remplir mon rôle. + +En me voyant si étonnée et même fâchée, Duroc me raconta que la veille +le pauvre Auguste était entré dans les salons du Cercle[113], et là , +qu'il avait appelé Mourad-bey[114] et tous les Mamelouks, en les +défiant. Il était beau à exciter l'admiration, me dit Duroc, dans +cette attitude toute martiale, et sa belle figure[115] animée par la +bravoure et la colère, car il se croyait en Égypte devant les Arabes; +et cette belle campagne s'est terminée par le décollement de +Mourad-bey, ce qui eut lieu en effet sous la forme d'un énorme lustre +suspendu au milieu du salon et qu'Auguste fit tomber d'un revers de +son sabre qu'il avait tiré... On l'a emporté malgré lui, et il criait: + +[Note 113: Où était Frascati; ce qui est abattu maintenant.] + +[Note 114: Le général Auguste Colbert a été en Égypte, ainsi que ses +deux frères Alphonse et Édouard. C'est une brave et digne famille. On +connaît la bravoure d'Édouard et d'Alphonse; qu'on voie ensuite leur +vie privée et d'homme social: elle est admirable comme pères de +famille et comme hommes du monde.] + +[Note 115: Il ressemblait à l'Antinoüs.] + +--Qu'on me rapporte chez la duchesse d'Abrantès! Je veux prouver à ce +coquin de cardinal que nous avons des sabres qui sont aussi bons que +ces méchants damas turcs!... Qu'est-ce qu'il en sait, d'ailleurs?... + +--Pour Dieu! ajouta Duroc, que lui avez-vous donc fait boire pour +qu'il ait été ainsi? Il était comme fou. + +Je sonnai et fis venir mon officier, qui raconta que le cardinal avait +voulu faire le punch _lui-même_, et qu'il l'avait fait presque sans +thé et sans eau, et qu'il n'y avait mis que du rhum et des oranges +avec beaucoup de sucre... «Il était demeuré ainsi jusqu'à dix heures +avec le général _disputant_, me dit Martin; mais, comme je le +connaissais, je compris que ce n'était qu'une discussion.» Il faisait +un froid des plus rigoureux: ils étaient devant un grand feu, avaient +beaucoup parlé et conséquemment avaient laissé leur raison dans le bol +de punch. M. de C......, qui, seul, pouvait les avertir, s'était +ennuyé de cette sorte de petite orgie cardinalesse et s'en était allé. +Mais ce que nous apprîmes, Duroc et moi, dans l'explication, nous +donna bien de la gaieté. Lorsqu'il fut question de s'en aller, le +général n'avait pas de voiture; comptant aller à l'Opéra avec moi, il +avait donné l'ordre à son cabriolet d'aller l'y attendre. Il avait +bien recommandé à celui de mes gens qu'il avait envoyé chez lui, dans +le Marais, de dire à son cabriolet de venir chez moi; mais l'ordre, +étant verbal, ne fut pas bien exécuté ou bien compris, et il n'avait +pas de voiture. + +Le cardinal avait la sienne. + +--Je vous conduirai, mon ami; où allez-vous? demanda-t-il à son +antagoniste. + +--Mais, dit Auguste, dont les idées n'étaient pas bien claires..., je +vais... et pardieu chez le major-général... prince vice-connétable, +prince de Neuchâtel!... + +Et les voilà en route pour l'hôtel du prince Berthier. Ce n'était pas +jour de réception; Berthier n'y était pas. + +--Eh bien! chez le ministre de la Guerre! Qu'on juge de l'heure pour +faire des visites en grande tenue...: il était onze heures! Enfin, en +passant dans la rue Richelieu pour venir dans le faubourg +Saint-Germain, il aperçut Frascati et voulut monter; il pria donc le +cardinal de s'arrêter un moment, et ce fut le cardinal, dans sa belle +soutane rouge, qui conduisit Auguste au salon, qui alors était le +cercle par excellence. Il l'aurait mené autre part s'il le lui eût +demandé. + +Le résultat de cela fut que le pauvre Auguste reçut l'ordre de +repartir le lendemain pour la Silésie, où était sa division de +cavalerie, et que je reçus une mercuriale de l'Empereur, malgré ce que +Duroc lui dit; mais je me défendis, et d'autant mieux que je n'avais +nul autre tort que celui d'avoir laissé une seule fois en ma vie +quelqu'un commander dans ma maison en mon absence. Et comment se +méfier d'un cardinal? Alors ce fut à son tour. L'Empereur le chapitra +comme un sous-lieutenant; mais le cardinal n'en fit que rire et +répondit à l'Empereur que la manière dont Auguste Colbert le servait +le dispensait de savoir être doucereux comme un homme qui ne quitte +jamais le coin de son feu en hiver, jamais le bosquet le plus frais de +son parc en été, et il nomma M. P.... + +--Eh bien! dit l'Empereur, voilà ce qui s'oppose à ce que j'aie jamais +une cour polie et courtoise!... Comment le cardinal Maury!... lui! un +abbé du côté droit de l'Assemblée!... moi qui le croyais un de ces +abbés de cour comme ceux qu'on nous met sur la scène. + +Si l'Empereur m'en avait parlé, je lui aurais dit ce que j'en savais +et ce qui m'a empêchée de le trouver aussi étonnant qu'il a paru +l'être en arrivant à Paris. Il avait du talent, de grandes qualités, +mais comme homme du monde il était fort nul, et même embarrassant, car +sa dignité dans l'Église imposait des devoirs envers lui auxquels les +femmes elles-mêmes sont soumises. + +L'Empereur fut soucieux de cette petite aventure pendant plusieurs +semaines; il ne me voyait jamais sans me menacer du doigt... mais, +comme je n'avais aucun tort, je ne craignais pas, car il était d'une +extrême justice. + +Lorsque le cardinal Maury fut bien convaincu que l'ancien ordre de +choses ne pouvait revenir en France, et que l'Empereur était appelé au +pouvoir par la France presque entière, il lui écrivit pour se mettre à +sa disposition. Sa lettre était habilement faite, excepté quelques +mots... L'Empereur le rappela, et lui donna aussitôt la charge de +premier aumônier du prince Jérôme, depuis roi de Westphalie... + +L'Empereur avait pris du cardinal Maury une opinion très-élevée, et, +après tout, il avait raison. L'écorce en était rude; mais on trouvait +sous cette écorce une plus douce et meilleure nature qu'on ne le +pouvait présumer. Quant à son talent oratoire, il est assez connu pour +que je ne sois pas obligée d'en parler ici.--Sa vie eut un étrange +commencement. + +Il était d'une naissance assez obscure; mais, je ne sais comment, il +fit de bonnes études. Ces études devinrent même assez fortes pour lui +donner l'espoir d'arriver à TOUT. Alors, comme à présent, Paris était +le lieu par excellence, _le Potose_, _l'Eldorado_... Le jeune Maury se +mit en marche un matin avec quelques écus dans le gousset, un paquet +assez léger sur le dos, et beaucoup d'espoir dans le coeur. + +Il cheminait gaiement vers Paris, et chantait des cantiques avec une +voix[116] dont la vigueur attestait des poumons pleins de cette vie +qui est alimentée par un sang jeune et actif, lorsqu'à une halte qu'il +fit pour ouvrir son bissac et donner une atteinte à ce qu'il +contenait, il fut rejoint par un jeune homme de son âge à peu près, +mais pâle et débile, faible et languissant, autant qu'il était, lui, +robuste et fleuri... Ils firent connaissance et reprirent ensemble le +même chemin... Ils se demandèrent où ils allaient? Tous deux à Paris. +Ce qu'ils y allaient chercher? fortune!--et tous deux dirent ce mot +avec une expression qui affirmait leur volonté. + +[Note 116: Sa voix faisait tressaillir la première fois qu'on +l'entendait; elle effrayait dans la colère. Il était très-violent et +très-courageux.] + +--Elle court bien, dit Maury; mais j'ai de bonnes jambes, et je +l'attraperai. + +--Je cours mal, dit l'autre; mais avec de la persévérance on arrive au +but, quelque loin qu'il soit. + +Et les joues pâles du jeune homme se colorèrent d'un rouge vif. + +--Bien cela! dit Maury... vous êtes un brave jeune homme. Vous irez +loin... L'homme qui veut est si puissant! + +Ces deux jeunes gens, se lièrent d'une profonde amitié pendant ce +voyage entrepris, sur la foi d'une illusion de vingt ans, pour aller +chercher la fortune loin de la terre de famille, loin de l'appui +paternel. + +Arrivés à Paris, ils louèrent en commun une petite chambre au +quatrième étage, dans la rue Serpente, et puis dans celle de la +Huchette; là , ils travaillèrent tous deux pour le but qu'ils se +proposaient d'atteindre: l'un faisait des sermons, c'était Maury,--il +était abbé; l'autre apprenait à tuer et à sauver des malades,--il +était médecin. + +--Si je pouvais obtenir, par un protecteur, de faire l'oraison funèbre +de la première princesse ou du premier prince qui mourra! disait +Maury. + +--Si je pouvais disséquer et embaumer son corps, disait l'autre. + +Et voilà que pour leur rendre service, le ciel appelle à lui madame +Sophie, l'une des filles de Louis XV! Les protecteurs de ce temps-là +étaient un peu plus consciencieux qu'aujourd'hui. Ils avaient +promis, ils tinrent parole. L'abbé Maury fit tant bien que mal +l'oraison funèbre de madame Sophie, et l'élève médecin s'en tira +très-adroitement... Et savez-vous quel était ce médecin? C'était +Portal! + +Portal a longtemps passé pour un médecin à l'eau rose, parce qu'il +n'était appelé qu'auprès des grandes dames seulement malades de +vapeurs. Mais il avait du talent, et, de plus, beaucoup de cet esprit +gracieux qu'on a perdu, mais qu'on cherche encore avec une +obstination d'instinct qui prouverait à elle seule combien il est +nécessaire au bien-être de la vie. + +Portal et le cardinal conservèrent leur amitié toujours intacte, au +milieu des troubles qui en brisèrent tant d'autres; ils dînaient +ensemble chez moi, assez souvent, lorsque la déplorable santé de +Portal le lui permettait. En l'absence de Corvisart et de Desgenettes, +mes deux médecins, c'était Portal qui me donnait des soins. + +Portal avait imaginé un plaisant moyen de se faire connaître lorsque +son nom n'était pas encore ce qu'il est devenu: dans les premières +années de sa profession de médecin, un domestique arrivait en courant +à la porte d'un grand hôtel de la rue Saint-Dominique ou de la rue de +l'Université; il frappait trois ou quatre coups violemment: + +--M. Portal, le médecin, est ici, n'est-ce pas?... voulez-vous lui +faire dire qu'on le demande?--On répondait qu'on ne le connaissait +pas. + +--Comment, vous ne connaissez pas M. Portal, le premier médecin de +Paris?... ah! mon Dieu, que va dire monsieur le Duc, qui n'a confiance +qu'en lui?... + +Et le domestique s'en allait en courant comme il était venu, pour +aller frapper à une autre porte, avant que le suisse, qu'il avait +réveillé à deux heures du matin, eût le temps de lui demander le nom +de ce duc, qui ne pouvait être soigné que par un médecin qu'on ne +connaissait pas. + +Le lendemain, on demandait quelle était la cause du tumulte de la +nuit; le suisse racontait l'aventure, et, à la première maladie, les +gens qui ne tenaient pas à leur médecin disaient: + +--Mais si nous envoyions chercher ce M. Portal, qui est si en vogue? + +Quand on demandait à Portal si cela était vrai, il riait et ne +répondait rien. + +Dès que le cardinal Maury fut rentré en France, il alla voir ses +anciennes connaissances. Hélas! le cercle en était cruellement +resserré! La mort, le malheur, tout avait contribué à détruire cet +édifice de la société de France, son plus grand charme, à cette +France, qu'on venait voir pour cette seule société quelquefois... Il +fut voir madame de Simiane, madame de Lostanges, madame de Poix, si +spirituelle et si charmante à la fois; madame de Beauvau, sa +belle-mère, le type le plus parfait de l'amabilité française...; la +marquise de Coigny, qui était encore agréable et rappelait combien +elle l'avait été; madame de Vauborel, qui l'était un peu moins; +plusieurs femmes, comme madame de Fausse-Landry et quelques autres, +dont la conversation donnait un grand charme à une simple visite; +madame Lebrun, qui avait vu tant de personnages différents et d'un si +haut intérêt... Le cardinal retrouva bien une foule de ces personnes, +mais avec un grand changement.--Au reste, madame de Beauvau, lorsqu'il +fut la voir, lui dit un mot qui lui fit voir que le changement n'était +pas d'un seul côté. + +--Ah! madame, s'écria le cardinal... Comment! vous avez été assez +bonne pour conserver mon portrait[117]! + +[Note 117: Une très-belle gravure représentant l'abbé Maury répondant +à Mirabeau, qui l'attaquait à faux sur les libertés de l'Église +gallicane.] + +--Oui, certainement, répondit la princesse avec cette politesse qui +jamais ne la quittait, mais cependant avec une froideur que le +cardinal dut comprendre... Mais je n'ai pas le bon exemplaire, le +meilleur aujourd'hui est _celui avant la lettre_. + +Le cardinal affectionnait particulièrement ma maison, et j'avoue qu'à +part quelques défauts, qu'il eût été à désirer sans doute qu'il n'eût +pas, c'était un homme d'une haute supériorité, mais seulement comme +homme littéraire et orateur.--Il avait ensuite des formes extérieures +vraiment repoussantes; son physique même avait une apparence de +vulgarité au premier coup d'oeil, qui donnait une sorte d'éloignement +pour lui, surtout aux femmes, qui aiment tout ce qui est élégant et +gracieux. Sa voix retentissante causait comme une secousse qui faisait +vibrer les carreaux. Rarement cette voix proférait un compliment: +aussi disait-on que j'avais ensorcelé le cardinal, car il ne cessait +de m'en faire. + +Pendant sept ans je l'ai vu tous les jours, excepté à ceux du cercle +et des réceptions chez les princesses, et même, ces jours-là , il +venait chez moi avant de retourner à l'archevêché, si j'avais été +malade et qu'il ne m'eût pas vue au cercle. Aussitôt qu'il arrivait, +un valet de chambre apportait un plateau qu'il déposait dans la pièce +voisine, sur lequel était un verre, une carafe et un sucrier: le +cardinal le voulait ainsi; cela l'ennuyait d'aller sonner à chaque +instant; c'est qu'à chaque instant il buvait un verre d'eau sucrée. Je +l'ai vu quelquefois vider trois grandes carafes de cristal dans la +soirée, c'est-à -dire de sept à onze heures. + +L'Empereur ne l'aimait pas, mais il s'en servait, parce qu'il le +croyait dévoué, et en effet il l'était. + +Le cardinal Maury était un homme supérieur, mais son beau talent ne +fut pas le fruit de la Révolution; il n'est pas un homme de cette +époque, quoiqu'il y ait marqué: la Révolution développa seulement de +grandes qualités, qu'on avait jusqu'alors ignorées en lui. C'est ainsi +qu'il fit voir le courage le plus remarquable devant la mort[118], lui +dont l'état était la paix et la vie tranquille; quels que fussent les +périls de sa position, comme le cardinal de Retz, il fut toujours à +leur hauteur. Son esprit, lumineux et lucide, était à la fois ferme, +vif et sage. La rapidité de son coup d'oeil intellectuel, jeté sur une +affaire, quelque compliquée qu'elle fût, y répandait bientôt la +clarté... Peut-être son écorce était-elle épaisse et rude, mais non +pas assez cependant pour que dans la conversation la plus ordinaire il +ne jaillît de cet esprit, en apparence si acerbe, des mots, des +anecdotes piquantes... Il contait bien, mais à sa manière, et son +coloris ne serait peut-être pas bon à donner aux tableaux qu'on +peindrait d'après lui; cependant sa conversation était d'un haut +intérêt lorsqu'on savait la diriger, quoiqu'il n'eût rien de léger +dans l'esprit. C'est l'homme de son époque[119] qui écrivait avec le +plus de pureté et qui se connût le mieux en style. Quant à son +caractère politique et privé, c'est autre chose... Le premier était +incorruptible à l'appât des richesses, quoiqu'il fût fort avare; mais +il avait de l'intégrité, et s'il faiblissait devant une séduction, +c'était celle que lui offrait l'ambition satisfaite. Ayant peu de +besoins pour lui-même, car il était négligé jusqu'au cynisme, l'argent +n'ébranla jamais sa probité, qui ensuite était naturelle chez lui. + +[Note 118: On sait qu'un jour, allant à l'Assemblée, il fut entouré +par une foule de peuple qui voulait le mettre _à la lanterne_: +«Imbéciles, leur cria-t-il, en verrez-vous plus clair?» On se mit à +rire, et il fut sauvé. Une autre fois, il fut cerné par deux ou trois +cents de ces Marseillais, qui étaient ici en 1791 déjà , et qui +voulurent aussi le pendre. «Attends, chien d'abbé, lui dit un des plus +déterminés, je vais t'envoyer dire la messe aux enfers.--Prends garde +que je ne t'y envoie avant moi pour la servir; et voilà mes burettes, +s'écria l'abbé en marchant sur lui avec deux pistolets qu'il venait de +sortit de sa poche, car il marchait toujours armé.] + +[Note 119: En parlant de son temps, je le prends à l'Assemblée +constituante.] + +Quant à sa moralité comme homme privé et comme prélat, elle était, +dit-on, peu sévère. Son langage, lorsqu'il racontait une histoire un +peu leste, devenait quelquefois intolérable; il se permettait, même +avec l'impératrice, des mots qui la faisaient rire aux larmes, mais +qui déplaisaient fort à l'Empereur, dont ce n'était pas le genre. + +Mais toutes ces ombres disparaissaient souvent lorsque les éclairs de +son esprit éclairaient une conversation soutenue par lui. Il pouvait +n'être pas un bon modèle à suivre, mais peut-être aussi cela +venait-il de la difficulté de l'imiter. + +Les autres personnes de mon intimité étaient également toutes +remarquables. Parmi elles je citerai M. de Cherval, dont j'ai si +souvent parlé dans mes Mémoires, pour essayer, mais bien +imparfaitement, de donner une idée de son charmant esprit[120], de +sa grâce en racontant, du charme répandu dans la plus petite +anecdote racontée par lui... Comme je l'ai fatigué souvent de mes +questions! comme je lui ai fait souvent répéter les histoires du +règne de Louis XV, qu'il avait entendues dans son enfance, et puis +ce qu'il a vu dans sa jeunesse, Voltaire, Rousseau, d'Alembert, +Diderot, toute cette armée philosophique et tous ses antagonistes! +comme il racontait avec charme dans nos soirées d'automne au Raincy +les histoires de la Cour sous les premières années du règne de Louis +XVI. C'est lui et ma tante la princesse de Comnène qui tous deux +m'ont fait aimer Marie-Antoinette, que jusque-là je n'avais que +vénérée... M. de Cherval est demeuré quinze mois sur le sol natal, +qui, pour lui, n'était plus qu'une terre maudite et couverte de sang +et de cadavres, mais la Reine vivait encore, il la voulait sauver! +Hélas! il ne peut pas même prier sur sa tombe!... + +[Note 120: Il a quatre-vingt-trois ans, et son esprit est toujours +ravissant.] + +M. de Cherval, ami de M. de Talleyrand, dont il est même parent, était +comme lui grand-vicaire de Reims. Ils ont le même esprit, surtout +lorsque M. de Talleyrand veut être aimable, c'est-à -dire qu'il consent +à parler. Ils ont été ensemble au séminaire, puis ensuite +grands-vicaires de Reims, et puis lancés tous deux dans les grands +intérêts politiques de l'époque; tous deux suivirent une route +différente. M. de Cherval demeura toujours attaché à la famille +royale. M. de Talleyrand devint évêque constitutionnel!... Ils ne +s'aimaient guère lorsqu'ils se revirent au retour de l'émigration. M. +de Cherval ne revint en France qu'en 1800. M. de Talleyrand l'avait +gagné de vitesse à cet égard, mais en cela seulement; il avait déjà +servi deux gouvernements. Celui de 93 l'avait effrayé; ses yeux +sentaient un peu trop le tigre: il s'en fut en Amérique. Ce fut là , à +Boston, qu'un jour, traversant un marché, il fut obligé de s'arrêter +pour faire place à une longue file de charrettes, toutes remplies de +légumes; il s'amusa quelque temps à voir défiler ces charrettes, +presque toutes conduites par de jeunes paysannes fort jolies... Dans +un moment où les charrettes se trouvèrent de nouveau arrêtées, M. de +Talleyrand jeta les yeux sur l'une des jeunes paysannes, qui lui +parut plus belle et plus gracieuse que ses compagnes... Tout à coup +une exclamation lui échappe!... elle attire l'attention de la jeune +femme qui, vêtue comme les autres, et comme elles la tête couverte +d'un grand chapeau de paille, paraissait être là comme une personne +qui y vient tous les jours; en apercevant M. de Talleyrand, qu'elle +reconnut, elle se mit à rire... + +--Eh quoi! c'est vous? s'écria-t-elle. + +--Vraiment oui, c'est moi! Mais vous, que faites-vous donc là ? + +--J'attends mon tour pour passer; je vais au marché vendre mes +légumes. Dans le moment, les charrettes s'ébranlent, la paysanne +fouette son cheval, et, donnant à M. de Talleyrand le nom du village +où elle demeurait, elle lui demande instamment de venir la voir, et +disparaît en le laissant surpris de cette étrange apparition. + +Cette jeune femme était la plus élégante de la Cour de France... +C'était madame de Latour-du-Pin[121], que depuis nous avons vue en +France faisant le charme de la société de ses amis. Le moment de +l'émigration l'avait trouvée jeune, brillante, remplie de talents +ravissants, et, comme toutes les femmes ayant une place à la Cour, ne +s'occupant que des devoirs de cette vie en dehors de la vie +habituelle, où s'engouffrait le bonheur et tout ce qui le prépare. +N'ayant jamais connu que les délices d'une grande existence, qu'on se +figure ce que dut souffrir cette jeune femme en sortant des salons +parfumés et dorés de Versailles, et se trouvant entourée non-seulement +de sang et de massacres, mais de périls menaçant la tête de son mari, +jeune comme elle, et d'un enfant au berceau!... Enfin, ils quittèrent +la France; et alors, en fuyant ses bords sanglants, on était +heureux!... et les enfants ne regrettaient plus même la demeure +paternelle. Hélas! dans ces temps de désastres, rien n'était un asile +contre la recherche des bourreaux qui avaient soif du sang innocent. + +[Note 121: Mademoiselle de Dillon, madame de Latour-du-Pin +(Gouverney), rentra en France sous le consulat; son mari fut préfet; +ils ont bien malheureusement perdu leur fils. Madame de Latour-du-Pin +était une femme fort spirituelle et d'une société charmante.] + +Les fugitifs abordèrent en Amérique, et furent d'abord à Boston. Là , +se trouva une retraite pour eux. Mais quel changement pour la femme à +la mode, jeune, jolie, gâtée par une louange continuelle sur sa beauté +et ses talents[122]! M. de Latour-du-Pin adorait sa femme. Il ne lui +reprochait pas ses succès; il en avait joui, car jamais ils n'avaient +altéré ses devoirs. Mais à présent, sur la terre de l'exil, à quoi lui +serviraient-ils? Une étude approfondie de _la Bonne Fermière_ de M. +Parmentier lui semblait préférable à un rondeau de Clementi[123] ou à +_la Coquette_ d'Hermann[124]. Tout en étant heureux de la voir +échappée à tous ces périls qu'il avait tant redoutés pour elle, M. de +Latour-du-Pin gémissait sur l'avenir de sa femme; mais, en bon père et +en bon mari, il s'occupait à le rendre moins sombre que celui de +beaucoup d'émigrés qui mouraient de faim, quand le peu d'argent qu'ils +avaient emporté avec eux était épuisé. Il ne savait pas l'anglais; +mais madame de Latour-du-Pin le parlait à merveille. Ils logeaient +chez une dame Muller qui était une bonne bourgeoise américaine[125] +pleine d'attention et même d'admiration pour madame de Latour-du-Pin. +Son mari craignait pour elle l'ennui des conversations éternelles de +cette femme. Quelle différence de celles de M. de Narbonne, de M. de +Talleyrand, de cette fleur de la noblesse et de la bonne compagnie de +France! Quand M. de Latour-du-Pin pensait à cette transition si triste +et qu'il y pensait loin de sa femme, tout en labourant le jardin de la +chaumière qu'ils allaient habiter, il lui venait au coeur une telle +douleur qu'il n'osait lever les yeux sur sa femme en rentrant chez +madame Muller, de peur de trouver les siens rouges et gros de larmes. + +[Note 122: Elle était excellente musicienne, et jouait admirablement +du piano.] + +[Note 123: Auteur en vogue.] + +[Note 124: Maître de piano de la reine.] + +[Note 125: L'aristocratie américaine, celle de l'argent, est plus +marquée que la nôtre.] + +Cependant madame Muller lui secouait les mains et lui répétait +toujours: _Happy husband! happy husband[126]!_ + +[Note 126: Heureux époux!] + +Enfin vint le jour de la translation de la famille fugitive de la +maison de madame Muller dans la chaumière qui devait voir des jours au +moins à l'abri du besoin!... Tout le domestique se composait d'un +nègre qui devait être maître Jacques: jardinier, domestique et +_cuisinier_! C'était cette dernière fonction que M. de Latour-du-Pin +redoutait le plus de lui voir exercer! + +Eh! qui n'a pas compris, dans tout le cours de notre Révolution, le +malheur de souffrir de cette manière pour un être chéri! combien les +privations qu'il supporte vous blessent le coeur! Comme vos yeux +suivaient tous ses mouvements pour juger de ses impressions!... Ah! +j'étais bien enfant à cette époque de nos malheurs, et ce +souvenir[127] est cependant toujours aussi déchirant!... + +[Note 127: Lire là -dessus un roman bien touchant, intitulé _Mémoires +de madame de M....._] + +Le moment du dîner approchait. M. de Latour-du-Pin fut dans son petit +jardin pour cueillir quelques fruits. Il y demeura le plus longtemps +qu'il put; en rentrant il demande sa femme et la cherche,... entre +dans la cuisine,... ne voit qu'une jeune paysanne qui, le dos tourné à +la porte, pétrissait un pain. Ses bras, nus jusqu'au-dessus du coude, +étaient éblouissants de blancheur. M. de Latour-du-Pin fait un +mouvement, elle se retourne... C'était sa femme!... ayant dépouillé +ses robes de mousseline et de soie... pour revêtir, non pas un habit +de paysanne pour jouer la comédie, mais bien pour servir à une vraie +fermière. En apercevant son mari, elle rougit, et joignant les +mains:--Oh! mon ami, lui dit-elle, ne vous moquez pas de moi!... Je +suis aussi habile que madame Muller! + +M. de Latour-du-Pin, trop ému pour pouvoir parler, la prend dans ses +bras... l'interroge... Il apprend que, pendant qu'il la croyait livrée +au désespoir, elle avait employé ce temps beaucoup plus utilement pour +le bonheur de leur avenir. Elle avait pris des leçons de madame Muller +et de ses domestiques, et en six mois elle était devenue une +très-bonne cuisinière, une ménagère parfaite... et avait dévoilé toute +une nature angélique et une âme d'une grande force... + +--Si vous saviez comme c'est facile, mon ami[128]! dit-elle à son +mari. Ce qu'une paysanne met quelquefois un ou deux ans à comprendre, +l'est d'abord par nous!... Maintenant nous serons heureux. Vous ne +craindrez plus _l'ennui_ pour moi... et moi je n'aurai plus vos doutes +à supporter sur mon habileté, dont je vous donnerai des preuves, +ajouta-t-elle en souriant... Allons, vous devez nous donner une +salade, je vais achever mon pain pour demain. Mon four est chaud. Nous +avons aujourd'hui le pain de la ville; mais désormais ce soin-là me +regarde. + +[Note 128: Il est bien vrai!...] + +À partir de ce moment, madame de Latour-du-Pin fut ce qu'elle avait +promis. Elle voulut de plus aller elle-même au marché de Boston vendre +ses légumes et ses fromages à la crème! Ce fut dans une de ces courses +que M. de Talleyrand la rencontra... Le lendemain, il fut la voir et +il la trouva au milieu de ses poules, de ses pigeons, de sa +basse-cour... Enfin, elle était, je le répète, ce qu'elle avait promis +d'être. De plus, ce genre de vie avait été salutaire pour elle. Son +travail était moins rude, au fait, que trente nuits passées au bal +dans un hiver. Sa beauté[129], qui était remarquable dans la galerie +de Versailles, était devenue éclatante dans sa chaumière du +Nouveau-Monde. M. de Talleyrand le lui dit. + +[Note 129: Elle était grande, blonde, et son teint éblouissant de +blancheur.] + +--Vraiment! répondit-elle naturellement et sans rougir, vraiment! le +trouvez-vous? J'en suis ravie, une femme tient toujours un peu à ses +avantages personnels. + +Dans ce moment le nègre entra dans le petit parloir avec sa casaque +toute déchirée au milieu du dos. Il se met devant madame de +Latour-du-Pin et lui dit: + +--_Maîtresse, raccommode casaque à moi, qui vient de déchirer._ + +Et sans interrompre la conversation, madame de Latour-du-Pin prend une +aiguille et raccommode la casaque du nègre tout en causant avec un +charme de simplicité vraiment touchant. + +Le souvenir de cette petite aventure avait un moment frappé M. de +Talleyrand: aussi la racontait-il avec un accent tout particulier qui +avait vraiment de l'éloquence du coeur. Qu'on juge avec son esprit ce +que cela devait produire! Voilà où M. de Talleyrand est unique. + +C'est aussi dans sa parole, dans sa manière de construire ses phrases. +J'ai longtemps cherché quel était le mécanisme de cette conversation, +toute composée de riens ou de choses souvent ordinaires, car nous +n'avions pas toujours de bonnes fortunes comme l'histoire de madame de +Latour-du-Pin; mais ce mécanisme, je ne l'ai pas trouvé. Il n'existe +pas; c'est _l'art naturel_ de parler, inculqué dès l'enfance à ceux +qui en font usage, leur bon goût personnel leur enseignant plus tard +l'usage qu'il en fallait faire. Ils ne savaient aucunement _se donner_ +ce que nous cherchions à découvrir en eux; et lorsque l'Empereur +voulut former des maisons et _des sociétés_, il créa bien des maisons +_où l'on recevait_... mais des _causeries_, il n'en créa pas là où +elles n'existaient pas avant lui. Aussi qu'arriva-t-il? C'est qu'à sa +chute tout tomba avec lui. + +Parmi les hommes d'esprit que je voyais souvent, il en était un qui ne +venait guère chez moi que le matin... ou, s'il venait dîner, c'était +pour partir immédiatement après. Le cardinal ne l'aimait pas, et il le +savait. Cet homme était Dussaulx. + +Dussaulx avait été non pas révolutionnaire, mais peut-être plus que +cela, parce que, comblé par les financiers et les receveurs-généraux, +il avait écrit, à l'époque où les malheurs de la France étaient à leur +comble, des choses qui font frémir sur la haute finance, à laquelle il +était redevable du peu qu'il avait. Mon père l'avait obligé en lui +prêtant de l'argent à son entrée dans le monde, et sa reconnaissance +fut aussi longue que sa vie. Ma mère, accoutumée à accueillir tous +ceux que mon père avait accueillis, reçut Dussaulx lorsqu'après avoir +été[130] _fructidorisé_, à ce que je crois, il revint à Paris après +avoir vécu longtemps caché; mais un jour, le prince de Chalais, ami de +ma mère, se trouvant chez elle avec Dussaulx, répéta à ma mère le +propos _écrit_ et imprimé par lui!... Ce propos, trop infâme pour que +je le répète ici, nous fit horreur!... Il ne l'avait que trop +écrit!... mais il en avait du remords, et depuis il écrivit beaucoup +sur Robespierre, et attaqua le comité de Salut public avec une verve +qui versa encore plus de haine sur les chefs de la sanglante tyrannie +populaire... Après le 9 thermidor, il se mit avec Fréron, autre homme +de l'époque, chantant la palinodie après la chute des siens... Leur +journal était une feuille périodique appelée _l'Orateur du peuple_... +_Le Véridique_ ensuite fut rédigé par lui... + +[Note 130: Il ne fut pas arrêté, mais il vécut longtemps caché.] + +Dussaulx était un des hommes les plus habiles, pour critiquer un +livre, que j'aie connus, Hoffmann et M. de Feletz exceptés... Il y +avait une moquerie sérieuse et consciencieuse dans la critique de +Dussaulx, qui portait un coup mortel à celui qu'il frappait. Sa +critique était terrible, parce qu'elle était toujours juste. Comme son +esprit était fort remarquable, il ne manquait pas de saisir le côté +ridicule de la pièce ou du livre, et il partait d'un point vrai. _Il +lisait_ avant de faire son article, et ne chargeait pas, comme je sais +que font beaucoup de critiques, un secrétaire de lire pour eux, ou +bien une maîtresse, une femme, une soeur dont les unes s'endorment +quelquefois sur le livre qu'elles ne comprennent pas, et l'autre ne +lit pas toujours ce qu'il doit lire pour faire son extrait. Dussaulx +était critique comme Colnet, par exemple... Voilà encore un critique +qui connaissait les devoirs d'un critique; il savait, comme Dussaulx +et comme Salgues[131], aussi dire du mal du livre sans dire du mal de +l'auteur: il est vrai que c'est la chose difficile en critique. Rien +n'est plus aisé à mettre au bout de sa plume que des sottises +grossières et très-souvent mensongères; mais une critique saine, +éclairée, voilà ce qui prend un temps qu'on ne veut pas lui donner. On +va _en chemin de fer_ sur la route de la critique... Il suit de là +qu'on ne voit et qu'on n'entend pas ce qu'on lit et ce qu'on écrit, et +que souvent on parle à faux d'une chose qui n'est même pas dans votre +livre. Cela m'est arrivé à moi, ainsi vous pouvez m'en croire. + +[Note 131: Le _Journal de Paris_ était rédigé en grande partie par +lui.] + +Dussaulx était sévère dans ses critiques; il était judicieux, et son +style était remarquable; mais pas toujours, il était inégal... Il +travaillait, à l'époque où je le voyais, au _Journal des Débats_, qui +s'appela ensuite _Journal de l'Empire_... Plusieurs écrits détachés +sur la Révolution ont ajouté à sa réputation littéraire, entre autres +un fort court, mais étincelant de beauté, intitulé _Robespierre +dévoilé_... Chénier avait Dussaulx en horreur. Il l'appelait un frère +_perfide_. + +Chénier ne venait pas chez moi, et à mon grand regret. Je ne voyais en +lui que l'homme de lettres, le poëte, et non pas le Caïn que le parti +contraire s'obstinait à trouver dans cet homme. Je le voyais dans une +maison tierce, et assez souvent. Une fois j'eus le malheur de +prononcer son nom devant M. d'Abrantès; il me regarda avec colère, et +me dit:--Rappelez-vous que jamais l'homme qui a fait ce vers: + + Le tyran dans sa cour remarqua mon absence, etc.[132] + +n'entrera de mon consentement dans ma maison. + +[Note 132: Il avait fait ce vers contre l'Empereur.] + +Je me le tins pour dit. + +Un autre homme de talent, que je voyais beaucoup avant son malheur, +c'était Legouvé[133]... J'aimais à la fois son talent et son esprit, +tous deux avaient une sorte d'abandon qui me plaisait; il ne préparait +jamais sa conversation, comme beaucoup d'hommes de lettres de son +temps. Il avait pour ses ouvrages des prédilections incroyables. +Croirait-on qu'une pièce qu'il préférait à tout ce qu'il avait fait +était une certaine oeuvre faite en commun d'abord avec Laya, qu'il +aimait tendrement, intitulée: + +«_La mère des Brutus à Brutus son mari, en revenant du supplice de ses +fils._» + +[Note 133: Gabriel-Jean-Baptiste-Marie Legouvé, né à Paris le 23 juin +1764. Son père était un avocat distingué.] + +Le sujet et _le titre_ étaient réclamés par Legouvé comme son bien, et +il entrait dans des fureurs comiques lorsque je lui disais que +personne ne les lui disputerait... + +Legouvé était le plus excellent des hommes, d'un caractère doux et +rêveur. En lisant ses ouvrages, on reconnaît ce type particulier de +son talent; nullement affecté dans sa conversation, d'une société +aimable et sûre, d'une rare bonté, son commerce avait des charmes +qu'on trouvait rarement alors dans celui des autres gens de lettres; +ils étaient gourmés dans leur manière d'être. Qu'il était amusant +lorsqu'on voulait lui faire dire du mal de ceux qui l'avaient +critiqué! Il ne comprenait pas la haine ni la vengeance. La Harpe +avait été indigne pour lui dans sa critique de _la Mort d'Abel_, qui +après tout avait un grand charme, je l'avoue, et non-seulement à la +lecture, mais à la représentation. Eh bien! Legouvé n'aimait pas qu'on +dît du mal de La Harpe devant lui! + +On trouvait du calme, du repos dans les scènes primitives et +patriarcales de _la mort d'Abel_, qui nous reportaient aux premiers +jours du monde dans un moment où les chemins étaient encore couverts +de proscrits, les places publiques de sang innocent, et les prisons +remplies de victimes. On trouvait une sorte de fraîcheur dans la +peinture de ces moeurs de nos premiers pères, à côté des premiers +sentiments de la haine surtout, apparaissant tout à coup avec ses +douleurs, ses jalousies, ses vengeances et toutes les passions +honteuses qui dérivent d'elle... Mais elle ne tient qu'une place dans +la pièce de Legouvé; on voit qu'il trouvait bien plus de plaisir à +faire les scènes champêtres et les scènes d'amour et de paix que les +querelles violentes. La catastrophe[134] est horrible. + +[Note 134: La critique de _la Mort d'Abel_ est injuste, comme toutes +les critiques de La Harpe sur ses contemporains. _La Mort d'Abel_ est +admirablement versifiée; c'est déjà quelque chose, et on y retrouve +des scènes de Gessner, avec sa riante pastorale, et des scènes de +Klopstock, avec leurs sombres beautés. M. de La Harpe a été _pédant_ +comme presque toujours, comme l'observe très-judicieusement M. +Denne-Baron, dans son excellente biographie de Legouvé, dont ses amis +doivent le remercier.] + +Legouvé étant un jour à Bièvre, chez moi, en admirait la belle vallée, +depuis Jouy jusqu'à Virginie... Il me dit qu'il voulait faire une +idylle sur la vallée de Bièvre; il était alors midi: il part... +demeure trois ou quatre heures absent, et revient avec une pièce de +quarante à cinquante vers, l'une des plus charmantes choses qu'il ait +faites, même en y comprenant _le Mérite des femmes_, cet ouvrage qui +eut un si prodigieux succès, que Legouvé, toujours simple et naturel +et d'une grande modestie, quoiqu'on ait dit le contraire, contestait +fort plaisamment. Je ne sais ce que devint cette idylle écrite au +crayon, et qui ne fut pas autrement revue; ce fut M. d'Abrantès qui la +prit. + +Sa tragédie d'_Epicharis_ a de grandes beautés; il y a mis de son âme, +qui était belle, noble et généreuse. Tacite lui a fourni le texte et +une partie des incidents; mais encore dans _Epicharis_ on retrouve +cette pureté de diction que Legouvé a toujours eue pour première +qualité de son talent. + +_Le Mérite des Femmes_, et je dois le dire, toute femme que je suis, +était sans doute un ouvrage parfaitement fait; mais il avait un défaut +sur lequel il était fort curieux de nous entendre discuter ensemble; +c'était la perfection des noms qu'il chantait. C'est partout des +stations à faire. Il n'y a pas un nom qui ne demande une prière; la +perfection partout, enfin! + +--Mais que vouliez-vous que je fisse, dès que je chantais les femmes? +me disait-il tout ébouriffé de me voir prendre parti contre lui parce +qu'il nous présentait trop parfaites, nous autres femmes... Je ne +pouvais chanter que des vertus! + +Il avait raison; mais j'aimais à le pousser non pas pour le mettre en +colère, mais pour qu'il sortît un peu de son caractère. Et cet effet +avait toujours lieu lorsque je lui disais: + +--Legouvé, il faut faire un ouvrage pour pendant à votre _Mérite des +Femmes_. Il faut faire _les Crimes des Femmes_... Vous y mettrez +_Catherine II_, _Élisabeth_, _Christine_, _Tullie_, _Messaline_, +_Agrippine_, _Marie_ et _Catherine de Médicis_... + +--Assez, assez! s'écriait-il alors en se levant et frappant dans ses +mains. Pour Dieu, laissez-moi respirer après cette nomenclature de +monstres... + +--Attendez, je n'ai pas fini... Et je reprenais: Jeanne de Naples... +la Cenci... Marie Stuart!.. + +Oh! alors, ici il entrait dans une vraie colère... c'était entre nous +un sujet interminable de dispute. Lui voulait canoniser Marie Stuart; +mais moi, je la vois ce qu'elle est, une ravissante créature, sans +doute, mais coupable, non-seulement de tenir une conduite irrégulière, +mais d'avoir connu l'assassinat de son mari Darnley. Plaisanterie +cessante, je soutenais une thèse facile à discuter, parce qu'elle +était juste. + +Legouvé fut perdu pour ses amis même avant sa mort. Cet esprit si +doux, si aimable, s'altéra et devint presque nul!... Des chagrins, des +malheurs dont la blessure[135] cachée par lui versait goutte à goutte +le sang de la plaie dans l'âme, lui causèrent un dérangement total +dans ses facultés intellectuelles. Il se retira du monde. Cet adieu +fut pénible à tous ceux dont il était aimé... Cependant il redevint +encore lui; quelquefois on le retrouvait encore. Mais un jour, étant à +la campagne chez mademoiselle Contat (alors madame de Parny), il tomba +assez malheureusement pour que cette chute amenât le dérangement total +de ses facultés.--Il perdit la raison, mais toujours par une cause +spéciale et qui a sa source dans la chaleur de son âme, la bonté de +son coeur. S'il eût été moins aimant, il vivrait encore peut-être.--Un +homme de lettres, de cette même époque que Legouvé, et qui vit encore +tandis que sa victime est dans la tombe, pourrait, s'il le voulait, +donner de curieux détails sur la cause de la folie du malheureux +Legouvé... J'avoue que cet homme, quelque esprit qu'il ait, m'a +toujours déplu, en raison de l'affection que j'avais pour +Legouvé[136]... + +[Note 135: On sait que sa femme s'en fut avec M. de ****. Legouvé ne +put résister à ce coup, et ne fit que languir après la connaissance +qu'il eut de son malheur.] + +[Note 136: Legouvé mourut paisiblement trois ans après la perte de sa +femme; c'était un ami pour beaucoup de ceux qui le connaissaient, +comme il était un des premiers poëtes du moment où il vivait. Son +fils, qui fut camarade de collége du mien, annonce le plus grand +talent, et succèdera à son père.] + +Avec Legouvé, je voyais aussi Lemercier chez moi... C'était le même +esprit, doux et charmant dans la conversation, mais avec plus de +_trait_, si l'on peut dire ce mot tout français et qu'on ne pourrait +traduire. Lemercier était aussi plus profond, et en même temps il est +parfaitement aimable; il avait de cette amabilité sociale d'autrefois +et les plus douces manières. Sa causerie reposait et attachait en même +temps. Il contait surtout admirablement, avec un _sotto voce_ +parfaitement harmonieux. Sa figure était agréable, sans être belle; sa +taille petite et son ensemble maladif, comme il l'était en effet +presque toujours. Il disait les vers avec une bonne diction, mais une +lettre qu'il ne pouvait pas bien prononcer (L) donnait quelque chose +d'étrange à sa diction. Il avait eu une querelle avec l'Empereur, et +l'on prétendait que cela devait m'empêcher de le voir. + +--Pourquoi donc cela? répondis-je; si M. Lemercier parlait mal de +l'Empereur devant moi, je comprends que sa présence serait +inconvenante dans ma maison. Mais il a trop bon goût et moi aussi pour +que la conversation ne tourne pas vers un autre sujet que celui-là .-- + +En effet, jamais Lemercier ne m'a parlé de l'Empereur. Un jour il me +dit: + +--Il faut que je vous lise une pièce de moi qu'ils ne veulent pas +jouer aux Français. + +--C'est donc à faire un aussi beau vacarme que _Pinto_?--Il sourit... +il ne pouvait se fâcher, il connaissait mon opinion sur _Pinto_, que +je regardais dès lors comme un chef-d'oeuvre dramatique. + +--Si je donnais ma pièce, on sifflerait encore plus qu'à _Pinto_. + +--Ce n'est pas possible. + +--C'est vrai; mais ici, il y a des capucins, des cardinaux... on a +ramené le clergé et toutes ses bannières... Jugez quels cris on +pousserait, joints aux sifflets, en admettant que la censure laissât +passer l'ouvrage. + +--Eh bien! venez nous la lire; ici vous êtes sûr d'être jugé ce que +vous êtes, un homme de talent et de mérite. Nous n'avons pas de +partialité _de parti_. + +Il ne voulut qu'un auditoire peu nombreux. Il vint la lire lui-même, +et sa pièce eut un grand et beau succès. + +C'était _la Journée des Dupes_, belle composition, non-seulement +dramatique, mais politique et morale. Je n'ai pas entendu de pièce +qui, à la lecture, m'ait autant amusé que celle-là .-- + +Les artistes que je voyais dans mon intimité étaient tous aimables et +sociables, à part leur talent et leur spécialité. C'étaient Garat, +Crescentini, mademoiselle Duchamp, Nadermann, Frédéric Duvernoy, +Boïeldieu, Nicolo-Isouard, Dusseck, Steibelt, Drouet, Libon, +Hulmandel, et une foule d'autres noms également connus. + +Garat, Nadermann, Steibelt, Crescentini et Libon étaient les plus +assidus chez moi. Steibelt était mon maître de piano et Libon +m'accompagnait; il accompagnait aussi mes enfants. + +Garat a été fort connu comme chanteur de romances, mais non pas comme +il aurait fallu qu'il le fût comme homme du monde. Garat était fort +spirituel; il avait une tournure de phrase que je n'ai vue qu'à lui, +et cette originalité avait d'abord du piquant et presque toujours du +charme. Jamais je n'ai eu Garat pendant toute une soirée chez moi sans +qu'il laissât échapper un mot spirituel, fin et très souvent mordant. +Quelle ravissante manière de chanter! comme cet homme accentuait!... +comme il comprenait Gluck!... Il avait toujours quelque histoire sur +Gluck, ou sur Mozart, ou sur Beethoven. Une particularité du caractère +de Garat, c'est la bonne foi avec laquelle il reconnaissait le talent +dans autrui; ainsi Crescentini, lorsqu'il chantait, trouvait toujours +Garat au bout du piano l'écoutant avec l'admiration la plus profonde. + +--Voilà du chant! disait-il un jour, après avoir entendu chez moi +chanter à Crescentini le bel air: _Ombra adorata aspetta_; voilà comme +on chante... + +Nourrit le père, qui était bien loin de chanter et surtout de jouer +comme son fils, débuta vers ce même temps dans je ne sais plus quelle +pièce, et dans _le Devin du Village_[137]. Garat me demanda la +permission de me l'amener pour me le faire entendre. Il chanta, sa +voix était ravissante, mais il ne me fit aucune impression... Garat +était sur des charbons ardents: + +--Comment chantes-tu ce morceau? disait-il en faisant grimacer encore +plus sa figure de singe. Il se mettait alors en attitude et chantait: + + Je vais revoir ma charmante maîtresse, + Adieu plaisirs, grandeurs, richesse, etc. + +[Note 137: Je crois même que ce ne fut que dans _le Devin du Village_; +mais je n'en suis pas sûre.] + +N'as-tu donc pas une maîtresse que tu aies quittée pendant un mois et +que tu vas revoir? s'écriait Garat en colère.-- + +Garat avait une main estropiée et ne pouvait s'accompagner; jamais il +n'avait pu trouver, disait-il, un homme capable de l'accompagner que +Carbonnel... Carbonnel était l'homme, en effet, qui connût le mieux +toutes les nuances de l'accompagnement... + +Garat ne s'accompagnait avec deux doigts que des boléros ou des airs +basques, qu'il chantait dans la perfection... et puis de petits airs +italiens de Crescentini, comme: _Clori la pastorella_,--_Numi se +giusti siete!... Addio!_ Il chantait tout cela comme un homme +possédant à fond la science du chant; et c'est cet homme que j'ai +entendu accuser de ne pas savoir la musique[138]!... Cela me rappelle +ce que lui disait Sacchini: + +--_Vous êtes la musique même..._ + +[Note 138: Voici un fait que je puis certifier. M. d'Abrantès me +rapporta de Parme, en 1806, plus de cent partitions _manuscrites_ de +_Cimarosa_, _Guglielmi_, _Fioravanti_, et il avait trouvé tout cela à +Parme. J'annonçai cette bonne nouvelle à Garat; il vint le lendemain +matin. Nous déjeunâmes ensemble, et après, nous nous mîmes à parcourir +les partitions. Il ne fut arrêté par aucun passage, lut tout à livre +ouvert, et fut parfaitement aimable et gai. Il déchiffrait tout cela +en marchant et causant.] + +Garat était royaliste au fond du coeur, et quand on le pressait un +peu, il chantait admirablement l'air de _Pauvre Jacques_!... + +Crescentini, après avoir fait les délices de Lisbonne, de Madrid et de +l'Italie, vint à Paris pour y avoir les mêmes triomphes. À Madrid sa +voix se perdit presque entièrement; mais il lui restait son admirable +méthode, qui n'a pas de supérieure... cette divine mélodie donnée aux +notes et aux cordes vocales par la volonté d'un homme qui, n'ayant +plus de voix, s'en fait une et se fait admirer, fait pleurer et +soulève toutes les émotions avec sa voix factice, mais dans laquelle +est passée son âme!... + +Crescentini est bien vieux, et pourtant dans la Parthénope, la ville +aux chansons, aux fêtes d'harmonie, Crescentini a été choisi pour +diriger le conservatoire... Honneur à lui! il fera de bons élèves. + +Jamais je ne perdrai le souvenir de madame Grassini et de Crescentini +dans _Roméo et Juliette_, au troisième acte surtout, lorsque, trouvant +Juliette dans la tombe, Roméo la reconnaît et s'empoisonne... Alors +commençait le duo, chef d'oeuvre de Zingarelli: + + _Odiosa mi si rende questa mia vita!..._ + +Non! jamais l'acteur le plus tragique, le plus dramatique dans son +jeu, ne le fut au delà de Crescentini dans cette admirable scène où +Juliette s'éveille au moment où le poison agit déjà sur son amant!... +Ce fut en lui voyant jouer _Roméo et Juliette_, et surtout après la +belle scène du duel, que l'Empereur donna la croix de la +Couronne-de-Fer à Crescentini. + +Nadermann avait, avec son beau talent, le meilleur et le plus +excellent caractère. Lorsque mon frère était ici, il ne faisait alors +que peu de musique chez moi; c'était Albert qui _était_ et prétendait +_être_ mon barde. Mais autrement nous jouions très-souvent des duos +de harpe et de piano, Nadermann et moi, et il composait ces morceaux +exprès pour nous. Qui ne connaît pas en Europe le duo de Nadermann, +pour piano et harpe, dédié à madame Junot? il fit ce morceau exprès +pour un concert qui eut lieu au Raincy[139]. Il avait un beau talent +de composition, Nadermann. Frédéric Duvernoy venait aussi se joindre à +nous quand nous étions au Raincy et que nous faisions de la musique +dans le grand salon, formant à la fois salon de musique et +billard.--Libon avait un charmant talent: doux comme son esprit et ses +manières, qui sont excellentes. + +[Note 139: Il composa pour lui, Libon et moi, un trio intitulé _la +Pensée_, dont le thème est une romance de moi: _Ma peine a devancé +l'aurore!_ Il eut un grand succès.] + +Steibelt était un type à part des autres artistes qui venaient chez +moi; estimé comme talent, mais méprisé comme homme, il avait une +détestable réputation qu'il soutenait avec une rare impudence. Jamais +il n'abaissa son regard devant celui d'un honnête homme, si l'honnête +homme était un ignorant en musique. Il avait une profonde indifférence +pour la valeur des jugements du monde, et toute sa crainte, son unique +volonté était non pas d'être mal jugé, mais de ne pas faire effet. + +Lorsque je le pris pour maître, on s'empressa d'avertir mes femmes de +ne laisser traîner aucun bijou, aucune chose précieuse... C'était +merveilleux comme sa réputation était faite et établie.--Quel malheur! +quelle affliction pour la femme de cet homme de voir un aussi beau +talent plongé dans une impénitence finale qui devait naturellement +abrutir son talent! Je ne suis pas de l'avis de ceux qui disent: + +--Qu'importe! voyez Mozart!... + +Eh bien! Mozart eût peut-être fait un chef-d'oeuvre au-dessus de _Don +Juan_ s'il eût été un autre homme.--Et puis Mozart ne faisait rien +contre l'honneur... Au reste, je dois dire que Steibelt n'a rien pris +chez moi que _mon argent_, pendant les deux ans qu'il a été mon +maître; mais il l'a bien gagné. Jamais je n'ai vu mieux donner leçon. +J'ai vu Steibelt passer une heure à me faire jouer la première page de +la fantaisie de _Bélisaire_, pour que je la lui fisse entendre comme +il le voulait. Sans doute, il était fort négligent; mais il ne l'était +que lorsqu'il voyait que l'élève ne faisait rien: alors il pensait à +autre chose. + +Quel talent! quelle puissance d'exécution! Listz et lui, voilà les +deux hommes qui m'ont émue sur le piano. Steibelt a le premier révélé +la musique romantique; la première fantaisie avec le même mode de +variations, par triolets, en mineur, par octaves, fut faite par +lui.--C'est toujours sa belle fantaisie des _Mystères d'Isis_, puis +celle de _Bélisaire_, qu'on imite aujourd'hui... Lorsqu'il jouait +devant des gens capables de l'apprécier, il s'élevait jusqu'au sublime +dans les sons harmoniques; ces _tremendos_ qu'il employait si à propos +et que ceux qui ne l'ont pas entendu ne savent pas encore faire, +quelque progrès, quelque immense progrès qu'ait pu faire le piano +depuis lui!--Cette manière de bouleverser un instrument, je ne l'ai +vue, je le répète, qu'à Listz. M. de Thalberg[140] me rappelle Dussek +davantage, mais Steibelt m'est représenté avec le progrès dans Listz; +car on peut dire que Steibelt est le fondateur de la musique +romantique pour le piano. + +[Note 140: Je déclare ici n'établir aucun parallèle. Le talent de M. +de Thalberg est admirable, et je ne le mets ni au-dessus ni non plus +au-dessous de Listz; mais par la même raison que les yeux ne reçoivent +pas tous la même impression de la beauté d'une femme, les oreilles ne +sont-elles pas soumises à la même délicatesse des organes? J'adore le +talent de Listz; j'avoue qu'il a le don de me faire pleurer, parce que +je crois qu'il pleure. Son émotion n'est pas feinte; elle se +communique à mon âme plus que la perfection du toucher.] + +Steibelt était le plus étrange des hommes: il fallait l'écouter; +autrement il agissait singulièrement, comme on le va voir. + +Un jour il était au Raincy. Il y avait eu une grande chasse, et M. +d'Abrantès avait engagé beaucoup de monde à dîner, entre autres le +cardinal Maury... Après le dîner, le cardinal, qui, à son ordinaire, +avait parfaitement officié, se mit dans un grand fauteuil contre une +des colonnes qui séparent les deux salons, et se crut bien à l'abri de +l'oeil investigateur de Steibelt, qui regardait partout, avant de +commencer, pour savoir s'il n'y avait pas dans le salon quelqu'un qui +lui déplût; le cardinal abhorrait la musique; en général, il n'aimait +pas les arts et n'y entendait rien... Steibelt commença. C'était un +morceau d'inspiration et d'improvisation sur un charmant air de son +bel opéra de _la Princesse de Babylone_, qu'il a composé presque en +entier chez moi... Il avait bu ce jour-là du vin de Champagne frappé +et du vin de Madère excellent, et sa verve musicale était aussi +fervente que jamais... Tout à coup il s'arrête, et un ronflement +pareil au grondement d'un taureau se fait entendre... C'était le +cardinal, qui s'était endormi presqu'au commencement du morceau et que +le voisinage du piano, son ennemi, n'avait pu tenir éveillé... Nos +éclats de rire le réveillèrent, mais à demi... Il entr'ouvrit les +yeux... voulut parler; mais sa langue lourde et empâtée refusa le +service, et il retomba. Steibelt s'inclina, comme pour demander +pardon; puis il se remit au piano... Mais qui le connaissait pouvait +voir combien il avait d'humeur. Cependant, à mesure qu'il avançait +dans son improvisation, son succès parmi nous releva son moral... Sa +tête ne demeura plus penchée... Il regarda autour de lui avec +orgueil... La chose allait donc bien, lorsqu'à un passage qui +demandait de la douceur et l'absence des pédales, que Steibelt +employait beaucoup, comme on le sait, le ronflement domina le piano à +un tel point que tout le monde se mit à rire. Steibelt, furieux, +imagina une singulière vengeance: il calcule en un moment la +composition de l'accord _le plus discordant_ du clavier, et alors, +employant toute la force de ses deux poignets et de la pédale, il +frappa cet accord aux oreilles du cardinal, et puis quitta le piano et +s'en alla en disant: _J'aimerais mieux jouer devant un buffle de la +campagne de Rome_. + +Le cardinal, réveillé en sursaut par cette harmonie diabolique, après +s'être endormi au son d'une musique céleste, fit un bond en l'air, et +retombant sur sa bergère, à peine éveillé, il se crut en enfer. Malgré +l'inconvenance de la conduite de Steibelt, que nous aurions dû +réparer au lieu de l'augmenter, nous nous mîmes tous à rire avec un +abandon qu'excitait d'ailleurs la figure du cardinal... Mais ce ne fut +pas long, et le calme se rétablit bientôt. Le cardinal convint que _le +musicien_, comme il appelait Steibelt, devait être fâché, et que le +sommeil n'est de mise que lorsqu'on est dans son lit: tout en +racontant cela il prenait congé, et s'en allait en bâillant. + +On courut après Steibelt, qui était dans le parc à se promener avec +Nicolo, avec qui il logeait dans la maison Russe[141], en face du +château. M. d'Abrantès avait beaucoup d'humeur de ce qu'il avait fait, +et me gronda beaucoup aussi d'avoir ri... Je défendis Steibelt ainsi +que moi, en disant que l'inconvenance était bien plutôt dans l'homme +qui dort dans le salon d'une femme où se trouvent d'autres femmes... +M. d'Abrantès et ces messieurs me donnèrent enfin raison... mais +Steibelt était furieux. Dormir aux chants des Gangarides! +s'écriait-il,... le plus beau choeur de l'opéra!... + +[Note 141: La maison Russe est une des charmantes fabriques qui +servent à loger des étrangers au Raincy, comme la Pompe à feu, la +maison de l'Horloge, la porte de Chelles, la maison du Rendez-vous.] + +Il emporta cet opéra en Russie. Je ne sais s'il l'a donné. + +Je viens de nommer Nicolo Isouard. C'était un de mes plus intimes +habitués. J'ai rarement rencontré dans le monde un artiste aussi +complaisant, aussi bon; il avait la tête folle, mais bien du talent. +_Le Médecin turc_,... _Joconde_, le charmant opéra de _Joconde_, le +premier acte de la _Lampe merveilleuse_, si différent des autres, une +foule de productions détachées, font preuve du talent musical de +Nicolo... Mais ce que ses amis seuls connaissent, c'est son esprit +gai, actif..., son caractère serviable..., son inépuisable bonté. +Toujours prêt à partir pour Rome, s'il l'avait fallu, pour rendre +service n'importe à qui... Nicolo chantait, sans voix, tout ce qu'on +lui présentait. Il contrefaisait toutes les voix de l'Opéra, des +Bouffes, de l'Opéra-Comique... Martin était copié par lui, derrière un +paravent, de manière, non pas à s'y tromper, mais à faire rire par la +ressemblance de l'accent... Jamais Nicolo ne fut arrêté un instant, +quand il entrait une fois dans une affaire comme dans une +plaisanterie. Souvent, au Raincy, à Bièvre ou à Neuilly, après avoir +fait de la musique, nous voulions danser... Alors Nicolo prenait un +violon, grimpait sur une table, et nous jouait des contredanses, ayant +une paupière retroussée, des manches d'habit venant au coude, et +mêlant un couplet de complainte à chaque figure... Alors c'étaient +des rires fous qui duraient toute la soirée. + +Deux amies logeaient avec moi à Paris et à la campagne, et deux femmes +des aides-de-camp de M. d'Abrantès venaient dîner avec moi tous les +jours. L'une était madame de Grandsaigne, femme du colonel +Grandsaigne, premier aide-de-camp, et l'autre, madame Thomassin, femme +d'un chef d'escadron, aussi aide-de-camp de mon mari... + +Celle de mes amies qui logeaient avec moi, que je regardais et regarde +encore aujourd'hui comme ma soeur, est madame la baronne Lallemand. +Jamais on ne vit une plus charmante créature: grande, élancée, une +taille de jonc, fine, ronde et déliée, un regard ravissant donné par +de grands yeux bleus... une abondance de cheveux châtains tombant sur +des épaules admirables, des dents de perles, une main, un pied +d'enfant. Tout, dans sa personne, était enchanteur: aussi quel effet +elle produisait lorsqu'elle allait dans le monde!... J'en étais fière. +Mes enfants étaient encore trop jeunes pour m'occuper en ce genre; +toute ma coquetterie de femme, dont je n'ai jamais voulu faire usage +pour moi, se réveilla pour Caroline... J'étais fâchée lorsqu'elle +n'était pas mise selon mon goût. Son mari était à l'armée, il me +l'avait laissée, et je jouissais délicieusement de la société intime +de cette compagne, dont l'esprit naïf et fin, le coeur dévoué à +l'amitié, n'eut, pendant neuf ans que nous passâmes sous le même toit +ensemble, d'autre sollicitude que de m'entourer de soins et +d'affection; aussi, quels que soient le temps, les événements, nous +nous retrouvons toujours avec notre amitié et nos souvenirs, qui sont +purs même d'une pensée de mécontentement[142]. + +[Note 142: Le général Lallemand, mari de Caroline de Lartigues, fille +du plus riche planteur de Saint-Domingue, a été aide-de-camp de M. +d'Abrantès. Il est aujourd'hui pair de France.] + +L'autre jeune femme de mes amis qui demeurait avec moi était veuve du +général Laplanche-Mortière. Elle était jeune et agréable, petite, mais +bien faite. Sa vue était très-basse, ce qui nuisait à ses yeux, qui +étaient fort beaux et d'un bleu foncé, avec des paupières noires, ce +qui rend ces yeux-là très-rares... Madame Mortière était douce et d'un +commerce agréable. Elle avait un fort beau talent de dessin, et +chantait agréablement... Elle était de mes amies, mais non pas aussi +intimement que madame Lallemand. Elle est remariée, et elle est +aujourd'hui madame la baronne de Montgardé. + +Madame de Grandsaigne n'était pas jolie. Elle était vive, alerte, +avait de belles dents qui la rendaient gaie, et souvent la faisaient +plus rire qu'elle ne voulait... Mais elle n'avait que ses dents, il +les fallait bien montrer... Elle avait l'esprit prompt, la repartie +vive, surtout pour une parole sèche... Elle avait de la facilité à +toutes choses qui rendaient son commerce agréable. Je montais presque +tous les jours à cheval avec elle. Elle y montait comme un jeune +garçon, et pouvait au besoin dompter un cheval. + +Madame Thomassin était agréable, douce, mélancolique; une prévision de +son sort, malgré sa jeunesse, lui disait qu'elle n'avait que peu de +jours à vivre... elle était déjà frappée de la cruelle maladie dont +elle mourut quelques années après, ayant à peine accompli sa +vingt-septième année!... + +J'avais aussi près de moi une nièce de M. d'Abrantès, mademoiselle +Clotilde Chaudon... Elle avait dix-sept ans. Elle était charmante, +faite à peindre, de jolis cheveux blonds, une peau admirable, de +belles dents, et tout ce qui pouvait plaire si elle avait eu de jolies +mains et de jolis pieds. Clotilde dansait, était assez bonne +musicienne, vive comme un lutin, et jolie à l'avenant. On voit que le +noyau de la société qu'on trouvait chez moi avant qu'il n'y vînt même +un étranger était formé de manière à ne pas faire craindre l'ennui à +la personne qui venait passer deux heures avec nous. + + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE ET DES PORTRAITS DES ARTISTES. + + + + +SECONDE PARTIE. + +SOCIÉTÉ SOUS L'EMPIRE. + + +J'ai parlé des hommes de lettres[143] qui venaient chez moi, et dont +l'esprit donnait tant de charme à une conversation soutenue, mais non +pédante. Maintenant, il faut y ajouter les hommes d'esprit, qui +contribuaient autant et peut-être plus que les autres à l'agrément de +nos soupers et de nos soirées. + +[Note 143: Il y en a dont les noms se retrouveront par la suite, et +dont je n'ai pas fait mention; c'est qu'alors je les aurais oubliés, +ou qu'ils ne seraient venus que rarement chez moi. De ce nombre était, +par exemple, l'abbé Delille: il ne nous aimait pas, nous autres gens +de l'Empire, et il ne fut peut-être pas accueilli par M. d'Abrantès +comme il aurait dû peut-être, mais surtout voulu l'être.] + +J'ai parlé de M. de Cherval. Son portrait, déjà tracé par moi, ne peut +l'être assez souvent; car je l'aime et le respecte comme un père. Son +esprit est profond, mais on ne s'en aperçoit pas dans un salon; il +conte alors, il cause, et toujours les autres se taisent pour +l'écouter. Cela est encore aujourd'hui, et pourtant il a tout à +l'heure quatre-vingt-trois ans! + +M. de Sainte-Foix était un homme spirituel, un homme du monde, ayant +d'excellentes manières et contant des choses du temps passé avec un +charme sans pareil, et cela sans prendre l'état de conteur; il avait +l'air de céder à une instance. J'avais toujours un nouveau plaisir à +l'écouter. + +M. de Montrond était aussi un habitué du soir chez moi. Son esprit est +connu de tout le monde; ce qui l'est moins, c'est la grande +instruction et même la science qui accompagnent cet esprit. Son +caractère est un type qui a formé de mauvais modèles, tandis que +l'original était inimitable... Il connaissait le monde entier... +voyait la bonne et la mauvaise compagnie indifféremment, n'ayant +jamais dans l'une le ton de l'autre, et préférant d'ailleurs la bonne, +où il passait sa vie. Spirituel autant qu'on peut l'être, il possède +le talent assez rare de se moquer des gens tout en les faisant rire. +D'une bravoure reconnue, insoucieux de fâcher ou d'être agréable, à +moins que ses affections ne soient engagées dans la question, il a une +façon de dire qui n'est qu'à lui, et rappelle le genre que devait +avoir M. de Grammont... il a cette assurance à la fois insolente et +polie qui faisait répondre par M. de Grammont à Louis XIV, qui se +plaignait de n'avoir plus de dents: + +_Eh! sire, qui est-ce qui a des dents?..._ + +Et il lui en montrait trente-deux magnifiques. + +À son esprit, M. de Montrond joignait l'usage du grand monde, et avait +dans la bonne société les plus excellentes manières. Jamais, par +exemple, il n'était grossier, ce que l'on voit si souvent aujourd'hui +être pris pour de l'aisance. M. de Montrond disait un mot mordant, +jamais malhonnête. Il avait eu de grands succès parmi les femmes, +qu'il aimait après ou tout autant que le jeu. Cette vie un peu à la +Valmont l'avait jeté dans la route d'une charmante femme, qui était +devenue la sienne, et qu'alors il n'avait plus aimée du tout: c'était +la duchesse de Fleury[144]. Jamais, au reste, il ne parlait de sa +femme; et il venait chez moi depuis bien des années, que je ne me +doutais même pas qu'il fût ou qu'il eût été marié. + +[Note 144: Mademoiselle de Coigny, fille du marquis de Coigny.] + +L'existence de M. de Montrond, sur laquelle beaucoup de gens ont dit +des bêtises, comme cela arrive toujours quand on raisonne sur ce qu'on +ne sait pas, est beaucoup moins mystérieuse qu'on ne le croit. Il a de +l'ambition sans but, ce qui est funeste toujours, mais surtout à +l'époque où M. de Montrond marquait dans le monde; il possède +d'excellentes qualités... et le prouve en ayant de longues et fidèles +amitiés; il est dévoué aux gens qu'il aime: après cela, le nombre en +est petit, je le sais, mais la chose alors en est plus certaine. Je +l'ai vu fort souvent, non-seulement à Paris, mais à la campagne, aux +eaux, dans cette intimité enfin où l'homme ne se masque qu'un jour et +se dévoile le lendemain; il donne aux pauvres... Il est bon maître, et +tient à honneur seulement de se montrer méchant et frivole, sans être +ni l'un ni l'autre, chose à laquelle il a réussi. + +M. de Montrond ne contait jamais: il était en cela le contraire de M. +de Sainte-Foix; lorsqu'il avait cependant quelque bonne chose à dire, +alors il s'y prenait de telle manière, qu'il faisait autrement qu'un +autre et si différemment, il mettait, par exemple, tant de sérieux à +dire l'aventure la plus bouffonne, qu'il fallait renoncer à la +raconter après lui. Beau joueur en perdant, mais seulement sous le +rapport de l'argent, car il était insupportable _au whist_, qu'il y +gagnât ou qu'il y perdît, il était continuellement au moment de se +faire une querelle, qu'il aurait au reste parfaitement soutenue. + +Enfin, j'ai beaucoup vu M. de Montrond, et crois le connaître assez +pour dire que ce qui est pour presque tout le monde est surtout vrai +pour lui: c'est qu'il est mal jugé... + +Un fait positif, c'est qu'il a des amis qui lui sont attachés depuis +quarante ans... Dire et vouloir persuader qu'il est bon, je ne +l'entreprendrai pas, non plus que d'indiquer sa conversation comme un +cours de morale; mais un homme qui est fidèle à ses affections, quel +que soit le vent qui souffle sur elles, n'est pas non plus un méchant +homme. Le mal des jugements portés sur des personnages très-connus +vient particulièrement de la légèreté avec laquelle on recueille des +traditions, sans même s'inquiéter si elles sont plus ou moins fidèles. + +M. de Saint-Aulaire, aujourd'hui notre ambassadeur à Vienne, venait +aussi chez moi... il était de la maison de l'Empereur, et je l'avais +connu avant mon mariage, chez ma mère, où il allait habituellement. +Son esprit charmant et doux, ses bonnes manières, sa façon piquante de +raconter, sa distraction ensuite parfaitement réelle, lui donnaient un +charme tout particulier. Il discutait avec une extrême mesure, et +jamais _en disputant_. Il n'était pas comme beaucoup de littérateurs +que je connais, qui, à peine dans la carrière, jugent et tranchent sur +les plus belles renommées, et se croient Lamartine ou bien Victor Hugo +pour avoir fait des vers... Quant à M. de Saint-Aulaire, il était +_sociable_ au-delà de tout ce que je vois maintenant. + +Mais un homme qui était pour moi plus qu'un homme aimable, car son +coeur et son esprit étaient tous deux dans ce que son affection me +témoignait, c'était M. de Narbonne! + +Son portrait a souvent été tracé: on a beaucoup parlé de lui; on a +beaucoup vanté sa politesse, ses manières distinguées, son esprit +même... Eh bien! jamais on n'a pu donner une idée juste, ni tracer +même une silhouette ressemblante du comte Louis de Narbonne. J'en +parlerai souvent dans le cours de cet ouvrage, et avant d'aller plus +loin, je voudrais pouvoir placer ici plusieurs lettres[145] qu'il +m'écrivit dans un moment bien pénible. Elles montreraient à quel point +M. de Narbonne était aimant et bon. On lui a refusé d'être attaché à +ses amis, c'est une calomnie: les amis qui eurent à se plaindre de +lui, c'est qu'ils furent, eux, ingrats et perfides. Je sais que depuis +la mort de celui qu'ils devaient bénir, loin de l'accuser; je sais +qu'ils ont osé élever la voix et parler de la _légèreté de coeur_ de +M. de Narbonne... Si son coeur était léger, ensuite, c'est qu'il en +avait un; chose fort douteuse chez quelques-uns de ceux qui parlaient +ainsi. + +[Note 145: Ces lettres me furent écrites au moment où je reçus la +nouvelle de la mort de mon mari. + +Voici quelques lignes de l'une d'elles. + +«Et, dans un tel malheur, je suis à trois cents lieues de vous[145-A], +ou plutôt je ne suis pas où vous êtes!... mais n'importe; vous savez +que partout et toujours vous pouvez compter sur moi comme sur votre +frère... sur votre père!... Dites-vous bien surtout que si j'étais +malheureux, il n'est rien que je ne vous demandasse. Adieu, serrez vos +enfants contre votre pauvre coeur, et faites tout pour vous conserver +à eux et à ceux qui vous aiment...] + +[Note 145-A: Il était à Torgau, où l'Empereur l'avait envoyé en +sortant de son ambassade d'Autriche... ce fut là qu'il mourut aussi +deux mois après avoir écrit cette lettre... Je ne le revis pas!...] + +Si jamais un portrait _écrit_ fut difficile à faire, c'est celui de M. +de Narbonne; il y avait dans sa nature, dans son langage, un charme +qui échappait à l'analyse. Il était spirituel naturellement, instruit +sans pédanterie, parlant et connaissant à fond plusieurs langues, +s'occupant d'études sérieuses sur la guerre et l'administration; d'une +bonté de coeur, d'une jeunesse d'âme bien méritoires chez un homme qui +avait passé sa vie à la cour, et avait été élevé par une mère tout +entière dans ces menées d'intrigues de coteries qui faisaient la vie +des gens de Versailles. M. de Narbonne devait être un autre homme; +mais sa nature était d'élite, et ces natures-là , loin de se corrompre, +se retrempent au milieu du mal... Sans doute il était léger dans +beaucoup d'habitudes de la vie, mais jamais, rien de sérieux n'était +froissé par lui... Madame de Staël, qui lui avait sauvé la vie en +1792, était pour lui l'objet d'un culte sacré. Il est des affections, +disait-il, dont le souvenir est une chose sainte... Il adorait ses +enfants, et sa mère était pour lui ce que devait être une mère de +l'époque de la sienne, c'est-à -dire qu'il était toujours dans une +attitude respectueuse, qui pourtant n'avait rien de ridicule à son +âge, et sa mère elle-même était bien ce qu'il fallait pour porter ce +nom de _duchesse de Narbonne_!... Cette vieille femme de la cour de +Louis XV, dame d'honneur de Mesdames, qui avait survécu à son temps et +à ses maîtres..., ce débris de l'époque de madame Dubarry, je l'ai vue +encore bien fraîche de pensées et de souvenirs. + +J'ai dit que M. de Narbonne _contait_ peu; son esprit n'allait pas à +ce genre de conversation; il ne l'aimait pas: aussi appelait-il M. de +Sainte-Foix _la sultane Scheherazade_. Quant à lui, lorsqu'il contait, +on ne s'en doutait pas... C'était un peu M. de Talleyrand, mais +lorsque celui-ci était de bonne humeur. Pour M. de Narbonne, il était +toujours égal, toujours bon pour ses amis, les écoutant, répondant à +leurs chagrins, lorsque lui-même quelquefois était accablé d'ennuis... +La perte d'un tel ami devait être et fut en effet douloureusement +sentie par moi. L'amie en souffrit par le coeur, la maîtresse de +maison ne le remplaça jamais!... + +J'ai parlé du cardinal Maury; il était d'une immense ressource dans un +salon comme le mien, malgré les inconvénients de sa brusquerie; le +cardinal trouvait aussi en moi beaucoup de reconnaissance pour la +préférence qu'il m'accordait; il n'allait aussi régulièrement que chez +moi... + +Millin, conservateur ou directeur du cabinet des Médailles, était +aussi de ma grande intimité; il venait chaque jour, et par son heureux +caractère, ses connaissances (qu'on lui disputait, mais qui n'en +étaient pas moins fort étendues et réelles), son esprit _anecdotique_ +et conteur, sa manière d'être toujours vouée à la gaîté, et sa volonté +de s'amuser en amusant les autres, avec toutes ses qualités, Millin +formait un des appuis les plus solides de notre société. Voulait-on +jouer la comédie, Millin prenait le rôle qu'on lui donnait... Il +aurait joué le marquis de Moncade, Othello, Crispin ou bien le +Misanthrope, avec la même complaisance. Il est vrai qu'il jouait la +comédie aussi mal que possible; mais c'est égal... Voulait-on jouer +des charades en action, ce que nous faisions très-souvent, oh! alors, +Millin était dans son centre!... il distribuait les rôles... mettait +les turbans, faisait des casques de papier avec une dextérité +admirable, et tout cela avec un sérieux d'autant plus grand, qu'il +s'amusait en conscience... Et puis, lorsqu'il voyait qu'on avait assez +des charades, des répétitions, il faisait apporter de sa propre +bibliothèque, qui était fort belle, une vingtaine de collections de +voyages, de costumes, de belles gravures[146], qu'il étalait sur le +billard, et là , prenant une queue, il démontrait en nasillant et +faisant l'explication des planches. C'était surtout aux portraits de +femmes qu'il était comique! Il fallait l'entendre lorsqu'il faisait +l'histoire de la sultane Ipomai!... et puis celle du prince Isouf!... +Il était alors bien amusant!... + +[Note 146: Comme, par exemple, le voyage de Melling à Constantinople.] + +Un autre homme bien spirituel, qui venait aussi souvent chez moi, et +n'était pas aussi connu alors qu'il l'a été depuis, c'est M. de +Planard... il avait déjà fait à cette époque _la Nièce supposée_... Il +était fort timide, mais fort aimable... il jouait la comédie chez moi +à Neuilly, et il excellait avec Millin dans les charades en action. + +On rencontrait aussi chez moi Geoffroy de Saint-Hilaire, dont le beau +talent rivalisait avec Cuvier, le docteur Hallé, Corvisart, lorsqu'il +était à Paris, Desgenettes, qui était mon ami plus que mon médecin, +enfin une foule d'autres notabilités parmi les artistes, comme, par +exemple, Gérard, Girodet et Augustin[147], ainsi que d'autres gens de +lettres dont les noms trouveront leur place à mesure que nous +avancerons dans la narration des événements de l'époque. Parmi les +hommes du monde remarquables par leur esprit, il faut aussi placer M. +le duc Decazes. Il n'était pas alors ce qu'il est devenu depuis, et +comme nous l'avons vu peu de temps après l'époque dont je parle; il +n'était pas encore un des grands de la terre; mais il était comme +toujours un homme parfaitement spirituel, aimable et gracieux, et d'un +commerce doux et facile, qui avait un grand charme... Je le voyais +souvent; il était un de nos habitués. + +[Note 147: Célèbre peintre en miniature, et rival d'Isabey; mais +Isabey lui était supérieur.] + +M. de Grefulhe, que je voyais aussi beaucoup, était un homme fort +remarquable. Son esprit sérieux, qui tout à coup prenait une couleur +railleuse, sans amertume pourtant, mais frappant toujours à coup sûr, +avait un grand charme d'étrangeté, et cependant il y avait un accord +complet en lui. Sa figure et sa tournure, toutes deux d'une grande +distinction, ajoutaient à ce que sa conversation avait de puissance; +son visage pâle, ses cheveux d'un noir de jais, ainsi que ses yeux; sa +bouche, dont le sourire était aussi rare[148] que fin et spirituel, et +s'accordait avec son regard et sa parole; sa personne, enfin, était +celle d'un homme distingué sous tous les rapports et par tout ce qu'on +exige dans la haute et bonne société. + +[Note 148: La peinture que je fais là de M. de Grefulhe lui donne de +la ressemblance avec un héros de roman, et pourtant jamais homme ne le +fut moins que lui. Il est en tout d'une nature absolue et positive.] + +M. Alexandre de Girardin était plus qu'un habitué chez moi; c'était un +ami. C'était un homme redouté plus qu'il n'était méchant; on craignait +son esprit très-fin et surtout très-clairvoyant pour discerner +aussitôt les ridicules; mais excepté cette triste partie de +nous-mêmes, je ne l'ai jamais entendu attaquer personne sérieusement; +il est au contraire fort dévoué aux amitiés saintes, et depuis plus de +trente ans que je le connais, je l'ai toujours trouvé digne d'être mon +ami, et je ne dis pas la même chose de beaucoup de gens qui ont la +prétention de l'être. M. le comte de Girardin fut longtemps fort à la +mode à Paris, où cette mode ne donne guère son sceptre facilement... +Il était fort jeune, mais déjà son esprit se montrait tel qu'il est, +et malgré son apparente légèreté, il joignait à cet esprit, +non-seulement du monde, mais plus sérieux qu'on ne le croit, un coeur +parfait pour ses amis. Sa mère avait en lui le fils le plus +respectueux et le plus tendre. Au milieu de ses succès les plus +bruyants et certes les mieux faits pour tourner une jeune tête, il ne +manquait _jamais_ un seul jour d'aller voir sa mère à l'issue de son +dîner, qui avait lieu pour elle à cinq heures précises. M. Alexandre +de Girardin demeurait auprès d'elle pendant une heure et souvent plus: +quelquefois madame T.....n venait le chercher avant l'heure fixée... +Il la laissait attendre: + +--Va donc, mon fils, lui disait sa mère en souriant. + +--Non, non, répondait-il avec une grâce charmante, je ne veux pas +perdre un de mes bons moments. + +L'homme qui agit ainsi à vingt-cinq ans et dans l'âge des plus +fougueuses passions n'est _jamais_, en aucun temps, autre chose qu'un +homme digne d'être estimé, autant qu'aimé de ses amis. + +Il contribuait aussi grandement à l'agrément de nos bonnes soirées, +lorsque les éternels voyages de l'Empereur permettaient à tout ce qui +portait une épée de demeurer à Paris quelques mois. + +En remontant aux premiers temps de l'Empire, on trouve une époque +assez remarquable, c'est l'établissement de la société et de +l'étiquette. Les princesses l'apprenaient, et l'apprenaient vite; +quelques-unes furent même tout près de l'impertinence. L'Empereur le +sut, et fut très-sévère avec ses soeurs... mais bientôt il eut, lui +aussi, une lutte à soutenir avec elles. La princesse Borghèse n'avait +que le duché de Guastalla!...--Qu'est-ce que Guastalla, mon bon petit +frère? demandait-elle gentiment à l'Empereur. Est-ce une belle grande +ville, avec un beau palais et des sujets?... + +--Guastalla est un village... un bourg, répondait assez durement +l'Empereur, dans les États de Parme et de Plaisance... + +--Un village! un bourg! s'écria la princesse en se redressant de sa +hauteur sur sa chaise longue... un village!... _la date buona_, +fratello!... et que voulez-vous que j'en fasse?... + +--Ce que tu voudras... + +--Comment! ce que je voudrai!... Et elle se mit à pleurer. + +--Annonciata[149] est _grande_ duchesse!... et elle est ma +cadette!... pourquoi donc ne suis-je pas autant qu'elle, au moins?... +elle a des _états_... elle a des ministres!...--Napoléon, lui dit +enfin la princesse, je vous préviens que je vous arrache les yeux si +je ne suis pas mieux traitée. Et mon pauvre Camille! pourquoi ne rien +faire pour lui? + +[Note 149: Vrai nom de madame Murat. Elle a pris depuis le nom de +Caroline, qui est probablement le second de ses noms. Mais dans son +enfance, et avant son arrivée à Paris, on l'appelait _Annonciata_.] + +--C'est un imbécile. + +--C'est vrai... mais qu'est-ce que ça fait?... + +L'Empereur leva les épaules... la princesse pleurait à sanglots... +L'Empereur l'aimait, et au fond elle n'était pas méchante... et puis +elle était si _câline_!... si habile à émouvoir!... si belle en +pleurant!... + +Le résultat de cette attaque fut qu'on donna le pauvre peuple +piémontais à gouverner au prince Camille. + +Lorsque les autres soeurs virent que les larmes et les scènes avaient +du succès, l'Empereur n'en manqua pas, et n'eut plus un moment de +repos. La grande-duchesse de Berg voulut la couronne royale, et même +un beau royaume, et la princesse Élisa un empire. Tout allait par +hiérarchie selon elles, et pas un droit n'était oublié... L'Empereur +écouta longtemps en silence, se contentant de ne pas répondre; mais la +princesse Élisa n'était pas belle en pleurant, et la grande-duchesse +de Berg n'était rien moins que douce: aussi l'Empereur finit-il par se +fâcher, et ce fut alors qu'un jour il dit, en frappant du pied: + +--Pardieu! ces femmes-là sont étranges! on dirait, en vérité, que nous +partageons l'héritage du feu roi notre père!... + +Lavalette était aussi, et dans tous les temps, un habitué de ma +maison; il était fort aimable et racontait à ravir. Ce fut lui qui, en +sortant de chez l'Empereur, nous rapporta ce mot qu'il avait +entendu... + +Une femme que je voyais très-souvent et avec un charme toujours +nouveau, c'était la duchesse de Raguse. Nous étions liées aussi +intimement que deux femmes peuvent l'être, et je l'aimais autant qu'on +peut aimer une amie... Charmante, gaie, vive, spirituelle, +très-instruite, naturelle et possédant tous les avantages d'une haute +position dans le monde social, jusqu'à une grande fortune, ce qui la +double encore... la duchesse de Raguse était, à cette époque, la plus +chère de mes amies, et toutes les fois que j'entendais annoncer son +nom, il me faisait le même effet que celui de M. de Narbonne: l'amie +était heureuse, la maîtresse de maison contente. + +L'esprit de la duchesse de Raguse est d'une nature remarquablement +attachante lorsqu'on en a la clef; non pas qu'elle soit difficile à +trouver, la duchesse est trop naturelle pour cela; mais elle est peu +facile à contenter, et dès que les gens ne lui plaisent pas, elle +devient silencieuse et se met à bâiller. Mais qu'elle soit au milieu +de gens qui lui conviennent ou qu'elle aime, alors son esprit a des +éclats, des jets d'une lumière non-seulement brillante, mais +chaleureuse; elle est à toutes les questions; elle comprend tout ce +qui se dit... Que de journées délicieuses j'ai passées avec elle!... +seules toutes deux, à Viry, dans une maison dont elle a fait un +paradis!... C'est là qu'il la fallait entendre et voir!... + +Elle était de ma grande intimité. Son mari était le frère d'armes que +M. d'Abrantès aimait le mieux et le plus; ils avaient été élevés +ensemble au collége de Châtillon-sur-Seine, et depuis, cette liaison +d'enfance avait pris des forces dans la fraternité d'armes qu'ils +contractèrent à l'armée d'Italie, où tous deux étaient aides-de-camp +du général en chef. + +Un homme que je n'ai pas encore nommé, et qui était, à cette époque, +l'homme le plus remarquable, peut-être, de la Cour impériale, et qui +était de ma société intime, c'est M. le comte de Forbin!... Jolie +tournure, figure agréable, esprit charmant, talents distingués, +naissance honorable et belle, caractère facile, manières exquises de +politesse et de bon goût... M. de Forbin possédait tous ces avantages +à un degré fort éminent; il était aussi un de mes habitués. Il y a +bien de la tristesse dans ce souvenir!... + +J'étais établie au Raincy après le départ de l'Empereur pour +l'Allemagne, lorsque M. d'Abrantès me dit qu'il fallait me disposer à +recevoir les princesses et l'Impératrice, mais chacune séparément, +pour que les honneurs fussent faciles à rendre; et il avait raison, +car, malgré la hiérarchie toute naturelle, il fallait toujours que les +princesses, surtout la princesse Pauline, fussent en première ligne. + +L'Impératrice et la Reine Hortense vinrent les premières. +L'Impératrice avait avec elle madame de Rémusat, madame de Lavalette, +madame d'Arberg et M. de Beaumont. La Reine avait madame de Brock, et +je ne me rappelle plus le nom du chambellan. + +La journée était superbe; nous montâmes tous dans des calèches en +forme de gondoles, et faites pour parcourir facilement les routes +ferrées du parc du Raincy, et même les belles routes de la forêt de +Bondy, dont nous avions la jouissance pour chasser, et dans laquelle +nous nous promenions tous les jours. Une chasse au daim avait été +ordonnée dès la veille, mais dans l'intérieur du parc. Plusieurs +hommes, désignés par l'Impératrice, étaient venus dès le matin pour se +trouver au Raincy au moment de l'arrivée de Joséphine, qui, selon sa +coutume, fut d'une ponctualité admirable[150]. Tous les hommes +désignés avaient été invités pour le déjeuner; dans le nombre était M. +de Montbreton, premier écuyer de la princesse Pauline; il était depuis +longtemps l'ami de ma famille et le mien: son aimable esprit, sa +bonté, sa vivacité et sa joyeuse gaîté surtout, qui doublait toujours +celle de la moindre réunion où il se trouvait, le faisaient aimer de +tous ceux dont il fréquentait la maison. Leste, gai, vif, chasseur +déterminé, sonnant comme un maître, on le voyait toujours le premier +en avant dans ces belles routes du Raincy, ayant autour de lui sa +trompe lorsqu'il ne sonnait pas, ou bien on l'entendait au loin +appelant les chasseurs et sonnant un rappel; mais ce qui est bien +curieux, c'est que M. de Montbreton est toujours le même qu'à cette +époque. + +[Note 150: Elle était tellement exacte, qu'à la Malmaison je ne me +rappelle pas l'avoir vue arriver dans le salon à dix heures moins +seize ou dix-sept minutes; toujours à dix heures moins un quart +juste.] + +L'Impératrice fut charmante. La Reine Hortense chanta, on fit de la +musique, on causa; on eut enfin une journée aussi agréable que si +l'étiquette ne s'en fût pas mêlée, et pourtant on ne s'en écarta pas +d'une ligne. Madame d'Arberg était là . + +En parlant des dames du palais, il en est plusieurs dont je n'ai pas +ajouté les noms, parce qu'elles ont pour moi une spécialité +d'affection ou de toute autre chose qui me fait retrouver une place +plus convenable pour les peindre et en donner une idée. + +Madame d'Arberg est d'une famille noble parmi les nobles dans cette +Allemagne, pays du blason et des généalogies. Mais quelle que fût son +origine, elle avait cette marque de la vraie noblesse, qui consiste à +ne la pas vanter en même temps qu'elle porte à la révolte lorsqu'on la +veut attaquer. Madame d'Arberg avait été admirablement belle, grande, +bien faite, d'une noble tournure; elle avait de la distinction jusque +dans les plis de son manteau de cour; et quoique sa fortune la privât +de mettre d'aussi beaux diamants que beaucoup de femmes qui +l'écrasaient ou qui _croyaient_ l'écraser de leur titre de nouvelle +duchesse, elle avait l'air aussi imposant que pas une de celles qui +l'entouraient. + +J'aimais madame d'Arberg: elle-même avait pour moi de l'amitié, et +j'ai toujours compris comment elle avait eu des répulsions dans ce +pays de cour, où elle primait trop naturellement pour ne pas trouver +des antipathies dans celles qui voulaient avoir le premier jour ce que +donnent et amènent les siècles. + +En apprenant le déjeuner de l'Impératrice, la princesse Pauline, qui +cette année-là occupait les appartements du rez-de-chaussée de +Saint-Cloud[151], voulut venir, quoique le froid fût déjà vif, et que +d'ailleurs elle, qui ne pouvait aller en voiture qu'avec des +précautions infinies, ne pourrait pas suivre la chasse. M. d'Abrantès, +qui lui parlait fort _amicalement_[152], lui objecta tout cela. + +[Note 151: Les appartements à gauche en entrant dans la cour, +au-dessous de l'Impératrice.] + +[Note 152: Ils avaient dû se marier. Le mariage n'eut pas lieu, parce +que ni l'un ni l'autre n'_étaient assez riches_.] + +--Eh bien! nous ne chasserons pas.--Mais que ferons-nous?--Nous +causerons. + +Ce n'était pas le côté de sa personne qu'il fallait admirer que la +conversation, surtout quand elle entreprenait de nous réciter +Pétrarque, le tout en mon honneur, disait-elle, parce que je me nomme +Laure. + +--J'ai bien peur, madame, que ce froid-là ne vous soit nuisible, lui +dit M. d'Abrantès. + +Le fait réel, c'est que nous avions peur qu'elle ne s'ennuyât et ne +prît en effet quelque nouvelle douleur dans une longue promenade en +calèche dans les bois déjà dépouillés du Raincy. + +Enfin il n'y eut pas moyen de l'en empêcher; nous lui donnâmes à +déjeuner avec une douzaine de personnes qu'elle désigna. Dans le +nombre était M. de Forbin, qui venait d'être nommé son chambellan. + +C'est ici le lieu de rappeler les noms des personnes qui composaient +quelques-unes des maisons impériales, en femmes seulement; je nommerai +les hommes plus tard dans la maison de l'Empereur. + + +_Maison de l'Impératrice._ + + Madame de La Rochefoucault, dame d'honneur. + Madame de Lavalette, dame d'atours. + Madame de Rémusat, } + Madame la duchesse de Bassano, } + Madame Duchâtel, } + Madame d'Arberg, } + Madame de Mortemart, } Dames du Palais. + Madame de Montmorency, } + Madame de Marescot, } + Madame de Bouillé, } + Madame Octave de Ségur, } + + Madame de Chevreuse, } + Madame Philippe de Ségur, } + Madame de Luçay, } + Madame la maréchale Ney, } + Madame la maréchale Lannes, } Dames du Palais. + Madame la duchesse de Rovigo, } + Madame de Lauriston, } + Madame de Vaux, } + Madame de Montalivet, } + Mademoiselle d'Arberg (depuis madame la comtesse Klein); + Madame de Colbert (Auguste); + Madame de Serrant (mademoiselle de Vaudreuil); + Madame Gazani, lectrice. + + +_Maison de madame Mère._ + +_Dame d'honneur._ + + Madame la baronne de Fontanges (la créole, mais point l'amie + de madame de Montesson). + +_Dames pour accompagner._ + + Madame la maréchale Soult, duchesse de Dalmatie; + Madame la duchesse d'Abrantès; + Madame la princesse d'Eckmühl; + Madame la baronne de Saint-Sauveur (fille du prince Masserano). + Madame la comtesse de Laborde-Méréville; + Madame la comtesse de Fleurien; + Madame la comtesse Dupuis; + Madame de Saint-Pern; + Madame de Rochefort; + Madame de Bressieux. + + Madame de Chantereine, lectrice, succédant à mademoiselle de Launay[153]. + +[Note 153: Mademoiselle de Launay, charmante personne, fut obligée de +quitter Madame, ce qui me fit personnellement de la peine. Elle était +la seule personne jeune dans le vaste château de Pont, et nous nous +entendions à merveille ensemble. Elle était soeur de la lectrice de la +reine Hortense.] + + Chambellans: MM. de Brissac et de Laville. + Écuyers: MM. de Beaumont, sénateur, général Destrées et vicomte + d'Arlincourt. + + Premier aumônier: M. l'évêque de Verceil. + Aumôniers ordinaires: MM. + +La maison de la princesse Pauline était montée plus magnifiquement +qu'aucune autre. L'Empereur lui avait donné un jouet pour l'empêcher +de pleurer: elle avait des pages, ce qu'aucune de ses soeurs n'avait à +Paris, à moins qu'elles ne fussent reines. Cette quantité de dames et +d'officiers dans la maison venait de ce que le prince Camille était +gouverneur-général par-delà les Alpes. + +Cette maison de la princesse Borghèse n'était connue de nous qu'en ce +qui concernait la France. Deux seules femmes furent connues à Paris, +l'une, madame de Cavour, parce qu'elle vint y faire son service, et +l'autre, madame de Mathis, par l'amour que l'Empereur eut pour elle. +Le reste nous était presque étranger. + +Mais, en revanche, quelques-unes des dames françaises attachées à la +princesse étaient fort aimées et fort répandues dans la société de +l'Empire. De ce nombre, je dois citer la marquise de Bréhan; elle +était liée avec moi, et venait habituellement dans ma maison. C'est +une femme non-seulement spirituelle, mais instruite plus qu'une femme +ne l'est ordinairement. Sûre en amitié, solide dans ses affections, +madame de Bréhan est une de ces amies qu'on pleure à jamais quand on +les perd, mais qu'on est aussi bien heureuse d'avoir comme moi depuis +tant d'années. + + +_Maison de la reine Hortense._ + + Madame la comtesse de Viry, dame d'honneur; + Madame la baronne de Broc, dame pour accompagner; + Madame la comtesse d'Arguzon, dame pour accompagner; + Madame la comtesse Mollien, dame pour accompagner; + Madame la duchesse de Villeneuve, dame pour accompagner; + Mademoiselle Cochelet, lectrice; + M. de Boucheporn, chambellan; + M. de Villeneuve, chambellan; + Madame de Boubers, gouvernante des jeunes princes; + Madame de Boucheporn, sous-gouvernante; + Madame de Mornay, sous-gouvernante; + Monsieur l'abbé Bertrand, aumônier; + M. , second aumônier. + + +_Maison de la princesse Joseph._ + +La maison de la reine Julie était si peu nombreuse que nous +connaissions à peine ses dames, excepté, toutefois, madame la comtesse +de Girardin, la dame d'honneur que chacun aimait parce qu'elle était +une charmante et gracieuse personne[154]. + +[Note 154: Autrefois madame la duchesse d'Aiguillon. Elle était en +prison avec Joséphine, lorsqu'un geôlier vint chercher un meuble qui +appartenait à madame de Beauharnais...--Mais, s'écrièrent les +compagnes de chambre de la pauvre Joséphine, elle n'est pas +condamnée!.... Le geôlier se mit à rire.--C'est chose toute prête... +ne vous en inquiétez pas!... + +Les femmes alors se mirent à pleurer; mais madame de Beauharnais les +consola. + +--Que craignez-vous? leur dit-elle... il n'est pas possible que je +meure! ne faut-il pas que je sois reine de France? + +Elles la crurent folle!... + +En effet, une vieille esclave de la Martinique lui avait prédit +qu'elle _serait reine de France, et mourrait_ DANS UN HOSPICE. + +--Eh! pourquoi ne pas nommer votre maison? lui dit presque en colère +la duchesse d'Aiguillon, qui souffrait de voir son amie dans cette +sorte de tranquillité; pourquoi ne pas nommer votre maison tout de +suite?... + +--Eh bien! oui, et je vous nommerai madame d'honneur, lorsque je serai +reine de France!... + +Mais lorsque l'Impératrice fut couronnée, elle se rappela l'amie dont +l'affection avait adouci ses malheurs, et la demanda à Napoléon pour +dame d'honneur. + +--Non, dit l'Empereur, elle est _divorcée_!... + +Mais, plus tard, il fut moins sévère pour une femme qui possédait +toutes les qualités et toutes les vertus. Madame Louis de Girardin fut +nommée dame d'honneur de la reine Julie.] + + +_Maison de la grande-duchesse de Berg._ + + Madame de Beauharnais, dame d'honneur; + Madame Adélaïde de La Grange, dame pour accompagner + (plus tard madame de Curnieux); + Madame la comtesse de Saint-Martin, dame pour accompagner; + Madame de Colbert (Alphonse), dame pour accompagner; + Madame la baronne Lambert, dame pour accompagner; + Madame , dame pour accompagner; + Madame Michel, lectrice; + M. d'Aligre, chambellan; + M. de Cambis, écuyer. + +On voit que les maisons des princesses étaient formées de manière à +donner de l'âme et de la gaieté à une cour qui ne demandait que des +fêtes. Et, pour des fêtes, que faut-il?... Il faut de la jeunesse, de +la fortune et de la beauté; avec cela, une cour sera la plus brillante +de l'univers. + +Madame de Barral, favorite de la princesse Pauline, était, à cette +époque, une des plus jolies femmes de Paris, et il y en avait +beaucoup. Non-seulement la Cour impériale en renfermait un grand +nombre, mais Paris alors était brillant d'un luxe de beauté autant que +de celui de ses fêtes. Combien il était augmenté, par exemple, lorsque +dans une de ces fêtes on y voyait rassemblées toutes les femmes dont +la beauté vraiment remarquable portait leur nom au-delà des mers. La +princesse Borghèse, madame de Canisy[155], madame de Barral, madame +Gazani, la duchesse de Montebello, madame Savary, madame de Bassano, +madame Pellaprat, madame de Laborde, mademoiselle Masséna, la +grande-duchesse de Berg, madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély, +madame Duchâtel, madame de Lavalette, madame Augereau, et une foule de +noms qui rappelleraient les charmants visages auxquels ils +appartenaient; et plus tard, madame la duchesse de Guiche, la duchesse +d'Esclignac, madame de Castellane, mesdemoiselles de Laborde, +mademoiselle de Lavauguyon, depuis madame de Carignan, mademoiselle de +Cetto, mademoiselle de Bourgoin; et si l'on ajoute les beautés +contemporaines, madame Récamier, madame Tallien, madame Michel, et +tant d'autres femmes moins belles, mais toujours charmantes, on croira +aisément qu'une fête où tout cela se trouvait devait être brillante et +joyeuse. Dans le nombre des jolies femmes, il faut mettre madame de +Broc, madame Mollien, la duchesse de Raguse, madame de Massa, madame +Perregaux, et tant d'autres qui étaient fraîches, jeunes et jolies à +faire envie, et quelques femmes qui étaient en dehors de la Cour de la +Restauration. Mais, après ce dernier effort, la nature, fatiguée, à ce +qu'il paraît, d'avoir tant produit, veut se reposer de ses fatigues. + +[Note 155: Madame de Canisy était la plus belle personne et l'une des +plus aimables de la Cour impériale, sans comparaison... quand je songe +à cette époque où vingt-cinq femmes belles à être suivies, comme le +prouvent au reste leurs bustes et leurs portraits, embellissaient une +fête, et que je vois comme il est facile de passer aujourd'hui pour +_belle_, je souris et m'étonne... On a donné, par exemple, le sceptre +de la beauté il y a trois ans à une femme, _grisette_ de naissance et +de figure!... on n'était pas difficile.] + +J'ai raconté plus haut les déjeûners donnés à Madame Mère et à +l'impératrice Joséphine. La grande-duchesse de Berg, qui alors était +en grande coquetterie avec M. d'Abrantès, voulut à son tour venir au +Raincy. C'était comme un pélerinage que chacun voulait faire; la +grande-duchesse de Berg y vint donc aussi, accompagnée de madame +Lambert et de madame Adélaïde de La Grange, ainsi que de M. de Cambis, +son premier écuyer. Le grand-duc, pendant ce temps-là , se battait tant +qu'il pouvait à Iéna et _autres lieux_. + +J'avais été en grande intimité avec la grande-duchesse de Berg à son +arrivée à Paris; mais cette intimité avait été plutôt ordonnée par ma +mère qu'amenée par la sympathie: nous étions déjà assez grandes l'une +et l'autre pour _causer_, et elle ne connaissait ni mes habitudes +d'études, ni mes goûts. J'avais d'ailleurs une amie, Laure de +Caseaux[156], ma soeur de coeur, avec qui j'étais liée depuis mon +enfance, avec qui je passais ma vie; j'étais aussi très-liée avec +mademoiselle de Périgord, toutes deux charmantes et bonnes jeunes +filles, élégantes, et tout autre chose pour moi qu'une jolie jeune +personne, à la vérité, mais seulement _cela_, et d'une ignorance qui +allait jusqu'à la plus grande de tout... Cependant, comme la jeunesse +est confiante, je me liai avec elle selon le désir de sa mère et de la +mienne, ainsi que de son excellent oncle Joseph, chez lequel elle +logeait, dans sa maison de la rue du Rocher, lorsqu'elle venait à +Paris de Saint-Germain, où elle était en pension chez madame Campan, +qui alors était l'institutrice la plus en vogue... Mais nos causeries +étaient nulles, et le temps se passait, de sa part et de la mienne, à +regarder et montrer son écrin, qui, déjà à cette époque, se trouvait +très-remarquable pour une jeune personne (c'était pendant la campagne +d'Égypte); cela, pour le dire en passant, me causait une petite +douleur, car enfin quelle est la jeune fille de quatorze ans qui voit +philosophiquement ce qui pare une autre jeune fille... Je ne sais si +sa vanité en a beaucoup joui, mais moi je sais que mon amitié ne s'en +est pas accrue; et toutes les fois que je rentrais chez moi en +revenant de la rue du Rocher, je pensais à mes deux amies, si bonnes +et si simples avec tout ce qui devait leur inspirer de l'orgueil, et +qui jamais ne m'avaient fait sentir que ma fortune était au-dessous de +la leur. Nous en vînmes, malgré tout cela, à nous tutoyer, Caroline +Bonaparte et moi. Nous étions assez inconnues l'une à l'autre, +cependant, et la suite m'a bien prouvé que pour elle, du moins, elle +ne me connaissait pas du tout!... surtout à l'époque dont je parle... +lors de ces chasses du Raincy. + +[Note 156: Laure de Caseaux était une jeune fille gaie, vive, +spirituelle, bonne et charmante. Son père était premier président au +parlement de Bordeaux, et sa mère était mademoiselle de Taillefer. +Laure de Caseaux était de mon âge, fille unique et héritière de plus +de 300,000 livres de rentes!... élevée à ravir par une mère la plus +digne des femmes, et une gouvernante, mademoiselle Roulier, également +bonne pour cette tâche, elle leur donna la douce jouissance de voir +réussir leur entreprise. Jamais éducation n'eut un plus brillant +succès. Le coeur, l'esprit, les talents à un degré supérieur, tout +vint justifier de ce que pouvait produire une éducation bien dirigée +avec une personne comme Laure de Caseaux!... Elle donna plus tard des +preuves d'une autre admirable partie d'elle-même, lorsque ses malheurs +l'appelèrent à rendre témoignage de sa force et de son courage... son +âme se montra alors ce qu'elle était, la plus belle partie +d'elle-même... Elle est aujourd'hui mariée à M. de Cassarède, et +établie près de Pau, et là , après avoir été la meilleure des filles, +elle est la meilleure des mères... Mademoiselle Mélanie de Périgord, +fille d'Archambaud de Périgord, frère de M. de Talleyrand, était +l'autre amie dont j'ai parlé, d'une belle et grande naissance, et fort +riche héritière aussi; elle avait, comme Laure de Caseaux, tous les +avantages de coeur et d'esprit qui font aimer ceux qui les possèdent: +aussi l'aimai-je tendrement, et mon amitié, toujours la même, ne +finira qu'avec moi.] + +L'hiver fut terrible; malgré la rigueur du froid les chasses eurent +lieu: je ne pouvais les suivre à cheval, étant dans un commencement de +grossesse; mais je suivais en voiture découverte. C'était la même +chose pour voir la chasse et même pour le daim, pauvre bête, qui s'en +vint se faire prendre un jour jusque dans ma calèche, mais non pour +autre chose qu'il m'importait beaucoup de connaître... La chasse eut +un plein succès; la princesse dîna au Raincy et y passa la soirée. +Nicolo Isouard y était; on fit de la musique; Nicolo et moi, nous +chantâmes le beau duo de la _Camilla_ de Fioraventi, et puis Nicolo +chanta quelques-unes de ses jolies romances, entre autres une appelée +_le pauvre Hylas_!... Cette particularité de la romance d'Hylas, +qu'_une autre personne_ se rappellera sans doute comme je me la +rappelle, lui prouvera que j'ai une excellente mémoire. + +L'hiver fut brillant. Tous les ministres donnaient des bals et des +fêtes superbes: le ministre de la Marine, surtout, se distingua des +autres, en ce que son local était le plus magnifique de toute la +troupe ministérielle. Quelles que fussent les inquiétudes de +l'Impératrice, elle venait toujours à ces fêtes avec le front serein: +il lui fallait parler à M. de Metternich, dont certes le cabinet, pour +être forcément fidèle, n'en était pas plus ami; à M. le ministre de +Wurtemberg, qui était, ainsi que celui de Bavière, dans la même +position; à tout le corps diplomatique enfin, qui était notre ennemi, +ou bien tellement lié à nos intérêts, que ceux qui nous étaient +fidèles devaient craindre une défaite pour la France. Cela +n'empêchait pas M. de Metternich de valser avec la grande-duchesse de +Berg, M. de Cetto de donner sa charmante fille pour faire une nymphe +dans un quadrille, et le ministre de Wurtemberg de faire la partie de +l'Impératrice. Pour le gros Decrès, il circulait dans sa longue +galerie, où il y avait de bien jolies femmes, mais aussi bien mauvaise +compagnie: ce qui arriva, au reste, le même soir le prouvera. + +Il y avait eu un souper, mais servi de telle sorte, que beaucoup de +gens avaient faim... Vers trois heures du matin, deux ou trois femmes, +qui connaissaient très-intimement le ministre de la Marine, dirent +entre elles: Si nous allions chercher le ministre et nous faire donner +à souper! On interroge les valets de chambre, qui répondent qu'il est +dans le bal... Mais où est-il? C'était cependant bien lui, plus que le +duc d'Orléans le père[157], qui devait s'appeler la cathédrale de +Reims! On regarde... l'un des jeunes gens qui donnaient le bras à ces +dames se levait sur la pointe de ses pieds et le _hélait_ tant qu'il +pouvait... Enfin il dit un mot à l'une des trois dames, et tout à coup +la troupe chercheuse disparut par une petite porte qui donnait dans +l'intérieur des appartements. + +[Note 157: M. le duc d'Orléans, père de celui qui périt dans la +révolution.] + +--Où nous menez-vous donc? dit l'une des jeunes femmes; on n'y voit +goutte. + +Ils étaient en effet dans un corridor fort sombre, d'où l'on +n'entendait déjà plus qu'imparfaitement le bruit de la fête... Le +silence et l'obscurité régnaient dans cette partie de la maison... Le +conducteur des jeunes femmes paraissait connaître admirablement tous +les détours de cette vaste maison... Enfin, un bruit singulier se fit +entendre...: c'était comme de la musique, mais barbare, dissonante, et +tellement bizarre, que les femmes s'arrêtèrent pour écouter. + +Le bruit venait d'une chambre contre laquelle elles venaient +d'arriver; de vifs rayons de lumière se glissaient par l'intervalle de +la porte mal jointe et venaient briller sur le satin blanc des +souliers des jeunes danseuses... Tout à coup le jeune homme qui les +avait guidées quitte le bras de celle qu'il conduisait, et, se coulant +vers la porte, il l'ouvrit tout à coup en leur disant tout bas +d'entrer; mais ce qu'elles virent leur donna d'abord un tel accès de +joie rieuse, qu'elles ne purent qu'éclater, ce qu'elles firent si +bruyamment, que celui qui était l'objet de cette fougue plaisante se +prit à rire comme elles[158]. + +[Note 158: Depuis que j'ai parlé très-succinctement de cette petite +aventure dans mes Mémoires, j'ai revu l'une des trois femmes qui +étaient en _quête_ du ministre de la Marine, et l'histoire me fut +racontée telle que je la mets ici.] + +Ce n'était ni plus ni moins que le maître du lieu..., mais débarrassé +des insignes de sa grandeur et tout simplement en habit de ville...; +mais il n'était pas seul, et avait pour lui tenir compagnie trois fort +jolies femmes dont la toilette de bal prouvait qu'elles venaient de la +fête. + +--Qu'est-ce que c'est donc que cette _romance_ que vous chantiez à +tue-tête? dit madame de M... au ministre.... Je croyais que vous ne +faisiez de la musique qu'avec votre porte-voix, vous autres gens de +mer?... + +--Ah! c'est... c'est ma chanson de haut-bord!... Je la chantais à +Madame. + +--_Ah! c'est joliment joli_, dit la madame..., et... Madame de T... se +retourna à demi et lança un de ces coups d'oeil impertinemment +aristocratiques sur la madame, dont la langue se tint _coi_ tout +aussitôt... Madame de M... se leva et fit signe à ses compagnes. + +--Dites-moi où nous pouvons trouver à manger, mon cher amiral, +dit-elle au ministre, qui paraissait assez honteux de la descente +faite par l'ennemi. Cependant, il comprit qu'il ne devait pas +augmenter le ridicule de l'histoire, qui serait sûrement contée, et +sonnant avec violence, il fit accourir deux ou trois valets de chambre +auxquels il intima l'ordre de servir ces trois dames (les jeunes gens +les attendaient dans le corridor). Decrès comprenait très-bien que ces +dames n'étaient pas seules, mais il était loin de se douter que des +officiers de son état-major fussent de la partie. Quand les dames +quittèrent la chambre, la hardiesse lui revint. + +--Voulez-vous entendre ma chanson? dit-il à madame de M... + +--Non, non, s'écria-t-elle en se bouchant les oreilles. + +--Vraiment! dit-il fort ironiquement; ah! vous venez à quatre heures +du matin chercher un vieux libertin comme moi dans son antre, et vous +vous en iriez comme vous y êtes venue? cela ne se peut pas. + +Et il entonna d'une voix de Stentor le premier couplet... Les dames se +sauvèrent aussi rapidement qu'elles le purent, y voyant à peine; mais +leurs conducteurs les attendaient, et dans la crainte eux-mêmes d'être +aperçus, ils les entraînèrent, mais pas assez promptement pour que +leurs oreilles ne fussent frappées désagréablement par le poëme du +dithyrambe ministériel. + +C'était, au reste, l'homme le plus cynique et le plus dépourvu de +toute retenue... Il avait de l'esprit cependant. Ses collègues ne le +plaçaient pas très-haut; ses inférieurs le détestaient, et ses +supérieurs n'en faisaient rien qu'un ministre premier commis. + +Je voyais aussi beaucoup la maréchale Ney. Elle me plaisait par tout +le charme de douceur qu'il y avait dans elle; son esprit était ce que +je veux trouver dans une femme: il était fin et doux; elle y joignait +des talents charmants. Enfin elle était une femme des plus agréables à +avoir non-seulement dans son salon, mais dans son intimité. Je la +préférais à sa soeur; elle était bien plus naturelle que madame de +Broc. + +Cherchant tous les moyens de reformer cette société qui était si +désunie, j'en imaginai un nouveau: ce fut de faire trouver ensemble +tous les enfants de ces jeunes mères qui se trouvaient être du même +âge. Ma fille aînée avait alors six ans. Je fis faire en son nom des +invitations à tous les enfants de son âge, et même à ceux de deux ans +au-dessus et de deux ans au-dessous. Cette liste fut immense, et, dès +la première année, nous eûmes près de soixante ou quatre-vingts +enfants. On leur donnait les marionnettes, le singe savant, le général +Jacquot, et puis à neuf heures et demie ou dix heures, on servait un +ambigu où dominaient surtout les meringues, les plombières et les +charlottes russes, et puis tout le bon petit peuple allait se coucher. +Lorsque les enfants étaient partis avec leurs gouvernantes et leurs +bonnes, les jeunes mères dansaient une ou deux valses, quelques +contredanses, et puis à minuit on soupait et à deux ou trois heures on +allait se coucher, heureux non-seulement de s'être trouvés et +rapprochés par ce lien tout amical et presque saint de ces enfants, +riant et jouant ensemble, formant ainsi entre eux pour l'avenir une +chaîne d'amitié, une liaison que rien ne devait rompre. Tous les six +janvier, jour de naissance de ma fille, la même fête avait lieu chez +moi. À mesure que les années arrivaient les enfants grandissaient; les +amusements changèrent aussi: les marionnettes, la lanterne magique, +firent place à Olivier[159], aux serins savants, à Fitz-James, et +enfin, en 1813, dernière année de nos fêtes régulières du 6 janvier, +ma fille aînée _dansa le menuet de la cour avec Abraham_, son maître. +Les jeunes filles commençaient déjà à remplacer les enfants: il y +avait même une sorte d'émulation parmi les jeunes personnes; quant +aux mères, elles avaient toujours continué à remplacer les enfants +dans ma grande galerie, où se donnaient toutes les fêtes du 6 janvier. +Nous dansions, nous riions comme nos enfants... Hélas! nous riions +sans doute, car nous ne pouvions pas prévoir la violence de l'orage +qui s'avançait sur nous sombre et menaçant... + +[Note 159: Olivier était un homme qui faisait des tours de cartes et +d'adresse avec un talent merveilleux. Il avait surtout un certain tour +d'un anneau dans une boîte, et cette boîte fermée... Enfin, les +enfants en étaient dans le ravissement...] + +Le jour de Saint-Joseph, je donnais également une fête d'enfants à ma +fille, mais bien moins nombreuse, à laquelle elle invitait seulement +ses jeunes amies; nous dansions ensuite comme le 6 janvier, et nous +nous amusions beaucoup plus que lorsque nous allions au bal chez le +ministre de la Guerre ou de la Marine. C'était aussi la fête de +l'Impératrice; et ma fille allait ordinairement la lui souhaiter. + +La maréchale Ney donnait aussi des bals d'enfants et des bals +_déguisés_. Un jour de carnaval de l'une des années précédentes, elle +en donna un charmant auquel furent invités mes enfants. Je devais m'y +rendre aussi, et après le départ de nos enfants nous devions jouer des +charades en action. + +Je fis faire à mes deux filles deux ravissants petits costumes de +_majas_, l'un blanc, pour l'aînée, et l'autre blanc et rouge pour la +cadette; je donnai ordre à leur gouvernante, qui était une Anglaise +(mademoiselle Podewin[160]), de conduire ses élèves chez la maréchale +Ney. Comme la maréchale Ney n'a pas de fille, les miennes n'allaient +jamais chez elle comme chez madame de Rovigo et les autres femmes de +cette époque. Ce n'était pas non plus mon cocher qui les conduisait: +c'était le leur, qui ne connaissait guère que le chemin de l'hôtel à +l'église Saint-Roch ou celle de l'Assomption, et puis celui du bois de +Boulogne... Enfin mademoiselle Podewin, bien endoctrinée, part pour la +rue de Lille, mais sans savoir justement l'adresse de la maréchale. Le +domestique, qui était aussi celui de mes enfants, s'informe; on lui +montre un fort bel hôtel, devant la porte duquel il voit plusieurs +lampions. Mademoiselle Podewin dit au cocher d'entrer; la voiture +roule dans une cour immense et s'arrête au bas d'un perron sur lequel +s'avancèrent plusieurs domestiques, mais tous vieux, et couverts d'une +livrée dont la couleur sombre ne rappelait en rien l'élégance de la +maison de la maréchale, dont mademoiselle Podewin m'entendait souvent +parler. Ces hommes entourent mes chères petites, qui, jolies comme +deux anges avec leur costume de _majas_, avaient peur de ces vieilles +figures et se serraient contre leur gouvernante tout en marchant et +traversant de vastes salons meublés avec une élégance magnifique, mais +sombres, peu éclairés, comme il aurait fallu qu'ils le fussent, pour +une fête d'enfants surtout; et partout le plus profond silence. + +[Note 160: Cette miss Podewin, aujourd'hui madame Amet, après avoir +fait l'éducation de mes filles, a fait celle de lady Suzanne Douglas, +aujourd'hui comtesse de Lincoln, fille du duc d'Hamilton. Madame Amet +est une des plus dignes et des plus honorables femmes que je +connaisse.] + +Arrivés dans un salon plus gai que les pièces précédentes, mes enfants +y trouvèrent deux valets de chambre qui demandèrent à mademoiselle +Podewin quel nom il fallait annoncer. + +--Mesdemoiselles Junot, répondit-elle, stupéfaite de cette solennité +pour des enfants, et presque effrayée du silence singulier de cette +maison. + +--Mesdemoiselles Junot!... dit le valet de chambre, d'une voix +retentissante, en ouvrant les deux battants d'une vaste pièce +très-éclairée cette fois. Mais ce ne fut qu'une raison pour ajouter à +la stupéfaction de mademoiselle Podewin, et à la frayeur de mes +petites filles. + +Dans ce salon, meublé d'un velours cramoisi à crépines d'or et +magnifiquement orné, étaient plusieurs hommes vêtus de noir, au visage +sévère et presque tous vieux et laids, pour dire le mot, excepté l'un +d'eux, mais dont la figure avait tellement la volonté d'être caduque, +malgré l'âge de son possesseur, qu'il ne tenait qu'à lui de passer +pour vieux s'il en avait eu envie dès cette époque... Une grande table +ronde était au milieu de l'appartement; elle était couverte de +papiers, et plusieurs hommes tout noirs écrivaient... D'un côté de la +cheminée, était une femme qui avait dû être fort belle et dans +laquelle on retrouvait encore des restes frappants de beauté; près +d'elle, et comme une apparition fantastique au milieu de cette cohorte +d'hommes sombres et sérieux, était une jeune fille vêtue de blanc, +blonde, blanche comme un lis et jolie comme un ange... Elle voulait +être sérieuse pour se conformer, on le voyait, au décorum d'une +circonstance inaccoutumée. Toutefois, sa bouche de rose fut la +première qui sourit à la vue du groupe qui vint tout à coup se jeter +au milieu de la grave cérémonie... Devant la cheminée était un +vieillard de taille moyenne, mais dont le dos était voûté, portant +l'habit ecclésiastique et décoré de plusieurs ordres. Sur un petit +manteau de taffetas noir était sur son dos une grande plaque qui +disait qu'il était chanoine de Munster. Enfin mes filles étaient tout +simplement chez le prince primat!... Il logeait alors dans l'hôtel du +prince Eugène, qui était, comme on sait, contigu à celui de la +maréchale Ney, et ce même jour il mariait, c'est-à -dire fiançait son +neveu, M. le duc Dalberg, à la jolie mademoiselle de Brignolé. + +On sait comme le prince primat était excellent, et surtout poli et +affectueux. Je le connaissais beaucoup, et il venait assez souvent +chez moi; mais il n'était nullement connu de mes enfants, qui, à cette +époque de leur vie, ne descendaient chez moi que lorsqu'il n'y avait +personne: c'était dans la journée et le soir après dîner pour remonter +à huit heures chez elles; mais aussitôt que le prince entendit +prononcer mon nom, il s'avança vers mes enfants, accueillit +parfaitement la pauvre miss Podewin, toute troublée de son aventure: +car tout cela s'était succédé bien plus promptement que je ne mets de +temps à l'écrire, et dans son phlegme anglais, qui ne se démentait +jamais, elle ne comprenait rien à tout cela. + +Ma fille aînée Joséphine[161] fut celle qui se tira le mieux de +l'affaire; elle était la filleule favorite de l'Impératrice, et fort +souvent elle allait déjeûner avec elle aux Tuileries. Toutes les dames +du palais adoraient sa gentille personne et son adorable visage +d'ange. Madame de Brignolé la gâtait plus qu'une autre, ainsi que +madame Dalberg. Aussi dès que Joséphine aperçut madame de Brignolé, +elle courut à elle, lui montra son bel habit espagnol en satin blanc, +avec de belles franges d'argent, et lui demanda où donc était la fête? +Heureusement que la chose s'éclaircissait, car pendant ce temps +Constance[162] s'enhardissant, malgré sa timidité, demandait de sa +douce voix au prince primat: + +--Monsieur, où donc est le général Jacquot?... + +[Note 161: L'aînée de tous mes enfants, et filleule de Napoléon et de +Joséphine.] + +[Note 162: La plus jeune de mes filles; elle était aussi timide que +douce et bonne, et depuis elle a prouvé qu'on pouvait être en même +temps une femme éminemment spirituelle.] + +Or il faut savoir que ce _général Jacquot_ était un énorme singe, avec +lequel, pour le dire en passant, le primat avait un air de famille +très-prononcé. + +--Qu'est-ce donc que le général Jacquot? dit le prince en se +retournant vers plusieurs ecclésiastiques de sa cour, dont plusieurs, +grands chanoines des premiers chapitres d'Allemagne, ne _badaudaient_ +pas souvent sur les boulevards... + +--C'est un singe fort savant, répondit gravement un petit homme ayant +les cheveux coupés en brosse tout autour de sa tête, et une petite +figure dans laquelle on trouvait, ce qu'il avait en effet, +prodigieusement d'esprit. C'était le futur M. le duc Dalberg, neveu du +prince primat grand-duc de Francfort... + +Ceux qui ont connu le prince primat doivent se rappeler sa bonté et +son aimable accueil, chaque fois qu'on se trouvait avec lui... Il fut +parfait pour mes petits masques, mais avec une telle recherche, que je +lui en témoignai ma reconnaissance dès le lendemain matin. On +s'expliqua: mademoiselle Podewin acheva d'éclaircir ce que disaient +mes filles, dont l'une demandait des masques, entre autres, _le grand +sauvage_, parce que les enfants qui se voyaient le plus souvent dans +les intervalles de leurs petites fêtes se confiaient leurs +déguisements, et celui du _grand sauvage_ était celui du prince +Achille Murat, que mes filles voyaient très-souvent, ainsi que ses +deux soeurs: les confidences avaient eu lieu, et Joséphine demandait +_le grand sauvage_; Constance s'en tenait au général Jacquot... Mais +la voiture avait été renvoyée... et celles des personnes présentes ne +devaient aussi, comme celle de mes filles, revenir les prendre que +plus tard. Le prince voulait faire mettre ses chevaux, lorsque le duc +Dalberg leva toutes les difficultés. Il donna l'ordre à deux valets de +pied de prendre mes deux petites dans leurs bras et de les transporter +dans la maison voisine, qui était celle de la maréchale Ney... et les +deux enfants partirent toutes joyeuses et chargées de bonbons +qu'elles n'osaient pas manger de peur de gâter leur belle toilette... + +Elles firent beaucoup d'effet en entrant dans la fête. J'en étais fort +inquiète... Je venais d'arriver à l'instant et ne pouvais m'expliquer +la cause de leur absence, lorsque je les vis entrer, et miss Podewin +me dit le motif de leur retard. L'aventure courut bientôt dans tous +les salons et amusa autant que le singe savant et le général +Jacquot... + +Cette soirée chez la maréchale Ney fut charmante: les enfants furent +heureux d'abord, et nous le fûmes de leur joie, de leur délire même, +car il y avait des moments où ils trépignaient avec une sorte de +frénésie lorsqu'Olivier faisait le tour du _sac fermé_ ou des trois +bobines... ou bien encore de l'anneau, dans une boîte à double fond et +à bascule... Mais enfin, après avoir soupé, ils étaient allés se +coucher. Après leur départ:--Que ferons-nous? dirent les jeunes mères; +il n'est que onze heures... + +--Des charades en actions, dit M. de Metternich[163], qui, en sa +qualité de jeune père, était du conseil.--Oui, oui, des charades en +actions!--Et la maréchale nous fit ouvrir sa garde-robe, que nous +explorâmes au grand chagrin de ses femmes, à en juger par le désespoir +des miennes, lorsque la chose arrivait chez moi; mais aussi nous nous +amusâmes beaucoup... Deux charades eurent surtout un succès complet: +or-ange et pou-pon. La première fut représentée magnifiquement par la +prise du Mexique ou du Pérou, je ne sais lequel; une scène du temple +du soleil: tout cela était admirable; et puis le sacrifice d'Abraham; +mais la seconde fut un triomphe. La première partie n'était pas facile +à faire... Nous représentâmes Antiochus et Stratonice!... le moment où +le médecin juge, par la fréquence du _pouls_, de la passion du prince; +nous y fûmes très-applaudis. M. de Brigode joua le rôle du père, comme +s'il eût été à l'Opéra. Le _pont_ fut représenté par l'action de +Coclès, et enfin le poupon le fut burlesquement par M. de Palfy, +faisant le nourrisson, et par Grandcourt, dont je n'ai pas encore +parlé, mais qui aura tout à l'heure sa place, car il ne bougeait de +chez moi, et certes on s'en amusait assez pour lui témoigner au moins +de la reconnaissance par un souvenir: il faisait la nourrice. + +[Note 163: M. le prince de Metternich, alors comte de Metternich et +ambassadeur d'Autriche en France, avait une ravissante famille, qui +était de toutes nos fêtes. Marie, l'aînée de ses enfants, charmante +jeune fille de huit à neuf ans, était ma favorite!... elle fut depuis +madame d'Esterhazy... L'autre petite fille, Clémentine, était un ange +de beauté et de grâce: c'était un Amour de l'Albane... Le troisième +était Victor; il était un bon et excellent jeune homme... mais son +père lui était si supérieur qu'à côté de lui son infériorité était +visible. Étant enfant, il était bon et toujours en harmonie avec ses +jeunes camarades.] + +Grandcourt était un petit homme qui, disait-on, n'avait pas +d'inconvénient, et à qui j'en trouvais souvent. Il était raconteur, +sot et pas mal glorieux.--De quoi? Je n'en sais rien. Il avait une +grosse tête, un gros ventre et des jambes courtes; il allait partout; +se disait amoureux de toutes les femmes jolies et jeunes, avec cette +figure que je viens de vous dire, et soixante ans par-dessus. + +Ce fut lui que nous chargeâmes du rôle de nourrice: on lui fit des +appas avec deux oreillers, et il remplit très-convenablement son +emploi. + +Le _poupon_, ce fut le comte de Palfy, noble hongrois de haute +naissance certes, et tenant à Paris un grand état; il y était fort à +la mode, nous donnait des fêtes où nous nous amusions beaucoup, et se +mit dans le monde élégant malgré quelques ridicules assez fortement +prononcés qu'il avait: l'un des plus grands était l'état qu'il avait +pris d'être un mangeur de coeurs des plus affamés, et de parler de ses +bonnes fortunes un peu comme le chasseur de l'ours. Au résumé, il +avait de l'esprit cependant, et M. de Metternich, qui se connaissait +en hommes, m'en avait parlé avec une autre opinion que celle qui +dirigeait le monde. Il avait cinq pieds sept à huit pouces, et avait +une sorte de beauté: tout cela fit merveille dans le _pouls-pont_. + +M. de Palfy me rappelle une circonstance assez plaisante qui lui est +relative. On faisait encore quelquefois des _mystifications_; la mode +en avait été fort active, et de temps à autre elle revenait encore. Un +jour, à Neuilly, je demandai à M. de Metternich s'il ne trouverait pas +mauvais qu'on plaisantât un peu avec M. le comte de Palfy; j'étais +bien sûre de sa réponse, mais je n'aurais à cet égard rien voulu faire +sans sa permission. Il me la donna grandement, parce qu'il était bien +sûr que je ne ferais rien que de convenable. Je fis donc venir le gros +Musson, qui était encore bien spirituel et bien amusant; nous le +plaçâmes à côté du comte de Palfy. Au bout d'un quart d'heure je le +vis me regarder et me faire signe d'une manière très-significative,... +je ne savais ce qui se passait à l'autre bout de la table; enfin je +compris que Musson ne trouvait rien à dire au comte de Palfy... Cette +idée s'empara alors de moi sous un aspect si bouffon, que je ne pus +m'empêcher de la communiquer à M. de Metternich. Elle le frappa comme +moi, et aussitôt nous voilà à rire, et bien autrement que si Musson +avait parlé. En effet, quoi de plus comique que vingt-cinq personnes +réunies autour d'une table pour entendre un homme qui se trouve +muet!... et qui est le mystifié au lieu d'être le mystificateur. +Jamais je n'ai ri d'aussi bon coeur. + +Nous nous amusions beaucoup à Neuilly; la proximité de Paris +permettait de venir me voir à tous mes amis, même ceux qui n'avaient +pas de chevaux. J'avais tous les jours vingt personnes à dîner, et +quarante le soir, les jours d'opéra exceptés. On savait que j'allais +au spectacle; je n'y allais pas toujours cependant; mais lorsque j'y +allais, je revenais exactement le soir à Neuilly. + +Nous jouâmes aussi des charades en actions, et _M. Vautour_ eut entre +autres un succès prodigieux. _M. Vautour_ était le nom d'un vaudeville +dans lequel Brunet jouait alors et faisait courir tout Paris. Un homme +de ma société, fort aimable et fort spirituel, parent ou allié de +madame d'Osmond[164], M. Digneron de Saint-Furcy, me proposa un soir +de faire une charade en action sur le mot _vautour_; ce fut lui qui la +monta et l'organisa. La première partie fut représentée par le _veau +d'or_, avec tout le luxe des costumes juifs et même leur exactitude. +La seconde dura longtemps. M. Digneron faisait des tours d'adresse +aussi bien qu'Olivier et Fitz-James; il se mit comme les Indiens qui +étaient alors à Paris, devant une grande table _à lui_, et faite +exprès pour ses tours: il nous en fit pendant une heure de ravissants, +et puis pour le tout, Grandcourt s'était laissé arranger si bel et +bien, qu'il ressemblait à Brunet parfaitement dans le rôle de M. +Vautour. Il y fut très-applaudi. + +[Note 164: Celle à qui appartenait _Vilaines_. Mademoiselle Digneron, +soeur de M. de Saint-Furcy, avait épousé M. Gilbert de Voisins, frère +de madame d'Osmond. M. de Saint-Furcy était cousin-germain de ma plus +intime amie, madame Lallemant, et oncle de M. Alfred de Voisins, mari +de mademoiselle Taglioni.] + +Notre été fut très-brillant à Neuilly; nous jouâmes la comédie; il y +venait encore plus de monde, ainsi que je l'ai dit, qu'au Raincy, en +raison de la proximité de Paris. Un jour le maire de Surênes vint me +prier de _couronner la rosière_: c'était une institution faite par +madame des Bassyns, dans une affreuse circonstance de sa vie. Elle +était en calèche et traversait Surênes en descendant d'une maison +qu'elle habitait sur le haut de la montagne. Sa fille, âgée, je crois, +de cinq ou six ans, était appuyée contre la portière de la calèche; +elle s'ouvre: l'enfant tombe sous la roue, qui l'écrase sous les yeux +de sa mère. La malheureuse femme, insensée de désespoir, serait morte +sur la place sans les secours, les consolations de toutes les femmes +de Surênes; une aussi immense douleur fut comprise par elles; toutes +étaient mères, toutes avaient un coeur... Elles étaient bonnes, et +leurs soins parvinrent à émousser la pointe trop aiguë du malheur qui +frappait une mère... Revenue à elle-même après bien des mois, où sa +raison fut presque égarée, madame des Bassyns sentit alors la +reconnaissance qu'elle devait à ces femmes qui n'avaient pas eu peur +de ce qui souvent effraie, la douleur d'une étrangère. + +--Que puis-je faire pour cette commune? dit-elle un jour au maire. + +--Leur rendre leur rosière, répondit-il. + +Et madame des Bassyns fonda alors une rosière, puisque l'ancienne +fondation n'existait plus. Voilà quelle était l'origine de cette +rosière. J'acceptai en annonçant que je doublerais la dot, et que ce +serait ma fille aînée qui couronnerait la rosière... + +Ce fut une grande fête, non-seulement au château de Neuilly, chez moi, +mais dans la commune de Surênes. Tout le pays était en émoi, et au +château il y avait plus de _deux cents_ personnes, car j'avais engagé +tout ce que je connaissais, pour que la quête, que devaient faire +madame Lallemant et madame la baronne de Montgardé, fût abondante. +L'effet ne manqua pas... Elles eurent presque toute la quête en or, et +firent deux mille francs... La cérémonie eût été superbe dans cette +petite église, mais les rosières étaient aussi par trop laides; +presque toutes étaient vigneronnes, et leurs bras étaient noirs comme +ceux d'une négresse, le visage à l'avenant... Celle qui eut la +couronne était plus jolie que les autres. Le lendemain de la +cérémonie, elle vint dîner au château avec M. le maire; j'avais aussi +invité le fiancé, mais il ne put venir:--Parce que, voyez-vous, me dit +la rosière, il avait un mal de reins qui lui est tombé dans le talon. + +Ceux qui connaissent le jargon, car c'est une langue à part, des +paysannes des environs de Paris, sauront, peut-être, ce qu'elle +voulait dire... + +Sa parure était incroyable: elle portait son grand cordon bleu +par-dessus un déshabillé de basin blanc, ayant des demi-manches qui +tranchaient victorieusement sur des bras d'un pain d'épice parfait... +Son bonnet, très-empesé, avec une fort belle valencienne, était +surmonté par sa couronne, chef-d'oeuvre de Nattier, et que ma fille +avait offerte; la bonne rosière avait, je crois, dormi avec et ne +l'avait pas quittée depuis le moment où l'archevêque _in partibus_ de +je ne sais plus quelle ville de Palestine l'avait bénite. On pourrait +faire un portrait de cette jeune fille; mais faire comprendre le +comique de sa tournure, c'est impossible. + +En 1821, j'allai m'établir à Versailles. Je fis faire quelques +réparations à la maison que j'occupai au Petit-Montreuil; un jour on +me dit que la femme du serrurier qui avait travaillé pour moi +demandait à me parler. Je la fis entrer; c'était une femme de bonne +mine, encore jolie, et toutes les fois qu'on voyait sa main, on +pouvait juger que la femme du serrurier ne mettait pas les mains à la +forge. + +--Madame la duchesse ne me reconnaît pas? me dit cette femme fort +émue. Je la regardai... rien.--Non, lui dis-je, je ne vous ai même, je +crois, jamais vue. + +--Oh! madame!... + +Et cette femme se met à pleurer. + +--Je suis de Surênes!... + +C'était ma rosière!... + +Les maux de reins et de talon étaient tous deux partis; mais la dot et +la fiancée, toutes deux restées, et le fiancé exempté de la +conscription, à l'aide du mal de talon et du mal de reins... Ils +s'étaient mariés, et M. _Leboeuf_ était, en 1821, maître serrurier, +très-achalandé, grande rue de Montreuil, vis-à -vis de l'église, à +Versailles; leur établissement était bon, et je crois que ma seconde +dot n'y avait pas nui. + +Notre comédie allait très-bien à Neuilly; j'étais fort bien secondée +par le général Lallemant, un de nos anciens acteurs de La Malmaison; +il jouait admirablement... Michaud venait nous faire répéter nos rôles +avec une bonté et une patience qu'on ne trouve que dans les grands +talents, ainsi que l'un d'eux nous le prouve tous les jours[165]... +Nous jouâmes surtout deux pièces qui firent le plus grand plaisir, +_Défiance et malice_ et _les Rivaux d'eux-mêmes_. Je faisais Céphise +dans la première et Lise dans la seconde. Madame la baronne de +Montgardé, qui depuis a obtenu de si brillants succès à Lormois, chez +madame la duchesse de Maillé, dont l'admirable talent est un bon juge, +faisait madame Derval; le général Lallemant, Derval; M. de Planard, +l'auteur spirituel de tant de jolis ouvrages, et lui-même un si +excellent homme et si sociable, M. de Planard remplissait le rôle de +l'ami; quant à celui du maître d'auberge, il nous prouva qu'avec +beaucoup d'esprit, jamais on ne peut ce que la nature se refuse à vous +laisser faire. Millin, à qui j'avais donné ce rôle pour apaiser sa +colère de ce que je ne lui avais pas donné celui de d'Héricourt, ne +put jamais dire, sans au moins dix variantes, ce petit couplet de rien +du tout, par lequel commence la pièce: + + Allons, enfants! de l'activité, du zèle, etc. + +[Note 165: M. Michelot, qui est si parfait pour nous au théâtre +Castellane, et dont j'apprécie à un bien haut degré la patience et la +bonne volonté... Nous lui en devons une grande reconnaissance.] + +Un jour Michaud lui demanda si c'était une gageure?--Si vous avez +parié de mal jouer, vous avez gagné. + +--Ce n'est pas de vous cela, dit Millin tout gonflé de colère, et +quand je veux prendre une leçon dans Saint-Simon, je le lis à moi +seul. + +--Saint-Simon? dit Michaud étonné. Qu'est-ce que celui-là ?... Ce que +j'ai dit, je l'ai pris en moi. + +--Hum!... hum!... marmottait Millin... parce qu'il fait rire quand il +joue, il croit qu'il peut me faire enrager ici comme un damné... + +À partir du jour de la citation involontaire de Michaud, Millin se +révolta, non pas en ne voulant plus jouer, comme j'ai vu faire à des +gens de mauvaise humeur et mal appris; mais, à la première répétition, +il s'avança jusque sur la tête du souffleur, et dit avec un sérieux +d'autant plus comique qu'il était vrai: + +--Je ne veux pas qu'on me corrige mon rôle, je le veux jouer comme je +l'AI CRÉÉ!... Ceux qui ne le trouvent pas bien... tant pis pour eux, +ajouta-t-il en lançant un regard furieux sur Michaud. + +Or, il faut savoir qu'ils étaient tous deux très-liés, et même amis +intimes: aussi la paix revenait-elle entre eux à peine étaient-ils +sortis du théâtre... Mais sur la scène le rôle de Millin était de +nouveau le sujet d'une querelle... et ce rôle avait quatre-vingt-trois +mots: nous les avions comptés. + +M. de Planard était un homme fort jeune à cette époque et n'ayant +encore fait qu'une pièce, mais qui déjà avait donné l'idée de son +charmant talent: c'était _la Nièce supposée_... Il allait faire une +pièce pour notre théâtre, avec un rôle pour moi... C'était le sujet +d'une nouvelle de madame de Genlis: _Nourmahal_ ou _le Règne de +vingt-quatre heures_. Ce rôle, dans lequel on peut développer beaucoup +de moyens, serait charmant à jouer pour une jeune femme ayant des +talents. Les événements de Portugal, où le duc d'Abrantès faisait +alors le beau traité de Cintra, empêchèrent la continuation de nos +représentations. + +Mais les alarmes furent courtes, car la gloire n'avait jamais +abandonné nos aigles; nous étions toujours les maîtres de l'Europe, et +l'orage ne grondait pas encore, s'il se faisait pressentir. + +La vie habituelle, quelque changée qu'elle fût dans la haute société +par les événements de la révolution de 1793, commençait donc à +reprendre sa gaieté et _ses coutumes_ même, quoique différemment +mises en action, parce que les localités n'étaient plus les mêmes, et +qu'on ne pouvait plus agir dans une maison à l'anglaise comme dans un +vieux château de l'Auvergne ou du Dauphiné. Mais l'esprit français, +ainsi que l'esprit de bonne société, trouve toujours à faire sa +volonté quand il en a une déterminée, et l'on sait que chez nous celle +de s'amuser est, à tous les âges, la plus enracinée de toutes. En +voici la preuve dans une aventure très-plaisante qui arriva en 1810 ou +1811, et qui fit un grand bruit alors. + +On sait combien les maisons de campagne sont nombreuses dans toute la +partie du pays qui entoure la forêt de Sénart et même au-delà ; c'est +comme une chartreuse: les maisons, sans avoir la prétention d'être des +châteaux, sont cependant assez grandes pour prendre le nom de _maisons +de campagne_. Ce sont de ces maisons que je veux parler... Plusieurs +familles amies se trouvaient habiter ces maisons, assez rapprochées +pour faciliter des réunions fréquentes. L'une d'elles était à +_Rouvres_, près de Montgeron, et appartenait à madame de Fontenille: +elle l'habitait l'été avec son fils et sa fille, jeune personne vive, +spirituelle et parfaitement aimable, un vrai trésor pour une société +française, où la gaieté et la franchise sont habituellement la base +de ce qui s'y fait et se dit. + +La famille de madame de Fontenille était augmentée, pendant l'été, +d'une vieille amie, dont le nom passera à la postérité, parce qu'il +s'attache à une romance que la France _entière_ et une partie de +l'Europe ont chantée avec les larmes dans les yeux et la douleur au +coeur! c'est la romance de _Pauvre Jacques_[166]! L'auteur était +madame de Travanet[167], femme d'esprit et de coeur, douée d'une +imagination vive et facile à émouvoir, mais d'une bonté de caractère +et d'une sûreté de commerce presque toujours, au reste, le partage des +gens d'esprit avec la tête vive. Je n'ai peur que des têtes froides, +moi; le coeur l'est souvent avec elles, et alors il est détestable. + +[Note 166: Elle fut parodiée ainsi: + + Pauvre peuple, quand j'étais près de toi, + Tu ne sentais pas ta misère; + Mais à présent que tu n'as plus de roi, + Tu manques de tout sur la terre.] + +[Note 167: Femme, je crois, où belle-soeur de celui qui jouait si bien +au trictrac. Il disait: C'est l'année... où j'ai fait une école.] + +La conversation de madame de Travanet était surtout amusante; elle +avait une sorte de naïveté qui, à son âge, donnait beaucoup de piquant +sans être ridicule à tout ce qu'elle disait. Comme on savait qu'elle +était _vraie_ et que ce qu'elle disait et faisait n'était pas _de la +manière_, on en riait avec elle, et elle ne s'en fâchait jamais. + +On était un soir réuni chez madame de Fontenille, et la conversation +avait pour sujet l'enlèvement d'une jeune personne très-connue. + +--Mon Dieu, dit madame de Travanet, combien je regrette de n'avoir +jamais été enlevée!... + +Chacun se récria. + +--Pourquoi non? dit-elle tout tranquillement; chacune de vous le +voudrait peut-être autant que moi pour la raison qui me le fait +désirer. Je voudrais connaître les émotions qui vous agitent dans un +pareil moment; ce doit être très-curieux! + +Et la voilà qui, poursuivant son idée, et la retournant de cent +manières, conclut à ce qu'elle regrette véritablement de n'avoir pas +été enlevée. + +--En vérité, lui dit M. de Folleville[168], vous me feriez regretter +de n'avoir pas été dans votre route, madame, il y a vingt-cinq ans!... +Je dis cela pour moi, ajouta-t-il en s'inclinant devant madame de +Travanet. + +[Note 168: Du château de Montgeron.] + +--Bath! dit M. de Barral[169], si Madame veut être vraie, elle nous +avouera qu'elle a été enlevée au moins une fois en sa vie. + +[Note 169: Mari de la jolie madame de Barral, maintenant madame de +Septeuil.] + + +MADAME DE TRAVANET, naïvement. + +Non, je vous jure! + + +MADEMOISELLE D'ESCLIGNAC[170]. + +[Note 170: Fille du duc d'Esclignac et de Fimarcon. Elle est soeur du +duc d'Esclignac, mari de la jolie duchesse d'Esclignac, nièce de M. de +Talleyrand et fille de son frère Bozon.] + +Comment! pas même une fois!... + + +MADAME DE TRAVANET. + +Pas une seule!... On doit faire une si drôle de figure!... Que peut-on +dire? + + +M. AMÉDÉE DE FONTENILLE. + +Ce n'est pas vous, madame, qui seriez embarrassée dans un pareil +moment... + + +MADAME DE TRAVANET. + +Oh, maintenant!... maintenant ne parlons plus de tout cela... + +On ne continua pas plus longtemps la conversation sur ce sujet; mais +rien n'en fut perdu pour toutes ces personnes désireuses de tout +amusement et voulant ne laisser échapper aucune occasion convenable de +se divertir... + +Mademoiselle de Fontenille, la plus vive de toute la société, imagina +sur l'heure même un projet dont l'exécution devait être admirable. + +Le lendemain, toute la société de Rouvres alla à Crosne chez le duc de +Brancas[171] (Céreste); mademoiselle de Fontenille mit la duchesse de +Brancas dans le secret. Le plan fut parfaitement organisé, rien n'y +manqua. Quelquefois la gaieté ne se pouvait contenir en songeant au +jour où la chose allait arriver; alors les rires redoublaient; et +cette bonne madame de Travanet, qui était toujours heureuse du bonheur +des autres, riait avec eux sans savoir que c'était elle qui faisait +les frais de cette gaieté. + +[Note 171: Le duc de Brancas était chambellan de l'Empereur: c'était +lui qu'on appelait toujours _le grand Brancas_.] + +--Comme ils sont heureux! disait-elle à madame de Fontenille... Toute +la conspiration fut ourdie dans le plus profond mystère, et cependant +bien des conférences eurent lieu. Des demi-répétitions furent faites, +et pour tout cela il fallait des courses à Montgeron, chez M. de +Folleville, à Crosne, chez la duchesse de Brancas... Mademoiselle de +Fontenille n'était plus un moment en place: elle était en course dès +le matin; son frère, Amédée de Fontenille, était comme elle aimable et +actif, et toujours prêt à rire. + +Enfin tout fut terminé à la joie des conspirateurs, qui voyaient +arriver avec bonheur le jour de l'exécution de leur plan; il avait été +bien discuté, bien mûri; les rôles distribués, les lieux reconnus... +Enfin tout était prêt et subordonné seulement au temps qu'il ferait; +on fixa le jour, sauf cette seule exception. + +On était alors en automne, dans ces journées où un rayon de soleil est +tant apprécié! où une promenade a tant de charmes, car celle du +lendemain est incertaine! Mademoiselle de Fontenille proposa d'aller +faire un tour dans la forêt; tout le monde accepta par acclamation, on +se lève, on prend les ombrelles, on met les chapeaux et les guêtres, +et toute la société de Rouvres, réunie ce jour-là _par hasard_ à celle +de Crosne et de Montgeron, se mit en marche pour la forêt de +Sénart[172]. + +[Note 172: _Cette forêt... cette forêt que vous appelez Sénart!..._ +comme dit Arnal dans cette pièce où il apporte _un gros-bec mâle_ et +un ibis de la Haute-Égypte.] + +Une dame de Rouvres dont j'ai oublié le nom fut chargée, et pour +cause, de madame de Travanet. Cette dame connaissait admirablement +les détours de la forêt, et il le fallait pour ce qui allait suivre. + +Madame de Travanet, appuyée sur son bras, était la première en avant +de toute la troupe. Les jeunes personnes causaient tout en ramassant +des fleurs; elles paraissaient rire de tout ce qu'elles voyaient sans +donner le moindre soupçon même à la plus méfiante personne. Aussi +madame de Travanet n'en eut-elle pas même l'ombre; elle causait +vivement sur un sujet qui l'intéressait avec cette dame qui, pendant +qu'elles marchaient, la conduisait vers le lieu du rendez-vous +général, qui était dans le lieu le plus désert de la forêt, et le plus +sauvage. + +--Mon Dieu! pardonnez-moi de vous interrompre, dit tout à coup madame +de ***, mais je crains que nous ne nous soyons égarées! + +--Eh bien! il faut chercher notre route, dit madame de Travanet; il +fait encore jour et nous pouvons très-bien retrouver notre chemin. + +--Ce n'est pas sûr..., mais en tout cas laissez-moi faire; je connais +le pays. Je connais la forêt de Sénart comme mon jardin: ainsi n'ayez +aucune crainte, prenez mon bras et laissez-vous conduire. + +Madame de Travanet passa son bras sous celui de madame de *** et s'en +alla toujours cheminant avec elle:--Je ne sais pas pourquoi je ne lui +ai pas demandé, disait plus tard madame de Travanet, très-drôlement, +pourquoi elle nous avait laissé perdre comme le Petit Poucet +puisqu'elle connaissait la forêt de Sénart comme son jardin... + +Cependant le jour baissait... La forêt, loin de s'éclaircir devant +elles, devenait plus épaisse et plus sombre... Madame de Travanet +était fatiguée... bientôt elle eut peur. Madame de *** convint enfin +qu'elle s'était trompée et que maintenant elle reconnaissait qu'elles +étaient au milieu de la forêt, dans le plus épais du fourré, et qu'à +moins d'une rencontre impossible, elles devaient passer la nuit dans +le bois. + +--Passer la nuit dans le bois! s'écrie madame de Travanet toute +tremblante à cette seule pensée... + +--Mais que faire? + +--Je ne sais; mais tout au monde plutôt que de passer la nuit ici... +Il fait froid d'ailleurs...; je suis déjà gelée... Voyons, tâchons +encore de retrouver notre route. + +--Mais on n'y voit plus!... + +--Ah! mon Dieu! mon Dieu!... + +Pendant toutes les plaintes de madame de Travanet, la nuit s'était +encore épaissie... on n'y voyait pas à dix pas de soi... Tout à coup +on entendit du bruit. + +--Ah! mon Dieu, qu'est cela? dit madame de Travanet tremblante en se +serrant contre madame de ****... + +--Ce sont des chevaux... une voiture!... des lumières!... Ah, nous +sommes sauvées! + +En effet, dans une large route de la forêt, on voyait s'avancer une +fort belle voiture attelée de quatre chevaux, et entourée de plusieurs +hommes dont l'habillement bizarre et fantastique renouvela la terreur +de madame de Travanet, aussitôt que la lumière de plusieurs torches, +que portaient quelques nègres qui suivaient la cavalcade, lui permit +de distinguer les individus qui la composaient, et dont une partie +était masquée... La peur de madame de Travanet était au comble... + +--Que veulent donc ces gens-là , ma chère? disait-elle à madame de ***; +comme ils vont lentement... on dirait qu'ils cherchent!... + +En effet, quelques-uns des hommes qui entouraient la voiture se +détachaient souvent pour entrer sous le fourré et regarder s'ils y +voyaient quelqu'un... et là ils soulevaient chaque branche comme s'ils +cherchaient une mouche. + +Dans ce moment, la voiture et sa suite entrèrent dans la clairière. +Madame de Travanet entraîna madame de ***, qui se laissa faire, dans +un taillis, où elles se blottirent du mieux qu'elles purent... + +Celui qui était à la tête de la troupe, magnifiquement habillé en Turc +et si bien emmoustaché qu'on l'aurait pris pour Mahomet II, s'adressa +à deux hommes qui étaient près de lui, et leur fit une question que +les deux femmes ne purent entendre; mais la réponse fut claire et +précise... + +--Je vous assure sur ma tête, monseigneur, qu'elle est dans la forêt +avec une amie. Elles se sont égarées... et sont même de ce côté, j'en +suis sûr... Eh! tenez, les voilà !... + +Et l'homme dirigeant une longue lance vers le fourré où madame de +Travanet s'était cru bien à l'abri, il la montra _au monseigneur_, +qui, en l'apercevant, fit une exclamation de joie. Madame de Travanet, +confondue de tout ce qu'elle voyait, pensa un moment perdre la raison; +mais son extrême terreur la soutint... + +--Ces gens-là me croient riche, et je vais bien les attraper, +dit-elle, quand ils vont voir qu'il n'y a que dix francs dans mon +sac!... Mais il est donc bien misérable, ce Grand-Turc, que ses +ambassadeurs fassent dévaliser sur la grande route... Dans l'ancien +régime, ma chère, ces coquins de païens-là auraient été pendus!... + +Pendant ce colloque avec madame de ***, madame de Travanet, conduite +respectueusement par deux Turcs, dont l'un était le duc d'Esclignac, +et l'autre M. de Folleville, arrivait au milieu de la clairière, où +elle trouva la belle voiture arrêtée, le marche-pied baissé, et tout +préparé pour se remettre en marche... Madame de Travanet tendit alors +sa bourse aux Turcs... elle ne savait comment les nommer, a-t-elle +avoué ensuite: + +--Messieurs, dit-elle en leur donnant sa bourse, bien fâchée +assurément qu'il n'y en ait pas davantage...; si j'avais su faire +votre aimable rencontre, certainement j'aurais peut-être mis... + +--Comment, madame, nous prenez-vous donc pour des brigands? + +--Moi, monsieur!... à Dieu ne plaise, certainement!... mais que +voulez-vous que je pense en me voyant retenue malgré moi? + +--Eh! quoi, madame, dit alors le Turc magnifiquement habillé, qui +paraissait le chef de la troupe, ne vous vient-il aucune autre pensée +en nous voyant autour de vous, remplis d'un respect profond, et +n'étant que des messagers de bonheur, de paix et d'amour?... + + +MADAME DE TRAVANET. + +D'amour! à moi!... Mais c'est une mauvaise plaisanterie, messieurs les +Turcs!... savez-vous bien que j'ai cinquante-huit ans? + +Et tout de suite se penchant à l'oreille de madame de ***, elle lui +dit rapidement: Je n'en ai que cinquante-quatre...; mais il est bon +d'effrayer ces coquins-là ... Malgré tout, ils sont polis, +ajouta-t-elle, comme par manière de dire. + + +LE TURC. + +Votre âge, madame, n'est pas un obstacle qui arrêtera mon glorieux +maître!... il vous a vue, madame, il vous aime, et veut vous plaire. +Il m'a dit son amour, car je connais toutes ses pensées. Je les +approuve, et j'ai cherché le moyen de satisfaire la passion moi-même +de mon glorieux Sultan, et de vous donner à lui. + + +MADAME DE TRAVANET posant un pied sur le marche-pied de la +voiture et le retirant aussitôt. Elle fait cette manoeuvre deux +ou trois fois. + +Mais, monsieur, ayez donc quelque pitié d'une pauvre femme qui ne peut +répondre à l'amour de monsieur votre maître... laissez-moi retourner à +Rouvres, je vous en prie... je veux m'en aller... + + +LE TURC. + +Je causerais la mort de mon glorieux Sultan, madame, et... peut-être +la mienne... car il a non-seulement la passion violente, mais +brutale... et je courrais risque. (_Il fait un signe avec son +poignard._) Alors vous comprenez?... voudriez-vous donc avoir +l'excessive complaisance de monter dans cette voiture... ou je serais +forcé..., à mon inexprimable regret, de vous y mettre de force. + + +MADAME DE TRAVANET. + +Ah! mon Dieu! mon Dieu!... + + +MADAME DE ***, bas à son oreille. + +Allons, allons, ma chère, montez dans cette voiture! que voulez-vous +faire?... toute résistance est inutile... + + +MADAME DE TRAVANET. + +Hélas! je ne le vois que trop... (_Au Turc._) Monsieur, je suis +résignée... + +Elle dit ce mot si drôlement, que le Turc, qui n'était autre que +mademoiselle de Fontenille, pensa éclater sous son masque. On mit les +deux dames dans la voiture de la duchesse de Brancas, et les chevaux +l'emportèrent rapidement au travers de la forêt. + +Le second acte de cette comédie devait se jouer dans un vieux château +situé dans la forêt de Sénart, et appelé le _château des Bergeries_. +Ce château, encore entier sous quelques rapports, n'était pourtant +plus habité, ou ne l'était plus en effet que par un vieux concierge et +sa femme. Le propriétaire l'avait bien destiné à être abattu, mais sa +condamnation n'avait été prononcée que pour l'année suivante, et M. de +Folleville, qui le connaissait, en avait reçu la permission d'y faire +ce qu'il voudrait pour la mystification qu'on préparait à madame de +Travanet. Ce château des Bergeries était une des fabriques les plus +heureuses qu'on pût trouver sous sa main pour servir de théâtre à des +scènes comme celle qu'on jouait. Mais pour faire juger à quel point on +avait compté sur la peur de madame de Travanet, il faut dire qu'elle +connaissait ce château, où elle avait été cent fois; car il était le +but de presque toutes les promenades des personnes qui étaient dans +les environs de la forêt de Sénart, et surtout de celles de Rouvres. +Ce fut donc vers le _château des Bergeries_ que la troupe turque +dirigea sa course. + +Lorsque la portière fut refermée et que les deux amies furent seules, +madame de Travanet donna cours alors à toute son inquiétude.--Que +veulent-ils faire de moi? répétait-elle. + +--Vous épouser... vous emmener à Constantinople... il a nommé le +Sultan... + +--Bah! ils nomment toujours ainsi leur maître!... N'allez-vous pas +croire à présent que le Grand-Turc est amoureux de moi!... la belle +sultane que je ferais!... Mais, grand Dieu! quel peut être cet homme? + +--Écoutez donc, ma chère, il y a ici un nouvel ambassadeur +d'Asker-khan, le grand chah de Perse... c'est peut-être lui!... + +--Asker... hein! comment dites-vous? + +--Asker-khan... c'est l'empereur de Perse. + +--Mais, ma chère amie, la peur vous trouble la cervelle. Je ne suis +jamais allée en Perse. + +--Aussi ne vous parlé-je pas de lui, mais de son ambassadeur. C'est un +bel homme qui devient très-facilement amoureux... mais il n'est pas +d'une humeur facile... l'autre jour il allait faire couper la tête +d'un de ses esclaves, parce qu'il avait cassé une assiette[173]. + +[Note 173: C'est vrai: M. Jaubert arriva au moment et empêcha +l'exécution; l'ambassadeur logeait rue Plumet, à l'hôtel de +mademoiselle de Condé, sur les boulevards neufs, du côté des +Invalides.] + +--Ma chère amie, vous m'effrayez beaucoup... vous feriez mieux de +garder vos histoires pour un autre jour... voulez-vous?... + +Mais tandis qu'on l'_effrayait_ dans la voiture, il arrivait une +étrange chose au-dehors. C'est que la nuit était si noire, que les +gens s'étaient égarés, et ne retrouvaient plus la route du vieux +château où ils devaient passer le reste de la nuit. + +--Que faire? dit mademoiselle de Fontenille; quel malheur! nous ne +pouvons plus continuer notre pièce qui va si bien... et d'autant mieux +que notre amie n'a pas froid, et qu'elle est tranquillement dans une +bonne voiture. + +--Ah! tranquillement, dit le duc d'Esclignac, c'est autre chose: car +elle n'est pas brave; mais si elle ne l'est pas maintenant où elle n'a +rien à craindre, que devait-elle éprouver lorsqu'elle était jeune et +jolie? + +--Il a raison, dit Amédée de Fontenille; mais savez-vous ce que je +crains, moi, c'est que nous ne soyons rencontrés par de la gendarmerie +ou par des gardes-chasses... savez-vous bien que nous serions tous +arrêtés, et, en vérité, dans nos costumes, nous ferions une triste +figure en entrant à Essonne!... + +--Ah! mon Dieu, les gendarmes! dit sa soeur... et que leur +dirions-nous?... prendraient-ils de l'argent? + +--Non, certes, je ne le pense pas! et s'ils en prenaient, je les +ferais punir. Mais les gardes de la forêt sont à craindre plus encore +que les gendarmes. + +Mademoiselle de Fontenille, très-effrayée par ce que son frère lui +disait, se remit en quête de plus belle pour retrouver un carrefour +qui devait les mettre dans la bonne route... Rien n'était plus +comique que de voir en ce moment vingt personnes rassemblées pour en +effrayer une seule, l'être plus qu'elle... Mademoiselle de Fontenille +fit rallumer une des torches qu'on avait éteintes pour ne pas attirer +l'attention, et bientôt, en effet, on retrouva le carrefour qui +indiquait la route à suivre; la voiture y roula aussitôt rapidement, +et, au bout d'un quart d'heure, ils furent arrivés au terme de leur +course, ayant joué le premier acte de leur drame burlesque. + +Rien de ce que nous lisons dans les romans de madame Radcliffe, si +parfaitement traduits par madame Victorine de Chastenay, n'avait été +omis au _château des Bergeries_. Il est vrai qu'il y prêtait lui-même +étonnamment, et que le concierge à lui seul, avec sa lanterne, son +énorme trousseau de clefs avec lequel il vint ouvrir une grille +rouillée et criant sur ses gonds, suffisait pour effrayer... Au moment +où la voiture entra dans une cour remplie de hautes herbes qui +empêchaient presque les roues de tourner, deux chiens hurlèrent +plaintivement... Madame de Travanet tressaillit. + +--Ah ça, dit-elle, ceci passe la plaisanterie... je ne veux pas être +une héroïne de roman, moi! je ne suis ni _Amanda_, ni _Rosalba_, ni +_Fernanda_: c'est odieux, tout cela... et fort ennuyeux! + +À ce moment où la voiture s'arrêtait au bas d'un vieux bâtiment ruiné +dont les murs tenaient à peine... le vieux concierge, son bonnet de +laine à la main, conduisait respectueusement madame de Travanet et +madame de ***, par un escalier étroit et tournant, dans un appartement +où il y avait un bon feu et assez de lumières pour qu'elles pussent +juger du délabrement du lieu où elles se trouvaient... le concierge +les laissa seules. Alors madame de Travanet recommença ses doléances +sur son ennui et son inquiétude, et surtout le motif pour lequel elle +avait été enlevée. + +--Mais par amour!... ma chère, ne soyez pas si incrédule. + +--On a la foi quand on a l'espérance, ma très-chère amie, dit madame +de Travanet en riant... À mon âge, on ne me ferait plus que la charité +en fait d'amour... et en quoi que ce soit je n'aime pas ce qui se fait +par un sentiment de pitié: il n'a rien de noble, et encore moins rien +de tendre. + +--Mais votre esprit... vos talents... + +--Mes talents, mon esprit, me feront des amis, parce que je les +emploierai à leur amusement ou à leur bonheur... + +--Enfin, ma chère, voyez ce que nous a compté l'autre jour madame de +Genlis... À Berlin, un jeune homme de vingt-sept ans était amoureux +d'elle, et voulait l'épouser. + +--Eh bien! si elle y avait consenti, c'est elle qui eût été folle. + +Dans le même moment, la porte du fond s'ouvrit avec fracas, et le Turc +magnifique qui avait parlé à madame de Travanet dans la forêt entra +dans la chambre. La pauvre femme, qui ne l'avait vu que masqué, +faillit mourir de peur en voyant devant elle un homme d'une taille +immense ayant des moustaches comme jamais elle n'en avait vu... + +--Quelle effroyable tête! se disait-elle en elle-même; quel géant!... + +Ce _géant_ était mademoiselle de Fontenille! + +Elle salua profondément à l'orientale, en mettant une main sur sa tête +et l'autre sur son coeur, et remit une lettre à madame de Travanet, +sentant l'essence de rose à en parfumer le vieux château pour dix +ans... puis elle se retira toujours à reculons... _pour mieux observer +le respect et le décorum envers la sultane favorite_, observa madame +de ***. + +Aussitôt que le Turc fut sorti de l'appartement, madame de Travanet ne +sachant pas ce que tout cela devenait, car les choses commençaient à +se brouiller dans sa tête, ouvrit la lettre avec précipitation, +espérant au moins y trouver une explication. + +Mais c'était une déclaration en forme adressée à madame de Travanet. +On lui disait qu'on était à ses pieds; son esclave le plus soumis +et... sollicitant sa main. La lettre était signée _Habed-il-Roumann +Schahabaham Badvildinn Dal-Ilcha-Bekir_... + +Les expressions les plus brûlantes n'y étaient pas épargnées... +_Habed-il-Roumann Schahabaham Badvildinn Dal-Ilcha-Bekir_ n'osait pas +se présenter à madame de Travanet sans son consentement, qu'il +espérait, au reste... Mais pour qu'elle pût se prononcer avec plus de +certitude, il la prévenait qu'il avait fait placer dans la chambre +qu'elle occupait son portrait fait à deux âges différents, afin +qu'elle pût juger de ce qu'il avait été et de ce qu'il était +aujourd'hui. + +En achevant la lecture de cette lettre, madame de Travanet ne put +s'empêcher de regarder autour de la chambre, dont les murs lézardés ne +laissaient voir aucune trace de ce qu'elle y cherchait. Enfin, près de +la haute et antique cheminée, elle aperçut deux dessins au crayon +noir, dont l'un représentait une très-belle tête de jeune Turc... +Madame de Travanet s'arrêta devant ce dessin. + +--Savez-vous qu'il a été très-beau, ce Turc, ma chère? dit-elle à +madame de ***. + + +MADAME DE *** + +Oui, sans doute!... c'est dommage que son nom soit si long!... + + +MADAME DE TRAVANET, regardant toujours le portrait. + +Qu'est-ce que cela fait?... et puis ce n'est pas un nom seul, c'est +une suite de noms... c'est l'usage chez eux... + + +MADAME DE ***. + +Ah! mon Dieu, regardez donc cette horrible figure. + +Madame de Travanet se retourne vivement, et voit en effet, de l'autre +côté de la cheminée, le pendant de la jeunesse du Turc... il était +hideux!... On avait exprès chargé la laideur, et, dans le fait, la +figure était horrible. Au bas était écrit: _Tel que je suis +maintenant..._ + +--Vraiment, dit madame de Travanet, il nous la donne bonne! et moi +aussi j'ai été jeune et belle: je pourrais m'en aller en quête d'un +mari, en montrant mon visage de vingt-cinq ans; mais lorsque celui de +cinquante-cinq se montrerait à son tour, on serait en droit de me dire +que je suis une impertinente. Après tout, je suis fâchée pour lui +qu'il soit changé de cette façon-là , car il était bien beau. Et elle +retournait toujours _au portrait_ du jeune Turc, qui était tout +simplement la figure du jeune Turc mourant de Girodet, auquel on avait +seulement ôté l'expression souffrante. Oui, répétait-elle, c'est +vraiment dommage. + +En ce moment, on entendit un prélude dans la pièce voisine. Ah! ah! +dit madame de ***, on veut vous donner une sérénade... mais je crois +qu'un bon souper et un bon lit nous feraient plus de bien que toutes +les musiques du monde... Madame de Travanet, dont jamais l'aimable +caractère ne se démentait, fut au contraire tout à coup ranimée par +cette musique... elle quitta le portrait, et vint écouter de plus +près... Qu'on juge de ce qu'elle dut éprouver lorsqu'elle entendit des +voix bien connues et aimées chanter en choeur et en partie la romance +si célèbre de _Pauvre Jacques_! + +--Ah! s'écria-t-elle, ce sont nos amis!... Les portes de l'appartement +s'ouvrirent alors avec grand bruit, et tous les acteurs, les actrices, +entrèrent en foule, et pressèrent madame de Travanet dans leurs bras, +en lui demandant pardon du tour qu'on lui avait joué. Non-seulement +elle le pardonna, mais elle fut la première à en rire... Elle regarda +alors sans frayeur mademoiselle de Fontenille, dont les terribles +moustaches l'avaient si fort effrayée. + +--Et maintenant, lui dit Amédée de Fontenille en lui présentant une +grande pelisse pour la préserver de l'air froid de la nuit, retournons +à Rouvres, pour y faire réveillon, et puis ensuite nous irons nous +coucher... + +... On riait encore dans le monde de cette histoire, lorsque le récit +d'une autre aventure détruisit la gaieté qu'avait inspirée celle de la +forêt de Sénart. Elle est d'un haut intérêt: la voici dans tous ses +détails... Comme les personnages dont il est question dans cette +histoire sont pour la plupart existants et à Paris, je ne puis donc +les désigner que par une lettre initiale. + +La comtesse de M*** était une femme bien née, riche, ayant une bonne +maison et la volonté de la faire trouver agréable; avec tous ces +moyens on a ce qu'on veut à Paris. Aussi, quoiqu'elle ne fût plus +jeune, madame de M*** avait un salon fort sociable, et sa maison était +une de celles où un étranger se faisait toujours présenter... + +Madame de M*** avait un frère plus riche qu'elle, et vivant dans ses +terres. Son opinion était fort exagérée. Il avait fait partie de +l'armée de Condé, et rentré en France, il fut assez heureux pour +retrouver toute sa fortune qui lui fut rendue; M. de P*** ne cachait +aucunement son opinion, prétendant que l'Empereur ne l'en estimait que +mieux de savoir confesser sa vraie croyance. M. de P*** n'avait +qu'une fille, qui devait hériter non-seulement de sa belle fortune, +mais aussi de celle de sa tante. + +M. de P*** mourut des suites d'une chute de cheval à la chasse; il +n'eut que le temps de recommander sa fille à sa soeur, et de dire à +mademoiselle de R*** que son dernier voeu était qu'elle demeurât +fidèle à leur opinion sainte. + +Mademoiselle Amélie de P*** avait dix-sept ans au moment où elle +perdit son père. Elle était jolie sans être pourtant une personne +très-remarquable. Elle était habituellement sérieuse, et son rare +sourire frappait harmonieusement lorsqu'on le voyait éclairer son +visage; sa taille était grande, svelte, sa tournure distinguée, et +tout son ensemble enfin formait et présentait une personne agréable et +dont tous les hommes auraient certes désiré l'amour, s'ils n'eussent +été repoussés par une froideur qui annonçait que son coeur se +donnerait difficilement. + +Aussitôt que madame de M*** fut instruite de la mort de son frère, +elle partit de Paris et alla chercher sa nièce dans le château qu'elle +habitait. Elle la trouva accablée de son malheur et peu disposée à +partager les plaisirs de la maison bruyante de sa tante. Son deuil +était une excuse pour les premiers mois, mais enfin il fallut changer +une façon de vivre qui blessait une parente que son père lui avait +ordonné de considérer comme une mère... et dès qu'elle eut pris le +demi-deuil, Amélie descendit chez sa tante. + +Ce fut un événement dans le salon de madame de M***, le jour où sa +nièce y fit son entrée... Les jeunes personnes la regardèrent avec +envie, les mères avec humeur, et les hommes avec l'espérance de lui +plaire... On pense bien que les rangs devaient être pressés, car +Amélie était une héritière comme on n'en voit pas beaucoup... elle +était riche, noble, jeune et belle... + +La comtesse de M*** s'attacha bientôt à sa nièce et l'aima d'une +affection de mère. La jeune fille y répondit avec son âme qui était +aimante et même passionnée, malgré l'apparence de froideur qui +semblait l'envelopper. + +--Amélie, lui dit un jour sa tante, il faut te marier. + +--Pourquoi, ma tante? est-ce donc une condition expresse attachée au +nom de femme que de prendre un mari? Je suis heureuse comme je suis, +laissez-moi rêver la vie... Mon Dieu, le réveil ne viendra que trop +tôt!... d'ailleurs je ne veux pas vous quitter!... + +Et puis elle se penchait sur les mains de la comtesse, les baisait, et +la comtesse, l'embrassant à son tour, disait: + +--En vérité, tu as raison, mon enfant... Je ne sais pas comment je +pourrais me séparer de toi!... + +Mais les prétendants ne se découragèrent pas, et lorsqu'ils surent que +la tante et la nièce ne voulaient pas se séparer, ils déclarèrent +qu'ils demeureraient chez madame de M***, si elle le voulait. + +Amélie recevait froidement tous ces hommages, et sans qu'il parût +qu'un seul même l'eût touchée... Elle était toujours aussi sérieuse... +Sa figure mélancolique ne s'animait d'aucune pensée intérieure à +l'approche de ses prétendants... On était alors en 1809, et Amélie +avait dix-huit ans. + +Un jour madame de M*** parut occupée d'un grand intérêt... Elle, qui +ne sortait jamais, demeurait des journées entières hors de chez elle; +et sa nièce, sa fille pour mieux dire, ne sut ce qui l'avait autant +intéressée que lorsque la réussite eut couronné l'oeuvre... La +comtesse de M***, parente éloignée de Barras, avait eu le crédit de +sauver après la terreur un homme qui devait tout redouter d'une +réaction, car cet homme était Fouché. Contre l'ordinaire des méchants, +il en avait été reconnaissant... et lorsque madame de M*** lui +demandait un service, il le lui rendait avec autant de bonne grâce que +cet homme pouvait en mettre à quelque chose. Cette fois madame de +M*** dit à Fouché que ce qu'elle lui demandait était sans doute +difficile, mais qu'elle serait ensuite des mois et même des années +sans avoir recours à son obligeance, s'il lui accordait ce qu'elle +sollicitait de lui. + +Le service en effet était éminent: il s'agissait de faire rentrer un +homme qui, sur la liste des émigrés en 1793, n'avait en 1800 fait +aucune des diligences pour se mettre en règle, ne voulant pas rentrer +en France à cette époque. Mais depuis, les choses avaient pris un +autre aspect. Il voyait que la puissance de Napoléon s'affermissait de +jour en jour, et chaque jour aussi le besoin de revoir sa patrie se +faisait sentir plus vif et plus pressant. + +«Je sens qu'on peut vivre quelque temps loin de sa patrie, ma vieille +amie, écrivait-il à la comtesse de M***; mais il faut s'en rapprocher +pour mourir. On sent le besoin de fermer ses yeux là où ils se sont +ouverts... Que je vous doive ce bonheur, et il sera double pour moi.» + +C'était pour cet ami de sa jeunesse, ce frère de ses vieux jours, que +la comtesse insistait aussi vivement auprès de Fouché. Enfin ses vives +instances eurent un entier succès, et son ami revit la France. + +Le marquis de R***, aussitôt qu'il fut arrivé à Paris, accourut chez +son amie devenue sa bienfaitrice... Ils furent bien heureux de se +revoir, et cette joie fut pure des deux côtés: car celle qui obligeait +vit qu'on était vraiment reconnaissant, et on est alors si heureux +d'avoir pu réussir!... + +--Mais je ne serai complètement satisfait que lorsque vous aurez +obtenu pour mon fils adoptif la même faveur que pour moi, dit le +marquis à son amie. + +Et il lui raconta qu'après le désastre de Quiberon, il avait recueilli +le fils d'un cousin avec lequel il était intimement lié, et là , sur le +champ de bataille même, à son cousin mourant, il avait juré de servir +de père à son fils... L'enfant avait entendu le serment, et Dieu +l'avait reçu..., car le père avait été martyr pour une cause sainte. + +--Quel âge a donc votre fils adoptif? demanda la comtesse. + +--Vingt-huit ans. + +--Eh quoi! son père l'emmenait aussi jeune pour l'exposer aux chances +d'une bataille? + +Le marquis sourit avec une expression presque triste:--Vous ne +connaissez pas Henri, répondit-il.... vous ne savez pas quelle âme +ardente il y a dans cet être que moi-même je ne connais pas encore, +bien que je sois cependant ce qu'il aime le plus au monde après son +pays..., car la France est pour lui la mère qu'il a perdue... C'est +donc lui qui a voulu suivre son père lorsque le duc de C*** vint +chercher la mort à Quiberon... Si vous voulez que ma joie soit +entière, obtenez que Henri soit rappelé comme moi. + +La comtesse revit Fouché; elle pressa de nouveau, et la grâce du jeune +homme fut ajoutée à celle de son père adoptif... + +La nouvelle lui en fut aussitôt transmise, et peu de jours après il +était à Paris. + +Henri de C*** ne se fit pas d'abord présenter chez la comtesse...; +elle en fut surprise, et ne put s'empêcher d'en faire un reproche au +marquis de R***. + +--Que voulez-vous? lui dit son ami; j'ai assez vu votre nièce pour +être convaincu que lui plaire est une entreprise dans laquelle il est +fort difficile de réussir... Elle est jolie, riche; mon fils adoptif +n'a qu'une fortune médiocre; elle pourrait croire qu'il vient ici pour +se faire aimer d'elle. Henri n'a aucune prétention; mais il est si +beau... si remarquable, qu'il pourrait certes bien en avoir, et... + +--Et pourquoi, dit vivement la comtesse, ne ferions-nous pas un +mariage qui rapprocherait nos deux familles encore plus qu'elles ne le +sont?... Amélie n'a jamais aimé, elle ne veut même pas se marier...; +mais votre fils peut lui plaire, mon ami, et combien je serais +heureuse s'il lui était réservé de fondre la glace de ce coeur que +rien encore n'a pu toucher!... + +Le marquis parla à son fils adoptif de cette présentation; le jeune +homme s'y refusa. + +--Madame de M*** ne peut voir une offense dans mon refus, dit Henri; +j'ai pour elle une profonde reconnaissance, mais je hais le monde et +ne vais nulle part. + +Le marquis insista: ce fut d'abord en vain... Henri semblait redouter +d'entrer dans cette maison... Était-ce un pressentiment!... Enfin, +vaincu par les sollicitations réitérées de son père, il consentit à +l'y accompagner, et un soir où le marquis savait trouver ces dames +seules, il conduisit Henri à l'hôtel de M***. + +Henri de C*** devait produire une vive impression sur les personnes +qui le voyaient pour la première fois, depuis qu'il avait atteint ce +degré d'une beauté mélancolique et mâle qui lui donnait un aspect tout +à fait remarquable. Sa taille était élevée et élégante; sa tournure, +d'une distinction de bonne compagnie, si rare à rencontrer, car il ne +faut pas confondre l'extraordinaire avec la distinction... Sa figure +était belle aussi; mais c'était surtout par son expression qu'elle +plaisait. En voyant cette physionomie pâle, au regard prolongé et +pensif, au sourire triste et presque toujours railleur, comme s'il eût +voulu se punir lui-même de cette apparence de gaieté, on se disait que +cet homme avait beaucoup souffert, et un sentiment attractif portait +aussitôt vers lui...; mais lorsque ensuite on fixait ses yeux sur les +siens, lorsqu'on voyait flamboyer son regard au récit d'une action +généreuse et résolue; lorsque, repoussant les boucles blondes et +naturelles de sa chevelure, il découvrait un front où siégeaient de +profondes pensées, on se disait aussi que cet homme avait une destinée +mystérieuse dont les intérêts étaient forts et puissants. + +Henri parlait peu; mais son silence n'était jamais l'expression du +dédain. On voyait que sa vie était grandement remplie, et que son +silence n'était qu'un refuge dans ses propres pensées. + +Son père le présenta à la comtesse, puis à Amélie. Il témoigna +convenablement sa reconnaissance à la comtesse, causa peu, mais dans +ce qu'il dit laissa voir un esprit et des connaissances auxquels +Amélie n'était pas habituée... Elle fut touchée de cette nouvelle +impression qu'elle recevait et en eut de la reconnaissance. Elle fut +aussi plus affectueuse pour Henri. En lui parlant, sa voix devenait +plus douce; on voyait qu'elle craignait de s'avancer et de heurter +avec maladresse un homme souvent frappé et jusqu'à la douleur... + +Henri, accueilli avec amitié et confiance dans la maison de la +comtesse, y fut bientôt attiré par un charme qu'il ne chercha plus à +éviter... Amélie s'habitua tellement à le voir, que lorsque par hasard +une journée s'écoulait sans que Henri eût paru à l'hôtel de M***, elle +était triste et ne pouvait dormir; Henri avait également pris +l'habitude de passer ses soirées auprès d'Amélie et de sa tante... Il +leur faisait la lecture des ouvrages nouveaux qui paraissaient; puis +il racontait, tandis que les femmes travaillaient, les horreurs des +guerres vendéennes et ce massacre de Quiberon!... mais alors il +changeait de nature: il devenait un lion... Sa longue et blonde +chevelure frémissait sous l'impression qu'il recevait de ses propres +paroles... Il peignait d'abord, il décrivait, et puis ensuite sa voix +se montait à un degré d'énergie qui faisait trembler ceux qui +écoutaient le malheureux enfant recevant le dernier soupir et la +bénédiction d'un père au milieu de ses frères égorgés, et lui-même au +moment d'être un glorieux martyr de plus dans cette sanglante journée. + +Lorsque Henri parlait de cette funeste affaire, il oubliait la vie... +il oubliait tout... Alors Amélie le regardait avec une expression +qu'il fut quelque temps à ne pas comprendre d'abord; mais +lorsqu'enfin, les yeux remplis de larmes, et suivant le regard de feu +du noble jeune homme, elle ne chercha plus à cacher ce qu'elle +éprouvait, alors Henri vit qu'il était aimé... Son premier mouvement +fut de lever les mains et les yeux au ciel, et de remercier Dieu +d'avoir envoyé à lui un noble coeur pour comprendre et consoler le +sien... Il sortit de sa poitrine un objet qu'il y tenait soigneusement +caché; et s'agenouillant ensuite, il pria longtemps; tout à coup une +pensée vint troubler sa religieuse méditation.--Eh quoi, dit-il, je me +réjouis d'être aimé! mais ai-je le droit de chercher l'amour et ses +joies? non, je me dois à d'autres soins!.. Cependant!.. + +Et il retombait accablé sous une foule de pensées qui l'oppressaient +et lui donnaient une douleur poignante qui troublait ses idées et lui +ravissait toute force et toute ardeur. + +Amélie était allée auprès de sa tante.--J'aime Henri de C***, lui +avait-elle dit, et je ne puis être heureuse qu'avec lui... + +Sa tante l'embrassa avec effusion, et lui apprit alors que, depuis +longtemps, cette union était son voeu le plus cher, ainsi que celui du +marquis. + +Le même jour, la comtesse envoya chercher son vieil ami.--Tout va +bien, lui dit-elle; Amélie aime Henri, et je crois que leur affection +est mutuelle: ainsi donc nous ne ferons qu'une même famille. + +Le marquis la regarda tristement et ne répondit rien. Il lui donna +seulement une lettre à lire. Elle était de Henri... + +--Je pars pour la Normandie, mon père, écrivait-il. Je me suis aperçu +que mes affaires souffraient de cette oisiveté dans laquelle je vis +depuis quelque temps... Je pars pour visiter plusieurs des propriétés +qui m'ont été rendues. Écrivez-moi à C***, poste restante. + +En apprenant le départ subit de Henri, Amélie ressentit une douleur +inconnue... elle résista d'abord, mais enfin elle succomba et fut +plusieurs semaines dans un état alarmant... Jamais elle n'avait mis en +doute l'amour de Henri, et perdre en même temps l'illusion de cet +amour et la réalité de sa présence, c'était trop pour une femme qui +n'avait de force que pour aimer. Cette force avait longtemps +sommeillé; mais aussi, à son réveil, elle était puissante et +gigantesque, et ne trouvait plus maintenant d'aliment que dans sa +douleur. + +Ne recevant aucune nouvelle de Henri, son père se décida enfin à lui +annoncer le danger de mademoiselle de P... + +--Reviens aussitôt, lui disait son père; tu as peut-être tué une +femme comme jamais tu n'en trouveras une pour l'approcher de ton +coeur! + +Trois jours après Henri était à Paris... + +En le voyant, le marquis n'eut pas la force de lui adresser un +reproche. Sa pâleur avait redoublé et son abattement était profond. On +voyait que les jours et les nuits s'étaient aussi succédé pour lui +dans les souffrances et peut-être même les pleurs... Il ne répondit +rien à ce que lui dit son père, et se contenta de demander à avoir un +entretien avec Amélie lorsqu'elle serait en état de le supporter... + +En apprenant le retour de Henri, mademoiselle de P... comprit que +l'affection qu'elle avait pour lui était un saint et solennel amour... +Une joie si pure inonda son âme, qu'elle ne put douter alors que Dieu +lui avait envoyé Henri pour qu'il fût son époux... + +--Je sens que je ne puis vivre sans lui, dit-elle à sa tante, et ma +vie est désormais attachée à la sienne. + +Lorsqu'ils se revirent, ils sourirent tristement à la vue du +changement qui s'était opéré en eux dans les jours qui les avaient +séparés... Amélie fut celle qui ressentit le plus de joie de ce +moment, cependant mutuellement souhaité... Henri était grave et même +sévère en abordant Amélie. Il comprit que cette femme mourrait s'il la +repoussait, et pourtant, bien qu'il l'aimât, une force mystérieuse les +séparait l'un de l'autre. + +--Amélie, lui dit Henri en s'asseyant près d'elle et prenant dans les +siennes sa main froide et humide, Amélie, on veut nous unir. Je vous +aime et vous m'aimez, et pourtant je crains que nous ne puissions être +l'un à l'autre. + +Amélie s'écria: Pourquoi être aussi cruel avec moi?... ne me parlez +pas ainsi. + +--Écoutez-moi, Amélie, poursuivit Henri; il faut alors que nous nous +entendions, et que nous tirions de notre affection une consolation +pour tous deux. Vous m'aimez, et je vous aime aussi; mais cet amour, +quelle joie peut-il vous donner? Je suis malheureux, voyez-vous; et +m'aimer c'est vouloir s'associer à mon malheur... En aurez-vous le +courage? + +Amélie leva les mains et les yeux au ciel... Henri poursuivit: + +--Écoutez, Amélie, cet instant est solennel; dites-moi si vous vous +sentez la force d'être la compagne d'un homme qui a souffert et doit +souffrir encore? + +Amélie se leva et dit d'un accent assuré:--Je jure que je serai votre +épouse avec joie et bonheur... + +Henri la serra contre son coeur, et c'est ainsi qu'ils furent fiancés. +Alors Amélie le prit par la main, et ils allèrent trouver la comtesse. + +--Bénissez vos enfants, lui dit sa nièce, en tombant à genoux devant +elle. + +Le mariage eut lieu peu de jours après: il fut célébré dans une terre +appartenant à Amélie, située à quelques lieues de Paris; mais il n'y +eut aucune fête: Henri le demanda comme une grâce à sa fiancée; elle +le lui accorda sans peine: et en effet, que lui importait le monde et +son bruit? pour elle, la véritable fête était dans l'acte qui +l'unissait à celui qu'elle aimait. + +Ils demeurèrent donc dans une entière solitude pendant les quinze +premiers jours de leur mariage; au bout de ce temps, qui fut pour +Amélie un rêve qui lui montrait le ciel, Henri reprit l'air sombre, la +physionomie morne qu'il avait constamment, et qu'on avait pu attribuer +jadis à un amour qui craignait un refus. Silencieux, absorbé dans de +sombres pensées, il finit par donner à sa femme une sorte de terreur +vague, mais instinctive, qui, remplaçant un bonheur et des joies +jusqu'alors inconnus, fut pour elle une douleur également grande; elle +comprit le malheur sans savoir comment le parer, et cet état finit par +lui devenir insupportable. + +--Qu'avez-vous, Henri? lui dit-elle un soir que, rentrés après une +longue promenade dans laquelle il n'avait répondu que par des +monosyllabes à tout ce qu'elle lui disait, il marchait toujours en +silence dans le salon, les bras croisés sur sa poitrine, et comme +perdu dans un monde de pensées étrangères à ce qui l'entourait... + +--Moi! répondit-il en tressaillant... mais je n'ai rien... que du +bonheur, Amélie... et vous le savez bien!... + +Amélie ne répondit pas, mais deux larmes roulèrent lentement sur ses +joues: c'était son coeur qui avait parlé. Henri alla à elle, et la +prenant dans ses bras il lui dit avec un accent de profonde tristesse: + +--Je te l'ai dit, Amélie... il y a du malheur à m'aimer. Tu l'as voulu +cependant, et cette persistance m'a attaché à toi... et voilà +maintenant, que le temps de prouver que tu ne crains pas d'aimer celui +qui souffre est venu, tu parais le redouter? + +--Ah! je jure d'être heureuse, même de souffrir pour toi!... Mais que +je sache du moins ce qui t'occupe... Pourquoi nos pensées ne +sont-elles pas communes? Pourquoi ne pas m'ouvrir ce coeur, qui est +maintenant mon bien?... Pourquoi?... + +--Amélie, tu ne peux rien savoir, du moins pour ce moment, de ce qui +m'occupe au point, je l'avoue, de me faire oublier quelquefois que je +suis près de toi. Mais je t'aime... je n'aime que toi... C'est une +vérité du coeur... crois-la... + +Amélie secoua lentement la tête, et résistant à la pression des bras +de son mari, qui la retenait contre lui, elle s'éloigna blessée dans +l'âme du refus de Henri... Son caractère, doux et bon dans l'habitude +de la vie, était soupçonneux et jaloux dès que l'affection se trouvait +engagée... L'amitié même ne pouvait jamais la rassurer; elle craignait +toujours de n'être pas assez aimée... Ce sentiment avait une source +qui devait le faire excuser, mais il rendait malheureux ceux qu'elle +aimait: la méfiance est si pénible!... Une justification, qu'elle soit +ou non facile, est toujours le sujet d'un reproche, même tacitement +exprimé lorsqu'on craint de le faire à haute voix... + +La comtesse et le marquis étaient retournés à Paris, et avaient laissé +le jeune couple aux joies des premiers jours d'un premier et légitime +amour... Ils étaient donc seuls, et personne ne pouvait se mettre +entre eux et ce nuage qui venait de s'élever... Amélie retourna dans +son appartement après la conversation qu'on vient de rapporter, et là , +pleurant avec angoisse, elle laissa venir à elle les plus pénibles +pensées; pour la première fois elle eut la terrible crainte d'avoir +été épousée pour sa fortune!... Henri en aimait peut-être une autre +avant de la connaître!... Lorsque son imagination lui présentait cette +image, elle devenait froide et pâle et se sentait mourir... D'autres +fois elle pensait que Henri avait peut-être perdu cette femme qu'il +avait aimée... Mais qu'elle fût morte ou vivante, Amélie en était +jalouse...: avec une âme comme la sienne, la tombe n'était pas un +refuge... Cette idée lui parut la plus vraisemblable... et elle la +caressa comme la moins douloureuse; elle essuya ses yeux, et descendit +pour rejoindre Henri. + +Elle le trouva sous la colonnade qui formait la façade de la maison du +côté du parc; il était debout, appuyé contre une des colonnes et +regardant, peut-être sans le voir, le magnifique paysage, éclairé par +la lune, qui se déployait au loin devant lui... C'était cependant une +vue magique, car le pays qu'il avait sous les yeux était cette vallée +de Montmorency que nous laissons, simples que nous sommes, pour aller +au loin chercher ce qui ne la vaut pas... Henri avait en ce moment les +yeux attachés sur le lac d'Enghien, qu'il voyait à sa gauche, et sur +lequel voguaient plusieurs barques qui portaient sans doute des +heureux du monde; car il parvenait jusqu'à lui, dans le calme du +soir, des sons d'une harmonieuse musique et des paroles joyeuses... Ce +contraste lui était probablement pénible, car Amélie le trouva plus +sombre qu'une heure avant. Son front était fortement plissé, et ses +lèvres serrées et contractées semblaient retenir une imprécation... + +Dans une âme jalouse tout éveille un soupçon; Amélie ne vit dans ce +qu'elle remarquait qu'un souvenir rappelé... Henri était allé à +Venise... ces barques, ces chants, cette belle nuit, cette lune aussi +radieuse que dans le beau ciel de l'Italie... Amélie traduisit ainsi +ce qu'elle voyait... En ce moment Henri l'aperçut, et l'attirant à lui +il la baisa au front: + +--Pourquoi m'as-tu quitté? lui demanda-t-il avec cet accent qui +s'adresse toujours au coeur... Reste auprès de moi... J'aime à te voir +et à t'entendre au milieu de ces joies mystérieuses d'une belle nuit +d'été dans un pays enchanté... Reste... ainsi... toujours!... Et il la +rapprochait de lui... et il baisait doucement ses yeux, ses cheveux et +son front... et elle, alors oubliant tout, elle laissait tomber sa +tête sur la poitrine de son mari, et n'avait plus ni doutes, ni +soupçons, ni rien de ce qui lui déchirait le coeur... Elle regardait +avec orgueil et amour son Henri, qui, dans cet instant surtout, lui +paraissait plus beau que jamais elle ne l'avait vu... Entièrement vêtu +de noir, sa belle taille se déployait admirablement sur la colonne +blanche sur laquelle il s'appuyait dans une attitude toute +gracieuse... Amélie en était fière... Tout à coup une réflexion +qu'elle ne put repousser se présenta à elle: + +--Henri, lui dit-elle, pourquoi portez-vous toujours le deuil?... +Depuis que je vous connais, jamais je ne vous ai vu autrement vêtu +qu'en noir!... vous ne l'avez même pas quitté le jour de notre +mariage. + +À cette question, Henri parut entièrement bouleversé!... Sa pâleur +habituelle redoubla... ses mains se contractèrent et repoussèrent +Amélie, qu'auparavant elles serraient avec amour sur son coeur... + +--Oui, s'écria-t-il avec violence, je porte le deuil et le porterai +LONGTEMPS!... TOUJOURS... PEUT-ÊTRE!... C'est un voeu!... un voeu +terrible écrit avec du sang et enregistré par Satan, car c'est de la +vengeance qu'il me faut... et une vengeance plus grande, s'il est +possible, que l'injure... + +Et repoussant Amélie qui, les mains jointes, était devant lui +terrifiée de sa colère, il descendit rapidement le perron et s'enfonça +dans le bois, d'où il ne revint que fort avant dans la nuit. + +À dater de ce jour, les deux époux éprouvèrent un changement réel et +fâcheux dans leur vie intérieure. Henri avait évidemment un secret, +tenant à sa vie passée et présente, qu'il défendait contre la jalousie +curieuse d'Amélie: la chose était visible.--Un jour, tandis qu'ils +étaient à dîner, on remit une lettre à Henri... Amélie vit d'abord +qu'elle était apportée par un messager; car l'heure de la poste était +passée, ainsi que celle de l'arrivée d'une voiture de paysan qui +chaque jour apportait de Paris les commissions et les lettres... Henri +lut cette lettre avec une émotion visible... il la relut plusieurs +fois... et réfléchit ensuite profondément. + +--Monsieur le comte répond-il? demanda le valet de chambre... + +--Dites seulement que c'est BIEN..., dit Henri. + +Il plia la lettre, la mit dans l'une des poches de son gilet, et +continua la conversation pendant le reste du dîner avec une aisance +qui voulait être naturelle, mais qui était évidemment contrainte. +Amélie était plus qu'inquiétée par sa jalousie cette fois, et, en +effet, il y avait motif. + +À peine le dîner fut-il terminé que Henri prit son chapeau, embrassa +Amélie et s'élança dans le parc, en se dirigeant vers une partie qui +donnait sur une route assez déserte. + +L'instinct de la jalousie chez une femme est rarement trompeur, pour +son malheur et celui de l'homme qu'elle aime... Amélie savait que de +ce côté Henri ne pouvait sortir du parc que pour aller à Enghien, et +il n'avait pas de clef... C'était donc du côté de la route qui bordait +le parc qu'il fallait aller... mais à quel endroit?... le parc était +grand... Amélie jeta un chapeau sur sa tête et courut dans la +direction qu'elle avait vu prendre à son mari... + +--Peut-être parleront-ils, se dit-elle avec un sourire qui rendait +tout ce qu'elle souffrait... et je les entendrai... + +Arrivée dans la partie du parc qui touchait à la route, elle écouta... +rien... rien que le bruit qu'elle-même produisait en écrasant les +feuilles sèches sous ses pieds... rien que le bruit des battements de +son coeur... Tout à coup elle s'arrête... elle a entendu des voix près +d'elle... elle écarte des branches... et elle aperçoit à quelques pas +d'elle son mari appuyé sur le chaperon ou le parapet d'un mur à +hauteur d'appui, donnant sur la route dont il a été parlé, et disant +adieu de la main et de la voix, mais parlant bas, à un homme d'une +belle tournure et dont la figure était vivement agitée... Cet homme +répondit affectueusement à l'adieu de Henri; puis, ramenant son +manteau autour de lui, il s'éloigna rapidement... Henri, après l'avoir +conduit de l'oeil, quitta le mur et rentra dans le parc... Tout +redevint silencieux et solitaire, et Amélie demeura seule, livrée à +ses réflexions. + +Elles étaient étranges. Quel était cet homme?... un messager sans +doute... cependant ce n'était pas un domestique... C'était donc un +ami? mais alors pourquoi Henri a-t-il été si peu de temps avec lui?... +Amélie ne savait que résoudre... Dans ce moment, ce qu'elle craint, +c'est que son mari ne la surprenne l'épiant... elle court rapidement +en suivant le mur dans une autre direction, et se trouve enfin dans la +partie du parc tout opposée à celle qu'avait suivie Henri. Plus +tranquille alors sur les suites de sa démarche, Amélie revint +lentement au château sans rencontrer son mari, qu'elle trouva assis +dans le salon et profondément occupé devant une carte d'Europe. +Lorsqu'elle entra, il l'appela de la main et l'embrassa avec une +tendresse qui lui donna une vive émotion... + +--Tu m'aimes donc? lui dit elle, en passant sa main dans la belle et +blonde chevelure de Henri... et le regardant avec cet amour que les +femmes seules ressentent et expriment... + +--Enfant! est-ce que tu en doutes jamais?... + +Et comme il voyait qu'elle gardait le silence: + +--Amélie, si je savais que tu doutasses de moi un seul instant, je +partirais à l'heure même, et tu ne me reverrais jamais. + +Elle se jeta dans ses bras et le serra convulsivement contre elle. + +--Notre union est une union consacrée devant Dieu, Amélie... La femme +qui soupçonne son amant le fait avec raison, elle craint ce qui peut +lui arriver...: l'abandon!... mais, à moins d'avoir une preuve +positive, la femme qui soupçonne son mari lui fait tort dans son +honneur et dans sa foi... Retiens bien cette parole, Amélie!... + +Plusieurs jours s'écoulèrent... Henri paraissait moins accablé depuis +l'entrevue du parc... Lorsque le mois de juillet fut à sa fin, le +jeune ménage retourna à Paris. La comtesse, accoutumée à voir +journellement Amélie, ne pouvait se faire à cette solitude. Amélie le +comprit, et puis ensuite elle retournait avec Henri, et partout où +elle était avec lui elle était bien. + +L'intérieur de cette famille était heureux, du moins en apparence; il +y avait bien quelques peines, mais elles étaient pour Amélie, et +quelquefois pour sa tante lorsque la conversation venait à se porter +sur l'Empereur; alors la colère de Henri ne reconnaissait de bornes +que celles imposées par le respect qu'il devait à la comtesse, dont +l'attachement pour Napoléon était proportionné à sa reconnaissance: +aussi jamais ne souffrit-elle une parole contre lui dans son salon, +alors un des plus brillants de Paris. + +--Il m'a rendu ma fortune, disait-elle, et a été le bienfaiteur des +miens; je l'aime enfin; et d'ailleurs toute la France l'aime comme +moi... Nous l'aimons tous, et nous l'avons prouvé en le proclamant le +2 décembre 1804. + +Le respect arrêtait la réponse de Henri sur ses lèvres: non-seulement +il adorait ses princes, mais c'était avec un saint amour!... et ce qui +n'était pas EUX était son ennemi!... Henri alors quittait le salon et +se retirait chez lui... Amélie allait le joindre... Elle admirait +Napoléon, mais elle ne l'aimait pas, et ce demi-rapport d'opinion +avait été un attrait de plus pour Henri... il était de ces hommes qui +n'ont qu'un jour pour éclairer leur opinion politique, et qui ont +dormi pendant les quarante années de révolution qui viennent de +s'écouler; et pourtant Henri de C*** était un homme de talent et +d'esprit. + +Un jour Henri entra dans la chambre d'Amélie, une lettre à la main, et +lui annonça qu'il venait lui dire adieu parce qu'il partait dans une +heure pour la Normandie. + +--Vous partez! s'écrie Amélie; mais je pars aussi, moi! + +--Impossible, mon amie... Je vais dans un vieux château qui m'a été +rendu lors de ma radiation et que je n'ai pas encore vu. Un vieux +précepteur qui m'a élevé y demeure comme concierge; il est malade, et +je dois y aller sans perdre un instant... + +--Mais, encore une fois, je veux y aller avec toi. Il faut une femme +auprès d'un malade... + +--Pauvre enfant, tu ne sais pas ce que tu demandes! toi, accoutumée au +luxe et à tout ce qu'il donne de superfluité, tu n'aurais pas même le +triste nécessaire dans mon vieux manoir... Non, non, tu ne peux pas +venir... + +--Mais je le veux, moi! répondit Amélie en pleurant; je ne veux pas te +quitter... Que m'importe un dîner plus ou moins bon, un appartement +plus ou moins commode?... Je veux te suivre!... + +Dans ce moment, la comtesse entra chez sa nièce; on la fit juge de +l'objet de la contestation, et elle fut de l'avis d'Amélie. Cette +absence, ne devant durer que huit jours, ne pouvait l'incommoder... +Henri ne savait comment résister davantage. + +--Je ne puis vivre sans toi, même huit jours, répétait Amélie en +pleurant. + +Henri réfléchissait...: quelquefois en contemplant cette jeune femme, +si aimante et si dévouée, il était au moment de céder...; et puis, une +voix intérieure lui criait de s'arrêter... + +--Écoutez, dit-il aux deux femmes, je n'ai jamais rougi de mon peu de +fortune: en épousant Amélie, je l'aimais, et je savais qu'un amour +vrai comme le mien paierait plus qu'une couronne. Mais ce qui est +compris du noble coeur d'Amélie ne l'est pas de tout le monde... +Pourquoi voulez-vous me contraindre à rougir devant vos domestiques, +qui ne comprendront pas la grandeur qui réside dans les murs lézardés +de mon vieux château?... Ses tours eussent été relevées, si, comme +beaucoup d'autres de ma caste, j'avais voulu adorer l'idole!... + +--Eh bien! je partirai seule avec toi... Je n'emmènerai qu'Annette, +comme toi tu n'emmèneras, je présume, que Louis. + +Annette était la soeur de lait d'Amélie; et Louis, le valet de chambre +de Henri, l'avait vu naître. + +En écoutant Amélie, en la regardant, une pensée rapide traversa +l'esprit de son mari... il ne résista pas davantage. + +--Eh bien! lui dit-il, viens avec moi, je ne m'y oppose plus... Ce +sera peut-être heureux pour tous deux. + +Deux jours après ils étaient sur la route de Normandie; Amélie et +Henri étaient dans une calèche bien fermée, Annette sur le siége; +Louis courait en avant et faisait préparer les chevaux... Ils allaient +fort vite... Henri payait les guides comme s'il allait chercher une +couronne... Souvent il regardait à sa montre. + +--Nous ne marchons pas, s'écriait-il; et ils allaient comme le vent. + +Enfin, vers le milieu du second jour, ils atteignirent la dernière +poste de la grande route: c'était un pauvre village comme la plupart +de ceux qui sont près de la mer, en Normandie, de ce côté surtout. À +peine Henri fut-il arrivé qu'il fit demander un fermier qui devait +fournir des chevaux pour aller au château de C***, terme du voyage. En +peu d'instants les chevaux furent prêts: on aurait dit qu'ils +_attendaient_... Les voyageurs repartirent aussitôt, au grand +contentement de Henri, dont l'empressement semblait avoir redoublé +depuis qu'il avait entretenu le fermier. + +À mesure qu'ils avançaient, la route devenait plus difficile. Les +grandes pluies d'automne avaient tellement dégradé le chemin, que la +calèche pouvait à peine avancer. Vers le soir le temps se couvrit, et +de longues rafales annoncèrent un orage. Amélie, qui jamais n'avait +voyagé que dans le midi de la France et en Italie, était +désagréablement surprise de ce froid sombre, de ce ciel gris et de cet +air âpre qui racontait toutes les souffrances que devait éprouver le +pauvre dans cette contrée inhospitalière; tout à coup elle entend un +bruit d'une nature étrange. Le postillon s'était arrêté pour laisser +souffler les chevaux; Amélie entendit alors comme les acclamations de +plusieurs milliers de voix, mais sans rien voir. C'était comme la +rumeur d'une ville éloignée; et ce bruit avait son accroissement et +son affaiblissement. Cette régularité était solennelle... et au milieu +de ce pays presque sauvage, le soir, au moment où la nuit commence à +envelopper tout ce qui est autour de nous d'un voile sombre, ce bruit +avait un mystère qui devait frapper l'âme d'Amélie d'une sorte de +terreur...; et à mesure que la voiture avançait, il devenait plus +retentissant. + +--Mon Dieu, dit-elle enfin, rompant le long silence qui s'était établi +entre elle et Henri depuis le village où ils avaient quitté la grande +route, mon Dieu, quel bruit étonnant!--C'est la mer, lui répondit en +souriant son mari, c'est le bruit de l'Océan dans sa majesté et sa +beauté lorsque la tempête commence à soulever ses vagues. + +Dans ce même moment, un beau spectacle s'offrit aux yeux d'Amélie: la +voiture était parvenue au sommet d'une petite colline de sable; et +tout à coup, comme si un rideau s'était levé, l'Océan, avec ses +vagues, ses falaises et ses grèves solitaires, déroula l'immense +tableau de ses beautés devant Amélie. Alors elle oublia sa terreur +passagère et fut saisie d'admiration... Toutefois elle frissonnait +encore. La belle mer d'Italie, avec ses rivages fleuris et embaumés, +ses bords enchantés; Venise et ses bouquets de roses; l'Adriatique, +ses barques et ses gondoliers toujours poétiques, ne voguant sur ses +eaux claires que pour une fête ou pour l'amour, avaient, pour une +femme comme Amélie, une poésie plus sensible que la voix solennelle de +l'Océan et la sombre grandeur de ses scènes. Mais Henri, à la vue de +la mer, fit une exclamation qui révélait la joie de son coeur...: on +voyait qu'il retrouvait un lieu chéri et préféré... Cette joie se +peignait dans ses yeux, dans sa physionomie radieuse, que la lune +éclairait en ce moment. + +--Tiens, dit-il à sa femme en levant la main vers un rocher qui +s'élevait d'une hauteur de plus de quatre-vingts pieds au-dessus des +falaises qui, en cet endroit, bordaient le rivage, tiens, voilà _ton +château_; vois pour quel lieu tu as quitté le palais enchanté que tu +habitais il y a deux jours. + +Amélie suivit la direction de la main de Henri, et aperçut, en effet, +tout en haut du rocher, quelques tourelles qui se dessinaient en noir +sur l'azur ardoisé du ciel... Placé au sommet de ce roc escarpé +incessamment battu des flots et exposé au courant d'une marée presque +furieuse en cet endroit, dont les lames se brisaient avec fracas +contre les écueils au bas du rocher, ce château semblait une de ces +décorations fantastiques que l'imagination évoque à la suite d'une +vieille légende. Aussi, l'impression que produisit la première vue du +château de C*** sur Amélie fut un effroi qu'elle ne put cacher à Henri +et qu'elle ne chercha même pas à lui dissimuler; car, se jetant dans +ses bras, elle cacha sa tête dans son sein en s'écriant:--Ah! mon ami, +quel horrible lieu! + +Henri l'embrassa avec tendresse en cherchant à la rassurer. Il lui dit +que, parvenus au château, la grandeur du spectacle qu'elle verrait lui +en ferait oublier la première et pénible impression, et que, +d'ailleurs, de l'autre côté du rocher qu'ils allaient tourner, elle +aurait une route facile et moins solitaire. En effet, ils entraient +alors dans un misérable village formé de quelques cabanes de +pêcheurs... Mais cette petite peuplade était déjà couchée et endormie, +et les voyageurs ne furent accueillis, en la traversant, que par les +longs aboiements des chiens qui, se mêlant au bruit de la mer et de la +tempête, formèrent l'harmonie qui salua Amélie et son mari à leur +arrivée dans leur antique manoir... + +Comme Henri l'avait annoncé en effet, la voiture parvint sans peine au +grand portail gothique du château; la plate-forme sur laquelle elle +s'arrêta était recouverte d'un gazon court et épais qui avait fleuri +en cet endroit sous la protection de l'édifice qui le garantissait du +vent salin de la mer. Quant à l'édifice lui-même, son aspect, +lorsqu'elle en fut près, ne diminua pas la terreur que de loin il +avait inspirée à Amélie. On voyait que cette habitation avait été +abandonnée pendant bien des années. Sa construction était antique, +mais grossière, et sans rappeler ces admirables édifices du moyen âge +avec leurs dentelles de pierre, leurs tourelles romantiques, et tout +ce qui éveillait l'imagination du voyageur et lui faisait retrouver, +au milieu d'un château en ruines, la châtelaine et ses pages, ses +troubadours et son chapelain. Le château de C*** était plus vieux que +le moyen âge. Sa construction était grossière, en pierres brutes et +grisâtres, prises évidemment dans les rochers du rivage; ses fenêtres, +peu nombreuses, étroites et fort élevées, étaient distribuées avec un +grand mépris de la régularité. Malgré sa solidité réelle et fort +apparente, une partie du bâtiment avait cédé à l'action du temps et +des éléments, et n'offrait plus que des ruines. On voyait que les +hommes avaient aidé à tous deux, ce qu'ils font toujours lorsqu'il +s'agit de détruire: les poutres avaient été arrachées, pour faire du +feu, par les pauvres vassaux, et les murs s'étaient enfin écroulés: +la partie gauche du château était demeurée seule habitable et intacte. + +Lorsque cette habitation désolée s'offrit ainsi aux yeux de la jeune +femme accoutumée à tout le luxe et à toutes les douceurs d'une vie +toujours heureuse, elle ferma un moment les yeux pour ne rien voir... +Mais ensuite elle fut rappelée à elle-même par la voix de Henri.--Je +l'ai voulu, se dit-elle à elle-même, pourquoi me plaindre et lui faire +de la peine? + +Et tout aussitôt elle courut légèrement à son mari, qui, déjà dans la +cour du château, commençait à se repentir d'avoir eu la pensée +d'amener Amélie au château de C***. Mais elle l'aborda en riant, +plaisanta la première sur la ressemblance de son manoir avec le vieux +château d'_Udolphe dans les Apennins_, et fut si bonne et si aimable, +que Henri, tout joyeux, se dit: + +--J'ai bien fait... Elle fera _tout ce que je voudrai_. + +Toutefois la terreur d'Amélie fut plus forte que sa résolution en +traversant la cour solitaire et en montant l'escalier tournant qui +conduisait à son _appartement_... Elle se serrait contre Henri, et, +s'appuyant sur sa poitrine, elle fermait les yeux, se laissant +conduire comme un enfant. + +La chambre où elle fut conduite était convenable... Les meubles en +étaient vieux mais propres, et un feu brillant, qu'avait allumé le +vieux concierge, lui donnait une gaieté d'aspect qui fit oublier à +Amélie ses fatigues et ses terreurs. + +Sa nuit fut paisible. Elle dormit comme on dort à dix-huit ans +lorsqu'on est fatigué. Le lendemain, la vue magnifique qui s'offrit à +elle à son réveil lui fit non-seulement tout oublier, mais lui donna +le désir de prolonger son séjour à C***. Le soleil brillait dans un +ciel bien bleu, et les vagues, la veille si furieuses, au matin, +étaient calmes et limpides, et portaient les barques des pêcheurs du +hameau qui étaient au bas du château. Henri lui apprit qu'elle +pourrait se promener facilement quand elle le voudrait sur la mer, en +prévenant quelques heures d'avance, parce que les écueils qu'elle +avait aperçus en arrivant, et qui l'avaient tant effrayée, n'étaient +que du côté de la route.--Mais dans cette partie, poursuivit-il en +indiquant celle qui bordait les ruines, il y a une espèce de port +naturel où la mer est paisible. + +--Est-ce que les vaisseaux peuvent y aborder? demanda Amélie. + +--Des vaisseaux! dit vivement Henri...! des vaisseaux!... Vous ai-je +dit cela?... Non sans doute!... Comment voulez-vous que des vaisseaux +puissent arriver ici?... N'allez pas dire une chose comme cela à +Paris, car on rirait de vous, ma chère. + +Il dit ce peu de mots avec une telle vivacité, qu'Amélie fut +étonnée...; mais cette impression fut passagère, et bientôt elle +l'oublia d'autant plus facilement, que Henri mit une telle activité à +faire préparer une embarcation, que le matin même elle put se promener +sur la mer... Henri la conduisit sur la côte à deux ou trois lieues, +dans un pays ravissant. De hautes falaises abritaient des bois de +chênes et de bouleaux, qui, ayant conservé leurs feuilles, étaient +d'un prix inestimable à cette époque de l'année où tous les bois sont +dépouillés... Le lieu où Henri avait conduit Amélie était presque +désert: quelques maisons construites depuis peu, mais n'ayant qu'un +étage et pour une ou deux personnes seulement, formaient le hameau où +se trouvait Amélie.....; elle n'y vit que trois ou quatre femmes dont +le langage la surprit... il n'avait rien de celui de cette province... +Henri connaissait les hommes, à ce qu'elle présuma; car il parla +longtemps avec deux d'entre eux, et leur conférence fut même assez +longue, tandis qu'Amélie, accompagnée d'Annette, s'amusait à parcourir +le bois et à ramasser des coquillages sur le rivage... + +Tout à coup le temps, qui avait été beau depuis le matin, se couvrit, +et le vent recommença à souffler avec violence. Amélie descendit +rapidement et courut à Henri, qui paraissait toujours sérieusement +occupé avec les deux hommes qui l'avaient reçu à sa descente de la +barque... Le temps paraissait surtout les occuper: + +--Mon ami, je t'assure que je n'aurai pas peur, dit Amélie, se +penchant sur son mari. + +Il se retourna vivement, et lui saisissant la main: + +--Quoi donc! s'écria-t-il, avez-vous entendu ce que je disais? + +Amélie sourit de la véhémence de son mari... + +--Moi! dit-elle; je n'ai rien entendu... Eh! que voulais-tu donc que +j'entendisse d'ailleurs?... + +--Je craignais que tu ne t'effrayasses de ce que ces hommes disaient +du temps, dit-il en se reprenant ensuite, comme honteux de sa +vivacité. + +--Oh! je suis aguerrie maintenant, et je braverais une tempête, je +crois!... et puis avec toi, mon Henri, que ne braverais-je pas! + +--Viens, lui dit-il, partons, car la tempête va nous surprendre. + +Le retour fut heureux, malgré le gros temps; mais vers le soir la +tempête se déclara... Henri était dans une violente agitation... rien +ne pouvait expliquer son inquiétude. Amélie fut livrée de nouveau à +une foule de pensées qui troublaient sa raison... Elle en vint à +croire que son mari attendait quelqu'un!... une femme!... et qu'il +était inquiet pour sa vie... En effet, rien ne pouvait expliquer +pourquoi, malgré la pluie et le vent, Henri allait sur le haut du +rocher pour faire allumer des feux et établir une sorte de fanal; +cette occupation dura une partie de la soirée... Vers onze heures la +tempête s'apaisa; alors seulement Henri rentra dans la chambre de sa +femme, qui, pendant son absence, était demeurée en prières et +pleurant. En lui voyant cette tristesse, son mari fut presque irrité +et le lui témoigna durement. + +--Je t'ai emmenée avec moi, Amélie, pour être une consolation et un +accroissement à ma douleur et à ma tristesse. Je suis un +malheureux!... un paria!... je te l'ai dit; pourquoi n'as-tu pas voulu +me croire?... Je me proposais de t'ouvrir mon coeur ici... mais si tu +n'es qu'une enfant insensée, comment le puis-je faire?... + +Amélie se repentit... demanda pardon, l'obtint, et tous deux se +couchèrent accablés des fatigues de la journée. + +Amélie dormait profondément, lorsqu'elle fut à demi réveillée par un +bruit sourd semblable à un coup de canon... Elle ouvrit les yeux, tout +était encore sombre... elle écouta avec attention... le même bruit se +répéta. + +--Éveillerai-je Henri? se dit-elle... Non... Mais dans le même moment +elle comprit que Henri était éveillé comme elle, car il se pencha pour +écouter si elle dormait... Elle ne dit rien... alors Henri se leva +doucement avec une grande circonspection... Il passa seulement une +redingote, s'enveloppa de son manteau, et se penchant sur sa femme, +qu'il croyait endormie, il effleura son front et ses cheveux de ses +lèvres...; puis s'élançant hors de la chambre, elle l'entendit qui +courait rapidement dans les vastes corridors du château. + +Où allait-il ainsi à cette heure de la nuit?... Amélie, demeurée +seule, fut d'abord stupide d'étonnement; il lui était démontré que son +mari attendait quelqu'un... Cette sollicitude du soir pour le fanal... +cette course nocturne... l'homme du parc à Paris!... + +--Mon Dieu, qu'est-ce donc que cela peut être? s'écriait Amélie dans +l'angoisse de son coeur... + +Elle pleura... Sa position lui parut ce qu'elle n'était pas... elle se +crut trahie... elle s'affligea sans mesure...--Oh! s'écriait-elle, +pourquoi ai-je quitté ma mère?... + +Vers le matin elle entendit des pas à la porte de sa chambre, puis +cette porte s'ouvrit lentement... c'était Henri... il s'avança +doucement vers le lit, se pencha de nouveau, et ses lèvres se +posèrent encore sur les cheveux et le front d'Amélie... Ces deux +baisers du départ et du retour tombèrent sur son coeur comme une douce +rosée... Mais pourquoi s'éloigner d'elle au milieu de la nuit?... +pourquoi ce silence surtout? En quelques secondes Henri fut auprès +d'elle, et profondément endormi. + +Lorsque le lendemain tous deux s'éveillèrent, la matinée était +avancée. Le soleil n'éclairait pas comme la veille la vaste chambre +gothique, et la mer grondait toujours furieuse au bas du roc escarpé. +La nature était triste comme l'âme de la pauvre Amélie... Henri au +contraire était plus gai que jamais sa femme ne l'avait vu. Il était +seulement agité, et de grandes pensées semblaient l'occuper. Après le +déjeuner il dit à Amélie qu'il devait descendre au village pour +différents travaux... Il partit en effet et demeura tout le jour +absent, ne revint que le soir, et parut encore absorbé dans une +méditation qui ne parut à Amélie qu'une preuve de plus de ce qu'elle +redoutait. Comme toutes les jalousies, la sienne était insensée: si +Henri la trahissait, l'eût-il emmenée avec lui?... Mais la passion ne +raisonne pas, et Amélie s'y abandonnait entièrement. + +--Amélie, lui dit Henri, je serai peut-être obligé de partir demain +matin pour demeurer absent un jour entier... Je compte sur toi-même +pour que ces heures ne te paraissent pas trop longues... + +--Partir!... s'écria Amélie avec un accent d'aigreur hautaine qu'elle +ne put déguiser; et où donc allez-vous encore?... + +--Je n'aime pas les questions faites sur ce ton, répondit Henri; je te +dirai où je vais lorsque tu le mériteras par ta raison et ta douceur. + +Amélie pleura... demanda de nouveau et obtint son pardon, et la paix +revint encore au milieu d'eux... mais seulement en apparence... + +Le lendemain matin, Amélie, à son réveil, se trouva seule: Henri était +parti avant le jour, lui dit Annette en l'habillant... + +La journée fut mélancolique pour Amélie. Le temps était sombre et +pluvieux... Le vent soufflait dans les longues galeries du vieux +château inhabité et renvoyait des sons effrayants dans la partie où se +tenait Amélie... Ces vastes chambres toutes dégarnies de meubles, ces +dalles grises sur lesquelles résonnaient les pas avec de longs échos +dans les salles désertes, cette physionomie mélancolique prit un +redoublement de tristesse aux yeux d'Amélie dans cette journée, où, +seule avec elle-même et son inquiétude, elle entrevoyait un autre +avenir s'ouvrir devant elle, mais vaguement et sans savoir ce qu'elle +avait à en redouter... Vers le soir, cette inquiétude incertaine se +changea en une terreur réelle... Les objets prirent une forme, une +voix pour lui parler et lui dire des paroles effrayantes... La journée +s'écoula enfin, mais au milieu d'une telle agitation qu'Amélie ne +comprit rien à ce qu'elle éprouvait... Annette ne disait rien... mais +ses regards parlaient pour elle, et lorsque Amélie, cédant enfin à sa +terreur et à ses impressions intérieures, fondit en larmes en +s'écriant qu'elle était bien malheureuse, Annette se mit à genoux +auprès d'elle, pleura sur ses mains froides et tremblantes, et répéta +de sa douce voix: + +--Ah! oui, ma pauvre maîtresse!... bien malheureuse!... + +Rien ne redouble l'affliction d'une femme qui pleure comme de voir +pleurer avec elle. Amélie le prouva, et ses sanglots, longtemps +retenus, sortirent alors avec angoisse de son sein. Toutefois avec les +larmes arrivèrent les consolations, car c'est être consolée déjà que +de pouvoir parler de ses peines à l'amie qui pleure avec vous... +Annette était une soeur plutôt qu'une femme de chambre, et Amélie en +lui parlant croyait parler à la comtesse de M***. + +Comment Amélie n'avait-elle pas fait la remarque que ce précepteur +dont le comte Henri avait parlé à Paris n'était pas au château? +Annette l'avait très-bien remarqué, elle, et le fit observer à sa +maîtresse. Amélie tressaillit. C'était vrai... et jamais depuis trois +jours Henri n'en avait parlé. Il avait oublié le mensonge qu'il avait +fait à Paris... Ce fait accrut encore les inquiétudes d'Amélie... Le +vieillard qui était concierge était un vieux domestique du père +d'Henri... Lui-même l'avait dit à Annette. + +Les deux femmes passèrent la nuit à causer, mais bien bas, car tout +leur faisait peur dans cette vaste solitude, et l'écho de leurs voix +suffisait pour les effrayer. Elles fermèrent exactement la porte de +l'appartement et ne l'ouvrirent que le lendemain à la femme du vieux +concierge, lorsqu'elle vint apporter le déjeuner. + +La journée fut triste et plus sombre que celle de la veille... Le +temps devenait de plus en plus menaçant... La tempête était +furieuse... Le roc sur lequel était bâti le château était quelquefois +ébranlé par les vagues qui se venaient briser sur lui... À chaque coup +Amélie tressaillait... À chaque rafale de vent qui entr'ouvrait la +porte mal close, elle songeait à son ravissant appartement de la rue +d'Anjou à Paris, et une larme roulait sur sa joue pâle en voyant cet +abandon, cet isolement qui l'entouraient de leur glaciale douleur... + +--Mon Dieu, disait-elle à Annette, que suis-je venue chercher dans ce +malheureux séjour!... + +Annette ne répondait rien... Mais voulant au moins distraire sa +maîtresse, dès que le jour fut venu, elle courut partout avec la +légèreté d'une jeune fille de vingt ans, vive et gaie, et tant que le +jour dura et éclaira les vieilles murailles du manoir, elle eut le +courage d'aller jusque dans les ruines, malgré tout ce que lui avait +dit la vieille concierge... Elle lui avait raconté de longues +histoires de revenants, d'apparitions... et Annette, qui n'avait peur +que des vivants, en avait fait une longue énumération à sa maîtresse; +et pour lui prouver qu'elle était brave, elle allait à tout instant +parcourir le château dans toutes ses parties, puis revenait la +chercher, croyant la distraire en la conduisant pour voir une vieille +armure oubliée dans une galerie, ou bien un meuble antique tombant en +poussière. Amélie se laissait conduire par complaisance... Mais après +le dîner, se sentant fatiguée, elle se refusa à parcourir de nouveau +le château... Annette partit donc seule cette fois, et laissa sa +maîtresse au coin de son feu et ensevelie dans ses réflexions... + +Le jour était tout à fait baissé. Amélie, inquiète de ne pas voir +revenir Henri, songeait avec douleur à la différence de cette triste +réalité avec le beau rêve que son imagination de jeune fille lui avait +offert... Seule maintenant dans un vieux château, loin de tous les +siens, de ses amis, abandonnée... elle pleurait... lorsque sa porte +s'ouvrit doucement, et quelqu'un qu'elle ne reconnut pas d'abord +s'approcha lentement d'elle: c'était Annette... À la lueur du feu qui, +de la cheminée, éclairait à peine cette vaste chambre, Amélie vit en +frémissant la pâleur de la jeune fille... Elle tremblait et pouvait à +peine se soutenir. + +--Madame, dit-elle en se laissant tomber sur une chaise, nous sommes +perdues si nous ne partons de suite pour Paris. + +--Qu'y a-t-il? s'écria Amélie... + +--Silence!.. Et Annette mit un doigt sur ses lèvres... en se +retournant pour voir si personne n'était derrière elle; puis elle +s'approcha de sa maîtresse et lui dit très-bas: + +--Madame veut-elle savoir où est M. le comte et ce qu'il fait? + +--Oh! s'écria Amélie, conduis-moi à l'instant... viens... + +Et elle entraînait la jeune fille... + +--Un moment, dit Annette... + +Et allumant une bougie, elle la cacha derrière sa main, puis elle dit +à sa maîtresse de la suivre... Elle lui fit parcourir de vastes +chambres, des galeries délabrées, des chambres abandonnées; enfin +elles arrivèrent dans une pièce assez petite dans laquelle Annette +laissa sa lumière. Puis, montant deux marches qui conduisaient à un +cabinet obscur dans lequel il n'y avait aucun meuble, comme, au reste, +dans toutes les pièces qu'elles venaient de parcourir, Annette se leva +sur la pointe de ses pieds devant une ouverture en oeil-de-boeuf qui +était pratiquée dans l'un des murs de ce petit réduit, et engagea sa +maîtresse à faire comme elle. + +Amélie ne distingua rien d'abord de ce qui était au-dessous d'elle. +C'était comme un vaste hangar, une cour couverte, pleine de ballots, +de caisses... des faisceaux d'armes étaient dans un coin de cette +halle... des voiles de vaisseaux, un vaste drapeau étaient suspendus +au-dessus de la voûte et flottaient agités par le vent, qui pénétrait +dans cette salle immense, malgré les portes en planches qui la +fermaient. Des centaines de bougies jetaient une vive lumière, et dans +le premier moment Amélie éblouïe ne put rien distinguer; mais +insensiblement son oeil s'accoutuma à distinguer les objets qui +étaient au-dessous d'elle... et, d'abord, elle vit ces ballots et ces +caisses, ces armes, ces drapeaux... Mais un grand bruit qui se faisait +entendre sans qu'elle pût voir ce qui le produisait lui inspira plus +de curiosité que le reste... Tout à coup un éclat brillant frappe ses +yeux, il est suivi de vives acclamations... Amélie voit enfin +au-dessous d'elle une table immense qui occupe le milieu de cette +halle... autour de cette table sont assis au moins cent hommes vêtus +de bleu, portant l'habit et le chapeau de marin[174]. Il y avait aussi +d'autres hommes vêtus comme les paysans le sont en France. Parmi eux, +Amélie reconnut les deux hommes de la côte voisine qu'Henri paraissait +connaître le jour où il l'y conduisit... Enfin, ses yeux familiarisés +parcourent la table une autre fois... elle y trouve des figures +étranges, des costumes bizarres, mais rien qui puisse justifier +l'intérêt qui l'a conduite en ce lieu... Elle allait descendre de son +observatoire et demander à Annette ce qu'elle voulait lui montrer, +lorsque tout à coup un cri étouffé lui échappe... ses yeux ont +rencontré un objet... Mais non, ce n'est pas lui... Dieu puissant, ce +ne peut être Henri, son Henri, là ... au milieu de ces misérables... +hurlant dans la fureur de l'ivresse et blasphémant les noms les plus +saints... Mais elle ne peut plus douter... c'est Henri, c'est bien +lui... Dieu tout-puissant!... il est assis sur un siége plus élevé... +il est habillé comme eux... et même il les préside... il partage leurs +excès... il dirige l'orgie!... il est enfin un de ceux qu'Amélie a +sous les yeux... Pendant une demi-heure, peut-être, elle demeura +clouée à cette fatale fenêtre, où sa destinée l'avait amenée... Ce +qu'elle vit, ce qu'elle entendit la convainquit, hélas! qu'elle ne +rêvait pas, et que la réalité était là devant elle!... La sensation +qu'elle éprouva fut d'une telle nature, qu'elle crut un moment mourir +en voyant Henri, cet homme qu'elle aimait, cet homme dont elle portait +le nom, présider une orgie de brigands!... et réserver pour ces hommes +le sourire de ses lèvres et la joie de son coeur... oui... Amélie crut +mourir... Au moment où elle allait quitter cette fenêtre qui lui avait +montré son malheur, quelques voix seulement se faisaient entendre. + +[Note 174: La veste bleue, le chapeau ciré.] + +--Il faudra beaucoup d'argent pour cette expédition, commandant, +disait l'un des hommes de la côte à Henri. + +--J'en aurai, disait Henri. + +--Et comment? + +--Que vous importe? vous en aurez. + +--Oui, oui, dit l'un des hommes, cela s'entend... + +Et il fit le signe de mettre quelqu'un en joue. + +Amélie frémit... elle quitta enfin ce lieu maudit et retourna dans sa +chambre à demi morte de frayeur. Vers minuit Henri revint _de son +voyage_. Il paraissait accablé de fatigue, et fut moins tendre pour sa +femme; mais une heure avait suffi pour rendre cette froideur moins +sensible. Le lendemain il sortit encore. Ce fut pendant son absence +qu'Amélie fit avec Annette le plan que celle-ci exécuta. Amélie +écrivit à la comtesse qu'il fallait qu'_aussitôt_ sa lettre reçue, un +courrier envoyé de Paris vînt la chercher à C***, dont elle donnait +l'adresse de manière à ne se pas tromper. Cet homme devait avoir +l'ordre de ramener Amélie, parce que la comtesse était fort mal. + +--Je vous dirai pour quel motif j'en agis ainsi, ne dites pas un mot +de ma lettre au marquis. + +Annette se leva avant le jour, et eut le courage d'aller au village de +la poste porter ce paquet. Elle arriva au moment du passage du +courrier et vit partir la lettre. Tout allait bien. + +Revenue au château sans qu'on se fût aperçu de son absence, Annette +rendit le courage et l'espérance à sa maîtresse. Les deux jours +s'écoulèrent comme les autres, Henri fut presque toujours absent, et +toujours les mêmes assemblées et les mêmes orgies dans la grande salle +furent vues par Annette et par Amélie!... Le troisième jour, au matin, +une calèche attelée de quatre chevaux de poste entra dans la cour du +château, et le valet de chambre de confiance de la comtesse remit une +lettre à Amélie; elle contenait ce qui était convenu. + +--Ah! s'écria Amélie, je vais partir à l'instant. Lisez, dit-elle à +son mari en lui donnant la lettre. + +--Je ne puis t'accompagner, mais il faut partir, dit aussitôt le +malheureux jeune homme. + +Et, serrant sa femme dans ses bras, il la fit monter en voiture, la +recommanda aux soins du valet de chambre de la comtesse, et, veillant +lui-même à ce que tout fût bien dans la voiture, il l'embrassa, lui +promit de la rejoindre bientôt, et donna lui-même l'ordre aux +postillons de partir, et surtout d'aller vite... Le malheureux!... + +Amélie, en se séparant de lui, fut saisie d'un sentiment qui lui fit +éprouver une vive angoisse.--Je souffre bien, disait-elle quelquefois +à Annette... + +Mais la terreur revenait l'assaillir de nouveau, et les remords +s'effaçaient devant elle... + +Arrivée à Paris, elle ne put résister aux instances de sa mère +adoptive, et lui raconta tout ce qu'elle avait vu et entendu. Il leur +fut démontré que le marquis ne savait rien. Quant à Henri, les deux +femmes, dans leur sagesse, ne le virent pas très-coupable. En +conséquence, il fut arrêté entre elles qu'il fallait le taire au +marquis... + +--Comme au monde entier! s'écria Amélie... + +La comtesse ne répondit rien... Mais le lendemain matin elle s'en fut +chez Fouché. + +--Mon cher duc, lui dit-elle, je viens vous rendre _gratis_ un bon +office... mais cependant à une condition. + +--Quelle est-elle? + +--Vous allez le savoir. Vous faites si bien votre affaire qu'il y a +dans une province de France une troupe d'hommes qui conspirent contre +le gouvernement, et vous n'en savez rien... Quelqu'un parmi eux +m'intéresse vivement, et avant de rien vous dire j'exige votre parole +_d'honneur de Français et de chrétien_ qu'il aura la vie sauve et la +liberté; enfin arrêtez les autres et ne lui faites rien, cela est +clair, je pense. + +--Fort clair, en effet... Et où se trouve cette troupe? + +--Vous n'en saurez pas un mot jusqu'à votre serment... + +--Eh bien! je m'y engage... Je vous donne ma _parole d'honneur_ de +_Français_ et de _chrétien_ que le chef de votre troupe aura la vie et +la liberté sauves. + +La comtesse crut à L'HONNEUR, à LA FOI et au PATRIOTISME de Fouché!!.. +et elle parla... À mesure que ses paroles frappèrent l'oreille de +Fouché, les petits yeux de l'homme du comité de salut public +scintillèrent d'un feu joyeux et sanglant. + +--Oh! quel service vous me rendez!... s'écria-t-il; enfin, voilà plus +de dix mois que je suis à la recherche de cette troupe qui depuis un +an m'a été signalée par mes agents de l'Angleterre, et depuis près de +six mois par ceux du Calvados auxquels elle a toujours échappé... Le +chef est, dit-on, le fils d'un homme tué à Quiberon... il a juré de +venger la mort de son père sur tout ce qui reste de l'époque de la +révolution, et il a surtout juré mort à l'Empereur!... et à moi, +m'a-t-on assuré!... + +--Eh! non!... C'est faux!... c'est absurde!... C'est mon neveu, +s'écria la comtesse, et vous l'avez fait rentrer il y a un an!... + +Fouché se frappa le front. + +--Mais vous avez juré!... dit la comtesse. + +--Oui, oui... répondit Fouché; aussi soyez tranquille. + +La comtesse s'éloigna, mais non sans répéter: Songez à votre +serment... + +Quinze jours après cette conversation on lisait dans les journaux: +«Une bande de chouans, chassée du Calvados, dont elle troublait la +sûreté sur les routes et dans les campagnes, presque traquée par la +gendarmerie et au moment d'être saisie, s'était subitement échappée et +dérobée à l'autorité. Elle vient d'être retrouvée et _entièrement_ +détruite, ainsi que tout ce qui tenait à elle.» + +Le même jour, la comtesse reçut un paquet cacheté qui contenait +l'extrait mortuaire d'Henri de C***, fusillé à Caen, le... 1809[175]. + +[Note 175: L'histoire qu'on vient de lire n'aurait aucun mérite si +elle était composée. Elle est vraie dans tous les points: cette +sinistre aventure a eu lieu effectivement dans l'année 1809, et la +catastrophe fut ce que je dis ici. Madame de C*** est remariée +maintenant.] + + +FIN DU TOME QUATRIÈME. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +CONTENUES DANS CE QUATRIÈME VOLUME. + + + Salon de madame de Montesson, à Paris et à Romainville. 1 + + Salon de madame de Genlis, à l'Arsenal. 97 + + Salon de la Gouvernante de Paris (1806 à 1814). 187 + + +PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR, RUE DE LA VIEILLE-MONNAIE, Nº 12. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire des salons de Paris (Tome 4 +/6), by Laure Junot, duchesse d' Abrantès + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44054 *** diff --git a/44054-8.txt b/44054-8.txt deleted file mode 100644 index 7c418fc..0000000 --- a/44054-8.txt +++ /dev/null @@ -1,10362 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Histoire des salons de Paris (Tome 4 /6), by -Laure Junot, duchesse d' Abrantès - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Histoire des salons de Paris (Tome 4 /6) - Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le - Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et - le règne de Louis-Philippe Ier. - -Author: Laure Junot, duchesse d' Abrantès - -Release Date: October 27, 2013 [EBook #44054] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES SALONS DE PARIS *** - - - - -Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and -the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - -HISTOIRE DES SALONS DE PARIS. - -TOME QUATRIÈME. - - - - - L'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS - - FORMERA 6 VOL. IN-8º, - - Qui paraîtront par livraisons de deux volumes. - - La 2e a paru le 11 janvier; - La 3e paraîtra le 15 avril. - - Les souscripteurs, chez l'éditeur, recevront _franco_ l'ouvrage - le jour même de la mise en vente. - - - PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR, - Rue de la Vieille-Monnaie, nº 12. - - - - -HISTOIRE DES SALONS DE PARIS - - -TABLEAUX ET PORTRAITS DU GRAND MONDE, - -SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE, - -LA RESTAURATION, ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ier; - - -par - -LA DUCHESSE D'ABRANTÈS. - - -TOME QUATRIÈME. - - - - -À PARIS, - -CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE - -DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLÉANS, - -PLACE DU PALAIS-ROYAL. - -M DCCC XXXVIII. - - - - -Au Public, - -LE LIBRAIRE-ÉDITEUR. - - -Après avoir fait paraître les deux premiers volumes de l'HISTOIRE DES -SALONS DE PARIS, nous donnons aujourd'hui les tomes IV et V de cet -important ouvrage. Cette lacune que nous avons laissée dans la -publication est une circonstance trop inusitée, pour ne pas exiger de -notre part une explication; nous avons nous-même prié madame la -duchesse d'Abrantès d'intervertir l'ordre des volumes de cette -curieuse galerie, où figurent tous les personnages marquants dont la -connaissance peut intéresser la société de notre époque, parce que, -depuis que cette série de tableaux a été annoncée, on a, en quelque -sorte, voulu nous faire concurrence, en publiant un volume sous le -titre des SALONS CÉLÈBRES. - -Bien que cette entreprise, qui s'est jetée en rivale à la traverse de -la nôtre, fût soutenue par une plume habile, nous n'avons pas craint -qu'elle diminuât le moins du monde l'accueil favorable qui a été fait -au livre de madame la duchesse d'Abrantès; mais il nous importait -qu'on ne parût pas nous devancer en marchant sur nos brisées, et que -des sujets traités avec des souvenirs complets et une spécialité -unique ne parussent après d'insuffisantes esquisses faites sur des -ouï-dire plus ou moins exacts. - -C'est pour obvier à cet inconvénient que nous nous sommes mis en -mesure de ne pas faire attendre plus longtemps à nos nombreux -souscripteurs les principaux Salons de l'Empire. Et qui pouvait mieux -nous faire connaître le Salon de l'impératrice Joséphine, dans toutes -les phases de sa carrière si brillante et sa fin si triste, que la -femme qui, aux jours de toutes les grandeurs, consulaires et -impériales, s'est trouvée, par sa position, jetée dans les relations -intimes et publiques de cette famille, dont la haute fortune est une -des merveilles de notre histoire contemporaine? - -Qui pouvait en effet nous apprendre, sur ces temps, plus de choses que -nous désirions savoir, que madame la duchesse d'Abrantès, qui dans son -Salon de gouvernante de la ville de Paris a reçu tous les étrangers -de marque, toutes les illustrations de l'Europe, que la puissance et -la gloire d'un règne sans pareil attiraient dans la capitale du grand -empire? - -La troisième livraison de l'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS paraîtra -très-prochainement; elle se composera des tomes III et VI de la -collection. Le tome III contiendra les Salons célèbres du Directoire -et du Consulat, entre autres le Salon de _Barras_, le Salon de -_François de Neufchâteau_, le Salon de _madame Tallien_, _un bal des -victimes_, le Salon de _madame Récamier_, le Salon de _Lucien -Bonaparte_, comme ministre de l'intérieur (c'est le renouvellement de -la société en 1801 et 1802). Le tome VI contiendra le Salon du _prince -de Bénévent_, le Salon de _l'archi-trésorier_, le Salon des -_princesses de la famille impériale_, le Salon de _madame Regnault de -Saint-Jean-d'Angély_, le Salon de _madame Labriche_, au château du -Marais; le Salon du _comte de Demidoff_, le Salon de _madame Campan_, -etc., etc. - -Voilà ce que nous pouvons promettre avec assurance au public; et nous -sommes trop jaloux de sa bienveillance pour ne pas tenir tous nos -engagements. - - C. LADVOCAT. - - Ce 15 janvier 1838. - - - - -SALON DE MADAME DE MONTESSON, - -À PARIS ET À ROMAINVILLE. - - -J'ai déjà parlé de l'influence de madame de Montesson à la Cour -consulaire. Elle était positive le 18 brumaire, et de ce jour elle ne -fit que prendre plus de consistance dans un lieu où le maître -reconnaissait que madame de Montesson pouvait beaucoup. Madame -Bonaparte avait bien pu parler _de ses relations de Cour_ dans les -premiers moments de son mariage à un homme qui ne connaissait ni -Versailles, ni les usages de son étiquette. Mais le fait réel est que -madame la vicomtesse de Beauharnais n'avait pas été présentée, et -qu'elle ignorait une foule de détails de peu d'importance peut-être, -mais immenses dans leur application au nouvel ordre de choses que -voulait établir Napoléon. Il s'en aperçut bientôt, lorsque son regard -d'aigle eut parcouru le cercle des choses possibles à tenter, et jugea -qu'il fallait un auxiliaire à Joséphine pour représenter -convenablement à côté de lui dans la première place du monde, en -attendant qu'un trône remplaçât le fauteuil consulaire. De la grâce ne -suffit pas pour être reine, non plus que pour être aimée; elle fait -plaire, mais ne va pas au-delà: c'est beaucoup dans la vie ordinaire -d'une femme, mais il faut plus pour une souveraine.--Napoléon, qui -comprenait tout, le comprit à merveille. Aussi voulut-il que madame -Bonaparte prît _des leçons_ de madame de Montesson. C'est madame -Bonaparte, qui ne gardait jamais un secret même à elle, qui me l'a -dit. - -Personne, dans l'intimité de l'intérieur consulaire, ne pouvait mieux -en effet que madame de Montesson diriger la nouvelle maîtresse des -Tuileries dans son noviciat. Elle avait une grande connaissance des -usages de la Cour, quoiqu'elle n'y fût pas admise après son mariage -avec le duc d'Orléans[1].--Sa politesse était parfaite, quoique -toujours digne et convenable; sa conversation avait du charme; enfin -on trouvait qu'il y en avait beaucoup dans sa société, et sa maison -était alors la plus remarquable et même la seule qu'on pût citer à -Paris à cette époque. Je n'ai jamais entendu une autre opinion sur -elle, si ce n'est de la part de _ses deux beaux-fils_, MM. de -Saint-Albin et de Saint-Far; cette haine, car ils en avaient pour -elle, venait de loin. Ils avaient été fort irrités contre elle par son -mariage avec le duc d'Orléans. Ils prétendaient qu'il devait épouser -leur mère, qui lui avait donné trois enfants; or, cette mère était une -assez mauvaise danseuse de l'opéra et s'appelait autrefois -mademoiselle _Marquise_ (c'était _son nom de guerre_). Il était assez -difficile de faire entrer cela, même du côté gauche, dans la famille -des premiers princes du sang... Aussi n'en fit-on rien. On lui acheta -une belle terre, celle de Villemonble, tout à côté du Raincy, pour -conserver un peu de romanesque à la chose; c'était bien le moins, -puisqu'on ne la rendait pas légitime,--et puis on fit mademoiselle -Marquise _marquise de Villemonble_. Bien des gens trouvèrent que cela -avait l'air d'une mauvaise plaisanterie.--Mais la nouvelle châtelaine -s'en arrangea très-bien:--elle avait _de bonnes rentes_, comme disent -ces dames de l'opéra; elle donnait d'excellents dîners, eut une maison -fort bien montée, et si elle n'était pas au premier rang, elle fut au -moins pour les hommes une des bonnes maisons de Paris; et puis, la -manière dont elle avait été traitée l'autorisait _à laisser croire_ -que peut-être elle était mariée secrètement avec le prince. Le soin -qu'il prit de ses trois enfants, les noms qu'il donna aux deux -garçons, noms toujours affectés avec de riches bénéfices aux bâtards -d'Orléans depuis qu'il n'y avait plus de Dunois,--tout cela pouvait -laisser croire que la jolie danseuse était devenue princesse,--elle ne -le disait pas, mais elle le laissait dire... Tel était l'état des -choses, lorsque le mariage du duc d'Orléans avec madame de Montesson, -public quoique secret, par toute l'insistance que mit le prince à -obtenir le consentement du Roi, vint renverser et détruire l'innocent -mensonge de mademoiselle Marquise, _marquise_ de Villemonble. Ses -fils, quoique parfaitement traités par madame de Montesson, ce dont -j'ai été témoin, n'en avaient aucune reconnaissance et parlaient fort -mal d'elle, surtout M. de Saint-Far. M. de Saint-Albin avait plus de -mesure que son frère. Il en avait pour cela, c'est-à-dire, car pour le -reste c'était encore plus extravagant; pour leur état de prêtre, par -exemple, la chose était inconcevable: c'était à croire qu'ils étaient -tous deux de la religion du royaume de Tonquin, plutôt que des prêtres -chrétiens.--C'était le seul reproche que madame de Montesson se permît -hautement de leur faire. - -[Note 1: Mais elle avait été présentée comme marquise de -Montesson.--Sa conduite fut admirable par la suite. Lorsque Louis XVI -fut comme prisonnier aux Tuileries en 91 et 92, madame de Montesson -demanda et obtint _alors_ facilement la _permission_ d'aller faire sa -cour.--Louis XVI l'accueillit _comme sa cousine_, et fit souvent sa -partie de trictrac avec elle.--Je trouve la conduite de madame de -Montesson fort belle, car elle pouvait se rappeler qu'au temps du -bonheur elle avait été repoussée avec une sorte de mépris! mais loin -de là, elle oublia le passé et ne vit que le malheur présent de ceux -qu'elle fut consoler.] - -Un jour que l'abbé de Saint-Far dînait chez moi et parlait de madame -de Montesson avec son amertume ordinaire, il ajouta, ce qu'il n'avait -pas encore dit:--Ce n'est qu'une comédienne, après tout, que cette -femme-là,--et une comédienne dans le monde comme sur son théâtre, où -elle jouait sans talent, tandis que _d'autres_ en avaient au moins. - ---On sait que M. de Saint-Far avait fort peu d'esprit: ceci en est une -preuve. Or, il y avait ce jour-là chez moi un parent de M. d'Abrantès, -l'abbé Junot, ancien aumônier des Gardes Françaises et ami intime du -vieux duc de Biron. C'était un vieillard aimable et d'un esprit -doucement moqueur: - ---Mon cher Saint-Far, dit-il à l'abbé, attaquant tout d'abord la -question, ta mère a dansé sur les planches d'un théâtre, ce qui est -fort diffèrent des planches du parquet d'un salon, mon ami.--Tout le -monde se mit à rire, et M. de Saint-Far demeura assez confus pour être -longtemps à recommencer. - -Le premier Consul, qui connaissait les hommes, avait distingué dans -madame de Montesson de hautes qualités, pour ce qu'il désirait obtenir -d'elle. Il voulait, dès les premiers moments de son consulat, que _la -Cour des Tuileries_ (car il y avait déjà une Cour) fût organisée comme -celle de Louis XV, et madame de Montesson, avec ses anciennes -traditions, lui semblait faite pour la faire revivre; il voulait même -l'amener à accepter une charge qu'il aurait créée[2] pour elle. - -[Note 2: On lui proposa la charge de surintendante, qu'elle refusa.] - -Il est difficile aujourd'hui de se faire une idée bien juste de la -maison de madame de Montesson. C'était une réunion des plus étranges: -on y voyait des nobles qui n'avaient pas quitté la France, une grande -partie des émigrés rentrés,--des artistes, des femmes sévères et même -puritaines à côté de femmes galantes: tout cela était accueilli avec -la même bienveillance et la même politesse apparente; mais pour qui -connaissait le monde, et surtout la maîtresse du logis, on retrouvait -bientôt les nuances qui établissaient la ligne de démarcation. - -On a cherché la cause du grand crédit de madame de Montesson auprès du -premier Consul; il avait deux sources: la première venait de ce que M. -le duc d'Orléans fut, dit-on, un jour à Brienne chez le cardinal de -Loménie et le comte de Brienne; et que se trouvant ainsi près de -l'école au moment de la distribution des prix, on demanda à M. le duc -d'Orléans de donner la couronne aux _lauréats_. Le prince en chargea -madame de Montesson, qui dit, à ce qu'on prétend, plusieurs mots -gracieux aux élèves en les couronnant, et entre autres à _Napoléon -Buonaparte_: - -_Je souhaite, monsieur, qu'il vous porte bonheur._ Madame de Montesson -était déjà mariée à M. le duc d'Orléans à cette époque. - -Avec le caractère assez fataliste de Napoléon, je ne suis pas étonnée -qu'il ait été porté à avoir comme une sorte de vénération pour madame -de Montesson. On connaît l'histoire du laurier de l'Isola Bella[3]. - -[Note 3: En allant à Marengo, le premier Consul alla visiter les îles -Borromées. Dans le jardin d'Isola Bella il y avait deux lauriers fort -beaux au milieu de beaucoup d'autres. Le général en chef prit un -canif, et dans l'écorce de l'un de ces jeunes arbres il grava le mot -BATTAGLIA... Il fut à Marengo et fut vainqueur; le souvenir de ce -laurier le poursuivit longtemps, et depuis à la Malmaison je l'ai -entendu le rappeler souvent; j'ai vu moi-même ce laurier à l'Isola -Bella. Je ne sais qui a gravé sur l'un des autres lauriers le mot -VITTORIA. Tous deux ont grandi... et maintenant les deux mots -_battaglia_ et _vittoria_ touchent presque aux cieux!...] - -J'ai entendu dire, comme positif, que le premier Consul avait rendu à -madame de Montesson la pension que lui avait laissée M. le duc -d'Orléans[4]. Elle était de 150,000 francs:--c'est beaucoup, 150,000 -francs; ce qui est certain, c'est qu'elle en avait une très-forte que -lui faisait le premier Consul; et sa déférence pour madame de -Montesson était plus prononcée que je ne l'ai vue pour personne. - -[Note 4: On disait beaucoup plus, mais je ne le crois pas. M. de -Saint-Far, pour augmenter les torts de madame de Montesson, prétendait -qu'elle avait de grands revenus, et portait sa fortune à 300,000 fr. -de rentes. Je suis sûre du contraire.] - -Elle avait dans M. de Saint-Far et M. de Saint-Albin deux ennemis bien -acharnés. Je ne puis dire à quel point cela était porté. Je les -entendais souvent parler de madame de Montesson dans des termes de -moquerie qu'il ne leur convenait pas d'employer. Ils prétendaient -qu'elle faisait toujours _la duchesse d'Orléans_. «Eh! pourquoi non? -dis-je un jour à M. de Saint-Far, le plus constant dans sa poursuite. -Si elle a été mariée à M. le duc d'Orléans, elle fait très-bien de -prendre le rang que la Cour lui avait injustement refusé.» - -Il est de fait que madame de Montesson avait des coutumes qui, après -le temps de la Révolution, devaient sembler étranges; par exemple elle -ne se levait pour personne, ne rendait pas de visites, si ce n'est à -ceux qu'elle voulait favoriser; elle ne reconduisait jamais, excepté -pour témoigner qu'elle ne voulait plus revoir la femme qu'elle -reconduisait. Une femme amie de M. de Saint-Far, que je ne nommerai -pas parce qu'elle vit encore, connut madame de Montesson à Plombières, -où elle fut en 1803. Elle crut qu'il suffisait d'avoir rencontré -madame de Montesson aux eaux pour aller chez elle à Paris; la chose -déplut à la maîtresse de la maison, qui la reconduisit jusqu'à la -porte de son salon. L'autre, qui ne connaissait pas cette coutume -_princière_, raconta à son ami, M. de Saint-Far, ce qui lui était -arrivé, en ajoutant:--C'est extraordinaire, elle a été très-froide -d'abord, et puis, tout à coup, quand je m'en vais, elle me fait une -politesse qu'elle n'avait faite à personne. Elle m'a reconduite. - ---Comment, dit Saint-Far, elle vous a reconduite? - ---Oui, sans doute! - ---Eh bien, n'y retournez pas!...--Et il lui expliqua la chose; cette -femme était furieuse!... - -J'ai déjà dit que madame de Montesson était un personnage de -l'histoire, et maintenant que la famille d'Orléans compte parmi celles -de nos rois, c'est encore plus positif, puisqu'elle a épousé un de ses -princes. J'ai parlé d'elle comme femme aimable et remplie de talents -et à suivre, mais je ne l'ai pas montrée, comme je le vais faire, au -milieu des artistes qu'elle patronait, des malheureux émigrés qu'elle -secourait et faisait rentrer; entourée de jeunes femmes qu'elle -amusait en ayant une maison charmante; donnant aux étrangers les -premières fêtes qui furent données à Paris depuis la Révolution, et -recréant ainsi la société, ce que lui demandait le premier Consul. On -a prétendu qu'il ne lui avait même rendu sa pension qu'à cette -condition. Je n'en sais rien, mais ce que je sais, si cela est, c'est -qu'elle s'en acquittait bien. - -On dit qu'elle avait été charmante, et on le voyait encore. Je ne l'ai -connue que fort âgée, et elle avait encore des dents admirables et un -teint vraiment extraordinaire. Elle était petite et point voûtée, -mais extrêmement maigre. Ses cheveux avaient été blonds, elle portait -alors _un tour_ châtain foncé. Ses yeux bleus, et de ce bleu foncé, -violet, ardoisé, qui donne un si doux regard, étaient toujours beaux. -J'ai connu même à cette époque plusieurs jeunes femmes qui enviaient -ses yeux. Quant à _sa tenue_ habituelle, j'ai déjà dit en parlant -d'elle ce qui la distinguait des autres femmes de son âge, cette -recherche de propreté exquise qui lui donnait une apparence jeune et -_attirante_. Toujours bien mise selon son âge, elle portait -habituellement une robe blanche fort élégante, mais de forme -convenable, dans l'été, et l'hiver une robe d'étoffe grise ou de -couleur sombre. Elle avait une particularité dont elle-même riait avec -nous, avec ses jeunes _femmes favorites_, comme elle nous appelait -trois ou quatre de la Cour consulaire[5]. C'était de changer en une -physionomie froide et réservée une figure naturellement bienveillante -et bonne; elle appelait cela avoir sa figure _ouverte_ ou _fermée_. - -[Note 5: Elle fut toujours parfaite pour moi, et j'en ai eu la preuve -dans deux visites qu'elle me fit, l'une à l'époque de ma première -couche, où je faillis périr, et l'autre à la mort de ma mère.--Elle ne -faisait de visites À PERSONNE, si ce n'est à ceux qu'elle aimait et -qui lui plaisaient.] - -Le salon de madame de Montesson à Paris et à Romainville, où elle est -morte, et où nous allions la voir souvent, avait une spécialité que -je n'ai jamais retrouvée nulle part après que nous l'eûmes perdue. -Elle avait, selon moi, une manière de causer plus intime et plus -bienveillante que madame de Genlis, qui, d'ailleurs, avait plus -d'esprit et surtout plus d'instruction qu'elle, mais qui était -ennuyeuse à l'âge de madame de Montesson, au point de la fuir, tandis -qu'on cherchait l'autre. Elle avait de la dignité et _du liant_ -néanmoins dans la conversation, et puis les hommes de lettres étaient -heureux d'avoir son approbation. Ils n'étaient pas à l'aise auprès de -madame de Genlis. Ils craignaient toujours une envie déguisée, une -haine masquée derrière une approbation. Madame de Montesson ne voulait -jamais qu'on parlât politique chez elle, mais ce qu'elle exigeait -avant tout d'une personne qui lui était présentée, c'était un bon ton. -Je l'ai vue à cet égard d'une extrême rigueur, et me refuser de -recevoir un général, qui depuis est devenu maréchal, duc, et tout ce -qu'on peut être. C'était le général Suchet. - ---Non, non, ma chère petite, me dit-elle lorsque je lui en parlai... -Je vous aime, mais je n'aime pas tous vos grands donneurs de coups de -sabre; votre général ne me convient pas... - ---Mais, madame..., je vous assure qu'il ne jure pas comme le colonel -Savary... - -Elle me regarda et se mit à rire. - ---Vous êtes une maligne petite personne, me dit-elle... Ah! il ne jure -pas!... Eh bien, je crois, Dieu me pardonne, que je l'aimerais mieux -que ses révérences éternelles et ses compliments mielleux... Non, non, -il m'ennuierait... - -Elle le refusa long temps; et puis le général Valence, qui lui -imposait sa volonté et qu'elle craignait peut-être plus qu'elle ne -l'aimait, lui amena le général Suchet l'année suivante; elle le reçut, -mais je réponds que ce fut malgré elle. - -Sa maison était une des plus agréables que j'aie vues, jamais les -jeunes femmes et les jeunes gens ne s'y ennuyaient. Il y régnait un -ton parfait, et on s'y amusait au point de mieux aimer demeurer chez -madame de Montesson que d'aller à une fête bruyante, comme une fête de -ministre, par exemple... - -Elle défendait les conversations qui _déchiraient_. Elle prétendait -_que c'était un orage qui ravageait tout, pour ne rien laisser après -lui que de mauvais fruits_. - -Elle n'a pas été juste pour plusieurs personnes de sa famille, mais -que peut-on dire lorsqu'on ne sait pas tout? Madame de Genlis, qui a -tant écrit contre sa tante, à laquelle elle a refusé esprit, talents, -beauté, tout ce qui attire enfin, et qui a pourtant prouvé qu'elle -pouvait non-seulement attirer, mais attacher, madame de Genlis, si -elle a écrit, a sûrement parlé. Eh bien! quelle est celle de nous qui, -en apprenant qu'on la déchire incessamment, sera pour ses détracteurs -toujours également bonne et bienveillante!... S'il y en a, de pareils -caractères sont rares; et de plus, ils ne sont peut-être pas vrais -dans leurs démonstrations d'amitié. Quant à M. Ducrest, madame de -Montesson eut tort... Il était son neveu, avait une fille charmante et -dont la beauté toute naissante devait toucher le coeur de madame de -Montesson, ainsi que cette disposition aux talents que nous lui voyons -aujourd'hui[6]. Mais M. de Valence pouvait réparer la faute de sa -tante, et il ne l'a pas fait. Madame de Valence l'eût fait, si cela -eût dépendu d'elle, j'en ai l'assurance, car c'est une noble et -aimable femme. - -[Note 6: Madame Georgette Ducrest. Elle chante à ravir et écrit -également bien. Je l'ai vue depuis à la Malmaison, d'où une jalousie -basse et même une haine envieuse l'ont ensuite exilée, à notre grand -regret.] - -Madame de Montesson contait très-drôlement. Un jour, elle nous dit -comment M. le duc d'Orléans était devenu amoureux d'elle. On était à -Villers-Cotterets, et l'on chassait. Le duc d'Orléans était fort gros -déjà à cette époque; il faisait chaud; il voulut descendre de cheval -ou de calèche, je ne sais comment ils étaient, je crois pourtant -qu'ils étaient à cheval. Le duc d'Orléans, qui soufflait comme un -phoque, s'assit sur l'herbe dans le bois, et demanda la permission à -madame de Montesson, qui alors était fort jeune et fort jolie, d'ôter -son col et de déboutonner sa veste de chasse. En le voyant dans cet -équipage, madame de Montesson se mit à rire avec un tel abandon en -l'appelant: _Gros père..... bon gros père_, que le prince, qui avant -tout était fort gai, se mit à rire comme elle, mais avec cette -différence que sa rotondité faillit le faire étouffer; ce qui aurait -eu lieu si madame de Montesson ne lui avait frappé le dos comme on le -fait aux enfants qui ont la coqueluche. - -M. le duc d'Orléans était alors lié avec madame ***; mais son -caractère jaloux n'allait pas du tout avec celui d'un homme l'opposé -du romanesque et de la passion... En voyant les jolies dents de madame -de Montesson paraître dans tout leur éclat, en riant avec abandon -comme elle venait de le faire, il l'aima tout de suite, et depuis ce -temps il ne l'a plus quittée que pour en faire sa femme, malgré la -passion de madame de Montesson pour M. de Guignes, passion dont -lui-même fut le confident. Madame de Genlis fut aussi confidente de -cette affection de madame de Montesson, qui eut de la confiance en -elle au point de lui dévoiler ses plus secrètes pensées;... ce qui -n'empêche pas qu'elle ne le raconte tout au long dans ses Mémoires, et -Dieu sait sous quel jour[7]!... - -[Note 7: Madame de Genlis est souvent méchante, même pour quelques-uns -des siens.] - -Une particularité à signaler en parlant des salons de Paris, et -surtout des salons de bonne compagnie, c'est que le premier grand bal -_particulier_ qui fut donné après la Révolution le fut[8] par madame -de Montesson, à l'occasion du mariage de mademoiselle Hortense de -Beauharnais. Il y eut huit cents personnes d'invitées. Tous les -étrangers de marque, et il y en avait beaucoup alors à Paris, y furent -invités. Le corps diplomatique était nombreux, car nous étions alors -en paix avec l'Europe!.. Quelle époque!... - -[Note 8: Ma mère avait une trop petite maison pour que cela fût -remarqué, et madame de Caseaux ne recevait _qu'un parti_.] - -Cette fête, ordonnée admirablement, fut comme un modèle que l'on -suivit ensuite. Les valets de pied poudrés, en bas de soie, en -livrée[9]; les valets de chambre en noir, la bourse[10] et la -poudre... Les fleurs en profusion sur l'escalier et dans les -appartements, l'abondance de lumières et surtout de bougies était une -des choses les plus frappantes de la fête. C'était toujours cette -partie d'un bal dont les femmes se plaignaient alors, parce que leur -toilette n'était pas assez vue. Aussi furent-elles contentes ce -soir-là.--La nouvelle mariée était charmante! Comme elle était jolie à -cette époque! Comme son spirituel et doux visage était en harmonie -avec sa taille svelte et gracieuse!... Elle portait habituellement au -bal une robe en manière de tunique longue, et par-dessus un _peplum_ -soit blanc comme la robe, soit en couleur, et alors elle l'avait rose, -bleu ou lilas, brodé en argent. Cette petite tunique, ayant le peplum -par-dessus, lui donnait, en dansant, l'air d'une de ces Heures -d'Herculanum, d'après lesquelles au reste elle avait fait son -costume... mais sa physionomie était triste et abattue... Hélas! je -connaissais un autre coeur qui était aussi bien triste dans cette même -fête!... et qui, ainsi que celui de la nouvelle mariée, ne devait plus -connaître de vrai bonheur!... - -[Note 9: C'est-à-dire en bleu tout uni avec des boutons ayant le -chiffre.] - -[Note 10: La bourse attachée au collet de l'habit; ce qui faisait que -la bourse demeurait au même lieu quand la tête tournait.] - -Le premier Consul fut enchanté de cette fête; on en parla pendant -plus de quinze jours dans le salon des Tuileries... Aussi, dès que la -nouvelle de l'arrivée du roi d'Étrurie parvint à Napoléon, il dit à -Joséphine:--Il faut que madame de Montesson leur donne une fête, et -plus belle encore que celle pour le mariage de Louis... Ensuite elle -est leur parente!... leur cousine... Cela fera bien... très-bien même. - -Les princes arrivèrent.--On sait ce qui en fut de ce voyage, et de -l'effet qu'il produisit. _Les princes d'Espagne_, comme les appelait -le peuple, formaient le plus drôle de couple qui ait jamais été offert -à la moquerie parisienne... Ils entrèrent à Paris à sept heures du -soir par une belle journée d'été, et traversèrent toute la ville avec -les mules à grelots, les voitures du temps de Philippe V, et des -visages de je ne sais quel pays et quel temps. Ils furent loger à -l'hôtel de l'ambassade d'Espagne, rue du Mont-Blanc, et Dieu sait dans -quel état ils le mirent! Le premier Consul, qui voulait qu'ils fussent -parfaitement reçus, les entoura de tout ce qui pouvait leur être -non-seulement agréable, mais de tout ce qui devait leur rappeler en -plus même le luxe royal de leurs palais; s'il les avait connus, il ne -se serait pas mis autant en peine[11]. - -[Note 11: Excepté l'Escurial, Saint-Ildephonse et Aranjuez, où encore -ce qui est luxe tient au pays ou bien aux tableaux que renferment les -_sitios_, il n'y a aucun luxe dans les ameublements ni dans le reste -du palais.] - -Nous fûmes _toutes et par ordre_ faire notre cour à la Reine -d'Étrurie; elle me prit dans une belle amitié, parce que je parlais -l'italien. Elle parlait mal le français, et préférait cette langue. -C'était une femme d'esprit qui était à Paris dans une fausse position, -et le sentait péniblement malgré la faveur de Bonaparte qui leur -donnait une couronne. Elle comprit la position de son mari, lorsqu'il -allait à la Malmaison et traversait toute cette place de la -Révolution, sur laquelle étaient tombées quatre têtes de ses parents -les plus proches!... Car le Roi d'Étrurie était non-seulement Bourbon, -mais encore neveu de Marie-Antoinette[12], dont sa mère était la -propre soeur!... La Reine sentait tout cela, et malheureusement le -sentait pour deux; car son mari riait de tout et chantait. La Reine -était laide; elle était noire, petite, maigre, et ressemblait à sa -soeur, princesse du Brésil, excepté pourtant qu'elle était droite, et -que la régente était déjetée. Mais le malheur de la Reine d'Étrurie en -France, ce ne fut pas autant d'être laide que d'être ridicule. - -[Note 12: Il était propre neveu de la Reine de France et de celle de -Naples; la duchesse de Parme était archiduchesse d'Autriche (Amélie). -Il y a d'elle un beau portrait à Versailles.] - -Un jour, je fus chez elle de bonne heure pour l'emmener avec moi pour -voir différentes curiosités; entre autres, le cabinet de Lesage à la -Monnaie[13], et plusieurs magasins curieux. On me prévint que la Reine -ne pourrait sortir que dans une heure, mais qu'elle me priait d'entrer -où elle était. C'était la chambre de son fils: elle était penchée sur -le berceau de cet enfant qui avait, je crois, à peine trois ans. Elle -était pâle et triste; l'enfant avait eu des convulsions au milieu de -la nuit, et la pauvre mère s'était jetée hors de son lit à moitié -vêtue, pour soigner son enfant. Des secours prompts avaient été -donnés, et il s'était trouvé mieux vers le matin, mais il était encore -abattu et dormait: sa petite main tenait celle de sa mère; on voyait -qu'il s'était endormi en la regardant ou l'entendant..... Quelques -moments après il s'éveilla, et demandant à boire, ce fut à sa mère -qu'il s'adressa; pourtant il y avait là une foule de bonnes et de -femmes pour le servir..... Cette préférence pour sa mère me fit -prendre de la Reine une toute autre idée. Je laissai ceux qui ne la -connaissaient pas rire de ses ridicules, moi je l'aimai et l'estimai -pour ses qualités. C'est le sentiment que je lui ai toujours conservé, -et lorsque, depuis, je l'ai revue en Italie, je le lui ai témoigné -avec un nouveau sentiment d'intérêt pour ses derniers malheurs. - -[Note 13: Ce cabinet fut légué par M. Lesage au Gouvernement, et je -pense qu'il a été donné au Jardin des Plantes, c'est-à-dire au Cabinet -d'Histoire naturelle. M. Lesage avait assemblé un cabinet de -minéralogie très-curieux et très-complet.] - -Madame de Montesson, à qui j'avais dit un jour que j'avais trouvé la -Reine dans son jardin en robe de Cour (c'est-à-dire habillée, car le -costume de Cour n'était pas encore fait ni même arrêté), décolletée et -brodée en soie, de couleurs très-voyantes..... madame de Montesson lui -fit observer qu'elle ne devait pas porter son fils au plein soleil -dans le jardin, dans une parure comme celle qu'elle avait, parce que -des maisons voisines on pouvait la voir. - -Elle se regarda dans une glace, et se mit à rire: - ---Vraiment! dit-elle, vous avez raison... mais je n'y ai pas fait -attention un instant. Mon fils criait ensuite, et l'eussé-je vu, j'y -serais allée de même. - -La Reine ayant appris que madame de Montesson était sa parente, fut -alors fort gracieuse pour elle; il semblait qu'elle voulût lui faire -oublier les duretés de Louis XV et de Louis XVI. Quant au Roi il -faisait ce qu'on lui disait. L'hôtel où il logeait (l'hôtel de -Montesson[14]) avait eu jadis une communication avec l'hôtel -qu'occupait quelquefois le duc d'Orléans, et où logeait alors madame -de Montesson. Cette communication avait été pratiquée dans une serre -chaude, mais ensuite condamnée. Le Roi, par le conseil de la Reine, -fit solliciter l'ouverture de cette porte, ce que s'empressa de faire -madame de Montesson qui mettait de la grâce à la moindre chose. - -[Note 14: L'hôtel de Montesson est le même hôtel où eut lieu -l'horrible incendie du prince de Schwartzenberg.] - -Pendant le séjour des princes de la maison de Bourbon à Paris, madame -de Montesson essuyait souvent de vives attaques dont elle rendait -compte en riant au premier Consul: - ---Savez-vous ce qu'on m'a dit hier, Général?... Que vous étiez un -nouveau MONCK, et que vous alliez rappeler Louis XVIII. - -Le Consul fit un mouvement. - ---Et qu'avez-vous répondu, madame? - ---Que je n'en croyais rien... Napoléon sourit, mais sans parler. - ---Ils disent encore que les Bourbons qui sont ici sont venus appelés -par vous, pour servir d'avant-coureurs pour juger les esprits. - -Napoléon sourit encore sans répondre. Cette fois il y avait de la -malice, a dit depuis madame de Montesson; mais toujours le même -silence. - ---Et quand leur donnez-vous votre belle fête? dit-il enfin[15]. - -[Note 15: On voit que le duc de Rovigo ne dit pas vrai lorsqu'il dit -que le premier Consul fut de mauvaise humeur contre ceux qui furent à -cette fête. Au contraire, il y fit aller les officiers du château.] - ---Mais, dans trois jours, Général. Toutes mes invitations sont -envoyées. J'aurai huit cent cinquante personnes... Me ferez-vous -l'honneur d'y paraître un moment? - ---Sans doute, mais je ne puis m'y engager; mes moments, vous le savez, -ne sont pas donnés à la joie. - ---Non certes... et heureusement pour la France! - -Il sourit avec cette grâce, comme le disait madame de Montesson -elle-même, que sa soeur Pauline n'avait pas. - ---En attendant, dit-il, je le mène ce soir aux Français, votre jeune -Roi. - ---Dites le vôtre, Général. - - J'ai fait des rois et n'ai pas voulu l'être. - -Madame de Montesson raconta cette conversation assez indifférente en -elle-même, mais remarquable, parce qu'elle avait prévu d'avance le -vers que le parterre devait saisir et dont il devait faire -l'application. - -Le parterre en effet fit un tel bruit lorsque Talma, qui alors faisait -Philoctète, dit ce vers avec son talent habituel, que la salle pensa -s'écrouler... Napoléon fut-il content ou fâché de cette manière de -juger son action, je l'ignore: ce que je sais, c'est que le roi -d'Étrurie saluait à se rompre l'épine dorsale. Il n'a jamais compris, -je suis sûre, pourquoi ce fracas d'applaudissements. - -Le fait est que le roi d'Étrurie était un homme ordinaire, toutefois -sans être imbécile, comme Bourrienne et Savary l'ont prétendu; mais -dans des temps difficiles un roi qui n'est qu'ordinaire est un mauvais -roi. - -On lui fit d'admirables présents, des tapisseries des Gobelins, des -armes de la manufacture de Versailles, alors dirigée par Boutet, le -meilleur armurier de l'Europe à cette époque-là; des raretés de toute -espèce, des porcelaines de Sèvres admirables, entre autres un vase de -neuf pieds de hauteur avec le piédestal sur lequel il était monté. -J'ai entendu dire depuis à Sèvres même qu'il valait plus de 250,000 -francs. - -La belle fête de madame de Montesson eut lieu. Ce fut une vraie -féerie.--Si les femmes avaient eu les mêmes diamants et le même luxe -que sous l'empire, elle eût encore été plus belle; mais celle de nous -alors qui avait le plus de diamants en avait à peine pour 100,000 fr. -Qu'on juge de ce que fut plus tard le quadrille des Péruviens allant -au Temple du Soleil!--Il y avait dans ce quadrille pour plus -20,000,000 de diamants. - -Mais, au bal de madame de Montesson, comme il n'y avait rien eu de -mieux jusque-là, nous en fûmes contentes et le trouvâmes charmant. -C'est à ce bal de madame de Montesson que, dansant avec le roi -d'Étrurie qui sautait avec une ardeur inconcevable, il me lança un -objet quelconque au visage qui me frappa fortement à la joue et -s'accrocha dans mes cheveux... Je fus d'abord étonnée... c'était une -de ses boucles de soulier!... il les _collait_ sur le soulier même -pour que l'ardillon ne grossît pas le pied... Cette manière de traiter -un pied avec coquetterie est bien étrange, mais enfin c'était encore -plus de goût que je ne l'aurais jugé susceptible d'en avoir. - -Tous les ministres donnèrent une fête au Roi et à la Reine d'Étrurie. -Le ministre de la guerre, Berthier alors, leur en donna une différente -des autres[16]: c'était un bivouac. Il y eut un malheur qui pensa -avoir des suites; le Roi paria avec Eugène qu'il sauterait deux pieds -au-delà d'un des feux du bivouac. Eugène paria que non. Le Roi sauta; -Eugène avait raison... Le Roi tomba au beau milieu des flammes du feu -du bivouac. Il cria comme un brûlé, c'est le cas de le dire; il -secouait ses petites jambes auxquelles tenaient encore des flammèches, -qui roussirent tellement ses bas de soie qu'on fut obligé d'en envoyer -chercher d'autres; car, pour ceux de Berthier, il n'y fallait pas -songer. Autant aurait valu mettre une quille dans un baril. - -[Note 16: Moustache, le fameux courrier de l'Empereur, y joua un -rôle.] - -Mais une fête plus belle que celle de madame de Montesson fut celle -que M. de Talleyrand donna aux princes, non pas à cause de -l'ordonnance, mais en raison du local qui était plus propre à donner -une fête. Il avait alors Neuilly[17]. Tout fut organisé pour une -réunion, comme M. de Talleyrand savait en ordonner une, et nous eûmes -en effet une charmante soirée. Il y eut un improvisateur italien; ce -qui charma le Roi. Cet homme s'appelait Gianni; il était bossu et -effroyable, mais il avait du talent. Le Roi l'embrassa, ce qui amusa -fort toute la compagnie; l'Italien lui fit un compliment dont le Roi -ne sentit peut-être pas la beauté; car, ravi d'entendre parler sa -langue au milieu de cet enchantement de fête, il ne recueillit, comme -il le dit très-poétiquement lui-même, que l'euphonie des sons de la -patrie, _del patrio nido_. Gianni improvisait aussi chez madame de -Montesson, qui parlait très-purement l'italien quand elle osait le -parler avec des Italiens: le Roi lui-même en fut surpris. Ce fut la -Reine qui le lui apprit: tous deux ne voulaient plus lui parler -qu'italien, ce qui l'ennuyait fort. - -[Note 17: Qui fut ensuite à la reine de Naples et puis à la princesse -Pauline, et que la reine de Naples réclame aujourd'hui, dit-on! mais -c'est une erreur... à quel titre?... l'avait-elle payé?... dans ce -cas, l'Empereur le lui a rendu, et ne l'eût-il pas fait, la couronne -de Naples soldait bien des comptes. Il paraît qu'avec elle, elle n'a -soldé que celui des rapports de famille.] - -La fête de M. de Talleyrand finit par un magnifique feu d'artifice, -précédé d'un concert où Garat, Rode, Nadermann, Steibelt, madame -Branchu se firent entendre. Il y avait alors un commencement de goût -de bonne musique et de beaux arts, qui donnait de l'émulation à tout -ce qui se sentait du talent et avait l'âme poétique. M. de Talleyrand, -qui ne l'est pas extrêmement (poétique), le fut cependant dans -l'ordonnance de sa fête, et surtout pour son souper. Il fut servi sur -des tables dressées autour de gros orangers en fleur qui servaient de -surtout: des corbeilles charmantes pendaient aux branches et -contenaient des glaces en forme de fruits: c'était féerique. Le parc -était surtout ravissant à parcourir. Il était en partie éclairé par le -reflet de l'illumination du château, qui représentait la façade du -palais Pitti, à Florence, devenu le palais royal de l'Étrurie, et que -devaient habiter les nouveaux souverains. Ce fut, je crois, ce qu'on -fit alors pour Florence qui, plus tard, donna la pensée de faire une -représentation de Schoenbrunn pour la fête que la princesse Pauline -donna à Marie Louise, à l'époque du fatal mariage, dans ce même -Neuilly. - -Un personnage remarquable était à cette fête, où il formait un étrange -contraste avec la figure étonnante du Roi d'Étrurie. C'était le prince -d'Orange, aujourd'hui Roi de Hollande. Il était alors jeune et de la -plus charmante tournure; sa figure était belle, et cette qualité de -_prince dépossédé_, de prince _desdichado_, lui donnait à nos yeux une -physionomie qui ajoutait à l'intérêt qu'il devait inspirer. Il fut -très-attentif pour madame de Montesson, et allait souvent chez elle -dans l'intimité habituelle. Il venait à ses dîners du mercredi, où -chacun fut toujours satisfait de son extrême politesse. - -Ces dîners du mercredi étaient vraiment merveilleux pour l'extrême -recherche du service, surtout dans ce qui tenait à la science -_culinaire_. Pendant le carême surtout, la moitié du dîner était -maigre pour quelques ecclésiastiques, qui avaient conservé leurs -habitudes en même temps gourmandes et religieuses; et le dîner maigre -était si parfait, que j'ai vu souvent M. de Saint-Far faire maigre -pendant tout un carême... mais le mercredi seulement, il ne faut pas -s'y tromper. - -La maison de madame de Montesson était fort brillante ces jours-là, et -fort intéressante par la variété des personnages qui animaient la -scène. On y voyait des gens de tous les partis, de tous les pays, -pourvu toutefois qu'ils eussent toutes les qualités requises pour être -admis chez madame de Montesson, surtout celle de faire partie de la -bonne compagnie. J'y voyais, entre autres personnes de l'_ancien -régime_, une femme que j'aimais à y rencontrer, parce qu'elle était -bonne pour les jeunes femmes et qu'elle me disait toujours du bien de -ma mère, qu'elle n'appelait que _la belle Grecque_; c'était madame la -princesse de Guémené[18]. - -[Note 18: Elle était fort gourmande. Un jour elle m'appela au moment -où l'on servait le café. Donnez-moi votre tasse, me dit-elle, et elle -y versa une forte pincée d'une poudre d'une couleur de cannelle, puis -ensuite elle me dit de boire. Mon café était délicieux. Je lui -demandai le nom de ce qu'elle y avait mis pour le transformer ainsi. -C'était une poudre de cachou préparée et venant de la Chine. Elle lui -avait été donnée par des missionnaires. Toutes les fois que M. de -Lavaupalière dînait avec la princesse de Guémené chez madame de -Montesson, il rôdait autour d'elle, au moment du café, d'une manière -tout à fait comique.] - -Napoléon aimait madame de Montesson non-seulement pour toutes les -raisons que j'ai dites, mais parce qu'elle le comprenait dans ses -hautes conceptions, et qu'elle allait même jusqu'à les vanter et les -aider dans son intérieur et dans la société. C'est ainsi qu'elle -voulut le seconder lorsqu'à cette époque il se prononça fortement pour -que personne ne fût reçu aux Tuileries portant un tissu anglais ou de -l'Inde venu par l'Angleterre. Ce fut ce qui donna une si grande -activité à nos manufactures de la Belgique, de la Flandre et de la -Picardie. Madame de Montesson fut _presqu'un ministère_ pour Napoléon -dans cette circonstance. Était-ce flatterie ou conviction?... Je crois -que c'étaient ces deux sentiments réunis. - -Quoi qu'il en soit, le premier consul aimait madame de Montesson et le -lui prouva par sa conduite bien plus que par une parole, et pour lui -c'était tout. Il était constamment aimable pour madame de Montesson; -toutes les fois qu'elle invitait madame Bonaparte à déjeuner dans son -hôtel de la rue de Provence, il l'engageait à n'y pas manquer, et -quelquefois lui-même s'y rendait. - -C'était alors le temps où madame de Staël faisait les plus grands -efforts pour parvenir à captiver les bonnes grâces, apparentes au -moins, de Napoléon. Mais il la repoussait avec une rudesse et des -manières qui ne pouvaient être en harmonie avec aucun caractère, et -encore moins avec celui d'une femme comme madame de Staël. - -Elle allait chez madame de Montesson quelquefois. Je ne sais si -c'était pour faire pièce à sa nièce, mais j'ai toujours vu madame de -Montesson fort gracieuse pour elle. Elle avait, à un degré supérieur, -le talent d'être aimable pour une femme lorsqu'elle le voulait; et -cela avec une grâce que je n'ai vue qu'à elle. C'était toute la -protection de la vieille femme accordée à la jeune, mais sans qu'elle -pût s'en effrayer; madame de Staël n'était plus jeune[19] alors, mais -sa position douteuse lui rendait l'appui de madame de Montesson -nécessaire, surtout auprès de madame Bonaparte et du premier Consul. -Elle y fut donc un matin et lui demanda de parler en sa faveur au -premier Consul. - -[Note 19: Elle avait, à cette époque, 1802 ou 1801, trente-huit ans. -Elle mourut en 1817, âgée de cinquante-quatre ans.] - -«Je sais qu'il ne m'aime pas, dit madame de Staël, et pourtant, que -veut-il de plus que ce qu'il trouve en moi? Jamais je n'admirai un -homme comme je l'admire. _C'est, selon moi, l'homme non-seulement des -siècles, mais des temps._ - - -M. DE VALENCE. - -Oui... vous avez bien raison... ma tante pense de même et moi aussi. - - -MADAME DE STAËL. - -Mais que lui ai-je fait? Pourquoi tous les jours me menacer de ce -malheureux exil?... - - -M. DE VALENCE. - -Ah! pourquoi!... - - -MADAME DE STAËL, vivement. - -Vous le savez?... - - -M. DE VALENCE. - -Mais... - - -MADAME DE STAËL impérativement. - -Oui... oui... vous le savez et vous allez me le dire. - - -M. DE VALENCE. - -C'est que vous voyez beaucoup trop les gens de tous les partis. - - -MADAME DE STAËL. - -Comment!... Que voulez-vous dire?... - - -MADAME DE MONTESSON, après avoir lancé un coup d'oeil de reproche -à M. de Valence. - -Ma belle, M. de Valence vous a dit légèrement une chose dont il n'est -pas sûr. C'est pourquoi le premier Consul est fâché contre vous. -Personne ne le peut dire... qui le sait?... - - -M. DE VALENCE, d'un ton piqué. - -Ma tante, _je vous affirme et je répète_ que le premier Consul est -mécontent de ce que madame de Staël reçoit indifféremment tous les -partis. - - -MADAME DE STAËL, riant. - -Eh bien, tant mieux! du même oeil il les peut observer tous, et du -même filet les prendre en un moment. - - -M. DE VALENCE. - -Oui, si vous les receviez tous indifféremment et le même jour. Mais -vous en avez un pour chacun, et le premier Consul prétend..., et... -peut-être avec raison, que vous devenez alors, avec votre esprit -supérieur, _le chef_ de tous les partis contre lui. - - -MADAME DE STAËL, avec noblesse. - -Voilà ce qu'on m'avait dit et ce que je ne voulais pas croire! Comment -peut-il ajouter foi à des rapports mensongers aussi absurdes!... Ah!.. -si je pouvais le voir un moment... un seul moment!... Mais je ne puis -lui demander une audience que, peut-être, il me refuserait. - - -MADAME DE MONTESSON, sans paraître comprendre le regard de madame -de Staël. - -Vous voyez trop souvent aussi, ma belle petite, des hommes qui font -profession d'être ses ennemis... Je ne dis pas dans votre salon, -lorsque vous recevez cent personnes, mais intimement... et -peut-être... - - -MADAME DE STAËL, sans paraître à son tour entendre madame de -Montesson. - -Oui, si je pouvais voir le premier Consul, je suis certaine qu'il -serait bientôt convaincu de mon innocence... Une grande vérité doit -lui être caution ensuite de mon dévouement au gouvernement: c'est mon -désir ardent de demeurer à Paris... Oh! s'il m'entendait! - -Et la femme éloquente souriait d'elle-même devant les belles paroles -qui surgissaient en foule de sa pensée, et qu'elle adressait dans son -âme à celui qui pouvait tout et ne voulait rien faire pour elle. - ---Ne vient-il pas quelquefois chez vous? dit-elle enfin à madame de -Montesson. - -Celle-ci, fort embarrassée, répondit en balbutiant. Madame de Staël -sourit avec dédain et fut prendre une fleur dans un vase, qu'elle -effeuilla brin à brin, en paraissant réfléchir avec distraction -relativement aux personnes qui étaient dans la même chambre qu'elle. -Puis, tout à coup, prenant congé de madame de Montesson, elle sortit -rapidement. M. de Valence courut après elle, mais elle l'avait -devancé; il arriva pour voir le domestique refermer la portière, et -aperçut la main de madame de Staël qui lui disait adieu en agitant son -mouchoir. - ---Quelle singulière femme! dit M. de Valence en remontant chez madame -de Montesson. Pourquoi donc ne pas l'avoir engagée pour le déjeuner de -demain? demanda-t-il à sa tante, en s'asseyant de l'air le plus dégagé -dans une vaste bergère; c'était une belle occasion de la faire parler -au premier Consul. - ---Est-ce que vous êtes fou! Comment, vous qui me connaissez, vous me -demandez pourquoi je ne donne pas au premier homme du royaume une -personne qui lui déplaît!... (En souriant.) Je me rappelle encore -assez de mon code de courtisan pour ne le pas faire... - ---Avez-vous ma belle-mère[20]? - -[Note 20: Madame de Genlis était belle-mère de M. de Valence; elle eut -deux filles, l'une d'une grande beauté, mariée à M. de La Woëstine; et -l'autre, jolie, gracieuse, charmante, mariée à M. de Valence, qui ne -la rendit pas aussi heureuse qu'elle le méritait.] - ---Pas davantage. Je ne crois pourtant pas qu'elle lui soit désagréable -et surtout importune comme madame de Staël, mais n'importe; votre -belle-mère, mon cher Valence, est un peu ennuyeuse, nous pouvons dire -cela entre nous, et je veux que le premier Consul s'amuse chez moi. Il -aime les jolies femmes, et les femmes simples et agréables: votre -belle-mère et madame de Staël ne sont rien de tout cela... Parlez-moi -de Pulchérie[21]... à la bonne heure. - -[Note 21: Pulchérie était madame de Valence, spirituelle et charmante -femme. Elle était encore fort jolie à cette époque.] - -Le lendemain matin, dix heures étaient à peine sonnées que l'hôtel de -madame de Montesson était prêt à recevoir, même un roi. - ---Écoutez donc, lui dit M. de Cabre, il ne s'en faut pas de -beaucoup... - -Tout était préparé avec la plus grande élégance, et il y avait en -même temps beaucoup de luxe, mais ce luxe était si bien réparti, -tellement bien entendu, que rien ne paraissait superflu de cette -quantité d'objets d'orfèvrerie, de vermeil, et de superbes porcelaines -qui garnissaient la table. Le plus beau linge de Saxe, aux armes -d'Orléans[22] et parfaitement cylindré, était sur cette table, et -paraissait éclatant sous les assiettes de porcelaine de Sèvres, à la -bordure et aux écussons d'or; de magnifiques cristaux, des fleurs en -profusion: tout cet ensemble était vraiment charmant et imposant en -même temps, parce que cette profusion était entourée de ce qui -constate l'habitude de s'en servir. - -[Note 22: Cette coutume était assez ordinaire dans les grandes -maisons; mais surtout dans les maisons royales et les maisons -princières.] - -Vers midi et demi les femmes invitées commencèrent à arriver: madame -Récamier, madame de Rémusat, madame Maret, madame la princesse de -Guémené, madame de Boufflers, madame de Custine, cette belle et -ravissante personne, cette jeune femme à l'enveloppe d'ange, au coeur -de feu, à la volonté de fer, et tout cela embelli par des talents[23] -qui auraient fait la fortune d'un artiste;... madame Bernadotte, plus -tard reine de Suède, madame de Valence, et plusieurs autres femmes de -la société de madame de Montesson à cette époque, et de la cour -consulaire. - -[Note 23: Madame de Custine, belle-fille du général de Custine; qui -mourut sur l'échafaud en 1793, était mademoiselle de Sabran.] - -Heureuse comme une maîtresse de maison qui voit arriver tous ses -convives, et dont les préparatifs sont achevés, madame de Montesson -souriait à chacune des femmes annoncées avec une grâce bienveillante, -qui redoublait à mesure que l'heure s'avançait. Tout à coup un nom qui -retentit dans le salon la fit tressaillir... le valet de chambre -venait d'annoncer madame la baronne de Staël!... Quelque polie que fût -madame de Montesson, elle ne dissimula pas son mécontentement, et -madame de Staël put s'apercevoir que, certes, son couvert n'avait pas -été compris dans le nombre de ceux ordonnés... Madame de Montesson -espéra que le premier Consul ne viendrait pas. Il y avait une revue au -Champ-de-Mars, Junot venait de se faire excuser pour ce motif. Le -premier Consul pouvait donc être également retenu. Quoi qu'il en fût, -madame de Montesson prit sur elle pour ne pas témoigner son -mécontentement à madame de Staël, dont la démarche était au fait assez -extraordinaire, et elle la reçut très-froidement, sans ajouter un mot -aux paroles d'usage. - -Joséphine aimait beaucoup ce genre de fête du matin; elle y était, -comme partout dès lors, la première; et pourtant cette heure de la -journée excluait toute pensée d'une gêne plus grande que celle -qu'impose toujours le grand monde; et puis on évitait l'ennui que -donne la durée d'une fête du soir. Après le déjeuner, lorsque le temps -le permettait, tout le monde allait au bois de Boulogne; mais, chez -madame de Montesson, cela n'arrivait jamais, quelque temps qu'il fît, -parce qu'elle avait toujours soin de remplir les heures de manière à -les faire oublier. - -Une élégante d'aujourd'hui trouverait sans doute étrange une toilette -de cette époque, comme nos petites-filles trouveront certainement -celles de nos jours ridicules pour un _déjeuner-dîner_ comme celui de -madame de Montesson. Les plus attentives à suivre la mode d'alors -portaient une longue jupe de percale des Indes d'une extrême finesse, -ayant une demi-queue, et brodée tout autour. Les dessins les plus -employés par mademoiselle Lolive[24] étaient des guirlandes de -pampres, de chêne, de jasmins, de capucines, etc. Le corsage de cette -jupe était détaché; il était fait en manière de _spencer_: cela -s'appelait un _canezou_. Mais celui-là était à manches _amadices_, et -montant au col; le tour et le bout des manches étaient également -brodés. Le col avait pour garniture ordinairement du point à -l'aiguille ou de très-belles malines: nous ne connaissions pas alors -le _luxe_ des tulles de coton, non plus que la _magnificence_ des -fausses pierreries!... ce qui peut se traduire ainsi: _Luxe et -pauvreté!_... deux mots qui, joints ensemble, forment la plus terrible -satire d'un temps et d'un peuple!... Sur la tête on avait une toque de -velours noir, avec deux plumes blanches; sur les épaules un très-beau -châle de cachemire de couleur tranchante. Quelquefois on attachait un -beau voile de point d'Angleterre, rejeté sur le côté, à la toque de -velours noir, et la toilette était alors aussi élégante que possible, -et ne pouvait être imitée par votre femme de chambre; d'autant que la -femme ainsi habillée portait au cou, suspendue par une longue chaîne -du Mexique, une de ces montres de Leroy que toutes les mariées, dans -une grande position, trouvaient toujours dans leur corbeille; on avait -donc ainsi une toilette toute simple et qui pourtant, avec la robe, le -cachemire, la toque et la montre, se montait encore à une somme -très-élevée[25]. D'autres toilettes étaient encore remarquées. On -voyait des robes de cachemire, des redingotes de mousseline de l'Inde -brodées à jour et doublées de soie de couleur; en général, on portait -peu, et même point d'étoffes de soie le matin. - -[Note 24: Mesdemoiselles Lolive et de Beuvry étaient à cette époque -les lingères les plus renommées; elles furent ensuite lingères de la -cour; mais elles étaient déjà un peu vieilles, et avaient été lingères -de nos mères.--Plus tard ce fut Minette qui prit leur place dans la -mode pour être lingère des jeunes femmes. Elle faisait des choses -charmantes, unissant le goût le plus recherché au plus grand luxe. -C'est chez elle que j'ai vu une robe de _percale_, et par conséquent -du matin, du prix de 2,500 francs.] - -[Note 25: Une toilette comme je viens de la décrire pouvait revenir à -6 ou 8,000 francs. Un beau cachemire coûtait au moins 1,500 ou 2,000 -fr.--Ces canezous très-brodés, 4 ou 500 fr., en raison de la dentelle -qui était autour du col, et presque toujours en malines, valenciennes, -et souvent en point d'Angleterre ou point à l'aiguille.--Le voile, -1,000 fr., et souvent bien au-delà lorsqu'il était dans une corbeille -de mariage.--La montre, 2,000 fr.--La toque, 200 fr., etc. On voit que -la chose allait vite.] - -Madame Bonaparte arriva vers une heure; sa toilette était charmante. -Elle portait une robe de mousseline de l'Inde doublée de marceline -jaune-clair, et brodée _en plein_ d'un semé de petites étoiles à jour; -le bas de la robe était une guirlande de chêne; son chapeau était en -paille de riz, blanche, avec des rubans jaunes et un bouquet de -violettes: elle était charmante mise ainsi. Elle était suivie de -madame Talouet, de madame de Lauriston et de madame Maret. La cour -consulaire se formait déjà. - ---Je vous annonce une visite, dit-elle en riant à madame de -Montesson... J'osais à peine y compter ce matin; Bonaparte m'a fait -dire[26] tout à l'heure de le précéder, et qu'il me suivait dans un -quart d'heure... Mais qu'avez-vous? demanda-t-elle plus bas à madame -de Montesson en lui voyant un air abattu, contrastant avec son air et -son état de contentement à elle-même, et les préparatifs de fête qui -donnaient un aspect joyeux à toute la maison. - -[Note 26: Le premier Consul ne voulait jamais avoir l'air d'aller en -aucun lieu par _invitation_... les demandes eussent été trop -fréquentes, et beaucoup n'auraient même pas pu être refusées par lui.] - ---Ah! rien absolument, dit madame de Montesson... rien du tout qu'une -grande joie de vous voir... et que redouble la nouvelle que vous venez -de m'apprendre... - ---Bonaparte est allé au Champ-de-Mars pour y passer la revue d'un -régiment qui part demain de Paris..., mais il ne tardera pas... - -Madame de Montesson ne répondait qu'avec distraction à tout ce que -lui disait madame Bonaparte, ses yeux se portaient avec inquiétude -vers un groupe qui était à l'extrémité du salon et d'où sortaient -parfois des éclats d'une voix retentissante, mais cependant si -harmonieusement accentuée qu'elle avait le pouvoir d'émouvoir -l'âme..., et vivement... M. de Valence était dans le groupe, formé -seulement par plusieurs hommes qui, après avoir salué madame -Bonaparte, écoutaient la personne qui parlait sans modérer le ton de -sa voix. C'était une singularité déjà à cette époque, car on -commençait à ne s'asseoir et à parler devant tout ce qui venait des -Tuileries qu'avec la permission donnée... Madame Bonaparte en fut -frappée... - ---Je connais cette voix, dit-elle à madame de Montesson... oui!... -c'est elle!... - ---Ah! ne m'en parlez pas! répondit la désolée maîtresse de la -maison... Sans doute c'est elle...; c'est madame de Staël!... - ---Mais, dit Joséphine avec l'accent d'un doux reproche qu'elle ne put -retenir, vous savez que Bonaparte ne l'aime pas, et je vous avais dit -que _peut-être_ il viendrait!... - ---Eh! sans doute je le sais... mais que puis-je à cela?... Demandez à -M. de Valence ce qui s'est passé hier!... elle était chez moi, et -témoigna le plus vif désir de voir le premier Consul; je gardai le -silence; elle me demanda s'il ne venait pas souvent chez moi. Je -répondis laconiquement oui, sans ajouter autre chose, dans la crainte -qu'elle ne me demandât trop directement de venir ce matin...; mais il -paraît qu'elle n'avait pas besoin d'invitation... Je l'ai reçue -très-froidement, et, contre mon habitude, j'ai même été presque -impolie. Si vous m'en croyez, vous serez également peu prévenante avec -elle. C'est la seule manière de lui faire comprendre qu'elle est de -trop ici. - -Quelque bonne que fût Joséphine, c'était une cire molle prenant toutes -les formes; dans cette circonstance, d'ailleurs, elle comprit que le -premier Consul serait, ou fâché de trouver là madame de Staël, ou bien -dominé par elle, et alors exclusivement enlevé à tout le monde, parce -que madame de Staël était prestigieuse et magicienne aussitôt qu'on -voulait l'écouter dix minutes. Aussi Joséphine la redoutait-elle plus -que la femme la plus jeune et la plus jolie de toutes celles qui -l'entouraient. - -Quand la brillante péroraison fut terminée, le groupe s'ouvrit, et -madame de Staël s'avança vers madame Bonaparte, qui la reçut avec une -telle sécheresse d'accueil, que madame de Staël, peu accoutumée à de -semblables façons, elle toujours l'objet d'un culte et d'une -admiration mérités au reste, fut tellement ébouriffée de ce qui lui -arrivait, qu'elle recula aussitôt de quelques pas et fut s'asseoir à -l'extrémité du salon... En un moment son expressive physionomie, son -oeil de flamme exprimèrent une généreuse indignation...; un sourire de -dédain plissa les coins de sa bouche; et une minute ne s'était pas -écoulée, qu'elle se trouvait élevée de cent pieds au-dessus de celles -qui voulaient l'humilier et ne savaient pas qu'elle était, non pas -leur égale, mais leur supérieure d'âme et de coeur comme elle l'était -de toutes par l'esprit. - ---Bonaparte tarde bien longtemps, dit Joséphine... Un grand bruit de -chevaux se fit entendre au même instant... c'était lui!... - -Il descendit de cheval et monta rapidement...; en moins de quelques -secondes il fut au milieu du salon, salua madame de Montesson, -s'approcha de la cheminée, jeta un coup d'oeil vif et prompt autour de -l'appartement, puis, s'approchant de Joséphine, il passa un bras -autour de sa taille, si élégante alors, et l'attirant à lui il allait -l'embrasser; mais une pensée le frappa, sans doute, et il l'entraîna -dans la pièce suivante en disant à madame de Montesson: - ---Cette maison est-elle à vous, madame? - -Madame de Montesson courut après lui pour lui répondre, mais sans que -personne suivît, et tout le monde demeura dans le salon. - -Pour comprendre la scène qui va suivre, il faut se rappeler qu'un -moment avant, madame de Staël avait été au-devant de madame Bonaparte -et en avait été fort mal reçue. Dans sa première surprise, elle avait -été s'asseoir sur un fauteuil tellement éloigné de la partie habitée -du salon qu'elle paraissait, dans cette position, être là comme pour -montrer une personne en pénitence. À l'autre extrémité, vingt jeunes -femmes très-parées, jolies, gaies, et portées naturellement à se -railler de ce qu'elles ont l'habitude de craindre aussitôt que la -possibilité leur en est offerte; derrière elles des groupes d'hommes -parlant bas, témoignant de l'intérêt en apparence pour la position -pénible d'_une femme_...; mais... ce mot était répété avec -intention..., tandis que d'autres disaient, avec le rire de la -sottise: - ---Une femme!... Oh! non sans doute!... demandez-le lui à elle-même; -elle vous dira qu'elle est un homme, tant son âme a de force!... Oh! -je ne suis pas étonné que le premier Consul ne l'aime pas. - -Madame de Staël _comprenait_ ces discours sans les entendre; mais elle -voyait chaque parole se traduire sur la physionomie de ce monde né -méchant et que sa nouvelle vie sociale rendait plus méchant encore. -Son oeil d'aigle avait percé sans peine la nuit profonde de -l'insuffisance de tout ce qui souriait à une position pénible, qui -pourtant pouvait en un moment devenir celle de l'un d'eux. - -Mais cependant, quelque forte qu'elle fût sur elle-même, madame de -Staël ressentit bientôt l'effet magnétique de tous ces yeux dirigés -sur elle. C'était un cauchemar pénible dont elle voulut rompre le -charme: elle se souleva, mais ne put accomplir sa volonté et retomba -sur sa chaise. - -En ce moment, on vit une apparition presque fantastique traverser -l'immense salon à la vue de tous. C'était une jeune femme charmante et -belle, une Malvina aux blonds cheveux, aux yeux bleu foncé, aux formes -pures et gracieuses. Elle traversa légèrement le salon et fut -s'asseoir à côté de la pauvre délaissée. Cette démarche, dans un -moment où tout le monde demeurait immobile et l'abandonnait, toucha -vivement madame de Staël. - ---Vous êtes bonne autant que belle, dit-elle à la jeune femme. - -Cette jeune femme était madame de Custine[27]. Son esprit était -charmant comme sa personne; elle connaissait peu madame de Staël, mais -elle comprenait tout ce qui était supérieur, et madame de Staël était -pour elle un être représentant tout ce que ce siècle devait produire -de grand. Lorsque sa pensée s'arrêtait sur ces grandes choses que -pouvait produire sa patrie, alors, artiste par le coeur comme elle -l'était par l'esprit, on voyait flamboyer son oeil toujours si doux et -si velouté, sa bouche rosée ne s'ouvrait plus que rarement, et son -ensemble était poétique. En voyant la plus belle de nos gloires -littéraires recevoir un coup de pied comme une impuissante -démonstration de l'inimitié envieuse, elle sentit au coeur une -indignation profonde, et sur-le-champ elle alla s'asseoir à côté de -madame de Staël. - -[Note 27: Mère du marquis de Custine, dont on va publier un voyage en -Espagne, qui continuera à justifier tout ce que le beau talent de -l'auteur promettait dans ses _Souvenirs de voyage en Italie et en -Angleterre_. Je connais plusieurs parties de ce voyage en Espagne, -admirables de vérité, de description, de chaleur de style, et -également belles par la richesse et la profondeur des pensées. M. de -Custine est un homme dont l'époque littéraire sera fière. Un talent -comme le sien est rare aujourd'hui; au milieu de cette foule de -choses, de productions de mauvais goût, on jouit en lisant un ouvrage -qui, par la pureté du style et la haute portée des pensées, vous -reporte aux beaux temps de notre littérature. J'ai porté ce jugement -lorsque M. de Custine publia _le Monde comme il est_, admirable -ouvrage qui grandira comme il le mérite, car il restera. Mon sentiment -est le même aujourd'hui qu'alors, seulement il est plus positif, parce -que le temps l'a confirmé.] - ---Oui, lui répéta celle-ci, vous êtes bonne autant que belle... - ---Pourquoi? demanda madame de Custine en rougissant; car sa simplicité -habituelle l'éloignait toujours de ce qui faisait effet. - ---Pourquoi? répondit vivement madame de Staël... Comment! vous me -demandez pourquoi je vous dis que vous êtes bonne? Mais c'est pour -être venue auprès de moi, pour avoir traversé cet immense salon au -bout duquel je suis venue m'asseoir comme une sotte... Vraiment, vous -êtes plus courageuse que moi. - -Madame de Custine rougit de nouveau jusqu'au front, et devint comme -une rose. - ---Et cependant, dit-elle d'une voix dont le timbre ressemblait à une -cloche d'argent, cependant je suis d'une telle timidité, que je ne -saurais vous en raconter des effets, car vous vous moqueriez de moi. - ---Me moquer de vous! dit madame de Staël, d'une voix attendrie et en -lui pressant la main... ah! jamais! À compter de ce jour, vous avez -une soeur. - -Et ses beaux yeux humides s'arrêtaient avec complaisance sur la -ravissante figure de madame de Custine, pour achever de s'instruire -dans la connaissance de cette charmante femme... Dans ce moment, -madame de Staël avait complètement oublié où elle était, le premier -Consul, madame de Montesson, madame Bonaparte et son salut presque -froid... - ---Comment vous nommez-vous? demanda-t-elle à madame de Custine. - ---Delphine. - ---Delphine!... Oh! le joli nom! J'en suis ravie!... Delphine... C'est -que cela ira à merveille!... - -Madame de Custine ne concevait pas pourquoi son nom inspirait tant de -contentement à madame de Staël... - -Celle-ci la comprit. - ---Je vais faire paraître un roman, ma belle petite; et ce roman, je -veux qu'il s'appelle comme vous..... Je lui aurais donné votre nom, -même s'il eût été différent... Oui, il sera votre filleul, -ajouta-t-elle en riant..... et il y aura aussi quelque chose qui vous -rappellera cette journée[28]. - -[Note 28: C'est pour rappeler cette matinée et la démarche de madame -de Custine que madame de Staël a placé dans _Delphine_ la scène qui se -passe chez la Reine, lorsque tout le monde abandonne Delphine et que -madame de R*** va auprès d'elle.] - -Dans ce moment, le premier Consul rentra dans le salon. En voyant -madame de Staël, dont madame de Montesson n'avait pas osé lui parler -non plus que Joséphine, il alla vers elle, et lui parla longtemps; il -ne fut pas gracieux, mais poli, et même plus qu'il ne l'avait été -jusque-là avec madame de Staël... Elle était au ciel. Ceux qui l'ont -connue savent comme elle était impressionnable, et avec quelle -facilité on la ramenait à soi. La bonté de son coeur était si -admirable qu'elle lui donnait une bonhomie toute niaise de crédulité; -ce qui, avec son beau génie, formait un de ces contrastes qu'on -admire. - ---Ah! général, que vous êtes grand! dit-elle au premier Consul..... -Faites que je dise que vous êtes bon avec la même conviction. - ---Que faut-il pour cela? - ---Ne jamais parler de m'exiler. - ---Cela dépend de vous..... et puis dans tous les cas _vous ne seriez -pas exilée; les exils et les lettres de cachet_ ont été abolis par la -Révolution. - ---Ah! dit madame de Staël d'un air étonné... et qu'est-ce donc que le -18 fructidor?.... Une promenade à Sinnamari... Le lieu était mal -choisi, car l'air y est mauvais!... - -Le premier Consul fronça le sourcil..... Il n'aimait pas que madame -de Staël parlât politique, et surtout avec lui. Il s'éloigna -sur-le-champ. - -Madame de Staël comprit aussitôt sa faute, ou plutôt sa _bêtise_, -comme elle-même le dit le soir à M. de Narbonne, qu'elle rencontra -chez le marquis de Luchesini. - ---Je suis toujours la même, lui dit-elle; j'ai parfois un peu plus -d'esprit qu'une autre, et puis dans d'autres moments je suis aussi -niaise que la plus bête... Aller lui parler du 18 fructidor!... à -lui!.. lui qui peut-être bien l'a dirigé[29], quoiqu'il fût de l'autre -côté des Alpes... mais qui de toute manière doit au fond du coeur -aimer une révolution qui lui a permis de faire, lui chef militaire, -une autre révolution avec des baïonnettes, puisque les magistrats du -peuple, les Directeurs, en avaient agi ainsi avec les représentants de -la nation..... - -[Note 29: C'était à cette époque une opinion assez répandue que le -général Bonaparte avait instruit et envoyé Augereau pour faire le 18 -fructidor.] - -Le premier Consul ne voulut cependant montrer aucune humeur de cette -conversation, qui, toute rapide qu'elle avait été, avait pu être -entendue par les personnes qui étaient près de lui. Il s'approcha de -madame de Montesson, causa avec elle sur une foule de sujets, et -finit par lui demander s'il était vrai que M. le duc d'Orléans[30] -jouât très-bien la comédie. - -[Note 30: Monseigneur le duc d'Orléans, grand-père du roi.] - ---Très-bien les rôles de rondeur et de gaieté. M. le duc d'Orléans -n'aurait pas bien joué les rôles de Fleury, ni ceux de Molé; son -physique d'ailleurs s'y opposait[31]; mais les rôles dans le genre de -ceux que je viens de citer étaient aussi bien et même peut-être mieux -remplis par lui qu'ils ne l'étaient souvent à la Comédie Française. On -jouait souvent dans ses châteaux, car il aimait fort ce -divertissement; aussi avait-il un théâtre dans presque toutes ses -habitations. Nous avions beaucoup de théâtres particuliers dans les -châteaux de nos princes et même à Paris. Outre celui de Sainte-Assise, -il y en avait un à Chantilly, où madame la duchesse de Bourbon et M. -le prince de Condé jouaient admirablement. Il y en avait aussi un à -l'Île-Adam, chez M. le prince de Conti; mais là je ne crois pas, -malgré le soin que le prince mettait à ce que sa maison fût une des -plus agréables de France, que la partie dramatique fût aussi soignée -que le reste. - -[Note 31: M. le duc d'Orléans était très-gros, et n'aurait pas pu, en -effet, jouer un rôle où il aurait fallu de l'élégance dans la -tournure.] - ---Qu'est-ce donc qu'un théâtre sur lequel le duc d'Orléans aurait -joué la comédie _avec les comédiens français_?... Ce n'est pas -Sainte-Assise. - ---Ah! vous avez raison, général..... c'était sur un théâtre que M. le -duc d'Orléans avait fait construire, ou au moins réparer, dans sa -maison de Bagnolet. On y joua pour la première fois _la Partie de -chasse d'Henri IV_, par Collé. Ce fut Grandval qui fit Henri IV, et, -je dois le dire, M. le duc d'Orléans qui remplit le rôle de Michaud. - -Le premier Consul sourit avec cette malice qui rendait son sourire -charmant, lorsqu'il était de bonne humeur. Il avait voulu amener -madame de Montesson à dire que le duc d'Orléans jouait avec Grandval; -mais c'était une époque où l'on était peu soigneux des convenances de -rang, et où le Roi s'appelait _La France_[32]. - -[Note 32: 1760 ou 1761.--C'était l'époque qui commença les turpitudes -de la fin du règne de Louis XV.] - -Madame de Montesson vit le sourire... Elle ne dit rien..., mais une -minute après elle appela Garat, qui était à l'autre bout du salon, et -lui dit, avec cette grâce charmante qu'elle mettait toujours dans une -demande pour faire de la musique chez elle ou bien une lecture: - ---Qu'allez-vous nous chanter, Garat?... avez-vous ici quelqu'un de -force à chanter un duo de Gluck avec vous? - -Garat sortit un moment sa tête de l'immense pièce de mousseline dans -laquelle il était enseveli et qui lui servait de cravate; puis il prit -un lorgnon qui ressemblait à une loupe, et promena longtemps ses -regards sur l'assemblée avant de répondre; probablement que l'examen -ne fut pas favorable, car il secoua tristement la tête et laissa -tomber lentement cette parole: - ---Personne. - ---J'en suis fâchée, dit madame de Montesson; vous auriez chanté ce -beau duo que vous avez dit souvent avec la Reine... car vous chantiez -souvent avec elle, n'est-ce pas? - -Garat souleva la tête une seconde fois, cligna de l'oeil, et joignant -ses petites mains, dont l'une était estropiée, comme on sait, il dit -avec un accent profondément touché et toujours admiratif: - ---Oh! oui!... Pauvre princesse!... comme elle chantait faux! - -Madame de Montesson sourit aussi à son tour, mais d'une manière -imperceptible, car elle était avant tout la femme du monde et celle -des excellentes manières. Elle avait voulu prouver au premier Consul -que le duc d'Orléans n'était pas le seul prince qui eût joué avec des -artistes, puisque la reine de France chantait dans un concert devant -cinquante personnes avec un homme qui se faisait entendre dans un -concert payant. - -Napoléon n'aimait pas Garat. Cependant comme il aimait le chant, et -que Garat avait vraiment un admirable talent, il l'écouta avec plus -d'attention qu'il ne l'avait fait jusque-là, et même il lui fit -répéter une romance que Garat chantait admirablement et dont la -musique est de Plantade! - - Le jour se lève, amour m'inspire, - J'ai vu Chloé dans mon sommeil; - Je l'ai vue, et je prends ma lyre, etc. - -Mais le Consul n'eut pas la même patience pour Steibelt. Celui-ci -arrivait à Paris et désirait vivement se faire entendre de l'homme -dont le nom remplissait non-seulement l'Europe, mais le monde habité. -Madame de Montesson lui demanda de venir à l'un de ses déjeuners, et -ce même jour il y était venu. Ce fut donc avec une grande joie qu'il -se mit au piano. Il joua d'abord une introduction improvisée -admirable, qui à elle seule était une pièce entière; mais il tomba -dans sa faute ordinaire; il entreprit toute une partition; il commença -la belle sonate à madame Bonaparte, une de ses plus belles -compositions, sans doute, mais qui ne finit pas. Le premier Consul -fit assez bonne contenance pendant l'introduction et la première -partie de la sonate; mais à la reprise de la seconde, il n'y put -tenir. Il se leva brusquement, prit congé de madame de Montesson en -lui baisant la main, ce qui était rare pour lui, murmura quelques mots -sur ses occupations, et sortit saluant légèrement à droite et à -gauche, en entraînant Joséphine, qui le suivait en mettant ses gants, -rajustant son châle et disant adieu en courant à madame de Montesson. - ---Il est charmant, s'écria madame de Montesson toute ravie du -baisement de main. N'est-ce pas, Steibelt, qu'il est charmant? - ---Charmant? dit le Prussien furieux!... charmant? dites plutôt que -c'est un Vandale!... demandez à Garat. - -Mais Garat avait été écouté; on lui avait même redemandé sa romance, -et il dit non-seulement comme les autres:--Il est charmant...; mais il -ajouta, avec cette expression importante que nous lui avons tous -connue, et qui rendait si drôle sa figure de singe: - -_C'est un grand homme!_ - -Mais où madame de Montesson eut une maison peut-être encore plus -agréable qu'à Paris, ce fut à Romainville. Elle s'ennuya bientôt de -Paris; elle y eut quelques désagréments. On ne peut servir tout le -monde, quelque crédit qu'on ait; et ceux qui ne réussissent pas par -votre moyen sont mécontents et vous accusent: ce fut ce qui arriva à -madame de Montesson. Elle eut de plus des cabales de théâtre qui -vinrent lui donner de l'ennui. - -Mademoiselle Duchesnois voulut débuter aux Français[33]. Chaptal, qui -prétendait se connaître en figures, prononça qu'un aussi laid visage -ne pourrait jamais réussir, et refusa ou du moins éluda l'ordre de -début. On en parla à madame de Montesson; elle avait joué la comédie -trop souvent et trop bien pour ne pas porter intérêt à une jeune -personne qui annonçait du talent, car elle promettait alors ce qu'elle -n'a pas donné, tandis que mademoiselle Georges a été depuis, comme -alors, bien au-dessus d'elle. - -[Note 33: Alors on ne disait pas _la Comédie Française_, on disait -_les Français_.] - -Quoi qu'il en soit, madame de Montesson se passionna pour le talent de -mademoiselle Duchesnois, qui était laide à renverser. Le moyen, -quelque esprit qu'elle eût, de se douter que c'était M. de Valence qui -lui _imposait_ mademoiselle Duchesnois!... Comme elle était loin de -cette pensée, elle voulut, à son tour, employer son crédit pour -_imposer_ mademoiselle Duchesnois aux Parisiens. Elle fit donc -promettre à madame Bonaparte de venir entendre mademoiselle -Duchesnois en petit comité. On invita cent cinquante personnes, plus -de deux cents s'y trouvèrent. Chaptal était du nombre. Il pensait -comme beaucoup de gens qu'un beau ou un joli physique est une -condition, sinon première, au moins très-importante pour réussir sur -le théâtre. C'était un homme d'esprit sur lequel on faisait des mots -qu'on croyait bons et qui n'étaient que de pauvres sottises. Il avait -de la science et de la bonté, et, en surplus de sa science, il avait -de l'esprit. Mademoiselle Duchesnois, avec sa grande bouche, sa -maigreur osseuse, car alors elle était maigre et sans forme, avec sa -laideur enfin, lui parut avoir raison lorsqu'elle disait: - - Soleil, je viens te voir pour la dernière fois. - -et il jugea inutile de la faire mentir en la faisant revenir pour le -répéter. En conséquence, il lui refusa un ordre de début. Voilà -pourquoi madame de Montesson sollicita madame Bonaparte d'entendre la -jeune débutante chez elle, et fit prier par elle M. Chaptal d'y venir. -Le moyen de refuser la reine de France, car Joséphine l'était déjà!... -Chaptal vint donc chez madame de Montesson, où nous entendîmes -mademoiselle Duchesnois dans _Phèdre_, et, je crois, dans -_Clytemnestre_ et dans _Didon_... - ---Que ferez-vous? dis-je à Chaptal, lorsque après avoir écouté la -débutante on se mêla pour causer. - -Il me regarda en souriant. - ---Je parie que vous m'avez deviné, me dit-il. - ---Mais non... J'ai fort bonne opinion de votre fermeté... - ---Vraiment!... mais le moyen!... mettez-vous à ma place... tenez, -voyez plutôt. - -En effet, nous vîmes s'avancer vers nous madame Bonaparte, donnant le -bras à madame de Montesson, qui, pour cette grande attaque, avait -quitté son canapé et son tabouret[34], et, tenant mademoiselle -Duchesnois par la main, venait solliciter le fameux ordre de début... - -[Note 34: Madame de Montesson savait sans doute, par les Mémoires de -Saint-Simon et ceux de Dangeau, que les princesses se couchaient sur -leur lit pour ne pas reconduire lorsque l'étiquette était douteuse. -Pour trancher la difficulté, madame de Montesson était sur un canapé, -les pieds posés sur un tabouret et les jambes recouvertes d'un -couvrepied. Cette attitude admettait un état qui l'empêchait de se -lever et conséquemment de reconduire. Elle ne reconduisait que madame -Bonaparte et madame Louis, quelquefois aussi la princesse Pauline: -celle-ci exigea qu'elle ne le fît pas, mais elle le voulait faire. -J'ai déjà parlé de cette coutume de la maison de madame de Montesson.] - ---Et la protégée de madame Louis Bonaparte? dis-je à Chaptal... - ---Oh! qu'elle est belle! s'écria-t-il comme transporté à ce seul -souvenir! - ---Et comme elle est bonne dans les moments de force de son rôle! vous -ne pouvez pas la refuser si celle-ci débute. - ---Vous avez raison... Eh bien! toutes deux débuteront. - -Ces dames arrivèrent alors auprès de nous... Madame de Montesson -demanda, madame Bonaparte appuya et Chaptal accorda ce qu'il ne -pouvait au fait pas refuser à madame Bonaparte, qui, par instinct, -n'aimait pas mademoiselle Georges, rivale de mademoiselle Duchesnois, -que mademoiselle Raucourt avait amenée chez madame Louis, où je -l'admirai le lendemain de la soirée de madame de Montesson. - ---_N'est-ce pas_, me dit mademoiselle Raucourt avec son accent de -Léontine dans _Héraclius_, ou de Cléopâtre dans _Rodogune_, _n'est-ce -pas que voilà un bel outil de tragédie?..._ - -Le fait est qu'elle était superbe, et que son talent, très-beau dans -cette première époque de sa vie, est devenu un des plus remarquables -de notre temps: c'est le dernier soupir de la bonne tragédie. -Mademoiselle Raucourt lui avait donné les bonnes traditions, et elle -les a conservées... - -Madame de Montesson voulut quitter Paris, et comme sa fortune lui -permettait d'avoir une maison à elle, elle en acheta une charmante à -Romainville; mais elle était trop petite, il fallut l'agrandir. Elle -fit bâtir, et ce qu'elle ordonna fut d'un goût si parfait, que tout le -monde voulut connaître cette charmante chaumière ou moulin, comme elle -l'appelait, et bientôt elle eut plus de monde qu'à Paris. - -J'ai déjà dit qu'elle peignait admirablement les fleurs; elle voulut -en élever d'aussi belles que celles du Jardin des Plantes, pour lui -servir de modèles. Elle fit donc construire une serre à Romainville: -cette serre servit ensuite de modèle pour celle de la Malmaison[35]; -elle communiquait à la chambre à coucher de madame de Montesson par -une glace sans tain. Au milieu, était une rotonde dans laquelle on -déjeunait tous les matins. Il y avait souvent des personnes qui ne -pouvaient pas venir plus tard et venaient déjeuner à Romainville, et -puis l'entourage de madame de Montesson était fort nombreux. Elle -avait ses deux nièces, dont l'une, madame de Valence, était encore -charmante, et jolie, et gracieuse, autant que femme peut l'être...; -l'autre, madame Ducrest, chantait à merveille. On faisait -d'excellente musique à Romainville; madame Robadet, dame de -compagnie de madame de Montesson, était très-forte sur le piano et -l'une des premières élèves de Steibelt. Dès qu'il fut arrivé à -Paris, il fut attiré dans cette maison et contribua à l'agrément du -salon de madame de Montesson. C'était une aimable femme que madame -Robadet[36]; elle formait, avec la famille nombreuse de madame de -Montesson, le fond et le noyau de la société qu'on était toujours -sûr de trouver à Romainville. Tout cela se groupait autour de la -maîtresse de la maison, sans chercher à faire un effet exclusif, et -pour l'aider seulement à rendre sa maison plus agréable[37], -quoique parmi elles il y en eût qui pouvaient le faire avec -certitude de succès; mais la pensée n'en venait pas... Il y avait -donc à Romainville madame de Valence, encore jolie à faire tourner -une tête, et madame Ducrest, nièces toutes deux de madame de -Montesson; les deux filles de madame de Valence[38], parfaitement -élevées, polies, et faisant déjà présumer ce qu'elles sont devenues, -des femmes parfaites; mademoiselle Ducrest (Georgette), jolie comme -un ange et fraîche comme un bouton de rose... Voilà ce qui formait -le fond de la société habituelle de madame de Montesson; il faut y -ajouter les dames de La Tour[39], amies malheureuses pour qui elle -fut une providence... Les plus habituées ensuite étaient madame -Récamier, madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély... Madame Bonaparte -y allait aussi souvent qu'elle le pouvait, ainsi que la princesse -Borghèse. J'y allais aussi, mais je fus à Arras alors, ce qui me -rendit moins assidue. On y voyait aussi presque toujours madame de -Fontanges[40], fille de M. de Pont; et puis encore madame de -Custine, mademoiselle de Sabran, cette belle et ravissante personne, -dont le dévouement, aussi grand que son courage et sa beauté, fit -impression sur un peuple en délire, et ne put toucher des juges qui, -pour la satisfaire, n'avaient qu'à écouter la justice!... - -[Note 35: La serre de la Folie de Saint-James, à Neuilly, avait été -faite sur ce plan bien avant toutes deux.] - -[Note 36: Madame Robadet, dame de compagnie de madame de Montesson, -fut toujours attentive à lui plaire, mais n'en fut pas récompensée -comme elle aurait dû l'être à la mort de madame de Montesson. Elle fut -à peu près oubliée dans le testament, si elle ne le fut pas -tout-à-fait. J'ai contribué pour ma part, et sans qu'elle l'ait su, -peut-être, à lui faire avoir une place de dame de compagnie en Italie. -Madame Robadet était une aimable femme.] - -[Note 37: J'ai vu des exemples de ce que je viens de citer, pas plus -tard que l'hiver dernier. C'était dans un salon où il y avait beaucoup -de monde; la maîtresse de la maison se levait pour aller parler à -quelqu'un à l'extrémité du salon; elle trouvait sa place auprès de la -cheminée prise, cette place qui est toujours un lieu réservé, ainsi -que tout le monde sait. Cette ridicule usurpation se fit plusieurs -fois de suite; il fallut que la maîtresse de la maison le dît enfin, -pour qu'on ne retombât plus dans cette faute.] - -[Note 38: Qui depuis épousèrent, l'une M. de Celles, préfet de Nantes, -l'autre le maréchal Gérard. Toutes deux sont faites pour servir de -modèle comme filles, comme épouses et comme mères. Madame de Celles -est morte à Rome en 1825.] - -[Note 39: Madame de La Tour était mademoiselle de Polastron et soeur -de la duchesse Jules de Polignac.] - -[Note 40: Madame la marquise de Fontanges, fille de l'ancien intendant -de Metz, était une charmante personne et jolie comme un ange; sa fille -Delphine a depuis épousé M. Onslow (Georges), qui possède un si beau -talent pour la composition de musique dramatique. - -Madame de Fontanges et son père, M. de Pont, étaient aussi des amis -intimes de ma mère. M. de Pont était avec M. de Valence et César -Ducrest, lorsque ce malheureux jeune homme fut tué par une bombe, au -feu d'artifice tiré pour la paix avec l'Angleterre: M. de Pont eut le -bras cassé à plus de soixante-six ans. Il était l'ami le plus intime, -après M. de Valence, de madame de Montesson.] - -On voyait encore chez madame de Montesson toutes les étrangères ayant -une spécialité de fortune, de rang ou de beauté: la marquise de -Luchesini[41], la marquise de Gallo[42], madame Visconti, la duchesse -de Courlande, madame Divoff, madame Demidoff, la princesse Dolgorouki -et la belle madame Zamoïska[43], et une foule de Françaises et -d'étrangères dont les noms m'échappent. - -[Note 41: Femme du ministre de Prusse.--C'était une énorme Prussienne, -très-bonne femme du reste.] - -[Note 42: Ambassadrice de Naples.] - -[Note 43: Soeur du prince Czartorinsky.] - -J'ai dit que madame de Montesson ne sortait pas. Sa santé, presque -détruite, en était encore plus la cause que l'étiquette, contre -laquelle plusieurs personnes se révoltaient. À l'époque dont je parle -surtout (en 1804), elle souffrait cruellement de douleurs aiguës qui -lui ôtaient presque ses facultés. Un jour cependant, quelles que -fussent ses souffrances, elle prouva combien madame de Genlis avait -tort en l'accusant de manquer de coeur[44]. Elle était plus accablée -que de coutume, et retirée dans l'intérieur de son appartement; elle -était entourée de ses femmes, qui empêchaient le moindre bruit de -parvenir à elle... Tout à coup, elle entend la voix de madame de La -Tour, de son amie, qui, au milieu de sanglots étouffés, suppliait la -femme de chambre de garde auprès de la malade de la laisser entrer... -Madame de Montesson, émue de ce qu'elle entend, sonne, et donne -l'ordre de laisser entrer madame de La Tour. - -[Note 44: Madame de Genlis a été pour madame de Montesson comme -beaucoup de gens sont envers les grands parents, c'est-à-dire ingrats, -du jour où celui qui a longtemps fait s'arrête. Alors ce parent a tous -les défauts; il a d'abord les siens, et puis toutes ses qualités qui -se sont changées en défauts. Bienheureux qu'elles ne deviennent pas -des vices!] - ---Ah! mon amie, ma seule amie, venez à notre secours! s'écrie madame -de La Tour, en tombant à genoux près de son lit... Mes neveux vont -périr si vous ne les secourez pas!... Vous seule le pouvez; car vous -avez tout pouvoir sur madame Bonaparte, et madame Bonaparte peut tout -à son tour sur le général Bonaparte[45]. - -[Note 45: Madame de La Tour se serait crue coupable d'appeler -l'Empereur par son nom.] - -Et madame de La Tour apprend à son amie ce qu'elle ignorait, n'ayant -lu aucun journal depuis le matin, la conspiration de Georges et le -danger de MM. de Polignac. - -Madame de Montesson, dont l'esprit rapide comprit sur-le-champ le -danger des accusés, ne perd pas un moment à délibérer; elle sonne, -donne l'ordre de mettre ses chevaux et demande une robe. - ---Mais vous êtes malade, mon amie!... vous souffrez cruellement... -vous ne pouvez aller à Paris... Je ne vous demandais qu'un billet pour -madame Bonaparte! - ---Un billet n'est point assez éloquent lorsqu'il s'agit de la vie -d'un homme, lui répondit madame de Montesson... Il faut que je voie -non-seulement Joséphine, mais l'Empereur!... - ---Mais vous avez la fièvre! s'écrie madame de La Tour, qui venait de -serrer sa main. - ---Eh bien! je n'en parlerai que mieux et plus vivement, dit-elle en -souriant et en montrant des dents encore superbes... - -Et une demi-heure n'était pas encore écoulée depuis l'entrée de madame -de La Tour dans sa chambre, qu'elle était sur le chemin de -Saint-Cloud. - -En arrivant, elle fut aussitôt introduite auprès de Joséphine; elle -lui demanda avec instance, avec larmes, la grâce de MM. de Polignac et -de M. de Rivière[46]. - -[Note 46: On a dit vulgairement que MM. de Polignac avaient été tous -deux condamnés à mort; c'est une erreur. M. Armand le fut, mais non -pas M. Jules. Il fut condamné à deux ans de prison; il n'eut pas de -lettres de grâce comme les autres.] - ---Hélas! répondit Joséphine, que puis-je pour eux? - ---Tout! dit avec force madame de Montesson; car vous avez un motif -puissant pour exiger de l'Empereur qu'il vous accorde les trois têtes -qu'il veut faire tomber. C'est sa propre gloire que vous voulez -sauver avec elles!... Que veut-il?... être roi!... Eh bien! veut-il -aussi que nos voeux, qui seront toujours pour lui, soient refoulés -dans nos coeurs par cet acte de cruauté?... Veut-il que les marches du -trône où il monte soient teintes du sang innocent?... - ---Mais ils sont coupables! dit doucement Joséphine. - ---Non, ils ne sont pas coupables! dit madame de Montesson, avec une -force que lui donnait la fièvre qu'elle avait et l'émotion de son âme. -Non, ils ne sont pas coupables!... Quels serments ont-ils prêtés?... -quelle est la foi jurée qu'ils ont violée?... Toujours fidèles à leur -souverain, ils sont rentrés en France pour ses intérêts; c'est vrai... -Eh bien! qu'on les surveille... qu'on les enferme... Mais pas de -mort!... pas de sang versé!... Mon Dieu! la France n'en a-t-elle pas -assez vu couler?... - -Et, tout épuisée de l'effort qu'elle venait de faire, elle retomba sur -le canapé d'où elle s'était levée, entraînée par son agitation. - ---Calmez-vous, lui dit Joséphine en l'embrassant, vous me faites -rougir de mes craintes. Je parlerai... Bonaparte m'entendra... et je -vous jure qu'il faudra qu'il me donne la grâce de MM. de Polignac, ou -je n'aurai plus d'affection pour lui. Vous m'ouvrez les yeux!... Sans -doute, ils ne sont pas aussi coupables que ce Moreau!... - ---Oh! lui, je vous l'abandonne!... quoiqu'à vrai dire, il faudrait que -la première action de votre héros, dans la route nouvelle que sa -gloire lui a frayée, fût tout entière grande et généreuse. Ah! -Joséphine! la clémence est si belle dans un souverain!... - ---Je vous promets de faire tout ce que je ferais pour sauver mon -frère... Reposez-vous sur moi. - ---Ne pourrais-je le voir? demanda madame de Montesson. - ---Je vais le savoir, dit Joséphine avec empressement, et peut-être -charmée d'avoir un auxiliaire aussi puissant avec elle. - -Elle revint au bout de quelques minutes l'air tout abattu.--Je ne puis -le voir _moi-même_, dit-elle... Partez; mais comptez sur moi. - -Madame de Montesson revint à Romainville dans un état digne de pitié. -Sa fièvre avait redoublé par la crainte de ne pas réussir, et de -rapporter une parole de mort dans cette famille désolée[47], au lieu -de la joie qu'elle lui avait promise... En arrivant, elle vit accourir -madame de La Tour et sa fille.--Espérez!...«leur cria-t-elle du plus -loin qu'elle put se faire entendre. Il lui semblait que cette -espérance ne serait pas vaine... - -[Note 47: Junot et moi nous étions alors à Arras, et Murat était -gouverneur de Paris. J'ai vu Junot se féliciter, avec un bonheur dont -des paroles ne peuvent donner l'idée, de s'être trouvé loin de Paris -dans un pareil moment.--Si je m'y fusse trouvée, toutefois, j'aurais -été aussi une des premières auprès de l'Empereur.--Madame de La Tour -était l'amie de ma mère, comme je l'ai déjà dit, ainsi que la famille -Polastron, à Toulouse.] - -On a dit une foule de versions sur cette affaire de MM. de Polignac; -le fait réel est celui que je raconte. On a mis sur le compte de -Murat, de Savary, de l'impératrice, le salut des accusés. Ce fut -madame de Montesson, ce fut elle qui sauva M. de Polignac, M. de -Rivière et M. d'Hozier[48]. Murat, qui alors était gouverneur de -Paris, dit seulement à l'Empereur: _Soyez clément, et vous sèmerez -pour recueillir_. - -[Note 48: Il ne faut pas confondre M. d'Hozier avec M. Bouvet de -Lozier, aussi accusé dans cette affaire de Georges. M. Bouvet de -Lozier ne courait aucun risque, sa prompte franchise avait assuré sa -vie.] - -Mais ces paroles furent dites _pour tous les accusés_, et même pour -Moreau, Coster de Saint-Victor, M. d'Hozier et les autres. Quant à -Savary, ce qu'il fit fut pour plaire à sa femme et satisfaire son -amour-propre, parce qu'il était allié de très-près, par madame -Savary, aux Polignac; mais quand il vit se froncer le sourcil -impérial, il se retira au fond de sa coquille pour s'y tenir -tranquille. Ce fut, je le répète, madame de Montesson qui sauva MM. de -Polignac et de Rivière. - -L'espérance que madame de Montesson avait rapportée à ses amies ne fut -pas d'abord réalisée... La condamnation fut prononcée... En -l'apprenant, madame de Montesson oublia de nouveau toutes ses -souffrances; elle ne sentit plus qu'une seule douleur, celle de ces -femmes qui pleuraient et sanglotaient dans ses bras, l'appelant à leur -aide et lui criant qu'elles n'espéraient qu'en elle. - ---Mon Dieu! mon Dieu! disait madame de Montesson tandis que sa voiture -roulait rapidement vers Saint-Cloud, prêtez-moi un accent _qui le_ -persuade; car ce n'est que de _lui seul_ que j'attends quelque pitié. - -Elle avait raison; elle savait qu'autour des rois, et Napoléon l'était -déjà par le fait[49], il n'y a que trop de gens perfides dont la -volonté d'exécution outre-passe toujours l'intention de punir du -maître. - -[Note 49: Il était empereur depuis le 4 mai 1804; on était alors en -juin.] - ---J'ai parlé, lui dit Joséphine aussitôt qu'elle l'aperçut, mais j'ai -peu d'espoir... Il est plus irrité cette fois que je ne l'ai vu encore -pour des conspirations, même celle de la machine infernale, où, sans -ce pauvre Rapp, Hortense et moi nous sautions en l'air, _sans compter_ -madame Murat[50]... Je lui ai parlé avec l'intérêt que je devais -mettre à une aussi importante affaire, et je crains... - -[Note 50: Malgré sa vive préoccupation, madame de Montesson fut -frappée d'une façon risible en entendant ce mot si comique dans une -circonstance de vie et de mort.--On sait que madame Bonaparte n'aimait -aucune de ses belles-soeurs, et madame Murat était, dans le temps où -nous sommes maintenant, l'une de celles qu'elle aimait le moins.--Le -jour de la machine infernale, madame Murat était en effet dans la -voiture de madame Bonaparte avec mademoiselle de Beauharnais[50-A]. -Elles ne furent sauvées toutes trois que parce que Rapp, qui pourtant -ne s'entendait guère à la toilette des femmes, s'avisa, en descendant -l'escalier, de trouver que le châle de madame Bonaparte n'allait pas -avec la robe, ou je ne sais quelle autre partie de l'habillement. -Madame Bonaparte, qui allait immédiatement après le Consul, se serait -trouvée dans l'explosion, tandis qu'elle ne se trouva qu'à une grande -distance. M. d'Abrantès échappa à la mort également ce jour-là par un -hasard miraculeux.] - -[Note 50-A: Ou sa voiture suivait celle de sa belle-soeur, je n'ai pas -la chose bien présente; je crois cependant qu'elle était avec madame -Bonaparte. Comme, depuis que madame Murat est à Paris, je ne la vois -pas et n'ai aucun rapport avec elle, je n'ai pu le savoir d'elle. Si -cette conduite de ma part paraît étonnante, qu'on se rappelle celle de -madame Murat!... Elle n'est quelque chose aujourd'hui en France que -pour des amis personnels: tout ce qui porte le souvenir de l'Empereur -au coeur doit se rappeler le traité de la cour de Naples en 1814!... -Qui le provoqua?... lorsqu'on songe à ce que pouvait la force de -l'armée napolitaine dans les affaires de cette époque, pour ou contre -l'Autriche, on s'étonne et l'on s'irrite à la fois en voyant une -personne qui avait la prétention de savoir régner presque avant celle -de plaire, ne savoir être ni reine, ni soeur. Comment put-elle croire -UN MOMENT que les couronnes posées sur des fronts fraternels par la -main de Napoléon y demeureraient un jour après la chute de la -sienne?... Les insensés!... ils ne furent rois que par le vertige qui -entoure les trônes au moment du danger!... - -Quant à l'amitié particulière qui existait entre nous dans notre -jeunesse assez intimement pour nous tutoyer, il y a longtemps que les -liens en ont été brisés par madame Murat elle-même. Ma fidélité et mon -dévouement au nom de l'Empereur, à sa mémoire... rendent témoignage -pour moi de ce que j'aurais été pour sa soeur si elle-même eût -toujours été ce qu'elle devait être. Cet attachement et ce dévouement -ont survécu à l'éclat du soleil impérial... La duchesse de Saint-Leu, -le prince de Canino, le comte de Survilliers, tout ce qui reste de -cette illustre et malheureuse famille est dans mon coeur et pour -toujours!...] - ---Mais je veux le voir! s'écria madame de Montesson... Joséphine, -faites que je le voie, et vous serez un ange. - ---Vous le verrez, mon amie!... vous le verrez, calmez-vous... mais, au -nom de vous-même, si vous voulez parvenir à son âme, ne me faites pas -craindre ce qu'il _appelle des scènes_. Je le connais, et je sais que -c'est le moyen de n'arriver à rien... calmez-vous. - ---Eh! puis-je être calme!... si vous saviez quelle douleur, quelle -désolation j'ai laissée derrière moi... - ---Mais soyez tranquille, au moins en apparence... Attendez-moi... je -reviens dans un moment. - -Et Joséphine partit en courant... À cette époque elle était svelte -encore, et sa taille avait ce charme qu'elle a conservé si longtemps. - -Quelques minutes après, elle revint précipitamment;... sa figure, -toujours bonne et gracieuse, était ravissante en ce moment. - ---Venez, venez! s'écria-t-elle en offrant son bras à madame de -Montesson et l'entraînant vers le cabinet de l'Empereur; il veut bien -vous voir!... c'est d'un heureux augure. - -Madame de Montesson le pensait aussi, et cette pensée lui donna des -forces pour parcourir l'espace assez grand qu'il y avait entre la -chambre de Joséphine et le cabinet de Napoléon; mais à peine fut-elle -entrée dans ce cabinet et eut-elle regardé Napoléon, que tout espoir -s'évanouit de nouveau, et ce ne fut qu'en tremblant qu'elle entra dans -l'appartement... Napoléon se promenait rapidement dans la chambre, -ayant encore son chapeau sur sa tête, qu'il n'ôta même pas à l'entrée -de madame de Montesson. - ---Eh bien, madame, lui dit-il assez brusquement... vous aussi vous -vous liguez avec mes ennemis!... vous venez me demander leur vie quand -ils ne rêvent que ma mort!... quand ils la cherchent et veulent me la -faire trouver jusque dans l'air que je respire!... Ils me rendent -craintif... moi!... oui... ils m'empêchent de sortir, parce que je -redoute que la moitié de Paris ne soit victime de leur barbarie... ce -sont des monstres!... - -Madame de Montesson ne répondit rien... l'Empereur s'irrita de son -silence: - ---Vous n'êtes pas de mon avis, à ce qu'il paraît, madame?... dit-il -avec amertume. - -Elle baissa les yeux. - - -NAPOLÉON. - -Vous ne voulez pas me faire l'honneur de me répondre? - - -MADAME DE MONTESSON. - -Que puis-je vous dire, Sire?... vous êtes ému, vous êtes surtout -offensé... et vous ne m'entendriez pas. Ce que je puis seulement vous -affirmer, c'est que j'ai l'horreur du sang, même de celui d'un -coupable!... Jugez ce que je pense de ceux qui veulent faire couler le -vôtre!!!... - - -NAPOLÉON, se rapprochant d'elle. - -Pourquoi donc alors, si vous avez de l'amitié pour moi, venez-vous -intercéder pour des hommes qui me tueront demain, si tout à l'heure je -leur fais grâce?... - - -MADAME DE MONTESSON. - -Non, Sire; on vous a trompé. MM. de Polignac peuvent avoir une pensée -unique, absolue, qui régit leur vie et les guide dans tout ce qu'ils -font et ce qu'ils disent. Ils veulent le retour des princes, comme le -général Berthier, le général Junot voudraient le vôtre en pareille -circonstance; mais ils ne sont pas _assassins_. Ils ont pu employer un -homme à qui tous les moyens sont bons; mais eux, ils sont incapables -d'imaginer et encore moins d'exécuter une infamie. - - -JOSÉPHINE allant à lui et l'embrassant sur le front. - -Que t'ai-je dit, mon ami?... tu vois que madame de Montesson te parle -comme moi!... Que t'ai-je dit encore? que MM. de Polignac seraient à -l'avenir liés par la reconnaissance s'ils te doivent leur vie! - - -MADAME DE MONTESSON. - -Ajoutez à cette considération, qui est immense, que vous êtes dans un -moment, Sire, où vous devez marquer par votre clémence plus que par la -sévérité... Cette époque à laquelle vous êtes parvenu, vous savez que -je vous l'ai presque prédite[51]; en faveur de cette prédiction... -soyez toujours mon héros!... soyez plus, soyez l'ange protecteur de la -France!... qu'on dise de vous _seul_ ce qu'on n'a dit encore d'aucun -souverain:--_Il fut vaillant comme Alexandre et César, et bon comme -Louis XII_. - -[Note 51: La faveur dont jouissait madame de Montesson ne venait pas, -comme on le croyait, de madame Bonaparte, mais de Napoléon lui-même. -Un jour, le duc d'Orléans était à Brienne avec madame de Montesson, -alors sa femme; le prince fut invité à donner les prix aux élèves de -l'école militaire, et ce fut madame de Montesson que le prince chargea -de ce soin, et qui les couronna. En donnant le laurier à _Napoleone -Buonaparte_, elle lui dit: _Je souhaite qu'il vous porte bonheur_. -Cette phrase, dite sans aucune pensée directe, fit impression sur le -jeune homme couronné; et plus tard, lorsqu'il fut au pouvoir, il se -rappela madame de Montesson et fut doublement heureux en la retrouvant -liée avec Joséphine. Et son amitié pour elle se ressentit beaucoup de -la pensée de Brienne, à laquelle d'ailleurs elle faisait très-souvent -allusion.] - - -NAPOLÉON, d'une voix plus douce. - -Mais je ne suis pas roi!... je ne suis, comme empereur, que le premier -magistrat de la république. - - -MADAME DE MONTESSON, souriant. - -Vous êtes tout ce que vous voulez et vous serez aussi tout ce que vous -voudrez... Enfin, comme premier magistrat de votre république, comme -vous l'appelez, vous pouvez faire grâce, et il faut la faire. - - -NAPOLÉON. - -Et qui me garantira non-seulement ma vie, mais celle de tout ce qui -m'entoure, si je fais grâce? - - -MADAME DE MONTESSON. - -La parole d'honneur des condamnés qu'ils ne violeront jamais, j'en -suis garant. - - -NAPOLÉON. - -Vous connaissez mal ceux dont vous répondez, madame, à ce qu'il me -paraît; MM. de Polignac sont des hommes d'honneur, sans doute, mais -ils regarderont la parole donnée comme un serment prêté sous les -verrous, et ils s'en feront relever par le pape. - - -JOSÉPHINE. - -Eh bien! si tu crains qu'ils ne soient pas assez forts contre leur -volonté dominante, garde-les sous des verrous; mais pas de mort, mon -ami..., pas de mort! - - -MADAME DE MONTESSON se levant et allant à lui en lui prenant la -main. - -Sire!... que faut-il faire? Faut-il vous conjurer à genoux?... Sauvez -M. de Polignac... sauvez les accusés; sauvez-les tous!... oh! je vous -supplie!... - -Et elle plia le genou au point de toucher la terre; Napoléon la releva -précipitamment et la contraignit presque de se rasseoir. - - -NAPOLÉON. - -Vous m'affligez... car, en vérité, je ne puis vous accorder la vie de -tous ces hommes, pour qui le repos de la France n'est rien, et qui se -jouent du sang de ses fils comme de celui d'une peuplade sauvage. - - -JOSÉPHINE. - -Bonaparte[52], je t'ai déjà bien prié... je te prierai tant qu'il y -aura de l'espoir... mais, si tu me refuses, je ne t'aimerai plus... - -[Note 52: Elle ne lui donnait jamais le nom de Napoléon, ni en lui -parlant, ni loin de lui. Elle disait toujours Bonaparte, et plus tard, -en parlant de lui, l'Empereur. Mais elle fut très-longtemps à prendre -l'habitude de ce dernier nom... et en lui parlant alors, elle lui -disait: Mon ami.] - - -NAPOLÉON l'embrassant. - -Mais puisque tu m'aimes, comment peux-tu me demander la grâce de ces -hommes qui non-seulement, je le répète, veulent ma mort, mais le -bouleversement de la France? - - -MADAME DE MONTESSON avec douceur. - -Ce n'est pas ce qu'ils veulent. - - -NAPOLÉON. - -Eh! madame, peuvent-ils espérer autre chose? L'agitation -révolutionnaire que j'ai tant de peine moi-même à contenir se -soumettrait-elle à une main inhabile? On n'improvise pas un -gouvernement, madame, et les passions populaires ne répondraient plus -aujourd'hui à leur colère royaliste contre la Révolution et la -République... Cependant, tout en accusant MM. de Polignac et de -Rivière de ramener des troubles peut-être plus sanglants que ceux de -93, je les trouve moins coupables que des généraux républicains... -des hommes comme Moreau (sa voix devint tremblante), Pichegru!... qui -vont serrer la main, comme frères, au chouan Georges!... - -Il se laissa aller sur un canapé... Il était pâle et semblait avoir le -frisson; ses lèvres étaient blêmes et toute sa physionomie -bouleversée. Madame de Montesson fut alarmée et fit un mouvement; mais -Joséphine lui fit signe de demeurer tranquille, et, s'approchant de -Napoléon, elle lui prit les mains, les serra dans les siennes, puis -elle l'embrassa, lui parla bas longtemps, et peu à peu le calme revint -sur la belle physionomie de l'Empereur. Mais madame de Montesson dit -ensuite qu'elle avait eu peur lorsque ses yeux s'étaient fermés et -qu'il était tombé sur le canapé. Oui, reprit-il en se levant et -marchant très-vite, en partie dans la chambre et en partie dans le -jardin[53]... ces hommes de la France sont plus coupables que des -serviteurs de la famille de Louis XVI, de ce malheureux Louis XVI!... -Mais Moreau... le vainqueur d'Hohenlinden!... lui, devenir un -conspirateur!... Il me croit jaloux[54] de lui! et pourquoi, grand -Dieu!... Ma portion de renommée est assez belle; je n'ai besoin de -nulle autre pour la rendre plus brillante... Et si Dieu me prend en -faveur, j'espère bien en mériter une aussi élevée qu'il y en a sous le -ciel!... - -[Note 53: Cette scène, que je tiens en entier de M. de Valence et de -madame de Montesson, me fut confirmée depuis par l'impératrice -Joséphine; elle avait intérêt à laisser croire qu'elle avait obtenu la -grâce à elle seule, mais, comme je savais la vérité, elle n'osa pas -l'altérer devant moi.] - -[Note 54: C'est ici le lieu de parler de la manière dont on comprend -le mot _jalousie_: il paraît qu'il y a de certaines gens qui voient ce -sentiment en autrui lorsqu'ils le sentent en eux-mêmes, comme ceux qui -ont la jaunisse et voient tout jaune. J'ai entendu souvent des hommes -qui, après avoir rimé vingt vers, prétendaient que Victor Hugo et -Dumas étaient jaloux d'eux!... J'ai vu pareille stupidité dans -beaucoup de femmes relativement à madame de Genlis et à madame de -Staël!... madame de Staël, le plus beau génie de son époque après M. -de Châteaubriand! J'ai entendu la même parole sur madame Sand, le plus -beau talent de notre temps! De qui serait-elle jalouse, elle, bon -Dieu?... aussi ne l'est-elle pas.--De qui Napoléon eût-il été -jaloux?... lui dont la tête penchait sous le poids des couronnes, et -qui, sans quitter celle de laurier, allait les surmonter toutes par -celle de Charlemagne, comme lui-même avait surpassé sa gloire.] - ---Eh bien! donc, dirent les deux femmes en même temps en se mettant -presque à genoux, soyez clément pour MM. de Polignac... commuez la -peine... mais pas de mort!... Oh! pas de mort!... - ---Demain tu viendras me parler pour Moreau, dit Napoléon à -Joséphine!... Croiriez-vous, dit-il ensuite à madame de Montesson, -qu'après avoir été le but des impertinences de la femme pendant quatre -ans, elle a été plus qu'importune pour obtenir la grâce entière du -mari?... Elle est vraiment bonne, ma Joséphine. Et l'attirant à lui, -il l'embrassa avec une profonde émotion. - ---Et moi, dit madame de Montesson, il me faut aussi vous embrasser -pour vous remercier. - - -NAPOLÉON étonné, mais souriant. - -Me remercier! et de quoi? - - -MADAME DE MONTESSON. - -Mais de la grâce de mes amis! Ne venez-vous pas de le dire?... -N'avez-vous pas reconnu que Moreau était plus coupable qu'eux?... - - -NAPOLÉON. - -Sans doute. - - -MADAME DE MONTESSON. - -Eh bien! s'il en est ainsi, vous ne pouvez pas condamner les uns quand -vous faites grâce au plus criminel... - - -NAPOLÉON la regardant. - -Eh! qui vous dit, madame, que je ferai grâce à quelqu'un? - - -MADAME DE MONTESSON. - -Mon coeur qui vous connaît et qui m'assure que vous ne voulez pas -faire condamner Moreau... Il ne le sera pas. - - -JOSÉPHINE. - -Mon ami... grâce!... grâce!... - - -MADAME DE MONTESSON. - -Allons, dites ce mot-là!... il vous fera du bien. - - -NAPOLÉON. - -Mais je ne puis la faire entière cette grâce..... il me faut une -garantie, et je ne puis l'avoir que dans la liberté de ces -messieurs..... - - -MADAME DE MONTESSON l'embrassant avec affection[55]. - -[Note 55: Elle était naturellement très-froide et peu expansive; elle -avait même habituellement une dignité qui donnait de la crainte aux -jeunes femmes qu'on lui présentait.] - -Ah! merci! merci!.... vous êtes bon! vous êtes aussi bon que vous êtes -grand!.... - - -JOSÉPHINE l'embrassant aussi très-émue. - -Merci, mon ami!.... merci!.... Voilà une belle journée!.... elle doit -aussi être belle pour toi!... - - -NAPOLÉON. - -Mais que dans leur prison ils soient circonspects; pas d'intrigues.... -pas de complots. - - -MADAME DE MONTESSON avec assurance. - -Je réponds d'eux... (_Elle va vers l'Empereur, mais sans crainte._) En -parlant _des accusés_... j'ai entendu _tous les accusés_ pour la cause -royale. - - -NAPOLÉON très-vivement. - -Non, madame..... En vous accordant, ainsi qu'à Joséphine, la vie de M. -de Polignac et de M. de Rivière, je n'ai entendu et compris que ces -deux noms; les autres doivent subir leur sort. - - -MADAME DE MONTESSON. - -Même M. d'Hozier?.... - - -NAPOLÉON. - -M. d'Hozier comme les autres. - - -JOSÉPHINE. - -Mon ami!.... - - -NAPOLÉON frappant du pied avec colère. - -On a bien raison de dire qu'un homme d'état ne devrait jamais laisser -approcher une femme de son cabinet!.... Que me voulez-vous toutes -deux?... Vous me tourmentez depuis une heure pour obtenir une chose -qui peut-être me sera fatale!.... Dieu veuille qu'un jour vous ne vous -rappeliez pas cette conversation avec effroi! - - -MADAME DE MONTESSON. - -Dieu protége les rois cléments, et nous ne nous la rappellerons que -pour vous en aimer davantage... Mais, je vous en conjure, donnez-moi -la vie de M. d'Hozier. - - -NAPOLÉON. - -Vous l'aimez donc beaucoup? - - -MADAME DE MONTESSON. - -Moi! du tout, je ne le connais pas[56]. - -[Note 56: Je crois qu'en effet elle ne le connaissait pas du tout.] - - -NAPOLÉON. - -Eh bien! pourquoi donc alors vouloir arrêter le cours de la loi?.... - - -MADAME DE MONTESSON. - -Que vous importe?.... Allons, accordez-moi sa grâce!... je vous -en conjure!... Hélas! pour vous-même, je voudrais vous voir -signer une amnistie pleine et entière. Ainsi, par exemple, -M. de Saint-Victor..... - - -NAPOLÉON l'interrompant avec une sorte de hauteur. - -Ah! pour celui-là, je vous demande de ne pas aller plus loin! M. de -Saint-Victor est sans doute un brave homme; mais il est du nombre de -ces conspirateurs qui ruinent une cause, quand ils y entrent comme -associés actifs..... C'est un homme bien dangereux[57]... et il a fait -bien du mal à tous les siens!... Il doit mourir!... (ajouta-t-il après -un long silence et comme répondant à une voix intérieure.) Nous ne -sommes plus au temps des Brutus. - -[Note 57: M. Coster de Saint-Victor était fanatique pour ses rois -comme un Romain de l'ancienne Rome l'était pour sa république. Pendant -tout le procès il fit constamment des réponses inconcevables, et -toujours bravant les juges et l'autorité... Souvent il dédaignait de -répondre, et en tout Napoléon avait raison: il fit beaucoup de mal à -sa cause par l'obstination qu'il apportait quelquefois dans ses -réponses... Du reste loyal, brave, et brave chevaleresquement... -L'infortuné périt avec le plus noble courage, et sur l'échafaud, au -moment où sa tête tombait, il criait encore: Vive le Roi!] - - -MADAME DE MONTESSON. - -Je ne connais M. de Saint-Victor que de nom, ainsi que M. d'Hozier; -mais des rapports intimes existent entre ce dernier et moi par des -amis communs: voilà pourquoi je tiens tant à le sauver. - - -NAPOLÉON. - -Eh bien! soit: je vous le donne encore..... (_se reprenant_) -c'est-à-dire j'en parlerai avec Cambacérès et le grand-juge; car je -n'ai pas pouvoir à moi seul..... - -Madame de Montesson quitta Saint-Cloud tellement heureuse d'avoir -obtenu ce qu'elle voulait, qu'elle ne souffrait plus... - ---Victoire! cria-t-elle du plus loin qu'elle aperçut ses amies -désolées qui accouraient à elle.... Victoire!--Et elle leur annonça ce -que l'Empereur venait de faire. - ---C'est un homme qui veut mériter ce qu'il cherche à obtenir, dit M. -de Valence... et ce n'est pas moi qui lui serai un empêchement. - -Telle fut la véritable histoire de MM. de Polignac[58]. Je ne sais -s'ils en sont instruits; mais la voici telle qu'elle me fut racontée -par la principale actrice de ce drame intéressant et confirmée par la -seconde. - -[Note 58: On croit généralement que M. Jules de Polignac avait été -condamné à mort; c'est une erreur, il ne le fut jamais qu'à deux ans -de détention.] - -Nous remarquâmes, en parlant de cette conspiration et du jugement des -accusés, qu'ils montrèrent dans cette circonstance le même courage -insouciant que toute la noblesse a constamment prouvé pendant le temps -de la Révolution.--M. de Rivière, à qui je reproche trop de ferveur -pour son parti peut-être, fut pendant ce procès l'homme de cour -d'autrefois... C'était M. de Narbonne se battant avec un bouton de -rose dans la bouche, et qui, le laissant[59] tomber, se penche, le -ramasse, mais sans cesser de croiser le fer, se relève, reprend -aussitôt son avantage et désarme son adversaire.--M. de Rivière -faisait des vers. Un jour, se trouvant au tribunal et apercevant -madame de La Force parmi ses nombreux amis, ayant à côté d'elle -mademoiselle de La Ferté[60], il fit ce couplet, et l'ayant écrit au -crayon, il le lui fit passer: - - En prison est-on bien ou mal? - On est mal, j'en ai maint exemple. - On est mal au bureau central; - On est encor plus mal au Temple. - À l'Abbaye on n'est pas mieux, - Car d'en sortir chacun s'efforce. - Le prisonnier le plus heureux, - C'est le prisonnier _de la Force_. - -Chanter sous le couteau; comme c'est français!... - -[Note 59: Ce fut à M. de Narbonne (le comte Louis de Narbonne) que ce -fait arriva.] - -[Note 60: Qui depuis est devenue duchesse de Rivière. C'est un beau -caractère de femme. C'est le dévouement, la tendresse, tout ce qu'une -âme de femme renferme, mais ce que souvent elle n'a pas le courage de -donner. Mademoiselle de La Ferté eut ce courage; honneur à elle!] - -La conduite de madame de Montesson dans cette circonstance fut connue, -mais moins peut-être qu'elle n'aurait dû l'être en raison de sa -modestie. On parla beaucoup dans le monde de la vie de MM. de Polignac -sauvée par Joséphine, mais voici la vraie version. Sans doute que les -MM. de Polignac l'ont su, ainsi que M. de Rivière, et que leur -reconnaissance aura payé celle qui ne faisait en cela que servir ses -amis et sauver la vie d'un homme. - -La santé de madame de Montesson, qui, à cette époque, était déjà -perdue, parut reprendre un peu de mieux par la joie qu'elle vit autour -d'elle. Madame de La Tour remerciait Dieu chaque soir et le priait -pour cette âme parfaite qui lui avait conservé tout ce qui lui restait -d'une soeur bien-aimée.... Madame de Montesson, heureuse du bonheur de -ses amis, jouissait de son ouvrage, et pendant toute l'année 1804 -elle fut encore assez bien pour donner de l'espoir. Sa maison de -Romainville, toujours ouverte, était plus que jamais le rendez-vous de -tout ce qui arrivait à Paris en gens distingués, et de cette belle -fleur de bonne compagnie française dont il y avait encore alors un bon -nombre en France... Remplie de reconnaissance, attachée d'amitié à -l'Empereur, elle prit une part positive à tout ce qui lui arriva dans -les années qui s'écoulèrent entre la grâce de MM. de Polignac et le -jour où elle mourut. L'arrivée du Pape, les événements immenses qui se -groupaient autour de Napoléon pour prouver qu'il ne pouvait être servi -par la fortune qu'en raison de sa gigantesque destinée, trouvaient en -elle une amie pour les faire valoir. Elle l'aimait de coeur, enfin, -ainsi que Joséphine et plusieurs des généraux attachés à l'Empereur. -M. d'Abrantès y allait beaucoup lorsqu'il était à Paris. J'y voyais -aussi le maréchal Pérignon, mais pas très-souvent. Duroc y allait -aussi;--Savary jamais. Madame de Montesson le détestait... - -Mais la santé de madame de Montesson s'altéra au point que Hallé, que -je voyais souvent, et qui à cette époque était mon médecin, me dit -qu'elle était fort mal. On lui fit quitter Romainville et elle revint -à Paris, mais dans un état désespéré. Madame de Genlis eut alors une -conduite admirable et à laquelle il faut rendre justice. Madame de -Montesson était riche; elle avait même une immense fortune, et elle -laissait sa nièce travailler la nuit pour gagner sa subsistance. -Peut-être avait-elle pour se conduire ainsi des motifs que -j'ignore[61], cela se peut;--je le veux croire même pour l'excuser... -mais madame de Genlis ne devait pas moins en ressentir la blessure. -Aussitôt qu'elle apprit le danger de madame de Montesson, elle laissa -un ouvrage pour lequel elle avait un dédit assez fort si elle ne le -livrait pas pour un jour fixé, et elle consacra ses journées entières -à sa tante, partant de l'Arsenal, où elle logeait alors, pour aller -chez la malade dans la Chaussée-d'Antin, à dix heures du matin, pour -n'en revenir qu'à dix heures du soir!... Pendant ses journées de -souffrance, madame de Montesson avait constamment sa tête, et comme -ses douleurs n'étaient pas fort aiguës, madame de Genlis lui faisait -la lecture pendant quatre et cinq heures... Le jour de sa mort, -sentant sa fin approcher, elle demanda elle-même les sacrements... sa -nièce les lui vit recevoir et pria avec le clergé... À peine les -prêtres étaient-ils partis, que l'agonie commença... Cachée derrière -le rideau du lit de la mourante, madame de Genlis priait tout bas et -sans qu'elle pût entendre les prières des agonisants que sa nièce -disait pour elle!... Aussitôt qu'elle fut expirée, madame de Genlis, -fort émue et toute en pleurs, tira le rideau, et, tombant à genoux -près du corps de cette parente à un degré si intime qui avait oublié -au moment extrême qu'elle laissait la fille de sa soeur dans un état -malheureux, elle pria longtemps pour elle... puis, se relevant, elle -lui ferma les yeux; alluma deux cierges qu'elle mit auprès de son lit, -et fit chercher à Saint-Roch, paroisse de madame de Montesson, un -prêtre, qu'elle établit dans la chambre mortuaire pour dire les -prières des morts auprès du corps. - -[Note 61: Lorsqu'on voit une personne naturellement bonne se conduire -sévèrement envers des parents très-proches, que le public ne se presse -pas de lui donner tort; il est probable qu'elle n'en a aucun.] - -Pendant la maladie de madame de Montesson, un page de l'Empereur ou de -l'Impératrice allait tous les jours savoir des nouvelles de la malade, -et en apprenant sa mort, Napoléon ordonna qu'elle reçût les honneurs -qu'une princesse recevrait. Elle fut exposée, pendant UNE SEMAINE, -dans une chapelle ardente à Saint-Roch, chose qui n'avait jamais lieu, -pas plus qu'aujourd'hui, au reste, pour une personne du monde. - -Une circonstance dramatique eut lieu au moment où le corps descendait -les vingt-cinq marches de Saint-Roch, pour être déposé sur le -corbillard qui devait le porter à Seine-Assise, où il devait être -enterré près du duc d'Orléans. Au moment où l'on descendait le -cercueil, escorté de plus de cent personnes qui lui faisaient cortége, -un autre convoi s'arrêtait au bas de l'escalier de l'église, et les -deux cercueils se croisèrent dans leur marche funèbre. La dernière -arrivée était mademoiselle Marquise, autrefois danseuse de l'Opéra, -adorée jadis de M. le duc d'Orléans, qu'elle avait rendu père de M. de -Saint-Far, de M. de Saint-Albin et de madame de Brossard. M. le duc -d'Orléans l'avait aimée avec passion, l'avait faite marquise de -Villemomble...; et puis il avait aimé madame de Montesson et abandonné -la mère de ses fils. Et ces deux femmes, jadis rivales, jalouses et -vindicatives, se retrouvaient ainsi sur le seuil du cimetière, de ce -lieu où s'éteignent toutes les passions!... Le même _requiem_ était -chanté sur leur bière, les mêmes tentures drapaient l'église pour leur -fête de mort, et les mêmes cierges brûlaient pour l'éclairer. - - - - -SALON - -DE - -MADAME DE GENLIS, - -À L'ARSENAL. - - -Lorsqu'après dix ans d'exil, madame de Genlis revit la France, elle -n'eut pas d'abord la pensée d'avoir un salon, ni de pouvoir même de -longtemps former une société intime dont l'agrément devait remplacer -tout ce que les malheurs révolutionnaires avaient enlevé à chacun. -Rien ne peut se comparer à ce qu'on voyait alors en France: la France, -qui, peu d'années avant, se disait avec orgueil la reine des nations -civilisées pour tout ce qui est élégance et bon goût! Ce qu'on -appelait _le monde_ n'était qu'une bigarrure mal composée même, et qui -n'offrait à l'oeil qu'un assemblage choquant des couleurs les plus -opposées. _Le monde_, ou plutôt la société de cette époque, était une -réunion de parvenus à la fortune par des fournitures à l'armée, ou par -l'agiotage au perron, ou par d'autres moyens moins honorables et moins -_industriels_. Pendant nos temps calamiteux de la Révolution, une -seule route s'était offerte pour conduire à un noble but: c'était -l'armée; parler de gloire à des Français, c'est flatter leur passion -favorite, c'est leur parler selon leur coeur. Aussi les hommes de -toutes les classes répondirent-ils à cet appel, et la France fut -défendue et puis ensuite sauvée par ces mêmes hommes qui ne s'étaient -d'abord levés que pour former une barrière de leurs corps à -l'étranger, qui voulait nous envahir... Les _parvenus_ par ce noble -chemin furent toujours différents des autres; et cela fut de tout -temps. La Rochefoucauld dit: «_L'air bourgeois se perd rarement à la -Cour, il se perd toujours à l'armée_.» Aussi était-ce une chose -remarquable à voir, que les fils d'une famille dont le père et la mère -restés à Paris avaient fait leur fortune par les causes que j'ai -dites. Les enfants, sans avoir eu d'autres maîtres que les dangers, -une vue continuelle des hommes dans toutes les positions, -rapportaient dans la maison paternelle une attitude aisée et souvent -même agréable, tandis que le père et la mère étaient demeurés comme -devant leur comptoir... - -Les plus insupportables de ces parvenus à la fortune de l'époque -révolutionnaire, c'étaient les fournisseurs de l'armée. Je n'en -excepte qu'un; mais aussi celui-là est tout à fait à part, c'est M. -Collot. Il est lui-même un type d'esprit et de manières courtoises et -polies... Mais il y a longtemps que j'ai parlé de lui dans ce sens, en -disant ce que j'en pense et ce que j'en connais... - -Paris offrait alors lui-même dans son ensemble, comme ville, un coup -d'oeil étrange et terrible à la fois pour l'infortuné qui le revoyait -après quinze ans d'exil!... S'il voulait faire une course dans la -ville, il ne retrouvait plus son chemin... Les rues ne portaient plus -leur ancien nom... Ceux des hôtels, gravés jadis sur des plaques de -marbre ou de pierre, étaient effacés et mutilés, tandis que dans -chaque carrefour il reculait en frémissant devant une dalle de marbre -noir, sur laquelle il voyait gravées en lettres d'or ces paroles -faites pour un peuple LIBRE: _La liberté, la fraternité_ OU LA MORT! -ou bien: _Lois et actes_ de l'autorité publique[62]. - -[Note 62: Il y eut longtemps en France jusque sur les arbres des -grandes routes... sur des rochers, de pareilles inscriptions.] - -Un émigré venait de rentrer; c'était un ami de ma famille. Un jour, il -arrive chez ma mère les yeux pleins de larmes. - ---Qu'avez-vous? lui dit-elle... - -Le malheureux ne pouvait parler. Enfin il nous dit que dans une petite -rue près de Saint-Roch, il était entré, pour éviter la pluie, chez un -marchand de bric à brac, et que là, parmi de vieux cadres tout -mutilés, abîmés, il avait retrouvé le portrait de son père, de son -frère et celui de sa femme...: son frère avait péri sur l'échafaud!... - -À chaque pas, à cette époque, on trouvait le burlesque s'alliant au -terrible!... - -Les femmes ne pouvaient alors remédier au mal qui s'était introduit -dans ce qu'on appelait _la société_: car enfin, depuis surtout la -rentrée des émigrés, elle se recomposait d'elle-même. Mais le mélange -forcé était plus insupportable encore que la solitude. Les femmes des -parvenus haïssaient tout naturellement une conversation intéressante, -parce qu'elles y étaient étrangères. Continuellement occupées -d'étiquette, point sur lequel elles étaient encore plus ignorantes que -sur tout le reste, elles marchandaient une révérence et comptaient les -visites; ce qui était simple, parce quelles devaient craindre à chaque -moment qu'on se rappelât leur basse origine, et très-souvent plus que -cela, et qu'alors on ne voulût leur manquer. J'ai vu longtemps encore -à la Cour impériale de ces pauvretés, de ces _mièvreries_ qui -élevaient des querelles sur une visite plus ou moins longue, plus ou -moins différée... - -La conversation même la plus simple se ressentait, comme on doit le -croire, de l'état de la société à cette époque. Madame de Genlis, -femme élégante et surtout difficile dans tout ce qui tient à la grande -et même l'excessive recherche du langage, souffrait plus qu'un autre -de ce bouleversement complet. Un jour, elle voit arriver chez elle, -rue d'Enfer, où elle demeura avant d'aller à l'Arsenal, une femme dans -une voiture fort élégante, attelée de deux beaux chevaux, et conduite -par un cocher dont la mise eût paru étrange sans un petit nègre encore -plus ridicule, qui était complètement habillé en Maure, et qui n'avait -pas plus de trois pieds de haut: c'était ce personnage qui ouvrait et -fermait la portière. - -Cette dame, qui elle-même était une caricature par sa mise, portait -une robe d'une forme outrée et absurde. Sur sa tête était un -très-petit chapeau de velours avec deux plumes tombantes. Elle se fit -annoncer sous le nom de madame DE Privas. - -En entendant ce nom qui promettait quelque chose, madame de Genlis se -leva et fit deux pas au-devant d'elle. - - -MADAME PRIVAS. - -Vous devez être _joliment_ surprise de me voir, n'est-ce pas? _Eh -bien! qu'est-ce que vous faites donc! rasseyez-vous donc!_... - - -MADAME DE GENLIS, avançant un fauteuil à la dame. - -Veuillez vous asseoir, madame... - - -MADAME PRIVAS, s'asseyant lourdement dans la bergère. - -Tiens, que c'est drôle! vous dites MADAME! vous ne dites pas -_citoyenne_, vous!... vous avez bien raison! Au reste, je l'avais -parié avec M. Privas, je lui ai dit: Je te parie six francs que la -citoyenne Genlis me dira MADAME; il a parié que non, parce qu'il -prétend que vous avez peur. - - -MADAME DE GENLIS, souriant doucement. - -Mais comment M. de Privas, que je n'ai pas l'honneur de connaître, me -fait-il celui de juger ainsi mes sentiments les plus intimes? - - -MADAME PRIVAS. - -Oh! il vous connaît bien, allez, lui!..... tiens! qu'est-ce que c'est -donc que tout ça?... - -Et elle se mit à retourner et à remuer tout ce qui était sur la table -de madame de Genlis... Il y avait, entre autres choses, un charmant -livre de la forme de nos albums d'aujourd'hui, dans lequel madame de -Genlis peignait alors une guirlande de fleurs allégoriques ou plutôt -emblématiques. Elle avait fait un langage des fleurs. Il y a aussi, je -crois, une nouvelle d'elle[63] qui a donné l'idée à M. Révéroni de -Saint-Cyr de faire son roman de _Sabina d'Herfeld_. Madame de Genlis -fut alarmée pour le sort de ses fleurs, et puis elle voulait savoir ce -qui lui valait une visite aussi étrange. - -[Note 63: Les fleurs funéraires.] - ---Permettez-moi, madame, lui dit-elle en refermant doucement le livre, -de vous prier de ne point toucher à cet ouvrage. Il n'est point -terminé et pourrait s'effacer... et puis... mon temps est bien -limité... il n'est même pas à moi. - - -MADAME PRIVAS. - -Vraiment!... pauvre chère dame!... voyez-vous bien! cette chienne de -révolution!... c'est ce que je dis toute la journée à M. Privas!... -là, une dame comme il faut, une dame comme vous, qui a roulé _su_ l'or -et _su_ l'argent..., en être réduite là, à travailler pour vivre!... -Ah! mon Dieu! mon Dieu!... - - -MADAME DE GENLIS, presque impatientée. - -J'ai l'honneur de vous faire observer, madame, que c'est pour cette -raison que mon temps est pris par mon travail... Puis-je savoir ce qui -me procure l'avantage de vous voir? - - -MADAME PRIVAS, la regardant avec admiration. - -Comme vous parlez bien!... voilà comme je voudrais parler!... c'est ce -que je dis toute la journée à M. Privas. Il a été longtemps à le -comprendre, mais j'ai gagné la bataille. - -Madame de Genlis sourit doucement: en effet, madame Privas paraissait -réunir toutes les conditions nécessaires pour remporter la victoire -dans une lutte à coups de poing. Elle avait une taille au-dessus de la -médiocre: son embonpoint très-prononcé, ses bras et ses mains surtout, -d'un volume respectable dans un combat, devaient lui assurer la -victoire... Son visage eût été joli (car elle était encore jeune et -ses traits étaient agréables), s'il avait eu une expression -quelconque; mais elle n'en avait jamais aucune et sa bouche souriait -constamment pour montrer des dents assez jolies, ou plutôt même sans -motifs. Ses yeux étaient bleus, et, avec ou sans regard, ils -paraissaient toujours immobiles. Son nez était bien fait, la forme de -son visage agréable, ses cheveux d'une jolie couleur: eh bien! tout -cela ne lui servait à rien. On aurait même autant aimé qu'elle fût -laide, parce qu'elle aurait peut-être eu de l'esprit. Mais on va voir -que ce n'était pas l'intention qui lui manquait. - -Elle continuait à regarder madame de Genlis avec une expression -admirative vraiment comique, et finit par amuser madame de Genlis, -qui, ainsi que toutes les personnes d'esprit, vit d'abord le côté -plaisant de la chose. Dans le même moment, la femme de chambre de -madame de Genlis annonça M. Millin. - - -MADAME DE GENLIS, lui tendant la main, et lui faisant un signe -d'intelligence en lui indiquant la dame étrangère. - -Je suis bien aise de vous voir, mon ami....... et vous attendais avec -une vive impatience... ma copie est prête, nous n'avons qu'à -l'assembler. - - -M. MILLIN, ne comprenant pas très-bien et croyant qu'il s'agit -d'une lecture. - -Eh bien! je ne vois pas ce qui s'oppose à ce que la lecture se fasse -tout de suite... Madame en est-elle?... - - -MADAME PRIVAS. - -Une lecture!... certainement que j'en suis!... C'est-il beau ça!... -une lecture!... - - -MADAME DE GENLIS. - -Je vois, madame, avec regret que je suis forcée de vous prier -d'abréger votre visite qui m'honore, sans doute, mais à laquelle je ne -puis donner l'attention qu'elle mérite, étant obligé de lire à M. -Millin un ouvrage de moi, auquel vous ne prendriez aucun plaisir... et -puisque vous ne voulez pas me dire le motif pour lequel vous êtes -venue me chercher dans ma retraite, je suis forcée... - - -MADAME PRIVAS. - -Eh là! là! comme elle s'emporte donc, cette petite dame! Eh bien! -voyons! soyez donc gentille! on ne veut pas vous faire de mal... au -contraire... voilà l'histoire. Mon mari et moi nous sommes de bonnes -gens... nous sommes riches... très-riches même... M. Privas, -voyez-vous, a vendu des farines aux armées... il a eu des fournitures -dans un bon temps, le temps _où le blé manquait_... il a eu des -protecteurs... on l'a payé, enfin... et bien payé aussi. Nous sommes -riches, et riches en honnêtes gens. - - -MILLIN, à demi-voix. - -Oui, comme des accapareurs! Oh! les voleurs! - - -MADAME DE GENLIS. - -Enfin, madame... - - -MADAME PRIVAS. - -M'y voilà!... m'y voilà!... comme vous êtes vive!... m'y voilà!... -Vous saurez donc que M. Privas et moi nous aimons beaucoup le monde, -mais le beau monde... Nous voulons tenir maison, recevoir, nous faire -honneur de notre belle fortune, enfin; et pour cela il me faut -quelqu'un qui sache ce que c'est que la belle société, voyez-vous... -Moi j'aime les gens comme il faut. _Je n'aime pas ces parvenus qui se -donnent des tons_, comme si nous n'étions pas tous de la _même -farine_. J'ai lu les _Veillées du Château_, j'ai lu _Adèle et -Théodore_, et j'ai dit à M. Privas: Voilà _la dame_ qu'il nous faut... -et alors, voyez-vous, je suis venue moi-même, pour vous expliquer que -vous gagnerez plus gros avec nous qu'avec vos livres, et que vous -serez heureuse, parce que vous entendez bien que je ne vous -tyranniserai pas... Voulez-vous accepter, chère madame? - - -MADAME DE GENLIS. - -Je suis fort sensible, madame, à l'obligeance de votre offre, mais je -ne puis y répondre. - - -MADAME PRIVAS, stupéfaite. - -Vous me refusez! - - -MADAME DE GENLIS. - -Croyez que je n'en suis pas moins sensible à votre bonté pour moi, -madame; mais j'ai l'honneur de vous dire que je ne puis accepter. - - -MADAME PRIVAS. - -Mais pourquoi? Songez donc que nous vous donnerons douze mille francs -par an, si vous voulez venir vivre avec nous. L'hiver, nous occupons -un bel hôtel dans la rue Saint-Dominique; et l'été, nous le passons -tout entier dans une superbe terre que M. Privas vient d'acheter en -Bourgogne, près d'Autun. - - -MADAME DE GENLIS, avec émotion. - -Près d'Autun!... C'est dans les environs d'Autun qu'est le château qui -appartenait à mon père, et où j'ai passé mon enfance!... Mais, encore -une fois, madame, recevez mes remerciements, sans chercher à ébranler -ma résolution; elle est positivement arrêtée, et pour vous éviter -toute insistance, je dois vous dire que jamais je ne sacrifierai ma -liberté; je suis et _veux_ rester indépendante: voilà mon dernier -mot. - - -MADAME PRIVAS. - -Hé bien! vous avez tort: vous seriez toujours indépendante, parce que -vous auriez en nous des amis... _et écoutez donc, voyez-vous_, des -amis qui ont cinq millions de fortune, c'est beau, ça!... - - -MADAME DE GENLIS. - -Tous vos efforts, madame, en me prouvant que vous avez la bonté de -tenir à moi, me donnent encore plus de regrets... Mais, je vous le -répète, la chose ne peut avoir lieu. - - -MADAME PRIVAS. - -Mon Dieu! vous n'êtes pas raisonnable! - - -MILLIN, avec impatience. - -Pardieu! madame, c'est vous qui ne l'êtes guère! Voilà une heure que -Madame vous répète qu'elle ne veut pas aller avec vous, et vous ne la -comprenez pas! - - -MADAME PRIVAS, regardant Millin de travers. - -Hé bien! qu'est-ce que _c'est donc_? De quoi se mêle-t-il, ce -monsieur? Est-il votre parent, ma chère dame?... (_Elle regarde Millin -alternativement avec madame de Genlis._) Écoutez, voyez-vous, si vous -êtes habitués à vivre ensemble, nous prendrons _le cousin_ avec nous! -oh! mon Dieu! je suis bien sûre que M. Privas ne me désavouera pas. - - -MILLIN, éclatant de rire. - -Eh? non! non... nous sommes amis, bons amis; mais pas du tout -_cousins_, comme vous l'entendez!... - - -MADAME DE GENLIS, plus sérieusement et en se levant. - -Toute prolongation de conversation à ce sujet est tout à fait -superflue. J'ai eu l'honneur de vous répondre, madame, et n'ai plus -rien à vous dire. - - -MADAME PRIVAS, se levant aussi. - -Eh bien! donc, adieu, ma bonne dame! Je m'en vais bien affliger M. -Privas, car il se faisait une fête de vous voir, le cher homme; et... -puisqu'il faut vous le dire, le château de Saint-Aubin est bien connu -de lui, allez!... il a demeuré sur les terres de votre père, M. -Privas. - - -MILLIN, tout en se promenant. - -Il a peut-être été son meunier!... - - -MADAME PRIVAS. - -Eh bien! s'il l'a été, qu'est-ce que ça vous fait?... Allons, bonjour, -madame, je m'en vais bien fâchée de ne pas vous emmener; si vous vous -ravisez, écrivez-moi: voilà mon adresse... - -Elle mit sur la table un morceau de vilain carton avec son nom et son -adresse grossièrement imprimés, et faisant une belle révérence à -madame de Genlis, elle sortit en n'adressant qu'une inclination de -tête à Millin... Madame de Genlis et lui la virent monter dans sa -voiture, où l'enferma le petit nègre, qui, par parenthèse, s'appelait -Othello, en l'honneur de Talma probablement, dont ce rôle était alors -le triomphe. Lorsqu'elle fut dans sa voiture, madame Privas cria d'une -voix forte: - ---À la maison!... - -Ce que le petit Maure répéta en fausset. - -Après le départ de cette femme, madame de Genlis croisa ses mains, -puis, les laissant retomber: - -Eh quoi! dit-elle, la France en est-elle à ce point, que la fortune et -les biens de tant de malheureux qui souffrent dans l'exil et la -pauvreté, tant d'héritiers des victimes massacrées, soient dans les -mains de telles gens!... Cinq millions! ainsi cette femme a deux cent -cinquante mille livres de rentes!... peut-être le château de mon père, -tandis que je travaille pour vivre... Voilà donc le résultat de la -Révolution!... - -Elle tomba rêveuse sur une chaise, et y demeura assez longtemps sans -que Millin la troublât. Il comprenait trop bien sa dernière -exclamation[64]. Il dit enfin: - ---Oui, ce serait une bien triste besogne que celle d'avoir provoqué la -révolution, si elle n'avait pas eu d'autres résultats que celui de -tuer et de ruiner les légitimes propriétaires pour enrichir les -intrigants..... oui, ce serait en effet bien triste! - -[Note 64: Millin était fort royaliste. L'empereur, qui le savait, ne -l'aimait pas; et deux fois, sans l'inquiète amitié et les démarches de -ses amis, il aurait été privé de sa place, qui était sa seule -fortune!...] - -Madame de Genlis se leva et marcha quelque temps assez agitée; puis -lorsqu'elle se rassit, elle était calme, et reprit la conversation sur -madame Privas avec une grande liberté d'esprit. - ---Comment l'avez-vous refusée sans réfléchir? lui dit Millin. Songez -donc, douze mille francs! et cette femme paraissait tenir tellement à -vous qu'elle en eût donné quinze et même vingt pour vous avoir. - ---Et moi, jamais je ne sacrifierai ma chère liberté à une fortune, -quelle qu'elle soit; et puis, savez-vous bien que cinquante mille -francs ne paieraient pas l'ennui de vivre avec une pareille femme!... -Est-il donc vrai que beaucoup de ces parvenus soient ainsi? - -Dans ce moment, on annonça M. de Valence. - ---Tenez, dit Millin, voici quelqu'un qui pourra vous donner là-dessus -tous les renseignements possibles. - ---Sur quoi? dit M. de Valence. - - -MILLIN. - -Sur la société d'aujourd'hui... Madame de Genlis est surprise du ton -qui règne maintenant dans le monde, et, pour dire la vérité, elle a -grandement raison. - - -M. DE VALENCE. - -Sans doute elle a raison d'en être choquée; mais elle a tort d'en être -surprise. C'est une conséquence toute naturelle du long bouleversement -qui a mis la France sens dessus dessous... Comment pouvez-vous être -_étonnée_ de cela? répéta-t-il en se tournant vers sa belle-mère. - - -MADAME DE GENLIS. - -Que les choses se soient dérangées, je le conçois; mais qu'elles aient -pris cette attitude et cette couleur, tandis que parmi ces parvenus, -et même dans leurs amis, il y a tant de gens comme il faut, voilà ce -qui m'étonne, et en même temps me choque. Ainsi, par exemple, je -dînais l'autre jour chez ma tante[65], qui, je le croyais, devait -avoir conservé les anciens usages: pas du tout; elle aussi a sacrifié -à la mode et aux exigences de l'époque. De son temps et du mien, car -nous sommes contemporaines, nous ne mettions pas d'hommes à côté de -nous à table. Le maître et la maîtresse de la maison choisissaient -entre eux les quatre femmes les plus distinguées de l'assemblée et les -engageaient à se mettre à côté d'eux[66], et tout cela sans faire de -scène. On était poli pour celles qu'on distinguait, et l'on ne -désobligeait personne. Maintenant ce n'est plus cela: non-seulement le -maître de la maison vient avec beaucoup de bruit prendre la femme _la -plus considérable_, et lui fait traverser le salon devant toutes les -autres, à qui elle marchera sur les pieds, si elle ressemble à ma -marchande de farine de tout à l'heure... mais ce n'est pas tout, il -lui faut encore _un second_: il appelle alors l'homme le plus élevé en -grade après lui, pour enfermer la pauvre femme qui est à sa droite -entre deux ennuyeux qu'elle aurait évités, si elle eût été libre. - -[Note 65: Madame de Montesson.] - -[Note 66: Madame de Genlis ne dit ici que ce qui est. Autrefois les -femmes, lorsque le maître d'hôtel avait annoncé le dîner, sortaient -toutes les premières du salon: celles qui étaient le plus près de la -porte passaient les premières en se faisant quelques compliments, mais -qui n'entravaient pas la marche. Les hommes passaient ensuite, et à -table on se plaçait selon ses goûts et sa convenance. Quelquefois le -maître de la maison mettait _auprès de lui_ les deux femmes les plus -importantes.] - - -M. DE VALENCE. - -Sans doute, _cela était_; et cela n'est plus. Les usages sont des lois -tant qu'ils conviennent; le jour où d'autres exigences nécessitent -d'autres usages, eh bien! ils s'établissent et remplacent les -anciens... Mon Dieu!... c'est la marche commune. L'origine de ce dont -vous parliez tout à l'heure remonte beaucoup plus loin que les -derniers temps de la révolution. Cet usage de placer des femmes en -leur faisant une politesse marquée date, au contraire, de celui des -assemblées. Il fallait souvent flatter un député: pour l'acquérir à -son parti, on plaçait alors sa femme à côté de soi, au grand -mécontentement de dix autres; mais l'esprit de parti ne transige pas, -et avec la politesse moins qu'avec toute autre chose. Les femmes ont -appelé les hommes à côté d'elles dans le même but. - - -MADAME DE GENLIS. - -Vous avez admis chez vous une coutume anglaise, tout aussi mal -appliquée à nos manières que beaucoup d'autres: c'est celle de laver -ses mains et de rincer sa bouche à table. En Angleterre, c'est une -chose simple, parce que les femmes se lèvent de table au dessert; -mais, pour nous, je trouve cela choquant au dernier point, de voir un -homme faire sa toilette à côté de moi. - - -M. DE VALENCE. - -Je suis de votre avis: aussi vous avez dû voir que chez votre tante -toute cette toilette se fait sur des buffets où les femmes trouvent ce -qui leur est nécessaire, ainsi que les hommes..... En général, la -maison de madame de Montesson est citée, je vous le dirai, comme la -meilleure de Paris. - - -MILLIN, avec un accent profondément touché. - -Oh!... cela est vrai; on y fait d'abord les meilleurs dîners que j'aie -mangés de ma vie. Je raisonnais de cela l'autre jour avec M. de Pont, -qui trouvait avec Lavaupalière que les dîners du mercredi, surtout en -carême, étaient ce qu'il avait jamais compris de plus parfait. - - -M. DE VALENCE. - -Permettez-moi, mon cher Millin, de vous faire observer que ce n'est -pas seulement par ses bons dîners que ma tante se fait autant aimer -dans le monde; cela est bon pour Lavaupalière et madame de Guémené. - - -MILLIN. - -Mais qui dit le contraire? ce n'est certes pas moi, qui suis si -heureux de l'entendre causer elle-même de toutes les sciences et des -arts aussi bien que les artistes et les savants eux-mêmes qu'elle -rassemble chez elle. - -Madame de Genlis sourit, mais sans faire une observation. - - -M. DE VALENCE. - -Oui; le premier Consul me disait l'autre jour qu'il serait le plus -heureux des hommes, _ravi_, _charmé_[67], si madame de Montesson -voulait être de la société la plus intime et la plus habituelle de -madame Bonaparte. - -[Note 67: M. de Valence parle ainsi parce que de son temps c'était la -manière de s'exprimer: on était ou _charmé_, ou _ravi_, ou -_désespéré_, et souvent c'était de ne pas rencontrer ou de rencontrer -quelqu'un. Cette façon de parler était surtout singulière lorsqu'on -faisait une narration dans laquelle on faisait, comme ici M. de -Valence, intervenir Napoléon qui était surtout le plus concis des -hommes.] - - -MADAME DE GENLIS. - -C'est-à-dire sa dame de compagnie!... en effet, cela plairait à -Bonaparte, la duchesse douairière d'Orléans!... - - -M. DE VALENCE. - -Quoi qu'il en soit, il l'aime fort et vient chez elle, lorsqu'il ne va -nulle part que chez des élus. - -Dans le moment entrèrent, d'abord M. de Choiseul-Gouffier et puis -Radet, M. de La Harpe[68], M. de Cabre[69], M. Fiévée, qui alors -faisait de charmantes nouvelles dans la _Bibliothèque des romans_; il -était auteur de cette jolie petite histoire, _la Dot de Suzette_: je -dis histoire, car jamais en la lisant je ne puis me persuader que ce -soit un roman, tant il y a de vérité et de naturel. Puis vint encore -M. Marigné, auteur de charmants vers qu'il ne lisait que dans -l'intimité. - -[Note 68: Il ne fut exilé que quelque temps après.] - -[Note 69: Sabatier de Cabre, ancien conseiller-clerc au parlement de -Paris, homme de beaucoup d'esprit, le plus grand _puriste_ que j'aie -connu. Il avait un esprit qui pouvait ne pas plaire en tout, en ayant -beaucoup.] - ---Que je vous fasse mon compliment, dit M. de Cabre à madame de Genlis -en lui baisant la main, quel adorable petit miracle vous nous avez -donné! jamais rien de plus suave, de plus pur, de plus ravissant n'est -sorti de la plume d'une femme! Comment donc ne me l'aviez-vous pas -envoyé? comment au moins ne m'aviez-vous pas présenté à _Mademoiselle -de Clermont_, si les convenances s'opposaient à ce que vous me la -donnassiez? - ---Le fait est, dit M. de La Harpe, que l'on peut vous faire un -compliment sans craindre d'être accusé de fadeur. _Mademoiselle de -Clermont_ est un diamant _sans une_ tache. _C'est mon opinion_, -ajouta-t-il en s'asseyant avec une assurance qui voulait être modeste, -et qui trahissait néanmoins l'homme dont la vanité n'a pas eu de -concurrent, si son talent en a eu beaucoup. - -Plusieurs personnes survinrent, et la conversation se soutint avec le -charme que pouvaient y apporter les nouveaux venus: c'étaient M. de -Talleyrand, M. de Fontanes, M. et madame d'Harville, M. de -Caulaincourt, celui que j'appelais alors _mon petit père_, ses deux -fils, qui, malgré leur jeunesse, étaient tous deux connus dans l'armée -pour deux hommes de haute espérance... Comme leur père était fier de -leur avenir!... Pauvre père!--Tous deux morts!... et quelles morts!... - -Il était rare que la conversation fût hostile en apparence chez madame -de Genlis; elle connaissait trop les formes du bon goût pour ne pas -savoir que rien n'est plus contraire à la bonne grâce d'une femme que -cette manière acerbe avec laquelle quelques-unes accueillent -aujourd'hui les productions des autres[70]. Il y a de l'_envie_, et -l'envie donne tant de laideur à un visage de femme!... tant de -fausseté au sourire!... tant d'aigreur à la voix!... tant d'amertume -au regard!... - -[Note 70: À cette époque, on aurait trouvé peu convenable qu'on fût -trop hostile contre les ouvrages d'une femme; mais le champ était -libre, et M. de Feletz l'a prouvé avec madame de Staël: elle fut -souvent péniblement affectée par les feuilletons du _Journal des -Débats_. Que de lignes fines et spirituelles ont été insérées dans le -_Journal de l'Empire_ (le même journal que les Débats) sur le petit -nuage de Corinne! Ce petit nuage a suffi pour déranger quelquefois la -paix littéraire de l'auteur. Mais pour faire de l'esprit sur un défaut -sans arriver à l'injure, il faut de l'_esprit_ et de l'_esprit_ de -critique.--On ne l'a pas parce qu'on rêve qu'on l'a. La critique -haineuse est non-seulement une entrave à l'esprit, mais à la raison, -sans laquelle on ne peut écrire, même un feuilleton.--Les -personnalités sont odieuses, presque toujours injustes, et, ce qui est -plaisant à observer, toujours inutiles à la critique. Qu'est-ce que -tout cela prouve? répondait Beaumarchais dans ce fameux mémoire que -les Goëzman l'avaient contraint d'écrire. Qu'est-ce que cela -prouve?... et il ajoutait des pages qu'il n'eût pas écrites sans la -polémique ouverte par ses ennemis.--Ce qui lui fit dire un jour: Mes -ennemis m'ont forcé de me sauver sur un piédestal.] - -Madame de Genlis n'avait aucun de ces défauts en parlant; lorsqu'elle -écrivait, elle se laissait aller trop vivement contre madame de Staël. -À cette époque, on parlait dans le monde d'un roman que faisait -madame de Staël et dont elle faisait des lectures chez elle en petit -comité ou bien chez ses amis intimes. - - -MADAME DE GENLIS, avec curiosité. - -Sait-on le titre de ce nouvel ouvrage? - - -M. DE CABRE. - -Pas encore... mais j'en ai entendu quelques passages avant-hier qui -m'ont charmé. - - -MADAME DE GENLIS, souriant. - -Et votre approbation est d'un bien grand prix!--Mais comment ne -savez-vous pas le titre?... Si j'avais assez de confiance en des amis -pour leur lire un ouvrage, cette confiance n'aurait aucune -restriction. - - -M. DE TALLEYRAND, qui a longtemps écouté sans parler. - -Mais si elle ne sait pas encore quel nom elle donnera à son roman!... - - -M. DE LA HARPE. - -Comment, elle ne sait pas quel ouvrage elle fait? - - -M. DE TALLEYRAND, froidement et sans élever la voix. - -Je n'ai pas dit cela; j'ai dit qu'elle ne savait pas quel nom elle -donnerait à ses lettres[71]. - -[Note 71: Les quatre premiers volumes de la _Correspondance littéraire -avec le grand-duc de Russie_. Ces quatre premiers volumes parurent à -cette époque, et l'impression, bien plus soignée que celle des autres, -fut surveillée par La Harpe lui-même avant son exil.] - - -MADAME DE GENLIS. - -Ah! ce sont des lettres? - - -M. DE TALLEYRAND. - -Oui, et admirables. - - -M. DE LA HARPE. - -Il est à désirer que cet ouvrage ne contienne pas l'expression des -doctrines de l'auteur, car elles sont subversives de tout ordre et -même de quelque partie de la morale. - - -MADAME DE GENLIS, souriant doucement. - -Vous n'avez pas toujours pensé ainsi... - - -M. DE LA HARPE, avec humilité. - -Peut-être. Je ne m'en défends pas. - -Pendant ce dernier colloque, M. de Talleyrand s'était levé et avait -été à la cheminée, où il avait pris un immense flacon rempli d'eau de -miel d'Angleterre, et commença à le jeter sur ses mains et sur son -habit. - - -M. DE CABRE. - -M. de La Harpe, savez-vous que votre livre fait un bruit -épouvantable?... - - -M. DE LA HARPE, SOURIANT. - -Vraiment!... mais j'en suis charmé, malgré le grand mot qui doit me -troubler; mais pourquoi ce bruit?... - - -M. DE CABRE. - -Comment! cette foule de personnages de toute espèce, tant morts que -vivants, qui paraissent dans ce livre comme dans une galerie de -portraits et qui, certes, ne sont pas flattés. - - -M. DE LA HARPE. - -Eh bien! les morts ne diront rien apparemment; et je parle des vivants -comme s'ils étaient morts... ou peu s'en faut... qu'avez-vous à dire? - - -M. DE CABRE. - -Moi, rien du tout... Cependant, ne craignez-vous pas que les vivants -ne crient pour leur compte et pour celui des morts?....... J'entends -d'ici un bruit... - - -M. DE LA HARPE. - -Du bruit!... Vraiment, voilà bien de quoi m'effrayer!... Ne vous -rappelez-vous plus le temps où le bruit que faisait la littérature -française aux quatre coins de Paris retentissait dans toute l'Europe? -Je n'ai pas la prétention de faire des mémoires, comme Jean-Jacques, -sur tout ce que j'ai vu et entendu; mais, en temps et lieu, je -pourrais bien m'amuser du souvenir de ces bruyantes époques, ne fût-ce -que pour faire voir que ce grand fracas ne fait jamais beaucoup -mal...: il en reste à peine quelque chose dans les oreilles des -curieux, et même des intéressés. Depuis longtemps, pour moi, a succédé -autour de moi un bruit d'une autre espèce!... (M. de La Harpe poursuit -d'un ton sombre et comme inspiré.) Voilà que j'entends même dans les -intervalles de silence... Quant au bruit dont vous me parlez -aujourd'hui, je ne sais plus ce que c'est. - - -M. DE FONTANES. - -Ah! parce que vous ne dites rien, vous croyez que les autres se -taisent!....... parce que depuis _le grand fructidor_ on n'a pas lu -une ligne de vous dans les journaux, vous ne vous doutez pas que ceux -qui vous y attaquent n'y sont que plus à leur aise? - - -M. DE LA HARPE. - -Tant mieux pour eux et pour moi! rien n'est plus commode pour ces -gens-là que de parler tout seuls, et pour moi de n'en rien savoir... -Si je les lisais, cela me donnerait peut-être de la colère... il vaut -mieux tout ignorer; après tout, ils n'ont pas au fond de mauvaises -intentions. Seulement, ils sont quelquefois tellement pressés de -parler, qu'ils n'attendent pas même à savoir ce qu'ils ont à dire. Ce -n'est pas pour critiquer plutôt une chose qu'une autre, c'est -démangeaison de faire des phrases..... Il m'est tombé sous la main il -y a peu de jours, et sans la chercher, une vieille feuille du temps où -je donnais mes séances du lycée, et dans laquelle l'auteur _croit_ -rendre compte de l'une de ces séances bien plus pour approuver que -pour contredire. Il ne manque pas d'esprit, mais il n'est pas -réfléchi, et c'est de la meilleure foi du monde sans doute qu'il me -fait dire et faire précisément tout le contraire de ce que j'ai fait -et dit... Mais (ici M. de La Harpe devient plus modéré et plus humble -de nouveau) je lui pardonne, ainsi qu'à ceux qui, me réfutant le livre -à la main, et sachant fort bien ce qu'ils faisaient, ont affecté de -combattre ce que jamais je n'ai écrit et m'ont opposé ce qu'ils -prenaient dans mon propre ouvrage[72]... Pourquoi s'en étonnerait-on? -Cela est plus ou moins dans tous les temps: cela est du _métier_, pour -dire le mot. Mais je vous le répète: tout cela fait peu de bruit et -encore moins d'effet... Avez-vous vu souvent de ces feuilles du jour -avoir un lendemain?... Mon ami, ce n'est pas dans les journaux, ce -n'est pas dans des brochures, des extraits, qu'on ira chercher ce que -j'ai pensé: c'est dans mes ouvrages eux-mêmes... C'est là aussi qu'il -conviendra de consigner, quand il en sera temps, ce qui est fait pour -caractériser la critique et la littérature de nos jours. - -[Note 72: On dirait que celui qui attaquait M. de La Harpe est un -frère de celui qui m'a fait l'honneur d'un feuilleton si véridique, -comme critique, dans le numéro du 9 septembre dernier de la _Gazette -de France_. J'ai répondu avec des faits à ce que ce monsieur disait -sur les miens; mais j'ai été plus concise dans ce qui me concerne, -quoique cependant j'eusse beau jeu pour répondre victorieusement. -Voici une des omissions que j'ai faites dans ma réponse au feuilleton. -Je répare ici cet oubli pour donner encore un exemple de la mauvaise -foi d'une critique de ce genre. - -L'auteur du feuilleton, pour prouver que je ne suis VRAIE EN RIEN, -disait, comme on le sait, que j'avais _quatre-vingt-trois ans, et que -j'étais de la communion de l'abbé Châtel_! et pour fortifier ces -belles assertions, il disait encore: - -«Enfin, madame d'Abrantès sait si peu ce dont elle parle, qu'elle -prend Christophe de Beaumont pour Élie de Beaumont, et elle confond -l'archevêque et l'avocat.» - -Je connais peut-être mieux l'histoire et les noms des archevêques de -Paris que le monsieur du feuilleton; mais je ne le lui prouverai pas -autrement que par _un mot_; ce qui suffit pour ce qu'il avance. Le -voici: il le trouvera dans mon _Histoire des Salons_, tome Ier, page -298, Salon de monseigneur de Beaumont: - -«La masse du clergé tonnait contre les réfractaires, et M. Turgot -surtout était désigné comme indigne du nom de chrétien. À la tête de -ces prêtres exaltés, était _Christophe_ de Beaumont, archevêque de -Paris, etc.» - -Et voilà ce qu'on appelle de la critique!... - -La phrase que je cite est la première du Salon de monseigneur de -Beaumont, où je parle de lui; et dans le courant de ce même Salon, je -ne dis pas un mot qui puisse donner lieu à l'erreur.] - - -M. MILLIN. - -Eh vraiment! voilà ce qui soulève déjà une foule de gens qui ne se -promettent rien de bon de la figure qu'ils feront dans votre galerie. - - -M. DE LA HARPE, avec une satisfaction qu'il veut cacher, mais -avec une sorte d'humilité. - -Mon Dieu! pourquoi me craindre? que puis-je maintenant en ce monde?... -Peut-être si je continue ce que j'ai commencé, raconterai-je des -choses qui pourront égayer l'instruction...., car il ne faut -s'occuper du mal que pour en tirer du bien... Cependant je serai -très-mesuré, et bien des gens seront tout étonnés de n'avoir rien à -démêler avec moi,... à moins cependant qu'ils ne se formalisent de mon -silence, ce qui n'est pas impossible. - - -MADAME DE GENLIS. - -Et dans quels termes parlez-vous de l'empereur de Russie dans votre -ouvrage?... - - -M. DE LA HARPE. - -Mais j'aurais pu le louer avec toute liberté, car vous vous rappelez, -madame, l'opinion que le comte du Nord laissa de lui lorsqu'il visita -la France; ce qu'on en disait alors qu'il y avait une voix publique, -car on était parfaitement libre, et voyez comme il règne -aujourd'hui... Mais je ne pouvais le louer ainsi en face, puisqu'il me -comblait de marques de bonté..... La reconnaissance peut rendre -suspecte la vérité. - - -M. DE TALLEYRAND. - -Vous devez alors avoir toute satisfaction sur ce qui le concerne, car -son éloge est aujourd'hui partout... Les papiers publics en sont -remplis. - - -M. DE LA HARPE, souriant. - -Raison de plus pour ne pas m'en mêler. - - -MILLIN. - -Eh! pourquoi donc?... - - -M. DE LA HARPE. - -Parce que je dirais du bien de lui autrement que les autres, et -aujourd'hui je ne le veux pas. Vous vous rappelez tous qu'à chacune -des _révolutions_ de notre _révolution_, il semblait qu'il n'y eût en -France qu'une seule voix dans ce qu'on entendait, un seul esprit dans -ce qu'on lisait, et vous savez pourquoi. Après le _18 fructidor_, s'il -eût été à propos que j'écrivisse, j'aurais écrit, mais j'aurais tout -dit. J'aurais été à mon aise... J'aurais dit ce que personne n'a même -dit encore... C'est ma méthode. Voyez-en la preuve dans l'écrit sur le -mot _fanatisme_, publié sous ce même Directoire entre deux -proscriptions!... et cherchez ailleurs dans le même temps ce qu'on -trouve là, et qu'on fut si étonné d'y lire. Les temps sont bien -changés; grâces à Dieu! mes principes ne le sont pas. Je reconnais des -circonstances qui prescrivent le silence: je n'en connais pas qui -puissent dicter mes paroles. - - -M. DE CHOISEUL. - -Mais vous nous parlez là de vos principes comme s'ils n'avaient jamais -changé...; et ceux que vous aviez quand vous _étiez philosophe_? - - -M. DE LA HARPE. - -Ah! monsieur! et vous aussi vous parlez cette langue! Vous appelez -principes le mépris de ce qu'on ne connaît pas!..... Permettez-moi de -vous faire observer que ce que vous venez de dire équivaut à ceci: -«_Vous aviez d'autres principes quand vous n'en aviez point._» Depuis -quand la déraison et l'ignorance sont-elles des principes, si ce n'est -pour cette espèce de _philosophes_ qui n'en a jamais eu d'autres? -Heureusement vous n'êtes pas philosophe de cette façon-là. - - -M. DE CHOISEUL. - -Dieu m'en préserve! mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit ici, c'est -de vous; et je vous dirai franchement qu'on ne comprend pas comment -vous vous en êtes tiré. - - -M. DE LA HARPE. - -On le verra; et si d'avance on ne le comprend pas, c'est que comme -vous on suppose ce qui n'est pas, et ce n'est pas la première fois. -Premièrement, si j'ai été philosophe, ou, pour parler français, -incrédule, ceux qui m'ont connu savent si j'étais animé de cet esprit -de prosélytisme qui était celui de la secte, et dont je me suis -toujours moqué.--Voltaire m'a souvent reproché de n'avoir pas le _zèle -de la maison du Seigneur_. Est-ce ma faute, à moi, si un monde né -depuis vingt ans parle tous les jours de notre ancien monde comme des -siècles antédiluviens? Les jeunes aristarques sont surtout curieux à -cet égard, et ils me font souvent sourire de pitié en me faisant -_élève_ de Diderot. - - -MADAME DE GENLIS. - -Mais enfin, sans avoir le zèle de vos confrères, il était alors fort -naturel pour vous de vous laisser aller à l'habitude de parler -légèrement _au moins_ de ce que vous révérez aujourd'hui. - - -M. DE LA HARPE. - -Ma correspondance avec le grand-duc était toute littéraire, et de plus -je savais qu'il n'aimait pas qu'on parlât d'un objet de cette -importance avec légèreté; l'avertissement était sérieux et -authentique. Ce fut assez pour me tracer une route que j'ai toujours -suivie.--Il n'y a rien d'un chrétien, mais aussi rien d'un impie. On y -voit l'ami des philosophes, mais non pas leur flatteur. - - -M. DE TALLEYRAND. - -Ainsi nous pouvons espérer de lire en 1801 votre correspondance comme -elle fut écrite de 1774 jusqu'en 89? - - -M. DE LA HARPE. - -S'il en était autrement, la chose serait mauvaise pour le public et -pour moi. Ces lettres n'auraient plus leur caractère originel... tout -y serait factice. Je me suis même défendu d'effacer quelques opinions -que je regarde maintenant comme des erreurs. _Mais pour obvier à -tout_, je les réfute dans quelques notes. - - -M. DE CABRE. - -Ah! vous avez aussi des notes? y en a-t-il beaucoup? - - -M. DE LA HARPE. - -Peu. Il en fallait quelques-unes; mais elles sont en petit nombre et -courtes. - - -M. DE CABRE. - -Rétractez-vous quelques jugements sur des auteurs? - - -M. DE LA HARPE. - -Je ne crois pas. Je vous l'ai dit, je suis de bonne foi.--Je suis un -rapporteur intègre et de conscience. Je sais bien qu'on m'a donné le -surnom de _Contempteur_[73], mais j'ai trouvé ma récompense en voyant -mes _conclusions_ ratifiées à la cour souveraine du public, avec le -grand sceau du temps. - -[Note 73: M. de La Harpe rappelait lui-même fort souvent qu'on lui -avait donné ce nom de _Contempteur_, et cela avec orgueil.] - - -MILLIN. - -Prenez garde; vous allez rouvrir les blessures de l'amour-propre... - - -M. DE LA HARPE. - -Rouvrir!... est-ce qu'elles se ferment jamais! - - -M. DE CABRE. - -Je vois un autre danger, car vous n'ignorez pas que depuis longtemps -tout est danger pour vous. - - -M. DE LA HARPE. - -Lequel? - - -M. DE CABRE. - -Eh! mon ami, celui de parler de soi... car dans un ouvrage du genre de -celui que vous publiez, vous devez souvent parler de vous, sous peine -d'être accusé de manquer à votre devoir d'écrivain qui doit tenir ce -qu'il a promis... Pour beaucoup d'autres cela eût été facile... mais -vous... - - -M. DE LA HARPE. - -J'ai tâché de m'acquitter de ce devoir le plus succinctement possible -et avec un laconisme purement historique. Je dis les faits, parce -qu'il les faut dire; si je m'y trouve mêlé, ce n'est pas ma faute; et -s'il m'arrive de jouir de quelques succès, ils sont donnés à l'amitié -qui les partage; car enfin mon ouvrage sera lu par mes amis, tout -autant que par mes ennemis. Quant aux gens qui se trouvent bien plus -blessés du bien que je dis de leurs ennemis que du mal que je dis de -leurs amis, que puis-je pour eux? - - -M. DE FONTANES. - -Ah! rien, je le sais... mais cela ne rassure pas mon amitié, au -contraire... C'est bien dommage qu'on ne puisse pas réconcilier -l'amour-propre avec la vérité! - - -M. DE LA HARPE. - -Mon ami, cela ne se peut pas, parce que la vérité est bonne et -l'amour-propre mauvais. - - -MADAME DE GENLIS. - -Monsieur de La Harpe a bien raison. Mais observez cependant que le mal -de l'amour-propre a ses nuances et ses degrés comme tout autre; -l'orgueil d'étouffer la vérité par la force oppressive est le crime de -l'amour-propre et le plus grand des crimes imaginables. C'est celui de -la révolution pendant douze ans; il suffirait à lui seul pour -expliquer à la raison les peines éternelles, quand elles ne seraient -pas article de foi... (_on rit_) sans doute; la vanité, c'est-à-dire -l'orgueil des petites choses, n'est proprement que la sottise de -l'amour-propre... Ce que je ne comprends pas, c'est qu'après avoir -été, comme de nos jours, tant éprouvé dans les grandes choses, on se -cabre encore pour les petites. - - -M. DE TALLEYRAND. - -Ah!... c'est que la sottise est une maladie incurable. - - -M. DE LA HARPE. - -Tant pis pour elle... - - -M. DE CABRE. - -Hum!... elle peut alors devenir méchante... - - -M. DE LA HARPE. - -Eh bien, après tout, que peuvent-ils dire ou faire qui n'ait été fait -et dit? - - -M. DE CABRE. - -Vraiment, ils sont bien embarrassés pour se répéter les uns les -autres, ou bien encore de se répéter eux-mêmes! - - -M. DE LA HARPE. - -Ils n'ont jamais fait autre chose, même ce pauvre Marmontel... Au -surplus, si la critique m'a peu affecté lorsque je commençais à -écrire, que sera-ce maintenant que je suis au moment de déposer ma -plume? En faisant ce livre, j'ai eu un but principal, c'est de cela -qu'il s'agit. Ce recueil pourra peut-être tenir sa place parmi les -mémoires du temps par les événements qui le rendront curieux et utile; -c'est, si je l'ose dire, une sorte de monument qui paraît au milieu -des ruines, non pas celui d'une génération, transmis à la suivante -pour se reconnaître plus ou moins dans ses pères, mais celui d'un -monde qui n'existe plus, dont une partie a péri, et dont l'autre se -survit à elle-même, puisque personne n'est plus ce qu'il était!... Ah! -quel sujet de réflexion!... En vérité, ceux qui ne lisent pas pour -réfléchir feraient bien mieux de ne pas lire. - - -M. DE CABRE, se levant et allant à M. de La Harpe, lui dit tout bas: - -Enfin, qu'il en soit ce que Dieu aura résolu... mais j'en suis fort -occupé. - - -M. DE LA HARPE. - -Merci, mon ami; moi, je suis tranquille. - - -M. DE CABRE, indiquant qu'il va sortir. - -Venez-vous? - - -M. DE LA HARPE. - -Non, je reste. J'ai quelque chose à dire à madame de Genlis. - - -M. DE CABRE, souriant avec intention. - -Eh! eh! je me rappelle que vous en étiez bien amoureux en 17... 17... - - -M. DE LA HARPE. - -Ne cherchez pas si loin dans le passé, étant aussi près d'elle, car il -y a bien des années de cela!... Adieu, mon ami, M. de Fontanes et M. -de Talleyrand vous attendent. - -Tout le monde se retira insensiblement, et quelque longue qu'eût été -la visite de M. de La Harpe, il la prolongeait encore. Enfin, -lorsqu'ils furent seuls, il s'approcha de madame de Genlis, et lui -dit: - ---Je vous ai peut-être étonnée en parlant comme je viens de le faire. - ---Vraiment non, répondit madame de Genlis; car, si vous vous le -rappelez, je vous ai prédit ce qui vous est arrivé. - ---Oui, j'étais, en effet, plutôt incrédule par _genre_ que par -conscience; la grandeur de la religion, la beauté de sa morale me -frappaient bien, mais je n'avais pas la force d'aller à elle. Enfin -dans sa miséricorde Dieu vint à moi... Dieu, _l'unique but de notre -vie!... Dieu! dont je ne m'étais éloigné que par orgueil et par -l'attrait de la volupté._ - -Il soupira profondément; puis, comme paraissant vouloir repousser un -sentiment trop puissant qui le voulait dominer en ce moment, il -poursuivit: - ---Vous savez combien je vous ai aimée... et bien plus, dans tous les -temps j'ai rendu justice à votre beau caractère... et lorsque -j'entendais les accusations les plus indignes vous accabler: Non, -m'écriais-je, c'est faux! elle est pure, elle est digne de respect... -_Alors, je disais combien je vous avais aimée, et comment vous m'aviez -toujours résisté!..._ - ---Vraiment, dit en souriant madame de Genlis, j'ai beaucoup de -remerciements à vous faire pour une aussi _victorieuse_ justification. -J'en suis profondément reconnaissante. - ---Eh bien! que ce soit le commencement d'une tendre et solide amitié -entre nous! Il faut que vous soyez _des nôtres_. Écoutez; un jour de -la semaine, je reçois le soir; nous nous rassemblons _pour causer_; -quelques amis, et voilà tout; on prend une tasse de thé, et l'on se -retire avec l'espoir d'une pareille _séance_ de confiance et d'amitié. -Voulez-vous me promettre d'y venir? - -Madame de Genlis le promit, mais, par une sorte d'instinct, elle fit -cette promesse vaguement, et finit par le congédier après une visite -qui avait duré trois heures. Elle prit quelques renseignements sur les -réunions de M. de La Harpe et sut qu'il recevait en effet toutes les -semaines, mais beaucoup plus de monde qu'il ne l'avait dit; on y était -vingt-cinq ou trente personnes, et _cette séance d'amitié_, comme il -l'appelait, n'était autre chose qu'un _bureau d'esprit_ et un -_conciliabule_ mystique et politique. Cette ordonnance et cette -distribution, cet emploi du temps par un homme qui savait très-bien -comment la bonne société arrangeait ses heures, parurent étranges à -madame de Genlis; elle n'y fut pas. Il lui écrivit qu'elle était _des -leurs_; ce mot-là la confirma dans la pensée que ces réunions -pouvaient avoir un mauvais but; elle n'y fut pas davantage. Peu de -temps après, effectivement, M. de La Harpe fut exilé dans un village à -quelques lieues de Paris pendant plusieurs mois, et revint ensuite -mourir ici, vieux, infirme et malheureux. Ce fut, au reste, une -injustice; son âge et ses talents devaient lui être une sauvegarde, -même avec des torts. - -Vers ce même temps, madame de Genlis fut elle-même obligée de quitter -Paris, mais volontairement. Elle avait fait beaucoup d'ouvrages[74] -depuis son arrivée à Paris; mais elle avait une maison plus -considérable qu'elle ne la pouvait supporter. C'était Casimir; c'était -Stéphanie Alyon, _jeune filleule_ de madame de Genlis, fille de M. -Alyon, l'un des hommes attachés à l'éducation de Bellechasse: elle -avait quatorze ans; puis une autre jeune fille, une Allemande nommée -Helmina, dessinant, faisant des vers: celle-ci avait dix-sept ans, et -elle était charmante. - -[Note 74: Depuis son arrivée en France, elle avait donné un autre -volume des _Annales de la vertu_, une nouvelle méthode d'enseignement, -un livre d'Heures pour les enfants, une nouvelle édition du _Petit La -Bruyère_.] - -Madame de Genlis fut à Versailles, puis le quitta, dit-elle, parce que -son neveu César Ducrest ayant été tué dans une fête nationale, le -chagrin qu'elle en ressentit la fit revenir à Paris, bien qu'elle fût -à merveille à Versailles[75]. - -[Note 75: César Ducrest, fils du chancelier du duc d'Orléans, qui -était frère de madame de Genlis. Il était avec M. de Pont, ami de -madame de Montesson et ancien intendant de Metz. M. de Pont voulut -voir la fête, c'est-à-dire le feu d'artifice[75-A], du plus près -possible; en conséquence il monte sur un petit bateau dans lequel le -suivent M. Ducrest et une autre personne dont j'ai oublié le nom. Une -bombe d'artifice, lancée en l'air et qui ne prit pas, retomba et -éclata dans leur bateau; le malheureux César Ducrest fut tué, et M. de -Pont eut le bras cassé et fut très-mal pendant longtemps. J'avoue que -je concevrais que madame de Genlis eût quitté Versailles pour venir à -Paris, si son neveu était mort à Versailles; mais revenir au contraire -dans la ville où il avait péri, c'est ce que je ne comprends guère. -Madame de Genlis me donne ici une nouvelle preuve de ce que j'ai vu en -elle; elle ne faisait rien comme personne, et pourtant elle n'était ni -originale, ni amusante, ce qui est pourtant une condition des gens qui -ne sont pas comme les autres.] - -[Note 75-A: Pour un 1er vendémiaire.] - -Ce fut alors qu'elle vint habiter l'Arsenal. Elle avait là un fort bel -appartement contigu à la bibliothèque, que lui donna M. Chaptal, alors -ministre de l'Intérieur, avec une grâce parfaite, aussitôt qu'elle -l'eut demandé. - -Étant à Versailles, elle travaillait avec une assiduité remarquable et -fort estimable, lorsqu'on réfléchit que c'est pour élever des enfants -malheureux enfin qu'elle avait ce courage..... Un jour M. de Cabre et -Millin furent la voir et lui firent des reproches de _sa déraison_; -deux jours après Millin reçut d'elle des vers dont j'ai retenu les -suivants: - - Et malade et souffrant, un malheureux auteur, - Languissamment assis à son pupitre, - En gémissant composait une épître - Sur la gaîté, sur le bonheur. - Dans le moment arrive son docteur, - Qui, mécontent de le voir à l'ouvrage, - L'exhorte à devenir plus sage, - Si de ses maux il veut guérir. - Hélas! répond l'auteur en poussant un soupir, - Ce conseil est très-bon, que ne puis-je le suivre! - Je ne travaille pas, ami, pour mon plaisir. - Croyez-moi, ce n'est pas la gloire qui m'enivre. - Qui mieux que moi saurait jouir - Des charmes d'un heureux loisir!... - Mais je suis obligé de me tuer pour vivre. - -M. Fiévée, qui voyait souvent alors madame de Genlis, ayant appris sa -triste position, voulut contribuer à l'adoucir. Au moment où madame de -Genlis était dans la rue d'Enfer, M. Fiévée était en prison pour cause -politique; on prétend qu'il était en correspondance directe avec Louis -XVIII. Moi je crois que c'est une calomnie, si j'en juge par _ce que -je sais_ de la manière dont il fut ensuite avec le premier Consul et -l'Empereur. Mais enfin alors il était en disgrâce. Madame de Genlis -employa le crédit de ses amis et de ses parents, car il est à croire -que ce fut M. de Talleyrand, ou madame de Montesson[76] et M. de -Valence, qui, étant tous fort en crédit à cette époque, lui rendirent -ce bon office. Quoi qu'il en soit, M. Fiévée témoigna noblement sa -reconnaissance à madame de Genlis. Connaissant tout ce qu'elle -souffrait, sachant qu'aucun des siens, ainsi qu'elle-même, n'avait -sollicité une pension du Gouvernement, il résolut de le faire pour -elle. Il avait bien prouvé que son arrestation était injuste et qu'il -n'était pas en correspondance avec Louis XVIII; car presque -_immédiatement_ après sa sortie de prison, il fut en correspondance -avec le premier Consul, ce qui est un peu différent de Louis XVIII. -Quelle que fût, au reste, la manière dont il correspondait, quel que -fût le sujet de ses lettres, il est bien certain qu'il n'y avait pas -dedans une phrase qui voulût dire que Napoléon Bonaparte fût un -usurpateur. - -[Note 76: Madame de Montesson avait un immense crédit sur madame -Bonaparte (Joséphine), et le premier Consul avait pour elle une grande -considération. Je suis même convaincue que la faveur de madame de -Genlis depuis vint de sa tante.] - -M. Fiévée, étant donc en correspondance avec le premier Consul, lui -parla avec intérêt de madame de Genlis. Napoléon comprenait à ravir -toutes les convenances de ce genre. À peine connut-il la position -d'une personne aussi distinguée, qu'il donna des ordres; et un matin -on annonça à madame de Genlis M. de Rémusat, venant de la part du -premier Consul. - ---_Madame_, lui dit M. de Rémusat, _le premier Consul vient seulement -d'apprendre votre pénible position; s'il l'eût connue dès le moment de -votre arrivée en France, il l'aurait fait cesser à l'instant même... -Ce qu'il peut faire maintenant, c'est de vous demander ce qui peut -vous rendre heureuse. Veuillez le dire, et ce que vous demanderez vous -sera accordé sur-le-champ[77]._ «Comme mes premiers mouvements sont -toujours romanesques, dit madame de Genlis, je refusai en disant que -mon travail me suffisait et que je ne demandais rien.» - -[Note 77: Ce furent les propres paroles de Napoléon. _Madame_, dit M. -de Rémusat, _j'ai l'honneur de vous faire observer que ce sont les -propres expressions du premier Consul_.] - -Ce fut à l'Arsenal que madame de Genlis donna _Madame la duchesse de -la Vallière_, _Madame de Maintenon_ et _Madame de Montespan_; mais -_Madame de la Vallière_ est supérieure aux deux autres, qui respirent -l'ennui; _Madame de la Vallière_, quoique remplie de fautes comme -roman historique, en ce qu'il ne peint nullement le siècle de Louis -XIV tel qu'il est, tel que nous le peignent Mademoiselle, la grande -Mademoiselle, et tous les autres mémoires, et surtout Saint-Simon. Ce -qui a fait errer madame de Genlis, c'est son admiration pour les -mémoires de Dangeau. Sans doute ils sont bons; mais toutes les idées -de M. de Dangeau étaient mesquines et étroites. Il a dû -nécessairement donner une couleur semblable à tout ce qu'il décrit: -c'est ce qui arrive lorsqu'on _calque_ des événements au lieu d'écrire -des souvenirs[78]. - -[Note 78: Je regardais un jour le tableau de Gérard représentant Louis -XIV tenant par la main le duc d'Anjou, en disant: _Messieurs, voilà le -roi d'Espagne_,--et j'étais étonnée que le tableau sorti de l'atelier -d'un homme de génie fût aussi froid. Madame Aubert, ma fille, après -l'avoir regardé, trouva le motif du peu de charme de ce tableau. -C'est, me dit-elle, que toutes les figures sont _copiées_ sur des -émaux et des profils, du moins en grande partie. Cette remarque est -très-fine et très-juste.] - -Madame de Genlis fut très-fière d'un suffrage qui lui arriva par une -voie détournée et lui porta une véritable joie d'auteur au coeur. Elle -avait une amie, très-spirituelle personne, madame Élisabeth de Bon, -auteur de plusieurs ouvrages qui dans le temps furent assez connus; -elle écrivit à madame de Genlis le billet que voici: - -«Je vous dirai, _mon ange_, que le premier Consul a lu _Madame de la -Vallière_ avant-hier, et qu'il l'a lue tout d'un trait, sans pouvoir -la quitter, et qu'il a pleuré... C'est un fait positif; car c'est M. -de Fontanes qui me l'a dit et qui le tient du premier Consul lui-même. -Marigné prétend que je vous envoie les larmes du Consul, et que cela -vaut mieux que des vers. Le fait est que cela m'a fait un plaisir -extrême. - -«Adieu, vous que j'adore et pour qui je donnerais ma vie. - - «ÉLISABETH.» - -Madame Élisabeth de Bon, qui signe à la manière des reines et des -princesses souveraines, comme on voit, devait écrire des lettres bien -passionnées à vingt ans, à en juger par la chaleur de son amitié dans -un âge plus avancé. Madame de Sévigné est bien froide, même dans son -amour maternel, qui est quelquefois exagéré dans son expression, à -côté des paroles brûlantes de madame de Bon. - -Quoi qu'il en soit de madame de Bon, qui du reste était fort aimable, -madame de Genlis fut touchée au coeur de cet éloge. _Je fus -enchantée_, dit-elle elle-même, d'obtenir le suffrage de celui qui -était _le plus grand capitaine de son siècle, d'avoir fait pleurer -l'homme qui venait de rétablir l'ordre, la religion et la paix, et -d'arracher mon pays à l'anarchie_. - -Elle fit aussitôt un impromptu _en vers_ et l'envoya à madame de Bon -pour le faire remettre au premier Consul. Madame de Bon[79] était à -cette époque _fort intimement_ liée avec M. d'Abrantès, et ce fut -_lui_ qui fut chargé de donner ces vers au premier Consul, et non pas -M. de Fontanes, comme je l'ai vu je ne sais plus où. - -[Note 79: Madame de Bon était fort agréable de figure et de tournure; -elle avait un petit garçon ravissant de beauté. M. d'Abrantès me -l'amena un jour, et je crus voir un Amour de l'Albane animé: c'était -un être idéal. Je lui demandai comment il se nommait? «_Bon_ et -_Beau_, me répondit-il, en levant sur moi les plus beaux yeux que -j'eusse encore vus.» Et cette réponse fut faite avec une naïveté -charmante. Il avait, je crois, trois ou quatre ans.] - -Madame de Genlis était devenue une personne non-seulement supérieure -dans la littérature courante, mais sa place était désormais marquée au -premier rang de l'époque littéraire où elle écrivait. Mais je crois -que cette place eût été de tous points plus noblement conquise, si -elle avait moins crié après ses ennemis. Madame de Staël a eu plus de -détracteurs que madame de Genlis, et madame de Staël a toujours gardé -un noble silence; une fois ou deux dans tout le cours de sa vie -littéraire elle répondit, je crois, et encore parce que son père était -attaqué. Mais madame de Genlis répondait dans des brochures qu'elle -faisait imprimer exprès, et surtout écrites avec de l'acrimonie et de -l'humeur, ce qui éternisait la querelle... Elle se plaignait surtout -de plagiats qui étaient un peu rêvés[80]. Ainsi, par exemple, elle se -plaint de ce que M. A. Duval a fait de _la Curieuse_, une comédie du -_Théâtre d'éducation_, son drame d'_Édouard en Écosse_. Quel rapport y -a-t-il entre une petite fille qui mérite d'avoir un bonnet d'âne pour -écouter aux portes, un jeune homme qui se cache pour un duel, je -crois; et une femme d'un parti, qui voit devant elle, dans sa demeure, -le chef du parti ennemi, le dernier des Stuarts, couvert de haillons -et lui demandant du pain!... Cette situation est une des plus -tragiques, une des plus touchantes qu'on puisse mettre à la scène, et -d'ailleurs M. Duval avait devant lui le livre de l'histoire dans -lequel il pouvait facilement prendre son sujet sans se faire de -querelle et sans soumettre son imagination à une sorte de torture pour -former son sujet à la position d'un autre plan, dans lequel il ne se -trouve d'ailleurs d'autre ressemblance que deux hommes qui se -cachent... Ceci me rappelle une histoire qui me fut racontée par M. -Lenormand d'Étiolles, qui en savait et en faisait de bonnes et _de -salées_, comme dit Saint-Simon. - -[Note 80: C'est encore comme celui que madame de Genlis reproche à -madame Cottin; elle dit que c'est son roman des _Voeux téméraires_ qui -lui a donné l'idée de _Malvina_. Il faut qu'elle se soit trompée en -citant ce roman. Il n'y a pas le moindre rapport entre les deux -ouvrages. Malvina est une femme qui n'est pas une inconnue dans le -château de la tante d'Edmond: Edmond lui est infidèle, elle devient -folle, et meurt de douleur. Rien n'est semblable.] - -M. Lenormand était au spectacle un jour, loin de Paris. Je crois que -c'était à Marseille. Il était assis à côté d'un homme fort bien en -apparence, mais qui pleurait à verse depuis que le rideau était levé. - ---Que peut donc avoir cet original-là? se disait M. Lenormand... Si on -donnait quelque chose qui fût de nature à l'attrister, à la bonne -heure. Mais que diable peut lui faire ce qu'on joue là? - -On donnait _Oedipe à Colone_. - -Enfin les exclamations du monsieur et ses sanglots augmentèrent à un -tel point, que M. Lenormand crut devoir intervenir, et il demanda au -monsieur si affligé ce qui le faisait ainsi pleurer. - ---Hélas! monsieur, une parfaite similitude dans ma situation, une fois -en ma vie, avec le malheureux roi de Thèbes!... - ---Eh quoi!... auriez-vous eu le malheur de tuer monsieur votre -père?... Et M. Lenormand se recula du monsieur!... - ---Oh! non, non! monsieur; mon père est mort de sa très-belle mort, à -soixante-seize ans... un beau vieillard, ma foi!... - ---Mais alors, monsieur... vous avez donc été assez infortuné pour... -pour épouser madame votre mère? - ---Eh! du tout, monsieur!... Mais en allant une fois en diligence de -Marseille à Toulon (ici les sanglots redoublèrent), nous fûmes arrêtés -par une des troupes de voleurs qui désolaient alors la Provence, et -tellement dévalisés, que pour gagner Toulon, dont nous étions encore à -huit ou dix lieues, il me fallut implorer la charité publique. Depuis -ce temps, je ne puis voir ce bon roi de Thèbes s'en allant aussi par -les chemins pour demander l'aumône, sans faire le triste rapprochement -de nos deux positions... hi! hi! hi! hi!... - -Et les sanglots recommencèrent. - -La plainte du plagiat, pour _Édouard en Écosse_, copié sur _la -Curieuse_, est de même force. - -.... Un jour M. de Lavalette écrivit à madame de Genlis en lui -demandant un rendez-vous important pour ses intérêts; madame de Genlis -lui indiqua le jour suivant[81]. - -[Note 81: Ce ne fut que dans une conversation entre Lavalette et -madame de Genlis qu'eut lieu l'accord définitif pour la -correspondance. Madame de Genlis ne répondit pas clairement à la -lettre de Lavalette. Il fut un matin chez elle et traita la chose -comme je la rapporte.] - -M. de Lavalette, aussi bon que spirituel, gai jusqu'à la folie, -bouffon même quelquefois, lorsqu'il était avec ses amis, était -pourtant un homme fort habile et parlant de hautes affaires avec le -sérieux qui leur convient. En arrivant chez madame de Genlis, il -était aussi grave que le sujet qu'il venait traiter avec elle. - ---Madame, lui dit-il, le premier Consul n'existe plus; l'Empereur lui -a succédé. Tout vous démontre jusqu'à l'évidence que la famille à -laquelle vous avez consacré bien gratuitement, au reste, les plus -belles années de votre vie, ne reviendra plus en France. Celui qui la -gouverne aujourd'hui ne veut pas qu'un nom illustré comme le vôtre -demeure entouré de privations; votre pays vous doit une vie heureuse. -Parlez, madame; que vous faut-il pour qu'elle le soit? - ---J'ai déjà fait une réponse à M. de Rémusat, dit madame de Genlis. - ---Cette réponse n'est point vraie, permettez-moi ce démenti, madame; -l'Empereur sait, en outre, que votre santé souffre beaucoup de l'excès -de travail auquel vous vous livrez. Encore une fois, faites une -demande, que voulez-vous? - ---Je répondrai toujours de même, dit en riant madame de Genlis. - ---Eh bien! dit en souriant à son tour M. de Lavalette, voyons si votre -obstination résistera à cette proposition. L'Empereur vous demanda de -lui écrire tous les quinze jours... Il aime votre manière d'écrire. - ---Eh! d'où la connaît-il? - ---Il la connaît, enfin, que vous importe; acceptez-vous? - -Madame de Genlis réfléchit un moment. - ---J'accepte, dit-elle enfin; j'accepte et même avec joie. Je suis sûre -que cette correspondance ne peut qu'être bonne à tous deux. - ---Et moi, dit M. de Lavalette, j'ai une joie tout aussi vive en vous -annonçant que l'Empereur vous prie d'agréer une pension _de 12,000 -francs_. Elle vous sera payée comme vous le voudrez; et si vous n'y -avez aucune répugnance, ce paiement passera par mes mains. - -Madame de Genlis accepta, et la correspondance commença. Elle avait -lieu tous les mois, quelquefois tous les quinze jours. Le sujet en -était toujours moral, politique, ou pieux; souvent sur la manière dont -il fallait tenir sa cour. Madame de Genlis fit à cet égard beaucoup de -bien à l'Empereur lui-même. Avec lui, il n'y avait qu'à mettre l'index -sur l'entrée d'une route conduisant à un bon résultat; il la -parcourait avec un succès que nul autre n'aurait eu. Ce que madame de -Genlis lui dit relativement au luxe ne fut pas perdu pour lui, et ce -fut, sans doute, le lendemain du jour où il reçut une lettre d'elle -sur ce sujet, qu'il nous disait à toutes: - -Mesdames, _je veux_ que vous receviez. _Soyez grandes dames_, -surtout!... Soyez grandes et point mesquines dans vos dépenses pour -vos habits, votre maison, vos ameublements. Point, ou du moins -très-peu de ces mousselines anglaises qui entravent l'exécution de mon -système continental en donnant au goût, à la mode un autre moyen de se -nourrir. Beaucoup de soieries pour chaque saison. Du velours pour -l'hiver, du satin; et puis, du taffetas pour l'été. D'abord, vous -serez conséquentes; ensuite vous aurez de belles étoffes bien épaisses -pour le temps de la neige, et des étoffes légères pour les temps -chauds où il faut de l'air autour de soi. - -L'empereur mit, à dater de ce moment, une grande importance à ce que -toute la cour fût somptueuse et magnifique, non-seulement sur un -point, mais sur tous. - -Un jour l'empereur s'étant assis à côté de moi à un bal chez la -princesse Caroline, pendant une contredanse dans laquelle je ne -dansais pas, il me demanda si je connaissais madame de Genlis; je lui -dis que oui. - ---Vous a-t-elle écrit?--Jamais, Sire.--Eh bien! elle est encore plus -spirituelle en écrivant. Ses lettres ont de la gaîté, en même temps -qu'une raison solide et éclairée: _il est seulement dommage qu'elle -ne soit pas plus naturelle_. - -L'époque où madame de Genlis reprenait une sorte d'influence, qu'elle -eut, au reste, le bon esprit de tenir secrète, était fort belle pour -notre gloire littéraire. On a beaucoup dit que le temps de l'Empire -avait _donné de toutes les gloires, excepté celle de la pensée_. Cela -n'est pas tout à fait juste; car il me semble qu'une nation qui peut -donner à la renommée autant de noms que la nôtre à cette époque est -encore remarquable par la pensée comme par la gloire. Châteaubriand, -madame de Staël, madame de Genlis, Delille, Bonald, Michaud, Arnault, -Fontanes, Picard, Duval, et tant de poëtes agréables, font, à eux -tous, une preuve sans réplique. Et dans les arts: David, Gérard, -Girodet, Gros, Lethière, Robert Lefèvre, Isabey, Augustin, -Godefroy[82], Desnoyers, Méhul, Lesueur, Boïeldieu, Cherubini; et dans -les sciences, Berthollet, Cuvier, Fourcroy, Lacépède, etc. - -[Note 82: Cet artiste, doué d'un grand talent qu'on admire encore plus -particulièrement dans _la Bataille d'Austerlitz_, qu'il a gravée -d'après le tableau de Gérard, ainsi que _la Psyché_ et _l'Ossian_ du -même auteur, demande en vain la croix sans pouvoir l'obtenir depuis -dix ans! C'est un artiste renommé, qui est encore plein de verve, et -qui grave en ce moment _la Bataille de Marengo_ pour que _la Bataille -d'Austerlitz_ ait un pendant... Croirait-on qu'on a répondu sous le -ministère de M. Gasparin à un artiste aussi honorable: Vous ne -produisez plus!--Mais vous ne donnez donc de récompenses qu'aux -talents à venir? et vous ne récompensez jamais le _certain_, celui qui -a déjà fait ses preuves. Le tableau d'après lequel M. Godefroy fait -_la Bataille de Marengo_ est de lui-même... Voilà l'homme qui ne -produit plus!...] - -À cette liste, déjà nombreuse, combien je pourrais ajouter de noms -vraiment remarquables et faits pour tenir leur place dans une -nomenclature de ce genre! Mais madame de Genlis les connaissait bien, -et ce fut eux qu'elle appela, avec beaucoup de ceux que je viens de -nommer, pour reformer, _refaire_ son salon. Le cardinal Maury venait -alors de rentrer en France, et allait très-souvent chez madame de -Genlis. - -Alors elle prit un jour; ce fut le samedi. Ce jour était le plus -commode pour beaucoup d'hommes qui avaient des places plus ou moins -importantes, mais qui toutes occupaient; et le dimanche donnait du -repos en n'obligeant pas à se lever trop tôt. Ce calcul me frappa -lorsque Millin me le fit remarquer. - -Un jour, madame de Genlis reçut une lettre fort singulière; cette -lettre, très-bien écrite, sur de joli papier fort élégant, avait pour -signature le nom de _Jeanneton_; elle témoignait un vif désir de -suivre une correspondance, et indiquait une adresse qui, évidemment, -n'était pas la véritable. - -Madame de Genlis, entraînée par une sorte de charme répandu dans cet -écrit, répondit à cette lettre... Une autre vint encore, et reçut -aussi une réponse... Enfin la correspondance dura dix-huit mois. Un -jour, madame de Genlis voulut enfin causer avec _son anonyme_.--Eh -bien, nous causerons, lui dit l'étrange personne, mais vous ne me -verrez pas. - -Et la conversation se fit à travers une cloison. - -Un jour, c'était pendant le séjour de madame de Genlis à l'Arsenal, on -vint lui dire qu'une jeune paysanne lui apportait des fleurs de la -part de mademoiselle Jeanneton; madame de Genlis sourit.--Faites -entrer, dit-elle. - -Elle vit arriver une jeune paysanne, d'une taille charmante, mince, -élancée, portant le costume complet de paysanne, mais évidemment fait -avec des étoffes moins grossières que celles des vraies paysannes. -Elle avait son petit bavolet exactement placé sur le haut de sa tête, -et son chignon bien lissé. Une belle croix d'or avec un coeur tenait à -son cou par un velours qui faisait juger de l'étonnant éclat du cou de -cygne de la fille des champs. Ses bras, d'une blancheur également -éblouissante, ainsi que ses mains, étaient tous deux d'une forme -parfaite. Elle portait des fleurs dans ses bras et dans son tablier -d'indienne, et un petit garçon la suivait, chargé d'une innombrable -quantité de pots et de caisses contenant des plantes très-rares. -L'ambassadrice de mademoiselle Jeanneton se mit en devoir de placer -les fleurs coupées dans des vases de porcelaine qu'elle demanda à -madame de Genlis. - ---Pourquoi n'est-elle pas venue elle-même? dit celle-ci à la petite -paysanne. - - -LA PAYSANNE. - -Dame! j'savons pas, moi! - - -MADAME DE GENLIS. - -Comment!... serait-elle malade? - - -LA PAYSANNE. - -Nenni, nenni, elle n'est pas malade, et vous aime ben, allez!... - - -MADAME DE GENLIS. - -Et votre village est-il loin d'ici? - - -LA PAYSANNE, embarrassée. - -Not' village! quoiqu' ça vous fait donc, ça... mais non, qu'il n'est -pas loin... par là... du côté de Bièvre... de Jouy. - - -MADAME DE GENLIS. - -Ah! ah! je connais une grande dame qui possède une belle terre pas -bien loin de cet endroit. - - -LA PAYSANNE. - -Qui donc ça? - - -MADAME DE GENLIS. - -Madame de Chevreuse, à Dampierre. - - -LA PAYSANNE, vivement. - -Mais ce n'est pas à elle! c'est à sa belle-mère. Et, ajouta-t-elle en -levant les yeux et les mains au Ciel, Dieu puisse-t-il l'en faire -jouir encore longtemps! - -Dans ce moment, la paysanne avait laissé tomber l'énorme gerbe de -fleurs qu'elle tenait, et elles se répandirent toutes autour d'elle. -Dans cette attitude, elle était charmante, et recevait encore un -reflet de beauté de l'expression qui s'était répandue sur son front, -et de là sur tout son visage. Bientôt elle s'aperçut que madame de -Genlis la fixait avec attention, et elle rougit, ce qui l'embellit -encore... Elle voulut cependant toujours soutenir son incognito, et -tout en continuant de placer les fleurs dans les vases, elle dit: - ---Dame! voyez-vous, j'avons dit ça comme ça, moi... parce que, -voyez-vous, c'est une brave dame tout d'même que la vieille -douairière, comme ils la nomment, et que j'sommes presque de ses -terres. - - -MADAME DE GENLIS, avec intention. - -Ah! ah! la jeune dame est donc méchante? - - -LA PAYSANNE, vivement. - -Non, non!... alle n'est pas méchante... un brin tant seulement; mais -la vieille est ben bonne aussi! - - -MADAME DE GENLIS. - -Est-elle jolie, la jeune? - - -LA PAYSANNE. - -Non, alle n'est pas laide, c'est tout[83]... Ah çà, v'là qu'est fini. -Bonjour, madame... vot' servante. - -[Note 83: Ermesinde de Narbonne (Narbonne Fritzlar ou Narbonne Pelet) -était une jeune personne charmante d'élégance et de distinction dans -ses manières. Elle avait un grand éclat dans la physionomie, et le -premier coup d'oeil jeté sur elle lui faisait trouver de la beauté. -Elle était rousse, mais elle s'était fait raser la tête et portait une -perruque artistement faite. Madame de Chevreuse était la seule jeune -femme de son époque qui, par son insouciance de bon goût, rappelât les -manières d'un autre temps. Elle avait des partisans fanatiques comme -je n'en ai vu à aucune femme à la mode depuis elle.] - - -MADAME DE GENLIS. - -Un moment, ma chère enfant; vous avez été bien gentille, il faut -maintenant vous reposer... asseyez-vous. - - -LA PAYSANNE. - -Oh, j'n'oserai jamais!... - - -MADAME DE GENLIS, souriant. - -Eh bien! figurez-vous un moment que vous êtes madame de Chevreuse, et -asseyez-vous près. - - -LA PAYSANNE, rougissant et se détournant pour s'en aller. - -Comment, comment! qu'est-ce donc que ça veut dire?... - - -MADAME DE GENLIS. - -Que vous êtes reconnue, ma chère Jeanneton; et que je vous demande de -faire cesser un mystère qui est une entrave à cette amitié que vous -êtes assez bonne pour m'accorder, et que je vous rends avec une -tendresse de mère. - - -LA PAYSANNE, après avoir hésité quelque temps. - -Eh bien! oui, vous avez raison; il ne faut pas plus longtemps résister -à la tentation d'une causerie d'amitié avec une personne comme vous. - -Et madame de Chevreuse, car c'était elle en effet, redevint elle-même. -Elle n'avait jamais cessé de l'être; elle se croyait parfaitement -déguisée, parce qu'elle portait un bonnet et une jupe de paysanne, et -qu'elle disait: _J'allions_, _j'venions_; mais ses mains blanches, ses -bras délicats et polis comme de l'ivoire, sa démarche et sa tournure -si parfaitement élégantes, la douceur de son organe, tout cela formait -un trop grand contraste avec le rôle qu'elle jouait pour qu'elle pût -le remplir longtemps... Elle jouait en effet la comédie; mais elle -était comme un premier rôle remplissant sans illusion, et par -conséquent fort mal, un autre rôle hors de son genre. C'était une -charmante personne... j'en parlerai plus loin. - -La manie de connaître madame de Genlis gagnait tout le monde. Anatole -de Montesquiou, que nous voyons aujourd'hui si raisonnable comme père -de famille et comme homme du pays, si bien enfin dans tout ce qu'il -est et ce qu'il fait, Anatole de Montesquiou était tout jeune homme -alors, et il voulait aussi connaître madame de Genlis. Au lieu de -chercher quelqu'un qui le conduisît chez elle, car elle avait _un -jour_ (le samedi), il aima mieux prendre un moyen presque -_impossible_. Il s'en alla chez Maradan, éditeur de presque tous les -livres de madame de Genlis, et lui demanda de lui donner des épreuves -d'imprimeur, pour qu'il les portât à madame de Genlis, comme le garçon -de l'imprimerie; Maradan s'y refusa. Mieux conseillé par une seconde -réflexion, Anatole de Montesquiou s'adressa tout simplement à madame -de Lascours pour faire la connaissance de madame de Genlis, et madame -de Lascours lui donna tout simplement à dîner avec elle. Ce fut alors -que se forma cette amitié qui sut résister à trois révolutions, et -qui, au moment de la mort de madame de Genlis, était une de ses plus -douces consolations: c'est qu'elle avait placé son affection sur un -noble coeur, un généreux caractère. Anatole de Montesquiou est un -homme qui peut avoir à la fois l'orgueil de la bonté et celui de -l'esprit. - -Il est étrange que madame de Genlis ait été aussi souvent attaquée par -l'anonyme. Une personne connue maintenant par plusieurs ouvrages -littéraires était fort jeune à l'époque dont je parle: c'est madame de -Brady. Elle était belle et spirituelle; elle écrivit à madame de -Genlis, et aussi sous un nom supposé, en lui donnant une adresse qui -n'était pas la sienne. Cette étrange correspondance dura près d'une -année. - -En deux ans de temps voilà trois personnes d'un nom connu qui prennent -la voie romanesque de l'anonyme avec une vieille femme, pour -converser avec elle. À sa place, je m'en serais fâchée, moi; j'aurais -pu penser qu'on me prenait pour une femme à ridicules prétentions de -sentiments. - -Le moment le plus brillant pour le salon de madame de Genlis fut -pendant son séjour à l'Arsenal. Elle voyait alors une foule d'hommes -spirituels et de femmes remarquables, qui contribuaient tous à -l'agrément de ses soirées: les uns jouaient des proverbes, les autres -les composaient; on faisait de la musique, et alors Casimir jouait de -la harpe. Dans d'autres soirées, un auteur estimé, comme -Millevoye[84], disait une pièce de vers, à laquelle sa diction -touchante, sa figure si parfaitement en accord avec ses vers et sa -mélancolique nature, qui n'était, hélas! qu'un instinct d'avenir, -donnaient un charme encore plus profond. Une autre fois, Dussault -venait lire un feuilleton inédit du _Journal de Paris_, écrit avec -tout son talent. Le lendemain, M. le comte de Sabran[85] disait -plusieurs de ses fables; ses fables, dont quelques-unes peuvent -rivaliser avec celles du grand fabuliste. M. de Sabran dit également -d'une manière admirable non-seulement les vers qu'il fait, mais ceux -de nos grands maîtres: il dit Molière et Racine à ravir. Venait -ensuite, pour apporter son tribut à la ruche, M. Briffaut, très-jeune -alors, mais qui montrait déjà un talent remarquable. M. de Cabre[86], -ami fort intime de madame de Genlis, était un homme fort instruit, et -cependant fort _aimable_ dans l'acception positive de ce mot. Il -contait bien, et faisait parfois de jolis vers. En voici qu'il composa -étant jeune encore, mais _abbé_, pour répondre à la demande de faire -le portrait d'une femme belle et charmante. Ce fut un impromptu: - - Pourquoi me demander ce que c'est qu'une femme, - À moi, dont le destin est d'ignorer l'amour! - De l'aveugle affligé vous déchirerez l'âme, - Si vous lui demandez ce que c'est qu'un beau jour! - -[Note 84: Millevoye, mort trop tôt pour son beau talent, fut enlevé -aux lettres et à ses amis inconsolables de sa perte en 1822.] - -[Note 85: C'est M. le comte Elzéar de Sabran, dont j'ai parlé dans le -Salon de madame de Polignac, et qui joua devant le roi et la reine le -rôle d'Oreste dans _Iphigénie en Tauride_, tandis que sa soeur -remplissait celui d'Iphigénie. Cette soeur fut depuis madame de -Custine.] - -[Note 86: M. Sabatier de Cabre, ancien conseiller-clerc au Parlement. -Il était abbé, mais pas prêtre ordonné; il portait seulement le petit -collet. Il est oncle de madame la comtesse Alexandre de Laborde.] - -Parmi les femmes littéraires qui fréquentaient habituellement le salon -de madame de Genlis, on peut bien placer madame Victorine de -Chastenay, qui a enrichi notre littérature de plusieurs romans -remarquables de la littérature anglaise, et dont l'esprit charmant est -si bien venu dans une agréable causerie. Il y avait aussi madame la -comtesse de Beaufort-d'Hautpoul, auteur de jolies poésies et de -_Zilia_, agréable petit conte; madame Kennem, connue par plusieurs -ouvrages distingués; madame de Vannoz, poëte charmant, et _presque_ -rivale de Delille dans le petit poëme de _la Conversation_; madame de -Choiseul (princesse de Bauffremont). Celle-ci est une personne que -j'ai pu juger par moi-même, et dont l'esprit avait, en effet, dû être -apprécié par une femme comme madame de Genlis, qui se connaissait, -certes, bien en esprit aimable, et surtout en esprit de société; et -madame de Choiseul est plus que cela, c'est une personne supérieure. -Je juge ainsi une femme lorsque je trouve de la bonté dans son esprit. - -Chez madame de Genlis, on voyait encore madame Élisabeth de Bon, -connue par la traduction de _la Dame du Lac_ de Walter Scott, mais -beaucoup plus anciennement par des romans assez oubliés aujourd'hui. -C'était, comme je l'ai dit plus haut, une personne fort agréable -d'esprit, très-passionnée dans son amitié; trop peut-être. Mais ses -amis trouvaient que c'était sans exigence. - -D'autres femmes qui n'étaient pas littéraires, mais qui avaient leur -célébrité, allaient aussi chez madame de Genlis. C'étaient mesdames de -Bellegarde, toutes deux connues par leur amitié fraternelle et la -douceur et la bienveillance de leur commerce; madame Cabarus[87], -madame Roger[88]; madame Dubrosseron, jeune femme agréable et beaucoup -du monde bruyant de ce temps-là; madame Hainguerlot, femme d'argent, -qui, je ne sais pourquoi, voulut être femme d'esprit, et que le -chevalier de Boufflers, qui, certes, savait pourtant ce que c'était -que les muses, n'a pas craint d'appeler la dixième muse. - -[Note 87: Madame Tallien.] - -[Note 88: Depuis comtesse de Montholon.] - -À toutes les femmes que je viens de nommer, il faut ajouter beaucoup -d'autres noms, tels que celui de la maréchale Bernadotte, qui, plus -tard, fut princesse de Ponte-Corvo, puis ensuite reine de Suède. Elle -et la reine Julie aimaient beaucoup madame de Genlis. Madame de Genlis -avait encore avec elle deux jeunes filles dont elle prenait soin, -mademoiselle Stéphanie Alyon et une jeune Prussienne, Helmina, qu'elle -avait amenée de Berlin à Paris[89]. Ces deux jeunes filles -augmentaient la famille adoptive de madame de Genlis, car elle avait -encore Casimir et Alfred Lemaire, enfant que Casimir avait adopté pour -ne pas déroger aux habitudes de la maison; et pourtant à cette époque -existait-il quelqu'un de plus heureux que madame de Genlis dans ses -mêmes relations de famille, mais _directes_!... Où pouvait-elle -trouver des femmes et des jeunes filles plus charmantes que celles de -sa fille, madame de Valence? rien n'est plus admirable que l'éducation -donnée à ses enfants par madame de Valence. Une mère qui forme les -filles qu'elle a formées est une femme ayant bien mérité de toutes les -mères. Une conduite irréprochable, des vertus naturelles parfaitement -développées, voilà ce que madame de Valence a produit dans ses deux -filles, madame la comtesse Gérard et madame la comtesse de Celles[90]. - -[Note 89: Cette jeune Prussienne que madame de Genlis amena avec elle -eut ensuite des torts, à ce qu'il paraît et d'après ce que disait -madame de Genlis elle-même; elle la donna à un ange dont la bonté -jamais ne se lasse, à madame Récamier.] - -[Note 90: Les filles de madame de Valence ont été des personnes -remarquables de tous points. Madame de Celles mourut encore jeune et -emporta les regrets de tout ce qui l'a connue. Son esprit et son coeur -lui attachaient tous ceux qui la voyaient seulement une fois; -instruite sans pédanterie, vertueuse sans rigorisme pour les autres, -elle était aimée non-seulement de ceux qui devaient l'aimer, mais de -tout ce qui la connaissait. Elle mourut à Rome, où son mari était -ministre du roi des Pays-Bas. Madame Gérard, sa soeur, est également -bonne et charmante comme elle. Les enfants de ces deux dames étaient -au nombre de quatre au moins à cette époque.] - -Aux autres noms littéraires que j'ai cités plus haut en nommant tant -d'hommes remarquables, il faut ajouter M. de Coriolis, que j'ai été -charmé de rencontrer dans quelques maisons, où il nous charmait en -disant de bien jolies productions de lui, dont une, _la Messe de -minuit_, est l'une des pièces fugitives en vers que l'on peut placer -dans le bon temps. Il était en outre un des hommes de la bonne -compagnie qu'on aime toujours à rencontrer. - -Un soir, ce fut M. de Treneuil qui fit les frais de la réunion de -madame de Genlis. M. de Treneuil était un littérateur et un poëte -distingué; il avait justifié la France d'avoir souffert que Lebrun, -dans son _Ode patriotique_, articulât des paroles infâmes devant des -objets sacrés que les tribus sauvages respectent et vénèrent... devant -les tombeaux!... - -M. de Treneuil, dans son poëme des _Tombeaux de Saint-Denis_, répond à -ces vers de cannibales d'une manière triomphante!... Ah! ce n'est pas -par des actes comme l'odieuse action signalée par Lebrun[91] que la -Révolution s'est acquis une renommée!... elle s'est, au contraire, -couverte de honte et d'ignominie!... - -[Note 91: Ou plutôt provoquée. Voici une des strophes de Lebrun dans -cette ode abominable. Le cardinal Maury la récitait de sa voix si -retentissante avec une énergie vraiment profonde et communicative. - - Purgeons le sol des patriotes - Par des rois encore infecté. - La terre de la liberté - Rejette les os des despotes. - De ces monstres divinisés - Que tous les cercueils soient brisés, - Que leur mémoire soit flétrie, - Et qu'avec leurs mânes errants - Sortent du sein de la patrie - Les cadavres de ces tyrans. - -Pour commentaire à cette strophe, il faut ajouter que ce même Lebrun -fut le plus vil flatteur du régime impérial!...] - -M. de Treneuil parla de cet acte avec horreur. Il fit observer que -l'empereur, qui réédifiait _tout_, avait ordonné de réparer les -souterrains de Saint-Denis, et cette pensée lui inspira deux bien -beaux vers: - - Et sans verser le sang d'une seule victime, - L'hommage expiatoire a surpassé le crime. - -On ne peut comprendre pourquoi l'Institut refusa longtemps la couronne -à cet ouvrage. Pour quelle raison? il serait bien pénible que des -hommes de science pussent arriver à ce point d'oubli de leur haute -mission, pour écouter des voix qui leur parlent en faveur ou contre -l'esprit de parti? Cette pièce de vers, c'est-à-dire ce poëme, fut -enfin couronnée cependant, et avec la plus grande justice: certes, il -n'y eut pas de faveur. M. de Treneuil était attaché à la bibliothèque -de l'Arsenal. - -D'autres hommes fort spirituels aussi, qui contribuaient à embellir -les soirées de madame de Genlis, étaient M. Després; M. Alexandre de -Laborde, si bon, si parfait et si amusant avec ses distractions, _même -dans son Itinéraire_; et Millin, meilleur ami que parfait antiquaire, -malgré ses ouvrages sans nombre sur la numismatique. Elle voyait -encore des hommes du monde, mais aussi lettrés que des littérateurs de -profession: c'étaient M. le comte de Ségur, M. Carrion-de-Nisas, M. -d'Estourmel, M. de Choiseul-Gouffier, spirituel dans sa causerie, si -intéressant dans ses révélations des mystères du sérail, soit qu'il -parlât des kiosques des sultanes entourés d'esclaves noirs[92], du -chant plaintif et simple qui s'entendait au travers des rideaux -flottants d'or et de soie, ou bien qu'il vous fît entrer avec lui dans -les sombres détours de la politique ottomane à cette époque, où, -jouissant encore d'un reste de pouvoir, elle dénouait avec le mensonge -ce qu'elle ne pouvait trancher avec le poignard ou endormir avec le -poison. Que j'ai passé de doux moments à écouter M. de Choiseul!... -aucune conversation, excepté la sienne et celle, avant tout, de M. de -Narbonne et de M. de Talleyrand[93], ne rappelait autant la bonne -compagnie française, comme nous en avions la tradition, nous autres -jeunes femmes à l'époque dont je parle ici, nous qui avions pu voir et -entendre une foule d'hommes de bon goût et de bonnes manières, dernier -reste de la cour de Louis XV. M. de Choiseul contait surtout avec une -grâce admirable. - -[Note 92: On sait comment M. de Choiseul a connu beaucoup de détails -intimes du sérail: c'était par le moyen de marchandes arméniennes qui -pouvaient pénétrer jusque dans les cours intérieures.] - -[Note 93: C'était la même société. M. de Nassau, M. de Montrond, M. de -Talleyrand, M. de Narbonne et M. de Choiseul formaient la société la -plus intime de l'hôtel de Talleyrand, et cela, il faut le dire à la -louange de M. de Talleyrand, sans secousse et sans caprice.] - -M. le prince de Nassau allait aussi chez madame de Genlis, mais pas -souvent. Il était aussi bien aimable; mais comme il mentait celui-là, -quand une fois il se mettait à raconter! - -Le cardinal Maury était, comme homme important dans notre monde et -notre histoire politique, le plus remarquable de la société de madame -de Genlis; il y allait fort souvent, quoiqu'il ne l'aimât pas. -C'était un homme singulier dans ses affections; il les montait ou les -descendait d'après un baromètre qui n'était pas toujours celui du -temps[94]. - -[Note 94: Je ne puis m'en plaindre, car il fut admirable dans son -affection pour moi jusqu'au moment de sa mort.] - -M. de Talleyrand allait aussi assez souvent à l'Arsenal; mais soit -qu'il le voulût ainsi, soit que madame de Genlis ait dit la vérité -lorsqu'elle affirmait que c'était pour mieux jouir du charme de sa -conversation, elle le recevait toujours étant seule. Le fait est qu'il -est vrai que M. de Talleyrand a dans la physionomie un air -d'insouciance et même d'ennui qui glace tout ce qui l'entoure. On -voudrait dissiper cette apparence d'ennui par le pouvoir qu'on se -suppose toujours à tort ou à raison. C'est pour cela que dans la -société on ne pardonne pas aux personnes d'esprit d'avoir de la -sécheresse...: il ne faut pas qu'elles se communiquent trop -rapidement; mais aussi il ne faut pas qu'elles soient trop importantes -ni trop repliées sur elles-mêmes. - -Avant que M. de Talleyrand ne nous fît tout le mal dont la France -souffrira encore longtemps, il y avait dans ma pensée un penchant à -le croire bon. C'est une drôle d'idée que j'avais là, me dira-t-on? Il -y a des révolutions dans la vie humaine comme dans la vie des empires. -Enfin, je crois que M. de Talleyrand est né bon; il est devenu méchant -comme nous l'avons vu par des causes connues de Dieu seul. Mais ce qui -est connu de tous, car nous sentons nos blessures, c'est qu'il a fait -bien du mal à la France. - -Une femme charmante qui contribuait autant et peut-être plus que -madame de Genlis à l'agrément de sa maison, c'était madame de -Valence... elle avait un charme, une grâce... ses grands yeux noirs -donnaient des regards si doux et si animés!... et puis elle est bonne. -C'est une femme dont on sent qu'on voudrait être l'amie, que madame de -Valence. J'ai rencontré peu de femmes qui aient pour moi plus -d'attrait. - -Mais il y avait au salon de madame de Genlis un singulier inconvénient -d'attaché. Elle a toujours eu beaucoup de mobilité dans l'esprit, et -conséquemment dans l'exécution de ses volontés, car l'esprit a -toujours été son guide avant toute chose. Cette manière d'être lui a -quelquefois valu de drôles d'aventures; en voici une qui eut lieu vers -l'année où elle quitta l'Arsenal. - -On a vu que les conversations étaient ce qu'elle aimait le mieux, -mais, je crois, après les correspondances _anonymes_[95]. Comme on le -savait, tout le monde lui écrivait; il s'ensuivit, et cela de son -propre aveu, qu'elle perdit à répondre à ces lettres un temps qui lui -aurait donné deux volumes de plus par an. C'étaient des lettres dont -le port coûtait cher. - -[Note 95: Il me faut ici dire mon sentiment, non pas sur les lettres -anonymes injurieuses, je me réserve cette satisfaction pour plus tard. -Je parlerai seulement ici de ces correspondances voilées, -mystérieuses, dans lesquelles des femmes ne craignent pas de parler -comme elles rougiraient de le faire à découvert. Je ne blâme pas une -correspondance mystérieuse entre femmes comme atteinte à la morale: -elle n'est que sotte et niaise; cependant j'y trouve aussi peu de ce -qui est estimable. Comme base de toute amitié, c'est la loyauté et la -franchise. Qu'est-ce qu'un mystère en amitié? Qu'est-ce qu'une -_coquetterie_? Tout cela est la preuve du peu de vérité d'un -sentiment, quel qu'il soit. S'il est amitié, on ne jouit de celle que -l'on inspire que lorsqu'elle vous _est accordée à vous_, et non à un -être imaginaire; s'il est amour, alors je ne le connais pas: il est -absurde, au reste, dans les deux sentiments. Au reste, voilà mon -opinion, et je ferai toujours peu de cas de ceux qui emploieront ce -moyen.] - -Avec ce goût pour le romanesque et le mystérieux, on pense que toutes -les lettres de ce genre étaient accueillies. Un jour, madame de Genlis -en reçoit une de je ne sais plus quelle ville, je crois pourtant que -c'est de Mâcon, écrite avec un tel charme, le style en était si -admirable, que madame de Genlis se passionna pour l'auteur, et lui -répondit. - -C'était une femme heureusement!... Mais quelle femme! rien n'était -admirable comme elle... Pendant quinze jours madame de Genlis -racontait bien encore une histoire intéressante; mais à peine achevée, -la dame inconnue la remplaçait; et c'était un ravissement en montrant -et en regardant son écriture, son orthographe si bien soignée!... et -ne pas connaître une personne si charmante! car elle était charmante! -cela ne pouvait être autrement... quel malheur!... - -Enfin, un jour madame de Genlis reçoit une lettre qui la ravit!... la -dame anonyme consentait enfin à se nommer... elle était malheureuse, -et sa lettre, cette fois, était plus éloquente encore que les -précédentes. Madame de Genlis, émue par la peinture d'une position -déplorable, sentit un intérêt profond pour celle qui en souffrait. -Elle relit ses autres lettres; elle y voit l'âme la plus élevée, le -coeur le plus sensible. D'après ce qu'elle disait de sa personne, elle -devait être belle; et l'imagination de madame de Genlis lui prêta -encore plus de charmes. C'était le moment où Helmina, la jeune -Prussienne qu'elle avait amenée de Berlin, venait de la quitter. Elle -pensa qu'elle ne pouvait mieux faire que de prendre avec elle la dame -inconnue comme compagne plutôt que comme dame de compagnie, et dans -l'effusion du premier mouvement, madame de Genlis écrivit à la dame de -venir au plus vite. Elle répondit par des bénédictions en manière de -remerciements. Mais, hélas! les chemins de fer et les ballons -n'étaient pas inventés alors, et il en coûtait cher à de pauvres gens, -même pour faire soixante lieues. Il faut ici rendre justice à madame -de Genlis: elle envoya courrier par courrier l'argent nécessaire au -voyage de madame De***. Pendant le temps qui dut nécessairement -s'écouler entre le moment du départ de l'argent et l'arrivée de la -dame, Madame de Genlis fut dans une agitation extraordinaire. Enfin, -le jour heureux arriva, et la dame avec lui. Dès qu'elle aperçut -madame de Genlis, elle accourut à elle, et ouvrant deux immenses bras -plats et maigres appartenants à une grande femme sèche et blafarde: - ---Ma bienfaitrice, s'écria-t-elle!... mon amie! vous avez donc eu -pitié de mon infortune!... soyez désormais mon soutien, mon guide! - -Elle avait cinquante ans! - -Madame de Genlis, abasourdie par cette scène sentimentale qui devint -en quelques minutes d'un comique achevé, crut d'abord qu'elle était -trompée, et qu'on jouait une seconde représentation d'_Une Folie_. -Elle hésitait presque à reconnaître l'héroïne du roman qu'elle seule -avait composé dans son imagination... car rien n'est à comparer à ce -qu'elle-même racontait à ses amis intimes relativement à l'arrivée de -madame D***. - -Cependant, au bout de quelques jours, le premier étonnement passé, -madame de Genlis reconnut l'esprit de son anonyme dans la grande femme -sèche et blafarde; mais cet esprit était insupportable. Pour le -malheur de ceux avec qui elle causait, elle avait étudié à fond toutes -les grammaires connues; elle était d'un purisme qui tuait toute -conversation; il fallait faire une attention scrupuleuse à ses -moindres paroles. Madame de Genlis elle-même, si châtiée dans son -langage, si pure dans sa diction, passait vingt fois par jour sous son -scalpel... toute la société de madame de Genlis l'avait en aversion. -Souvent le cardinal Maury m'en racontait, ainsi que Millin, des scènes -incroyables. - -Un seul homme dans ce cercle avait une tendre préférence pour madame -D***; il lui parlait avec une déférence incroyable dans un homme assez -peu soigneux d'ailleurs dans ces sortes de choses. C'était M. Alyon, -père de Stéphanie Alyon, aimable jeune fille que madame de Genlis -éleva, que tout le monde aimait chez elle, et qui depuis épousa M. -Savary. - -M. Alyon était excessivement laid, et son âge passait cinquante ans. -Il avait été attaché à l'éducation des princes à Belle-Chasse, et son -esprit avait ce tour savant, cette manière toute didactique qui lui -fit d'abord aimer une femme qui ne parlait qu'un pur et beau langage. -Elle répondit à son admiration par de nouvelles découvertes dans les -recherches du participe et du conditionnel. Cela acheva M. Alyon, et -au bout de quelque temps tout le monde s'aperçut de la tendresse de -ces deux amants, qui, à eux deux, faisaient près d'un siècle. - -Madame D*** se souciait peu de cela; il est vrai qu'elle avait une -perruque, une peau qui n'avait pas été mal, et un teint tellement -blanc qu'il allait jusqu'à la tache de rousseur, et recouvrant des os -malheureusement très-saillants. Mais tout cela n'empêcha pas l'amour. - -Un jour, elle entra dans la chambre de madame de Genlis, qui depuis -quelques semaines la tenait dans la plus belle des antipathies. Madame -D*** était extrêmement parée. Depuis que M. Alyon s'était mêlé -d'achever de lui tourner la tête, l'affaire était en bon train, et -pour l'accomplir, elle minaudait tant qu'elle avait de forces... Ce -jour-là, elle avait un bonnet avec des roses... elle se regarda dans -la glace, puis elle dit avec un sourire qu'on ne peut rendre: - ---Savez-vous bien, madame, _que j'ai encore de la peau_? - ---Mon Dieu! madame, lui répondit madame de Genlis, ce n'est pas -étonnant: le temps enlaidit, _mais il n'écorche pas_. - -Madame D*** sourit avec une douce expression de pitié et un haussement -d'épaules tout à fait gracieux. Puis venant à madame de Genlis, elle -lui dit comme on dirait à un enfant: - ---Mais ne savez-vous pas que la grammaire autorise à dire cette -phrase, pour faire entendre qu'on a de l'éclat, _elle a de la peau, -elle a du teint_... En vérité, pour une personne qui écrit et qui a de -la célébrité, ne pas savoir ce que veut dire: _J'ai de la peau_... -c'est inconcevable!... - -Le fait réel, c'est que cette peau, qui avait été fraîche et belle -lorsque la dame avait vingt ans, était considérablement changée; que -ses dents, qui avaient été belles, étaient gâtées; que sa taille, -jadis élégante peut-être, l'était encore selon elle, parce qu'étant -sèche elle était maigre et mince, mais sans aucune forme ni grâce. Du -reste, revêche à la réplique, la supportant peu et même pas du tout; -d'un commerce quotidien impossible à supporter, s'étonnant à chaque -instant d'elle-même, et n'admirant que son propre mérite... - -Cette aimable personne demeura près de deux ans avec madame de Genlis. -Au bout de ce temps, la passion de M. Alyon devint si vive, qu'il -fallait surveiller ces _jeunes amants_... Enfin, il l'enleva, au grand -amusement de tous et à la joie personnelle de madame de Genlis. - -Une aventure d'un genre bien autrement sérieux lui arriva à cette même -époque à peu près, mais quelques mois avant le départ d'Helmina. - -Madame de Genlis reçut un jour une lettre de Beauvais; cette lettre -était bien écrite, et touchante par l'expression de plusieurs phrases -qu'elle contenait. Mais celle-ci n'était pas anonyme; elle était d'une -jeune fille âgée seulement de dix-huit ans, s'exprimant sur les -ouvrages de madame de Genlis avec une passion vraiment sentie, et -révélant dans ses paroles même les plus simples qu'elle ne tenait plus -à la terre que par quelque affection toute profonde et en même temps -passionnée. Madame de Genlis fut frappée par la vérité des -expressions, et répondit. Un commerce de lettres s'engagea; madame de -Genlis apprit qu'en effet elle ne s'était pas trompée, et que cette -jeune personne était mourante de la poitrine, et que sa maladie était -déclarée mortelle. - -Cette jeune fille s'appelait mademoiselle de Beaulieu; elle était -fille de M. Hyacinthe de Beaulieu, ancien capitaine de cavalerie; elle -habitait Beauvais... Madame de Genlis lui répondait exactement. -Bientôt ses lettres furent attendues par la malade avec une impatience -non-seulement de mourante, mais de quelqu'un qui souffre profondément -d'un mal et qui est soulagé par une main habile. Madame de Genlis -rassura cette âme pure, qui s'alarmait de quitter ce monde pour se -rendre dans le sein de Dieu; car où pouvait aller une âme aussi -candide, aussi dégagée de toute pensée impure?... C'était un ange que -cette jeune fille. J'ai vu d'elle plusieurs lettres vraiment -admirables... c'était la plainte suave d'une colombe blessée à mort. -Un jour, elle écrivit à madame de Genlis: - -«Je me sens bien mal... ils ne veulent pas me dire que je mourrai -bientôt; mais _je le sais_, moi!... Oh! combien je voudrais vous voir -avant de quitter ce monde!... c'est un désir ardent... c'est celui du -coeur, et je ne vis plus que par le mien.» - -Mademoiselle de Beaulieu voulait en effet venir à Paris; et sa famille -entière, dont elle était adorée, craignant qu'elle ne pût soutenir -même la fatigue de cette course, s'y opposait toujours... Mais ayant -appris que sa soeur venait passer un jour à Paris, et qu'elle était -seule dans une calèche, alors il parut impossible de continuer une -opposition qui eût été plus funeste que la fatigue qu'on craignait... -Elle partit... l'air, la vue de la campagne, celle de nouveaux objets, -la ranimèrent un peu, et lorsqu'elle arriva à Paris, son charmant -visage était aussi beau que lorsqu'elle faisait l'orgueil d'une -heureuse famille. - -Il était midi. Madame de Genlis était dans son cabinet; on vient lui -dire qu'une jeune dame malade, qui arrive, veut la voir à l'instant... -Madame de Genlis s'élance au-devant d'elle, et se trouve devant une -figure fantastique de grâces, de beauté et de ce charme qui séduit -parce qu'il vient de l'âme et passe par le regard et la physionomie -qu'il illumine... C'était la jeune mourante! - ---Oh! comme je craignais de mourir avant de vous voir! dit-elle en se -laissant tomber haletante et frissonnant d'un froid nerveux dans les -bras de madame de Genlis... Combien je redoutais de ne pas vous -entendre me répéter les consolantes paroles qui me font sortir de ce -monde sans regret et sans crainte pour celui où je vais entrer!... - -Madame de Genlis, dans un saisissement inexprimable, la conduisit dans -sa chambre, et la contraignit de se coucher sur une chaise longue, où -elle passa toute la journée sans prononcer deux phrases de suite. -Seulement elle écoutait avec avidité celle qu'elle était venue -chercher presqu'au dernier moment de sa vie!...... on voyait que sa -pensée plongeait dans son avenir terrestre, qui n'avait plus que -quelques heures, et l'infortunée n'avait que dix-huit ans!... et elle -était aimée!... ... elle écoutait, mais silencieuse, calme, -recueillie, pleurant doucement et tenant dans les siennes une main de -madame de Genlis, qu'elle pressait contre son coeur et qu'elle baisait -à tous moments... Dans toute la journée, elle ne prit qu'un -bouillon... vers le soir, elle parut prier avec un profond -recueillement, et fit signe à madame de Genlis de prier aussi... -Pendant ce moment de silence, fatiguée de larmes et de souffrances, -elle s'endormit... ce fut surtout alors que sa charmante figure -apparut à madame de Genlis dans tout son éclat, malgré la pâleur de -ses joues... c'était un ange sommeillant... mais ce sommeil fut -court... elle en était à ce point, la malheureuse enfant, où la -souffrance laisse peu de trêve à ceux qu'elle détruit... elle -tressaillit en s'éveillant... la chambre était sombre...--Faites venir -de la lumière, dit-elle... je veux vous voir ENCORE!... - -Huit heures sonnèrent à la pendule... elle fit un mouvement...--Ah! -dit-elle... je vais partir! - -En effet, peu de minutes après, on entendit le bruit d'une voiture: -c'était celle qui venait chercher mademoiselle de Beaulieu... sa soeur -retournait le lendemain même à Beauvais... sa femme de chambre venait -prendre la jeune malade... l'infortunée était mourante. - -Elle se leva avec peine... on voyait qu'elle s'arrachait malgré elle -d'une maison où il restait une partie d'elle-même... Il est évident -que cette amitié extrême avait une cause; et cette jeune fille, -frappée par une douleur profonde et secrète, une de ces douleurs enfin -qui donnent la mort!.. avait trouvé seulement du réconfort dans sa -confiance en madame de Genlis, qui en effet devait, je crois, avoir -des paroles puissantes pour adoucir les maux de l'âme. Elle avait une -manière de présenter la religion, en lui donnant un pouvoir -consolateur, qui devait nécessairement lui acquérir le coeur dont elle -calmait la souffrance... En voyant arriver le moment de la quitter, -mademoiselle de Beaulieu comprit en même temps qu'il fallait lui dire -un éternel adieu... Déjà presque suffoquée par le mal lui-même, qui -était à son dernier période, elle se laissa tomber sur ses genoux, et -prenant les mains de madame de Genlis, elle les baisa en les mouillant -de larmes et sanglotant avec déchirement.--Bénissez-moi, lui dit-elle -d'une voix brisée... bénissez-moi!... Madame de Genlis la releva, la -prit dans ses bras et l'embrassa avec tendresse... alors elle eut une -crise effrayante dans laquelle on crut qu'elle allait expirer... Enfin -elle partit!... Revenue dans son appartement, madame de Genlis crut y -retrouver encore cette jeune fille si belle et aimante, si douce même -dans la mort... C'était comme une apparition qui ne la quittait -plus.--Pendant plusieurs heures elle voyait mademoiselle de Beaulieu -pleurant en silence, et ne lui disant combien elle souffrait que par -le regard prolongé de ses yeux admirablement beaux et que la maladie -avait encore agrandis... Le jour ne dissipa pas cette vision, qui -obstinément demeurait à la même place... - -... Mademoiselle de Beaulieu _était morte_ le lendemain de son retour -à Beauvais!... son père lui-même l'annonça à madame de Genlis. - -En mourant, sa fille l'avait chargé de transmettre un dernier adieu à -celle qu'elle regardait comme une seconde mère;--il lui annonçait -aussi qu'elle avait disposé de ce qu'elle avait de plus précieux en -faveur de la plus jeune de ses soeurs, qu'elle la priait d'aimer en sa -place: son legs lui servirait, disait la mourante, de titre auprès -d'elle!... C'était une tresse des cheveux de madame de Genlis -qu'elle-même lui avait donnée. - -C'était une âme belle et pure que celle d'une jeune fille qui se -passionne ainsi sur des écrits qui parlent le langage d'une haute -morale... Cette jeune fille, je le crois, eût été une femme d'une -grande supériorité. - - - - -SALON - -DE - -LA GOUVERNANTE DE PARIS. - -1806 À 1814. - - -Ce ne fut qu'en 1806, après la victoire d'Austerlitz, que la Cour -impériale prit une couleur décidée et eut une position tout à fait -arrêtée. Jusque-là il y avait beaucoup de luxe, beaucoup de fêtes, une -grande profusion de beaux habits, de diamants, de voitures, de -chevaux; mais, au fond, rien n'était bien réglé et totalement arrêté. -Il ne suffisait pas d'avoir M. de Montesquiou pour grand-chambellan, -M. de Ségur pour grand-maître des cérémonies, et MM. de Montmorency, -de Mortemart, de Bouillé, d'Angosse, de Beaumont, de Brigode, de -Mérode, etc., pour chambellans ordinaires; MM. d'Audenarde, de -Caulaincourt, etc., pour écuyers; et mesdames de Montmorency, de -Noailles, de Serrant, de Mortemart, de Bouillé, etc., pour dames du -palais: tout cela ne suffisait pas. Il fallait une volonté émanée, -annoncée comme _loi_ et de très-haut. Sans cela rien ne pouvait aller. - -À mon retour de Lisbonne, l'Empereur me fit l'honneur de me parler de -cette volonté intime qu'il avait de faire arriver sa Cour à être une -des plus brillantes du monde entier. - ---Et pourquoi pas _la plus_ brillante, Sire? lui dis-je.--Il -sourit:--Je veux qu'on fasse un traité sur cette matière, -poursuivit-il... - ---Je dirai encore pourquoi, Sire? il suffit que l'Empereur émette une -volonté pour qu'elle soit suivie; qu'il dise: Je veux qu'on -reçoive,--et on recevra;--qu'il ajoute: Je veux que ce soit bien, et -ce sera bien. - -Il rit tout à fait cette fois, et heureusement il ne se fâcha pas, car -il était visible que je raillais: en effet, comment _organiser_ une -société en quelques jours comme on fait un régiment de conscrits!... - ---Eh bien! il faut que les femmes de la Cour me secondent.--Vous -_tenez_ bien votre salon. Il faut donner l'exemple. Junot va être -nommé gouverneur de Paris et de la première division militaire. Cette -position, qui est plus belle que celle d'aucun ministre, vous donne -l'obligation aussi d'une grande représentation; il faut la -remplir.--Songez que jamais vous ne ferez _trop_ bien. - -M. d'Abrantès était alors gouverneur-général des États de Parme et de -Plaisance. Il fut en effet rappelé, aussitôt qu'il eut apaisé la -révolte des Apennins, et l'Empereur le nomma gouverneur de Paris, avec -des attributions aussi étendues que l'Empereur put les lui donner. Il -était alors aussi premier aide-de-camp de l'Empereur, faisant -conséquemment partie de sa maison. - -Paris était en ce moment aussi brillant qu'il le fut plus tard: la -France, en paix avec toute l'Europe, voyait affluer une quantité -d'étrangers qui venaient admirer de plus près l'homme des siècles... -mais, moins à l'aise entre elles, les différentes maisons qui devaient -au contraire s'entendre pour que le corps de la société fût organisé, -se voyaient peu et ne provoquaient pas ces rapports mutuels sans -lesquels ce qu'on appelle la _société_ n'est plus qu'une réunion -momentanée de gens qui ne se connaissent plus aussitôt qu'ils sont -rentrés chez eux. - -Il était impossible de faire comprendre aux ministres ce qu'on -entendait par _recevoir_. Ils donnaient un grand dîner par semaine, -que bien, que mal encore, et puis tout était dit.--Recevoir, c'est -avoir une maison ouverte; une maison, où chaque soir on peut aller -avec sûreté de trouver la maison habitée, éclairée, et les maîtres du -logis disposés à vous accueillir avec bonne mine d'hôte. Il n'est pas -d'absolue nécessité pour cela d'avoir un esprit supérieur, de -descendre de Charlemagne ou d'avoir deux cent mille livres de rentes; -mais il faut absolument de l'usage du monde, et surtout de -l'éducation, et tout le monde n'était pas pourvu de ces deux -qualités-là. - -J'avais une place à la Cour: cette place avait été demandée -spécialement par la princesse à laquelle j'étais attachée; j'aimais -cette princesse: c'était la mère de l'Empereur, l'amie de ma mère, -avec qui elle avait été élevée: toutes ces considérations -m'empêchèrent de refuser une faveur que bien certainement je n'aurais -pas demandée, et que plus sûrement encore je n'eusse pas acceptée près -d'une autre princesse de la famille impériale. J'aimais trop mon -indépendance pour la sacrifier à une chose qui, dans la position où -j'étais, n'ajoutait rien à mes avantages de situation dans le monde. -Mais, malgré tout mon désir de demeurer auprès de Madame mère, pour y -faire mon service activement, je vis bientôt que cela me serait -impossible avec mon titre, et je puis dire _mon emploi_, de -gouvernante de Paris. - -Toutes les parties dont se compose un grand empire ne dominent pas -toujours également. Sous Louis XI, les hommes comme Philippe de -Commines, les conseillers, les ambassadeurs, tout ce qui parlait en -langue cauteleuse, en beau langage doré, tout cela avait le pas sur -les autres;--tandis que sous un gouvernement militaire, l'armée et ses -chefs sont les premiers de l'État. C'était précisément notre position. -Mais nous n'avions pas les mêmes avantages que nos pères.--Sous Louis -XI, puisque je viens de le citer, sous Louis XIII, époque plus -rapprochée de nous, sous Louis XIV, les hommes de l'armée étaient en -même temps des hommes du monde et de la Cour, et lorsque Mademoiselle -s'en allait faire véritablement la guerre aux troupes du Roi, elle -marchait au milieu des mêmes hommes avec qui elle dansait _un -passe-pied_ un mois après dans la galerie de Saint-Germain ou dans -celle de Fontainebleau. - -Mais chez nous il n'en était pas ainsi. L'armée était composée, comme -on le sait, d'hommes qui n'avaient presque pas quitté leur tente -pendant toute la révolution. Dans le nombre il s'en trouvait même -dont le nom devait garantir la bonne éducation et qui ne se -rappelaient plus qu'une chose, c'était de commander un régiment. -Lorsque l'Empereur, plus calme et plus ramené à des idées d'intérieur, -_voulut_ une Cour comme il voulait tout, immédiatement, il sentit que -la chose était impossible: le premier essai le convainquit de la -justesse de ma remarque;--je la lui avais faite un jour où il me fit -l'honneur de me consulter après mon retour de la cour de Portugal. Il -rit même beaucoup de la comparaison que je fis. - ---Vous autres femmes, vous pouvez tout faire dans ce que je veux, me -disait-il; vous êtes toutes jeunes, et presque toutes jolies (c'était -vrai): eh bien! une jeune et jolie femme fait tout ce qu'elle veut. - ---Sire, ce que Votre Majesté dit là peut être vrai, mais jusqu'à un -certain point; et si elle me le permet, je vais le lui prouver...--Si -l'Empereur, au lieu de sa garde et de bons soldats, n'avait que des -conscrits qui reculassent au feu... il ne gagnerait pas de belles -batailles comme celle d'Austerlitz... et pourtant il est le premier -guerrier du monde. - -Il se mit à rire...--Vous avez raison, dit-il enfin; mais faites pour -le mieux. - -Mais, avant tout, il fallait monter la maison _militairement_ -parlant, c'est-à-dire pour le gouverneur de Paris et de la première -division militaire; tous les quinze jours il y avait un dîner de -quatre-vingts couverts dans la grande galerie que nous avions fait -bâtir sur le jardin. Ce dîner n'était donné qu'aux officiers-généraux, -aux colonels, aux maréchaux et à leurs femmes. Le soir, les grands -appartements tenant à la galerie étaient ouverts, et tout ce qu'il y -avait de militaire à Paris y venait comme chez le vice-connétable et -chez le ministre de la Guerre. Ces journées-là étaient bien fatigantes -pour moi. Aussi, dans les premiers temps, il me fut bien difficile de -faire coïncider mon service et mes devoirs de maîtresse de maison. -J'en parlai à madame Mère dans un voyage que je fis à Pont cette même -année. Elle parut d'abord fâchée;--mais l'Empereur lui parla ensuite, -et elle comprit la chose parfaitement.--Mon hôtel était vaste et bien -distribué pour recevoir comme j'avais le projet de le faire. Au -rez-de-chaussée, il y avait plusieurs salons et une immense galerie de -soixante-cinq pieds de long sur trente-cinq de large, donnant sur un -joli jardin. Au premier, étaient les appartements de M. d'Abrantès et -les miens, ainsi qu'une belle et grande salle de billard et une vaste -bibliothèque, construite exprès pour recevoir les deux collections -complètes de tout ce que Bodoni et Didot ont jamais imprimé, et que -nous possédions. Je donne ce détail particulier, parce qu'il sera -souvent question de la part que ces deux pièces avaient dans nos -occupations du soir, et souvent du matin. - -Avant d'en être gouverneur, M. d'Abrantès avait été commandant de la -ville de Paris. Il s'y était fait aimer, et lorsqu'on apprit qu'il -était gouverneur avec une aussi grande autorité, la ville entière fut -contente[96] et tranquillisée sur son sort pendant l'absence de -l'Empereur, qui allait partir pour l'Allemagne. Les moyens qu'il avait -dans les mains lui donnaient à lui-même une grande sécurité pour la -responsabilité qu'il avait acceptée. - -[Note 96: M. d'Abrantès fut nommé gouverneur au mois de juin 1806 (28 -juin), et ses lettres de nomination furent _entérinées_ dans la -quinzaine qui suivit. Sans qu'il l'eût demandé, son cortége, formé par -les officiers-généraux à Paris, fut extrêmement nombreux, et tous s'y -rendirent par amitié pour lui. Il était le premier gouverneur de Paris -sous l'Empereur dont les lettres fussent entérinées; le frère et le -beau-frère de Napoléon ne l'ont pas fait. L'Empereur le voulut ainsi, -parce que l'autorité de M. d'Abrantès était supérieure à toutes les -autres. En l'absence de l'Empereur, il ne correspondait qu'avec lui et -ne recevait d'ordre que de l'archi-chancelier. Le gouvernement de -Paris était un ministère.] - -La ville de Paris voulut donner un bal à l'Empereur avant son -départ[97].--Frochot[98] n'avait point de femme: je fus chargée de -faire les honneurs de l'Hôtel-de-Ville. - -[Note 97: Il partait pour Iéna. Il quitta Paris au mois de septembre -ou d'octobre 1806.] - -[Note 98: Frochot était marié; mais sa femme était en Bourgogne, et ne -pouvait d'ailleurs faire les honneurs de l'Hôtel-de-Ville, où -l'Empereur ne voulait qu'élégance et luxe. Ce fut lui-même qui donna -l'ordre que la gouvernante de Paris ferait les honneurs de -l'Hôtel-de-Ville. La chose ne fut pas demandée.] - -Jamais la chose n'avait eu lieu; on ne pouvait donc suivre aucun -exemple pour régler l'étiquette. Ce furent M. de Ségur et Duroc qui -réglèrent le protocole de celle de la Cour impériale alors; et ce qui -devait être fait pour les fêtes de l'Hôtel-de-Ville fut arrêté de -cette manière: - -Le Préfet faisait une liste des noms des femmes les plus distinguées -dans le commerce et dans la banque, et parmi les femmes de maires et -de conseillers de préfecture. On choisissait ensuite dans cette liste -vingt noms des plus remarquables. Je soumettais cette liste à -l'Empereur en y joignant l'autre, et il arrêtait en définitive ce qui -devait être fait. Il y a eu plusieurs noms qui furent rayés de sa -main et à plusieurs reprises[99]. Les femmes ne furent pas toujours -les mêmes non plus, excepté quelques-unes, comme madame Thibou, par -exemple, femme du sous-gouverneur de la Banque. - -[Note 99: J'ai mis cette particularité pour montrer qu'il n'y eut -jamais de ma faute lorsque cette marque d'apparent oubli arriva.] - -Ces dames étaient en habit de ville, mais en toilette de bal, et elles -se tenaient ainsi que moi dans un petit salon qui avait une entrée sur -l'escalier de l'Hôtel-de-Ville. Aussitôt qu'on nous avertissait de -l'arrivée de l'Impératrice, nous descendions avec le préfet pour la -recevoir à la descente de sa voiture, et nous l'accompagnions jusque -dans la grande salle Saint-Jean, où nos places nous étaient réservées -autour du trône et immédiatement auprès. J'étais seule en grand habit. - -L'Empereur arrivait ensuite. Alors le préfet descendait avec M. -d'Abrantès pour le recevoir comme nous avions reçu l'Impératrice. Il -la rejoignait, et puis tous deux commençaient le tour des salles, -accompagnés de leur service, du préfet, de M. d'Abrantès et de moi. - -Ce fut dans ce bal que l'Empereur fut frappé à la vue d'une jeune -enfant d'une beauté d'ange: sa fraîcheur surtout était éblouissante; -elle pouvait avoir douze ans. Elle portait une robe de crêpe rose, et -ses beaux cheveux blonds bouclés autour de son cou et de son visage -n'avaient aucun bijou, aucune fleur.--Son regard, en harmonie avec son -angélique figure, avait seulement une rapidité qui d'abord étonnait, -mais dans lequel on retrouvait ensuite toute la candeur et la pureté -de sa physionomie... elle était sur la banquette des danseuses. -L'Empereur s'arrêta devant elle et lui parla; à côté d'elle était sa -mère, encore jeune et fort belle aussi. Elle répondit pour sa fille... -l'infortunée était sourde et muette!... Madame Robert, sa mère, était -femme d'un architecte, et l'une des plus estimables personnes qui -fussent assurément dans toute la fête; elle était _dame d'inspection -d'arrondissement_[100]. Je dis quelques mots à l'Impératrice sur -madame Robert, à laquelle elle parla avec une extrême bonté. Madame -Robert avait dans sa vie plusieurs circonstances assez singulières et -qui mériteraient d'être citées, entre autres celle de mettre -alternativement au monde un enfant sourd-muet et un enfant pouvant -entendre et parler. Elle avait alors un petit garçon de cinq ou six -ans, sourd-muet comme sa soeur, et plus jeune qu'elle. L'Empereur fut -très-frappé de cette rencontre, mais il savait très-bien que -mademoiselle Robert était sourde et muette. Il n'est pas vrai, comme -je l'ai vu je ne sais plus où, qu'il lui parla et s'éloigna d'elle -sans savoir qu'elle fût sourde-muette. - -[Note 100: J'allai passer la soirée, il y a quelques mois, chez une -femme de ma connaissance. J'étais à peine assise qu'elle vint à moi -tenant par la main une grande et belle femme, ayant encore de la -fraîcheur et une figure qui avait dû être encore plus belle et -charmante.--Permettez-moi, dit madame C....., de vous présenter mon -amie d'enfance. Elle voudrait bien vous témoigner elle-même combien -elle est heureuse de vous voir; malheureusement elle est sourde et -muette. À mesure que je regardais cette grande et belle personne, des -souvenirs me frappaient en foule.--En vérité, dis-je enfin, si la -grande et belle taille de Madame ne me rejetait loin de l'image que sa -belle figure me rappelle, je croirais presque qu'elle est une jolie -enfant que je présentai à l'Empereur à un bal de la Ville... -mademoiselle Robert!--Précisément... C'était elle!... - -Je ne puis dire avec quel intérêt je la revis. Ce n'était plus cette -tête d'ange entourée de boucles blondes et d'un nuage rose; mais elle -est devenue une belle femme, ayant toujours son candide et spirituel -regard. Elle est peintre de portraits, et possède un beau talent. Rien -n'est plus remarquable que l'intelligence de son regard. Je crois que -pour un peintre de portraits, c'est une grande chose que de n'être pas -distrait par le bruit ou les remarques. On a voulu faire parler -mademoiselle Robert, ce qu'elle a fait, mais d'une manière si -singulière qu'elle me fit tressaillir. Je ne conçois pas que les -sourds-muets aient tous la manie de faire entendre des sons sauvages, -qui après tout ne leur servent à rien, et ne sont qu'un regret de plus -pour ceux qui les aiment lorsque le malheureux retombe dans son -silence.] - -Je crois que ce fut à ce même bal, sans cependant en être sûre, que -madame Cardon, femme d'un banquier extrêmement riche, fit à l'Empereur -une réponse parfaite de tous points, car elle renferme à la fois un -esprit remarquable et une finesse de tact tout à fait rare dans une -pareille circonstance.--L'Empereur n'aimait pas qu'on eût un nom -indépendant de son patronage et de sa volonté; il me demanda le nom de -madame Cardon (qu'il avait rayé lui-même de la liste des femmes qui -recevaient avec moi l'Impératrice), et s'approchant d'elle il lui -demanda ou plutôt lui dit assez brusquement: - ---Vous êtes madame Cardon? - ---Oui, Sire. - ---N'êtes-vous pas très-riche? - ---Oui, Sire... j'ai huit enfants. - -L'Empereur s'arrêta. Il avait une autre parole amère qui allait suivre -la question de la fortune. La réponse de madame Cardon la retint sur -ses lèvres par sa noble dignité...; en général il n'insistait pas -lorsque la personne qu'il attaquait savait garder sa dignité d'homme -ou de femme. - -Le bal s'ouvrait ensuite. La première contredanse était dansée par -_moi_[101], les princesses et une femme de la ville, soit femme d'un -maire ou d'un conseiller de préfecture;--cette contredanse à huit -était la seule qu'on dansât d'abord au milieu de l'immense salle de -bal[102]. Les hommes étaient M. d'Abrantès, et cette fois le grand-duc -de Berg, le prince Jérôme et une personne de la ville dont j'ai oublié -le nom. J'étais _menée_ par le grand-duc de Berg; M. d'Abrantès était -avec la grande-duchesse, et les deux autres femmes étaient, l'une la -princesse Stéphanie et l'autre madame Lallemand, femme du major -Lallemand alors, qui depuis est devenu le général Lallemand, dont le -nom est si honorablement placé dans notre histoire. - -[Note 101: Je me place la première parce qu'à l'Hôtel-de-Ville, cela -était ainsi dans cette circonstance. Un jour ayant mis trop peu de -noms de la ville sur la grande liste, l'Empereur s'écria de fort -mauvaise humeur: «Mettez-moi des noms de la ville et pas de noms de la -Cour; je ne vais pas à l'Hôtel-de-Ville pour voir des gens que je vois -tous les jours.»] - -[Note 102: On sait que, dans les grandes fêtes, la cour devenait une -immense salle soutenue par de forts piliers. Cette salle est la grande -salle Saint-Jean, qui pouvait contenir au moins quatre mille -personnes. - -La fête donnée par M. de Rambuteau au moment du mariage du duc -d'Orléans fut admirable. J'en parlerai au temps actuel dans le -dernier volume.] - -Le cérémonial pour le départ de l'Empereur et de l'Impératrice était -le même que pour leur arrivée. - -J'ai raconté ce fait d'un bal à l'Hôtel-de-Ville pour montrer combien -mes obligations étaient étendues comme maîtresse de maison. M. -d'Abrantès était obligé de recevoir, comme gouverneur de la première -division militaire, tout ce qui passait d'un peu considérable de -l'armée par Paris; comme gouverneur de Paris, il devait nécessairement -recevoir tout ce qui tenait à la ville de Paris; comme premier -aide-de-camp de l'Empereur, il devait également recevoir tout ce qui -faisait partie de sa maison. J'étais dans la même obligation ayant une -place à la Cour et par ma position personnelle. De plus, comme -gouverneur de Paris, il nous fut ordonné par l'Empereur de recevoir -convenablement tout le corps diplomatique et de faire les honneurs de -la ville de Paris aux étrangers de distinction. - -Qu'on ajoute maintenant à ces obligations ma volonté d'avoir une -société agréable, mon goût personnellement décidé pour celle des -artistes distingués, et on aura l'idée de ce que pouvait être ma -maison dès que je fus maîtresse de l'organiser comme je l'entendais. - -Tout se disposait pour le départ de l'Empereur... M. d'Abrantès lui -demanda de nous faire l'honneur de venir chasser un cerf au -Raincy[103]. Il nous l'accorda cinq jours avant son départ; il y vint -avec Duroc et Caulaincourt. Ils vinrent déjeûner; on chassa pendant -deux heures, et l'Empereur revint à Paris. Il nous fit cette grâce -avec une bonté parfaite. Il vint au Raincy comme chez un ami... En -effet, il n'en avait pas un plus dévoué que le premier de tous ceux -qui s'étaient donnés à lui. M. d'Abrantès l'aimait comme il n'aima -rien en ce monde... lui dont l'âme était si passionnée. - -[Note 103: Nous venions de l'acquérir de M. Ouvrard quelques mois -avant.] - -Deux jours après cette course au Raincy, il y eut une grande -présentation à la Cour. C'était un ambassadeur persan. Il donna de -fort beaux présents à l'Empereur au nom de son maître: de très-belles -masses de perles fines; des cachemires magnifiques: l'Empereur en fit -une distribution dans laquelle je fus comprise pour un grand châle -rayé de quatre couleurs, jaune, rouge, bleu et blanc; j'en fis faire -une robe. On nous donna ces châles le jour où nous allâmes prendre -congé de l'Empereur à Saint-Cloud. J'étais de service auprès de madame -Mère, qui mena avec elle le cardinal Fesch. L'Empereur fut -parfaitement aimable dans les adieux qu'il fit à M. d'Abrantès, qui -était fort affecté de ne pas le suivre à l'armée. - ---Mon vieil ami, lui dit-il, tu me seras bien plus utile à Paris que -dans tout autre lieu. Il faut pour maintenir cette ville populeuse et -agitée un homme qui sache parler à la fois à la raison et au coeur de -ces gens-là. Le peuple de Paris est bon. Il ne s'agit que de le savoir -prendre. _Je te le confie._ - -Ces mots firent une telle impression sur M. d'Abrantès qu'il fut un -moment sans pouvoir répondre... Il fit depuis graver cette parole avec -la date sur un cachet de cornaline qu'il portait toujours à sa montre; -il l'avait encore à son départ pour l'Illyrie... - ---N'oubliez pas tout ce que vous m'avez promis, madame Junot, me dit -l'Empereur en me disant adieu. - -L'Impératrice ouvrit de grands yeux. L'Empereur s'en aperçut et fronça -d'abord le sourcil. Moi, j'avais envie de rire, car je songeais à la -mystification de la Malmaison[104]. Napoléon reprit son sourire de -bonne humeur et répéta: - -[Note 104: Scène rapportée dans le cinquième volume de mes Mémoires, -1re édition.] - ---N'oubliez pas vos promesses, madame Junot... Ne sois pas jalouse, -Joséphine; il n'est question que d'affaires de salon... et il alla lui -tirer l'oreille. - -Il partit le lendemain au point du jour pour la campagne d'Iéna. Avant -son départ, il avait _ordonné_ à tous les ministres de _recevoir_ et -de donner des fêtes. Il voulait que la nouvelle d'une victoire arrivât -le lendemain d'un bal, pour qu'on pût dire que la bataille avait été -livrée entre deux fêtes... - -L'Impératrice avait aussi ses instructions; il y avait cercle, il y -avait réception du corps diplomatique, et tous les matins on allait -lui faire sa cour. C'est ici le lieu de parler des femmes de la Cour -dans ce qu'elles offraient de ressources pour ce qu'on appelle _le -monde_. Comme elles formaient d'ailleurs le fonds sociable de Paris, -en parlant d'elles, je parlerai des femmes qui venaient chez moi, et -formaient ma société plus ou moins intime. - -Les deux premières en dignité, madame de Lavalette et madame de La -Rochefoucauld étaient en partie nulles pour l'effet que voulait -produire l'Empereur et le résultat qu'il voulait amener. Madame de -Lavalette était belle, très-bonne, ayant un esprit doux comme son -visage et sa voix, mais sans aucune fortune, et puis par elle-même -aussi nulle qu'il était possible d'en trouver; pensionnaire enfin; et -à trente ans, c'est trop tard. - -Madame de La Rochefoucauld était fort spirituelle. Elle aurait tenu -une excellente maison, j'en suis sûre; mais elle n'avait aucune -fortune, excepté sa charge de dame d'honneur. Aussi n'était-elle -maîtresse de maison que lorsqu'elle faisait les honneurs de la table -des différentes personnes de service, soit au château, soit à -Saint-Cloud, ou Compiègne, ou Fontainebleau. - -La duchesse de Montebello, belle personne, ayant dans le monde une -attitude aussi convenable que nulle autre à la Cour, femme d'un des -hommes les plus renommés, non-seulement en France mais en Europe, -pouvait par sa fortune et sa position avoir une maison agréable; mais -le monde ne lui plaisait pas, et pourtant le monde l'aimait. Elle -vivait dans sa maison, retirée, solitaire, ne voyant que quelques -amis, et fort indifférente aux plaisirs bruyants, qu'elle fuyait, à -moins que son service ne la forçât à les partager. - -Madame de Thalouet avait une belle fortune; et de plus elle était une -des dames du palais rétribuées. Elle aimait le monde. Elle était même -plus jeune que son âge dans sa toilette. Ses yeux noirs et actifs -disaient beaucoup de choses... Mais en tout j'aimais bien mieux sa -fille qu'elle[105]. Madame de Thalouet était une de ces hauteurs -_d'argent_ que j'ai toujours eues en aversion. - -[Note 105: Madame la comtesse de Lagrange, mère de madame la duchesse -d'Istrie.] - -Madame Marescot était bonne, essentielle même, et fort estimée dans le -monde et par ses amis; mais ayant, comme alors les trois quarts et -demi de Paris, une maison tout intérieure où l'on voyait une fois par -an une présentation. - -Madame la duchesse de Rovigo était belle; elle était parente de -l'Impératrice, et dans une position qu'elle aurait pu rendre, si elle -l'avait bien comprise, une des plus belles de l'Empire après celle de -la souveraine; mais il n'en fut pas ainsi, et des raisonnements aussi -faux qu'insensés lui firent prendre à gauche tandis qu'elle eût réussi -avec triomphe d'une autre manière.--Elle était dame du palais, parente -de Joséphine, femme de ministre, belle personne, bien née, riche; et -tout cela ne fit pas d'elle une femme au-dessus de toutes les -autres.--Elle aimait peu la causerie, mais en revanche beaucoup le bal -et les joies de ce monde, pour lesquelles, au reste, elle était bien -faite, car elle était bien belle. - -Madame de Chevreuse eût été, dans les dames du palais, celle qui -pouvait le mieux opérer cette fusion des deux partis que désirait -l'Empereur et qu'il me recommandait toujours avec tant d'instances... -Sa fortune immense, sa position, la maison déjà ouverte de sa -belle-mère, l'autorité absolue qu'elle exerçait sur cette belle-mère -qui l'adorait et sur la nombreuse société de l'hôtel de Luynes, tout -lui donnait le pouvoir de faire ce miracle de fusion; et si l'on y -ajoute son esprit si fin, si vif, son noble caractère, on peut avoir -la certitude qu'elle aurait réussi. Mais pour cela il aurait avant -tout fallu ce qui lui manquait, de la volonté _de faire_,--tandis -qu'elle n'en avait qu'une, celle de tout détruire. Je parlerai plus -tard de sa conduite à la Cour impériale, qu'il m'est impossible de -blâmer, parce qu'on eut tort de vouloir la contraindre. Seulement je -dirai que la forme fut trop acerbe; mais elle avait raison pour le -fond. - -Une femme charmante dans les dames du palais était madame de Rémusat; -son caractère, son esprit, tout en elle attachait. Elle était -distinguée en tout. Longtemps à la Cour impériale, auprès de -l'impératrice Joséphine surtout et dans sa grande confiance, elle -aurait pu écrire des Mémoires qui eussent été des chefs-d'oeuvre -précieux, rédigés par une plume comme la sienne. Très-avant dans la -confiance de Joséphine, elle sut par son bon esprit lui faire prendre -souvent une bonne détermination au lieu d'une fausse décision dans -des choses de la plus haute importance. Sa figure, sans être belle, -était agréable. On sentait qu'elle pouvait plaire, et beaucoup. - -Elle a fait un ouvrage d'une haute portée, qu'a publié son fils. Cet -ouvrage, qu'on croirait d'abord être la répétition de ce qu'avait -écrit en cinquante volumes madame de Genlis, n'est la redite d'aucune -autre pensée; c'est celle de madame de Rémusat, c'est sa création que -cet ouvrage, et une création tout admirable. On trouve dans ce livre, -au reste, tout ce qui était en elle. - -J'aimais beaucoup madame de Rémusat[106]. - -[Note 106: Elle me le rendait aussi. Que de fois nous avons raisonné -de confiance sur cette société qu'on voulait _refaire_ sans qu'une -volonté uniforme secondât la volonté première!] - -Elle recevait quelques personnes chez elle: ce n'était pas une maison -ouverte et bruyante; mais il y avait toujours quelques amis, des -hommes de lettres, des hommes du monde aimant la causerie ou ayant de -la bonté, et alors différant de la sottise qui bavarde toujours, -laissant parler les gens d'esprit. - -Madame de Nansouty, soeur de madame de Rémusat[107], et que je place -ici parce que comme femme du premier écuyer de l'Impératrice elle -faisait partie de sa maison, était encore une personne parfaitement -aimable et généralement aimée. Bonne et pourtant spirituelle comme la -femme la plus spirituelle de cette époque de madame du Deffant et de -madame Geoffrin, où il y en avait un bon nombre, jamais elle n'a dit -un mot qui coûtât une larme; et pourtant elle est bien amusante quand -elle se moque de quelqu'un, mais jamais méchante!... C'est que son -esprit _a du coeur_. - -[Note 107: Elles étaient toutes deux mesdemoiselles de Vergennes, -nièces du ministre.] - -Elle chantait avec un grand talent, et une simplicité digne de ce même -talent. - -Madame de Montmorency était dame du palais de l'Impératrice, et dans -la position de madame de Chevreuse pour arriver à cette fusion des -partis. Elle était alors ce qu'elle est encore: une femme du monde -très-aimable, connaissant ce même monde comme la patrie où elle a -passé sa vie, et se riant de ses orages comme de ses joies. Ne croyant -à rien de bon, et faisant continuellement du bien, elle a bien -travaillé, je crois, à cette fusion, parce qu'elle a toujours témoigné -de la reconnaissance à l'Empereur pour les biens non vendus qu'il lui -a rendus. Madame de Montmorency avait bien une maison où elle -recevait; mais ce n'était pas recevoir comme l'entendait l'Empereur. -Cependant sa famille n'y mettait aucun obstacle, car M. de Breteuil -venait fort souvent chez moi, et madame de Matignon[108] avait trop -l'usage des Cours pour mettre une entrave à ce qui pouvait rendre un -ancien éclat à la famille des Montmorency. Elle était bien -spirituelle, madame de Matignon; elle était, comme sa fille, bien -amusante et bien aimable. - -[Note 108: Je revenais un jour de faire une visite dans une maison où -était madame de Matignon, peu de temps après son retour d'émigration. -Je le dis à dîner chez moi le même soir. «A-t-elle toujours son -éclatante fraîcheur?» me demanda mon oncle. Je demeurai stupéfaite; -mais bien plus encore lorsque mon oncle ajouta: «Ah! dans le fait, -_elle n'est pas tout-à-fait_ si fraîche que madame de Simiane!...» - -Je venais de voir ces deux dames chez madame de Bouillé la mère et -chez madame de Contades, et toutes deux m'avaient semblé des statues -de cire jaune! - -Madame de Matignon était la plus naturelle personne du monde et fort -amusante, mais emportant le morceau lorsqu'elle mordait sur -quelqu'un.] - -Madame de Bouillé, également dame du palais, l'était aussi, à ce qu'on -prétend. Je ne le puis affirmer. Elle était blanche, blonde et belle: -voilà ce qu'on voyait parfaitement, et tout ce que j'en sais. - -Madame de Mortemart[109], dame du palais comme sa belle-soeur, était -une charmante personne, douce, polie et généralement aimée, -non-seulement au palais, mais parmi les autres maisons des -princesses, qui ordinairement étaient en hostilité avec la maison de -l'Impératrice, je ne sais pourquoi, ni elles non plus, je pense. - -[Note 109: Soeur du baron de Montmorency.] - -Madame Duchâtel était, de toutes les dames du palais, celle qui avait -le plus le goût du beau monde, excepté deux ou trois parmi celles que -je viens de nommer, et à laquelle ce goût seyait admirablement: belle, -élégante de tournure et de langage, spirituelle, parfaitement -distinguée, madame Duchâtel était une de ces personnes rares à -l'époque où elle entra dans le monde et que j'aurais voulu plus -nombreuses; elle joignait à tous ces avantages que je viens de -raconter des talents remarquables, chantant bien, jouant d'une force -distinguée de la harpe. Elle était enfin une véritable femme de Cour -et du monde comme de l'intimité. Je la voyais souvent, et toujours -avec un nouveau plaisir. - -Il y eut quelque temps parmi les dames du palais une femme que -j'entrevis à peine parce qu'elle y demeura seulement pendant le temps -de mon séjour à Lisbonne, lors de l'ambassade de M. d'Abrantès: c'est -madame de Vaudé. Elle a pris depuis une haine absurde contre -l'Empereur. Cela fut jusqu'à en faire une _Clorinde_; excepté qu'elle -voulait non pas le combattre, mais l'assassiner!... Conçoit-on une -telle aberration!... Ce qui prouve l'état de folie, c'est qu'elle -alla trouver M. de Polignac pour lui proposer ce moyen honnête d'en -finir; M. de Polignac la prit pour ce qu'elle est, et la renvoya en -riant. C'est pitoyable. Je n'en parlerai pas davantage, n'ayant rien à -en dire, car je ne l'ai pas connue personnellement. Ce que je sais, -c'est que Napoléon l'avait nommée dame du palais, croyant qu'elle -savait les bonnes manières aussi bien que madame de Montmorency. - -Madame de Vaux, qui fut nommée dame du palais par une raison -personnelle que j'ai entendu raconter, mais que j'ai oubliée, n'avait -aucune fortune, ni une position _marquée_ dans le monde d'alors, ni -dans le précédent; c'était, du reste, une personne d'esprit et de -politesse. - -Il y avait ensuite madame de Luçay. Madame de Luçay était d'une grande -recherche dans sa politesse du monde; et tellement qu'un jour elle me -chercha querelle bien injustement sur une quintessence de manière qui -eût été une chose incivile, si je m'y fusse conformée. Mais, à part -cela, madame de Luçay, qui à cette époque avait une bien plus grande -fortune que maintenant, possédait la belle terre de Saint-Gratien, à -présent morcelée par la bande noire, et sur laquelle est construit en -partie ce qu'on appelle les eaux d'Enghien. Elle recevait dans sa -maison de Paris, et M. de Luçay et elle faisaient les honneurs de ces -deux habitations avec beaucoup de bienveillance. Sans avoir un esprit -transcendant, madame de Luçay avait de l'amabilité, qui aurait pu être -de la grâce, si la _manière_ exagérée dont elle accompagnait la -moindre de ses paroles et même un simple bonjour n'avait détruit le -commencement du charme. Je la voyais assez souvent, ainsi que M. de -Luçay. - -Sa fille, Lucie de Luçay, qui fut depuis madame Philippe de Ségur, -fut, par une faveur spéciale, nommée dame du palais, sans être tenue -d'en remplir les fonctions, parce qu'à son mariage c'était une jolie -jeune fille aux yeux de velours noirs, à la taille svelte quoique -petite. Sa voix était désagréable, mais son ensemble était celui d'une -jolie femme; elle était spirituelle, mais dans le goût de sa mère, -précieuse et maniérée. - -Madame Octave de Ségur, dame du palais comme sa belle-soeur, était -jolie femme, ainsi que je l'ai dit dans le _Salon de madame de -Bassano_, où j'ai parlé d'elle assez longuement pour la faire -connaître. Je la voyais, mais moins souvent que plusieurs autres. -Elle-même n'aimait pas alors la société des femmes. Je ne sais si elle -a changé. - -Madame Auguste de Colbert, également dame du palais, était une des -personnes les plus excellentes du château; douce, égale dans son -humeur, polie comme il fallait l'être, ni plus, ni moins; elle avait -une réputation parfaite et avec un grand mérite pour cela, car elle -avait un mari qui, tout en étant le meilleur garçon du monde, était le -plus mauvais des maris; non pas qu'il rendît sa femme matériellement -malheureuse, mais il continuait sa vie de jeune homme: et Dieu sait ce -qu'elle était, sa vie de jeune homme! Il était de nos amis fort -intimes, et pour ma part je l'aimais comme un frère. J'ai voulu -souvent le rappeler à une vie plus réglée, mais la chose était -impossible: «C'est une seconde nature en moi,» me disait-il, lorsque -je lui faisais une remontrance sur la nécessité de mieux régler son -temps. Il estimait profondément sa femme, et son bon coeur lui a -souvent fait regretter de n'être pas mieux pour elle. Aussi lorsque, -dans les derniers temps de sa brillante vie militaire, il était à -Paris, déjeûnant un peu plus qu'il ne fallait chez Tortoni, ou bien -chez Véry, au lieu d'aller chez sa femme, il allait chez madame R..., -chez madame H..., chez la duchesse de R..., enfin chez une de ses -amies qu'il savait indulgente, et puis qui n'avait aucun droit sur -lui... Il craignait le regard sévère de son beau-père, le comte de -Canclaux, brave homme, intègre, plein d'honneur, et devant qui celui -d'Auguste Colbert n'avait certes pas à rougir, mais qui imposait à son -étourderie peut-être un peu trop prolongée. - -Un jour Auguste Colbert dînait chez moi. Nous étions peu de monde. Il -n'y avait que M. Alexandre de Girardin, monseigneur le cardinal Maury, -M. de Narbonne, M. et madame de Braamcamp[110] et M. et madame de -Rambuteau[111]. Madame de Rambuteau venait de se marier à un homme -aimé et estimé de nous tous, et ce mariage faisait la joie de son -excellent père. Comme j'étais de la famille, ce dîner était un peu -pour témoigner aussi ma joie de cet événement. Auguste Colbert -arrivait de la Silésie et était à Paris de la veille au soir. Comme il -avait une grande amitié pour moi, il était venu me demander à dîner et -une place dans ma loge à l'Opéra pour voir _la Vestale_, qui faisait -fureur, et qui ferait toujours bien plaisir si les administrateurs de -l'Opéra voulaient nous donner autre chose que des nouveautés qu'il -nous faut écouter et applaudir sous peine d'être anathématisés, et -cela _parce que ce sont des nouveautés_. - -[Note 110: Madame de Braamcamp est fille de M. le comte Louis de -Narbonne; elle a été élevée par Mesdames, tantes de Louis XVI: on le -voit à ses excellentes manières, son ton parfait. La nature lui a -donné de plus un coeur d'or, et tout cela dans une charmante -enveloppe; je l'aime tendrement.] - -[Note 111: Madame la comtesse de Rambuteau, Adélaïde de Narbonne, est -également fille de M. le comte Louis de Narbonne.] - -Mais comme je menais mes amis avec moi le soir à l'Opéra, je ne pus -prendre Auguste. Et comme je ne me gênais pas avec lui, je le lui dis: - ---Eh bien! tant mieux, me répondit-il, je vais faire chercher mon -uniforme et j'irai, au lieu de m'amuser, dire bonjour à ce ministre de -*****, quoique je ne l'aime guère, et, en attendant, nous disputerons -l'abbé Maury et moi, aidé de M. de C... - -Ce point une fois réglé, nous dînons; et nous dînons fort -raisonnablement, comme on peut le faire d'ailleurs chez une femme qui -ne boit que de l'eau en l'absence du maître... Nous sortons de table, -et je ne m'aperçois de rien... Pendant le dîner, Auguste avait été -placé auprès du cardinal, avec lequel il avait engagé une conversation -sur les Prussiens, que le cardinal avait en horreur, et qu'Auguste -défendait, non pas qu'il les aimât, tout au contraire, mais il voulait -contredire le cardinal, qu'il appelait _son camarade_[112]. Au moment -où nous partîmes, le cardinal me dit: - ---Savez-vous, madame la duchesse, qu'il fait rudement froid!... -Permettez-vous que j'ordonne en votre nom qu'on nous fasse un bol de -punch? - ---Martin, vous prendrez le meilleur rhum de la Jamaïque que vous -aurez; ou plutôt écoutez: demandez au sommelier de vous donner de -celui de la réserve du duc, et puis vous ferez votre punch avec les -dernières oranges venues de Lisbonne... Monseigneur, faites redoubler -le feu et augmenter les lumières et tenez portes closes. Ce, Dieu -aidant, vous pouvez vous trouver assez bien entre ces deux messieurs -pour que je vous y retrouve en sortant de l'Opéra. - -[Note 112: On sait que le cardinal Maury était fort libre dans son -maintien et ses propos.] - -Le cardinal voulut me prendre la main pour la baiser; mais j'avisai la -sienne toute noire de tabac d'Espagne, et craignant pour mes gants -blancs, je me sauvai en criant: Adieu, monseigneur! adieu!.. à -revoir!... que Votre Éminence se croie chez elle, et en use comme il -lui plaira. - -Je laissai donc chez moi le cardinal, le général Auguste C. et M. de -C......l, ami fort habitué de la maison. Lorsque je rentrai le soir, -il était près de minuit, parce que le ballet de _la Vestale_ avait été -plus long qu'à l'ordinaire. Je trouvai mon salon désert. - -Le lendemain matin, il n'était pas dix heures que le maréchal Duroc -arrive tout ébouriffé chez moi, et me gronde très-vertement au nom de -l'Empereur, et même au sien. - -Comme il ne me disait pas pourquoi, je commençais à m'impatienter. Si -_le Barbier de Séville_ avait été dans toutes les bouches comme dans -toutes les mémoires dans ce temps-là, je lui aurais chanté: - - Io sono docile, sono obediente, - Ma se mi toccano... una vipera saro, etc. - -mais comme on ne le savait pas, je me contentai de me fâcher à mon -tour, et de demander à qui ils en avaient, l'Empereur tout le premier? - ---Vous avez donné à dîner à Auguste Colbert? - ---Oui certes!... J'étais si contente de le recevoir, ce bon et -excellent ami... - ---Et c'est pour cela que vous l'avez fait boire à la joie du retour. - ---Hein! qu'est-ce que vous dites?--Je crus que Duroc était fou. - ---Et l'inviter à dîner en uniforme encore, pour le laisser après faire -toutes les extravagances qu'il a faites... - ---Ah ça, mon cher maréchal, jouons-nous ici un proverbe? Donnez-moi -alors le mot, pour que je puisse remplir mon rôle. - -En me voyant si étonnée et même fâchée, Duroc me raconta que la veille -le pauvre Auguste était entré dans les salons du Cercle[113], et là, -qu'il avait appelé Mourad-bey[114] et tous les Mamelouks, en les -défiant. Il était beau à exciter l'admiration, me dit Duroc, dans -cette attitude toute martiale, et sa belle figure[115] animée par la -bravoure et la colère, car il se croyait en Égypte devant les Arabes; -et cette belle campagne s'est terminée par le décollement de -Mourad-bey, ce qui eut lieu en effet sous la forme d'un énorme lustre -suspendu au milieu du salon et qu'Auguste fit tomber d'un revers de -son sabre qu'il avait tiré... On l'a emporté malgré lui, et il criait: - -[Note 113: Où était Frascati; ce qui est abattu maintenant.] - -[Note 114: Le général Auguste Colbert a été en Égypte, ainsi que ses -deux frères Alphonse et Édouard. C'est une brave et digne famille. On -connaît la bravoure d'Édouard et d'Alphonse; qu'on voie ensuite leur -vie privée et d'homme social: elle est admirable comme pères de -famille et comme hommes du monde.] - -[Note 115: Il ressemblait à l'Antinoüs.] - ---Qu'on me rapporte chez la duchesse d'Abrantès! Je veux prouver à ce -coquin de cardinal que nous avons des sabres qui sont aussi bons que -ces méchants damas turcs!... Qu'est-ce qu'il en sait, d'ailleurs?... - ---Pour Dieu! ajouta Duroc, que lui avez-vous donc fait boire pour -qu'il ait été ainsi? Il était comme fou. - -Je sonnai et fis venir mon officier, qui raconta que le cardinal avait -voulu faire le punch _lui-même_, et qu'il l'avait fait presque sans -thé et sans eau, et qu'il n'y avait mis que du rhum et des oranges -avec beaucoup de sucre... «Il était demeuré ainsi jusqu'à dix heures -avec le général _disputant_, me dit Martin; mais, comme je le -connaissais, je compris que ce n'était qu'une discussion.» Il faisait -un froid des plus rigoureux: ils étaient devant un grand feu, avaient -beaucoup parlé et conséquemment avaient laissé leur raison dans le bol -de punch. M. de C......, qui, seul, pouvait les avertir, s'était -ennuyé de cette sorte de petite orgie cardinalesse et s'en était allé. -Mais ce que nous apprîmes, Duroc et moi, dans l'explication, nous -donna bien de la gaieté. Lorsqu'il fut question de s'en aller, le -général n'avait pas de voiture; comptant aller à l'Opéra avec moi, il -avait donné l'ordre à son cabriolet d'aller l'y attendre. Il avait -bien recommandé à celui de mes gens qu'il avait envoyé chez lui, dans -le Marais, de dire à son cabriolet de venir chez moi; mais l'ordre, -étant verbal, ne fut pas bien exécuté ou bien compris, et il n'avait -pas de voiture. - -Le cardinal avait la sienne. - ---Je vous conduirai, mon ami; où allez-vous? demanda-t-il à son -antagoniste. - ---Mais, dit Auguste, dont les idées n'étaient pas bien claires..., je -vais... et pardieu chez le major-général... prince vice-connétable, -prince de Neuchâtel!... - -Et les voilà en route pour l'hôtel du prince Berthier. Ce n'était pas -jour de réception; Berthier n'y était pas. - ---Eh bien! chez le ministre de la Guerre! Qu'on juge de l'heure pour -faire des visites en grande tenue...: il était onze heures! Enfin, en -passant dans la rue Richelieu pour venir dans le faubourg -Saint-Germain, il aperçut Frascati et voulut monter; il pria donc le -cardinal de s'arrêter un moment, et ce fut le cardinal, dans sa belle -soutane rouge, qui conduisit Auguste au salon, qui alors était le -cercle par excellence. Il l'aurait mené autre part s'il le lui eût -demandé. - -Le résultat de cela fut que le pauvre Auguste reçut l'ordre de -repartir le lendemain pour la Silésie, où était sa division de -cavalerie, et que je reçus une mercuriale de l'Empereur, malgré ce que -Duroc lui dit; mais je me défendis, et d'autant mieux que je n'avais -nul autre tort que celui d'avoir laissé une seule fois en ma vie -quelqu'un commander dans ma maison en mon absence. Et comment se -méfier d'un cardinal? Alors ce fut à son tour. L'Empereur le chapitra -comme un sous-lieutenant; mais le cardinal n'en fit que rire et -répondit à l'Empereur que la manière dont Auguste Colbert le servait -le dispensait de savoir être doucereux comme un homme qui ne quitte -jamais le coin de son feu en hiver, jamais le bosquet le plus frais de -son parc en été, et il nomma M. P.... - ---Eh bien! dit l'Empereur, voilà ce qui s'oppose à ce que j'aie jamais -une cour polie et courtoise!... Comment le cardinal Maury!... lui! un -abbé du côté droit de l'Assemblée!... moi qui le croyais un de ces -abbés de cour comme ceux qu'on nous met sur la scène. - -Si l'Empereur m'en avait parlé, je lui aurais dit ce que j'en savais -et ce qui m'a empêchée de le trouver aussi étonnant qu'il a paru -l'être en arrivant à Paris. Il avait du talent, de grandes qualités, -mais comme homme du monde il était fort nul, et même embarrassant, car -sa dignité dans l'Église imposait des devoirs envers lui auxquels les -femmes elles-mêmes sont soumises. - -L'Empereur fut soucieux de cette petite aventure pendant plusieurs -semaines; il ne me voyait jamais sans me menacer du doigt... mais, -comme je n'avais aucun tort, je ne craignais pas, car il était d'une -extrême justice. - -Lorsque le cardinal Maury fut bien convaincu que l'ancien ordre de -choses ne pouvait revenir en France, et que l'Empereur était appelé au -pouvoir par la France presque entière, il lui écrivit pour se mettre à -sa disposition. Sa lettre était habilement faite, excepté quelques -mots... L'Empereur le rappela, et lui donna aussitôt la charge de -premier aumônier du prince Jérôme, depuis roi de Westphalie... - -L'Empereur avait pris du cardinal Maury une opinion très-élevée, et, -après tout, il avait raison. L'écorce en était rude; mais on trouvait -sous cette écorce une plus douce et meilleure nature qu'on ne le -pouvait présumer. Quant à son talent oratoire, il est assez connu pour -que je ne sois pas obligée d'en parler ici.--Sa vie eut un étrange -commencement. - -Il était d'une naissance assez obscure; mais, je ne sais comment, il -fit de bonnes études. Ces études devinrent même assez fortes pour lui -donner l'espoir d'arriver à TOUT. Alors, comme à présent, Paris était -le lieu par excellence, _le Potose_, _l'Eldorado_... Le jeune Maury se -mit en marche un matin avec quelques écus dans le gousset, un paquet -assez léger sur le dos, et beaucoup d'espoir dans le coeur. - -Il cheminait gaiement vers Paris, et chantait des cantiques avec une -voix[116] dont la vigueur attestait des poumons pleins de cette vie -qui est alimentée par un sang jeune et actif, lorsqu'à une halte qu'il -fit pour ouvrir son bissac et donner une atteinte à ce qu'il -contenait, il fut rejoint par un jeune homme de son âge à peu près, -mais pâle et débile, faible et languissant, autant qu'il était, lui, -robuste et fleuri... Ils firent connaissance et reprirent ensemble le -même chemin... Ils se demandèrent où ils allaient? Tous deux à Paris. -Ce qu'ils y allaient chercher? fortune!--et tous deux dirent ce mot -avec une expression qui affirmait leur volonté. - -[Note 116: Sa voix faisait tressaillir la première fois qu'on -l'entendait; elle effrayait dans la colère. Il était très-violent et -très-courageux.] - ---Elle court bien, dit Maury; mais j'ai de bonnes jambes, et je -l'attraperai. - ---Je cours mal, dit l'autre; mais avec de la persévérance on arrive au -but, quelque loin qu'il soit. - -Et les joues pâles du jeune homme se colorèrent d'un rouge vif. - ---Bien cela! dit Maury... vous êtes un brave jeune homme. Vous irez -loin... L'homme qui veut est si puissant! - -Ces deux jeunes gens, se lièrent d'une profonde amitié pendant ce -voyage entrepris, sur la foi d'une illusion de vingt ans, pour aller -chercher la fortune loin de la terre de famille, loin de l'appui -paternel. - -Arrivés à Paris, ils louèrent en commun une petite chambre au -quatrième étage, dans la rue Serpente, et puis dans celle de la -Huchette; là, ils travaillèrent tous deux pour le but qu'ils se -proposaient d'atteindre: l'un faisait des sermons, c'était Maury,--il -était abbé; l'autre apprenait à tuer et à sauver des malades,--il -était médecin. - ---Si je pouvais obtenir, par un protecteur, de faire l'oraison funèbre -de la première princesse ou du premier prince qui mourra! disait -Maury. - ---Si je pouvais disséquer et embaumer son corps, disait l'autre. - -Et voilà que pour leur rendre service, le ciel appelle à lui madame -Sophie, l'une des filles de Louis XV! Les protecteurs de ce temps-là -étaient un peu plus consciencieux qu'aujourd'hui. Ils avaient -promis, ils tinrent parole. L'abbé Maury fit tant bien que mal -l'oraison funèbre de madame Sophie, et l'élève médecin s'en tira -très-adroitement... Et savez-vous quel était ce médecin? C'était -Portal! - -Portal a longtemps passé pour un médecin à l'eau rose, parce qu'il -n'était appelé qu'auprès des grandes dames seulement malades de -vapeurs. Mais il avait du talent, et, de plus, beaucoup de cet esprit -gracieux qu'on a perdu, mais qu'on cherche encore avec une -obstination d'instinct qui prouverait à elle seule combien il est -nécessaire au bien-être de la vie. - -Portal et le cardinal conservèrent leur amitié toujours intacte, au -milieu des troubles qui en brisèrent tant d'autres; ils dînaient -ensemble chez moi, assez souvent, lorsque la déplorable santé de -Portal le lui permettait. En l'absence de Corvisart et de Desgenettes, -mes deux médecins, c'était Portal qui me donnait des soins. - -Portal avait imaginé un plaisant moyen de se faire connaître lorsque -son nom n'était pas encore ce qu'il est devenu: dans les premières -années de sa profession de médecin, un domestique arrivait en courant -à la porte d'un grand hôtel de la rue Saint-Dominique ou de la rue de -l'Université; il frappait trois ou quatre coups violemment: - ---M. Portal, le médecin, est ici, n'est-ce pas?... voulez-vous lui -faire dire qu'on le demande?--On répondait qu'on ne le connaissait -pas. - ---Comment, vous ne connaissez pas M. Portal, le premier médecin de -Paris?... ah! mon Dieu, que va dire monsieur le Duc, qui n'a confiance -qu'en lui?... - -Et le domestique s'en allait en courant comme il était venu, pour -aller frapper à une autre porte, avant que le suisse, qu'il avait -réveillé à deux heures du matin, eût le temps de lui demander le nom -de ce duc, qui ne pouvait être soigné que par un médecin qu'on ne -connaissait pas. - -Le lendemain, on demandait quelle était la cause du tumulte de la -nuit; le suisse racontait l'aventure, et, à la première maladie, les -gens qui ne tenaient pas à leur médecin disaient: - ---Mais si nous envoyions chercher ce M. Portal, qui est si en vogue? - -Quand on demandait à Portal si cela était vrai, il riait et ne -répondait rien. - -Dès que le cardinal Maury fut rentré en France, il alla voir ses -anciennes connaissances. Hélas! le cercle en était cruellement -resserré! La mort, le malheur, tout avait contribué à détruire cet -édifice de la société de France, son plus grand charme, à cette -France, qu'on venait voir pour cette seule société quelquefois... Il -fut voir madame de Simiane, madame de Lostanges, madame de Poix, si -spirituelle et si charmante à la fois; madame de Beauvau, sa -belle-mère, le type le plus parfait de l'amabilité française...; la -marquise de Coigny, qui était encore agréable et rappelait combien -elle l'avait été; madame de Vauborel, qui l'était un peu moins; -plusieurs femmes, comme madame de Fausse-Landry et quelques autres, -dont la conversation donnait un grand charme à une simple visite; -madame Lebrun, qui avait vu tant de personnages différents et d'un si -haut intérêt... Le cardinal retrouva bien une foule de ces personnes, -mais avec un grand changement.--Au reste, madame de Beauvau, lorsqu'il -fut la voir, lui dit un mot qui lui fit voir que le changement n'était -pas d'un seul côté. - ---Ah! madame, s'écria le cardinal... Comment! vous avez été assez -bonne pour conserver mon portrait[117]! - -[Note 117: Une très-belle gravure représentant l'abbé Maury répondant -à Mirabeau, qui l'attaquait à faux sur les libertés de l'Église -gallicane.] - ---Oui, certainement, répondit la princesse avec cette politesse qui -jamais ne la quittait, mais cependant avec une froideur que le -cardinal dut comprendre... Mais je n'ai pas le bon exemplaire, le -meilleur aujourd'hui est _celui avant la lettre_. - -Le cardinal affectionnait particulièrement ma maison, et j'avoue qu'à -part quelques défauts, qu'il eût été à désirer sans doute qu'il n'eût -pas, c'était un homme d'une haute supériorité, mais seulement comme -homme littéraire et orateur.--Il avait ensuite des formes extérieures -vraiment repoussantes; son physique même avait une apparence de -vulgarité au premier coup d'oeil, qui donnait une sorte d'éloignement -pour lui, surtout aux femmes, qui aiment tout ce qui est élégant et -gracieux. Sa voix retentissante causait comme une secousse qui faisait -vibrer les carreaux. Rarement cette voix proférait un compliment: -aussi disait-on que j'avais ensorcelé le cardinal, car il ne cessait -de m'en faire. - -Pendant sept ans je l'ai vu tous les jours, excepté à ceux du cercle -et des réceptions chez les princesses, et même, ces jours-là, il -venait chez moi avant de retourner à l'archevêché, si j'avais été -malade et qu'il ne m'eût pas vue au cercle. Aussitôt qu'il arrivait, -un valet de chambre apportait un plateau qu'il déposait dans la pièce -voisine, sur lequel était un verre, une carafe et un sucrier: le -cardinal le voulait ainsi; cela l'ennuyait d'aller sonner à chaque -instant; c'est qu'à chaque instant il buvait un verre d'eau sucrée. Je -l'ai vu quelquefois vider trois grandes carafes de cristal dans la -soirée, c'est-à-dire de sept à onze heures. - -L'Empereur ne l'aimait pas, mais il s'en servait, parce qu'il le -croyait dévoué, et en effet il l'était. - -Le cardinal Maury était un homme supérieur, mais son beau talent ne -fut pas le fruit de la Révolution; il n'est pas un homme de cette -époque, quoiqu'il y ait marqué: la Révolution développa seulement de -grandes qualités, qu'on avait jusqu'alors ignorées en lui. C'est ainsi -qu'il fit voir le courage le plus remarquable devant la mort[118], lui -dont l'état était la paix et la vie tranquille; quels que fussent les -périls de sa position, comme le cardinal de Retz, il fut toujours à -leur hauteur. Son esprit, lumineux et lucide, était à la fois ferme, -vif et sage. La rapidité de son coup d'oeil intellectuel, jeté sur une -affaire, quelque compliquée qu'elle fût, y répandait bientôt la -clarté... Peut-être son écorce était-elle épaisse et rude, mais non -pas assez cependant pour que dans la conversation la plus ordinaire il -ne jaillît de cet esprit, en apparence si acerbe, des mots, des -anecdotes piquantes... Il contait bien, mais à sa manière, et son -coloris ne serait peut-être pas bon à donner aux tableaux qu'on -peindrait d'après lui; cependant sa conversation était d'un haut -intérêt lorsqu'on savait la diriger, quoiqu'il n'eût rien de léger -dans l'esprit. C'est l'homme de son époque[119] qui écrivait avec le -plus de pureté et qui se connût le mieux en style. Quant à son -caractère politique et privé, c'est autre chose... Le premier était -incorruptible à l'appât des richesses, quoiqu'il fût fort avare; mais -il avait de l'intégrité, et s'il faiblissait devant une séduction, -c'était celle que lui offrait l'ambition satisfaite. Ayant peu de -besoins pour lui-même, car il était négligé jusqu'au cynisme, l'argent -n'ébranla jamais sa probité, qui ensuite était naturelle chez lui. - -[Note 118: On sait qu'un jour, allant à l'Assemblée, il fut entouré -par une foule de peuple qui voulait le mettre _à la lanterne_: -«Imbéciles, leur cria-t-il, en verrez-vous plus clair?» On se mit à -rire, et il fut sauvé. Une autre fois, il fut cerné par deux ou trois -cents de ces Marseillais, qui étaient ici en 1791 déjà, et qui -voulurent aussi le pendre. «Attends, chien d'abbé, lui dit un des plus -déterminés, je vais t'envoyer dire la messe aux enfers.--Prends garde -que je ne t'y envoie avant moi pour la servir; et voilà mes burettes, -s'écria l'abbé en marchant sur lui avec deux pistolets qu'il venait de -sortit de sa poche, car il marchait toujours armé.] - -[Note 119: En parlant de son temps, je le prends à l'Assemblée -constituante.] - -Quant à sa moralité comme homme privé et comme prélat, elle était, -dit-on, peu sévère. Son langage, lorsqu'il racontait une histoire un -peu leste, devenait quelquefois intolérable; il se permettait, même -avec l'impératrice, des mots qui la faisaient rire aux larmes, mais -qui déplaisaient fort à l'Empereur, dont ce n'était pas le genre. - -Mais toutes ces ombres disparaissaient souvent lorsque les éclairs de -son esprit éclairaient une conversation soutenue par lui. Il pouvait -n'être pas un bon modèle à suivre, mais peut-être aussi cela -venait-il de la difficulté de l'imiter. - -Les autres personnes de mon intimité étaient également toutes -remarquables. Parmi elles je citerai M. de Cherval, dont j'ai si -souvent parlé dans mes Mémoires, pour essayer, mais bien -imparfaitement, de donner une idée de son charmant esprit[120], de -sa grâce en racontant, du charme répandu dans la plus petite -anecdote racontée par lui... Comme je l'ai fatigué souvent de mes -questions! comme je lui ai fait souvent répéter les histoires du -règne de Louis XV, qu'il avait entendues dans son enfance, et puis -ce qu'il a vu dans sa jeunesse, Voltaire, Rousseau, d'Alembert, -Diderot, toute cette armée philosophique et tous ses antagonistes! -comme il racontait avec charme dans nos soirées d'automne au Raincy -les histoires de la Cour sous les premières années du règne de Louis -XVI. C'est lui et ma tante la princesse de Comnène qui tous deux -m'ont fait aimer Marie-Antoinette, que jusque-là je n'avais que -vénérée... M. de Cherval est demeuré quinze mois sur le sol natal, -qui, pour lui, n'était plus qu'une terre maudite et couverte de sang -et de cadavres, mais la Reine vivait encore, il la voulait sauver! -Hélas! il ne peut pas même prier sur sa tombe!... - -[Note 120: Il a quatre-vingt-trois ans, et son esprit est toujours -ravissant.] - -M. de Cherval, ami de M. de Talleyrand, dont il est même parent, était -comme lui grand-vicaire de Reims. Ils ont le même esprit, surtout -lorsque M. de Talleyrand veut être aimable, c'est-à-dire qu'il consent -à parler. Ils ont été ensemble au séminaire, puis ensuite -grands-vicaires de Reims, et puis lancés tous deux dans les grands -intérêts politiques de l'époque; tous deux suivirent une route -différente. M. de Cherval demeura toujours attaché à la famille -royale. M. de Talleyrand devint évêque constitutionnel!... Ils ne -s'aimaient guère lorsqu'ils se revirent au retour de l'émigration. M. -de Cherval ne revint en France qu'en 1800. M. de Talleyrand l'avait -gagné de vitesse à cet égard, mais en cela seulement; il avait déjà -servi deux gouvernements. Celui de 93 l'avait effrayé; ses yeux -sentaient un peu trop le tigre: il s'en fut en Amérique. Ce fut là, à -Boston, qu'un jour, traversant un marché, il fut obligé de s'arrêter -pour faire place à une longue file de charrettes, toutes remplies de -légumes; il s'amusa quelque temps à voir défiler ces charrettes, -presque toutes conduites par de jeunes paysannes fort jolies... Dans -un moment où les charrettes se trouvèrent de nouveau arrêtées, M. de -Talleyrand jeta les yeux sur l'une des jeunes paysannes, qui lui -parut plus belle et plus gracieuse que ses compagnes... Tout à coup -une exclamation lui échappe!... elle attire l'attention de la jeune -femme qui, vêtue comme les autres, et comme elles la tête couverte -d'un grand chapeau de paille, paraissait être là comme une personne -qui y vient tous les jours; en apercevant M. de Talleyrand, qu'elle -reconnut, elle se mit à rire... - ---Eh quoi! c'est vous? s'écria-t-elle. - ---Vraiment oui, c'est moi! Mais vous, que faites-vous donc là? - ---J'attends mon tour pour passer; je vais au marché vendre mes -légumes. Dans le moment, les charrettes s'ébranlent, la paysanne -fouette son cheval, et, donnant à M. de Talleyrand le nom du village -où elle demeurait, elle lui demande instamment de venir la voir, et -disparaît en le laissant surpris de cette étrange apparition. - -Cette jeune femme était la plus élégante de la Cour de France... -C'était madame de Latour-du-Pin[121], que depuis nous avons vue en -France faisant le charme de la société de ses amis. Le moment de -l'émigration l'avait trouvée jeune, brillante, remplie de talents -ravissants, et, comme toutes les femmes ayant une place à la Cour, ne -s'occupant que des devoirs de cette vie en dehors de la vie -habituelle, où s'engouffrait le bonheur et tout ce qui le prépare. -N'ayant jamais connu que les délices d'une grande existence, qu'on se -figure ce que dut souffrir cette jeune femme en sortant des salons -parfumés et dorés de Versailles, et se trouvant entourée non-seulement -de sang et de massacres, mais de périls menaçant la tête de son mari, -jeune comme elle, et d'un enfant au berceau!... Enfin, ils quittèrent -la France; et alors, en fuyant ses bords sanglants, on était -heureux!... et les enfants ne regrettaient plus même la demeure -paternelle. Hélas! dans ces temps de désastres, rien n'était un asile -contre la recherche des bourreaux qui avaient soif du sang innocent. - -[Note 121: Mademoiselle de Dillon, madame de Latour-du-Pin -(Gouverney), rentra en France sous le consulat; son mari fut préfet; -ils ont bien malheureusement perdu leur fils. Madame de Latour-du-Pin -était une femme fort spirituelle et d'une société charmante.] - -Les fugitifs abordèrent en Amérique, et furent d'abord à Boston. Là, -se trouva une retraite pour eux. Mais quel changement pour la femme à -la mode, jeune, jolie, gâtée par une louange continuelle sur sa beauté -et ses talents[122]! M. de Latour-du-Pin adorait sa femme. Il ne lui -reprochait pas ses succès; il en avait joui, car jamais ils n'avaient -altéré ses devoirs. Mais à présent, sur la terre de l'exil, à quoi lui -serviraient-ils? Une étude approfondie de _la Bonne Fermière_ de M. -Parmentier lui semblait préférable à un rondeau de Clementi[123] ou à -_la Coquette_ d'Hermann[124]. Tout en étant heureux de la voir -échappée à tous ces périls qu'il avait tant redoutés pour elle, M. de -Latour-du-Pin gémissait sur l'avenir de sa femme; mais, en bon père et -en bon mari, il s'occupait à le rendre moins sombre que celui de -beaucoup d'émigrés qui mouraient de faim, quand le peu d'argent qu'ils -avaient emporté avec eux était épuisé. Il ne savait pas l'anglais; -mais madame de Latour-du-Pin le parlait à merveille. Ils logeaient -chez une dame Muller qui était une bonne bourgeoise américaine[125] -pleine d'attention et même d'admiration pour madame de Latour-du-Pin. -Son mari craignait pour elle l'ennui des conversations éternelles de -cette femme. Quelle différence de celles de M. de Narbonne, de M. de -Talleyrand, de cette fleur de la noblesse et de la bonne compagnie de -France! Quand M. de Latour-du-Pin pensait à cette transition si triste -et qu'il y pensait loin de sa femme, tout en labourant le jardin de la -chaumière qu'ils allaient habiter, il lui venait au coeur une telle -douleur qu'il n'osait lever les yeux sur sa femme en rentrant chez -madame Muller, de peur de trouver les siens rouges et gros de larmes. - -[Note 122: Elle était excellente musicienne, et jouait admirablement -du piano.] - -[Note 123: Auteur en vogue.] - -[Note 124: Maître de piano de la reine.] - -[Note 125: L'aristocratie américaine, celle de l'argent, est plus -marquée que la nôtre.] - -Cependant madame Muller lui secouait les mains et lui répétait -toujours: _Happy husband! happy husband[126]!_ - -[Note 126: Heureux époux!] - -Enfin vint le jour de la translation de la famille fugitive de la -maison de madame Muller dans la chaumière qui devait voir des jours au -moins à l'abri du besoin!... Tout le domestique se composait d'un -nègre qui devait être maître Jacques: jardinier, domestique et -_cuisinier_! C'était cette dernière fonction que M. de Latour-du-Pin -redoutait le plus de lui voir exercer! - -Eh! qui n'a pas compris, dans tout le cours de notre Révolution, le -malheur de souffrir de cette manière pour un être chéri! combien les -privations qu'il supporte vous blessent le coeur! Comme vos yeux -suivaient tous ses mouvements pour juger de ses impressions!... Ah! -j'étais bien enfant à cette époque de nos malheurs, et ce -souvenir[127] est cependant toujours aussi déchirant!... - -[Note 127: Lire là-dessus un roman bien touchant, intitulé _Mémoires -de madame de M....._] - -Le moment du dîner approchait. M. de Latour-du-Pin fut dans son petit -jardin pour cueillir quelques fruits. Il y demeura le plus longtemps -qu'il put; en rentrant il demande sa femme et la cherche,... entre -dans la cuisine,... ne voit qu'une jeune paysanne qui, le dos tourné à -la porte, pétrissait un pain. Ses bras, nus jusqu'au-dessus du coude, -étaient éblouissants de blancheur. M. de Latour-du-Pin fait un -mouvement, elle se retourne... C'était sa femme!... ayant dépouillé -ses robes de mousseline et de soie... pour revêtir, non pas un habit -de paysanne pour jouer la comédie, mais bien pour servir à une vraie -fermière. En apercevant son mari, elle rougit, et joignant les -mains:--Oh! mon ami, lui dit-elle, ne vous moquez pas de moi!... Je -suis aussi habile que madame Muller! - -M. de Latour-du-Pin, trop ému pour pouvoir parler, la prend dans ses -bras... l'interroge... Il apprend que, pendant qu'il la croyait livrée -au désespoir, elle avait employé ce temps beaucoup plus utilement pour -le bonheur de leur avenir. Elle avait pris des leçons de madame Muller -et de ses domestiques, et en six mois elle était devenue une -très-bonne cuisinière, une ménagère parfaite... et avait dévoilé toute -une nature angélique et une âme d'une grande force... - ---Si vous saviez comme c'est facile, mon ami[128]! dit-elle à son -mari. Ce qu'une paysanne met quelquefois un ou deux ans à comprendre, -l'est d'abord par nous!... Maintenant nous serons heureux. Vous ne -craindrez plus _l'ennui_ pour moi... et moi je n'aurai plus vos doutes -à supporter sur mon habileté, dont je vous donnerai des preuves, -ajouta-t-elle en souriant... Allons, vous devez nous donner une -salade, je vais achever mon pain pour demain. Mon four est chaud. Nous -avons aujourd'hui le pain de la ville; mais désormais ce soin-là me -regarde. - -[Note 128: Il est bien vrai!...] - -À partir de ce moment, madame de Latour-du-Pin fut ce qu'elle avait -promis. Elle voulut de plus aller elle-même au marché de Boston vendre -ses légumes et ses fromages à la crème! Ce fut dans une de ces courses -que M. de Talleyrand la rencontra... Le lendemain, il fut la voir et -il la trouva au milieu de ses poules, de ses pigeons, de sa -basse-cour... Enfin, elle était, je le répète, ce qu'elle avait promis -d'être. De plus, ce genre de vie avait été salutaire pour elle. Son -travail était moins rude, au fait, que trente nuits passées au bal -dans un hiver. Sa beauté[129], qui était remarquable dans la galerie -de Versailles, était devenue éclatante dans sa chaumière du -Nouveau-Monde. M. de Talleyrand le lui dit. - -[Note 129: Elle était grande, blonde, et son teint éblouissant de -blancheur.] - ---Vraiment! répondit-elle naturellement et sans rougir, vraiment! le -trouvez-vous? J'en suis ravie, une femme tient toujours un peu à ses -avantages personnels. - -Dans ce moment le nègre entra dans le petit parloir avec sa casaque -toute déchirée au milieu du dos. Il se met devant madame de -Latour-du-Pin et lui dit: - ---_Maîtresse, raccommode casaque à moi, qui vient de déchirer._ - -Et sans interrompre la conversation, madame de Latour-du-Pin prend une -aiguille et raccommode la casaque du nègre tout en causant avec un -charme de simplicité vraiment touchant. - -Le souvenir de cette petite aventure avait un moment frappé M. de -Talleyrand: aussi la racontait-il avec un accent tout particulier qui -avait vraiment de l'éloquence du coeur. Qu'on juge avec son esprit ce -que cela devait produire! Voilà où M. de Talleyrand est unique. - -C'est aussi dans sa parole, dans sa manière de construire ses phrases. -J'ai longtemps cherché quel était le mécanisme de cette conversation, -toute composée de riens ou de choses souvent ordinaires, car nous -n'avions pas toujours de bonnes fortunes comme l'histoire de madame de -Latour-du-Pin; mais ce mécanisme, je ne l'ai pas trouvé. Il n'existe -pas; c'est _l'art naturel_ de parler, inculqué dès l'enfance à ceux -qui en font usage, leur bon goût personnel leur enseignant plus tard -l'usage qu'il en fallait faire. Ils ne savaient aucunement _se donner_ -ce que nous cherchions à découvrir en eux; et lorsque l'Empereur -voulut former des maisons et _des sociétés_, il créa bien des maisons -_où l'on recevait_... mais des _causeries_, il n'en créa pas là où -elles n'existaient pas avant lui. Aussi qu'arriva-t-il? C'est qu'à sa -chute tout tomba avec lui. - -Parmi les hommes d'esprit que je voyais souvent, il en était un qui ne -venait guère chez moi que le matin... ou, s'il venait dîner, c'était -pour partir immédiatement après. Le cardinal ne l'aimait pas, et il le -savait. Cet homme était Dussaulx. - -Dussaulx avait été non pas révolutionnaire, mais peut-être plus que -cela, parce que, comblé par les financiers et les receveurs-généraux, -il avait écrit, à l'époque où les malheurs de la France étaient à leur -comble, des choses qui font frémir sur la haute finance, à laquelle il -était redevable du peu qu'il avait. Mon père l'avait obligé en lui -prêtant de l'argent à son entrée dans le monde, et sa reconnaissance -fut aussi longue que sa vie. Ma mère, accoutumée à accueillir tous -ceux que mon père avait accueillis, reçut Dussaulx lorsqu'après avoir -été[130] _fructidorisé_, à ce que je crois, il revint à Paris après -avoir vécu longtemps caché; mais un jour, le prince de Chalais, ami de -ma mère, se trouvant chez elle avec Dussaulx, répéta à ma mère le -propos _écrit_ et imprimé par lui!... Ce propos, trop infâme pour que -je le répète ici, nous fit horreur!... Il ne l'avait que trop -écrit!... mais il en avait du remords, et depuis il écrivit beaucoup -sur Robespierre, et attaqua le comité de Salut public avec une verve -qui versa encore plus de haine sur les chefs de la sanglante tyrannie -populaire... Après le 9 thermidor, il se mit avec Fréron, autre homme -de l'époque, chantant la palinodie après la chute des siens... Leur -journal était une feuille périodique appelée _l'Orateur du peuple_... -_Le Véridique_ ensuite fut rédigé par lui... - -[Note 130: Il ne fut pas arrêté, mais il vécut longtemps caché.] - -Dussaulx était un des hommes les plus habiles, pour critiquer un -livre, que j'aie connus, Hoffmann et M. de Feletz exceptés... Il y -avait une moquerie sérieuse et consciencieuse dans la critique de -Dussaulx, qui portait un coup mortel à celui qu'il frappait. Sa -critique était terrible, parce qu'elle était toujours juste. Comme son -esprit était fort remarquable, il ne manquait pas de saisir le côté -ridicule de la pièce ou du livre, et il partait d'un point vrai. _Il -lisait_ avant de faire son article, et ne chargeait pas, comme je sais -que font beaucoup de critiques, un secrétaire de lire pour eux, ou -bien une maîtresse, une femme, une soeur dont les unes s'endorment -quelquefois sur le livre qu'elles ne comprennent pas, et l'autre ne -lit pas toujours ce qu'il doit lire pour faire son extrait. Dussaulx -était critique comme Colnet, par exemple... Voilà encore un critique -qui connaissait les devoirs d'un critique; il savait, comme Dussaulx -et comme Salgues[131], aussi dire du mal du livre sans dire du mal de -l'auteur: il est vrai que c'est la chose difficile en critique. Rien -n'est plus aisé à mettre au bout de sa plume que des sottises -grossières et très-souvent mensongères; mais une critique saine, -éclairée, voilà ce qui prend un temps qu'on ne veut pas lui donner. On -va _en chemin de fer_ sur la route de la critique... Il suit de là -qu'on ne voit et qu'on n'entend pas ce qu'on lit et ce qu'on écrit, et -que souvent on parle à faux d'une chose qui n'est même pas dans votre -livre. Cela m'est arrivé à moi, ainsi vous pouvez m'en croire. - -[Note 131: Le _Journal de Paris_ était rédigé en grande partie par -lui.] - -Dussaulx était sévère dans ses critiques; il était judicieux, et son -style était remarquable; mais pas toujours, il était inégal... Il -travaillait, à l'époque où je le voyais, au _Journal des Débats_, qui -s'appela ensuite _Journal de l'Empire_... Plusieurs écrits détachés -sur la Révolution ont ajouté à sa réputation littéraire, entre autres -un fort court, mais étincelant de beauté, intitulé _Robespierre -dévoilé_... Chénier avait Dussaulx en horreur. Il l'appelait un frère -_perfide_. - -Chénier ne venait pas chez moi, et à mon grand regret. Je ne voyais en -lui que l'homme de lettres, le poëte, et non pas le Caïn que le parti -contraire s'obstinait à trouver dans cet homme. Je le voyais dans une -maison tierce, et assez souvent. Une fois j'eus le malheur de -prononcer son nom devant M. d'Abrantès; il me regarda avec colère, et -me dit:--Rappelez-vous que jamais l'homme qui a fait ce vers: - - Le tyran dans sa cour remarqua mon absence, etc.[132] - -n'entrera de mon consentement dans ma maison. - -[Note 132: Il avait fait ce vers contre l'Empereur.] - -Je me le tins pour dit. - -Un autre homme de talent, que je voyais beaucoup avant son malheur, -c'était Legouvé[133]... J'aimais à la fois son talent et son esprit, -tous deux avaient une sorte d'abandon qui me plaisait; il ne préparait -jamais sa conversation, comme beaucoup d'hommes de lettres de son -temps. Il avait pour ses ouvrages des prédilections incroyables. -Croirait-on qu'une pièce qu'il préférait à tout ce qu'il avait fait -était une certaine oeuvre faite en commun d'abord avec Laya, qu'il -aimait tendrement, intitulée: - -«_La mère des Brutus à Brutus son mari, en revenant du supplice de ses -fils._» - -[Note 133: Gabriel-Jean-Baptiste-Marie Legouvé, né à Paris le 23 juin -1764. Son père était un avocat distingué.] - -Le sujet et _le titre_ étaient réclamés par Legouvé comme son bien, et -il entrait dans des fureurs comiques lorsque je lui disais que -personne ne les lui disputerait... - -Legouvé était le plus excellent des hommes, d'un caractère doux et -rêveur. En lisant ses ouvrages, on reconnaît ce type particulier de -son talent; nullement affecté dans sa conversation, d'une société -aimable et sûre, d'une rare bonté, son commerce avait des charmes -qu'on trouvait rarement alors dans celui des autres gens de lettres; -ils étaient gourmés dans leur manière d'être. Qu'il était amusant -lorsqu'on voulait lui faire dire du mal de ceux qui l'avaient -critiqué! Il ne comprenait pas la haine ni la vengeance. La Harpe -avait été indigne pour lui dans sa critique de _la Mort d'Abel_, qui -après tout avait un grand charme, je l'avoue, et non-seulement à la -lecture, mais à la représentation. Eh bien! Legouvé n'aimait pas qu'on -dît du mal de La Harpe devant lui! - -On trouvait du calme, du repos dans les scènes primitives et -patriarcales de _la mort d'Abel_, qui nous reportaient aux premiers -jours du monde dans un moment où les chemins étaient encore couverts -de proscrits, les places publiques de sang innocent, et les prisons -remplies de victimes. On trouvait une sorte de fraîcheur dans la -peinture de ces moeurs de nos premiers pères, à côté des premiers -sentiments de la haine surtout, apparaissant tout à coup avec ses -douleurs, ses jalousies, ses vengeances et toutes les passions -honteuses qui dérivent d'elle... Mais elle ne tient qu'une place dans -la pièce de Legouvé; on voit qu'il trouvait bien plus de plaisir à -faire les scènes champêtres et les scènes d'amour et de paix que les -querelles violentes. La catastrophe[134] est horrible. - -[Note 134: La critique de _la Mort d'Abel_ est injuste, comme toutes -les critiques de La Harpe sur ses contemporains. _La Mort d'Abel_ est -admirablement versifiée; c'est déjà quelque chose, et on y retrouve -des scènes de Gessner, avec sa riante pastorale, et des scènes de -Klopstock, avec leurs sombres beautés. M. de La Harpe a été _pédant_ -comme presque toujours, comme l'observe très-judicieusement M. -Denne-Baron, dans son excellente biographie de Legouvé, dont ses amis -doivent le remercier.] - -Legouvé étant un jour à Bièvre, chez moi, en admirait la belle vallée, -depuis Jouy jusqu'à Virginie... Il me dit qu'il voulait faire une -idylle sur la vallée de Bièvre; il était alors midi: il part... -demeure trois ou quatre heures absent, et revient avec une pièce de -quarante à cinquante vers, l'une des plus charmantes choses qu'il ait -faites, même en y comprenant _le Mérite des femmes_, cet ouvrage qui -eut un si prodigieux succès, que Legouvé, toujours simple et naturel -et d'une grande modestie, quoiqu'on ait dit le contraire, contestait -fort plaisamment. Je ne sais ce que devint cette idylle écrite au -crayon, et qui ne fut pas autrement revue; ce fut M. d'Abrantès qui la -prit. - -Sa tragédie d'_Epicharis_ a de grandes beautés; il y a mis de son âme, -qui était belle, noble et généreuse. Tacite lui a fourni le texte et -une partie des incidents; mais encore dans _Epicharis_ on retrouve -cette pureté de diction que Legouvé a toujours eue pour première -qualité de son talent. - -_Le Mérite des Femmes_, et je dois le dire, toute femme que je suis, -était sans doute un ouvrage parfaitement fait; mais il avait un défaut -sur lequel il était fort curieux de nous entendre discuter ensemble; -c'était la perfection des noms qu'il chantait. C'est partout des -stations à faire. Il n'y a pas un nom qui ne demande une prière; la -perfection partout, enfin! - ---Mais que vouliez-vous que je fisse, dès que je chantais les femmes? -me disait-il tout ébouriffé de me voir prendre parti contre lui parce -qu'il nous présentait trop parfaites, nous autres femmes... Je ne -pouvais chanter que des vertus! - -Il avait raison; mais j'aimais à le pousser non pas pour le mettre en -colère, mais pour qu'il sortît un peu de son caractère. Et cet effet -avait toujours lieu lorsque je lui disais: - ---Legouvé, il faut faire un ouvrage pour pendant à votre _Mérite des -Femmes_. Il faut faire _les Crimes des Femmes_... Vous y mettrez -_Catherine II_, _Élisabeth_, _Christine_, _Tullie_, _Messaline_, -_Agrippine_, _Marie_ et _Catherine de Médicis_... - ---Assez, assez! s'écriait-il alors en se levant et frappant dans ses -mains. Pour Dieu, laissez-moi respirer après cette nomenclature de -monstres... - ---Attendez, je n'ai pas fini... Et je reprenais: Jeanne de Naples... -la Cenci... Marie Stuart!.. - -Oh! alors, ici il entrait dans une vraie colère... c'était entre nous -un sujet interminable de dispute. Lui voulait canoniser Marie Stuart; -mais moi, je la vois ce qu'elle est, une ravissante créature, sans -doute, mais coupable, non-seulement de tenir une conduite irrégulière, -mais d'avoir connu l'assassinat de son mari Darnley. Plaisanterie -cessante, je soutenais une thèse facile à discuter, parce qu'elle -était juste. - -Legouvé fut perdu pour ses amis même avant sa mort. Cet esprit si -doux, si aimable, s'altéra et devint presque nul!... Des chagrins, des -malheurs dont la blessure[135] cachée par lui versait goutte à goutte -le sang de la plaie dans l'âme, lui causèrent un dérangement total -dans ses facultés intellectuelles. Il se retira du monde. Cet adieu -fut pénible à tous ceux dont il était aimé... Cependant il redevint -encore lui; quelquefois on le retrouvait encore. Mais un jour, étant à -la campagne chez mademoiselle Contat (alors madame de Parny), il tomba -assez malheureusement pour que cette chute amenât le dérangement total -de ses facultés.--Il perdit la raison, mais toujours par une cause -spéciale et qui a sa source dans la chaleur de son âme, la bonté de -son coeur. S'il eût été moins aimant, il vivrait encore peut-être.--Un -homme de lettres, de cette même époque que Legouvé, et qui vit encore -tandis que sa victime est dans la tombe, pourrait, s'il le voulait, -donner de curieux détails sur la cause de la folie du malheureux -Legouvé... J'avoue que cet homme, quelque esprit qu'il ait, m'a -toujours déplu, en raison de l'affection que j'avais pour -Legouvé[136]... - -[Note 135: On sait que sa femme s'en fut avec M. de ****. Legouvé ne -put résister à ce coup, et ne fit que languir après la connaissance -qu'il eut de son malheur.] - -[Note 136: Legouvé mourut paisiblement trois ans après la perte de sa -femme; c'était un ami pour beaucoup de ceux qui le connaissaient, -comme il était un des premiers poëtes du moment où il vivait. Son -fils, qui fut camarade de collége du mien, annonce le plus grand -talent, et succèdera à son père.] - -Avec Legouvé, je voyais aussi Lemercier chez moi... C'était le même -esprit, doux et charmant dans la conversation, mais avec plus de -_trait_, si l'on peut dire ce mot tout français et qu'on ne pourrait -traduire. Lemercier était aussi plus profond, et en même temps il est -parfaitement aimable; il avait de cette amabilité sociale d'autrefois -et les plus douces manières. Sa causerie reposait et attachait en même -temps. Il contait surtout admirablement, avec un _sotto voce_ -parfaitement harmonieux. Sa figure était agréable, sans être belle; sa -taille petite et son ensemble maladif, comme il l'était en effet -presque toujours. Il disait les vers avec une bonne diction, mais une -lettre qu'il ne pouvait pas bien prononcer (L) donnait quelque chose -d'étrange à sa diction. Il avait eu une querelle avec l'Empereur, et -l'on prétendait que cela devait m'empêcher de le voir. - ---Pourquoi donc cela? répondis-je; si M. Lemercier parlait mal de -l'Empereur devant moi, je comprends que sa présence serait -inconvenante dans ma maison. Mais il a trop bon goût et moi aussi pour -que la conversation ne tourne pas vers un autre sujet que celui-là.-- - -En effet, jamais Lemercier ne m'a parlé de l'Empereur. Un jour il me -dit: - ---Il faut que je vous lise une pièce de moi qu'ils ne veulent pas -jouer aux Français. - ---C'est donc à faire un aussi beau vacarme que _Pinto_?--Il sourit... -il ne pouvait se fâcher, il connaissait mon opinion sur _Pinto_, que -je regardais dès lors comme un chef-d'oeuvre dramatique. - ---Si je donnais ma pièce, on sifflerait encore plus qu'à _Pinto_. - ---Ce n'est pas possible. - ---C'est vrai; mais ici, il y a des capucins, des cardinaux... on a -ramené le clergé et toutes ses bannières... Jugez quels cris on -pousserait, joints aux sifflets, en admettant que la censure laissât -passer l'ouvrage. - ---Eh bien! venez nous la lire; ici vous êtes sûr d'être jugé ce que -vous êtes, un homme de talent et de mérite. Nous n'avons pas de -partialité _de parti_. - -Il ne voulut qu'un auditoire peu nombreux. Il vint la lire lui-même, -et sa pièce eut un grand et beau succès. - -C'était _la Journée des Dupes_, belle composition, non-seulement -dramatique, mais politique et morale. Je n'ai pas entendu de pièce -qui, à la lecture, m'ait autant amusé que celle-là.-- - -Les artistes que je voyais dans mon intimité étaient tous aimables et -sociables, à part leur talent et leur spécialité. C'étaient Garat, -Crescentini, mademoiselle Duchamp, Nadermann, Frédéric Duvernoy, -Boïeldieu, Nicolo-Isouard, Dusseck, Steibelt, Drouet, Libon, -Hulmandel, et une foule d'autres noms également connus. - -Garat, Nadermann, Steibelt, Crescentini et Libon étaient les plus -assidus chez moi. Steibelt était mon maître de piano et Libon -m'accompagnait; il accompagnait aussi mes enfants. - -Garat a été fort connu comme chanteur de romances, mais non pas comme -il aurait fallu qu'il le fût comme homme du monde. Garat était fort -spirituel; il avait une tournure de phrase que je n'ai vue qu'à lui, -et cette originalité avait d'abord du piquant et presque toujours du -charme. Jamais je n'ai eu Garat pendant toute une soirée chez moi sans -qu'il laissât échapper un mot spirituel, fin et très souvent mordant. -Quelle ravissante manière de chanter! comme cet homme accentuait!... -comme il comprenait Gluck!... Il avait toujours quelque histoire sur -Gluck, ou sur Mozart, ou sur Beethoven. Une particularité du caractère -de Garat, c'est la bonne foi avec laquelle il reconnaissait le talent -dans autrui; ainsi Crescentini, lorsqu'il chantait, trouvait toujours -Garat au bout du piano l'écoutant avec l'admiration la plus profonde. - ---Voilà du chant! disait-il un jour, après avoir entendu chez moi -chanter à Crescentini le bel air: _Ombra adorata aspetta_; voilà comme -on chante... - -Nourrit le père, qui était bien loin de chanter et surtout de jouer -comme son fils, débuta vers ce même temps dans je ne sais plus quelle -pièce, et dans _le Devin du Village_[137]. Garat me demanda la -permission de me l'amener pour me le faire entendre. Il chanta, sa -voix était ravissante, mais il ne me fit aucune impression... Garat -était sur des charbons ardents: - ---Comment chantes-tu ce morceau? disait-il en faisant grimacer encore -plus sa figure de singe. Il se mettait alors en attitude et chantait: - - Je vais revoir ma charmante maîtresse, - Adieu plaisirs, grandeurs, richesse, etc. - -[Note 137: Je crois même que ce ne fut que dans _le Devin du Village_; -mais je n'en suis pas sûre.] - -N'as-tu donc pas une maîtresse que tu aies quittée pendant un mois et -que tu vas revoir? s'écriait Garat en colère.-- - -Garat avait une main estropiée et ne pouvait s'accompagner; jamais il -n'avait pu trouver, disait-il, un homme capable de l'accompagner que -Carbonnel... Carbonnel était l'homme, en effet, qui connût le mieux -toutes les nuances de l'accompagnement... - -Garat ne s'accompagnait avec deux doigts que des boléros ou des airs -basques, qu'il chantait dans la perfection... et puis de petits airs -italiens de Crescentini, comme: _Clori la pastorella_,--_Numi se -giusti siete!... Addio!_ Il chantait tout cela comme un homme -possédant à fond la science du chant; et c'est cet homme que j'ai -entendu accuser de ne pas savoir la musique[138]!... Cela me rappelle -ce que lui disait Sacchini: - ---_Vous êtes la musique même..._ - -[Note 138: Voici un fait que je puis certifier. M. d'Abrantès me -rapporta de Parme, en 1806, plus de cent partitions _manuscrites_ de -_Cimarosa_, _Guglielmi_, _Fioravanti_, et il avait trouvé tout cela à -Parme. J'annonçai cette bonne nouvelle à Garat; il vint le lendemain -matin. Nous déjeunâmes ensemble, et après, nous nous mîmes à parcourir -les partitions. Il ne fut arrêté par aucun passage, lut tout à livre -ouvert, et fut parfaitement aimable et gai. Il déchiffrait tout cela -en marchant et causant.] - -Garat était royaliste au fond du coeur, et quand on le pressait un -peu, il chantait admirablement l'air de _Pauvre Jacques_!... - -Crescentini, après avoir fait les délices de Lisbonne, de Madrid et de -l'Italie, vint à Paris pour y avoir les mêmes triomphes. À Madrid sa -voix se perdit presque entièrement; mais il lui restait son admirable -méthode, qui n'a pas de supérieure... cette divine mélodie donnée aux -notes et aux cordes vocales par la volonté d'un homme qui, n'ayant -plus de voix, s'en fait une et se fait admirer, fait pleurer et -soulève toutes les émotions avec sa voix factice, mais dans laquelle -est passée son âme!... - -Crescentini est bien vieux, et pourtant dans la Parthénope, la ville -aux chansons, aux fêtes d'harmonie, Crescentini a été choisi pour -diriger le conservatoire... Honneur à lui! il fera de bons élèves. - -Jamais je ne perdrai le souvenir de madame Grassini et de Crescentini -dans _Roméo et Juliette_, au troisième acte surtout, lorsque, trouvant -Juliette dans la tombe, Roméo la reconnaît et s'empoisonne... Alors -commençait le duo, chef d'oeuvre de Zingarelli: - - _Odiosa mi si rende questa mia vita!..._ - -Non! jamais l'acteur le plus tragique, le plus dramatique dans son -jeu, ne le fut au delà de Crescentini dans cette admirable scène où -Juliette s'éveille au moment où le poison agit déjà sur son amant!... -Ce fut en lui voyant jouer _Roméo et Juliette_, et surtout après la -belle scène du duel, que l'Empereur donna la croix de la -Couronne-de-Fer à Crescentini. - -Nadermann avait, avec son beau talent, le meilleur et le plus -excellent caractère. Lorsque mon frère était ici, il ne faisait alors -que peu de musique chez moi; c'était Albert qui _était_ et prétendait -_être_ mon barde. Mais autrement nous jouions très-souvent des duos -de harpe et de piano, Nadermann et moi, et il composait ces morceaux -exprès pour nous. Qui ne connaît pas en Europe le duo de Nadermann, -pour piano et harpe, dédié à madame Junot? il fit ce morceau exprès -pour un concert qui eut lieu au Raincy[139]. Il avait un beau talent -de composition, Nadermann. Frédéric Duvernoy venait aussi se joindre à -nous quand nous étions au Raincy et que nous faisions de la musique -dans le grand salon, formant à la fois salon de musique et -billard.--Libon avait un charmant talent: doux comme son esprit et ses -manières, qui sont excellentes. - -[Note 139: Il composa pour lui, Libon et moi, un trio intitulé _la -Pensée_, dont le thème est une romance de moi: _Ma peine a devancé -l'aurore!_ Il eut un grand succès.] - -Steibelt était un type à part des autres artistes qui venaient chez -moi; estimé comme talent, mais méprisé comme homme, il avait une -détestable réputation qu'il soutenait avec une rare impudence. Jamais -il n'abaissa son regard devant celui d'un honnête homme, si l'honnête -homme était un ignorant en musique. Il avait une profonde indifférence -pour la valeur des jugements du monde, et toute sa crainte, son unique -volonté était non pas d'être mal jugé, mais de ne pas faire effet. - -Lorsque je le pris pour maître, on s'empressa d'avertir mes femmes de -ne laisser traîner aucun bijou, aucune chose précieuse... C'était -merveilleux comme sa réputation était faite et établie.--Quel malheur! -quelle affliction pour la femme de cet homme de voir un aussi beau -talent plongé dans une impénitence finale qui devait naturellement -abrutir son talent! Je ne suis pas de l'avis de ceux qui disent: - ---Qu'importe! voyez Mozart!... - -Eh bien! Mozart eût peut-être fait un chef-d'oeuvre au-dessus de _Don -Juan_ s'il eût été un autre homme.--Et puis Mozart ne faisait rien -contre l'honneur... Au reste, je dois dire que Steibelt n'a rien pris -chez moi que _mon argent_, pendant les deux ans qu'il a été mon -maître; mais il l'a bien gagné. Jamais je n'ai vu mieux donner leçon. -J'ai vu Steibelt passer une heure à me faire jouer la première page de -la fantaisie de _Bélisaire_, pour que je la lui fisse entendre comme -il le voulait. Sans doute, il était fort négligent; mais il ne l'était -que lorsqu'il voyait que l'élève ne faisait rien: alors il pensait à -autre chose. - -Quel talent! quelle puissance d'exécution! Listz et lui, voilà les -deux hommes qui m'ont émue sur le piano. Steibelt a le premier révélé -la musique romantique; la première fantaisie avec le même mode de -variations, par triolets, en mineur, par octaves, fut faite par -lui.--C'est toujours sa belle fantaisie des _Mystères d'Isis_, puis -celle de _Bélisaire_, qu'on imite aujourd'hui... Lorsqu'il jouait -devant des gens capables de l'apprécier, il s'élevait jusqu'au sublime -dans les sons harmoniques; ces _tremendos_ qu'il employait si à propos -et que ceux qui ne l'ont pas entendu ne savent pas encore faire, -quelque progrès, quelque immense progrès qu'ait pu faire le piano -depuis lui!--Cette manière de bouleverser un instrument, je ne l'ai -vue, je le répète, qu'à Listz. M. de Thalberg[140] me rappelle Dussek -davantage, mais Steibelt m'est représenté avec le progrès dans Listz; -car on peut dire que Steibelt est le fondateur de la musique -romantique pour le piano. - -[Note 140: Je déclare ici n'établir aucun parallèle. Le talent de M. -de Thalberg est admirable, et je ne le mets ni au-dessus ni non plus -au-dessous de Listz; mais par la même raison que les yeux ne reçoivent -pas tous la même impression de la beauté d'une femme, les oreilles ne -sont-elles pas soumises à la même délicatesse des organes? J'adore le -talent de Listz; j'avoue qu'il a le don de me faire pleurer, parce que -je crois qu'il pleure. Son émotion n'est pas feinte; elle se -communique à mon âme plus que la perfection du toucher.] - -Steibelt était le plus étrange des hommes: il fallait l'écouter; -autrement il agissait singulièrement, comme on le va voir. - -Un jour il était au Raincy. Il y avait eu une grande chasse, et M. -d'Abrantès avait engagé beaucoup de monde à dîner, entre autres le -cardinal Maury... Après le dîner, le cardinal, qui, à son ordinaire, -avait parfaitement officié, se mit dans un grand fauteuil contre une -des colonnes qui séparent les deux salons, et se crut bien à l'abri de -l'oeil investigateur de Steibelt, qui regardait partout, avant de -commencer, pour savoir s'il n'y avait pas dans le salon quelqu'un qui -lui déplût; le cardinal abhorrait la musique; en général, il n'aimait -pas les arts et n'y entendait rien... Steibelt commença. C'était un -morceau d'inspiration et d'improvisation sur un charmant air de son -bel opéra de _la Princesse de Babylone_, qu'il a composé presque en -entier chez moi... Il avait bu ce jour-là du vin de Champagne frappé -et du vin de Madère excellent, et sa verve musicale était aussi -fervente que jamais... Tout à coup il s'arrête, et un ronflement -pareil au grondement d'un taureau se fait entendre... C'était le -cardinal, qui s'était endormi presqu'au commencement du morceau et que -le voisinage du piano, son ennemi, n'avait pu tenir éveillé... Nos -éclats de rire le réveillèrent, mais à demi... Il entr'ouvrit les -yeux... voulut parler; mais sa langue lourde et empâtée refusa le -service, et il retomba. Steibelt s'inclina, comme pour demander -pardon; puis il se remit au piano... Mais qui le connaissait pouvait -voir combien il avait d'humeur. Cependant, à mesure qu'il avançait -dans son improvisation, son succès parmi nous releva son moral... Sa -tête ne demeura plus penchée... Il regarda autour de lui avec -orgueil... La chose allait donc bien, lorsqu'à un passage qui -demandait de la douceur et l'absence des pédales, que Steibelt -employait beaucoup, comme on le sait, le ronflement domina le piano à -un tel point que tout le monde se mit à rire. Steibelt, furieux, -imagina une singulière vengeance: il calcule en un moment la -composition de l'accord _le plus discordant_ du clavier, et alors, -employant toute la force de ses deux poignets et de la pédale, il -frappa cet accord aux oreilles du cardinal, et puis quitta le piano et -s'en alla en disant: _J'aimerais mieux jouer devant un buffle de la -campagne de Rome_. - -Le cardinal, réveillé en sursaut par cette harmonie diabolique, après -s'être endormi au son d'une musique céleste, fit un bond en l'air, et -retombant sur sa bergère, à peine éveillé, il se crut en enfer. Malgré -l'inconvenance de la conduite de Steibelt, que nous aurions dû -réparer au lieu de l'augmenter, nous nous mîmes tous à rire avec un -abandon qu'excitait d'ailleurs la figure du cardinal... Mais ce ne fut -pas long, et le calme se rétablit bientôt. Le cardinal convint que _le -musicien_, comme il appelait Steibelt, devait être fâché, et que le -sommeil n'est de mise que lorsqu'on est dans son lit: tout en -racontant cela il prenait congé, et s'en allait en bâillant. - -On courut après Steibelt, qui était dans le parc à se promener avec -Nicolo, avec qui il logeait dans la maison Russe[141], en face du -château. M. d'Abrantès avait beaucoup d'humeur de ce qu'il avait fait, -et me gronda beaucoup aussi d'avoir ri... Je défendis Steibelt ainsi -que moi, en disant que l'inconvenance était bien plutôt dans l'homme -qui dort dans le salon d'une femme où se trouvent d'autres femmes... -M. d'Abrantès et ces messieurs me donnèrent enfin raison... mais -Steibelt était furieux. Dormir aux chants des Gangarides! -s'écriait-il,... le plus beau choeur de l'opéra!... - -[Note 141: La maison Russe est une des charmantes fabriques qui -servent à loger des étrangers au Raincy, comme la Pompe à feu, la -maison de l'Horloge, la porte de Chelles, la maison du Rendez-vous.] - -Il emporta cet opéra en Russie. Je ne sais s'il l'a donné. - -Je viens de nommer Nicolo Isouard. C'était un de mes plus intimes -habitués. J'ai rarement rencontré dans le monde un artiste aussi -complaisant, aussi bon; il avait la tête folle, mais bien du talent. -_Le Médecin turc_,... _Joconde_, le charmant opéra de _Joconde_, le -premier acte de la _Lampe merveilleuse_, si différent des autres, une -foule de productions détachées, font preuve du talent musical de -Nicolo... Mais ce que ses amis seuls connaissent, c'est son esprit -gai, actif..., son caractère serviable..., son inépuisable bonté. -Toujours prêt à partir pour Rome, s'il l'avait fallu, pour rendre -service n'importe à qui... Nicolo chantait, sans voix, tout ce qu'on -lui présentait. Il contrefaisait toutes les voix de l'Opéra, des -Bouffes, de l'Opéra-Comique... Martin était copié par lui, derrière un -paravent, de manière, non pas à s'y tromper, mais à faire rire par la -ressemblance de l'accent... Jamais Nicolo ne fut arrêté un instant, -quand il entrait une fois dans une affaire comme dans une -plaisanterie. Souvent, au Raincy, à Bièvre ou à Neuilly, après avoir -fait de la musique, nous voulions danser... Alors Nicolo prenait un -violon, grimpait sur une table, et nous jouait des contredanses, ayant -une paupière retroussée, des manches d'habit venant au coude, et -mêlant un couplet de complainte à chaque figure... Alors c'étaient -des rires fous qui duraient toute la soirée. - -Deux amies logeaient avec moi à Paris et à la campagne, et deux femmes -des aides-de-camp de M. d'Abrantès venaient dîner avec moi tous les -jours. L'une était madame de Grandsaigne, femme du colonel -Grandsaigne, premier aide-de-camp, et l'autre, madame Thomassin, femme -d'un chef d'escadron, aussi aide-de-camp de mon mari... - -Celle de mes amies qui logeaient avec moi, que je regardais et regarde -encore aujourd'hui comme ma soeur, est madame la baronne Lallemand. -Jamais on ne vit une plus charmante créature: grande, élancée, une -taille de jonc, fine, ronde et déliée, un regard ravissant donné par -de grands yeux bleus... une abondance de cheveux châtains tombant sur -des épaules admirables, des dents de perles, une main, un pied -d'enfant. Tout, dans sa personne, était enchanteur: aussi quel effet -elle produisait lorsqu'elle allait dans le monde!... J'en étais fière. -Mes enfants étaient encore trop jeunes pour m'occuper en ce genre; -toute ma coquetterie de femme, dont je n'ai jamais voulu faire usage -pour moi, se réveilla pour Caroline... J'étais fâchée lorsqu'elle -n'était pas mise selon mon goût. Son mari était à l'armée, il me -l'avait laissée, et je jouissais délicieusement de la société intime -de cette compagne, dont l'esprit naïf et fin, le coeur dévoué à -l'amitié, n'eut, pendant neuf ans que nous passâmes sous le même toit -ensemble, d'autre sollicitude que de m'entourer de soins et -d'affection; aussi, quels que soient le temps, les événements, nous -nous retrouvons toujours avec notre amitié et nos souvenirs, qui sont -purs même d'une pensée de mécontentement[142]. - -[Note 142: Le général Lallemand, mari de Caroline de Lartigues, fille -du plus riche planteur de Saint-Domingue, a été aide-de-camp de M. -d'Abrantès. Il est aujourd'hui pair de France.] - -L'autre jeune femme de mes amis qui demeurait avec moi était veuve du -général Laplanche-Mortière. Elle était jeune et agréable, petite, mais -bien faite. Sa vue était très-basse, ce qui nuisait à ses yeux, qui -étaient fort beaux et d'un bleu foncé, avec des paupières noires, ce -qui rend ces yeux-là très-rares... Madame Mortière était douce et d'un -commerce agréable. Elle avait un fort beau talent de dessin, et -chantait agréablement... Elle était de mes amies, mais non pas aussi -intimement que madame Lallemand. Elle est remariée, et elle est -aujourd'hui madame la baronne de Montgardé. - -Madame de Grandsaigne n'était pas jolie. Elle était vive, alerte, -avait de belles dents qui la rendaient gaie, et souvent la faisaient -plus rire qu'elle ne voulait... Mais elle n'avait que ses dents, il -les fallait bien montrer... Elle avait l'esprit prompt, la repartie -vive, surtout pour une parole sèche... Elle avait de la facilité à -toutes choses qui rendaient son commerce agréable. Je montais presque -tous les jours à cheval avec elle. Elle y montait comme un jeune -garçon, et pouvait au besoin dompter un cheval. - -Madame Thomassin était agréable, douce, mélancolique; une prévision de -son sort, malgré sa jeunesse, lui disait qu'elle n'avait que peu de -jours à vivre... elle était déjà frappée de la cruelle maladie dont -elle mourut quelques années après, ayant à peine accompli sa -vingt-septième année!... - -J'avais aussi près de moi une nièce de M. d'Abrantès, mademoiselle -Clotilde Chaudon... Elle avait dix-sept ans. Elle était charmante, -faite à peindre, de jolis cheveux blonds, une peau admirable, de -belles dents, et tout ce qui pouvait plaire si elle avait eu de jolies -mains et de jolis pieds. Clotilde dansait, était assez bonne -musicienne, vive comme un lutin, et jolie à l'avenant. On voit que le -noyau de la société qu'on trouvait chez moi avant qu'il n'y vînt même -un étranger était formé de manière à ne pas faire craindre l'ennui à -la personne qui venait passer deux heures avec nous. - - -FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE ET DES PORTRAITS DES ARTISTES. - - - - -SECONDE PARTIE. - -SOCIÉTÉ SOUS L'EMPIRE. - - -J'ai parlé des hommes de lettres[143] qui venaient chez moi, et dont -l'esprit donnait tant de charme à une conversation soutenue, mais non -pédante. Maintenant, il faut y ajouter les hommes d'esprit, qui -contribuaient autant et peut-être plus que les autres à l'agrément de -nos soupers et de nos soirées. - -[Note 143: Il y en a dont les noms se retrouveront par la suite, et -dont je n'ai pas fait mention; c'est qu'alors je les aurais oubliés, -ou qu'ils ne seraient venus que rarement chez moi. De ce nombre était, -par exemple, l'abbé Delille: il ne nous aimait pas, nous autres gens -de l'Empire, et il ne fut peut-être pas accueilli par M. d'Abrantès -comme il aurait dû peut-être, mais surtout voulu l'être.] - -J'ai parlé de M. de Cherval. Son portrait, déjà tracé par moi, ne peut -l'être assez souvent; car je l'aime et le respecte comme un père. Son -esprit est profond, mais on ne s'en aperçoit pas dans un salon; il -conte alors, il cause, et toujours les autres se taisent pour -l'écouter. Cela est encore aujourd'hui, et pourtant il a tout à -l'heure quatre-vingt-trois ans! - -M. de Sainte-Foix était un homme spirituel, un homme du monde, ayant -d'excellentes manières et contant des choses du temps passé avec un -charme sans pareil, et cela sans prendre l'état de conteur; il avait -l'air de céder à une instance. J'avais toujours un nouveau plaisir à -l'écouter. - -M. de Montrond était aussi un habitué du soir chez moi. Son esprit est -connu de tout le monde; ce qui l'est moins, c'est la grande -instruction et même la science qui accompagnent cet esprit. Son -caractère est un type qui a formé de mauvais modèles, tandis que -l'original était inimitable... Il connaissait le monde entier... -voyait la bonne et la mauvaise compagnie indifféremment, n'ayant -jamais dans l'une le ton de l'autre, et préférant d'ailleurs la bonne, -où il passait sa vie. Spirituel autant qu'on peut l'être, il possède -le talent assez rare de se moquer des gens tout en les faisant rire. -D'une bravoure reconnue, insoucieux de fâcher ou d'être agréable, à -moins que ses affections ne soient engagées dans la question, il a une -façon de dire qui n'est qu'à lui, et rappelle le genre que devait -avoir M. de Grammont... il a cette assurance à la fois insolente et -polie qui faisait répondre par M. de Grammont à Louis XIV, qui se -plaignait de n'avoir plus de dents: - -_Eh! sire, qui est-ce qui a des dents?..._ - -Et il lui en montrait trente-deux magnifiques. - -À son esprit, M. de Montrond joignait l'usage du grand monde, et avait -dans la bonne société les plus excellentes manières. Jamais, par -exemple, il n'était grossier, ce que l'on voit si souvent aujourd'hui -être pris pour de l'aisance. M. de Montrond disait un mot mordant, -jamais malhonnête. Il avait eu de grands succès parmi les femmes, -qu'il aimait après ou tout autant que le jeu. Cette vie un peu à la -Valmont l'avait jeté dans la route d'une charmante femme, qui était -devenue la sienne, et qu'alors il n'avait plus aimée du tout: c'était -la duchesse de Fleury[144]. Jamais, au reste, il ne parlait de sa -femme; et il venait chez moi depuis bien des années, que je ne me -doutais même pas qu'il fût ou qu'il eût été marié. - -[Note 144: Mademoiselle de Coigny, fille du marquis de Coigny.] - -L'existence de M. de Montrond, sur laquelle beaucoup de gens ont dit -des bêtises, comme cela arrive toujours quand on raisonne sur ce qu'on -ne sait pas, est beaucoup moins mystérieuse qu'on ne le croit. Il a de -l'ambition sans but, ce qui est funeste toujours, mais surtout à -l'époque où M. de Montrond marquait dans le monde; il possède -d'excellentes qualités... et le prouve en ayant de longues et fidèles -amitiés; il est dévoué aux gens qu'il aime: après cela, le nombre en -est petit, je le sais, mais la chose alors en est plus certaine. Je -l'ai vu fort souvent, non-seulement à Paris, mais à la campagne, aux -eaux, dans cette intimité enfin où l'homme ne se masque qu'un jour et -se dévoile le lendemain; il donne aux pauvres... Il est bon maître, et -tient à honneur seulement de se montrer méchant et frivole, sans être -ni l'un ni l'autre, chose à laquelle il a réussi. - -M. de Montrond ne contait jamais: il était en cela le contraire de M. -de Sainte-Foix; lorsqu'il avait cependant quelque bonne chose à dire, -alors il s'y prenait de telle manière, qu'il faisait autrement qu'un -autre et si différemment, il mettait, par exemple, tant de sérieux à -dire l'aventure la plus bouffonne, qu'il fallait renoncer à la -raconter après lui. Beau joueur en perdant, mais seulement sous le -rapport de l'argent, car il était insupportable _au whist_, qu'il y -gagnât ou qu'il y perdît, il était continuellement au moment de se -faire une querelle, qu'il aurait au reste parfaitement soutenue. - -Enfin, j'ai beaucoup vu M. de Montrond, et crois le connaître assez -pour dire que ce qui est pour presque tout le monde est surtout vrai -pour lui: c'est qu'il est mal jugé... - -Un fait positif, c'est qu'il a des amis qui lui sont attachés depuis -quarante ans... Dire et vouloir persuader qu'il est bon, je ne -l'entreprendrai pas, non plus que d'indiquer sa conversation comme un -cours de morale; mais un homme qui est fidèle à ses affections, quel -que soit le vent qui souffle sur elles, n'est pas non plus un méchant -homme. Le mal des jugements portés sur des personnages très-connus -vient particulièrement de la légèreté avec laquelle on recueille des -traditions, sans même s'inquiéter si elles sont plus ou moins fidèles. - -M. de Saint-Aulaire, aujourd'hui notre ambassadeur à Vienne, venait -aussi chez moi... il était de la maison de l'Empereur, et je l'avais -connu avant mon mariage, chez ma mère, où il allait habituellement. -Son esprit charmant et doux, ses bonnes manières, sa façon piquante de -raconter, sa distraction ensuite parfaitement réelle, lui donnaient un -charme tout particulier. Il discutait avec une extrême mesure, et -jamais _en disputant_. Il n'était pas comme beaucoup de littérateurs -que je connais, qui, à peine dans la carrière, jugent et tranchent sur -les plus belles renommées, et se croient Lamartine ou bien Victor Hugo -pour avoir fait des vers... Quant à M. de Saint-Aulaire, il était -_sociable_ au-delà de tout ce que je vois maintenant. - -Mais un homme qui était pour moi plus qu'un homme aimable, car son -coeur et son esprit étaient tous deux dans ce que son affection me -témoignait, c'était M. de Narbonne! - -Son portrait a souvent été tracé: on a beaucoup parlé de lui; on a -beaucoup vanté sa politesse, ses manières distinguées, son esprit -même... Eh bien! jamais on n'a pu donner une idée juste, ni tracer -même une silhouette ressemblante du comte Louis de Narbonne. J'en -parlerai souvent dans le cours de cet ouvrage, et avant d'aller plus -loin, je voudrais pouvoir placer ici plusieurs lettres[145] qu'il -m'écrivit dans un moment bien pénible. Elles montreraient à quel point -M. de Narbonne était aimant et bon. On lui a refusé d'être attaché à -ses amis, c'est une calomnie: les amis qui eurent à se plaindre de -lui, c'est qu'ils furent, eux, ingrats et perfides. Je sais que depuis -la mort de celui qu'ils devaient bénir, loin de l'accuser; je sais -qu'ils ont osé élever la voix et parler de la _légèreté de coeur_ de -M. de Narbonne... Si son coeur était léger, ensuite, c'est qu'il en -avait un; chose fort douteuse chez quelques-uns de ceux qui parlaient -ainsi. - -[Note 145: Ces lettres me furent écrites au moment où je reçus la -nouvelle de la mort de mon mari. - -Voici quelques lignes de l'une d'elles. - -«Et, dans un tel malheur, je suis à trois cents lieues de vous[145-A], -ou plutôt je ne suis pas où vous êtes!... mais n'importe; vous savez -que partout et toujours vous pouvez compter sur moi comme sur votre -frère... sur votre père!... Dites-vous bien surtout que si j'étais -malheureux, il n'est rien que je ne vous demandasse. Adieu, serrez vos -enfants contre votre pauvre coeur, et faites tout pour vous conserver -à eux et à ceux qui vous aiment...] - -[Note 145-A: Il était à Torgau, où l'Empereur l'avait envoyé en -sortant de son ambassade d'Autriche... ce fut là qu'il mourut aussi -deux mois après avoir écrit cette lettre... Je ne le revis pas!...] - -Si jamais un portrait _écrit_ fut difficile à faire, c'est celui de M. -de Narbonne; il y avait dans sa nature, dans son langage, un charme -qui échappait à l'analyse. Il était spirituel naturellement, instruit -sans pédanterie, parlant et connaissant à fond plusieurs langues, -s'occupant d'études sérieuses sur la guerre et l'administration; d'une -bonté de coeur, d'une jeunesse d'âme bien méritoires chez un homme qui -avait passé sa vie à la cour, et avait été élevé par une mère tout -entière dans ces menées d'intrigues de coteries qui faisaient la vie -des gens de Versailles. M. de Narbonne devait être un autre homme; -mais sa nature était d'élite, et ces natures-là, loin de se corrompre, -se retrempent au milieu du mal... Sans doute il était léger dans -beaucoup d'habitudes de la vie, mais jamais, rien de sérieux n'était -froissé par lui... Madame de Staël, qui lui avait sauvé la vie en -1792, était pour lui l'objet d'un culte sacré. Il est des affections, -disait-il, dont le souvenir est une chose sainte... Il adorait ses -enfants, et sa mère était pour lui ce que devait être une mère de -l'époque de la sienne, c'est-à-dire qu'il était toujours dans une -attitude respectueuse, qui pourtant n'avait rien de ridicule à son -âge, et sa mère elle-même était bien ce qu'il fallait pour porter ce -nom de _duchesse de Narbonne_!... Cette vieille femme de la cour de -Louis XV, dame d'honneur de Mesdames, qui avait survécu à son temps et -à ses maîtres..., ce débris de l'époque de madame Dubarry, je l'ai vue -encore bien fraîche de pensées et de souvenirs. - -J'ai dit que M. de Narbonne _contait_ peu; son esprit n'allait pas à -ce genre de conversation; il ne l'aimait pas: aussi appelait-il M. de -Sainte-Foix _la sultane Scheherazade_. Quant à lui, lorsqu'il contait, -on ne s'en doutait pas... C'était un peu M. de Talleyrand, mais -lorsque celui-ci était de bonne humeur. Pour M. de Narbonne, il était -toujours égal, toujours bon pour ses amis, les écoutant, répondant à -leurs chagrins, lorsque lui-même quelquefois était accablé d'ennuis... -La perte d'un tel ami devait être et fut en effet douloureusement -sentie par moi. L'amie en souffrit par le coeur, la maîtresse de -maison ne le remplaça jamais!... - -J'ai parlé du cardinal Maury; il était d'une immense ressource dans un -salon comme le mien, malgré les inconvénients de sa brusquerie; le -cardinal trouvait aussi en moi beaucoup de reconnaissance pour la -préférence qu'il m'accordait; il n'allait aussi régulièrement que chez -moi... - -Millin, conservateur ou directeur du cabinet des Médailles, était -aussi de ma grande intimité; il venait chaque jour, et par son heureux -caractère, ses connaissances (qu'on lui disputait, mais qui n'en -étaient pas moins fort étendues et réelles), son esprit _anecdotique_ -et conteur, sa manière d'être toujours vouée à la gaîté, et sa volonté -de s'amuser en amusant les autres, avec toutes ses qualités, Millin -formait un des appuis les plus solides de notre société. Voulait-on -jouer la comédie, Millin prenait le rôle qu'on lui donnait... Il -aurait joué le marquis de Moncade, Othello, Crispin ou bien le -Misanthrope, avec la même complaisance. Il est vrai qu'il jouait la -comédie aussi mal que possible; mais c'est égal... Voulait-on jouer -des charades en action, ce que nous faisions très-souvent, oh! alors, -Millin était dans son centre!... il distribuait les rôles... mettait -les turbans, faisait des casques de papier avec une dextérité -admirable, et tout cela avec un sérieux d'autant plus grand, qu'il -s'amusait en conscience... Et puis, lorsqu'il voyait qu'on avait assez -des charades, des répétitions, il faisait apporter de sa propre -bibliothèque, qui était fort belle, une vingtaine de collections de -voyages, de costumes, de belles gravures[146], qu'il étalait sur le -billard, et là, prenant une queue, il démontrait en nasillant et -faisant l'explication des planches. C'était surtout aux portraits de -femmes qu'il était comique! Il fallait l'entendre lorsqu'il faisait -l'histoire de la sultane Ipomai!... et puis celle du prince Isouf!... -Il était alors bien amusant!... - -[Note 146: Comme, par exemple, le voyage de Melling à Constantinople.] - -Un autre homme bien spirituel, qui venait aussi souvent chez moi, et -n'était pas aussi connu alors qu'il l'a été depuis, c'est M. de -Planard... il avait déjà fait à cette époque _la Nièce supposée_... Il -était fort timide, mais fort aimable... il jouait la comédie chez moi -à Neuilly, et il excellait avec Millin dans les charades en action. - -On rencontrait aussi chez moi Geoffroy de Saint-Hilaire, dont le beau -talent rivalisait avec Cuvier, le docteur Hallé, Corvisart, lorsqu'il -était à Paris, Desgenettes, qui était mon ami plus que mon médecin, -enfin une foule d'autres notabilités parmi les artistes, comme, par -exemple, Gérard, Girodet et Augustin[147], ainsi que d'autres gens de -lettres dont les noms trouveront leur place à mesure que nous -avancerons dans la narration des événements de l'époque. Parmi les -hommes du monde remarquables par leur esprit, il faut aussi placer M. -le duc Decazes. Il n'était pas alors ce qu'il est devenu depuis, et -comme nous l'avons vu peu de temps après l'époque dont je parle; il -n'était pas encore un des grands de la terre; mais il était comme -toujours un homme parfaitement spirituel, aimable et gracieux, et d'un -commerce doux et facile, qui avait un grand charme... Je le voyais -souvent; il était un de nos habitués. - -[Note 147: Célèbre peintre en miniature, et rival d'Isabey; mais -Isabey lui était supérieur.] - -M. de Grefulhe, que je voyais aussi beaucoup, était un homme fort -remarquable. Son esprit sérieux, qui tout à coup prenait une couleur -railleuse, sans amertume pourtant, mais frappant toujours à coup sûr, -avait un grand charme d'étrangeté, et cependant il y avait un accord -complet en lui. Sa figure et sa tournure, toutes deux d'une grande -distinction, ajoutaient à ce que sa conversation avait de puissance; -son visage pâle, ses cheveux d'un noir de jais, ainsi que ses yeux; sa -bouche, dont le sourire était aussi rare[148] que fin et spirituel, et -s'accordait avec son regard et sa parole; sa personne, enfin, était -celle d'un homme distingué sous tous les rapports et par tout ce qu'on -exige dans la haute et bonne société. - -[Note 148: La peinture que je fais là de M. de Grefulhe lui donne de -la ressemblance avec un héros de roman, et pourtant jamais homme ne le -fut moins que lui. Il est en tout d'une nature absolue et positive.] - -M. Alexandre de Girardin était plus qu'un habitué chez moi; c'était un -ami. C'était un homme redouté plus qu'il n'était méchant; on craignait -son esprit très-fin et surtout très-clairvoyant pour discerner -aussitôt les ridicules; mais excepté cette triste partie de -nous-mêmes, je ne l'ai jamais entendu attaquer personne sérieusement; -il est au contraire fort dévoué aux amitiés saintes, et depuis plus de -trente ans que je le connais, je l'ai toujours trouvé digne d'être mon -ami, et je ne dis pas la même chose de beaucoup de gens qui ont la -prétention de l'être. M. le comte de Girardin fut longtemps fort à la -mode à Paris, où cette mode ne donne guère son sceptre facilement... -Il était fort jeune, mais déjà son esprit se montrait tel qu'il est, -et malgré son apparente légèreté, il joignait à cet esprit, -non-seulement du monde, mais plus sérieux qu'on ne le croit, un coeur -parfait pour ses amis. Sa mère avait en lui le fils le plus -respectueux et le plus tendre. Au milieu de ses succès les plus -bruyants et certes les mieux faits pour tourner une jeune tête, il ne -manquait _jamais_ un seul jour d'aller voir sa mère à l'issue de son -dîner, qui avait lieu pour elle à cinq heures précises. M. Alexandre -de Girardin demeurait auprès d'elle pendant une heure et souvent plus: -quelquefois madame T.....n venait le chercher avant l'heure fixée... -Il la laissait attendre: - ---Va donc, mon fils, lui disait sa mère en souriant. - ---Non, non, répondait-il avec une grâce charmante, je ne veux pas -perdre un de mes bons moments. - -L'homme qui agit ainsi à vingt-cinq ans et dans l'âge des plus -fougueuses passions n'est _jamais_, en aucun temps, autre chose qu'un -homme digne d'être estimé, autant qu'aimé de ses amis. - -Il contribuait aussi grandement à l'agrément de nos bonnes soirées, -lorsque les éternels voyages de l'Empereur permettaient à tout ce qui -portait une épée de demeurer à Paris quelques mois. - -En remontant aux premiers temps de l'Empire, on trouve une époque -assez remarquable, c'est l'établissement de la société et de -l'étiquette. Les princesses l'apprenaient, et l'apprenaient vite; -quelques-unes furent même tout près de l'impertinence. L'Empereur le -sut, et fut très-sévère avec ses soeurs... mais bientôt il eut, lui -aussi, une lutte à soutenir avec elles. La princesse Borghèse n'avait -que le duché de Guastalla!...--Qu'est-ce que Guastalla, mon bon petit -frère? demandait-elle gentiment à l'Empereur. Est-ce une belle grande -ville, avec un beau palais et des sujets?... - ---Guastalla est un village... un bourg, répondait assez durement -l'Empereur, dans les États de Parme et de Plaisance... - ---Un village! un bourg! s'écria la princesse en se redressant de sa -hauteur sur sa chaise longue... un village!... _la date buona_, -fratello!... et que voulez-vous que j'en fasse?... - ---Ce que tu voudras... - ---Comment! ce que je voudrai!... Et elle se mit à pleurer. - ---Annonciata[149] est _grande_ duchesse!... et elle est ma -cadette!... pourquoi donc ne suis-je pas autant qu'elle, au moins?... -elle a des _états_... elle a des ministres!...--Napoléon, lui dit -enfin la princesse, je vous préviens que je vous arrache les yeux si -je ne suis pas mieux traitée. Et mon pauvre Camille! pourquoi ne rien -faire pour lui? - -[Note 149: Vrai nom de madame Murat. Elle a pris depuis le nom de -Caroline, qui est probablement le second de ses noms. Mais dans son -enfance, et avant son arrivée à Paris, on l'appelait _Annonciata_.] - ---C'est un imbécile. - ---C'est vrai... mais qu'est-ce que ça fait?... - -L'Empereur leva les épaules... la princesse pleurait à sanglots... -L'Empereur l'aimait, et au fond elle n'était pas méchante... et puis -elle était si _câline_!... si habile à émouvoir!... si belle en -pleurant!... - -Le résultat de cette attaque fut qu'on donna le pauvre peuple -piémontais à gouverner au prince Camille. - -Lorsque les autres soeurs virent que les larmes et les scènes avaient -du succès, l'Empereur n'en manqua pas, et n'eut plus un moment de -repos. La grande-duchesse de Berg voulut la couronne royale, et même -un beau royaume, et la princesse Élisa un empire. Tout allait par -hiérarchie selon elles, et pas un droit n'était oublié... L'Empereur -écouta longtemps en silence, se contentant de ne pas répondre; mais la -princesse Élisa n'était pas belle en pleurant, et la grande-duchesse -de Berg n'était rien moins que douce: aussi l'Empereur finit-il par se -fâcher, et ce fut alors qu'un jour il dit, en frappant du pied: - ---Pardieu! ces femmes-là sont étranges! on dirait, en vérité, que nous -partageons l'héritage du feu roi notre père!... - -Lavalette était aussi, et dans tous les temps, un habitué de ma -maison; il était fort aimable et racontait à ravir. Ce fut lui qui, en -sortant de chez l'Empereur, nous rapporta ce mot qu'il avait -entendu... - -Une femme que je voyais très-souvent et avec un charme toujours -nouveau, c'était la duchesse de Raguse. Nous étions liées aussi -intimement que deux femmes peuvent l'être, et je l'aimais autant qu'on -peut aimer une amie... Charmante, gaie, vive, spirituelle, -très-instruite, naturelle et possédant tous les avantages d'une haute -position dans le monde social, jusqu'à une grande fortune, ce qui la -double encore... la duchesse de Raguse était, à cette époque, la plus -chère de mes amies, et toutes les fois que j'entendais annoncer son -nom, il me faisait le même effet que celui de M. de Narbonne: l'amie -était heureuse, la maîtresse de maison contente. - -L'esprit de la duchesse de Raguse est d'une nature remarquablement -attachante lorsqu'on en a la clef; non pas qu'elle soit difficile à -trouver, la duchesse est trop naturelle pour cela; mais elle est peu -facile à contenter, et dès que les gens ne lui plaisent pas, elle -devient silencieuse et se met à bâiller. Mais qu'elle soit au milieu -de gens qui lui conviennent ou qu'elle aime, alors son esprit a des -éclats, des jets d'une lumière non-seulement brillante, mais -chaleureuse; elle est à toutes les questions; elle comprend tout ce -qui se dit... Que de journées délicieuses j'ai passées avec elle!... -seules toutes deux, à Viry, dans une maison dont elle a fait un -paradis!... C'est là qu'il la fallait entendre et voir!... - -Elle était de ma grande intimité. Son mari était le frère d'armes que -M. d'Abrantès aimait le mieux et le plus; ils avaient été élevés -ensemble au collége de Châtillon-sur-Seine, et depuis, cette liaison -d'enfance avait pris des forces dans la fraternité d'armes qu'ils -contractèrent à l'armée d'Italie, où tous deux étaient aides-de-camp -du général en chef. - -Un homme que je n'ai pas encore nommé, et qui était, à cette époque, -l'homme le plus remarquable, peut-être, de la Cour impériale, et qui -était de ma société intime, c'est M. le comte de Forbin!... Jolie -tournure, figure agréable, esprit charmant, talents distingués, -naissance honorable et belle, caractère facile, manières exquises de -politesse et de bon goût... M. de Forbin possédait tous ces avantages -à un degré fort éminent; il était aussi un de mes habitués. Il y a -bien de la tristesse dans ce souvenir!... - -J'étais établie au Raincy après le départ de l'Empereur pour -l'Allemagne, lorsque M. d'Abrantès me dit qu'il fallait me disposer à -recevoir les princesses et l'Impératrice, mais chacune séparément, -pour que les honneurs fussent faciles à rendre; et il avait raison, -car, malgré la hiérarchie toute naturelle, il fallait toujours que les -princesses, surtout la princesse Pauline, fussent en première ligne. - -L'Impératrice et la Reine Hortense vinrent les premières. -L'Impératrice avait avec elle madame de Rémusat, madame de Lavalette, -madame d'Arberg et M. de Beaumont. La Reine avait madame de Brock, et -je ne me rappelle plus le nom du chambellan. - -La journée était superbe; nous montâmes tous dans des calèches en -forme de gondoles, et faites pour parcourir facilement les routes -ferrées du parc du Raincy, et même les belles routes de la forêt de -Bondy, dont nous avions la jouissance pour chasser, et dans laquelle -nous nous promenions tous les jours. Une chasse au daim avait été -ordonnée dès la veille, mais dans l'intérieur du parc. Plusieurs -hommes, désignés par l'Impératrice, étaient venus dès le matin pour se -trouver au Raincy au moment de l'arrivée de Joséphine, qui, selon sa -coutume, fut d'une ponctualité admirable[150]. Tous les hommes -désignés avaient été invités pour le déjeuner; dans le nombre était M. -de Montbreton, premier écuyer de la princesse Pauline; il était depuis -longtemps l'ami de ma famille et le mien: son aimable esprit, sa -bonté, sa vivacité et sa joyeuse gaîté surtout, qui doublait toujours -celle de la moindre réunion où il se trouvait, le faisaient aimer de -tous ceux dont il fréquentait la maison. Leste, gai, vif, chasseur -déterminé, sonnant comme un maître, on le voyait toujours le premier -en avant dans ces belles routes du Raincy, ayant autour de lui sa -trompe lorsqu'il ne sonnait pas, ou bien on l'entendait au loin -appelant les chasseurs et sonnant un rappel; mais ce qui est bien -curieux, c'est que M. de Montbreton est toujours le même qu'à cette -époque. - -[Note 150: Elle était tellement exacte, qu'à la Malmaison je ne me -rappelle pas l'avoir vue arriver dans le salon à dix heures moins -seize ou dix-sept minutes; toujours à dix heures moins un quart -juste.] - -L'Impératrice fut charmante. La Reine Hortense chanta, on fit de la -musique, on causa; on eut enfin une journée aussi agréable que si -l'étiquette ne s'en fût pas mêlée, et pourtant on ne s'en écarta pas -d'une ligne. Madame d'Arberg était là. - -En parlant des dames du palais, il en est plusieurs dont je n'ai pas -ajouté les noms, parce qu'elles ont pour moi une spécialité -d'affection ou de toute autre chose qui me fait retrouver une place -plus convenable pour les peindre et en donner une idée. - -Madame d'Arberg est d'une famille noble parmi les nobles dans cette -Allemagne, pays du blason et des généalogies. Mais quelle que fût son -origine, elle avait cette marque de la vraie noblesse, qui consiste à -ne la pas vanter en même temps qu'elle porte à la révolte lorsqu'on la -veut attaquer. Madame d'Arberg avait été admirablement belle, grande, -bien faite, d'une noble tournure; elle avait de la distinction jusque -dans les plis de son manteau de cour; et quoique sa fortune la privât -de mettre d'aussi beaux diamants que beaucoup de femmes qui -l'écrasaient ou qui _croyaient_ l'écraser de leur titre de nouvelle -duchesse, elle avait l'air aussi imposant que pas une de celles qui -l'entouraient. - -J'aimais madame d'Arberg: elle-même avait pour moi de l'amitié, et -j'ai toujours compris comment elle avait eu des répulsions dans ce -pays de cour, où elle primait trop naturellement pour ne pas trouver -des antipathies dans celles qui voulaient avoir le premier jour ce que -donnent et amènent les siècles. - -En apprenant le déjeuner de l'Impératrice, la princesse Pauline, qui -cette année-là occupait les appartements du rez-de-chaussée de -Saint-Cloud[151], voulut venir, quoique le froid fût déjà vif, et que -d'ailleurs elle, qui ne pouvait aller en voiture qu'avec des -précautions infinies, ne pourrait pas suivre la chasse. M. d'Abrantès, -qui lui parlait fort _amicalement_[152], lui objecta tout cela. - -[Note 151: Les appartements à gauche en entrant dans la cour, -au-dessous de l'Impératrice.] - -[Note 152: Ils avaient dû se marier. Le mariage n'eut pas lieu, parce -que ni l'un ni l'autre n'_étaient assez riches_.] - ---Eh bien! nous ne chasserons pas.--Mais que ferons-nous?--Nous -causerons. - -Ce n'était pas le côté de sa personne qu'il fallait admirer que la -conversation, surtout quand elle entreprenait de nous réciter -Pétrarque, le tout en mon honneur, disait-elle, parce que je me nomme -Laure. - ---J'ai bien peur, madame, que ce froid-là ne vous soit nuisible, lui -dit M. d'Abrantès. - -Le fait réel, c'est que nous avions peur qu'elle ne s'ennuyât et ne -prît en effet quelque nouvelle douleur dans une longue promenade en -calèche dans les bois déjà dépouillés du Raincy. - -Enfin il n'y eut pas moyen de l'en empêcher; nous lui donnâmes à -déjeuner avec une douzaine de personnes qu'elle désigna. Dans le -nombre était M. de Forbin, qui venait d'être nommé son chambellan. - -C'est ici le lieu de rappeler les noms des personnes qui composaient -quelques-unes des maisons impériales, en femmes seulement; je nommerai -les hommes plus tard dans la maison de l'Empereur. - - -_Maison de l'Impératrice._ - - Madame de La Rochefoucault, dame d'honneur. - Madame de Lavalette, dame d'atours. - Madame de Rémusat, } - Madame la duchesse de Bassano, } - Madame Duchâtel, } - Madame d'Arberg, } - Madame de Mortemart, } Dames du Palais. - Madame de Montmorency, } - Madame de Marescot, } - Madame de Bouillé, } - Madame Octave de Ségur, } - - Madame de Chevreuse, } - Madame Philippe de Ségur, } - Madame de Luçay, } - Madame la maréchale Ney, } - Madame la maréchale Lannes, } Dames du Palais. - Madame la duchesse de Rovigo, } - Madame de Lauriston, } - Madame de Vaux, } - Madame de Montalivet, } - Mademoiselle d'Arberg (depuis madame la comtesse Klein); - Madame de Colbert (Auguste); - Madame de Serrant (mademoiselle de Vaudreuil); - Madame Gazani, lectrice. - - -_Maison de madame Mère._ - -_Dame d'honneur._ - - Madame la baronne de Fontanges (la créole, mais point l'amie - de madame de Montesson). - -_Dames pour accompagner._ - - Madame la maréchale Soult, duchesse de Dalmatie; - Madame la duchesse d'Abrantès; - Madame la princesse d'Eckmühl; - Madame la baronne de Saint-Sauveur (fille du prince Masserano). - Madame la comtesse de Laborde-Méréville; - Madame la comtesse de Fleurien; - Madame la comtesse Dupuis; - Madame de Saint-Pern; - Madame de Rochefort; - Madame de Bressieux. - - Madame de Chantereine, lectrice, succédant à mademoiselle de Launay[153]. - -[Note 153: Mademoiselle de Launay, charmante personne, fut obligée de -quitter Madame, ce qui me fit personnellement de la peine. Elle était -la seule personne jeune dans le vaste château de Pont, et nous nous -entendions à merveille ensemble. Elle était soeur de la lectrice de la -reine Hortense.] - - Chambellans: MM. de Brissac et de Laville. - Écuyers: MM. de Beaumont, sénateur, général Destrées et vicomte - d'Arlincourt. - - Premier aumônier: M. l'évêque de Verceil. - Aumôniers ordinaires: MM. - -La maison de la princesse Pauline était montée plus magnifiquement -qu'aucune autre. L'Empereur lui avait donné un jouet pour l'empêcher -de pleurer: elle avait des pages, ce qu'aucune de ses soeurs n'avait à -Paris, à moins qu'elles ne fussent reines. Cette quantité de dames et -d'officiers dans la maison venait de ce que le prince Camille était -gouverneur-général par-delà les Alpes. - -Cette maison de la princesse Borghèse n'était connue de nous qu'en ce -qui concernait la France. Deux seules femmes furent connues à Paris, -l'une, madame de Cavour, parce qu'elle vint y faire son service, et -l'autre, madame de Mathis, par l'amour que l'Empereur eut pour elle. -Le reste nous était presque étranger. - -Mais, en revanche, quelques-unes des dames françaises attachées à la -princesse étaient fort aimées et fort répandues dans la société de -l'Empire. De ce nombre, je dois citer la marquise de Bréhan; elle -était liée avec moi, et venait habituellement dans ma maison. C'est -une femme non-seulement spirituelle, mais instruite plus qu'une femme -ne l'est ordinairement. Sûre en amitié, solide dans ses affections, -madame de Bréhan est une de ces amies qu'on pleure à jamais quand on -les perd, mais qu'on est aussi bien heureuse d'avoir comme moi depuis -tant d'années. - - -_Maison de la reine Hortense._ - - Madame la comtesse de Viry, dame d'honneur; - Madame la baronne de Broc, dame pour accompagner; - Madame la comtesse d'Arguzon, dame pour accompagner; - Madame la comtesse Mollien, dame pour accompagner; - Madame la duchesse de Villeneuve, dame pour accompagner; - Mademoiselle Cochelet, lectrice; - M. de Boucheporn, chambellan; - M. de Villeneuve, chambellan; - Madame de Boubers, gouvernante des jeunes princes; - Madame de Boucheporn, sous-gouvernante; - Madame de Mornay, sous-gouvernante; - Monsieur l'abbé Bertrand, aumônier; - M. , second aumônier. - - -_Maison de la princesse Joseph._ - -La maison de la reine Julie était si peu nombreuse que nous -connaissions à peine ses dames, excepté, toutefois, madame la comtesse -de Girardin, la dame d'honneur que chacun aimait parce qu'elle était -une charmante et gracieuse personne[154]. - -[Note 154: Autrefois madame la duchesse d'Aiguillon. Elle était en -prison avec Joséphine, lorsqu'un geôlier vint chercher un meuble qui -appartenait à madame de Beauharnais...--Mais, s'écrièrent les -compagnes de chambre de la pauvre Joséphine, elle n'est pas -condamnée!.... Le geôlier se mit à rire.--C'est chose toute prête... -ne vous en inquiétez pas!... - -Les femmes alors se mirent à pleurer; mais madame de Beauharnais les -consola. - ---Que craignez-vous? leur dit-elle... il n'est pas possible que je -meure! ne faut-il pas que je sois reine de France? - -Elles la crurent folle!... - -En effet, une vieille esclave de la Martinique lui avait prédit -qu'elle _serait reine de France, et mourrait_ DANS UN HOSPICE. - ---Eh! pourquoi ne pas nommer votre maison? lui dit presque en colère -la duchesse d'Aiguillon, qui souffrait de voir son amie dans cette -sorte de tranquillité; pourquoi ne pas nommer votre maison tout de -suite?... - ---Eh bien! oui, et je vous nommerai madame d'honneur, lorsque je serai -reine de France!... - -Mais lorsque l'Impératrice fut couronnée, elle se rappela l'amie dont -l'affection avait adouci ses malheurs, et la demanda à Napoléon pour -dame d'honneur. - ---Non, dit l'Empereur, elle est _divorcée_!... - -Mais, plus tard, il fut moins sévère pour une femme qui possédait -toutes les qualités et toutes les vertus. Madame Louis de Girardin fut -nommée dame d'honneur de la reine Julie.] - - -_Maison de la grande-duchesse de Berg._ - - Madame de Beauharnais, dame d'honneur; - Madame Adélaïde de La Grange, dame pour accompagner - (plus tard madame de Curnieux); - Madame la comtesse de Saint-Martin, dame pour accompagner; - Madame de Colbert (Alphonse), dame pour accompagner; - Madame la baronne Lambert, dame pour accompagner; - Madame , dame pour accompagner; - Madame Michel, lectrice; - M. d'Aligre, chambellan; - M. de Cambis, écuyer. - -On voit que les maisons des princesses étaient formées de manière à -donner de l'âme et de la gaieté à une cour qui ne demandait que des -fêtes. Et, pour des fêtes, que faut-il?... Il faut de la jeunesse, de -la fortune et de la beauté; avec cela, une cour sera la plus brillante -de l'univers. - -Madame de Barral, favorite de la princesse Pauline, était, à cette -époque, une des plus jolies femmes de Paris, et il y en avait -beaucoup. Non-seulement la Cour impériale en renfermait un grand -nombre, mais Paris alors était brillant d'un luxe de beauté autant que -de celui de ses fêtes. Combien il était augmenté, par exemple, lorsque -dans une de ces fêtes on y voyait rassemblées toutes les femmes dont -la beauté vraiment remarquable portait leur nom au-delà des mers. La -princesse Borghèse, madame de Canisy[155], madame de Barral, madame -Gazani, la duchesse de Montebello, madame Savary, madame de Bassano, -madame Pellaprat, madame de Laborde, mademoiselle Masséna, la -grande-duchesse de Berg, madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély, -madame Duchâtel, madame de Lavalette, madame Augereau, et une foule de -noms qui rappelleraient les charmants visages auxquels ils -appartenaient; et plus tard, madame la duchesse de Guiche, la duchesse -d'Esclignac, madame de Castellane, mesdemoiselles de Laborde, -mademoiselle de Lavauguyon, depuis madame de Carignan, mademoiselle de -Cetto, mademoiselle de Bourgoin; et si l'on ajoute les beautés -contemporaines, madame Récamier, madame Tallien, madame Michel, et -tant d'autres femmes moins belles, mais toujours charmantes, on croira -aisément qu'une fête où tout cela se trouvait devait être brillante et -joyeuse. Dans le nombre des jolies femmes, il faut mettre madame de -Broc, madame Mollien, la duchesse de Raguse, madame de Massa, madame -Perregaux, et tant d'autres qui étaient fraîches, jeunes et jolies à -faire envie, et quelques femmes qui étaient en dehors de la Cour de la -Restauration. Mais, après ce dernier effort, la nature, fatiguée, à ce -qu'il paraît, d'avoir tant produit, veut se reposer de ses fatigues. - -[Note 155: Madame de Canisy était la plus belle personne et l'une des -plus aimables de la Cour impériale, sans comparaison... quand je songe -à cette époque où vingt-cinq femmes belles à être suivies, comme le -prouvent au reste leurs bustes et leurs portraits, embellissaient une -fête, et que je vois comme il est facile de passer aujourd'hui pour -_belle_, je souris et m'étonne... On a donné, par exemple, le sceptre -de la beauté il y a trois ans à une femme, _grisette_ de naissance et -de figure!... on n'était pas difficile.] - -J'ai raconté plus haut les déjeûners donnés à Madame Mère et à -l'impératrice Joséphine. La grande-duchesse de Berg, qui alors était -en grande coquetterie avec M. d'Abrantès, voulut à son tour venir au -Raincy. C'était comme un pélerinage que chacun voulait faire; la -grande-duchesse de Berg y vint donc aussi, accompagnée de madame -Lambert et de madame Adélaïde de La Grange, ainsi que de M. de Cambis, -son premier écuyer. Le grand-duc, pendant ce temps-là, se battait tant -qu'il pouvait à Iéna et _autres lieux_. - -J'avais été en grande intimité avec la grande-duchesse de Berg à son -arrivée à Paris; mais cette intimité avait été plutôt ordonnée par ma -mère qu'amenée par la sympathie: nous étions déjà assez grandes l'une -et l'autre pour _causer_, et elle ne connaissait ni mes habitudes -d'études, ni mes goûts. J'avais d'ailleurs une amie, Laure de -Caseaux[156], ma soeur de coeur, avec qui j'étais liée depuis mon -enfance, avec qui je passais ma vie; j'étais aussi très-liée avec -mademoiselle de Périgord, toutes deux charmantes et bonnes jeunes -filles, élégantes, et tout autre chose pour moi qu'une jolie jeune -personne, à la vérité, mais seulement _cela_, et d'une ignorance qui -allait jusqu'à la plus grande de tout... Cependant, comme la jeunesse -est confiante, je me liai avec elle selon le désir de sa mère et de la -mienne, ainsi que de son excellent oncle Joseph, chez lequel elle -logeait, dans sa maison de la rue du Rocher, lorsqu'elle venait à -Paris de Saint-Germain, où elle était en pension chez madame Campan, -qui alors était l'institutrice la plus en vogue... Mais nos causeries -étaient nulles, et le temps se passait, de sa part et de la mienne, à -regarder et montrer son écrin, qui, déjà à cette époque, se trouvait -très-remarquable pour une jeune personne (c'était pendant la campagne -d'Égypte); cela, pour le dire en passant, me causait une petite -douleur, car enfin quelle est la jeune fille de quatorze ans qui voit -philosophiquement ce qui pare une autre jeune fille... Je ne sais si -sa vanité en a beaucoup joui, mais moi je sais que mon amitié ne s'en -est pas accrue; et toutes les fois que je rentrais chez moi en -revenant de la rue du Rocher, je pensais à mes deux amies, si bonnes -et si simples avec tout ce qui devait leur inspirer de l'orgueil, et -qui jamais ne m'avaient fait sentir que ma fortune était au-dessous de -la leur. Nous en vînmes, malgré tout cela, à nous tutoyer, Caroline -Bonaparte et moi. Nous étions assez inconnues l'une à l'autre, -cependant, et la suite m'a bien prouvé que pour elle, du moins, elle -ne me connaissait pas du tout!... surtout à l'époque dont je parle... -lors de ces chasses du Raincy. - -[Note 156: Laure de Caseaux était une jeune fille gaie, vive, -spirituelle, bonne et charmante. Son père était premier président au -parlement de Bordeaux, et sa mère était mademoiselle de Taillefer. -Laure de Caseaux était de mon âge, fille unique et héritière de plus -de 300,000 livres de rentes!... élevée à ravir par une mère la plus -digne des femmes, et une gouvernante, mademoiselle Roulier, également -bonne pour cette tâche, elle leur donna la douce jouissance de voir -réussir leur entreprise. Jamais éducation n'eut un plus brillant -succès. Le coeur, l'esprit, les talents à un degré supérieur, tout -vint justifier de ce que pouvait produire une éducation bien dirigée -avec une personne comme Laure de Caseaux!... Elle donna plus tard des -preuves d'une autre admirable partie d'elle-même, lorsque ses malheurs -l'appelèrent à rendre témoignage de sa force et de son courage... son -âme se montra alors ce qu'elle était, la plus belle partie -d'elle-même... Elle est aujourd'hui mariée à M. de Cassarède, et -établie près de Pau, et là, après avoir été la meilleure des filles, -elle est la meilleure des mères... Mademoiselle Mélanie de Périgord, -fille d'Archambaud de Périgord, frère de M. de Talleyrand, était -l'autre amie dont j'ai parlé, d'une belle et grande naissance, et fort -riche héritière aussi; elle avait, comme Laure de Caseaux, tous les -avantages de coeur et d'esprit qui font aimer ceux qui les possèdent: -aussi l'aimai-je tendrement, et mon amitié, toujours la même, ne -finira qu'avec moi.] - -L'hiver fut terrible; malgré la rigueur du froid les chasses eurent -lieu: je ne pouvais les suivre à cheval, étant dans un commencement de -grossesse; mais je suivais en voiture découverte. C'était la même -chose pour voir la chasse et même pour le daim, pauvre bête, qui s'en -vint se faire prendre un jour jusque dans ma calèche, mais non pour -autre chose qu'il m'importait beaucoup de connaître... La chasse eut -un plein succès; la princesse dîna au Raincy et y passa la soirée. -Nicolo Isouard y était; on fit de la musique; Nicolo et moi, nous -chantâmes le beau duo de la _Camilla_ de Fioraventi, et puis Nicolo -chanta quelques-unes de ses jolies romances, entre autres une appelée -_le pauvre Hylas_!... Cette particularité de la romance d'Hylas, -qu'_une autre personne_ se rappellera sans doute comme je me la -rappelle, lui prouvera que j'ai une excellente mémoire. - -L'hiver fut brillant. Tous les ministres donnaient des bals et des -fêtes superbes: le ministre de la Marine, surtout, se distingua des -autres, en ce que son local était le plus magnifique de toute la -troupe ministérielle. Quelles que fussent les inquiétudes de -l'Impératrice, elle venait toujours à ces fêtes avec le front serein: -il lui fallait parler à M. de Metternich, dont certes le cabinet, pour -être forcément fidèle, n'en était pas plus ami; à M. le ministre de -Wurtemberg, qui était, ainsi que celui de Bavière, dans la même -position; à tout le corps diplomatique enfin, qui était notre ennemi, -ou bien tellement lié à nos intérêts, que ceux qui nous étaient -fidèles devaient craindre une défaite pour la France. Cela -n'empêchait pas M. de Metternich de valser avec la grande-duchesse de -Berg, M. de Cetto de donner sa charmante fille pour faire une nymphe -dans un quadrille, et le ministre de Wurtemberg de faire la partie de -l'Impératrice. Pour le gros Decrès, il circulait dans sa longue -galerie, où il y avait de bien jolies femmes, mais aussi bien mauvaise -compagnie: ce qui arriva, au reste, le même soir le prouvera. - -Il y avait eu un souper, mais servi de telle sorte, que beaucoup de -gens avaient faim... Vers trois heures du matin, deux ou trois femmes, -qui connaissaient très-intimement le ministre de la Marine, dirent -entre elles: Si nous allions chercher le ministre et nous faire donner -à souper! On interroge les valets de chambre, qui répondent qu'il est -dans le bal... Mais où est-il? C'était cependant bien lui, plus que le -duc d'Orléans le père[157], qui devait s'appeler la cathédrale de -Reims! On regarde... l'un des jeunes gens qui donnaient le bras à ces -dames se levait sur la pointe de ses pieds et le _hélait_ tant qu'il -pouvait... Enfin il dit un mot à l'une des trois dames, et tout à coup -la troupe chercheuse disparut par une petite porte qui donnait dans -l'intérieur des appartements. - -[Note 157: M. le duc d'Orléans, père de celui qui périt dans la -révolution.] - ---Où nous menez-vous donc? dit l'une des jeunes femmes; on n'y voit -goutte. - -Ils étaient en effet dans un corridor fort sombre, d'où l'on -n'entendait déjà plus qu'imparfaitement le bruit de la fête... Le -silence et l'obscurité régnaient dans cette partie de la maison... Le -conducteur des jeunes femmes paraissait connaître admirablement tous -les détours de cette vaste maison... Enfin, un bruit singulier se fit -entendre...: c'était comme de la musique, mais barbare, dissonante, et -tellement bizarre, que les femmes s'arrêtèrent pour écouter. - -Le bruit venait d'une chambre contre laquelle elles venaient -d'arriver; de vifs rayons de lumière se glissaient par l'intervalle de -la porte mal jointe et venaient briller sur le satin blanc des -souliers des jeunes danseuses... Tout à coup le jeune homme qui les -avait guidées quitte le bras de celle qu'il conduisait, et, se coulant -vers la porte, il l'ouvrit tout à coup en leur disant tout bas -d'entrer; mais ce qu'elles virent leur donna d'abord un tel accès de -joie rieuse, qu'elles ne purent qu'éclater, ce qu'elles firent si -bruyamment, que celui qui était l'objet de cette fougue plaisante se -prit à rire comme elles[158]. - -[Note 158: Depuis que j'ai parlé très-succinctement de cette petite -aventure dans mes Mémoires, j'ai revu l'une des trois femmes qui -étaient en _quête_ du ministre de la Marine, et l'histoire me fut -racontée telle que je la mets ici.] - -Ce n'était ni plus ni moins que le maître du lieu..., mais débarrassé -des insignes de sa grandeur et tout simplement en habit de ville...; -mais il n'était pas seul, et avait pour lui tenir compagnie trois fort -jolies femmes dont la toilette de bal prouvait qu'elles venaient de la -fête. - ---Qu'est-ce que c'est donc que cette _romance_ que vous chantiez à -tue-tête? dit madame de M... au ministre.... Je croyais que vous ne -faisiez de la musique qu'avec votre porte-voix, vous autres gens de -mer?... - ---Ah! c'est... c'est ma chanson de haut-bord!... Je la chantais à -Madame. - ---_Ah! c'est joliment joli_, dit la madame..., et... Madame de T... se -retourna à demi et lança un de ces coups d'oeil impertinemment -aristocratiques sur la madame, dont la langue se tint _coi_ tout -aussitôt... Madame de M... se leva et fit signe à ses compagnes. - ---Dites-moi où nous pouvons trouver à manger, mon cher amiral, -dit-elle au ministre, qui paraissait assez honteux de la descente -faite par l'ennemi. Cependant, il comprit qu'il ne devait pas -augmenter le ridicule de l'histoire, qui serait sûrement contée, et -sonnant avec violence, il fit accourir deux ou trois valets de chambre -auxquels il intima l'ordre de servir ces trois dames (les jeunes gens -les attendaient dans le corridor). Decrès comprenait très-bien que ces -dames n'étaient pas seules, mais il était loin de se douter que des -officiers de son état-major fussent de la partie. Quand les dames -quittèrent la chambre, la hardiesse lui revint. - ---Voulez-vous entendre ma chanson? dit-il à madame de M... - ---Non, non, s'écria-t-elle en se bouchant les oreilles. - ---Vraiment! dit-il fort ironiquement; ah! vous venez à quatre heures -du matin chercher un vieux libertin comme moi dans son antre, et vous -vous en iriez comme vous y êtes venue? cela ne se peut pas. - -Et il entonna d'une voix de Stentor le premier couplet... Les dames se -sauvèrent aussi rapidement qu'elles le purent, y voyant à peine; mais -leurs conducteurs les attendaient, et dans la crainte eux-mêmes d'être -aperçus, ils les entraînèrent, mais pas assez promptement pour que -leurs oreilles ne fussent frappées désagréablement par le poëme du -dithyrambe ministériel. - -C'était, au reste, l'homme le plus cynique et le plus dépourvu de -toute retenue... Il avait de l'esprit cependant. Ses collègues ne le -plaçaient pas très-haut; ses inférieurs le détestaient, et ses -supérieurs n'en faisaient rien qu'un ministre premier commis. - -Je voyais aussi beaucoup la maréchale Ney. Elle me plaisait par tout -le charme de douceur qu'il y avait dans elle; son esprit était ce que -je veux trouver dans une femme: il était fin et doux; elle y joignait -des talents charmants. Enfin elle était une femme des plus agréables à -avoir non-seulement dans son salon, mais dans son intimité. Je la -préférais à sa soeur; elle était bien plus naturelle que madame de -Broc. - -Cherchant tous les moyens de reformer cette société qui était si -désunie, j'en imaginai un nouveau: ce fut de faire trouver ensemble -tous les enfants de ces jeunes mères qui se trouvaient être du même -âge. Ma fille aînée avait alors six ans. Je fis faire en son nom des -invitations à tous les enfants de son âge, et même à ceux de deux ans -au-dessus et de deux ans au-dessous. Cette liste fut immense, et, dès -la première année, nous eûmes près de soixante ou quatre-vingts -enfants. On leur donnait les marionnettes, le singe savant, le général -Jacquot, et puis à neuf heures et demie ou dix heures, on servait un -ambigu où dominaient surtout les meringues, les plombières et les -charlottes russes, et puis tout le bon petit peuple allait se coucher. -Lorsque les enfants étaient partis avec leurs gouvernantes et leurs -bonnes, les jeunes mères dansaient une ou deux valses, quelques -contredanses, et puis à minuit on soupait et à deux ou trois heures on -allait se coucher, heureux non-seulement de s'être trouvés et -rapprochés par ce lien tout amical et presque saint de ces enfants, -riant et jouant ensemble, formant ainsi entre eux pour l'avenir une -chaîne d'amitié, une liaison que rien ne devait rompre. Tous les six -janvier, jour de naissance de ma fille, la même fête avait lieu chez -moi. À mesure que les années arrivaient les enfants grandissaient; les -amusements changèrent aussi: les marionnettes, la lanterne magique, -firent place à Olivier[159], aux serins savants, à Fitz-James, et -enfin, en 1813, dernière année de nos fêtes régulières du 6 janvier, -ma fille aînée _dansa le menuet de la cour avec Abraham_, son maître. -Les jeunes filles commençaient déjà à remplacer les enfants: il y -avait même une sorte d'émulation parmi les jeunes personnes; quant -aux mères, elles avaient toujours continué à remplacer les enfants -dans ma grande galerie, où se donnaient toutes les fêtes du 6 janvier. -Nous dansions, nous riions comme nos enfants... Hélas! nous riions -sans doute, car nous ne pouvions pas prévoir la violence de l'orage -qui s'avançait sur nous sombre et menaçant... - -[Note 159: Olivier était un homme qui faisait des tours de cartes et -d'adresse avec un talent merveilleux. Il avait surtout un certain tour -d'un anneau dans une boîte, et cette boîte fermée... Enfin, les -enfants en étaient dans le ravissement...] - -Le jour de Saint-Joseph, je donnais également une fête d'enfants à ma -fille, mais bien moins nombreuse, à laquelle elle invitait seulement -ses jeunes amies; nous dansions ensuite comme le 6 janvier, et nous -nous amusions beaucoup plus que lorsque nous allions au bal chez le -ministre de la Guerre ou de la Marine. C'était aussi la fête de -l'Impératrice; et ma fille allait ordinairement la lui souhaiter. - -La maréchale Ney donnait aussi des bals d'enfants et des bals -_déguisés_. Un jour de carnaval de l'une des années précédentes, elle -en donna un charmant auquel furent invités mes enfants. Je devais m'y -rendre aussi, et après le départ de nos enfants nous devions jouer des -charades en action. - -Je fis faire à mes deux filles deux ravissants petits costumes de -_majas_, l'un blanc, pour l'aînée, et l'autre blanc et rouge pour la -cadette; je donnai ordre à leur gouvernante, qui était une Anglaise -(mademoiselle Podewin[160]), de conduire ses élèves chez la maréchale -Ney. Comme la maréchale Ney n'a pas de fille, les miennes n'allaient -jamais chez elle comme chez madame de Rovigo et les autres femmes de -cette époque. Ce n'était pas non plus mon cocher qui les conduisait: -c'était le leur, qui ne connaissait guère que le chemin de l'hôtel à -l'église Saint-Roch ou celle de l'Assomption, et puis celui du bois de -Boulogne... Enfin mademoiselle Podewin, bien endoctrinée, part pour la -rue de Lille, mais sans savoir justement l'adresse de la maréchale. Le -domestique, qui était aussi celui de mes enfants, s'informe; on lui -montre un fort bel hôtel, devant la porte duquel il voit plusieurs -lampions. Mademoiselle Podewin dit au cocher d'entrer; la voiture -roule dans une cour immense et s'arrête au bas d'un perron sur lequel -s'avancèrent plusieurs domestiques, mais tous vieux, et couverts d'une -livrée dont la couleur sombre ne rappelait en rien l'élégance de la -maison de la maréchale, dont mademoiselle Podewin m'entendait souvent -parler. Ces hommes entourent mes chères petites, qui, jolies comme -deux anges avec leur costume de _majas_, avaient peur de ces vieilles -figures et se serraient contre leur gouvernante tout en marchant et -traversant de vastes salons meublés avec une élégance magnifique, mais -sombres, peu éclairés, comme il aurait fallu qu'ils le fussent, pour -une fête d'enfants surtout; et partout le plus profond silence. - -[Note 160: Cette miss Podewin, aujourd'hui madame Amet, après avoir -fait l'éducation de mes filles, a fait celle de lady Suzanne Douglas, -aujourd'hui comtesse de Lincoln, fille du duc d'Hamilton. Madame Amet -est une des plus dignes et des plus honorables femmes que je -connaisse.] - -Arrivés dans un salon plus gai que les pièces précédentes, mes enfants -y trouvèrent deux valets de chambre qui demandèrent à mademoiselle -Podewin quel nom il fallait annoncer. - ---Mesdemoiselles Junot, répondit-elle, stupéfaite de cette solennité -pour des enfants, et presque effrayée du silence singulier de cette -maison. - ---Mesdemoiselles Junot!... dit le valet de chambre, d'une voix -retentissante, en ouvrant les deux battants d'une vaste pièce -très-éclairée cette fois. Mais ce ne fut qu'une raison pour ajouter à -la stupéfaction de mademoiselle Podewin, et à la frayeur de mes -petites filles. - -Dans ce salon, meublé d'un velours cramoisi à crépines d'or et -magnifiquement orné, étaient plusieurs hommes vêtus de noir, au visage -sévère et presque tous vieux et laids, pour dire le mot, excepté l'un -d'eux, mais dont la figure avait tellement la volonté d'être caduque, -malgré l'âge de son possesseur, qu'il ne tenait qu'à lui de passer -pour vieux s'il en avait eu envie dès cette époque... Une grande table -ronde était au milieu de l'appartement; elle était couverte de -papiers, et plusieurs hommes tout noirs écrivaient... D'un côté de la -cheminée, était une femme qui avait dû être fort belle et dans -laquelle on retrouvait encore des restes frappants de beauté; près -d'elle, et comme une apparition fantastique au milieu de cette cohorte -d'hommes sombres et sérieux, était une jeune fille vêtue de blanc, -blonde, blanche comme un lis et jolie comme un ange... Elle voulait -être sérieuse pour se conformer, on le voyait, au décorum d'une -circonstance inaccoutumée. Toutefois, sa bouche de rose fut la -première qui sourit à la vue du groupe qui vint tout à coup se jeter -au milieu de la grave cérémonie... Devant la cheminée était un -vieillard de taille moyenne, mais dont le dos était voûté, portant -l'habit ecclésiastique et décoré de plusieurs ordres. Sur un petit -manteau de taffetas noir était sur son dos une grande plaque qui -disait qu'il était chanoine de Munster. Enfin mes filles étaient tout -simplement chez le prince primat!... Il logeait alors dans l'hôtel du -prince Eugène, qui était, comme on sait, contigu à celui de la -maréchale Ney, et ce même jour il mariait, c'est-à-dire fiançait son -neveu, M. le duc Dalberg, à la jolie mademoiselle de Brignolé. - -On sait comme le prince primat était excellent, et surtout poli et -affectueux. Je le connaissais beaucoup, et il venait assez souvent -chez moi; mais il n'était nullement connu de mes enfants, qui, à cette -époque de leur vie, ne descendaient chez moi que lorsqu'il n'y avait -personne: c'était dans la journée et le soir après dîner pour remonter -à huit heures chez elles; mais aussitôt que le prince entendit -prononcer mon nom, il s'avança vers mes enfants, accueillit -parfaitement la pauvre miss Podewin, toute troublée de son aventure: -car tout cela s'était succédé bien plus promptement que je ne mets de -temps à l'écrire, et dans son phlegme anglais, qui ne se démentait -jamais, elle ne comprenait rien à tout cela. - -Ma fille aînée Joséphine[161] fut celle qui se tira le mieux de -l'affaire; elle était la filleule favorite de l'Impératrice, et fort -souvent elle allait déjeûner avec elle aux Tuileries. Toutes les dames -du palais adoraient sa gentille personne et son adorable visage -d'ange. Madame de Brignolé la gâtait plus qu'une autre, ainsi que -madame Dalberg. Aussi dès que Joséphine aperçut madame de Brignolé, -elle courut à elle, lui montra son bel habit espagnol en satin blanc, -avec de belles franges d'argent, et lui demanda où donc était la fête? -Heureusement que la chose s'éclaircissait, car pendant ce temps -Constance[162] s'enhardissant, malgré sa timidité, demandait de sa -douce voix au prince primat: - ---Monsieur, où donc est le général Jacquot?... - -[Note 161: L'aînée de tous mes enfants, et filleule de Napoléon et de -Joséphine.] - -[Note 162: La plus jeune de mes filles; elle était aussi timide que -douce et bonne, et depuis elle a prouvé qu'on pouvait être en même -temps une femme éminemment spirituelle.] - -Or il faut savoir que ce _général Jacquot_ était un énorme singe, avec -lequel, pour le dire en passant, le primat avait un air de famille -très-prononcé. - ---Qu'est-ce donc que le général Jacquot? dit le prince en se -retournant vers plusieurs ecclésiastiques de sa cour, dont plusieurs, -grands chanoines des premiers chapitres d'Allemagne, ne _badaudaient_ -pas souvent sur les boulevards... - ---C'est un singe fort savant, répondit gravement un petit homme ayant -les cheveux coupés en brosse tout autour de sa tête, et une petite -figure dans laquelle on trouvait, ce qu'il avait en effet, -prodigieusement d'esprit. C'était le futur M. le duc Dalberg, neveu du -prince primat grand-duc de Francfort... - -Ceux qui ont connu le prince primat doivent se rappeler sa bonté et -son aimable accueil, chaque fois qu'on se trouvait avec lui... Il fut -parfait pour mes petits masques, mais avec une telle recherche, que je -lui en témoignai ma reconnaissance dès le lendemain matin. On -s'expliqua: mademoiselle Podewin acheva d'éclaircir ce que disaient -mes filles, dont l'une demandait des masques, entre autres, _le grand -sauvage_, parce que les enfants qui se voyaient le plus souvent dans -les intervalles de leurs petites fêtes se confiaient leurs -déguisements, et celui du _grand sauvage_ était celui du prince -Achille Murat, que mes filles voyaient très-souvent, ainsi que ses -deux soeurs: les confidences avaient eu lieu, et Joséphine demandait -_le grand sauvage_; Constance s'en tenait au général Jacquot... Mais -la voiture avait été renvoyée... et celles des personnes présentes ne -devaient aussi, comme celle de mes filles, revenir les prendre que -plus tard. Le prince voulait faire mettre ses chevaux, lorsque le duc -Dalberg leva toutes les difficultés. Il donna l'ordre à deux valets de -pied de prendre mes deux petites dans leurs bras et de les transporter -dans la maison voisine, qui était celle de la maréchale Ney... et les -deux enfants partirent toutes joyeuses et chargées de bonbons -qu'elles n'osaient pas manger de peur de gâter leur belle toilette... - -Elles firent beaucoup d'effet en entrant dans la fête. J'en étais fort -inquiète... Je venais d'arriver à l'instant et ne pouvais m'expliquer -la cause de leur absence, lorsque je les vis entrer, et miss Podewin -me dit le motif de leur retard. L'aventure courut bientôt dans tous -les salons et amusa autant que le singe savant et le général -Jacquot... - -Cette soirée chez la maréchale Ney fut charmante: les enfants furent -heureux d'abord, et nous le fûmes de leur joie, de leur délire même, -car il y avait des moments où ils trépignaient avec une sorte de -frénésie lorsqu'Olivier faisait le tour du _sac fermé_ ou des trois -bobines... ou bien encore de l'anneau, dans une boîte à double fond et -à bascule... Mais enfin, après avoir soupé, ils étaient allés se -coucher. Après leur départ:--Que ferons-nous? dirent les jeunes mères; -il n'est que onze heures... - ---Des charades en actions, dit M. de Metternich[163], qui, en sa -qualité de jeune père, était du conseil.--Oui, oui, des charades en -actions!--Et la maréchale nous fit ouvrir sa garde-robe, que nous -explorâmes au grand chagrin de ses femmes, à en juger par le désespoir -des miennes, lorsque la chose arrivait chez moi; mais aussi nous nous -amusâmes beaucoup... Deux charades eurent surtout un succès complet: -or-ange et pou-pon. La première fut représentée magnifiquement par la -prise du Mexique ou du Pérou, je ne sais lequel; une scène du temple -du soleil: tout cela était admirable; et puis le sacrifice d'Abraham; -mais la seconde fut un triomphe. La première partie n'était pas facile -à faire... Nous représentâmes Antiochus et Stratonice!... le moment où -le médecin juge, par la fréquence du _pouls_, de la passion du prince; -nous y fûmes très-applaudis. M. de Brigode joua le rôle du père, comme -s'il eût été à l'Opéra. Le _pont_ fut représenté par l'action de -Coclès, et enfin le poupon le fut burlesquement par M. de Palfy, -faisant le nourrisson, et par Grandcourt, dont je n'ai pas encore -parlé, mais qui aura tout à l'heure sa place, car il ne bougeait de -chez moi, et certes on s'en amusait assez pour lui témoigner au moins -de la reconnaissance par un souvenir: il faisait la nourrice. - -[Note 163: M. le prince de Metternich, alors comte de Metternich et -ambassadeur d'Autriche en France, avait une ravissante famille, qui -était de toutes nos fêtes. Marie, l'aînée de ses enfants, charmante -jeune fille de huit à neuf ans, était ma favorite!... elle fut depuis -madame d'Esterhazy... L'autre petite fille, Clémentine, était un ange -de beauté et de grâce: c'était un Amour de l'Albane... Le troisième -était Victor; il était un bon et excellent jeune homme... mais son -père lui était si supérieur qu'à côté de lui son infériorité était -visible. Étant enfant, il était bon et toujours en harmonie avec ses -jeunes camarades.] - -Grandcourt était un petit homme qui, disait-on, n'avait pas -d'inconvénient, et à qui j'en trouvais souvent. Il était raconteur, -sot et pas mal glorieux.--De quoi? Je n'en sais rien. Il avait une -grosse tête, un gros ventre et des jambes courtes; il allait partout; -se disait amoureux de toutes les femmes jolies et jeunes, avec cette -figure que je viens de vous dire, et soixante ans par-dessus. - -Ce fut lui que nous chargeâmes du rôle de nourrice: on lui fit des -appas avec deux oreillers, et il remplit très-convenablement son -emploi. - -Le _poupon_, ce fut le comte de Palfy, noble hongrois de haute -naissance certes, et tenant à Paris un grand état; il y était fort à -la mode, nous donnait des fêtes où nous nous amusions beaucoup, et se -mit dans le monde élégant malgré quelques ridicules assez fortement -prononcés qu'il avait: l'un des plus grands était l'état qu'il avait -pris d'être un mangeur de coeurs des plus affamés, et de parler de ses -bonnes fortunes un peu comme le chasseur de l'ours. Au résumé, il -avait de l'esprit cependant, et M. de Metternich, qui se connaissait -en hommes, m'en avait parlé avec une autre opinion que celle qui -dirigeait le monde. Il avait cinq pieds sept à huit pouces, et avait -une sorte de beauté: tout cela fit merveille dans le _pouls-pont_. - -M. de Palfy me rappelle une circonstance assez plaisante qui lui est -relative. On faisait encore quelquefois des _mystifications_; la mode -en avait été fort active, et de temps à autre elle revenait encore. Un -jour, à Neuilly, je demandai à M. de Metternich s'il ne trouverait pas -mauvais qu'on plaisantât un peu avec M. le comte de Palfy; j'étais -bien sûre de sa réponse, mais je n'aurais à cet égard rien voulu faire -sans sa permission. Il me la donna grandement, parce qu'il était bien -sûr que je ne ferais rien que de convenable. Je fis donc venir le gros -Musson, qui était encore bien spirituel et bien amusant; nous le -plaçâmes à côté du comte de Palfy. Au bout d'un quart d'heure je le -vis me regarder et me faire signe d'une manière très-significative,... -je ne savais ce qui se passait à l'autre bout de la table; enfin je -compris que Musson ne trouvait rien à dire au comte de Palfy... Cette -idée s'empara alors de moi sous un aspect si bouffon, que je ne pus -m'empêcher de la communiquer à M. de Metternich. Elle le frappa comme -moi, et aussitôt nous voilà à rire, et bien autrement que si Musson -avait parlé. En effet, quoi de plus comique que vingt-cinq personnes -réunies autour d'une table pour entendre un homme qui se trouve -muet!... et qui est le mystifié au lieu d'être le mystificateur. -Jamais je n'ai ri d'aussi bon coeur. - -Nous nous amusions beaucoup à Neuilly; la proximité de Paris -permettait de venir me voir à tous mes amis, même ceux qui n'avaient -pas de chevaux. J'avais tous les jours vingt personnes à dîner, et -quarante le soir, les jours d'opéra exceptés. On savait que j'allais -au spectacle; je n'y allais pas toujours cependant; mais lorsque j'y -allais, je revenais exactement le soir à Neuilly. - -Nous jouâmes aussi des charades en actions, et _M. Vautour_ eut entre -autres un succès prodigieux. _M. Vautour_ était le nom d'un vaudeville -dans lequel Brunet jouait alors et faisait courir tout Paris. Un homme -de ma société, fort aimable et fort spirituel, parent ou allié de -madame d'Osmond[164], M. Digneron de Saint-Furcy, me proposa un soir -de faire une charade en action sur le mot _vautour_; ce fut lui qui la -monta et l'organisa. La première partie fut représentée par le _veau -d'or_, avec tout le luxe des costumes juifs et même leur exactitude. -La seconde dura longtemps. M. Digneron faisait des tours d'adresse -aussi bien qu'Olivier et Fitz-James; il se mit comme les Indiens qui -étaient alors à Paris, devant une grande table _à lui_, et faite -exprès pour ses tours: il nous en fit pendant une heure de ravissants, -et puis pour le tout, Grandcourt s'était laissé arranger si bel et -bien, qu'il ressemblait à Brunet parfaitement dans le rôle de M. -Vautour. Il y fut très-applaudi. - -[Note 164: Celle à qui appartenait _Vilaines_. Mademoiselle Digneron, -soeur de M. de Saint-Furcy, avait épousé M. Gilbert de Voisins, frère -de madame d'Osmond. M. de Saint-Furcy était cousin-germain de ma plus -intime amie, madame Lallemant, et oncle de M. Alfred de Voisins, mari -de mademoiselle Taglioni.] - -Notre été fut très-brillant à Neuilly; nous jouâmes la comédie; il y -venait encore plus de monde, ainsi que je l'ai dit, qu'au Raincy, en -raison de la proximité de Paris. Un jour le maire de Surênes vint me -prier de _couronner la rosière_: c'était une institution faite par -madame des Bassyns, dans une affreuse circonstance de sa vie. Elle -était en calèche et traversait Surênes en descendant d'une maison -qu'elle habitait sur le haut de la montagne. Sa fille, âgée, je crois, -de cinq ou six ans, était appuyée contre la portière de la calèche; -elle s'ouvre: l'enfant tombe sous la roue, qui l'écrase sous les yeux -de sa mère. La malheureuse femme, insensée de désespoir, serait morte -sur la place sans les secours, les consolations de toutes les femmes -de Surênes; une aussi immense douleur fut comprise par elles; toutes -étaient mères, toutes avaient un coeur... Elles étaient bonnes, et -leurs soins parvinrent à émousser la pointe trop aiguë du malheur qui -frappait une mère... Revenue à elle-même après bien des mois, où sa -raison fut presque égarée, madame des Bassyns sentit alors la -reconnaissance qu'elle devait à ces femmes qui n'avaient pas eu peur -de ce qui souvent effraie, la douleur d'une étrangère. - ---Que puis-je faire pour cette commune? dit-elle un jour au maire. - ---Leur rendre leur rosière, répondit-il. - -Et madame des Bassyns fonda alors une rosière, puisque l'ancienne -fondation n'existait plus. Voilà quelle était l'origine de cette -rosière. J'acceptai en annonçant que je doublerais la dot, et que ce -serait ma fille aînée qui couronnerait la rosière... - -Ce fut une grande fête, non-seulement au château de Neuilly, chez moi, -mais dans la commune de Surênes. Tout le pays était en émoi, et au -château il y avait plus de _deux cents_ personnes, car j'avais engagé -tout ce que je connaissais, pour que la quête, que devaient faire -madame Lallemant et madame la baronne de Montgardé, fût abondante. -L'effet ne manqua pas... Elles eurent presque toute la quête en or, et -firent deux mille francs... La cérémonie eût été superbe dans cette -petite église, mais les rosières étaient aussi par trop laides; -presque toutes étaient vigneronnes, et leurs bras étaient noirs comme -ceux d'une négresse, le visage à l'avenant... Celle qui eut la -couronne était plus jolie que les autres. Le lendemain de la -cérémonie, elle vint dîner au château avec M. le maire; j'avais aussi -invité le fiancé, mais il ne put venir:--Parce que, voyez-vous, me dit -la rosière, il avait un mal de reins qui lui est tombé dans le talon. - -Ceux qui connaissent le jargon, car c'est une langue à part, des -paysannes des environs de Paris, sauront, peut-être, ce qu'elle -voulait dire... - -Sa parure était incroyable: elle portait son grand cordon bleu -par-dessus un déshabillé de basin blanc, ayant des demi-manches qui -tranchaient victorieusement sur des bras d'un pain d'épice parfait... -Son bonnet, très-empesé, avec une fort belle valencienne, était -surmonté par sa couronne, chef-d'oeuvre de Nattier, et que ma fille -avait offerte; la bonne rosière avait, je crois, dormi avec et ne -l'avait pas quittée depuis le moment où l'archevêque _in partibus_ de -je ne sais plus quelle ville de Palestine l'avait bénite. On pourrait -faire un portrait de cette jeune fille; mais faire comprendre le -comique de sa tournure, c'est impossible. - -En 1821, j'allai m'établir à Versailles. Je fis faire quelques -réparations à la maison que j'occupai au Petit-Montreuil; un jour on -me dit que la femme du serrurier qui avait travaillé pour moi -demandait à me parler. Je la fis entrer; c'était une femme de bonne -mine, encore jolie, et toutes les fois qu'on voyait sa main, on -pouvait juger que la femme du serrurier ne mettait pas les mains à la -forge. - ---Madame la duchesse ne me reconnaît pas? me dit cette femme fort -émue. Je la regardai... rien.--Non, lui dis-je, je ne vous ai même, je -crois, jamais vue. - ---Oh! madame!... - -Et cette femme se met à pleurer. - ---Je suis de Surênes!... - -C'était ma rosière!... - -Les maux de reins et de talon étaient tous deux partis; mais la dot et -la fiancée, toutes deux restées, et le fiancé exempté de la -conscription, à l'aide du mal de talon et du mal de reins... Ils -s'étaient mariés, et M. _Leboeuf_ était, en 1821, maître serrurier, -très-achalandé, grande rue de Montreuil, vis-à-vis de l'église, à -Versailles; leur établissement était bon, et je crois que ma seconde -dot n'y avait pas nui. - -Notre comédie allait très-bien à Neuilly; j'étais fort bien secondée -par le général Lallemant, un de nos anciens acteurs de La Malmaison; -il jouait admirablement... Michaud venait nous faire répéter nos rôles -avec une bonté et une patience qu'on ne trouve que dans les grands -talents, ainsi que l'un d'eux nous le prouve tous les jours[165]... -Nous jouâmes surtout deux pièces qui firent le plus grand plaisir, -_Défiance et malice_ et _les Rivaux d'eux-mêmes_. Je faisais Céphise -dans la première et Lise dans la seconde. Madame la baronne de -Montgardé, qui depuis a obtenu de si brillants succès à Lormois, chez -madame la duchesse de Maillé, dont l'admirable talent est un bon juge, -faisait madame Derval; le général Lallemant, Derval; M. de Planard, -l'auteur spirituel de tant de jolis ouvrages, et lui-même un si -excellent homme et si sociable, M. de Planard remplissait le rôle de -l'ami; quant à celui du maître d'auberge, il nous prouva qu'avec -beaucoup d'esprit, jamais on ne peut ce que la nature se refuse à vous -laisser faire. Millin, à qui j'avais donné ce rôle pour apaiser sa -colère de ce que je ne lui avais pas donné celui de d'Héricourt, ne -put jamais dire, sans au moins dix variantes, ce petit couplet de rien -du tout, par lequel commence la pièce: - - Allons, enfants! de l'activité, du zèle, etc. - -[Note 165: M. Michelot, qui est si parfait pour nous au théâtre -Castellane, et dont j'apprécie à un bien haut degré la patience et la -bonne volonté... Nous lui en devons une grande reconnaissance.] - -Un jour Michaud lui demanda si c'était une gageure?--Si vous avez -parié de mal jouer, vous avez gagné. - ---Ce n'est pas de vous cela, dit Millin tout gonflé de colère, et -quand je veux prendre une leçon dans Saint-Simon, je le lis à moi -seul. - ---Saint-Simon? dit Michaud étonné. Qu'est-ce que celui-là?... Ce que -j'ai dit, je l'ai pris en moi. - ---Hum!... hum!... marmottait Millin... parce qu'il fait rire quand il -joue, il croit qu'il peut me faire enrager ici comme un damné... - -À partir du jour de la citation involontaire de Michaud, Millin se -révolta, non pas en ne voulant plus jouer, comme j'ai vu faire à des -gens de mauvaise humeur et mal appris; mais, à la première répétition, -il s'avança jusque sur la tête du souffleur, et dit avec un sérieux -d'autant plus comique qu'il était vrai: - ---Je ne veux pas qu'on me corrige mon rôle, je le veux jouer comme je -l'AI CRÉÉ!... Ceux qui ne le trouvent pas bien... tant pis pour eux, -ajouta-t-il en lançant un regard furieux sur Michaud. - -Or, il faut savoir qu'ils étaient tous deux très-liés, et même amis -intimes: aussi la paix revenait-elle entre eux à peine étaient-ils -sortis du théâtre... Mais sur la scène le rôle de Millin était de -nouveau le sujet d'une querelle... et ce rôle avait quatre-vingt-trois -mots: nous les avions comptés. - -M. de Planard était un homme fort jeune à cette époque et n'ayant -encore fait qu'une pièce, mais qui déjà avait donné l'idée de son -charmant talent: c'était _la Nièce supposée_... Il allait faire une -pièce pour notre théâtre, avec un rôle pour moi... C'était le sujet -d'une nouvelle de madame de Genlis: _Nourmahal_ ou _le Règne de -vingt-quatre heures_. Ce rôle, dans lequel on peut développer beaucoup -de moyens, serait charmant à jouer pour une jeune femme ayant des -talents. Les événements de Portugal, où le duc d'Abrantès faisait -alors le beau traité de Cintra, empêchèrent la continuation de nos -représentations. - -Mais les alarmes furent courtes, car la gloire n'avait jamais -abandonné nos aigles; nous étions toujours les maîtres de l'Europe, et -l'orage ne grondait pas encore, s'il se faisait pressentir. - -La vie habituelle, quelque changée qu'elle fût dans la haute société -par les événements de la révolution de 1793, commençait donc à -reprendre sa gaieté et _ses coutumes_ même, quoique différemment -mises en action, parce que les localités n'étaient plus les mêmes, et -qu'on ne pouvait plus agir dans une maison à l'anglaise comme dans un -vieux château de l'Auvergne ou du Dauphiné. Mais l'esprit français, -ainsi que l'esprit de bonne société, trouve toujours à faire sa -volonté quand il en a une déterminée, et l'on sait que chez nous celle -de s'amuser est, à tous les âges, la plus enracinée de toutes. En -voici la preuve dans une aventure très-plaisante qui arriva en 1810 ou -1811, et qui fit un grand bruit alors. - -On sait combien les maisons de campagne sont nombreuses dans toute la -partie du pays qui entoure la forêt de Sénart et même au-delà; c'est -comme une chartreuse: les maisons, sans avoir la prétention d'être des -châteaux, sont cependant assez grandes pour prendre le nom de _maisons -de campagne_. Ce sont de ces maisons que je veux parler... Plusieurs -familles amies se trouvaient habiter ces maisons, assez rapprochées -pour faciliter des réunions fréquentes. L'une d'elles était à -_Rouvres_, près de Montgeron, et appartenait à madame de Fontenille: -elle l'habitait l'été avec son fils et sa fille, jeune personne vive, -spirituelle et parfaitement aimable, un vrai trésor pour une société -française, où la gaieté et la franchise sont habituellement la base -de ce qui s'y fait et se dit. - -La famille de madame de Fontenille était augmentée, pendant l'été, -d'une vieille amie, dont le nom passera à la postérité, parce qu'il -s'attache à une romance que la France _entière_ et une partie de -l'Europe ont chantée avec les larmes dans les yeux et la douleur au -coeur! c'est la romance de _Pauvre Jacques_[166]! L'auteur était -madame de Travanet[167], femme d'esprit et de coeur, douée d'une -imagination vive et facile à émouvoir, mais d'une bonté de caractère -et d'une sûreté de commerce presque toujours, au reste, le partage des -gens d'esprit avec la tête vive. Je n'ai peur que des têtes froides, -moi; le coeur l'est souvent avec elles, et alors il est détestable. - -[Note 166: Elle fut parodiée ainsi: - - Pauvre peuple, quand j'étais près de toi, - Tu ne sentais pas ta misère; - Mais à présent que tu n'as plus de roi, - Tu manques de tout sur la terre.] - -[Note 167: Femme, je crois, où belle-soeur de celui qui jouait si bien -au trictrac. Il disait: C'est l'année... où j'ai fait une école.] - -La conversation de madame de Travanet était surtout amusante; elle -avait une sorte de naïveté qui, à son âge, donnait beaucoup de piquant -sans être ridicule à tout ce qu'elle disait. Comme on savait qu'elle -était _vraie_ et que ce qu'elle disait et faisait n'était pas _de la -manière_, on en riait avec elle, et elle ne s'en fâchait jamais. - -On était un soir réuni chez madame de Fontenille, et la conversation -avait pour sujet l'enlèvement d'une jeune personne très-connue. - ---Mon Dieu, dit madame de Travanet, combien je regrette de n'avoir -jamais été enlevée!... - -Chacun se récria. - ---Pourquoi non? dit-elle tout tranquillement; chacune de vous le -voudrait peut-être autant que moi pour la raison qui me le fait -désirer. Je voudrais connaître les émotions qui vous agitent dans un -pareil moment; ce doit être très-curieux! - -Et la voilà qui, poursuivant son idée, et la retournant de cent -manières, conclut à ce qu'elle regrette véritablement de n'avoir pas -été enlevée. - ---En vérité, lui dit M. de Folleville[168], vous me feriez regretter -de n'avoir pas été dans votre route, madame, il y a vingt-cinq ans!... -Je dis cela pour moi, ajouta-t-il en s'inclinant devant madame de -Travanet. - -[Note 168: Du château de Montgeron.] - ---Bath! dit M. de Barral[169], si Madame veut être vraie, elle nous -avouera qu'elle a été enlevée au moins une fois en sa vie. - -[Note 169: Mari de la jolie madame de Barral, maintenant madame de -Septeuil.] - - -MADAME DE TRAVANET, naïvement. - -Non, je vous jure! - - -MADEMOISELLE D'ESCLIGNAC[170]. - -[Note 170: Fille du duc d'Esclignac et de Fimarcon. Elle est soeur du -duc d'Esclignac, mari de la jolie duchesse d'Esclignac, nièce de M. de -Talleyrand et fille de son frère Bozon.] - -Comment! pas même une fois!... - - -MADAME DE TRAVANET. - -Pas une seule!... On doit faire une si drôle de figure!... Que peut-on -dire? - - -M. AMÉDÉE DE FONTENILLE. - -Ce n'est pas vous, madame, qui seriez embarrassée dans un pareil -moment... - - -MADAME DE TRAVANET. - -Oh, maintenant!... maintenant ne parlons plus de tout cela... - -On ne continua pas plus longtemps la conversation sur ce sujet; mais -rien n'en fut perdu pour toutes ces personnes désireuses de tout -amusement et voulant ne laisser échapper aucune occasion convenable de -se divertir... - -Mademoiselle de Fontenille, la plus vive de toute la société, imagina -sur l'heure même un projet dont l'exécution devait être admirable. - -Le lendemain, toute la société de Rouvres alla à Crosne chez le duc de -Brancas[171] (Céreste); mademoiselle de Fontenille mit la duchesse de -Brancas dans le secret. Le plan fut parfaitement organisé, rien n'y -manqua. Quelquefois la gaieté ne se pouvait contenir en songeant au -jour où la chose allait arriver; alors les rires redoublaient; et -cette bonne madame de Travanet, qui était toujours heureuse du bonheur -des autres, riait avec eux sans savoir que c'était elle qui faisait -les frais de cette gaieté. - -[Note 171: Le duc de Brancas était chambellan de l'Empereur: c'était -lui qu'on appelait toujours _le grand Brancas_.] - ---Comme ils sont heureux! disait-elle à madame de Fontenille... Toute -la conspiration fut ourdie dans le plus profond mystère, et cependant -bien des conférences eurent lieu. Des demi-répétitions furent faites, -et pour tout cela il fallait des courses à Montgeron, chez M. de -Folleville, à Crosne, chez la duchesse de Brancas... Mademoiselle de -Fontenille n'était plus un moment en place: elle était en course dès -le matin; son frère, Amédée de Fontenille, était comme elle aimable et -actif, et toujours prêt à rire. - -Enfin tout fut terminé à la joie des conspirateurs, qui voyaient -arriver avec bonheur le jour de l'exécution de leur plan; il avait été -bien discuté, bien mûri; les rôles distribués, les lieux reconnus... -Enfin tout était prêt et subordonné seulement au temps qu'il ferait; -on fixa le jour, sauf cette seule exception. - -On était alors en automne, dans ces journées où un rayon de soleil est -tant apprécié! où une promenade a tant de charmes, car celle du -lendemain est incertaine! Mademoiselle de Fontenille proposa d'aller -faire un tour dans la forêt; tout le monde accepta par acclamation, on -se lève, on prend les ombrelles, on met les chapeaux et les guêtres, -et toute la société de Rouvres, réunie ce jour-là _par hasard_ à celle -de Crosne et de Montgeron, se mit en marche pour la forêt de -Sénart[172]. - -[Note 172: _Cette forêt... cette forêt que vous appelez Sénart!..._ -comme dit Arnal dans cette pièce où il apporte _un gros-bec mâle_ et -un ibis de la Haute-Égypte.] - -Une dame de Rouvres dont j'ai oublié le nom fut chargée, et pour -cause, de madame de Travanet. Cette dame connaissait admirablement -les détours de la forêt, et il le fallait pour ce qui allait suivre. - -Madame de Travanet, appuyée sur son bras, était la première en avant -de toute la troupe. Les jeunes personnes causaient tout en ramassant -des fleurs; elles paraissaient rire de tout ce qu'elles voyaient sans -donner le moindre soupçon même à la plus méfiante personne. Aussi -madame de Travanet n'en eut-elle pas même l'ombre; elle causait -vivement sur un sujet qui l'intéressait avec cette dame qui, pendant -qu'elles marchaient, la conduisait vers le lieu du rendez-vous -général, qui était dans le lieu le plus désert de la forêt, et le plus -sauvage. - ---Mon Dieu! pardonnez-moi de vous interrompre, dit tout à coup madame -de ***, mais je crains que nous ne nous soyons égarées! - ---Eh bien! il faut chercher notre route, dit madame de Travanet; il -fait encore jour et nous pouvons très-bien retrouver notre chemin. - ---Ce n'est pas sûr..., mais en tout cas laissez-moi faire; je connais -le pays. Je connais la forêt de Sénart comme mon jardin: ainsi n'ayez -aucune crainte, prenez mon bras et laissez-vous conduire. - -Madame de Travanet passa son bras sous celui de madame de *** et s'en -alla toujours cheminant avec elle:--Je ne sais pas pourquoi je ne lui -ai pas demandé, disait plus tard madame de Travanet, très-drôlement, -pourquoi elle nous avait laissé perdre comme le Petit Poucet -puisqu'elle connaissait la forêt de Sénart comme son jardin... - -Cependant le jour baissait... La forêt, loin de s'éclaircir devant -elles, devenait plus épaisse et plus sombre... Madame de Travanet -était fatiguée... bientôt elle eut peur. Madame de *** convint enfin -qu'elle s'était trompée et que maintenant elle reconnaissait qu'elles -étaient au milieu de la forêt, dans le plus épais du fourré, et qu'à -moins d'une rencontre impossible, elles devaient passer la nuit dans -le bois. - ---Passer la nuit dans le bois! s'écrie madame de Travanet toute -tremblante à cette seule pensée... - ---Mais que faire? - ---Je ne sais; mais tout au monde plutôt que de passer la nuit ici... -Il fait froid d'ailleurs...; je suis déjà gelée... Voyons, tâchons -encore de retrouver notre route. - ---Mais on n'y voit plus!... - ---Ah! mon Dieu! mon Dieu!... - -Pendant toutes les plaintes de madame de Travanet, la nuit s'était -encore épaissie... on n'y voyait pas à dix pas de soi... Tout à coup -on entendit du bruit. - ---Ah! mon Dieu, qu'est cela? dit madame de Travanet tremblante en se -serrant contre madame de ****... - ---Ce sont des chevaux... une voiture!... des lumières!... Ah, nous -sommes sauvées! - -En effet, dans une large route de la forêt, on voyait s'avancer une -fort belle voiture attelée de quatre chevaux, et entourée de plusieurs -hommes dont l'habillement bizarre et fantastique renouvela la terreur -de madame de Travanet, aussitôt que la lumière de plusieurs torches, -que portaient quelques nègres qui suivaient la cavalcade, lui permit -de distinguer les individus qui la composaient, et dont une partie -était masquée... La peur de madame de Travanet était au comble... - ---Que veulent donc ces gens-là, ma chère? disait-elle à madame de ***; -comme ils vont lentement... on dirait qu'ils cherchent!... - -En effet, quelques-uns des hommes qui entouraient la voiture se -détachaient souvent pour entrer sous le fourré et regarder s'ils y -voyaient quelqu'un... et là ils soulevaient chaque branche comme s'ils -cherchaient une mouche. - -Dans ce moment, la voiture et sa suite entrèrent dans la clairière. -Madame de Travanet entraîna madame de ***, qui se laissa faire, dans -un taillis, où elles se blottirent du mieux qu'elles purent... - -Celui qui était à la tête de la troupe, magnifiquement habillé en Turc -et si bien emmoustaché qu'on l'aurait pris pour Mahomet II, s'adressa -à deux hommes qui étaient près de lui, et leur fit une question que -les deux femmes ne purent entendre; mais la réponse fut claire et -précise... - ---Je vous assure sur ma tête, monseigneur, qu'elle est dans la forêt -avec une amie. Elles se sont égarées... et sont même de ce côté, j'en -suis sûr... Eh! tenez, les voilà!... - -Et l'homme dirigeant une longue lance vers le fourré où madame de -Travanet s'était cru bien à l'abri, il la montra _au monseigneur_, -qui, en l'apercevant, fit une exclamation de joie. Madame de Travanet, -confondue de tout ce qu'elle voyait, pensa un moment perdre la raison; -mais son extrême terreur la soutint... - ---Ces gens-là me croient riche, et je vais bien les attraper, -dit-elle, quand ils vont voir qu'il n'y a que dix francs dans mon -sac!... Mais il est donc bien misérable, ce Grand-Turc, que ses -ambassadeurs fassent dévaliser sur la grande route... Dans l'ancien -régime, ma chère, ces coquins de païens-là auraient été pendus!... - -Pendant ce colloque avec madame de ***, madame de Travanet, conduite -respectueusement par deux Turcs, dont l'un était le duc d'Esclignac, -et l'autre M. de Folleville, arrivait au milieu de la clairière, où -elle trouva la belle voiture arrêtée, le marche-pied baissé, et tout -préparé pour se remettre en marche... Madame de Travanet tendit alors -sa bourse aux Turcs... elle ne savait comment les nommer, a-t-elle -avoué ensuite: - ---Messieurs, dit-elle en leur donnant sa bourse, bien fâchée -assurément qu'il n'y en ait pas davantage...; si j'avais su faire -votre aimable rencontre, certainement j'aurais peut-être mis... - ---Comment, madame, nous prenez-vous donc pour des brigands? - ---Moi, monsieur!... à Dieu ne plaise, certainement!... mais que -voulez-vous que je pense en me voyant retenue malgré moi? - ---Eh! quoi, madame, dit alors le Turc magnifiquement habillé, qui -paraissait le chef de la troupe, ne vous vient-il aucune autre pensée -en nous voyant autour de vous, remplis d'un respect profond, et -n'étant que des messagers de bonheur, de paix et d'amour?... - - -MADAME DE TRAVANET. - -D'amour! à moi!... Mais c'est une mauvaise plaisanterie, messieurs les -Turcs!... savez-vous bien que j'ai cinquante-huit ans? - -Et tout de suite se penchant à l'oreille de madame de ***, elle lui -dit rapidement: Je n'en ai que cinquante-quatre...; mais il est bon -d'effrayer ces coquins-là... Malgré tout, ils sont polis, -ajouta-t-elle, comme par manière de dire. - - -LE TURC. - -Votre âge, madame, n'est pas un obstacle qui arrêtera mon glorieux -maître!... il vous a vue, madame, il vous aime, et veut vous plaire. -Il m'a dit son amour, car je connais toutes ses pensées. Je les -approuve, et j'ai cherché le moyen de satisfaire la passion moi-même -de mon glorieux Sultan, et de vous donner à lui. - - -MADAME DE TRAVANET posant un pied sur le marche-pied de la -voiture et le retirant aussitôt. Elle fait cette manoeuvre deux -ou trois fois. - -Mais, monsieur, ayez donc quelque pitié d'une pauvre femme qui ne peut -répondre à l'amour de monsieur votre maître... laissez-moi retourner à -Rouvres, je vous en prie... je veux m'en aller... - - -LE TURC. - -Je causerais la mort de mon glorieux Sultan, madame, et... peut-être -la mienne... car il a non-seulement la passion violente, mais -brutale... et je courrais risque. (_Il fait un signe avec son -poignard._) Alors vous comprenez?... voudriez-vous donc avoir -l'excessive complaisance de monter dans cette voiture... ou je serais -forcé..., à mon inexprimable regret, de vous y mettre de force. - - -MADAME DE TRAVANET. - -Ah! mon Dieu! mon Dieu!... - - -MADAME DE ***, bas à son oreille. - -Allons, allons, ma chère, montez dans cette voiture! que voulez-vous -faire?... toute résistance est inutile... - - -MADAME DE TRAVANET. - -Hélas! je ne le vois que trop... (_Au Turc._) Monsieur, je suis -résignée... - -Elle dit ce mot si drôlement, que le Turc, qui n'était autre que -mademoiselle de Fontenille, pensa éclater sous son masque. On mit les -deux dames dans la voiture de la duchesse de Brancas, et les chevaux -l'emportèrent rapidement au travers de la forêt. - -Le second acte de cette comédie devait se jouer dans un vieux château -situé dans la forêt de Sénart, et appelé le _château des Bergeries_. -Ce château, encore entier sous quelques rapports, n'était pourtant -plus habité, ou ne l'était plus en effet que par un vieux concierge et -sa femme. Le propriétaire l'avait bien destiné à être abattu, mais sa -condamnation n'avait été prononcée que pour l'année suivante, et M. de -Folleville, qui le connaissait, en avait reçu la permission d'y faire -ce qu'il voudrait pour la mystification qu'on préparait à madame de -Travanet. Ce château des Bergeries était une des fabriques les plus -heureuses qu'on pût trouver sous sa main pour servir de théâtre à des -scènes comme celle qu'on jouait. Mais pour faire juger à quel point on -avait compté sur la peur de madame de Travanet, il faut dire qu'elle -connaissait ce château, où elle avait été cent fois; car il était le -but de presque toutes les promenades des personnes qui étaient dans -les environs de la forêt de Sénart, et surtout de celles de Rouvres. -Ce fut donc vers le _château des Bergeries_ que la troupe turque -dirigea sa course. - -Lorsque la portière fut refermée et que les deux amies furent seules, -madame de Travanet donna cours alors à toute son inquiétude.--Que -veulent-ils faire de moi? répétait-elle. - ---Vous épouser... vous emmener à Constantinople... il a nommé le -Sultan... - ---Bah! ils nomment toujours ainsi leur maître!... N'allez-vous pas -croire à présent que le Grand-Turc est amoureux de moi!... la belle -sultane que je ferais!... Mais, grand Dieu! quel peut être cet homme? - ---Écoutez donc, ma chère, il y a ici un nouvel ambassadeur -d'Asker-khan, le grand chah de Perse... c'est peut-être lui!... - ---Asker... hein! comment dites-vous? - ---Asker-khan... c'est l'empereur de Perse. - ---Mais, ma chère amie, la peur vous trouble la cervelle. Je ne suis -jamais allée en Perse. - ---Aussi ne vous parlé-je pas de lui, mais de son ambassadeur. C'est un -bel homme qui devient très-facilement amoureux... mais il n'est pas -d'une humeur facile... l'autre jour il allait faire couper la tête -d'un de ses esclaves, parce qu'il avait cassé une assiette[173]. - -[Note 173: C'est vrai: M. Jaubert arriva au moment et empêcha -l'exécution; l'ambassadeur logeait rue Plumet, à l'hôtel de -mademoiselle de Condé, sur les boulevards neufs, du côté des -Invalides.] - ---Ma chère amie, vous m'effrayez beaucoup... vous feriez mieux de -garder vos histoires pour un autre jour... voulez-vous?... - -Mais tandis qu'on l'_effrayait_ dans la voiture, il arrivait une -étrange chose au-dehors. C'est que la nuit était si noire, que les -gens s'étaient égarés, et ne retrouvaient plus la route du vieux -château où ils devaient passer le reste de la nuit. - ---Que faire? dit mademoiselle de Fontenille; quel malheur! nous ne -pouvons plus continuer notre pièce qui va si bien... et d'autant mieux -que notre amie n'a pas froid, et qu'elle est tranquillement dans une -bonne voiture. - ---Ah! tranquillement, dit le duc d'Esclignac, c'est autre chose: car -elle n'est pas brave; mais si elle ne l'est pas maintenant où elle n'a -rien à craindre, que devait-elle éprouver lorsqu'elle était jeune et -jolie? - ---Il a raison, dit Amédée de Fontenille; mais savez-vous ce que je -crains, moi, c'est que nous ne soyons rencontrés par de la gendarmerie -ou par des gardes-chasses... savez-vous bien que nous serions tous -arrêtés, et, en vérité, dans nos costumes, nous ferions une triste -figure en entrant à Essonne!... - ---Ah! mon Dieu, les gendarmes! dit sa soeur... et que leur -dirions-nous?... prendraient-ils de l'argent? - ---Non, certes, je ne le pense pas! et s'ils en prenaient, je les -ferais punir. Mais les gardes de la forêt sont à craindre plus encore -que les gendarmes. - -Mademoiselle de Fontenille, très-effrayée par ce que son frère lui -disait, se remit en quête de plus belle pour retrouver un carrefour -qui devait les mettre dans la bonne route... Rien n'était plus -comique que de voir en ce moment vingt personnes rassemblées pour en -effrayer une seule, l'être plus qu'elle... Mademoiselle de Fontenille -fit rallumer une des torches qu'on avait éteintes pour ne pas attirer -l'attention, et bientôt, en effet, on retrouva le carrefour qui -indiquait la route à suivre; la voiture y roula aussitôt rapidement, -et, au bout d'un quart d'heure, ils furent arrivés au terme de leur -course, ayant joué le premier acte de leur drame burlesque. - -Rien de ce que nous lisons dans les romans de madame Radcliffe, si -parfaitement traduits par madame Victorine de Chastenay, n'avait été -omis au _château des Bergeries_. Il est vrai qu'il y prêtait lui-même -étonnamment, et que le concierge à lui seul, avec sa lanterne, son -énorme trousseau de clefs avec lequel il vint ouvrir une grille -rouillée et criant sur ses gonds, suffisait pour effrayer... Au moment -où la voiture entra dans une cour remplie de hautes herbes qui -empêchaient presque les roues de tourner, deux chiens hurlèrent -plaintivement... Madame de Travanet tressaillit. - ---Ah ça, dit-elle, ceci passe la plaisanterie... je ne veux pas être -une héroïne de roman, moi! je ne suis ni _Amanda_, ni _Rosalba_, ni -_Fernanda_: c'est odieux, tout cela... et fort ennuyeux! - -À ce moment où la voiture s'arrêtait au bas d'un vieux bâtiment ruiné -dont les murs tenaient à peine... le vieux concierge, son bonnet de -laine à la main, conduisait respectueusement madame de Travanet et -madame de ***, par un escalier étroit et tournant, dans un appartement -où il y avait un bon feu et assez de lumières pour qu'elles pussent -juger du délabrement du lieu où elles se trouvaient... le concierge -les laissa seules. Alors madame de Travanet recommença ses doléances -sur son ennui et son inquiétude, et surtout le motif pour lequel elle -avait été enlevée. - ---Mais par amour!... ma chère, ne soyez pas si incrédule. - ---On a la foi quand on a l'espérance, ma très-chère amie, dit madame -de Travanet en riant... À mon âge, on ne me ferait plus que la charité -en fait d'amour... et en quoi que ce soit je n'aime pas ce qui se fait -par un sentiment de pitié: il n'a rien de noble, et encore moins rien -de tendre. - ---Mais votre esprit... vos talents... - ---Mes talents, mon esprit, me feront des amis, parce que je les -emploierai à leur amusement ou à leur bonheur... - ---Enfin, ma chère, voyez ce que nous a compté l'autre jour madame de -Genlis... À Berlin, un jeune homme de vingt-sept ans était amoureux -d'elle, et voulait l'épouser. - ---Eh bien! si elle y avait consenti, c'est elle qui eût été folle. - -Dans le même moment, la porte du fond s'ouvrit avec fracas, et le Turc -magnifique qui avait parlé à madame de Travanet dans la forêt entra -dans la chambre. La pauvre femme, qui ne l'avait vu que masqué, -faillit mourir de peur en voyant devant elle un homme d'une taille -immense ayant des moustaches comme jamais elle n'en avait vu... - ---Quelle effroyable tête! se disait-elle en elle-même; quel géant!... - -Ce _géant_ était mademoiselle de Fontenille! - -Elle salua profondément à l'orientale, en mettant une main sur sa tête -et l'autre sur son coeur, et remit une lettre à madame de Travanet, -sentant l'essence de rose à en parfumer le vieux château pour dix -ans... puis elle se retira toujours à reculons... _pour mieux observer -le respect et le décorum envers la sultane favorite_, observa madame -de ***. - -Aussitôt que le Turc fut sorti de l'appartement, madame de Travanet ne -sachant pas ce que tout cela devenait, car les choses commençaient à -se brouiller dans sa tête, ouvrit la lettre avec précipitation, -espérant au moins y trouver une explication. - -Mais c'était une déclaration en forme adressée à madame de Travanet. -On lui disait qu'on était à ses pieds; son esclave le plus soumis -et... sollicitant sa main. La lettre était signée _Habed-il-Roumann -Schahabaham Badvildinn Dal-Ilcha-Bekir_... - -Les expressions les plus brûlantes n'y étaient pas épargnées... -_Habed-il-Roumann Schahabaham Badvildinn Dal-Ilcha-Bekir_ n'osait pas -se présenter à madame de Travanet sans son consentement, qu'il -espérait, au reste... Mais pour qu'elle pût se prononcer avec plus de -certitude, il la prévenait qu'il avait fait placer dans la chambre -qu'elle occupait son portrait fait à deux âges différents, afin -qu'elle pût juger de ce qu'il avait été et de ce qu'il était -aujourd'hui. - -En achevant la lecture de cette lettre, madame de Travanet ne put -s'empêcher de regarder autour de la chambre, dont les murs lézardés ne -laissaient voir aucune trace de ce qu'elle y cherchait. Enfin, près de -la haute et antique cheminée, elle aperçut deux dessins au crayon -noir, dont l'un représentait une très-belle tête de jeune Turc... -Madame de Travanet s'arrêta devant ce dessin. - ---Savez-vous qu'il a été très-beau, ce Turc, ma chère? dit-elle à -madame de ***. - - -MADAME DE *** - -Oui, sans doute!... c'est dommage que son nom soit si long!... - - -MADAME DE TRAVANET, regardant toujours le portrait. - -Qu'est-ce que cela fait?... et puis ce n'est pas un nom seul, c'est -une suite de noms... c'est l'usage chez eux... - - -MADAME DE ***. - -Ah! mon Dieu, regardez donc cette horrible figure. - -Madame de Travanet se retourne vivement, et voit en effet, de l'autre -côté de la cheminée, le pendant de la jeunesse du Turc... il était -hideux!... On avait exprès chargé la laideur, et, dans le fait, la -figure était horrible. Au bas était écrit: _Tel que je suis -maintenant..._ - ---Vraiment, dit madame de Travanet, il nous la donne bonne! et moi -aussi j'ai été jeune et belle: je pourrais m'en aller en quête d'un -mari, en montrant mon visage de vingt-cinq ans; mais lorsque celui de -cinquante-cinq se montrerait à son tour, on serait en droit de me dire -que je suis une impertinente. Après tout, je suis fâchée pour lui -qu'il soit changé de cette façon-là, car il était bien beau. Et elle -retournait toujours _au portrait_ du jeune Turc, qui était tout -simplement la figure du jeune Turc mourant de Girodet, auquel on avait -seulement ôté l'expression souffrante. Oui, répétait-elle, c'est -vraiment dommage. - -En ce moment, on entendit un prélude dans la pièce voisine. Ah! ah! -dit madame de ***, on veut vous donner une sérénade... mais je crois -qu'un bon souper et un bon lit nous feraient plus de bien que toutes -les musiques du monde... Madame de Travanet, dont jamais l'aimable -caractère ne se démentait, fut au contraire tout à coup ranimée par -cette musique... elle quitta le portrait, et vint écouter de plus -près... Qu'on juge de ce qu'elle dut éprouver lorsqu'elle entendit des -voix bien connues et aimées chanter en choeur et en partie la romance -si célèbre de _Pauvre Jacques_! - ---Ah! s'écria-t-elle, ce sont nos amis!... Les portes de l'appartement -s'ouvrirent alors avec grand bruit, et tous les acteurs, les actrices, -entrèrent en foule, et pressèrent madame de Travanet dans leurs bras, -en lui demandant pardon du tour qu'on lui avait joué. Non-seulement -elle le pardonna, mais elle fut la première à en rire... Elle regarda -alors sans frayeur mademoiselle de Fontenille, dont les terribles -moustaches l'avaient si fort effrayée. - ---Et maintenant, lui dit Amédée de Fontenille en lui présentant une -grande pelisse pour la préserver de l'air froid de la nuit, retournons -à Rouvres, pour y faire réveillon, et puis ensuite nous irons nous -coucher... - -... On riait encore dans le monde de cette histoire, lorsque le récit -d'une autre aventure détruisit la gaieté qu'avait inspirée celle de la -forêt de Sénart. Elle est d'un haut intérêt: la voici dans tous ses -détails... Comme les personnages dont il est question dans cette -histoire sont pour la plupart existants et à Paris, je ne puis donc -les désigner que par une lettre initiale. - -La comtesse de M*** était une femme bien née, riche, ayant une bonne -maison et la volonté de la faire trouver agréable; avec tous ces -moyens on a ce qu'on veut à Paris. Aussi, quoiqu'elle ne fût plus -jeune, madame de M*** avait un salon fort sociable, et sa maison était -une de celles où un étranger se faisait toujours présenter... - -Madame de M*** avait un frère plus riche qu'elle, et vivant dans ses -terres. Son opinion était fort exagérée. Il avait fait partie de -l'armée de Condé, et rentré en France, il fut assez heureux pour -retrouver toute sa fortune qui lui fut rendue; M. de P*** ne cachait -aucunement son opinion, prétendant que l'Empereur ne l'en estimait que -mieux de savoir confesser sa vraie croyance. M. de P*** n'avait -qu'une fille, qui devait hériter non-seulement de sa belle fortune, -mais aussi de celle de sa tante. - -M. de P*** mourut des suites d'une chute de cheval à la chasse; il -n'eut que le temps de recommander sa fille à sa soeur, et de dire à -mademoiselle de R*** que son dernier voeu était qu'elle demeurât -fidèle à leur opinion sainte. - -Mademoiselle Amélie de P*** avait dix-sept ans au moment où elle -perdit son père. Elle était jolie sans être pourtant une personne -très-remarquable. Elle était habituellement sérieuse, et son rare -sourire frappait harmonieusement lorsqu'on le voyait éclairer son -visage; sa taille était grande, svelte, sa tournure distinguée, et -tout son ensemble enfin formait et présentait une personne agréable et -dont tous les hommes auraient certes désiré l'amour, s'ils n'eussent -été repoussés par une froideur qui annonçait que son coeur se -donnerait difficilement. - -Aussitôt que madame de M*** fut instruite de la mort de son frère, -elle partit de Paris et alla chercher sa nièce dans le château qu'elle -habitait. Elle la trouva accablée de son malheur et peu disposée à -partager les plaisirs de la maison bruyante de sa tante. Son deuil -était une excuse pour les premiers mois, mais enfin il fallut changer -une façon de vivre qui blessait une parente que son père lui avait -ordonné de considérer comme une mère... et dès qu'elle eut pris le -demi-deuil, Amélie descendit chez sa tante. - -Ce fut un événement dans le salon de madame de M***, le jour où sa -nièce y fit son entrée... Les jeunes personnes la regardèrent avec -envie, les mères avec humeur, et les hommes avec l'espérance de lui -plaire... On pense bien que les rangs devaient être pressés, car -Amélie était une héritière comme on n'en voit pas beaucoup... elle -était riche, noble, jeune et belle... - -La comtesse de M*** s'attacha bientôt à sa nièce et l'aima d'une -affection de mère. La jeune fille y répondit avec son âme qui était -aimante et même passionnée, malgré l'apparence de froideur qui -semblait l'envelopper. - ---Amélie, lui dit un jour sa tante, il faut te marier. - ---Pourquoi, ma tante? est-ce donc une condition expresse attachée au -nom de femme que de prendre un mari? Je suis heureuse comme je suis, -laissez-moi rêver la vie... Mon Dieu, le réveil ne viendra que trop -tôt!... d'ailleurs je ne veux pas vous quitter!... - -Et puis elle se penchait sur les mains de la comtesse, les baisait, et -la comtesse, l'embrassant à son tour, disait: - ---En vérité, tu as raison, mon enfant... Je ne sais pas comment je -pourrais me séparer de toi!... - -Mais les prétendants ne se découragèrent pas, et lorsqu'ils surent que -la tante et la nièce ne voulaient pas se séparer, ils déclarèrent -qu'ils demeureraient chez madame de M***, si elle le voulait. - -Amélie recevait froidement tous ces hommages, et sans qu'il parût -qu'un seul même l'eût touchée... Elle était toujours aussi sérieuse... -Sa figure mélancolique ne s'animait d'aucune pensée intérieure à -l'approche de ses prétendants... On était alors en 1809, et Amélie -avait dix-huit ans. - -Un jour madame de M*** parut occupée d'un grand intérêt... Elle, qui -ne sortait jamais, demeurait des journées entières hors de chez elle; -et sa nièce, sa fille pour mieux dire, ne sut ce qui l'avait autant -intéressée que lorsque la réussite eut couronné l'oeuvre... La -comtesse de M***, parente éloignée de Barras, avait eu le crédit de -sauver après la terreur un homme qui devait tout redouter d'une -réaction, car cet homme était Fouché. Contre l'ordinaire des méchants, -il en avait été reconnaissant... et lorsque madame de M*** lui -demandait un service, il le lui rendait avec autant de bonne grâce que -cet homme pouvait en mettre à quelque chose. Cette fois madame de -M*** dit à Fouché que ce qu'elle lui demandait était sans doute -difficile, mais qu'elle serait ensuite des mois et même des années -sans avoir recours à son obligeance, s'il lui accordait ce qu'elle -sollicitait de lui. - -Le service en effet était éminent: il s'agissait de faire rentrer un -homme qui, sur la liste des émigrés en 1793, n'avait en 1800 fait -aucune des diligences pour se mettre en règle, ne voulant pas rentrer -en France à cette époque. Mais depuis, les choses avaient pris un -autre aspect. Il voyait que la puissance de Napoléon s'affermissait de -jour en jour, et chaque jour aussi le besoin de revoir sa patrie se -faisait sentir plus vif et plus pressant. - -«Je sens qu'on peut vivre quelque temps loin de sa patrie, ma vieille -amie, écrivait-il à la comtesse de M***; mais il faut s'en rapprocher -pour mourir. On sent le besoin de fermer ses yeux là où ils se sont -ouverts... Que je vous doive ce bonheur, et il sera double pour moi.» - -C'était pour cet ami de sa jeunesse, ce frère de ses vieux jours, que -la comtesse insistait aussi vivement auprès de Fouché. Enfin ses vives -instances eurent un entier succès, et son ami revit la France. - -Le marquis de R***, aussitôt qu'il fut arrivé à Paris, accourut chez -son amie devenue sa bienfaitrice... Ils furent bien heureux de se -revoir, et cette joie fut pure des deux côtés: car celle qui obligeait -vit qu'on était vraiment reconnaissant, et on est alors si heureux -d'avoir pu réussir!... - ---Mais je ne serai complètement satisfait que lorsque vous aurez -obtenu pour mon fils adoptif la même faveur que pour moi, dit le -marquis à son amie. - -Et il lui raconta qu'après le désastre de Quiberon, il avait recueilli -le fils d'un cousin avec lequel il était intimement lié, et là, sur le -champ de bataille même, à son cousin mourant, il avait juré de servir -de père à son fils... L'enfant avait entendu le serment, et Dieu -l'avait reçu..., car le père avait été martyr pour une cause sainte. - ---Quel âge a donc votre fils adoptif? demanda la comtesse. - ---Vingt-huit ans. - ---Eh quoi! son père l'emmenait aussi jeune pour l'exposer aux chances -d'une bataille? - -Le marquis sourit avec une expression presque triste:--Vous ne -connaissez pas Henri, répondit-il.... vous ne savez pas quelle âme -ardente il y a dans cet être que moi-même je ne connais pas encore, -bien que je sois cependant ce qu'il aime le plus au monde après son -pays..., car la France est pour lui la mère qu'il a perdue... C'est -donc lui qui a voulu suivre son père lorsque le duc de C*** vint -chercher la mort à Quiberon... Si vous voulez que ma joie soit -entière, obtenez que Henri soit rappelé comme moi. - -La comtesse revit Fouché; elle pressa de nouveau, et la grâce du jeune -homme fut ajoutée à celle de son père adoptif... - -La nouvelle lui en fut aussitôt transmise, et peu de jours après il -était à Paris. - -Henri de C*** ne se fit pas d'abord présenter chez la comtesse...; -elle en fut surprise, et ne put s'empêcher d'en faire un reproche au -marquis de R***. - ---Que voulez-vous? lui dit son ami; j'ai assez vu votre nièce pour -être convaincu que lui plaire est une entreprise dans laquelle il est -fort difficile de réussir... Elle est jolie, riche; mon fils adoptif -n'a qu'une fortune médiocre; elle pourrait croire qu'il vient ici pour -se faire aimer d'elle. Henri n'a aucune prétention; mais il est si -beau... si remarquable, qu'il pourrait certes bien en avoir, et... - ---Et pourquoi, dit vivement la comtesse, ne ferions-nous pas un -mariage qui rapprocherait nos deux familles encore plus qu'elles ne le -sont?... Amélie n'a jamais aimé, elle ne veut même pas se marier...; -mais votre fils peut lui plaire, mon ami, et combien je serais -heureuse s'il lui était réservé de fondre la glace de ce coeur que -rien encore n'a pu toucher!... - -Le marquis parla à son fils adoptif de cette présentation; le jeune -homme s'y refusa. - ---Madame de M*** ne peut voir une offense dans mon refus, dit Henri; -j'ai pour elle une profonde reconnaissance, mais je hais le monde et -ne vais nulle part. - -Le marquis insista: ce fut d'abord en vain... Henri semblait redouter -d'entrer dans cette maison... Était-ce un pressentiment!... Enfin, -vaincu par les sollicitations réitérées de son père, il consentit à -l'y accompagner, et un soir où le marquis savait trouver ces dames -seules, il conduisit Henri à l'hôtel de M***. - -Henri de C*** devait produire une vive impression sur les personnes -qui le voyaient pour la première fois, depuis qu'il avait atteint ce -degré d'une beauté mélancolique et mâle qui lui donnait un aspect tout -à fait remarquable. Sa taille était élevée et élégante; sa tournure, -d'une distinction de bonne compagnie, si rare à rencontrer, car il ne -faut pas confondre l'extraordinaire avec la distinction... Sa figure -était belle aussi; mais c'était surtout par son expression qu'elle -plaisait. En voyant cette physionomie pâle, au regard prolongé et -pensif, au sourire triste et presque toujours railleur, comme s'il eût -voulu se punir lui-même de cette apparence de gaieté, on se disait que -cet homme avait beaucoup souffert, et un sentiment attractif portait -aussitôt vers lui...; mais lorsque ensuite on fixait ses yeux sur les -siens, lorsqu'on voyait flamboyer son regard au récit d'une action -généreuse et résolue; lorsque, repoussant les boucles blondes et -naturelles de sa chevelure, il découvrait un front où siégeaient de -profondes pensées, on se disait aussi que cet homme avait une destinée -mystérieuse dont les intérêts étaient forts et puissants. - -Henri parlait peu; mais son silence n'était jamais l'expression du -dédain. On voyait que sa vie était grandement remplie, et que son -silence n'était qu'un refuge dans ses propres pensées. - -Son père le présenta à la comtesse, puis à Amélie. Il témoigna -convenablement sa reconnaissance à la comtesse, causa peu, mais dans -ce qu'il dit laissa voir un esprit et des connaissances auxquels -Amélie n'était pas habituée... Elle fut touchée de cette nouvelle -impression qu'elle recevait et en eut de la reconnaissance. Elle fut -aussi plus affectueuse pour Henri. En lui parlant, sa voix devenait -plus douce; on voyait qu'elle craignait de s'avancer et de heurter -avec maladresse un homme souvent frappé et jusqu'à la douleur... - -Henri, accueilli avec amitié et confiance dans la maison de la -comtesse, y fut bientôt attiré par un charme qu'il ne chercha plus à -éviter... Amélie s'habitua tellement à le voir, que lorsque par hasard -une journée s'écoulait sans que Henri eût paru à l'hôtel de M***, elle -était triste et ne pouvait dormir; Henri avait également pris -l'habitude de passer ses soirées auprès d'Amélie et de sa tante... Il -leur faisait la lecture des ouvrages nouveaux qui paraissaient; puis -il racontait, tandis que les femmes travaillaient, les horreurs des -guerres vendéennes et ce massacre de Quiberon!... mais alors il -changeait de nature: il devenait un lion... Sa longue et blonde -chevelure frémissait sous l'impression qu'il recevait de ses propres -paroles... Il peignait d'abord, il décrivait, et puis ensuite sa voix -se montait à un degré d'énergie qui faisait trembler ceux qui -écoutaient le malheureux enfant recevant le dernier soupir et la -bénédiction d'un père au milieu de ses frères égorgés, et lui-même au -moment d'être un glorieux martyr de plus dans cette sanglante journée. - -Lorsque Henri parlait de cette funeste affaire, il oubliait la vie... -il oubliait tout... Alors Amélie le regardait avec une expression -qu'il fut quelque temps à ne pas comprendre d'abord; mais -lorsqu'enfin, les yeux remplis de larmes, et suivant le regard de feu -du noble jeune homme, elle ne chercha plus à cacher ce qu'elle -éprouvait, alors Henri vit qu'il était aimé... Son premier mouvement -fut de lever les mains et les yeux au ciel, et de remercier Dieu -d'avoir envoyé à lui un noble coeur pour comprendre et consoler le -sien... Il sortit de sa poitrine un objet qu'il y tenait soigneusement -caché; et s'agenouillant ensuite, il pria longtemps; tout à coup une -pensée vint troubler sa religieuse méditation.--Eh quoi, dit-il, je me -réjouis d'être aimé! mais ai-je le droit de chercher l'amour et ses -joies? non, je me dois à d'autres soins!.. Cependant!.. - -Et il retombait accablé sous une foule de pensées qui l'oppressaient -et lui donnaient une douleur poignante qui troublait ses idées et lui -ravissait toute force et toute ardeur. - -Amélie était allée auprès de sa tante.--J'aime Henri de C***, lui -avait-elle dit, et je ne puis être heureuse qu'avec lui... - -Sa tante l'embrassa avec effusion, et lui apprit alors que, depuis -longtemps, cette union était son voeu le plus cher, ainsi que celui du -marquis. - -Le même jour, la comtesse envoya chercher son vieil ami.--Tout va -bien, lui dit-elle; Amélie aime Henri, et je crois que leur affection -est mutuelle: ainsi donc nous ne ferons qu'une même famille. - -Le marquis la regarda tristement et ne répondit rien. Il lui donna -seulement une lettre à lire. Elle était de Henri... - ---Je pars pour la Normandie, mon père, écrivait-il. Je me suis aperçu -que mes affaires souffraient de cette oisiveté dans laquelle je vis -depuis quelque temps... Je pars pour visiter plusieurs des propriétés -qui m'ont été rendues. Écrivez-moi à C***, poste restante. - -En apprenant le départ subit de Henri, Amélie ressentit une douleur -inconnue... elle résista d'abord, mais enfin elle succomba et fut -plusieurs semaines dans un état alarmant... Jamais elle n'avait mis en -doute l'amour de Henri, et perdre en même temps l'illusion de cet -amour et la réalité de sa présence, c'était trop pour une femme qui -n'avait de force que pour aimer. Cette force avait longtemps -sommeillé; mais aussi, à son réveil, elle était puissante et -gigantesque, et ne trouvait plus maintenant d'aliment que dans sa -douleur. - -Ne recevant aucune nouvelle de Henri, son père se décida enfin à lui -annoncer le danger de mademoiselle de P... - ---Reviens aussitôt, lui disait son père; tu as peut-être tué une -femme comme jamais tu n'en trouveras une pour l'approcher de ton -coeur! - -Trois jours après Henri était à Paris... - -En le voyant, le marquis n'eut pas la force de lui adresser un -reproche. Sa pâleur avait redoublé et son abattement était profond. On -voyait que les jours et les nuits s'étaient aussi succédé pour lui -dans les souffrances et peut-être même les pleurs... Il ne répondit -rien à ce que lui dit son père, et se contenta de demander à avoir un -entretien avec Amélie lorsqu'elle serait en état de le supporter... - -En apprenant le retour de Henri, mademoiselle de P... comprit que -l'affection qu'elle avait pour lui était un saint et solennel amour... -Une joie si pure inonda son âme, qu'elle ne put douter alors que Dieu -lui avait envoyé Henri pour qu'il fût son époux... - ---Je sens que je ne puis vivre sans lui, dit-elle à sa tante, et ma -vie est désormais attachée à la sienne. - -Lorsqu'ils se revirent, ils sourirent tristement à la vue du -changement qui s'était opéré en eux dans les jours qui les avaient -séparés... Amélie fut celle qui ressentit le plus de joie de ce -moment, cependant mutuellement souhaité... Henri était grave et même -sévère en abordant Amélie. Il comprit que cette femme mourrait s'il la -repoussait, et pourtant, bien qu'il l'aimât, une force mystérieuse les -séparait l'un de l'autre. - ---Amélie, lui dit Henri en s'asseyant près d'elle et prenant dans les -siennes sa main froide et humide, Amélie, on veut nous unir. Je vous -aime et vous m'aimez, et pourtant je crains que nous ne puissions être -l'un à l'autre. - -Amélie s'écria: Pourquoi être aussi cruel avec moi?... ne me parlez -pas ainsi. - ---Écoutez-moi, Amélie, poursuivit Henri; il faut alors que nous nous -entendions, et que nous tirions de notre affection une consolation -pour tous deux. Vous m'aimez, et je vous aime aussi; mais cet amour, -quelle joie peut-il vous donner? Je suis malheureux, voyez-vous; et -m'aimer c'est vouloir s'associer à mon malheur... En aurez-vous le -courage? - -Amélie leva les mains et les yeux au ciel... Henri poursuivit: - ---Écoutez, Amélie, cet instant est solennel; dites-moi si vous vous -sentez la force d'être la compagne d'un homme qui a souffert et doit -souffrir encore? - -Amélie se leva et dit d'un accent assuré:--Je jure que je serai votre -épouse avec joie et bonheur... - -Henri la serra contre son coeur, et c'est ainsi qu'ils furent fiancés. -Alors Amélie le prit par la main, et ils allèrent trouver la comtesse. - ---Bénissez vos enfants, lui dit sa nièce, en tombant à genoux devant -elle. - -Le mariage eut lieu peu de jours après: il fut célébré dans une terre -appartenant à Amélie, située à quelques lieues de Paris; mais il n'y -eut aucune fête: Henri le demanda comme une grâce à sa fiancée; elle -le lui accorda sans peine: et en effet, que lui importait le monde et -son bruit? pour elle, la véritable fête était dans l'acte qui -l'unissait à celui qu'elle aimait. - -Ils demeurèrent donc dans une entière solitude pendant les quinze -premiers jours de leur mariage; au bout de ce temps, qui fut pour -Amélie un rêve qui lui montrait le ciel, Henri reprit l'air sombre, la -physionomie morne qu'il avait constamment, et qu'on avait pu attribuer -jadis à un amour qui craignait un refus. Silencieux, absorbé dans de -sombres pensées, il finit par donner à sa femme une sorte de terreur -vague, mais instinctive, qui, remplaçant un bonheur et des joies -jusqu'alors inconnus, fut pour elle une douleur également grande; elle -comprit le malheur sans savoir comment le parer, et cet état finit par -lui devenir insupportable. - ---Qu'avez-vous, Henri? lui dit-elle un soir que, rentrés après une -longue promenade dans laquelle il n'avait répondu que par des -monosyllabes à tout ce qu'elle lui disait, il marchait toujours en -silence dans le salon, les bras croisés sur sa poitrine, et comme -perdu dans un monde de pensées étrangères à ce qui l'entourait... - ---Moi! répondit-il en tressaillant... mais je n'ai rien... que du -bonheur, Amélie... et vous le savez bien!... - -Amélie ne répondit pas, mais deux larmes roulèrent lentement sur ses -joues: c'était son coeur qui avait parlé. Henri alla à elle, et la -prenant dans ses bras il lui dit avec un accent de profonde tristesse: - ---Je te l'ai dit, Amélie... il y a du malheur à m'aimer. Tu l'as voulu -cependant, et cette persistance m'a attaché à toi... et voilà -maintenant, que le temps de prouver que tu ne crains pas d'aimer celui -qui souffre est venu, tu parais le redouter? - ---Ah! je jure d'être heureuse, même de souffrir pour toi!... Mais que -je sache du moins ce qui t'occupe... Pourquoi nos pensées ne -sont-elles pas communes? Pourquoi ne pas m'ouvrir ce coeur, qui est -maintenant mon bien?... Pourquoi?... - ---Amélie, tu ne peux rien savoir, du moins pour ce moment, de ce qui -m'occupe au point, je l'avoue, de me faire oublier quelquefois que je -suis près de toi. Mais je t'aime... je n'aime que toi... C'est une -vérité du coeur... crois-la... - -Amélie secoua lentement la tête, et résistant à la pression des bras -de son mari, qui la retenait contre lui, elle s'éloigna blessée dans -l'âme du refus de Henri... Son caractère, doux et bon dans l'habitude -de la vie, était soupçonneux et jaloux dès que l'affection se trouvait -engagée... L'amitié même ne pouvait jamais la rassurer; elle craignait -toujours de n'être pas assez aimée... Ce sentiment avait une source -qui devait le faire excuser, mais il rendait malheureux ceux qu'elle -aimait: la méfiance est si pénible!... Une justification, qu'elle soit -ou non facile, est toujours le sujet d'un reproche, même tacitement -exprimé lorsqu'on craint de le faire à haute voix... - -La comtesse et le marquis étaient retournés à Paris, et avaient laissé -le jeune couple aux joies des premiers jours d'un premier et légitime -amour... Ils étaient donc seuls, et personne ne pouvait se mettre -entre eux et ce nuage qui venait de s'élever... Amélie retourna dans -son appartement après la conversation qu'on vient de rapporter, et là, -pleurant avec angoisse, elle laissa venir à elle les plus pénibles -pensées; pour la première fois elle eut la terrible crainte d'avoir -été épousée pour sa fortune!... Henri en aimait peut-être une autre -avant de la connaître!... Lorsque son imagination lui présentait cette -image, elle devenait froide et pâle et se sentait mourir... D'autres -fois elle pensait que Henri avait peut-être perdu cette femme qu'il -avait aimée... Mais qu'elle fût morte ou vivante, Amélie en était -jalouse...: avec une âme comme la sienne, la tombe n'était pas un -refuge... Cette idée lui parut la plus vraisemblable... et elle la -caressa comme la moins douloureuse; elle essuya ses yeux, et descendit -pour rejoindre Henri. - -Elle le trouva sous la colonnade qui formait la façade de la maison du -côté du parc; il était debout, appuyé contre une des colonnes et -regardant, peut-être sans le voir, le magnifique paysage, éclairé par -la lune, qui se déployait au loin devant lui... C'était cependant une -vue magique, car le pays qu'il avait sous les yeux était cette vallée -de Montmorency que nous laissons, simples que nous sommes, pour aller -au loin chercher ce qui ne la vaut pas... Henri avait en ce moment les -yeux attachés sur le lac d'Enghien, qu'il voyait à sa gauche, et sur -lequel voguaient plusieurs barques qui portaient sans doute des -heureux du monde; car il parvenait jusqu'à lui, dans le calme du -soir, des sons d'une harmonieuse musique et des paroles joyeuses... Ce -contraste lui était probablement pénible, car Amélie le trouva plus -sombre qu'une heure avant. Son front était fortement plissé, et ses -lèvres serrées et contractées semblaient retenir une imprécation... - -Dans une âme jalouse tout éveille un soupçon; Amélie ne vit dans ce -qu'elle remarquait qu'un souvenir rappelé... Henri était allé à -Venise... ces barques, ces chants, cette belle nuit, cette lune aussi -radieuse que dans le beau ciel de l'Italie... Amélie traduisit ainsi -ce qu'elle voyait... En ce moment Henri l'aperçut, et l'attirant à lui -il la baisa au front: - ---Pourquoi m'as-tu quitté? lui demanda-t-il avec cet accent qui -s'adresse toujours au coeur... Reste auprès de moi... J'aime à te voir -et à t'entendre au milieu de ces joies mystérieuses d'une belle nuit -d'été dans un pays enchanté... Reste... ainsi... toujours!... Et il la -rapprochait de lui... et il baisait doucement ses yeux, ses cheveux et -son front... et elle, alors oubliant tout, elle laissait tomber sa -tête sur la poitrine de son mari, et n'avait plus ni doutes, ni -soupçons, ni rien de ce qui lui déchirait le coeur... Elle regardait -avec orgueil et amour son Henri, qui, dans cet instant surtout, lui -paraissait plus beau que jamais elle ne l'avait vu... Entièrement vêtu -de noir, sa belle taille se déployait admirablement sur la colonne -blanche sur laquelle il s'appuyait dans une attitude toute -gracieuse... Amélie en était fière... Tout à coup une réflexion -qu'elle ne put repousser se présenta à elle: - ---Henri, lui dit-elle, pourquoi portez-vous toujours le deuil?... -Depuis que je vous connais, jamais je ne vous ai vu autrement vêtu -qu'en noir!... vous ne l'avez même pas quitté le jour de notre -mariage. - -À cette question, Henri parut entièrement bouleversé!... Sa pâleur -habituelle redoubla... ses mains se contractèrent et repoussèrent -Amélie, qu'auparavant elles serraient avec amour sur son coeur... - ---Oui, s'écria-t-il avec violence, je porte le deuil et le porterai -LONGTEMPS!... TOUJOURS... PEUT-ÊTRE!... C'est un voeu!... un voeu -terrible écrit avec du sang et enregistré par Satan, car c'est de la -vengeance qu'il me faut... et une vengeance plus grande, s'il est -possible, que l'injure... - -Et repoussant Amélie qui, les mains jointes, était devant lui -terrifiée de sa colère, il descendit rapidement le perron et s'enfonça -dans le bois, d'où il ne revint que fort avant dans la nuit. - -À dater de ce jour, les deux époux éprouvèrent un changement réel et -fâcheux dans leur vie intérieure. Henri avait évidemment un secret, -tenant à sa vie passée et présente, qu'il défendait contre la jalousie -curieuse d'Amélie: la chose était visible.--Un jour, tandis qu'ils -étaient à dîner, on remit une lettre à Henri... Amélie vit d'abord -qu'elle était apportée par un messager; car l'heure de la poste était -passée, ainsi que celle de l'arrivée d'une voiture de paysan qui -chaque jour apportait de Paris les commissions et les lettres... Henri -lut cette lettre avec une émotion visible... il la relut plusieurs -fois... et réfléchit ensuite profondément. - ---Monsieur le comte répond-il? demanda le valet de chambre... - ---Dites seulement que c'est BIEN..., dit Henri. - -Il plia la lettre, la mit dans l'une des poches de son gilet, et -continua la conversation pendant le reste du dîner avec une aisance -qui voulait être naturelle, mais qui était évidemment contrainte. -Amélie était plus qu'inquiétée par sa jalousie cette fois, et, en -effet, il y avait motif. - -À peine le dîner fut-il terminé que Henri prit son chapeau, embrassa -Amélie et s'élança dans le parc, en se dirigeant vers une partie qui -donnait sur une route assez déserte. - -L'instinct de la jalousie chez une femme est rarement trompeur, pour -son malheur et celui de l'homme qu'elle aime... Amélie savait que de -ce côté Henri ne pouvait sortir du parc que pour aller à Enghien, et -il n'avait pas de clef... C'était donc du côté de la route qui bordait -le parc qu'il fallait aller... mais à quel endroit?... le parc était -grand... Amélie jeta un chapeau sur sa tête et courut dans la -direction qu'elle avait vu prendre à son mari... - ---Peut-être parleront-ils, se dit-elle avec un sourire qui rendait -tout ce qu'elle souffrait... et je les entendrai... - -Arrivée dans la partie du parc qui touchait à la route, elle écouta... -rien... rien que le bruit qu'elle-même produisait en écrasant les -feuilles sèches sous ses pieds... rien que le bruit des battements de -son coeur... Tout à coup elle s'arrête... elle a entendu des voix près -d'elle... elle écarte des branches... et elle aperçoit à quelques pas -d'elle son mari appuyé sur le chaperon ou le parapet d'un mur à -hauteur d'appui, donnant sur la route dont il a été parlé, et disant -adieu de la main et de la voix, mais parlant bas, à un homme d'une -belle tournure et dont la figure était vivement agitée... Cet homme -répondit affectueusement à l'adieu de Henri; puis, ramenant son -manteau autour de lui, il s'éloigna rapidement... Henri, après l'avoir -conduit de l'oeil, quitta le mur et rentra dans le parc... Tout -redevint silencieux et solitaire, et Amélie demeura seule, livrée à -ses réflexions. - -Elles étaient étranges. Quel était cet homme?... un messager sans -doute... cependant ce n'était pas un domestique... C'était donc un -ami? mais alors pourquoi Henri a-t-il été si peu de temps avec lui?... -Amélie ne savait que résoudre... Dans ce moment, ce qu'elle craint, -c'est que son mari ne la surprenne l'épiant... elle court rapidement -en suivant le mur dans une autre direction, et se trouve enfin dans la -partie du parc tout opposée à celle qu'avait suivie Henri. Plus -tranquille alors sur les suites de sa démarche, Amélie revint -lentement au château sans rencontrer son mari, qu'elle trouva assis -dans le salon et profondément occupé devant une carte d'Europe. -Lorsqu'elle entra, il l'appela de la main et l'embrassa avec une -tendresse qui lui donna une vive émotion... - ---Tu m'aimes donc? lui dit elle, en passant sa main dans la belle et -blonde chevelure de Henri... et le regardant avec cet amour que les -femmes seules ressentent et expriment... - ---Enfant! est-ce que tu en doutes jamais?... - -Et comme il voyait qu'elle gardait le silence: - ---Amélie, si je savais que tu doutasses de moi un seul instant, je -partirais à l'heure même, et tu ne me reverrais jamais. - -Elle se jeta dans ses bras et le serra convulsivement contre elle. - ---Notre union est une union consacrée devant Dieu, Amélie... La femme -qui soupçonne son amant le fait avec raison, elle craint ce qui peut -lui arriver...: l'abandon!... mais, à moins d'avoir une preuve -positive, la femme qui soupçonne son mari lui fait tort dans son -honneur et dans sa foi... Retiens bien cette parole, Amélie!... - -Plusieurs jours s'écoulèrent... Henri paraissait moins accablé depuis -l'entrevue du parc... Lorsque le mois de juillet fut à sa fin, le -jeune ménage retourna à Paris. La comtesse, accoutumée à voir -journellement Amélie, ne pouvait se faire à cette solitude. Amélie le -comprit, et puis ensuite elle retournait avec Henri, et partout où -elle était avec lui elle était bien. - -L'intérieur de cette famille était heureux, du moins en apparence; il -y avait bien quelques peines, mais elles étaient pour Amélie, et -quelquefois pour sa tante lorsque la conversation venait à se porter -sur l'Empereur; alors la colère de Henri ne reconnaissait de bornes -que celles imposées par le respect qu'il devait à la comtesse, dont -l'attachement pour Napoléon était proportionné à sa reconnaissance: -aussi jamais ne souffrit-elle une parole contre lui dans son salon, -alors un des plus brillants de Paris. - ---Il m'a rendu ma fortune, disait-elle, et a été le bienfaiteur des -miens; je l'aime enfin; et d'ailleurs toute la France l'aime comme -moi... Nous l'aimons tous, et nous l'avons prouvé en le proclamant le -2 décembre 1804. - -Le respect arrêtait la réponse de Henri sur ses lèvres: non-seulement -il adorait ses princes, mais c'était avec un saint amour!... et ce qui -n'était pas EUX était son ennemi!... Henri alors quittait le salon et -se retirait chez lui... Amélie allait le joindre... Elle admirait -Napoléon, mais elle ne l'aimait pas, et ce demi-rapport d'opinion -avait été un attrait de plus pour Henri... il était de ces hommes qui -n'ont qu'un jour pour éclairer leur opinion politique, et qui ont -dormi pendant les quarante années de révolution qui viennent de -s'écouler; et pourtant Henri de C*** était un homme de talent et -d'esprit. - -Un jour Henri entra dans la chambre d'Amélie, une lettre à la main, et -lui annonça qu'il venait lui dire adieu parce qu'il partait dans une -heure pour la Normandie. - ---Vous partez! s'écrie Amélie; mais je pars aussi, moi! - ---Impossible, mon amie... Je vais dans un vieux château qui m'a été -rendu lors de ma radiation et que je n'ai pas encore vu. Un vieux -précepteur qui m'a élevé y demeure comme concierge; il est malade, et -je dois y aller sans perdre un instant... - ---Mais, encore une fois, je veux y aller avec toi. Il faut une femme -auprès d'un malade... - ---Pauvre enfant, tu ne sais pas ce que tu demandes! toi, accoutumée au -luxe et à tout ce qu'il donne de superfluité, tu n'aurais pas même le -triste nécessaire dans mon vieux manoir... Non, non, tu ne peux pas -venir... - ---Mais je le veux, moi! répondit Amélie en pleurant; je ne veux pas te -quitter... Que m'importe un dîner plus ou moins bon, un appartement -plus ou moins commode?... Je veux te suivre!... - -Dans ce moment, la comtesse entra chez sa nièce; on la fit juge de -l'objet de la contestation, et elle fut de l'avis d'Amélie. Cette -absence, ne devant durer que huit jours, ne pouvait l'incommoder... -Henri ne savait comment résister davantage. - ---Je ne puis vivre sans toi, même huit jours, répétait Amélie en -pleurant. - -Henri réfléchissait...: quelquefois en contemplant cette jeune femme, -si aimante et si dévouée, il était au moment de céder...; et puis, une -voix intérieure lui criait de s'arrêter... - ---Écoutez, dit-il aux deux femmes, je n'ai jamais rougi de mon peu de -fortune: en épousant Amélie, je l'aimais, et je savais qu'un amour -vrai comme le mien paierait plus qu'une couronne. Mais ce qui est -compris du noble coeur d'Amélie ne l'est pas de tout le monde... -Pourquoi voulez-vous me contraindre à rougir devant vos domestiques, -qui ne comprendront pas la grandeur qui réside dans les murs lézardés -de mon vieux château?... Ses tours eussent été relevées, si, comme -beaucoup d'autres de ma caste, j'avais voulu adorer l'idole!... - ---Eh bien! je partirai seule avec toi... Je n'emmènerai qu'Annette, -comme toi tu n'emmèneras, je présume, que Louis. - -Annette était la soeur de lait d'Amélie; et Louis, le valet de chambre -de Henri, l'avait vu naître. - -En écoutant Amélie, en la regardant, une pensée rapide traversa -l'esprit de son mari... il ne résista pas davantage. - ---Eh bien! lui dit-il, viens avec moi, je ne m'y oppose plus... Ce -sera peut-être heureux pour tous deux. - -Deux jours après ils étaient sur la route de Normandie; Amélie et -Henri étaient dans une calèche bien fermée, Annette sur le siége; -Louis courait en avant et faisait préparer les chevaux... Ils allaient -fort vite... Henri payait les guides comme s'il allait chercher une -couronne... Souvent il regardait à sa montre. - ---Nous ne marchons pas, s'écriait-il; et ils allaient comme le vent. - -Enfin, vers le milieu du second jour, ils atteignirent la dernière -poste de la grande route: c'était un pauvre village comme la plupart -de ceux qui sont près de la mer, en Normandie, de ce côté surtout. À -peine Henri fut-il arrivé qu'il fit demander un fermier qui devait -fournir des chevaux pour aller au château de C***, terme du voyage. En -peu d'instants les chevaux furent prêts: on aurait dit qu'ils -_attendaient_... Les voyageurs repartirent aussitôt, au grand -contentement de Henri, dont l'empressement semblait avoir redoublé -depuis qu'il avait entretenu le fermier. - -À mesure qu'ils avançaient, la route devenait plus difficile. Les -grandes pluies d'automne avaient tellement dégradé le chemin, que la -calèche pouvait à peine avancer. Vers le soir le temps se couvrit, et -de longues rafales annoncèrent un orage. Amélie, qui jamais n'avait -voyagé que dans le midi de la France et en Italie, était -désagréablement surprise de ce froid sombre, de ce ciel gris et de cet -air âpre qui racontait toutes les souffrances que devait éprouver le -pauvre dans cette contrée inhospitalière; tout à coup elle entend un -bruit d'une nature étrange. Le postillon s'était arrêté pour laisser -souffler les chevaux; Amélie entendit alors comme les acclamations de -plusieurs milliers de voix, mais sans rien voir. C'était comme la -rumeur d'une ville éloignée; et ce bruit avait son accroissement et -son affaiblissement. Cette régularité était solennelle... et au milieu -de ce pays presque sauvage, le soir, au moment où la nuit commence à -envelopper tout ce qui est autour de nous d'un voile sombre, ce bruit -avait un mystère qui devait frapper l'âme d'Amélie d'une sorte de -terreur...; et à mesure que la voiture avançait, il devenait plus -retentissant. - ---Mon Dieu, dit-elle enfin, rompant le long silence qui s'était établi -entre elle et Henri depuis le village où ils avaient quitté la grande -route, mon Dieu, quel bruit étonnant!--C'est la mer, lui répondit en -souriant son mari, c'est le bruit de l'Océan dans sa majesté et sa -beauté lorsque la tempête commence à soulever ses vagues. - -Dans ce même moment, un beau spectacle s'offrit aux yeux d'Amélie: la -voiture était parvenue au sommet d'une petite colline de sable; et -tout à coup, comme si un rideau s'était levé, l'Océan, avec ses -vagues, ses falaises et ses grèves solitaires, déroula l'immense -tableau de ses beautés devant Amélie. Alors elle oublia sa terreur -passagère et fut saisie d'admiration... Toutefois elle frissonnait -encore. La belle mer d'Italie, avec ses rivages fleuris et embaumés, -ses bords enchantés; Venise et ses bouquets de roses; l'Adriatique, -ses barques et ses gondoliers toujours poétiques, ne voguant sur ses -eaux claires que pour une fête ou pour l'amour, avaient, pour une -femme comme Amélie, une poésie plus sensible que la voix solennelle de -l'Océan et la sombre grandeur de ses scènes. Mais Henri, à la vue de -la mer, fit une exclamation qui révélait la joie de son coeur...: on -voyait qu'il retrouvait un lieu chéri et préféré... Cette joie se -peignait dans ses yeux, dans sa physionomie radieuse, que la lune -éclairait en ce moment. - ---Tiens, dit-il à sa femme en levant la main vers un rocher qui -s'élevait d'une hauteur de plus de quatre-vingts pieds au-dessus des -falaises qui, en cet endroit, bordaient le rivage, tiens, voilà _ton -château_; vois pour quel lieu tu as quitté le palais enchanté que tu -habitais il y a deux jours. - -Amélie suivit la direction de la main de Henri, et aperçut, en effet, -tout en haut du rocher, quelques tourelles qui se dessinaient en noir -sur l'azur ardoisé du ciel... Placé au sommet de ce roc escarpé -incessamment battu des flots et exposé au courant d'une marée presque -furieuse en cet endroit, dont les lames se brisaient avec fracas -contre les écueils au bas du rocher, ce château semblait une de ces -décorations fantastiques que l'imagination évoque à la suite d'une -vieille légende. Aussi, l'impression que produisit la première vue du -château de C*** sur Amélie fut un effroi qu'elle ne put cacher à Henri -et qu'elle ne chercha même pas à lui dissimuler; car, se jetant dans -ses bras, elle cacha sa tête dans son sein en s'écriant:--Ah! mon ami, -quel horrible lieu! - -Henri l'embrassa avec tendresse en cherchant à la rassurer. Il lui dit -que, parvenus au château, la grandeur du spectacle qu'elle verrait lui -en ferait oublier la première et pénible impression, et que, -d'ailleurs, de l'autre côté du rocher qu'ils allaient tourner, elle -aurait une route facile et moins solitaire. En effet, ils entraient -alors dans un misérable village formé de quelques cabanes de -pêcheurs... Mais cette petite peuplade était déjà couchée et endormie, -et les voyageurs ne furent accueillis, en la traversant, que par les -longs aboiements des chiens qui, se mêlant au bruit de la mer et de la -tempête, formèrent l'harmonie qui salua Amélie et son mari à leur -arrivée dans leur antique manoir... - -Comme Henri l'avait annoncé en effet, la voiture parvint sans peine au -grand portail gothique du château; la plate-forme sur laquelle elle -s'arrêta était recouverte d'un gazon court et épais qui avait fleuri -en cet endroit sous la protection de l'édifice qui le garantissait du -vent salin de la mer. Quant à l'édifice lui-même, son aspect, -lorsqu'elle en fut près, ne diminua pas la terreur que de loin il -avait inspirée à Amélie. On voyait que cette habitation avait été -abandonnée pendant bien des années. Sa construction était antique, -mais grossière, et sans rappeler ces admirables édifices du moyen âge -avec leurs dentelles de pierre, leurs tourelles romantiques, et tout -ce qui éveillait l'imagination du voyageur et lui faisait retrouver, -au milieu d'un château en ruines, la châtelaine et ses pages, ses -troubadours et son chapelain. Le château de C*** était plus vieux que -le moyen âge. Sa construction était grossière, en pierres brutes et -grisâtres, prises évidemment dans les rochers du rivage; ses fenêtres, -peu nombreuses, étroites et fort élevées, étaient distribuées avec un -grand mépris de la régularité. Malgré sa solidité réelle et fort -apparente, une partie du bâtiment avait cédé à l'action du temps et -des éléments, et n'offrait plus que des ruines. On voyait que les -hommes avaient aidé à tous deux, ce qu'ils font toujours lorsqu'il -s'agit de détruire: les poutres avaient été arrachées, pour faire du -feu, par les pauvres vassaux, et les murs s'étaient enfin écroulés: -la partie gauche du château était demeurée seule habitable et intacte. - -Lorsque cette habitation désolée s'offrit ainsi aux yeux de la jeune -femme accoutumée à tout le luxe et à toutes les douceurs d'une vie -toujours heureuse, elle ferma un moment les yeux pour ne rien voir... -Mais ensuite elle fut rappelée à elle-même par la voix de Henri.--Je -l'ai voulu, se dit-elle à elle-même, pourquoi me plaindre et lui faire -de la peine? - -Et tout aussitôt elle courut légèrement à son mari, qui, déjà dans la -cour du château, commençait à se repentir d'avoir eu la pensée -d'amener Amélie au château de C***. Mais elle l'aborda en riant, -plaisanta la première sur la ressemblance de son manoir avec le vieux -château d'_Udolphe dans les Apennins_, et fut si bonne et si aimable, -que Henri, tout joyeux, se dit: - ---J'ai bien fait... Elle fera _tout ce que je voudrai_. - -Toutefois la terreur d'Amélie fut plus forte que sa résolution en -traversant la cour solitaire et en montant l'escalier tournant qui -conduisait à son _appartement_... Elle se serrait contre Henri, et, -s'appuyant sur sa poitrine, elle fermait les yeux, se laissant -conduire comme un enfant. - -La chambre où elle fut conduite était convenable... Les meubles en -étaient vieux mais propres, et un feu brillant, qu'avait allumé le -vieux concierge, lui donnait une gaieté d'aspect qui fit oublier à -Amélie ses fatigues et ses terreurs. - -Sa nuit fut paisible. Elle dormit comme on dort à dix-huit ans -lorsqu'on est fatigué. Le lendemain, la vue magnifique qui s'offrit à -elle à son réveil lui fit non-seulement tout oublier, mais lui donna -le désir de prolonger son séjour à C***. Le soleil brillait dans un -ciel bien bleu, et les vagues, la veille si furieuses, au matin, -étaient calmes et limpides, et portaient les barques des pêcheurs du -hameau qui étaient au bas du château. Henri lui apprit qu'elle -pourrait se promener facilement quand elle le voudrait sur la mer, en -prévenant quelques heures d'avance, parce que les écueils qu'elle -avait aperçus en arrivant, et qui l'avaient tant effrayée, n'étaient -que du côté de la route.--Mais dans cette partie, poursuivit-il en -indiquant celle qui bordait les ruines, il y a une espèce de port -naturel où la mer est paisible. - ---Est-ce que les vaisseaux peuvent y aborder? demanda Amélie. - ---Des vaisseaux! dit vivement Henri...! des vaisseaux!... Vous ai-je -dit cela?... Non sans doute!... Comment voulez-vous que des vaisseaux -puissent arriver ici?... N'allez pas dire une chose comme cela à -Paris, car on rirait de vous, ma chère. - -Il dit ce peu de mots avec une telle vivacité, qu'Amélie fut -étonnée...; mais cette impression fut passagère, et bientôt elle -l'oublia d'autant plus facilement, que Henri mit une telle activité à -faire préparer une embarcation, que le matin même elle put se promener -sur la mer... Henri la conduisit sur la côte à deux ou trois lieues, -dans un pays ravissant. De hautes falaises abritaient des bois de -chênes et de bouleaux, qui, ayant conservé leurs feuilles, étaient -d'un prix inestimable à cette époque de l'année où tous les bois sont -dépouillés... Le lieu où Henri avait conduit Amélie était presque -désert: quelques maisons construites depuis peu, mais n'ayant qu'un -étage et pour une ou deux personnes seulement, formaient le hameau où -se trouvait Amélie.....; elle n'y vit que trois ou quatre femmes dont -le langage la surprit... il n'avait rien de celui de cette province... -Henri connaissait les hommes, à ce qu'elle présuma; car il parla -longtemps avec deux d'entre eux, et leur conférence fut même assez -longue, tandis qu'Amélie, accompagnée d'Annette, s'amusait à parcourir -le bois et à ramasser des coquillages sur le rivage... - -Tout à coup le temps, qui avait été beau depuis le matin, se couvrit, -et le vent recommença à souffler avec violence. Amélie descendit -rapidement et courut à Henri, qui paraissait toujours sérieusement -occupé avec les deux hommes qui l'avaient reçu à sa descente de la -barque... Le temps paraissait surtout les occuper: - ---Mon ami, je t'assure que je n'aurai pas peur, dit Amélie, se -penchant sur son mari. - -Il se retourna vivement, et lui saisissant la main: - ---Quoi donc! s'écria-t-il, avez-vous entendu ce que je disais? - -Amélie sourit de la véhémence de son mari... - ---Moi! dit-elle; je n'ai rien entendu... Eh! que voulais-tu donc que -j'entendisse d'ailleurs?... - ---Je craignais que tu ne t'effrayasses de ce que ces hommes disaient -du temps, dit-il en se reprenant ensuite, comme honteux de sa -vivacité. - ---Oh! je suis aguerrie maintenant, et je braverais une tempête, je -crois!... et puis avec toi, mon Henri, que ne braverais-je pas! - ---Viens, lui dit-il, partons, car la tempête va nous surprendre. - -Le retour fut heureux, malgré le gros temps; mais vers le soir la -tempête se déclara... Henri était dans une violente agitation... rien -ne pouvait expliquer son inquiétude. Amélie fut livrée de nouveau à -une foule de pensées qui troublaient sa raison... Elle en vint à -croire que son mari attendait quelqu'un!... une femme!... et qu'il -était inquiet pour sa vie... En effet, rien ne pouvait expliquer -pourquoi, malgré la pluie et le vent, Henri allait sur le haut du -rocher pour faire allumer des feux et établir une sorte de fanal; -cette occupation dura une partie de la soirée... Vers onze heures la -tempête s'apaisa; alors seulement Henri rentra dans la chambre de sa -femme, qui, pendant son absence, était demeurée en prières et -pleurant. En lui voyant cette tristesse, son mari fut presque irrité -et le lui témoigna durement. - ---Je t'ai emmenée avec moi, Amélie, pour être une consolation et un -accroissement à ma douleur et à ma tristesse. Je suis un -malheureux!... un paria!... je te l'ai dit; pourquoi n'as-tu pas voulu -me croire?... Je me proposais de t'ouvrir mon coeur ici... mais si tu -n'es qu'une enfant insensée, comment le puis-je faire?... - -Amélie se repentit... demanda pardon, l'obtint, et tous deux se -couchèrent accablés des fatigues de la journée. - -Amélie dormait profondément, lorsqu'elle fut à demi réveillée par un -bruit sourd semblable à un coup de canon... Elle ouvrit les yeux, tout -était encore sombre... elle écouta avec attention... le même bruit se -répéta. - ---Éveillerai-je Henri? se dit-elle... Non... Mais dans le même moment -elle comprit que Henri était éveillé comme elle, car il se pencha pour -écouter si elle dormait... Elle ne dit rien... alors Henri se leva -doucement avec une grande circonspection... Il passa seulement une -redingote, s'enveloppa de son manteau, et se penchant sur sa femme, -qu'il croyait endormie, il effleura son front et ses cheveux de ses -lèvres...; puis s'élançant hors de la chambre, elle l'entendit qui -courait rapidement dans les vastes corridors du château. - -Où allait-il ainsi à cette heure de la nuit?... Amélie, demeurée -seule, fut d'abord stupide d'étonnement; il lui était démontré que son -mari attendait quelqu'un... Cette sollicitude du soir pour le fanal... -cette course nocturne... l'homme du parc à Paris!... - ---Mon Dieu, qu'est-ce donc que cela peut être? s'écriait Amélie dans -l'angoisse de son coeur... - -Elle pleura... Sa position lui parut ce qu'elle n'était pas... elle se -crut trahie... elle s'affligea sans mesure...--Oh! s'écriait-elle, -pourquoi ai-je quitté ma mère?... - -Vers le matin elle entendit des pas à la porte de sa chambre, puis -cette porte s'ouvrit lentement... c'était Henri... il s'avança -doucement vers le lit, se pencha de nouveau, et ses lèvres se -posèrent encore sur les cheveux et le front d'Amélie... Ces deux -baisers du départ et du retour tombèrent sur son coeur comme une douce -rosée... Mais pourquoi s'éloigner d'elle au milieu de la nuit?... -pourquoi ce silence surtout? En quelques secondes Henri fut auprès -d'elle, et profondément endormi. - -Lorsque le lendemain tous deux s'éveillèrent, la matinée était -avancée. Le soleil n'éclairait pas comme la veille la vaste chambre -gothique, et la mer grondait toujours furieuse au bas du roc escarpé. -La nature était triste comme l'âme de la pauvre Amélie... Henri au -contraire était plus gai que jamais sa femme ne l'avait vu. Il était -seulement agité, et de grandes pensées semblaient l'occuper. Après le -déjeuner il dit à Amélie qu'il devait descendre au village pour -différents travaux... Il partit en effet et demeura tout le jour -absent, ne revint que le soir, et parut encore absorbé dans une -méditation qui ne parut à Amélie qu'une preuve de plus de ce qu'elle -redoutait. Comme toutes les jalousies, la sienne était insensée: si -Henri la trahissait, l'eût-il emmenée avec lui?... Mais la passion ne -raisonne pas, et Amélie s'y abandonnait entièrement. - ---Amélie, lui dit Henri, je serai peut-être obligé de partir demain -matin pour demeurer absent un jour entier... Je compte sur toi-même -pour que ces heures ne te paraissent pas trop longues... - ---Partir!... s'écria Amélie avec un accent d'aigreur hautaine qu'elle -ne put déguiser; et où donc allez-vous encore?... - ---Je n'aime pas les questions faites sur ce ton, répondit Henri; je te -dirai où je vais lorsque tu le mériteras par ta raison et ta douceur. - -Amélie pleura... demanda de nouveau et obtint son pardon, et la paix -revint encore au milieu d'eux... mais seulement en apparence... - -Le lendemain matin, Amélie, à son réveil, se trouva seule: Henri était -parti avant le jour, lui dit Annette en l'habillant... - -La journée fut mélancolique pour Amélie. Le temps était sombre et -pluvieux... Le vent soufflait dans les longues galeries du vieux -château inhabité et renvoyait des sons effrayants dans la partie où se -tenait Amélie... Ces vastes chambres toutes dégarnies de meubles, ces -dalles grises sur lesquelles résonnaient les pas avec de longs échos -dans les salles désertes, cette physionomie mélancolique prit un -redoublement de tristesse aux yeux d'Amélie dans cette journée, où, -seule avec elle-même et son inquiétude, elle entrevoyait un autre -avenir s'ouvrir devant elle, mais vaguement et sans savoir ce qu'elle -avait à en redouter... Vers le soir, cette inquiétude incertaine se -changea en une terreur réelle... Les objets prirent une forme, une -voix pour lui parler et lui dire des paroles effrayantes... La journée -s'écoula enfin, mais au milieu d'une telle agitation qu'Amélie ne -comprit rien à ce qu'elle éprouvait... Annette ne disait rien... mais -ses regards parlaient pour elle, et lorsque Amélie, cédant enfin à sa -terreur et à ses impressions intérieures, fondit en larmes en -s'écriant qu'elle était bien malheureuse, Annette se mit à genoux -auprès d'elle, pleura sur ses mains froides et tremblantes, et répéta -de sa douce voix: - ---Ah! oui, ma pauvre maîtresse!... bien malheureuse!... - -Rien ne redouble l'affliction d'une femme qui pleure comme de voir -pleurer avec elle. Amélie le prouva, et ses sanglots, longtemps -retenus, sortirent alors avec angoisse de son sein. Toutefois avec les -larmes arrivèrent les consolations, car c'est être consolée déjà que -de pouvoir parler de ses peines à l'amie qui pleure avec vous... -Annette était une soeur plutôt qu'une femme de chambre, et Amélie en -lui parlant croyait parler à la comtesse de M***. - -Comment Amélie n'avait-elle pas fait la remarque que ce précepteur -dont le comte Henri avait parlé à Paris n'était pas au château? -Annette l'avait très-bien remarqué, elle, et le fit observer à sa -maîtresse. Amélie tressaillit. C'était vrai... et jamais depuis trois -jours Henri n'en avait parlé. Il avait oublié le mensonge qu'il avait -fait à Paris... Ce fait accrut encore les inquiétudes d'Amélie... Le -vieillard qui était concierge était un vieux domestique du père -d'Henri... Lui-même l'avait dit à Annette. - -Les deux femmes passèrent la nuit à causer, mais bien bas, car tout -leur faisait peur dans cette vaste solitude, et l'écho de leurs voix -suffisait pour les effrayer. Elles fermèrent exactement la porte de -l'appartement et ne l'ouvrirent que le lendemain à la femme du vieux -concierge, lorsqu'elle vint apporter le déjeuner. - -La journée fut triste et plus sombre que celle de la veille... Le -temps devenait de plus en plus menaçant... La tempête était -furieuse... Le roc sur lequel était bâti le château était quelquefois -ébranlé par les vagues qui se venaient briser sur lui... À chaque coup -Amélie tressaillait... À chaque rafale de vent qui entr'ouvrait la -porte mal close, elle songeait à son ravissant appartement de la rue -d'Anjou à Paris, et une larme roulait sur sa joue pâle en voyant cet -abandon, cet isolement qui l'entouraient de leur glaciale douleur... - ---Mon Dieu, disait-elle à Annette, que suis-je venue chercher dans ce -malheureux séjour!... - -Annette ne répondait rien... Mais voulant au moins distraire sa -maîtresse, dès que le jour fut venu, elle courut partout avec la -légèreté d'une jeune fille de vingt ans, vive et gaie, et tant que le -jour dura et éclaira les vieilles murailles du manoir, elle eut le -courage d'aller jusque dans les ruines, malgré tout ce que lui avait -dit la vieille concierge... Elle lui avait raconté de longues -histoires de revenants, d'apparitions... et Annette, qui n'avait peur -que des vivants, en avait fait une longue énumération à sa maîtresse; -et pour lui prouver qu'elle était brave, elle allait à tout instant -parcourir le château dans toutes ses parties, puis revenait la -chercher, croyant la distraire en la conduisant pour voir une vieille -armure oubliée dans une galerie, ou bien un meuble antique tombant en -poussière. Amélie se laissait conduire par complaisance... Mais après -le dîner, se sentant fatiguée, elle se refusa à parcourir de nouveau -le château... Annette partit donc seule cette fois, et laissa sa -maîtresse au coin de son feu et ensevelie dans ses réflexions... - -Le jour était tout à fait baissé. Amélie, inquiète de ne pas voir -revenir Henri, songeait avec douleur à la différence de cette triste -réalité avec le beau rêve que son imagination de jeune fille lui avait -offert... Seule maintenant dans un vieux château, loin de tous les -siens, de ses amis, abandonnée... elle pleurait... lorsque sa porte -s'ouvrit doucement, et quelqu'un qu'elle ne reconnut pas d'abord -s'approcha lentement d'elle: c'était Annette... À la lueur du feu qui, -de la cheminée, éclairait à peine cette vaste chambre, Amélie vit en -frémissant la pâleur de la jeune fille... Elle tremblait et pouvait à -peine se soutenir. - ---Madame, dit-elle en se laissant tomber sur une chaise, nous sommes -perdues si nous ne partons de suite pour Paris. - ---Qu'y a-t-il? s'écria Amélie... - ---Silence!.. Et Annette mit un doigt sur ses lèvres... en se -retournant pour voir si personne n'était derrière elle; puis elle -s'approcha de sa maîtresse et lui dit très-bas: - ---Madame veut-elle savoir où est M. le comte et ce qu'il fait? - ---Oh! s'écria Amélie, conduis-moi à l'instant... viens... - -Et elle entraînait la jeune fille... - ---Un moment, dit Annette... - -Et allumant une bougie, elle la cacha derrière sa main, puis elle dit -à sa maîtresse de la suivre... Elle lui fit parcourir de vastes -chambres, des galeries délabrées, des chambres abandonnées; enfin -elles arrivèrent dans une pièce assez petite dans laquelle Annette -laissa sa lumière. Puis, montant deux marches qui conduisaient à un -cabinet obscur dans lequel il n'y avait aucun meuble, comme, au reste, -dans toutes les pièces qu'elles venaient de parcourir, Annette se leva -sur la pointe de ses pieds devant une ouverture en oeil-de-boeuf qui -était pratiquée dans l'un des murs de ce petit réduit, et engagea sa -maîtresse à faire comme elle. - -Amélie ne distingua rien d'abord de ce qui était au-dessous d'elle. -C'était comme un vaste hangar, une cour couverte, pleine de ballots, -de caisses... des faisceaux d'armes étaient dans un coin de cette -halle... des voiles de vaisseaux, un vaste drapeau étaient suspendus -au-dessus de la voûte et flottaient agités par le vent, qui pénétrait -dans cette salle immense, malgré les portes en planches qui la -fermaient. Des centaines de bougies jetaient une vive lumière, et dans -le premier moment Amélie éblouïe ne put rien distinguer; mais -insensiblement son oeil s'accoutuma à distinguer les objets qui -étaient au-dessous d'elle... et, d'abord, elle vit ces ballots et ces -caisses, ces armes, ces drapeaux... Mais un grand bruit qui se faisait -entendre sans qu'elle pût voir ce qui le produisait lui inspira plus -de curiosité que le reste... Tout à coup un éclat brillant frappe ses -yeux, il est suivi de vives acclamations... Amélie voit enfin -au-dessous d'elle une table immense qui occupe le milieu de cette -halle... autour de cette table sont assis au moins cent hommes vêtus -de bleu, portant l'habit et le chapeau de marin[174]. Il y avait aussi -d'autres hommes vêtus comme les paysans le sont en France. Parmi eux, -Amélie reconnut les deux hommes de la côte voisine qu'Henri paraissait -connaître le jour où il l'y conduisit... Enfin, ses yeux familiarisés -parcourent la table une autre fois... elle y trouve des figures -étranges, des costumes bizarres, mais rien qui puisse justifier -l'intérêt qui l'a conduite en ce lieu... Elle allait descendre de son -observatoire et demander à Annette ce qu'elle voulait lui montrer, -lorsque tout à coup un cri étouffé lui échappe... ses yeux ont -rencontré un objet... Mais non, ce n'est pas lui... Dieu puissant, ce -ne peut être Henri, son Henri, là... au milieu de ces misérables... -hurlant dans la fureur de l'ivresse et blasphémant les noms les plus -saints... Mais elle ne peut plus douter... c'est Henri, c'est bien -lui... Dieu tout-puissant!... il est assis sur un siége plus élevé... -il est habillé comme eux... et même il les préside... il partage leurs -excès... il dirige l'orgie!... il est enfin un de ceux qu'Amélie a -sous les yeux... Pendant une demi-heure, peut-être, elle demeura -clouée à cette fatale fenêtre, où sa destinée l'avait amenée... Ce -qu'elle vit, ce qu'elle entendit la convainquit, hélas! qu'elle ne -rêvait pas, et que la réalité était là devant elle!... La sensation -qu'elle éprouva fut d'une telle nature, qu'elle crut un moment mourir -en voyant Henri, cet homme qu'elle aimait, cet homme dont elle portait -le nom, présider une orgie de brigands!... et réserver pour ces hommes -le sourire de ses lèvres et la joie de son coeur... oui... Amélie crut -mourir... Au moment où elle allait quitter cette fenêtre qui lui avait -montré son malheur, quelques voix seulement se faisaient entendre. - -[Note 174: La veste bleue, le chapeau ciré.] - ---Il faudra beaucoup d'argent pour cette expédition, commandant, -disait l'un des hommes de la côte à Henri. - ---J'en aurai, disait Henri. - ---Et comment? - ---Que vous importe? vous en aurez. - ---Oui, oui, dit l'un des hommes, cela s'entend... - -Et il fit le signe de mettre quelqu'un en joue. - -Amélie frémit... elle quitta enfin ce lieu maudit et retourna dans sa -chambre à demi morte de frayeur. Vers minuit Henri revint _de son -voyage_. Il paraissait accablé de fatigue, et fut moins tendre pour sa -femme; mais une heure avait suffi pour rendre cette froideur moins -sensible. Le lendemain il sortit encore. Ce fut pendant son absence -qu'Amélie fit avec Annette le plan que celle-ci exécuta. Amélie -écrivit à la comtesse qu'il fallait qu'_aussitôt_ sa lettre reçue, un -courrier envoyé de Paris vînt la chercher à C***, dont elle donnait -l'adresse de manière à ne se pas tromper. Cet homme devait avoir -l'ordre de ramener Amélie, parce que la comtesse était fort mal. - ---Je vous dirai pour quel motif j'en agis ainsi, ne dites pas un mot -de ma lettre au marquis. - -Annette se leva avant le jour, et eut le courage d'aller au village de -la poste porter ce paquet. Elle arriva au moment du passage du -courrier et vit partir la lettre. Tout allait bien. - -Revenue au château sans qu'on se fût aperçu de son absence, Annette -rendit le courage et l'espérance à sa maîtresse. Les deux jours -s'écoulèrent comme les autres, Henri fut presque toujours absent, et -toujours les mêmes assemblées et les mêmes orgies dans la grande salle -furent vues par Annette et par Amélie!... Le troisième jour, au matin, -une calèche attelée de quatre chevaux de poste entra dans la cour du -château, et le valet de chambre de confiance de la comtesse remit une -lettre à Amélie; elle contenait ce qui était convenu. - ---Ah! s'écria Amélie, je vais partir à l'instant. Lisez, dit-elle à -son mari en lui donnant la lettre. - ---Je ne puis t'accompagner, mais il faut partir, dit aussitôt le -malheureux jeune homme. - -Et, serrant sa femme dans ses bras, il la fit monter en voiture, la -recommanda aux soins du valet de chambre de la comtesse, et, veillant -lui-même à ce que tout fût bien dans la voiture, il l'embrassa, lui -promit de la rejoindre bientôt, et donna lui-même l'ordre aux -postillons de partir, et surtout d'aller vite... Le malheureux!... - -Amélie, en se séparant de lui, fut saisie d'un sentiment qui lui fit -éprouver une vive angoisse.--Je souffre bien, disait-elle quelquefois -à Annette... - -Mais la terreur revenait l'assaillir de nouveau, et les remords -s'effaçaient devant elle... - -Arrivée à Paris, elle ne put résister aux instances de sa mère -adoptive, et lui raconta tout ce qu'elle avait vu et entendu. Il leur -fut démontré que le marquis ne savait rien. Quant à Henri, les deux -femmes, dans leur sagesse, ne le virent pas très-coupable. En -conséquence, il fut arrêté entre elles qu'il fallait le taire au -marquis... - ---Comme au monde entier! s'écria Amélie... - -La comtesse ne répondit rien... Mais le lendemain matin elle s'en fut -chez Fouché. - ---Mon cher duc, lui dit-elle, je viens vous rendre _gratis_ un bon -office... mais cependant à une condition. - ---Quelle est-elle? - ---Vous allez le savoir. Vous faites si bien votre affaire qu'il y a -dans une province de France une troupe d'hommes qui conspirent contre -le gouvernement, et vous n'en savez rien... Quelqu'un parmi eux -m'intéresse vivement, et avant de rien vous dire j'exige votre parole -_d'honneur de Français et de chrétien_ qu'il aura la vie sauve et la -liberté; enfin arrêtez les autres et ne lui faites rien, cela est -clair, je pense. - ---Fort clair, en effet... Et où se trouve cette troupe? - ---Vous n'en saurez pas un mot jusqu'à votre serment... - ---Eh bien! je m'y engage... Je vous donne ma _parole d'honneur_ de -_Français_ et de _chrétien_ que le chef de votre troupe aura la vie et -la liberté sauves. - -La comtesse crut à L'HONNEUR, à LA FOI et au PATRIOTISME de Fouché!!.. -et elle parla... À mesure que ses paroles frappèrent l'oreille de -Fouché, les petits yeux de l'homme du comité de salut public -scintillèrent d'un feu joyeux et sanglant. - ---Oh! quel service vous me rendez!... s'écria-t-il; enfin, voilà plus -de dix mois que je suis à la recherche de cette troupe qui depuis un -an m'a été signalée par mes agents de l'Angleterre, et depuis près de -six mois par ceux du Calvados auxquels elle a toujours échappé... Le -chef est, dit-on, le fils d'un homme tué à Quiberon... il a juré de -venger la mort de son père sur tout ce qui reste de l'époque de la -révolution, et il a surtout juré mort à l'Empereur!... et à moi, -m'a-t-on assuré!... - ---Eh! non!... C'est faux!... c'est absurde!... C'est mon neveu, -s'écria la comtesse, et vous l'avez fait rentrer il y a un an!... - -Fouché se frappa le front. - ---Mais vous avez juré!... dit la comtesse. - ---Oui, oui... répondit Fouché; aussi soyez tranquille. - -La comtesse s'éloigna, mais non sans répéter: Songez à votre -serment... - -Quinze jours après cette conversation on lisait dans les journaux: -«Une bande de chouans, chassée du Calvados, dont elle troublait la -sûreté sur les routes et dans les campagnes, presque traquée par la -gendarmerie et au moment d'être saisie, s'était subitement échappée et -dérobée à l'autorité. Elle vient d'être retrouvée et _entièrement_ -détruite, ainsi que tout ce qui tenait à elle.» - -Le même jour, la comtesse reçut un paquet cacheté qui contenait -l'extrait mortuaire d'Henri de C***, fusillé à Caen, le... 1809[175]. - -[Note 175: L'histoire qu'on vient de lire n'aurait aucun mérite si -elle était composée. Elle est vraie dans tous les points: cette -sinistre aventure a eu lieu effectivement dans l'année 1809, et la -catastrophe fut ce que je dis ici. Madame de C*** est remariée -maintenant.] - - -FIN DU TOME QUATRIÈME. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - -CONTENUES DANS CE QUATRIÈME VOLUME. - - - Salon de madame de Montesson, à Paris et à Romainville. 1 - - Salon de madame de Genlis, à l'Arsenal. 97 - - Salon de la Gouvernante de Paris (1806 à 1814). 187 - - -PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR, RUE DE LA VIEILLE-MONNAIE, Nº 12. - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoire des salons de Paris (Tome 4 -/6), by Laure Junot, duchesse d' Abrantès - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES SALONS DE PARIS *** - -***** This file should be named 44054-8.txt or 44054-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/4/0/5/44054/ - -Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and -the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For forty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/44054-8.zip b/44054-8.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index bf361ef..0000000 --- a/44054-8.zip +++ /dev/null diff --git a/44054-h.zip b/44054-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index b6095ba..0000000 --- a/44054-h.zip +++ /dev/null diff --git a/44054-h/44054-h.htm b/44054-h/44054-h.htm index 3585361..ab43c53 100644 --- a/44054-h/44054-h.htm +++ b/44054-h/44054-h.htm @@ -1,8 +1,8 @@ <!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> <html lang="fr"> <head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> -<title>The Project Gutenberg e-Book of Histoire des Salons de Paris (Tome 4); Author: Duchesse d'Abrantès.</title> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=UTF-8"> +<title>The Project Gutenberg e-Book of Histoire des Salons de Paris (Tome 4); Author: Duchesse d'Abrantès.</title> <link rel="coverpage" href="images/cover_page.jpg"> <style type="text/css"> @@ -76,66 +76,23 @@ h2 {page-break-before: always;} </head> <body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of Histoire des salons de Paris (Tome 4 /6), by -Laure Junot, duchesse d' Abrantès - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Histoire des salons de Paris (Tome 4 /6) - Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le - Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et - le règne de Louis-Philippe Ier. - -Author: Laure Junot, duchesse d' Abrantès - -Release Date: October 27, 2013 [EBook #44054] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES SALONS DE PARIS *** - - - - -Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and -the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> - +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44054 ***</div> <h1><span class="smaller">HISTOIRE</span><br> <span class="small">DES</span><br> SALONS DE PARIS</h1> -<p class="center p2">TOME QUATRIÈME.</p> +<p class="center p2">TOME QUATRIÈME.</p> <div class="p4 center smaller"> <p>L'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS</p> <p>FORMERA 6 VOL. IN-8<sup>o</sup>,</p> -<p>Qui paraîtront par livraisons de deux volumes.</p> +<p>Qui paraîtront par livraisons de deux volumes.</p> <p>La 2<sup>e</sup> a paru le 11 janvier;<br> - La 3<sup>e</sup> paraîtra le 15 avril.</p> + La 3<sup>e</sup> paraîtra le 15 avril.</p> -<p>Les souscripteurs chez l'éditeur recevront <em>franco</em> l'ouvrage<br> - le jour même de la mise en vente.</p> +<p>Les souscripteurs chez l'éditeur recevront <em>franco</em> l'ouvrage<br> + le jour même de la mise en vente.</p> </div> <p class="p4 center smaller"> @@ -150,80 +107,80 @@ de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) DU GRAND MONDE,<br> <span class="smaller">SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE,<br> LA RESTAURATION,<br> - ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE I<sup>er</sup>.</span></p> + ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE I<sup>er</sup>.</span></p> <p class="center"><span class="small">par</span><br> - LA DUCHESSE D'ABRANTÈS.</p> + LA DUCHESSE D'ABRANTÈS.</p> -<p class="center p2">TOME QUATRIÈME.</p> +<p class="center p2">TOME QUATRIÈME.</p> <a id="img001" name="img001"></a> <div class="figcenter"> -<img src="images/img001.jpg" alt="Enseigne de l'éditeur." title="" height="175" width="150"> +<img src="images/img001.jpg" alt="Enseigne de l'éditeur." title="" height="175" width="150"> </div> -<p class="p2 center smaller">À PARIS<br> +<p class="p2 center smaller">À PARIS<br> CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE<br> -<span class="smaller">DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLÉANS,<br> +<span class="smaller">DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLÉANS,<br> PLACE DU PALAIS-ROYAL.<br> M DCCC XXXVIII.</span></p> <h2>Au Public,<br> -LE LIBRAIRE-ÉDITEUR.</h2> +LE LIBRAIRE-ÉDITEUR.</h2> -<p>Après avoir fait paraître les deux premiers volumes de l'<span class="smcap">Histoire des +<p>Après avoir fait paraître les deux premiers volumes de l'<span class="smcap">Histoire des Salons de Paris</span>, nous donnons aujourd'hui les tomes IV et V de cet -important ouvrage. Cette lacune que nous avons laissée dans la -publication est une circonstance trop inusitée, pour ne pas exiger de -notre part une explication; nous avons nous-même prié madame la -duchesse d'Abrantès d'intervertir l'ordre des volumes de cette -curieuse galerie, où figurent tous les personnages marquants dont la -connaissance peut intéresser la société de notre époque, parce que, -depuis que cette série de tableaux a été annoncée, on a, en quelque +important ouvrage. Cette lacune que nous avons laissée dans la +publication est une circonstance trop inusitée, pour ne pas exiger de +notre part une explication; nous avons nous-même prié madame la +duchesse d'Abrantès d'intervertir l'ordre des volumes de cette +curieuse galerie, où figurent tous les personnages marquants dont la +connaissance peut intéresser la société de notre époque, parce que, +depuis que cette série de tableaux a été annoncée, on a, en quelque sorte, voulu nous faire concurrence, en publiant un volume sous le -titre des <span class="smcap">Salons célèbres</span>.</p> - -<p>Bien que cette entreprise, qui s'est jetée en rivale à la traverse de -la nôtre, fût soutenue par une plume habile, nous n'avons pas craint -qu'elle diminuât le moins du monde l'accueil favorable qui a été fait -au livre de madame la duchesse d'Abrantès; mais il nous importait -qu'on ne parût pas nous devancer en marchant sur nos brisées, et que -des sujets traités avec des souvenirs complets et une spécialité -unique ne parussent après d'insuffisantes esquisses faites sur des -ouï-dire plus ou moins exacts.</p> - -<p>C'est pour obvier à cet inconvénient que nous nous sommes mis en -mesure de ne pas faire attendre plus longtemps à nos nombreux +titre des <span class="smcap">Salons célèbres</span>.</p> + +<p>Bien que cette entreprise, qui s'est jetée en rivale à la traverse de +la nôtre, fût soutenue par une plume habile, nous n'avons pas craint +qu'elle diminuât le moins du monde l'accueil favorable qui a été fait +au livre de madame la duchesse d'Abrantès; mais il nous importait +qu'on ne parût pas nous devancer en marchant sur nos brisées, et que +des sujets traités avec des souvenirs complets et une spécialité +unique ne parussent après d'insuffisantes esquisses faites sur des +ouï-dire plus ou moins exacts.</p> + +<p>C'est pour obvier à cet inconvénient que nous nous sommes mis en +mesure de ne pas faire attendre plus longtemps à nos nombreux souscripteurs les principaux Salons de l'Empire. Et qui pouvait mieux -nous faire connaître le Salon de l'impératrice Joséphine, dans toutes -les phases de sa carrière si brillante et sa fin si triste, que la +nous faire connaître le Salon de l'impératrice Joséphine, dans toutes +les phases de sa carrière si brillante et sa fin si triste, que la femme qui, aux jours de toutes les grandeurs, consulaires et -impériales, s'est trouvée, par sa position, jetée dans les relations +impériales, s'est trouvée, par sa position, jetée dans les relations intimes et publiques de cette famille, dont la haute fortune est une des merveilles de notre histoire contemporaine?</p> <p>Qui pouvait en effet nous apprendre, sur ces temps, plus de choses que -nous désirions savoir, que madame la duchesse d'Abrantès, qui dans son -Salon de gouvernante de la ville de Paris a reçu tous les étrangers +nous désirions savoir, que madame la duchesse d'Abrantès, qui dans son +Salon de gouvernante de la ville de Paris a reçu tous les étrangers de marque, toutes les illustrations de l'Europe, que la puissance et -la gloire d'un règne sans pareil attiraient dans la capitale du grand +la gloire d'un règne sans pareil attiraient dans la capitale du grand empire?</p> -<p>La troisième livraison de l'<span class="smcap">Histoire des Salons de Paris</span> paraîtra -très-prochainement; elle se composera des tomes III et VI de la -collection. Le tome III contiendra les Salons célèbres du Directoire +<p>La troisième livraison de l'<span class="smcap">Histoire des Salons de Paris</span> paraîtra +très-prochainement; elle se composera des tomes III et VI de la +collection. Le tome III contiendra les Salons célèbres du Directoire et du Consulat, entre autres le Salon de <i>Barras</i>, le Salon de -<i>François de Neufchâteau</i>, le Salon de <i>madame Tallien</i>, <i>un bal des -victimes</i>, le Salon de <i>madame Récamier</i>, le Salon de <i>Lucien -Bonaparte</i>, comme ministre de l'intérieur (c'est le renouvellement de -la société en 1801 et 1802). Le tome VI contiendra le Salon du <i>prince -de Bénévent</i>, le Salon de <i>l'archi-trésorier</i>, le Salon des -<i>princesses de la famille impériale</i>, le Salon de <i>madame Regnault de -Saint-Jean-d'Angély</i>, le Salon de <i>madame Labriche</i>, au château du +<i>François de Neufchâteau</i>, le Salon de <i>madame Tallien</i>, <i>un bal des +victimes</i>, le Salon de <i>madame Récamier</i>, le Salon de <i>Lucien +Bonaparte</i>, comme ministre de l'intérieur (c'est le renouvellement de +la société en 1801 et 1802). Le tome VI contiendra le Salon du <i>prince +de Bénévent</i>, le Salon de <i>l'archi-trésorier</i>, le Salon des +<i>princesses de la famille impériale</i>, le Salon de <i>madame Regnault de +Saint-Jean-d'Angély</i>, le Salon de <i>madame Labriche</i>, au château du Marais; le Salon du <i>comte de Demidoff</i>, le Salon de <i>madame Campan</i>, etc., etc.</p> -<p>Voilà ce que nous pouvons promettre avec assurance au public; et nous +<p>Voilà ce que nous pouvons promettre avec assurance au public; et nous sommes trop jaloux de sa bienveillance pour ne pas tenir tous nos engagements.</p> @@ -232,627 +189,627 @@ engagements.</p> <p class="smaller">Ce 15 janvier 1838.</p> <h3><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> SALON DE MADAME DE MONTESSON,<br> -<span class="smaller">À PARIS ET À ROMAINVILLE.</span></h3> +<span class="smaller">À PARIS ET À ROMAINVILLE.</span></h3> -<p>J'ai déjà parlé de l'influence de madame de Montesson à la Cour -consulaire. Elle était positive le 18 brumaire, et de ce jour elle ne -fit que prendre plus de consistance dans un lieu où le maître +<p>J'ai déjà parlé de l'influence de madame de Montesson à la Cour +consulaire. Elle était positive le 18 brumaire, et de ce jour elle ne +fit que prendre plus de consistance dans un lieu où le maître reconnaissait que madame de Montesson pouvait beaucoup. Madame Bonaparte avait bien pu parler <i>de ses relations de Cour</i> dans les -premiers moments de son mariage à un homme qui ne connaissait ni -Versailles, ni les usages de son étiquette. Mais le fait réel est que -madame la vicomtesse <span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> de Beauharnais n'avait pas été présentée, -et qu'elle ignorait une foule de détails de peu d'importance -peut-être, mais immenses dans leur application au nouvel ordre de -choses que voulait établir Napoléon. Il s'en aperçut bientôt, lorsque -son regard d'aigle eut parcouru le cercle des choses possibles à -tenter, et jugea qu'il fallait un auxiliaire à Joséphine pour -représenter convenablement à côté de lui dans la première place du -monde, en attendant qu'un trône remplaçât le fauteuil consulaire. De -la grâce ne suffit pas pour être reine, non plus que pour être aimée; -elle fait plaire, mais ne va pas au-delà: c'est beaucoup dans la vie +premiers moments de son mariage à un homme qui ne connaissait ni +Versailles, ni les usages de son étiquette. Mais le fait réel est que +madame la vicomtesse <span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> de Beauharnais n'avait pas été présentée, +et qu'elle ignorait une foule de détails de peu d'importance +peut-être, mais immenses dans leur application au nouvel ordre de +choses que voulait établir Napoléon. Il s'en aperçut bientôt, lorsque +son regard d'aigle eut parcouru le cercle des choses possibles à +tenter, et jugea qu'il fallait un auxiliaire à Joséphine pour +représenter convenablement à côté de lui dans la première place du +monde, en attendant qu'un trône remplaçât le fauteuil consulaire. De +la grâce ne suffit pas pour être reine, non plus que pour être aimée; +elle fait plaire, mais ne va pas au-delà : c'est beaucoup dans la vie ordinaire d'une femme, mais il faut plus pour une -souveraine.—Napoléon, qui comprenait tout, le comprit à merveille. -Aussi voulut-il que madame Bonaparte prît <i>des leçons</i> de madame de +souveraine.—Napoléon, qui comprenait tout, le comprit à merveille. +Aussi voulut-il que madame Bonaparte prît <i>des leçons</i> de madame de Montesson. C'est madame Bonaparte, qui ne gardait jamais un secret -même à elle, qui me l'a dit.</p> +même à elle, qui me l'a dit.</p> -<p>Personne, dans l'intimité de l'intérieur consulaire, ne pouvait mieux -en effet que madame de Montesson diriger la nouvelle maîtresse des +<p>Personne, dans l'intimité de l'intérieur consulaire, ne pouvait mieux +en effet que madame de Montesson diriger la nouvelle maîtresse des Tuileries dans son noviciat. Elle avait une grande connaissance des -usages de la Cour, quoiqu'elle n'y fût pas admise après son mariage -avec le duc d'Orléans<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>.—Sa <span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> politesse était parfaite, quoique +usages de la Cour, quoiqu'elle n'y fût pas admise après son mariage +avec le duc d'Orléans<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>.—Sa <span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> politesse était parfaite, quoique toujours digne et convenable; sa conversation avait du charme; enfin -on trouvait qu'il y en avait beaucoup dans sa société, et sa maison -était alors la plus remarquable et même la seule qu'on pût citer à -Paris à cette époque. Je n'ai jamais entendu une autre opinion sur +on trouvait qu'il y en avait beaucoup dans sa société, et sa maison +était alors la plus remarquable et même la seule qu'on pût citer à +Paris à cette époque. Je n'ai jamais entendu une autre opinion sur elle, si ce n'est de la part de <i>ses deux beaux-fils</i>, MM. de Saint-Albin et de Saint-Far; cette haine, car ils en avaient pour -elle, venait de loin. Ils avaient été fort irrités contre elle par son -mariage avec le duc d'Orléans. Ils prétendaient qu'il devait épouser -leur mère, qui lui avait donné trois enfants; or, cette mère était une -assez mauvaise danseuse de l'opéra et s'appelait autrefois -mademoiselle <i>Marquise</i> (c'était <i>son nom de guerre</i>). Il était assez -difficile de faire entrer cela, même du côté gauche, dans <span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> la +elle, venait de loin. Ils avaient été fort irrités contre elle par son +mariage avec le duc d'Orléans. Ils prétendaient qu'il devait épouser +leur mère, qui lui avait donné trois enfants; or, cette mère était une +assez mauvaise danseuse de l'opéra et s'appelait autrefois +mademoiselle <i>Marquise</i> (c'était <i>son nom de guerre</i>). Il était assez +difficile de faire entrer cela, même du côté gauche, dans <span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> la famille des premiers princes du sang... Aussi n'en fit-on rien. On lui -acheta une belle terre, celle de Villemonble, tout à côté du Raincy, -pour conserver un peu de romanesque à la chose; c'était bien le moins, -puisqu'on ne la rendait pas légitime,—et puis on fit mademoiselle -Marquise <i>marquise de Villemonble</i>. Bien des gens trouvèrent que cela -avait l'air d'une mauvaise plaisanterie.—Mais la nouvelle châtelaine -s'en arrangea très-bien:—elle avait <i>de bonnes rentes</i>, comme disent -ces dames de l'opéra; elle donnait d'excellents dîners, eut une maison -fort bien montée, et si elle n'était pas au premier rang, elle fut au +acheta une belle terre, celle de Villemonble, tout à côté du Raincy, +pour conserver un peu de romanesque à la chose; c'était bien le moins, +puisqu'on ne la rendait pas légitime,—et puis on fit mademoiselle +Marquise <i>marquise de Villemonble</i>. Bien des gens trouvèrent que cela +avait l'air d'une mauvaise plaisanterie.—Mais la nouvelle châtelaine +s'en arrangea très-bien:—elle avait <i>de bonnes rentes</i>, comme disent +ces dames de l'opéra; elle donnait d'excellents dîners, eut une maison +fort bien montée, et si elle n'était pas au premier rang, elle fut au moins pour les hommes une des bonnes maisons de Paris; et puis, la -manière dont elle avait été traitée l'autorisait <i>à laisser croire</i> -que peut-être elle était mariée secrètement avec le prince. Le soin +manière dont elle avait été traitée l'autorisait <i>à laisser croire</i> +que peut-être elle était mariée secrètement avec le prince. Le soin qu'il prit de ses trois enfants, les noms qu'il donna aux deux -garçons, noms toujours affectés avec de riches bénéfices aux bâtards -d'Orléans depuis qu'il n'y avait plus de Dunois,—tout cela pouvait -laisser croire que la jolie danseuse était devenue princesse,—elle ne -le disait pas, mais elle le laissait dire... Tel était l'état des -choses, lorsque le mariage du duc d'Orléans avec madame de Montesson, -public quoique secret, par toute l'insistance que mit le prince à -obtenir le consentement du Roi, vint <span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> renverser et détruire +garçons, noms toujours affectés avec de riches bénéfices aux bâtards +d'Orléans depuis qu'il n'y avait plus de Dunois,—tout cela pouvait +laisser croire que la jolie danseuse était devenue princesse,—elle ne +le disait pas, mais elle le laissait dire... Tel était l'état des +choses, lorsque le mariage du duc d'Orléans avec madame de Montesson, +public quoique secret, par toute l'insistance que mit le prince à +obtenir le consentement du Roi, vint <span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> renverser et détruire l'innocent mensonge de mademoiselle Marquise, <i>marquise</i> de -Villemonble. Ses fils, quoique parfaitement traités par madame de -Montesson, ce dont j'ai été témoin, n'en avaient aucune reconnaissance +Villemonble. Ses fils, quoique parfaitement traités par madame de +Montesson, ce dont j'ai été témoin, n'en avaient aucune reconnaissance et parlaient fort mal d'elle, surtout M. de Saint-Far. M. de -Saint-Albin avait plus de mesure que son frère. Il en avait pour cela, -c'est-à-dire, car pour le reste c'était encore plus extravagant; pour -leur état de prêtre, par exemple, la chose était inconcevable: c'était -à croire qu'ils étaient tous deux de la religion du royaume de -Tonquin, plutôt que des prêtres chrétiens.—C'était le seul reproche -que madame de Montesson se permît hautement de leur faire.</p> - -<p>Un jour que l'abbé de Saint-Far dînait chez moi et parlait de madame +Saint-Albin avait plus de mesure que son frère. Il en avait pour cela, +c'est-à -dire, car pour le reste c'était encore plus extravagant; pour +leur état de prêtre, par exemple, la chose était inconcevable: c'était +à croire qu'ils étaient tous deux de la religion du royaume de +Tonquin, plutôt que des prêtres chrétiens.—C'était le seul reproche +que madame de Montesson se permît hautement de leur faire.</p> + +<p>Un jour que l'abbé de Saint-Far dînait chez moi et parlait de madame de Montesson avec son amertume ordinaire, il ajouta, ce qu'il n'avait -pas encore dit:—Ce n'est qu'une comédienne, après tout, que cette -femme-là,—et une comédienne dans le monde comme sur son théâtre, où +pas encore dit:—Ce n'est qu'une comédienne, après tout, que cette +femme-là ,—et une comédienne dans le monde comme sur son théâtre, où elle jouait sans talent, tandis que <i>d'autres</i> en avaient au moins.</p> <p>—On sait que M. de Saint-Far avait fort peu d'esprit: ceci en est une -preuve. Or, il y avait ce jour-là chez moi un parent de M. d'Abrantès, -l'abbé Junot, ancien aumônier des Gardes Françaises et ami intime du -vieux duc de Biron. C'était un vieillard <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> aimable et d'un esprit +preuve. Or, il y avait ce jour-là chez moi un parent de M. d'Abrantès, +l'abbé Junot, ancien aumônier des Gardes Françaises et ami intime du +vieux duc de Biron. C'était un vieillard <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> aimable et d'un esprit doucement moqueur:</p> -<p>—Mon cher Saint-Far, dit-il à l'abbé, attaquant tout d'abord la -question, ta mère a dansé sur les planches d'un théâtre, ce qui est -fort diffèrent des planches du parquet d'un salon, mon ami.—Tout le -monde se mit à rire, et M. de Saint-Far demeura assez confus pour être -longtemps à recommencer.</p> +<p>—Mon cher Saint-Far, dit-il à l'abbé, attaquant tout d'abord la +question, ta mère a dansé sur les planches d'un théâtre, ce qui est +fort diffèrent des planches du parquet d'un salon, mon ami.—Tout le +monde se mit à rire, et M. de Saint-Far demeura assez confus pour être +longtemps à recommencer.</p> -<p>Le premier Consul, qui connaissait les hommes, avait distingué dans -madame de Montesson de hautes qualités, pour ce qu'il désirait obtenir -d'elle. Il voulait, dès les premiers moments de son consulat, que <i>la -Cour des Tuileries</i> (car il y avait déjà une Cour) fût organisée comme +<p>Le premier Consul, qui connaissait les hommes, avait distingué dans +madame de Montesson de hautes qualités, pour ce qu'il désirait obtenir +d'elle. Il voulait, dès les premiers moments de son consulat, que <i>la +Cour des Tuileries</i> (car il y avait déjà une Cour) fût organisée comme celle de Louis XV, et madame de Montesson, avec ses anciennes -traditions, lui semblait faite pour la faire revivre; il voulait même -l'amener à accepter une charge qu'il aurait créée<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a> pour elle.</p> - -<p>Il est difficile aujourd'hui de se faire une idée bien juste de la -maison de madame de Montesson. C'était une réunion des plus étranges: -on y voyait des nobles qui n'avaient pas quitté la France, une grande -partie des émigrés rentrés,—des artistes, des femmes sévères et même -puritaines à <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> côté de femmes galantes: tout cela était accueilli -avec la même bienveillance et la même politesse apparente; mais pour -qui connaissait le monde, et surtout la maîtresse du logis, on -retrouvait bientôt les nuances qui établissaient la ligne de -démarcation.</p> - -<p>On a cherché la cause du grand crédit de madame de Montesson auprès du -premier Consul; il avait deux sources: la première venait de ce que M. -le duc d'Orléans fut, dit-on, un jour à Brienne chez le cardinal de -Loménie et le comte de Brienne; et que se trouvant ainsi près de -l'école au moment de la distribution des prix, on demanda à M. le duc -d'Orléans de donner la couronne aux <i>lauréats</i>. Le prince en chargea -madame de Montesson, qui dit, à ce qu'on prétend, plusieurs mots -gracieux aux élèves en les couronnant, et entre autres à <i>Napoléon +traditions, lui semblait faite pour la faire revivre; il voulait même +l'amener à accepter une charge qu'il aurait créée<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a> pour elle.</p> + +<p>Il est difficile aujourd'hui de se faire une idée bien juste de la +maison de madame de Montesson. C'était une réunion des plus étranges: +on y voyait des nobles qui n'avaient pas quitté la France, une grande +partie des émigrés rentrés,—des artistes, des femmes sévères et même +puritaines à <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> côté de femmes galantes: tout cela était accueilli +avec la même bienveillance et la même politesse apparente; mais pour +qui connaissait le monde, et surtout la maîtresse du logis, on +retrouvait bientôt les nuances qui établissaient la ligne de +démarcation.</p> + +<p>On a cherché la cause du grand crédit de madame de Montesson auprès du +premier Consul; il avait deux sources: la première venait de ce que M. +le duc d'Orléans fut, dit-on, un jour à Brienne chez le cardinal de +Loménie et le comte de Brienne; et que se trouvant ainsi près de +l'école au moment de la distribution des prix, on demanda à M. le duc +d'Orléans de donner la couronne aux <i>lauréats</i>. Le prince en chargea +madame de Montesson, qui dit, à ce qu'on prétend, plusieurs mots +gracieux aux élèves en les couronnant, et entre autres à <i>Napoléon Buonaparte</i>:</p> <p><i>Je souhaite, monsieur, qu'il vous porte bonheur.</i> Madame de Montesson -était déjà mariée à M. le duc d'Orléans à cette époque.</p> +était déjà mariée à M. le duc d'Orléans à cette époque.</p> -<p>Avec le caractère assez fataliste de Napoléon, je ne suis pas étonnée -qu'il ait été porté à avoir comme une sorte de vénération pour madame -de Montesson. On connaît l'histoire du laurier de l'Isola Bella<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>.</p> +<p>Avec le caractère assez fataliste de Napoléon, je ne suis pas étonnée +qu'il ait été porté à avoir comme une sorte de vénération pour madame +de Montesson. On connaît l'histoire du laurier de l'Isola Bella<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>.</p> <p><span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> J'ai entendu dire, comme positif, que le premier Consul avait -rendu à madame de Montesson la pension que lui avait laissée M. le duc -d'Orléans<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>. Elle était de 150,000 francs:—c'est beaucoup, 150,000 -francs; ce qui est certain, c'est qu'elle en avait une très-forte que -lui faisait le premier Consul; et sa déférence pour madame de -Montesson était plus prononcée que je ne l'ai vue pour personne.</p> +rendu à madame de Montesson la pension que lui avait laissée M. le duc +d'Orléans<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>. Elle était de 150,000 francs:—c'est beaucoup, 150,000 +francs; ce qui est certain, c'est qu'elle en avait une très-forte que +lui faisait le premier Consul; et sa déférence pour madame de +Montesson était plus prononcée que je ne l'ai vue pour personne.</p> <p>Elle avait dans M. de Saint-Far et M. de Saint-Albin deux ennemis bien -acharnés. Je ne puis dire à quel point cela était porté. Je les +acharnés. Je ne puis dire à quel point cela était porté. Je les entendais souvent parler de madame de Montesson dans des termes de moquerie qu'il ne leur convenait pas <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> d'employer. Ils -prétendaient qu'elle faisait toujours <i>la duchesse d'Orléans</i>. «Eh! -pourquoi non? dis-je un jour à M. de Saint-Far, le plus constant dans -sa poursuite. Si elle a été mariée à M. le duc d'Orléans, elle fait -très-bien de prendre le rang que la Cour lui avait injustement -refusé.»</p> - -<p>Il est de fait que madame de Montesson avait des coutumes qui, après -le temps de la Révolution, devaient sembler étranges; par exemple elle -ne se levait pour personne, ne rendait pas de visites, si ce n'est à -ceux qu'elle voulait favoriser; elle ne reconduisait jamais, excepté -pour témoigner qu'elle ne voulait plus revoir la femme qu'elle +prétendaient qu'elle faisait toujours <i>la duchesse d'Orléans</i>. «Eh! +pourquoi non? dis-je un jour à M. de Saint-Far, le plus constant dans +sa poursuite. Si elle a été mariée à M. le duc d'Orléans, elle fait +très-bien de prendre le rang que la Cour lui avait injustement +refusé.»</p> + +<p>Il est de fait que madame de Montesson avait des coutumes qui, après +le temps de la Révolution, devaient sembler étranges; par exemple elle +ne se levait pour personne, ne rendait pas de visites, si ce n'est à +ceux qu'elle voulait favoriser; elle ne reconduisait jamais, excepté +pour témoigner qu'elle ne voulait plus revoir la femme qu'elle reconduisait. Une femme amie de M. de Saint-Far, que je ne nommerai -pas parce qu'elle vit encore, connut madame de Montesson à Plombières, -où elle fut en 1803. Elle crut qu'il suffisait d'avoir rencontré -madame de Montesson aux eaux pour aller chez elle à Paris; la chose -déplut à la maîtresse de la maison, qui la reconduisit jusqu'à la +pas parce qu'elle vit encore, connut madame de Montesson à Plombières, +où elle fut en 1803. Elle crut qu'il suffisait d'avoir rencontré +madame de Montesson aux eaux pour aller chez elle à Paris; la chose +déplut à la maîtresse de la maison, qui la reconduisit jusqu'à la porte de son salon. L'autre, qui ne connaissait pas cette coutume -<i>princière</i>, raconta à son ami, M. de Saint-Far, ce qui lui était -arrivé, en ajoutant:—C'est extraordinaire, elle a été très-froide -d'abord, et puis, tout à coup, quand je m'en vais, elle me fait une -politesse qu'elle n'avait faite à personne. Elle m'a reconduite.</p> +<i>princière</i>, raconta à son ami, M. de Saint-Far, ce qui lui était +arrivé, en ajoutant:—C'est extraordinaire, elle a été très-froide +d'abord, et puis, tout à coup, quand je m'en vais, elle me fait une +politesse qu'elle n'avait faite à personne. Elle m'a reconduite.</p> <p><span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> —Comment, dit Saint-Far, elle vous a reconduite?</p> <p>—Oui, sans doute!</p> <p>—Eh bien, n'y retournez pas!...—Et il lui expliqua la chose; cette -femme était furieuse!...</p> - -<p>J'ai déjà dit que madame de Montesson était un personnage de -l'histoire, et maintenant que la famille d'Orléans compte parmi celles -de nos rois, c'est encore plus positif, puisqu'elle a épousé un de ses -princes. J'ai parlé d'elle comme femme aimable et remplie de talents -et à suivre, mais je ne l'ai pas montrée, comme je le vais faire, au -milieu des artistes qu'elle patronait, des malheureux émigrés qu'elle -secourait et faisait rentrer; entourée de jeunes femmes qu'elle -amusait en ayant une maison charmante; donnant aux étrangers les -premières fêtes qui furent données à Paris depuis la Révolution, et -recréant ainsi la société, ce que lui demandait le premier Consul. On -a prétendu qu'il ne lui avait même rendu sa pension qu'à cette +femme était furieuse!...</p> + +<p>J'ai déjà dit que madame de Montesson était un personnage de +l'histoire, et maintenant que la famille d'Orléans compte parmi celles +de nos rois, c'est encore plus positif, puisqu'elle a épousé un de ses +princes. J'ai parlé d'elle comme femme aimable et remplie de talents +et à suivre, mais je ne l'ai pas montrée, comme je le vais faire, au +milieu des artistes qu'elle patronait, des malheureux émigrés qu'elle +secourait et faisait rentrer; entourée de jeunes femmes qu'elle +amusait en ayant une maison charmante; donnant aux étrangers les +premières fêtes qui furent données à Paris depuis la Révolution, et +recréant ainsi la société, ce que lui demandait le premier Consul. On +a prétendu qu'il ne lui avait même rendu sa pension qu'à cette condition. Je n'en sais rien, mais ce que je sais, si cela est, c'est qu'elle s'en acquittait bien.</p> -<p>On dit qu'elle avait été charmante, et on le voyait encore. Je ne l'ai -connue que fort âgée, et elle avait encore des dents admirables et un -teint vraiment extraordinaire. Elle était petite et point voûtée, -mais extrêmement maigre. Ses cheveux <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> avaient été blonds, elle -portait alors <i>un tour</i> châtain foncé. Ses yeux bleus, et de ce bleu -foncé, violet, ardoisé, qui donne un si doux regard, étaient toujours -beaux. J'ai connu même à cette époque plusieurs jeunes femmes qui -enviaient ses yeux. Quant à <i>sa tenue</i> habituelle, j'ai déjà dit en -parlant d'elle ce qui la distinguait des autres femmes de son âge, -cette recherche de propreté exquise qui lui donnait une apparence -jeune et <i>attirante</i>. Toujours bien mise selon son âge, elle portait -habituellement une robe blanche fort élégante, mais de forme -convenable, dans l'été, et l'hiver une robe d'étoffe grise ou de -couleur sombre. Elle avait une particularité dont elle-même riait avec +<p>On dit qu'elle avait été charmante, et on le voyait encore. Je ne l'ai +connue que fort âgée, et elle avait encore des dents admirables et un +teint vraiment extraordinaire. Elle était petite et point voûtée, +mais extrêmement maigre. Ses cheveux <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> avaient été blonds, elle +portait alors <i>un tour</i> châtain foncé. Ses yeux bleus, et de ce bleu +foncé, violet, ardoisé, qui donne un si doux regard, étaient toujours +beaux. J'ai connu même à cette époque plusieurs jeunes femmes qui +enviaient ses yeux. Quant à <i>sa tenue</i> habituelle, j'ai déjà dit en +parlant d'elle ce qui la distinguait des autres femmes de son âge, +cette recherche de propreté exquise qui lui donnait une apparence +jeune et <i>attirante</i>. Toujours bien mise selon son âge, elle portait +habituellement une robe blanche fort élégante, mais de forme +convenable, dans l'été, et l'hiver une robe d'étoffe grise ou de +couleur sombre. Elle avait une particularité dont elle-même riait avec nous, avec ses jeunes <i>femmes favorites</i>, comme elle nous appelait -trois ou quatre de la Cour consulaire<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>. C'était de changer en une -physionomie froide et réservée une figure naturellement bienveillante -et bonne; elle appelait cela avoir sa figure <i>ouverte</i> ou <i>fermée</i>.</p> - -<p>Le salon de madame de Montesson à Paris et à Romainville, où elle est -morte, et où nous allions la voir souvent, avait une spécialité que -je n'ai <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> jamais retrouvée nulle part après que nous l'eûmes -perdue. Elle avait, selon moi, une manière de causer plus intime et +trois ou quatre de la Cour consulaire<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>. C'était de changer en une +physionomie froide et réservée une figure naturellement bienveillante +et bonne; elle appelait cela avoir sa figure <i>ouverte</i> ou <i>fermée</i>.</p> + +<p>Le salon de madame de Montesson à Paris et à Romainville, où elle est +morte, et où nous allions la voir souvent, avait une spécialité que +je n'ai <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> jamais retrouvée nulle part après que nous l'eûmes +perdue. Elle avait, selon moi, une manière de causer plus intime et plus bienveillante que madame de Genlis, qui, d'ailleurs, avait plus -d'esprit et surtout plus d'instruction qu'elle, mais qui était -ennuyeuse à l'âge de madame de Montesson, au point de la fuir, tandis -qu'on cherchait l'autre. Elle avait de la dignité et <i>du liant</i> -néanmoins dans la conversation, et puis les hommes de lettres étaient -heureux d'avoir son approbation. Ils n'étaient pas à l'aise auprès de -madame de Genlis. Ils craignaient toujours une envie déguisée, une -haine masquée derrière une approbation. Madame de Montesson ne voulait -jamais qu'on parlât politique chez elle, mais ce qu'elle exigeait -avant tout d'une personne qui lui était présentée, c'était un bon ton. -Je l'ai vue à cet égard d'une extrême rigueur, et me refuser de -recevoir un général, qui depuis est devenu maréchal, duc, et tout ce -qu'on peut être. C'était le général Suchet.</p> - -<p>—Non, non, ma chère petite, me dit-elle lorsque je lui en parlai... +d'esprit et surtout plus d'instruction qu'elle, mais qui était +ennuyeuse à l'âge de madame de Montesson, au point de la fuir, tandis +qu'on cherchait l'autre. Elle avait de la dignité et <i>du liant</i> +néanmoins dans la conversation, et puis les hommes de lettres étaient +heureux d'avoir son approbation. Ils n'étaient pas à l'aise auprès de +madame de Genlis. Ils craignaient toujours une envie déguisée, une +haine masquée derrière une approbation. Madame de Montesson ne voulait +jamais qu'on parlât politique chez elle, mais ce qu'elle exigeait +avant tout d'une personne qui lui était présentée, c'était un bon ton. +Je l'ai vue à cet égard d'une extrême rigueur, et me refuser de +recevoir un général, qui depuis est devenu maréchal, duc, et tout ce +qu'on peut être. C'était le général Suchet.</p> + +<p>—Non, non, ma chère petite, me dit-elle lorsque je lui en parlai... Je vous aime, mais je n'aime pas tous vos grands donneurs de coups de -sabre; votre général ne me convient pas...</p> +sabre; votre général ne me convient pas...</p> <p>—Mais, madame..., je vous assure qu'il ne jure pas comme le colonel Savary...</p> -<p>Elle me regarda et se mit à rire.</p> +<p>Elle me regarda et se mit à rire.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> —Vous êtes une maligne petite personne, me dit-elle... Ah! il +<p><span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> —Vous êtes une maligne petite personne, me dit-elle... Ah! il ne jure pas!... Eh bien, je crois, Dieu me pardonne, que je l'aimerais -mieux que ses révérences éternelles et ses compliments mielleux... +mieux que ses révérences éternelles et ses compliments mielleux... Non, non, il m'ennuierait...</p> -<p>Elle le refusa long temps; et puis le général Valence, qui lui -imposait sa volonté et qu'elle craignait peut-être plus qu'elle ne -l'aimait, lui amena le général Suchet l'année suivante; elle le reçut, -mais je réponds que ce fut malgré elle.</p> +<p>Elle le refusa long temps; et puis le général Valence, qui lui +imposait sa volonté et qu'elle craignait peut-être plus qu'elle ne +l'aimait, lui amena le général Suchet l'année suivante; elle le reçut, +mais je réponds que ce fut malgré elle.</p> -<p>Sa maison était une des plus agréables que j'aie vues, jamais les -jeunes femmes et les jeunes gens ne s'y ennuyaient. Il y régnait un +<p>Sa maison était une des plus agréables que j'aie vues, jamais les +jeunes femmes et les jeunes gens ne s'y ennuyaient. Il y régnait un ton parfait, et on s'y amusait au point de mieux aimer demeurer chez -madame de Montesson que d'aller à une fête bruyante, comme une fête de +madame de Montesson que d'aller à une fête bruyante, comme une fête de ministre, par exemple...</p> -<p>Elle défendait les conversations qui <i>déchiraient</i>. Elle prétendait -<i>que c'était un orage qui ravageait tout, pour ne rien laisser après +<p>Elle défendait les conversations qui <i>déchiraient</i>. Elle prétendait +<i>que c'était un orage qui ravageait tout, pour ne rien laisser après lui que de mauvais fruits</i>.</p> -<p>Elle n'a pas été juste pour plusieurs personnes de sa famille, mais +<p>Elle n'a pas été juste pour plusieurs personnes de sa famille, mais que peut-on dire lorsqu'on ne sait pas tout? Madame de Genlis, qui a -tant écrit contre sa tante, à laquelle elle a refusé esprit, talents, -beauté, tout ce qui attire enfin, et qui a pourtant prouvé qu'elle +tant écrit contre sa tante, à laquelle elle a refusé esprit, talents, +beauté, tout ce qui attire enfin, et qui a pourtant prouvé qu'elle pouvait non-seulement attirer, <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> mais attacher, madame de -Genlis, si elle a écrit, a sûrement parlé. Eh bien! quelle est celle -de nous qui, en apprenant qu'on la déchire incessamment, sera pour ses -détracteurs toujours également bonne et bienveillante!... S'il y en a, -de pareils caractères sont rares; et de plus, ils ne sont peut-être -pas vrais dans leurs démonstrations d'amitié. Quant à M. Ducrest, -madame de Montesson eut tort... Il était son neveu, avait une fille -charmante et dont la beauté toute naissante devait toucher le cœur +Genlis, si elle a écrit, a sûrement parlé. Eh bien! quelle est celle +de nous qui, en apprenant qu'on la déchire incessamment, sera pour ses +détracteurs toujours également bonne et bienveillante!... S'il y en a, +de pareils caractères sont rares; et de plus, ils ne sont peut-être +pas vrais dans leurs démonstrations d'amitié. Quant à M. Ducrest, +madame de Montesson eut tort... Il était son neveu, avait une fille +charmante et dont la beauté toute naissante devait toucher le cœur de madame de Montesson, ainsi que cette disposition aux talents que -nous lui voyons aujourd'hui<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>. Mais M. de Valence pouvait réparer la -faute de sa tante, et il ne l'a pas fait. Madame de Valence l'eût -fait, si cela eût dépendu d'elle, j'en ai l'assurance, car c'est une +nous lui voyons aujourd'hui<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>. Mais M. de Valence pouvait réparer la +faute de sa tante, et il ne l'a pas fait. Madame de Valence l'eût +fait, si cela eût dépendu d'elle, j'en ai l'assurance, car c'est une noble et aimable femme.</p> -<p>Madame de Montesson contait très-drôlement. Un jour, elle nous dit -comment M. le duc d'Orléans était devenu amoureux d'elle. On était à -Villers-Cotterets, et l'on chassait. Le duc d'Orléans était fort gros -déjà à cette époque; il faisait <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> chaud; il voulut descendre de -cheval ou de calèche, je ne sais comment ils étaient, je crois -pourtant qu'ils étaient à cheval. Le duc d'Orléans, qui soufflait +<p>Madame de Montesson contait très-drôlement. Un jour, elle nous dit +comment M. le duc d'Orléans était devenu amoureux d'elle. On était à +Villers-Cotterets, et l'on chassait. Le duc d'Orléans était fort gros +déjà à cette époque; il faisait <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> chaud; il voulut descendre de +cheval ou de calèche, je ne sais comment ils étaient, je crois +pourtant qu'ils étaient à cheval. Le duc d'Orléans, qui soufflait comme un phoque, s'assit sur l'herbe dans le bois, et demanda la -permission à madame de Montesson, qui alors était fort jeune et fort -jolie, d'ôter son col et de déboutonner sa veste de chasse. En le -voyant dans cet équipage, madame de Montesson se mit à rire avec un -tel abandon en l'appelant: <i>Gros père..... bon gros père</i>, que le -prince, qui avant tout était fort gai, se mit à rire comme elle, mais -avec cette différence que sa rotondité faillit le faire étouffer; ce -qui aurait eu lieu si madame de Montesson ne lui avait frappé le dos +permission à madame de Montesson, qui alors était fort jeune et fort +jolie, d'ôter son col et de déboutonner sa veste de chasse. En le +voyant dans cet équipage, madame de Montesson se mit à rire avec un +tel abandon en l'appelant: <i>Gros père..... bon gros père</i>, que le +prince, qui avant tout était fort gai, se mit à rire comme elle, mais +avec cette différence que sa rotondité faillit le faire étouffer; ce +qui aurait eu lieu si madame de Montesson ne lui avait frappé le dos comme on le fait aux enfants qui ont la coqueluche.</p> -<p>M. le duc d'Orléans était alors lié avec madame ***; mais son -caractère jaloux n'allait pas du tout avec celui d'un homme l'opposé +<p>M. le duc d'Orléans était alors lié avec madame ***; mais son +caractère jaloux n'allait pas du tout avec celui d'un homme l'opposé du romanesque et de la passion... En voyant les jolies dents de madame -de Montesson paraître dans tout leur éclat, en riant avec abandon +de Montesson paraître dans tout leur éclat, en riant avec abandon comme elle venait de le faire, il l'aima tout de suite, et depuis ce -temps il ne l'a plus quittée que pour en faire sa femme, malgré la +temps il ne l'a plus quittée que pour en faire sa femme, malgré la passion de madame de Montesson pour M. de Guignes, passion dont -lui-même fut le confident. Madame de Genlis fut aussi confidente de +lui-même fut le confident. Madame de Genlis fut aussi confidente de cette <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> affection de madame de Montesson, qui eut de la -confiance en elle au point de lui dévoiler ses plus secrètes -pensées;... ce qui n'empêche pas qu'elle ne le raconte tout au long -dans ses Mémoires, et Dieu sait sous quel jour<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>!...</p> +confiance en elle au point de lui dévoiler ses plus secrètes +pensées;... ce qui n'empêche pas qu'elle ne le raconte tout au long +dans ses Mémoires, et Dieu sait sous quel jour<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>!...</p> -<p>Une particularité à signaler en parlant des salons de Paris, et +<p>Une particularité à signaler en parlant des salons de Paris, et surtout des salons de bonne compagnie, c'est que le premier grand bal -<i>particulier</i> qui fut donné après la Révolution le fut<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a> par madame -de Montesson, à l'occasion du mariage de mademoiselle Hortense de -Beauharnais. Il y eut huit cents personnes d'invitées. Tous les -étrangers de marque, et il y en avait beaucoup alors à Paris, y furent -invités. Le corps diplomatique était nombreux, car nous étions alors -en paix avec l'Europe!.. Quelle époque!...</p> - -<p>Cette fête, ordonnée admirablement, fut comme un modèle que l'on -suivit ensuite. Les valets de pied poudrés, en bas de soie, en -livrée<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a>; les valets de chambre en noir, la bourse<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a> et la +<i>particulier</i> qui fut donné après la Révolution le fut<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a> par madame +de Montesson, à l'occasion du mariage de mademoiselle Hortense de +Beauharnais. Il y eut huit cents personnes d'invitées. Tous les +étrangers de marque, et il y en avait beaucoup alors à Paris, y furent +invités. Le corps diplomatique était nombreux, car nous étions alors +en paix avec l'Europe!.. Quelle époque!...</p> + +<p>Cette fête, ordonnée admirablement, fut comme un modèle que l'on +suivit ensuite. Les valets de pied poudrés, en bas de soie, en +livrée<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a>; les valets de chambre en noir, la bourse<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a> et la poudre... Les <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> fleurs en profusion sur l'escalier et dans les -appartements, l'abondance de lumières et surtout de bougies était une -des choses les plus frappantes de la fête. C'était toujours cette +appartements, l'abondance de lumières et surtout de bougies était une +des choses les plus frappantes de la fête. C'était toujours cette partie d'un bal dont les femmes se plaignaient alors, parce que leur -toilette n'était pas assez vue. Aussi furent-elles contentes ce -soir-là.—La nouvelle mariée était charmante! Comme elle était jolie à -cette époque! Comme son spirituel et doux visage était en harmonie +toilette n'était pas assez vue. Aussi furent-elles contentes ce +soir-là .—La nouvelle mariée était charmante! Comme elle était jolie à +cette époque! Comme son spirituel et doux visage était en harmonie avec sa taille svelte et gracieuse!... Elle portait habituellement au -bal une robe en manière de tunique longue, et par-dessus un <i>peplum</i> +bal une robe en manière de tunique longue, et par-dessus un <i>peplum</i> soit blanc comme la robe, soit en couleur, et alors elle l'avait rose, -bleu ou lilas, brodé en argent. Cette petite tunique, ayant le peplum +bleu ou lilas, brodé en argent. Cette petite tunique, ayant le peplum par-dessus, lui donnait, en dansant, l'air d'une de ces Heures -d'Herculanum, d'après lesquelles au reste elle avait fait son -costume... mais sa physionomie était triste et abattue... Hélas! je -connaissais un autre cœur qui était aussi bien triste dans cette -même fête!... et qui, ainsi que celui de la nouvelle mariée, ne devait -plus connaître de vrai bonheur!...</p> - -<p>Le premier Consul fut enchanté de cette fête; on en parla pendant -plus de quinze jours dans le <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> salon des Tuileries... Aussi, dès -que la nouvelle de l'arrivée du roi d'Étrurie parvint à Napoléon, il -dit à Joséphine:—Il faut que madame de Montesson leur donne une fête, +d'Herculanum, d'après lesquelles au reste elle avait fait son +costume... mais sa physionomie était triste et abattue... Hélas! je +connaissais un autre cœur qui était aussi bien triste dans cette +même fête!... et qui, ainsi que celui de la nouvelle mariée, ne devait +plus connaître de vrai bonheur!...</p> + +<p>Le premier Consul fut enchanté de cette fête; on en parla pendant +plus de quinze jours dans le <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> salon des Tuileries... Aussi, dès +que la nouvelle de l'arrivée du roi d'Étrurie parvint à Napoléon, il +dit à Joséphine:—Il faut que madame de Montesson leur donne une fête, et plus belle encore que celle pour le mariage de Louis... Ensuite -elle est leur parente!... leur cousine... Cela fera bien... très-bien -même.</p> +elle est leur parente!... leur cousine... Cela fera bien... très-bien +même.</p> -<p>Les princes arrivèrent.—On sait ce qui en fut de ce voyage, et de +<p>Les princes arrivèrent.—On sait ce qui en fut de ce voyage, et de l'effet qu'il produisit. <i>Les princes d'Espagne</i>, comme les appelait -le peuple, formaient le plus drôle de couple qui ait jamais été offert -à la moquerie parisienne... Ils entrèrent à Paris à sept heures du -soir par une belle journée d'été, et traversèrent toute la ville avec -les mules à grelots, les voitures du temps de Philippe V, et des -visages de je ne sais quel pays et quel temps. Ils furent loger à -l'hôtel de l'ambassade d'Espagne, rue du Mont-Blanc, et Dieu sait dans -quel état ils le mirent! Le premier Consul, qui voulait qu'ils fussent -parfaitement reçus, les entoura de tout ce qui pouvait leur être -non-seulement agréable, mais de tout ce qui devait leur rappeler en -plus même le luxe royal de leurs palais; s'il les avait connus, il ne +le peuple, formaient le plus drôle de couple qui ait jamais été offert +à la moquerie parisienne... Ils entrèrent à Paris à sept heures du +soir par une belle journée d'été, et traversèrent toute la ville avec +les mules à grelots, les voitures du temps de Philippe V, et des +visages de je ne sais quel pays et quel temps. Ils furent loger à +l'hôtel de l'ambassade d'Espagne, rue du Mont-Blanc, et Dieu sait dans +quel état ils le mirent! Le premier Consul, qui voulait qu'ils fussent +parfaitement reçus, les entoura de tout ce qui pouvait leur être +non-seulement agréable, mais de tout ce qui devait leur rappeler en +plus même le luxe royal de leurs palais; s'il les avait connus, il ne se serait pas mis autant en peine<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> Nous fûmes <i>toutes et par ordre</i> faire notre cour à la Reine -d'Étrurie; elle me prit dans une belle amitié, parce que je parlais -l'italien. Elle parlait mal le français, et préférait cette langue. -C'était une femme d'esprit qui était à Paris dans une fausse position, -et le sentait péniblement malgré la faveur de Bonaparte qui leur +<p><span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> Nous fûmes <i>toutes et par ordre</i> faire notre cour à la Reine +d'Étrurie; elle me prit dans une belle amitié, parce que je parlais +l'italien. Elle parlait mal le français, et préférait cette langue. +C'était une femme d'esprit qui était à Paris dans une fausse position, +et le sentait péniblement malgré la faveur de Bonaparte qui leur donnait une couronne. Elle comprit la position de son mari, lorsqu'il -allait à la Malmaison et traversait toute cette place de la -Révolution, sur laquelle étaient tombées quatre têtes de ses parents -les plus proches!... Car le Roi d'Étrurie était non-seulement Bourbon, -mais encore neveu de Marie-Antoinette<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>, dont sa mère était la +allait à la Malmaison et traversait toute cette place de la +Révolution, sur laquelle étaient tombées quatre têtes de ses parents +les plus proches!... Car le Roi d'Étrurie était non-seulement Bourbon, +mais encore neveu de Marie-Antoinette<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>, dont sa mère était la propre sœur!... La Reine sentait tout cela, et malheureusement le sentait pour deux; car son mari riait de tout et chantait. La Reine -était laide; elle était noire, petite, maigre, et ressemblait à sa -sœur, princesse du Brésil, excepté pourtant qu'elle était droite, -et que la régente était déjetée. Mais le malheur de la Reine d'Étrurie -en France, ce ne fut pas autant d'être laide que d'être ridicule.</p> +était laide; elle était noire, petite, maigre, et ressemblait à sa +sœur, princesse du Brésil, excepté pourtant qu'elle était droite, +et que la régente était déjetée. Mais le malheur de la Reine d'Étrurie +en France, ce ne fut pas autant d'être laide que d'être ridicule.</p> <p><span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> Un jour, je fus chez elle de bonne heure pour l'emmener avec -moi pour voir différentes curiosités; entre autres, le cabinet de -Lesage à la Monnaie<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a>, et plusieurs magasins curieux. On me prévint +moi pour voir différentes curiosités; entre autres, le cabinet de +Lesage à la Monnaie<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a>, et plusieurs magasins curieux. On me prévint que la Reine ne pourrait sortir que dans une heure, mais qu'elle me -priait d'entrer où elle était. C'était la chambre de son fils: elle -était penchée sur le berceau de cet enfant qui avait, je crois, à -peine trois ans. Elle était pâle et triste; l'enfant avait eu des -convulsions au milieu de la nuit, et la pauvre mère s'était jetée hors -de son lit à moitié vêtue, pour soigner son enfant. Des secours -prompts avaient été donnés, et il s'était trouvé mieux vers le matin, -mais il était encore abattu et dormait: sa petite main tenait celle de -sa mère; on voyait qu'il s'était endormi en la regardant ou -l'entendant..... Quelques moments après il s'éveilla, et demandant à -boire, ce fut à sa mère qu'il s'adressa; pourtant il y avait là une -foule de bonnes et de femmes pour le servir..... Cette préférence pour -sa mère me fit prendre de la Reine une toute autre idée. Je laissai +priait d'entrer où elle était. C'était la chambre de son fils: elle +était penchée sur le berceau de cet enfant qui avait, je crois, à +peine trois ans. Elle était pâle et triste; l'enfant avait eu des +convulsions au milieu de la nuit, et la pauvre mère s'était jetée hors +de son lit à moitié vêtue, pour soigner son enfant. Des secours +prompts avaient été donnés, et il s'était trouvé mieux vers le matin, +mais il était encore abattu et dormait: sa petite main tenait celle de +sa mère; on voyait qu'il s'était endormi en la regardant ou +l'entendant..... Quelques moments après il s'éveilla, et demandant à +boire, ce fut à sa mère qu'il s'adressa; pourtant il y avait là une +foule de bonnes et de femmes pour le servir..... Cette préférence pour +sa mère me fit prendre de la Reine une toute autre idée. Je laissai ceux qui ne la connaissaient pas rire de ses ridicules, moi je -l'aimai et l'estimai pour ses qualités. <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> C'est le sentiment que -je lui ai toujours conservé, et lorsque, depuis, je l'ai revue en -Italie, je le lui ai témoigné avec un nouveau sentiment d'intérêt pour +l'aimai et l'estimai pour ses qualités. <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> C'est le sentiment que +je lui ai toujours conservé, et lorsque, depuis, je l'ai revue en +Italie, je le lui ai témoigné avec un nouveau sentiment d'intérêt pour ses derniers malheurs.</p> -<p>Madame de Montesson, à qui j'avais dit un jour que j'avais trouvé la -Reine dans son jardin en robe de Cour (c'est-à-dire habillée, car le -costume de Cour n'était pas encore fait ni même arrêté), décolletée et -brodée en soie, de couleurs très-voyantes..... madame de Montesson lui +<p>Madame de Montesson, à qui j'avais dit un jour que j'avais trouvé la +Reine dans son jardin en robe de Cour (c'est-à -dire habillée, car le +costume de Cour n'était pas encore fait ni même arrêté), décolletée et +brodée en soie, de couleurs très-voyantes..... madame de Montesson lui fit observer qu'elle ne devait pas porter son fils au plein soleil dans le jardin, dans une parure comme celle qu'elle avait, parce que des maisons voisines on pouvait la voir.</p> -<p>Elle se regarda dans une glace, et se mit à rire:</p> +<p>Elle se regarda dans une glace, et se mit à rire:</p> <p>—Vraiment! dit-elle, vous avez raison... mais je n'y ai pas fait -attention un instant. Mon fils criait ensuite, et l'eussé-je vu, j'y -serais allée de même.</p> - -<p>La Reine ayant appris que madame de Montesson était sa parente, fut -alors fort gracieuse pour elle; il semblait qu'elle voulût lui faire -oublier les duretés de Louis XV et de Louis XVI. Quant au Roi il -faisait ce qu'on lui disait. L'hôtel où il logeait (l'hôtel de -Montesson<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a>) avait eu <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> jadis une communication avec l'hôtel -qu'occupait quelquefois le duc d'Orléans, et où logeait alors madame -de Montesson. Cette communication avait été pratiquée dans une serre -chaude, mais ensuite condamnée. Le Roi, par le conseil de la Reine, +attention un instant. Mon fils criait ensuite, et l'eussé-je vu, j'y +serais allée de même.</p> + +<p>La Reine ayant appris que madame de Montesson était sa parente, fut +alors fort gracieuse pour elle; il semblait qu'elle voulût lui faire +oublier les duretés de Louis XV et de Louis XVI. Quant au Roi il +faisait ce qu'on lui disait. L'hôtel où il logeait (l'hôtel de +Montesson<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a>) avait eu <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> jadis une communication avec l'hôtel +qu'occupait quelquefois le duc d'Orléans, et où logeait alors madame +de Montesson. Cette communication avait été pratiquée dans une serre +chaude, mais ensuite condamnée. Le Roi, par le conseil de la Reine, fit solliciter l'ouverture de cette porte, ce que s'empressa de faire -madame de Montesson qui mettait de la grâce à la moindre chose.</p> +madame de Montesson qui mettait de la grâce à la moindre chose.</p> -<p>Pendant le séjour des princes de la maison de Bourbon à Paris, madame +<p>Pendant le séjour des princes de la maison de Bourbon à Paris, madame de Montesson essuyait souvent de vives attaques dont elle rendait compte en riant au premier Consul:</p> -<p>—Savez-vous ce qu'on m'a dit hier, Général?... Que vous étiez un +<p>—Savez-vous ce qu'on m'a dit hier, Général?... Que vous étiez un nouveau <span class="smcap">Monck</span>, et que vous alliez rappeler Louis XVIII.</p> <p>Le Consul fit un mouvement.</p> -<p>—Et qu'avez-vous répondu, madame?</p> +<p>—Et qu'avez-vous répondu, madame?</p> -<p>—Que je n'en croyais rien... Napoléon sourit, mais sans parler.</p> +<p>—Que je n'en croyais rien... Napoléon sourit, mais sans parler.</p> -<p>—Ils disent encore que les Bourbons qui sont ici sont venus appelés +<p>—Ils disent encore que les Bourbons qui sont ici sont venus appelés par vous, pour servir d'avant-coureurs pour juger les esprits.</p> -<p>Napoléon sourit encore sans répondre. Cette fois il y avait de la -malice, a dit depuis madame de Montesson; mais toujours le même +<p>Napoléon sourit encore sans répondre. Cette fois il y avait de la +malice, a dit depuis madame de Montesson; mais toujours le même silence.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> —Et quand leur donnez-vous votre belle fête? dit-il +<p><span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> —Et quand leur donnez-vous votre belle fête? dit-il enfin<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Go to footnote 15"><span class="smaller">[15]</span></a>.</p> -<p>—Mais, dans trois jours, Général. Toutes mes invitations sont -envoyées. J'aurai huit cent cinquante personnes... Me ferez-vous -l'honneur d'y paraître un moment?</p> +<p>—Mais, dans trois jours, Général. Toutes mes invitations sont +envoyées. J'aurai huit cent cinquante personnes... Me ferez-vous +l'honneur d'y paraître un moment?</p> <p>—Sans doute, mais je ne puis m'y engager; mes moments, vous le savez, -ne sont pas donnés à la joie.</p> +ne sont pas donnés à la joie.</p> <p>—Non certes... et heureusement pour la France!</p> -<p>Il sourit avec cette grâce, comme le disait madame de Montesson -elle-même, que sa sœur Pauline n'avait pas.</p> +<p>Il sourit avec cette grâce, comme le disait madame de Montesson +elle-même, que sa sœur Pauline n'avait pas.</p> -<p>—En attendant, dit-il, je le mène ce soir aux Français, votre jeune +<p>—En attendant, dit-il, je le mène ce soir aux Français, votre jeune Roi.</p> -<p>—Dites le vôtre, Général.</p> +<p>—Dites le vôtre, Général.</p> -<p class="poem10">J'ai fait des rois et n'ai pas voulu l'être.</p> +<p class="poem10">J'ai fait des rois et n'ai pas voulu l'être.</p> -<p>Madame de Montesson raconta cette conversation assez indifférente en -elle-même, mais remarquable, parce qu'elle avait prévu d'avance le +<p>Madame de Montesson raconta cette conversation assez indifférente en +elle-même, mais remarquable, parce qu'elle avait prévu d'avance le vers que le parterre devait saisir et dont il devait faire l'application.</p> <p><span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> Le parterre en effet fit un tel bruit lorsque Talma, qui alors -faisait Philoctète, dit ce vers avec son talent habituel, que la salle -pensa s'écrouler... Napoléon fut-il content ou fâché de cette manière +faisait Philoctète, dit ce vers avec son talent habituel, que la salle +pensa s'écrouler... Napoléon fut-il content ou fâché de cette manière de juger son action, je l'ignore: ce que je sais, c'est que le roi -d'Étrurie saluait à se rompre l'épine dorsale. Il n'a jamais compris, -je suis sûre, pourquoi ce fracas d'applaudissements.</p> +d'Étrurie saluait à se rompre l'épine dorsale. Il n'a jamais compris, +je suis sûre, pourquoi ce fracas d'applaudissements.</p> -<p>Le fait est que le roi d'Étrurie était un homme ordinaire, toutefois -sans être imbécile, comme Bourrienne et Savary l'ont prétendu; mais +<p>Le fait est que le roi d'Étrurie était un homme ordinaire, toutefois +sans être imbécile, comme Bourrienne et Savary l'ont prétendu; mais dans des temps difficiles un roi qui n'est qu'ordinaire est un mauvais roi.</p> -<p>On lui fit d'admirables présents, des tapisseries des Gobelins, des -armes de la manufacture de Versailles, alors dirigée par Boutet, le -meilleur armurier de l'Europe à cette époque-là; des raretés de toute -espèce, des porcelaines de Sèvres admirables, entre autres un vase de -neuf pieds de hauteur avec le piédestal sur lequel il était monté. -J'ai entendu dire depuis à Sèvres même qu'il valait plus de 250,000 +<p>On lui fit d'admirables présents, des tapisseries des Gobelins, des +armes de la manufacture de Versailles, alors dirigée par Boutet, le +meilleur armurier de l'Europe à cette époque-là ; des raretés de toute +espèce, des porcelaines de Sèvres admirables, entre autres un vase de +neuf pieds de hauteur avec le piédestal sur lequel il était monté. +J'ai entendu dire depuis à Sèvres même qu'il valait plus de 250,000 francs.</p> -<p>La belle fête de madame de Montesson eut lieu. Ce fut une vraie -féerie.—Si les femmes avaient eu les mêmes diamants et le même luxe -que sous l'empire, elle eût encore été plus belle; mais celle de nous -alors qui avait le plus de diamants en avait <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> à peine pour +<p>La belle fête de madame de Montesson eut lieu. Ce fut une vraie +féerie.—Si les femmes avaient eu les mêmes diamants et le même luxe +que sous l'empire, elle eût encore été plus belle; mais celle de nous +alors qui avait le plus de diamants en avait <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> à peine pour 100,000 fr. Qu'on juge de ce que fut plus tard le quadrille des -Péruviens allant au Temple du Soleil!—Il y avait dans ce quadrille +Péruviens allant au Temple du Soleil!—Il y avait dans ce quadrille pour plus 20,000,000 de diamants.</p> <p>Mais, au bal de madame de Montesson, comme il n'y avait rien eu de -mieux jusque-là, nous en fûmes contentes et le trouvâmes charmant. -C'est à ce bal de madame de Montesson que, dansant avec le roi -d'Étrurie qui sautait avec une ardeur inconcevable, il me lança un -objet quelconque au visage qui me frappa fortement à la joue et -s'accrocha dans mes cheveux... Je fus d'abord étonnée... c'était une -de ses boucles de soulier!... il les <i>collait</i> sur le soulier même -pour que l'ardillon ne grossît pas le pied... Cette manière de traiter -un pied avec coquetterie est bien étrange, mais enfin c'était encore -plus de goût que je ne l'aurais jugé susceptible d'en avoir.</p> - -<p>Tous les ministres donnèrent une fête au Roi et à la Reine d'Étrurie. -Le ministre de la guerre, Berthier alors, leur en donna une différente -des autres<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a>: c'était un bivouac. Il y eut un malheur qui pensa -avoir des suites; le Roi paria avec Eugène qu'il sauterait deux pieds -au-delà d'un des feux <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> du bivouac. Eugène paria que non. Le Roi -sauta; Eugène avait raison... Le Roi tomba au beau milieu des flammes -du feu du bivouac. Il cria comme un brûlé, c'est le cas de le dire; il -secouait ses petites jambes auxquelles tenaient encore des flammèches, -qui roussirent tellement ses bas de soie qu'on fut obligé d'en envoyer +mieux jusque-là , nous en fûmes contentes et le trouvâmes charmant. +C'est à ce bal de madame de Montesson que, dansant avec le roi +d'Étrurie qui sautait avec une ardeur inconcevable, il me lança un +objet quelconque au visage qui me frappa fortement à la joue et +s'accrocha dans mes cheveux... Je fus d'abord étonnée... c'était une +de ses boucles de soulier!... il les <i>collait</i> sur le soulier même +pour que l'ardillon ne grossît pas le pied... Cette manière de traiter +un pied avec coquetterie est bien étrange, mais enfin c'était encore +plus de goût que je ne l'aurais jugé susceptible d'en avoir.</p> + +<p>Tous les ministres donnèrent une fête au Roi et à la Reine d'Étrurie. +Le ministre de la guerre, Berthier alors, leur en donna une différente +des autres<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a>: c'était un bivouac. Il y eut un malheur qui pensa +avoir des suites; le Roi paria avec Eugène qu'il sauterait deux pieds +au-delà d'un des feux <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> du bivouac. Eugène paria que non. Le Roi +sauta; Eugène avait raison... Le Roi tomba au beau milieu des flammes +du feu du bivouac. Il cria comme un brûlé, c'est le cas de le dire; il +secouait ses petites jambes auxquelles tenaient encore des flammèches, +qui roussirent tellement ses bas de soie qu'on fut obligé d'en envoyer chercher d'autres; car, pour ceux de Berthier, il n'y fallait pas songer. Autant aurait valu mettre une quille dans un baril.</p> -<p>Mais une fête plus belle que celle de madame de Montesson fut celle -que M. de Talleyrand donna aux princes, non pas à cause de -l'ordonnance, mais en raison du local qui était plus propre à donner -une fête. Il avait alors Neuilly<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a>. Tout fut organisé pour une -réunion, comme M. de Talleyrand savait en ordonner une, et nous eûmes -en effet une charmante soirée. Il y eut un improvisateur italien; ce -qui charma le Roi. Cet homme s'appelait Gianni; il était bossu et +<p>Mais une fête plus belle que celle de madame de Montesson fut celle +que M. de Talleyrand donna aux princes, non pas à cause de +l'ordonnance, mais en raison du local qui était plus propre à donner +une fête. Il avait alors Neuilly<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a>. Tout fut organisé pour une +réunion, comme M. de Talleyrand savait en ordonner une, et nous eûmes +en effet une charmante soirée. Il y eut un improvisateur italien; ce +qui charma le Roi. Cet homme s'appelait Gianni; il était bossu et effroyable, <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> mais il avait du talent. Le Roi l'embrassa, ce qui amusa fort toute la compagnie; l'Italien lui fit un compliment dont le -Roi ne sentit peut-être pas la beauté; car, ravi d'entendre parler sa -langue au milieu de cet enchantement de fête, il ne recueillit, comme -il le dit très-poétiquement lui-même, que l'euphonie des sons de la +Roi ne sentit peut-être pas la beauté; car, ravi d'entendre parler sa +langue au milieu de cet enchantement de fête, il ne recueillit, comme +il le dit très-poétiquement lui-même, que l'euphonie des sons de la patrie, <i>del patrio nido</i>. Gianni improvisait aussi chez madame de -Montesson, qui parlait très-purement l'italien quand elle osait le -parler avec des Italiens: le Roi lui-même en fut surpris. Ce fut la +Montesson, qui parlait très-purement l'italien quand elle osait le +parler avec des Italiens: le Roi lui-même en fut surpris. Ce fut la Reine qui le lui apprit: tous deux ne voulaient plus lui parler qu'italien, ce qui l'ennuyait fort.</p> -<p>La fête de M. de Talleyrand finit par un magnifique feu d'artifice, -précédé d'un concert où Garat, Rode, Nadermann, Steibelt, madame -Branchu se firent entendre. Il y avait alors un commencement de goût -de bonne musique et de beaux arts, qui donnait de l'émulation à tout -ce qui se sentait du talent et avait l'âme poétique. M. de Talleyrand, -qui ne l'est pas extrêmement (poétique), le fut cependant dans -l'ordonnance de sa fête, et surtout pour son souper. Il fut servi sur -des tables dressées autour de gros orangers en fleur qui servaient de +<p>La fête de M. de Talleyrand finit par un magnifique feu d'artifice, +précédé d'un concert où Garat, Rode, Nadermann, Steibelt, madame +Branchu se firent entendre. Il y avait alors un commencement de goût +de bonne musique et de beaux arts, qui donnait de l'émulation à tout +ce qui se sentait du talent et avait l'âme poétique. M. de Talleyrand, +qui ne l'est pas extrêmement (poétique), le fut cependant dans +l'ordonnance de sa fête, et surtout pour son souper. Il fut servi sur +des tables dressées autour de gros orangers en fleur qui servaient de surtout: des corbeilles charmantes pendaient aux branches et -contenaient des glaces en forme de fruits: c'était féerique. Le parc -était surtout <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> ravissant à parcourir. Il était en partie -éclairé par le reflet de l'illumination du château, qui représentait -la façade du palais Pitti, à Florence, devenu le palais royal de -l'Étrurie, et que devaient habiter les nouveaux souverains. Ce fut, je +contenaient des glaces en forme de fruits: c'était féerique. Le parc +était surtout <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> ravissant à parcourir. Il était en partie +éclairé par le reflet de l'illumination du château, qui représentait +la façade du palais Pitti, à Florence, devenu le palais royal de +l'Étrurie, et que devaient habiter les nouveaux souverains. Ce fut, je crois, ce qu'on fit alors pour Florence qui, plus tard, donna la -pensée de faire une représentation de Schœnbrunn pour la fête que -la princesse Pauline donna à Marie Louise, à l'époque du fatal -mariage, dans ce même Neuilly.</p> - -<p>Un personnage remarquable était à cette fête, où il formait un étrange -contraste avec la figure étonnante du Roi d'Étrurie. C'était le prince -d'Orange, aujourd'hui Roi de Hollande. Il était alors jeune et de la -plus charmante tournure; sa figure était belle, et cette qualité de -<i>prince dépossédé</i>, de prince <i>desdichado</i>, lui donnait à nos yeux une -physionomie qui ajoutait à l'intérêt qu'il devait inspirer. Il fut -très-attentif pour madame de Montesson, et allait souvent chez elle -dans l'intimité habituelle. Il venait à ses dîners du mercredi, où -chacun fut toujours satisfait de son extrême politesse.</p> - -<p>Ces dîners du mercredi étaient vraiment merveilleux pour l'extrême -recherche du service, surtout dans ce qui tenait à la science -<i>culinaire</i>. Pendant le carême surtout, la moitié du dîner <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> -était maigre pour quelques ecclésiastiques, qui avaient conservé leurs -habitudes en même temps gourmandes et religieuses; et le dîner maigre -était si parfait, que j'ai vu souvent M. de Saint-Far faire maigre -pendant tout un carême... mais le mercredi seulement, il ne faut pas +pensée de faire une représentation de Schœnbrunn pour la fête que +la princesse Pauline donna à Marie Louise, à l'époque du fatal +mariage, dans ce même Neuilly.</p> + +<p>Un personnage remarquable était à cette fête, où il formait un étrange +contraste avec la figure étonnante du Roi d'Étrurie. C'était le prince +d'Orange, aujourd'hui Roi de Hollande. Il était alors jeune et de la +plus charmante tournure; sa figure était belle, et cette qualité de +<i>prince dépossédé</i>, de prince <i>desdichado</i>, lui donnait à nos yeux une +physionomie qui ajoutait à l'intérêt qu'il devait inspirer. Il fut +très-attentif pour madame de Montesson, et allait souvent chez elle +dans l'intimité habituelle. Il venait à ses dîners du mercredi, où +chacun fut toujours satisfait de son extrême politesse.</p> + +<p>Ces dîners du mercredi étaient vraiment merveilleux pour l'extrême +recherche du service, surtout dans ce qui tenait à la science +<i>culinaire</i>. Pendant le carême surtout, la moitié du dîner <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> +était maigre pour quelques ecclésiastiques, qui avaient conservé leurs +habitudes en même temps gourmandes et religieuses; et le dîner maigre +était si parfait, que j'ai vu souvent M. de Saint-Far faire maigre +pendant tout un carême... mais le mercredi seulement, il ne faut pas s'y tromper.</p> -<p>La maison de madame de Montesson était fort brillante ces jours-là, et -fort intéressante par la variété des personnages qui animaient la -scène. On y voyait des gens de tous les partis, de tous les pays, -pourvu toutefois qu'ils eussent toutes les qualités requises pour être +<p>La maison de madame de Montesson était fort brillante ces jours-là , et +fort intéressante par la variété des personnages qui animaient la +scène. On y voyait des gens de tous les partis, de tous les pays, +pourvu toutefois qu'ils eussent toutes les qualités requises pour être admis chez madame de Montesson, surtout celle de faire partie de la bonne compagnie. J'y voyais, entre autres personnes de l'<i>ancien -régime</i>, une femme que j'aimais à y rencontrer, parce qu'elle était +régime</i>, une femme que j'aimais à y rencontrer, parce qu'elle était bonne pour les jeunes femmes et qu'elle me disait toujours du bien de -ma mère, qu'elle n'appelait que <i>la belle Grecque</i>; c'était madame la -princesse de Guémené<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a>.</p> +ma mère, qu'elle n'appelait que <i>la belle Grecque</i>; c'était madame la +princesse de Guémené<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> Napoléon aimait madame de Montesson non-seulement pour toutes +<p><span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> Napoléon aimait madame de Montesson non-seulement pour toutes les raisons que j'ai dites, mais parce qu'elle le comprenait dans ses -hautes conceptions, et qu'elle allait même jusqu'à les vanter et les -aider dans son intérieur et dans la société. C'est ainsi qu'elle -voulut le seconder lorsqu'à cette époque il se prononça fortement pour -que personne ne fût reçu aux Tuileries portant un tissu anglais ou de +hautes conceptions, et qu'elle allait même jusqu'à les vanter et les +aider dans son intérieur et dans la société. C'est ainsi qu'elle +voulut le seconder lorsqu'à cette époque il se prononça fortement pour +que personne ne fût reçu aux Tuileries portant un tissu anglais ou de l'Inde venu par l'Angleterre. Ce fut ce qui donna une si grande -activité à nos manufactures de la Belgique, de la Flandre et de la -Picardie. Madame de Montesson fut <i>presqu'un ministère</i> pour Napoléon -dans cette circonstance. Était-ce flatterie ou conviction?... Je crois -que c'étaient ces deux sentiments réunis.</p> +activité à nos manufactures de la Belgique, de la Flandre et de la +Picardie. Madame de Montesson fut <i>presqu'un ministère</i> pour Napoléon +dans cette circonstance. Était-ce flatterie ou conviction?... Je crois +que c'étaient ces deux sentiments réunis.</p> <p>Quoi qu'il en soit, le premier consul aimait madame de Montesson et le lui prouva par sa conduite bien plus que par une parole, et pour lui -c'était tout. Il était constamment aimable pour madame de Montesson; -toutes les fois qu'elle invitait madame Bonaparte à déjeuner dans son -hôtel de la rue de Provence, il l'engageait à n'y pas <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> -manquer, et quelquefois lui-même s'y rendait.</p> +c'était tout. Il était constamment aimable pour madame de Montesson; +toutes les fois qu'elle invitait madame Bonaparte à déjeuner dans son +hôtel de la rue de Provence, il l'engageait à n'y pas <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> +manquer, et quelquefois lui-même s'y rendait.</p> -<p>C'était alors le temps où madame de Staël faisait les plus grands -efforts pour parvenir à captiver les bonnes grâces, apparentes au -moins, de Napoléon. Mais il la repoussait avec une rudesse et des -manières qui ne pouvaient être en harmonie avec aucun caractère, et -encore moins avec celui d'une femme comme madame de Staël.</p> +<p>C'était alors le temps où madame de Staël faisait les plus grands +efforts pour parvenir à captiver les bonnes grâces, apparentes au +moins, de Napoléon. Mais il la repoussait avec une rudesse et des +manières qui ne pouvaient être en harmonie avec aucun caractère, et +encore moins avec celui d'une femme comme madame de Staël.</p> <p>Elle allait chez madame de Montesson quelquefois. Je ne sais si -c'était pour faire pièce à sa nièce, mais j'ai toujours vu madame de -Montesson fort gracieuse pour elle. Elle avait, à un degré supérieur, -le talent d'être aimable pour une femme lorsqu'elle le voulait; et -cela avec une grâce que je n'ai vue qu'à elle. C'était toute la -protection de la vieille femme accordée à la jeune, mais sans qu'elle -pût s'en effrayer; madame de Staël n'était plus jeune<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a> alors, mais +c'était pour faire pièce à sa nièce, mais j'ai toujours vu madame de +Montesson fort gracieuse pour elle. Elle avait, à un degré supérieur, +le talent d'être aimable pour une femme lorsqu'elle le voulait; et +cela avec une grâce que je n'ai vue qu'à elle. C'était toute la +protection de la vieille femme accordée à la jeune, mais sans qu'elle +pût s'en effrayer; madame de Staël n'était plus jeune<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a> alors, mais sa position douteuse lui rendait l'appui de madame de Montesson -nécessaire, surtout auprès de madame Bonaparte et du premier Consul. +nécessaire, surtout auprès de madame Bonaparte et du premier Consul. Elle y fut donc un matin et lui demanda de parler en sa faveur au premier Consul.</p> -<p>«Je sais qu'il ne m'aime pas, dit madame de <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> Staël, et +<p>«Je sais qu'il ne m'aime pas, dit madame de <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> Staël, et pourtant, que veut-il de plus que ce qu'il trouve en moi? Jamais je n'admirai un homme comme je l'admire. <i>C'est, selon moi, l'homme -non-seulement des siècles, mais des temps.</i></p> +non-seulement des siècles, mais des temps.</i></p> <p class="speakersc">M. DE VALENCE.</p> -<p>Oui... vous avez bien raison... ma tante pense de même et moi aussi.</p> +<p>Oui... vous avez bien raison... ma tante pense de même et moi aussi.</p> -<p class="speakersc">MADAME DE STAËL.</p> +<p class="speakersc">MADAME DE STAËL.</p> <p>Mais que lui ai-je fait? Pourquoi tous les jours me menacer de ce malheureux exil?...</p> @@ -861,7 +818,7 @@ malheureux exil?...</p> <p>Ah! pourquoi!...</p> -<p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE STAËL</span>, +<p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE STAËL</span>, <span class="stage">vivement</span>.</p> <p>Vous le savez?...</p> @@ -870,7 +827,7 @@ malheureux exil?...</p> <p>Mais...</p> -<p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE STAËL</span> <span class="stage">impérativement</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE STAËL</span> <span class="stage">impérativement</span>.</p> <p>Oui... oui... vous le savez et vous allez me le dire.</p> @@ -878,1139 +835,1139 @@ malheureux exil?...</p> <p>C'est que vous voyez beaucoup trop les gens de tous les partis.</p> -<p class="speakersc"><span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> MADAME DE STAËL.</p> +<p class="speakersc"><span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> MADAME DE STAËL.</p> <p>Comment!... Que voulez-vous dire?...</p> -<p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE MONTESSON</span>, <span class="stage">après avoir lancé un coup d'œil de - reproche à M. de Valence</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE MONTESSON</span>, <span class="stage">après avoir lancé un coup d'œil de + reproche à M. de Valence</span>.</p> -<p>Ma belle, M. de Valence vous a dit légèrement une chose dont il n'est -pas sûr. C'est pourquoi le premier Consul est fâché contre vous. +<p>Ma belle, M. de Valence vous a dit légèrement une chose dont il n'est +pas sûr. C'est pourquoi le premier Consul est fâché contre vous. Personne ne le peut dire... qui le sait?...</p> -<p class="speaker"><span class="smcap">M. DE VALENCE</span>, <span class="stage">d'un ton piqué</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="smcap">M. DE VALENCE</span>, <span class="stage">d'un ton piqué</span>.</p> -<p>Ma tante, <i>je vous affirme et je répète</i> que le premier Consul est -mécontent de ce que madame de Staël reçoit indifféremment tous les +<p>Ma tante, <i>je vous affirme et je répète</i> que le premier Consul est +mécontent de ce que madame de Staël reçoit indifféremment tous les partis.</p> -<p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE STAËL</span>, <span class="stage">riant</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE STAËL</span>, <span class="stage">riant</span>.</p> -<p>Eh bien, tant mieux! du même œil il les peut observer tous, et du -même filet les prendre en un moment.</p> +<p>Eh bien, tant mieux! du même œil il les peut observer tous, et du +même filet les prendre en un moment.</p> <p class="speakersc">M. DE VALENCE.</p> -<p>Oui, si vous les receviez tous indifféremment et le même jour. Mais -vous en avez un pour chacun, et le premier Consul prétend..., et... -peut-être avec raison, que vous devenez alors, avec votre esprit -supérieur, <i>le chef</i> de tous les partis contre lui.</p> +<p>Oui, si vous les receviez tous indifféremment et le même jour. Mais +vous en avez un pour chacun, et le premier Consul prétend..., et... +peut-être avec raison, que vous devenez alors, avec votre esprit +supérieur, <i>le chef</i> de tous les partis contre lui.</p> -<p class="speaker"><span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> <span class="smcap">MADAME DE STAËL</span>, <span class="stage">avec noblesse</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> <span class="smcap">MADAME DE STAËL</span>, <span class="stage">avec noblesse</span>.</p> -<p>Voilà ce qu'on m'avait dit et ce que je ne voulais pas croire! Comment -peut-il ajouter foi à des rapports mensongers aussi absurdes!... Ah!.. +<p>Voilà ce qu'on m'avait dit et ce que je ne voulais pas croire! Comment +peut-il ajouter foi à des rapports mensongers aussi absurdes!... Ah!.. si je pouvais le voir un moment... un seul moment!... Mais je ne puis -lui demander une audience que, peut-être, il me refuserait.</p> +lui demander une audience que, peut-être, il me refuserait.</p> -<p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE MONTESSON</span>, <span class="stage">sans paraître comprendre le regard de madame - de Staël</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE MONTESSON</span>, <span class="stage">sans paraître comprendre le regard de madame + de Staël</span>.</p> <p>Vous voyez trop souvent aussi, ma belle petite, des hommes qui font -profession d'être ses ennemis... Je ne dis pas dans votre salon, +profession d'être ses ennemis... Je ne dis pas dans votre salon, lorsque vous recevez cent personnes, mais intimement... et -peut-être...</p> +peut-être...</p> -<p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE STAËL</span>, <span class="stage">sans paraître à son tour entendre madame de +<p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE STAËL</span>, <span class="stage">sans paraître à son tour entendre madame de Montesson</span>.</p> <p>Oui, si je pouvais voir le premier Consul, je suis certaine qu'il -serait bientôt convaincu de mon innocence... Une grande vérité doit -lui être caution ensuite de mon dévouement au gouvernement: c'est mon -désir ardent de demeurer à Paris... Oh! s'il m'entendait!</p> +serait bientôt convaincu de mon innocence... Une grande vérité doit +lui être caution ensuite de mon dévouement au gouvernement: c'est mon +désir ardent de demeurer à Paris... Oh! s'il m'entendait!</p> -<p>Et la femme éloquente souriait d'elle-même devant les belles paroles -qui surgissaient en foule de <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> sa pensée, et qu'elle adressait -dans son âme à celui qui pouvait tout et ne voulait rien faire pour +<p>Et la femme éloquente souriait d'elle-même devant les belles paroles +qui surgissaient en foule de <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> sa pensée, et qu'elle adressait +dans son âme à celui qui pouvait tout et ne voulait rien faire pour elle.</p> -<p>—Ne vient-il pas quelquefois chez vous? dit-elle enfin à madame de +<p>—Ne vient-il pas quelquefois chez vous? dit-elle enfin à madame de Montesson.</p> -<p>Celle-ci, fort embarrassée, répondit en balbutiant. Madame de Staël -sourit avec dédain et fut prendre une fleur dans un vase, qu'elle -effeuilla brin à brin, en paraissant réfléchir avec distraction -relativement aux personnes qui étaient dans la même chambre qu'elle. -Puis, tout à coup, prenant congé de madame de Montesson, elle sortit -rapidement. M. de Valence courut après elle, mais elle l'avait -devancé; il arriva pour voir le domestique refermer la portière, et -aperçut la main de madame de Staël qui lui disait adieu en agitant son +<p>Celle-ci, fort embarrassée, répondit en balbutiant. Madame de Staël +sourit avec dédain et fut prendre une fleur dans un vase, qu'elle +effeuilla brin à brin, en paraissant réfléchir avec distraction +relativement aux personnes qui étaient dans la même chambre qu'elle. +Puis, tout à coup, prenant congé de madame de Montesson, elle sortit +rapidement. M. de Valence courut après elle, mais elle l'avait +devancé; il arriva pour voir le domestique refermer la portière, et +aperçut la main de madame de Staël qui lui disait adieu en agitant son mouchoir.</p> -<p>—Quelle singulière femme! dit M. de Valence en remontant chez madame -de Montesson. Pourquoi donc ne pas l'avoir engagée pour le déjeuner de -demain? demanda-t-il à sa tante, en s'asseyant de l'air le plus dégagé -dans une vaste bergère; c'était une belle occasion de la faire parler +<p>—Quelle singulière femme! dit M. de Valence en remontant chez madame +de Montesson. Pourquoi donc ne pas l'avoir engagée pour le déjeuner de +demain? demanda-t-il à sa tante, en s'asseyant de l'air le plus dégagé +dans une vaste bergère; c'était une belle occasion de la faire parler au premier Consul.</p> -<p>—Est-ce que vous êtes fou! Comment, vous qui me connaissez, vous me +<p>—Est-ce que vous êtes fou! Comment, vous qui me connaissez, vous me demandez pourquoi je ne donne pas au premier homme du royaume une -personne qui lui déplaît!... (En souriant.) Je <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> me rappelle +personne qui lui déplaît!... (En souriant.) Je <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> me rappelle encore assez de mon code de courtisan pour ne le pas faire...</p> -<p>—Avez-vous ma belle-mère<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a>?</p> +<p>—Avez-vous ma belle-mère<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a>?</p> -<p>—Pas davantage. Je ne crois pourtant pas qu'elle lui soit désagréable -et surtout importune comme madame de Staël, mais n'importe; votre -belle-mère, mon cher Valence, est un peu ennuyeuse, nous pouvons dire +<p>—Pas davantage. Je ne crois pourtant pas qu'elle lui soit désagréable +et surtout importune comme madame de Staël, mais n'importe; votre +belle-mère, mon cher Valence, est un peu ennuyeuse, nous pouvons dire cela entre nous, et je veux que le premier Consul s'amuse chez moi. Il -aime les jolies femmes, et les femmes simples et agréables: votre -belle-mère et madame de Staël ne sont rien de tout cela... Parlez-moi -de Pulchérie<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a>... à la bonne heure.</p> +aime les jolies femmes, et les femmes simples et agréables: votre +belle-mère et madame de Staël ne sont rien de tout cela... Parlez-moi +de Pulchérie<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a>... à la bonne heure.</p> -<p>Le lendemain matin, dix heures étaient à peine sonnées que l'hôtel de -madame de Montesson était prêt à recevoir, même un roi.</p> +<p>Le lendemain matin, dix heures étaient à peine sonnées que l'hôtel de +madame de Montesson était prêt à recevoir, même un roi.</p> -<p>—Écoutez donc, lui dit M. de Cabre, il ne s'en faut pas de +<p>—Écoutez donc, lui dit M. de Cabre, il ne s'en faut pas de beaucoup...</p> -<p>Tout était préparé avec la plus grande élégance, et il y avait en -même temps beaucoup de <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> luxe, mais ce luxe était si bien -réparti, tellement bien entendu, que rien ne paraissait superflu de -cette quantité d'objets d'orfèvrerie, de vermeil, et de superbes +<p>Tout était préparé avec la plus grande élégance, et il y avait en +même temps beaucoup de <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> luxe, mais ce luxe était si bien +réparti, tellement bien entendu, que rien ne paraissait superflu de +cette quantité d'objets d'orfèvrerie, de vermeil, et de superbes porcelaines qui garnissaient la table. Le plus beau linge de Saxe, aux -armes d'Orléans<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a> et parfaitement cylindré, était sur cette table, -et paraissait éclatant sous les assiettes de porcelaine de Sèvres, à -la bordure et aux écussons d'or; de magnifiques cristaux, des fleurs -en profusion: tout cet ensemble était vraiment charmant et imposant en -même temps, parce que cette profusion était entourée de ce qui +armes d'Orléans<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a> et parfaitement cylindré, était sur cette table, +et paraissait éclatant sous les assiettes de porcelaine de Sèvres, à +la bordure et aux écussons d'or; de magnifiques cristaux, des fleurs +en profusion: tout cet ensemble était vraiment charmant et imposant en +même temps, parce que cette profusion était entourée de ce qui constate l'habitude de s'en servir.</p> -<p>Vers midi et demi les femmes invitées commencèrent à arriver: madame -Récamier, madame de Rémusat, madame Maret, madame la princesse de -Guémené, madame de Boufflers, madame de Custine, cette belle et -ravissante personne, cette jeune femme à l'enveloppe d'ange, au -cœur de feu, à la volonté de fer, et tout cela embelli par des +<p>Vers midi et demi les femmes invitées commencèrent à arriver: madame +Récamier, madame de Rémusat, madame Maret, madame la princesse de +Guémené, madame de Boufflers, madame de Custine, cette belle et +ravissante personne, cette jeune femme à l'enveloppe d'ange, au +cœur de feu, à la volonté de fer, et tout cela embelli par des talents<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a> qui auraient fait la fortune d'un artiste;... <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> -madame Bernadotte, plus tard reine de Suède, madame de Valence, et -plusieurs autres femmes de la société de madame de Montesson à cette -époque, et de la cour consulaire.</p> - -<p>Heureuse comme une maîtresse de maison qui voit arriver tous ses -convives, et dont les préparatifs sont achevés, madame de Montesson -souriait à chacune des femmes annoncées avec une grâce bienveillante, -qui redoublait à mesure que l'heure s'avançait. Tout à coup un nom qui +madame Bernadotte, plus tard reine de Suède, madame de Valence, et +plusieurs autres femmes de la société de madame de Montesson à cette +époque, et de la cour consulaire.</p> + +<p>Heureuse comme une maîtresse de maison qui voit arriver tous ses +convives, et dont les préparatifs sont achevés, madame de Montesson +souriait à chacune des femmes annoncées avec une grâce bienveillante, +qui redoublait à mesure que l'heure s'avançait. Tout à coup un nom qui retentit dans le salon la fit tressaillir... le valet de chambre -venait d'annoncer madame la baronne de Staël!... Quelque polie que fût -madame de Montesson, elle ne dissimula pas son mécontentement, et -madame de Staël put s'apercevoir que, certes, son couvert n'avait pas -été compris dans le nombre de ceux ordonnés... Madame de Montesson -espéra que le premier Consul ne viendrait pas. Il y avait une revue au +venait d'annoncer madame la baronne de Staël!... Quelque polie que fût +madame de Montesson, elle ne dissimula pas son mécontentement, et +madame de Staël put s'apercevoir que, certes, son couvert n'avait pas +été compris dans le nombre de ceux ordonnés... Madame de Montesson +espéra que le premier Consul ne viendrait pas. Il y avait une revue au Champ-de-Mars, Junot venait de se faire excuser pour ce motif. Le -premier Consul pouvait donc être également retenu. Quoi qu'il en fût, -madame de Montesson prit sur elle pour ne pas témoigner son -mécontentement à madame de Staël, dont la démarche était au fait assez -extraordinaire, et elle la reçut très-froidement, sans ajouter un mot +premier Consul pouvait donc être également retenu. Quoi qu'il en fût, +madame de Montesson prit sur elle pour ne pas témoigner son +mécontentement à madame de Staël, dont la démarche était au fait assez +extraordinaire, et elle la reçut très-froidement, sans ajouter un mot aux paroles d'usage.</p> -<p>Joséphine aimait beaucoup ce genre de fête <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> du matin; elle y -était, comme partout dès lors, la première; et pourtant cette heure de -la journée excluait toute pensée d'une gêne plus grande que celle -qu'impose toujours le grand monde; et puis on évitait l'ennui que -donne la durée d'une fête du soir. Après le déjeuner, lorsque le temps +<p>Joséphine aimait beaucoup ce genre de fête <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> du matin; elle y +était, comme partout dès lors, la première; et pourtant cette heure de +la journée excluait toute pensée d'une gêne plus grande que celle +qu'impose toujours le grand monde; et puis on évitait l'ennui que +donne la durée d'une fête du soir. Après le déjeuner, lorsque le temps le permettait, tout le monde allait au bois de Boulogne; mais, chez -madame de Montesson, cela n'arrivait jamais, quelque temps qu'il fît, -parce qu'elle avait toujours soin de remplir les heures de manière à +madame de Montesson, cela n'arrivait jamais, quelque temps qu'il fît, +parce qu'elle avait toujours soin de remplir les heures de manière à les faire oublier.</p> -<p>Une élégante d'aujourd'hui trouverait sans doute étrange une toilette -de cette époque, comme nos petites-filles trouveront certainement -celles de nos jours ridicules pour un <i>déjeuner-dîner</i> comme celui de -madame de Montesson. Les plus attentives à suivre la mode d'alors -portaient une longue jupe de percale des Indes d'une extrême finesse, -ayant une demi-queue, et brodée tout autour. Les dessins les plus -employés par mademoiselle Lolive<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a> étaient des guirlandes de -pampres, de chêne, <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> de jasmins, de capucines, etc. Le corsage -de cette jupe était détaché; il était fait en manière de <i>spencer</i>: -cela s'appelait un <i>canezou</i>. Mais celui-là était à manches -<i>amadices</i>, et montant au col; le tour et le bout des manches étaient -également brodés. Le col avait pour garniture ordinairement du point à -l'aiguille ou de très-belles malines: nous ne connaissions pas alors +<p>Une élégante d'aujourd'hui trouverait sans doute étrange une toilette +de cette époque, comme nos petites-filles trouveront certainement +celles de nos jours ridicules pour un <i>déjeuner-dîner</i> comme celui de +madame de Montesson. Les plus attentives à suivre la mode d'alors +portaient une longue jupe de percale des Indes d'une extrême finesse, +ayant une demi-queue, et brodée tout autour. Les dessins les plus +employés par mademoiselle Lolive<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a> étaient des guirlandes de +pampres, de chêne, <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> de jasmins, de capucines, etc. Le corsage +de cette jupe était détaché; il était fait en manière de <i>spencer</i>: +cela s'appelait un <i>canezou</i>. Mais celui-là était à manches +<i>amadices</i>, et montant au col; le tour et le bout des manches étaient +également brodés. Le col avait pour garniture ordinairement du point à +l'aiguille ou de très-belles malines: nous ne connaissions pas alors le <i>luxe</i> des tulles de coton, non plus que la <i>magnificence</i> des fausses pierreries!... ce qui peut se traduire ainsi: <i>Luxe et -pauvreté!</i>... deux mots qui, joints ensemble, forment la plus terrible -satire d'un temps et d'un peuple!... Sur la tête on avait une toque de -velours noir, avec deux plumes blanches; sur les épaules un très-beau -châle de cachemire de couleur tranchante. Quelquefois on attachait un -beau voile de point d'Angleterre, rejeté sur le côté, à la toque de -velours noir, et la toilette était alors aussi élégante que possible, -et ne pouvait être imitée par votre femme de chambre; d'autant que la -femme ainsi habillée portait au cou, suspendue par une longue chaîne +pauvreté!</i>... deux mots qui, joints ensemble, forment la plus terrible +satire d'un temps et d'un peuple!... Sur la tête on avait une toque de +velours noir, avec deux plumes blanches; sur les épaules un très-beau +châle de cachemire de couleur tranchante. Quelquefois on attachait un +beau voile de point d'Angleterre, rejeté sur le côté, à la toque de +velours noir, et la toilette était alors aussi élégante que possible, +et ne pouvait être imitée par votre femme de chambre; d'autant que la +femme ainsi habillée portait au cou, suspendue par une longue chaîne du Mexique, une <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> de ces montres de Leroy que toutes les -mariées, dans une grande position, trouvaient toujours dans leur +mariées, dans une grande position, trouvaient toujours dans leur corbeille; on avait donc ainsi une toilette toute simple et qui pourtant, avec la robe, le cachemire, la toque et la montre, se -montait encore à une somme très-élevée<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a>. D'autres toilettes étaient -encore remarquées. On voyait des robes de cachemire, des redingotes de -mousseline de l'Inde brodées à jour et doublées de soie de couleur; en -général, on portait peu, et même point d'étoffes de soie le matin.</p> - -<p>Madame Bonaparte arriva vers une heure; sa toilette était charmante. -Elle portait une robe de mousseline de l'Inde doublée de marceline -jaune-clair, et brodée <i>en plein</i> d'un semé de petites étoiles à jour; -le bas de la robe était une guirlande de chêne; son chapeau était en +montait encore à une somme très-élevée<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a>. D'autres toilettes étaient +encore remarquées. On voyait des robes de cachemire, des redingotes de +mousseline de l'Inde brodées à jour et doublées de soie de couleur; en +général, on portait peu, et même point d'étoffes de soie le matin.</p> + +<p>Madame Bonaparte arriva vers une heure; sa toilette était charmante. +Elle portait une robe de mousseline de l'Inde doublée de marceline +jaune-clair, et brodée <i>en plein</i> d'un semé de petites étoiles à jour; +le bas de la robe était une guirlande de chêne; son chapeau était en paille de riz, blanche, avec des rubans jaunes et un bouquet de -violettes: <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> elle était charmante mise ainsi. Elle était suivie +violettes: <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> elle était charmante mise ainsi. Elle était suivie de madame Talouet, de madame de Lauriston et de madame Maret. La cour -consulaire se formait déjà.</p> +consulaire se formait déjà .</p> -<p>—Je vous annonce une visite, dit-elle en riant à madame de -Montesson... J'osais à peine y compter ce matin; Bonaparte m'a fait -dire<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a> tout à l'heure de le précéder, et qu'il me suivait dans un -quart d'heure... Mais qu'avez-vous? demanda-t-elle plus bas à madame +<p>—Je vous annonce une visite, dit-elle en riant à madame de +Montesson... J'osais à peine y compter ce matin; Bonaparte m'a fait +dire<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a> tout à l'heure de le précéder, et qu'il me suivait dans un +quart d'heure... Mais qu'avez-vous? demanda-t-elle plus bas à madame de Montesson en lui voyant un air abattu, contrastant avec son air et -son état de contentement à elle-même, et les préparatifs de fête qui -donnaient un aspect joyeux à toute la maison.</p> +son état de contentement à elle-même, et les préparatifs de fête qui +donnaient un aspect joyeux à toute la maison.</p> <p>—Ah! rien absolument, dit madame de Montesson... rien du tout qu'une grande joie de vous voir... et que redouble la nouvelle que vous venez de m'apprendre...</p> -<p>—Bonaparte est allé au Champ-de-Mars pour y passer la revue d'un -régiment qui part demain de Paris..., mais il ne tardera pas...</p> +<p>—Bonaparte est allé au Champ-de-Mars pour y passer la revue d'un +régiment qui part demain de Paris..., mais il ne tardera pas...</p> -<p>Madame de Montesson ne répondait qu'avec <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> distraction à tout +<p>Madame de Montesson ne répondait qu'avec <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> distraction à tout ce que lui disait madame Bonaparte, ses yeux se portaient avec -inquiétude vers un groupe qui était à l'extrémité du salon et d'où -sortaient parfois des éclats d'une voix retentissante, mais cependant -si harmonieusement accentuée qu'elle avait le pouvoir d'émouvoir -l'âme..., et vivement... M. de Valence était dans le groupe, formé -seulement par plusieurs hommes qui, après avoir salué madame -Bonaparte, écoutaient la personne qui parlait sans modérer le ton de -sa voix. C'était une singularité déjà à cette époque, car on -commençait à ne s'asseoir et à parler devant tout ce qui venait des -Tuileries qu'avec la permission donnée... Madame Bonaparte en fut -frappée...</p> - -<p>—Je connais cette voix, dit-elle à madame de Montesson... oui!... +inquiétude vers un groupe qui était à l'extrémité du salon et d'où +sortaient parfois des éclats d'une voix retentissante, mais cependant +si harmonieusement accentuée qu'elle avait le pouvoir d'émouvoir +l'âme..., et vivement... M. de Valence était dans le groupe, formé +seulement par plusieurs hommes qui, après avoir salué madame +Bonaparte, écoutaient la personne qui parlait sans modérer le ton de +sa voix. C'était une singularité déjà à cette époque, car on +commençait à ne s'asseoir et à parler devant tout ce qui venait des +Tuileries qu'avec la permission donnée... Madame Bonaparte en fut +frappée...</p> + +<p>—Je connais cette voix, dit-elle à madame de Montesson... oui!... c'est elle!...</p> -<p>—Ah! ne m'en parlez pas! répondit la désolée maîtresse de la -maison... Sans doute c'est elle...; c'est madame de Staël!...</p> +<p>—Ah! ne m'en parlez pas! répondit la désolée maîtresse de la +maison... Sans doute c'est elle...; c'est madame de Staël!...</p> -<p>—Mais, dit Joséphine avec l'accent d'un doux reproche qu'elle ne put +<p>—Mais, dit Joséphine avec l'accent d'un doux reproche qu'elle ne put retenir, vous savez que Bonaparte ne l'aime pas, et je vous avais dit -que <i>peut-être</i> il viendrait!...</p> +que <i>peut-être</i> il viendrait!...</p> -<p>—Eh! sans doute je le sais... mais que puis-je à cela?... Demandez à -M. de Valence ce qui s'est passé hier!... elle était chez moi, et -témoigna le plus vif désir de voir le premier Consul; je gardai +<p>—Eh! sans doute je le sais... mais que puis-je à cela?... Demandez à +M. de Valence ce qui s'est passé hier!... elle était chez moi, et +témoigna le plus vif désir de voir le premier Consul; je gardai <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> le silence; elle me demanda s'il ne venait pas souvent chez -moi. Je répondis laconiquement oui, sans ajouter autre chose, dans la -crainte qu'elle ne me demandât trop directement de venir ce matin...; -mais il paraît qu'elle n'avait pas besoin d'invitation... Je l'ai -reçue très-froidement, et, contre mon habitude, j'ai même été presque -impolie. Si vous m'en croyez, vous serez également peu prévenante avec -elle. C'est la seule manière de lui faire comprendre qu'elle est de +moi. Je répondis laconiquement oui, sans ajouter autre chose, dans la +crainte qu'elle ne me demandât trop directement de venir ce matin...; +mais il paraît qu'elle n'avait pas besoin d'invitation... Je l'ai +reçue très-froidement, et, contre mon habitude, j'ai même été presque +impolie. Si vous m'en croyez, vous serez également peu prévenante avec +elle. C'est la seule manière de lui faire comprendre qu'elle est de trop ici.</p> -<p>Quelque bonne que fût Joséphine, c'était une cire molle prenant toutes +<p>Quelque bonne que fût Joséphine, c'était une cire molle prenant toutes les formes; dans cette circonstance, d'ailleurs, elle comprit que le -premier Consul serait, ou fâché de trouver là madame de Staël, ou bien -dominé par elle, et alors exclusivement enlevé à tout le monde, parce -que madame de Staël était prestigieuse et magicienne aussitôt qu'on -voulait l'écouter dix minutes. Aussi Joséphine la redoutait-elle plus +premier Consul serait, ou fâché de trouver là madame de Staël, ou bien +dominé par elle, et alors exclusivement enlevé à tout le monde, parce +que madame de Staël était prestigieuse et magicienne aussitôt qu'on +voulait l'écouter dix minutes. Aussi Joséphine la redoutait-elle plus que la femme la plus jeune et la plus jolie de toutes celles qui l'entouraient.</p> -<p>Quand la brillante péroraison fut terminée, le groupe s'ouvrit, et -madame de Staël s'avança vers madame Bonaparte, qui la reçut avec une -telle sécheresse d'accueil, que madame de Staël, peu accoutumée à de -semblables façons, elle toujours l'objet d'un culte et d'une -admiration mérités au <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> reste, fut tellement ébouriffée de ce -qui lui arrivait, qu'elle recula aussitôt de quelques pas et fut -s'asseoir à l'extrémité du salon... En un moment son expressive -physionomie, son œil de flamme exprimèrent une généreuse -indignation...; un sourire de dédain plissa les coins de sa bouche; et -une minute ne s'était pas écoulée, qu'elle se trouvait élevée de cent +<p>Quand la brillante péroraison fut terminée, le groupe s'ouvrit, et +madame de Staël s'avança vers madame Bonaparte, qui la reçut avec une +telle sécheresse d'accueil, que madame de Staël, peu accoutumée à de +semblables façons, elle toujours l'objet d'un culte et d'une +admiration mérités au <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> reste, fut tellement ébouriffée de ce +qui lui arrivait, qu'elle recula aussitôt de quelques pas et fut +s'asseoir à l'extrémité du salon... En un moment son expressive +physionomie, son œil de flamme exprimèrent une généreuse +indignation...; un sourire de dédain plissa les coins de sa bouche; et +une minute ne s'était pas écoulée, qu'elle se trouvait élevée de cent pieds au-dessus de celles qui voulaient l'humilier et ne savaient pas -qu'elle était, non pas leur égale, mais leur supérieure d'âme et de -cœur comme elle l'était de toutes par l'esprit.</p> +qu'elle était, non pas leur égale, mais leur supérieure d'âme et de +cœur comme elle l'était de toutes par l'esprit.</p> -<p>—Bonaparte tarde bien longtemps, dit Joséphine... Un grand bruit de -chevaux se fit entendre au même instant... c'était lui!...</p> +<p>—Bonaparte tarde bien longtemps, dit Joséphine... Un grand bruit de +chevaux se fit entendre au même instant... c'était lui!...</p> <p>Il descendit de cheval et monta rapidement...; en moins de quelques secondes il fut au milieu du salon, salua madame de Montesson, -s'approcha de la cheminée, jeta un coup d'œil vif et prompt autour -de l'appartement, puis, s'approchant de Joséphine, il passa un bras -autour de sa taille, si élégante alors, et l'attirant à lui il allait -l'embrasser; mais une pensée le frappa, sans doute, et il l'entraîna -dans la pièce suivante en disant à madame de Montesson:</p> - -<p>—Cette maison est-elle à vous, madame?</p> - -<p>Madame de Montesson courut après lui pour <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> lui répondre, mais -sans que personne suivît, et tout le monde demeura dans le salon.</p> - -<p>Pour comprendre la scène qui va suivre, il faut se rappeler qu'un -moment avant, madame de Staël avait été au-devant de madame Bonaparte -et en avait été fort mal reçue. Dans sa première surprise, elle avait -été s'asseoir sur un fauteuil tellement éloigné de la partie habitée -du salon qu'elle paraissait, dans cette position, être là comme pour -montrer une personne en pénitence. À l'autre extrémité, vingt jeunes -femmes très-parées, jolies, gaies, et portées naturellement à se -railler de ce qu'elles ont l'habitude de craindre aussitôt que la -possibilité leur en est offerte; derrière elles des groupes d'hommes -parlant bas, témoignant de l'intérêt en apparence pour la position -pénible d'<i>une femme</i>...; mais... ce mot était répété avec +s'approcha de la cheminée, jeta un coup d'œil vif et prompt autour +de l'appartement, puis, s'approchant de Joséphine, il passa un bras +autour de sa taille, si élégante alors, et l'attirant à lui il allait +l'embrasser; mais une pensée le frappa, sans doute, et il l'entraîna +dans la pièce suivante en disant à madame de Montesson:</p> + +<p>—Cette maison est-elle à vous, madame?</p> + +<p>Madame de Montesson courut après lui pour <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> lui répondre, mais +sans que personne suivît, et tout le monde demeura dans le salon.</p> + +<p>Pour comprendre la scène qui va suivre, il faut se rappeler qu'un +moment avant, madame de Staël avait été au-devant de madame Bonaparte +et en avait été fort mal reçue. Dans sa première surprise, elle avait +été s'asseoir sur un fauteuil tellement éloigné de la partie habitée +du salon qu'elle paraissait, dans cette position, être là comme pour +montrer une personne en pénitence. À l'autre extrémité, vingt jeunes +femmes très-parées, jolies, gaies, et portées naturellement à se +railler de ce qu'elles ont l'habitude de craindre aussitôt que la +possibilité leur en est offerte; derrière elles des groupes d'hommes +parlant bas, témoignant de l'intérêt en apparence pour la position +pénible d'<i>une femme</i>...; mais... ce mot était répété avec intention..., tandis que d'autres disaient, avec le rire de la sottise:</p> -<p>—Une femme!... Oh! non sans doute!... demandez-le lui à elle-même; -elle vous dira qu'elle est un homme, tant son âme a de force!... Oh! -je ne suis pas étonné que le premier Consul ne l'aime pas.</p> +<p>—Une femme!... Oh! non sans doute!... demandez-le lui à elle-même; +elle vous dira qu'elle est un homme, tant son âme a de force!... Oh! +je ne suis pas étonné que le premier Consul ne l'aime pas.</p> -<p>Madame de Staël <i>comprenait</i> ces discours sans les entendre; mais elle -voyait chaque parole se traduire sur la physionomie de ce monde né -méchant et <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> que sa nouvelle vie sociale rendait plus méchant -encore. Son œil d'aigle avait percé sans peine la nuit profonde de -l'insuffisance de tout ce qui souriait à une position pénible, qui +<p>Madame de Staël <i>comprenait</i> ces discours sans les entendre; mais elle +voyait chaque parole se traduire sur la physionomie de ce monde né +méchant et <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> que sa nouvelle vie sociale rendait plus méchant +encore. Son œil d'aigle avait percé sans peine la nuit profonde de +l'insuffisance de tout ce qui souriait à une position pénible, qui pourtant pouvait en un moment devenir celle de l'un d'eux.</p> -<p>Mais cependant, quelque forte qu'elle fût sur elle-même, madame de -Staël ressentit bientôt l'effet magnétique de tous ces yeux dirigés -sur elle. C'était un cauchemar pénible dont elle voulut rompre le -charme: elle se souleva, mais ne put accomplir sa volonté et retomba +<p>Mais cependant, quelque forte qu'elle fût sur elle-même, madame de +Staël ressentit bientôt l'effet magnétique de tous ces yeux dirigés +sur elle. C'était un cauchemar pénible dont elle voulut rompre le +charme: elle se souleva, mais ne put accomplir sa volonté et retomba sur sa chaise.</p> <p>En ce moment, on vit une apparition presque fantastique traverser -l'immense salon à la vue de tous. C'était une jeune femme charmante et -belle, une Malvina aux blonds cheveux, aux yeux bleu foncé, aux formes -pures et gracieuses. Elle traversa légèrement le salon et fut -s'asseoir à côté de la pauvre délaissée. Cette démarche, dans un -moment où tout le monde demeurait immobile et l'abandonnait, toucha -vivement madame de Staël.</p> - -<p>—Vous êtes bonne autant que belle, dit-elle à la jeune femme.</p> - -<p>Cette jeune femme était madame de Custine<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> Son esprit -était charmant comme sa personne; elle connaissait peu madame de -Staël, mais elle comprenait tout ce qui était supérieur, et madame de -Staël était pour elle un être représentant tout ce que ce siècle -devait produire de grand. Lorsque sa pensée s'arrêtait sur ces grandes +l'immense salon à la vue de tous. C'était une jeune femme charmante et +belle, une Malvina aux blonds cheveux, aux yeux bleu foncé, aux formes +pures et gracieuses. Elle traversa légèrement le salon et fut +s'asseoir à côté de la pauvre délaissée. Cette démarche, dans un +moment où tout le monde demeurait immobile et l'abandonnait, toucha +vivement madame de Staël.</p> + +<p>—Vous êtes bonne autant que belle, dit-elle à la jeune femme.</p> + +<p>Cette jeune femme était madame de Custine<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> Son esprit +était charmant comme sa personne; elle connaissait peu madame de +Staël, mais elle comprenait tout ce qui était supérieur, et madame de +Staël était pour elle un être représentant tout ce que ce siècle +devait produire de grand. Lorsque sa pensée s'arrêtait sur ces grandes choses que pouvait produire sa patrie, alors, artiste par le cœur -comme elle l'était par l'esprit, on voyait flamboyer son œil -toujours si doux et si velouté, sa bouche rosée ne s'ouvrait plus que -rarement, et son ensemble était poétique. En voyant la plus belle de -nos gloires littéraires recevoir un coup de pied comme une impuissante -démonstration de l'inimitié envieuse, elle sentit au cœur une -indignation profonde, et <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> sur-le-champ elle alla s'asseoir à -côté de madame de Staël.</p> - -<p>—Oui, lui répéta celle-ci, vous êtes bonne autant que belle...</p> - -<p>—Pourquoi? demanda madame de Custine en rougissant; car sa simplicité -habituelle l'éloignait toujours de ce qui faisait effet.</p> - -<p>—Pourquoi? répondit vivement madame de Staël... Comment! vous me -demandez pourquoi je vous dis que vous êtes bonne? Mais c'est pour -être venue auprès de moi, pour avoir traversé cet immense salon au +comme elle l'était par l'esprit, on voyait flamboyer son œil +toujours si doux et si velouté, sa bouche rosée ne s'ouvrait plus que +rarement, et son ensemble était poétique. En voyant la plus belle de +nos gloires littéraires recevoir un coup de pied comme une impuissante +démonstration de l'inimitié envieuse, elle sentit au cœur une +indignation profonde, et <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> sur-le-champ elle alla s'asseoir à +côté de madame de Staël.</p> + +<p>—Oui, lui répéta celle-ci, vous êtes bonne autant que belle...</p> + +<p>—Pourquoi? demanda madame de Custine en rougissant; car sa simplicité +habituelle l'éloignait toujours de ce qui faisait effet.</p> + +<p>—Pourquoi? répondit vivement madame de Staël... Comment! vous me +demandez pourquoi je vous dis que vous êtes bonne? Mais c'est pour +être venue auprès de moi, pour avoir traversé cet immense salon au bout duquel je suis venue m'asseoir comme une sotte... Vraiment, vous -êtes plus courageuse que moi.</p> +êtes plus courageuse que moi.</p> <p>Madame de Custine rougit de nouveau jusqu'au front, et devint comme une rose.</p> -<p>—Et cependant, dit-elle d'une voix dont le timbre ressemblait à une -cloche d'argent, cependant je suis d'une telle timidité, que je ne +<p>—Et cependant, dit-elle d'une voix dont le timbre ressemblait à une +cloche d'argent, cependant je suis d'une telle timidité, que je ne saurais vous en raconter des effets, car vous vous moqueriez de moi.</p> -<p>—Me moquer de vous! dit madame de Staël, d'une voix attendrie et en -lui pressant la main... ah! jamais! À compter de ce jour, vous avez +<p>—Me moquer de vous! dit madame de Staël, d'une voix attendrie et en +lui pressant la main... ah! jamais! À compter de ce jour, vous avez une sœur.</p> -<p>Et ses beaux yeux humides s'arrêtaient avec complaisance sur la +<p>Et ses beaux yeux humides s'arrêtaient avec complaisance sur la ravissante figure de madame <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> de Custine, pour achever de s'instruire dans la connaissance de cette charmante femme... Dans ce -moment, madame de Staël avait complètement oublié où elle était, le +moment, madame de Staël avait complètement oublié où elle était, le premier Consul, madame de Montesson, madame Bonaparte et son salut presque froid...</p> -<p>—Comment vous nommez-vous? demanda-t-elle à madame de Custine.</p> +<p>—Comment vous nommez-vous? demanda-t-elle à madame de Custine.</p> <p>—Delphine.</p> <p>—Delphine!... Oh! le joli nom! J'en suis ravie!... Delphine... C'est -que cela ira à merveille!...</p> +que cela ira à merveille!...</p> <p>Madame de Custine ne concevait pas pourquoi son nom inspirait tant de -contentement à madame de Staël...</p> +contentement à madame de Staël...</p> <p>Celle-ci la comprit.</p> -<p>—Je vais faire paraître un roman, ma belle petite; et ce roman, je -veux qu'il s'appelle comme vous..... Je lui aurais donné votre nom, -même s'il eût été différent... Oui, il sera votre filleul, +<p>—Je vais faire paraître un roman, ma belle petite; et ce roman, je +veux qu'il s'appelle comme vous..... Je lui aurais donné votre nom, +même s'il eût été différent... Oui, il sera votre filleul, ajouta-t-elle en riant..... et il y aura aussi quelque chose qui vous -rappellera cette journée<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Go to footnote 28"><span class="smaller">[28]</span></a>.</p> +rappellera cette journée<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Go to footnote 28"><span class="smaller">[28]</span></a>.</p> <p><span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> Dans ce moment, le premier Consul rentra dans le salon. En -voyant madame de Staël, dont madame de Montesson n'avait pas osé lui -parler non plus que Joséphine, il alla vers elle, et lui parla -longtemps; il ne fut pas gracieux, mais poli, et même plus qu'il ne -l'avait été jusque-là avec madame de Staël... Elle était au ciel. Ceux -qui l'ont connue savent comme elle était impressionnable, et avec -quelle facilité on la ramenait à soi. La bonté de son cœur était si -admirable qu'elle lui donnait une bonhomie toute niaise de crédulité; -ce qui, avec son beau génie, formait un de ces contrastes qu'on +voyant madame de Staël, dont madame de Montesson n'avait pas osé lui +parler non plus que Joséphine, il alla vers elle, et lui parla +longtemps; il ne fut pas gracieux, mais poli, et même plus qu'il ne +l'avait été jusque-là avec madame de Staël... Elle était au ciel. Ceux +qui l'ont connue savent comme elle était impressionnable, et avec +quelle facilité on la ramenait à soi. La bonté de son cœur était si +admirable qu'elle lui donnait une bonhomie toute niaise de crédulité; +ce qui, avec son beau génie, formait un de ces contrastes qu'on admire.</p> -<p>—Ah! général, que vous êtes grand! dit-elle au premier Consul..... -Faites que je dise que vous êtes bon avec la même conviction.</p> +<p>—Ah! général, que vous êtes grand! dit-elle au premier Consul..... +Faites que je dise que vous êtes bon avec la même conviction.</p> <p>—Que faut-il pour cela?</p> <p>—Ne jamais parler de m'exiler.</p> -<p>—Cela dépend de vous..... et puis dans tous les cas <i>vous ne seriez -pas exilée; les exils et les lettres de cachet</i> ont été abolis par la -Révolution.</p> +<p>—Cela dépend de vous..... et puis dans tous les cas <i>vous ne seriez +pas exilée; les exils et les lettres de cachet</i> ont été abolis par la +Révolution.</p> -<p>—Ah! dit madame de Staël d'un air étonné... et qu'est-ce donc que le -18 fructidor?.... Une promenade à Sinnamari... Le lieu était mal +<p>—Ah! dit madame de Staël d'un air étonné... et qu'est-ce donc que le +18 fructidor?.... Une promenade à Sinnamari... Le lieu était mal choisi, car l'air y est mauvais!...</p> -<p>Le premier Consul fronça le sourcil..... Il n'aimait <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> pas que -madame de Staël parlât politique, et surtout avec lui. Il s'éloigna +<p>Le premier Consul fronça le sourcil..... Il n'aimait <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> pas que +madame de Staël parlât politique, et surtout avec lui. Il s'éloigna sur-le-champ.</p> -<p>Madame de Staël comprit aussitôt sa faute, ou plutôt sa <i>bêtise</i>, -comme elle-même le dit le soir à M. de Narbonne, qu'elle rencontra +<p>Madame de Staël comprit aussitôt sa faute, ou plutôt sa <i>bêtise</i>, +comme elle-même le dit le soir à M. de Narbonne, qu'elle rencontra chez le marquis de Luchesini.</p> -<p>—Je suis toujours la même, lui dit-elle; j'ai parfois un peu plus +<p>—Je suis toujours la même, lui dit-elle; j'ai parfois un peu plus d'esprit qu'une autre, et puis dans d'autres moments je suis aussi -niaise que la plus bête... Aller lui parler du 18 fructidor!... à -lui!.. lui qui peut-être bien l'a dirigé<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Go to footnote 29"><span class="smaller">[29]</span></a>, quoiqu'il fût de l'autre -côté des Alpes... mais qui de toute manière doit au fond du cœur -aimer une révolution qui lui a permis de faire, lui chef militaire, -une autre révolution avec des baïonnettes, puisque les magistrats du -peuple, les Directeurs, en avaient agi ainsi avec les représentants de +niaise que la plus bête... Aller lui parler du 18 fructidor!... à +lui!.. lui qui peut-être bien l'a dirigé<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Go to footnote 29"><span class="smaller">[29]</span></a>, quoiqu'il fût de l'autre +côté des Alpes... mais qui de toute manière doit au fond du cœur +aimer une révolution qui lui a permis de faire, lui chef militaire, +une autre révolution avec des baïonnettes, puisque les magistrats du +peuple, les Directeurs, en avaient agi ainsi avec les représentants de la nation.....</p> <p>Le premier Consul ne voulut cependant montrer aucune humeur de cette -conversation, qui, toute rapide qu'elle avait été, avait pu être -entendue par les personnes qui étaient près de lui. Il s'approcha de +conversation, qui, toute rapide qu'elle avait été, avait pu être +entendue par les personnes qui étaient près de lui. Il s'approcha de madame de Montesson, causa avec elle sur une foule de sujets, et -finit par lui demander <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> s'il était vrai que M. le duc -d'Orléans<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Go to footnote 30"><span class="smaller">[30]</span></a> jouât très-bien la comédie.</p> - -<p>—Très-bien les rôles de rondeur et de gaieté. M. le duc d'Orléans -n'aurait pas bien joué les rôles de Fleury, ni ceux de Molé; son -physique d'ailleurs s'y opposait<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a>; mais les rôles dans le genre de -ceux que je viens de citer étaient aussi bien et même peut-être mieux -remplis par lui qu'ils ne l'étaient souvent à la Comédie Française. On -jouait souvent dans ses châteaux, car il aimait fort ce -divertissement; aussi avait-il un théâtre dans presque toutes ses -habitations. Nous avions beaucoup de théâtres particuliers dans les -châteaux de nos princes et même à Paris. Outre celui de Sainte-Assise, -il y en avait un à Chantilly, où madame la duchesse de Bourbon et M. -le prince de Condé jouaient admirablement. Il y en avait aussi un à -l'Île-Adam, chez M. le prince de Conti; mais là je ne crois pas, -malgré le soin que le prince mettait à ce que sa maison fût une des -plus agréables de France, que la partie dramatique fût aussi soignée +finit par lui demander <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> s'il était vrai que M. le duc +d'Orléans<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Go to footnote 30"><span class="smaller">[30]</span></a> jouât très-bien la comédie.</p> + +<p>—Très-bien les rôles de rondeur et de gaieté. M. le duc d'Orléans +n'aurait pas bien joué les rôles de Fleury, ni ceux de Molé; son +physique d'ailleurs s'y opposait<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a>; mais les rôles dans le genre de +ceux que je viens de citer étaient aussi bien et même peut-être mieux +remplis par lui qu'ils ne l'étaient souvent à la Comédie Française. On +jouait souvent dans ses châteaux, car il aimait fort ce +divertissement; aussi avait-il un théâtre dans presque toutes ses +habitations. Nous avions beaucoup de théâtres particuliers dans les +châteaux de nos princes et même à Paris. Outre celui de Sainte-Assise, +il y en avait un à Chantilly, où madame la duchesse de Bourbon et M. +le prince de Condé jouaient admirablement. Il y en avait aussi un à +l'ÃŽle-Adam, chez M. le prince de Conti; mais là je ne crois pas, +malgré le soin que le prince mettait à ce que sa maison fût une des +plus agréables de France, que la partie dramatique fût aussi soignée que le reste.</p> -<p>—Qu'est-ce donc qu'un théâtre sur lequel le <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> duc d'Orléans -aurait joué la comédie <i>avec les comédiens français</i>?... Ce n'est pas +<p>—Qu'est-ce donc qu'un théâtre sur lequel le <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> duc d'Orléans +aurait joué la comédie <i>avec les comédiens français</i>?... Ce n'est pas Sainte-Assise.</p> -<p>—Ah! vous avez raison, général..... c'était sur un théâtre que M. le -duc d'Orléans avait fait construire, ou au moins réparer, dans sa -maison de Bagnolet. On y joua pour la première fois <i>la Partie de -chasse d'Henri IV</i>, par Collé. Ce fut Grandval qui fit Henri IV, et, -je dois le dire, M. le duc d'Orléans qui remplit le rôle de Michaud.</p> +<p>—Ah! vous avez raison, général..... c'était sur un théâtre que M. le +duc d'Orléans avait fait construire, ou au moins réparer, dans sa +maison de Bagnolet. On y joua pour la première fois <i>la Partie de +chasse d'Henri IV</i>, par Collé. Ce fut Grandval qui fit Henri IV, et, +je dois le dire, M. le duc d'Orléans qui remplit le rôle de Michaud.</p> <p>Le premier Consul sourit avec cette malice qui rendait son sourire -charmant, lorsqu'il était de bonne humeur. Il avait voulu amener -madame de Montesson à dire que le duc d'Orléans jouait avec Grandval; -mais c'était une époque où l'on était peu soigneux des convenances de -rang, et où le Roi s'appelait <i>La France</i><a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Go to footnote 32"><span class="smaller">[32]</span></a>.</p> +charmant, lorsqu'il était de bonne humeur. Il avait voulu amener +madame de Montesson à dire que le duc d'Orléans jouait avec Grandval; +mais c'était une époque où l'on était peu soigneux des convenances de +rang, et où le Roi s'appelait <i>La France</i><a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Go to footnote 32"><span class="smaller">[32]</span></a>.</p> <p>Madame de Montesson vit le sourire... Elle ne dit rien..., mais une -minute après elle appela Garat, qui était à l'autre bout du salon, et -lui dit, avec cette grâce charmante qu'elle mettait toujours dans une +minute après elle appela Garat, qui était à l'autre bout du salon, et +lui dit, avec cette grâce charmante qu'elle mettait toujours dans une demande pour faire de la musique chez elle ou bien une lecture:</p> <p>—Qu'allez-vous nous chanter, Garat?... avez-vous <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> ici -quelqu'un de force à chanter un duo de Gluck avec vous?</p> +quelqu'un de force à chanter un duo de Gluck avec vous?</p> -<p>Garat sortit un moment sa tête de l'immense pièce de mousseline dans -laquelle il était enseveli et qui lui servait de cravate; puis il prit -un lorgnon qui ressemblait à une loupe, et promena longtemps ses -regards sur l'assemblée avant de répondre; probablement que l'examen -ne fut pas favorable, car il secoua tristement la tête et laissa +<p>Garat sortit un moment sa tête de l'immense pièce de mousseline dans +laquelle il était enseveli et qui lui servait de cravate; puis il prit +un lorgnon qui ressemblait à une loupe, et promena longtemps ses +regards sur l'assemblée avant de répondre; probablement que l'examen +ne fut pas favorable, car il secoua tristement la tête et laissa tomber lentement cette parole:</p> <p>—Personne.</p> -<p>—J'en suis fâchée, dit madame de Montesson; vous auriez chanté ce +<p>—J'en suis fâchée, dit madame de Montesson; vous auriez chanté ce beau duo que vous avez dit souvent avec la Reine... car vous chantiez souvent avec elle, n'est-ce pas?</p> -<p>Garat souleva la tête une seconde fois, cligna de l'œil, et -joignant ses petites mains, dont l'une était estropiée, comme on sait, -il dit avec un accent profondément touché et toujours admiratif:</p> +<p>Garat souleva la tête une seconde fois, cligna de l'œil, et +joignant ses petites mains, dont l'une était estropiée, comme on sait, +il dit avec un accent profondément touché et toujours admiratif:</p> <p>—Oh! oui!... Pauvre princesse!... comme elle chantait faux!</p> -<p>Madame de Montesson sourit aussi à son tour, mais d'une manière -imperceptible, car elle était avant tout la femme du monde et celle -des excellentes manières. Elle avait voulu prouver au premier Consul -que le duc d'Orléans n'était pas le seul prince qui eût joué avec des +<p>Madame de Montesson sourit aussi à son tour, mais d'une manière +imperceptible, car elle était avant tout la femme du monde et celle +des excellentes manières. Elle avait voulu prouver au premier Consul +que le duc d'Orléans n'était pas le seul prince qui eût joué avec des artistes, puisque <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> la reine de France chantait dans un concert devant cinquante personnes avec un homme qui se faisait entendre dans un concert payant.</p> -<p>Napoléon n'aimait pas Garat. Cependant comme il aimait le chant, et -que Garat avait vraiment un admirable talent, il l'écouta avec plus -d'attention qu'il ne l'avait fait jusque-là, et même il lui fit -répéter une romance que Garat chantait admirablement et dont la +<p>Napoléon n'aimait pas Garat. Cependant comme il aimait le chant, et +que Garat avait vraiment un admirable talent, il l'écouta avec plus +d'attention qu'il ne l'avait fait jusque-là , et même il lui fit +répéter une romance que Garat chantait admirablement et dont la musique est de Plantade!</p> <p class="poem10"> - Le jour se lève, amour m'inspire,<br> - J'ai vu Chloé dans mon sommeil;<br> + Le jour se lève, amour m'inspire,<br> + J'ai vu Chloé dans mon sommeil;<br> Je l'ai vue, et je prends ma lyre, etc.</p> -<p>Mais le Consul n'eut pas la même patience pour Steibelt. Celui-ci -arrivait à Paris et désirait vivement se faire entendre de l'homme -dont le nom remplissait non-seulement l'Europe, mais le monde habité. -Madame de Montesson lui demanda de venir à l'un de ses déjeuners, et -ce même jour il y était venu. Ce fut donc avec une grande joie qu'il -se mit au piano. Il joua d'abord une introduction improvisée -admirable, qui à elle seule était une pièce entière; mais il tomba -dans sa faute ordinaire; il entreprit toute une partition; il commença -la belle sonate à madame Bonaparte, une de ses plus belles +<p>Mais le Consul n'eut pas la même patience pour Steibelt. Celui-ci +arrivait à Paris et désirait vivement se faire entendre de l'homme +dont le nom remplissait non-seulement l'Europe, mais le monde habité. +Madame de Montesson lui demanda de venir à l'un de ses déjeuners, et +ce même jour il y était venu. Ce fut donc avec une grande joie qu'il +se mit au piano. Il joua d'abord une introduction improvisée +admirable, qui à elle seule était une pièce entière; mais il tomba +dans sa faute ordinaire; il entreprit toute une partition; il commença +la belle sonate à madame Bonaparte, une de ses plus belles compositions, sans doute, mais qui ne finit pas. Le premier Consul fit assez bonne contenance pendant <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> l'introduction et la -première partie de la sonate; mais à la reprise de la seconde, il n'y -put tenir. Il se leva brusquement, prit congé de madame de Montesson -en lui baisant la main, ce qui était rare pour lui, murmura quelques -mots sur ses occupations, et sortit saluant légèrement à droite et à -gauche, en entraînant Joséphine, qui le suivait en mettant ses gants, -rajustant son châle et disant adieu en courant à madame de Montesson.</p> - -<p>—Il est charmant, s'écria madame de Montesson toute ravie du +première partie de la sonate; mais à la reprise de la seconde, il n'y +put tenir. Il se leva brusquement, prit congé de madame de Montesson +en lui baisant la main, ce qui était rare pour lui, murmura quelques +mots sur ses occupations, et sortit saluant légèrement à droite et à +gauche, en entraînant Joséphine, qui le suivait en mettant ses gants, +rajustant son châle et disant adieu en courant à madame de Montesson.</p> + +<p>—Il est charmant, s'écria madame de Montesson toute ravie du baisement de main. N'est-ce pas, Steibelt, qu'il est charmant?</p> -<p>—Charmant? dit le Prussien furieux!... charmant? dites plutôt que -c'est un Vandale!... demandez à Garat.</p> +<p>—Charmant? dit le Prussien furieux!... charmant? dites plutôt que +c'est un Vandale!... demandez à Garat.</p> -<p>Mais Garat avait été écouté; on lui avait même redemandé sa romance, +<p>Mais Garat avait été écouté; on lui avait même redemandé sa romance, et il dit non-seulement comme les autres:—Il est charmant...; mais il ajouta, avec cette expression importante que nous lui avons tous -connue, et qui rendait si drôle sa figure de singe:</p> +connue, et qui rendait si drôle sa figure de singe:</p> <p><i>C'est un grand homme!</i></p> -<p>Mais où madame de Montesson eut une maison peut-être encore plus -agréable qu'à Paris, ce fut à Romainville. Elle s'ennuya bientôt de -Paris; elle y eut quelques désagréments. On ne peut servir tout le -monde, quelque crédit qu'on ait; et ceux <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> qui ne réussissent -pas par votre moyen sont mécontents et vous accusent: ce fut ce qui -arriva à madame de Montesson. Elle eut de plus des cabales de théâtre +<p>Mais où madame de Montesson eut une maison peut-être encore plus +agréable qu'à Paris, ce fut à Romainville. Elle s'ennuya bientôt de +Paris; elle y eut quelques désagréments. On ne peut servir tout le +monde, quelque crédit qu'on ait; et ceux <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> qui ne réussissent +pas par votre moyen sont mécontents et vous accusent: ce fut ce qui +arriva à madame de Montesson. Elle eut de plus des cabales de théâtre qui vinrent lui donner de l'ennui.</p> -<p>Mademoiselle Duchesnois voulut débuter aux Français<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Go to footnote 33"><span class="smaller">[33]</span></a>. Chaptal, qui -prétendait se connaître en figures, prononça qu'un aussi laid visage -ne pourrait jamais réussir, et refusa ou du moins éluda l'ordre de -début. On en parla à madame de Montesson; elle avait joué la comédie -trop souvent et trop bien pour ne pas porter intérêt à une jeune -personne qui annonçait du talent, car elle promettait alors ce qu'elle -n'a pas donné, tandis que mademoiselle Georges a été depuis, comme +<p>Mademoiselle Duchesnois voulut débuter aux Français<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Go to footnote 33"><span class="smaller">[33]</span></a>. Chaptal, qui +prétendait se connaître en figures, prononça qu'un aussi laid visage +ne pourrait jamais réussir, et refusa ou du moins éluda l'ordre de +début. On en parla à madame de Montesson; elle avait joué la comédie +trop souvent et trop bien pour ne pas porter intérêt à une jeune +personne qui annonçait du talent, car elle promettait alors ce qu'elle +n'a pas donné, tandis que mademoiselle Georges a été depuis, comme alors, bien au-dessus d'elle.</p> <p>Quoi qu'il en soit, madame de Montesson se passionna pour le talent de -mademoiselle Duchesnois, qui était laide à renverser. Le moyen, -quelque esprit qu'elle eût, de se douter que c'était M. de Valence qui -lui <i>imposait</i> mademoiselle Duchesnois!... Comme elle était loin de -cette pensée, elle voulut, à son tour, employer son crédit pour +mademoiselle Duchesnois, qui était laide à renverser. Le moyen, +quelque esprit qu'elle eût, de se douter que c'était M. de Valence qui +lui <i>imposait</i> mademoiselle Duchesnois!... Comme elle était loin de +cette pensée, elle voulut, à son tour, employer son crédit pour <i>imposer</i> mademoiselle Duchesnois aux Parisiens. Elle fit donc -promettre à madame Bonaparte de venir entendre mademoiselle -Duchesnois <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> en petit comité. On invita cent cinquante -personnes, plus de deux cents s'y trouvèrent. Chaptal était du nombre. +promettre à madame Bonaparte de venir entendre mademoiselle +Duchesnois <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> en petit comité. On invita cent cinquante +personnes, plus de deux cents s'y trouvèrent. Chaptal était du nombre. Il pensait comme beaucoup de gens qu'un beau ou un joli physique est -une condition, sinon première, au moins très-importante pour réussir -sur le théâtre. C'était un homme d'esprit sur lequel on faisait des -mots qu'on croyait bons et qui n'étaient que de pauvres sottises. Il -avait de la science et de la bonté, et, en surplus de sa science, il +une condition, sinon première, au moins très-importante pour réussir +sur le théâtre. C'était un homme d'esprit sur lequel on faisait des +mots qu'on croyait bons et qui n'étaient que de pauvres sottises. Il +avait de la science et de la bonté, et, en surplus de sa science, il avait de l'esprit. Mademoiselle Duchesnois, avec sa grande bouche, sa -maigreur osseuse, car alors elle était maigre et sans forme, avec sa +maigreur osseuse, car alors elle était maigre et sans forme, avec sa laideur enfin, lui parut avoir raison lorsqu'elle disait:</p> <p class="poem10"> - Soleil, je viens te voir pour la dernière fois.</p> + Soleil, je viens te voir pour la dernière fois.</p> <p class="noindent">et il jugea inutile de la faire mentir en la faisant revenir pour le -répéter. En conséquence, il lui refusa un ordre de début. Voilà +répéter. En conséquence, il lui refusa un ordre de début. Voilà pourquoi madame de Montesson sollicita madame Bonaparte d'entendre la -jeune débutante chez elle, et fit prier par elle M. Chaptal d'y venir. -Le moyen de refuser la reine de France, car Joséphine l'était déjà!... -Chaptal vint donc chez madame de Montesson, où nous entendîmes -mademoiselle Duchesnois dans <i>Phèdre</i>, et, je crois, dans +jeune débutante chez elle, et fit prier par elle M. Chaptal d'y venir. +Le moyen de refuser la reine de France, car Joséphine l'était déjà !... +Chaptal vint donc chez madame de Montesson, où nous entendîmes +mademoiselle Duchesnois dans <i>Phèdre</i>, et, je crois, dans <i>Clytemnestre</i> et dans <i>Didon</i>...</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> —Que ferez-vous? dis-je à Chaptal, lorsque après avoir écouté -la débutante on se mêla pour causer.</p> +<p><span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> —Que ferez-vous? dis-je à Chaptal, lorsque après avoir écouté +la débutante on se mêla pour causer.</p> <p>Il me regarda en souriant.</p> -<p>—Je parie que vous m'avez deviné, me dit-il.</p> +<p>—Je parie que vous m'avez deviné, me dit-il.</p> -<p>—Mais non... J'ai fort bonne opinion de votre fermeté...</p> +<p>—Mais non... J'ai fort bonne opinion de votre fermeté...</p> -<p>—Vraiment!... mais le moyen!... mettez-vous à ma place... tenez, -voyez plutôt.</p> +<p>—Vraiment!... mais le moyen!... mettez-vous à ma place... tenez, +voyez plutôt.</p> -<p>En effet, nous vîmes s'avancer vers nous madame Bonaparte, donnant le -bras à madame de Montesson, qui, pour cette grande attaque, avait -quitté son canapé et son tabouret<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Go to footnote 34"><span class="smaller">[34]</span></a>, et, tenant mademoiselle -Duchesnois par la main, venait solliciter le fameux ordre de début...</p> +<p>En effet, nous vîmes s'avancer vers nous madame Bonaparte, donnant le +bras à madame de Montesson, qui, pour cette grande attaque, avait +quitté son canapé et son tabouret<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Go to footnote 34"><span class="smaller">[34]</span></a>, et, tenant mademoiselle +Duchesnois par la main, venait solliciter le fameux ordre de début...</p> -<p>—Et la protégée de madame Louis Bonaparte? dis-je à Chaptal...</p> +<p>—Et la protégée de madame Louis Bonaparte? dis-je à Chaptal...</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> —Oh! qu'elle est belle! s'écria-t-il comme transporté à ce +<p><span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> —Oh! qu'elle est belle! s'écria-t-il comme transporté à ce seul souvenir!</p> -<p>—Et comme elle est bonne dans les moments de force de son rôle! vous -ne pouvez pas la refuser si celle-ci débute.</p> +<p>—Et comme elle est bonne dans les moments de force de son rôle! vous +ne pouvez pas la refuser si celle-ci débute.</p> -<p>—Vous avez raison... Eh bien! toutes deux débuteront.</p> +<p>—Vous avez raison... Eh bien! toutes deux débuteront.</p> -<p>Ces dames arrivèrent alors auprès de nous... Madame de Montesson +<p>Ces dames arrivèrent alors auprès de nous... Madame de Montesson demanda, madame Bonaparte appuya et Chaptal accorda ce qu'il ne -pouvait au fait pas refuser à madame Bonaparte, qui, par instinct, +pouvait au fait pas refuser à madame Bonaparte, qui, par instinct, n'aimait pas mademoiselle Georges, rivale de mademoiselle Duchesnois, -que mademoiselle Raucourt avait amenée chez madame Louis, où je -l'admirai le lendemain de la soirée de madame de Montesson.</p> +que mademoiselle Raucourt avait amenée chez madame Louis, où je +l'admirai le lendemain de la soirée de madame de Montesson.</p> <p>—<i>N'est-ce pas</i>, me dit mademoiselle Raucourt avec son accent de -Léontine dans <i>Héraclius</i>, ou de Cléopâtre dans <i>Rodogune</i>, <i>n'est-ce -pas que voilà un bel outil de tragédie?...</i></p> +Léontine dans <i>Héraclius</i>, ou de Cléopâtre dans <i>Rodogune</i>, <i>n'est-ce +pas que voilà un bel outil de tragédie?...</i></p> -<p>Le fait est qu'elle était superbe, et que son talent, très-beau dans -cette première époque de sa vie, est devenu un des plus remarquables -de notre temps: c'est le dernier soupir de la bonne tragédie. -Mademoiselle Raucourt lui avait donné les bonnes traditions, et elle -les a conservées...</p> +<p>Le fait est qu'elle était superbe, et que son talent, très-beau dans +cette première époque de sa vie, est devenu un des plus remarquables +de notre temps: c'est le dernier soupir de la bonne tragédie. +Mademoiselle Raucourt lui avait donné les bonnes traditions, et elle +les a conservées...</p> <p>Madame de Montesson voulut quitter Paris, et <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> comme sa fortune -lui permettait d'avoir une maison à elle, elle en acheta une charmante -à Romainville; mais elle était trop petite, il fallut l'agrandir. Elle -fit bâtir, et ce qu'elle ordonna fut d'un goût si parfait, que tout le -monde voulut connaître cette charmante chaumière ou moulin, comme elle -l'appelait, et bientôt elle eut plus de monde qu'à Paris.</p> - -<p>J'ai déjà dit qu'elle peignait admirablement les fleurs; elle voulut -en élever d'aussi belles que celles du Jardin des Plantes, pour lui -servir de modèles. Elle fit donc construire une serre à Romainville: -cette serre servit ensuite de modèle pour celle de la Malmaison<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Go to footnote 35"><span class="smaller">[35]</span></a>; -elle communiquait à la chambre à coucher de madame de Montesson par -une glace sans tain. Au milieu, était une rotonde dans laquelle on -déjeunait tous les matins. Il y avait souvent des personnes qui ne -pouvaient pas venir plus tard et venaient déjeuner à Romainville, et -puis l'entourage de madame de Montesson était fort nombreux. Elle -avait ses deux nièces, dont l'une, madame de Valence, était encore -charmante, et jolie, et gracieuse, autant que femme peut l'être...; -l'autre, madame Ducrest, chantait à merveille. On faisait -d'excellente musique à Romainville; <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> madame Robadet, dame de -compagnie de madame de Montesson, était très-forte sur le piano et -l'une des premières élèves de Steibelt. Dès qu'il fut arrivé à Paris, -il fut attiré dans cette maison et contribua à l'agrément du salon de -madame de Montesson. C'était une aimable femme que madame Robadet<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Go to footnote 36"><span class="smaller">[36]</span></a>; +lui permettait d'avoir une maison à elle, elle en acheta une charmante +à Romainville; mais elle était trop petite, il fallut l'agrandir. Elle +fit bâtir, et ce qu'elle ordonna fut d'un goût si parfait, que tout le +monde voulut connaître cette charmante chaumière ou moulin, comme elle +l'appelait, et bientôt elle eut plus de monde qu'à Paris.</p> + +<p>J'ai déjà dit qu'elle peignait admirablement les fleurs; elle voulut +en élever d'aussi belles que celles du Jardin des Plantes, pour lui +servir de modèles. Elle fit donc construire une serre à Romainville: +cette serre servit ensuite de modèle pour celle de la Malmaison<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Go to footnote 35"><span class="smaller">[35]</span></a>; +elle communiquait à la chambre à coucher de madame de Montesson par +une glace sans tain. Au milieu, était une rotonde dans laquelle on +déjeunait tous les matins. Il y avait souvent des personnes qui ne +pouvaient pas venir plus tard et venaient déjeuner à Romainville, et +puis l'entourage de madame de Montesson était fort nombreux. Elle +avait ses deux nièces, dont l'une, madame de Valence, était encore +charmante, et jolie, et gracieuse, autant que femme peut l'être...; +l'autre, madame Ducrest, chantait à merveille. On faisait +d'excellente musique à Romainville; <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> madame Robadet, dame de +compagnie de madame de Montesson, était très-forte sur le piano et +l'une des premières élèves de Steibelt. Dès qu'il fut arrivé à Paris, +il fut attiré dans cette maison et contribua à l'agrément du salon de +madame de Montesson. C'était une aimable femme que madame Robadet<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Go to footnote 36"><span class="smaller">[36]</span></a>; elle formait, avec la famille nombreuse de madame de Montesson, le -fond et le noyau de la société qu'on était toujours sûr de trouver à -Romainville. Tout cela se groupait autour de la maîtresse de la -maison, sans chercher à faire un effet exclusif, et pour l'aider -seulement à rendre sa maison plus agréable<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Go to footnote 37"><span class="smaller">[37]</span></a>, quoique <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> parmi -elles il y en eût qui pouvaient le faire avec certitude de succès; -mais la pensée n'en venait pas... Il y avait donc à Romainville madame -de Valence, encore jolie à faire tourner une tête, et madame Ducrest, -nièces toutes deux de madame de Montesson; les deux filles de madame -de Valence<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Go to footnote 38"><span class="smaller">[38]</span></a>, parfaitement élevées, polies, et faisant déjà présumer +fond et le noyau de la société qu'on était toujours sûr de trouver à +Romainville. Tout cela se groupait autour de la maîtresse de la +maison, sans chercher à faire un effet exclusif, et pour l'aider +seulement à rendre sa maison plus agréable<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Go to footnote 37"><span class="smaller">[37]</span></a>, quoique <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> parmi +elles il y en eût qui pouvaient le faire avec certitude de succès; +mais la pensée n'en venait pas... Il y avait donc à Romainville madame +de Valence, encore jolie à faire tourner une tête, et madame Ducrest, +nièces toutes deux de madame de Montesson; les deux filles de madame +de Valence<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Go to footnote 38"><span class="smaller">[38]</span></a>, parfaitement élevées, polies, et faisant déjà présumer ce qu'elles sont devenues, des femmes parfaites; mademoiselle Ducrest -(Georgette), jolie comme un ange et fraîche comme un bouton de rose... -Voilà ce qui formait le fond de la société habituelle de madame de +(Georgette), jolie comme un ange et fraîche comme un bouton de rose... +Voilà ce qui formait le fond de la société habituelle de madame de Montesson; il faut y ajouter les dames de La Tour<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Go to footnote 39"><span class="smaller">[39]</span></a>, amies -malheureuses pour qui elle fut une providence... Les plus habituées -ensuite étaient madame Récamier, madame Regnault de -Saint-Jean-d'Angély... Madame Bonaparte y allait aussi souvent qu'elle -le pouvait, ainsi que la princesse Borghèse. J'y allais aussi, mais je -fus à Arras alors, ce qui me rendit moins assidue. <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> On y +malheureuses pour qui elle fut une providence... Les plus habituées +ensuite étaient madame Récamier, madame Regnault de +Saint-Jean-d'Angély... Madame Bonaparte y allait aussi souvent qu'elle +le pouvait, ainsi que la princesse Borghèse. J'y allais aussi, mais je +fus à Arras alors, ce qui me rendit moins assidue. <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> On y voyait aussi presque toujours madame de Fontanges<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Go to footnote 40"><span class="smaller">[40]</span></a>, fille de M. de Pont; et puis encore madame de Custine, mademoiselle de Sabran, cette -belle et ravissante personne, dont le dévouement, aussi grand que son -courage et sa beauté, fit impression sur un peuple en délire, et ne -put toucher des juges qui, pour la satisfaire, n'avaient qu'à écouter +belle et ravissante personne, dont le dévouement, aussi grand que son +courage et sa beauté, fit impression sur un peuple en délire, et ne +put toucher des juges qui, pour la satisfaire, n'avaient qu'à écouter la justice!...</p> -<p>On voyait encore chez madame de Montesson toutes les étrangères ayant -une spécialité de fortune, de rang ou de beauté: la marquise de +<p>On voyait encore chez madame de Montesson toutes les étrangères ayant +une spécialité de fortune, de rang ou de beauté: la marquise de Luchesini<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Go to footnote 41"><span class="smaller">[41]</span></a>, la marquise de Gallo<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Go to footnote 42"><span class="smaller">[42]</span></a>, madame Visconti, la duchesse de Courlande, madame Divoff, <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> madame Demidoff, la princesse -Dolgorouki et la belle madame Zamoïska<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Go to footnote 43"><span class="smaller">[43]</span></a>, et une foule de Françaises -et d'étrangères dont les noms m'échappent.</p> - -<p>J'ai dit que madame de Montesson ne sortait pas. Sa santé, presque -détruite, en était encore plus la cause que l'étiquette, contre -laquelle plusieurs personnes se révoltaient. À l'époque dont je parle -surtout (en 1804), elle souffrait cruellement de douleurs aiguës qui -lui ôtaient presque ses facultés. Un jour cependant, quelles que +Dolgorouki et la belle madame Zamoïska<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Go to footnote 43"><span class="smaller">[43]</span></a>, et une foule de Françaises +et d'étrangères dont les noms m'échappent.</p> + +<p>J'ai dit que madame de Montesson ne sortait pas. Sa santé, presque +détruite, en était encore plus la cause que l'étiquette, contre +laquelle plusieurs personnes se révoltaient. À l'époque dont je parle +surtout (en 1804), elle souffrait cruellement de douleurs aiguës qui +lui ôtaient presque ses facultés. Un jour cependant, quelles que fussent ses souffrances, elle prouva combien madame de Genlis avait -tort en l'accusant de manquer de cœur<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Go to footnote 44"><span class="smaller">[44]</span></a>. Elle était plus accablée -que de coutume, et retirée dans l'intérieur de son appartement; elle -était entourée de ses femmes, qui empêchaient le moindre bruit de -parvenir à elle... Tout à coup, elle entend la voix de madame de La -Tour, de son amie, qui, au milieu de sanglots étouffés, suppliait la -femme de chambre de garde auprès de la malade de la laisser entrer... -Madame de Montesson, <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> émue de ce qu'elle entend, sonne, et +tort en l'accusant de manquer de cœur<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Go to footnote 44"><span class="smaller">[44]</span></a>. Elle était plus accablée +que de coutume, et retirée dans l'intérieur de son appartement; elle +était entourée de ses femmes, qui empêchaient le moindre bruit de +parvenir à elle... Tout à coup, elle entend la voix de madame de La +Tour, de son amie, qui, au milieu de sanglots étouffés, suppliait la +femme de chambre de garde auprès de la malade de la laisser entrer... +Madame de Montesson, <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> émue de ce qu'elle entend, sonne, et donne l'ordre de laisser entrer madame de La Tour.</p> -<p>—Ah! mon amie, ma seule amie, venez à notre secours! s'écrie madame -de La Tour, en tombant à genoux près de son lit... Mes neveux vont -périr si vous ne les secourez pas!... Vous seule le pouvez; car vous +<p>—Ah! mon amie, ma seule amie, venez à notre secours! s'écrie madame +de La Tour, en tombant à genoux près de son lit... Mes neveux vont +périr si vous ne les secourez pas!... Vous seule le pouvez; car vous avez tout pouvoir sur madame Bonaparte, et madame Bonaparte peut tout -à son tour sur le général Bonaparte<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Go to footnote 45"><span class="smaller">[45]</span></a>.</p> +à son tour sur le général Bonaparte<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Go to footnote 45"><span class="smaller">[45]</span></a>.</p> -<p>Et madame de La Tour apprend à son amie ce qu'elle ignorait, n'ayant +<p>Et madame de La Tour apprend à son amie ce qu'elle ignorait, n'ayant lu aucun journal depuis le matin, la conspiration de Georges et le danger de MM. de Polignac.</p> <p>Madame de Montesson, dont l'esprit rapide comprit sur-le-champ le -danger des accusés, ne perd pas un moment à délibérer; elle sonne, +danger des accusés, ne perd pas un moment à délibérer; elle sonne, donne l'ordre de mettre ses chevaux et demande une robe.</p> -<p>—Mais vous êtes malade, mon amie!... vous souffrez cruellement... -vous ne pouvez aller à Paris... Je ne vous demandais qu'un billet pour +<p>—Mais vous êtes malade, mon amie!... vous souffrez cruellement... +vous ne pouvez aller à Paris... Je ne vous demandais qu'un billet pour madame Bonaparte!</p> -<p>—Un billet n'est point assez éloquent lorsqu'il s'agit de la vie -d'un homme, lui répondit madame <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> de Montesson... Il faut que je -voie non-seulement Joséphine, mais l'Empereur!...</p> +<p>—Un billet n'est point assez éloquent lorsqu'il s'agit de la vie +d'un homme, lui répondit madame <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> de Montesson... Il faut que je +voie non-seulement Joséphine, mais l'Empereur!...</p> -<p>—Mais vous avez la fièvre! s'écrie madame de La Tour, qui venait de +<p>—Mais vous avez la fièvre! s'écrie madame de La Tour, qui venait de serrer sa main.</p> <p>—Eh bien! je n'en parlerai que mieux et plus vivement, dit-elle en souriant et en montrant des dents encore superbes...</p> -<p>Et une demi-heure n'était pas encore écoulée depuis l'entrée de madame -de La Tour dans sa chambre, qu'elle était sur le chemin de +<p>Et une demi-heure n'était pas encore écoulée depuis l'entrée de madame +de La Tour dans sa chambre, qu'elle était sur le chemin de Saint-Cloud.</p> -<p>En arrivant, elle fut aussitôt introduite auprès de Joséphine; elle -lui demanda avec instance, avec larmes, la grâce de MM. de Polignac et -de M. de Rivière<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Go to footnote 46"><span class="smaller">[46]</span></a>.</p> +<p>En arrivant, elle fut aussitôt introduite auprès de Joséphine; elle +lui demanda avec instance, avec larmes, la grâce de MM. de Polignac et +de M. de Rivière<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Go to footnote 46"><span class="smaller">[46]</span></a>.</p> -<p>—Hélas! répondit Joséphine, que puis-je pour eux?</p> +<p>—Hélas! répondit Joséphine, que puis-je pour eux?</p> <p>—Tout! dit avec force madame de Montesson; car vous avez un motif -puissant pour exiger de l'Empereur qu'il vous accorde les trois têtes +puissant pour exiger de l'Empereur qu'il vous accorde les trois têtes qu'il veut faire tomber. C'est sa propre gloire que vous voulez -sauver avec elles!... Que veut-il?... être <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> roi!... Eh bien! +sauver avec elles!... Que veut-il?... être <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> roi!... Eh bien! veut-il aussi que nos vœux, qui seront toujours pour lui, soient -refoulés dans nos cœurs par cet acte de cruauté?... Veut-il que les -marches du trône où il monte soient teintes du sang innocent?...</p> +refoulés dans nos cœurs par cet acte de cruauté?... Veut-il que les +marches du trône où il monte soient teintes du sang innocent?...</p> -<p>—Mais ils sont coupables! dit doucement Joséphine.</p> +<p>—Mais ils sont coupables! dit doucement Joséphine.</p> <p>—Non, ils ne sont pas coupables! dit madame de Montesson, avec une -force que lui donnait la fièvre qu'elle avait et l'émotion de son âme. -Non, ils ne sont pas coupables!... Quels serments ont-ils prêtés?... -quelle est la foi jurée qu'ils ont violée?... Toujours fidèles à leur -souverain, ils sont rentrés en France pour ses intérêts; c'est vrai... +force que lui donnait la fièvre qu'elle avait et l'émotion de son âme. +Non, ils ne sont pas coupables!... Quels serments ont-ils prêtés?... +quelle est la foi jurée qu'ils ont violée?... Toujours fidèles à leur +souverain, ils sont rentrés en France pour ses intérêts; c'est vrai... Eh bien! qu'on les surveille... qu'on les enferme... Mais pas de -mort!... pas de sang versé!... Mon Dieu! la France n'en a-t-elle pas +mort!... pas de sang versé!... Mon Dieu! la France n'en a-t-elle pas assez vu couler?...</p> -<p>Et, tout épuisée de l'effort qu'elle venait de faire, elle retomba sur -le canapé d'où elle s'était levée, entraînée par son agitation.</p> +<p>Et, tout épuisée de l'effort qu'elle venait de faire, elle retomba sur +le canapé d'où elle s'était levée, entraînée par son agitation.</p> -<p>—Calmez-vous, lui dit Joséphine en l'embrassant, vous me faites +<p>—Calmez-vous, lui dit Joséphine en l'embrassant, vous me faites rougir de mes craintes. Je parlerai... Bonaparte m'entendra... et je -vous jure qu'il faudra qu'il me donne la grâce de MM. de Polignac, ou +vous jure qu'il faudra qu'il me donne la grâce de MM. de Polignac, ou je n'aurai plus d'affection pour lui. Vous m'ouvrez les yeux!... Sans doute, ils <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> ne sont pas aussi coupables que ce Moreau!...</p> -<p>—Oh! lui, je vous l'abandonne!... quoiqu'à vrai dire, il faudrait que -la première action de votre héros, dans la route nouvelle que sa -gloire lui a frayée, fût tout entière grande et généreuse. Ah! -Joséphine! la clémence est si belle dans un souverain!...</p> +<p>—Oh! lui, je vous l'abandonne!... quoiqu'à vrai dire, il faudrait que +la première action de votre héros, dans la route nouvelle que sa +gloire lui a frayée, fût tout entière grande et généreuse. Ah! +Joséphine! la clémence est si belle dans un souverain!...</p> <p>—Je vous promets de faire tout ce que je ferais pour sauver mon -frère... Reposez-vous sur moi.</p> +frère... Reposez-vous sur moi.</p> <p>—Ne pourrais-je le voir? demanda madame de Montesson.</p> -<p>—Je vais le savoir, dit Joséphine avec empressement, et peut-être -charmée d'avoir un auxiliaire aussi puissant avec elle.</p> +<p>—Je vais le savoir, dit Joséphine avec empressement, et peut-être +charmée d'avoir un auxiliaire aussi puissant avec elle.</p> <p>Elle revint au bout de quelques minutes l'air tout abattu.—Je ne puis -le voir <i>moi-même</i>, dit-elle... Partez; mais comptez sur moi.</p> +le voir <i>moi-même</i>, dit-elle... Partez; mais comptez sur moi.</p> -<p>Madame de Montesson revint à Romainville dans un état digne de pitié. -Sa fièvre avait redoublé par la crainte de ne pas réussir, et de -rapporter une parole de mort dans cette famille désolée<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Go to footnote 47"><span class="smaller">[47]</span></a>, au lieu +<p>Madame de Montesson revint à Romainville dans un état digne de pitié. +Sa fièvre avait redoublé par la crainte de ne pas réussir, et de +rapporter une parole de mort dans cette famille désolée<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Go to footnote 47"><span class="smaller">[47]</span></a>, au lieu de la joie qu'elle lui avait promise... <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> En arrivant, elle vit -accourir madame de La Tour et sa fille.—Espérez!...«leur cria-t-elle +accourir madame de La Tour et sa fille.—Espérez!...«leur cria-t-elle du plus loin qu'elle put se faire entendre. Il lui semblait que cette -espérance ne serait pas vaine...</p> +espérance ne serait pas vaine...</p> <p>On a dit une foule de versions sur cette affaire de MM. de Polignac; -le fait réel est celui que je raconte. On a mis sur le compte de -Murat, de Savary, de l'impératrice, le salut des accusés. Ce fut +le fait réel est celui que je raconte. On a mis sur le compte de +Murat, de Savary, de l'impératrice, le salut des accusés. Ce fut madame de Montesson, ce fut elle qui sauva M. de Polignac, M. de -Rivière et M. d'Hozier<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Go to footnote 48"><span class="smaller">[48]</span></a>. Murat, qui alors était gouverneur de -Paris, dit seulement à l'Empereur: <i>Soyez clément, et vous sèmerez +Rivière et M. d'Hozier<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Go to footnote 48"><span class="smaller">[48]</span></a>. Murat, qui alors était gouverneur de +Paris, dit seulement à l'Empereur: <i>Soyez clément, et vous sèmerez pour recueillir</i>.</p> -<p>Mais ces paroles furent dites <i>pour tous les accusés</i>, et même pour -Moreau, Coster de Saint-Victor, M. d'Hozier et les autres. Quant à -Savary, ce qu'il fit fut pour plaire à sa femme et satisfaire son -amour-propre, parce qu'il était allié de très-près, <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> par +<p>Mais ces paroles furent dites <i>pour tous les accusés</i>, et même pour +Moreau, Coster de Saint-Victor, M. d'Hozier et les autres. Quant à +Savary, ce qu'il fit fut pour plaire à sa femme et satisfaire son +amour-propre, parce qu'il était allié de très-près, <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> par madame Savary, aux Polignac; mais quand il vit se froncer le sourcil -impérial, il se retira au fond de sa coquille pour s'y tenir -tranquille. Ce fut, je le répète, madame de Montesson qui sauva MM. de -Polignac et de Rivière.</p> +impérial, il se retira au fond de sa coquille pour s'y tenir +tranquille. Ce fut, je le répète, madame de Montesson qui sauva MM. de +Polignac et de Rivière.</p> -<p>L'espérance que madame de Montesson avait rapportée à ses amies ne fut -pas d'abord réalisée... La condamnation fut prononcée... En +<p>L'espérance que madame de Montesson avait rapportée à ses amies ne fut +pas d'abord réalisée... La condamnation fut prononcée... En l'apprenant, madame de Montesson oublia de nouveau toutes ses souffrances; elle ne sentit plus qu'une seule douleur, celle de ces -femmes qui pleuraient et sanglotaient dans ses bras, l'appelant à leur -aide et lui criant qu'elles n'espéraient qu'en elle.</p> +femmes qui pleuraient et sanglotaient dans ses bras, l'appelant à leur +aide et lui criant qu'elles n'espéraient qu'en elle.</p> <p>—Mon Dieu! mon Dieu! disait madame de Montesson tandis que sa voiture -roulait rapidement vers Saint-Cloud, prêtez-moi un accent <i>qui le</i> -persuade; car ce n'est que de <i>lui seul</i> que j'attends quelque pitié.</p> - -<p>Elle avait raison; elle savait qu'autour des rois, et Napoléon l'était -déjà par le fait<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Go to footnote 49"><span class="smaller">[49]</span></a>, il n'y a que trop de gens perfides dont la -volonté d'exécution outre-passe toujours l'intention de punir du -maître.</p> - -<p>—J'ai parlé, lui dit Joséphine aussitôt qu'elle <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> l'aperçut, -mais j'ai peu d'espoir... Il est plus irrité cette fois que je ne l'ai -vu encore pour des conspirations, même celle de la machine infernale, -où, sans ce pauvre Rapp, Hortense et moi nous sautions en l'air, <i>sans -compter</i> madame Murat<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Go to footnote 50"><span class="smaller">[50]</span></a>... Je lui ai parlé avec l'intérêt que je -devais <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> mettre à une aussi importante affaire, et je crains...</p> - -<p>—Mais je veux le voir! s'écria madame de Montesson... Joséphine, +roulait rapidement vers Saint-Cloud, prêtez-moi un accent <i>qui le</i> +persuade; car ce n'est que de <i>lui seul</i> que j'attends quelque pitié.</p> + +<p>Elle avait raison; elle savait qu'autour des rois, et Napoléon l'était +déjà par le fait<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Go to footnote 49"><span class="smaller">[49]</span></a>, il n'y a que trop de gens perfides dont la +volonté d'exécution outre-passe toujours l'intention de punir du +maître.</p> + +<p>—J'ai parlé, lui dit Joséphine aussitôt qu'elle <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> l'aperçut, +mais j'ai peu d'espoir... Il est plus irrité cette fois que je ne l'ai +vu encore pour des conspirations, même celle de la machine infernale, +où, sans ce pauvre Rapp, Hortense et moi nous sautions en l'air, <i>sans +compter</i> madame Murat<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Go to footnote 50"><span class="smaller">[50]</span></a>... Je lui ai parlé avec l'intérêt que je +devais <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> mettre à une aussi importante affaire, et je crains...</p> + +<p>—Mais je veux le voir! s'écria madame de Montesson... Joséphine, faites que je le voie, et vous serez un ange.</p> <p>—Vous le verrez, mon amie!... vous le verrez, calmez-vous... mais, au -nom de vous-même, si vous voulez parvenir à son âme, ne me faites pas -<span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> craindre ce qu'il <i>appelle des scènes</i>. Je le connais, et je -sais que c'est le moyen de n'arriver à rien... calmez-vous.</p> +nom de vous-même, si vous voulez parvenir à son âme, ne me faites pas +<span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> craindre ce qu'il <i>appelle des scènes</i>. Je le connais, et je +sais que c'est le moyen de n'arriver à rien... calmez-vous.</p> -<p>—Eh! puis-je être calme!... si vous saviez quelle douleur, quelle -désolation j'ai laissée derrière moi...</p> +<p>—Eh! puis-je être calme!... si vous saviez quelle douleur, quelle +désolation j'ai laissée derrière moi...</p> <p>—Mais soyez tranquille, au moins en apparence... Attendez-moi... je reviens dans un moment.</p> -<p>Et Joséphine partit en courant... À cette époque elle était svelte -encore, et sa taille avait ce charme qu'elle a conservé si longtemps.</p> +<p>Et Joséphine partit en courant... À cette époque elle était svelte +encore, et sa taille avait ce charme qu'elle a conservé si longtemps.</p> -<p>Quelques minutes après, elle revint précipitamment;... sa figure, -toujours bonne et gracieuse, était ravissante en ce moment.</p> +<p>Quelques minutes après, elle revint précipitamment;... sa figure, +toujours bonne et gracieuse, était ravissante en ce moment.</p> -<p>—Venez, venez! s'écria-t-elle en offrant son bras à madame de -Montesson et l'entraînant vers le cabinet de l'Empereur; il veut bien +<p>—Venez, venez! s'écria-t-elle en offrant son bras à madame de +Montesson et l'entraînant vers le cabinet de l'Empereur; il veut bien vous voir!... c'est d'un heureux augure.</p> -<p>Madame de Montesson le pensait aussi, et cette pensée lui donna des +<p>Madame de Montesson le pensait aussi, et cette pensée lui donna des forces pour parcourir l'espace assez grand qu'il y avait entre la -chambre de Joséphine et le cabinet de Napoléon; mais à peine fut-elle -entrée dans ce cabinet et eut-elle regardé Napoléon, que tout espoir -s'évanouit de nouveau, et ce ne fut qu'en tremblant qu'elle entra dans -l'appartement... Napoléon se promenait rapidement <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> dans la -chambre, ayant encore son chapeau sur sa tête, qu'il n'ôta même pas à -l'entrée de madame de Montesson.</p> +chambre de Joséphine et le cabinet de Napoléon; mais à peine fut-elle +entrée dans ce cabinet et eut-elle regardé Napoléon, que tout espoir +s'évanouit de nouveau, et ce ne fut qu'en tremblant qu'elle entra dans +l'appartement... Napoléon se promenait rapidement <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> dans la +chambre, ayant encore son chapeau sur sa tête, qu'il n'ôta même pas à +l'entrée de madame de Montesson.</p> <p>—Eh bien, madame, lui dit-il assez brusquement... vous aussi vous vous liguez avec mes ennemis!... vous venez me demander leur vie quand -ils ne rêvent que ma mort!... quand ils la cherchent et veulent me la +ils ne rêvent que ma mort!... quand ils la cherchent et veulent me la faire trouver jusque dans l'air que je respire!... Ils me rendent -craintif... moi!... oui... ils m'empêchent de sortir, parce que je -redoute que la moitié de Paris ne soit victime de leur barbarie... ce +craintif... moi!... oui... ils m'empêchent de sortir, parce que je +redoute que la moitié de Paris ne soit victime de leur barbarie... ce sont des monstres!...</p> -<p>Madame de Montesson ne répondit rien... l'Empereur s'irrita de son +<p>Madame de Montesson ne répondit rien... l'Empereur s'irrita de son silence:</p> -<p>—Vous n'êtes pas de mon avis, à ce qu'il paraît, madame?... dit-il +<p>—Vous n'êtes pas de mon avis, à ce qu'il paraît, madame?... dit-il avec amertume.</p> <p>Elle baissa les yeux.</p> -<p class="speakersc">NAPOLÉON.</p> +<p class="speakersc">NAPOLÉON.</p> -<p>Vous ne voulez pas me faire l'honneur de me répondre?</p> +<p>Vous ne voulez pas me faire l'honneur de me répondre?</p> <p class="speakersc">MADAME DE MONTESSON.</p> -<p>Que puis-je vous dire, Sire?... vous êtes ému, vous êtes surtout -offensé... et vous ne m'entendriez pas. Ce que je puis seulement vous -affirmer, c'est que j'ai l'horreur du sang, même de celui <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> +<p>Que puis-je vous dire, Sire?... vous êtes ému, vous êtes surtout +offensé... et vous ne m'entendriez pas. Ce que je puis seulement vous +affirmer, c'est que j'ai l'horreur du sang, même de celui <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> d'un coupable!... Jugez ce que je pense de ceux qui veulent faire -couler le vôtre!!!...</p> +couler le vôtre!!!...</p> -<p class="speaker"><span class="smcap">NAPOLÉON</span>, <span class="stage">se rapprochant d'elle</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="smcap">NAPOLÉON</span>, <span class="stage">se rapprochant d'elle</span>.</p> -<p>Pourquoi donc alors, si vous avez de l'amitié pour moi, venez-vous -intercéder pour des hommes qui me tueront demain, si tout à l'heure je -leur fais grâce?...</p> +<p>Pourquoi donc alors, si vous avez de l'amitié pour moi, venez-vous +intercéder pour des hommes qui me tueront demain, si tout à l'heure je +leur fais grâce?...</p> <p class="speakersc">MADAME DE MONTESSON.</p> -<p>Non, Sire; on vous a trompé. MM. de Polignac peuvent avoir une pensée -unique, absolue, qui régit leur vie et les guide dans tout ce qu'ils +<p>Non, Sire; on vous a trompé. MM. de Polignac peuvent avoir une pensée +unique, absolue, qui régit leur vie et les guide dans tout ce qu'ils font et ce qu'ils disent. Ils veulent le retour des princes, comme le -général Berthier, le général Junot voudraient le vôtre en pareille +général Berthier, le général Junot voudraient le vôtre en pareille circonstance; mais ils ne sont pas <i>assassins</i>. Ils ont pu employer un -homme à qui tous les moyens sont bons; mais eux, ils sont incapables -d'imaginer et encore moins d'exécuter une infamie.</p> +homme à qui tous les moyens sont bons; mais eux, ils sont incapables +d'imaginer et encore moins d'exécuter une infamie.</p> -<p class="speaker"><span class="smcap">JOSÉPHINE</span> <span class="stage">allant à lui et l'embrassant sur le front</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="smcap">JOSÉPHINE</span> <span class="stage">allant à lui et l'embrassant sur le front</span>.</p> <p>Que t'ai-je dit, mon ami?... tu vois que madame de Montesson te parle -comme moi!... Que t'ai-je dit encore? que MM. de Polignac seraient à -l'avenir liés par la reconnaissance s'ils te doivent leur vie!</p> +comme moi!... Que t'ai-je dit encore? que MM. de Polignac seraient à +l'avenir liés par la reconnaissance s'ils te doivent leur vie!</p> <p class="speakersc"><span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> MADAME DE MONTESSON.</p> -<p>Ajoutez à cette considération, qui est immense, que vous êtes dans un -moment, Sire, où vous devez marquer par votre clémence plus que par la -sévérité... Cette époque à laquelle vous êtes parvenu, vous savez que -je vous l'ai presque prédite<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Go to footnote 51"><span class="smaller">[51]</span></a>; en faveur de cette prédiction... -soyez toujours mon héros!... soyez plus, soyez l'ange protecteur de la +<p>Ajoutez à cette considération, qui est immense, que vous êtes dans un +moment, Sire, où vous devez marquer par votre clémence plus que par la +sévérité... Cette époque à laquelle vous êtes parvenu, vous savez que +je vous l'ai presque prédite<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Go to footnote 51"><span class="smaller">[51]</span></a>; en faveur de cette prédiction... +soyez toujours mon héros!... soyez plus, soyez l'ange protecteur de la France!... qu'on dise de vous <i>seul</i> ce qu'on n'a dit encore d'aucun -souverain:—<i>Il fut vaillant comme Alexandre et César, et bon comme +souverain:—<i>Il fut vaillant comme Alexandre et César, et bon comme Louis XII</i>.</p> -<p class="speaker"><span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> <span class="smcap">NAPOLÉON</span>, <span class="stage">d'une voix plus douce</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> <span class="smcap">NAPOLÉON</span>, <span class="stage">d'une voix plus douce</span>.</p> <p>Mais je ne suis pas roi!... je ne suis, comme empereur, que le premier -magistrat de la république.</p> +magistrat de la république.</p> <p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE MONTESSON</span>, <span class="stage">souriant</span>.</p> -<p>Vous êtes tout ce que vous voulez et vous serez aussi tout ce que vous -voudrez... Enfin, comme premier magistrat de votre république, comme -vous l'appelez, vous pouvez faire grâce, et il faut la faire.</p> +<p>Vous êtes tout ce que vous voulez et vous serez aussi tout ce que vous +voudrez... Enfin, comme premier magistrat de votre république, comme +vous l'appelez, vous pouvez faire grâce, et il faut la faire.</p> -<p class="speakersc">NAPOLÉON.</p> +<p class="speakersc">NAPOLÉON.</p> <p>Et qui me garantira non-seulement ma vie, mais celle de tout ce qui -m'entoure, si je fais grâce?</p> +m'entoure, si je fais grâce?</p> <p class="speakersc">MADAME DE MONTESSON.</p> -<p>La parole d'honneur des condamnés qu'ils ne violeront jamais, j'en +<p>La parole d'honneur des condamnés qu'ils ne violeront jamais, j'en suis garant.</p> -<p class="speakersc">NAPOLÉON.</p> +<p class="speakersc">NAPOLÉON.</p> -<p>Vous connaissez mal ceux dont vous répondez, madame, à ce qu'il me -paraît; MM. de Polignac sont des hommes d'honneur, sans doute, mais -ils regarderont la parole donnée comme un serment prêté sous les +<p>Vous connaissez mal ceux dont vous répondez, madame, à ce qu'il me +paraît; MM. de Polignac sont des hommes d'honneur, sans doute, mais +ils regarderont la parole donnée comme un serment prêté sous les verrous, et ils s'en feront relever par le pape.</p> -<p class="speakersc"><span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> JOSÉPHINE.</p> +<p class="speakersc"><span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> JOSÉPHINE.</p> <p>Eh bien! si tu crains qu'ils ne soient pas assez forts contre leur -volonté dominante, garde-les sous des verrous; mais pas de mort, mon +volonté dominante, garde-les sous des verrous; mais pas de mort, mon ami..., pas de mort!</p> -<p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE MONTESSON</span> <span class="stage">se levant et allant à lui en lui prenant la +<p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE MONTESSON</span> <span class="stage">se levant et allant à lui en lui prenant la main</span>.</p> -<p>Sire!... que faut-il faire? Faut-il vous conjurer à genoux?... Sauvez -M. de Polignac... sauvez les accusés; sauvez-les tous!... oh! je vous +<p>Sire!... que faut-il faire? Faut-il vous conjurer à genoux?... Sauvez +M. de Polignac... sauvez les accusés; sauvez-les tous!... oh! je vous supplie!...</p> -<p>Et elle plia le genou au point de toucher la terre; Napoléon la releva -précipitamment et la contraignit presque de se rasseoir.</p> +<p>Et elle plia le genou au point de toucher la terre; Napoléon la releva +précipitamment et la contraignit presque de se rasseoir.</p> -<p class="speakersc">NAPOLÉON.</p> +<p class="speakersc">NAPOLÉON.</p> -<p>Vous m'affligez... car, en vérité, je ne puis vous accorder la vie de +<p>Vous m'affligez... car, en vérité, je ne puis vous accorder la vie de tous ces hommes, pour qui le repos de la France n'est rien, et qui se jouent du sang de ses fils comme de celui d'une peuplade sauvage.</p> -<p class="speakersc">JOSÉPHINE.</p> +<p class="speakersc">JOSÉPHINE.</p> -<p>Bonaparte<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Go to footnote 52"><span class="smaller">[52]</span></a>, je t'ai déjà bien prié... je te prierai <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> tant +<p>Bonaparte<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Go to footnote 52"><span class="smaller">[52]</span></a>, je t'ai déjà bien prié... je te prierai <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> tant qu'il y aura de l'espoir... mais, si tu me refuses, je ne t'aimerai plus...</p> -<p class="speaker"><span class="smcap">NAPOLÉON</span> <span class="stage">l'embrassant</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="smcap">NAPOLÉON</span> <span class="stage">l'embrassant</span>.</p> -<p>Mais puisque tu m'aimes, comment peux-tu me demander la grâce de ces -hommes qui non-seulement, je le répète, veulent ma mort, mais le +<p>Mais puisque tu m'aimes, comment peux-tu me demander la grâce de ces +hommes qui non-seulement, je le répète, veulent ma mort, mais le bouleversement de la France?</p> <p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE MONTESSON</span> <span class="stage">avec douceur</span>.</p> <p>Ce n'est pas ce qu'ils veulent.</p> -<p class="speakersc">NAPOLÉON.</p> +<p class="speakersc">NAPOLÉON.</p> -<p>Eh! madame, peuvent-ils espérer autre chose? L'agitation -révolutionnaire que j'ai tant de peine moi-même à contenir se -soumettrait-elle à une main inhabile? On n'improvise pas un -gouvernement, madame, et les passions populaires ne répondraient plus -aujourd'hui à leur colère royaliste contre la Révolution et la -République... Cependant, tout en accusant MM. de Polignac et de -Rivière de ramener des troubles peut-être plus sanglants que ceux de -93, je les trouve moins coupables que des généraux républicains... +<p>Eh! madame, peuvent-ils espérer autre chose? L'agitation +révolutionnaire que j'ai tant de peine moi-même à contenir se +soumettrait-elle à une main inhabile? On n'improvise pas un +gouvernement, madame, et les passions populaires ne répondraient plus +aujourd'hui à leur colère royaliste contre la Révolution et la +République... Cependant, tout en accusant MM. de Polignac et de +Rivière de ramener des troubles peut-être plus sanglants que ceux de +93, je les trouve moins coupables que des généraux républicains... des hommes <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> comme Moreau (sa voix devint tremblante), -Pichegru!... qui vont serrer la main, comme frères, au chouan +Pichegru!... qui vont serrer la main, comme frères, au chouan Georges!...</p> -<p>Il se laissa aller sur un canapé... Il était pâle et semblait avoir le -frisson; ses lèvres étaient blêmes et toute sa physionomie -bouleversée. Madame de Montesson fut alarmée et fit un mouvement; mais -Joséphine lui fit signe de demeurer tranquille, et, s'approchant de -Napoléon, elle lui prit les mains, les serra dans les siennes, puis -elle l'embrassa, lui parla bas longtemps, et peu à peu le calme revint +<p>Il se laissa aller sur un canapé... Il était pâle et semblait avoir le +frisson; ses lèvres étaient blêmes et toute sa physionomie +bouleversée. Madame de Montesson fut alarmée et fit un mouvement; mais +Joséphine lui fit signe de demeurer tranquille, et, s'approchant de +Napoléon, elle lui prit les mains, les serra dans les siennes, puis +elle l'embrassa, lui parla bas longtemps, et peu à peu le calme revint sur la belle physionomie de l'Empereur. Mais madame de Montesson dit -ensuite qu'elle avait eu peur lorsque ses yeux s'étaient fermés et -qu'il était tombé sur le canapé. Oui, reprit-il en se levant et -marchant très-vite, en partie dans la chambre et en partie dans le +ensuite qu'elle avait eu peur lorsque ses yeux s'étaient fermés et +qu'il était tombé sur le canapé. Oui, reprit-il en se levant et +marchant très-vite, en partie dans la chambre et en partie dans le jardin<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Go to footnote 53"><span class="smaller">[53]</span></a>... ces hommes de la France sont plus coupables que des serviteurs de la famille de Louis XVI, de ce malheureux Louis XVI!... Mais Moreau... le vainqueur d'Hohenlinden!... lui, devenir un conspirateur!... <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> Il me croit jaloux<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Go to footnote 54"><span class="smaller">[54]</span></a> de lui! et pourquoi, -grand Dieu!... Ma portion de renommée est assez belle; je n'ai besoin +grand Dieu!... Ma portion de renommée est assez belle; je n'ai besoin de nulle autre pour la rendre plus brillante... Et si Dieu me prend en -faveur, j'espère bien en mériter une aussi élevée qu'il y en a sous le +faveur, j'espère bien en mériter une aussi élevée qu'il y en a sous le ciel!...</p> -<p>—Eh bien! donc, dirent les deux femmes en même temps en se mettant -presque à genoux, soyez clément pour MM. de Polignac... commuez la +<p>—Eh bien! donc, dirent les deux femmes en même temps en se mettant +presque à genoux, soyez clément pour MM. de Polignac... commuez la peine... mais pas de mort!... Oh! pas de mort!...</p> -<p>—Demain tu viendras me parler pour Moreau, <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> dit Napoléon à -Joséphine!... Croiriez-vous, dit-il ensuite à madame de Montesson, -qu'après avoir été le but des impertinences de la femme pendant quatre -ans, elle a été plus qu'importune pour obtenir la grâce entière du -mari?... Elle est vraiment bonne, ma Joséphine. Et l'attirant à lui, -il l'embrassa avec une profonde émotion.</p> +<p>—Demain tu viendras me parler pour Moreau, <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> dit Napoléon à +Joséphine!... Croiriez-vous, dit-il ensuite à madame de Montesson, +qu'après avoir été le but des impertinences de la femme pendant quatre +ans, elle a été plus qu'importune pour obtenir la grâce entière du +mari?... Elle est vraiment bonne, ma Joséphine. Et l'attirant à lui, +il l'embrassa avec une profonde émotion.</p> <p>—Et moi, dit madame de Montesson, il me faut aussi vous embrasser pour vous remercier.</p> -<p class="speaker"><span class="smcap">NAPOLÉON</span> <span class="stage">étonné, mais souriant</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="smcap">NAPOLÉON</span> <span class="stage">étonné, mais souriant</span>.</p> <p>Me remercier! et de quoi?</p> <p class="speakersc">MADAME DE MONTESSON.</p> -<p>Mais de la grâce de mes amis! Ne venez-vous pas de le dire?... -N'avez-vous pas reconnu que Moreau était plus coupable qu'eux?...</p> +<p>Mais de la grâce de mes amis! Ne venez-vous pas de le dire?... +N'avez-vous pas reconnu que Moreau était plus coupable qu'eux?...</p> -<p class="speakersc">NAPOLÉON.</p> +<p class="speakersc">NAPOLÉON.</p> <p>Sans doute.</p> <p class="speakersc">MADAME DE MONTESSON.</p> <p>Eh bien! s'il en est ainsi, vous ne pouvez pas condamner les uns quand -vous faites grâce au plus criminel...</p> +vous faites grâce au plus criminel...</p> -<p class="speaker"><span class="smcap">NAPOLÉON</span> <span class="stage">la regardant</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="smcap">NAPOLÉON</span> <span class="stage">la regardant</span>.</p> -<p>Eh! qui vous dit, madame, que je ferai grâce à quelqu'un?</p> +<p>Eh! qui vous dit, madame, que je ferai grâce à quelqu'un?</p> <p class="speakersc"><span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> MADAME DE MONTESSON.</p> -<p>Mon cœur qui vous connaît et qui m'assure que vous ne voulez pas +<p>Mon cœur qui vous connaît et qui m'assure que vous ne voulez pas faire condamner Moreau... Il ne le sera pas.</p> -<p class="speakersc">JOSÉPHINE.</p> +<p class="speakersc">JOSÉPHINE.</p> -<p>Mon ami... grâce!... grâce!...</p> +<p>Mon ami... grâce!... grâce!...</p> <p class="speakersc">MADAME DE MONTESSON.</p> -<p>Allons, dites ce mot-là!... il vous fera du bien.</p> +<p>Allons, dites ce mot-là !... il vous fera du bien.</p> -<p class="speakersc">NAPOLÉON.</p> +<p class="speakersc">NAPOLÉON.</p> -<p>Mais je ne puis la faire entière cette grâce..... il me faut une -garantie, et je ne puis l'avoir que dans la liberté de ces +<p>Mais je ne puis la faire entière cette grâce..... il me faut une +garantie, et je ne puis l'avoir que dans la liberté de ces messieurs.....</p> <p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE MONTESSON</span> <span class="stage">l'embrassant avec affection</span><a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Go to footnote 55"><span class="smaller">[55]</span></a>.</p> -<p>Ah! merci! merci!.... vous êtes bon! vous êtes aussi bon que vous êtes +<p>Ah! merci! merci!.... vous êtes bon! vous êtes aussi bon que vous êtes grand!....</p> -<p class="speaker"><span class="smcap">JOSÉPHINE</span> <span class="stage">l'embrassant aussi très-émue</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="smcap">JOSÉPHINE</span> <span class="stage">l'embrassant aussi très-émue</span>.</p> -<p>Merci, mon ami!.... merci!.... Voilà une belle journée!.... elle doit -aussi être belle pour toi!...</p> +<p>Merci, mon ami!.... merci!.... Voilà une belle journée!.... elle doit +aussi être belle pour toi!...</p> -<p class="speakersc"><span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> NAPOLÉON.</p> +<p class="speakersc"><span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> NAPOLÉON.</p> <p>Mais que dans leur prison ils soient circonspects; pas d'intrigues.... pas de complots.</p> <p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE MONTESSON</span> <span class="stage">avec assurance</span>.</p> -<p>Je réponds d'eux... (<i>Elle va vers l'Empereur, mais sans crainte.</i>) En -parlant <i>des accusés</i>... j'ai entendu <i>tous les accusés</i> pour la cause +<p>Je réponds d'eux... (<i>Elle va vers l'Empereur, mais sans crainte.</i>) En +parlant <i>des accusés</i>... j'ai entendu <i>tous les accusés</i> pour la cause royale.</p> -<p class="speakersc"><span class="smcap">NAPOLÉON</span> <span class="stage">très-vivement</span>.</p> +<p class="speakersc"><span class="smcap">NAPOLÉON</span> <span class="stage">très-vivement</span>.</p> -<p>Non, madame..... En vous accordant, ainsi qu'à Joséphine, la vie de M. -de Polignac et de M. de Rivière, je n'ai entendu et compris que ces +<p>Non, madame..... En vous accordant, ainsi qu'à Joséphine, la vie de M. +de Polignac et de M. de Rivière, je n'ai entendu et compris que ces deux noms; les autres doivent subir leur sort.</p> <p class="speakersc">MADAME DE MONTESSON.</p> -<p>Même M. d'Hozier?....</p> +<p>Même M. d'Hozier?....</p> -<p class="speakersc">NAPOLÉON.</p> +<p class="speakersc">NAPOLÉON.</p> <p>M. d'Hozier comme les autres.</p> -<p class="speakersc">JOSÉPHINE.</p> +<p class="speakersc">JOSÉPHINE.</p> <p>Mon ami!....</p> -<p class="speaker"><span class="smcap">NAPOLÉON</span> <span class="stage">frappant du pied avec colère</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="smcap">NAPOLÉON</span> <span class="stage">frappant du pied avec colère</span>.</p> -<p>On a bien raison de dire qu'un homme d'état ne devrait jamais laisser +<p>On a bien raison de dire qu'un homme d'état ne devrait jamais laisser approcher une femme <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> de son cabinet!.... Que me voulez-vous toutes deux?... Vous me tourmentez depuis une heure pour obtenir une -chose qui peut-être me sera fatale!.... Dieu veuille qu'un jour vous +chose qui peut-être me sera fatale!.... Dieu veuille qu'un jour vous ne vous rappeliez pas cette conversation avec effroi!</p> <p class="speakersc">MADAME DE MONTESSON.</p> -<p>Dieu protége les rois cléments, et nous ne nous la rappellerons que +<p>Dieu protége les rois cléments, et nous ne nous la rappellerons que pour vous en aimer davantage... Mais, je vous en conjure, donnez-moi la vie de M. d'Hozier.</p> -<p class="speakersc">NAPOLÉON.</p> +<p class="speakersc">NAPOLÉON.</p> <p>Vous l'aimez donc beaucoup?</p> @@ -2018,66 +1975,66 @@ la vie de M. d'Hozier.</p> <p>Moi! du tout, je ne le connais pas<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Go to footnote 56"><span class="smaller">[56]</span></a>.</p> -<p class="speakersc">NAPOLÉON.</p> +<p class="speakersc">NAPOLÉON.</p> -<p>Eh bien! pourquoi donc alors vouloir arrêter le cours de la loi?....</p> +<p>Eh bien! pourquoi donc alors vouloir arrêter le cours de la loi?....</p> <p class="speakersc">MADAME DE MONTESSON.</p> -<p>Que vous importe?.... Allons, accordez-moi sa grâce!... je vous en -conjure!... Hélas! pour vous-même, je voudrais vous voir signer une -amnistie <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> pleine et entière. Ainsi, par exemple, M. de +<p>Que vous importe?.... Allons, accordez-moi sa grâce!... je vous en +conjure!... Hélas! pour vous-même, je voudrais vous voir signer une +amnistie <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> pleine et entière. Ainsi, par exemple, M. de Saint-Victor.....</p> -<p class="speaker"><span class="smcap">NAPOLÉON</span> <span class="stage">l'interrompant avec une sorte de hauteur</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="smcap">NAPOLÉON</span> <span class="stage">l'interrompant avec une sorte de hauteur</span>.</p> -<p>Ah! pour celui-là, je vous demande de ne pas aller plus loin! M. de +<p>Ah! pour celui-là , je vous demande de ne pas aller plus loin! M. de Saint-Victor est sans doute un brave homme; mais il est du nombre de ces conspirateurs qui ruinent une cause, quand ils y entrent comme -associés actifs..... C'est un homme bien dangereux<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Go to footnote 57"><span class="smaller">[57]</span></a>... et il a fait -bien du mal à tous les siens!... Il doit mourir!... (ajouta-t-il après -un long silence et comme répondant à une voix intérieure.) Nous ne +associés actifs..... C'est un homme bien dangereux<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Go to footnote 57"><span class="smaller">[57]</span></a>... et il a fait +bien du mal à tous les siens!... Il doit mourir!... (ajouta-t-il après +un long silence et comme répondant à une voix intérieure.) Nous ne sommes plus au temps des Brutus.</p> <p class="speakersc">MADAME DE MONTESSON.</p> <p>Je ne connais M. de Saint-Victor que de nom, <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> ainsi que M. d'Hozier; mais des rapports intimes existent entre ce dernier et moi -par des amis communs: voilà pourquoi je tiens tant à le sauver.</p> +par des amis communs: voilà pourquoi je tiens tant à le sauver.</p> -<p class="speakersc">NAPOLÉON.</p> +<p class="speakersc">NAPOLÉON.</p> <p>Eh bien! soit: je vous le donne encore..... (<i>se reprenant</i>) -c'est-à-dire j'en parlerai avec Cambacérès et le grand-juge; car je -n'ai pas pouvoir à moi seul.....</p> +c'est-à -dire j'en parlerai avec Cambacérès et le grand-juge; car je +n'ai pas pouvoir à moi seul.....</p> <p>Madame de Montesson quitta Saint-Cloud tellement heureuse d'avoir obtenu ce qu'elle voulait, qu'elle ne souffrait plus...</p> -<p>—Victoire! cria-t-elle du plus loin qu'elle aperçut ses amies -désolées qui accouraient à elle.... Victoire!—Et elle leur annonça ce +<p>—Victoire! cria-t-elle du plus loin qu'elle aperçut ses amies +désolées qui accouraient à elle.... Victoire!—Et elle leur annonça ce que l'Empereur venait de faire.</p> -<p>—C'est un homme qui veut mériter ce qu'il cherche à obtenir, dit M. -de Valence... et ce n'est pas moi qui lui serai un empêchement.</p> +<p>—C'est un homme qui veut mériter ce qu'il cherche à obtenir, dit M. +de Valence... et ce n'est pas moi qui lui serai un empêchement.</p> -<p>Telle fut la véritable histoire de MM. de Polignac<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Go to footnote 58"><span class="smaller">[58]</span></a>. Je ne sais +<p>Telle fut la véritable histoire de MM. de Polignac<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Go to footnote 58"><span class="smaller">[58]</span></a>. Je ne sais s'ils en sont instruits; mais la <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> voici telle qu'elle me fut -racontée par la principale actrice de ce drame intéressant et -confirmée par la seconde.</p> - -<p>Nous remarquâmes, en parlant de cette conspiration et du jugement des -accusés, qu'ils montrèrent dans cette circonstance le même courage -insouciant que toute la noblesse a constamment prouvé pendant le temps -de la Révolution.—M. de Rivière, à qui je reproche trop de ferveur -pour son parti peut-être, fut pendant ce procès l'homme de cour -d'autrefois... C'était M. de Narbonne se battant avec un bouton de +racontée par la principale actrice de ce drame intéressant et +confirmée par la seconde.</p> + +<p>Nous remarquâmes, en parlant de cette conspiration et du jugement des +accusés, qu'ils montrèrent dans cette circonstance le même courage +insouciant que toute la noblesse a constamment prouvé pendant le temps +de la Révolution.—M. de Rivière, à qui je reproche trop de ferveur +pour son parti peut-être, fut pendant ce procès l'homme de cour +d'autrefois... C'était M. de Narbonne se battant avec un bouton de rose dans la bouche, et qui, le laissant<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Go to footnote 59"><span class="smaller">[59]</span></a> tomber, se penche, le -ramasse, mais sans cesser de croiser le fer, se relève, reprend -aussitôt son avantage et désarme son adversaire.—M. de Rivière +ramasse, mais sans cesser de croiser le fer, se relève, reprend +aussitôt son avantage et désarme son adversaire.—M. de Rivière faisait des vers. Un jour, se trouvant au tribunal et apercevant -madame de La Force parmi ses nombreux amis, ayant à côté d'elle -mademoiselle de La Ferté<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Go to footnote 60"><span class="smaller">[60]</span></a>, il fit ce couplet, et l'ayant écrit au +madame de La Force parmi ses nombreux amis, ayant à côté d'elle +mademoiselle de La Ferté<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Go to footnote 60"><span class="smaller">[60]</span></a>, il fit ce couplet, et l'ayant écrit au crayon, il le lui fit passer:</p> <p class="poem10"> @@ -2085,198 +2042,198 @@ crayon, il le lui fit passer:</p> On est mal, j'en ai maint exemple.<br> On est mal au bureau central;<br> On est encor plus mal au Temple.<br> - À l'Abbaye on n'est pas mieux,<br> + À l'Abbaye on n'est pas mieux,<br> Car d'en sortir chacun s'efforce.<br> Le prisonnier le plus heureux,<br> C'est le prisonnier <i>de la Force</i>.</p> -<p>Chanter sous le couteau; comme c'est français!...</p> +<p>Chanter sous le couteau; comme c'est français!...</p> <p>La conduite de madame de Montesson dans cette circonstance fut connue, -mais moins peut-être qu'elle n'aurait dû l'être en raison de sa +mais moins peut-être qu'elle n'aurait dû l'être en raison de sa modestie. On parla beaucoup dans le monde de la vie de MM. de Polignac -sauvée par Joséphine, mais voici la vraie version. Sans doute que les -MM. de Polignac l'ont su, ainsi que M. de Rivière, et que leur -reconnaissance aura payé celle qui ne faisait en cela que servir ses +sauvée par Joséphine, mais voici la vraie version. Sans doute que les +MM. de Polignac l'ont su, ainsi que M. de Rivière, et que leur +reconnaissance aura payé celle qui ne faisait en cela que servir ses amis et sauver la vie d'un homme.</p> -<p>La santé de madame de Montesson, qui, à cette époque, était déjà +<p>La santé de madame de Montesson, qui, à cette époque, était déjà perdue, parut reprendre un peu de mieux par la joie qu'elle vit autour d'elle. Madame de La Tour remerciait Dieu chaque soir et le priait -pour cette âme parfaite qui lui avait conservé tout ce qui lui restait -d'une sœur bien-aimée.... Madame de Montesson, heureuse du bonheur -de ses amis, jouissait de son ouvrage, et pendant toute l'année 1804 +pour cette âme parfaite qui lui avait conservé tout ce qui lui restait +d'une sœur bien-aimée.... Madame de Montesson, heureuse du bonheur +de ses amis, jouissait de son ouvrage, et pendant toute l'année 1804 elle fut encore assez bien pour donner <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> de l'espoir. Sa maison -de Romainville, toujours ouverte, était plus que jamais le rendez-vous -de tout ce qui arrivait à Paris en gens distingués, et de cette belle -fleur de bonne compagnie française dont il y avait encore alors un bon -nombre en France... Remplie de reconnaissance, attachée d'amitié à -l'Empereur, elle prit une part positive à tout ce qui lui arriva dans -les années qui s'écoulèrent entre la grâce de MM. de Polignac et le -jour où elle mourut. L'arrivée du Pape, les événements immenses qui se -groupaient autour de Napoléon pour prouver qu'il ne pouvait être servi -par la fortune qu'en raison de sa gigantesque destinée, trouvaient en +de Romainville, toujours ouverte, était plus que jamais le rendez-vous +de tout ce qui arrivait à Paris en gens distingués, et de cette belle +fleur de bonne compagnie française dont il y avait encore alors un bon +nombre en France... Remplie de reconnaissance, attachée d'amitié à +l'Empereur, elle prit une part positive à tout ce qui lui arriva dans +les années qui s'écoulèrent entre la grâce de MM. de Polignac et le +jour où elle mourut. L'arrivée du Pape, les événements immenses qui se +groupaient autour de Napoléon pour prouver qu'il ne pouvait être servi +par la fortune qu'en raison de sa gigantesque destinée, trouvaient en elle une amie pour les faire valoir. Elle l'aimait de cœur, enfin, -ainsi que Joséphine et plusieurs des généraux attachés à l'Empereur. -M. d'Abrantès y allait beaucoup lorsqu'il était à Paris. J'y voyais -aussi le maréchal Pérignon, mais pas très-souvent. Duroc y allait -aussi;—Savary jamais. Madame de Montesson le détestait...</p> - -<p>Mais la santé de madame de Montesson s'altéra au point que Hallé, que -je voyais souvent, et qui à cette époque était mon médecin, me dit -qu'elle était fort mal. On lui fit quitter Romainville et elle revint -à Paris, mais dans un état désespéré. Madame de Genlis eut alors une -conduite admirable et à laquelle il faut rendre justice. Madame -<span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> de Montesson était riche; elle avait même une immense fortune, -et elle laissait sa nièce travailler la nuit pour gagner sa -subsistance. Peut-être avait-elle pour se conduire ainsi des motifs -que j'ignore<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Go to footnote 61"><span class="smaller">[61]</span></a>, cela se peut;—je le veux croire même pour +ainsi que Joséphine et plusieurs des généraux attachés à l'Empereur. +M. d'Abrantès y allait beaucoup lorsqu'il était à Paris. J'y voyais +aussi le maréchal Pérignon, mais pas très-souvent. Duroc y allait +aussi;—Savary jamais. Madame de Montesson le détestait...</p> + +<p>Mais la santé de madame de Montesson s'altéra au point que Hallé, que +je voyais souvent, et qui à cette époque était mon médecin, me dit +qu'elle était fort mal. On lui fit quitter Romainville et elle revint +à Paris, mais dans un état désespéré. Madame de Genlis eut alors une +conduite admirable et à laquelle il faut rendre justice. Madame +<span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> de Montesson était riche; elle avait même une immense fortune, +et elle laissait sa nièce travailler la nuit pour gagner sa +subsistance. Peut-être avait-elle pour se conduire ainsi des motifs +que j'ignore<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Go to footnote 61"><span class="smaller">[61]</span></a>, cela se peut;—je le veux croire même pour l'excuser... mais madame de Genlis ne devait pas moins en ressentir la -blessure. Aussitôt qu'elle apprit le danger de madame de Montesson, -elle laissa un ouvrage pour lequel elle avait un dédit assez fort si -elle ne le livrait pas pour un jour fixé, et elle consacra ses -journées entières à sa tante, partant de l'Arsenal, où elle logeait -alors, pour aller chez la malade dans la Chaussée-d'Antin, à dix -heures du matin, pour n'en revenir qu'à dix heures du soir!... Pendant -ses journées de souffrance, madame de Montesson avait constamment sa -tête, et comme ses douleurs n'étaient pas fort aiguës, madame de +blessure. Aussitôt qu'elle apprit le danger de madame de Montesson, +elle laissa un ouvrage pour lequel elle avait un dédit assez fort si +elle ne le livrait pas pour un jour fixé, et elle consacra ses +journées entières à sa tante, partant de l'Arsenal, où elle logeait +alors, pour aller chez la malade dans la Chaussée-d'Antin, à dix +heures du matin, pour n'en revenir qu'à dix heures du soir!... Pendant +ses journées de souffrance, madame de Montesson avait constamment sa +tête, et comme ses douleurs n'étaient pas fort aiguës, madame de Genlis lui faisait la lecture pendant quatre et cinq heures... Le jour -de sa mort, sentant sa fin approcher, elle demanda elle-même les -sacrements... sa nièce les lui vit recevoir et pria avec le clergé... -À peine les prêtres étaient-ils partis, que l'agonie <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> -commença... Cachée derrière le rideau du lit de la mourante, madame de -Genlis priait tout bas et sans qu'elle pût entendre les prières des -agonisants que sa nièce disait pour elle!... Aussitôt qu'elle fut -expirée, madame de Genlis, fort émue et toute en pleurs, tira le -rideau, et, tombant à genoux près du corps de cette parente à un degré -si intime qui avait oublié au moment extrême qu'elle laissait la fille -de sa sœur dans un état malheureux, elle pria longtemps pour +de sa mort, sentant sa fin approcher, elle demanda elle-même les +sacrements... sa nièce les lui vit recevoir et pria avec le clergé... +À peine les prêtres étaient-ils partis, que l'agonie <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> +commença... Cachée derrière le rideau du lit de la mourante, madame de +Genlis priait tout bas et sans qu'elle pût entendre les prières des +agonisants que sa nièce disait pour elle!... Aussitôt qu'elle fut +expirée, madame de Genlis, fort émue et toute en pleurs, tira le +rideau, et, tombant à genoux près du corps de cette parente à un degré +si intime qui avait oublié au moment extrême qu'elle laissait la fille +de sa sœur dans un état malheureux, elle pria longtemps pour elle... puis, se relevant, elle lui ferma les yeux; alluma deux -cierges qu'elle mit auprès de son lit, et fit chercher à Saint-Roch, -paroisse de madame de Montesson, un prêtre, qu'elle établit dans la -chambre mortuaire pour dire les prières des morts auprès du corps.</p> +cierges qu'elle mit auprès de son lit, et fit chercher à Saint-Roch, +paroisse de madame de Montesson, un prêtre, qu'elle établit dans la +chambre mortuaire pour dire les prières des morts auprès du corps.</p> <p>Pendant la maladie de madame de Montesson, un page de l'Empereur ou de -l'Impératrice allait tous les jours savoir des nouvelles de la malade, -et en apprenant sa mort, Napoléon ordonna qu'elle reçût les honneurs -qu'une princesse recevrait. Elle fut exposée, pendant <span class="smcap">UNE SEMAINE</span>, -dans une chapelle ardente à Saint-Roch, chose qui n'avait jamais lieu, +l'Impératrice allait tous les jours savoir des nouvelles de la malade, +et en apprenant sa mort, Napoléon ordonna qu'elle reçût les honneurs +qu'une princesse recevrait. Elle fut exposée, pendant <span class="smcap">UNE SEMAINE</span>, +dans une chapelle ardente à Saint-Roch, chose qui n'avait jamais lieu, pas plus qu'aujourd'hui, au reste, pour une personne du monde.</p> -<p>Une circonstance dramatique eut lieu au moment où le corps descendait -les vingt-cinq marches de Saint-Roch, pour être déposé sur le -corbillard <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> qui devait le porter à Seine-Assise, où il devait -être enterré près du duc d'Orléans. Au moment où l'on descendait le -cercueil, escorté de plus de cent personnes qui lui faisaient cortége, -un autre convoi s'arrêtait au bas de l'escalier de l'église, et les -deux cercueils se croisèrent dans leur marche funèbre. La dernière -arrivée était mademoiselle Marquise, autrefois danseuse de l'Opéra, -adorée jadis de M. le duc d'Orléans, qu'elle avait rendu père de M. de +<p>Une circonstance dramatique eut lieu au moment où le corps descendait +les vingt-cinq marches de Saint-Roch, pour être déposé sur le +corbillard <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> qui devait le porter à Seine-Assise, où il devait +être enterré près du duc d'Orléans. Au moment où l'on descendait le +cercueil, escorté de plus de cent personnes qui lui faisaient cortége, +un autre convoi s'arrêtait au bas de l'escalier de l'église, et les +deux cercueils se croisèrent dans leur marche funèbre. La dernière +arrivée était mademoiselle Marquise, autrefois danseuse de l'Opéra, +adorée jadis de M. le duc d'Orléans, qu'elle avait rendu père de M. de Saint-Far, de M. de Saint-Albin et de madame de Brossard. M. le duc -d'Orléans l'avait aimée avec passion, l'avait faite marquise de -Villemomble...; et puis il avait aimé madame de Montesson et abandonné -la mère de ses fils. Et ces deux femmes, jadis rivales, jalouses et -vindicatives, se retrouvaient ainsi sur le seuil du cimetière, de ce -lieu où s'éteignent toutes les passions!... Le même <i>requiem</i> était -chanté sur leur bière, les mêmes tentures drapaient l'église pour leur -fête de mort, et les mêmes cierges brûlaient pour l'éclairer.</p> +d'Orléans l'avait aimée avec passion, l'avait faite marquise de +Villemomble...; et puis il avait aimé madame de Montesson et abandonné +la mère de ses fils. Et ces deux femmes, jadis rivales, jalouses et +vindicatives, se retrouvaient ainsi sur le seuil du cimetière, de ce +lieu où s'éteignent toutes les passions!... Le même <i>requiem</i> était +chanté sur leur bière, les mêmes tentures drapaient l'église pour leur +fête de mort, et les mêmes cierges brûlaient pour l'éclairer.</p> <h3><span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> SALON DE MADAME DE GENLIS,<br> -<span class="smaller">À L'ARSENAL.</span></h3> - -<p>Lorsqu'après dix ans d'exil, madame de Genlis revit la France, elle -n'eut pas d'abord la pensée d'avoir un salon, ni de pouvoir même de -longtemps former une société intime dont l'agrément devait remplacer -tout ce que les malheurs révolutionnaires avaient enlevé à chacun. -Rien ne peut se comparer à ce qu'on voyait alors en France: la France, -qui, peu d'années avant, se disait avec orgueil la reine des nations -civilisées pour tout ce qui est élégance et bon goût! Ce qu'on -appelait <i>le monde</i> <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> n'était qu'une bigarrure mal composée -même, et qui n'offrait à l'œil qu'un assemblage choquant des -couleurs les plus opposées. <i>Le monde</i>, ou plutôt la société de cette -époque, était une réunion de parvenus à la fortune par des fournitures -à l'armée, ou par l'agiotage au perron, ou par d'autres moyens moins +<span class="smaller">À L'ARSENAL.</span></h3> + +<p>Lorsqu'après dix ans d'exil, madame de Genlis revit la France, elle +n'eut pas d'abord la pensée d'avoir un salon, ni de pouvoir même de +longtemps former une société intime dont l'agrément devait remplacer +tout ce que les malheurs révolutionnaires avaient enlevé à chacun. +Rien ne peut se comparer à ce qu'on voyait alors en France: la France, +qui, peu d'années avant, se disait avec orgueil la reine des nations +civilisées pour tout ce qui est élégance et bon goût! Ce qu'on +appelait <i>le monde</i> <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> n'était qu'une bigarrure mal composée +même, et qui n'offrait à l'œil qu'un assemblage choquant des +couleurs les plus opposées. <i>Le monde</i>, ou plutôt la société de cette +époque, était une réunion de parvenus à la fortune par des fournitures +à l'armée, ou par l'agiotage au perron, ou par d'autres moyens moins honorables et moins <i>industriels</i>. Pendant nos temps calamiteux de la -Révolution, une seule route s'était offerte pour conduire à un noble -but: c'était l'armée; parler de gloire à des Français, c'est flatter +Révolution, une seule route s'était offerte pour conduire à un noble +but: c'était l'armée; parler de gloire à des Français, c'est flatter leur passion favorite, c'est leur parler selon leur cœur. Aussi les -hommes de toutes les classes répondirent-ils à cet appel, et la France -fut défendue et puis ensuite sauvée par ces mêmes hommes qui ne -s'étaient d'abord levés que pour former une barrière de leurs corps à -l'étranger, qui voulait nous envahir... Les <i>parvenus</i> par ce noble -chemin furent toujours différents des autres; et cela fut de tout -temps. La Rochefoucauld dit: «<i>L'air bourgeois se perd rarement à la -Cour, il se perd toujours à l'armée</i>.» Aussi était-ce une chose -remarquable à voir, que les fils d'une famille dont le père et la mère -restés à Paris avaient fait leur fortune par les causes que j'ai -dites. Les enfants, sans avoir eu d'autres maîtres que les dangers, +hommes de toutes les classes répondirent-ils à cet appel, et la France +fut défendue et puis ensuite sauvée par ces mêmes hommes qui ne +s'étaient d'abord levés que pour former une barrière de leurs corps à +l'étranger, qui voulait nous envahir... Les <i>parvenus</i> par ce noble +chemin furent toujours différents des autres; et cela fut de tout +temps. La Rochefoucauld dit: «<i>L'air bourgeois se perd rarement à la +Cour, il se perd toujours à l'armée</i>.» Aussi était-ce une chose +remarquable à voir, que les fils d'une famille dont le père et la mère +restés à Paris avaient fait leur fortune par les causes que j'ai +dites. Les enfants, sans avoir eu d'autres maîtres que les dangers, une vue continuelle des hommes dans toutes les positions, -rapportaient dans la maison paternelle <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> une attitude aisée et -souvent même agréable, tandis que le père et la mère étaient demeurés +rapportaient dans la maison paternelle <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> une attitude aisée et +souvent même agréable, tandis que le père et la mère étaient demeurés comme devant leur comptoir...</p> -<p>Les plus insupportables de ces parvenus à la fortune de l'époque -révolutionnaire, c'étaient les fournisseurs de l'armée. Je n'en -excepte qu'un; mais aussi celui-là est tout à fait à part, c'est M. -Collot. Il est lui-même un type d'esprit et de manières courtoises et -polies... Mais il y a longtemps que j'ai parlé de lui dans ce sens, en +<p>Les plus insupportables de ces parvenus à la fortune de l'époque +révolutionnaire, c'étaient les fournisseurs de l'armée. Je n'en +excepte qu'un; mais aussi celui-là est tout à fait à part, c'est M. +Collot. Il est lui-même un type d'esprit et de manières courtoises et +polies... Mais il y a longtemps que j'ai parlé de lui dans ce sens, en disant ce que j'en pense et ce que j'en connais...</p> -<p>Paris offrait alors lui-même dans son ensemble, comme ville, un coup -d'œil étrange et terrible à la fois pour l'infortuné qui le -revoyait après quinze ans d'exil!... S'il voulait faire une course +<p>Paris offrait alors lui-même dans son ensemble, comme ville, un coup +d'œil étrange et terrible à la fois pour l'infortuné qui le +revoyait après quinze ans d'exil!... S'il voulait faire une course dans la ville, il ne retrouvait plus son chemin... Les rues ne -portaient plus leur ancien nom... Ceux des hôtels, gravés jadis sur -des plaques de marbre ou de pierre, étaient effacés et mutilés, tandis -que dans chaque carrefour il reculait en frémissant devant une dalle -de marbre noir, sur laquelle il voyait gravées en lettres d'or ces -paroles faites pour un peuple <span class="smcap">LIBRE</span>: <i>La liberté, la fraternité</i> <span class="smcap">OU LA -MORT</span>! ou bien: <i>Lois et actes</i> de l'autorité publique<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Go to footnote 62"><span class="smaller">[62]</span></a>.</p> +portaient plus leur ancien nom... Ceux des hôtels, gravés jadis sur +des plaques de marbre ou de pierre, étaient effacés et mutilés, tandis +que dans chaque carrefour il reculait en frémissant devant une dalle +de marbre noir, sur laquelle il voyait gravées en lettres d'or ces +paroles faites pour un peuple <span class="smcap">LIBRE</span>: <i>La liberté, la fraternité</i> <span class="smcap">OU LA +MORT</span>! ou bien: <i>Lois et actes</i> de l'autorité publique<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Go to footnote 62"><span class="smaller">[62]</span></a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> Un émigré venait de rentrer; c'était un ami de ma famille. Un -jour, il arrive chez ma mère les yeux pleins de larmes.</p> +<p><span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> Un émigré venait de rentrer; c'était un ami de ma famille. Un +jour, il arrive chez ma mère les yeux pleins de larmes.</p> <p>—Qu'avez-vous? lui dit-elle...</p> <p>Le malheureux ne pouvait parler. Enfin il nous dit que dans une petite -rue près de Saint-Roch, il était entré, pour éviter la pluie, chez un -marchand de bric à brac, et que là, parmi de vieux cadres tout -mutilés, abîmés, il avait retrouvé le portrait de son père, de son -frère et celui de sa femme...: son frère avait péri sur l'échafaud!...</p> +rue près de Saint-Roch, il était entré, pour éviter la pluie, chez un +marchand de bric à brac, et que là , parmi de vieux cadres tout +mutilés, abîmés, il avait retrouvé le portrait de son père, de son +frère et celui de sa femme...: son frère avait péri sur l'échafaud!...</p> -<p>À chaque pas, à cette époque, on trouvait le burlesque s'alliant au +<p>À chaque pas, à cette époque, on trouvait le burlesque s'alliant au terrible!...</p> -<p>Les femmes ne pouvaient alors remédier au mal qui s'était introduit -dans ce qu'on appelait <i>la société</i>: car enfin, depuis surtout la -rentrée des émigrés, elle se recomposait d'elle-même. Mais le mélange -forcé était plus insupportable encore que la solitude. Les femmes des -parvenus haïssaient tout naturellement une conversation intéressante, -parce qu'elles y étaient étrangères. Continuellement occupées -d'étiquette, point sur lequel elles étaient encore plus ignorantes que -sur tout le reste, elles marchandaient une révérence et comptaient les -visites; ce qui était simple, parce quelles devaient craindre à chaque -moment qu'on se rappelât leur basse origine, et très-souvent plus que -cela, et <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> qu'alors on ne voulût leur manquer. J'ai vu -longtemps encore à la Cour impériale de ces pauvretés, de ces -<i>mièvreries</i> qui élevaient des querelles sur une visite plus ou moins -longue, plus ou moins différée...</p> - -<p>La conversation même la plus simple se ressentait, comme on doit le -croire, de l'état de la société à cette époque. Madame de Genlis, -femme élégante et surtout difficile dans tout ce qui tient à la grande -et même l'excessive recherche du langage, souffrait plus qu'un autre +<p>Les femmes ne pouvaient alors remédier au mal qui s'était introduit +dans ce qu'on appelait <i>la société</i>: car enfin, depuis surtout la +rentrée des émigrés, elle se recomposait d'elle-même. Mais le mélange +forcé était plus insupportable encore que la solitude. Les femmes des +parvenus haïssaient tout naturellement une conversation intéressante, +parce qu'elles y étaient étrangères. Continuellement occupées +d'étiquette, point sur lequel elles étaient encore plus ignorantes que +sur tout le reste, elles marchandaient une révérence et comptaient les +visites; ce qui était simple, parce quelles devaient craindre à chaque +moment qu'on se rappelât leur basse origine, et très-souvent plus que +cela, et <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> qu'alors on ne voulût leur manquer. J'ai vu +longtemps encore à la Cour impériale de ces pauvretés, de ces +<i>mièvreries</i> qui élevaient des querelles sur une visite plus ou moins +longue, plus ou moins différée...</p> + +<p>La conversation même la plus simple se ressentait, comme on doit le +croire, de l'état de la société à cette époque. Madame de Genlis, +femme élégante et surtout difficile dans tout ce qui tient à la grande +et même l'excessive recherche du langage, souffrait plus qu'un autre de ce bouleversement complet. Un jour, elle voit arriver chez elle, -rue d'Enfer, où elle demeura avant d'aller à l'Arsenal, une femme dans -une voiture fort élégante, attelée de deux beaux chevaux, et conduite -par un cocher dont la mise eût paru étrange sans un petit nègre encore -plus ridicule, qui était complètement habillé en Maure, et qui n'avait -pas plus de trois pieds de haut: c'était ce personnage qui ouvrait et -fermait la portière.</p> - -<p>Cette dame, qui elle-même était une caricature par sa mise, portait -une robe d'une forme outrée et absurde. Sur sa tête était un -très-petit chapeau de velours avec deux plumes tombantes. Elle se fit +rue d'Enfer, où elle demeura avant d'aller à l'Arsenal, une femme dans +une voiture fort élégante, attelée de deux beaux chevaux, et conduite +par un cocher dont la mise eût paru étrange sans un petit nègre encore +plus ridicule, qui était complètement habillé en Maure, et qui n'avait +pas plus de trois pieds de haut: c'était ce personnage qui ouvrait et +fermait la portière.</p> + +<p>Cette dame, qui elle-même était une caricature par sa mise, portait +une robe d'une forme outrée et absurde. Sur sa tête était un +très-petit chapeau de velours avec deux plumes tombantes. Elle se fit annoncer sous le nom de madame <span class="smcap">DE</span> Privas.</p> <p>En entendant ce nom qui promettait quelque <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> chose, madame de @@ -2284,55 +2241,55 @@ Genlis se leva et fit deux pas au-devant d'elle.</p> <p class="speakersc">MADAME PRIVAS.</p> -<p>Vous devez être <i>joliment</i> surprise de me voir, n'est-ce pas? <i>Eh +<p>Vous devez être <i>joliment</i> surprise de me voir, n'est-ce pas? <i>Eh bien! qu'est-ce que vous faites donc! rasseyez-vous donc!</i>...</p> -<p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE GENLIS</span>, <span class="stage">avançant un fauteuil à la dame</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE GENLIS</span>, <span class="stage">avançant un fauteuil à la dame</span>.</p> <p>Veuillez vous asseoir, madame...</p> -<p class="speaker"><span class="smcap">MADAME PRIVAS</span>, <span class="stage">s'asseyant lourdement dans la bergère</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="smcap">MADAME PRIVAS</span>, <span class="stage">s'asseyant lourdement dans la bergère</span>.</p> -<p>Tiens, que c'est drôle! vous dites <span class="smcap">MADAME</span>! vous ne dites pas +<p>Tiens, que c'est drôle! vous dites <span class="smcap">MADAME</span>! vous ne dites pas <i>citoyenne</i>, vous!... vous avez bien raison! Au reste, je l'avais -parié avec M. Privas, je lui ai dit: Je te parie six francs que la -citoyenne Genlis me dira <span class="smcap">MADAME</span>; il a parié que non, parce qu'il -prétend que vous avez peur.</p> +parié avec M. Privas, je lui ai dit: Je te parie six francs que la +citoyenne Genlis me dira <span class="smcap">MADAME</span>; il a parié que non, parce qu'il +prétend que vous avez peur.</p> <p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE GENLIS</span>, <span class="stage">souriant doucement</span>.</p> -<p>Mais comment M. de Privas, que je n'ai pas l'honneur de connaître, me +<p>Mais comment M. de Privas, que je n'ai pas l'honneur de connaître, me fait-il celui de juger ainsi mes sentiments les plus intimes?</p> <p class="speakersc">MADAME PRIVAS.</p> -<p>Oh! il vous connaît bien, allez, lui!..... tiens! qu'est-ce que c'est -donc que tout ça?...</p> +<p>Oh! il vous connaît bien, allez, lui!..... tiens! qu'est-ce que c'est +donc que tout ça?...</p> -<p>Et elle se mit à retourner et à remuer tout ce qui <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> était sur +<p>Et elle se mit à retourner et à remuer tout ce qui <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> était sur la table de madame de Genlis... Il y avait, entre autres choses, un charmant livre de la forme de nos albums d'aujourd'hui, dans lequel -madame de Genlis peignait alors une guirlande de fleurs allégoriques -ou plutôt emblématiques. Elle avait fait un langage des fleurs. Il y a -aussi, je crois, une nouvelle d'elle<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Go to footnote 63"><span class="smaller">[63]</span></a> qui a donné l'idée à M. -Révéroni de Saint-Cyr de faire son roman de <i>Sabina d'Herfeld</i>. Madame -de Genlis fut alarmée pour le sort de ses fleurs, et puis elle voulait -savoir ce qui lui valait une visite aussi étrange.</p> +madame de Genlis peignait alors une guirlande de fleurs allégoriques +ou plutôt emblématiques. Elle avait fait un langage des fleurs. Il y a +aussi, je crois, une nouvelle d'elle<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Go to footnote 63"><span class="smaller">[63]</span></a> qui a donné l'idée à M. +Révéroni de Saint-Cyr de faire son roman de <i>Sabina d'Herfeld</i>. Madame +de Genlis fut alarmée pour le sort de ses fleurs, et puis elle voulait +savoir ce qui lui valait une visite aussi étrange.</p> <p>—Permettez-moi, madame, lui dit-elle en refermant doucement le livre, -de vous prier de ne point toucher à cet ouvrage. Il n'est point -terminé et pourrait s'effacer... et puis... mon temps est bien -limité... il n'est même pas à moi.</p> +de vous prier de ne point toucher à cet ouvrage. Il n'est point +terminé et pourrait s'effacer... et puis... mon temps est bien +limité... il n'est même pas à moi.</p> <p class="speakersc">MADAME PRIVAS.</p> -<p>Vraiment!... pauvre chère dame!... voyez-vous bien! cette chienne de -révolution!... c'est ce que je dis toute la journée à M. Privas!... -là, une dame comme il faut, une dame comme vous, qui a roulé <i>su</i> l'or -et <i>su</i> l'argent..., en être réduite là, à travailler pour vivre!... +<p>Vraiment!... pauvre chère dame!... voyez-vous bien! cette chienne de +révolution!... c'est ce que je dis toute la journée à M. Privas!... +là , une dame comme il faut, une dame comme vous, qui a roulé <i>su</i> l'or +et <i>su</i> l'argent..., en être réduite là , à travailler pour vivre!... Ah! mon Dieu! mon Dieu!...</p> -<p class="speaker"><span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> <span class="smcap">MADAME DE GENLIS</span>, <span class="stage">presque impatientée</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> <span class="smcap">MADAME DE GENLIS</span>, <span class="stage">presque impatientée</span>.</p> <p>J'ai l'honneur de vous faire observer, madame, que c'est pour cette raison que mon temps est pris par mon travail... Puis-je savoir ce qui @@ -2340,71 +2297,71 @@ me procure l'avantage de vous voir?</p> <p class="speaker"><span class="smcap">MADAME PRIVAS</span>, <span class="stage">la regardant avec admiration</span>.</p> -<p>Comme vous parlez bien!... voilà comme je voudrais parler!... c'est ce -que je dis toute la journée à M. Privas. Il a été longtemps à le -comprendre, mais j'ai gagné la bataille.</p> +<p>Comme vous parlez bien!... voilà comme je voudrais parler!... c'est ce +que je dis toute la journée à M. Privas. Il a été longtemps à le +comprendre, mais j'ai gagné la bataille.</p> <p>Madame de Genlis sourit doucement: en effet, madame Privas paraissait -réunir toutes les conditions nécessaires pour remporter la victoire -dans une lutte à coups de poing. Elle avait une taille au-dessus de la -médiocre: son embonpoint très-prononcé, ses bras et ses mains surtout, +réunir toutes les conditions nécessaires pour remporter la victoire +dans une lutte à coups de poing. Elle avait une taille au-dessus de la +médiocre: son embonpoint très-prononcé, ses bras et ses mains surtout, d'un volume respectable dans un combat, devaient lui assurer la -victoire... Son visage eût été joli (car elle était encore jeune et -ses traits étaient agréables), s'il avait eu une expression +victoire... Son visage eût été joli (car elle était encore jeune et +ses traits étaient agréables), s'il avait eu une expression quelconque; mais elle n'en avait jamais aucune et sa bouche souriait -constamment pour montrer des dents assez jolies, ou plutôt même sans -motifs. Ses yeux étaient bleus, et, avec ou sans regard, ils -paraissaient toujours immobiles. Son nez était bien fait, la forme de -son <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> visage agréable, ses cheveux d'une jolie couleur: eh -bien! tout cela ne lui servait à rien. On aurait même autant aimé -qu'elle fût laide, parce qu'elle aurait peut-être eu de l'esprit. Mais -on va voir que ce n'était pas l'intention qui lui manquait.</p> - -<p>Elle continuait à regarder madame de Genlis avec une expression +constamment pour montrer des dents assez jolies, ou plutôt même sans +motifs. Ses yeux étaient bleus, et, avec ou sans regard, ils +paraissaient toujours immobiles. Son nez était bien fait, la forme de +son <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> visage agréable, ses cheveux d'une jolie couleur: eh +bien! tout cela ne lui servait à rien. On aurait même autant aimé +qu'elle fût laide, parce qu'elle aurait peut-être eu de l'esprit. Mais +on va voir que ce n'était pas l'intention qui lui manquait.</p> + +<p>Elle continuait à regarder madame de Genlis avec une expression admirative vraiment comique, et finit par amuser madame de Genlis, -qui, ainsi que toutes les personnes d'esprit, vit d'abord le côté -plaisant de la chose. Dans le même moment, la femme de chambre de -madame de Genlis annonça M. Millin.</p> +qui, ainsi que toutes les personnes d'esprit, vit d'abord le côté +plaisant de la chose. Dans le même moment, la femme de chambre de +madame de Genlis annonça M. Millin.</p> <p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE GENLIS</span>, <span class="stage">lui tendant la main, et lui faisant un signe - d'intelligence en lui indiquant la dame étrangère</span>.</p> + d'intelligence en lui indiquant la dame étrangère</span>.</p> <p>Je suis bien aise de vous voir, mon ami....... et vous attendais avec -une vive impatience... ma copie est prête, nous n'avons qu'à +une vive impatience... ma copie est prête, nous n'avons qu'à l'assembler.</p> -<p class="speaker"><span class="smcap">M. MILLIN</span>, <span class="stage">ne comprenant pas très-bien et croyant qu'il s'agit +<p class="speaker"><span class="smcap">M. MILLIN</span>, <span class="stage">ne comprenant pas très-bien et croyant qu'il s'agit d'une lecture</span>.</p> -<p>Eh bien! je ne vois pas ce qui s'oppose à ce que la lecture se fasse +<p>Eh bien! je ne vois pas ce qui s'oppose à ce que la lecture se fasse tout de suite... Madame en est-elle?...</p> <p class="speakersc">MADAME PRIVAS.</p> -<p>Une lecture!... certainement que j'en suis!... C'est-il beau ça!... +<p>Une lecture!... certainement que j'en suis!... C'est-il beau ça!... une lecture!...</p> <p class="speakersc"><span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> MADAME DE GENLIS.</p> -<p>Je vois, madame, avec regret que je suis forcée de vous prier -d'abréger votre visite qui m'honore, sans doute, mais à laquelle je ne -puis donner l'attention qu'elle mérite, étant obligé de lire à M. +<p>Je vois, madame, avec regret que je suis forcée de vous prier +d'abréger votre visite qui m'honore, sans doute, mais à laquelle je ne +puis donner l'attention qu'elle mérite, étant obligé de lire à M. Millin un ouvrage de moi, auquel vous ne prendriez aucun plaisir... et -puisque vous ne voulez pas me dire le motif pour lequel vous êtes -venue me chercher dans ma retraite, je suis forcée...</p> +puisque vous ne voulez pas me dire le motif pour lequel vous êtes +venue me chercher dans ma retraite, je suis forcée...</p> <p class="speakersc">MADAME PRIVAS.</p> -<p>Eh là! là! comme elle s'emporte donc, cette petite dame! Eh bien! +<p>Eh là ! là ! comme elle s'emporte donc, cette petite dame! Eh bien! voyons! soyez donc gentille! on ne veut pas vous faire de mal... au -contraire... voilà l'histoire. Mon mari et moi nous sommes de bonnes -gens... nous sommes riches... très-riches même... M. Privas, -voyez-vous, a vendu des farines aux armées... il a eu des fournitures -dans un bon temps, le temps <i>où le blé manquait</i>... il a eu des -protecteurs... on l'a payé, enfin... et bien payé aussi. Nous sommes -riches, et riches en honnêtes gens.</p> +contraire... voilà l'histoire. Mon mari et moi nous sommes de bonnes +gens... nous sommes riches... très-riches même... M. Privas, +voyez-vous, a vendu des farines aux armées... il a eu des fournitures +dans un bon temps, le temps <i>où le blé manquait</i>... il a eu des +protecteurs... on l'a payé, enfin... et bien payé aussi. Nous sommes +riches, et riches en honnêtes gens.</p> -<p class="speaker"><span class="smcap">MILLIN</span>, <span class="stage">à demi-voix</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="smcap">MILLIN</span>, <span class="stage">à demi-voix</span>.</p> <p>Oui, comme des accapareurs! Oh! les voleurs!</p> @@ -2414,252 +2371,252 @@ riches, et riches en honnêtes gens.</p> <p class="speakersc">MADAME PRIVAS.</p> -<p>M'y voilà!... m'y voilà!... comme vous êtes vive!... m'y voilà!... +<p>M'y voilà !... m'y voilà !... comme vous êtes vive!... m'y voilà !... Vous saurez donc que M. Privas et moi nous aimons beaucoup le monde, mais le beau monde... Nous voulons tenir maison, recevoir, nous faire honneur de notre belle fortune, enfin; et pour cela il me faut -quelqu'un qui sache ce que c'est que la belle société, voyez-vous... +quelqu'un qui sache ce que c'est que la belle société, voyez-vous... Moi j'aime les gens comme il faut. <i>Je n'aime pas ces parvenus qui se -donnent des tons</i>, comme si nous n'étions pas tous de la <i>même -farine</i>. J'ai lu les <i>Veillées du Château</i>, j'ai lu <i>Adèle et -Théodore</i>, et j'ai dit à M. Privas: Voilà <i>la dame</i> qu'il nous faut... -et alors, voyez-vous, je suis venue moi-même, pour vous expliquer que +donnent des tons</i>, comme si nous n'étions pas tous de la <i>même +farine</i>. J'ai lu les <i>Veillées du Château</i>, j'ai lu <i>Adèle et +Théodore</i>, et j'ai dit à M. Privas: Voilà <i>la dame</i> qu'il nous faut... +et alors, voyez-vous, je suis venue moi-même, pour vous expliquer que vous gagnerez plus gros avec nous qu'avec vos livres, et que vous serez heureuse, parce que vous entendez bien que je ne vous -tyranniserai pas... Voulez-vous accepter, chère madame?</p> +tyranniserai pas... Voulez-vous accepter, chère madame?</p> <p class="speakersc">MADAME DE GENLIS.</p> -<p>Je suis fort sensible, madame, à l'obligeance de votre offre, mais je -ne puis y répondre.</p> +<p>Je suis fort sensible, madame, à l'obligeance de votre offre, mais je +ne puis y répondre.</p> -<p class="speaker"><span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> <span class="smcap">MADAME PRIVAS</span>, <span class="stage">stupéfaite</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> <span class="smcap">MADAME PRIVAS</span>, <span class="stage">stupéfaite</span>.</p> <p>Vous me refusez!</p> <p class="speakersc">MADAME DE GENLIS.</p> -<p>Croyez que je n'en suis pas moins sensible à votre bonté pour moi, +<p>Croyez que je n'en suis pas moins sensible à votre bonté pour moi, madame; mais j'ai l'honneur de vous dire que je ne puis accepter.</p> <p class="speakersc">MADAME PRIVAS.</p> <p>Mais pourquoi? Songez donc que nous vous donnerons douze mille francs par an, si vous voulez venir vivre avec nous. L'hiver, nous occupons -un bel hôtel dans la rue Saint-Dominique; et l'été, nous le passons +un bel hôtel dans la rue Saint-Dominique; et l'été, nous le passons tout entier dans une superbe terre que M. Privas vient d'acheter en -Bourgogne, près d'Autun.</p> +Bourgogne, près d'Autun.</p> -<p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE GENLIS</span>, <span class="stage">avec émotion</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE GENLIS</span>, <span class="stage">avec émotion</span>.</p> -<p>Près d'Autun!... C'est dans les environs d'Autun qu'est le château qui -appartenait à mon père, et où j'ai passé mon enfance!... Mais, encore -une fois, madame, recevez mes remerciements, sans chercher à ébranler -ma résolution; elle est positivement arrêtée, et pour vous éviter +<p>Près d'Autun!... C'est dans les environs d'Autun qu'est le château qui +appartenait à mon père, et où j'ai passé mon enfance!... Mais, encore +une fois, madame, recevez mes remerciements, sans chercher à ébranler +ma résolution; elle est positivement arrêtée, et pour vous éviter toute insistance, je dois vous dire que jamais je ne sacrifierai ma -liberté; je suis et <i>veux</i> rester indépendante: voilà mon dernier +liberté; je suis et <i>veux</i> rester indépendante: voilà mon dernier mot.</p> <p class="speakersc"><span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> MADAME PRIVAS.</p> -<p>Hé bien! vous avez tort: vous seriez toujours indépendante, parce que -vous auriez en nous des amis... <i>et écoutez donc, voyez-vous</i>, des -amis qui ont cinq millions de fortune, c'est beau, ça!...</p> +<p>Hé bien! vous avez tort: vous seriez toujours indépendante, parce que +vous auriez en nous des amis... <i>et écoutez donc, voyez-vous</i>, des +amis qui ont cinq millions de fortune, c'est beau, ça!...</p> <p class="speakersc">MADAME DE GENLIS.</p> -<p>Tous vos efforts, madame, en me prouvant que vous avez la bonté de -tenir à moi, me donnent encore plus de regrets... Mais, je vous le -répète, la chose ne peut avoir lieu.</p> +<p>Tous vos efforts, madame, en me prouvant que vous avez la bonté de +tenir à moi, me donnent encore plus de regrets... Mais, je vous le +répète, la chose ne peut avoir lieu.</p> <p class="speakersc">MADAME PRIVAS.</p> -<p>Mon Dieu! vous n'êtes pas raisonnable!</p> +<p>Mon Dieu! vous n'êtes pas raisonnable!</p> <p class="speaker"><span class="smcap">MILLIN</span>, <span class="stage">avec impatience</span>.</p> -<p>Pardieu! madame, c'est vous qui ne l'êtes guère! Voilà une heure que -Madame vous répète qu'elle ne veut pas aller avec vous, et vous ne la +<p>Pardieu! madame, c'est vous qui ne l'êtes guère! Voilà une heure que +Madame vous répète qu'elle ne veut pas aller avec vous, et vous ne la comprenez pas!</p> <p class="speaker"><span class="smcap">MADAME PRIVAS</span>, <span class="stage">regardant Millin de travers</span>.</p> -<p>Hé bien! qu'est-ce que <i>c'est donc</i>? De quoi se mêle-t-il, ce -monsieur? Est-il votre parent, ma chère dame?... (<i>Elle regarde Millin -alternativement avec madame de Genlis.</i>) Écoutez, voyez-vous, si vous -êtes habitués à vivre ensemble, nous <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> prendrons <i>le cousin</i> -avec nous! oh! mon Dieu! je suis bien sûre que M. Privas ne me -désavouera pas.</p> +<p>Hé bien! qu'est-ce que <i>c'est donc</i>? De quoi se mêle-t-il, ce +monsieur? Est-il votre parent, ma chère dame?... (<i>Elle regarde Millin +alternativement avec madame de Genlis.</i>) Écoutez, voyez-vous, si vous +êtes habitués à vivre ensemble, nous <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> prendrons <i>le cousin</i> +avec nous! oh! mon Dieu! je suis bien sûre que M. Privas ne me +désavouera pas.</p> -<p class="speaker"><span class="smcap">MILLIN</span>, <span class="stage">éclatant de rire</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="smcap">MILLIN</span>, <span class="stage">éclatant de rire</span>.</p> <p>Eh? non! non... nous sommes amis, bons amis; mais pas du tout <i>cousins</i>, comme vous l'entendez!...</p> -<p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE GENLIS</span>, <span class="stage">plus sérieusement et en se levant</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE GENLIS</span>, <span class="stage">plus sérieusement et en se levant</span>.</p> -<p>Toute prolongation de conversation à ce sujet est tout à fait -superflue. J'ai eu l'honneur de vous répondre, madame, et n'ai plus -rien à vous dire.</p> +<p>Toute prolongation de conversation à ce sujet est tout à fait +superflue. J'ai eu l'honneur de vous répondre, madame, et n'ai plus +rien à vous dire.</p> <p class="speaker"><span class="smcap">MADAME PRIVAS</span>, <span class="stage">se levant aussi</span>.</p> <p>Eh bien! donc, adieu, ma bonne dame! Je m'en vais bien affliger M. -Privas, car il se faisait une fête de vous voir, le cher homme; et... -puisqu'il faut vous le dire, le château de Saint-Aubin est bien connu -de lui, allez!... il a demeuré sur les terres de votre père, M. +Privas, car il se faisait une fête de vous voir, le cher homme; et... +puisqu'il faut vous le dire, le château de Saint-Aubin est bien connu +de lui, allez!... il a demeuré sur les terres de votre père, M. Privas.</p> <p class="speaker"><span class="smcap">MILLIN</span>, <span class="stage">tout en se promenant</span>.</p> -<p>Il a peut-être été son meunier!...</p> +<p>Il a peut-être été son meunier!...</p> <p class="speakersc">MADAME PRIVAS.</p> -<p>Eh bien! s'il l'a été, qu'est-ce que ça vous fait?... Allons, bonjour, -madame, je m'en vais bien fâchée de ne pas vous emmener; si vous -<span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> vous ravisez, écrivez-moi: voilà mon adresse...</p> +<p>Eh bien! s'il l'a été, qu'est-ce que ça vous fait?... Allons, bonjour, +madame, je m'en vais bien fâchée de ne pas vous emmener; si vous +<span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> vous ravisez, écrivez-moi: voilà mon adresse...</p> <p>Elle mit sur la table un morceau de vilain carton avec son nom et son -adresse grossièrement imprimés, et faisant une belle révérence à +adresse grossièrement imprimés, et faisant une belle révérence à madame de Genlis, elle sortit en n'adressant qu'une inclination de -tête à Millin... Madame de Genlis et lui la virent monter dans sa -voiture, où l'enferma le petit nègre, qui, par parenthèse, s'appelait -Othello, en l'honneur de Talma probablement, dont ce rôle était alors +tête à Millin... Madame de Genlis et lui la virent monter dans sa +voiture, où l'enferma le petit nègre, qui, par parenthèse, s'appelait +Othello, en l'honneur de Talma probablement, dont ce rôle était alors le triomphe. Lorsqu'elle fut dans sa voiture, madame Privas cria d'une voix forte:</p> -<p>—À la maison!...</p> +<p>—À la maison!...</p> -<p>Ce que le petit Maure répéta en fausset.</p> +<p>Ce que le petit Maure répéta en fausset.</p> -<p>Après le départ de cette femme, madame de Genlis croisa ses mains, +<p>Après le départ de cette femme, madame de Genlis croisa ses mains, puis, les laissant retomber:</p> -<p>Eh quoi! dit-elle, la France en est-elle à ce point, que la fortune et +<p>Eh quoi! dit-elle, la France en est-elle à ce point, que la fortune et les biens de tant de malheureux qui souffrent dans l'exil et la -pauvreté, tant d'héritiers des victimes massacrées, soient dans les +pauvreté, tant d'héritiers des victimes massacrées, soient dans les mains de telles gens!... Cinq millions! ainsi cette femme a deux cent -cinquante mille livres de rentes!... peut-être le château de mon père, -tandis que je travaille pour vivre... Voilà donc le résultat de la -Révolution!...</p> +cinquante mille livres de rentes!... peut-être le château de mon père, +tandis que je travaille pour vivre... Voilà donc le résultat de la +Révolution!...</p> -<p>Elle tomba rêveuse sur une chaise, et y demeura <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> assez -longtemps sans que Millin la troublât. Il comprenait trop bien sa -dernière exclamation<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Go to footnote 64"><span class="smaller">[64]</span></a>. Il dit enfin:</p> +<p>Elle tomba rêveuse sur une chaise, et y demeura <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> assez +longtemps sans que Millin la troublât. Il comprenait trop bien sa +dernière exclamation<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Go to footnote 64"><span class="smaller">[64]</span></a>. Il dit enfin:</p> -<p>—Oui, ce serait une bien triste besogne que celle d'avoir provoqué la -révolution, si elle n'avait pas eu d'autres résultats que celui de -tuer et de ruiner les légitimes propriétaires pour enrichir les +<p>—Oui, ce serait une bien triste besogne que celle d'avoir provoqué la +révolution, si elle n'avait pas eu d'autres résultats que celui de +tuer et de ruiner les légitimes propriétaires pour enrichir les intrigants..... oui, ce serait en effet bien triste!</p> -<p>Madame de Genlis se leva et marcha quelque temps assez agitée; puis -lorsqu'elle se rassit, elle était calme, et reprit la conversation sur -madame Privas avec une grande liberté d'esprit.</p> +<p>Madame de Genlis se leva et marcha quelque temps assez agitée; puis +lorsqu'elle se rassit, elle était calme, et reprit la conversation sur +madame Privas avec une grande liberté d'esprit.</p> -<p>—Comment l'avez-vous refusée sans réfléchir? lui dit Millin. Songez -donc, douze mille francs! et cette femme paraissait tenir tellement à -vous qu'elle en eût donné quinze et même vingt pour vous avoir.</p> +<p>—Comment l'avez-vous refusée sans réfléchir? lui dit Millin. Songez +donc, douze mille francs! et cette femme paraissait tenir tellement à +vous qu'elle en eût donné quinze et même vingt pour vous avoir.</p> -<p>—Et moi, jamais je ne sacrifierai ma chère liberté à une fortune, +<p>—Et moi, jamais je ne sacrifierai ma chère liberté à une fortune, quelle qu'elle soit; et puis, savez-vous bien que cinquante mille francs ne paieraient pas l'ennui de vivre avec une pareille femme!... Est-il donc vrai que beaucoup de ces parvenus soient ainsi?</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> Dans ce moment, on annonça M. de Valence.</p> +<p><span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> Dans ce moment, on annonça M. de Valence.</p> -<p>—Tenez, dit Millin, voici quelqu'un qui pourra vous donner là-dessus +<p>—Tenez, dit Millin, voici quelqu'un qui pourra vous donner là -dessus tous les renseignements possibles.</p> <p>—Sur quoi? dit M. de Valence.</p> <p class="speakersc">MILLIN.</p> -<p>Sur la société d'aujourd'hui... Madame de Genlis est surprise du ton -qui règne maintenant dans le monde, et, pour dire la vérité, elle a +<p>Sur la société d'aujourd'hui... Madame de Genlis est surprise du ton +qui règne maintenant dans le monde, et, pour dire la vérité, elle a grandement raison.</p> <p class="speakersc">M. DE VALENCE.</p> -<p>Sans doute elle a raison d'en être choquée; mais elle a tort d'en être -surprise. C'est une conséquence toute naturelle du long bouleversement -qui a mis la France sens dessus dessous... Comment pouvez-vous être -<i>étonnée</i> de cela? répéta-t-il en se tournant vers sa belle-mère.</p> +<p>Sans doute elle a raison d'en être choquée; mais elle a tort d'en être +surprise. C'est une conséquence toute naturelle du long bouleversement +qui a mis la France sens dessus dessous... Comment pouvez-vous être +<i>étonnée</i> de cela? répéta-t-il en se tournant vers sa belle-mère.</p> <p class="speakersc">MADAME DE GENLIS.</p> -<p>Que les choses se soient dérangées, je le conçois; mais qu'elles aient +<p>Que les choses se soient dérangées, je le conçois; mais qu'elles aient pris cette attitude et cette couleur, tandis que parmi ces parvenus, -et même dans leurs amis, il y a tant de gens comme il faut, voilà ce -qui m'étonne, et en même temps me choque. Ainsi, par exemple, je -dînais l'autre jour chez ma <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> tante<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Go to footnote 65"><span class="smaller">[65]</span></a>, qui, je le croyais, -devait avoir conservé les anciens usages: pas du tout; elle aussi a -sacrifié à la mode et aux exigences de l'époque. De son temps et du -mien, car nous sommes contemporaines, nous ne mettions pas d'hommes à -côté de nous à table. Le maître et la maîtresse de la maison -choisissaient entre eux les quatre femmes les plus distinguées de -l'assemblée et les engageaient à se mettre à côté d'eux<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Go to footnote 66"><span class="smaller">[66]</span></a>, et tout -cela sans faire de scène. On était poli pour celles qu'on distinguait, -et l'on ne désobligeait personne. Maintenant ce n'est plus cela: -non-seulement le maître de la maison vient avec beaucoup de bruit -prendre la femme <i>la plus considérable</i>, et lui fait traverser le -salon devant toutes les autres, à qui elle marchera sur les pieds, si -elle ressemble à ma marchande de farine de tout à l'heure... mais ce +et même dans leurs amis, il y a tant de gens comme il faut, voilà ce +qui m'étonne, et en même temps me choque. Ainsi, par exemple, je +dînais l'autre jour chez ma <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> tante<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Go to footnote 65"><span class="smaller">[65]</span></a>, qui, je le croyais, +devait avoir conservé les anciens usages: pas du tout; elle aussi a +sacrifié à la mode et aux exigences de l'époque. De son temps et du +mien, car nous sommes contemporaines, nous ne mettions pas d'hommes à +côté de nous à table. Le maître et la maîtresse de la maison +choisissaient entre eux les quatre femmes les plus distinguées de +l'assemblée et les engageaient à se mettre à côté d'eux<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Go to footnote 66"><span class="smaller">[66]</span></a>, et tout +cela sans faire de scène. On était poli pour celles qu'on distinguait, +et l'on ne désobligeait personne. Maintenant ce n'est plus cela: +non-seulement le maître de la maison vient avec beaucoup de bruit +prendre la femme <i>la plus considérable</i>, et lui fait traverser le +salon devant toutes les autres, à qui elle marchera sur les pieds, si +elle ressemble à ma marchande de farine de tout à l'heure... mais ce n'est <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> pas tout, il lui faut encore <i>un second</i>: il appelle -alors l'homme le plus élevé en grade après lui, pour enfermer la -pauvre femme qui est à sa droite entre deux ennuyeux qu'elle aurait -évités, si elle eût été libre.</p> +alors l'homme le plus élevé en grade après lui, pour enfermer la +pauvre femme qui est à sa droite entre deux ennuyeux qu'elle aurait +évités, si elle eût été libre.</p> <p class="speakersc">M. DE VALENCE.</p> -<p>Sans doute, <i>cela était</i>; et cela n'est plus. Les usages sont des lois -tant qu'ils conviennent; le jour où d'autres exigences nécessitent -d'autres usages, eh bien! ils s'établissent et remplacent les +<p>Sans doute, <i>cela était</i>; et cela n'est plus. Les usages sont des lois +tant qu'ils conviennent; le jour où d'autres exigences nécessitent +d'autres usages, eh bien! ils s'établissent et remplacent les anciens... Mon Dieu!... c'est la marche commune. L'origine de ce dont -vous parliez tout à l'heure remonte beaucoup plus loin que les -derniers temps de la révolution. Cet usage de placer des femmes en -leur faisant une politesse marquée date, au contraire, de celui des -assemblées. Il fallait souvent flatter un député: pour l'acquérir à -son parti, on plaçait alors sa femme à côté de soi, au grand -mécontentement de dix autres; mais l'esprit de parti ne transige pas, +vous parliez tout à l'heure remonte beaucoup plus loin que les +derniers temps de la révolution. Cet usage de placer des femmes en +leur faisant une politesse marquée date, au contraire, de celui des +assemblées. Il fallait souvent flatter un député: pour l'acquérir à +son parti, on plaçait alors sa femme à côté de soi, au grand +mécontentement de dix autres; mais l'esprit de parti ne transige pas, et avec la politesse moins qu'avec toute autre chose. Les femmes ont -appelé les hommes à côté d'elles dans le même but.</p> +appelé les hommes à côté d'elles dans le même but.</p> <p class="speakersc">MADAME DE GENLIS.</p> <p>Vous avez admis chez vous une coutume anglaise, tout aussi mal -appliquée à nos manières que beaucoup d'autres: c'est celle de laver -ses mains <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> et de rincer sa bouche à table. En Angleterre, -c'est une chose simple, parce que les femmes se lèvent de table au +appliquée à nos manières que beaucoup d'autres: c'est celle de laver +ses mains <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> et de rincer sa bouche à table. En Angleterre, +c'est une chose simple, parce que les femmes se lèvent de table au dessert; mais, pour nous, je trouve cela choquant au dernier point, de -voir un homme faire sa toilette à côté de moi.</p> +voir un homme faire sa toilette à côté de moi.</p> <p class="speakersc">M. DE VALENCE.</p> -<p>Je suis de votre avis: aussi vous avez dû voir que chez votre tante -toute cette toilette se fait sur des buffets où les femmes trouvent ce -qui leur est nécessaire, ainsi que les hommes..... En général, la -maison de madame de Montesson est citée, je vous le dirai, comme la +<p>Je suis de votre avis: aussi vous avez dû voir que chez votre tante +toute cette toilette se fait sur des buffets où les femmes trouvent ce +qui leur est nécessaire, ainsi que les hommes..... En général, la +maison de madame de Montesson est citée, je vous le dirai, comme la meilleure de Paris.</p> -<p class="speaker"><span class="smcap">MILLIN</span>, <span class="stage">avec un accent profondément touché</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="smcap">MILLIN</span>, <span class="stage">avec un accent profondément touché</span>.</p> -<p>Oh!... cela est vrai; on y fait d'abord les meilleurs dîners que j'aie -mangés de ma vie. Je raisonnais de cela l'autre jour avec M. de Pont, -qui trouvait avec Lavaupalière que les dîners du mercredi, surtout en -carême, étaient ce qu'il avait jamais compris de plus parfait.</p> +<p>Oh!... cela est vrai; on y fait d'abord les meilleurs dîners que j'aie +mangés de ma vie. Je raisonnais de cela l'autre jour avec M. de Pont, +qui trouvait avec Lavaupalière que les dîners du mercredi, surtout en +carême, étaient ce qu'il avait jamais compris de plus parfait.</p> <p class="speakersc">M. DE VALENCE.</p> <p>Permettez-moi, mon cher Millin, de vous faire observer que ce n'est -pas seulement par ses bons dîners que ma tante se fait autant aimer -dans le monde; cela est bon pour Lavaupalière et madame de Guémené.</p> +pas seulement par ses bons dîners que ma tante se fait autant aimer +dans le monde; cela est bon pour Lavaupalière et madame de Guémené.</p> <p class="speakersc"><span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> MILLIN.</p> <p>Mais qui dit le contraire? ce n'est certes pas moi, qui suis si -heureux de l'entendre causer elle-même de toutes les sciences et des -arts aussi bien que les artistes et les savants eux-mêmes qu'elle +heureux de l'entendre causer elle-même de toutes les sciences et des +arts aussi bien que les artistes et les savants eux-mêmes qu'elle rassemble chez elle.</p> <p>Madame de Genlis sourit, mais sans faire une observation.</p> @@ -2667,75 +2624,75 @@ rassemble chez elle.</p> <p class="speakersc">M. DE VALENCE.</p> <p>Oui; le premier Consul me disait l'autre jour qu'il serait le plus -heureux des hommes, <i>ravi</i>, <i>charmé</i><a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Go to footnote 67"><span class="smaller">[67]</span></a>, si madame de Montesson -voulait être de la société la plus intime et la plus habituelle de +heureux des hommes, <i>ravi</i>, <i>charmé</i><a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Go to footnote 67"><span class="smaller">[67]</span></a>, si madame de Montesson +voulait être de la société la plus intime et la plus habituelle de madame Bonaparte.</p> <p class="speakersc">MADAME DE GENLIS.</p> -<p>C'est-à-dire sa dame de compagnie!... en effet, cela plairait à -Bonaparte, la duchesse douairière d'Orléans!...</p> +<p>C'est-à -dire sa dame de compagnie!... en effet, cela plairait à +Bonaparte, la duchesse douairière d'Orléans!...</p> <p class="speakersc"><span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> M. DE VALENCE.</p> <p>Quoi qu'il en soit, il l'aime fort et vient chez elle, lorsqu'il ne va -nulle part que chez des élus.</p> +nulle part que chez des élus.</p> -<p>Dans le moment entrèrent, d'abord M. de Choiseul-Gouffier et puis -Radet, M. de La Harpe<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Go to footnote 68"><span class="smaller">[68]</span></a>, M. de Cabre<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Go to footnote 69"><span class="smaller">[69]</span></a>, M. Fiévée, qui alors -faisait de charmantes nouvelles dans la <i>Bibliothèque des romans</i>; il -était auteur de cette jolie petite histoire, <i>la Dot de Suzette</i>: je +<p>Dans le moment entrèrent, d'abord M. de Choiseul-Gouffier et puis +Radet, M. de La Harpe<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Go to footnote 68"><span class="smaller">[68]</span></a>, M. de Cabre<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Go to footnote 69"><span class="smaller">[69]</span></a>, M. Fiévée, qui alors +faisait de charmantes nouvelles dans la <i>Bibliothèque des romans</i>; il +était auteur de cette jolie petite histoire, <i>la Dot de Suzette</i>: je dis histoire, car jamais en la lisant je ne puis me persuader que ce -soit un roman, tant il y a de vérité et de naturel. Puis vint encore -M. Marigné, auteur de charmants vers qu'il ne lisait que dans -l'intimité.</p> +soit un roman, tant il y a de vérité et de naturel. Puis vint encore +M. Marigné, auteur de charmants vers qu'il ne lisait que dans +l'intimité.</p> -<p>—Que je vous fasse mon compliment, dit M. de Cabre à madame de Genlis +<p>—Que je vous fasse mon compliment, dit M. de Cabre à madame de Genlis en lui baisant la main, quel adorable petit miracle vous nous avez -donné! jamais rien de plus suave, de plus pur, de plus ravissant n'est +donné! jamais rien de plus suave, de plus pur, de plus ravissant n'est sorti de la plume d'une femme! Comment donc ne me l'aviez-vous pas -envoyé? comment au moins ne m'aviez-vous pas présenté à <i>Mademoiselle -de Clermont</i>, si les convenances <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> s'opposaient à ce que vous +envoyé? comment au moins ne m'aviez-vous pas présenté à <i>Mademoiselle +de Clermont</i>, si les convenances <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> s'opposaient à ce que vous me la donnassiez?</p> <p>—Le fait est, dit M. de La Harpe, que l'on peut vous faire un -compliment sans craindre d'être accusé de fadeur. <i>Mademoiselle de +compliment sans craindre d'être accusé de fadeur. <i>Mademoiselle de Clermont</i> est un diamant <i>sans une</i> tache. <i>C'est mon opinion</i>, -ajouta-t-il en s'asseyant avec une assurance qui voulait être modeste, -et qui trahissait néanmoins l'homme dont la vanité n'a pas eu de +ajouta-t-il en s'asseyant avec une assurance qui voulait être modeste, +et qui trahissait néanmoins l'homme dont la vanité n'a pas eu de concurrent, si son talent en a eu beaucoup.</p> <p>Plusieurs personnes survinrent, et la conversation se soutint avec le -charme que pouvaient y apporter les nouveaux venus: c'étaient M. de +charme que pouvaient y apporter les nouveaux venus: c'étaient M. de Talleyrand, M. de Fontanes, M. et madame d'Harville, M. de -Caulaincourt, celui que j'appelais alors <i>mon petit père</i>, ses deux -fils, qui, malgré leur jeunesse, étaient tous deux connus dans l'armée -pour deux hommes de haute espérance... Comme leur père était fier de -leur avenir!... Pauvre père!—Tous deux morts!... et quelles morts!...</p> - -<p>Il était rare que la conversation fût hostile en apparence chez madame -de Genlis; elle connaissait trop les formes du bon goût pour ne pas -savoir que rien n'est plus contraire à la bonne grâce d'une femme que -cette manière acerbe avec laquelle quelques-unes accueillent +Caulaincourt, celui que j'appelais alors <i>mon petit père</i>, ses deux +fils, qui, malgré leur jeunesse, étaient tous deux connus dans l'armée +pour deux hommes de haute espérance... Comme leur père était fier de +leur avenir!... Pauvre père!—Tous deux morts!... et quelles morts!...</p> + +<p>Il était rare que la conversation fût hostile en apparence chez madame +de Genlis; elle connaissait trop les formes du bon goût pour ne pas +savoir que rien n'est plus contraire à la bonne grâce d'une femme que +cette manière acerbe avec laquelle quelques-unes accueillent aujourd'hui les productions <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> des autres<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Go to footnote 70"><span class="smaller">[70]</span></a>. Il y a de -l'<i>envie</i>, et l'envie donne tant de laideur à un visage de femme!... -tant de fausseté au sourire!... tant d'aigreur à la voix!... tant +l'<i>envie</i>, et l'envie donne tant de laideur à un visage de femme!... +tant de fausseté au sourire!... tant d'aigreur à la voix!... tant d'amertume au regard!...</p> -<p>Madame de Genlis n'avait aucun de ces défauts en parlant; lorsqu'elle -écrivait, elle se laissait aller trop vivement contre madame de Staël. -À cette époque, on parlait dans le monde d'un roman que <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> -faisait madame de Staël et dont elle faisait des lectures chez elle en -petit comité ou bien chez ses amis intimes.</p> +<p>Madame de Genlis n'avait aucun de ces défauts en parlant; lorsqu'elle +écrivait, elle se laissait aller trop vivement contre madame de Staël. +À cette époque, on parlait dans le monde d'un roman que <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> +faisait madame de Staël et dont elle faisait des lectures chez elle en +petit comité ou bien chez ses amis intimes.</p> -<p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE GENLIS</span>, <span class="stage">avec curiosité</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE GENLIS</span>, <span class="stage">avec curiosité</span>.</p> <p>Sait-on le titre de ce nouvel ouvrage?</p> <p class="speakersc">M. DE CABRE.</p> <p>Pas encore... mais j'en ai entendu quelques passages avant-hier qui -m'ont charmé.</p> +m'ont charmé.</p> <p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE GENLIS</span>, <span class="stage">souriant</span>.</p> @@ -2744,18 +2701,18 @@ savez-vous pas le titre?... Si j'avais assez de confiance en des amis pour leur lire un ouvrage, cette confiance n'aurait aucune restriction.</p> -<p class="speaker"><span class="smcap">M. DE TALLEYRAND</span>, <span class="stage">qui a longtemps écouté sans parler</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="smcap">M. DE TALLEYRAND</span>, <span class="stage">qui a longtemps écouté sans parler</span>.</p> -<p>Mais si elle ne sait pas encore quel nom elle donnera à son roman!...</p> +<p>Mais si elle ne sait pas encore quel nom elle donnera à son roman!...</p> <p class="speakersc">M. DE LA HARPE.</p> <p>Comment, elle ne sait pas quel ouvrage elle fait?</p> -<p class="speaker"><span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> <span class="smcap">M. DE TALLEYRAND</span>, <span class="stage">froidement et sans élever la voix</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> <span class="smcap">M. DE TALLEYRAND</span>, <span class="stage">froidement et sans élever la voix</span>.</p> <p>Je n'ai pas dit cela; j'ai dit qu'elle ne savait pas quel nom elle -donnerait à ses lettres<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Go to footnote 71"><span class="smaller">[71]</span></a>.</p> +donnerait à ses lettres<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Go to footnote 71"><span class="smaller">[71]</span></a>.</p> <p class="speakersc">MADAME DE GENLIS.</p> @@ -2767,43 +2724,43 @@ donnerait à ses lettres<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="# <p class="speakersc">M. DE LA HARPE.</p> -<p>Il est à désirer que cet ouvrage ne contienne pas l'expression des +<p>Il est à désirer que cet ouvrage ne contienne pas l'expression des doctrines de l'auteur, car elles sont subversives de tout ordre et -même de quelque partie de la morale.</p> +même de quelque partie de la morale.</p> <p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE GENLIS</span>, <span class="stage">souriant doucement</span>.</p> -<p>Vous n'avez pas toujours pensé ainsi...</p> +<p>Vous n'avez pas toujours pensé ainsi...</p> -<p class="speaker"><span class="smcap">M. DE LA HARPE</span>, <span class="stage">avec humilité</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="smcap">M. DE LA HARPE</span>, <span class="stage">avec humilité</span>.</p> -<p>Peut-être. Je ne m'en défends pas.</p> +<p>Peut-être. Je ne m'en défends pas.</p> -<p>Pendant ce dernier colloque, M. de Talleyrand s'était levé et avait -été à la cheminée, où il avait <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> pris un immense flacon rempli -d'eau de miel d'Angleterre, et commença à le jeter sur ses mains et +<p>Pendant ce dernier colloque, M. de Talleyrand s'était levé et avait +été à la cheminée, où il avait <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> pris un immense flacon rempli +d'eau de miel d'Angleterre, et commença à le jeter sur ses mains et sur son habit.</p> <p class="speakersc">M. DE CABRE.</p> <p>M. de La Harpe, savez-vous que votre livre fait un bruit -épouvantable?...</p> +épouvantable?...</p> <p class="speaker"><span class="smcap">M. DE LA HARPE</span>, <span class="stage">souriant</span>.</p> -<p>Vraiment!... mais j'en suis charmé, malgré le grand mot qui doit me +<p>Vraiment!... mais j'en suis charmé, malgré le grand mot qui doit me troubler; mais pourquoi ce bruit?...</p> <p class="speakersc">M. DE CABRE.</p> -<p>Comment! cette foule de personnages de toute espèce, tant morts que +<p>Comment! cette foule de personnages de toute espèce, tant morts que vivants, qui paraissent dans ce livre comme dans une galerie de -portraits et qui, certes, ne sont pas flattés.</p> +portraits et qui, certes, ne sont pas flattés.</p> <p class="speakersc">M. DE LA HARPE.</p> <p>Eh bien! les morts ne diront rien apparemment; et je parle des vivants -comme s'ils étaient morts... ou peu s'en faut... qu'avez-vous à dire?</p> +comme s'ils étaient morts... ou peu s'en faut... qu'avez-vous à dire?</p> <p class="speakersc">M. DE CABRE.</p> @@ -2813,17 +2770,17 @@ d'ici un bruit...</p> <p class="speakersc"><span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> M. DE LA HARPE.</p> -<p>Du bruit!... Vraiment, voilà bien de quoi m'effrayer!... Ne vous -rappelez-vous plus le temps où le bruit que faisait la littérature -française aux quatre coins de Paris retentissait dans toute l'Europe? -Je n'ai pas la prétention de faire des mémoires, comme Jean-Jacques, +<p>Du bruit!... Vraiment, voilà bien de quoi m'effrayer!... Ne vous +rappelez-vous plus le temps où le bruit que faisait la littérature +française aux quatre coins de Paris retentissait dans toute l'Europe? +Je n'ai pas la prétention de faire des mémoires, comme Jean-Jacques, sur tout ce que j'ai vu et entendu; mais, en temps et lieu, je -pourrais bien m'amuser du souvenir de ces bruyantes époques, ne fût-ce +pourrais bien m'amuser du souvenir de ces bruyantes époques, ne fût-ce que pour faire voir que ce grand fracas ne fait jamais beaucoup -mal...: il en reste à peine quelque chose dans les oreilles des -curieux, et même des intéressés. Depuis longtemps, pour moi, a succédé -autour de moi un bruit d'une autre espèce!... (M. de La Harpe poursuit -d'un ton sombre et comme inspiré.) Voilà que j'entends même dans les +mal...: il en reste à peine quelque chose dans les oreilles des +curieux, et même des intéressés. Depuis longtemps, pour moi, a succédé +autour de moi un bruit d'une autre espèce!... (M. de La Harpe poursuit +d'un ton sombre et comme inspiré.) Voilà que j'entends même dans les intervalles de silence... Quant au bruit dont vous me parlez aujourd'hui, je ne sais plus ce que c'est.</p> @@ -2832,53 +2789,53 @@ aujourd'hui, je ne sais plus ce que c'est.</p> <p>Ah! parce que vous ne dites rien, vous croyez que les autres se taisent!....... parce que depuis <i>le grand fructidor</i> on n'a pas lu une ligne de vous dans les journaux, vous ne vous doutez pas que ceux -qui vous y attaquent n'y sont que plus à leur aise?</p> +qui vous y attaquent n'y sont que plus à leur aise?</p> <p class="speakersc"><span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> M. DE LA HARPE.</p> <p>Tant mieux pour eux et pour moi! rien n'est plus commode pour ces -gens-là que de parler tout seuls, et pour moi de n'en rien savoir... -Si je les lisais, cela me donnerait peut-être de la colère... il vaut -mieux tout ignorer; après tout, ils n'ont pas au fond de mauvaises -intentions. Seulement, ils sont quelquefois tellement pressés de -parler, qu'ils n'attendent pas même à savoir ce qu'ils ont à dire. Ce -n'est pas pour critiquer plutôt une chose qu'une autre, c'est -démangeaison de faire des phrases..... Il m'est tombé sous la main il -y a peu de jours, et sans la chercher, une vieille feuille du temps où -je donnais mes séances du lycée, et dans laquelle l'auteur <i>croit</i> -rendre compte de l'une de ces séances bien plus pour approuver que +gens-là que de parler tout seuls, et pour moi de n'en rien savoir... +Si je les lisais, cela me donnerait peut-être de la colère... il vaut +mieux tout ignorer; après tout, ils n'ont pas au fond de mauvaises +intentions. Seulement, ils sont quelquefois tellement pressés de +parler, qu'ils n'attendent pas même à savoir ce qu'ils ont à dire. Ce +n'est pas pour critiquer plutôt une chose qu'une autre, c'est +démangeaison de faire des phrases..... Il m'est tombé sous la main il +y a peu de jours, et sans la chercher, une vieille feuille du temps où +je donnais mes séances du lycée, et dans laquelle l'auteur <i>croit</i> +rendre compte de l'une de ces séances bien plus pour approuver que pour contredire. Il ne manque pas d'esprit, mais il n'est pas -réfléchi, et c'est de la meilleure foi du monde sans doute qu'il me -fait dire et faire précisément tout le contraire de ce que j'ai fait -et dit... Mais (ici M. de La Harpe devient plus modéré et plus humble -de nouveau) je lui pardonne, ainsi qu'à ceux qui, me réfutant le livre -à la main, et sachant fort bien ce qu'ils faisaient, ont affecté de -combattre ce que jamais je n'ai écrit et m'ont opposé ce qu'ils +réfléchi, et c'est de la meilleure foi du monde sans doute qu'il me +fait dire et faire précisément tout le contraire de ce que j'ai fait +et dit... Mais (ici M. de La Harpe devient plus modéré et plus humble +de nouveau) je lui pardonne, ainsi qu'à ceux qui, me réfutant le livre +à la main, et sachant fort bien ce qu'ils faisaient, ont affecté de +combattre ce que jamais je n'ai écrit et m'ont opposé ce qu'ils prenaient dans <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> mon propre ouvrage<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Go to footnote 72"><span class="smaller">[72]</span></a>... Pourquoi s'en -étonnerait-on? Cela est plus ou moins dans tous les temps: cela est du -<i>métier</i>, pour dire le mot. Mais je vous le répète: tout cela fait peu +étonnerait-on? Cela est plus ou moins dans tous les temps: cela est du +<i>métier</i>, pour dire le mot. Mais je vous le répète: tout cela fait peu de bruit et encore moins d'effet... Avez-vous vu souvent de ces feuilles du jour avoir un lendemain?... Mon ami, ce n'est pas dans les journaux, ce n'est pas dans des brochures, des extraits, qu'on ira -chercher ce que j'ai pensé: c'est dans mes ouvrages eux-mêmes... C'est -là aussi qu'il conviendra de consigner, quand il en <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> sera -temps, ce qui est fait pour caractériser la critique et la littérature +chercher ce que j'ai pensé: c'est dans mes ouvrages eux-mêmes... C'est +là aussi qu'il conviendra de consigner, quand il en <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> sera +temps, ce qui est fait pour caractériser la critique et la littérature de nos jours.</p> <p class="speakersc">M. MILLIN.</p> -<p>Eh vraiment! voilà ce qui soulève déjà une foule de gens qui ne se +<p>Eh vraiment! voilà ce qui soulève déjà une foule de gens qui ne se promettent rien de bon de la figure qu'ils feront dans votre galerie.</p> <p class="speaker"><span class="smcap">M. DE LA HARPE</span>, <span class="stage">avec une satisfaction qu'il veut cacher, mais - avec une sorte d'humilité</span>.</p> + avec une sorte d'humilité</span>.</p> <p>Mon Dieu! pourquoi me craindre? que puis-je maintenant en ce monde?... -Peut-être si je continue ce que j'ai commencé, raconterai-je des -choses qui pourront égayer l'instruction...., car il ne faut +Peut-être si je continue ce que j'ai commencé, raconterai-je des +choses qui pourront égayer l'instruction...., car il ne faut s'occuper du mal que pour en tirer du bien... <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> Cependant je -serai très-mesuré, et bien des gens seront tout étonnés de n'avoir -rien à démêler avec moi,... à moins cependant qu'ils ne se formalisent +serai très-mesuré, et bien des gens seront tout étonnés de n'avoir +rien à démêler avec moi,... à moins cependant qu'ils ne se formalisent de mon silence, ce qui n'est pas impossible.</p> <p class="speakersc">MADAME DE GENLIS.</p> @@ -2888,23 +2845,23 @@ ouvrage?...</p> <p class="speakersc">M. DE LA HARPE.</p> -<p>Mais j'aurais pu le louer avec toute liberté, car vous vous rappelez, +<p>Mais j'aurais pu le louer avec toute liberté, car vous vous rappelez, madame, l'opinion que le comte du Nord laissa de lui lorsqu'il visita la France; ce qu'on en disait alors qu'il y avait une voix publique, -car on était parfaitement libre, et voyez comme il règne +car on était parfaitement libre, et voyez comme il règne aujourd'hui... Mais je ne pouvais le louer ainsi en face, puisqu'il me -comblait de marques de bonté..... La reconnaissance peut rendre -suspecte la vérité.</p> +comblait de marques de bonté..... La reconnaissance peut rendre +suspecte la vérité.</p> <p class="speakersc">M. DE TALLEYRAND.</p> <p>Vous devez alors avoir toute satisfaction sur ce qui le concerne, car -son éloge est aujourd'hui partout... Les papiers publics en sont +son éloge est aujourd'hui partout... Les papiers publics en sont remplis.</p> <p class="speaker"><span class="smcap">M. DE LA HARPE</span>, <span class="stage">souriant</span>.</p> -<p>Raison de plus pour ne pas m'en mêler.</p> +<p>Raison de plus pour ne pas m'en mêler.</p> <p class="speakersc"><span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> MILLIN.</p> @@ -2913,82 +2870,82 @@ remplis.</p> <p class="speakersc">M. DE LA HARPE.</p> <p>Parce que je dirais du bien de lui autrement que les autres, et -aujourd'hui je ne le veux pas. Vous vous rappelez tous qu'à chacune -des <i>révolutions</i> de notre <i>révolution</i>, il semblait qu'il n'y eût en +aujourd'hui je ne le veux pas. Vous vous rappelez tous qu'à chacune +des <i>révolutions</i> de notre <i>révolution</i>, il semblait qu'il n'y eût en France qu'une seule voix dans ce qu'on entendait, un seul esprit dans -ce qu'on lisait, et vous savez pourquoi. Après le <i>18 fructidor</i>, s'il -eût été à propos que j'écrivisse, j'aurais écrit, mais j'aurais tout -dit. J'aurais été à mon aise... J'aurais dit ce que personne n'a même -dit encore... C'est ma méthode. Voyez-en la preuve dans l'écrit sur le -mot <i>fanatisme</i>, publié sous ce même Directoire entre deux -proscriptions!... et cherchez ailleurs dans le même temps ce qu'on -trouve là, et qu'on fut si étonné d'y lire. Les temps sont bien -changés; grâces à Dieu! mes principes ne le sont pas. Je reconnais des +ce qu'on lisait, et vous savez pourquoi. Après le <i>18 fructidor</i>, s'il +eût été à propos que j'écrivisse, j'aurais écrit, mais j'aurais tout +dit. J'aurais été à mon aise... J'aurais dit ce que personne n'a même +dit encore... C'est ma méthode. Voyez-en la preuve dans l'écrit sur le +mot <i>fanatisme</i>, publié sous ce même Directoire entre deux +proscriptions!... et cherchez ailleurs dans le même temps ce qu'on +trouve là , et qu'on fut si étonné d'y lire. Les temps sont bien +changés; grâces à Dieu! mes principes ne le sont pas. Je reconnais des circonstances qui prescrivent le silence: je n'en connais pas qui puissent dicter mes paroles.</p> <p class="speakersc">M. DE CHOISEUL.</p> -<p>Mais vous nous parlez là de vos principes comme s'ils n'avaient jamais -changé...; et ceux que vous aviez quand vous <i>étiez philosophe</i>?</p> +<p>Mais vous nous parlez là de vos principes comme s'ils n'avaient jamais +changé...; et ceux que vous aviez quand vous <i>étiez philosophe</i>?</p> <p class="speakersc"><span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> M. DE LA HARPE.</p> <p>Ah! monsieur! et vous aussi vous parlez cette langue! Vous appelez -principes le mépris de ce qu'on ne connaît pas!..... Permettez-moi de -vous faire observer que ce que vous venez de dire équivaut à ceci: -«<i>Vous aviez d'autres principes quand vous n'en aviez point.</i>» Depuis -quand la déraison et l'ignorance sont-elles des principes, si ce n'est -pour cette espèce de <i>philosophes</i> qui n'en a jamais eu d'autres? -Heureusement vous n'êtes pas philosophe de cette façon-là.</p> +principes le mépris de ce qu'on ne connaît pas!..... Permettez-moi de +vous faire observer que ce que vous venez de dire équivaut à ceci: +«<i>Vous aviez d'autres principes quand vous n'en aviez point.</i>» Depuis +quand la déraison et l'ignorance sont-elles des principes, si ce n'est +pour cette espèce de <i>philosophes</i> qui n'en a jamais eu d'autres? +Heureusement vous n'êtes pas philosophe de cette façon-là .</p> <p class="speakersc">M. DE CHOISEUL.</p> -<p>Dieu m'en préserve! mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit ici, c'est +<p>Dieu m'en préserve! mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit ici, c'est de vous; et je vous dirai franchement qu'on ne comprend pas comment -vous vous en êtes tiré.</p> +vous vous en êtes tiré.</p> <p class="speakersc">M. DE LA HARPE.</p> <p>On le verra; et si d'avance on ne le comprend pas, c'est que comme -vous on suppose ce qui n'est pas, et ce n'est pas la première fois. -Premièrement, si j'ai été philosophe, ou, pour parler français, -incrédule, ceux qui m'ont connu savent si j'étais animé de cet esprit -de prosélytisme qui était celui de la secte, et dont je me suis -toujours moqué.—Voltaire <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> m'a souvent reproché de n'avoir pas -le <i>zèle de la maison du Seigneur</i>. Est-ce ma faute, à moi, si un -monde né depuis vingt ans parle tous les jours de notre ancien monde -comme des siècles antédiluviens? Les jeunes aristarques sont surtout -curieux à cet égard, et ils me font souvent sourire de pitié en me -faisant <i>élève</i> de Diderot.</p> +vous on suppose ce qui n'est pas, et ce n'est pas la première fois. +Premièrement, si j'ai été philosophe, ou, pour parler français, +incrédule, ceux qui m'ont connu savent si j'étais animé de cet esprit +de prosélytisme qui était celui de la secte, et dont je me suis +toujours moqué.—Voltaire <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> m'a souvent reproché de n'avoir pas +le <i>zèle de la maison du Seigneur</i>. Est-ce ma faute, à moi, si un +monde né depuis vingt ans parle tous les jours de notre ancien monde +comme des siècles antédiluviens? Les jeunes aristarques sont surtout +curieux à cet égard, et ils me font souvent sourire de pitié en me +faisant <i>élève</i> de Diderot.</p> <p class="speakersc">MADAME DE GENLIS.</p> -<p>Mais enfin, sans avoir le zèle de vos confrères, il était alors fort -naturel pour vous de vous laisser aller à l'habitude de parler -légèrement <i>au moins</i> de ce que vous révérez aujourd'hui.</p> +<p>Mais enfin, sans avoir le zèle de vos confrères, il était alors fort +naturel pour vous de vous laisser aller à l'habitude de parler +légèrement <i>au moins</i> de ce que vous révérez aujourd'hui.</p> <p class="speakersc">M. DE LA HARPE.</p> -<p>Ma correspondance avec le grand-duc était toute littéraire, et de plus -je savais qu'il n'aimait pas qu'on parlât d'un objet de cette -importance avec légèreté; l'avertissement était sérieux et +<p>Ma correspondance avec le grand-duc était toute littéraire, et de plus +je savais qu'il n'aimait pas qu'on parlât d'un objet de cette +importance avec légèreté; l'avertissement était sérieux et authentique. Ce fut assez pour me tracer une route que j'ai toujours -suivie.—Il n'y a rien d'un chrétien, mais aussi rien d'un impie. On y +suivie.—Il n'y a rien d'un chrétien, mais aussi rien d'un impie. On y voit l'ami des philosophes, mais non pas leur flatteur.</p> <p class="speakersc">M. DE TALLEYRAND.</p> -<p>Ainsi nous pouvons espérer de lire en 1801 votre correspondance comme -elle fut écrite de 1774 jusqu'en 89?</p> +<p>Ainsi nous pouvons espérer de lire en 1801 votre correspondance comme +elle fut écrite de 1774 jusqu'en 89?</p> <p class="speakersc"><span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> M. DE LA HARPE.</p> -<p>S'il en était autrement, la chose serait mauvaise pour le public et -pour moi. Ces lettres n'auraient plus leur caractère originel... tout -y serait factice. Je me suis même défendu d'effacer quelques opinions -que je regarde maintenant comme des erreurs. <i>Mais pour obvier à -tout</i>, je les réfute dans quelques notes.</p> +<p>S'il en était autrement, la chose serait mauvaise pour le public et +pour moi. Ces lettres n'auraient plus leur caractère originel... tout +y serait factice. Je me suis même défendu d'effacer quelques opinions +que je regarde maintenant comme des erreurs. <i>Mais pour obvier à +tout</i>, je les réfute dans quelques notes.</p> <p class="speakersc">M. DE CABRE.</p> @@ -3001,14 +2958,14 @@ courtes.</p> <p class="speakersc">M. DE CABRE.</p> -<p>Rétractez-vous quelques jugements sur des auteurs?</p> +<p>Rétractez-vous quelques jugements sur des auteurs?</p> <p class="speakersc">M. DE LA HARPE.</p> <p>Je ne crois pas. Je vous l'ai dit, je suis de bonne foi.—Je suis un -rapporteur intègre et de conscience. Je sais bien qu'on m'a donné le -surnom de <i>Contempteur</i><a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Go to footnote 73"><span class="smaller">[73]</span></a>, mais j'ai trouvé ma récompense en -<span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> voyant mes <i>conclusions</i> ratifiées à la cour souveraine du +rapporteur intègre et de conscience. Je sais bien qu'on m'a donné le +surnom de <i>Contempteur</i><a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Go to footnote 73"><span class="smaller">[73]</span></a>, mais j'ai trouvé ma récompense en +<span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> voyant mes <i>conclusions</i> ratifiées à la cour souveraine du public, avec le grand sceau du temps.</p> <p class="speakersc">MILLIN.</p> @@ -3032,44 +2989,44 @@ tout est danger pour vous.</p> <p>Eh! mon ami, celui de parler de soi... car dans un ouvrage du genre de celui que vous publiez, vous devez souvent parler de vous, sous peine -d'être accusé de manquer à votre devoir d'écrivain qui doit tenir ce -qu'il a promis... Pour beaucoup d'autres cela eût été facile... mais +d'être accusé de manquer à votre devoir d'écrivain qui doit tenir ce +qu'il a promis... Pour beaucoup d'autres cela eût été facile... mais vous...</p> <p class="speakersc">M. DE LA HARPE.</p> -<p>J'ai tâché de m'acquitter de ce devoir le plus succinctement possible +<p>J'ai tâché de m'acquitter de ce devoir le plus succinctement possible et avec un laconisme purement historique. Je dis les faits, parce -qu'il les <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> faut dire; si je m'y trouve mêlé, ce n'est pas ma -faute; et s'il m'arrive de jouir de quelques succès, ils sont donnés à -l'amitié qui les partage; car enfin mon ouvrage sera lu par mes amis, +qu'il les <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> faut dire; si je m'y trouve mêlé, ce n'est pas ma +faute; et s'il m'arrive de jouir de quelques succès, ils sont donnés à +l'amitié qui les partage; car enfin mon ouvrage sera lu par mes amis, tout autant que par mes ennemis. Quant aux gens qui se trouvent bien -plus blessés du bien que je dis de leurs ennemis que du mal que je dis +plus blessés du bien que je dis de leurs ennemis que du mal que je dis de leurs amis, que puis-je pour eux?</p> <p class="speakersc">M. DE FONTANES.</p> -<p>Ah! rien, je le sais... mais cela ne rassure pas mon amitié, au -contraire... C'est bien dommage qu'on ne puisse pas réconcilier -l'amour-propre avec la vérité!</p> +<p>Ah! rien, je le sais... mais cela ne rassure pas mon amitié, au +contraire... C'est bien dommage qu'on ne puisse pas réconcilier +l'amour-propre avec la vérité!</p> <p class="speakersc">M. DE LA HARPE.</p> -<p>Mon ami, cela ne se peut pas, parce que la vérité est bonne et +<p>Mon ami, cela ne se peut pas, parce que la vérité est bonne et l'amour-propre mauvais.</p> <p class="speakersc">MADAME DE GENLIS.</p> <p>Monsieur de La Harpe a bien raison. Mais observez cependant que le mal -de l'amour-propre a ses nuances et ses degrés comme tout autre; -l'orgueil d'étouffer la vérité par la force oppressive est le crime de +de l'amour-propre a ses nuances et ses degrés comme tout autre; +l'orgueil d'étouffer la vérité par la force oppressive est le crime de l'amour-propre et le plus grand des crimes imaginables. C'est celui de -la révolution pendant douze ans; il suffirait à lui seul pour -expliquer à la raison les peines éternelles, quand elles <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> ne -seraient pas article de foi... (<i>on rit</i>) sans doute; la vanité, -c'est-à-dire l'orgueil des petites choses, n'est proprement que la +la révolution pendant douze ans; il suffirait à lui seul pour +expliquer à la raison les peines éternelles, quand elles <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> ne +seraient pas article de foi... (<i>on rit</i>) sans doute; la vanité, +c'est-à -dire l'orgueil des petites choses, n'est proprement que la sottise de l'amour-propre... Ce que je ne comprends pas, c'est -qu'après avoir été, comme de nos jours, tant éprouvé dans les grandes +qu'après avoir été, comme de nos jours, tant éprouvé dans les grandes choses, on se cabre encore pour les petites.</p> <p class="speakersc">M. DE TALLEYRAND.</p> @@ -3082,39 +3039,39 @@ choses, on se cabre encore pour les petites.</p> <p class="speakersc">M. DE CABRE.</p> -<p>Hum!... elle peut alors devenir méchante...</p> +<p>Hum!... elle peut alors devenir méchante...</p> <p class="speakersc">M. DE LA HARPE.</p> -<p>Eh bien, après tout, que peuvent-ils dire ou faire qui n'ait été fait +<p>Eh bien, après tout, que peuvent-ils dire ou faire qui n'ait été fait et dit?</p> <p class="speakersc">M. DE CABRE.</p> -<p>Vraiment, ils sont bien embarrassés pour se répéter les uns les -autres, ou bien encore de se répéter eux-mêmes!</p> +<p>Vraiment, ils sont bien embarrassés pour se répéter les uns les +autres, ou bien encore de se répéter eux-mêmes!</p> <p class="speakersc">M. DE LA HARPE.</p> -<p>Ils n'ont jamais fait autre chose, même ce pauvre Marmontel... Au -surplus, si la critique m'a peu <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> affecté lorsque je commençais -à écrire, que sera-ce maintenant que je suis au moment de déposer ma +<p>Ils n'ont jamais fait autre chose, même ce pauvre Marmontel... Au +surplus, si la critique m'a peu <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> affecté lorsque je commençais +à écrire, que sera-ce maintenant que je suis au moment de déposer ma plume? En faisant ce livre, j'ai eu un but principal, c'est de cela -qu'il s'agit. Ce recueil pourra peut-être tenir sa place parmi les -mémoires du temps par les événements qui le rendront curieux et utile; -c'est, si je l'ose dire, une sorte de monument qui paraît au milieu -des ruines, non pas celui d'une génération, transmis à la suivante -pour se reconnaître plus ou moins dans ses pères, mais celui d'un -monde qui n'existe plus, dont une partie a péri, et dont l'autre se -survit à elle-même, puisque personne n'est plus ce qu'il était!... Ah! -quel sujet de réflexion!... En vérité, ceux qui ne lisent pas pour -réfléchir feraient bien mieux de ne pas lire.</p> - -<p class="speaker"><span class="smcap">M. DE CABRE</span>, <span class="stage">se levant et allant à M. de La Harpe, lui dit tout +qu'il s'agit. Ce recueil pourra peut-être tenir sa place parmi les +mémoires du temps par les événements qui le rendront curieux et utile; +c'est, si je l'ose dire, une sorte de monument qui paraît au milieu +des ruines, non pas celui d'une génération, transmis à la suivante +pour se reconnaître plus ou moins dans ses pères, mais celui d'un +monde qui n'existe plus, dont une partie a péri, et dont l'autre se +survit à elle-même, puisque personne n'est plus ce qu'il était!... Ah! +quel sujet de réflexion!... En vérité, ceux qui ne lisent pas pour +réfléchir feraient bien mieux de ne pas lire.</p> + +<p class="speaker"><span class="smcap">M. DE CABRE</span>, <span class="stage">se levant et allant à M. de La Harpe, lui dit tout bas</span>:</p> -<p>Enfin, qu'il en soit ce que Dieu aura résolu... mais j'en suis fort -occupé.</p> +<p>Enfin, qu'il en soit ce que Dieu aura résolu... mais j'en suis fort +occupé.</p> <p class="speakersc">M. DE LA HARPE.</p> @@ -3126,428 +3083,428 @@ occupé.</p> <p class="speakersc"><span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> M. DE LA HARPE.</p> -<p>Non, je reste. J'ai quelque chose à dire à madame de Genlis.</p> +<p>Non, je reste. J'ai quelque chose à dire à madame de Genlis.</p> <p class="speaker"><span class="smcap">M. DE CABRE</span>, <span class="stage">souriant avec intention</span>.</p> -<p>Eh! eh! je me rappelle que vous en étiez bien amoureux en 17... 17...</p> +<p>Eh! eh! je me rappelle que vous en étiez bien amoureux en 17... 17...</p> <p class="speakersc">M. DE LA HARPE.</p> -<p>Ne cherchez pas si loin dans le passé, étant aussi près d'elle, car il -y a bien des années de cela!... Adieu, mon ami, M. de Fontanes et M. +<p>Ne cherchez pas si loin dans le passé, étant aussi près d'elle, car il +y a bien des années de cela!... Adieu, mon ami, M. de Fontanes et M. de Talleyrand vous attendent.</p> -<p>Tout le monde se retira insensiblement, et quelque longue qu'eût été +<p>Tout le monde se retira insensiblement, et quelque longue qu'eût été la visite de M. de La Harpe, il la prolongeait encore. Enfin, lorsqu'ils furent seuls, il s'approcha de madame de Genlis, et lui dit:</p> -<p>—Je vous ai peut-être étonnée en parlant comme je viens de le faire.</p> +<p>—Je vous ai peut-être étonnée en parlant comme je viens de le faire.</p> -<p>—Vraiment non, répondit madame de Genlis; car, si vous vous le -rappelez, je vous ai prédit ce qui vous est arrivé.</p> +<p>—Vraiment non, répondit madame de Genlis; car, si vous vous le +rappelez, je vous ai prédit ce qui vous est arrivé.</p> -<p>—Oui, j'étais, en effet, plutôt incrédule par <i>genre</i> que par -conscience; la grandeur de la religion, la beauté de sa morale me -frappaient bien, mais je n'avais pas la force d'aller à elle. Enfin -dans sa miséricorde Dieu vint à moi... Dieu, <i>l'unique <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> but -de notre vie!... Dieu! dont je ne m'étais éloigné que par orgueil et -par l'attrait de la volupté.</i></p> +<p>—Oui, j'étais, en effet, plutôt incrédule par <i>genre</i> que par +conscience; la grandeur de la religion, la beauté de sa morale me +frappaient bien, mais je n'avais pas la force d'aller à elle. Enfin +dans sa miséricorde Dieu vint à moi... Dieu, <i>l'unique <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> but +de notre vie!... Dieu! dont je ne m'étais éloigné que par orgueil et +par l'attrait de la volupté.</i></p> -<p>Il soupira profondément; puis, comme paraissant vouloir repousser un +<p>Il soupira profondément; puis, comme paraissant vouloir repousser un sentiment trop puissant qui le voulait dominer en ce moment, il poursuivit:</p> -<p>—Vous savez combien je vous ai aimée... et bien plus, dans tous les -temps j'ai rendu justice à votre beau caractère... et lorsque +<p>—Vous savez combien je vous ai aimée... et bien plus, dans tous les +temps j'ai rendu justice à votre beau caractère... et lorsque j'entendais les accusations les plus indignes vous accabler: Non, -m'écriais-je, c'est faux! elle est pure, elle est digne de respect... -<i>Alors, je disais combien je vous avais aimée, et comment vous m'aviez -toujours résisté!...</i></p> +m'écriais-je, c'est faux! elle est pure, elle est digne de respect... +<i>Alors, je disais combien je vous avais aimée, et comment vous m'aviez +toujours résisté!...</i></p> <p>—Vraiment, dit en souriant madame de Genlis, j'ai beaucoup de -remerciements à vous faire pour une aussi <i>victorieuse</i> justification. -J'en suis profondément reconnaissante.</p> - -<p>—Eh bien! que ce soit le commencement d'une tendre et solide amitié -entre nous! Il faut que vous soyez <i>des nôtres</i>. Écoutez; un jour de -la semaine, je reçois le soir; nous nous rassemblons <i>pour causer</i>; -quelques amis, et voilà tout; on prend une tasse de thé, et l'on se -retire avec l'espoir d'une pareille <i>séance</i> de confiance et d'amitié. +remerciements à vous faire pour une aussi <i>victorieuse</i> justification. +J'en suis profondément reconnaissante.</p> + +<p>—Eh bien! que ce soit le commencement d'une tendre et solide amitié +entre nous! Il faut que vous soyez <i>des nôtres</i>. Écoutez; un jour de +la semaine, je reçois le soir; nous nous rassemblons <i>pour causer</i>; +quelques amis, et voilà tout; on prend une tasse de thé, et l'on se +retire avec l'espoir d'une pareille <i>séance</i> de confiance et d'amitié. Voulez-vous me promettre d'y venir?</p> <p>Madame de Genlis le promit, mais, par une <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> sorte d'instinct, -elle fit cette promesse vaguement, et finit par le congédier après une -visite qui avait duré trois heures. Elle prit quelques renseignements -sur les réunions de M. de La Harpe et sut qu'il recevait en effet +elle fit cette promesse vaguement, et finit par le congédier après une +visite qui avait duré trois heures. Elle prit quelques renseignements +sur les réunions de M. de La Harpe et sut qu'il recevait en effet toutes les semaines, mais beaucoup plus de monde qu'il ne l'avait dit; -on y était vingt-cinq ou trente personnes, et <i>cette séance d'amitié</i>, -comme il l'appelait, n'était autre chose qu'un <i>bureau d'esprit</i> et un +on y était vingt-cinq ou trente personnes, et <i>cette séance d'amitié</i>, +comme il l'appelait, n'était autre chose qu'un <i>bureau d'esprit</i> et un <i>conciliabule</i> mystique et politique. Cette ordonnance et cette -distribution, cet emploi du temps par un homme qui savait très-bien -comment la bonne société arrangeait ses heures, parurent étranges à -madame de Genlis; elle n'y fut pas. Il lui écrivit qu'elle était <i>des -leurs</i>; ce mot-là la confirma dans la pensée que ces réunions +distribution, cet emploi du temps par un homme qui savait très-bien +comment la bonne société arrangeait ses heures, parurent étranges à +madame de Genlis; elle n'y fut pas. Il lui écrivit qu'elle était <i>des +leurs</i>; ce mot-là la confirma dans la pensée que ces réunions pouvaient avoir un mauvais but; elle n'y fut pas davantage. Peu de -temps après, effectivement, M. de La Harpe fut exilé dans un village à +temps après, effectivement, M. de La Harpe fut exilé dans un village à quelques lieues de Paris pendant plusieurs mois, et revint ensuite mourir ici, vieux, infirme et malheureux. Ce fut, au reste, une -injustice; son âge et ses talents devaient lui être une sauvegarde, -même avec des torts.</p> +injustice; son âge et ses talents devaient lui être une sauvegarde, +même avec des torts.</p> -<p>Vers ce même temps, madame de Genlis fut elle-même obligée de quitter +<p>Vers ce même temps, madame de Genlis fut elle-même obligée de quitter Paris, mais volontairement. Elle avait fait beaucoup d'ouvrages<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Go to footnote 74"><span class="smaller">[74]</span></a> -depuis son <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> arrivée à Paris; mais elle avait une maison plus -considérable qu'elle ne la pouvait supporter. C'était Casimir; c'était -Stéphanie Alyon, <i>jeune filleule</i> de madame de Genlis, fille de M. -Alyon, l'un des hommes attachés à l'éducation de Bellechasse: elle -avait quatorze ans; puis une autre jeune fille, une Allemande nommée +depuis son <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> arrivée à Paris; mais elle avait une maison plus +considérable qu'elle ne la pouvait supporter. C'était Casimir; c'était +Stéphanie Alyon, <i>jeune filleule</i> de madame de Genlis, fille de M. +Alyon, l'un des hommes attachés à l'éducation de Bellechasse: elle +avait quatorze ans; puis une autre jeune fille, une Allemande nommée Helmina, dessinant, faisant des vers: celle-ci avait dix-sept ans, et -elle était charmante.</p> +elle était charmante.</p> -<p>Madame de Genlis fut à Versailles, puis le quitta, dit-elle, parce que -son neveu César Ducrest ayant été tué dans une fête nationale, le -chagrin qu'elle en ressentit la fit revenir à Paris, bien qu'elle fût -à merveille à Versailles<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Go to footnote 75"><span class="smaller">[75]</span></a>.</p> +<p>Madame de Genlis fut à Versailles, puis le quitta, dit-elle, parce que +son neveu César Ducrest ayant été tué dans une fête nationale, le +chagrin qu'elle en ressentit la fit revenir à Paris, bien qu'elle fût +à merveille à Versailles<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Go to footnote 75"><span class="smaller">[75]</span></a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> Ce fut alors qu'elle vint habiter l'Arsenal. Elle avait là un -fort bel appartement contigu à la bibliothèque, que lui donna M. -Chaptal, alors ministre de l'Intérieur, avec une grâce parfaite, -aussitôt qu'elle l'eut demandé.</p> +<p><span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> Ce fut alors qu'elle vint habiter l'Arsenal. Elle avait là un +fort bel appartement contigu à la bibliothèque, que lui donna M. +Chaptal, alors ministre de l'Intérieur, avec une grâce parfaite, +aussitôt qu'elle l'eut demandé.</p> -<p>Étant à Versailles, elle travaillait avec une assiduité remarquable et -fort estimable, lorsqu'on réfléchit que c'est pour élever des enfants +<p>Étant à Versailles, elle travaillait avec une assiduité remarquable et +fort estimable, lorsqu'on réfléchit que c'est pour élever des enfants malheureux enfin qu'elle avait ce courage..... Un jour M. de Cabre et -Millin furent la voir et lui firent des reproches de <i>sa déraison</i>; -deux jours après Millin reçut d'elle des vers dont j'ai retenu les +Millin furent la voir et lui firent des reproches de <i>sa déraison</i>; +deux jours après Millin reçut d'elle des vers dont j'ai retenu les suivants:</p> <p class="poem10"> Et malade et souffrant, un malheureux auteur,<br> - <span class="add1em">Languissamment assis à son pupitre,</span><br> - <span class="add1em">En gémissant composait une épître</span><br> - <span class="add2em">Sur la gaîté, sur le bonheur.</span><br> + <span class="add1em">Languissamment assis à son pupitre,</span><br> + <span class="add1em">En gémissant composait une épître</span><br> + <span class="add2em">Sur la gaîté, sur le bonheur.</span><br> <span class="add1em">Dans le moment arrive son docteur,</span><br> - <span class="add1em">Qui, mécontent de le voir à l'ouvrage,</span><br> - <span class="add2em"><span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> L'exhorte à devenir plus sage,</span><br> - <span class="add2em">Si de ses maux il veut guérir.</span><br> - Hélas! répond l'auteur en poussant un soupir,<br> - Ce conseil est très-bon, que ne puis-je le suivre!<br> + <span class="add1em">Qui, mécontent de le voir à l'ouvrage,</span><br> + <span class="add2em"><span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> L'exhorte à devenir plus sage,</span><br> + <span class="add2em">Si de ses maux il veut guérir.</span><br> + Hélas! répond l'auteur en poussant un soupir,<br> + Ce conseil est très-bon, que ne puis-je le suivre!<br> Je ne travaille pas, ami, pour mon plaisir.<br> Croyez-moi, ce n'est pas la gloire qui m'enivre.<br> <span class="add2em">Qui mieux que moi saurait jouir</span><br> <span class="add2em">Des charmes d'un heureux loisir!...</span><br> - Mais je suis obligé de me tuer pour vivre.</p> + Mais je suis obligé de me tuer pour vivre.</p> -<p>M. Fiévée, qui voyait souvent alors madame de Genlis, ayant appris sa -triste position, voulut contribuer à l'adoucir. Au moment où madame de -Genlis était dans la rue d'Enfer, M. Fiévée était en prison pour cause -politique; on prétend qu'il était en correspondance directe avec Louis +<p>M. Fiévée, qui voyait souvent alors madame de Genlis, ayant appris sa +triste position, voulut contribuer à l'adoucir. Au moment où madame de +Genlis était dans la rue d'Enfer, M. Fiévée était en prison pour cause +politique; on prétend qu'il était en correspondance directe avec Louis XVIII. Moi je crois que c'est une calomnie, si j'en juge par <i>ce que -je sais</i> de la manière dont il fut ensuite avec le premier Consul et -l'Empereur. Mais enfin alors il était en disgrâce. Madame de Genlis -employa le crédit de ses amis et de ses parents, car il est à croire +je sais</i> de la manière dont il fut ensuite avec le premier Consul et +l'Empereur. Mais enfin alors il était en disgrâce. Madame de Genlis +employa le crédit de ses amis et de ses parents, car il est à croire que ce fut M. de Talleyrand, ou madame de Montesson<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Go to footnote 76"><span class="smaller">[76]</span></a> et M. de -Valence, qui, étant tous fort en crédit à cette époque, lui rendirent -ce bon office. Quoi qu'il en soit, M. Fiévée témoigna noblement -<span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> sa reconnaissance à madame de Genlis. Connaissant tout ce -qu'elle souffrait, sachant qu'aucun des siens, ainsi qu'elle-même, -n'avait sollicité une pension du Gouvernement, il résolut de le faire -pour elle. Il avait bien prouvé que son arrestation était injuste et -qu'il n'était pas en correspondance avec Louis XVIII; car presque -<i>immédiatement</i> après sa sortie de prison, il fut en correspondance -avec le premier Consul, ce qui est un peu différent de Louis XVIII. -Quelle que fût, au reste, la manière dont il correspondait, quel que -fût le sujet de ses lettres, il est bien certain qu'il n'y avait pas -dedans une phrase qui voulût dire que Napoléon Bonaparte fût un +Valence, qui, étant tous fort en crédit à cette époque, lui rendirent +ce bon office. Quoi qu'il en soit, M. Fiévée témoigna noblement +<span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> sa reconnaissance à madame de Genlis. Connaissant tout ce +qu'elle souffrait, sachant qu'aucun des siens, ainsi qu'elle-même, +n'avait sollicité une pension du Gouvernement, il résolut de le faire +pour elle. Il avait bien prouvé que son arrestation était injuste et +qu'il n'était pas en correspondance avec Louis XVIII; car presque +<i>immédiatement</i> après sa sortie de prison, il fut en correspondance +avec le premier Consul, ce qui est un peu différent de Louis XVIII. +Quelle que fût, au reste, la manière dont il correspondait, quel que +fût le sujet de ses lettres, il est bien certain qu'il n'y avait pas +dedans une phrase qui voulût dire que Napoléon Bonaparte fût un usurpateur.</p> -<p>M. Fiévée, étant donc en correspondance avec le premier Consul, lui -parla avec intérêt de madame de Genlis. Napoléon comprenait à ravir -toutes les convenances de ce genre. À peine connut-il la position -d'une personne aussi distinguée, qu'il donna des ordres; et un matin -on annonça à madame de Genlis M. de Rémusat, venant de la part du +<p>M. Fiévée, étant donc en correspondance avec le premier Consul, lui +parla avec intérêt de madame de Genlis. Napoléon comprenait à ravir +toutes les convenances de ce genre. À peine connut-il la position +d'une personne aussi distinguée, qu'il donna des ordres; et un matin +on annonça à madame de Genlis M. de Rémusat, venant de la part du premier Consul.</p> -<p>—<i>Madame</i>, lui dit M. de Rémusat, <i>le premier Consul vient seulement -d'apprendre votre pénible position; s'il l'eût connue dès le moment de -votre arrivée en France, il l'aurait fait cesser à l'instant même... +<p>—<i>Madame</i>, lui dit M. de Rémusat, <i>le premier Consul vient seulement +d'apprendre votre pénible position; s'il l'eût connue dès le moment de +votre arrivée en France, il l'aurait fait cesser à l'instant même... Ce qu'il peut faire <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> maintenant, c'est de vous demander ce qui peut vous rendre heureuse. Veuillez le dire, et ce que vous demanderez -vous sera accordé sur-le-champ<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Go to footnote 77"><span class="smaller">[77]</span></a>.</i> «Comme mes premiers mouvements +vous sera accordé sur-le-champ<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Go to footnote 77"><span class="smaller">[77]</span></a>.</i> «Comme mes premiers mouvements sont toujours romanesques, dit madame de Genlis, je refusai en disant -que mon travail me suffisait et que je ne demandais rien.»</p> +que mon travail me suffisait et que je ne demandais rien.»</p> -<p>Ce fut à l'Arsenal que madame de Genlis donna <i>Madame la duchesse de -la Vallière</i>, <i>Madame de Maintenon</i> et <i>Madame de Montespan</i>; mais -<i>Madame de la Vallière</i> est supérieure aux deux autres, qui respirent -l'ennui; <i>Madame de la Vallière</i>, quoique remplie de fautes comme -roman historique, en ce qu'il ne peint nullement le siècle de Louis +<p>Ce fut à l'Arsenal que madame de Genlis donna <i>Madame la duchesse de +la Vallière</i>, <i>Madame de Maintenon</i> et <i>Madame de Montespan</i>; mais +<i>Madame de la Vallière</i> est supérieure aux deux autres, qui respirent +l'ennui; <i>Madame de la Vallière</i>, quoique remplie de fautes comme +roman historique, en ce qu'il ne peint nullement le siècle de Louis XIV tel qu'il est, tel que nous le peignent Mademoiselle, la grande -Mademoiselle, et tous les autres mémoires, et surtout Saint-Simon. Ce +Mademoiselle, et tous les autres mémoires, et surtout Saint-Simon. Ce qui a fait errer madame de Genlis, c'est son admiration pour les -mémoires de Dangeau. Sans doute ils sont bons; mais toutes les idées -de M. de Dangeau étaient mesquines et étroites. Il a dû -nécessairement donner une couleur semblable <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> à tout ce qu'il -décrit: c'est ce qui arrive lorsqu'on <i>calque</i> des événements au lieu -d'écrire des souvenirs<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Go to footnote 78"><span class="smaller">[78]</span></a>.</p> - -<p>Madame de Genlis fut très-fière d'un suffrage qui lui arriva par une -voie détournée et lui porta une véritable joie d'auteur au cœur. -Elle avait une amie, très-spirituelle personne, madame Élisabeth de +mémoires de Dangeau. Sans doute ils sont bons; mais toutes les idées +de M. de Dangeau étaient mesquines et étroites. Il a dû +nécessairement donner une couleur semblable <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> à tout ce qu'il +décrit: c'est ce qui arrive lorsqu'on <i>calque</i> des événements au lieu +d'écrire des souvenirs<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Go to footnote 78"><span class="smaller">[78]</span></a>.</p> + +<p>Madame de Genlis fut très-fière d'un suffrage qui lui arriva par une +voie détournée et lui porta une véritable joie d'auteur au cœur. +Elle avait une amie, très-spirituelle personne, madame Élisabeth de Bon, auteur de plusieurs ouvrages qui dans le temps furent assez -connus; elle écrivit à madame de Genlis le billet que voici:</p> +connus; elle écrivit à madame de Genlis le billet que voici:</p> -<p>«Je vous dirai, <i>mon ange</i>, que le premier Consul a lu <i>Madame de la -Vallière</i> avant-hier, et qu'il l'a lue tout d'un trait, sans pouvoir -la quitter, et qu'il a pleuré... C'est un fait positif; car c'est M. -de Fontanes qui me l'a dit et qui le tient du premier Consul lui-même. -Marigné prétend que je vous envoie les larmes du Consul, et que cela +<p>«Je vous dirai, <i>mon ange</i>, que le premier Consul a lu <i>Madame de la +Vallière</i> avant-hier, et qu'il l'a lue tout d'un trait, sans pouvoir +la quitter, et qu'il a pleuré... C'est un fait positif; car c'est M. +de Fontanes qui me l'a dit et qui le tient du premier Consul lui-même. +Marigné prétend que je vous envoie les larmes du Consul, et que cela vaut mieux que des vers. Le fait est que cela m'a fait un plaisir -extrême.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> «Adieu, vous que j'adore et pour qui je donnerais ma vie.</p> - -<p class="authorsc">«Élisabeth.»</p> - -<p class="p2">Madame Élisabeth de Bon, qui signe à la manière des reines et des -princesses souveraines, comme on voit, devait écrire des lettres bien -passionnées à vingt ans, à en juger par la chaleur de son amitié dans -un âge plus avancé. Madame de Sévigné est bien froide, même dans son -amour maternel, qui est quelquefois exagéré dans son expression, à -côté des paroles brûlantes de madame de Bon.</p> - -<p>Quoi qu'il en soit de madame de Bon, qui du reste était fort aimable, -madame de Genlis fut touchée au cœur de cet éloge. <i>Je fus -enchantée</i>, dit-elle elle-même, d'obtenir le suffrage de celui qui -était <i>le plus grand capitaine de son siècle, d'avoir fait pleurer -l'homme qui venait de rétablir l'ordre, la religion et la paix, et -d'arracher mon pays à l'anarchie</i>.</p> - -<p>Elle fit aussitôt un impromptu <i>en vers</i> et l'envoya à madame de Bon -pour le faire remettre au premier Consul. Madame de Bon<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Go to footnote 79"><span class="smaller">[79]</span></a> était à -cette époque <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> <i>fort intimement</i> liée avec M. d'Abrantès, et ce -fut <i>lui</i> qui fut chargé de donner ces vers au premier Consul, et non -pas M. de Fontanes, comme je l'ai vu je ne sais plus où.</p> - -<p>Madame de Genlis était devenue une personne non-seulement supérieure -dans la littérature courante, mais sa place était désormais marquée au -premier rang de l'époque littéraire où elle écrivait. Mais je crois -que cette place eût été de tous points plus noblement conquise, si -elle avait moins crié après ses ennemis. Madame de Staël a eu plus de -détracteurs que madame de Genlis, et madame de Staël a toujours gardé +extrême.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> «Adieu, vous que j'adore et pour qui je donnerais ma vie.</p> + +<p class="authorsc">«Élisabeth.»</p> + +<p class="p2">Madame Élisabeth de Bon, qui signe à la manière des reines et des +princesses souveraines, comme on voit, devait écrire des lettres bien +passionnées à vingt ans, à en juger par la chaleur de son amitié dans +un âge plus avancé. Madame de Sévigné est bien froide, même dans son +amour maternel, qui est quelquefois exagéré dans son expression, à +côté des paroles brûlantes de madame de Bon.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit de madame de Bon, qui du reste était fort aimable, +madame de Genlis fut touchée au cœur de cet éloge. <i>Je fus +enchantée</i>, dit-elle elle-même, d'obtenir le suffrage de celui qui +était <i>le plus grand capitaine de son siècle, d'avoir fait pleurer +l'homme qui venait de rétablir l'ordre, la religion et la paix, et +d'arracher mon pays à l'anarchie</i>.</p> + +<p>Elle fit aussitôt un impromptu <i>en vers</i> et l'envoya à madame de Bon +pour le faire remettre au premier Consul. Madame de Bon<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Go to footnote 79"><span class="smaller">[79]</span></a> était à +cette époque <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> <i>fort intimement</i> liée avec M. d'Abrantès, et ce +fut <i>lui</i> qui fut chargé de donner ces vers au premier Consul, et non +pas M. de Fontanes, comme je l'ai vu je ne sais plus où.</p> + +<p>Madame de Genlis était devenue une personne non-seulement supérieure +dans la littérature courante, mais sa place était désormais marquée au +premier rang de l'époque littéraire où elle écrivait. Mais je crois +que cette place eût été de tous points plus noblement conquise, si +elle avait moins crié après ses ennemis. Madame de Staël a eu plus de +détracteurs que madame de Genlis, et madame de Staël a toujours gardé un noble silence; une fois ou deux dans tout le cours de sa vie -littéraire elle répondit, je crois, et encore parce que son père était -attaqué. Mais madame de Genlis répondait dans des brochures qu'elle -faisait imprimer exprès, et surtout écrites avec de l'acrimonie et de -l'humeur, ce qui éternisait la querelle... Elle se plaignait surtout -de plagiats qui étaient un peu rêvés<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Go to footnote 80"><span class="smaller">[80]</span></a>. Ainsi, <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> par +littéraire elle répondit, je crois, et encore parce que son père était +attaqué. Mais madame de Genlis répondait dans des brochures qu'elle +faisait imprimer exprès, et surtout écrites avec de l'acrimonie et de +l'humeur, ce qui éternisait la querelle... Elle se plaignait surtout +de plagiats qui étaient un peu rêvés<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Go to footnote 80"><span class="smaller">[80]</span></a>. Ainsi, <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> par exemple, elle se plaint de ce que M. A. Duval a fait de <i>la Curieuse</i>, -une comédie du <i>Théâtre d'éducation</i>, son drame d'<i>Édouard en Écosse</i>. -Quel rapport y a-t-il entre une petite fille qui mérite d'avoir un -bonnet d'âne pour écouter aux portes, un jeune homme qui se cache pour +une comédie du <i>Théâtre d'éducation</i>, son drame d'<i>Édouard en Écosse</i>. +Quel rapport y a-t-il entre une petite fille qui mérite d'avoir un +bonnet d'âne pour écouter aux portes, un jeune homme qui se cache pour un duel, je crois; et une femme d'un parti, qui voit devant elle, dans sa demeure, le chef du parti ennemi, le dernier des Stuarts, couvert de haillons et lui demandant du pain!... Cette situation est une des -plus tragiques, une des plus touchantes qu'on puisse mettre à la -scène, et d'ailleurs M. Duval avait devant lui le livre de l'histoire +plus tragiques, une des plus touchantes qu'on puisse mettre à la +scène, et d'ailleurs M. Duval avait devant lui le livre de l'histoire dans lequel il pouvait facilement prendre son sujet sans se faire de -querelle et sans soumettre son imagination à une sorte de torture pour -former son sujet à la position d'un autre plan, dans lequel il ne se +querelle et sans soumettre son imagination à une sorte de torture pour +former son sujet à la position d'un autre plan, dans lequel il ne se trouve d'ailleurs d'autre ressemblance que deux hommes qui se -cachent... Ceci me rappelle une histoire qui me fut racontée par M. -Lenormand d'Étiolles, qui en savait et en faisait de bonnes et <i>de -salées</i>, comme dit Saint-Simon.</p> +cachent... Ceci me rappelle une histoire qui me fut racontée par M. +Lenormand d'Étiolles, qui en savait et en faisait de bonnes et <i>de +salées</i>, comme dit Saint-Simon.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> M. Lenormand était au spectacle un jour, loin de Paris. Je -crois que c'était à Marseille. Il était assis à côté d'un homme fort -bien en apparence, mais qui pleurait à verse depuis que le rideau -était levé.</p> +<p><span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> M. Lenormand était au spectacle un jour, loin de Paris. Je +crois que c'était à Marseille. Il était assis à côté d'un homme fort +bien en apparence, mais qui pleurait à verse depuis que le rideau +était levé.</p> -<p>—Que peut donc avoir cet original-là? se disait M. Lenormand... Si on -donnait quelque chose qui fût de nature à l'attrister, à la bonne -heure. Mais que diable peut lui faire ce qu'on joue là?</p> +<p>—Que peut donc avoir cet original-là ? se disait M. Lenormand... Si on +donnait quelque chose qui fût de nature à l'attrister, à la bonne +heure. Mais que diable peut lui faire ce qu'on joue là ?</p> -<p>On donnait <i>Œdipe à Colone</i>.</p> +<p>On donnait <i>Œdipe à Colone</i>.</p> -<p>Enfin les exclamations du monsieur et ses sanglots augmentèrent à un +<p>Enfin les exclamations du monsieur et ses sanglots augmentèrent à un tel point, que M. Lenormand crut devoir intervenir, et il demanda au -monsieur si affligé ce qui le faisait ainsi pleurer.</p> +monsieur si affligé ce qui le faisait ainsi pleurer.</p> -<p>—Hélas! monsieur, une parfaite similitude dans ma situation, une fois -en ma vie, avec le malheureux roi de Thèbes!...</p> +<p>—Hélas! monsieur, une parfaite similitude dans ma situation, une fois +en ma vie, avec le malheureux roi de Thèbes!...</p> <p>—Eh quoi!... auriez-vous eu le malheur de tuer monsieur votre -père?... Et M. Lenormand se recula du monsieur!...</p> +père?... Et M. Lenormand se recula du monsieur!...</p> -<p>—Oh! non, non! monsieur; mon père est mort de sa très-belle mort, à +<p>—Oh! non, non! monsieur; mon père est mort de sa très-belle mort, à soixante-seize ans... un beau vieillard, ma foi!...</p> -<p>—Mais alors, monsieur... vous avez donc été assez infortuné pour... -pour épouser madame votre mère?</p> +<p>—Mais alors, monsieur... vous avez donc été assez infortuné pour... +pour épouser madame votre mère?</p> <p>—Eh! du tout, monsieur!... Mais en allant une <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> fois en -diligence de Marseille à Toulon (ici les sanglots redoublèrent), nous -fûmes arrêtés par une des troupes de voleurs qui désolaient alors la -Provence, et tellement dévalisés, que pour gagner Toulon, dont nous -étions encore à huit ou dix lieues, il me fallut implorer la charité -publique. Depuis ce temps, je ne puis voir ce bon roi de Thèbes s'en -allant aussi par les chemins pour demander l'aumône, sans faire le +diligence de Marseille à Toulon (ici les sanglots redoublèrent), nous +fûmes arrêtés par une des troupes de voleurs qui désolaient alors la +Provence, et tellement dévalisés, que pour gagner Toulon, dont nous +étions encore à huit ou dix lieues, il me fallut implorer la charité +publique. Depuis ce temps, je ne puis voir ce bon roi de Thèbes s'en +allant aussi par les chemins pour demander l'aumône, sans faire le triste rapprochement de nos deux positions... hi! hi! hi! hi!...</p> -<p>Et les sanglots recommencèrent.</p> +<p>Et les sanglots recommencèrent.</p> -<p>La plainte du plagiat, pour <i>Édouard en Écosse</i>, copié sur <i>la -Curieuse</i>, est de même force.</p> +<p>La plainte du plagiat, pour <i>Édouard en Écosse</i>, copié sur <i>la +Curieuse</i>, est de même force.</p> -<p>.... Un jour M. de Lavalette écrivit à madame de Genlis en lui -demandant un rendez-vous important pour ses intérêts; madame de Genlis +<p>.... Un jour M. de Lavalette écrivit à madame de Genlis en lui +demandant un rendez-vous important pour ses intérêts; madame de Genlis lui indiqua le jour suivant<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Go to footnote 81"><span class="smaller">[81]</span></a>.</p> -<p>M. de Lavalette, aussi bon que spirituel, gai jusqu'à la folie, -bouffon même quelquefois, lorsqu'il était avec ses amis, était +<p>M. de Lavalette, aussi bon que spirituel, gai jusqu'à la folie, +bouffon même quelquefois, lorsqu'il était avec ses amis, était pourtant un homme fort habile et parlant de hautes affaires avec le -sérieux qui leur convient. En arrivant chez madame <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> de -Genlis, il était aussi grave que le sujet qu'il venait traiter avec +sérieux qui leur convient. En arrivant chez madame <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> de +Genlis, il était aussi grave que le sujet qu'il venait traiter avec elle.</p> <p>—Madame, lui dit-il, le premier Consul n'existe plus; l'Empereur lui -a succédé. Tout vous démontre jusqu'à l'évidence que la famille à -laquelle vous avez consacré bien gratuitement, au reste, les plus -belles années de votre vie, ne reviendra plus en France. Celui qui la -gouverne aujourd'hui ne veut pas qu'un nom illustré comme le vôtre -demeure entouré de privations; votre pays vous doit une vie heureuse. +a succédé. Tout vous démontre jusqu'à l'évidence que la famille à +laquelle vous avez consacré bien gratuitement, au reste, les plus +belles années de votre vie, ne reviendra plus en France. Celui qui la +gouverne aujourd'hui ne veut pas qu'un nom illustré comme le vôtre +demeure entouré de privations; votre pays vous doit une vie heureuse. Parlez, madame; que vous faut-il pour qu'elle le soit?</p> -<p>—J'ai déjà fait une réponse à M. de Rémusat, dit madame de Genlis.</p> +<p>—J'ai déjà fait une réponse à M. de Rémusat, dit madame de Genlis.</p> -<p>—Cette réponse n'est point vraie, permettez-moi ce démenti, madame; -l'Empereur sait, en outre, que votre santé souffre beaucoup de l'excès +<p>—Cette réponse n'est point vraie, permettez-moi ce démenti, madame; +l'Empereur sait, en outre, que votre santé souffre beaucoup de l'excès de travail auquel vous vous livrez. Encore une fois, faites une demande, que voulez-vous?</p> -<p>—Je répondrai toujours de même, dit en riant madame de Genlis.</p> +<p>—Je répondrai toujours de même, dit en riant madame de Genlis.</p> -<p>—Eh bien! dit en souriant à son tour M. de Lavalette, voyons si votre -obstination résistera à cette proposition. L'Empereur vous demanda de -lui écrire tous les quinze jours... Il aime votre manière d'écrire.</p> +<p>—Eh bien! dit en souriant à son tour M. de Lavalette, voyons si votre +obstination résistera à cette proposition. L'Empereur vous demanda de +lui écrire tous les quinze jours... Il aime votre manière d'écrire.</p> -<p>—Eh! d'où la connaît-il?</p> +<p>—Eh! d'où la connaît-il?</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> —Il la connaît, enfin, que vous importe; acceptez-vous?</p> +<p><span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> —Il la connaît, enfin, que vous importe; acceptez-vous?</p> -<p>Madame de Genlis réfléchit un moment.</p> +<p>Madame de Genlis réfléchit un moment.</p> -<p>—J'accepte, dit-elle enfin; j'accepte et même avec joie. Je suis sûre -que cette correspondance ne peut qu'être bonne à tous deux.</p> +<p>—J'accepte, dit-elle enfin; j'accepte et même avec joie. Je suis sûre +que cette correspondance ne peut qu'être bonne à tous deux.</p> <p>—Et moi, dit M. de Lavalette, j'ai une joie tout aussi vive en vous -annonçant que l'Empereur vous prie d'agréer une pension <i>de 12,000 -francs</i>. Elle vous sera payée comme vous le voudrez; et si vous n'y -avez aucune répugnance, ce paiement passera par mes mains.</p> +annonçant que l'Empereur vous prie d'agréer une pension <i>de 12,000 +francs</i>. Elle vous sera payée comme vous le voudrez; et si vous n'y +avez aucune répugnance, ce paiement passera par mes mains.</p> -<p>Madame de Genlis accepta, et la correspondance commença. Elle avait +<p>Madame de Genlis accepta, et la correspondance commença. Elle avait lieu tous les mois, quelquefois tous les quinze jours. Le sujet en -était toujours moral, politique, ou pieux; souvent sur la manière dont -il fallait tenir sa cour. Madame de Genlis fit à cet égard beaucoup de -bien à l'Empereur lui-même. Avec lui, il n'y avait qu'à mettre l'index -sur l'entrée d'une route conduisant à un bon résultat; il la -parcourait avec un succès que nul autre n'aurait eu. Ce que madame de +était toujours moral, politique, ou pieux; souvent sur la manière dont +il fallait tenir sa cour. Madame de Genlis fit à cet égard beaucoup de +bien à l'Empereur lui-même. Avec lui, il n'y avait qu'à mettre l'index +sur l'entrée d'une route conduisant à un bon résultat; il la +parcourait avec un succès que nul autre n'aurait eu. Ce que madame de Genlis lui dit relativement au luxe ne fut pas perdu pour lui, et ce -fut, sans doute, le lendemain du jour où il reçut une lettre d'elle -sur ce sujet, qu'il nous disait à toutes:</p> +fut, sans doute, le lendemain du jour où il reçut une lettre d'elle +sur ce sujet, qu'il nous disait à toutes:</p> <p>Mesdames, <i>je veux</i> que vous receviez. <i>Soyez <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> grandes -dames</i>, surtout!... Soyez grandes et point mesquines dans vos dépenses +dames</i>, surtout!... Soyez grandes et point mesquines dans vos dépenses pour vos habits, votre maison, vos ameublements. Point, ou du moins -très-peu de ces mousselines anglaises qui entravent l'exécution de mon -système continental en donnant au goût, à la mode un autre moyen de se +très-peu de ces mousselines anglaises qui entravent l'exécution de mon +système continental en donnant au goût, à la mode un autre moyen de se nourrir. Beaucoup de soieries pour chaque saison. Du velours pour -l'hiver, du satin; et puis, du taffetas pour l'été. D'abord, vous -serez conséquentes; ensuite vous aurez de belles étoffes bien épaisses -pour le temps de la neige, et des étoffes légères pour les temps -chauds où il faut de l'air autour de soi.</p> +l'hiver, du satin; et puis, du taffetas pour l'été. D'abord, vous +serez conséquentes; ensuite vous aurez de belles étoffes bien épaisses +pour le temps de la neige, et des étoffes légères pour les temps +chauds où il faut de l'air autour de soi.</p> -<p>L'empereur mit, à dater de ce moment, une grande importance à ce que -toute la cour fût somptueuse et magnifique, non-seulement sur un +<p>L'empereur mit, à dater de ce moment, une grande importance à ce que +toute la cour fût somptueuse et magnifique, non-seulement sur un point, mais sur tous.</p> -<p>Un jour l'empereur s'étant assis à côté de moi à un bal chez la +<p>Un jour l'empereur s'étant assis à côté de moi à un bal chez la princesse Caroline, pendant une contredanse dans laquelle je ne dansais pas, il me demanda si je connaissais madame de Genlis; je lui dis que oui.</p> -<p>—Vous a-t-elle écrit?—Jamais, Sire.—Eh bien! elle est encore plus -spirituelle en écrivant. Ses lettres ont de la gaîté, en même temps -qu'une raison solide et éclairée: <i>il est seulement dommage qu'elle +<p>—Vous a-t-elle écrit?—Jamais, Sire.—Eh bien! elle est encore plus +spirituelle en écrivant. Ses lettres ont de la gaîté, en même temps +qu'une raison solide et éclairée: <i>il est seulement dommage qu'elle ne soit pas plus naturelle</i>.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> L'époque où madame de Genlis reprenait une sorte d'influence, -qu'elle eut, au reste, le bon esprit de tenir secrète, était fort -belle pour notre gloire littéraire. On a beaucoup dit que le temps de -l'Empire avait <i>donné de toutes les gloires, excepté celle de la -pensée</i>. Cela n'est pas tout à fait juste; car il me semble qu'une -nation qui peut donner à la renommée autant de noms que la nôtre à -cette époque est encore remarquable par la pensée comme par la gloire. -Châteaubriand, madame de Staël, madame de Genlis, Delille, Bonald, -Michaud, Arnault, Fontanes, Picard, Duval, et tant de poëtes -agréables, font, à eux tous, une preuve sans réplique. Et dans les -arts: David, Gérard, Girodet, Gros, Lethière, Robert Lefèvre, Isabey, -Augustin, Godefroy<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Go to footnote 82"><span class="smaller">[82]</span></a>, Desnoyers, Méhul, <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> Lesueur, Boïeldieu, +<p><span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> L'époque où madame de Genlis reprenait une sorte d'influence, +qu'elle eut, au reste, le bon esprit de tenir secrète, était fort +belle pour notre gloire littéraire. On a beaucoup dit que le temps de +l'Empire avait <i>donné de toutes les gloires, excepté celle de la +pensée</i>. Cela n'est pas tout à fait juste; car il me semble qu'une +nation qui peut donner à la renommée autant de noms que la nôtre à +cette époque est encore remarquable par la pensée comme par la gloire. +Châteaubriand, madame de Staël, madame de Genlis, Delille, Bonald, +Michaud, Arnault, Fontanes, Picard, Duval, et tant de poëtes +agréables, font, à eux tous, une preuve sans réplique. Et dans les +arts: David, Gérard, Girodet, Gros, Lethière, Robert Lefèvre, Isabey, +Augustin, Godefroy<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Go to footnote 82"><span class="smaller">[82]</span></a>, Desnoyers, Méhul, <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> Lesueur, Boïeldieu, Cherubini; et dans les sciences, Berthollet, Cuvier, Fourcroy, -Lacépède, etc.</p> +Lacépède, etc.</p> -<p>À cette liste, déjà nombreuse, combien je pourrais ajouter de noms +<p>À cette liste, déjà nombreuse, combien je pourrais ajouter de noms vraiment remarquables et faits pour tenir leur place dans une nomenclature de ce genre! Mais madame de Genlis les connaissait bien, et ce fut eux qu'elle appela, avec beaucoup de ceux que je viens de nommer, pour reformer, <i>refaire</i> son salon. Le cardinal Maury venait -alors de rentrer en France, et allait très-souvent chez madame de +alors de rentrer en France, et allait très-souvent chez madame de Genlis.</p> -<p>Alors elle prit un jour; ce fut le samedi. Ce jour était le plus +<p>Alors elle prit un jour; ce fut le samedi. Ce jour était le plus commode pour beaucoup d'hommes qui avaient des places plus ou moins importantes, mais qui toutes occupaient; et le dimanche donnait du -repos en n'obligeant pas à se lever trop tôt. Ce calcul me frappa +repos en n'obligeant pas à se lever trop tôt. Ce calcul me frappa lorsque Millin me le fit remarquer.</p> -<p>Un jour, madame de Genlis reçut une lettre fort singulière; cette -lettre, très-bien écrite, sur de joli papier fort élégant, avait pour -signature le nom de <i>Jeanneton</i>; elle témoignait un vif désir de +<p>Un jour, madame de Genlis reçut une lettre fort singulière; cette +lettre, très-bien écrite, sur de joli papier fort élégant, avait pour +signature le nom de <i>Jeanneton</i>; elle témoignait un vif désir de suivre une correspondance, et indiquait <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> une adresse qui, -évidemment, n'était pas la véritable.</p> +évidemment, n'était pas la véritable.</p> -<p>Madame de Genlis, entraînée par une sorte de charme répandu dans cet -écrit, répondit à cette lettre... Une autre vint encore, et reçut -aussi une réponse... Enfin la correspondance dura dix-huit mois. Un +<p>Madame de Genlis, entraînée par une sorte de charme répandu dans cet +écrit, répondit à cette lettre... Une autre vint encore, et reçut +aussi une réponse... Enfin la correspondance dura dix-huit mois. Un jour, madame de Genlis voulut enfin causer avec <i>son anonyme</i>.—Eh -bien, nous causerons, lui dit l'étrange personne, mais vous ne me +bien, nous causerons, lui dit l'étrange personne, mais vous ne me verrez pas.</p> -<p>Et la conversation se fit à travers une cloison.</p> +<p>Et la conversation se fit à travers une cloison.</p> -<p>Un jour, c'était pendant le séjour de madame de Genlis à l'Arsenal, on +<p>Un jour, c'était pendant le séjour de madame de Genlis à l'Arsenal, on vint lui dire qu'une jeune paysanne lui apportait des fleurs de la part de mademoiselle Jeanneton; madame de Genlis sourit.—Faites entrer, dit-elle.</p> <p>Elle vit arriver une jeune paysanne, d'une taille charmante, mince, -élancée, portant le costume complet de paysanne, mais évidemment fait -avec des étoffes moins grossières que celles des vraies paysannes. -Elle avait son petit bavolet exactement placé sur le haut de sa tête, -et son chignon bien lissé. Une belle croix d'or avec un cœur tenait -à son cou par un velours qui faisait juger de l'étonnant éclat du cou -de cygne de la fille des champs. Ses bras, d'une blancheur également -éblouissante, ainsi que ses mains, étaient tous deux d'une forme +élancée, portant le costume complet de paysanne, mais évidemment fait +avec des étoffes moins grossières que celles des vraies paysannes. +Elle avait son petit bavolet exactement placé sur le haut de sa tête, +et son chignon bien lissé. Une belle croix d'or avec un cœur tenait +à son cou par un velours qui faisait juger de l'étonnant éclat du cou +de cygne de la fille des champs. Ses bras, d'une blancheur également +éblouissante, ainsi que ses mains, étaient tous deux d'une forme <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> parfaite. Elle portait des fleurs dans ses bras et dans son -tablier d'indienne, et un petit garçon la suivait, chargé d'une -innombrable quantité de pots et de caisses contenant des plantes -très-rares. L'ambassadrice de mademoiselle Jeanneton se mit en devoir -de placer les fleurs coupées dans des vases de porcelaine qu'elle -demanda à madame de Genlis.</p> +tablier d'indienne, et un petit garçon la suivait, chargé d'une +innombrable quantité de pots et de caisses contenant des plantes +très-rares. L'ambassadrice de mademoiselle Jeanneton se mit en devoir +de placer les fleurs coupées dans des vases de porcelaine qu'elle +demanda à madame de Genlis.</p> -<p>—Pourquoi n'est-elle pas venue elle-même? dit celle-ci à la petite +<p>—Pourquoi n'est-elle pas venue elle-même? dit celle-ci à la petite paysanne.</p> <p class="speakersc">LA PAYSANNE.</p> @@ -3566,51 +3523,51 @@ paysanne.</p> <p>Et votre village est-il loin d'ici?</p> -<p class="speaker"><span class="smcap">LA PAYSANNE</span>, <span class="stage">embarrassée</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="smcap">LA PAYSANNE</span>, <span class="stage">embarrassée</span>.</p> -<p>Not' village! quoiqu' ça vous fait donc, ça... mais non, qu'il n'est -pas loin... par là... du côté de Bièvre... de Jouy.</p> +<p>Not' village! quoiqu' ça vous fait donc, ça... mais non, qu'il n'est +pas loin... par là ... du côté de Bièvre... de Jouy.</p> <p class="speakersc">MADAME DE GENLIS.</p> -<p>Ah! ah! je connais une grande dame qui possède <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> une belle +<p>Ah! ah! je connais une grande dame qui possède <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> une belle terre pas bien loin de cet endroit.</p> <p class="speakersc">LA PAYSANNE.</p> -<p>Qui donc ça?</p> +<p>Qui donc ça?</p> <p class="speakersc">MADAME DE GENLIS.</p> -<p>Madame de Chevreuse, à Dampierre.</p> +<p>Madame de Chevreuse, à Dampierre.</p> <p class="speaker"><span class="smcap">LA PAYSANNE</span>, <span class="stage">vivement</span>.</p> -<p>Mais ce n'est pas à elle! c'est à sa belle-mère. Et, ajouta-t-elle en +<p>Mais ce n'est pas à elle! c'est à sa belle-mère. Et, ajouta-t-elle en levant les yeux et les mains au Ciel, Dieu puisse-t-il l'en faire jouir encore longtemps!</p> -<p>Dans ce moment, la paysanne avait laissé tomber l'énorme gerbe de -fleurs qu'elle tenait, et elles se répandirent toutes autour d'elle. -Dans cette attitude, elle était charmante, et recevait encore un -reflet de beauté de l'expression qui s'était répandue sur son front, -et de là sur tout son visage. Bientôt elle s'aperçut que madame de +<p>Dans ce moment, la paysanne avait laissé tomber l'énorme gerbe de +fleurs qu'elle tenait, et elles se répandirent toutes autour d'elle. +Dans cette attitude, elle était charmante, et recevait encore un +reflet de beauté de l'expression qui s'était répandue sur son front, +et de là sur tout son visage. Bientôt elle s'aperçut que madame de Genlis la fixait avec attention, et elle rougit, ce qui l'embellit encore... Elle voulut cependant toujours soutenir son incognito, et tout en continuant de placer les fleurs dans les vases, elle dit:</p> -<p>—Dame! voyez-vous, j'avons dit ça comme ça, moi... parce que, -voyez-vous, c'est une brave dame tout d'même que la vieille -douairière, comme ils <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> la nomment, et que j'sommes presque de +<p>—Dame! voyez-vous, j'avons dit ça comme ça, moi... parce que, +voyez-vous, c'est une brave dame tout d'même que la vieille +douairière, comme ils <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> la nomment, et que j'sommes presque de ses terres.</p> <p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE GENLIS</span>, <span class="stage">avec intention</span>.</p> -<p>Ah! ah! la jeune dame est donc méchante?</p> +<p>Ah! ah! la jeune dame est donc méchante?</p> <p class="speaker"><span class="smcap">LA PAYSANNE</span>, <span class="stage">vivement</span>.</p> -<p>Non, non!... alle n'est pas méchante... un brin tant seulement; mais +<p>Non, non!... alle n'est pas méchante... un brin tant seulement; mais la vieille est ben bonne aussi!</p> <p class="speakersc">MADAME DE GENLIS.</p> @@ -3619,12 +3576,12 @@ la vieille est ben bonne aussi!</p> <p class="speakersc">LA PAYSANNE.</p> -<p>Non, alle n'est pas laide, c'est tout<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Go to footnote 83"><span class="smaller">[83]</span></a>... Ah çà, v'là qu'est fini. +<p>Non, alle n'est pas laide, c'est tout<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Go to footnote 83"><span class="smaller">[83]</span></a>... Ah çà , v'là qu'est fini. Bonjour, madame... vot' servante.</p> <p class="speakersc"><span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> MADAME DE GENLIS.</p> -<p>Un moment, ma chère enfant; vous avez été bien gentille, il faut +<p>Un moment, ma chère enfant; vous avez été bien gentille, il faut maintenant vous reposer... asseyez-vous.</p> <p class="speakersc">LA PAYSANNE.</p> @@ -3633,1719 +3590,1719 @@ maintenant vous reposer... asseyez-vous.</p> <p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE GENLIS</span>, <span class="stage">souriant</span>.</p> -<p>Eh bien! figurez-vous un moment que vous êtes madame de Chevreuse, et -asseyez-vous près.</p> +<p>Eh bien! figurez-vous un moment que vous êtes madame de Chevreuse, et +asseyez-vous près.</p> -<p class="speaker"><span class="smcap">LA PAYSANNE</span>, <span class="stage">rougissant et se détournant pour s'en aller</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="smcap">LA PAYSANNE</span>, <span class="stage">rougissant et se détournant pour s'en aller</span>.</p> -<p>Comment, comment! qu'est-ce donc que ça veut dire?...</p> +<p>Comment, comment! qu'est-ce donc que ça veut dire?...</p> <p class="speakersc">MADAME DE GENLIS.</p> -<p>Que vous êtes reconnue, ma chère Jeanneton; et que je vous demande de -faire cesser un mystère qui est une entrave à cette amitié que vous -êtes assez bonne pour m'accorder, et que je vous rends avec une -tendresse de mère.</p> +<p>Que vous êtes reconnue, ma chère Jeanneton; et que je vous demande de +faire cesser un mystère qui est une entrave à cette amitié que vous +êtes assez bonne pour m'accorder, et que je vous rends avec une +tendresse de mère.</p> -<p class="speaker"><span class="smcap">LA PAYSANNE</span>, <span class="stage">après avoir hésité quelque temps</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="smcap">LA PAYSANNE</span>, <span class="stage">après avoir hésité quelque temps</span>.</p> -<p>Eh bien! oui, vous avez raison; il ne faut pas plus longtemps résister -à la tentation d'une causerie d'amitié avec une personne comme vous.</p> +<p>Eh bien! oui, vous avez raison; il ne faut pas plus longtemps résister +à la tentation d'une causerie d'amitié avec une personne comme vous.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> Et madame de Chevreuse, car c'était elle en effet, redevint -elle-même. Elle n'avait jamais cessé de l'être; elle se croyait -parfaitement déguisée, parce qu'elle portait un bonnet et une jupe de +<p><span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> Et madame de Chevreuse, car c'était elle en effet, redevint +elle-même. Elle n'avait jamais cessé de l'être; elle se croyait +parfaitement déguisée, parce qu'elle portait un bonnet et une jupe de paysanne, et qu'elle disait: <i>J'allions</i>, <i>j'venions</i>; mais ses mains -blanches, ses bras délicats et polis comme de l'ivoire, sa démarche et -sa tournure si parfaitement élégantes, la douceur de son organe, tout -cela formait un trop grand contraste avec le rôle qu'elle jouait pour -qu'elle pût le remplir longtemps... Elle jouait en effet la comédie; -mais elle était comme un premier rôle remplissant sans illusion, et -par conséquent fort mal, un autre rôle hors de son genre. C'était une +blanches, ses bras délicats et polis comme de l'ivoire, sa démarche et +sa tournure si parfaitement élégantes, la douceur de son organe, tout +cela formait un trop grand contraste avec le rôle qu'elle jouait pour +qu'elle pût le remplir longtemps... Elle jouait en effet la comédie; +mais elle était comme un premier rôle remplissant sans illusion, et +par conséquent fort mal, un autre rôle hors de son genre. C'était une charmante personne... j'en parlerai plus loin.</p> -<p>La manie de connaître madame de Genlis gagnait tout le monde. Anatole -de Montesquiou, que nous voyons aujourd'hui si raisonnable comme père +<p>La manie de connaître madame de Genlis gagnait tout le monde. Anatole +de Montesquiou, que nous voyons aujourd'hui si raisonnable comme père de famille et comme homme du pays, si bien enfin dans tout ce qu'il -est et ce qu'il fait, Anatole de Montesquiou était tout jeune homme -alors, et il voulait aussi connaître madame de Genlis. Au lieu de -chercher quelqu'un qui le conduisît chez elle, car elle avait <i>un +est et ce qu'il fait, Anatole de Montesquiou était tout jeune homme +alors, et il voulait aussi connaître madame de Genlis. Au lieu de +chercher quelqu'un qui le conduisît chez elle, car elle avait <i>un jour</i> (le samedi), il aima mieux prendre un moyen presque -<i>impossible</i>. Il s'en alla chez Maradan, éditeur de presque tous les +<i>impossible</i>. Il s'en alla chez Maradan, éditeur de presque tous les livres de madame de Genlis, et lui demanda de lui donner <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> des -épreuves d'imprimeur, pour qu'il les portât à madame de Genlis, comme -le garçon de l'imprimerie; Maradan s'y refusa. Mieux conseillé par une -seconde réflexion, Anatole de Montesquiou s'adressa tout simplement à +épreuves d'imprimeur, pour qu'il les portât à madame de Genlis, comme +le garçon de l'imprimerie; Maradan s'y refusa. Mieux conseillé par une +seconde réflexion, Anatole de Montesquiou s'adressa tout simplement à madame de Lascours pour faire la connaissance de madame de Genlis, et -madame de Lascours lui donna tout simplement à dîner avec elle. Ce fut -alors que se forma cette amitié qui sut résister à trois révolutions, -et qui, au moment de la mort de madame de Genlis, était une de ses -plus douces consolations: c'est qu'elle avait placé son affection sur -un noble cœur, un généreux caractère. Anatole de Montesquiou est un -homme qui peut avoir à la fois l'orgueil de la bonté et celui de +madame de Lascours lui donna tout simplement à dîner avec elle. Ce fut +alors que se forma cette amitié qui sut résister à trois révolutions, +et qui, au moment de la mort de madame de Genlis, était une de ses +plus douces consolations: c'est qu'elle avait placé son affection sur +un noble cœur, un généreux caractère. Anatole de Montesquiou est un +homme qui peut avoir à la fois l'orgueil de la bonté et celui de l'esprit.</p> -<p>Il est étrange que madame de Genlis ait été aussi souvent attaquée par +<p>Il est étrange que madame de Genlis ait été aussi souvent attaquée par l'anonyme. Une personne connue maintenant par plusieurs ouvrages -littéraires était fort jeune à l'époque dont je parle: c'est madame de -Brady. Elle était belle et spirituelle; elle écrivit à madame de -Genlis, et aussi sous un nom supposé, en lui donnant une adresse qui -n'était pas la sienne. Cette étrange correspondance dura près d'une -année.</p> +littéraires était fort jeune à l'époque dont je parle: c'est madame de +Brady. Elle était belle et spirituelle; elle écrivit à madame de +Genlis, et aussi sous un nom supposé, en lui donnant une adresse qui +n'était pas la sienne. Cette étrange correspondance dura près d'une +année.</p> -<p>En deux ans de temps voilà trois personnes d'un nom connu qui prennent +<p>En deux ans de temps voilà trois personnes d'un nom connu qui prennent la voie romanesque de l'anonyme avec une vieille femme, pour -converser <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> avec elle. À sa place, je m'en serais fâchée, moi; -j'aurais pu penser qu'on me prenait pour une femme à ridicules -prétentions de sentiments.</p> +converser <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> avec elle. À sa place, je m'en serais fâchée, moi; +j'aurais pu penser qu'on me prenait pour une femme à ridicules +prétentions de sentiments.</p> <p>Le moment le plus brillant pour le salon de madame de Genlis fut -pendant son séjour à l'Arsenal. Elle voyait alors une foule d'hommes -spirituels et de femmes remarquables, qui contribuaient tous à -l'agrément de ses soirées: les uns jouaient des proverbes, les autres +pendant son séjour à l'Arsenal. Elle voyait alors une foule d'hommes +spirituels et de femmes remarquables, qui contribuaient tous à +l'agrément de ses soirées: les uns jouaient des proverbes, les autres les composaient; on faisait de la musique, et alors Casimir jouait de -la harpe. Dans d'autres soirées, un auteur estimé, comme -Millevoye<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Go to footnote 84"><span class="smaller">[84]</span></a>, disait une pièce de vers, à laquelle sa diction +la harpe. Dans d'autres soirées, un auteur estimé, comme +Millevoye<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Go to footnote 84"><span class="smaller">[84]</span></a>, disait une pièce de vers, à laquelle sa diction touchante, sa figure si parfaitement en accord avec ses vers et sa -mélancolique nature, qui n'était, hélas! qu'un instinct d'avenir, +mélancolique nature, qui n'était, hélas! qu'un instinct d'avenir, donnaient un charme encore plus profond. Une autre fois, Dussault -venait lire un feuilleton inédit du <i>Journal de Paris</i>, écrit avec +venait lire un feuilleton inédit du <i>Journal de Paris</i>, écrit avec tout son talent. Le lendemain, M. le comte de Sabran<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Go to footnote 85"><span class="smaller">[85]</span></a> disait plusieurs de ses fables; ses fables, dont quelques-unes <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> peuvent rivaliser avec celles du grand fabuliste. M. de Sabran dit -également d'une manière admirable non-seulement les vers qu'il fait, -mais ceux de nos grands maîtres: il dit Molière et Racine à ravir. -Venait ensuite, pour apporter son tribut à la ruche, M. Briffaut, -très-jeune alors, mais qui montrait déjà un talent remarquable. M. de -Cabre<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Go to footnote 86"><span class="smaller">[86]</span></a>, ami fort intime de madame de Genlis, était un homme fort +également d'une manière admirable non-seulement les vers qu'il fait, +mais ceux de nos grands maîtres: il dit Molière et Racine à ravir. +Venait ensuite, pour apporter son tribut à la ruche, M. Briffaut, +très-jeune alors, mais qui montrait déjà un talent remarquable. M. de +Cabre<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Go to footnote 86"><span class="smaller">[86]</span></a>, ami fort intime de madame de Genlis, était un homme fort instruit, et cependant fort <i>aimable</i> dans l'acception positive de ce mot. Il contait bien, et faisait parfois de jolis vers. En voici qu'il -composa étant jeune encore, mais <i>abbé</i>, pour répondre à la demande de +composa étant jeune encore, mais <i>abbé</i>, pour répondre à la demande de faire le portrait d'une femme belle et charmante. Ce fut un impromptu:</p> <p class="poem10"> Pourquoi me demander ce que c'est qu'une femme,<br> - À moi, dont le destin est d'ignorer l'amour!<br> - De l'aveugle affligé vous déchirerez l'âme,<br> + À moi, dont le destin est d'ignorer l'amour!<br> + De l'aveugle affligé vous déchirerez l'âme,<br> Si vous lui demandez ce que c'est qu'un beau jour!</p> -<p>Parmi les femmes littéraires qui fréquentaient habituellement le salon +<p>Parmi les femmes littéraires qui fréquentaient habituellement le salon de madame de Genlis, on peut bien placer madame Victorine de -Chastenay, qui a enrichi notre littérature de plusieurs romans -<span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> remarquables de la littérature anglaise, et dont l'esprit -charmant est si bien venu dans une agréable causerie. Il y avait aussi -madame la comtesse de Beaufort-d'Hautpoul, auteur de jolies poésies et -de <i>Zilia</i>, agréable petit conte; madame Kennem, connue par plusieurs -ouvrages distingués; madame de Vannoz, poëte charmant, et <i>presque</i> -rivale de Delille dans le petit poëme de <i>la Conversation</i>; madame de +Chastenay, qui a enrichi notre littérature de plusieurs romans +<span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> remarquables de la littérature anglaise, et dont l'esprit +charmant est si bien venu dans une agréable causerie. Il y avait aussi +madame la comtesse de Beaufort-d'Hautpoul, auteur de jolies poésies et +de <i>Zilia</i>, agréable petit conte; madame Kennem, connue par plusieurs +ouvrages distingués; madame de Vannoz, poëte charmant, et <i>presque</i> +rivale de Delille dans le petit poëme de <i>la Conversation</i>; madame de Choiseul (princesse de Bauffremont). Celle-ci est une personne que -j'ai pu juger par moi-même, et dont l'esprit avait, en effet, dû être -apprécié par une femme comme madame de Genlis, qui se connaissait, -certes, bien en esprit aimable, et surtout en esprit de société; et -madame de Choiseul est plus que cela, c'est une personne supérieure. -Je juge ainsi une femme lorsque je trouve de la bonté dans son esprit.</p> +j'ai pu juger par moi-même, et dont l'esprit avait, en effet, dû être +apprécié par une femme comme madame de Genlis, qui se connaissait, +certes, bien en esprit aimable, et surtout en esprit de société; et +madame de Choiseul est plus que cela, c'est une personne supérieure. +Je juge ainsi une femme lorsque je trouve de la bonté dans son esprit.</p> -<p>Chez madame de Genlis, on voyait encore madame Élisabeth de Bon, +<p>Chez madame de Genlis, on voyait encore madame Élisabeth de Bon, connue par la traduction de <i>la Dame du Lac</i> de Walter Scott, mais -beaucoup plus anciennement par des romans assez oubliés aujourd'hui. -C'était, comme je l'ai dit plus haut, une personne fort agréable -d'esprit, très-passionnée dans son amitié; trop peut-être. Mais ses -amis trouvaient que c'était sans exigence.</p> - -<p>D'autres femmes qui n'étaient pas littéraires, <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> mais qui -avaient leur célébrité, allaient aussi chez madame de Genlis. -C'étaient mesdames de Bellegarde, toutes deux connues par leur amitié +beaucoup plus anciennement par des romans assez oubliés aujourd'hui. +C'était, comme je l'ai dit plus haut, une personne fort agréable +d'esprit, très-passionnée dans son amitié; trop peut-être. Mais ses +amis trouvaient que c'était sans exigence.</p> + +<p>D'autres femmes qui n'étaient pas littéraires, <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> mais qui +avaient leur célébrité, allaient aussi chez madame de Genlis. +C'étaient mesdames de Bellegarde, toutes deux connues par leur amitié fraternelle et la douceur et la bienveillance de leur commerce; madame Cabarus<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Go to footnote 87"><span class="smaller">[87]</span></a>, madame Roger<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Go to footnote 88"><span class="smaller">[88]</span></a>; madame Dubrosseron, jeune femme -agréable et beaucoup du monde bruyant de ce temps-là; madame -Hainguerlot, femme d'argent, qui, je ne sais pourquoi, voulut être +agréable et beaucoup du monde bruyant de ce temps-là ; madame +Hainguerlot, femme d'argent, qui, je ne sais pourquoi, voulut être femme d'esprit, et que le chevalier de Boufflers, qui, certes, savait -pourtant ce que c'était que les muses, n'a pas craint d'appeler la -dixième muse.</p> +pourtant ce que c'était que les muses, n'a pas craint d'appeler la +dixième muse.</p> -<p>À toutes les femmes que je viens de nommer, il faut ajouter beaucoup -d'autres noms, tels que celui de la maréchale Bernadotte, qui, plus -tard, fut princesse de Ponte-Corvo, puis ensuite reine de Suède. Elle +<p>À toutes les femmes que je viens de nommer, il faut ajouter beaucoup +d'autres noms, tels que celui de la maréchale Bernadotte, qui, plus +tard, fut princesse de Ponte-Corvo, puis ensuite reine de Suède. Elle et la reine Julie aimaient beaucoup madame de Genlis. Madame de Genlis avait encore avec elle deux jeunes filles dont elle prenait soin, -mademoiselle Stéphanie Alyon et une jeune Prussienne, Helmina, qu'elle -avait amenée de Berlin à Paris<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Go to footnote 89"><span class="smaller">[89]</span></a>. Ces deux jeunes filles +mademoiselle Stéphanie Alyon et une jeune Prussienne, Helmina, qu'elle +avait amenée de Berlin à Paris<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Go to footnote 89"><span class="smaller">[89]</span></a>. Ces deux jeunes filles augmentaient <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> la famille adoptive de madame de Genlis, car elle avait encore Casimir et Alfred Lemaire, enfant que Casimir avait -adopté pour ne pas déroger aux habitudes de la maison; et pourtant à -cette époque existait-il quelqu'un de plus heureux que madame de -Genlis dans ses mêmes relations de famille, mais <i>directes</i>!... Où +adopté pour ne pas déroger aux habitudes de la maison; et pourtant à +cette époque existait-il quelqu'un de plus heureux que madame de +Genlis dans ses mêmes relations de famille, mais <i>directes</i>!... Où pouvait-elle trouver des femmes et des jeunes filles plus charmantes que celles de sa fille, madame de Valence? rien n'est plus admirable -que l'éducation donnée à ses enfants par madame de Valence. Une mère -qui forme les filles qu'elle a formées est une femme ayant bien mérité -de toutes les mères. Une conduite irréprochable, des vertus naturelles -parfaitement développées, voilà ce que madame de Valence a produit -dans ses deux filles, madame la comtesse Gérard et madame la comtesse +que l'éducation donnée à ses enfants par madame de Valence. Une mère +qui forme les filles qu'elle a formées est une femme ayant bien mérité +de toutes les mères. Une conduite irréprochable, des vertus naturelles +parfaitement développées, voilà ce que madame de Valence a produit +dans ses deux filles, madame la comtesse Gérard et madame la comtesse de Celles<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Go to footnote 90"><span class="smaller">[90]</span></a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> Aux autres noms littéraires que j'ai cités plus haut en +<p><span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> Aux autres noms littéraires que j'ai cités plus haut en nommant tant d'hommes remarquables, il faut ajouter M. de Coriolis, -que j'ai été charmé de rencontrer dans quelques maisons, où il nous +que j'ai été charmé de rencontrer dans quelques maisons, où il nous charmait en disant de bien jolies productions de lui, dont une, <i>la -Messe de minuit</i>, est l'une des pièces fugitives en vers que l'on peut -placer dans le bon temps. Il était en outre un des hommes de la bonne -compagnie qu'on aime toujours à rencontrer.</p> - -<p>Un soir, ce fut M. de Treneuil qui fit les frais de la réunion de -madame de Genlis. M. de Treneuil était un littérateur et un poëte -distingué; il avait justifié la France d'avoir souffert que Lebrun, -dans son <i>Ode patriotique</i>, articulât des paroles infâmes devant des -objets sacrés que les tribus sauvages respectent et vénèrent... devant +Messe de minuit</i>, est l'une des pièces fugitives en vers que l'on peut +placer dans le bon temps. Il était en outre un des hommes de la bonne +compagnie qu'on aime toujours à rencontrer.</p> + +<p>Un soir, ce fut M. de Treneuil qui fit les frais de la réunion de +madame de Genlis. M. de Treneuil était un littérateur et un poëte +distingué; il avait justifié la France d'avoir souffert que Lebrun, +dans son <i>Ode patriotique</i>, articulât des paroles infâmes devant des +objets sacrés que les tribus sauvages respectent et vénèrent... devant les tombeaux!...</p> -<p>M. de Treneuil, dans son poëme des <i>Tombeaux de Saint-Denis</i>, répond à -ces vers de cannibales d'une manière triomphante!... Ah! ce n'est pas -par des actes comme l'odieuse action signalée par Lebrun<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Go to footnote 91"><span class="smaller">[91]</span></a> que la -Révolution s'est acquis <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> une renommée!... elle s'est, au +<p>M. de Treneuil, dans son poëme des <i>Tombeaux de Saint-Denis</i>, répond à +ces vers de cannibales d'une manière triomphante!... Ah! ce n'est pas +par des actes comme l'odieuse action signalée par Lebrun<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Go to footnote 91"><span class="smaller">[91]</span></a> que la +Révolution s'est acquis <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> une renommée!... elle s'est, au contraire, couverte de honte et d'ignominie!...</p> <p>M. de Treneuil parla de cet acte avec horreur. Il fit observer que -l'empereur, qui réédifiait <i>tout</i>, avait ordonné de réparer les -souterrains de Saint-Denis, et cette pensée lui inspira deux bien +l'empereur, qui réédifiait <i>tout</i>, avait ordonné de réparer les +souterrains de Saint-Denis, et cette pensée lui inspira deux bien beaux vers:</p> <p class="poem10"> Et sans verser le sang d'une seule victime,<br> - L'hommage expiatoire a surpassé le crime.</p> + L'hommage expiatoire a surpassé le crime.</p> <p>On ne peut comprendre pourquoi l'Institut refusa longtemps la couronne -à cet ouvrage. Pour quelle raison? il serait bien pénible que des -hommes de science pussent arriver à ce point d'oubli de leur haute -mission, pour écouter des voix qui leur parlent en faveur ou contre -l'esprit de parti? <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> Cette pièce de vers, c'est-à-dire ce -poëme, fut enfin couronnée cependant, et avec la plus grande justice: -certes, il n'y eut pas de faveur. M. de Treneuil était attaché à la -bibliothèque de l'Arsenal.</p> - -<p>D'autres hommes fort spirituels aussi, qui contribuaient à embellir -les soirées de madame de Genlis, étaient M. Després; M. Alexandre de -Laborde, si bon, si parfait et si amusant avec ses distractions, <i>même -dans son Itinéraire</i>; et Millin, meilleur ami que parfait antiquaire, -malgré ses ouvrages sans nombre sur la numismatique. Elle voyait -encore des hommes du monde, mais aussi lettrés que des littérateurs de -profession: c'étaient M. le comte de Ségur, M. Carrion-de-Nisas, M. +à cet ouvrage. Pour quelle raison? il serait bien pénible que des +hommes de science pussent arriver à ce point d'oubli de leur haute +mission, pour écouter des voix qui leur parlent en faveur ou contre +l'esprit de parti? <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> Cette pièce de vers, c'est-à -dire ce +poëme, fut enfin couronnée cependant, et avec la plus grande justice: +certes, il n'y eut pas de faveur. M. de Treneuil était attaché à la +bibliothèque de l'Arsenal.</p> + +<p>D'autres hommes fort spirituels aussi, qui contribuaient à embellir +les soirées de madame de Genlis, étaient M. Després; M. Alexandre de +Laborde, si bon, si parfait et si amusant avec ses distractions, <i>même +dans son Itinéraire</i>; et Millin, meilleur ami que parfait antiquaire, +malgré ses ouvrages sans nombre sur la numismatique. Elle voyait +encore des hommes du monde, mais aussi lettrés que des littérateurs de +profession: c'étaient M. le comte de Ségur, M. Carrion-de-Nisas, M. d'Estourmel, M. de Choiseul-Gouffier, spirituel dans sa causerie, si -intéressant dans ses révélations des mystères du sérail, soit qu'il -parlât des kiosques des sultanes entourés d'esclaves noirs<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Go to footnote 92"><span class="smaller">[92]</span></a>, du +intéressant dans ses révélations des mystères du sérail, soit qu'il +parlât des kiosques des sultanes entourés d'esclaves noirs<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Go to footnote 92"><span class="smaller">[92]</span></a>, du chant plaintif et simple qui s'entendait au travers des rideaux -flottants d'or et de soie, ou bien qu'il vous fît entrer avec lui dans -les sombres détours de la politique ottomane à cette <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> époque, -où, jouissant encore d'un reste de pouvoir, elle dénouait avec le +flottants d'or et de soie, ou bien qu'il vous fît entrer avec lui dans +les sombres détours de la politique ottomane à cette <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> époque, +où, jouissant encore d'un reste de pouvoir, elle dénouait avec le mensonge ce qu'elle ne pouvait trancher avec le poignard ou endormir -avec le poison. Que j'ai passé de doux moments à écouter M. de -Choiseul!... aucune conversation, excepté la sienne et celle, avant +avec le poison. Que j'ai passé de doux moments à écouter M. de +Choiseul!... aucune conversation, excepté la sienne et celle, avant tout, de M. de Narbonne et de M. de Talleyrand<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Go to footnote 93"><span class="smaller">[93]</span></a>, ne rappelait -autant la bonne compagnie française, comme nous en avions la -tradition, nous autres jeunes femmes à l'époque dont je parle ici, -nous qui avions pu voir et entendre une foule d'hommes de bon goût et -de bonnes manières, dernier reste de la cour de Louis XV. M. de -Choiseul contait surtout avec une grâce admirable.</p> +autant la bonne compagnie française, comme nous en avions la +tradition, nous autres jeunes femmes à l'époque dont je parle ici, +nous qui avions pu voir et entendre une foule d'hommes de bon goût et +de bonnes manières, dernier reste de la cour de Louis XV. M. de +Choiseul contait surtout avec une grâce admirable.</p> <p>M. le prince de Nassau allait aussi chez madame de Genlis, mais pas -souvent. Il était aussi bien aimable; mais comme il mentait celui-là, -quand une fois il se mettait à raconter!</p> - -<p>Le cardinal Maury était, comme homme important dans notre monde et -notre histoire politique, le plus remarquable de la société de madame -de Genlis; il y allait fort souvent, quoiqu'il ne l'aimât <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> -pas. C'était un homme singulier dans ses affections; il les montait ou -les descendait d'après un baromètre qui n'était pas toujours celui du +souvent. Il était aussi bien aimable; mais comme il mentait celui-là , +quand une fois il se mettait à raconter!</p> + +<p>Le cardinal Maury était, comme homme important dans notre monde et +notre histoire politique, le plus remarquable de la société de madame +de Genlis; il y allait fort souvent, quoiqu'il ne l'aimât <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> +pas. C'était un homme singulier dans ses affections; il les montait ou +les descendait d'après un baromètre qui n'était pas toujours celui du temps<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94" title="Go to footnote 94"><span class="smaller">[94]</span></a>.</p> -<p>M. de Talleyrand allait aussi assez souvent à l'Arsenal; mais soit -qu'il le voulût ainsi, soit que madame de Genlis ait dit la vérité -lorsqu'elle affirmait que c'était pour mieux jouir du charme de sa -conversation, elle le recevait toujours étant seule. Le fait est qu'il +<p>M. de Talleyrand allait aussi assez souvent à l'Arsenal; mais soit +qu'il le voulût ainsi, soit que madame de Genlis ait dit la vérité +lorsqu'elle affirmait que c'était pour mieux jouir du charme de sa +conversation, elle le recevait toujours étant seule. Le fait est qu'il est vrai que M. de Talleyrand a dans la physionomie un air -d'insouciance et même d'ennui qui glace tout ce qui l'entoure. On +d'insouciance et même d'ennui qui glace tout ce qui l'entoure. On voudrait dissiper cette apparence d'ennui par le pouvoir qu'on se -suppose toujours à tort ou à raison. C'est pour cela que dans la -société on ne pardonne pas aux personnes d'esprit d'avoir de la -sécheresse...: il ne faut pas qu'elles se communiquent trop +suppose toujours à tort ou à raison. C'est pour cela que dans la +société on ne pardonne pas aux personnes d'esprit d'avoir de la +sécheresse...: il ne faut pas qu'elles se communiquent trop rapidement; mais aussi il ne faut pas qu'elles soient trop importantes -ni trop repliées sur elles-mêmes.</p> - -<p>Avant que M. de Talleyrand ne nous fît tout le mal dont la France -souffrira encore longtemps, il y avait dans ma pensée un penchant à -le croire bon. C'est une drôle d'idée que j'avais <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> là, me -dira-t-on? Il y a des révolutions dans la vie humaine comme dans la -vie des empires. Enfin, je crois que M. de Talleyrand est né bon; il -est devenu méchant comme nous l'avons vu par des causes connues de +ni trop repliées sur elles-mêmes.</p> + +<p>Avant que M. de Talleyrand ne nous fît tout le mal dont la France +souffrira encore longtemps, il y avait dans ma pensée un penchant à +le croire bon. C'est une drôle d'idée que j'avais <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> là , me +dira-t-on? Il y a des révolutions dans la vie humaine comme dans la +vie des empires. Enfin, je crois que M. de Talleyrand est né bon; il +est devenu méchant comme nous l'avons vu par des causes connues de Dieu seul. Mais ce qui est connu de tous, car nous sentons nos -blessures, c'est qu'il a fait bien du mal à la France.</p> - -<p>Une femme charmante qui contribuait autant et peut-être plus que -madame de Genlis à l'agrément de sa maison, c'était madame de -Valence... elle avait un charme, une grâce... ses grands yeux noirs -donnaient des regards si doux et si animés!... et puis elle est bonne. -C'est une femme dont on sent qu'on voudrait être l'amie, que madame de -Valence. J'ai rencontré peu de femmes qui aient pour moi plus +blessures, c'est qu'il a fait bien du mal à la France.</p> + +<p>Une femme charmante qui contribuait autant et peut-être plus que +madame de Genlis à l'agrément de sa maison, c'était madame de +Valence... elle avait un charme, une grâce... ses grands yeux noirs +donnaient des regards si doux et si animés!... et puis elle est bonne. +C'est une femme dont on sent qu'on voudrait être l'amie, que madame de +Valence. J'ai rencontré peu de femmes qui aient pour moi plus d'attrait.</p> -<p>Mais il y avait au salon de madame de Genlis un singulier inconvénient -d'attaché. Elle a toujours eu beaucoup de mobilité dans l'esprit, et -conséquemment dans l'exécution de ses volontés, car l'esprit a -toujours été son guide avant toute chose. Cette manière d'être lui a -quelquefois valu de drôles d'aventures; en voici une qui eut lieu vers -l'année où elle quitta l'Arsenal.</p> - -<p>On a vu que les conversations étaient ce qu'elle aimait le mieux, -mais, je crois, après les correspondances <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> <i>anonymes</i><a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Go to footnote 95"><span class="smaller">[95]</span></a>. -Comme on le savait, tout le monde lui écrivait; il s'ensuivit, et cela -de son propre aveu, qu'elle perdit à répondre à ces lettres un temps -qui lui aurait donné deux volumes de plus par an. C'étaient des -lettres dont le port coûtait cher.</p> - -<p>Avec ce goût pour le romanesque et le mystérieux, on pense que toutes -les lettres de ce genre étaient accueillies. Un jour, madame de Genlis -en reçoit une de je ne sais plus quelle ville, je crois pourtant que -c'est de Mâcon, écrite avec un tel charme, le style en était si +<p>Mais il y avait au salon de madame de Genlis un singulier inconvénient +d'attaché. Elle a toujours eu beaucoup de mobilité dans l'esprit, et +conséquemment dans l'exécution de ses volontés, car l'esprit a +toujours été son guide avant toute chose. Cette manière d'être lui a +quelquefois valu de drôles d'aventures; en voici une qui eut lieu vers +l'année où elle quitta l'Arsenal.</p> + +<p>On a vu que les conversations étaient ce qu'elle aimait le mieux, +mais, je crois, après les correspondances <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> <i>anonymes</i><a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Go to footnote 95"><span class="smaller">[95]</span></a>. +Comme on le savait, tout le monde lui écrivait; il s'ensuivit, et cela +de son propre aveu, qu'elle perdit à répondre à ces lettres un temps +qui lui aurait donné deux volumes de plus par an. C'étaient des +lettres dont le port coûtait cher.</p> + +<p>Avec ce goût pour le romanesque et le mystérieux, on pense que toutes +les lettres de ce genre étaient accueillies. Un jour, madame de Genlis +en reçoit une de je ne sais plus quelle ville, je crois pourtant que +c'est de Mâcon, écrite avec un tel charme, le style en était si admirable, que madame <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> de Genlis se passionna pour l'auteur, -et lui répondit.</p> +et lui répondit.</p> -<p>C'était une femme heureusement!... Mais quelle femme! rien n'était +<p>C'était une femme heureusement!... Mais quelle femme! rien n'était admirable comme elle... Pendant quinze jours madame de Genlis -racontait bien encore une histoire intéressante; mais à peine achevée, -la dame inconnue la remplaçait; et c'était un ravissement en montrant -et en regardant son écriture, son orthographe si bien soignée!... et -ne pas connaître une personne si charmante! car elle était charmante! -cela ne pouvait être autrement... quel malheur!...</p> - -<p>Enfin, un jour madame de Genlis reçoit une lettre qui la ravit!... la -dame anonyme consentait enfin à se nommer... elle était malheureuse, -et sa lettre, cette fois, était plus éloquente encore que les -précédentes. Madame de Genlis, émue par la peinture d'une position -déplorable, sentit un intérêt profond pour celle qui en souffrait. -Elle relit ses autres lettres; elle y voit l'âme la plus élevée, le -cœur le plus sensible. D'après ce qu'elle disait de sa personne, -elle devait être belle; et l'imagination de madame de Genlis lui prêta -encore plus de charmes. C'était le moment où Helmina, la jeune -Prussienne qu'elle avait amenée de Berlin, venait de la quitter. Elle +racontait bien encore une histoire intéressante; mais à peine achevée, +la dame inconnue la remplaçait; et c'était un ravissement en montrant +et en regardant son écriture, son orthographe si bien soignée!... et +ne pas connaître une personne si charmante! car elle était charmante! +cela ne pouvait être autrement... quel malheur!...</p> + +<p>Enfin, un jour madame de Genlis reçoit une lettre qui la ravit!... la +dame anonyme consentait enfin à se nommer... elle était malheureuse, +et sa lettre, cette fois, était plus éloquente encore que les +précédentes. Madame de Genlis, émue par la peinture d'une position +déplorable, sentit un intérêt profond pour celle qui en souffrait. +Elle relit ses autres lettres; elle y voit l'âme la plus élevée, le +cœur le plus sensible. D'après ce qu'elle disait de sa personne, +elle devait être belle; et l'imagination de madame de Genlis lui prêta +encore plus de charmes. C'était le moment où Helmina, la jeune +Prussienne qu'elle avait amenée de Berlin, venait de la quitter. Elle pensa qu'elle ne pouvait mieux faire que de prendre avec elle -<span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> la dame inconnue comme compagne plutôt que comme dame de +<span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> la dame inconnue comme compagne plutôt que comme dame de compagnie, et dans l'effusion du premier mouvement, madame de Genlis -écrivit à la dame de venir au plus vite. Elle répondit par des -bénédictions en manière de remerciements. Mais, hélas! les chemins de -fer et les ballons n'étaient pas inventés alors, et il en coûtait cher -à de pauvres gens, même pour faire soixante lieues. Il faut ici rendre -justice à madame de Genlis: elle envoya courrier par courrier l'argent -nécessaire au voyage de madame De***. Pendant le temps qui dut -nécessairement s'écouler entre le moment du départ de l'argent et -l'arrivée de la dame, Madame de Genlis fut dans une agitation +écrivit à la dame de venir au plus vite. Elle répondit par des +bénédictions en manière de remerciements. Mais, hélas! les chemins de +fer et les ballons n'étaient pas inventés alors, et il en coûtait cher +à de pauvres gens, même pour faire soixante lieues. Il faut ici rendre +justice à madame de Genlis: elle envoya courrier par courrier l'argent +nécessaire au voyage de madame De***. Pendant le temps qui dut +nécessairement s'écouler entre le moment du départ de l'argent et +l'arrivée de la dame, Madame de Genlis fut dans une agitation extraordinaire. Enfin, le jour heureux arriva, et la dame avec lui. -Dès qu'elle aperçut madame de Genlis, elle accourut à elle, et ouvrant -deux immenses bras plats et maigres appartenants à une grande femme -sèche et blafarde:</p> +Dès qu'elle aperçut madame de Genlis, elle accourut à elle, et ouvrant +deux immenses bras plats et maigres appartenants à une grande femme +sèche et blafarde:</p> -<p>—Ma bienfaitrice, s'écria-t-elle!... mon amie! vous avez donc eu -pitié de mon infortune!... soyez désormais mon soutien, mon guide!</p> +<p>—Ma bienfaitrice, s'écria-t-elle!... mon amie! vous avez donc eu +pitié de mon infortune!... soyez désormais mon soutien, mon guide!</p> <p>Elle avait cinquante ans!</p> -<p>Madame de Genlis, abasourdie par cette scène sentimentale qui devint -en quelques minutes d'un comique achevé, crut d'abord qu'elle était -trompée, et qu'on jouait une seconde représentation <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> d'<i>Une -Folie</i>. Elle hésitait presque à reconnaître l'héroïne du roman qu'elle -seule avait composé dans son imagination... car rien n'est à comparer -à ce qu'elle-même racontait à ses amis intimes relativement à -l'arrivée de madame D***.</p> +<p>Madame de Genlis, abasourdie par cette scène sentimentale qui devint +en quelques minutes d'un comique achevé, crut d'abord qu'elle était +trompée, et qu'on jouait une seconde représentation <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> d'<i>Une +Folie</i>. Elle hésitait presque à reconnaître l'héroïne du roman qu'elle +seule avait composé dans son imagination... car rien n'est à comparer +à ce qu'elle-même racontait à ses amis intimes relativement à +l'arrivée de madame D***.</p> -<p>Cependant, au bout de quelques jours, le premier étonnement passé, +<p>Cependant, au bout de quelques jours, le premier étonnement passé, madame de Genlis reconnut l'esprit de son anonyme dans la grande femme -sèche et blafarde; mais cet esprit était insupportable. Pour le -malheur de ceux avec qui elle causait, elle avait étudié à fond toutes -les grammaires connues; elle était d'un purisme qui tuait toute -conversation; il fallait faire une attention scrupuleuse à ses -moindres paroles. Madame de Genlis elle-même, si châtiée dans son +sèche et blafarde; mais cet esprit était insupportable. Pour le +malheur de ceux avec qui elle causait, elle avait étudié à fond toutes +les grammaires connues; elle était d'un purisme qui tuait toute +conversation; il fallait faire une attention scrupuleuse à ses +moindres paroles. Madame de Genlis elle-même, si châtiée dans son langage, si pure dans sa diction, passait vingt fois par jour sous son -scalpel... toute la société de madame de Genlis l'avait en aversion. -Souvent le cardinal Maury m'en racontait, ainsi que Millin, des scènes +scalpel... toute la société de madame de Genlis l'avait en aversion. +Souvent le cardinal Maury m'en racontait, ainsi que Millin, des scènes incroyables.</p> -<p>Un seul homme dans ce cercle avait une tendre préférence pour madame -D***; il lui parlait avec une déférence incroyable dans un homme assez -peu soigneux d'ailleurs dans ces sortes de choses. C'était M. Alyon, -père de Stéphanie Alyon, aimable jeune fille que madame de Genlis -éleva, <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> que tout le monde aimait chez elle, et qui depuis -épousa M. Savary.</p> +<p>Un seul homme dans ce cercle avait une tendre préférence pour madame +D***; il lui parlait avec une déférence incroyable dans un homme assez +peu soigneux d'ailleurs dans ces sortes de choses. C'était M. Alyon, +père de Stéphanie Alyon, aimable jeune fille que madame de Genlis +éleva, <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> que tout le monde aimait chez elle, et qui depuis +épousa M. Savary.</p> -<p>M. Alyon était excessivement laid, et son âge passait cinquante ans. -Il avait été attaché à l'éducation des princes à Belle-Chasse, et son -esprit avait ce tour savant, cette manière toute didactique qui lui +<p>M. Alyon était excessivement laid, et son âge passait cinquante ans. +Il avait été attaché à l'éducation des princes à Belle-Chasse, et son +esprit avait ce tour savant, cette manière toute didactique qui lui fit d'abord aimer une femme qui ne parlait qu'un pur et beau langage. -Elle répondit à son admiration par de nouvelles découvertes dans les +Elle répondit à son admiration par de nouvelles découvertes dans les recherches du participe et du conditionnel. Cela acheva M. Alyon, et -au bout de quelque temps tout le monde s'aperçut de la tendresse de -ces deux amants, qui, à eux deux, faisaient près d'un siècle.</p> +au bout de quelque temps tout le monde s'aperçut de la tendresse de +ces deux amants, qui, à eux deux, faisaient près d'un siècle.</p> <p>Madame D*** se souciait peu de cela; il est vrai qu'elle avait une -perruque, une peau qui n'avait pas été mal, et un teint tellement -blanc qu'il allait jusqu'à la tache de rousseur, et recouvrant des os -malheureusement très-saillants. Mais tout cela n'empêcha pas l'amour.</p> +perruque, une peau qui n'avait pas été mal, et un teint tellement +blanc qu'il allait jusqu'à la tache de rousseur, et recouvrant des os +malheureusement très-saillants. Mais tout cela n'empêcha pas l'amour.</p> <p>Un jour, elle entra dans la chambre de madame de Genlis, qui depuis quelques semaines la tenait dans la plus belle des antipathies. Madame -D*** était extrêmement parée. Depuis que M. Alyon s'était mêlé -d'achever de lui tourner la tête, l'affaire était en bon train, et +D*** était extrêmement parée. Depuis que M. Alyon s'était mêlé +d'achever de lui tourner la tête, l'affaire était en bon train, et pour l'accomplir, elle minaudait tant qu'elle avait de forces... Ce -jour-là, elle avait <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> un bonnet avec des roses... elle se +jour-là , elle avait <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> un bonnet avec des roses... elle se regarda dans la glace, puis elle dit avec un sourire qu'on ne peut rendre:</p> <p>—Savez-vous bien, madame, <i>que j'ai encore de la peau</i>?</p> -<p>—Mon Dieu! madame, lui répondit madame de Genlis, ce n'est pas -étonnant: le temps enlaidit, <i>mais il n'écorche pas</i>.</p> +<p>—Mon Dieu! madame, lui répondit madame de Genlis, ce n'est pas +étonnant: le temps enlaidit, <i>mais il n'écorche pas</i>.</p> -<p>Madame D*** sourit avec une douce expression de pitié et un haussement -d'épaules tout à fait gracieux. Puis venant à madame de Genlis, elle -lui dit comme on dirait à un enfant:</p> +<p>Madame D*** sourit avec une douce expression de pitié et un haussement +d'épaules tout à fait gracieux. Puis venant à madame de Genlis, elle +lui dit comme on dirait à un enfant:</p> -<p>—Mais ne savez-vous pas que la grammaire autorise à dire cette -phrase, pour faire entendre qu'on a de l'éclat, <i>elle a de la peau, -elle a du teint</i>... En vérité, pour une personne qui écrit et qui a de -la célébrité, ne pas savoir ce que veut dire: <i>J'ai de la peau</i>... +<p>—Mais ne savez-vous pas que la grammaire autorise à dire cette +phrase, pour faire entendre qu'on a de l'éclat, <i>elle a de la peau, +elle a du teint</i>... En vérité, pour une personne qui écrit et qui a de +la célébrité, ne pas savoir ce que veut dire: <i>J'ai de la peau</i>... c'est inconcevable!...</p> -<p>Le fait réel, c'est que cette peau, qui avait été fraîche et belle -lorsque la dame avait vingt ans, était considérablement changée; que -ses dents, qui avaient été belles, étaient gâtées; que sa taille, -jadis élégante peut-être, l'était encore selon elle, parce qu'étant -sèche elle était maigre et mince, mais sans aucune forme ni grâce. Du -reste, revêche à la réplique, la supportant peu et même pas du tout; -d'un commerce quotidien impossible <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> à supporter, s'étonnant à -chaque instant d'elle-même, et n'admirant que son propre mérite...</p> +<p>Le fait réel, c'est que cette peau, qui avait été fraîche et belle +lorsque la dame avait vingt ans, était considérablement changée; que +ses dents, qui avaient été belles, étaient gâtées; que sa taille, +jadis élégante peut-être, l'était encore selon elle, parce qu'étant +sèche elle était maigre et mince, mais sans aucune forme ni grâce. Du +reste, revêche à la réplique, la supportant peu et même pas du tout; +d'un commerce quotidien impossible <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> à supporter, s'étonnant à +chaque instant d'elle-même, et n'admirant que son propre mérite...</p> -<p>Cette aimable personne demeura près de deux ans avec madame de Genlis. +<p>Cette aimable personne demeura près de deux ans avec madame de Genlis. Au bout de ce temps, la passion de M. Alyon devint si vive, qu'il fallait surveiller ces <i>jeunes amants</i>... Enfin, il l'enleva, au grand -amusement de tous et à la joie personnelle de madame de Genlis.</p> +amusement de tous et à la joie personnelle de madame de Genlis.</p> -<p>Une aventure d'un genre bien autrement sérieux lui arriva à cette même -époque à peu près, mais quelques mois avant le départ d'Helmina.</p> +<p>Une aventure d'un genre bien autrement sérieux lui arriva à cette même +époque à peu près, mais quelques mois avant le départ d'Helmina.</p> -<p>Madame de Genlis reçut un jour une lettre de Beauvais; cette lettre -était bien écrite, et touchante par l'expression de plusieurs phrases -qu'elle contenait. Mais celle-ci n'était pas anonyme; elle était d'une -jeune fille âgée seulement de dix-huit ans, s'exprimant sur les +<p>Madame de Genlis reçut un jour une lettre de Beauvais; cette lettre +était bien écrite, et touchante par l'expression de plusieurs phrases +qu'elle contenait. Mais celle-ci n'était pas anonyme; elle était d'une +jeune fille âgée seulement de dix-huit ans, s'exprimant sur les ouvrages de madame de Genlis avec une passion vraiment sentie, et -révélant dans ses paroles même les plus simples qu'elle ne tenait plus -à la terre que par quelque affection toute profonde et en même temps -passionnée. Madame de Genlis fut frappée par la vérité des -expressions, et répondit. Un commerce de lettres s'engagea; madame de -Genlis apprit qu'en effet elle ne s'était pas trompée, et que cette -jeune personne était mourante de la poitrine, et que sa maladie était -déclarée mortelle.</p> +révélant dans ses paroles même les plus simples qu'elle ne tenait plus +à la terre que par quelque affection toute profonde et en même temps +passionnée. Madame de Genlis fut frappée par la vérité des +expressions, et répondit. Un commerce de lettres s'engagea; madame de +Genlis apprit qu'en effet elle ne s'était pas trompée, et que cette +jeune personne était mourante de la poitrine, et que sa maladie était +déclarée mortelle.</p> <p><span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> Cette jeune fille s'appelait mademoiselle de Beaulieu; elle -était fille de M. Hyacinthe de Beaulieu, ancien capitaine de -cavalerie; elle habitait Beauvais... Madame de Genlis lui répondait -exactement. Bientôt ses lettres furent attendues par la malade avec +était fille de M. Hyacinthe de Beaulieu, ancien capitaine de +cavalerie; elle habitait Beauvais... Madame de Genlis lui répondait +exactement. Bientôt ses lettres furent attendues par la malade avec une impatience non-seulement de mourante, mais de quelqu'un qui -souffre profondément d'un mal et qui est soulagé par une main habile. -Madame de Genlis rassura cette âme pure, qui s'alarmait de quitter ce -monde pour se rendre dans le sein de Dieu; car où pouvait aller une -âme aussi candide, aussi dégagée de toute pensée impure?... C'était un +souffre profondément d'un mal et qui est soulagé par une main habile. +Madame de Genlis rassura cette âme pure, qui s'alarmait de quitter ce +monde pour se rendre dans le sein de Dieu; car où pouvait aller une +âme aussi candide, aussi dégagée de toute pensée impure?... C'était un ange que cette jeune fille. J'ai vu d'elle plusieurs lettres vraiment -admirables... c'était la plainte suave d'une colombe blessée à mort. -Un jour, elle écrivit à madame de Genlis:</p> - -<p>«Je me sens bien mal... ils ne veulent pas me dire que je mourrai -bientôt; mais <i>je le sais</i>, moi!... Oh! combien je voudrais vous voir -avant de quitter ce monde!... c'est un désir ardent... c'est celui du -cœur, et je ne vis plus que par le mien.»</p> - -<p>Mademoiselle de Beaulieu voulait en effet venir à Paris; et sa famille -entière, dont elle était adorée, craignant qu'elle ne pût soutenir -même la fatigue de cette course, s'y opposait toujours... Mais ayant -appris que sa sœur venait passer un jour à Paris, et qu'elle était -seule dans une calèche, <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> alors il parut impossible de -continuer une opposition qui eût été plus funeste que la fatigue qu'on +admirables... c'était la plainte suave d'une colombe blessée à mort. +Un jour, elle écrivit à madame de Genlis:</p> + +<p>«Je me sens bien mal... ils ne veulent pas me dire que je mourrai +bientôt; mais <i>je le sais</i>, moi!... Oh! combien je voudrais vous voir +avant de quitter ce monde!... c'est un désir ardent... c'est celui du +cœur, et je ne vis plus que par le mien.»</p> + +<p>Mademoiselle de Beaulieu voulait en effet venir à Paris; et sa famille +entière, dont elle était adorée, craignant qu'elle ne pût soutenir +même la fatigue de cette course, s'y opposait toujours... Mais ayant +appris que sa sœur venait passer un jour à Paris, et qu'elle était +seule dans une calèche, <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> alors il parut impossible de +continuer une opposition qui eût été plus funeste que la fatigue qu'on craignait... Elle partit... l'air, la vue de la campagne, celle de -nouveaux objets, la ranimèrent un peu, et lorsqu'elle arriva à Paris, -son charmant visage était aussi beau que lorsqu'elle faisait l'orgueil +nouveaux objets, la ranimèrent un peu, et lorsqu'elle arriva à Paris, +son charmant visage était aussi beau que lorsqu'elle faisait l'orgueil d'une heureuse famille.</p> -<p>Il était midi. Madame de Genlis était dans son cabinet; on vient lui -dire qu'une jeune dame malade, qui arrive, veut la voir à l'instant... -Madame de Genlis s'élance au-devant d'elle, et se trouve devant une -figure fantastique de grâces, de beauté et de ce charme qui séduit -parce qu'il vient de l'âme et passe par le regard et la physionomie -qu'il illumine... C'était la jeune mourante!</p> +<p>Il était midi. Madame de Genlis était dans son cabinet; on vient lui +dire qu'une jeune dame malade, qui arrive, veut la voir à l'instant... +Madame de Genlis s'élance au-devant d'elle, et se trouve devant une +figure fantastique de grâces, de beauté et de ce charme qui séduit +parce qu'il vient de l'âme et passe par le regard et la physionomie +qu'il illumine... C'était la jeune mourante!</p> <p>—Oh! comme je craignais de mourir avant de vous voir! dit-elle en se laissant tomber haletante et frissonnant d'un froid nerveux dans les bras de madame de Genlis... Combien je redoutais de ne pas vous -entendre me répéter les consolantes paroles qui me font sortir de ce -monde sans regret et sans crainte pour celui où je vais entrer!...</p> +entendre me répéter les consolantes paroles qui me font sortir de ce +monde sans regret et sans crainte pour celui où je vais entrer!...</p> <p>Madame de Genlis, dans un saisissement inexprimable, la conduisit dans -sa chambre, et la contraignit de se coucher sur une chaise longue, où -elle passa toute la journée sans prononcer deux phrases de suite. -Seulement elle écoutait avec avidité <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> celle qu'elle était +sa chambre, et la contraignit de se coucher sur une chaise longue, où +elle passa toute la journée sans prononcer deux phrases de suite. +Seulement elle écoutait avec avidité <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> celle qu'elle était venue chercher presqu'au dernier moment de sa vie!...... on voyait que -sa pensée plongeait dans son avenir terrestre, qui n'avait plus que -quelques heures, et l'infortunée n'avait que dix-huit ans!... et elle -était aimée!... ... elle écoutait, mais silencieuse, calme, +sa pensée plongeait dans son avenir terrestre, qui n'avait plus que +quelques heures, et l'infortunée n'avait que dix-huit ans!... et elle +était aimée!... ... elle écoutait, mais silencieuse, calme, recueillie, pleurant doucement et tenant dans les siennes une main de madame de Genlis, qu'elle pressait contre son cœur et qu'elle -baisait à tous moments... Dans toute la journée, elle ne prit qu'un +baisait à tous moments... Dans toute la journée, elle ne prit qu'un bouillon... vers le soir, elle parut prier avec un profond -recueillement, et fit signe à madame de Genlis de prier aussi... -Pendant ce moment de silence, fatiguée de larmes et de souffrances, +recueillement, et fit signe à madame de Genlis de prier aussi... +Pendant ce moment de silence, fatiguée de larmes et de souffrances, elle s'endormit... ce fut surtout alors que sa charmante figure -apparut à madame de Genlis dans tout son éclat, malgré la pâleur de -ses joues... c'était un ange sommeillant... mais ce sommeil fut -court... elle en était à ce point, la malheureuse enfant, où la -souffrance laisse peu de trêve à ceux qu'elle détruit... elle -tressaillit en s'éveillant... la chambre était sombre...—Faites venir -de la lumière, dit-elle... je veux vous voir <span class="smcap">ENCORE</span>!...</p> - -<p>Huit heures sonnèrent à la pendule... elle fit un mouvement...—Ah! +apparut à madame de Genlis dans tout son éclat, malgré la pâleur de +ses joues... c'était un ange sommeillant... mais ce sommeil fut +court... elle en était à ce point, la malheureuse enfant, où la +souffrance laisse peu de trêve à ceux qu'elle détruit... elle +tressaillit en s'éveillant... la chambre était sombre...—Faites venir +de la lumière, dit-elle... je veux vous voir <span class="smcap">ENCORE</span>!...</p> + +<p>Huit heures sonnèrent à la pendule... elle fit un mouvement...—Ah! dit-elle... je vais partir!</p> -<p>En effet, peu de minutes après, on entendit le bruit d'une voiture: -c'était celle qui venait chercher <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> mademoiselle de Beaulieu... -sa sœur retournait le lendemain même à Beauvais... sa femme de -chambre venait prendre la jeune malade... l'infortunée était mourante.</p> +<p>En effet, peu de minutes après, on entendit le bruit d'une voiture: +c'était celle qui venait chercher <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> mademoiselle de Beaulieu... +sa sœur retournait le lendemain même à Beauvais... sa femme de +chambre venait prendre la jeune malade... l'infortunée était mourante.</p> -<p>Elle se leva avec peine... on voyait qu'elle s'arrachait malgré elle -d'une maison où il restait une partie d'elle-même... Il est évident -que cette amitié extrême avait une cause; et cette jeune fille, -frappée par une douleur profonde et secrète, une de ces douleurs enfin -qui donnent la mort!.. avait trouvé seulement du réconfort dans sa +<p>Elle se leva avec peine... on voyait qu'elle s'arrachait malgré elle +d'une maison où il restait une partie d'elle-même... Il est évident +que cette amitié extrême avait une cause; et cette jeune fille, +frappée par une douleur profonde et secrète, une de ces douleurs enfin +qui donnent la mort!.. avait trouvé seulement du réconfort dans sa confiance en madame de Genlis, qui en effet devait, je crois, avoir -des paroles puissantes pour adoucir les maux de l'âme. Elle avait une -manière de présenter la religion, en lui donnant un pouvoir -consolateur, qui devait nécessairement lui acquérir le cœur dont +des paroles puissantes pour adoucir les maux de l'âme. Elle avait une +manière de présenter la religion, en lui donnant un pouvoir +consolateur, qui devait nécessairement lui acquérir le cœur dont elle calmait la souffrance... En voyant arriver le moment de la -quitter, mademoiselle de Beaulieu comprit en même temps qu'il fallait -lui dire un éternel adieu... Déjà presque suffoquée par le mal -lui-même, qui était à son dernier période, elle se laissa tomber sur +quitter, mademoiselle de Beaulieu comprit en même temps qu'il fallait +lui dire un éternel adieu... Déjà presque suffoquée par le mal +lui-même, qui était à son dernier période, elle se laissa tomber sur ses genoux, et prenant les mains de madame de Genlis, elle les baisa en les mouillant de larmes et sanglotant avec -déchirement.—Bénissez-moi, lui dit-elle d'une voix brisée... -bénissez-moi!... Madame de Genlis la releva, la prit dans ses bras et +déchirement.—Bénissez-moi, lui dit-elle d'une voix brisée... +bénissez-moi!... Madame de Genlis la releva, la prit dans ses bras et l'embrassa avec <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> tendresse... alors elle eut une crise effrayante dans laquelle on crut qu'elle allait expirer... Enfin elle partit!... Revenue dans son appartement, madame de Genlis crut y -retrouver encore cette jeune fille si belle et aimante, si douce même -dans la mort... C'était comme une apparition qui ne la quittait +retrouver encore cette jeune fille si belle et aimante, si douce même +dans la mort... C'était comme une apparition qui ne la quittait plus.—Pendant plusieurs heures elle voyait mademoiselle de Beaulieu pleurant en silence, et ne lui disant combien elle souffrait que par -le regard prolongé de ses yeux admirablement beaux et que la maladie +le regard prolongé de ses yeux admirablement beaux et que la maladie avait encore agrandis... Le jour ne dissipa pas cette vision, qui -obstinément demeurait à la même place...</p> +obstinément demeurait à la même place...</p> -<p>... Mademoiselle de Beaulieu <i>était morte</i> le lendemain de son retour -à Beauvais!... son père lui-même l'annonça à madame de Genlis.</p> +<p>... Mademoiselle de Beaulieu <i>était morte</i> le lendemain de son retour +à Beauvais!... son père lui-même l'annonça à madame de Genlis.</p> -<p>En mourant, sa fille l'avait chargé de transmettre un dernier adieu à -celle qu'elle regardait comme une seconde mère;—il lui annonçait -aussi qu'elle avait disposé de ce qu'elle avait de plus précieux en +<p>En mourant, sa fille l'avait chargé de transmettre un dernier adieu à +celle qu'elle regardait comme une seconde mère;—il lui annonçait +aussi qu'elle avait disposé de ce qu'elle avait de plus précieux en faveur de la plus jeune de ses sœurs, qu'elle la priait d'aimer en -sa place: son legs lui servirait, disait la mourante, de titre auprès -d'elle!... C'était une tresse des cheveux de madame de Genlis -qu'elle-même lui avait donnée.</p> +sa place: son legs lui servirait, disait la mourante, de titre auprès +d'elle!... C'était une tresse des cheveux de madame de Genlis +qu'elle-même lui avait donnée.</p> -<p>C'était une âme belle et pure que celle d'une <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> jeune fille -qui se passionne ainsi sur des écrits qui parlent le langage d'une -haute morale... Cette jeune fille, je le crois, eût été une femme -d'une grande supériorité.</p> +<p>C'était une âme belle et pure que celle d'une <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> jeune fille +qui se passionne ainsi sur des écrits qui parlent le langage d'une +haute morale... Cette jeune fille, je le crois, eût été une femme +d'une grande supériorité.</p> <h3><span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> SALON DE LA GOUVERNANTE DE PARIS.<br> -<span class="smaller">1806 À 1814.</span></h3> +<span class="smaller">1806 À 1814.</span></h3> -<p>Ce ne fut qu'en 1806, après la victoire d'Austerlitz, que la Cour -impériale prit une couleur décidée et eut une position tout à fait -arrêtée. Jusque-là il y avait beaucoup de luxe, beaucoup de fêtes, une +<p>Ce ne fut qu'en 1806, après la victoire d'Austerlitz, que la Cour +impériale prit une couleur décidée et eut une position tout à fait +arrêtée. Jusque-là il y avait beaucoup de luxe, beaucoup de fêtes, une grande profusion de beaux habits, de diamants, de voitures, de -chevaux; mais, au fond, rien n'était bien réglé et totalement arrêté. +chevaux; mais, au fond, rien n'était bien réglé et totalement arrêté. Il ne suffisait pas d'avoir M. de Montesquiou pour <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> -grand-chambellan, M. de Ségur pour grand-maître des cérémonies, et MM. -de Montmorency, de Mortemart, de Bouillé, d'Angosse, de Beaumont, de -Brigode, de Mérode, etc., pour chambellans ordinaires; MM. -d'Audenarde, de Caulaincourt, etc., pour écuyers; et mesdames de -Montmorency, de Noailles, de Serrant, de Mortemart, de Bouillé, etc., +grand-chambellan, M. de Ségur pour grand-maître des cérémonies, et MM. +de Montmorency, de Mortemart, de Bouillé, d'Angosse, de Beaumont, de +Brigode, de Mérode, etc., pour chambellans ordinaires; MM. +d'Audenarde, de Caulaincourt, etc., pour écuyers; et mesdames de +Montmorency, de Noailles, de Serrant, de Mortemart, de Bouillé, etc., pour dames du palais: tout cela ne suffisait pas. Il fallait une -volonté émanée, annoncée comme <i>loi</i> et de très-haut. Sans cela rien +volonté émanée, annoncée comme <i>loi</i> et de très-haut. Sans cela rien ne pouvait aller.</p> -<p>À mon retour de Lisbonne, l'Empereur me fit l'honneur de me parler de -cette volonté intime qu'il avait de faire arriver sa Cour à être une +<p>À mon retour de Lisbonne, l'Empereur me fit l'honneur de me parler de +cette volonté intime qu'il avait de faire arriver sa Cour à être une des plus brillantes du monde entier.</p> <p>—Et pourquoi pas <i>la plus</i> brillante, Sire? lui dis-je.—Il -sourit:—Je veux qu'on fasse un traité sur cette matière, +sourit:—Je veux qu'on fasse un traité sur cette matière, poursuivit-il...</p> -<p>—Je dirai encore pourquoi, Sire? il suffit que l'Empereur émette une -volonté pour qu'elle soit suivie; qu'il dise: Je veux qu'on -reçoive,—et on recevra;—qu'il ajoute: Je veux que ce soit bien, et +<p>—Je dirai encore pourquoi, Sire? il suffit que l'Empereur émette une +volonté pour qu'elle soit suivie; qu'il dise: Je veux qu'on +reçoive,—et on recevra;—qu'il ajoute: Je veux que ce soit bien, et ce sera bien.</p> -<p>Il rit tout à fait cette fois, et heureusement il ne se fâcha pas, car -il était visible que je raillais: en effet, comment <i>organiser</i> une -société en quelques jours comme on fait un régiment de conscrits!...</p> +<p>Il rit tout à fait cette fois, et heureusement il ne se fâcha pas, car +il était visible que je raillais: en effet, comment <i>organiser</i> une +société en quelques jours comme on fait un régiment de conscrits!...</p> <p>—Eh bien! il faut que les femmes de la Cour <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> me secondent.—Vous <i>tenez</i> bien votre salon. Il faut donner l'exemple. -Junot va être nommé gouverneur de Paris et de la première division +Junot va être nommé gouverneur de Paris et de la première division militaire. Cette position, qui est plus belle que celle d'aucun -ministre, vous donne l'obligation aussi d'une grande représentation; +ministre, vous donne l'obligation aussi d'une grande représentation; il faut la remplir.—Songez que jamais vous ne ferez <i>trop</i> bien.</p> -<p>M. d'Abrantès était alors gouverneur-général des États de Parme et de -Plaisance. Il fut en effet rappelé, aussitôt qu'il eut apaisé la -révolte des Apennins, et l'Empereur le nomma gouverneur de Paris, avec -des attributions aussi étendues que l'Empereur put les lui donner. Il -était alors aussi premier aide-de-camp de l'Empereur, faisant -conséquemment partie de sa maison.</p> - -<p>Paris était en ce moment aussi brillant qu'il le fut plus tard: la -France, en paix avec toute l'Europe, voyait affluer une quantité -d'étrangers qui venaient admirer de plus près l'homme des siècles... -mais, moins à l'aise entre elles, les différentes maisons qui devaient -au contraire s'entendre pour que le corps de la société fût organisé, +<p>M. d'Abrantès était alors gouverneur-général des États de Parme et de +Plaisance. Il fut en effet rappelé, aussitôt qu'il eut apaisé la +révolte des Apennins, et l'Empereur le nomma gouverneur de Paris, avec +des attributions aussi étendues que l'Empereur put les lui donner. Il +était alors aussi premier aide-de-camp de l'Empereur, faisant +conséquemment partie de sa maison.</p> + +<p>Paris était en ce moment aussi brillant qu'il le fut plus tard: la +France, en paix avec toute l'Europe, voyait affluer une quantité +d'étrangers qui venaient admirer de plus près l'homme des siècles... +mais, moins à l'aise entre elles, les différentes maisons qui devaient +au contraire s'entendre pour que le corps de la société fût organisé, se voyaient peu et ne provoquaient pas ces rapports mutuels sans -lesquels ce qu'on appelle la <i>société</i> n'est plus qu'une réunion -momentanée de gens qui ne se connaissent plus aussitôt qu'ils sont -rentrés chez eux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> Il était impossible de faire comprendre aux ministres ce -qu'on entendait par <i>recevoir</i>. Ils donnaient un grand dîner par -semaine, que bien, que mal encore, et puis tout était dit.—Recevoir, -c'est avoir une maison ouverte; une maison, où chaque soir on peut -aller avec sûreté de trouver la maison habitée, éclairée, et les -maîtres du logis disposés à vous accueillir avec bonne mine d'hôte. Il -n'est pas d'absolue nécessité pour cela d'avoir un esprit supérieur, +lesquels ce qu'on appelle la <i>société</i> n'est plus qu'une réunion +momentanée de gens qui ne se connaissent plus aussitôt qu'ils sont +rentrés chez eux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> Il était impossible de faire comprendre aux ministres ce +qu'on entendait par <i>recevoir</i>. Ils donnaient un grand dîner par +semaine, que bien, que mal encore, et puis tout était dit.—Recevoir, +c'est avoir une maison ouverte; une maison, où chaque soir on peut +aller avec sûreté de trouver la maison habitée, éclairée, et les +maîtres du logis disposés à vous accueillir avec bonne mine d'hôte. Il +n'est pas d'absolue nécessité pour cela d'avoir un esprit supérieur, de descendre de Charlemagne ou d'avoir deux cent mille livres de rentes; mais il faut absolument de l'usage du monde, et surtout de -l'éducation, et tout le monde n'était pas pourvu de ces deux -qualités-là.</p> - -<p>J'avais une place à la Cour: cette place avait été demandée -spécialement par la princesse à laquelle j'étais attachée; j'aimais -cette princesse: c'était la mère de l'Empereur, l'amie de ma mère, -avec qui elle avait été élevée: toutes ces considérations -m'empêchèrent de refuser une faveur que bien certainement je n'aurais -pas demandée, et que plus sûrement encore je n'eusse pas acceptée près -d'une autre princesse de la famille impériale. J'aimais trop mon -indépendance pour la sacrifier à une chose qui, dans la position où -j'étais, n'ajoutait rien à mes avantages de situation dans le monde. -Mais, malgré tout mon désir de demeurer <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> auprès de Madame -mère, pour y faire mon service activement, je vis bientôt que cela me +l'éducation, et tout le monde n'était pas pourvu de ces deux +qualités-là .</p> + +<p>J'avais une place à la Cour: cette place avait été demandée +spécialement par la princesse à laquelle j'étais attachée; j'aimais +cette princesse: c'était la mère de l'Empereur, l'amie de ma mère, +avec qui elle avait été élevée: toutes ces considérations +m'empêchèrent de refuser une faveur que bien certainement je n'aurais +pas demandée, et que plus sûrement encore je n'eusse pas acceptée près +d'une autre princesse de la famille impériale. J'aimais trop mon +indépendance pour la sacrifier à une chose qui, dans la position où +j'étais, n'ajoutait rien à mes avantages de situation dans le monde. +Mais, malgré tout mon désir de demeurer <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> auprès de Madame +mère, pour y faire mon service activement, je vis bientôt que cela me serait impossible avec mon titre, et je puis dire <i>mon emploi</i>, de gouvernante de Paris.</p> <p>Toutes les parties dont se compose un grand empire ne dominent pas -toujours également. Sous Louis XI, les hommes comme Philippe de +toujours également. Sous Louis XI, les hommes comme Philippe de Commines, les conseillers, les ambassadeurs, tout ce qui parlait en -langue cauteleuse, en beau langage doré, tout cela avait le pas sur -les autres;—tandis que sous un gouvernement militaire, l'armée et ses -chefs sont les premiers de l'État. C'était précisément notre position. -Mais nous n'avions pas les mêmes avantages que nos pères.—Sous Louis -XI, puisque je viens de le citer, sous Louis XIII, époque plus -rapprochée de nous, sous Louis XIV, les hommes de l'armée étaient en -même temps des hommes du monde et de la Cour, et lorsque Mademoiselle -s'en allait faire véritablement la guerre aux troupes du Roi, elle -marchait au milieu des mêmes hommes avec qui elle dansait <i>un -passe-pied</i> un mois après dans la galerie de Saint-Germain ou dans +langue cauteleuse, en beau langage doré, tout cela avait le pas sur +les autres;—tandis que sous un gouvernement militaire, l'armée et ses +chefs sont les premiers de l'État. C'était précisément notre position. +Mais nous n'avions pas les mêmes avantages que nos pères.—Sous Louis +XI, puisque je viens de le citer, sous Louis XIII, époque plus +rapprochée de nous, sous Louis XIV, les hommes de l'armée étaient en +même temps des hommes du monde et de la Cour, et lorsque Mademoiselle +s'en allait faire véritablement la guerre aux troupes du Roi, elle +marchait au milieu des mêmes hommes avec qui elle dansait <i>un +passe-pied</i> un mois après dans la galerie de Saint-Germain ou dans celle de Fontainebleau.</p> -<p>Mais chez nous il n'en était pas ainsi. L'armée était composée, comme -on le sait, d'hommes qui n'avaient presque pas quitté leur tente -pendant toute la révolution. Dans le nombre il s'en trouvait même -<span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> dont le nom devait garantir la bonne éducation et qui ne se -rappelaient plus qu'une chose, c'était de commander un régiment. -Lorsque l'Empereur, plus calme et plus ramené à des idées d'intérieur, -<i>voulut</i> une Cour comme il voulait tout, immédiatement, il sentit que -la chose était impossible: le premier essai le convainquit de la -justesse de ma remarque;—je la lui avais faite un jour où il me fit -l'honneur de me consulter après mon retour de la cour de Portugal. Il -rit même beaucoup de la comparaison que je fis.</p> +<p>Mais chez nous il n'en était pas ainsi. L'armée était composée, comme +on le sait, d'hommes qui n'avaient presque pas quitté leur tente +pendant toute la révolution. Dans le nombre il s'en trouvait même +<span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> dont le nom devait garantir la bonne éducation et qui ne se +rappelaient plus qu'une chose, c'était de commander un régiment. +Lorsque l'Empereur, plus calme et plus ramené à des idées d'intérieur, +<i>voulut</i> une Cour comme il voulait tout, immédiatement, il sentit que +la chose était impossible: le premier essai le convainquit de la +justesse de ma remarque;—je la lui avais faite un jour où il me fit +l'honneur de me consulter après mon retour de la cour de Portugal. Il +rit même beaucoup de la comparaison que je fis.</p> <p>—Vous autres femmes, vous pouvez tout faire dans ce que je veux, me -disait-il; vous êtes toutes jeunes, et presque toutes jolies (c'était +disait-il; vous êtes toutes jeunes, et presque toutes jolies (c'était vrai): eh bien! une jeune et jolie femme fait tout ce qu'elle veut.</p> -<p>—Sire, ce que Votre Majesté dit là peut être vrai, mais jusqu'à un +<p>—Sire, ce que Votre Majesté dit là peut être vrai, mais jusqu'à un certain point; et si elle me le permet, je vais le lui prouver...—Si l'Empereur, au lieu de sa garde et de bons soldats, n'avait que des conscrits qui reculassent au feu... il ne gagnerait pas de belles batailles comme celle d'Austerlitz... et pourtant il est le premier guerrier du monde.</p> -<p>Il se mit à rire...—Vous avez raison, dit-il enfin; mais faites pour +<p>Il se mit à rire...—Vous avez raison, dit-il enfin; mais faites pour le mieux.</p> <p>Mais, avant tout, il fallait monter la maison <i>militairement</i> -parlant, c'est-à-dire pour le gouverneur <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> de Paris et de la -première division militaire; tous les quinze jours il y avait un dîner +parlant, c'est-à -dire pour le gouverneur <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> de Paris et de la +première division militaire; tous les quinze jours il y avait un dîner de quatre-vingts couverts dans la grande galerie que nous avions fait -bâtir sur le jardin. Ce dîner n'était donné qu'aux officiers-généraux, -aux colonels, aux maréchaux et à leurs femmes. Le soir, les grands -appartements tenant à la galerie étaient ouverts, et tout ce qu'il y -avait de militaire à Paris y venait comme chez le vice-connétable et -chez le ministre de la Guerre. Ces journées-là étaient bien fatigantes +bâtir sur le jardin. Ce dîner n'était donné qu'aux officiers-généraux, +aux colonels, aux maréchaux et à leurs femmes. Le soir, les grands +appartements tenant à la galerie étaient ouverts, et tout ce qu'il y +avait de militaire à Paris y venait comme chez le vice-connétable et +chez le ministre de la Guerre. Ces journées-là étaient bien fatigantes pour moi. Aussi, dans les premiers temps, il me fut bien difficile de -faire coïncider mon service et mes devoirs de maîtresse de maison. -J'en parlai à madame Mère dans un voyage que je fis à Pont cette même -année. Elle parut d'abord fâchée;—mais l'Empereur lui parla ensuite, -et elle comprit la chose parfaitement.—Mon hôtel était vaste et bien -distribué pour recevoir comme j'avais le projet de le faire. Au -rez-de-chaussée, il y avait plusieurs salons et une immense galerie de +faire coïncider mon service et mes devoirs de maîtresse de maison. +J'en parlai à madame Mère dans un voyage que je fis à Pont cette même +année. Elle parut d'abord fâchée;—mais l'Empereur lui parla ensuite, +et elle comprit la chose parfaitement.—Mon hôtel était vaste et bien +distribué pour recevoir comme j'avais le projet de le faire. Au +rez-de-chaussée, il y avait plusieurs salons et une immense galerie de soixante-cinq pieds de long sur trente-cinq de large, donnant sur un -joli jardin. Au premier, étaient les appartements de M. d'Abrantès et +joli jardin. Au premier, étaient les appartements de M. d'Abrantès et les miens, ainsi qu'une belle et grande salle de billard et une vaste -bibliothèque, construite exprès pour recevoir les deux collections -complètes de tout ce que Bodoni et Didot ont jamais imprimé, et que -nous possédions. Je donne <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> ce détail particulier, parce qu'il -sera souvent question de la part que ces deux pièces avaient dans nos +bibliothèque, construite exprès pour recevoir les deux collections +complètes de tout ce que Bodoni et Didot ont jamais imprimé, et que +nous possédions. Je donne <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> ce détail particulier, parce qu'il +sera souvent question de la part que ces deux pièces avaient dans nos occupations du soir, et souvent du matin.</p> -<p>Avant d'en être gouverneur, M. d'Abrantès avait été commandant de la -ville de Paris. Il s'y était fait aimer, et lorsqu'on apprit qu'il -était gouverneur avec une aussi grande autorité, la ville entière fut -contente<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Go to footnote 96"><span class="smaller">[96]</span></a> et tranquillisée sur son sort pendant l'absence de +<p>Avant d'en être gouverneur, M. d'Abrantès avait été commandant de la +ville de Paris. Il s'y était fait aimer, et lorsqu'on apprit qu'il +était gouverneur avec une aussi grande autorité, la ville entière fut +contente<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Go to footnote 96"><span class="smaller">[96]</span></a> et tranquillisée sur son sort pendant l'absence de l'Empereur, qui allait partir pour l'Allemagne. Les moyens qu'il avait -dans les mains lui donnaient à lui-même une grande sécurité pour la -responsabilité qu'il avait acceptée.</p> +dans les mains lui donnaient à lui-même une grande sécurité pour la +responsabilité qu'il avait acceptée.</p> -<p>La ville de Paris voulut donner un bal à l'Empereur <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> avant -son départ<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97" title="Go to footnote 97"><span class="smaller">[97]</span></a>.—Frochot<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98" title="Go to footnote 98"><span class="smaller">[98]</span></a> n'avait point de femme: je fus chargée de -faire les honneurs de l'Hôtel-de-Ville.</p> +<p>La ville de Paris voulut donner un bal à l'Empereur <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> avant +son départ<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97" title="Go to footnote 97"><span class="smaller">[97]</span></a>.—Frochot<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98" title="Go to footnote 98"><span class="smaller">[98]</span></a> n'avait point de femme: je fus chargée de +faire les honneurs de l'Hôtel-de-Ville.</p> <p>Jamais la chose n'avait eu lieu; on ne pouvait donc suivre aucun -exemple pour régler l'étiquette. Ce furent M. de Ségur et Duroc qui -réglèrent le protocole de celle de la Cour impériale alors; et ce qui -devait être fait pour les fêtes de l'Hôtel-de-Ville fut arrêté de -cette manière:</p> +exemple pour régler l'étiquette. Ce furent M. de Ségur et Duroc qui +réglèrent le protocole de celle de la Cour impériale alors; et ce qui +devait être fait pour les fêtes de l'Hôtel-de-Ville fut arrêté de +cette manière:</p> -<p>Le Préfet faisait une liste des noms des femmes les plus distinguées +<p>Le Préfet faisait une liste des noms des femmes les plus distinguées dans le commerce et dans la banque, et parmi les femmes de maires et -de conseillers de préfecture. On choisissait ensuite dans cette liste -vingt noms des plus remarquables. Je soumettais cette liste à -l'Empereur en y joignant l'autre, et il arrêtait en définitive ce qui -devait être fait. Il y a eu plusieurs noms qui furent rayés de sa -main et à plusieurs reprises<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99" title="Go to footnote 99"><span class="smaller">[99]</span></a>. Les femmes ne <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> furent pas -toujours les mêmes non plus, excepté quelques-unes, comme madame +de conseillers de préfecture. On choisissait ensuite dans cette liste +vingt noms des plus remarquables. Je soumettais cette liste à +l'Empereur en y joignant l'autre, et il arrêtait en définitive ce qui +devait être fait. Il y a eu plusieurs noms qui furent rayés de sa +main et à plusieurs reprises<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99" title="Go to footnote 99"><span class="smaller">[99]</span></a>. Les femmes ne <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> furent pas +toujours les mêmes non plus, excepté quelques-unes, comme madame Thibou, par exemple, femme du sous-gouverneur de la Banque.</p> -<p>Ces dames étaient en habit de ville, mais en toilette de bal, et elles -se tenaient ainsi que moi dans un petit salon qui avait une entrée sur -l'escalier de l'Hôtel-de-Ville. Aussitôt qu'on nous avertissait de -l'arrivée de l'Impératrice, nous descendions avec le préfet pour la -recevoir à la descente de sa voiture, et nous l'accompagnions jusque -dans la grande salle Saint-Jean, où nos places nous étaient réservées -autour du trône et immédiatement auprès. J'étais seule en grand habit.</p> - -<p>L'Empereur arrivait ensuite. Alors le préfet descendait avec M. -d'Abrantès pour le recevoir comme nous avions reçu l'Impératrice. Il -la rejoignait, et puis tous deux commençaient le tour des salles, -accompagnés de leur service, du préfet, de M. d'Abrantès et de moi.</p> - -<p>Ce fut dans ce bal que l'Empereur fut frappé à la vue d'une jeune -enfant d'une beauté d'ange: sa fraîcheur surtout était éblouissante; -elle pouvait avoir douze ans. Elle portait une robe de crêpe rose, et -ses beaux cheveux blonds <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> bouclés autour de son cou et de son +<p>Ces dames étaient en habit de ville, mais en toilette de bal, et elles +se tenaient ainsi que moi dans un petit salon qui avait une entrée sur +l'escalier de l'Hôtel-de-Ville. Aussitôt qu'on nous avertissait de +l'arrivée de l'Impératrice, nous descendions avec le préfet pour la +recevoir à la descente de sa voiture, et nous l'accompagnions jusque +dans la grande salle Saint-Jean, où nos places nous étaient réservées +autour du trône et immédiatement auprès. J'étais seule en grand habit.</p> + +<p>L'Empereur arrivait ensuite. Alors le préfet descendait avec M. +d'Abrantès pour le recevoir comme nous avions reçu l'Impératrice. Il +la rejoignait, et puis tous deux commençaient le tour des salles, +accompagnés de leur service, du préfet, de M. d'Abrantès et de moi.</p> + +<p>Ce fut dans ce bal que l'Empereur fut frappé à la vue d'une jeune +enfant d'une beauté d'ange: sa fraîcheur surtout était éblouissante; +elle pouvait avoir douze ans. Elle portait une robe de crêpe rose, et +ses beaux cheveux blonds <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> bouclés autour de son cou et de son visage n'avaient aucun bijou, aucune fleur.—Son regard, en harmonie -avec son angélique figure, avait seulement une rapidité qui d'abord -étonnait, mais dans lequel on retrouvait ensuite toute la candeur et -la pureté de sa physionomie... elle était sur la banquette des -danseuses. L'Empereur s'arrêta devant elle et lui parla; à côté d'elle -était sa mère, encore jeune et fort belle aussi. Elle répondit pour sa -fille... l'infortunée était sourde et muette!... Madame Robert, sa -mère, était femme d'un architecte, et l'une des plus estimables -personnes qui fussent assurément dans toute la fête; elle était <i>dame -d'inspection d'arrondissement</i><a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Go to footnote 100"><span class="smaller">[100]</span></a>. Je dis quelques <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> mots à -l'Impératrice sur madame Robert, à laquelle elle parla avec une -extrême bonté. Madame Robert avait dans sa vie plusieurs circonstances -assez singulières et qui mériteraient d'être citées, entre autres +avec son angélique figure, avait seulement une rapidité qui d'abord +étonnait, mais dans lequel on retrouvait ensuite toute la candeur et +la pureté de sa physionomie... elle était sur la banquette des +danseuses. L'Empereur s'arrêta devant elle et lui parla; à côté d'elle +était sa mère, encore jeune et fort belle aussi. Elle répondit pour sa +fille... l'infortunée était sourde et muette!... Madame Robert, sa +mère, était femme d'un architecte, et l'une des plus estimables +personnes qui fussent assurément dans toute la fête; elle était <i>dame +d'inspection d'arrondissement</i><a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Go to footnote 100"><span class="smaller">[100]</span></a>. Je dis quelques <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> mots à +l'Impératrice sur madame Robert, à laquelle elle parla avec une +extrême bonté. Madame Robert avait dans sa vie plusieurs circonstances +assez singulières et qui mériteraient d'être citées, entre autres celle de mettre alternativement au monde un enfant sourd-muet et un -enfant pouvant entendre et parler. Elle avait alors un petit garçon de +enfant pouvant entendre et parler. Elle avait alors un petit garçon de cinq ou six ans, sourd-muet comme sa sœur, et plus jeune qu'elle. -L'Empereur fut très-frappé de cette rencontre, mais il savait -très-bien que mademoiselle Robert était sourde et muette. Il n'est -pas vrai, comme je l'ai vu je ne sais plus où, <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> qu'il lui -parla et s'éloigna d'elle sans savoir qu'elle fût sourde-muette.</p> - -<p>Je crois que ce fut à ce même bal, sans cependant en être sûre, que -madame Cardon, femme d'un banquier extrêmement riche, fit à l'Empereur -une réponse parfaite de tous points, car elle renferme à la fois un -esprit remarquable et une finesse de tact tout à fait rare dans une -pareille circonstance.—L'Empereur n'aimait pas qu'on eût un nom -indépendant de son patronage et de sa volonté; il me demanda le nom de -madame Cardon (qu'il avait rayé lui-même de la liste des femmes qui -recevaient avec moi l'Impératrice), et s'approchant d'elle il lui -demanda ou plutôt lui dit assez brusquement:</p> - -<p>—Vous êtes madame Cardon?</p> +L'Empereur fut très-frappé de cette rencontre, mais il savait +très-bien que mademoiselle Robert était sourde et muette. Il n'est +pas vrai, comme je l'ai vu je ne sais plus où, <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> qu'il lui +parla et s'éloigna d'elle sans savoir qu'elle fût sourde-muette.</p> + +<p>Je crois que ce fut à ce même bal, sans cependant en être sûre, que +madame Cardon, femme d'un banquier extrêmement riche, fit à l'Empereur +une réponse parfaite de tous points, car elle renferme à la fois un +esprit remarquable et une finesse de tact tout à fait rare dans une +pareille circonstance.—L'Empereur n'aimait pas qu'on eût un nom +indépendant de son patronage et de sa volonté; il me demanda le nom de +madame Cardon (qu'il avait rayé lui-même de la liste des femmes qui +recevaient avec moi l'Impératrice), et s'approchant d'elle il lui +demanda ou plutôt lui dit assez brusquement:</p> + +<p>—Vous êtes madame Cardon?</p> <p>—Oui, Sire.</p> -<p>—N'êtes-vous pas très-riche?</p> +<p>—N'êtes-vous pas très-riche?</p> <p>—Oui, Sire... j'ai huit enfants.</p> -<p>L'Empereur s'arrêta. Il avait une autre parole amère qui allait suivre -la question de la fortune. La réponse de madame Cardon la retint sur -ses lèvres par sa noble dignité...; en général il n'insistait pas -lorsque la personne qu'il attaquait savait garder sa dignité d'homme +<p>L'Empereur s'arrêta. Il avait une autre parole amère qui allait suivre +la question de la fortune. La réponse de madame Cardon la retint sur +ses lèvres par sa noble dignité...; en général il n'insistait pas +lorsque la personne qu'il attaquait savait garder sa dignité d'homme ou de femme.</p> -<p>Le bal s'ouvrait ensuite. La première contredanse <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> était -dansée par <i>moi</i><a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101" title="Go to footnote 101"><span class="smaller">[101]</span></a>, les princesses et une femme de la ville, soit -femme d'un maire ou d'un conseiller de préfecture;—cette contredanse -à huit était la seule qu'on dansât d'abord au milieu de l'immense -salle de bal<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102" title="Go to footnote 102"><span class="smaller">[102]</span></a>. Les hommes étaient M. d'Abrantès, et cette fois le -grand-duc de Berg, le prince Jérôme et une personne de la ville dont -j'ai oublié le nom. J'étais <i>menée</i> par le grand-duc de Berg; M. -d'Abrantès était avec la grande-duchesse, et les deux autres femmes -étaient, l'une la princesse Stéphanie et l'autre madame Lallemand, -femme du major Lallemand alors, qui depuis est devenu le général -Lallemand, dont le nom est si honorablement placé dans notre histoire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> Le cérémonial pour le départ de l'Empereur et de -l'Impératrice était le même que pour leur arrivée.</p> - -<p>J'ai raconté ce fait d'un bal à l'Hôtel-de-Ville pour montrer combien -mes obligations étaient étendues comme maîtresse de maison. M. -d'Abrantès était obligé de recevoir, comme gouverneur de la première -division militaire, tout ce qui passait d'un peu considérable de -l'armée par Paris; comme gouverneur de Paris, il devait nécessairement -recevoir tout ce qui tenait à la ville de Paris; comme premier -aide-de-camp de l'Empereur, il devait également recevoir tout ce qui -faisait partie de sa maison. J'étais dans la même obligation ayant une -place à la Cour et par ma position personnelle. De plus, comme -gouverneur de Paris, il nous fut ordonné par l'Empereur de recevoir +<p>Le bal s'ouvrait ensuite. La première contredanse <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> était +dansée par <i>moi</i><a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101" title="Go to footnote 101"><span class="smaller">[101]</span></a>, les princesses et une femme de la ville, soit +femme d'un maire ou d'un conseiller de préfecture;—cette contredanse +à huit était la seule qu'on dansât d'abord au milieu de l'immense +salle de bal<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102" title="Go to footnote 102"><span class="smaller">[102]</span></a>. Les hommes étaient M. d'Abrantès, et cette fois le +grand-duc de Berg, le prince Jérôme et une personne de la ville dont +j'ai oublié le nom. J'étais <i>menée</i> par le grand-duc de Berg; M. +d'Abrantès était avec la grande-duchesse, et les deux autres femmes +étaient, l'une la princesse Stéphanie et l'autre madame Lallemand, +femme du major Lallemand alors, qui depuis est devenu le général +Lallemand, dont le nom est si honorablement placé dans notre histoire.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> Le cérémonial pour le départ de l'Empereur et de +l'Impératrice était le même que pour leur arrivée.</p> + +<p>J'ai raconté ce fait d'un bal à l'Hôtel-de-Ville pour montrer combien +mes obligations étaient étendues comme maîtresse de maison. M. +d'Abrantès était obligé de recevoir, comme gouverneur de la première +division militaire, tout ce qui passait d'un peu considérable de +l'armée par Paris; comme gouverneur de Paris, il devait nécessairement +recevoir tout ce qui tenait à la ville de Paris; comme premier +aide-de-camp de l'Empereur, il devait également recevoir tout ce qui +faisait partie de sa maison. J'étais dans la même obligation ayant une +place à la Cour et par ma position personnelle. De plus, comme +gouverneur de Paris, il nous fut ordonné par l'Empereur de recevoir convenablement tout le corps diplomatique et de faire les honneurs de -la ville de Paris aux étrangers de distinction.</p> - -<p>Qu'on ajoute maintenant à ces obligations ma volonté d'avoir une -société agréable, mon goût personnellement décidé pour celle des -artistes distingués, et on aura l'idée de ce que pouvait être ma -maison dès que je fus maîtresse de l'organiser comme je l'entendais.</p> - -<p>Tout se disposait pour le départ de l'Empereur... <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> M. -d'Abrantès lui demanda de nous faire l'honneur de venir chasser un -cerf au Raincy<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Go to footnote 103"><span class="smaller">[103]</span></a>. Il nous l'accorda cinq jours avant son départ; il -y vint avec Duroc et Caulaincourt. Ils vinrent déjeûner; on chassa -pendant deux heures, et l'Empereur revint à Paris. Il nous fit cette -grâce avec une bonté parfaite. Il vint au Raincy comme chez un ami... -En effet, il n'en avait pas un plus dévoué que le premier de tous ceux -qui s'étaient donnés à lui. M. d'Abrantès l'aimait comme il n'aima -rien en ce monde... lui dont l'âme était si passionnée.</p> - -<p>Deux jours après cette course au Raincy, il y eut une grande -présentation à la Cour. C'était un ambassadeur persan. Il donna de -fort beaux présents à l'Empereur au nom de son maître: de très-belles +la ville de Paris aux étrangers de distinction.</p> + +<p>Qu'on ajoute maintenant à ces obligations ma volonté d'avoir une +société agréable, mon goût personnellement décidé pour celle des +artistes distingués, et on aura l'idée de ce que pouvait être ma +maison dès que je fus maîtresse de l'organiser comme je l'entendais.</p> + +<p>Tout se disposait pour le départ de l'Empereur... <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> M. +d'Abrantès lui demanda de nous faire l'honneur de venir chasser un +cerf au Raincy<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Go to footnote 103"><span class="smaller">[103]</span></a>. Il nous l'accorda cinq jours avant son départ; il +y vint avec Duroc et Caulaincourt. Ils vinrent déjeûner; on chassa +pendant deux heures, et l'Empereur revint à Paris. Il nous fit cette +grâce avec une bonté parfaite. Il vint au Raincy comme chez un ami... +En effet, il n'en avait pas un plus dévoué que le premier de tous ceux +qui s'étaient donnés à lui. M. d'Abrantès l'aimait comme il n'aima +rien en ce monde... lui dont l'âme était si passionnée.</p> + +<p>Deux jours après cette course au Raincy, il y eut une grande +présentation à la Cour. C'était un ambassadeur persan. Il donna de +fort beaux présents à l'Empereur au nom de son maître: de très-belles masses de perles fines; des cachemires magnifiques: l'Empereur en fit -une distribution dans laquelle je fus comprise pour un grand châle -rayé de quatre couleurs, jaune, rouge, bleu et blanc; j'en fis faire -une robe. On nous donna ces châles le jour où nous allâmes prendre -congé de l'Empereur à Saint-Cloud. J'étais de service auprès de madame -Mère, qui mena avec elle le cardinal Fesch. L'Empereur fut -parfaitement aimable dans <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> les adieux qu'il fit à M. -d'Abrantès, qui était fort affecté de ne pas le suivre à l'armée.</p> - -<p>—Mon vieil ami, lui dit-il, tu me seras bien plus utile à Paris que +une distribution dans laquelle je fus comprise pour un grand châle +rayé de quatre couleurs, jaune, rouge, bleu et blanc; j'en fis faire +une robe. On nous donna ces châles le jour où nous allâmes prendre +congé de l'Empereur à Saint-Cloud. J'étais de service auprès de madame +Mère, qui mena avec elle le cardinal Fesch. L'Empereur fut +parfaitement aimable dans <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> les adieux qu'il fit à M. +d'Abrantès, qui était fort affecté de ne pas le suivre à l'armée.</p> + +<p>—Mon vieil ami, lui dit-il, tu me seras bien plus utile à Paris que dans tout autre lieu. Il faut pour maintenir cette ville populeuse et -agitée un homme qui sache parler à la fois à la raison et au cœur -de ces gens-là. Le peuple de Paris est bon. Il ne s'agit que de le +agitée un homme qui sache parler à la fois à la raison et au cœur +de ces gens-là . Le peuple de Paris est bon. Il ne s'agit que de le savoir prendre. <i>Je te le confie.</i></p> -<p>Ces mots firent une telle impression sur M. d'Abrantès qu'il fut un -moment sans pouvoir répondre... Il fit depuis graver cette parole avec -la date sur un cachet de cornaline qu'il portait toujours à sa montre; -il l'avait encore à son départ pour l'Illyrie...</p> +<p>Ces mots firent une telle impression sur M. d'Abrantès qu'il fut un +moment sans pouvoir répondre... Il fit depuis graver cette parole avec +la date sur un cachet de cornaline qu'il portait toujours à sa montre; +il l'avait encore à son départ pour l'Illyrie...</p> <p>—N'oubliez pas tout ce que vous m'avez promis, madame Junot, me dit l'Empereur en me disant adieu.</p> -<p>L'Impératrice ouvrit de grands yeux. L'Empereur s'en aperçut et fronça -d'abord le sourcil. Moi, j'avais envie de rire, car je songeais à la -mystification de la Malmaison<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104" title="Go to footnote 104"><span class="smaller">[104]</span></a>. Napoléon reprit son sourire de -bonne humeur et répéta:</p> +<p>L'Impératrice ouvrit de grands yeux. L'Empereur s'en aperçut et fronça +d'abord le sourcil. Moi, j'avais envie de rire, car je songeais à la +mystification de la Malmaison<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104" title="Go to footnote 104"><span class="smaller">[104]</span></a>. Napoléon reprit son sourire de +bonne humeur et répéta:</p> <p>—N'oubliez pas vos promesses, madame Junot... Ne sois pas jalouse, -Joséphine; il n'est question que <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> d'affaires de salon... et il +Joséphine; il n'est question que <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> d'affaires de salon... et il alla lui tirer l'oreille.</p> -<p>Il partit le lendemain au point du jour pour la campagne d'Iéna. Avant -son départ, il avait <i>ordonné</i> à tous les ministres de <i>recevoir</i> et -de donner des fêtes. Il voulait que la nouvelle d'une victoire arrivât -le lendemain d'un bal, pour qu'on pût dire que la bataille avait été -livrée entre deux fêtes...</p> +<p>Il partit le lendemain au point du jour pour la campagne d'Iéna. Avant +son départ, il avait <i>ordonné</i> à tous les ministres de <i>recevoir</i> et +de donner des fêtes. Il voulait que la nouvelle d'une victoire arrivât +le lendemain d'un bal, pour qu'on pût dire que la bataille avait été +livrée entre deux fêtes...</p> -<p>L'Impératrice avait aussi ses instructions; il y avait cercle, il y -avait réception du corps diplomatique, et tous les matins on allait +<p>L'Impératrice avait aussi ses instructions; il y avait cercle, il y +avait réception du corps diplomatique, et tous les matins on allait lui faire sa cour. C'est ici le lieu de parler des femmes de la Cour dans ce qu'elles offraient de ressources pour ce qu'on appelle <i>le monde</i>. Comme elles formaient d'ailleurs le fonds sociable de Paris, en parlant d'elles, je parlerai des femmes qui venaient chez moi, et -formaient ma société plus ou moins intime.</p> - -<p>Les deux premières en dignité, madame de Lavalette et madame de La -Rochefoucauld étaient en partie nulles pour l'effet que voulait -produire l'Empereur et le résultat qu'il voulait amener. Madame de -Lavalette était belle, très-bonne, ayant un esprit doux comme son -visage et sa voix, mais sans aucune fortune, et puis par elle-même -aussi nulle qu'il était possible d'en trouver; pensionnaire enfin; et -à trente ans, c'est trop tard.</p> - -<p>Madame de La Rochefoucauld était fort spirituelle. <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> Elle -aurait tenu une excellente maison, j'en suis sûre; mais elle n'avait -aucune fortune, excepté sa charge de dame d'honneur. Aussi -n'était-elle maîtresse de maison que lorsqu'elle faisait les honneurs -de la table des différentes personnes de service, soit au château, -soit à Saint-Cloud, ou Compiègne, ou Fontainebleau.</p> +formaient ma société plus ou moins intime.</p> + +<p>Les deux premières en dignité, madame de Lavalette et madame de La +Rochefoucauld étaient en partie nulles pour l'effet que voulait +produire l'Empereur et le résultat qu'il voulait amener. Madame de +Lavalette était belle, très-bonne, ayant un esprit doux comme son +visage et sa voix, mais sans aucune fortune, et puis par elle-même +aussi nulle qu'il était possible d'en trouver; pensionnaire enfin; et +à trente ans, c'est trop tard.</p> + +<p>Madame de La Rochefoucauld était fort spirituelle. <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> Elle +aurait tenu une excellente maison, j'en suis sûre; mais elle n'avait +aucune fortune, excepté sa charge de dame d'honneur. Aussi +n'était-elle maîtresse de maison que lorsqu'elle faisait les honneurs +de la table des différentes personnes de service, soit au château, +soit à Saint-Cloud, ou Compiègne, ou Fontainebleau.</p> <p>La duchesse de Montebello, belle personne, ayant dans le monde une -attitude aussi convenable que nulle autre à la Cour, femme d'un des -hommes les plus renommés, non-seulement en France mais en Europe, -pouvait par sa fortune et sa position avoir une maison agréable; mais +attitude aussi convenable que nulle autre à la Cour, femme d'un des +hommes les plus renommés, non-seulement en France mais en Europe, +pouvait par sa fortune et sa position avoir une maison agréable; mais le monde ne lui plaisait pas, et pourtant le monde l'aimait. Elle -vivait dans sa maison, retirée, solitaire, ne voyant que quelques -amis, et fort indifférente aux plaisirs bruyants, qu'elle fuyait, à -moins que son service ne la forçât à les partager.</p> +vivait dans sa maison, retirée, solitaire, ne voyant que quelques +amis, et fort indifférente aux plaisirs bruyants, qu'elle fuyait, à +moins que son service ne la forçât à les partager.</p> -<p>Madame de Thalouet avait une belle fortune; et de plus elle était une -des dames du palais rétribuées. Elle aimait le monde. Elle était même -plus jeune que son âge dans sa toilette. Ses yeux noirs et actifs +<p>Madame de Thalouet avait une belle fortune; et de plus elle était une +des dames du palais rétribuées. Elle aimait le monde. Elle était même +plus jeune que son âge dans sa toilette. Ses yeux noirs et actifs disaient beaucoup de choses... Mais en tout j'aimais bien mieux sa -fille qu'elle<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105" title="Go to footnote 105"><span class="smaller">[105]</span></a>. Madame <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> de Thalouet était une de ces +fille qu'elle<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105" title="Go to footnote 105"><span class="smaller">[105]</span></a>. Madame <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> de Thalouet était une de ces hauteurs <i>d'argent</i> que j'ai toujours eues en aversion.</p> -<p>Madame Marescot était bonne, essentielle même, et fort estimée dans le +<p>Madame Marescot était bonne, essentielle même, et fort estimée dans le monde et par ses amis; mais ayant, comme alors les trois quarts et -demi de Paris, une maison tout intérieure où l'on voyait une fois par -an une présentation.</p> +demi de Paris, une maison tout intérieure où l'on voyait une fois par +an une présentation.</p> -<p>Madame la duchesse de Rovigo était belle; elle était parente de -l'Impératrice, et dans une position qu'elle aurait pu rendre, si elle -l'avait bien comprise, une des plus belles de l'Empire après celle de +<p>Madame la duchesse de Rovigo était belle; elle était parente de +l'Impératrice, et dans une position qu'elle aurait pu rendre, si elle +l'avait bien comprise, une des plus belles de l'Empire après celle de la souveraine; mais il n'en fut pas ainsi, et des raisonnements aussi -faux qu'insensés lui firent prendre à gauche tandis qu'elle eût réussi -avec triomphe d'une autre manière.—Elle était dame du palais, parente -de Joséphine, femme de ministre, belle personne, bien née, riche; et +faux qu'insensés lui firent prendre à gauche tandis qu'elle eût réussi +avec triomphe d'une autre manière.—Elle était dame du palais, parente +de Joséphine, femme de ministre, belle personne, bien née, riche; et tout cela ne fit pas d'elle une femme au-dessus de toutes les autres.—Elle aimait peu la causerie, mais en revanche beaucoup le bal -et les joies de ce monde, pour lesquelles, au reste, elle était bien -faite, car elle était bien belle.</p> +et les joies de ce monde, pour lesquelles, au reste, elle était bien +faite, car elle était bien belle.</p> -<p>Madame de Chevreuse eût été, dans les dames du palais, celle qui -pouvait le mieux opérer cette fusion des deux partis que désirait +<p>Madame de Chevreuse eût été, dans les dames du palais, celle qui +pouvait le mieux opérer cette fusion des deux partis que désirait l'Empereur et qu'il me recommandait toujours avec tant d'instances... -Sa fortune immense, sa position, la maison déjà ouverte <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> de -sa belle-mère, l'autorité absolue qu'elle exerçait sur cette -belle-mère qui l'adorait et sur la nombreuse société de l'hôtel de +Sa fortune immense, sa position, la maison déjà ouverte <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> de +sa belle-mère, l'autorité absolue qu'elle exerçait sur cette +belle-mère qui l'adorait et sur la nombreuse société de l'hôtel de Luynes, tout lui donnait le pouvoir de faire ce miracle de fusion; et -si l'on y ajoute son esprit si fin, si vif, son noble caractère, on -peut avoir la certitude qu'elle aurait réussi. Mais pour cela il -aurait avant tout fallu ce qui lui manquait, de la volonté <i>de -faire</i>,—tandis qu'elle n'en avait qu'une, celle de tout détruire. Je -parlerai plus tard de sa conduite à la Cour impériale, qu'il m'est -impossible de blâmer, parce qu'on eut tort de vouloir la contraindre. +si l'on y ajoute son esprit si fin, si vif, son noble caractère, on +peut avoir la certitude qu'elle aurait réussi. Mais pour cela il +aurait avant tout fallu ce qui lui manquait, de la volonté <i>de +faire</i>,—tandis qu'elle n'en avait qu'une, celle de tout détruire. Je +parlerai plus tard de sa conduite à la Cour impériale, qu'il m'est +impossible de blâmer, parce qu'on eut tort de vouloir la contraindre. Seulement je dirai que la forme fut trop acerbe; mais elle avait raison pour le fond.</p> -<p>Une femme charmante dans les dames du palais était madame de Rémusat; -son caractère, son esprit, tout en elle attachait. Elle était -distinguée en tout. Longtemps à la Cour impériale, auprès de -l'impératrice Joséphine surtout et dans sa grande confiance, elle -aurait pu écrire des Mémoires qui eussent été des chefs-d'œuvre -précieux, rédigés par une plume comme la sienne. Très-avant dans la -confiance de Joséphine, elle sut par son bon esprit lui faire prendre -souvent une bonne détermination au lieu d'une fausse décision dans -des choses de la plus haute importance. Sa figure, <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> sans être -belle, était agréable. On sentait qu'elle pouvait plaire, et beaucoup.</p> - -<p>Elle a fait un ouvrage d'une haute portée, qu'a publié son fils. Cet -ouvrage, qu'on croirait d'abord être la répétition de ce qu'avait -écrit en cinquante volumes madame de Genlis, n'est la redite d'aucune -autre pensée; c'est celle de madame de Rémusat, c'est sa création que -cet ouvrage, et une création tout admirable. On trouve dans ce livre, -au reste, tout ce qui était en elle.</p> - -<p>J'aimais beaucoup madame de Rémusat<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106" title="Go to footnote 106"><span class="smaller">[106]</span></a>.</p> - -<p>Elle recevait quelques personnes chez elle: ce n'était pas une maison +<p>Une femme charmante dans les dames du palais était madame de Rémusat; +son caractère, son esprit, tout en elle attachait. Elle était +distinguée en tout. Longtemps à la Cour impériale, auprès de +l'impératrice Joséphine surtout et dans sa grande confiance, elle +aurait pu écrire des Mémoires qui eussent été des chefs-d'œuvre +précieux, rédigés par une plume comme la sienne. Très-avant dans la +confiance de Joséphine, elle sut par son bon esprit lui faire prendre +souvent une bonne détermination au lieu d'une fausse décision dans +des choses de la plus haute importance. Sa figure, <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> sans être +belle, était agréable. On sentait qu'elle pouvait plaire, et beaucoup.</p> + +<p>Elle a fait un ouvrage d'une haute portée, qu'a publié son fils. Cet +ouvrage, qu'on croirait d'abord être la répétition de ce qu'avait +écrit en cinquante volumes madame de Genlis, n'est la redite d'aucune +autre pensée; c'est celle de madame de Rémusat, c'est sa création que +cet ouvrage, et une création tout admirable. On trouve dans ce livre, +au reste, tout ce qui était en elle.</p> + +<p>J'aimais beaucoup madame de Rémusat<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106" title="Go to footnote 106"><span class="smaller">[106]</span></a>.</p> + +<p>Elle recevait quelques personnes chez elle: ce n'était pas une maison ouverte et bruyante; mais il y avait toujours quelques amis, des hommes de lettres, des hommes du monde aimant la causerie ou ayant de -la bonté, et alors différant de la sottise qui bavarde toujours, +la bonté, et alors différant de la sottise qui bavarde toujours, laissant parler les gens d'esprit.</p> -<p>Madame de Nansouty, sœur de madame de Rémusat<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107" title="Go to footnote 107"><span class="smaller">[107]</span></a>, et que je place -ici parce que comme femme du premier écuyer de l'Impératrice elle -faisait partie de sa maison, était encore une personne <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> -parfaitement aimable et généralement aimée. Bonne et pourtant -spirituelle comme la femme la plus spirituelle de cette époque de -madame du Deffant et de madame Geoffrin, où il y en avait un bon -nombre, jamais elle n'a dit un mot qui coûtât une larme; et pourtant +<p>Madame de Nansouty, sœur de madame de Rémusat<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107" title="Go to footnote 107"><span class="smaller">[107]</span></a>, et que je place +ici parce que comme femme du premier écuyer de l'Impératrice elle +faisait partie de sa maison, était encore une personne <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> +parfaitement aimable et généralement aimée. Bonne et pourtant +spirituelle comme la femme la plus spirituelle de cette époque de +madame du Deffant et de madame Geoffrin, où il y en avait un bon +nombre, jamais elle n'a dit un mot qui coûtât une larme; et pourtant elle est bien amusante quand elle se moque de quelqu'un, mais jamais -méchante!... C'est que son esprit <i>a du cœur</i>.</p> +méchante!... C'est que son esprit <i>a du cœur</i>.</p> -<p>Elle chantait avec un grand talent, et une simplicité digne de ce même +<p>Elle chantait avec un grand talent, et une simplicité digne de ce même talent.</p> -<p>Madame de Montmorency était dame du palais de l'Impératrice, et dans -la position de madame de Chevreuse pour arriver à cette fusion des -partis. Elle était alors ce qu'elle est encore: une femme du monde -très-aimable, connaissant ce même monde comme la patrie où elle a -passé sa vie, et se riant de ses orages comme de ses joies. Ne croyant -à rien de bon, et faisant continuellement du bien, elle a bien -travaillé, je crois, à cette fusion, parce qu'elle a toujours témoigné -de la reconnaissance à l'Empereur pour les biens non vendus qu'il lui -a rendus. Madame de Montmorency avait bien une maison où elle -recevait; mais ce n'était pas recevoir comme l'entendait l'Empereur. +<p>Madame de Montmorency était dame du palais de l'Impératrice, et dans +la position de madame de Chevreuse pour arriver à cette fusion des +partis. Elle était alors ce qu'elle est encore: une femme du monde +très-aimable, connaissant ce même monde comme la patrie où elle a +passé sa vie, et se riant de ses orages comme de ses joies. Ne croyant +à rien de bon, et faisant continuellement du bien, elle a bien +travaillé, je crois, à cette fusion, parce qu'elle a toujours témoigné +de la reconnaissance à l'Empereur pour les biens non vendus qu'il lui +a rendus. Madame de Montmorency avait bien une maison où elle +recevait; mais ce n'était pas recevoir comme l'entendait l'Empereur. Cependant sa famille n'y mettait aucun obstacle, car M. de Breteuil venait fort souvent chez moi, et <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> madame de Matignon<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108" title="Go to footnote 108"><span class="smaller">[108]</span></a> -avait trop l'usage des Cours pour mettre une entrave à ce qui pouvait -rendre un ancien éclat à la famille des Montmorency. Elle était bien -spirituelle, madame de Matignon; elle était, comme sa fille, bien +avait trop l'usage des Cours pour mettre une entrave à ce qui pouvait +rendre un ancien éclat à la famille des Montmorency. Elle était bien +spirituelle, madame de Matignon; elle était, comme sa fille, bien amusante et bien aimable.</p> -<p>Madame de Bouillé, également dame du palais, l'était aussi, à ce qu'on -prétend. Je ne le puis affirmer. Elle était blanche, blonde et belle: -voilà ce qu'on voyait parfaitement, et tout ce que j'en sais.</p> +<p>Madame de Bouillé, également dame du palais, l'était aussi, à ce qu'on +prétend. Je ne le puis affirmer. Elle était blanche, blonde et belle: +voilà ce qu'on voyait parfaitement, et tout ce que j'en sais.</p> -<p>Madame de Mortemart<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109" title="Go to footnote 109"><span class="smaller">[109]</span></a>, dame du palais comme sa belle-sœur, était -une charmante personne, douce, polie et généralement aimée, +<p>Madame de Mortemart<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109" title="Go to footnote 109"><span class="smaller">[109]</span></a>, dame du palais comme sa belle-sœur, était +une charmante personne, douce, polie et généralement aimée, non-seulement au palais, mais parmi les autres maisons des <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> -princesses, qui ordinairement étaient en hostilité avec la maison de -l'Impératrice, je ne sais pourquoi, ni elles non plus, je pense.</p> - -<p>Madame Duchâtel était, de toutes les dames du palais, celle qui avait -le plus le goût du beau monde, excepté deux ou trois parmi celles que -je viens de nommer, et à laquelle ce goût seyait admirablement: belle, -élégante de tournure et de langage, spirituelle, parfaitement -distinguée, madame Duchâtel était une de ces personnes rares à -l'époque où elle entra dans le monde et que j'aurais voulu plus -nombreuses; elle joignait à tous ces avantages que je viens de +princesses, qui ordinairement étaient en hostilité avec la maison de +l'Impératrice, je ne sais pourquoi, ni elles non plus, je pense.</p> + +<p>Madame Duchâtel était, de toutes les dames du palais, celle qui avait +le plus le goût du beau monde, excepté deux ou trois parmi celles que +je viens de nommer, et à laquelle ce goût seyait admirablement: belle, +élégante de tournure et de langage, spirituelle, parfaitement +distinguée, madame Duchâtel était une de ces personnes rares à +l'époque où elle entra dans le monde et que j'aurais voulu plus +nombreuses; elle joignait à tous ces avantages que je viens de raconter des talents remarquables, chantant bien, jouant d'une force -distinguée de la harpe. Elle était enfin une véritable femme de Cour -et du monde comme de l'intimité. Je la voyais souvent, et toujours +distinguée de la harpe. Elle était enfin une véritable femme de Cour +et du monde comme de l'intimité. Je la voyais souvent, et toujours avec un nouveau plaisir.</p> <p>Il y eut quelque temps parmi les dames du palais une femme que -j'entrevis à peine parce qu'elle y demeura seulement pendant le temps -de mon séjour à Lisbonne, lors de l'ambassade de M. d'Abrantès: c'est -madame de Vaudé. Elle a pris depuis une haine absurde contre -l'Empereur. Cela fut jusqu'à en faire une <i>Clorinde</i>; excepté qu'elle -voulait non pas le combattre, mais l'assassiner!... Conçoit-on une -telle aberration!... Ce qui prouve l'état de folie, c'est qu'elle +j'entrevis à peine parce qu'elle y demeura seulement pendant le temps +de mon séjour à Lisbonne, lors de l'ambassade de M. d'Abrantès: c'est +madame de Vaudé. Elle a pris depuis une haine absurde contre +l'Empereur. Cela fut jusqu'à en faire une <i>Clorinde</i>; excepté qu'elle +voulait non pas le combattre, mais l'assassiner!... Conçoit-on une +telle aberration!... Ce qui prouve l'état de folie, c'est qu'elle alla trouver M. de <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> Polignac pour lui proposer ce moyen -honnête d'en finir; M. de Polignac la prit pour ce qu'elle est, et la +honnête d'en finir; M. de Polignac la prit pour ce qu'elle est, et la renvoya en riant. C'est pitoyable. Je n'en parlerai pas davantage, -n'ayant rien à en dire, car je ne l'ai pas connue personnellement. Ce -que je sais, c'est que Napoléon l'avait nommée dame du palais, croyant -qu'elle savait les bonnes manières aussi bien que madame de +n'ayant rien à en dire, car je ne l'ai pas connue personnellement. Ce +que je sais, c'est que Napoléon l'avait nommée dame du palais, croyant +qu'elle savait les bonnes manières aussi bien que madame de Montmorency.</p> -<p>Madame de Vaux, qui fut nommée dame du palais par une raison -personnelle que j'ai entendu raconter, mais que j'ai oubliée, n'avait -aucune fortune, ni une position <i>marquée</i> dans le monde d'alors, ni -dans le précédent; c'était, du reste, une personne d'esprit et de +<p>Madame de Vaux, qui fut nommée dame du palais par une raison +personnelle que j'ai entendu raconter, mais que j'ai oubliée, n'avait +aucune fortune, ni une position <i>marquée</i> dans le monde d'alors, ni +dans le précédent; c'était, du reste, une personne d'esprit et de politesse.</p> -<p>Il y avait ensuite madame de Luçay. Madame de Luçay était d'une grande +<p>Il y avait ensuite madame de Luçay. Madame de Luçay était d'une grande recherche dans sa politesse du monde; et tellement qu'un jour elle me -chercha querelle bien injustement sur une quintessence de manière qui -eût été une chose incivile, si je m'y fusse conformée. Mais, à part -cela, madame de Luçay, qui à cette époque avait une bien plus grande -fortune que maintenant, possédait la belle terre de Saint-Gratien, à -présent morcelée par la bande noire, et sur laquelle est construit en +chercha querelle bien injustement sur une quintessence de manière qui +eût été une chose incivile, si je m'y fusse conformée. Mais, à part +cela, madame de Luçay, qui à cette époque avait une bien plus grande +fortune que maintenant, possédait la belle terre de Saint-Gratien, à +présent morcelée par la bande noire, et sur laquelle est construit en partie ce qu'on appelle les eaux d'Enghien. Elle recevait dans sa -maison de Paris, et M. de Luçay et elle faisaient les honneurs de ces +maison de Paris, et M. de Luçay et elle faisaient les honneurs de ces deux <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> habitations avec beaucoup de bienveillance. Sans avoir -un esprit transcendant, madame de Luçay avait de l'amabilité, qui -aurait pu être de la grâce, si la <i>manière</i> exagérée dont elle -accompagnait la moindre de ses paroles et même un simple bonjour -n'avait détruit le commencement du charme. Je la voyais assez souvent, -ainsi que M. de Luçay.</p> - -<p>Sa fille, Lucie de Luçay, qui fut depuis madame Philippe de Ségur, -fut, par une faveur spéciale, nommée dame du palais, sans être tenue -d'en remplir les fonctions, parce qu'à son mariage c'était une jolie -jeune fille aux yeux de velours noirs, à la taille svelte quoique -petite. Sa voix était désagréable, mais son ensemble était celui d'une -jolie femme; elle était spirituelle, mais dans le goût de sa mère, -précieuse et maniérée.</p> - -<p>Madame Octave de Ségur, dame du palais comme sa belle-sœur, était +un esprit transcendant, madame de Luçay avait de l'amabilité, qui +aurait pu être de la grâce, si la <i>manière</i> exagérée dont elle +accompagnait la moindre de ses paroles et même un simple bonjour +n'avait détruit le commencement du charme. Je la voyais assez souvent, +ainsi que M. de Luçay.</p> + +<p>Sa fille, Lucie de Luçay, qui fut depuis madame Philippe de Ségur, +fut, par une faveur spéciale, nommée dame du palais, sans être tenue +d'en remplir les fonctions, parce qu'à son mariage c'était une jolie +jeune fille aux yeux de velours noirs, à la taille svelte quoique +petite. Sa voix était désagréable, mais son ensemble était celui d'une +jolie femme; elle était spirituelle, mais dans le goût de sa mère, +précieuse et maniérée.</p> + +<p>Madame Octave de Ségur, dame du palais comme sa belle-sœur, était jolie femme, ainsi que je l'ai dit dans le <i>Salon de madame de -Bassano</i>, où j'ai parlé d'elle assez longuement pour la faire -connaître. Je la voyais, mais moins souvent que plusieurs autres. -Elle-même n'aimait pas alors la société des femmes. Je ne sais si elle -a changé.</p> - -<p>Madame Auguste de Colbert, également dame du palais, était une des -personnes les plus excellentes du château; douce, égale dans son -humeur, polie comme il fallait l'être, ni plus, ni moins; elle -<span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> avait une réputation parfaite et avec un grand mérite pour -cela, car elle avait un mari qui, tout en étant le meilleur garçon du -monde, était le plus mauvais des maris; non pas qu'il rendît sa femme -matériellement malheureuse, mais il continuait sa vie de jeune homme: -et Dieu sait ce qu'elle était, sa vie de jeune homme! Il était de nos -amis fort intimes, et pour ma part je l'aimais comme un frère. J'ai -voulu souvent le rappeler à une vie plus réglée, mais la chose était -impossible: «C'est une seconde nature en moi,» me disait-il, lorsque -je lui faisais une remontrance sur la nécessité de mieux régler son -temps. Il estimait profondément sa femme, et son bon cœur lui a -souvent fait regretter de n'être pas mieux pour elle. Aussi lorsque, -dans les derniers temps de sa brillante vie militaire, il était à -Paris, déjeûnant un peu plus qu'il ne fallait chez Tortoni, ou bien -chez Véry, au lieu d'aller chez sa femme, il allait chez madame R..., +Bassano</i>, où j'ai parlé d'elle assez longuement pour la faire +connaître. Je la voyais, mais moins souvent que plusieurs autres. +Elle-même n'aimait pas alors la société des femmes. Je ne sais si elle +a changé.</p> + +<p>Madame Auguste de Colbert, également dame du palais, était une des +personnes les plus excellentes du château; douce, égale dans son +humeur, polie comme il fallait l'être, ni plus, ni moins; elle +<span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> avait une réputation parfaite et avec un grand mérite pour +cela, car elle avait un mari qui, tout en étant le meilleur garçon du +monde, était le plus mauvais des maris; non pas qu'il rendît sa femme +matériellement malheureuse, mais il continuait sa vie de jeune homme: +et Dieu sait ce qu'elle était, sa vie de jeune homme! Il était de nos +amis fort intimes, et pour ma part je l'aimais comme un frère. J'ai +voulu souvent le rappeler à une vie plus réglée, mais la chose était +impossible: «C'est une seconde nature en moi,» me disait-il, lorsque +je lui faisais une remontrance sur la nécessité de mieux régler son +temps. Il estimait profondément sa femme, et son bon cœur lui a +souvent fait regretter de n'être pas mieux pour elle. Aussi lorsque, +dans les derniers temps de sa brillante vie militaire, il était à +Paris, déjeûnant un peu plus qu'il ne fallait chez Tortoni, ou bien +chez Véry, au lieu d'aller chez sa femme, il allait chez madame R..., chez madame H..., chez la duchesse de R..., enfin chez une de ses amies qu'il savait indulgente, et puis qui n'avait aucun droit sur -lui... Il craignait le regard sévère de son beau-père, le comte de -Canclaux, brave homme, intègre, plein d'honneur, et devant qui celui -d'Auguste Colbert n'avait certes pas à rougir, mais qui imposait à son -étourderie peut-être un peu trop prolongée.</p> +lui... Il craignait le regard sévère de son beau-père, le comte de +Canclaux, brave homme, intègre, plein d'honneur, et devant qui celui +d'Auguste Colbert n'avait certes pas à rougir, mais qui imposait à son +étourderie peut-être un peu trop prolongée.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> Un jour Auguste Colbert dînait chez moi. Nous étions peu de +<p><span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> Un jour Auguste Colbert dînait chez moi. Nous étions peu de monde. Il n'y avait que M. Alexandre de Girardin, monseigneur le cardinal Maury, M. de Narbonne, M. et madame de Braamcamp<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110" title="Go to footnote 110"><span class="smaller">[110]</span></a> et M. -et madame de Rambuteau<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111" title="Go to footnote 111"><span class="smaller">[111]</span></a>. Madame de Rambuteau venait de se marier à -un homme aimé et estimé de nous tous, et ce mariage faisait la joie de -son excellent père. Comme j'étais de la famille, ce dîner était un peu -pour témoigner aussi ma joie de cet événement. Auguste Colbert -arrivait de la Silésie et était à Paris de la veille au soir. Comme il -avait une grande amitié pour moi, il était venu me demander à dîner et -une place dans ma loge à l'Opéra pour voir <i>la Vestale</i>, qui faisait +et madame de Rambuteau<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111" title="Go to footnote 111"><span class="smaller">[111]</span></a>. Madame de Rambuteau venait de se marier à +un homme aimé et estimé de nous tous, et ce mariage faisait la joie de +son excellent père. Comme j'étais de la famille, ce dîner était un peu +pour témoigner aussi ma joie de cet événement. Auguste Colbert +arrivait de la Silésie et était à Paris de la veille au soir. Comme il +avait une grande amitié pour moi, il était venu me demander à dîner et +une place dans ma loge à l'Opéra pour voir <i>la Vestale</i>, qui faisait fureur, et qui ferait toujours bien plaisir si les administrateurs de -l'Opéra voulaient nous donner autre chose que des nouveautés qu'il -nous faut écouter et applaudir sous peine d'être anathématisés, et -cela <i>parce que ce sont des nouveautés</i>.</p> +l'Opéra voulaient nous donner autre chose que des nouveautés qu'il +nous faut écouter et applaudir sous peine d'être anathématisés, et +cela <i>parce que ce sont des nouveautés</i>.</p> -<p>Mais comme je menais mes amis avec moi le <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> soir à l'Opéra, je -ne pus prendre Auguste. Et comme je ne me gênais pas avec lui, je le +<p>Mais comme je menais mes amis avec moi le <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> soir à l'Opéra, je +ne pus prendre Auguste. Et comme je ne me gênais pas avec lui, je le lui dis:</p> -<p>—Eh bien! tant mieux, me répondit-il, je vais faire chercher mon -uniforme et j'irai, au lieu de m'amuser, dire bonjour à ce ministre de -*****, quoique je ne l'aime guère, et, en attendant, nous disputerons -l'abbé Maury et moi, aidé de M. de C...</p> +<p>—Eh bien! tant mieux, me répondit-il, je vais faire chercher mon +uniforme et j'irai, au lieu de m'amuser, dire bonjour à ce ministre de +*****, quoique je ne l'aime guère, et, en attendant, nous disputerons +l'abbé Maury et moi, aidé de M. de C...</p> -<p>Ce point une fois réglé, nous dînons; et nous dînons fort +<p>Ce point une fois réglé, nous dînons; et nous dînons fort raisonnablement, comme on peut le faire d'ailleurs chez une femme qui -ne boit que de l'eau en l'absence du maître... Nous sortons de table, -et je ne m'aperçois de rien... Pendant le dîner, Auguste avait été -placé auprès du cardinal, avec lequel il avait engagé une conversation +ne boit que de l'eau en l'absence du maître... Nous sortons de table, +et je ne m'aperçois de rien... Pendant le dîner, Auguste avait été +placé auprès du cardinal, avec lequel il avait engagé une conversation sur les Prussiens, que le cardinal avait en horreur, et qu'Auguste -défendait, non pas qu'il les aimât, tout au contraire, mais il voulait +défendait, non pas qu'il les aimât, tout au contraire, mais il voulait contredire le cardinal, qu'il appelait <i>son camarade</i><a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112" title="Go to footnote 112"><span class="smaller">[112]</span></a>. Au moment -où nous partîmes, le cardinal me dit:</p> +où nous partîmes, le cardinal me dit:</p> <p>—Savez-vous, madame la duchesse, qu'il fait rudement froid!... Permettez-vous que j'ordonne en votre nom qu'on nous fasse un bol de punch?</p> -<p>—Martin, vous prendrez le meilleur rhum de la Jamaïque que vous -aurez; ou plutôt écoutez: <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> demandez au sommelier de vous -donner de celui de la réserve du duc, et puis vous ferez votre punch -avec les dernières oranges venues de Lisbonne... Monseigneur, faites -redoubler le feu et augmenter les lumières et tenez portes closes. Ce, +<p>—Martin, vous prendrez le meilleur rhum de la Jamaïque que vous +aurez; ou plutôt écoutez: <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> demandez au sommelier de vous +donner de celui de la réserve du duc, et puis vous ferez votre punch +avec les dernières oranges venues de Lisbonne... Monseigneur, faites +redoubler le feu et augmenter les lumières et tenez portes closes. Ce, Dieu aidant, vous pouvez vous trouver assez bien entre ces deux -messieurs pour que je vous y retrouve en sortant de l'Opéra.</p> +messieurs pour que je vous y retrouve en sortant de l'Opéra.</p> <p>Le cardinal voulut me prendre la main pour la baiser; mais j'avisai la sienne toute noire de tabac d'Espagne, et craignant pour mes gants -blancs, je me sauvai en criant: Adieu, monseigneur! adieu!.. à -revoir!... que Votre Éminence se croie chez elle, et en use comme il +blancs, je me sauvai en criant: Adieu, monseigneur! adieu!.. à +revoir!... que Votre Éminence se croie chez elle, et en use comme il lui plaira.</p> -<p>Je laissai donc chez moi le cardinal, le général Auguste C. et M. de -C......l, ami fort habitué de la maison. Lorsque je rentrai le soir, -il était près de minuit, parce que le ballet de <i>la Vestale</i> avait été -plus long qu'à l'ordinaire. Je trouvai mon salon désert.</p> +<p>Je laissai donc chez moi le cardinal, le général Auguste C. et M. de +C......l, ami fort habitué de la maison. Lorsque je rentrai le soir, +il était près de minuit, parce que le ballet de <i>la Vestale</i> avait été +plus long qu'à l'ordinaire. Je trouvai mon salon désert.</p> -<p>Le lendemain matin, il n'était pas dix heures que le maréchal Duroc -arrive tout ébouriffé chez moi, et me gronde très-vertement au nom de -l'Empereur, et même au sien.</p> +<p>Le lendemain matin, il n'était pas dix heures que le maréchal Duroc +arrive tout ébouriffé chez moi, et me gronde très-vertement au nom de +l'Empereur, et même au sien.</p> -<p>Comme il ne me disait pas pourquoi, je commençais à m'impatienter. Si -<i>le Barbier de Séville</i> avait été dans toutes les bouches comme dans -<span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> toutes les mémoires dans ce temps-là, je lui aurais chanté:</p> +<p>Comme il ne me disait pas pourquoi, je commençais à m'impatienter. Si +<i>le Barbier de Séville</i> avait été dans toutes les bouches comme dans +<span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> toutes les mémoires dans ce temps-là , je lui aurais chanté:</p> <p class="poem10"> Io sono docile, sono obediente,<br> Ma se mi toccano... una vipera saro, etc.</p> -<p class="noindent">mais comme on ne le savait pas, je me contentai de me fâcher à mon -tour, et de demander à qui ils en avaient, l'Empereur tout le premier?</p> +<p class="noindent">mais comme on ne le savait pas, je me contentai de me fâcher à mon +tour, et de demander à qui ils en avaient, l'Empereur tout le premier?</p> -<p>—Vous avez donné à dîner à Auguste Colbert?</p> +<p>—Vous avez donné à dîner à Auguste Colbert?</p> -<p>—Oui certes!... J'étais si contente de le recevoir, ce bon et +<p>—Oui certes!... J'étais si contente de le recevoir, ce bon et excellent ami...</p> -<p>—Et c'est pour cela que vous l'avez fait boire à la joie du retour.</p> +<p>—Et c'est pour cela que vous l'avez fait boire à la joie du retour.</p> -<p>—Hein! qu'est-ce que vous dites?—Je crus que Duroc était fou.</p> +<p>—Hein! qu'est-ce que vous dites?—Je crus que Duroc était fou.</p> -<p>—Et l'inviter à dîner en uniforme encore, pour le laisser après faire +<p>—Et l'inviter à dîner en uniforme encore, pour le laisser après faire toutes les extravagances qu'il a faites...</p> -<p>—Ah ça, mon cher maréchal, jouons-nous ici un proverbe? Donnez-moi -alors le mot, pour que je puisse remplir mon rôle.</p> - -<p>En me voyant si étonnée et même fâchée, Duroc me raconta que la veille -le pauvre Auguste était entré dans les salons du Cercle<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113" title="Go to footnote 113"><span class="smaller">[113]</span></a>, et là, -qu'il avait appelé Mourad-bey<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114" title="Go to footnote 114"><span class="smaller">[114]</span></a> et tous les Mamelouks, <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> en -les défiant. Il était beau à exciter l'admiration, me dit Duroc, dans -cette attitude toute martiale, et sa belle figure<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115" title="Go to footnote 115"><span class="smaller">[115]</span></a> animée par la -bravoure et la colère, car il se croyait en Égypte devant les Arabes; -et cette belle campagne s'est terminée par le décollement de -Mourad-bey, ce qui eut lieu en effet sous la forme d'un énorme lustre +<p>—Ah ça, mon cher maréchal, jouons-nous ici un proverbe? Donnez-moi +alors le mot, pour que je puisse remplir mon rôle.</p> + +<p>En me voyant si étonnée et même fâchée, Duroc me raconta que la veille +le pauvre Auguste était entré dans les salons du Cercle<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113" title="Go to footnote 113"><span class="smaller">[113]</span></a>, et là , +qu'il avait appelé Mourad-bey<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114" title="Go to footnote 114"><span class="smaller">[114]</span></a> et tous les Mamelouks, <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> en +les défiant. Il était beau à exciter l'admiration, me dit Duroc, dans +cette attitude toute martiale, et sa belle figure<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115" title="Go to footnote 115"><span class="smaller">[115]</span></a> animée par la +bravoure et la colère, car il se croyait en Égypte devant les Arabes; +et cette belle campagne s'est terminée par le décollement de +Mourad-bey, ce qui eut lieu en effet sous la forme d'un énorme lustre suspendu au milieu du salon et qu'Auguste fit tomber d'un revers de -son sabre qu'il avait tiré... On l'a emporté malgré lui, et il criait:</p> +son sabre qu'il avait tiré... On l'a emporté malgré lui, et il criait:</p> -<p>—Qu'on me rapporte chez la duchesse d'Abrantès! Je veux prouver à ce +<p>—Qu'on me rapporte chez la duchesse d'Abrantès! Je veux prouver à ce coquin de cardinal que nous avons des sabres qui sont aussi bons que -ces méchants damas turcs!... Qu'est-ce qu'il en sait, d'ailleurs?...</p> +ces méchants damas turcs!... Qu'est-ce qu'il en sait, d'ailleurs?...</p> <p>—Pour Dieu! ajouta Duroc, que lui avez-vous donc fait boire pour -qu'il ait été ainsi? Il était comme fou.</p> +qu'il ait été ainsi? Il était comme fou.</p> <p>Je sonnai et fis venir mon officier, qui raconta que le cardinal avait -voulu faire le punch <i>lui-même</i>, et qu'il l'avait fait presque sans -thé et sans <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> eau, et qu'il n'y avait mis que du rhum et des -oranges avec beaucoup de sucre... «Il était demeuré ainsi jusqu'à dix -heures avec le général <i>disputant</i>, me dit Martin; mais, comme je le -connaissais, je compris que ce n'était qu'une discussion.» Il faisait -un froid des plus rigoureux: ils étaient devant un grand feu, avaient -beaucoup parlé et conséquemment avaient laissé leur raison dans le bol -de punch. M. de C......, qui, seul, pouvait les avertir, s'était -ennuyé de cette sorte de petite orgie cardinalesse et s'en était allé. -Mais ce que nous apprîmes, Duroc et moi, dans l'explication, nous -donna bien de la gaieté. Lorsqu'il fut question de s'en aller, le -général n'avait pas de voiture; comptant aller à l'Opéra avec moi, il -avait donné l'ordre à son cabriolet d'aller l'y attendre. Il avait -bien recommandé à celui de mes gens qu'il avait envoyé chez lui, dans -le Marais, de dire à son cabriolet de venir chez moi; mais l'ordre, -étant verbal, ne fut pas bien exécuté ou bien compris, et il n'avait +voulu faire le punch <i>lui-même</i>, et qu'il l'avait fait presque sans +thé et sans <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> eau, et qu'il n'y avait mis que du rhum et des +oranges avec beaucoup de sucre... «Il était demeuré ainsi jusqu'à dix +heures avec le général <i>disputant</i>, me dit Martin; mais, comme je le +connaissais, je compris que ce n'était qu'une discussion.» Il faisait +un froid des plus rigoureux: ils étaient devant un grand feu, avaient +beaucoup parlé et conséquemment avaient laissé leur raison dans le bol +de punch. M. de C......, qui, seul, pouvait les avertir, s'était +ennuyé de cette sorte de petite orgie cardinalesse et s'en était allé. +Mais ce que nous apprîmes, Duroc et moi, dans l'explication, nous +donna bien de la gaieté. Lorsqu'il fut question de s'en aller, le +général n'avait pas de voiture; comptant aller à l'Opéra avec moi, il +avait donné l'ordre à son cabriolet d'aller l'y attendre. Il avait +bien recommandé à celui de mes gens qu'il avait envoyé chez lui, dans +le Marais, de dire à son cabriolet de venir chez moi; mais l'ordre, +étant verbal, ne fut pas bien exécuté ou bien compris, et il n'avait pas de voiture.</p> <p>Le cardinal avait la sienne.</p> -<p>—Je vous conduirai, mon ami; où allez-vous? demanda-t-il à son +<p>—Je vous conduirai, mon ami; où allez-vous? demanda-t-il à son antagoniste.</p> -<p>—Mais, dit Auguste, dont les idées n'étaient pas bien claires..., je -vais... et pardieu chez le major-général... prince vice-connétable, -prince de Neuchâtel!...</p> +<p>—Mais, dit Auguste, dont les idées n'étaient pas bien claires..., je +vais... et pardieu chez le major-général... prince vice-connétable, +prince de Neuchâtel!...</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> Et les voilà en route pour l'hôtel du prince Berthier. Ce -n'était pas jour de réception; Berthier n'y était pas.</p> +<p><span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> Et les voilà en route pour l'hôtel du prince Berthier. Ce +n'était pas jour de réception; Berthier n'y était pas.</p> <p>—Eh bien! chez le ministre de la Guerre! Qu'on juge de l'heure pour -faire des visites en grande tenue...: il était onze heures! Enfin, en +faire des visites en grande tenue...: il était onze heures! Enfin, en passant dans la rue Richelieu pour venir dans le faubourg -Saint-Germain, il aperçut Frascati et voulut monter; il pria donc le -cardinal de s'arrêter un moment, et ce fut le cardinal, dans sa belle -soutane rouge, qui conduisit Auguste au salon, qui alors était le -cercle par excellence. Il l'aurait mené autre part s'il le lui eût -demandé.</p> - -<p>Le résultat de cela fut que le pauvre Auguste reçut l'ordre de -repartir le lendemain pour la Silésie, où était sa division de -cavalerie, et que je reçus une mercuriale de l'Empereur, malgré ce que -Duroc lui dit; mais je me défendis, et d'autant mieux que je n'avais -nul autre tort que celui d'avoir laissé une seule fois en ma vie +Saint-Germain, il aperçut Frascati et voulut monter; il pria donc le +cardinal de s'arrêter un moment, et ce fut le cardinal, dans sa belle +soutane rouge, qui conduisit Auguste au salon, qui alors était le +cercle par excellence. Il l'aurait mené autre part s'il le lui eût +demandé.</p> + +<p>Le résultat de cela fut que le pauvre Auguste reçut l'ordre de +repartir le lendemain pour la Silésie, où était sa division de +cavalerie, et que je reçus une mercuriale de l'Empereur, malgré ce que +Duroc lui dit; mais je me défendis, et d'autant mieux que je n'avais +nul autre tort que celui d'avoir laissé une seule fois en ma vie quelqu'un commander dans ma maison en mon absence. Et comment se -méfier d'un cardinal? Alors ce fut à son tour. L'Empereur le chapitra +méfier d'un cardinal? Alors ce fut à son tour. L'Empereur le chapitra comme un sous-lieutenant; mais le cardinal n'en fit que rire et -répondit à l'Empereur que la manière dont Auguste Colbert le servait -le dispensait de savoir être doucereux comme un homme qui ne quitte +répondit à l'Empereur que la manière dont Auguste Colbert le servait +le dispensait de savoir être doucereux comme un homme qui ne quitte jamais le <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> coin de son feu en hiver, jamais le bosquet le plus -frais de son parc en été, et il nomma M. P....</p> +frais de son parc en été, et il nomma M. P....</p> -<p>—Eh bien! dit l'Empereur, voilà ce qui s'oppose à ce que j'aie jamais +<p>—Eh bien! dit l'Empereur, voilà ce qui s'oppose à ce que j'aie jamais une cour polie et courtoise!... Comment le cardinal Maury!... lui! un -abbé du côté droit de l'Assemblée!... moi qui le croyais un de ces -abbés de cour comme ceux qu'on nous met sur la scène.</p> +abbé du côté droit de l'Assemblée!... moi qui le croyais un de ces +abbés de cour comme ceux qu'on nous met sur la scène.</p> -<p>Si l'Empereur m'en avait parlé, je lui aurais dit ce que j'en savais -et ce qui m'a empêchée de le trouver aussi étonnant qu'il a paru -l'être en arrivant à Paris. Il avait du talent, de grandes qualités, -mais comme homme du monde il était fort nul, et même embarrassant, car -sa dignité dans l'Église imposait des devoirs envers lui auxquels les -femmes elles-mêmes sont soumises.</p> +<p>Si l'Empereur m'en avait parlé, je lui aurais dit ce que j'en savais +et ce qui m'a empêchée de le trouver aussi étonnant qu'il a paru +l'être en arrivant à Paris. Il avait du talent, de grandes qualités, +mais comme homme du monde il était fort nul, et même embarrassant, car +sa dignité dans l'Église imposait des devoirs envers lui auxquels les +femmes elles-mêmes sont soumises.</p> <p>L'Empereur fut soucieux de cette petite aventure pendant plusieurs semaines; il ne me voyait jamais sans me menacer du doigt... mais, -comme je n'avais aucun tort, je ne craignais pas, car il était d'une -extrême justice.</p> +comme je n'avais aucun tort, je ne craignais pas, car il était d'une +extrême justice.</p> <p>Lorsque le cardinal Maury fut bien convaincu que l'ancien ordre de -choses ne pouvait revenir en France, et que l'Empereur était appelé au -pouvoir par la France presque entière, il lui écrivit pour se mettre à -sa disposition. Sa lettre était habilement faite, excepté quelques -mots... L'Empereur le <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> rappela, et lui donna aussitôt la -charge de premier aumônier du prince Jérôme, depuis roi de +choses ne pouvait revenir en France, et que l'Empereur était appelé au +pouvoir par la France presque entière, il lui écrivit pour se mettre à +sa disposition. Sa lettre était habilement faite, excepté quelques +mots... L'Empereur le <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> rappela, et lui donna aussitôt la +charge de premier aumônier du prince Jérôme, depuis roi de Westphalie...</p> -<p>L'Empereur avait pris du cardinal Maury une opinion très-élevée, et, -après tout, il avait raison. L'écorce en était rude; mais on trouvait -sous cette écorce une plus douce et meilleure nature qu'on ne le -pouvait présumer. Quant à son talent oratoire, il est assez connu pour -que je ne sois pas obligée d'en parler ici.—Sa vie eut un étrange +<p>L'Empereur avait pris du cardinal Maury une opinion très-élevée, et, +après tout, il avait raison. L'écorce en était rude; mais on trouvait +sous cette écorce une plus douce et meilleure nature qu'on ne le +pouvait présumer. Quant à son talent oratoire, il est assez connu pour +que je ne sois pas obligée d'en parler ici.—Sa vie eut un étrange commencement.</p> -<p>Il était d'une naissance assez obscure; mais, je ne sais comment, il -fit de bonnes études. Ces études devinrent même assez fortes pour lui -donner l'espoir d'arriver à <span class="smcap">TOUT</span>. Alors, comme à présent, Paris était +<p>Il était d'une naissance assez obscure; mais, je ne sais comment, il +fit de bonnes études. Ces études devinrent même assez fortes pour lui +donner l'espoir d'arriver à <span class="smcap">TOUT</span>. Alors, comme à présent, Paris était le lieu par excellence, <i>le Potose</i>, <i>l'Eldorado</i>... Le jeune Maury se -mit en marche un matin avec quelques écus dans le gousset, un paquet -assez léger sur le dos, et beaucoup d'espoir dans le cœur.</p> +mit en marche un matin avec quelques écus dans le gousset, un paquet +assez léger sur le dos, et beaucoup d'espoir dans le cœur.</p> <p>Il cheminait gaiement vers Paris, et chantait des cantiques avec une voix<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116" title="Go to footnote 116"><span class="smaller">[116]</span></a> dont la vigueur attestait des poumons pleins de cette vie -qui est alimentée <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> par un sang jeune et actif, lorsqu'à une -halte qu'il fit pour ouvrir son bissac et donner une atteinte à ce -qu'il contenait, il fut rejoint par un jeune homme de son âge à peu -près, mais pâle et débile, faible et languissant, autant qu'il était, +qui est alimentée <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> par un sang jeune et actif, lorsqu'à une +halte qu'il fit pour ouvrir son bissac et donner une atteinte à ce +qu'il contenait, il fut rejoint par un jeune homme de son âge à peu +près, mais pâle et débile, faible et languissant, autant qu'il était, lui, robuste et fleuri... Ils firent connaissance et reprirent -ensemble le même chemin... Ils se demandèrent où ils allaient? Tous -deux à Paris. Ce qu'ils y allaient chercher? fortune!—et tous deux -dirent ce mot avec une expression qui affirmait leur volonté.</p> +ensemble le même chemin... Ils se demandèrent où ils allaient? Tous +deux à Paris. Ce qu'ils y allaient chercher? fortune!—et tous deux +dirent ce mot avec une expression qui affirmait leur volonté.</p> <p>—Elle court bien, dit Maury; mais j'ai de bonnes jambes, et je l'attraperai.</p> -<p>—Je cours mal, dit l'autre; mais avec de la persévérance on arrive au +<p>—Je cours mal, dit l'autre; mais avec de la persévérance on arrive au but, quelque loin qu'il soit.</p> -<p>Et les joues pâles du jeune homme se colorèrent d'un rouge vif.</p> +<p>Et les joues pâles du jeune homme se colorèrent d'un rouge vif.</p> -<p>—Bien cela! dit Maury... vous êtes un brave jeune homme. Vous irez +<p>—Bien cela! dit Maury... vous êtes un brave jeune homme. Vous irez loin... L'homme qui veut est si puissant!</p> -<p>Ces deux jeunes gens, se lièrent d'une profonde amitié pendant ce +<p>Ces deux jeunes gens, se lièrent d'une profonde amitié pendant ce voyage entrepris, sur la foi d'une illusion de vingt ans, pour aller chercher la fortune loin de la terre de famille, loin de l'appui paternel.</p> -<p>Arrivés à Paris, ils louèrent en commun une <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> petite chambre -au quatrième étage, dans la rue Serpente, et puis dans celle de la -Huchette; là, ils travaillèrent tous deux pour le but qu'ils se -proposaient d'atteindre: l'un faisait des sermons, c'était Maury,—il -était abbé; l'autre apprenait à tuer et à sauver des malades,—il -était médecin.</p> +<p>Arrivés à Paris, ils louèrent en commun une <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> petite chambre +au quatrième étage, dans la rue Serpente, et puis dans celle de la +Huchette; là , ils travaillèrent tous deux pour le but qu'ils se +proposaient d'atteindre: l'un faisait des sermons, c'était Maury,—il +était abbé; l'autre apprenait à tuer et à sauver des malades,—il +était médecin.</p> -<p>—Si je pouvais obtenir, par un protecteur, de faire l'oraison funèbre -de la première princesse ou du premier prince qui mourra! disait +<p>—Si je pouvais obtenir, par un protecteur, de faire l'oraison funèbre +de la première princesse ou du premier prince qui mourra! disait Maury.</p> -<p>—Si je pouvais disséquer et embaumer son corps, disait l'autre.</p> +<p>—Si je pouvais disséquer et embaumer son corps, disait l'autre.</p> -<p>Et voilà que pour leur rendre service, le ciel appelle à lui madame -Sophie, l'une des filles de Louis XV! Les protecteurs de ce temps-là -étaient un peu plus consciencieux qu'aujourd'hui. Ils avaient promis, -ils tinrent parole. L'abbé Maury fit tant bien que mal l'oraison -funèbre de madame Sophie, et l'élève médecin s'en tira -très-adroitement... Et savez-vous quel était ce médecin? C'était +<p>Et voilà que pour leur rendre service, le ciel appelle à lui madame +Sophie, l'une des filles de Louis XV! Les protecteurs de ce temps-là +étaient un peu plus consciencieux qu'aujourd'hui. Ils avaient promis, +ils tinrent parole. L'abbé Maury fit tant bien que mal l'oraison +funèbre de madame Sophie, et l'élève médecin s'en tira +très-adroitement... Et savez-vous quel était ce médecin? C'était Portal!</p> -<p>Portal a longtemps passé pour un médecin à l'eau rose, parce qu'il -n'était appelé qu'auprès des grandes dames seulement malades de +<p>Portal a longtemps passé pour un médecin à l'eau rose, parce qu'il +n'était appelé qu'auprès des grandes dames seulement malades de vapeurs. Mais il avait du talent, et, de plus, beaucoup de cet esprit gracieux qu'on a perdu, mais qu'on cherche encore avec une -obstination d'instinct qui prouverait <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> à elle seule combien il -est nécessaire au bien-être de la vie.</p> +obstination d'instinct qui prouverait <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> à elle seule combien il +est nécessaire au bien-être de la vie.</p> -<p>Portal et le cardinal conservèrent leur amitié toujours intacte, au -milieu des troubles qui en brisèrent tant d'autres; ils dînaient -ensemble chez moi, assez souvent, lorsque la déplorable santé de +<p>Portal et le cardinal conservèrent leur amitié toujours intacte, au +milieu des troubles qui en brisèrent tant d'autres; ils dînaient +ensemble chez moi, assez souvent, lorsque la déplorable santé de Portal le lui permettait. En l'absence de Corvisart et de Desgenettes, -mes deux médecins, c'était Portal qui me donnait des soins.</p> +mes deux médecins, c'était Portal qui me donnait des soins.</p> -<p>Portal avait imaginé un plaisant moyen de se faire connaître lorsque -son nom n'était pas encore ce qu'il est devenu: dans les premières -années de sa profession de médecin, un domestique arrivait en courant -à la porte d'un grand hôtel de la rue Saint-Dominique ou de la rue de -l'Université; il frappait trois ou quatre coups violemment:</p> +<p>Portal avait imaginé un plaisant moyen de se faire connaître lorsque +son nom n'était pas encore ce qu'il est devenu: dans les premières +années de sa profession de médecin, un domestique arrivait en courant +à la porte d'un grand hôtel de la rue Saint-Dominique ou de la rue de +l'Université; il frappait trois ou quatre coups violemment:</p> -<p>—M. Portal, le médecin, est ici, n'est-ce pas?... voulez-vous lui -faire dire qu'on le demande?—On répondait qu'on ne le connaissait +<p>—M. Portal, le médecin, est ici, n'est-ce pas?... voulez-vous lui +faire dire qu'on le demande?—On répondait qu'on ne le connaissait pas.</p> -<p>—Comment, vous ne connaissez pas M. Portal, le premier médecin de +<p>—Comment, vous ne connaissez pas M. Portal, le premier médecin de Paris?... ah! mon Dieu, que va dire monsieur le Duc, qui n'a confiance qu'en lui?...</p> -<p>Et le domestique s'en allait en courant comme il était venu, pour -aller frapper à une autre porte, avant que le suisse, qu'il avait -réveillé à deux <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> heures du matin, eût le temps de lui demander -le nom de ce duc, qui ne pouvait être soigné que par un médecin qu'on +<p>Et le domestique s'en allait en courant comme il était venu, pour +aller frapper à une autre porte, avant que le suisse, qu'il avait +réveillé à deux <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> heures du matin, eût le temps de lui demander +le nom de ce duc, qui ne pouvait être soigné que par un médecin qu'on ne connaissait pas.</p> -<p>Le lendemain, on demandait quelle était la cause du tumulte de la -nuit; le suisse racontait l'aventure, et, à la première maladie, les -gens qui ne tenaient pas à leur médecin disaient:</p> +<p>Le lendemain, on demandait quelle était la cause du tumulte de la +nuit; le suisse racontait l'aventure, et, à la première maladie, les +gens qui ne tenaient pas à leur médecin disaient:</p> <p>—Mais si nous envoyions chercher ce M. Portal, qui est si en vogue?</p> -<p>Quand on demandait à Portal si cela était vrai, il riait et ne -répondait rien.</p> +<p>Quand on demandait à Portal si cela était vrai, il riait et ne +répondait rien.</p> -<p>Dès que le cardinal Maury fut rentré en France, il alla voir ses -anciennes connaissances. Hélas! le cercle en était cruellement -resserré! La mort, le malheur, tout avait contribué à détruire cet -édifice de la société de France, son plus grand charme, à cette -France, qu'on venait voir pour cette seule société quelquefois... Il +<p>Dès que le cardinal Maury fut rentré en France, il alla voir ses +anciennes connaissances. Hélas! le cercle en était cruellement +resserré! La mort, le malheur, tout avait contribué à détruire cet +édifice de la société de France, son plus grand charme, à cette +France, qu'on venait voir pour cette seule société quelquefois... Il fut voir madame de Simiane, madame de Lostanges, madame de Poix, si -spirituelle et si charmante à la fois; madame de Beauvau, sa -belle-mère, le type le plus parfait de l'amabilité française...; la -marquise de Coigny, qui était encore agréable et rappelait combien -elle l'avait été; madame de Vauborel, qui l'était un peu moins; +spirituelle et si charmante à la fois; madame de Beauvau, sa +belle-mère, le type le plus parfait de l'amabilité française...; la +marquise de Coigny, qui était encore agréable et rappelait combien +elle l'avait été; madame de Vauborel, qui l'était un peu moins; plusieurs femmes, comme madame de Fausse-Landry et quelques autres, -dont la conversation donnait un grand charme à une simple visite; -<span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> madame Lebrun, qui avait vu tant de personnages différents et -d'un si haut intérêt... Le cardinal retrouva bien une foule de ces +dont la conversation donnait un grand charme à une simple visite; +<span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> madame Lebrun, qui avait vu tant de personnages différents et +d'un si haut intérêt... Le cardinal retrouva bien une foule de ces personnes, mais avec un grand changement.—Au reste, madame de Beauvau, lorsqu'il fut la voir, lui dit un mot qui lui fit voir que le -changement n'était pas d'un seul côté.</p> +changement n'était pas d'un seul côté.</p> -<p>—Ah! madame, s'écria le cardinal... Comment! vous avez été assez +<p>—Ah! madame, s'écria le cardinal... Comment! vous avez été assez bonne pour conserver mon portrait<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117" title="Go to footnote 117"><span class="smaller">[117]</span></a>!</p> -<p>—Oui, certainement, répondit la princesse avec cette politesse qui +<p>—Oui, certainement, répondit la princesse avec cette politesse qui jamais ne la quittait, mais cependant avec une froideur que le cardinal dut comprendre... Mais je n'ai pas le bon exemplaire, le meilleur aujourd'hui est <i>celui avant la lettre</i>.</p> -<p>Le cardinal affectionnait particulièrement ma maison, et j'avoue qu'à -part quelques défauts, qu'il eût été à désirer sans doute qu'il n'eût -pas, c'était un homme d'une haute supériorité, mais seulement comme -homme littéraire et orateur.—Il avait ensuite des formes extérieures -vraiment repoussantes; son physique même avait une apparence de -vulgarité au premier coup d'œil, qui <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> donnait une sorte -d'éloignement pour lui, surtout aux femmes, qui aiment tout ce qui est -élégant et gracieux. Sa voix retentissante causait comme une secousse -qui faisait vibrer les carreaux. Rarement cette voix proférait un -compliment: aussi disait-on que j'avais ensorcelé le cardinal, car il +<p>Le cardinal affectionnait particulièrement ma maison, et j'avoue qu'à +part quelques défauts, qu'il eût été à désirer sans doute qu'il n'eût +pas, c'était un homme d'une haute supériorité, mais seulement comme +homme littéraire et orateur.—Il avait ensuite des formes extérieures +vraiment repoussantes; son physique même avait une apparence de +vulgarité au premier coup d'œil, qui <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> donnait une sorte +d'éloignement pour lui, surtout aux femmes, qui aiment tout ce qui est +élégant et gracieux. Sa voix retentissante causait comme une secousse +qui faisait vibrer les carreaux. Rarement cette voix proférait un +compliment: aussi disait-on que j'avais ensorcelé le cardinal, car il ne cessait de m'en faire.</p> -<p>Pendant sept ans je l'ai vu tous les jours, excepté à ceux du cercle -et des réceptions chez les princesses, et même, ces jours-là, il -venait chez moi avant de retourner à l'archevêché, si j'avais été -malade et qu'il ne m'eût pas vue au cercle. Aussitôt qu'il arrivait, -un valet de chambre apportait un plateau qu'il déposait dans la pièce -voisine, sur lequel était un verre, une carafe et un sucrier: le -cardinal le voulait ainsi; cela l'ennuyait d'aller sonner à chaque -instant; c'est qu'à chaque instant il buvait un verre d'eau sucrée. Je +<p>Pendant sept ans je l'ai vu tous les jours, excepté à ceux du cercle +et des réceptions chez les princesses, et même, ces jours-là , il +venait chez moi avant de retourner à l'archevêché, si j'avais été +malade et qu'il ne m'eût pas vue au cercle. Aussitôt qu'il arrivait, +un valet de chambre apportait un plateau qu'il déposait dans la pièce +voisine, sur lequel était un verre, une carafe et un sucrier: le +cardinal le voulait ainsi; cela l'ennuyait d'aller sonner à chaque +instant; c'est qu'à chaque instant il buvait un verre d'eau sucrée. Je l'ai vu quelquefois vider trois grandes carafes de cristal dans la -soirée, c'est-à-dire de sept à onze heures.</p> +soirée, c'est-à -dire de sept à onze heures.</p> <p>L'Empereur ne l'aimait pas, mais il s'en servait, parce qu'il le -croyait dévoué, et en effet il l'était.</p> +croyait dévoué, et en effet il l'était.</p> -<p>Le cardinal Maury était un homme supérieur, mais son beau talent ne -fut pas le fruit de la Révolution; il n'est pas un homme de cette -époque, quoiqu'il y ait marqué: la Révolution développa seulement de -grandes qualités, qu'on avait jusqu'alors <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> ignorées en lui. +<p>Le cardinal Maury était un homme supérieur, mais son beau talent ne +fut pas le fruit de la Révolution; il n'est pas un homme de cette +époque, quoiqu'il y ait marqué: la Révolution développa seulement de +grandes qualités, qu'on avait jusqu'alors <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> ignorées en lui. C'est ainsi qu'il fit voir le courage le plus remarquable devant la -mort<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118" title="Go to footnote 118"><span class="smaller">[118]</span></a>, lui dont l'état était la paix et la vie tranquille; quels -que fussent les périls de sa position, comme le cardinal de Retz, il -fut toujours à leur hauteur. Son esprit, lumineux et lucide, était à -la fois ferme, vif et sage. La rapidité de son coup d'œil -intellectuel, jeté sur une affaire, quelque compliquée qu'elle fût, y -répandait bientôt la clarté... Peut-être son écorce était-elle épaisse +mort<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118" title="Go to footnote 118"><span class="smaller">[118]</span></a>, lui dont l'état était la paix et la vie tranquille; quels +que fussent les périls de sa position, comme le cardinal de Retz, il +fut toujours à leur hauteur. Son esprit, lumineux et lucide, était à +la fois ferme, vif et sage. La rapidité de son coup d'œil +intellectuel, jeté sur une affaire, quelque compliquée qu'elle fût, y +répandait bientôt la clarté... Peut-être son écorce était-elle épaisse et rude, mais non pas assez cependant pour que dans la conversation la -plus ordinaire il ne jaillît de cet esprit, en apparence si acerbe, -des mots, des anecdotes piquantes... Il contait bien, mais à sa -manière, et son coloris ne serait peut-être pas bon à donner aux -tableaux qu'on peindrait d'après lui; cependant sa conversation était -d'un haut intérêt lorsqu'on savait la <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> diriger, quoiqu'il -n'eût rien de léger dans l'esprit. C'est l'homme de son époque<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119" title="Go to footnote 119"><span class="smaller">[119]</span></a> -qui écrivait avec le plus de pureté et qui se connût le mieux en -style. Quant à son caractère politique et privé, c'est autre chose... -Le premier était incorruptible à l'appât des richesses, quoiqu'il fût -fort avare; mais il avait de l'intégrité, et s'il faiblissait devant -une séduction, c'était celle que lui offrait l'ambition satisfaite. -Ayant peu de besoins pour lui-même, car il était négligé jusqu'au -cynisme, l'argent n'ébranla jamais sa probité, qui ensuite était +plus ordinaire il ne jaillît de cet esprit, en apparence si acerbe, +des mots, des anecdotes piquantes... Il contait bien, mais à sa +manière, et son coloris ne serait peut-être pas bon à donner aux +tableaux qu'on peindrait d'après lui; cependant sa conversation était +d'un haut intérêt lorsqu'on savait la <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> diriger, quoiqu'il +n'eût rien de léger dans l'esprit. C'est l'homme de son époque<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119" title="Go to footnote 119"><span class="smaller">[119]</span></a> +qui écrivait avec le plus de pureté et qui se connût le mieux en +style. Quant à son caractère politique et privé, c'est autre chose... +Le premier était incorruptible à l'appât des richesses, quoiqu'il fût +fort avare; mais il avait de l'intégrité, et s'il faiblissait devant +une séduction, c'était celle que lui offrait l'ambition satisfaite. +Ayant peu de besoins pour lui-même, car il était négligé jusqu'au +cynisme, l'argent n'ébranla jamais sa probité, qui ensuite était naturelle chez lui.</p> -<p>Quant à sa moralité comme homme privé et comme prélat, elle était, -dit-on, peu sévère. Son langage, lorsqu'il racontait une histoire un -peu leste, devenait quelquefois intolérable; il se permettait, même -avec l'impératrice, des mots qui la faisaient rire aux larmes, mais -qui déplaisaient fort à l'Empereur, dont ce n'était pas le genre.</p> +<p>Quant à sa moralité comme homme privé et comme prélat, elle était, +dit-on, peu sévère. Son langage, lorsqu'il racontait une histoire un +peu leste, devenait quelquefois intolérable; il se permettait, même +avec l'impératrice, des mots qui la faisaient rire aux larmes, mais +qui déplaisaient fort à l'Empereur, dont ce n'était pas le genre.</p> -<p>Mais toutes ces ombres disparaissaient souvent lorsque les éclairs de -son esprit éclairaient une conversation soutenue par lui. Il pouvait -n'être pas un bon modèle à suivre, mais peut-être aussi cela -venait-il de la difficulté de l'imiter.</p> +<p>Mais toutes ces ombres disparaissaient souvent lorsque les éclairs de +son esprit éclairaient une conversation soutenue par lui. Il pouvait +n'être pas un bon modèle à suivre, mais peut-être aussi cela +venait-il de la difficulté de l'imiter.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> Les autres personnes de mon intimité étaient également toutes +<p><span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> Les autres personnes de mon intimité étaient également toutes remarquables. Parmi elles je citerai M. de Cherval, dont j'ai si -souvent parlé dans mes Mémoires, pour essayer, mais bien -imparfaitement, de donner une idée de son charmant esprit<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120" title="Go to footnote 120"><span class="smaller">[120]</span></a>, de sa -grâce en racontant, du charme répandu dans la plus petite anecdote -racontée par lui... Comme je l'ai fatigué souvent de mes questions! -comme je lui ai fait souvent répéter les histoires du règne de Louis +souvent parlé dans mes Mémoires, pour essayer, mais bien +imparfaitement, de donner une idée de son charmant esprit<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120" title="Go to footnote 120"><span class="smaller">[120]</span></a>, de sa +grâce en racontant, du charme répandu dans la plus petite anecdote +racontée par lui... Comme je l'ai fatigué souvent de mes questions! +comme je lui ai fait souvent répéter les histoires du règne de Louis XV, qu'il avait entendues dans son enfance, et puis ce qu'il a vu dans sa jeunesse, Voltaire, Rousseau, d'Alembert, Diderot, toute cette -armée philosophique et tous ses antagonistes! comme il racontait avec -charme dans nos soirées d'automne au Raincy les histoires de la Cour -sous les premières années du règne de Louis XVI. C'est lui et ma tante -la princesse de Comnène qui tous deux m'ont fait aimer -Marie-Antoinette, que jusque-là je n'avais que vénérée... M. de -Cherval est demeuré quinze mois sur le sol natal, qui, pour lui, -n'était plus qu'une terre maudite et couverte de sang et de cadavres, -mais la Reine vivait encore, il la voulait sauver! Hélas! il ne peut -pas même prier sur sa tombe!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> M. de Cherval, ami de M. de Talleyrand, dont il est même -parent, était comme lui grand-vicaire de Reims. Ils ont le même -esprit, surtout lorsque M. de Talleyrand veut être aimable, -c'est-à-dire qu'il consent à parler. Ils ont été ensemble au -séminaire, puis ensuite grands-vicaires de Reims, et puis lancés tous -deux dans les grands intérêts politiques de l'époque; tous deux -suivirent une route différente. M. de Cherval demeura toujours attaché -à la famille royale. M. de Talleyrand devint évêque -constitutionnel!... Ils ne s'aimaient guère lorsqu'ils se revirent au -retour de l'émigration. M. de Cherval ne revint en France qu'en 1800. -M. de Talleyrand l'avait gagné de vitesse à cet égard, mais en cela -seulement; il avait déjà servi deux gouvernements. Celui de 93 l'avait -effrayé; ses yeux sentaient un peu trop le tigre: il s'en fut en -Amérique. Ce fut là, à Boston, qu'un jour, traversant un marché, il -fut obligé de s'arrêter pour faire place à une longue file de -charrettes, toutes remplies de légumes; il s'amusa quelque temps à -voir défiler ces charrettes, presque toutes conduites par de jeunes -paysannes fort jolies... Dans un moment où les charrettes se -trouvèrent de nouveau arrêtées, M. de Talleyrand jeta les yeux sur +armée philosophique et tous ses antagonistes! comme il racontait avec +charme dans nos soirées d'automne au Raincy les histoires de la Cour +sous les premières années du règne de Louis XVI. C'est lui et ma tante +la princesse de Comnène qui tous deux m'ont fait aimer +Marie-Antoinette, que jusque-là je n'avais que vénérée... M. de +Cherval est demeuré quinze mois sur le sol natal, qui, pour lui, +n'était plus qu'une terre maudite et couverte de sang et de cadavres, +mais la Reine vivait encore, il la voulait sauver! Hélas! il ne peut +pas même prier sur sa tombe!...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> M. de Cherval, ami de M. de Talleyrand, dont il est même +parent, était comme lui grand-vicaire de Reims. Ils ont le même +esprit, surtout lorsque M. de Talleyrand veut être aimable, +c'est-à -dire qu'il consent à parler. Ils ont été ensemble au +séminaire, puis ensuite grands-vicaires de Reims, et puis lancés tous +deux dans les grands intérêts politiques de l'époque; tous deux +suivirent une route différente. M. de Cherval demeura toujours attaché +à la famille royale. M. de Talleyrand devint évêque +constitutionnel!... Ils ne s'aimaient guère lorsqu'ils se revirent au +retour de l'émigration. M. de Cherval ne revint en France qu'en 1800. +M. de Talleyrand l'avait gagné de vitesse à cet égard, mais en cela +seulement; il avait déjà servi deux gouvernements. Celui de 93 l'avait +effrayé; ses yeux sentaient un peu trop le tigre: il s'en fut en +Amérique. Ce fut là , à Boston, qu'un jour, traversant un marché, il +fut obligé de s'arrêter pour faire place à une longue file de +charrettes, toutes remplies de légumes; il s'amusa quelque temps à +voir défiler ces charrettes, presque toutes conduites par de jeunes +paysannes fort jolies... Dans un moment où les charrettes se +trouvèrent de nouveau arrêtées, M. de Talleyrand jeta les yeux sur l'une des jeunes paysannes, qui lui parut plus belle <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> et plus -gracieuse que ses compagnes... Tout à coup une exclamation lui -échappe!... elle attire l'attention de la jeune femme qui, vêtue comme -les autres, et comme elles la tête couverte d'un grand chapeau de -paille, paraissait être là comme une personne qui y vient tous les -jours; en apercevant M. de Talleyrand, qu'elle reconnut, elle se mit à +gracieuse que ses compagnes... Tout à coup une exclamation lui +échappe!... elle attire l'attention de la jeune femme qui, vêtue comme +les autres, et comme elles la tête couverte d'un grand chapeau de +paille, paraissait être là comme une personne qui y vient tous les +jours; en apercevant M. de Talleyrand, qu'elle reconnut, elle se mit à rire...</p> -<p>—Eh quoi! c'est vous? s'écria-t-elle.</p> +<p>—Eh quoi! c'est vous? s'écria-t-elle.</p> -<p>—Vraiment oui, c'est moi! Mais vous, que faites-vous donc là?</p> +<p>—Vraiment oui, c'est moi! Mais vous, que faites-vous donc là ?</p> -<p>—J'attends mon tour pour passer; je vais au marché vendre mes -légumes. Dans le moment, les charrettes s'ébranlent, la paysanne -fouette son cheval, et, donnant à M. de Talleyrand le nom du village -où elle demeurait, elle lui demande instamment de venir la voir, et -disparaît en le laissant surpris de cette étrange apparition.</p> +<p>—J'attends mon tour pour passer; je vais au marché vendre mes +légumes. Dans le moment, les charrettes s'ébranlent, la paysanne +fouette son cheval, et, donnant à M. de Talleyrand le nom du village +où elle demeurait, elle lui demande instamment de venir la voir, et +disparaît en le laissant surpris de cette étrange apparition.</p> -<p>Cette jeune femme était la plus élégante de la Cour de France... -C'était madame de Latour-du-Pin<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121" title="Go to footnote 121"><span class="smaller">[121]</span></a>, que depuis nous avons vue en -France faisant le charme de la société de ses amis. Le moment de -<span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> l'émigration l'avait trouvée jeune, brillante, remplie de -talents ravissants, et, comme toutes les femmes ayant une place à la +<p>Cette jeune femme était la plus élégante de la Cour de France... +C'était madame de Latour-du-Pin<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121" title="Go to footnote 121"><span class="smaller">[121]</span></a>, que depuis nous avons vue en +France faisant le charme de la société de ses amis. Le moment de +<span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> l'émigration l'avait trouvée jeune, brillante, remplie de +talents ravissants, et, comme toutes les femmes ayant une place à la Cour, ne s'occupant que des devoirs de cette vie en dehors de la vie -habituelle, où s'engouffrait le bonheur et tout ce qui le prépare. -N'ayant jamais connu que les délices d'une grande existence, qu'on se +habituelle, où s'engouffrait le bonheur et tout ce qui le prépare. +N'ayant jamais connu que les délices d'une grande existence, qu'on se figure ce que dut souffrir cette jeune femme en sortant des salons -parfumés et dorés de Versailles, et se trouvant entourée non-seulement -de sang et de massacres, mais de périls menaçant la tête de son mari, -jeune comme elle, et d'un enfant au berceau!... Enfin, ils quittèrent -la France; et alors, en fuyant ses bords sanglants, on était -heureux!... et les enfants ne regrettaient plus même la demeure -paternelle. Hélas! dans ces temps de désastres, rien n'était un asile +parfumés et dorés de Versailles, et se trouvant entourée non-seulement +de sang et de massacres, mais de périls menaçant la tête de son mari, +jeune comme elle, et d'un enfant au berceau!... Enfin, ils quittèrent +la France; et alors, en fuyant ses bords sanglants, on était +heureux!... et les enfants ne regrettaient plus même la demeure +paternelle. Hélas! dans ces temps de désastres, rien n'était un asile contre la recherche des bourreaux qui avaient soif du sang innocent.</p> -<p>Les fugitifs abordèrent en Amérique, et furent d'abord à Boston. Là, -se trouva une retraite pour eux. Mais quel changement pour la femme à -la mode, jeune, jolie, gâtée par une louange continuelle sur sa beauté +<p>Les fugitifs abordèrent en Amérique, et furent d'abord à Boston. Là , +se trouva une retraite pour eux. Mais quel changement pour la femme à +la mode, jeune, jolie, gâtée par une louange continuelle sur sa beauté et ses talents<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122" title="Go to footnote 122"><span class="smaller">[122]</span></a>! M. de Latour-du-Pin adorait sa femme. Il ne lui -reprochait pas <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> ses succès; il en avait joui, car jamais ils -n'avaient altéré ses devoirs. Mais à présent, sur la terre de l'exil, -à quoi lui serviraient-ils? Une étude approfondie de <i>la Bonne -Fermière</i> de M. Parmentier lui semblait préférable à un rondeau de -Clementi<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123" title="Go to footnote 123"><span class="smaller">[123]</span></a> ou à <i>la Coquette</i> d'Hermann<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124" title="Go to footnote 124"><span class="smaller">[124]</span></a>. Tout en étant heureux -de la voir échappée à tous ces périls qu'il avait tant redoutés pour -elle, M. de Latour-du-Pin gémissait sur l'avenir de sa femme; mais, en -bon père et en bon mari, il s'occupait à le rendre moins sombre que -celui de beaucoup d'émigrés qui mouraient de faim, quand le peu -d'argent qu'ils avaient emporté avec eux était épuisé. Il ne savait -pas l'anglais; mais madame de Latour-du-Pin le parlait à merveille. -Ils logeaient chez une dame Muller qui était une bonne bourgeoise -américaine<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125" title="Go to footnote 125"><span class="smaller">[125]</span></a> pleine d'attention et même d'admiration pour madame de +reprochait pas <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> ses succès; il en avait joui, car jamais ils +n'avaient altéré ses devoirs. Mais à présent, sur la terre de l'exil, +à quoi lui serviraient-ils? Une étude approfondie de <i>la Bonne +Fermière</i> de M. Parmentier lui semblait préférable à un rondeau de +Clementi<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123" title="Go to footnote 123"><span class="smaller">[123]</span></a> ou à <i>la Coquette</i> d'Hermann<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124" title="Go to footnote 124"><span class="smaller">[124]</span></a>. Tout en étant heureux +de la voir échappée à tous ces périls qu'il avait tant redoutés pour +elle, M. de Latour-du-Pin gémissait sur l'avenir de sa femme; mais, en +bon père et en bon mari, il s'occupait à le rendre moins sombre que +celui de beaucoup d'émigrés qui mouraient de faim, quand le peu +d'argent qu'ils avaient emporté avec eux était épuisé. Il ne savait +pas l'anglais; mais madame de Latour-du-Pin le parlait à merveille. +Ils logeaient chez une dame Muller qui était une bonne bourgeoise +américaine<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125" title="Go to footnote 125"><span class="smaller">[125]</span></a> pleine d'attention et même d'admiration pour madame de Latour-du-Pin. Son mari craignait pour elle l'ennui des conversations -éternelles de cette femme. Quelle différence de celles de M. de +éternelles de cette femme. Quelle différence de celles de M. de Narbonne, de M. de Talleyrand, de cette fleur de la noblesse et de la bonne compagnie de France! Quand M. de <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> Latour-du-Pin pensait -à cette transition si triste et qu'il y pensait loin de sa femme, tout -en labourant le jardin de la chaumière qu'ils allaient habiter, il lui +à cette transition si triste et qu'il y pensait loin de sa femme, tout +en labourant le jardin de la chaumière qu'ils allaient habiter, il lui venait au cœur une telle douleur qu'il n'osait lever les yeux sur sa femme en rentrant chez madame Muller, de peur de trouver les siens rouges et gros de larmes.</p> -<p>Cependant madame Muller lui secouait les mains et lui répétait +<p>Cependant madame Muller lui secouait les mains et lui répétait toujours: <i>Happy husband! happy husband<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126" title="Go to footnote 126"><span class="smaller">[126]</span></a>!</i></p> <p>Enfin vint le jour de la translation de la famille fugitive de la -maison de madame Muller dans la chaumière qui devait voir des jours au -moins à l'abri du besoin!... Tout le domestique se composait d'un -nègre qui devait être maître Jacques: jardinier, domestique et -<i>cuisinier</i>! C'était cette dernière fonction que M. de Latour-du-Pin +maison de madame Muller dans la chaumière qui devait voir des jours au +moins à l'abri du besoin!... Tout le domestique se composait d'un +nègre qui devait être maître Jacques: jardinier, domestique et +<i>cuisinier</i>! C'était cette dernière fonction que M. de Latour-du-Pin redoutait le plus de lui voir exercer!</p> -<p>Eh! qui n'a pas compris, dans tout le cours de notre Révolution, le -malheur de souffrir de cette manière pour un être chéri! combien les +<p>Eh! qui n'a pas compris, dans tout le cours de notre Révolution, le +malheur de souffrir de cette manière pour un être chéri! combien les privations qu'il supporte vous blessent le cœur! Comme vos yeux suivaient tous ses mouvements pour juger de ses impressions!... Ah! -j'étais bien enfant à cette époque de nos malheurs, et ce -souvenir<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127" title="Go to footnote 127"><span class="smaller">[127]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> est cependant toujours aussi déchirant!...</p> +j'étais bien enfant à cette époque de nos malheurs, et ce +souvenir<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127" title="Go to footnote 127"><span class="smaller">[127]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> est cependant toujours aussi déchirant!...</p> -<p>Le moment du dîner approchait. M. de Latour-du-Pin fut dans son petit +<p>Le moment du dîner approchait. M. de Latour-du-Pin fut dans son petit jardin pour cueillir quelques fruits. Il y demeura le plus longtemps qu'il put; en rentrant il demande sa femme et la cherche,... entre -dans la cuisine,... ne voit qu'une jeune paysanne qui, le dos tourné à -la porte, pétrissait un pain. Ses bras, nus jusqu'au-dessus du coude, -étaient éblouissants de blancheur. M. de Latour-du-Pin fait un -mouvement, elle se retourne... C'était sa femme!... ayant dépouillé -ses robes de mousseline et de soie... pour revêtir, non pas un habit -de paysanne pour jouer la comédie, mais bien pour servir à une vraie -fermière. En apercevant son mari, elle rougit, et joignant les +dans la cuisine,... ne voit qu'une jeune paysanne qui, le dos tourné à +la porte, pétrissait un pain. Ses bras, nus jusqu'au-dessus du coude, +étaient éblouissants de blancheur. M. de Latour-du-Pin fait un +mouvement, elle se retourne... C'était sa femme!... ayant dépouillé +ses robes de mousseline et de soie... pour revêtir, non pas un habit +de paysanne pour jouer la comédie, mais bien pour servir à une vraie +fermière. En apercevant son mari, elle rougit, et joignant les mains:—Oh! mon ami, lui dit-elle, ne vous moquez pas de moi!... Je suis aussi habile que madame Muller!</p> -<p>M. de Latour-du-Pin, trop ému pour pouvoir parler, la prend dans ses -bras... l'interroge... Il apprend que, pendant qu'il la croyait livrée -au désespoir, elle avait employé ce temps beaucoup plus utilement pour -le bonheur de leur avenir. Elle avait pris des leçons de madame Muller -et de ses domestiques, et en six mois elle était devenue <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> une -très-bonne cuisinière, une ménagère parfaite... et avait dévoilé toute -une nature angélique et une âme d'une grande force...</p> +<p>M. de Latour-du-Pin, trop ému pour pouvoir parler, la prend dans ses +bras... l'interroge... Il apprend que, pendant qu'il la croyait livrée +au désespoir, elle avait employé ce temps beaucoup plus utilement pour +le bonheur de leur avenir. Elle avait pris des leçons de madame Muller +et de ses domestiques, et en six mois elle était devenue <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> une +très-bonne cuisinière, une ménagère parfaite... et avait dévoilé toute +une nature angélique et une âme d'une grande force...</p> -<p>—Si vous saviez comme c'est facile, mon ami<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128" title="Go to footnote 128"><span class="smaller">[128]</span></a>! dit-elle à son -mari. Ce qu'une paysanne met quelquefois un ou deux ans à comprendre, +<p>—Si vous saviez comme c'est facile, mon ami<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128" title="Go to footnote 128"><span class="smaller">[128]</span></a>! dit-elle à son +mari. Ce qu'une paysanne met quelquefois un ou deux ans à comprendre, l'est d'abord par nous!... Maintenant nous serons heureux. Vous ne craindrez plus <i>l'ennui</i> pour moi... et moi je n'aurai plus vos doutes -à supporter sur mon habileté, dont je vous donnerai des preuves, +à supporter sur mon habileté, dont je vous donnerai des preuves, ajouta-t-elle en souriant... Allons, vous devez nous donner une salade, je vais achever mon pain pour demain. Mon four est chaud. Nous -avons aujourd'hui le pain de la ville; mais désormais ce soin-là me +avons aujourd'hui le pain de la ville; mais désormais ce soin-là me regarde.</p> -<p>À partir de ce moment, madame de Latour-du-Pin fut ce qu'elle avait -promis. Elle voulut de plus aller elle-même au marché de Boston vendre -ses légumes et ses fromages à la crème! Ce fut dans une de ces courses +<p>À partir de ce moment, madame de Latour-du-Pin fut ce qu'elle avait +promis. Elle voulut de plus aller elle-même au marché de Boston vendre +ses légumes et ses fromages à la crème! Ce fut dans une de ces courses que M. de Talleyrand la rencontra... Le lendemain, il fut la voir et il la trouva au milieu de ses poules, de ses pigeons, de sa -basse-cour... Enfin, elle était, je le répète, ce qu'elle avait promis -d'être. De plus, ce genre de vie avait été salutaire pour elle. Son -travail était <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> moins rude, au fait, que trente nuits passées -au bal dans un hiver. Sa beauté<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129" title="Go to footnote 129"><span class="smaller">[129]</span></a>, qui était remarquable dans la -galerie de Versailles, était devenue éclatante dans sa chaumière du +basse-cour... Enfin, elle était, je le répète, ce qu'elle avait promis +d'être. De plus, ce genre de vie avait été salutaire pour elle. Son +travail était <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> moins rude, au fait, que trente nuits passées +au bal dans un hiver. Sa beauté<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129" title="Go to footnote 129"><span class="smaller">[129]</span></a>, qui était remarquable dans la +galerie de Versailles, était devenue éclatante dans sa chaumière du Nouveau-Monde. M. de Talleyrand le lui dit.</p> -<p>—Vraiment! répondit-elle naturellement et sans rougir, vraiment! le -trouvez-vous? J'en suis ravie, une femme tient toujours un peu à ses +<p>—Vraiment! répondit-elle naturellement et sans rougir, vraiment! le +trouvez-vous? J'en suis ravie, une femme tient toujours un peu à ses avantages personnels.</p> -<p>Dans ce moment le nègre entra dans le petit parloir avec sa casaque -toute déchirée au milieu du dos. Il se met devant madame de +<p>Dans ce moment le nègre entra dans le petit parloir avec sa casaque +toute déchirée au milieu du dos. Il se met devant madame de Latour-du-Pin et lui dit:</p> -<p>—<i>Maîtresse, raccommode casaque à moi, qui vient de déchirer.</i></p> +<p>—<i>Maîtresse, raccommode casaque à moi, qui vient de déchirer.</i></p> <p>Et sans interrompre la conversation, madame de Latour-du-Pin prend une -aiguille et raccommode la casaque du nègre tout en causant avec un -charme de simplicité vraiment touchant.</p> +aiguille et raccommode la casaque du nègre tout en causant avec un +charme de simplicité vraiment touchant.</p> -<p>Le souvenir de cette petite aventure avait un moment frappé M. de +<p>Le souvenir de cette petite aventure avait un moment frappé M. de Talleyrand: aussi la racontait-il avec un accent tout particulier qui -avait vraiment de l'éloquence du cœur. Qu'on juge avec <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> -son esprit ce que cela devait produire! Voilà où M. de Talleyrand est +avait vraiment de l'éloquence du cœur. Qu'on juge avec <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> +son esprit ce que cela devait produire! Voilà où M. de Talleyrand est unique.</p> -<p>C'est aussi dans sa parole, dans sa manière de construire ses phrases. -J'ai longtemps cherché quel était le mécanisme de cette conversation, -toute composée de riens ou de choses souvent ordinaires, car nous +<p>C'est aussi dans sa parole, dans sa manière de construire ses phrases. +J'ai longtemps cherché quel était le mécanisme de cette conversation, +toute composée de riens ou de choses souvent ordinaires, car nous n'avions pas toujours de bonnes fortunes comme l'histoire de madame de -Latour-du-Pin; mais ce mécanisme, je ne l'ai pas trouvé. Il n'existe -pas; c'est <i>l'art naturel</i> de parler, inculqué dès l'enfance à ceux -qui en font usage, leur bon goût personnel leur enseignant plus tard +Latour-du-Pin; mais ce mécanisme, je ne l'ai pas trouvé. Il n'existe +pas; c'est <i>l'art naturel</i> de parler, inculqué dès l'enfance à ceux +qui en font usage, leur bon goût personnel leur enseignant plus tard l'usage qu'il en fallait faire. Ils ne savaient aucunement <i>se donner</i> -ce que nous cherchions à découvrir en eux; et lorsque l'Empereur -voulut former des maisons et <i>des sociétés</i>, il créa bien des maisons -<i>où l'on recevait</i>... mais des <i>causeries</i>, il n'en créa pas là où -elles n'existaient pas avant lui. Aussi qu'arriva-t-il? C'est qu'à sa +ce que nous cherchions à découvrir en eux; et lorsque l'Empereur +voulut former des maisons et <i>des sociétés</i>, il créa bien des maisons +<i>où l'on recevait</i>... mais des <i>causeries</i>, il n'en créa pas là où +elles n'existaient pas avant lui. Aussi qu'arriva-t-il? C'est qu'à sa chute tout tomba avec lui.</p> -<p>Parmi les hommes d'esprit que je voyais souvent, il en était un qui ne -venait guère chez moi que le matin... ou, s'il venait dîner, c'était -pour partir immédiatement après. Le cardinal ne l'aimait pas, et il le -savait. Cet homme était Dussaulx.</p> - -<p>Dussaulx avait été non pas révolutionnaire, mais <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> peut-être -plus que cela, parce que, comblé par les financiers et les -receveurs-généraux, il avait écrit, à l'époque où les malheurs de la -France étaient à leur comble, des choses qui font frémir sur la haute -finance, à laquelle il était redevable du peu qu'il avait. Mon père -l'avait obligé en lui prêtant de l'argent à son entrée dans le monde, -et sa reconnaissance fut aussi longue que sa vie. Ma mère, accoutumée -à accueillir tous ceux que mon père avait accueillis, reçut Dussaulx -lorsqu'après avoir été<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130" title="Go to footnote 130"><span class="smaller">[130]</span></a> <i>fructidorisé</i>, à ce que je crois, il -revint à Paris après avoir vécu longtemps caché; mais un jour, le -prince de Chalais, ami de ma mère, se trouvant chez elle avec -Dussaulx, répéta à ma mère le propos <i>écrit</i> et imprimé par lui!... Ce -propos, trop infâme pour que je le répète ici, nous fit horreur!... Il -ne l'avait que trop écrit!... mais il en avait du remords, et depuis -il écrivit beaucoup sur Robespierre, et attaqua le comité de Salut +<p>Parmi les hommes d'esprit que je voyais souvent, il en était un qui ne +venait guère chez moi que le matin... ou, s'il venait dîner, c'était +pour partir immédiatement après. Le cardinal ne l'aimait pas, et il le +savait. Cet homme était Dussaulx.</p> + +<p>Dussaulx avait été non pas révolutionnaire, mais <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> peut-être +plus que cela, parce que, comblé par les financiers et les +receveurs-généraux, il avait écrit, à l'époque où les malheurs de la +France étaient à leur comble, des choses qui font frémir sur la haute +finance, à laquelle il était redevable du peu qu'il avait. Mon père +l'avait obligé en lui prêtant de l'argent à son entrée dans le monde, +et sa reconnaissance fut aussi longue que sa vie. Ma mère, accoutumée +à accueillir tous ceux que mon père avait accueillis, reçut Dussaulx +lorsqu'après avoir été<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130" title="Go to footnote 130"><span class="smaller">[130]</span></a> <i>fructidorisé</i>, à ce que je crois, il +revint à Paris après avoir vécu longtemps caché; mais un jour, le +prince de Chalais, ami de ma mère, se trouvant chez elle avec +Dussaulx, répéta à ma mère le propos <i>écrit</i> et imprimé par lui!... Ce +propos, trop infâme pour que je le répète ici, nous fit horreur!... Il +ne l'avait que trop écrit!... mais il en avait du remords, et depuis +il écrivit beaucoup sur Robespierre, et attaqua le comité de Salut public avec une verve qui versa encore plus de haine sur les chefs de -la sanglante tyrannie populaire... Après le 9 thermidor, il se mit -avec Fréron, autre homme de l'époque, chantant la palinodie après la -chute des siens... Leur journal était une feuille périodique appelée -<i>l'Orateur du <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> peuple</i>... <i>Le Véridique</i> ensuite fut rédigé +la sanglante tyrannie populaire... Après le 9 thermidor, il se mit +avec Fréron, autre homme de l'époque, chantant la palinodie après la +chute des siens... Leur journal était une feuille périodique appelée +<i>l'Orateur du <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> peuple</i>... <i>Le Véridique</i> ensuite fut rédigé par lui...</p> -<p>Dussaulx était un des hommes les plus habiles, pour critiquer un -livre, que j'aie connus, Hoffmann et M. de Feletz exceptés... Il y -avait une moquerie sérieuse et consciencieuse dans la critique de -Dussaulx, qui portait un coup mortel à celui qu'il frappait. Sa -critique était terrible, parce qu'elle était toujours juste. Comme son -esprit était fort remarquable, il ne manquait pas de saisir le côté -ridicule de la pièce ou du livre, et il partait d'un point vrai. <i>Il +<p>Dussaulx était un des hommes les plus habiles, pour critiquer un +livre, que j'aie connus, Hoffmann et M. de Feletz exceptés... Il y +avait une moquerie sérieuse et consciencieuse dans la critique de +Dussaulx, qui portait un coup mortel à celui qu'il frappait. Sa +critique était terrible, parce qu'elle était toujours juste. Comme son +esprit était fort remarquable, il ne manquait pas de saisir le côté +ridicule de la pièce ou du livre, et il partait d'un point vrai. <i>Il lisait</i> avant de faire son article, et ne chargeait pas, comme je sais -que font beaucoup de critiques, un secrétaire de lire pour eux, ou -bien une maîtresse, une femme, une sœur dont les unes s'endorment +que font beaucoup de critiques, un secrétaire de lire pour eux, ou +bien une maîtresse, une femme, une sœur dont les unes s'endorment quelquefois sur le livre qu'elles ne comprennent pas, et l'autre ne lit pas toujours ce qu'il doit lire pour faire son extrait. Dussaulx -était critique comme Colnet, par exemple... Voilà encore un critique +était critique comme Colnet, par exemple... Voilà encore un critique qui connaissait les devoirs d'un critique; il savait, comme Dussaulx et comme Salgues<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131" title="Go to footnote 131"><span class="smaller">[131]</span></a>, aussi dire du mal du livre sans dire du mal de l'auteur: il est vrai que c'est la chose difficile en critique. Rien -n'est plus aisé à mettre au <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> bout de sa plume que des sottises -grossières et très-souvent mensongères; mais une critique saine, -éclairée, voilà ce qui prend un temps qu'on ne veut pas lui donner. On -va <i>en chemin de fer</i> sur la route de la critique... Il suit de là -qu'on ne voit et qu'on n'entend pas ce qu'on lit et ce qu'on écrit, et -que souvent on parle à faux d'une chose qui n'est même pas dans votre -livre. Cela m'est arrivé à moi, ainsi vous pouvez m'en croire.</p> - -<p>Dussaulx était sévère dans ses critiques; il était judicieux, et son -style était remarquable; mais pas toujours, il était inégal... Il -travaillait, à l'époque où je le voyais, au <i>Journal des Débats</i>, qui -s'appela ensuite <i>Journal de l'Empire</i>... Plusieurs écrits détachés -sur la Révolution ont ajouté à sa réputation littéraire, entre autres -un fort court, mais étincelant de beauté, intitulé <i>Robespierre -dévoilé</i>... Chénier avait Dussaulx en horreur. Il l'appelait un frère +n'est plus aisé à mettre au <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> bout de sa plume que des sottises +grossières et très-souvent mensongères; mais une critique saine, +éclairée, voilà ce qui prend un temps qu'on ne veut pas lui donner. On +va <i>en chemin de fer</i> sur la route de la critique... Il suit de là +qu'on ne voit et qu'on n'entend pas ce qu'on lit et ce qu'on écrit, et +que souvent on parle à faux d'une chose qui n'est même pas dans votre +livre. Cela m'est arrivé à moi, ainsi vous pouvez m'en croire.</p> + +<p>Dussaulx était sévère dans ses critiques; il était judicieux, et son +style était remarquable; mais pas toujours, il était inégal... Il +travaillait, à l'époque où je le voyais, au <i>Journal des Débats</i>, qui +s'appela ensuite <i>Journal de l'Empire</i>... Plusieurs écrits détachés +sur la Révolution ont ajouté à sa réputation littéraire, entre autres +un fort court, mais étincelant de beauté, intitulé <i>Robespierre +dévoilé</i>... Chénier avait Dussaulx en horreur. Il l'appelait un frère <i>perfide</i>.</p> -<p>Chénier ne venait pas chez moi, et à mon grand regret. Je ne voyais en -lui que l'homme de lettres, le poëte, et non pas le Caïn que le parti -contraire s'obstinait à trouver dans cet homme. Je le voyais dans une +<p>Chénier ne venait pas chez moi, et à mon grand regret. Je ne voyais en +lui que l'homme de lettres, le poëte, et non pas le Caïn que le parti +contraire s'obstinait à trouver dans cet homme. Je le voyais dans une maison tierce, et assez souvent. Une fois j'eus le malheur de -prononcer son nom devant M. d'Abrantès; il me regarda avec colère, et +prononcer son nom devant M. d'Abrantès; il me regarda avec colère, et me <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> dit:—Rappelez-vous que jamais l'homme qui a fait ce vers:</p> <p class="poem10"> @@ -5356,915 +5313,915 @@ me <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> dit: <p>Je me le tins pour dit.</p> <p>Un autre homme de talent, que je voyais beaucoup avant son malheur, -c'était Legouvé<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133" title="Go to footnote 133"><span class="smaller">[133]</span></a>... J'aimais à la fois son talent et son esprit, -tous deux avaient une sorte d'abandon qui me plaisait; il ne préparait +c'était Legouvé<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133" title="Go to footnote 133"><span class="smaller">[133]</span></a>... J'aimais à la fois son talent et son esprit, +tous deux avaient une sorte d'abandon qui me plaisait; il ne préparait jamais sa conversation, comme beaucoup d'hommes de lettres de son -temps. Il avait pour ses ouvrages des prédilections incroyables. -Croirait-on qu'une pièce qu'il préférait à tout ce qu'il avait fait -était une certaine œuvre faite en commun d'abord avec Laya, qu'il -aimait tendrement, intitulée:</p> +temps. Il avait pour ses ouvrages des prédilections incroyables. +Croirait-on qu'une pièce qu'il préférait à tout ce qu'il avait fait +était une certaine œuvre faite en commun d'abord avec Laya, qu'il +aimait tendrement, intitulée:</p> -<p>«<i>La mère des Brutus à Brutus son mari, en revenant du supplice de ses -fils.</i>»</p> +<p>«<i>La mère des Brutus à Brutus son mari, en revenant du supplice de ses +fils.</i>»</p> -<p>Le sujet et <i>le titre</i> étaient réclamés par Legouvé comme son bien, et +<p>Le sujet et <i>le titre</i> étaient réclamés par Legouvé comme son bien, et il entrait dans des fureurs comiques lorsque je lui disais que personne ne les lui disputerait...</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> Legouvé était le plus excellent des hommes, d'un caractère -doux et rêveur. En lisant ses ouvrages, on reconnaît ce type -particulier de son talent; nullement affecté dans sa conversation, -d'une société aimable et sûre, d'une rare bonté, son commerce avait +<p><span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> Legouvé était le plus excellent des hommes, d'un caractère +doux et rêveur. En lisant ses ouvrages, on reconnaît ce type +particulier de son talent; nullement affecté dans sa conversation, +d'une société aimable et sûre, d'une rare bonté, son commerce avait des charmes qu'on trouvait rarement alors dans celui des autres gens -de lettres; ils étaient gourmés dans leur manière d'être. Qu'il était +de lettres; ils étaient gourmés dans leur manière d'être. Qu'il était amusant lorsqu'on voulait lui faire dire du mal de ceux qui l'avaient -critiqué! Il ne comprenait pas la haine ni la vengeance. La Harpe -avait été indigne pour lui dans sa critique de <i>la Mort d'Abel</i>, qui -après tout avait un grand charme, je l'avoue, et non-seulement à la -lecture, mais à la représentation. Eh bien! Legouvé n'aimait pas qu'on -dît du mal de La Harpe devant lui!</p> +critiqué! Il ne comprenait pas la haine ni la vengeance. La Harpe +avait été indigne pour lui dans sa critique de <i>la Mort d'Abel</i>, qui +après tout avait un grand charme, je l'avoue, et non-seulement à la +lecture, mais à la représentation. Eh bien! Legouvé n'aimait pas qu'on +dît du mal de La Harpe devant lui!</p> -<p>On trouvait du calme, du repos dans les scènes primitives et +<p>On trouvait du calme, du repos dans les scènes primitives et patriarcales de <i>la mort d'Abel</i>, qui nous reportaient aux premiers -jours du monde dans un moment où les chemins étaient encore couverts +jours du monde dans un moment où les chemins étaient encore couverts de proscrits, les places publiques de sang innocent, et les prisons -remplies de victimes. On trouvait une sorte de fraîcheur dans la -peinture de ces mœurs de nos premiers pères, à côté des premiers -sentiments de la haine surtout, apparaissant tout à coup avec ses +remplies de victimes. On trouvait une sorte de fraîcheur dans la +peinture de ces mœurs de nos premiers pères, à côté des premiers +sentiments de la haine surtout, apparaissant tout à coup avec ses douleurs, ses jalousies, ses vengeances et toutes les passions -honteuses qui <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> dérivent d'elle... Mais elle ne tient qu'une -place dans la pièce de Legouvé; on voit qu'il trouvait bien plus de -plaisir à faire les scènes champêtres et les scènes d'amour et de paix +honteuses qui <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> dérivent d'elle... Mais elle ne tient qu'une +place dans la pièce de Legouvé; on voit qu'il trouvait bien plus de +plaisir à faire les scènes champêtres et les scènes d'amour et de paix que les querelles violentes. La catastrophe<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134" title="Go to footnote 134"><span class="smaller">[134]</span></a> est horrible.</p> -<p>Legouvé étant un jour à Bièvre, chez moi, en admirait la belle vallée, -depuis Jouy jusqu'à Virginie... Il me dit qu'il voulait faire une -idylle sur la vallée de Bièvre; il était alors midi: il part... -demeure trois ou quatre heures absent, et revient avec une pièce de -quarante à cinquante vers, l'une des plus charmantes choses qu'il ait -faites, même en y comprenant <i>le Mérite des femmes</i>, cet ouvrage qui -eut un si prodigieux succès, que Legouvé, toujours simple et naturel +<p>Legouvé étant un jour à Bièvre, chez moi, en admirait la belle vallée, +depuis Jouy jusqu'à Virginie... Il me dit qu'il voulait faire une +idylle sur la vallée de Bièvre; il était alors midi: il part... +demeure trois ou quatre heures absent, et revient avec une pièce de +quarante à cinquante vers, l'une des plus charmantes choses qu'il ait +faites, même en y comprenant <i>le Mérite des femmes</i>, cet ouvrage qui +eut un si prodigieux succès, que Legouvé, toujours simple et naturel et d'une grande modestie, quoiqu'on ait dit le contraire, contestait -fort plaisamment. Je ne sais ce que devint cette idylle écrite au +fort plaisamment. Je ne sais ce que devint cette idylle écrite au crayon, et qui ne fut pas autrement <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> revue; ce fut M. -d'Abrantès qui la prit.</p> +d'Abrantès qui la prit.</p> -<p>Sa tragédie d'<i>Epicharis</i> a de grandes beautés; il y a mis de son âme, -qui était belle, noble et généreuse. Tacite lui a fourni le texte et +<p>Sa tragédie d'<i>Epicharis</i> a de grandes beautés; il y a mis de son âme, +qui était belle, noble et généreuse. Tacite lui a fourni le texte et une partie des incidents; mais encore dans <i>Epicharis</i> on retrouve -cette pureté de diction que Legouvé a toujours eue pour première -qualité de son talent.</p> - -<p><i>Le Mérite des Femmes</i>, et je dois le dire, toute femme que je suis, -était sans doute un ouvrage parfaitement fait; mais il avait un défaut -sur lequel il était fort curieux de nous entendre discuter ensemble; -c'était la perfection des noms qu'il chantait. C'est partout des -stations à faire. Il n'y a pas un nom qui ne demande une prière; la +cette pureté de diction que Legouvé a toujours eue pour première +qualité de son talent.</p> + +<p><i>Le Mérite des Femmes</i>, et je dois le dire, toute femme que je suis, +était sans doute un ouvrage parfaitement fait; mais il avait un défaut +sur lequel il était fort curieux de nous entendre discuter ensemble; +c'était la perfection des noms qu'il chantait. C'est partout des +stations à faire. Il n'y a pas un nom qui ne demande une prière; la perfection partout, enfin!</p> -<p>—Mais que vouliez-vous que je fisse, dès que je chantais les femmes? -me disait-il tout ébouriffé de me voir prendre parti contre lui parce -qu'il nous présentait trop parfaites, nous autres femmes... Je ne +<p>—Mais que vouliez-vous que je fisse, dès que je chantais les femmes? +me disait-il tout ébouriffé de me voir prendre parti contre lui parce +qu'il nous présentait trop parfaites, nous autres femmes... Je ne pouvais chanter que des vertus!</p> -<p>Il avait raison; mais j'aimais à le pousser non pas pour le mettre en -colère, mais pour qu'il sortît un peu de son caractère. Et cet effet +<p>Il avait raison; mais j'aimais à le pousser non pas pour le mettre en +colère, mais pour qu'il sortît un peu de son caractère. Et cet effet avait toujours lieu lorsque je lui disais:</p> -<p>—Legouvé, il faut faire un ouvrage pour pendant à votre <i>Mérite des +<p>—Legouvé, il faut faire un ouvrage pour pendant à votre <i>Mérite des Femmes</i>. Il faut faire <i>les Crimes des Femmes</i>... Vous y mettrez -<i>Catherine II</i>, <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> <i>Élisabeth</i>, <i>Christine</i>, <i>Tullie</i>, -<i>Messaline</i>, <i>Agrippine</i>, <i>Marie</i> et <i>Catherine de Médicis</i>...</p> +<i>Catherine II</i>, <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> <i>Élisabeth</i>, <i>Christine</i>, <i>Tullie</i>, +<i>Messaline</i>, <i>Agrippine</i>, <i>Marie</i> et <i>Catherine de Médicis</i>...</p> -<p>—Assez, assez! s'écriait-il alors en se levant et frappant dans ses -mains. Pour Dieu, laissez-moi respirer après cette nomenclature de +<p>—Assez, assez! s'écriait-il alors en se levant et frappant dans ses +mains. Pour Dieu, laissez-moi respirer après cette nomenclature de monstres...</p> <p>—Attendez, je n'ai pas fini... Et je reprenais: Jeanne de Naples... la Cenci... Marie Stuart!..</p> -<p>Oh! alors, ici il entrait dans une vraie colère... c'était entre nous +<p>Oh! alors, ici il entrait dans une vraie colère... c'était entre nous un sujet interminable de dispute. Lui voulait canoniser Marie Stuart; -mais moi, je la vois ce qu'elle est, une ravissante créature, sans -doute, mais coupable, non-seulement de tenir une conduite irrégulière, +mais moi, je la vois ce qu'elle est, une ravissante créature, sans +doute, mais coupable, non-seulement de tenir une conduite irrégulière, mais d'avoir connu l'assassinat de son mari Darnley. Plaisanterie -cessante, je soutenais une thèse facile à discuter, parce qu'elle -était juste.</p> - -<p>Legouvé fut perdu pour ses amis même avant sa mort. Cet esprit si -doux, si aimable, s'altéra et devint presque nul!... Des chagrins, des -malheurs dont la blessure<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135" title="Go to footnote 135"><span class="smaller">[135]</span></a> cachée par lui versait goutte à goutte -le sang de la plaie dans l'âme, lui causèrent un dérangement total -dans ses facultés intellectuelles. Il se retira du monde. Cet adieu -fut pénible à tous ceux <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> dont il était aimé... Cependant il +cessante, je soutenais une thèse facile à discuter, parce qu'elle +était juste.</p> + +<p>Legouvé fut perdu pour ses amis même avant sa mort. Cet esprit si +doux, si aimable, s'altéra et devint presque nul!... Des chagrins, des +malheurs dont la blessure<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135" title="Go to footnote 135"><span class="smaller">[135]</span></a> cachée par lui versait goutte à goutte +le sang de la plaie dans l'âme, lui causèrent un dérangement total +dans ses facultés intellectuelles. Il se retira du monde. Cet adieu +fut pénible à tous ceux <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> dont il était aimé... Cependant il redevint encore lui; quelquefois on le retrouvait encore. Mais un -jour, étant à la campagne chez mademoiselle Contat (alors madame de -Parny), il tomba assez malheureusement pour que cette chute amenât le -dérangement total de ses facultés.—Il perdit la raison, mais toujours -par une cause spéciale et qui a sa source dans la chaleur de son âme, -la bonté de son cœur. S'il eût été moins aimant, il vivrait encore -peut-être.—Un homme de lettres, de cette même époque que Legouvé, et +jour, étant à la campagne chez mademoiselle Contat (alors madame de +Parny), il tomba assez malheureusement pour que cette chute amenât le +dérangement total de ses facultés.—Il perdit la raison, mais toujours +par une cause spéciale et qui a sa source dans la chaleur de son âme, +la bonté de son cœur. S'il eût été moins aimant, il vivrait encore +peut-être.—Un homme de lettres, de cette même époque que Legouvé, et qui vit encore tandis que sa victime est dans la tombe, pourrait, s'il -le voulait, donner de curieux détails sur la cause de la folie du -malheureux Legouvé... J'avoue que cet homme, quelque esprit qu'il ait, -m'a toujours déplu, en raison de l'affection que j'avais pour -Legouvé<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136" title="Go to footnote 136"><span class="smaller">[136]</span></a>...</p> +le voulait, donner de curieux détails sur la cause de la folie du +malheureux Legouvé... J'avoue que cet homme, quelque esprit qu'il ait, +m'a toujours déplu, en raison de l'affection que j'avais pour +Legouvé<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136" title="Go to footnote 136"><span class="smaller">[136]</span></a>...</p> -<p>Avec Legouvé, je voyais aussi Lemercier chez moi... C'était le même +<p>Avec Legouvé, je voyais aussi Lemercier chez moi... C'était le même esprit, doux et charmant dans la conversation, mais avec plus de -<i>trait</i>, si l'on peut dire ce mot tout français et qu'on ne <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> -pourrait traduire. Lemercier était aussi plus profond, et en même -temps il est parfaitement aimable; il avait de cette amabilité sociale -d'autrefois et les plus douces manières. Sa causerie reposait et -attachait en même temps. Il contait surtout admirablement, avec un -<i>sotto voce</i> parfaitement harmonieux. Sa figure était agréable, sans -être belle; sa taille petite et son ensemble maladif, comme il l'était +<i>trait</i>, si l'on peut dire ce mot tout français et qu'on ne <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> +pourrait traduire. Lemercier était aussi plus profond, et en même +temps il est parfaitement aimable; il avait de cette amabilité sociale +d'autrefois et les plus douces manières. Sa causerie reposait et +attachait en même temps. Il contait surtout admirablement, avec un +<i>sotto voce</i> parfaitement harmonieux. Sa figure était agréable, sans +être belle; sa taille petite et son ensemble maladif, comme il l'était en effet presque toujours. Il disait les vers avec une bonne diction, mais une lettre qu'il ne pouvait pas bien prononcer (L) donnait -quelque chose d'étrange à sa diction. Il avait eu une querelle avec -l'Empereur, et l'on prétendait que cela devait m'empêcher de le voir.</p> +quelque chose d'étrange à sa diction. Il avait eu une querelle avec +l'Empereur, et l'on prétendait que cela devait m'empêcher de le voir.</p> -<p>—Pourquoi donc cela? répondis-je; si M. Lemercier parlait mal de -l'Empereur devant moi, je comprends que sa présence serait -inconvenante dans ma maison. Mais il a trop bon goût et moi aussi pour -que la conversation ne tourne pas vers un autre sujet que celui-là.—</p> +<p>—Pourquoi donc cela? répondis-je; si M. Lemercier parlait mal de +l'Empereur devant moi, je comprends que sa présence serait +inconvenante dans ma maison. Mais il a trop bon goût et moi aussi pour +que la conversation ne tourne pas vers un autre sujet que celui-là .—</p> -<p>En effet, jamais Lemercier ne m'a parlé de l'Empereur. Un jour il me +<p>En effet, jamais Lemercier ne m'a parlé de l'Empereur. Un jour il me dit:</p> -<p>—Il faut que je vous lise une pièce de moi qu'ils ne veulent pas -jouer aux Français.</p> +<p>—Il faut que je vous lise une pièce de moi qu'ils ne veulent pas +jouer aux Français.</p> -<p>—C'est donc à faire un aussi beau vacarme que <i>Pinto</i>?—Il sourit... -il ne pouvait se fâcher, il connaissait mon opinion sur <i>Pinto</i>, que -je regardais <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> dès lors comme un chef-d'œuvre dramatique.</p> +<p>—C'est donc à faire un aussi beau vacarme que <i>Pinto</i>?—Il sourit... +il ne pouvait se fâcher, il connaissait mon opinion sur <i>Pinto</i>, que +je regardais <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> dès lors comme un chef-d'œuvre dramatique.</p> -<p>—Si je donnais ma pièce, on sifflerait encore plus qu'à <i>Pinto</i>.</p> +<p>—Si je donnais ma pièce, on sifflerait encore plus qu'à <i>Pinto</i>.</p> <p>—Ce n'est pas possible.</p> <p>—C'est vrai; mais ici, il y a des capucins, des cardinaux... on a -ramené le clergé et toutes ses bannières... Jugez quels cris on -pousserait, joints aux sifflets, en admettant que la censure laissât +ramené le clergé et toutes ses bannières... Jugez quels cris on +pousserait, joints aux sifflets, en admettant que la censure laissât passer l'ouvrage.</p> -<p>—Eh bien! venez nous la lire; ici vous êtes sûr d'être jugé ce que -vous êtes, un homme de talent et de mérite. Nous n'avons pas de -partialité <i>de parti</i>.</p> +<p>—Eh bien! venez nous la lire; ici vous êtes sûr d'être jugé ce que +vous êtes, un homme de talent et de mérite. Nous n'avons pas de +partialité <i>de parti</i>.</p> -<p>Il ne voulut qu'un auditoire peu nombreux. Il vint la lire lui-même, -et sa pièce eut un grand et beau succès.</p> +<p>Il ne voulut qu'un auditoire peu nombreux. Il vint la lire lui-même, +et sa pièce eut un grand et beau succès.</p> -<p>C'était <i>la Journée des Dupes</i>, belle composition, non-seulement -dramatique, mais politique et morale. Je n'ai pas entendu de pièce -qui, à la lecture, m'ait autant amusé que celle-là.—</p> +<p>C'était <i>la Journée des Dupes</i>, belle composition, non-seulement +dramatique, mais politique et morale. Je n'ai pas entendu de pièce +qui, à la lecture, m'ait autant amusé que celle-là .—</p> -<p>Les artistes que je voyais dans mon intimité étaient tous aimables et -sociables, à part leur talent et leur spécialité. C'étaient Garat, -Crescentini, mademoiselle Duchamp, Nadermann, Frédéric Duvernoy, -Boïeldieu, Nicolo-Isouard, Dusseck, Steibelt, Drouet, Libon, -Hulmandel, et une foule d'autres noms également connus.</p> +<p>Les artistes que je voyais dans mon intimité étaient tous aimables et +sociables, à part leur talent et leur spécialité. C'étaient Garat, +Crescentini, mademoiselle Duchamp, Nadermann, Frédéric Duvernoy, +Boïeldieu, Nicolo-Isouard, Dusseck, Steibelt, Drouet, Libon, +Hulmandel, et une foule d'autres noms également connus.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> Garat, Nadermann, Steibelt, Crescentini et Libon étaient les -plus assidus chez moi. Steibelt était mon maître de piano et Libon +<p><span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> Garat, Nadermann, Steibelt, Crescentini et Libon étaient les +plus assidus chez moi. Steibelt était mon maître de piano et Libon m'accompagnait; il accompagnait aussi mes enfants.</p> -<p>Garat a été fort connu comme chanteur de romances, mais non pas comme -il aurait fallu qu'il le fût comme homme du monde. Garat était fort -spirituel; il avait une tournure de phrase que je n'ai vue qu'à lui, -et cette originalité avait d'abord du piquant et presque toujours du -charme. Jamais je n'ai eu Garat pendant toute une soirée chez moi sans -qu'il laissât échapper un mot spirituel, fin et très souvent mordant. -Quelle ravissante manière de chanter! comme cet homme accentuait!... +<p>Garat a été fort connu comme chanteur de romances, mais non pas comme +il aurait fallu qu'il le fût comme homme du monde. Garat était fort +spirituel; il avait une tournure de phrase que je n'ai vue qu'à lui, +et cette originalité avait d'abord du piquant et presque toujours du +charme. Jamais je n'ai eu Garat pendant toute une soirée chez moi sans +qu'il laissât échapper un mot spirituel, fin et très souvent mordant. +Quelle ravissante manière de chanter! comme cet homme accentuait!... comme il comprenait Gluck!... Il avait toujours quelque histoire sur -Gluck, ou sur Mozart, ou sur Beethoven. Une particularité du caractère +Gluck, ou sur Mozart, ou sur Beethoven. Une particularité du caractère de Garat, c'est la bonne foi avec laquelle il reconnaissait le talent dans autrui; ainsi Crescentini, lorsqu'il chantait, trouvait toujours -Garat au bout du piano l'écoutant avec l'admiration la plus profonde.</p> +Garat au bout du piano l'écoutant avec l'admiration la plus profonde.</p> -<p>—Voilà du chant! disait-il un jour, après avoir entendu chez moi -chanter à Crescentini le bel air: <i>Ombra adorata aspetta</i>; voilà comme +<p>—Voilà du chant! disait-il un jour, après avoir entendu chez moi +chanter à Crescentini le bel air: <i>Ombra adorata aspetta</i>; voilà comme on chante...</p> -<p>Nourrit le père, qui était bien loin de chanter et surtout de jouer -comme son fils, débuta vers ce même temps dans je ne sais plus quelle -pièce, et <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> dans <i>le Devin du Village</i><a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137" title="Go to footnote 137"><span class="smaller">[137]</span></a>. Garat me demanda +<p>Nourrit le père, qui était bien loin de chanter et surtout de jouer +comme son fils, débuta vers ce même temps dans je ne sais plus quelle +pièce, et <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> dans <i>le Devin du Village</i><a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137" title="Go to footnote 137"><span class="smaller">[137]</span></a>. Garat me demanda la permission de me l'amener pour me le faire entendre. Il chanta, sa -voix était ravissante, mais il ne me fit aucune impression... Garat -était sur des charbons ardents:</p> +voix était ravissante, mais il ne me fit aucune impression... Garat +était sur des charbons ardents:</p> <p>—Comment chantes-tu ce morceau? disait-il en faisant grimacer encore plus sa figure de singe. Il se mettait alors en attitude et chantait:</p> <p class="poem10"> - Je vais revoir ma charmante maîtresse,<br> + Je vais revoir ma charmante maîtresse,<br> <span class="add1em">Adieu plaisirs, grandeurs, richesse, etc.</span></p> -<p>N'as-tu donc pas une maîtresse que tu aies quittée pendant un mois et -que tu vas revoir? s'écriait Garat en colère.—</p> +<p>N'as-tu donc pas une maîtresse que tu aies quittée pendant un mois et +que tu vas revoir? s'écriait Garat en colère.—</p> -<p>Garat avait une main estropiée et ne pouvait s'accompagner; jamais il +<p>Garat avait une main estropiée et ne pouvait s'accompagner; jamais il n'avait pu trouver, disait-il, un homme capable de l'accompagner que -Carbonnel... Carbonnel était l'homme, en effet, qui connût le mieux +Carbonnel... Carbonnel était l'homme, en effet, qui connût le mieux toutes les nuances de l'accompagnement...</p> -<p>Garat ne s'accompagnait avec deux doigts que des boléros ou des airs +<p>Garat ne s'accompagnait avec deux doigts que des boléros ou des airs basques, qu'il chantait dans la perfection... et puis de petits airs italiens de Crescentini, comme: <i>Clori la pastorella</i>,—<i>Numi <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> se giusti siete!... Addio!</i> Il chantait tout cela comme un -homme possédant à fond la science du chant; et c'est cet homme que +homme possédant à fond la science du chant; et c'est cet homme que j'ai entendu accuser de ne pas savoir la musique<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138" title="Go to footnote 138"><span class="smaller">[138]</span></a>!... Cela me rappelle ce que lui disait Sacchini:</p> -<p>—<i>Vous êtes la musique même...</i></p> +<p>—<i>Vous êtes la musique même...</i></p> -<p>Garat était royaliste au fond du cœur, et quand on le pressait un +<p>Garat était royaliste au fond du cœur, et quand on le pressait un peu, il chantait admirablement l'air de <i>Pauvre Jacques</i>!...</p> -<p>Crescentini, après avoir fait les délices de Lisbonne, de Madrid et de -l'Italie, vint à Paris pour y avoir les mêmes triomphes. À Madrid sa -voix se perdit presque entièrement; mais il lui restait son admirable -méthode, qui n'a pas de supérieure... cette divine mélodie donnée aux -notes et aux cordes vocales par la volonté d'un homme qui, n'ayant +<p>Crescentini, après avoir fait les délices de Lisbonne, de Madrid et de +l'Italie, vint à Paris pour y avoir les mêmes triomphes. À Madrid sa +voix se perdit presque entièrement; mais il lui restait son admirable +méthode, qui n'a pas de supérieure... cette divine mélodie donnée aux +notes et aux cordes vocales par la volonté d'un homme qui, n'ayant plus de voix, s'en fait une et se fait admirer, fait pleurer et -soulève toutes les émotions <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> avec sa voix factice, mais dans -laquelle est passée son âme!...</p> +soulève toutes les émotions <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> avec sa voix factice, mais dans +laquelle est passée son âme!...</p> -<p>Crescentini est bien vieux, et pourtant dans la Parthénope, la ville -aux chansons, aux fêtes d'harmonie, Crescentini a été choisi pour -diriger le conservatoire... Honneur à lui! il fera de bons élèves.</p> +<p>Crescentini est bien vieux, et pourtant dans la Parthénope, la ville +aux chansons, aux fêtes d'harmonie, Crescentini a été choisi pour +diriger le conservatoire... Honneur à lui! il fera de bons élèves.</p> <p>Jamais je ne perdrai le souvenir de madame Grassini et de Crescentini -dans <i>Roméo et Juliette</i>, au troisième acte surtout, lorsque, trouvant -Juliette dans la tombe, Roméo la reconnaît et s'empoisonne... Alors -commençait le duo, chef d'œuvre de Zingarelli:</p> +dans <i>Roméo et Juliette</i>, au troisième acte surtout, lorsque, trouvant +Juliette dans la tombe, Roméo la reconnaît et s'empoisonne... Alors +commençait le duo, chef d'œuvre de Zingarelli:</p> <p class="poem10"> <i>Odiosa mi si rende questa mia vita!...</i></p> <p>Non! jamais l'acteur le plus tragique, le plus dramatique dans son -jeu, ne le fut au delà de Crescentini dans cette admirable scène où -Juliette s'éveille au moment où le poison agit déjà sur son amant!... -Ce fut en lui voyant jouer <i>Roméo et Juliette</i>, et surtout après la -belle scène du duel, que l'Empereur donna la croix de la -Couronne-de-Fer à Crescentini.</p> +jeu, ne le fut au delà de Crescentini dans cette admirable scène où +Juliette s'éveille au moment où le poison agit déjà sur son amant!... +Ce fut en lui voyant jouer <i>Roméo et Juliette</i>, et surtout après la +belle scène du duel, que l'Empereur donna la croix de la +Couronne-de-Fer à Crescentini.</p> <p>Nadermann avait, avec son beau talent, le meilleur et le plus -excellent caractère. Lorsque mon frère était ici, il ne faisait alors -que peu de musique chez moi; c'était Albert qui <i>était</i> et prétendait -<i>être</i> mon barde. Mais autrement nous jouions <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> très-souvent +excellent caractère. Lorsque mon frère était ici, il ne faisait alors +que peu de musique chez moi; c'était Albert qui <i>était</i> et prétendait +<i>être</i> mon barde. Mais autrement nous jouions <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> très-souvent des duos de harpe et de piano, Nadermann et moi, et il composait ces -morceaux exprès pour nous. Qui ne connaît pas en Europe le duo de -Nadermann, pour piano et harpe, dédié à madame Junot? il fit ce -morceau exprès pour un concert qui eut lieu au Raincy<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139" title="Go to footnote 139"><span class="smaller">[139]</span></a>. Il avait -un beau talent de composition, Nadermann. Frédéric Duvernoy venait -aussi se joindre à nous quand nous étions au Raincy et que nous -faisions de la musique dans le grand salon, formant à la fois salon de +morceaux exprès pour nous. Qui ne connaît pas en Europe le duo de +Nadermann, pour piano et harpe, dédié à madame Junot? il fit ce +morceau exprès pour un concert qui eut lieu au Raincy<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139" title="Go to footnote 139"><span class="smaller">[139]</span></a>. Il avait +un beau talent de composition, Nadermann. Frédéric Duvernoy venait +aussi se joindre à nous quand nous étions au Raincy et que nous +faisions de la musique dans le grand salon, formant à la fois salon de musique et billard.—Libon avait un charmant talent: doux comme son -esprit et ses manières, qui sont excellentes.</p> +esprit et ses manières, qui sont excellentes.</p> -<p>Steibelt était un type à part des autres artistes qui venaient chez -moi; estimé comme talent, mais méprisé comme homme, il avait une -détestable réputation qu'il soutenait avec une rare impudence. Jamais -il n'abaissa son regard devant celui d'un honnête homme, si l'honnête -homme était un ignorant en musique. Il avait une profonde indifférence +<p>Steibelt était un type à part des autres artistes qui venaient chez +moi; estimé comme talent, mais méprisé comme homme, il avait une +détestable réputation qu'il soutenait avec une rare impudence. Jamais +il n'abaissa son regard devant celui d'un honnête homme, si l'honnête +homme était un ignorant en musique. Il avait une profonde indifférence pour la valeur des jugements du monde, et toute sa crainte, son unique -volonté était non pas d'être mal jugé, mais de ne pas faire effet.</p> +volonté était non pas d'être mal jugé, mais de ne pas faire effet.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> Lorsque je le pris pour maître, on s'empressa d'avertir mes -femmes de ne laisser traîner aucun bijou, aucune chose précieuse... -C'était merveilleux comme sa réputation était faite et établie.—Quel +<p><span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> Lorsque je le pris pour maître, on s'empressa d'avertir mes +femmes de ne laisser traîner aucun bijou, aucune chose précieuse... +C'était merveilleux comme sa réputation était faite et établie.—Quel malheur! quelle affliction pour la femme de cet homme de voir un aussi -beau talent plongé dans une impénitence finale qui devait +beau talent plongé dans une impénitence finale qui devait naturellement abrutir son talent! Je ne suis pas de l'avis de ceux qui disent:</p> <p>—Qu'importe! voyez Mozart!...</p> -<p>Eh bien! Mozart eût peut-être fait un chef-d'œuvre au-dessus de -<i>Don Juan</i> s'il eût été un autre homme.—Et puis Mozart ne faisait +<p>Eh bien! Mozart eût peut-être fait un chef-d'œuvre au-dessus de +<i>Don Juan</i> s'il eût été un autre homme.—Et puis Mozart ne faisait rien contre l'honneur... Au reste, je dois dire que Steibelt n'a rien -pris chez moi que <i>mon argent</i>, pendant les deux ans qu'il a été mon -maître; mais il l'a bien gagné. Jamais je n'ai vu mieux donner leçon. -J'ai vu Steibelt passer une heure à me faire jouer la première page de -la fantaisie de <i>Bélisaire</i>, pour que je la lui fisse entendre comme -il le voulait. Sans doute, il était fort négligent; mais il ne l'était -que lorsqu'il voyait que l'élève ne faisait rien: alors il pensait à +pris chez moi que <i>mon argent</i>, pendant les deux ans qu'il a été mon +maître; mais il l'a bien gagné. Jamais je n'ai vu mieux donner leçon. +J'ai vu Steibelt passer une heure à me faire jouer la première page de +la fantaisie de <i>Bélisaire</i>, pour que je la lui fisse entendre comme +il le voulait. Sans doute, il était fort négligent; mais il ne l'était +que lorsqu'il voyait que l'élève ne faisait rien: alors il pensait à autre chose.</p> -<p>Quel talent! quelle puissance d'exécution! Listz et lui, voilà les -deux hommes qui m'ont émue sur le piano. Steibelt a le premier révélé -la musique <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> romantique; la première fantaisie avec le même +<p>Quel talent! quelle puissance d'exécution! Listz et lui, voilà les +deux hommes qui m'ont émue sur le piano. Steibelt a le premier révélé +la musique <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> romantique; la première fantaisie avec le même mode de variations, par triolets, en mineur, par octaves, fut faite -par lui.—C'est toujours sa belle fantaisie des <i>Mystères d'Isis</i>, -puis celle de <i>Bélisaire</i>, qu'on imite aujourd'hui... Lorsqu'il jouait -devant des gens capables de l'apprécier, il s'élevait jusqu'au sublime -dans les sons harmoniques; ces <i>tremendos</i> qu'il employait si à propos +par lui.—C'est toujours sa belle fantaisie des <i>Mystères d'Isis</i>, +puis celle de <i>Bélisaire</i>, qu'on imite aujourd'hui... Lorsqu'il jouait +devant des gens capables de l'apprécier, il s'élevait jusqu'au sublime +dans les sons harmoniques; ces <i>tremendos</i> qu'il employait si à propos et que ceux qui ne l'ont pas entendu ne savent pas encore faire, -quelque progrès, quelque immense progrès qu'ait pu faire le piano -depuis lui!—Cette manière de bouleverser un instrument, je ne l'ai -vue, je le répète, qu'à Listz. M. de Thalberg<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140" title="Go to footnote 140"><span class="smaller">[140]</span></a> me rappelle Dussek -davantage, mais Steibelt m'est représenté avec le progrès dans Listz; +quelque progrès, quelque immense progrès qu'ait pu faire le piano +depuis lui!—Cette manière de bouleverser un instrument, je ne l'ai +vue, je le répète, qu'à Listz. M. de Thalberg<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140" title="Go to footnote 140"><span class="smaller">[140]</span></a> me rappelle Dussek +davantage, mais Steibelt m'est représenté avec le progrès dans Listz; car on peut dire que Steibelt est le fondateur de la musique romantique pour le piano.</p> -<p>Steibelt était le plus étrange des hommes: il <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> fallait -l'écouter; autrement il agissait singulièrement, comme on le va voir.</p> +<p>Steibelt était le plus étrange des hommes: il <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> fallait +l'écouter; autrement il agissait singulièrement, comme on le va voir.</p> -<p>Un jour il était au Raincy. Il y avait eu une grande chasse, et M. -d'Abrantès avait engagé beaucoup de monde à dîner, entre autres le -cardinal Maury... Après le dîner, le cardinal, qui, à son ordinaire, -avait parfaitement officié, se mit dans un grand fauteuil contre une -des colonnes qui séparent les deux salons, et se crut bien à l'abri de +<p>Un jour il était au Raincy. Il y avait eu une grande chasse, et M. +d'Abrantès avait engagé beaucoup de monde à dîner, entre autres le +cardinal Maury... Après le dîner, le cardinal, qui, à son ordinaire, +avait parfaitement officié, se mit dans un grand fauteuil contre une +des colonnes qui séparent les deux salons, et se crut bien à l'abri de l'œil investigateur de Steibelt, qui regardait partout, avant de commencer, pour savoir s'il n'y avait pas dans le salon quelqu'un qui -lui déplût; le cardinal abhorrait la musique; en général, il n'aimait -pas les arts et n'y entendait rien... Steibelt commença. C'était un +lui déplût; le cardinal abhorrait la musique; en général, il n'aimait +pas les arts et n'y entendait rien... Steibelt commença. C'était un morceau d'inspiration et d'improvisation sur un charmant air de son -bel opéra de <i>la Princesse de Babylone</i>, qu'il a composé presque en -entier chez moi... Il avait bu ce jour-là du vin de Champagne frappé -et du vin de Madère excellent, et sa verve musicale était aussi -fervente que jamais... Tout à coup il s'arrête, et un ronflement -pareil au grondement d'un taureau se fait entendre... C'était le -cardinal, qui s'était endormi presqu'au commencement du morceau et que -le voisinage du piano, son ennemi, n'avait pu tenir éveillé... Nos -éclats de rire le réveillèrent, mais à demi... Il entr'ouvrit les -yeux... <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> voulut parler; mais sa langue lourde et empâtée +bel opéra de <i>la Princesse de Babylone</i>, qu'il a composé presque en +entier chez moi... Il avait bu ce jour-là du vin de Champagne frappé +et du vin de Madère excellent, et sa verve musicale était aussi +fervente que jamais... Tout à coup il s'arrête, et un ronflement +pareil au grondement d'un taureau se fait entendre... C'était le +cardinal, qui s'était endormi presqu'au commencement du morceau et que +le voisinage du piano, son ennemi, n'avait pu tenir éveillé... Nos +éclats de rire le réveillèrent, mais à demi... Il entr'ouvrit les +yeux... <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> voulut parler; mais sa langue lourde et empâtée refusa le service, et il retomba. Steibelt s'inclina, comme pour demander pardon; puis il se remit au piano... Mais qui le connaissait -pouvait voir combien il avait d'humeur. Cependant, à mesure qu'il -avançait dans son improvisation, son succès parmi nous releva son -moral... Sa tête ne demeura plus penchée... Il regarda autour de lui -avec orgueil... La chose allait donc bien, lorsqu'à un passage qui -demandait de la douceur et l'absence des pédales, que Steibelt -employait beaucoup, comme on le sait, le ronflement domina le piano à -un tel point que tout le monde se mit à rire. Steibelt, furieux, -imagina une singulière vengeance: il calcule en un moment la +pouvait voir combien il avait d'humeur. Cependant, à mesure qu'il +avançait dans son improvisation, son succès parmi nous releva son +moral... Sa tête ne demeura plus penchée... Il regarda autour de lui +avec orgueil... La chose allait donc bien, lorsqu'à un passage qui +demandait de la douceur et l'absence des pédales, que Steibelt +employait beaucoup, comme on le sait, le ronflement domina le piano à +un tel point que tout le monde se mit à rire. Steibelt, furieux, +imagina une singulière vengeance: il calcule en un moment la composition de l'accord <i>le plus discordant</i> du clavier, et alors, -employant toute la force de ses deux poignets et de la pédale, il +employant toute la force de ses deux poignets et de la pédale, il frappa cet accord aux oreilles du cardinal, et puis quitta le piano et s'en alla en disant: <i>J'aimerais mieux jouer devant un buffle de la campagne de Rome</i>.</p> -<p>Le cardinal, réveillé en sursaut par cette harmonie diabolique, après -s'être endormi au son d'une musique céleste, fit un bond en l'air, et -retombant sur sa bergère, à peine éveillé, il se crut en enfer. Malgré -l'inconvenance de la conduite de Steibelt, que nous aurions dû -réparer au lieu de <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> l'augmenter, nous nous mîmes tous à rire +<p>Le cardinal, réveillé en sursaut par cette harmonie diabolique, après +s'être endormi au son d'une musique céleste, fit un bond en l'air, et +retombant sur sa bergère, à peine éveillé, il se crut en enfer. Malgré +l'inconvenance de la conduite de Steibelt, que nous aurions dû +réparer au lieu de <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> l'augmenter, nous nous mîmes tous à rire avec un abandon qu'excitait d'ailleurs la figure du cardinal... Mais -ce ne fut pas long, et le calme se rétablit bientôt. Le cardinal -convint que <i>le musicien</i>, comme il appelait Steibelt, devait être -fâché, et que le sommeil n'est de mise que lorsqu'on est dans son lit: -tout en racontant cela il prenait congé, et s'en allait en bâillant.</p> +ce ne fut pas long, et le calme se rétablit bientôt. Le cardinal +convint que <i>le musicien</i>, comme il appelait Steibelt, devait être +fâché, et que le sommeil n'est de mise que lorsqu'on est dans son lit: +tout en racontant cela il prenait congé, et s'en allait en bâillant.</p> -<p>On courut après Steibelt, qui était dans le parc à se promener avec +<p>On courut après Steibelt, qui était dans le parc à se promener avec Nicolo, avec qui il logeait dans la maison Russe<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141" title="Go to footnote 141"><span class="smaller">[141]</span></a>, en face du -château. M. d'Abrantès avait beaucoup d'humeur de ce qu'il avait fait, -et me gronda beaucoup aussi d'avoir ri... Je défendis Steibelt ainsi -que moi, en disant que l'inconvenance était bien plutôt dans l'homme -qui dort dans le salon d'une femme où se trouvent d'autres femmes... -M. d'Abrantès et ces messieurs me donnèrent enfin raison... mais -Steibelt était furieux. Dormir aux chants des Gangarides! -s'écriait-il,... le plus beau chœur de l'opéra!...</p> - -<p>Il emporta cet opéra en Russie. Je ne sais s'il l'a donné.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> Je viens de nommer Nicolo Isouard. C'était un de mes plus -intimes habitués. J'ai rarement rencontré dans le monde un artiste -aussi complaisant, aussi bon; il avait la tête folle, mais bien du -talent. <i>Le Médecin turc</i>,... <i>Joconde</i>, le charmant opéra de -<i>Joconde</i>, le premier acte de la <i>Lampe merveilleuse</i>, si différent -des autres, une foule de productions détachées, font preuve du talent +château. M. d'Abrantès avait beaucoup d'humeur de ce qu'il avait fait, +et me gronda beaucoup aussi d'avoir ri... Je défendis Steibelt ainsi +que moi, en disant que l'inconvenance était bien plutôt dans l'homme +qui dort dans le salon d'une femme où se trouvent d'autres femmes... +M. d'Abrantès et ces messieurs me donnèrent enfin raison... mais +Steibelt était furieux. Dormir aux chants des Gangarides! +s'écriait-il,... le plus beau chœur de l'opéra!...</p> + +<p>Il emporta cet opéra en Russie. Je ne sais s'il l'a donné.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> Je viens de nommer Nicolo Isouard. C'était un de mes plus +intimes habitués. J'ai rarement rencontré dans le monde un artiste +aussi complaisant, aussi bon; il avait la tête folle, mais bien du +talent. <i>Le Médecin turc</i>,... <i>Joconde</i>, le charmant opéra de +<i>Joconde</i>, le premier acte de la <i>Lampe merveilleuse</i>, si différent +des autres, une foule de productions détachées, font preuve du talent musical de Nicolo... Mais ce que ses amis seuls connaissent, c'est son -esprit gai, actif..., son caractère serviable..., son inépuisable -bonté. Toujours prêt à partir pour Rome, s'il l'avait fallu, pour -rendre service n'importe à qui... Nicolo chantait, sans voix, tout ce -qu'on lui présentait. Il contrefaisait toutes les voix de l'Opéra, des -Bouffes, de l'Opéra-Comique... Martin était copié par lui, derrière un -paravent, de manière, non pas à s'y tromper, mais à faire rire par la -ressemblance de l'accent... Jamais Nicolo ne fut arrêté un instant, +esprit gai, actif..., son caractère serviable..., son inépuisable +bonté. Toujours prêt à partir pour Rome, s'il l'avait fallu, pour +rendre service n'importe à qui... Nicolo chantait, sans voix, tout ce +qu'on lui présentait. Il contrefaisait toutes les voix de l'Opéra, des +Bouffes, de l'Opéra-Comique... Martin était copié par lui, derrière un +paravent, de manière, non pas à s'y tromper, mais à faire rire par la +ressemblance de l'accent... Jamais Nicolo ne fut arrêté un instant, quand il entrait une fois dans une affaire comme dans une -plaisanterie. Souvent, au Raincy, à Bièvre ou à Neuilly, après avoir +plaisanterie. Souvent, au Raincy, à Bièvre ou à Neuilly, après avoir fait de la musique, nous voulions danser... Alors Nicolo prenait un violon, grimpait sur une table, et nous jouait des contredanses, ayant -une paupière retroussée, des manches d'habit venant au coude, et -mêlant un couplet de complainte à chaque figure... Alors c'étaient -<span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> des rires fous qui duraient toute la soirée.</p> +une paupière retroussée, des manches d'habit venant au coude, et +mêlant un couplet de complainte à chaque figure... Alors c'étaient +<span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> des rires fous qui duraient toute la soirée.</p> -<p>Deux amies logeaient avec moi à Paris et à la campagne, et deux femmes -des aides-de-camp de M. d'Abrantès venaient dîner avec moi tous les -jours. L'une était madame de Grandsaigne, femme du colonel +<p>Deux amies logeaient avec moi à Paris et à la campagne, et deux femmes +des aides-de-camp de M. d'Abrantès venaient dîner avec moi tous les +jours. L'une était madame de Grandsaigne, femme du colonel Grandsaigne, premier aide-de-camp, et l'autre, madame Thomassin, femme d'un chef d'escadron, aussi aide-de-camp de mon mari...</p> <p>Celle de mes amies qui logeaient avec moi, que je regardais et regarde encore aujourd'hui comme ma sœur, est madame la baronne Lallemand. -Jamais on ne vit une plus charmante créature: grande, élancée, une -taille de jonc, fine, ronde et déliée, un regard ravissant donné par -de grands yeux bleus... une abondance de cheveux châtains tombant sur -des épaules admirables, des dents de perles, une main, un pied -d'enfant. Tout, dans sa personne, était enchanteur: aussi quel effet -elle produisait lorsqu'elle allait dans le monde!... J'en étais fière. -Mes enfants étaient encore trop jeunes pour m'occuper en ce genre; +Jamais on ne vit une plus charmante créature: grande, élancée, une +taille de jonc, fine, ronde et déliée, un regard ravissant donné par +de grands yeux bleus... une abondance de cheveux châtains tombant sur +des épaules admirables, des dents de perles, une main, un pied +d'enfant. Tout, dans sa personne, était enchanteur: aussi quel effet +elle produisait lorsqu'elle allait dans le monde!... J'en étais fière. +Mes enfants étaient encore trop jeunes pour m'occuper en ce genre; toute ma coquetterie de femme, dont je n'ai jamais voulu faire usage -pour moi, se réveilla pour Caroline... J'étais fâchée lorsqu'elle -n'était pas mise selon mon goût. Son mari était à l'armée, il me -l'avait laissée, et je jouissais délicieusement de la société intime -de cette compagne, dont l'esprit naïf et fin, le cœur <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> -dévoué à l'amitié, n'eut, pendant neuf ans que nous passâmes sous le -même toit ensemble, d'autre sollicitude que de m'entourer de soins et -d'affection; aussi, quels que soient le temps, les événements, nous -nous retrouvons toujours avec notre amitié et nos souvenirs, qui sont -purs même d'une pensée de mécontentement<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142" title="Go to footnote 142"><span class="smaller">[142]</span></a>.</p> - -<p>L'autre jeune femme de mes amis qui demeurait avec moi était veuve du -général Laplanche-Mortière. Elle était jeune et agréable, petite, mais -bien faite. Sa vue était très-basse, ce qui nuisait à ses yeux, qui -étaient fort beaux et d'un bleu foncé, avec des paupières noires, ce -qui rend ces yeux-là très-rares... Madame Mortière était douce et d'un -commerce agréable. Elle avait un fort beau talent de dessin, et -chantait agréablement... Elle était de mes amies, mais non pas aussi -intimement que madame Lallemand. Elle est remariée, et elle est -aujourd'hui madame la baronne de Montgardé.</p> - -<p>Madame de Grandsaigne n'était pas jolie. Elle était vive, alerte, +pour moi, se réveilla pour Caroline... J'étais fâchée lorsqu'elle +n'était pas mise selon mon goût. Son mari était à l'armée, il me +l'avait laissée, et je jouissais délicieusement de la société intime +de cette compagne, dont l'esprit naïf et fin, le cœur <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> +dévoué à l'amitié, n'eut, pendant neuf ans que nous passâmes sous le +même toit ensemble, d'autre sollicitude que de m'entourer de soins et +d'affection; aussi, quels que soient le temps, les événements, nous +nous retrouvons toujours avec notre amitié et nos souvenirs, qui sont +purs même d'une pensée de mécontentement<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142" title="Go to footnote 142"><span class="smaller">[142]</span></a>.</p> + +<p>L'autre jeune femme de mes amis qui demeurait avec moi était veuve du +général Laplanche-Mortière. Elle était jeune et agréable, petite, mais +bien faite. Sa vue était très-basse, ce qui nuisait à ses yeux, qui +étaient fort beaux et d'un bleu foncé, avec des paupières noires, ce +qui rend ces yeux-là très-rares... Madame Mortière était douce et d'un +commerce agréable. Elle avait un fort beau talent de dessin, et +chantait agréablement... Elle était de mes amies, mais non pas aussi +intimement que madame Lallemand. Elle est remariée, et elle est +aujourd'hui madame la baronne de Montgardé.</p> + +<p>Madame de Grandsaigne n'était pas jolie. Elle était vive, alerte, avait de belles dents qui la rendaient gaie, et souvent la faisaient plus rire qu'elle <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> ne voulait... Mais elle n'avait que ses dents, il les fallait bien montrer... Elle avait l'esprit prompt, la -repartie vive, surtout pour une parole sèche... Elle avait de la -facilité à toutes choses qui rendaient son commerce agréable. Je -montais presque tous les jours à cheval avec elle. Elle y montait -comme un jeune garçon, et pouvait au besoin dompter un cheval.</p> - -<p>Madame Thomassin était agréable, douce, mélancolique; une prévision de -son sort, malgré sa jeunesse, lui disait qu'elle n'avait que peu de -jours à vivre... elle était déjà frappée de la cruelle maladie dont -elle mourut quelques années après, ayant à peine accompli sa -vingt-septième année!...</p> - -<p>J'avais aussi près de moi une nièce de M. d'Abrantès, mademoiselle -Clotilde Chaudon... Elle avait dix-sept ans. Elle était charmante, -faite à peindre, de jolis cheveux blonds, une peau admirable, de +repartie vive, surtout pour une parole sèche... Elle avait de la +facilité à toutes choses qui rendaient son commerce agréable. Je +montais presque tous les jours à cheval avec elle. Elle y montait +comme un jeune garçon, et pouvait au besoin dompter un cheval.</p> + +<p>Madame Thomassin était agréable, douce, mélancolique; une prévision de +son sort, malgré sa jeunesse, lui disait qu'elle n'avait que peu de +jours à vivre... elle était déjà frappée de la cruelle maladie dont +elle mourut quelques années après, ayant à peine accompli sa +vingt-septième année!...</p> + +<p>J'avais aussi près de moi une nièce de M. d'Abrantès, mademoiselle +Clotilde Chaudon... Elle avait dix-sept ans. Elle était charmante, +faite à peindre, de jolis cheveux blonds, une peau admirable, de belles dents, et tout ce qui pouvait plaire si elle avait eu de jolies -mains et de jolis pieds. Clotilde dansait, était assez bonne -musicienne, vive comme un lutin, et jolie à l'avenant. On voit que le -noyau de la société qu'on trouvait chez moi avant qu'il n'y vînt même -un étranger était formé de manière à ne pas faire craindre l'ennui à +mains et de jolis pieds. Clotilde dansait, était assez bonne +musicienne, vive comme un lutin, et jolie à l'avenant. On voit que le +noyau de la société qu'on trouvait chez moi avant qu'il n'y vînt même +un étranger était formé de manière à ne pas faire craindre l'ennui à la personne qui venait passer deux heures avec nous.</p> -<p class="p2 center smaller">FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE ET DES PORTRAITS DES ARTISTES.</p> +<p class="p2 center smaller">FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE ET DES PORTRAITS DES ARTISTES.</p> <h2><span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> SECONDE PARTIE.</h2> -<h3>SOCIÉTÉ SOUS L'EMPIRE.</h3> +<h3>SOCIÉTÉ SOUS L'EMPIRE.</h3> -<p>J'ai parlé des hommes de lettres<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143" title="Go to footnote 143"><span class="smaller">[143]</span></a> qui venaient chez moi, et dont -l'esprit donnait tant de charme à une conversation soutenue, mais non -pédante. Maintenant, il faut y ajouter les hommes d'esprit, qui -contribuaient autant et peut-être plus que les autres à l'agrément de -nos soupers et de nos soirées.</p> +<p>J'ai parlé des hommes de lettres<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143" title="Go to footnote 143"><span class="smaller">[143]</span></a> qui venaient chez moi, et dont +l'esprit donnait tant de charme à une conversation soutenue, mais non +pédante. Maintenant, il faut y ajouter les hommes d'esprit, qui +contribuaient autant et peut-être plus que les autres à l'agrément de +nos soupers et de nos soirées.</p> -<p>J'ai parlé de M. de Cherval. Son portrait, déjà tracé par moi, ne peut -l'être assez souvent; car je l'aime et le respecte comme un père. Son -esprit est profond, mais on ne s'en aperçoit pas dans un salon; il +<p>J'ai parlé de M. de Cherval. Son portrait, déjà tracé par moi, ne peut +l'être assez souvent; car je l'aime et le respecte comme un père. Son +esprit est profond, mais on ne s'en aperçoit pas dans un salon; il conte alors, il cause, et toujours les autres se taisent pour -l'écouter. Cela est encore <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> aujourd'hui, et pourtant il a tout -à l'heure quatre-vingt-trois ans!</p> +l'écouter. Cela est encore <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> aujourd'hui, et pourtant il a tout +à l'heure quatre-vingt-trois ans!</p> -<p>M. de Sainte-Foix était un homme spirituel, un homme du monde, ayant -d'excellentes manières et contant des choses du temps passé avec un -charme sans pareil, et cela sans prendre l'état de conteur; il avait -l'air de céder à une instance. J'avais toujours un nouveau plaisir à -l'écouter.</p> +<p>M. de Sainte-Foix était un homme spirituel, un homme du monde, ayant +d'excellentes manières et contant des choses du temps passé avec un +charme sans pareil, et cela sans prendre l'état de conteur; il avait +l'air de céder à une instance. J'avais toujours un nouveau plaisir à +l'écouter.</p> -<p>M. de Montrond était aussi un habitué du soir chez moi. Son esprit est +<p>M. de Montrond était aussi un habitué du soir chez moi. Son esprit est connu de tout le monde; ce qui l'est moins, c'est la grande -instruction et même la science qui accompagnent cet esprit. Son -caractère est un type qui a formé de mauvais modèles, tandis que -l'original était inimitable... Il connaissait le monde entier... -voyait la bonne et la mauvaise compagnie indifféremment, n'ayant -jamais dans l'une le ton de l'autre, et préférant d'ailleurs la bonne, -où il passait sa vie. Spirituel autant qu'on peut l'être, il possède +instruction et même la science qui accompagnent cet esprit. Son +caractère est un type qui a formé de mauvais modèles, tandis que +l'original était inimitable... Il connaissait le monde entier... +voyait la bonne et la mauvaise compagnie indifféremment, n'ayant +jamais dans l'une le ton de l'autre, et préférant d'ailleurs la bonne, +où il passait sa vie. Spirituel autant qu'on peut l'être, il possède le talent assez rare de se moquer des gens tout en les faisant rire. -D'une bravoure reconnue, insoucieux de fâcher ou d'être agréable, à -moins que ses affections ne soient engagées dans la question, il a une -façon de dire qui n'est qu'à lui, et rappelle le genre que devait -avoir M. de Grammont... il a cette assurance à la fois insolente et -polie qui faisait répondre <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> par M. de Grammont à Louis XIV, +D'une bravoure reconnue, insoucieux de fâcher ou d'être agréable, à +moins que ses affections ne soient engagées dans la question, il a une +façon de dire qui n'est qu'à lui, et rappelle le genre que devait +avoir M. de Grammont... il a cette assurance à la fois insolente et +polie qui faisait répondre <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> par M. de Grammont à Louis XIV, qui se plaignait de n'avoir plus de dents:</p> <p><i>Eh! sire, qui est-ce qui a des dents?...</i></p> <p>Et il lui en montrait trente-deux magnifiques.</p> -<p>À son esprit, M. de Montrond joignait l'usage du grand monde, et avait -dans la bonne société les plus excellentes manières. Jamais, par -exemple, il n'était grossier, ce que l'on voit si souvent aujourd'hui -être pris pour de l'aisance. M. de Montrond disait un mot mordant, -jamais malhonnête. Il avait eu de grands succès parmi les femmes, -qu'il aimait après ou tout autant que le jeu. Cette vie un peu à la -Valmont l'avait jeté dans la route d'une charmante femme, qui était -devenue la sienne, et qu'alors il n'avait plus aimée du tout: c'était +<p>À son esprit, M. de Montrond joignait l'usage du grand monde, et avait +dans la bonne société les plus excellentes manières. Jamais, par +exemple, il n'était grossier, ce que l'on voit si souvent aujourd'hui +être pris pour de l'aisance. M. de Montrond disait un mot mordant, +jamais malhonnête. Il avait eu de grands succès parmi les femmes, +qu'il aimait après ou tout autant que le jeu. Cette vie un peu à la +Valmont l'avait jeté dans la route d'une charmante femme, qui était +devenue la sienne, et qu'alors il n'avait plus aimée du tout: c'était la duchesse de Fleury<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144" title="Go to footnote 144"><span class="smaller">[144]</span></a>. Jamais, au reste, il ne parlait de sa -femme; et il venait chez moi depuis bien des années, que je ne me -doutais même pas qu'il fût ou qu'il eût été marié.</p> +femme; et il venait chez moi depuis bien des années, que je ne me +doutais même pas qu'il fût ou qu'il eût été marié.</p> <p>L'existence de M. de Montrond, sur laquelle beaucoup de gens ont dit -des bêtises, comme cela arrive toujours quand on raisonne sur ce qu'on -ne sait pas, est beaucoup moins mystérieuse qu'on ne le croit. Il a de -l'ambition sans but, ce qui est funeste toujours, mais surtout à -l'époque où M. de <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> Montrond marquait dans le monde; il possède -d'excellentes qualités... et le prouve en ayant de longues et fidèles -amitiés; il est dévoué aux gens qu'il aime: après cela, le nombre en +des bêtises, comme cela arrive toujours quand on raisonne sur ce qu'on +ne sait pas, est beaucoup moins mystérieuse qu'on ne le croit. Il a de +l'ambition sans but, ce qui est funeste toujours, mais surtout à +l'époque où M. de <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> Montrond marquait dans le monde; il possède +d'excellentes qualités... et le prouve en ayant de longues et fidèles +amitiés; il est dévoué aux gens qu'il aime: après cela, le nombre en est petit, je le sais, mais la chose alors en est plus certaine. Je -l'ai vu fort souvent, non-seulement à Paris, mais à la campagne, aux -eaux, dans cette intimité enfin où l'homme ne se masque qu'un jour et -se dévoile le lendemain; il donne aux pauvres... Il est bon maître, et -tient à honneur seulement de se montrer méchant et frivole, sans être -ni l'un ni l'autre, chose à laquelle il a réussi.</p> - -<p>M. de Montrond ne contait jamais: il était en cela le contraire de M. -de Sainte-Foix; lorsqu'il avait cependant quelque bonne chose à dire, -alors il s'y prenait de telle manière, qu'il faisait autrement qu'un -autre et si différemment, il mettait, par exemple, tant de sérieux à -dire l'aventure la plus bouffonne, qu'il fallait renoncer à la -raconter après lui. Beau joueur en perdant, mais seulement sous le -rapport de l'argent, car il était insupportable <i>au whist</i>, qu'il y -gagnât ou qu'il y perdît, il était continuellement au moment de se +l'ai vu fort souvent, non-seulement à Paris, mais à la campagne, aux +eaux, dans cette intimité enfin où l'homme ne se masque qu'un jour et +se dévoile le lendemain; il donne aux pauvres... Il est bon maître, et +tient à honneur seulement de se montrer méchant et frivole, sans être +ni l'un ni l'autre, chose à laquelle il a réussi.</p> + +<p>M. de Montrond ne contait jamais: il était en cela le contraire de M. +de Sainte-Foix; lorsqu'il avait cependant quelque bonne chose à dire, +alors il s'y prenait de telle manière, qu'il faisait autrement qu'un +autre et si différemment, il mettait, par exemple, tant de sérieux à +dire l'aventure la plus bouffonne, qu'il fallait renoncer à la +raconter après lui. Beau joueur en perdant, mais seulement sous le +rapport de l'argent, car il était insupportable <i>au whist</i>, qu'il y +gagnât ou qu'il y perdît, il était continuellement au moment de se faire une querelle, qu'il aurait au reste parfaitement soutenue.</p> -<p>Enfin, j'ai beaucoup vu M. de Montrond, et crois le connaître assez +<p>Enfin, j'ai beaucoup vu M. de Montrond, et crois le connaître assez pour dire que ce qui est <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> pour presque tout le monde est -surtout vrai pour lui: c'est qu'il est mal jugé...</p> +surtout vrai pour lui: c'est qu'il est mal jugé...</p> -<p>Un fait positif, c'est qu'il a des amis qui lui sont attachés depuis +<p>Un fait positif, c'est qu'il a des amis qui lui sont attachés depuis quarante ans... Dire et vouloir persuader qu'il est bon, je ne l'entreprendrai pas, non plus que d'indiquer sa conversation comme un -cours de morale; mais un homme qui est fidèle à ses affections, quel -que soit le vent qui souffle sur elles, n'est pas non plus un méchant -homme. Le mal des jugements portés sur des personnages très-connus -vient particulièrement de la légèreté avec laquelle on recueille des -traditions, sans même s'inquiéter si elles sont plus ou moins fidèles.</p> - -<p>M. de Saint-Aulaire, aujourd'hui notre ambassadeur à Vienne, venait -aussi chez moi... il était de la maison de l'Empereur, et je l'avais -connu avant mon mariage, chez ma mère, où il allait habituellement. -Son esprit charmant et doux, ses bonnes manières, sa façon piquante de -raconter, sa distraction ensuite parfaitement réelle, lui donnaient un -charme tout particulier. Il discutait avec une extrême mesure, et -jamais <i>en disputant</i>. Il n'était pas comme beaucoup de littérateurs -que je connais, qui, à peine dans la carrière, jugent et tranchent sur -les plus belles renommées, et se croient Lamartine ou bien Victor Hugo -pour avoir fait des vers... Quant à M. de Saint-Aulaire, il <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> -était <i>sociable</i> au-delà de tout ce que je vois maintenant.</p> - -<p>Mais un homme qui était pour moi plus qu'un homme aimable, car son -cœur et son esprit étaient tous deux dans ce que son affection me -témoignait, c'était M. de Narbonne!</p> - -<p>Son portrait a souvent été tracé: on a beaucoup parlé de lui; on a -beaucoup vanté sa politesse, ses manières distinguées, son esprit -même... Eh bien! jamais on n'a pu donner une idée juste, ni tracer -même une silhouette ressemblante du comte Louis de Narbonne. J'en +cours de morale; mais un homme qui est fidèle à ses affections, quel +que soit le vent qui souffle sur elles, n'est pas non plus un méchant +homme. Le mal des jugements portés sur des personnages très-connus +vient particulièrement de la légèreté avec laquelle on recueille des +traditions, sans même s'inquiéter si elles sont plus ou moins fidèles.</p> + +<p>M. de Saint-Aulaire, aujourd'hui notre ambassadeur à Vienne, venait +aussi chez moi... il était de la maison de l'Empereur, et je l'avais +connu avant mon mariage, chez ma mère, où il allait habituellement. +Son esprit charmant et doux, ses bonnes manières, sa façon piquante de +raconter, sa distraction ensuite parfaitement réelle, lui donnaient un +charme tout particulier. Il discutait avec une extrême mesure, et +jamais <i>en disputant</i>. Il n'était pas comme beaucoup de littérateurs +que je connais, qui, à peine dans la carrière, jugent et tranchent sur +les plus belles renommées, et se croient Lamartine ou bien Victor Hugo +pour avoir fait des vers... Quant à M. de Saint-Aulaire, il <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> +était <i>sociable</i> au-delà de tout ce que je vois maintenant.</p> + +<p>Mais un homme qui était pour moi plus qu'un homme aimable, car son +cœur et son esprit étaient tous deux dans ce que son affection me +témoignait, c'était M. de Narbonne!</p> + +<p>Son portrait a souvent été tracé: on a beaucoup parlé de lui; on a +beaucoup vanté sa politesse, ses manières distinguées, son esprit +même... Eh bien! jamais on n'a pu donner une idée juste, ni tracer +même une silhouette ressemblante du comte Louis de Narbonne. J'en parlerai souvent dans le cours de cet ouvrage, et avant d'aller plus loin, je voudrais pouvoir placer ici plusieurs lettres<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145" title="Go to footnote 145"><span class="smaller">[145]</span></a> qu'il -<span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> m'écrivit dans un moment bien pénible. Elles montreraient à -quel point M. de Narbonne était aimant et bon. On lui a refusé d'être -attaché à ses amis, c'est une calomnie: les amis qui eurent à se +<span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> m'écrivit dans un moment bien pénible. Elles montreraient à +quel point M. de Narbonne était aimant et bon. On lui a refusé d'être +attaché à ses amis, c'est une calomnie: les amis qui eurent à se plaindre de lui, c'est qu'ils furent, eux, ingrats et perfides. Je -sais que depuis la mort de celui qu'ils devaient bénir, loin de -l'accuser; je sais qu'ils ont osé élever la voix et parler de la -<i>légèreté de cœur</i> de M. de Narbonne... Si son cœur était léger, +sais que depuis la mort de celui qu'ils devaient bénir, loin de +l'accuser; je sais qu'ils ont osé élever la voix et parler de la +<i>légèreté de cœur</i> de M. de Narbonne... Si son cœur était léger, ensuite, c'est qu'il en avait un; chose fort douteuse chez quelques-uns de ceux qui parlaient ainsi.</p> -<p>Si jamais un portrait <i>écrit</i> fut difficile à faire, c'est celui de M. +<p>Si jamais un portrait <i>écrit</i> fut difficile à faire, c'est celui de M. de Narbonne; il y avait dans sa nature, dans son langage, un charme -qui échappait à l'analyse. Il était spirituel naturellement, instruit -sans pédanterie, parlant et connaissant à fond plusieurs langues, -s'occupant d'études sérieuses sur la guerre et l'administration; d'une -bonté de cœur, d'une jeunesse d'âme bien méritoires chez un homme -qui avait passé sa vie à la cour, et avait été élevé par une mère tout -entière dans ces menées d'intrigues de coteries qui faisaient la vie -des gens de Versailles. M. de Narbonne devait être un autre homme; -mais sa nature était d'élite, et ces natures-là, loin de se corrompre, -se retrempent au milieu du mal... Sans doute il était léger dans -beaucoup d'habitudes de la vie, <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> mais jamais, rien de sérieux -n'était froissé par lui... Madame de Staël, qui lui avait sauvé la vie -en 1792, était pour lui l'objet d'un culte sacré. Il est des +qui échappait à l'analyse. Il était spirituel naturellement, instruit +sans pédanterie, parlant et connaissant à fond plusieurs langues, +s'occupant d'études sérieuses sur la guerre et l'administration; d'une +bonté de cœur, d'une jeunesse d'âme bien méritoires chez un homme +qui avait passé sa vie à la cour, et avait été élevé par une mère tout +entière dans ces menées d'intrigues de coteries qui faisaient la vie +des gens de Versailles. M. de Narbonne devait être un autre homme; +mais sa nature était d'élite, et ces natures-là , loin de se corrompre, +se retrempent au milieu du mal... Sans doute il était léger dans +beaucoup d'habitudes de la vie, <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> mais jamais, rien de sérieux +n'était froissé par lui... Madame de Staël, qui lui avait sauvé la vie +en 1792, était pour lui l'objet d'un culte sacré. Il est des affections, disait-il, dont le souvenir est une chose sainte... Il -adorait ses enfants, et sa mère était pour lui ce que devait être une -mère de l'époque de la sienne, c'est-à-dire qu'il était toujours dans -une attitude respectueuse, qui pourtant n'avait rien de ridicule à son -âge, et sa mère elle-même était bien ce qu'il fallait pour porter ce +adorait ses enfants, et sa mère était pour lui ce que devait être une +mère de l'époque de la sienne, c'est-à -dire qu'il était toujours dans +une attitude respectueuse, qui pourtant n'avait rien de ridicule à son +âge, et sa mère elle-même était bien ce qu'il fallait pour porter ce nom de <i>duchesse de Narbonne</i>!... Cette vieille femme de la cour de -Louis XV, dame d'honneur de Mesdames, qui avait survécu à son temps et -à ses maîtres..., ce débris de l'époque de madame Dubarry, je l'ai vue -encore bien fraîche de pensées et de souvenirs.</p> +Louis XV, dame d'honneur de Mesdames, qui avait survécu à son temps et +à ses maîtres..., ce débris de l'époque de madame Dubarry, je l'ai vue +encore bien fraîche de pensées et de souvenirs.</p> -<p>J'ai dit que M. de Narbonne <i>contait</i> peu; son esprit n'allait pas à +<p>J'ai dit que M. de Narbonne <i>contait</i> peu; son esprit n'allait pas à ce genre de conversation; il ne l'aimait pas: aussi appelait-il M. de -Sainte-Foix <i>la sultane Scheherazade</i>. Quant à lui, lorsqu'il contait, -on ne s'en doutait pas... C'était un peu M. de Talleyrand, mais -lorsque celui-ci était de bonne humeur. Pour M. de Narbonne, il était -toujours égal, toujours bon pour ses amis, les écoutant, répondant à -leurs chagrins, lorsque lui-même quelquefois était accablé d'ennuis... -La perte d'un tel ami devait être et fut en effet douloureusement +Sainte-Foix <i>la sultane Scheherazade</i>. Quant à lui, lorsqu'il contait, +on ne s'en doutait pas... C'était un peu M. de Talleyrand, mais +lorsque celui-ci était de bonne humeur. Pour M. de Narbonne, il était +toujours égal, toujours bon pour ses amis, les écoutant, répondant à +leurs chagrins, lorsque lui-même quelquefois était accablé d'ennuis... +La perte d'un tel ami devait être et fut en effet douloureusement <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> sentie par moi. L'amie en souffrit par le cœur, la -maîtresse de maison ne le remplaça jamais!...</p> +maîtresse de maison ne le remplaça jamais!...</p> -<p>J'ai parlé du cardinal Maury; il était d'une immense ressource dans un -salon comme le mien, malgré les inconvénients de sa brusquerie; le +<p>J'ai parlé du cardinal Maury; il était d'une immense ressource dans un +salon comme le mien, malgré les inconvénients de sa brusquerie; le cardinal trouvait aussi en moi beaucoup de reconnaissance pour la -préférence qu'il m'accordait; il n'allait aussi régulièrement que chez +préférence qu'il m'accordait; il n'allait aussi régulièrement que chez moi...</p> -<p>Millin, conservateur ou directeur du cabinet des Médailles, était -aussi de ma grande intimité; il venait chaque jour, et par son heureux -caractère, ses connaissances (qu'on lui disputait, mais qui n'en -étaient pas moins fort étendues et réelles), son esprit <i>anecdotique</i> -et conteur, sa manière d'être toujours vouée à la gaîté, et sa volonté -de s'amuser en amusant les autres, avec toutes ses qualités, Millin -formait un des appuis les plus solides de notre société. Voulait-on -jouer la comédie, Millin prenait le rôle qu'on lui donnait... Il -aurait joué le marquis de Moncade, Othello, Crispin ou bien le -Misanthrope, avec la même complaisance. Il est vrai qu'il jouait la -comédie aussi mal que possible; mais c'est égal... Voulait-on jouer -des charades en action, ce que nous faisions très-souvent, oh! alors, -Millin était dans son centre!... il distribuait les rôles... mettait -les turbans, faisait <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> des casques de papier avec une dextérité -admirable, et tout cela avec un sérieux d'autant plus grand, qu'il +<p>Millin, conservateur ou directeur du cabinet des Médailles, était +aussi de ma grande intimité; il venait chaque jour, et par son heureux +caractère, ses connaissances (qu'on lui disputait, mais qui n'en +étaient pas moins fort étendues et réelles), son esprit <i>anecdotique</i> +et conteur, sa manière d'être toujours vouée à la gaîté, et sa volonté +de s'amuser en amusant les autres, avec toutes ses qualités, Millin +formait un des appuis les plus solides de notre société. Voulait-on +jouer la comédie, Millin prenait le rôle qu'on lui donnait... Il +aurait joué le marquis de Moncade, Othello, Crispin ou bien le +Misanthrope, avec la même complaisance. Il est vrai qu'il jouait la +comédie aussi mal que possible; mais c'est égal... Voulait-on jouer +des charades en action, ce que nous faisions très-souvent, oh! alors, +Millin était dans son centre!... il distribuait les rôles... mettait +les turbans, faisait <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> des casques de papier avec une dextérité +admirable, et tout cela avec un sérieux d'autant plus grand, qu'il s'amusait en conscience... Et puis, lorsqu'il voyait qu'on avait assez -des charades, des répétitions, il faisait apporter de sa propre -bibliothèque, qui était fort belle, une vingtaine de collections de -voyages, de costumes, de belles gravures<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146" title="Go to footnote 146"><span class="smaller">[146]</span></a>, qu'il étalait sur le -billard, et là, prenant une queue, il démontrait en nasillant et -faisant l'explication des planches. C'était surtout aux portraits de -femmes qu'il était comique! Il fallait l'entendre lorsqu'il faisait +des charades, des répétitions, il faisait apporter de sa propre +bibliothèque, qui était fort belle, une vingtaine de collections de +voyages, de costumes, de belles gravures<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146" title="Go to footnote 146"><span class="smaller">[146]</span></a>, qu'il étalait sur le +billard, et là , prenant une queue, il démontrait en nasillant et +faisant l'explication des planches. C'était surtout aux portraits de +femmes qu'il était comique! Il fallait l'entendre lorsqu'il faisait l'histoire de la sultane Ipomai!... et puis celle du prince Isouf!... -Il était alors bien amusant!...</p> +Il était alors bien amusant!...</p> <p>Un autre homme bien spirituel, qui venait aussi souvent chez moi, et -n'était pas aussi connu alors qu'il l'a été depuis, c'est M. de -Planard... il avait déjà fait à cette époque <i>la Nièce supposée</i>... Il -était fort timide, mais fort aimable... il jouait la comédie chez moi -à Neuilly, et il excellait avec Millin dans les charades en action.</p> +n'était pas aussi connu alors qu'il l'a été depuis, c'est M. de +Planard... il avait déjà fait à cette époque <i>la Nièce supposée</i>... Il +était fort timide, mais fort aimable... il jouait la comédie chez moi +à Neuilly, et il excellait avec Millin dans les charades en action.</p> <p>On rencontrait aussi chez moi Geoffroy de Saint-Hilaire, dont le beau -talent rivalisait avec Cuvier, le docteur Hallé, Corvisart, lorsqu'il -était à Paris, <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> Desgenettes, qui était mon ami plus que mon -médecin, enfin une foule d'autres notabilités parmi les artistes, -comme, par exemple, Gérard, Girodet et Augustin<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147" title="Go to footnote 147"><span class="smaller">[147]</span></a>, ainsi que -d'autres gens de lettres dont les noms trouveront leur place à mesure -que nous avancerons dans la narration des événements de l'époque. +talent rivalisait avec Cuvier, le docteur Hallé, Corvisart, lorsqu'il +était à Paris, <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> Desgenettes, qui était mon ami plus que mon +médecin, enfin une foule d'autres notabilités parmi les artistes, +comme, par exemple, Gérard, Girodet et Augustin<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147" title="Go to footnote 147"><span class="smaller">[147]</span></a>, ainsi que +d'autres gens de lettres dont les noms trouveront leur place à mesure +que nous avancerons dans la narration des événements de l'époque. Parmi les hommes du monde remarquables par leur esprit, il faut aussi -placer M. le duc Decazes. Il n'était pas alors ce qu'il est devenu -depuis, et comme nous l'avons vu peu de temps après l'époque dont je -parle; il n'était pas encore un des grands de la terre; mais il était +placer M. le duc Decazes. Il n'était pas alors ce qu'il est devenu +depuis, et comme nous l'avons vu peu de temps après l'époque dont je +parle; il n'était pas encore un des grands de la terre; mais il était comme toujours un homme parfaitement spirituel, aimable et gracieux, et d'un commerce doux et facile, qui avait un grand charme... Je le -voyais souvent; il était un de nos habitués.</p> +voyais souvent; il était un de nos habitués.</p> -<p>M. de Grefulhe, que je voyais aussi beaucoup, était un homme fort -remarquable. Son esprit sérieux, qui tout à coup prenait une couleur -railleuse, sans amertume pourtant, mais frappant toujours à coup sûr, -avait un grand charme d'étrangeté, et cependant il y avait un accord +<p>M. de Grefulhe, que je voyais aussi beaucoup, était un homme fort +remarquable. Son esprit sérieux, qui tout à coup prenait une couleur +railleuse, sans amertume pourtant, mais frappant toujours à coup sûr, +avait un grand charme d'étrangeté, et cependant il y avait un accord complet en lui. Sa figure et sa tournure, toutes deux d'une grande -distinction, ajoutaient à ce que sa conversation <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> avait de -puissance; son visage pâle, ses cheveux d'un noir de jais, ainsi que -ses yeux; sa bouche, dont le sourire était aussi rare<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148" title="Go to footnote 148"><span class="smaller">[148]</span></a> que fin et +distinction, ajoutaient à ce que sa conversation <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> avait de +puissance; son visage pâle, ses cheveux d'un noir de jais, ainsi que +ses yeux; sa bouche, dont le sourire était aussi rare<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148" title="Go to footnote 148"><span class="smaller">[148]</span></a> que fin et spirituel, et s'accordait avec son regard et sa parole; sa personne, -enfin, était celle d'un homme distingué sous tous les rapports et par -tout ce qu'on exige dans la haute et bonne société.</p> - -<p>M. Alexandre de Girardin était plus qu'un habitué chez moi; c'était un -ami. C'était un homme redouté plus qu'il n'était méchant; on craignait -son esprit très-fin et surtout très-clairvoyant pour discerner -aussitôt les ridicules; mais excepté cette triste partie de -nous-mêmes, je ne l'ai jamais entendu attaquer personne sérieusement; -il est au contraire fort dévoué aux amitiés saintes, et depuis plus de -trente ans que je le connais, je l'ai toujours trouvé digne d'être mon -ami, et je ne dis pas la même chose de beaucoup de gens qui ont la -prétention de l'être. M. le comte de Girardin fut longtemps fort à la -mode à Paris, où cette mode ne donne guère son sceptre facilement... -Il était fort jeune, mais déjà son esprit se montrait tel qu'il est, -et malgré son <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> apparente légèreté, il joignait à cet esprit, -non-seulement du monde, mais plus sérieux qu'on ne le croit, un -cœur parfait pour ses amis. Sa mère avait en lui le fils le plus -respectueux et le plus tendre. Au milieu de ses succès les plus -bruyants et certes les mieux faits pour tourner une jeune tête, il ne -manquait <i>jamais</i> un seul jour d'aller voir sa mère à l'issue de son -dîner, qui avait lieu pour elle à cinq heures précises. M. Alexandre -de Girardin demeurait auprès d'elle pendant une heure et souvent plus: -quelquefois madame T.....n venait le chercher avant l'heure fixée... +enfin, était celle d'un homme distingué sous tous les rapports et par +tout ce qu'on exige dans la haute et bonne société.</p> + +<p>M. Alexandre de Girardin était plus qu'un habitué chez moi; c'était un +ami. C'était un homme redouté plus qu'il n'était méchant; on craignait +son esprit très-fin et surtout très-clairvoyant pour discerner +aussitôt les ridicules; mais excepté cette triste partie de +nous-mêmes, je ne l'ai jamais entendu attaquer personne sérieusement; +il est au contraire fort dévoué aux amitiés saintes, et depuis plus de +trente ans que je le connais, je l'ai toujours trouvé digne d'être mon +ami, et je ne dis pas la même chose de beaucoup de gens qui ont la +prétention de l'être. M. le comte de Girardin fut longtemps fort à la +mode à Paris, où cette mode ne donne guère son sceptre facilement... +Il était fort jeune, mais déjà son esprit se montrait tel qu'il est, +et malgré son <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> apparente légèreté, il joignait à cet esprit, +non-seulement du monde, mais plus sérieux qu'on ne le croit, un +cœur parfait pour ses amis. Sa mère avait en lui le fils le plus +respectueux et le plus tendre. Au milieu de ses succès les plus +bruyants et certes les mieux faits pour tourner une jeune tête, il ne +manquait <i>jamais</i> un seul jour d'aller voir sa mère à l'issue de son +dîner, qui avait lieu pour elle à cinq heures précises. M. Alexandre +de Girardin demeurait auprès d'elle pendant une heure et souvent plus: +quelquefois madame T.....n venait le chercher avant l'heure fixée... Il la laissait attendre:</p> -<p>—Va donc, mon fils, lui disait sa mère en souriant.</p> +<p>—Va donc, mon fils, lui disait sa mère en souriant.</p> -<p>—Non, non, répondait-il avec une grâce charmante, je ne veux pas +<p>—Non, non, répondait-il avec une grâce charmante, je ne veux pas perdre un de mes bons moments.</p> -<p>L'homme qui agit ainsi à vingt-cinq ans et dans l'âge des plus +<p>L'homme qui agit ainsi à vingt-cinq ans et dans l'âge des plus fougueuses passions n'est <i>jamais</i>, en aucun temps, autre chose qu'un -homme digne d'être estimé, autant qu'aimé de ses amis.</p> +homme digne d'être estimé, autant qu'aimé de ses amis.</p> -<p>Il contribuait aussi grandement à l'agrément de nos bonnes soirées, -lorsque les éternels voyages de l'Empereur permettaient à tout ce qui -portait une épée de demeurer à Paris quelques mois.</p> +<p>Il contribuait aussi grandement à l'agrément de nos bonnes soirées, +lorsque les éternels voyages de l'Empereur permettaient à tout ce qui +portait une épée de demeurer à Paris quelques mois.</p> <p>En remontant aux premiers temps de l'Empire, <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> on trouve une -époque assez remarquable, c'est l'établissement de la société et de -l'étiquette. Les princesses l'apprenaient, et l'apprenaient vite; -quelques-unes furent même tout près de l'impertinence. L'Empereur le -sut, et fut très-sévère avec ses sœurs... mais bientôt il eut, lui -aussi, une lutte à soutenir avec elles. La princesse Borghèse n'avait -que le duché de Guastalla!...—Qu'est-ce que Guastalla, mon bon petit -frère? demandait-elle gentiment à l'Empereur. Est-ce une belle grande +époque assez remarquable, c'est l'établissement de la société et de +l'étiquette. Les princesses l'apprenaient, et l'apprenaient vite; +quelques-unes furent même tout près de l'impertinence. L'Empereur le +sut, et fut très-sévère avec ses sœurs... mais bientôt il eut, lui +aussi, une lutte à soutenir avec elles. La princesse Borghèse n'avait +que le duché de Guastalla!...—Qu'est-ce que Guastalla, mon bon petit +frère? demandait-elle gentiment à l'Empereur. Est-ce une belle grande ville, avec un beau palais et des sujets?...</p> -<p>—Guastalla est un village... un bourg, répondait assez durement -l'Empereur, dans les États de Parme et de Plaisance...</p> +<p>—Guastalla est un village... un bourg, répondait assez durement +l'Empereur, dans les États de Parme et de Plaisance...</p> -<p>—Un village! un bourg! s'écria la princesse en se redressant de sa +<p>—Un village! un bourg! s'écria la princesse en se redressant de sa hauteur sur sa chaise longue... un village!... <i>la date buona</i>, fratello!... et que voulez-vous que j'en fasse?...</p> <p>—Ce que tu voudras...</p> -<p>—Comment! ce que je voudrai!... Et elle se mit à pleurer.</p> +<p>—Comment! ce que je voudrai!... Et elle se mit à pleurer.</p> <p>—Annonciata<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149" title="Go to footnote 149"><span class="smaller">[149]</span></a> est <i>grande</i> duchesse!... et elle <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> est ma cadette!... pourquoi donc ne suis-je pas autant qu'elle, au moins?... -elle a des <i>états</i>... elle a des ministres!...—Napoléon, lui dit -enfin la princesse, je vous préviens que je vous arrache les yeux si -je ne suis pas mieux traitée. Et mon pauvre Camille! pourquoi ne rien +elle a des <i>états</i>... elle a des ministres!...—Napoléon, lui dit +enfin la princesse, je vous préviens que je vous arrache les yeux si +je ne suis pas mieux traitée. Et mon pauvre Camille! pourquoi ne rien faire pour lui?</p> -<p>—C'est un imbécile.</p> +<p>—C'est un imbécile.</p> -<p>—C'est vrai... mais qu'est-ce que ça fait?...</p> +<p>—C'est vrai... mais qu'est-ce que ça fait?...</p> -<p>L'Empereur leva les épaules... la princesse pleurait à sanglots... -L'Empereur l'aimait, et au fond elle n'était pas méchante... et puis -elle était si <i>câline</i>!... si habile à émouvoir!... si belle en +<p>L'Empereur leva les épaules... la princesse pleurait à sanglots... +L'Empereur l'aimait, et au fond elle n'était pas méchante... et puis +elle était si <i>câline</i>!... si habile à émouvoir!... si belle en pleurant!...</p> -<p>Le résultat de cette attaque fut qu'on donna le pauvre peuple -piémontais à gouverner au prince Camille.</p> +<p>Le résultat de cette attaque fut qu'on donna le pauvre peuple +piémontais à gouverner au prince Camille.</p> -<p>Lorsque les autres sœurs virent que les larmes et les scènes -avaient du succès, l'Empereur n'en manqua pas, et n'eut plus un moment +<p>Lorsque les autres sœurs virent que les larmes et les scènes +avaient du succès, l'Empereur n'en manqua pas, et n'eut plus un moment de repos. La grande-duchesse de Berg voulut la couronne royale, et -même un beau royaume, et la princesse Élisa un empire. Tout allait par -hiérarchie selon elles, et pas un droit n'était oublié... L'Empereur -écouta longtemps en silence, se contentant de ne pas répondre; mais la -princesse Élisa n'était pas belle en pleurant, et la grande-duchesse -de Berg <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> n'était rien moins que douce: aussi l'Empereur -finit-il par se fâcher, et ce fut alors qu'un jour il dit, en frappant +même un beau royaume, et la princesse Élisa un empire. Tout allait par +hiérarchie selon elles, et pas un droit n'était oublié... L'Empereur +écouta longtemps en silence, se contentant de ne pas répondre; mais la +princesse Élisa n'était pas belle en pleurant, et la grande-duchesse +de Berg <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> n'était rien moins que douce: aussi l'Empereur +finit-il par se fâcher, et ce fut alors qu'un jour il dit, en frappant du pied:</p> -<p>—Pardieu! ces femmes-là sont étranges! on dirait, en vérité, que nous -partageons l'héritage du feu roi notre père!...</p> +<p>—Pardieu! ces femmes-là sont étranges! on dirait, en vérité, que nous +partageons l'héritage du feu roi notre père!...</p> -<p>Lavalette était aussi, et dans tous les temps, un habitué de ma -maison; il était fort aimable et racontait à ravir. Ce fut lui qui, en +<p>Lavalette était aussi, et dans tous les temps, un habitué de ma +maison; il était fort aimable et racontait à ravir. Ce fut lui qui, en sortant de chez l'Empereur, nous rapporta ce mot qu'il avait entendu...</p> -<p>Une femme que je voyais très-souvent et avec un charme toujours -nouveau, c'était la duchesse de Raguse. Nous étions liées aussi -intimement que deux femmes peuvent l'être, et je l'aimais autant qu'on +<p>Une femme que je voyais très-souvent et avec un charme toujours +nouveau, c'était la duchesse de Raguse. Nous étions liées aussi +intimement que deux femmes peuvent l'être, et je l'aimais autant qu'on peut aimer une amie... Charmante, gaie, vive, spirituelle, -très-instruite, naturelle et possédant tous les avantages d'une haute -position dans le monde social, jusqu'à une grande fortune, ce qui la -double encore... la duchesse de Raguse était, à cette époque, la plus -chère de mes amies, et toutes les fois que j'entendais annoncer son -nom, il me faisait le même effet que celui de M. de Narbonne: l'amie -était heureuse, la maîtresse de maison contente.</p> +très-instruite, naturelle et possédant tous les avantages d'une haute +position dans le monde social, jusqu'à une grande fortune, ce qui la +double encore... la duchesse de Raguse était, à cette époque, la plus +chère de mes amies, et toutes les fois que j'entendais annoncer son +nom, il me faisait le même effet que celui de M. de Narbonne: l'amie +était heureuse, la maîtresse de maison contente.</p> <p>L'esprit de la duchesse de Raguse est d'une nature remarquablement attachante lorsqu'on en a <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> la clef; non pas qu'elle soit -difficile à trouver, la duchesse est trop naturelle pour cela; mais -elle est peu facile à contenter, et dès que les gens ne lui plaisent -pas, elle devient silencieuse et se met à bâiller. Mais qu'elle soit +difficile à trouver, la duchesse est trop naturelle pour cela; mais +elle est peu facile à contenter, et dès que les gens ne lui plaisent +pas, elle devient silencieuse et se met à bâiller. Mais qu'elle soit au milieu de gens qui lui conviennent ou qu'elle aime, alors son -esprit a des éclats, des jets d'une lumière non-seulement brillante, -mais chaleureuse; elle est à toutes les questions; elle comprend tout -ce qui se dit... Que de journées délicieuses j'ai passées avec -elle!... seules toutes deux, à Viry, dans une maison dont elle a fait -un paradis!... C'est là qu'il la fallait entendre et voir!...</p> - -<p>Elle était de ma grande intimité. Son mari était le frère d'armes que -M. d'Abrantès aimait le mieux et le plus; ils avaient été élevés -ensemble au collége de Châtillon-sur-Seine, et depuis, cette liaison -d'enfance avait pris des forces dans la fraternité d'armes qu'ils -contractèrent à l'armée d'Italie, où tous deux étaient aides-de-camp -du général en chef.</p> - -<p>Un homme que je n'ai pas encore nommé, et qui était, à cette époque, -l'homme le plus remarquable, peut-être, de la Cour impériale, et qui -était de ma société intime, c'est M. le comte de Forbin!... Jolie -tournure, figure agréable, esprit charmant, talents distingués, -naissance honorable <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> et belle, caractère facile, manières -exquises de politesse et de bon goût... M. de Forbin possédait tous -ces avantages à un degré fort éminent; il était aussi un de mes -habitués. Il y a bien de la tristesse dans ce souvenir!...</p> - -<p>J'étais établie au Raincy après le départ de l'Empereur pour -l'Allemagne, lorsque M. d'Abrantès me dit qu'il fallait me disposer à -recevoir les princesses et l'Impératrice, mais chacune séparément, -pour que les honneurs fussent faciles à rendre; et il avait raison, -car, malgré la hiérarchie toute naturelle, il fallait toujours que les -princesses, surtout la princesse Pauline, fussent en première ligne.</p> - -<p>L'Impératrice et la Reine Hortense vinrent les premières. -L'Impératrice avait avec elle madame de Rémusat, madame de Lavalette, +esprit a des éclats, des jets d'une lumière non-seulement brillante, +mais chaleureuse; elle est à toutes les questions; elle comprend tout +ce qui se dit... Que de journées délicieuses j'ai passées avec +elle!... seules toutes deux, à Viry, dans une maison dont elle a fait +un paradis!... C'est là qu'il la fallait entendre et voir!...</p> + +<p>Elle était de ma grande intimité. Son mari était le frère d'armes que +M. d'Abrantès aimait le mieux et le plus; ils avaient été élevés +ensemble au collége de Châtillon-sur-Seine, et depuis, cette liaison +d'enfance avait pris des forces dans la fraternité d'armes qu'ils +contractèrent à l'armée d'Italie, où tous deux étaient aides-de-camp +du général en chef.</p> + +<p>Un homme que je n'ai pas encore nommé, et qui était, à cette époque, +l'homme le plus remarquable, peut-être, de la Cour impériale, et qui +était de ma société intime, c'est M. le comte de Forbin!... Jolie +tournure, figure agréable, esprit charmant, talents distingués, +naissance honorable <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> et belle, caractère facile, manières +exquises de politesse et de bon goût... M. de Forbin possédait tous +ces avantages à un degré fort éminent; il était aussi un de mes +habitués. Il y a bien de la tristesse dans ce souvenir!...</p> + +<p>J'étais établie au Raincy après le départ de l'Empereur pour +l'Allemagne, lorsque M. d'Abrantès me dit qu'il fallait me disposer à +recevoir les princesses et l'Impératrice, mais chacune séparément, +pour que les honneurs fussent faciles à rendre; et il avait raison, +car, malgré la hiérarchie toute naturelle, il fallait toujours que les +princesses, surtout la princesse Pauline, fussent en première ligne.</p> + +<p>L'Impératrice et la Reine Hortense vinrent les premières. +L'Impératrice avait avec elle madame de Rémusat, madame de Lavalette, madame d'Arberg et M. de Beaumont. La Reine avait madame de Brock, et je ne me rappelle plus le nom du chambellan.</p> -<p>La journée était superbe; nous montâmes tous dans des calèches en +<p>La journée était superbe; nous montâmes tous dans des calèches en forme de gondoles, et faites pour parcourir facilement les routes -ferrées du parc du Raincy, et même les belles routes de la forêt de +ferrées du parc du Raincy, et même les belles routes de la forêt de Bondy, dont nous avions la jouissance pour chasser, et dans laquelle -nous nous promenions tous les jours. Une chasse au daim avait été -ordonnée dès <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> la veille, mais dans l'intérieur du parc. -Plusieurs hommes, désignés par l'Impératrice, étaient venus dès le -matin pour se trouver au Raincy au moment de l'arrivée de Joséphine, -qui, selon sa coutume, fut d'une ponctualité admirable<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150" title="Go to footnote 150"><span class="smaller">[150]</span></a>. Tous les -hommes désignés avaient été invités pour le déjeuner; dans le nombre -était M. de Montbreton, premier écuyer de la princesse Pauline; il -était depuis longtemps l'ami de ma famille et le mien: son aimable -esprit, sa bonté, sa vivacité et sa joyeuse gaîté surtout, qui -doublait toujours celle de la moindre réunion où il se trouvait, le -faisaient aimer de tous ceux dont il fréquentait la maison. Leste, -gai, vif, chasseur déterminé, sonnant comme un maître, on le voyait +nous nous promenions tous les jours. Une chasse au daim avait été +ordonnée dès <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> la veille, mais dans l'intérieur du parc. +Plusieurs hommes, désignés par l'Impératrice, étaient venus dès le +matin pour se trouver au Raincy au moment de l'arrivée de Joséphine, +qui, selon sa coutume, fut d'une ponctualité admirable<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150" title="Go to footnote 150"><span class="smaller">[150]</span></a>. Tous les +hommes désignés avaient été invités pour le déjeuner; dans le nombre +était M. de Montbreton, premier écuyer de la princesse Pauline; il +était depuis longtemps l'ami de ma famille et le mien: son aimable +esprit, sa bonté, sa vivacité et sa joyeuse gaîté surtout, qui +doublait toujours celle de la moindre réunion où il se trouvait, le +faisaient aimer de tous ceux dont il fréquentait la maison. Leste, +gai, vif, chasseur déterminé, sonnant comme un maître, on le voyait toujours le premier en avant dans ces belles routes du Raincy, ayant autour de lui sa trompe lorsqu'il ne sonnait pas, ou bien on l'entendait au loin appelant les chasseurs et sonnant un rappel; mais ce qui est bien curieux, c'est que M. de Montbreton est toujours le -même qu'à cette époque.</p> +même qu'à cette époque.</p> -<p>L'Impératrice fut charmante. La Reine Hortense <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> chanta, on -fit de la musique, on causa; on eut enfin une journée aussi agréable -que si l'étiquette ne s'en fût pas mêlée, et pourtant on ne s'en -écarta pas d'une ligne. Madame d'Arberg était là.</p> +<p>L'Impératrice fut charmante. La Reine Hortense <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> chanta, on +fit de la musique, on causa; on eut enfin une journée aussi agréable +que si l'étiquette ne s'en fût pas mêlée, et pourtant on ne s'en +écarta pas d'une ligne. Madame d'Arberg était là .</p> <p>En parlant des dames du palais, il en est plusieurs dont je n'ai pas -ajouté les noms, parce qu'elles ont pour moi une spécialité +ajouté les noms, parce qu'elles ont pour moi une spécialité d'affection ou de toute autre chose qui me fait retrouver une place -plus convenable pour les peindre et en donner une idée.</p> +plus convenable pour les peindre et en donner une idée.</p> <p>Madame d'Arberg est d'une famille noble parmi les nobles dans cette -Allemagne, pays du blason et des généalogies. Mais quelle que fût son -origine, elle avait cette marque de la vraie noblesse, qui consiste à -ne la pas vanter en même temps qu'elle porte à la révolte lorsqu'on la -veut attaquer. Madame d'Arberg avait été admirablement belle, grande, +Allemagne, pays du blason et des généalogies. Mais quelle que fût son +origine, elle avait cette marque de la vraie noblesse, qui consiste à +ne la pas vanter en même temps qu'elle porte à la révolte lorsqu'on la +veut attaquer. Madame d'Arberg avait été admirablement belle, grande, bien faite, d'une noble tournure; elle avait de la distinction jusque -dans les plis de son manteau de cour; et quoique sa fortune la privât +dans les plis de son manteau de cour; et quoique sa fortune la privât de mettre d'aussi beaux diamants que beaucoup de femmes qui -l'écrasaient ou qui <i>croyaient</i> l'écraser de leur titre de nouvelle +l'écrasaient ou qui <i>croyaient</i> l'écraser de leur titre de nouvelle duchesse, elle avait l'air aussi imposant que pas une de celles qui l'entouraient.</p> -<p>J'aimais madame d'Arberg: elle-même avait <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> pour moi de -l'amitié, et j'ai toujours compris comment elle avait eu des -répulsions dans ce pays de cour, où elle primait trop naturellement +<p>J'aimais madame d'Arberg: elle-même avait <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> pour moi de +l'amitié, et j'ai toujours compris comment elle avait eu des +répulsions dans ce pays de cour, où elle primait trop naturellement pour ne pas trouver des antipathies dans celles qui voulaient avoir le -premier jour ce que donnent et amènent les siècles.</p> +premier jour ce que donnent et amènent les siècles.</p> -<p>En apprenant le déjeuner de l'Impératrice, la princesse Pauline, qui -cette année-là occupait les appartements du rez-de-chaussée de -Saint-Cloud<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151" title="Go to footnote 151"><span class="smaller">[151]</span></a>, voulut venir, quoique le froid fût déjà vif, et que +<p>En apprenant le déjeuner de l'Impératrice, la princesse Pauline, qui +cette année-là occupait les appartements du rez-de-chaussée de +Saint-Cloud<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151" title="Go to footnote 151"><span class="smaller">[151]</span></a>, voulut venir, quoique le froid fût déjà vif, et que d'ailleurs elle, qui ne pouvait aller en voiture qu'avec des -précautions infinies, ne pourrait pas suivre la chasse. M. d'Abrantès, +précautions infinies, ne pourrait pas suivre la chasse. M. d'Abrantès, qui lui parlait fort <i>amicalement</i><a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152" title="Go to footnote 152"><span class="smaller">[152]</span></a>, lui objecta tout cela.</p> <p>—Eh bien! nous ne chasserons pas.—Mais que ferons-nous?—Nous causerons.</p> -<p>Ce n'était pas le côté de sa personne qu'il fallait admirer que la -conversation, surtout quand elle entreprenait de nous réciter -Pétrarque, le tout en mon honneur, disait-elle, parce que je me nomme +<p>Ce n'était pas le côté de sa personne qu'il fallait admirer que la +conversation, surtout quand elle entreprenait de nous réciter +Pétrarque, le tout en mon honneur, disait-elle, parce que je me nomme Laure.</p> -<p>—J'ai bien peur, madame, que ce froid-là <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> ne vous soit -nuisible, lui dit M. d'Abrantès.</p> +<p>—J'ai bien peur, madame, que ce froid-là <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> ne vous soit +nuisible, lui dit M. d'Abrantès.</p> -<p>Le fait réel, c'est que nous avions peur qu'elle ne s'ennuyât et ne -prît en effet quelque nouvelle douleur dans une longue promenade en -calèche dans les bois déjà dépouillés du Raincy.</p> +<p>Le fait réel, c'est que nous avions peur qu'elle ne s'ennuyât et ne +prît en effet quelque nouvelle douleur dans une longue promenade en +calèche dans les bois déjà dépouillés du Raincy.</p> -<p>Enfin il n'y eut pas moyen de l'en empêcher; nous lui donnâmes à -déjeuner avec une douzaine de personnes qu'elle désigna. Dans le -nombre était M. de Forbin, qui venait d'être nommé son chambellan.</p> +<p>Enfin il n'y eut pas moyen de l'en empêcher; nous lui donnâmes à +déjeuner avec une douzaine de personnes qu'elle désigna. Dans le +nombre était M. de Forbin, qui venait d'être nommé son chambellan.</p> <p>C'est ici le lieu de rappeler les noms des personnes qui composaient -quelques-unes des maisons impériales, en femmes seulement; je nommerai +quelques-unes des maisons impériales, en femmes seulement; je nommerai les hommes plus tard dans la maison de l'Empereur.</p> -<table class="auto" border="0" cellpadding="2" summary="Maison de l'Impératrice."> +<table class="auto" border="0" cellpadding="2" summary="Maison de l'Impératrice."> <tr> -<td class="center" colspan="2"><i>Maison de l'Impératrice.</i></td> +<td class="center" colspan="2"><i>Maison de l'Impératrice.</i></td> </tr> <tr> <td colspan="2"> </td> @@ -6276,14 +6233,14 @@ les hommes plus tard dans la maison de l'Empereur.</p> <td colspan="2">Madame de Lavalette, dame d'atours.</td> </tr> <tr> -<td class="bord_right_yes">Madame de Rémusat,</td> +<td class="bord_right_yes">Madame de Rémusat,</td> <td class="bord_left_yes" rowspan="18">Dames du Palais.</td> </tr> <tr> <td class="bord_right_yes">Madame la duchesse de Bassano,</td> </tr> <tr> -<td class="bord_right_yes">Madame Duchâtel,</td> +<td class="bord_right_yes">Madame Duchâtel,</td> </tr> <tr> <td class="bord_right_yes">Madame d'Arberg,</td> @@ -6298,25 +6255,25 @@ les hommes plus tard dans la maison de l'Empereur.</p> <td class="bord_right_yes">Madame de Marescot,</td> </tr> <tr> -<td class="bord_right_yes">Madame de Bouillé,</td> +<td class="bord_right_yes">Madame de Bouillé,</td> </tr> <tr> -<td class="bord_right_yes">Madame Octave de Ségur,</td> +<td class="bord_right_yes">Madame Octave de Ségur,</td> </tr> <tr> <td class="bord_right_yes"><span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> Madame de Chevreuse,</td> </tr> <tr> -<td class="bord_right_yes">Madame Philippe de Ségur,</td> +<td class="bord_right_yes">Madame Philippe de Ségur,</td> </tr> <tr> -<td class="bord_right_yes">Madame de Luçay,</td> +<td class="bord_right_yes">Madame de Luçay,</td> </tr> <tr> -<td class="bord_right_yes">Madame la maréchale Ney,</td> +<td class="bord_right_yes">Madame la maréchale Ney,</td> </tr> <tr> -<td class="bord_right_yes">Madame la maréchale Lannes,</td> +<td class="bord_right_yes">Madame la maréchale Lannes,</td> </tr> <tr> <td class="bord_right_yes">Madame la duchesse de Rovigo,</td> @@ -6346,7 +6303,7 @@ les hommes plus tard dans la maison de l'Empereur.</p> <td colspan="2"> </td> </tr> <tr> -<td class="center" colspan="2"><i>Maison de madame Mère.</i></td> +<td class="center" colspan="2"><i>Maison de madame Mère.</i></td> </tr> <tr> <td colspan="2"> </td> @@ -6358,7 +6315,7 @@ les hommes plus tard dans la maison de l'Empereur.</p> <td colspan="2"> </td> </tr> <tr> -<td colspan="2">Madame la baronne de Fontanges (la créole, mais point l'amie de madame de Montesson).</td> +<td colspan="2">Madame la baronne de Fontanges (la créole, mais point l'amie de madame de Montesson).</td> </tr> <tr> <td colspan="2"> </td> @@ -6370,19 +6327,19 @@ les hommes plus tard dans la maison de l'Empereur.</p> <td colspan="2"> </td> </tr> <tr> -<td colspan="2">Madame la maréchale Soult, duchesse de Dalmatie;</td> +<td colspan="2">Madame la maréchale Soult, duchesse de Dalmatie;</td> </tr> <tr> -<td colspan="2">Madame la duchesse d'Abrantès;</td> +<td colspan="2">Madame la duchesse d'Abrantès;</td> </tr> <tr> -<td colspan="2">Madame la princesse d'Eckmühl;</td> +<td colspan="2">Madame la princesse d'Eckmühl;</td> </tr> <tr> <td colspan="2">Madame la baronne de Saint-Sauveur (fille du prince Masserano).</td> </tr> <tr> -<td colspan="2">Madame la comtesse de Laborde-Méréville;</td> +<td colspan="2">Madame la comtesse de Laborde-Méréville;</td> </tr> <tr> <td colspan="2">Madame la comtesse de Fleurien;</td> @@ -6401,7 +6358,7 @@ les hommes plus tard dans la maison de l'Empereur.</p> </tr> <tr><td colspan="2"> </td></tr> <tr> -<td colspan="2">Madame de Chantereine, lectrice, succédant à mademoiselle de +<td colspan="2">Madame de Chantereine, lectrice, succédant à mademoiselle de Launay<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153" title="Go to footnote 153"><span class="smaller">[153]</span></a>.</td> </tr> <tr><td colspan="2"> </td></tr> @@ -6409,38 +6366,38 @@ Launay<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153" ti <td colspan="2">Chambellans: MM. de Brissac et de Laville.</td> </tr> <tr> -<td colspan="2">Écuyers: MM. de Beaumont, sénateur, général Destrées et vicomte d'Arlincourt.</td> +<td colspan="2">Écuyers: MM. de Beaumont, sénateur, général Destrées et vicomte d'Arlincourt.</td> </tr> <tr><td colspan="2"> </td></tr> <tr> -<td colspan="2">Premier aumônier: M. l'évêque de Verceil.</td> +<td colspan="2">Premier aumônier: M. l'évêque de Verceil.</td> </tr> <tr> -<td colspan="2">Aumôniers ordinaires: MM.</td></tr> +<td colspan="2">Aumôniers ordinaires: MM.</td></tr> </table> -<p>La maison de la princesse Pauline était montée plus magnifiquement -qu'aucune autre. L'Empereur lui avait donné un jouet pour l'empêcher +<p>La maison de la princesse Pauline était montée plus magnifiquement +qu'aucune autre. L'Empereur lui avait donné un jouet pour l'empêcher de pleurer: elle avait des pages, ce qu'aucune de ses sœurs n'avait -à Paris, à moins qu'elles ne fussent reines. Cette quantité de dames -et d'officiers dans la maison venait de ce que le prince Camille était -gouverneur-général par-delà les Alpes.</p> +à Paris, à moins qu'elles ne fussent reines. Cette quantité de dames +et d'officiers dans la maison venait de ce que le prince Camille était +gouverneur-général par-delà les Alpes.</p> -<p>Cette maison de la princesse Borghèse n'était connue de nous qu'en ce -qui concernait la France. Deux seules femmes furent connues à Paris, +<p>Cette maison de la princesse Borghèse n'était connue de nous qu'en ce +qui concernait la France. Deux seules femmes furent connues à Paris, l'une, madame de Cavour, parce qu'elle vint y faire son <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> service, et l'autre, madame de Mathis, par l'amour que l'Empereur eut -pour elle. Le reste nous était presque étranger.</p> +pour elle. Le reste nous était presque étranger.</p> -<p>Mais, en revanche, quelques-unes des dames françaises attachées à la -princesse étaient fort aimées et fort répandues dans la société de -l'Empire. De ce nombre, je dois citer la marquise de Bréhan; elle -était liée avec moi, et venait habituellement dans ma maison. C'est +<p>Mais, en revanche, quelques-unes des dames françaises attachées à la +princesse étaient fort aimées et fort répandues dans la société de +l'Empire. De ce nombre, je dois citer la marquise de Bréhan; elle +était liée avec moi, et venait habituellement dans ma maison. C'est une femme non-seulement spirituelle, mais instruite plus qu'une femme -ne l'est ordinairement. Sûre en amitié, solide dans ses affections, -madame de Bréhan est une de ces amies qu'on pleure à jamais quand on +ne l'est ordinairement. Sûre en amitié, solide dans ses affections, +madame de Bréhan est une de ces amies qu'on pleure à jamais quand on les perd, mais qu'on est aussi bien heureuse d'avoir comme moi depuis -tant d'années.</p> +tant d'années.</p> <table class="auto" border="0" cellpadding="2" summary="Maison de la reine Hortense."> <tr> @@ -6481,18 +6438,18 @@ tant d'années.</p> <td colspan="2"><span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> Madame de Mornay, sous-gouvernante;</td> </tr> <tr> -<td colspan="2">Monsieur l'abbé Bertrand, aumônier;</td> +<td colspan="2">Monsieur l'abbé Bertrand, aumônier;</td> </tr> <tr> -<td colspan="2">M. <span class="add3em">,</span> second aumônier.</td> +<td colspan="2">M. <span class="add3em">,</span> second aumônier.</td> </tr> </table> <p class="p2 center"><i>Maison de la princesse Joseph.</i></p> -<p>La maison de la reine Julie était si peu nombreuse que nous -connaissions à peine ses dames, excepté, toutefois, madame la comtesse -de Girardin, la dame d'honneur que chacun aimait parce qu'elle était +<p>La maison de la reine Julie était si peu nombreuse que nous +connaissions à peine ses dames, excepté, toutefois, madame la comtesse +de Girardin, la dame d'honneur que chacun aimait parce qu'elle était une charmante et gracieuse personne<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154" title="Go to footnote 154"><span class="smaller">[154]</span></a>.</p> <table class="auto" border="0" cellpadding="2" summary="Maison de la grande-duchesse de Berg."> @@ -6504,7 +6461,7 @@ une charmante et gracieuse personne<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"> <td colspan="2">Madame de Beauharnais, dame d'honneur;</td> </tr> <tr> -<td colspan="2">Madame Adélaïde de La Grange, dame pour accompagner (plus tard madame de Curnieux);</td> +<td colspan="2">Madame Adélaïde de La Grange, dame pour accompagner (plus tard madame de Curnieux);</td> </tr> <tr> <td colspan="2">Madame la comtesse de Saint-Martin, dame pour accompagner;</td> @@ -6525,731 +6482,731 @@ une charmante et gracieuse personne<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"> <td colspan="2">M. d'Aligre, chambellan;</td> </tr> <tr> -<td colspan="2">M. de Cambis, écuyer.</td> +<td colspan="2">M. de Cambis, écuyer.</td> </tr> </table> -<p>On voit que les maisons des princesses étaient formées de manière à -donner de l'âme et de la <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> gaieté à une cour qui ne demandait -que des fêtes. Et, pour des fêtes, que faut-il?... Il faut de la -jeunesse, de la fortune et de la beauté; avec cela, une cour sera la +<p>On voit que les maisons des princesses étaient formées de manière à +donner de l'âme et de la <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> gaieté à une cour qui ne demandait +que des fêtes. Et, pour des fêtes, que faut-il?... Il faut de la +jeunesse, de la fortune et de la beauté; avec cela, une cour sera la plus brillante de l'univers.</p> -<p>Madame de Barral, favorite de la princesse Pauline, était, à cette -époque, une des plus jolies femmes de Paris, et il y en avait -beaucoup. Non-seulement la Cour impériale en renfermait un grand -nombre, mais Paris alors était brillant d'un luxe de beauté autant que -de celui de ses fêtes. Combien il était augmenté, par exemple, lorsque -dans une de ces fêtes on y voyait rassemblées toutes les femmes dont -la beauté vraiment remarquable portait leur nom au-delà des mers. La -princesse Borghèse, madame de Canisy<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155" title="Go to footnote 155"><span class="smaller">[155]</span></a>, madame de Barral, madame +<p>Madame de Barral, favorite de la princesse Pauline, était, à cette +époque, une des plus jolies femmes de Paris, et il y en avait +beaucoup. Non-seulement la Cour impériale en renfermait un grand +nombre, mais Paris alors était brillant d'un luxe de beauté autant que +de celui de ses fêtes. Combien il était augmenté, par exemple, lorsque +dans une de ces fêtes on y voyait rassemblées toutes les femmes dont +la beauté vraiment remarquable portait leur nom au-delà des mers. La +princesse Borghèse, madame de Canisy<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155" title="Go to footnote 155"><span class="smaller">[155]</span></a>, madame de Barral, madame Gazani, la duchesse de Montebello, madame Savary, madame de Bassano, -madame Pellaprat, madame de Laborde, mademoiselle Masséna, <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> -la grande-duchesse de Berg, madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély, -madame Duchâtel, madame de Lavalette, madame Augereau, et une foule de +madame Pellaprat, madame de Laborde, mademoiselle Masséna, <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> +la grande-duchesse de Berg, madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély, +madame Duchâtel, madame de Lavalette, madame Augereau, et une foule de noms qui rappelleraient les charmants visages auxquels ils appartenaient; et plus tard, madame la duchesse de Guiche, la duchesse d'Esclignac, madame de Castellane, mesdemoiselles de Laborde, mademoiselle de Lavauguyon, depuis madame de Carignan, mademoiselle de -Cetto, mademoiselle de Bourgoin; et si l'on ajoute les beautés -contemporaines, madame Récamier, madame Tallien, madame Michel, et +Cetto, mademoiselle de Bourgoin; et si l'on ajoute les beautés +contemporaines, madame Récamier, madame Tallien, madame Michel, et tant d'autres femmes moins belles, mais toujours charmantes, on croira -aisément qu'une fête où tout cela se trouvait devait être brillante et +aisément qu'une fête où tout cela se trouvait devait être brillante et joyeuse. Dans le nombre des jolies femmes, il faut mettre madame de Broc, madame Mollien, la duchesse de Raguse, madame de Massa, madame -Perregaux, et tant d'autres qui étaient fraîches, jeunes et jolies à -faire envie, et quelques femmes qui étaient en dehors de la Cour de la -Restauration. Mais, après ce dernier effort, la nature, fatiguée, à ce -qu'il paraît, d'avoir tant produit, veut se reposer de ses fatigues.</p> - -<p>J'ai raconté plus haut les déjeûners donnés à Madame Mère et à -l'impératrice Joséphine. La grande-duchesse de Berg, qui alors était -en grande <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> coquetterie avec M. d'Abrantès, voulut à son tour -venir au Raincy. C'était comme un pélerinage que chacun voulait faire; -la grande-duchesse de Berg y vint donc aussi, accompagnée de madame -Lambert et de madame Adélaïde de La Grange, ainsi que de M. de Cambis, -son premier écuyer. Le grand-duc, pendant ce temps-là, se battait tant -qu'il pouvait à Iéna et <i>autres lieux</i>.</p> - -<p>J'avais été en grande intimité avec la grande-duchesse de Berg à son -arrivée à Paris; mais cette intimité avait été plutôt ordonnée par ma -mère qu'amenée par la sympathie: nous étions déjà assez grandes l'une +Perregaux, et tant d'autres qui étaient fraîches, jeunes et jolies à +faire envie, et quelques femmes qui étaient en dehors de la Cour de la +Restauration. Mais, après ce dernier effort, la nature, fatiguée, à ce +qu'il paraît, d'avoir tant produit, veut se reposer de ses fatigues.</p> + +<p>J'ai raconté plus haut les déjeûners donnés à Madame Mère et à +l'impératrice Joséphine. La grande-duchesse de Berg, qui alors était +en grande <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> coquetterie avec M. d'Abrantès, voulut à son tour +venir au Raincy. C'était comme un pélerinage que chacun voulait faire; +la grande-duchesse de Berg y vint donc aussi, accompagnée de madame +Lambert et de madame Adélaïde de La Grange, ainsi que de M. de Cambis, +son premier écuyer. Le grand-duc, pendant ce temps-là , se battait tant +qu'il pouvait à Iéna et <i>autres lieux</i>.</p> + +<p>J'avais été en grande intimité avec la grande-duchesse de Berg à son +arrivée à Paris; mais cette intimité avait été plutôt ordonnée par ma +mère qu'amenée par la sympathie: nous étions déjà assez grandes l'une et l'autre pour <i>causer</i>, et elle ne connaissait ni mes habitudes -d'études, ni mes goûts. J'avais d'ailleurs une amie, Laure de -Caseaux<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156" title="Go to footnote 156"><span class="smaller">[156]</span></a>, ma sœur de cœur, avec qui j'étais liée depuis mon -enfance, avec qui je passais ma vie; j'étais aussi très-liée avec -mademoiselle de Périgord, toutes deux charmantes et bonnes jeunes -filles, élégantes, et tout autre chose pour moi qu'une <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> jolie -jeune personne, à la vérité, mais seulement <i>cela</i>, et d'une ignorance -qui allait jusqu'à la plus grande de tout... Cependant, comme la -jeunesse est confiante, je me liai avec elle selon le désir de sa mère +d'études, ni mes goûts. J'avais d'ailleurs une amie, Laure de +Caseaux<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156" title="Go to footnote 156"><span class="smaller">[156]</span></a>, ma sœur de cœur, avec qui j'étais liée depuis mon +enfance, avec qui je passais ma vie; j'étais aussi très-liée avec +mademoiselle de Périgord, toutes deux charmantes et bonnes jeunes +filles, élégantes, et tout autre chose pour moi qu'une <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> jolie +jeune personne, à la vérité, mais seulement <i>cela</i>, et d'une ignorance +qui allait jusqu'à la plus grande de tout... Cependant, comme la +jeunesse est confiante, je me liai avec elle selon le désir de sa mère et de la mienne, ainsi que de son excellent oncle Joseph, chez lequel -elle logeait, dans sa maison de la rue du Rocher, lorsqu'elle venait à -Paris de Saint-Germain, où elle était en pension chez madame Campan, -qui alors était l'institutrice la plus en vogue... Mais nos causeries -étaient <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> nulles, et le temps se passait, de sa part et de la -mienne, à regarder et montrer son écrin, qui, déjà à cette époque, se -trouvait très-remarquable pour une jeune personne (c'était pendant la -campagne d'Égypte); cela, pour le dire en passant, me causait une +elle logeait, dans sa maison de la rue du Rocher, lorsqu'elle venait à +Paris de Saint-Germain, où elle était en pension chez madame Campan, +qui alors était l'institutrice la plus en vogue... Mais nos causeries +étaient <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> nulles, et le temps se passait, de sa part et de la +mienne, à regarder et montrer son écrin, qui, déjà à cette époque, se +trouvait très-remarquable pour une jeune personne (c'était pendant la +campagne d'Égypte); cela, pour le dire en passant, me causait une petite douleur, car enfin quelle est la jeune fille de quatorze ans qui voit philosophiquement ce qui pare une autre jeune fille... Je ne -sais si sa vanité en a beaucoup joui, mais moi je sais que mon amitié +sais si sa vanité en a beaucoup joui, mais moi je sais que mon amitié ne s'en est pas accrue; et toutes les fois que je rentrais chez moi en -revenant de la rue du Rocher, je pensais à mes deux amies, si bonnes +revenant de la rue du Rocher, je pensais à mes deux amies, si bonnes et si simples avec tout ce qui devait leur inspirer de l'orgueil, et -qui jamais ne m'avaient fait sentir que ma fortune était au-dessous de -la leur. Nous en vînmes, malgré tout cela, à nous tutoyer, Caroline -Bonaparte et moi. Nous étions assez inconnues l'une à l'autre, -cependant, et la suite m'a bien prouvé que pour elle, du moins, elle -ne me connaissait pas du tout!... surtout à l'époque dont je parle... +qui jamais ne m'avaient fait sentir que ma fortune était au-dessous de +la leur. Nous en vînmes, malgré tout cela, à nous tutoyer, Caroline +Bonaparte et moi. Nous étions assez inconnues l'une à l'autre, +cependant, et la suite m'a bien prouvé que pour elle, du moins, elle +ne me connaissait pas du tout!... surtout à l'époque dont je parle... lors de ces chasses du Raincy.</p> -<p>L'hiver fut terrible; malgré la rigueur du froid les chasses eurent -lieu: je ne pouvais les suivre à cheval, étant dans un commencement de -grossesse; mais je suivais en voiture découverte. C'était la même -chose pour voir la chasse et même pour le daim, pauvre bête, qui s'en -vint se faire prendre <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> un jour jusque dans ma calèche, mais -non pour autre chose qu'il m'importait beaucoup de connaître... La -chasse eut un plein succès; la princesse dîna au Raincy et y passa la -soirée. Nicolo Isouard y était; on fit de la musique; Nicolo et moi, -nous chantâmes le beau duo de la <i>Camilla</i> de Fioraventi, et puis +<p>L'hiver fut terrible; malgré la rigueur du froid les chasses eurent +lieu: je ne pouvais les suivre à cheval, étant dans un commencement de +grossesse; mais je suivais en voiture découverte. C'était la même +chose pour voir la chasse et même pour le daim, pauvre bête, qui s'en +vint se faire prendre <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> un jour jusque dans ma calèche, mais +non pour autre chose qu'il m'importait beaucoup de connaître... La +chasse eut un plein succès; la princesse dîna au Raincy et y passa la +soirée. Nicolo Isouard y était; on fit de la musique; Nicolo et moi, +nous chantâmes le beau duo de la <i>Camilla</i> de Fioraventi, et puis Nicolo chanta quelques-unes de ses jolies romances, entre autres une -appelée <i>le pauvre Hylas</i>!... Cette particularité de la romance +appelée <i>le pauvre Hylas</i>!... Cette particularité de la romance d'Hylas, qu'<i>une autre personne</i> se rappellera sans doute comme je me -la rappelle, lui prouvera que j'ai une excellente mémoire.</p> +la rappelle, lui prouvera que j'ai une excellente mémoire.</p> <p>L'hiver fut brillant. Tous les ministres donnaient des bals et des -fêtes superbes: le ministre de la Marine, surtout, se distingua des -autres, en ce que son local était le plus magnifique de toute la -troupe ministérielle. Quelles que fussent les inquiétudes de -l'Impératrice, elle venait toujours à ces fêtes avec le front serein: -il lui fallait parler à M. de Metternich, dont certes le cabinet, pour -être forcément fidèle, n'en était pas plus ami; à M. le ministre de -Wurtemberg, qui était, ainsi que celui de Bavière, dans la même -position; à tout le corps diplomatique enfin, qui était notre ennemi, -ou bien tellement lié à nos intérêts, que ceux qui nous étaient -fidèles devaient craindre une défaite pour la France. Cela -n'empêchait pas M. de <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> Metternich de valser avec la +fêtes superbes: le ministre de la Marine, surtout, se distingua des +autres, en ce que son local était le plus magnifique de toute la +troupe ministérielle. Quelles que fussent les inquiétudes de +l'Impératrice, elle venait toujours à ces fêtes avec le front serein: +il lui fallait parler à M. de Metternich, dont certes le cabinet, pour +être forcément fidèle, n'en était pas plus ami; à M. le ministre de +Wurtemberg, qui était, ainsi que celui de Bavière, dans la même +position; à tout le corps diplomatique enfin, qui était notre ennemi, +ou bien tellement lié à nos intérêts, que ceux qui nous étaient +fidèles devaient craindre une défaite pour la France. Cela +n'empêchait pas M. de <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> Metternich de valser avec la grande-duchesse de Berg, M. de Cetto de donner sa charmante fille pour faire une nymphe dans un quadrille, et le ministre de Wurtemberg de -faire la partie de l'Impératrice. Pour le gros Decrès, il circulait -dans sa longue galerie, où il y avait de bien jolies femmes, mais -aussi bien mauvaise compagnie: ce qui arriva, au reste, le même soir +faire la partie de l'Impératrice. Pour le gros Decrès, il circulait +dans sa longue galerie, où il y avait de bien jolies femmes, mais +aussi bien mauvaise compagnie: ce qui arriva, au reste, le même soir le prouvera.</p> <p>Il y avait eu un souper, mais servi de telle sorte, que beaucoup de gens avaient faim... Vers trois heures du matin, deux ou trois femmes, -qui connaissaient très-intimement le ministre de la Marine, dirent +qui connaissaient très-intimement le ministre de la Marine, dirent entre elles: Si nous allions chercher le ministre et nous faire donner -à souper! On interroge les valets de chambre, qui répondent qu'il est -dans le bal... Mais où est-il? C'était cependant bien lui, plus que le -duc d'Orléans le père<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157" title="Go to footnote 157"><span class="smaller">[157]</span></a>, qui devait s'appeler la cathédrale de -Reims! On regarde... l'un des jeunes gens qui donnaient le bras à ces -dames se levait sur la pointe de ses pieds et le <i>hélait</i> tant qu'il -pouvait... Enfin il dit un mot à l'une des trois dames, et tout à coup +à souper! On interroge les valets de chambre, qui répondent qu'il est +dans le bal... Mais où est-il? C'était cependant bien lui, plus que le +duc d'Orléans le père<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157" title="Go to footnote 157"><span class="smaller">[157]</span></a>, qui devait s'appeler la cathédrale de +Reims! On regarde... l'un des jeunes gens qui donnaient le bras à ces +dames se levait sur la pointe de ses pieds et le <i>hélait</i> tant qu'il +pouvait... Enfin il dit un mot à l'une des trois dames, et tout à coup la troupe chercheuse disparut par une petite porte qui donnait dans -l'intérieur des appartements.</p> +l'intérieur des appartements.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> —Où nous menez-vous donc? dit l'une des jeunes femmes; on +<p><span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> —Où nous menez-vous donc? dit l'une des jeunes femmes; on n'y voit goutte.</p> -<p>Ils étaient en effet dans un corridor fort sombre, d'où l'on -n'entendait déjà plus qu'imparfaitement le bruit de la fête... Le -silence et l'obscurité régnaient dans cette partie de la maison... Le -conducteur des jeunes femmes paraissait connaître admirablement tous -les détours de cette vaste maison... Enfin, un bruit singulier se fit -entendre...: c'était comme de la musique, mais barbare, dissonante, et -tellement bizarre, que les femmes s'arrêtèrent pour écouter.</p> +<p>Ils étaient en effet dans un corridor fort sombre, d'où l'on +n'entendait déjà plus qu'imparfaitement le bruit de la fête... Le +silence et l'obscurité régnaient dans cette partie de la maison... Le +conducteur des jeunes femmes paraissait connaître admirablement tous +les détours de cette vaste maison... Enfin, un bruit singulier se fit +entendre...: c'était comme de la musique, mais barbare, dissonante, et +tellement bizarre, que les femmes s'arrêtèrent pour écouter.</p> <p>Le bruit venait d'une chambre contre laquelle elles venaient -d'arriver; de vifs rayons de lumière se glissaient par l'intervalle de +d'arriver; de vifs rayons de lumière se glissaient par l'intervalle de la porte mal jointe et venaient briller sur le satin blanc des -souliers des jeunes danseuses... Tout à coup le jeune homme qui les -avait guidées quitte le bras de celle qu'il conduisait, et, se coulant -vers la porte, il l'ouvrit tout à coup en leur disant tout bas -d'entrer; mais ce qu'elles virent leur donna d'abord un tel accès de -joie rieuse, qu'elles ne purent qu'éclater, ce qu'elles firent si -bruyamment, que celui qui était l'objet de cette fougue plaisante se -prit à rire comme elles<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158" title="Go to footnote 158"><span class="smaller">[158]</span></a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> Ce n'était ni plus ni moins que le maître du lieu..., mais -débarrassé des insignes de sa grandeur et tout simplement en habit de -ville...; mais il n'était pas seul, et avait pour lui tenir compagnie +souliers des jeunes danseuses... Tout à coup le jeune homme qui les +avait guidées quitte le bras de celle qu'il conduisait, et, se coulant +vers la porte, il l'ouvrit tout à coup en leur disant tout bas +d'entrer; mais ce qu'elles virent leur donna d'abord un tel accès de +joie rieuse, qu'elles ne purent qu'éclater, ce qu'elles firent si +bruyamment, que celui qui était l'objet de cette fougue plaisante se +prit à rire comme elles<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158" title="Go to footnote 158"><span class="smaller">[158]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> Ce n'était ni plus ni moins que le maître du lieu..., mais +débarrassé des insignes de sa grandeur et tout simplement en habit de +ville...; mais il n'était pas seul, et avait pour lui tenir compagnie trois fort jolies femmes dont la toilette de bal prouvait qu'elles -venaient de la fête.</p> +venaient de la fête.</p> -<p>—Qu'est-ce que c'est donc que cette <i>romance</i> que vous chantiez à -tue-tête? dit madame de M... au ministre.... Je croyais que vous ne +<p>—Qu'est-ce que c'est donc que cette <i>romance</i> que vous chantiez à +tue-tête? dit madame de M... au ministre.... Je croyais que vous ne faisiez de la musique qu'avec votre porte-voix, vous autres gens de mer?...</p> -<p>—Ah! c'est... c'est ma chanson de haut-bord!... Je la chantais à +<p>—Ah! c'est... c'est ma chanson de haut-bord!... Je la chantais à Madame.</p> <p>—<i>Ah! c'est joliment joli</i>, dit la madame..., et... Madame de T... se -retourna à demi et lança un de ces coups d'œil impertinemment +retourna à demi et lança un de ces coups d'œil impertinemment aristocratiques sur la madame, dont la langue se tint <i>coi</i> tout -aussitôt... Madame de M... se leva et fit signe à ses compagnes.</p> +aussitôt... Madame de M... se leva et fit signe à ses compagnes.</p> -<p>—Dites-moi où nous pouvons trouver à manger, mon cher amiral, +<p>—Dites-moi où nous pouvons trouver à manger, mon cher amiral, dit-elle au ministre, qui paraissait assez honteux de la descente faite par l'ennemi. Cependant, il comprit qu'il ne devait pas -augmenter <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> le ridicule de l'histoire, qui serait sûrement -contée, et sonnant avec violence, il fit accourir deux ou trois valets +augmenter <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> le ridicule de l'histoire, qui serait sûrement +contée, et sonnant avec violence, il fit accourir deux ou trois valets de chambre auxquels il intima l'ordre de servir ces trois dames (les -jeunes gens les attendaient dans le corridor). Decrès comprenait -très-bien que ces dames n'étaient pas seules, mais il était loin de se -douter que des officiers de son état-major fussent de la partie. Quand -les dames quittèrent la chambre, la hardiesse lui revint.</p> +jeunes gens les attendaient dans le corridor). Decrès comprenait +très-bien que ces dames n'étaient pas seules, mais il était loin de se +douter que des officiers de son état-major fussent de la partie. Quand +les dames quittèrent la chambre, la hardiesse lui revint.</p> -<p>—Voulez-vous entendre ma chanson? dit-il à madame de M...</p> +<p>—Voulez-vous entendre ma chanson? dit-il à madame de M...</p> -<p>—Non, non, s'écria-t-elle en se bouchant les oreilles.</p> +<p>—Non, non, s'écria-t-elle en se bouchant les oreilles.</p> -<p>—Vraiment! dit-il fort ironiquement; ah! vous venez à quatre heures +<p>—Vraiment! dit-il fort ironiquement; ah! vous venez à quatre heures du matin chercher un vieux libertin comme moi dans son antre, et vous -vous en iriez comme vous y êtes venue? cela ne se peut pas.</p> +vous en iriez comme vous y êtes venue? cela ne se peut pas.</p> <p>Et il entonna d'une voix de Stentor le premier couplet... Les dames se -sauvèrent aussi rapidement qu'elles le purent, y voyant à peine; mais -leurs conducteurs les attendaient, et dans la crainte eux-mêmes d'être -aperçus, ils les entraînèrent, mais pas assez promptement pour que -leurs oreilles ne fussent frappées désagréablement par le poëme du -dithyrambe ministériel.</p> - -<p>C'était, au reste, l'homme le plus cynique et <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> le plus -dépourvu de toute retenue... Il avait de l'esprit cependant. Ses -collègues ne le plaçaient pas très-haut; ses inférieurs le -détestaient, et ses supérieurs n'en faisaient rien qu'un ministre +sauvèrent aussi rapidement qu'elles le purent, y voyant à peine; mais +leurs conducteurs les attendaient, et dans la crainte eux-mêmes d'être +aperçus, ils les entraînèrent, mais pas assez promptement pour que +leurs oreilles ne fussent frappées désagréablement par le poëme du +dithyrambe ministériel.</p> + +<p>C'était, au reste, l'homme le plus cynique et <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> le plus +dépourvu de toute retenue... Il avait de l'esprit cependant. Ses +collègues ne le plaçaient pas très-haut; ses inférieurs le +détestaient, et ses supérieurs n'en faisaient rien qu'un ministre premier commis.</p> -<p>Je voyais aussi beaucoup la maréchale Ney. Elle me plaisait par tout -le charme de douceur qu'il y avait dans elle; son esprit était ce que -je veux trouver dans une femme: il était fin et doux; elle y joignait -des talents charmants. Enfin elle était une femme des plus agréables à -avoir non-seulement dans son salon, mais dans son intimité. Je la -préférais à sa sœur; elle était bien plus naturelle que madame de +<p>Je voyais aussi beaucoup la maréchale Ney. Elle me plaisait par tout +le charme de douceur qu'il y avait dans elle; son esprit était ce que +je veux trouver dans une femme: il était fin et doux; elle y joignait +des talents charmants. Enfin elle était une femme des plus agréables à +avoir non-seulement dans son salon, mais dans son intimité. Je la +préférais à sa sœur; elle était bien plus naturelle que madame de Broc.</p> -<p>Cherchant tous les moyens de reformer cette société qui était si -désunie, j'en imaginai un nouveau: ce fut de faire trouver ensemble -tous les enfants de ces jeunes mères qui se trouvaient être du même -âge. Ma fille aînée avait alors six ans. Je fis faire en son nom des -invitations à tous les enfants de son âge, et même à ceux de deux ans -au-dessus et de deux ans au-dessous. Cette liste fut immense, et, dès -la première année, nous eûmes près de soixante ou quatre-vingts -enfants. On leur donnait les marionnettes, le singe savant, le général -Jacquot, et puis à neuf heures et demie ou dix heures, on servait un -ambigu où dominaient surtout les <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> meringues, les plombières et +<p>Cherchant tous les moyens de reformer cette société qui était si +désunie, j'en imaginai un nouveau: ce fut de faire trouver ensemble +tous les enfants de ces jeunes mères qui se trouvaient être du même +âge. Ma fille aînée avait alors six ans. Je fis faire en son nom des +invitations à tous les enfants de son âge, et même à ceux de deux ans +au-dessus et de deux ans au-dessous. Cette liste fut immense, et, dès +la première année, nous eûmes près de soixante ou quatre-vingts +enfants. On leur donnait les marionnettes, le singe savant, le général +Jacquot, et puis à neuf heures et demie ou dix heures, on servait un +ambigu où dominaient surtout les <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> meringues, les plombières et les charlottes russes, et puis tout le bon petit peuple allait se -coucher. Lorsque les enfants étaient partis avec leurs gouvernantes et -leurs bonnes, les jeunes mères dansaient une ou deux valses, quelques -contredanses, et puis à minuit on soupait et à deux ou trois heures on -allait se coucher, heureux non-seulement de s'être trouvés et -rapprochés par ce lien tout amical et presque saint de ces enfants, +coucher. Lorsque les enfants étaient partis avec leurs gouvernantes et +leurs bonnes, les jeunes mères dansaient une ou deux valses, quelques +contredanses, et puis à minuit on soupait et à deux ou trois heures on +allait se coucher, heureux non-seulement de s'être trouvés et +rapprochés par ce lien tout amical et presque saint de ces enfants, riant et jouant ensemble, formant ainsi entre eux pour l'avenir une -chaîne d'amitié, une liaison que rien ne devait rompre. Tous les six -janvier, jour de naissance de ma fille, la même fête avait lieu chez -moi. À mesure que les années arrivaient les enfants grandissaient; les -amusements changèrent aussi: les marionnettes, la lanterne magique, -firent place à Olivier<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159" title="Go to footnote 159"><span class="smaller">[159]</span></a>, aux serins savants, à Fitz-James, et -enfin, en 1813, dernière année de nos fêtes régulières du 6 janvier, -ma fille aînée <i>dansa le menuet de la cour avec Abraham</i>, son maître. -Les jeunes filles commençaient déjà à remplacer les enfants: il y -avait même une sorte d'émulation parmi les jeunes <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> personnes; -quant aux mères, elles avaient toujours continué à remplacer les -enfants dans ma grande galerie, où se donnaient toutes les fêtes du 6 -janvier. Nous dansions, nous riions comme nos enfants... Hélas! nous -riions sans doute, car nous ne pouvions pas prévoir la violence de -l'orage qui s'avançait sur nous sombre et menaçant...</p> - -<p>Le jour de Saint-Joseph, je donnais également une fête d'enfants à ma -fille, mais bien moins nombreuse, à laquelle elle invitait seulement +chaîne d'amitié, une liaison que rien ne devait rompre. Tous les six +janvier, jour de naissance de ma fille, la même fête avait lieu chez +moi. À mesure que les années arrivaient les enfants grandissaient; les +amusements changèrent aussi: les marionnettes, la lanterne magique, +firent place à Olivier<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159" title="Go to footnote 159"><span class="smaller">[159]</span></a>, aux serins savants, à Fitz-James, et +enfin, en 1813, dernière année de nos fêtes régulières du 6 janvier, +ma fille aînée <i>dansa le menuet de la cour avec Abraham</i>, son maître. +Les jeunes filles commençaient déjà à remplacer les enfants: il y +avait même une sorte d'émulation parmi les jeunes <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> personnes; +quant aux mères, elles avaient toujours continué à remplacer les +enfants dans ma grande galerie, où se donnaient toutes les fêtes du 6 +janvier. Nous dansions, nous riions comme nos enfants... Hélas! nous +riions sans doute, car nous ne pouvions pas prévoir la violence de +l'orage qui s'avançait sur nous sombre et menaçant...</p> + +<p>Le jour de Saint-Joseph, je donnais également une fête d'enfants à ma +fille, mais bien moins nombreuse, à laquelle elle invitait seulement ses jeunes amies; nous dansions ensuite comme le 6 janvier, et nous nous amusions beaucoup plus que lorsque nous allions au bal chez le -ministre de la Guerre ou de la Marine. C'était aussi la fête de -l'Impératrice; et ma fille allait ordinairement la lui souhaiter.</p> +ministre de la Guerre ou de la Marine. C'était aussi la fête de +l'Impératrice; et ma fille allait ordinairement la lui souhaiter.</p> -<p>La maréchale Ney donnait aussi des bals d'enfants et des bals -<i>déguisés</i>. Un jour de carnaval de l'une des années précédentes, elle -en donna un charmant auquel furent invités mes enfants. Je devais m'y -rendre aussi, et après le départ de nos enfants nous devions jouer des +<p>La maréchale Ney donnait aussi des bals d'enfants et des bals +<i>déguisés</i>. Un jour de carnaval de l'une des années précédentes, elle +en donna un charmant auquel furent invités mes enfants. Je devais m'y +rendre aussi, et après le départ de nos enfants nous devions jouer des charades en action.</p> -<p>Je fis faire à mes deux filles deux ravissants petits costumes de -<i>majas</i>, l'un blanc, pour l'aînée, et l'autre blanc et rouge pour la -cadette; je donnai ordre à leur gouvernante, qui était une Anglaise -<span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> (mademoiselle Podewin<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160" title="Go to footnote 160"><span class="smaller">[160]</span></a>), de conduire ses élèves chez la -maréchale Ney. Comme la maréchale Ney n'a pas de fille, les miennes +<p>Je fis faire à mes deux filles deux ravissants petits costumes de +<i>majas</i>, l'un blanc, pour l'aînée, et l'autre blanc et rouge pour la +cadette; je donnai ordre à leur gouvernante, qui était une Anglaise +<span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> (mademoiselle Podewin<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160" title="Go to footnote 160"><span class="smaller">[160]</span></a>), de conduire ses élèves chez la +maréchale Ney. Comme la maréchale Ney n'a pas de fille, les miennes n'allaient jamais chez elle comme chez madame de Rovigo et les autres -femmes de cette époque. Ce n'était pas non plus mon cocher qui les -conduisait: c'était le leur, qui ne connaissait guère que le chemin de -l'hôtel à l'église Saint-Roch ou celle de l'Assomption, et puis celui -du bois de Boulogne... Enfin mademoiselle Podewin, bien endoctrinée, +femmes de cette époque. Ce n'était pas non plus mon cocher qui les +conduisait: c'était le leur, qui ne connaissait guère que le chemin de +l'hôtel à l'église Saint-Roch ou celle de l'Assomption, et puis celui +du bois de Boulogne... Enfin mademoiselle Podewin, bien endoctrinée, part pour la rue de Lille, mais sans savoir justement l'adresse de la -maréchale. Le domestique, qui était aussi celui de mes enfants, -s'informe; on lui montre un fort bel hôtel, devant la porte duquel il +maréchale. Le domestique, qui était aussi celui de mes enfants, +s'informe; on lui montre un fort bel hôtel, devant la porte duquel il voit plusieurs lampions. Mademoiselle Podewin dit au cocher d'entrer; -la voiture roule dans une cour immense et s'arrête au bas d'un perron -sur lequel s'avancèrent plusieurs domestiques, mais tous vieux, et -couverts d'une livrée dont la couleur sombre ne rappelait en rien -l'élégance de la maison de la maréchale, dont mademoiselle Podewin -m'entendait souvent parler. Ces hommes entourent mes chères <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> +la voiture roule dans une cour immense et s'arrête au bas d'un perron +sur lequel s'avancèrent plusieurs domestiques, mais tous vieux, et +couverts d'une livrée dont la couleur sombre ne rappelait en rien +l'élégance de la maison de la maréchale, dont mademoiselle Podewin +m'entendait souvent parler. Ces hommes entourent mes chères <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> petites, qui, jolies comme deux anges avec leur costume de <i>majas</i>, avaient peur de ces vieilles figures et se serraient contre leur -gouvernante tout en marchant et traversant de vastes salons meublés -avec une élégance magnifique, mais sombres, peu éclairés, comme il -aurait fallu qu'ils le fussent, pour une fête d'enfants surtout; et +gouvernante tout en marchant et traversant de vastes salons meublés +avec une élégance magnifique, mais sombres, peu éclairés, comme il +aurait fallu qu'ils le fussent, pour une fête d'enfants surtout; et partout le plus profond silence.</p> -<p>Arrivés dans un salon plus gai que les pièces précédentes, mes enfants -y trouvèrent deux valets de chambre qui demandèrent à mademoiselle +<p>Arrivés dans un salon plus gai que les pièces précédentes, mes enfants +y trouvèrent deux valets de chambre qui demandèrent à mademoiselle Podewin quel nom il fallait annoncer.</p> -<p>—Mesdemoiselles Junot, répondit-elle, stupéfaite de cette solennité -pour des enfants, et presque effrayée du silence singulier de cette +<p>—Mesdemoiselles Junot, répondit-elle, stupéfaite de cette solennité +pour des enfants, et presque effrayée du silence singulier de cette maison.</p> <p>—Mesdemoiselles Junot!... dit le valet de chambre, d'une voix -retentissante, en ouvrant les deux battants d'une vaste pièce -très-éclairée cette fois. Mais ce ne fut qu'une raison pour ajouter à -la stupéfaction de mademoiselle Podewin, et à la frayeur de mes +retentissante, en ouvrant les deux battants d'une vaste pièce +très-éclairée cette fois. Mais ce ne fut qu'une raison pour ajouter à +la stupéfaction de mademoiselle Podewin, et à la frayeur de mes petites filles.</p> -<p>Dans ce salon, meublé d'un velours cramoisi à crépines d'or et -magnifiquement orné, étaient plusieurs hommes vêtus de noir, au visage -sévère et presque tous vieux et laids, pour dire le mot, excepté l'un -d'eux, mais dont la figure avait tellement la volonté d'être caduque, -malgré l'âge de <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> son possesseur, qu'il ne tenait qu'à lui de -passer pour vieux s'il en avait eu envie dès cette époque... Une -grande table ronde était au milieu de l'appartement; elle était -couverte de papiers, et plusieurs hommes tout noirs écrivaient... D'un -côté de la cheminée, était une femme qui avait dû être fort belle et -dans laquelle on retrouvait encore des restes frappants de beauté; -près d'elle, et comme une apparition fantastique au milieu de cette -cohorte d'hommes sombres et sérieux, était une jeune fille vêtue de +<p>Dans ce salon, meublé d'un velours cramoisi à crépines d'or et +magnifiquement orné, étaient plusieurs hommes vêtus de noir, au visage +sévère et presque tous vieux et laids, pour dire le mot, excepté l'un +d'eux, mais dont la figure avait tellement la volonté d'être caduque, +malgré l'âge de <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> son possesseur, qu'il ne tenait qu'à lui de +passer pour vieux s'il en avait eu envie dès cette époque... Une +grande table ronde était au milieu de l'appartement; elle était +couverte de papiers, et plusieurs hommes tout noirs écrivaient... D'un +côté de la cheminée, était une femme qui avait dû être fort belle et +dans laquelle on retrouvait encore des restes frappants de beauté; +près d'elle, et comme une apparition fantastique au milieu de cette +cohorte d'hommes sombres et sérieux, était une jeune fille vêtue de blanc, blonde, blanche comme un lis et jolie comme un ange... Elle -voulait être sérieuse pour se conformer, on le voyait, au décorum -d'une circonstance inaccoutumée. Toutefois, sa bouche de rose fut la -première qui sourit à la vue du groupe qui vint tout à coup se jeter -au milieu de la grave cérémonie... Devant la cheminée était un -vieillard de taille moyenne, mais dont le dos était voûté, portant -l'habit ecclésiastique et décoré de plusieurs ordres. Sur un petit -manteau de taffetas noir était sur son dos une grande plaque qui -disait qu'il était chanoine de Munster. Enfin mes filles étaient tout -simplement chez le prince primat!... Il logeait alors dans l'hôtel du -prince Eugène, qui était, comme on sait, contigu à celui de la -maréchale Ney, et ce même jour il mariait, c'est-à-dire fiançait son -neveu, M. le duc <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> Dalberg, à la jolie mademoiselle de -Brignolé.</p> - -<p>On sait comme le prince primat était excellent, et surtout poli et +voulait être sérieuse pour se conformer, on le voyait, au décorum +d'une circonstance inaccoutumée. Toutefois, sa bouche de rose fut la +première qui sourit à la vue du groupe qui vint tout à coup se jeter +au milieu de la grave cérémonie... Devant la cheminée était un +vieillard de taille moyenne, mais dont le dos était voûté, portant +l'habit ecclésiastique et décoré de plusieurs ordres. Sur un petit +manteau de taffetas noir était sur son dos une grande plaque qui +disait qu'il était chanoine de Munster. Enfin mes filles étaient tout +simplement chez le prince primat!... Il logeait alors dans l'hôtel du +prince Eugène, qui était, comme on sait, contigu à celui de la +maréchale Ney, et ce même jour il mariait, c'est-à -dire fiançait son +neveu, M. le duc <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> Dalberg, à la jolie mademoiselle de +Brignolé.</p> + +<p>On sait comme le prince primat était excellent, et surtout poli et affectueux. Je le connaissais beaucoup, et il venait assez souvent -chez moi; mais il n'était nullement connu de mes enfants, qui, à cette -époque de leur vie, ne descendaient chez moi que lorsqu'il n'y avait -personne: c'était dans la journée et le soir après dîner pour remonter -à huit heures chez elles; mais aussitôt que le prince entendit -prononcer mon nom, il s'avança vers mes enfants, accueillit -parfaitement la pauvre miss Podewin, toute troublée de son aventure: -car tout cela s'était succédé bien plus promptement que je ne mets de -temps à l'écrire, et dans son phlegme anglais, qui ne se démentait -jamais, elle ne comprenait rien à tout cela.</p> - -<p>Ma fille aînée Joséphine<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161" title="Go to footnote 161"><span class="smaller">[161]</span></a> fut celle qui se tira le mieux de -l'affaire; elle était la filleule favorite de l'Impératrice, et fort -souvent elle allait déjeûner avec elle aux Tuileries. Toutes les dames +chez moi; mais il n'était nullement connu de mes enfants, qui, à cette +époque de leur vie, ne descendaient chez moi que lorsqu'il n'y avait +personne: c'était dans la journée et le soir après dîner pour remonter +à huit heures chez elles; mais aussitôt que le prince entendit +prononcer mon nom, il s'avança vers mes enfants, accueillit +parfaitement la pauvre miss Podewin, toute troublée de son aventure: +car tout cela s'était succédé bien plus promptement que je ne mets de +temps à l'écrire, et dans son phlegme anglais, qui ne se démentait +jamais, elle ne comprenait rien à tout cela.</p> + +<p>Ma fille aînée Joséphine<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161" title="Go to footnote 161"><span class="smaller">[161]</span></a> fut celle qui se tira le mieux de +l'affaire; elle était la filleule favorite de l'Impératrice, et fort +souvent elle allait déjeûner avec elle aux Tuileries. Toutes les dames du palais adoraient sa gentille personne et son adorable visage -d'ange. Madame de Brignolé la gâtait plus qu'une autre, ainsi que -madame Dalberg. Aussi dès que Joséphine aperçut madame de Brignolé, -elle <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> courut à elle, lui montra son bel habit espagnol en -satin blanc, avec de belles franges d'argent, et lui demanda où donc -était la fête? Heureusement que la chose s'éclaircissait, car pendant -ce temps Constance<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162" title="Go to footnote 162"><span class="smaller">[162]</span></a> s'enhardissant, malgré sa timidité, demandait +d'ange. Madame de Brignolé la gâtait plus qu'une autre, ainsi que +madame Dalberg. Aussi dès que Joséphine aperçut madame de Brignolé, +elle <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> courut à elle, lui montra son bel habit espagnol en +satin blanc, avec de belles franges d'argent, et lui demanda où donc +était la fête? Heureusement que la chose s'éclaircissait, car pendant +ce temps Constance<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162" title="Go to footnote 162"><span class="smaller">[162]</span></a> s'enhardissant, malgré sa timidité, demandait de sa douce voix au prince primat:</p> -<p>—Monsieur, où donc est le général Jacquot?...</p> +<p>—Monsieur, où donc est le général Jacquot?...</p> -<p>Or il faut savoir que ce <i>général Jacquot</i> était un énorme singe, avec +<p>Or il faut savoir que ce <i>général Jacquot</i> était un énorme singe, avec lequel, pour le dire en passant, le primat avait un air de famille -très-prononcé.</p> +très-prononcé.</p> -<p>—Qu'est-ce donc que le général Jacquot? dit le prince en se -retournant vers plusieurs ecclésiastiques de sa cour, dont plusieurs, +<p>—Qu'est-ce donc que le général Jacquot? dit le prince en se +retournant vers plusieurs ecclésiastiques de sa cour, dont plusieurs, grands chanoines des premiers chapitres d'Allemagne, ne <i>badaudaient</i> pas souvent sur les boulevards...</p> -<p>—C'est un singe fort savant, répondit gravement un petit homme ayant -les cheveux coupés en brosse tout autour de sa tête, et une petite +<p>—C'est un singe fort savant, répondit gravement un petit homme ayant +les cheveux coupés en brosse tout autour de sa tête, et une petite figure dans laquelle on trouvait, ce qu'il avait en effet, -prodigieusement d'esprit. C'était le futur M. le duc Dalberg, neveu du +prodigieusement d'esprit. C'était le futur M. le duc Dalberg, neveu du prince primat grand-duc de Francfort...</p> <p><span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> Ceux qui ont connu le prince primat doivent se rappeler sa -bonté et son aimable accueil, chaque fois qu'on se trouvait avec +bonté et son aimable accueil, chaque fois qu'on se trouvait avec lui... Il fut parfait pour mes petits masques, mais avec une telle -recherche, que je lui en témoignai ma reconnaissance dès le lendemain -matin. On s'expliqua: mademoiselle Podewin acheva d'éclaircir ce que +recherche, que je lui en témoignai ma reconnaissance dès le lendemain +matin. On s'expliqua: mademoiselle Podewin acheva d'éclaircir ce que disaient mes filles, dont l'une demandait des masques, entre autres, <i>le grand sauvage</i>, parce que les enfants qui se voyaient le plus -souvent dans les intervalles de leurs petites fêtes se confiaient -leurs déguisements, et celui du <i>grand sauvage</i> était celui du prince -Achille Murat, que mes filles voyaient très-souvent, ainsi que ses -deux sœurs: les confidences avaient eu lieu, et Joséphine demandait -<i>le grand sauvage</i>; Constance s'en tenait au général Jacquot... Mais -la voiture avait été renvoyée... et celles des personnes présentes ne +souvent dans les intervalles de leurs petites fêtes se confiaient +leurs déguisements, et celui du <i>grand sauvage</i> était celui du prince +Achille Murat, que mes filles voyaient très-souvent, ainsi que ses +deux sœurs: les confidences avaient eu lieu, et Joséphine demandait +<i>le grand sauvage</i>; Constance s'en tenait au général Jacquot... Mais +la voiture avait été renvoyée... et celles des personnes présentes ne devaient aussi, comme celle de mes filles, revenir les prendre que plus tard. Le prince voulait faire mettre ses chevaux, lorsque le duc -Dalberg leva toutes les difficultés. Il donna l'ordre à deux valets de +Dalberg leva toutes les difficultés. Il donna l'ordre à deux valets de pied de prendre mes deux petites dans leurs bras et de les transporter -dans la maison voisine, qui était celle de la maréchale Ney... et les -deux enfants partirent toutes joyeuses et chargées de bonbons -qu'elles n'osaient pas <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> manger de peur de gâter leur belle +dans la maison voisine, qui était celle de la maréchale Ney... et les +deux enfants partirent toutes joyeuses et chargées de bonbons +qu'elles n'osaient pas <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> manger de peur de gâter leur belle toilette...</p> -<p>Elles firent beaucoup d'effet en entrant dans la fête. J'en étais fort -inquiète... Je venais d'arriver à l'instant et ne pouvais m'expliquer +<p>Elles firent beaucoup d'effet en entrant dans la fête. J'en étais fort +inquiète... Je venais d'arriver à l'instant et ne pouvais m'expliquer la cause de leur absence, lorsque je les vis entrer, et miss Podewin -me dit le motif de leur retard. L'aventure courut bientôt dans tous -les salons et amusa autant que le singe savant et le général +me dit le motif de leur retard. L'aventure courut bientôt dans tous +les salons et amusa autant que le singe savant et le général Jacquot...</p> -<p>Cette soirée chez la maréchale Ney fut charmante: les enfants furent -heureux d'abord, et nous le fûmes de leur joie, de leur délire même, -car il y avait des moments où ils trépignaient avec une sorte de -frénésie lorsqu'Olivier faisait le tour du <i>sac fermé</i> ou des trois -bobines... ou bien encore de l'anneau, dans une boîte à double fond et -à bascule... Mais enfin, après avoir soupé, ils étaient allés se -coucher. Après leur départ:—Que ferons-nous? dirent les jeunes mères; +<p>Cette soirée chez la maréchale Ney fut charmante: les enfants furent +heureux d'abord, et nous le fûmes de leur joie, de leur délire même, +car il y avait des moments où ils trépignaient avec une sorte de +frénésie lorsqu'Olivier faisait le tour du <i>sac fermé</i> ou des trois +bobines... ou bien encore de l'anneau, dans une boîte à double fond et +à bascule... Mais enfin, après avoir soupé, ils étaient allés se +coucher. Après leur départ:—Que ferons-nous? dirent les jeunes mères; il n'est que onze heures...</p> <p>—Des charades en actions, dit M. de Metternich<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163" title="Go to footnote 163"><span class="smaller">[163]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> qui, -en sa qualité de jeune père, était du conseil.—Oui, oui, des charades -en actions!—Et la maréchale nous fit ouvrir sa garde-robe, que nous -explorâmes au grand chagrin de ses femmes, à en juger par le désespoir +en sa qualité de jeune père, était du conseil.—Oui, oui, des charades +en actions!—Et la maréchale nous fit ouvrir sa garde-robe, que nous +explorâmes au grand chagrin de ses femmes, à en juger par le désespoir des miennes, lorsque la chose arrivait chez moi; mais aussi nous nous -amusâmes beaucoup... Deux charades eurent surtout un succès complet: -or-ange et pou-pon. La première fut représentée magnifiquement par la -prise du Mexique ou du Pérou, je ne sais lequel; une scène du temple -du soleil: tout cela était admirable; et puis le sacrifice d'Abraham; -mais la seconde fut un triomphe. La première partie n'était pas facile -à faire... Nous représentâmes Antiochus et Stratonice!... le moment où -le médecin juge, par la fréquence du <i>pouls</i>, de la passion du prince; -nous y fûmes très-applaudis. M. de Brigode joua le rôle du père, comme -s'il eût été à l'Opéra. Le <i>pont</i> fut représenté par l'action de -Coclès, et enfin le poupon le fut burlesquement par M. de Palfy, +amusâmes beaucoup... Deux charades eurent surtout un succès complet: +or-ange et pou-pon. La première fut représentée magnifiquement par la +prise du Mexique ou du Pérou, je ne sais lequel; une scène du temple +du soleil: tout cela était admirable; et puis le sacrifice d'Abraham; +mais la seconde fut un triomphe. La première partie n'était pas facile +à faire... Nous représentâmes Antiochus et Stratonice!... le moment où +le médecin juge, par la fréquence du <i>pouls</i>, de la passion du prince; +nous y fûmes très-applaudis. M. de Brigode joua le rôle du père, comme +s'il eût été à l'Opéra. Le <i>pont</i> fut représenté par l'action de +Coclès, et enfin le poupon le fut burlesquement par M. de Palfy, faisant le nourrisson, et par Grandcourt, dont je n'ai pas encore -parlé, mais qui aura tout à l'heure sa place, car il ne bougeait de -chez moi, et certes on s'en amusait <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> assez pour lui témoigner +parlé, mais qui aura tout à l'heure sa place, car il ne bougeait de +chez moi, et certes on s'en amusait <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> assez pour lui témoigner au moins de la reconnaissance par un souvenir: il faisait la nourrice.</p> -<p>Grandcourt était un petit homme qui, disait-on, n'avait pas -d'inconvénient, et à qui j'en trouvais souvent. Il était raconteur, +<p>Grandcourt était un petit homme qui, disait-on, n'avait pas +d'inconvénient, et à qui j'en trouvais souvent. Il était raconteur, sot et pas mal glorieux.—De quoi? Je n'en sais rien. Il avait une -grosse tête, un gros ventre et des jambes courtes; il allait partout; +grosse tête, un gros ventre et des jambes courtes; il allait partout; se disait amoureux de toutes les femmes jolies et jeunes, avec cette figure que je viens de vous dire, et soixante ans par-dessus.</p> -<p>Ce fut lui que nous chargeâmes du rôle de nourrice: on lui fit des -appas avec deux oreillers, et il remplit très-convenablement son +<p>Ce fut lui que nous chargeâmes du rôle de nourrice: on lui fit des +appas avec deux oreillers, et il remplit très-convenablement son emploi.</p> <p>Le <i>poupon</i>, ce fut le comte de Palfy, noble hongrois de haute -naissance certes, et tenant à Paris un grand état; il y était fort à -la mode, nous donnait des fêtes où nous nous amusions beaucoup, et se -mit dans le monde élégant malgré quelques ridicules assez fortement -prononcés qu'il avait: l'un des plus grands était l'état qu'il avait -pris d'être un mangeur de cœurs des plus affamés, et de parler de -ses bonnes fortunes un peu comme le chasseur de l'ours. Au résumé, il +naissance certes, et tenant à Paris un grand état; il y était fort à +la mode, nous donnait des fêtes où nous nous amusions beaucoup, et se +mit dans le monde élégant malgré quelques ridicules assez fortement +prononcés qu'il avait: l'un des plus grands était l'état qu'il avait +pris d'être un mangeur de cœurs des plus affamés, et de parler de +ses bonnes fortunes un peu comme le chasseur de l'ours. Au résumé, il avait de l'esprit cependant, et M. de Metternich, qui se connaissait -en hommes, m'en avait parlé avec une autre opinion que celle qui -dirigeait le monde. Il avait cinq pieds sept à <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> huit pouces, -et avait une sorte de beauté: tout cela fit merveille dans le +en hommes, m'en avait parlé avec une autre opinion que celle qui +dirigeait le monde. Il avait cinq pieds sept à <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> huit pouces, +et avait une sorte de beauté: tout cela fit merveille dans le <i>pouls-pont</i>.</p> <p>M. de Palfy me rappelle une circonstance assez plaisante qui lui est relative. On faisait encore quelquefois des <i>mystifications</i>; la mode -en avait été fort active, et de temps à autre elle revenait encore. Un -jour, à Neuilly, je demandai à M. de Metternich s'il ne trouverait pas -mauvais qu'on plaisantât un peu avec M. le comte de Palfy; j'étais -bien sûre de sa réponse, mais je n'aurais à cet égard rien voulu faire -sans sa permission. Il me la donna grandement, parce qu'il était bien -sûr que je ne ferais rien que de convenable. Je fis donc venir le gros -Musson, qui était encore bien spirituel et bien amusant; nous le -plaçâmes à côté du comte de Palfy. Au bout d'un quart d'heure je le -vis me regarder et me faire signe d'une manière très-significative,... -je ne savais ce qui se passait à l'autre bout de la table; enfin je -compris que Musson ne trouvait rien à dire au comte de Palfy... Cette -idée s'empara alors de moi sous un aspect si bouffon, que je ne pus -m'empêcher de la communiquer à M. de Metternich. Elle le frappa comme -moi, et aussitôt nous voilà à rire, et bien autrement que si Musson -avait parlé. En effet, quoi de plus comique que vingt-cinq personnes -réunies autour d'une table pour entendre un <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> homme qui se -trouve muet!... et qui est le mystifié au lieu d'être le +en avait été fort active, et de temps à autre elle revenait encore. Un +jour, à Neuilly, je demandai à M. de Metternich s'il ne trouverait pas +mauvais qu'on plaisantât un peu avec M. le comte de Palfy; j'étais +bien sûre de sa réponse, mais je n'aurais à cet égard rien voulu faire +sans sa permission. Il me la donna grandement, parce qu'il était bien +sûr que je ne ferais rien que de convenable. Je fis donc venir le gros +Musson, qui était encore bien spirituel et bien amusant; nous le +plaçâmes à côté du comte de Palfy. Au bout d'un quart d'heure je le +vis me regarder et me faire signe d'une manière très-significative,... +je ne savais ce qui se passait à l'autre bout de la table; enfin je +compris que Musson ne trouvait rien à dire au comte de Palfy... Cette +idée s'empara alors de moi sous un aspect si bouffon, que je ne pus +m'empêcher de la communiquer à M. de Metternich. Elle le frappa comme +moi, et aussitôt nous voilà à rire, et bien autrement que si Musson +avait parlé. En effet, quoi de plus comique que vingt-cinq personnes +réunies autour d'une table pour entendre un <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> homme qui se +trouve muet!... et qui est le mystifié au lieu d'être le mystificateur. Jamais je n'ai ri d'aussi bon cœur.</p> -<p>Nous nous amusions beaucoup à Neuilly; la proximité de Paris -permettait de venir me voir à tous mes amis, même ceux qui n'avaient -pas de chevaux. J'avais tous les jours vingt personnes à dîner, et -quarante le soir, les jours d'opéra exceptés. On savait que j'allais +<p>Nous nous amusions beaucoup à Neuilly; la proximité de Paris +permettait de venir me voir à tous mes amis, même ceux qui n'avaient +pas de chevaux. J'avais tous les jours vingt personnes à dîner, et +quarante le soir, les jours d'opéra exceptés. On savait que j'allais au spectacle; je n'y allais pas toujours cependant; mais lorsque j'y -allais, je revenais exactement le soir à Neuilly.</p> +allais, je revenais exactement le soir à Neuilly.</p> -<p>Nous jouâmes aussi des charades en actions, et <i>M. Vautour</i> eut entre -autres un succès prodigieux. <i>M. Vautour</i> était le nom d'un vaudeville +<p>Nous jouâmes aussi des charades en actions, et <i>M. Vautour</i> eut entre +autres un succès prodigieux. <i>M. Vautour</i> était le nom d'un vaudeville dans lequel Brunet jouait alors et faisait courir tout Paris. Un homme -de ma société, fort aimable et fort spirituel, parent ou allié de +de ma société, fort aimable et fort spirituel, parent ou allié de madame d'Osmond<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164" title="Go to footnote 164"><span class="smaller">[164]</span></a>, M. Digneron de Saint-Furcy, me proposa un soir de faire une charade en action sur le mot <i>vautour</i>; ce fut lui qui la -monta et l'organisa. La première partie fut représentée par le <i>veau -<span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> d'or</i>, avec tout le luxe des costumes juifs et même leur +monta et l'organisa. La première partie fut représentée par le <i>veau +<span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> d'or</i>, avec tout le luxe des costumes juifs et même leur exactitude. La seconde dura longtemps. M. Digneron faisait des tours d'adresse aussi bien qu'Olivier et Fitz-James; il se mit comme les -Indiens qui étaient alors à Paris, devant une grande table <i>à lui</i>, et -faite exprès pour ses tours: il nous en fit pendant une heure de -ravissants, et puis pour le tout, Grandcourt s'était laissé arranger -si bel et bien, qu'il ressemblait à Brunet parfaitement dans le rôle -de M. Vautour. Il y fut très-applaudi.</p> +Indiens qui étaient alors à Paris, devant une grande table <i>à lui</i>, et +faite exprès pour ses tours: il nous en fit pendant une heure de +ravissants, et puis pour le tout, Grandcourt s'était laissé arranger +si bel et bien, qu'il ressemblait à Brunet parfaitement dans le rôle +de M. Vautour. Il y fut très-applaudi.</p> -<p>Notre été fut très-brillant à Neuilly; nous jouâmes la comédie; il y +<p>Notre été fut très-brillant à Neuilly; nous jouâmes la comédie; il y venait encore plus de monde, ainsi que je l'ai dit, qu'au Raincy, en -raison de la proximité de Paris. Un jour le maire de Surênes vint me -prier de <i>couronner la rosière</i>: c'était une institution faite par +raison de la proximité de Paris. Un jour le maire de Surênes vint me +prier de <i>couronner la rosière</i>: c'était une institution faite par madame des Bassyns, dans une affreuse circonstance de sa vie. Elle -était en calèche et traversait Surênes en descendant d'une maison -qu'elle habitait sur le haut de la montagne. Sa fille, âgée, je crois, -de cinq ou six ans, était appuyée contre la portière de la calèche; -elle s'ouvre: l'enfant tombe sous la roue, qui l'écrase sous les yeux -de sa mère. La malheureuse femme, insensée de désespoir, serait morte +était en calèche et traversait Surênes en descendant d'une maison +qu'elle habitait sur le haut de la montagne. Sa fille, âgée, je crois, +de cinq ou six ans, était appuyée contre la portière de la calèche; +elle s'ouvre: l'enfant tombe sous la roue, qui l'écrase sous les yeux +de sa mère. La malheureuse femme, insensée de désespoir, serait morte sur la place sans les secours, les consolations de toutes les femmes -de Surênes; une aussi immense douleur fut comprise par elles; -<span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> toutes étaient mères, toutes avaient un cœur... Elles -étaient bonnes, et leurs soins parvinrent à émousser la pointe trop -aiguë du malheur qui frappait une mère... Revenue à elle-même après -bien des mois, où sa raison fut presque égarée, madame des Bassyns -sentit alors la reconnaissance qu'elle devait à ces femmes qui +de Surênes; une aussi immense douleur fut comprise par elles; +<span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> toutes étaient mères, toutes avaient un cœur... Elles +étaient bonnes, et leurs soins parvinrent à émousser la pointe trop +aiguë du malheur qui frappait une mère... Revenue à elle-même après +bien des mois, où sa raison fut presque égarée, madame des Bassyns +sentit alors la reconnaissance qu'elle devait à ces femmes qui n'avaient pas eu peur de ce qui souvent effraie, la douleur d'une -étrangère.</p> +étrangère.</p> <p>—Que puis-je faire pour cette commune? dit-elle un jour au maire.</p> -<p>—Leur rendre leur rosière, répondit-il.</p> - -<p>Et madame des Bassyns fonda alors une rosière, puisque l'ancienne -fondation n'existait plus. Voilà quelle était l'origine de cette -rosière. J'acceptai en annonçant que je doublerais la dot, et que ce -serait ma fille aînée qui couronnerait la rosière...</p> - -<p>Ce fut une grande fête, non-seulement au château de Neuilly, chez moi, -mais dans la commune de Surênes. Tout le pays était en émoi, et au -château il y avait plus de <i>deux cents</i> personnes, car j'avais engagé -tout ce que je connaissais, pour que la quête, que devaient faire -madame Lallemant et madame la baronne de Montgardé, fût abondante. -L'effet ne manqua pas... Elles eurent presque toute la quête en or, et -firent deux mille francs... La cérémonie eût été superbe dans cette -<span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> petite église, mais les rosières étaient aussi par trop -laides; presque toutes étaient vigneronnes, et leurs bras étaient -noirs comme ceux d'une négresse, le visage à l'avenant... Celle qui -eut la couronne était plus jolie que les autres. Le lendemain de la -cérémonie, elle vint dîner au château avec M. le maire; j'avais aussi -invité le fiancé, mais il ne put venir:—Parce que, voyez-vous, me dit -la rosière, il avait un mal de reins qui lui est tombé dans le talon.</p> - -<p>Ceux qui connaissent le jargon, car c'est une langue à part, des -paysannes des environs de Paris, sauront, peut-être, ce qu'elle +<p>—Leur rendre leur rosière, répondit-il.</p> + +<p>Et madame des Bassyns fonda alors une rosière, puisque l'ancienne +fondation n'existait plus. Voilà quelle était l'origine de cette +rosière. J'acceptai en annonçant que je doublerais la dot, et que ce +serait ma fille aînée qui couronnerait la rosière...</p> + +<p>Ce fut une grande fête, non-seulement au château de Neuilly, chez moi, +mais dans la commune de Surênes. Tout le pays était en émoi, et au +château il y avait plus de <i>deux cents</i> personnes, car j'avais engagé +tout ce que je connaissais, pour que la quête, que devaient faire +madame Lallemant et madame la baronne de Montgardé, fût abondante. +L'effet ne manqua pas... Elles eurent presque toute la quête en or, et +firent deux mille francs... La cérémonie eût été superbe dans cette +<span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> petite église, mais les rosières étaient aussi par trop +laides; presque toutes étaient vigneronnes, et leurs bras étaient +noirs comme ceux d'une négresse, le visage à l'avenant... Celle qui +eut la couronne était plus jolie que les autres. Le lendemain de la +cérémonie, elle vint dîner au château avec M. le maire; j'avais aussi +invité le fiancé, mais il ne put venir:—Parce que, voyez-vous, me dit +la rosière, il avait un mal de reins qui lui est tombé dans le talon.</p> + +<p>Ceux qui connaissent le jargon, car c'est une langue à part, des +paysannes des environs de Paris, sauront, peut-être, ce qu'elle voulait dire...</p> -<p>Sa parure était incroyable: elle portait son grand cordon bleu -par-dessus un déshabillé de basin blanc, ayant des demi-manches qui -tranchaient victorieusement sur des bras d'un pain d'épice parfait... -Son bonnet, très-empesé, avec une fort belle valencienne, était -surmonté par sa couronne, chef-d'œuvre de Nattier, et que ma fille -avait offerte; la bonne rosière avait, je crois, dormi avec et ne -l'avait pas quittée depuis le moment où l'archevêque <i>in partibus</i> de -je ne sais plus quelle ville de Palestine l'avait bénite. On pourrait +<p>Sa parure était incroyable: elle portait son grand cordon bleu +par-dessus un déshabillé de basin blanc, ayant des demi-manches qui +tranchaient victorieusement sur des bras d'un pain d'épice parfait... +Son bonnet, très-empesé, avec une fort belle valencienne, était +surmonté par sa couronne, chef-d'œuvre de Nattier, et que ma fille +avait offerte; la bonne rosière avait, je crois, dormi avec et ne +l'avait pas quittée depuis le moment où l'archevêque <i>in partibus</i> de +je ne sais plus quelle ville de Palestine l'avait bénite. On pourrait faire un portrait de cette jeune fille; mais faire comprendre le comique de sa tournure, c'est impossible.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> En 1821, j'allai m'établir à Versailles. Je fis faire -quelques réparations à la maison que j'occupai au Petit-Montreuil; un -jour on me dit que la femme du serrurier qui avait travaillé pour moi -demandait à me parler. Je la fis entrer; c'était une femme de bonne +<p><span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> En 1821, j'allai m'établir à Versailles. Je fis faire +quelques réparations à la maison que j'occupai au Petit-Montreuil; un +jour on me dit que la femme du serrurier qui avait travaillé pour moi +demandait à me parler. Je la fis entrer; c'était une femme de bonne mine, encore jolie, et toutes les fois qu'on voyait sa main, on -pouvait juger que la femme du serrurier ne mettait pas les mains à la +pouvait juger que la femme du serrurier ne mettait pas les mains à la forge.</p> -<p>—Madame la duchesse ne me reconnaît pas? me dit cette femme fort -émue. Je la regardai... rien.—Non, lui dis-je, je ne vous ai même, je +<p>—Madame la duchesse ne me reconnaît pas? me dit cette femme fort +émue. Je la regardai... rien.—Non, lui dis-je, je ne vous ai même, je crois, jamais vue.</p> <p>—Oh! madame!...</p> -<p>Et cette femme se met à pleurer.</p> +<p>Et cette femme se met à pleurer.</p> -<p>—Je suis de Surênes!...</p> +<p>—Je suis de Surênes!...</p> -<p>C'était ma rosière!...</p> +<p>C'était ma rosière!...</p> -<p>Les maux de reins et de talon étaient tous deux partis; mais la dot et -la fiancée, toutes deux restées, et le fiancé exempté de la -conscription, à l'aide du mal de talon et du mal de reins... Ils -s'étaient mariés, et M. <i>Lebœuf</i> était, en 1821, maître serrurier, -très-achalandé, grande rue de Montreuil, vis-à-vis de l'église, à -Versailles; leur établissement était bon, et je crois que ma seconde +<p>Les maux de reins et de talon étaient tous deux partis; mais la dot et +la fiancée, toutes deux restées, et le fiancé exempté de la +conscription, à l'aide du mal de talon et du mal de reins... Ils +s'étaient mariés, et M. <i>Lebœuf</i> était, en 1821, maître serrurier, +très-achalandé, grande rue de Montreuil, vis-à -vis de l'église, à +Versailles; leur établissement était bon, et je crois que ma seconde dot n'y avait pas nui.</p> -<p>Notre comédie allait très-bien à Neuilly; j'étais <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> fort bien -secondée par le général Lallemant, un de nos anciens acteurs de La +<p>Notre comédie allait très-bien à Neuilly; j'étais <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> fort bien +secondée par le général Lallemant, un de nos anciens acteurs de La Malmaison; il jouait admirablement... Michaud venait nous faire -répéter nos rôles avec une bonté et une patience qu'on ne trouve que +répéter nos rôles avec une bonté et une patience qu'on ne trouve que dans les grands talents, ainsi que l'un d'eux nous le prouve tous les -jours<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165" title="Go to footnote 165"><span class="smaller">[165]</span></a>... Nous jouâmes surtout deux pièces qui firent le plus -grand plaisir, <i>Défiance et malice</i> et <i>les Rivaux d'eux-mêmes</i>. Je -faisais Céphise dans la première et Lise dans la seconde. Madame la -baronne de Montgardé, qui depuis a obtenu de si brillants succès à -Lormois, chez madame la duchesse de Maillé, dont l'admirable talent -est un bon juge, faisait madame Derval; le général Lallemant, Derval; +jours<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165" title="Go to footnote 165"><span class="smaller">[165]</span></a>... Nous jouâmes surtout deux pièces qui firent le plus +grand plaisir, <i>Défiance et malice</i> et <i>les Rivaux d'eux-mêmes</i>. Je +faisais Céphise dans la première et Lise dans la seconde. Madame la +baronne de Montgardé, qui depuis a obtenu de si brillants succès à +Lormois, chez madame la duchesse de Maillé, dont l'admirable talent +est un bon juge, faisait madame Derval; le général Lallemant, Derval; M. de Planard, l'auteur spirituel de tant de jolis ouvrages, et -lui-même un si excellent homme et si sociable, M. de Planard -remplissait le rôle de l'ami; quant à celui du maître d'auberge, il +lui-même un si excellent homme et si sociable, M. de Planard +remplissait le rôle de l'ami; quant à celui du maître d'auberge, il nous prouva qu'avec beaucoup d'esprit, jamais on ne peut ce que la -nature se refuse à vous laisser faire. Millin, à qui j'avais donné ce -rôle pour apaiser sa colère de ce que je ne lui avais pas donné celui -de d'Héricourt, ne put jamais dire, sans au moins dix variantes, +nature se refuse à vous laisser faire. Millin, à qui j'avais donné ce +rôle pour apaiser sa colère de ce que je ne lui avais pas donné celui +de d'Héricourt, ne put jamais dire, sans au moins dix variantes, <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> ce petit couplet de rien du tout, par lequel commence la -pièce:</p> +pièce:</p> <p class="poem10"> - Allons, enfants! de l'activité, du zèle, etc.</p> + Allons, enfants! de l'activité, du zèle, etc.</p> -<p>Un jour Michaud lui demanda si c'était une gageure?—Si vous avez -parié de mal jouer, vous avez gagné.</p> +<p>Un jour Michaud lui demanda si c'était une gageure?—Si vous avez +parié de mal jouer, vous avez gagné.</p> -<p>—Ce n'est pas de vous cela, dit Millin tout gonflé de colère, et -quand je veux prendre une leçon dans Saint-Simon, je le lis à moi +<p>—Ce n'est pas de vous cela, dit Millin tout gonflé de colère, et +quand je veux prendre une leçon dans Saint-Simon, je le lis à moi seul.</p> -<p>—Saint-Simon? dit Michaud étonné. Qu'est-ce que celui-là?... Ce que +<p>—Saint-Simon? dit Michaud étonné. Qu'est-ce que celui-là ?... Ce que j'ai dit, je l'ai pris en moi.</p> <p>—Hum!... hum!... marmottait Millin... parce qu'il fait rire quand il -joue, il croit qu'il peut me faire enrager ici comme un damné...</p> - -<p>À partir du jour de la citation involontaire de Michaud, Millin se -révolta, non pas en ne voulant plus jouer, comme j'ai vu faire à des -gens de mauvaise humeur et mal appris; mais, à la première répétition, -il s'avança jusque sur la tête du souffleur, et dit avec un sérieux -d'autant plus comique qu'il était vrai:</p> - -<p>—Je ne veux pas qu'on me corrige mon rôle, je le veux jouer comme je -l'<span class="smcap">AI CRÉÉ</span>!... Ceux qui ne le trouvent pas bien... tant pis pour eux, -ajouta-t-il en lançant un regard furieux sur Michaud.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> Or, il faut savoir qu'ils étaient tous deux très-liés, et -même amis intimes: aussi la paix revenait-elle entre eux à peine -étaient-ils sortis du théâtre... Mais sur la scène le rôle de Millin -était de nouveau le sujet d'une querelle... et ce rôle avait -quatre-vingt-trois mots: nous les avions comptés.</p> - -<p>M. de Planard était un homme fort jeune à cette époque et n'ayant -encore fait qu'une pièce, mais qui déjà avait donné l'idée de son -charmant talent: c'était <i>la Nièce supposée</i>... Il allait faire une -pièce pour notre théâtre, avec un rôle pour moi... C'était le sujet -d'une nouvelle de madame de Genlis: <i>Nourmahal</i> ou <i>le Règne de -vingt-quatre heures</i>. Ce rôle, dans lequel on peut développer beaucoup -de moyens, serait charmant à jouer pour une jeune femme ayant des -talents. Les événements de Portugal, où le duc d'Abrantès faisait -alors le beau traité de Cintra, empêchèrent la continuation de nos -représentations.</p> +joue, il croit qu'il peut me faire enrager ici comme un damné...</p> + +<p>À partir du jour de la citation involontaire de Michaud, Millin se +révolta, non pas en ne voulant plus jouer, comme j'ai vu faire à des +gens de mauvaise humeur et mal appris; mais, à la première répétition, +il s'avança jusque sur la tête du souffleur, et dit avec un sérieux +d'autant plus comique qu'il était vrai:</p> + +<p>—Je ne veux pas qu'on me corrige mon rôle, je le veux jouer comme je +l'<span class="smcap">AI CRÉÉ</span>!... Ceux qui ne le trouvent pas bien... tant pis pour eux, +ajouta-t-il en lançant un regard furieux sur Michaud.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> Or, il faut savoir qu'ils étaient tous deux très-liés, et +même amis intimes: aussi la paix revenait-elle entre eux à peine +étaient-ils sortis du théâtre... Mais sur la scène le rôle de Millin +était de nouveau le sujet d'une querelle... et ce rôle avait +quatre-vingt-trois mots: nous les avions comptés.</p> + +<p>M. de Planard était un homme fort jeune à cette époque et n'ayant +encore fait qu'une pièce, mais qui déjà avait donné l'idée de son +charmant talent: c'était <i>la Nièce supposée</i>... Il allait faire une +pièce pour notre théâtre, avec un rôle pour moi... C'était le sujet +d'une nouvelle de madame de Genlis: <i>Nourmahal</i> ou <i>le Règne de +vingt-quatre heures</i>. Ce rôle, dans lequel on peut développer beaucoup +de moyens, serait charmant à jouer pour une jeune femme ayant des +talents. Les événements de Portugal, où le duc d'Abrantès faisait +alors le beau traité de Cintra, empêchèrent la continuation de nos +représentations.</p> <p>Mais les alarmes furent courtes, car la gloire n'avait jamais -abandonné nos aigles; nous étions toujours les maîtres de l'Europe, et +abandonné nos aigles; nous étions toujours les maîtres de l'Europe, et l'orage ne grondait pas encore, s'il se faisait pressentir.</p> -<p>La vie habituelle, quelque changée qu'elle fût dans la haute société -par les événements de la révolution de 1793, commençait donc à -reprendre sa gaieté et <i>ses coutumes</i> même, quoique différemment -<span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> mises en action, parce que les localités n'étaient plus les -mêmes, et qu'on ne pouvait plus agir dans une maison à l'anglaise -comme dans un vieux château de l'Auvergne ou du Dauphiné. Mais -l'esprit français, ainsi que l'esprit de bonne société, trouve -toujours à faire sa volonté quand il en a une déterminée, et l'on sait -que chez nous celle de s'amuser est, à tous les âges, la plus -enracinée de toutes. En voici la preuve dans une aventure -très-plaisante qui arriva en 1810 ou 1811, et qui fit un grand bruit +<p>La vie habituelle, quelque changée qu'elle fût dans la haute société +par les événements de la révolution de 1793, commençait donc à +reprendre sa gaieté et <i>ses coutumes</i> même, quoique différemment +<span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> mises en action, parce que les localités n'étaient plus les +mêmes, et qu'on ne pouvait plus agir dans une maison à l'anglaise +comme dans un vieux château de l'Auvergne ou du Dauphiné. Mais +l'esprit français, ainsi que l'esprit de bonne société, trouve +toujours à faire sa volonté quand il en a une déterminée, et l'on sait +que chez nous celle de s'amuser est, à tous les âges, la plus +enracinée de toutes. En voici la preuve dans une aventure +très-plaisante qui arriva en 1810 ou 1811, et qui fit un grand bruit alors.</p> <p>On sait combien les maisons de campagne sont nombreuses dans toute la -partie du pays qui entoure la forêt de Sénart et même au-delà; c'est -comme une chartreuse: les maisons, sans avoir la prétention d'être des -châteaux, sont cependant assez grandes pour prendre le nom de <i>maisons +partie du pays qui entoure la forêt de Sénart et même au-delà ; c'est +comme une chartreuse: les maisons, sans avoir la prétention d'être des +châteaux, sont cependant assez grandes pour prendre le nom de <i>maisons de campagne</i>. Ce sont de ces maisons que je veux parler... Plusieurs -familles amies se trouvaient habiter ces maisons, assez rapprochées -pour faciliter des réunions fréquentes. L'une d'elles était à -<i>Rouvres</i>, près de Montgeron, et appartenait à madame de Fontenille: -elle l'habitait l'été avec son fils et sa fille, jeune personne vive, -spirituelle et parfaitement aimable, un vrai trésor pour une société -française, où la gaieté et la franchise sont habituellement la base +familles amies se trouvaient habiter ces maisons, assez rapprochées +pour faciliter des réunions fréquentes. L'une d'elles était à +<i>Rouvres</i>, près de Montgeron, et appartenait à madame de Fontenille: +elle l'habitait l'été avec son fils et sa fille, jeune personne vive, +spirituelle et parfaitement aimable, un vrai trésor pour une société +française, où la gaieté et la franchise sont habituellement la base de ce qui s'y fait et se dit.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> La famille de madame de Fontenille était augmentée, pendant -l'été, d'une vieille amie, dont le nom passera à la postérité, parce -qu'il s'attache à une romance que la France <i>entière</i> et une partie de -l'Europe ont chantée avec les larmes dans les yeux et la douleur au -cœur! c'est la romance de <i>Pauvre Jacques</i><a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166" title="Go to footnote 166"><span class="smaller">[166]</span></a>! L'auteur était -madame de Travanet<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167" title="Go to footnote 167"><span class="smaller">[167]</span></a>, femme d'esprit et de cœur, douée d'une -imagination vive et facile à émouvoir, mais d'une bonté de caractère -et d'une sûreté de commerce presque toujours, au reste, le partage des -gens d'esprit avec la tête vive. Je n'ai peur que des têtes froides, -moi; le cœur l'est souvent avec elles, et alors il est détestable.</p> - -<p>La conversation de madame de Travanet était surtout amusante; elle -avait une sorte de naïveté qui, à son âge, donnait beaucoup de piquant -sans être ridicule à tout ce qu'elle disait. Comme on savait qu'elle -était <i>vraie</i> et que ce qu'elle disait et <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> faisait n'était pas -<i>de la manière</i>, on en riait avec elle, et elle ne s'en fâchait +<p><span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> La famille de madame de Fontenille était augmentée, pendant +l'été, d'une vieille amie, dont le nom passera à la postérité, parce +qu'il s'attache à une romance que la France <i>entière</i> et une partie de +l'Europe ont chantée avec les larmes dans les yeux et la douleur au +cœur! c'est la romance de <i>Pauvre Jacques</i><a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166" title="Go to footnote 166"><span class="smaller">[166]</span></a>! L'auteur était +madame de Travanet<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167" title="Go to footnote 167"><span class="smaller">[167]</span></a>, femme d'esprit et de cœur, douée d'une +imagination vive et facile à émouvoir, mais d'une bonté de caractère +et d'une sûreté de commerce presque toujours, au reste, le partage des +gens d'esprit avec la tête vive. Je n'ai peur que des têtes froides, +moi; le cœur l'est souvent avec elles, et alors il est détestable.</p> + +<p>La conversation de madame de Travanet était surtout amusante; elle +avait une sorte de naïveté qui, à son âge, donnait beaucoup de piquant +sans être ridicule à tout ce qu'elle disait. Comme on savait qu'elle +était <i>vraie</i> et que ce qu'elle disait et <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> faisait n'était pas +<i>de la manière</i>, on en riait avec elle, et elle ne s'en fâchait jamais.</p> -<p>On était un soir réuni chez madame de Fontenille, et la conversation -avait pour sujet l'enlèvement d'une jeune personne très-connue.</p> +<p>On était un soir réuni chez madame de Fontenille, et la conversation +avait pour sujet l'enlèvement d'une jeune personne très-connue.</p> <p>—Mon Dieu, dit madame de Travanet, combien je regrette de n'avoir -jamais été enlevée!...</p> +jamais été enlevée!...</p> -<p>Chacun se récria.</p> +<p>Chacun se récria.</p> <p>—Pourquoi non? dit-elle tout tranquillement; chacune de vous le -voudrait peut-être autant que moi pour la raison qui me le fait -désirer. Je voudrais connaître les émotions qui vous agitent dans un -pareil moment; ce doit être très-curieux!</p> +voudrait peut-être autant que moi pour la raison qui me le fait +désirer. Je voudrais connaître les émotions qui vous agitent dans un +pareil moment; ce doit être très-curieux!</p> -<p>Et la voilà qui, poursuivant son idée, et la retournant de cent -manières, conclut à ce qu'elle regrette véritablement de n'avoir pas -été enlevée.</p> +<p>Et la voilà qui, poursuivant son idée, et la retournant de cent +manières, conclut à ce qu'elle regrette véritablement de n'avoir pas +été enlevée.</p> -<p>—En vérité, lui dit M. de Folleville<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168" title="Go to footnote 168"><span class="smaller">[168]</span></a>, vous me feriez regretter -de n'avoir pas été dans votre route, madame, il y a vingt-cinq ans!... +<p>—En vérité, lui dit M. de Folleville<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168" title="Go to footnote 168"><span class="smaller">[168]</span></a>, vous me feriez regretter +de n'avoir pas été dans votre route, madame, il y a vingt-cinq ans!... Je dis cela pour moi, ajouta-t-il en s'inclinant devant madame de Travanet.</p> -<p>—Bath! dit M. de Barral<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169" title="Go to footnote 169"><span class="smaller">[169]</span></a>, si Madame veut <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> être vraie, -elle nous avouera qu'elle a été enlevée au moins une fois en sa vie.</p> +<p>—Bath! dit M. de Barral<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169" title="Go to footnote 169"><span class="smaller">[169]</span></a>, si Madame veut <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> être vraie, +elle nous avouera qu'elle a été enlevée au moins une fois en sa vie.</p> -<p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE TRAVANET</span>, <span class="stage">naïvement</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE TRAVANET</span>, <span class="stage">naïvement</span>.</p> <p>Non, je vous jure!</p> <p class="speakersc">MADEMOISELLE D'ESCLIGNAC<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170" title="Go to footnote 170"><span class="smaller">[170]</span></a>.</p> -<p>Comment! pas même une fois!...</p> +<p>Comment! pas même une fois!...</p> <p class="speakersc">MADAME DE TRAVANET.</p> -<p>Pas une seule!... On doit faire une si drôle de figure!... Que peut-on +<p>Pas une seule!... On doit faire une si drôle de figure!... Que peut-on dire?</p> -<p class="speakersc">M. AMÉDÉE DE FONTENILLE.</p> +<p class="speakersc">M. AMÉDÉE DE FONTENILLE.</p> -<p>Ce n'est pas vous, madame, qui seriez embarrassée dans un pareil +<p>Ce n'est pas vous, madame, qui seriez embarrassée dans un pareil moment...</p> <p class="speakersc">MADAME DE TRAVANET.</p> @@ -7257,400 +7214,400 @@ moment...</p> <p>Oh, maintenant!... maintenant ne parlons plus de tout cela...</p> <p>On ne continua pas plus longtemps la conversation sur ce sujet; mais -rien n'en fut perdu pour toutes ces personnes désireuses de tout -amusement <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> et voulant ne laisser échapper aucune occasion +rien n'en fut perdu pour toutes ces personnes désireuses de tout +amusement <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> et voulant ne laisser échapper aucune occasion convenable de se divertir...</p> -<p>Mademoiselle de Fontenille, la plus vive de toute la société, imagina -sur l'heure même un projet dont l'exécution devait être admirable.</p> - -<p>Le lendemain, toute la société de Rouvres alla à Crosne chez le duc de -Brancas<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171" title="Go to footnote 171"><span class="smaller">[171]</span></a> (Céreste); mademoiselle de Fontenille mit la duchesse de -Brancas dans le secret. Le plan fut parfaitement organisé, rien n'y -manqua. Quelquefois la gaieté ne se pouvait contenir en songeant au -jour où la chose allait arriver; alors les rires redoublaient; et -cette bonne madame de Travanet, qui était toujours heureuse du bonheur -des autres, riait avec eux sans savoir que c'était elle qui faisait -les frais de cette gaieté.</p> - -<p>—Comme ils sont heureux! disait-elle à madame de Fontenille... Toute -la conspiration fut ourdie dans le plus profond mystère, et cependant -bien des conférences eurent lieu. Des demi-répétitions furent faites, -et pour tout cela il fallait des courses à Montgeron, chez M. de -Folleville, à Crosne, chez la duchesse de Brancas... Mademoiselle de -Fontenille n'était plus un moment en <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> place: elle était en -course dès le matin; son frère, Amédée de Fontenille, était comme elle -aimable et actif, et toujours prêt à rire.</p> - -<p>Enfin tout fut terminé à la joie des conspirateurs, qui voyaient -arriver avec bonheur le jour de l'exécution de leur plan; il avait été -bien discuté, bien mûri; les rôles distribués, les lieux reconnus... -Enfin tout était prêt et subordonné seulement au temps qu'il ferait; +<p>Mademoiselle de Fontenille, la plus vive de toute la société, imagina +sur l'heure même un projet dont l'exécution devait être admirable.</p> + +<p>Le lendemain, toute la société de Rouvres alla à Crosne chez le duc de +Brancas<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171" title="Go to footnote 171"><span class="smaller">[171]</span></a> (Céreste); mademoiselle de Fontenille mit la duchesse de +Brancas dans le secret. Le plan fut parfaitement organisé, rien n'y +manqua. Quelquefois la gaieté ne se pouvait contenir en songeant au +jour où la chose allait arriver; alors les rires redoublaient; et +cette bonne madame de Travanet, qui était toujours heureuse du bonheur +des autres, riait avec eux sans savoir que c'était elle qui faisait +les frais de cette gaieté.</p> + +<p>—Comme ils sont heureux! disait-elle à madame de Fontenille... Toute +la conspiration fut ourdie dans le plus profond mystère, et cependant +bien des conférences eurent lieu. Des demi-répétitions furent faites, +et pour tout cela il fallait des courses à Montgeron, chez M. de +Folleville, à Crosne, chez la duchesse de Brancas... Mademoiselle de +Fontenille n'était plus un moment en <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> place: elle était en +course dès le matin; son frère, Amédée de Fontenille, était comme elle +aimable et actif, et toujours prêt à rire.</p> + +<p>Enfin tout fut terminé à la joie des conspirateurs, qui voyaient +arriver avec bonheur le jour de l'exécution de leur plan; il avait été +bien discuté, bien mûri; les rôles distribués, les lieux reconnus... +Enfin tout était prêt et subordonné seulement au temps qu'il ferait; on fixa le jour, sauf cette seule exception.</p> -<p>On était alors en automne, dans ces journées où un rayon de soleil est -tant apprécié! où une promenade a tant de charmes, car celle du +<p>On était alors en automne, dans ces journées où un rayon de soleil est +tant apprécié! où une promenade a tant de charmes, car celle du lendemain est incertaine! Mademoiselle de Fontenille proposa d'aller -faire un tour dans la forêt; tout le monde accepta par acclamation, on -se lève, on prend les ombrelles, on met les chapeaux et les guêtres, -et toute la société de Rouvres, réunie ce jour-là <i>par hasard</i> à celle -de Crosne et de Montgeron, se mit en marche pour la forêt de -Sénart<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172" title="Go to footnote 172"><span class="smaller">[172]</span></a>.</p> +faire un tour dans la forêt; tout le monde accepta par acclamation, on +se lève, on prend les ombrelles, on met les chapeaux et les guêtres, +et toute la société de Rouvres, réunie ce jour-là <i>par hasard</i> à celle +de Crosne et de Montgeron, se mit en marche pour la forêt de +Sénart<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172" title="Go to footnote 172"><span class="smaller">[172]</span></a>.</p> -<p>Une dame de Rouvres dont j'ai oublié le nom fut chargée, et pour +<p>Une dame de Rouvres dont j'ai oublié le nom fut chargée, et pour cause, de madame de Travanet. Cette dame connaissait admirablement -les <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> détours de la forêt, et il le fallait pour ce qui allait +les <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> détours de la forêt, et il le fallait pour ce qui allait suivre.</p> -<p>Madame de Travanet, appuyée sur son bras, était la première en avant +<p>Madame de Travanet, appuyée sur son bras, était la première en avant de toute la troupe. Les jeunes personnes causaient tout en ramassant des fleurs; elles paraissaient rire de tout ce qu'elles voyaient sans -donner le moindre soupçon même à la plus méfiante personne. Aussi -madame de Travanet n'en eut-elle pas même l'ombre; elle causait -vivement sur un sujet qui l'intéressait avec cette dame qui, pendant +donner le moindre soupçon même à la plus méfiante personne. Aussi +madame de Travanet n'en eut-elle pas même l'ombre; elle causait +vivement sur un sujet qui l'intéressait avec cette dame qui, pendant qu'elles marchaient, la conduisait vers le lieu du rendez-vous -général, qui était dans le lieu le plus désert de la forêt, et le plus +général, qui était dans le lieu le plus désert de la forêt, et le plus sauvage.</p> -<p>—Mon Dieu! pardonnez-moi de vous interrompre, dit tout à coup madame -de ***, mais je crains que nous ne nous soyons égarées!</p> +<p>—Mon Dieu! pardonnez-moi de vous interrompre, dit tout à coup madame +de ***, mais je crains que nous ne nous soyons égarées!</p> <p>—Eh bien! il faut chercher notre route, dit madame de Travanet; il -fait encore jour et nous pouvons très-bien retrouver notre chemin.</p> +fait encore jour et nous pouvons très-bien retrouver notre chemin.</p> -<p>—Ce n'est pas sûr..., mais en tout cas laissez-moi faire; je connais -le pays. Je connais la forêt de Sénart comme mon jardin: ainsi n'ayez +<p>—Ce n'est pas sûr..., mais en tout cas laissez-moi faire; je connais +le pays. Je connais la forêt de Sénart comme mon jardin: ainsi n'ayez aucune crainte, prenez mon bras et laissez-vous conduire.</p> <p>Madame de Travanet passa son bras sous celui de madame de *** et s'en alla toujours cheminant avec elle:—Je ne sais pas pourquoi je ne lui -ai pas <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> demandé, disait plus tard madame de Travanet, -très-drôlement, pourquoi elle nous avait laissé perdre comme le Petit -Poucet puisqu'elle connaissait la forêt de Sénart comme son jardin...</p> - -<p>Cependant le jour baissait... La forêt, loin de s'éclaircir devant -elles, devenait plus épaisse et plus sombre... Madame de Travanet -était fatiguée... bientôt elle eut peur. Madame de *** convint enfin -qu'elle s'était trompée et que maintenant elle reconnaissait qu'elles -étaient au milieu de la forêt, dans le plus épais du fourré, et qu'à +ai pas <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> demandé, disait plus tard madame de Travanet, +très-drôlement, pourquoi elle nous avait laissé perdre comme le Petit +Poucet puisqu'elle connaissait la forêt de Sénart comme son jardin...</p> + +<p>Cependant le jour baissait... La forêt, loin de s'éclaircir devant +elles, devenait plus épaisse et plus sombre... Madame de Travanet +était fatiguée... bientôt elle eut peur. Madame de *** convint enfin +qu'elle s'était trompée et que maintenant elle reconnaissait qu'elles +étaient au milieu de la forêt, dans le plus épais du fourré, et qu'à moins d'une rencontre impossible, elles devaient passer la nuit dans le bois.</p> -<p>—Passer la nuit dans le bois! s'écrie madame de Travanet toute -tremblante à cette seule pensée...</p> +<p>—Passer la nuit dans le bois! s'écrie madame de Travanet toute +tremblante à cette seule pensée...</p> <p>—Mais que faire?</p> -<p>—Je ne sais; mais tout au monde plutôt que de passer la nuit ici... -Il fait froid d'ailleurs...; je suis déjà gelée... Voyons, tâchons +<p>—Je ne sais; mais tout au monde plutôt que de passer la nuit ici... +Il fait froid d'ailleurs...; je suis déjà gelée... Voyons, tâchons encore de retrouver notre route.</p> <p>—Mais on n'y voit plus!...</p> <p>—Ah! mon Dieu! mon Dieu!...</p> -<p>Pendant toutes les plaintes de madame de Travanet, la nuit s'était -encore épaissie... on n'y voyait pas à dix pas de soi... Tout à coup +<p>Pendant toutes les plaintes de madame de Travanet, la nuit s'était +encore épaissie... on n'y voyait pas à dix pas de soi... Tout à coup on entendit du bruit.</p> <p><span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> —Ah! mon Dieu, qu'est cela? dit madame de Travanet tremblante en se serrant contre madame de ****...</p> -<p>—Ce sont des chevaux... une voiture!... des lumières!... Ah, nous -sommes sauvées!</p> +<p>—Ce sont des chevaux... une voiture!... des lumières!... Ah, nous +sommes sauvées!</p> -<p>En effet, dans une large route de la forêt, on voyait s'avancer une -fort belle voiture attelée de quatre chevaux, et entourée de plusieurs +<p>En effet, dans une large route de la forêt, on voyait s'avancer une +fort belle voiture attelée de quatre chevaux, et entourée de plusieurs hommes dont l'habillement bizarre et fantastique renouvela la terreur -de madame de Travanet, aussitôt que la lumière de plusieurs torches, -que portaient quelques nègres qui suivaient la cavalcade, lui permit +de madame de Travanet, aussitôt que la lumière de plusieurs torches, +que portaient quelques nègres qui suivaient la cavalcade, lui permit de distinguer les individus qui la composaient, et dont une partie -était masquée... La peur de madame de Travanet était au comble...</p> +était masquée... La peur de madame de Travanet était au comble...</p> -<p>—Que veulent donc ces gens-là, ma chère? disait-elle à madame de ***; +<p>—Que veulent donc ces gens-là , ma chère? disait-elle à madame de ***; comme ils vont lentement... on dirait qu'ils cherchent!...</p> <p>En effet, quelques-uns des hommes qui entouraient la voiture se -détachaient souvent pour entrer sous le fourré et regarder s'ils y -voyaient quelqu'un... et là ils soulevaient chaque branche comme s'ils +détachaient souvent pour entrer sous le fourré et regarder s'ils y +voyaient quelqu'un... et là ils soulevaient chaque branche comme s'ils cherchaient une mouche.</p> -<p>Dans ce moment, la voiture et sa suite entrèrent dans la clairière. -Madame de Travanet entraîna madame de ***, qui se laissa faire, dans -un taillis, où elles se blottirent du mieux qu'elles purent...</p> +<p>Dans ce moment, la voiture et sa suite entrèrent dans la clairière. +Madame de Travanet entraîna madame de ***, qui se laissa faire, dans +un taillis, où elles se blottirent du mieux qu'elles purent...</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> Celui qui était à la tête de la troupe, magnifiquement -habillé en Turc et si bien emmoustaché qu'on l'aurait pris pour -Mahomet II, s'adressa à deux hommes qui étaient près de lui, et leur +<p><span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> Celui qui était à la tête de la troupe, magnifiquement +habillé en Turc et si bien emmoustaché qu'on l'aurait pris pour +Mahomet II, s'adressa à deux hommes qui étaient près de lui, et leur fit une question que les deux femmes ne purent entendre; mais la -réponse fut claire et précise...</p> +réponse fut claire et précise...</p> -<p>—Je vous assure sur ma tête, monseigneur, qu'elle est dans la forêt -avec une amie. Elles se sont égarées... et sont même de ce côté, j'en -suis sûr... Eh! tenez, les voilà!...</p> +<p>—Je vous assure sur ma tête, monseigneur, qu'elle est dans la forêt +avec une amie. Elles se sont égarées... et sont même de ce côté, j'en +suis sûr... Eh! tenez, les voilà !...</p> -<p>Et l'homme dirigeant une longue lance vers le fourré où madame de -Travanet s'était cru bien à l'abri, il la montra <i>au monseigneur</i>, +<p>Et l'homme dirigeant une longue lance vers le fourré où madame de +Travanet s'était cru bien à l'abri, il la montra <i>au monseigneur</i>, qui, en l'apercevant, fit une exclamation de joie. Madame de Travanet, confondue de tout ce qu'elle voyait, pensa un moment perdre la raison; -mais son extrême terreur la soutint...</p> +mais son extrême terreur la soutint...</p> -<p>—Ces gens-là me croient riche, et je vais bien les attraper, +<p>—Ces gens-là me croient riche, et je vais bien les attraper, dit-elle, quand ils vont voir qu'il n'y a que dix francs dans mon -sac!... Mais il est donc bien misérable, ce Grand-Turc, que ses -ambassadeurs fassent dévaliser sur la grande route... Dans l'ancien -régime, ma chère, ces coquins de païens-là auraient été pendus!...</p> +sac!... Mais il est donc bien misérable, ce Grand-Turc, que ses +ambassadeurs fassent dévaliser sur la grande route... Dans l'ancien +régime, ma chère, ces coquins de païens-là auraient été pendus!...</p> <p>Pendant ce colloque avec madame de ***, madame de Travanet, conduite -respectueusement par deux Turcs, dont l'un était le duc d'Esclignac, +respectueusement par deux Turcs, dont l'un était le duc d'Esclignac, <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> et l'autre M. de Folleville, arrivait au milieu de la -clairière, où elle trouva la belle voiture arrêtée, le marche-pied -baissé, et tout préparé pour se remettre en marche... Madame de +clairière, où elle trouva la belle voiture arrêtée, le marche-pied +baissé, et tout préparé pour se remettre en marche... Madame de Travanet tendit alors sa bourse aux Turcs... elle ne savait comment -les nommer, a-t-elle avoué ensuite:</p> +les nommer, a-t-elle avoué ensuite:</p> -<p>—Messieurs, dit-elle en leur donnant sa bourse, bien fâchée -assurément qu'il n'y en ait pas davantage...; si j'avais su faire -votre aimable rencontre, certainement j'aurais peut-être mis...</p> +<p>—Messieurs, dit-elle en leur donnant sa bourse, bien fâchée +assurément qu'il n'y en ait pas davantage...; si j'avais su faire +votre aimable rencontre, certainement j'aurais peut-être mis...</p> <p>—Comment, madame, nous prenez-vous donc pour des brigands?</p> -<p>—Moi, monsieur!... à Dieu ne plaise, certainement!... mais que -voulez-vous que je pense en me voyant retenue malgré moi?</p> +<p>—Moi, monsieur!... à Dieu ne plaise, certainement!... mais que +voulez-vous que je pense en me voyant retenue malgré moi?</p> -<p>—Eh! quoi, madame, dit alors le Turc magnifiquement habillé, qui -paraissait le chef de la troupe, ne vous vient-il aucune autre pensée +<p>—Eh! quoi, madame, dit alors le Turc magnifiquement habillé, qui +paraissait le chef de la troupe, ne vous vient-il aucune autre pensée en nous voyant autour de vous, remplis d'un respect profond, et -n'étant que des messagers de bonheur, de paix et d'amour?...</p> +n'étant que des messagers de bonheur, de paix et d'amour?...</p> <p class="speakersc">MADAME DE TRAVANET.</p> -<p>D'amour! à moi!... Mais c'est une mauvaise plaisanterie, messieurs les +<p>D'amour! à moi!... Mais c'est une mauvaise plaisanterie, messieurs les Turcs!... savez-vous bien que j'ai cinquante-huit ans?</p> -<p>Et tout de suite se penchant à l'oreille de madame <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> de ***, +<p>Et tout de suite se penchant à l'oreille de madame <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> de ***, elle lui dit rapidement: Je n'en ai que cinquante-quatre...; mais il -est bon d'effrayer ces coquins-là... Malgré tout, ils sont polis, -ajouta-t-elle, comme par manière de dire.</p> +est bon d'effrayer ces coquins-là ... Malgré tout, ils sont polis, +ajouta-t-elle, comme par manière de dire.</p> <p class="speakersc">LE TURC.</p> -<p>Votre âge, madame, n'est pas un obstacle qui arrêtera mon glorieux -maître!... il vous a vue, madame, il vous aime, et veut vous plaire. -Il m'a dit son amour, car je connais toutes ses pensées. Je les -approuve, et j'ai cherché le moyen de satisfaire la passion moi-même -de mon glorieux Sultan, et de vous donner à lui.</p> +<p>Votre âge, madame, n'est pas un obstacle qui arrêtera mon glorieux +maître!... il vous a vue, madame, il vous aime, et veut vous plaire. +Il m'a dit son amour, car je connais toutes ses pensées. Je les +approuve, et j'ai cherché le moyen de satisfaire la passion moi-même +de mon glorieux Sultan, et de vous donner à lui.</p> <p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE TRAVANET</span> <span class="stage">posant un pied sur le marche-pied de la - voiture et le retirant aussitôt. Elle fait cette manœuvre deux + voiture et le retirant aussitôt. Elle fait cette manœuvre deux ou trois fois.</span></p> -<p>Mais, monsieur, ayez donc quelque pitié d'une pauvre femme qui ne peut -répondre à l'amour de monsieur votre maître... laissez-moi retourner à +<p>Mais, monsieur, ayez donc quelque pitié d'une pauvre femme qui ne peut +répondre à l'amour de monsieur votre maître... laissez-moi retourner à Rouvres, je vous en prie... je veux m'en aller...</p> <p class="speakersc">LE TURC.</p> -<p>Je causerais la mort de mon glorieux Sultan, madame, et... peut-être +<p>Je causerais la mort de mon glorieux Sultan, madame, et... peut-être la mienne... car il a non-seulement la passion violente, mais brutale... et je courrais risque. (<i>Il fait un signe avec son poignard.</i>) Alors vous comprenez?... voudriez-vous <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> donc avoir l'excessive complaisance de monter dans cette voiture... ou je -serais forcé..., à mon inexprimable regret, de vous y mettre de force.</p> +serais forcé..., à mon inexprimable regret, de vous y mettre de force.</p> <p class="speakersc">MADAME DE TRAVANET.</p> <p>Ah! mon Dieu! mon Dieu!...</p> -<p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE ***</span>, <span class="stage">bas à son oreille</span>.</p> +<p class="speaker"><span class="smcap">MADAME DE ***</span>, <span class="stage">bas à son oreille</span>.</p> -<p>Allons, allons, ma chère, montez dans cette voiture! que voulez-vous -faire?... toute résistance est inutile...</p> +<p>Allons, allons, ma chère, montez dans cette voiture! que voulez-vous +faire?... toute résistance est inutile...</p> <p class="speakersc">MADAME DE TRAVANET.</p> -<p>Hélas! je ne le vois que trop... (<i>Au Turc.</i>) Monsieur, je suis -résignée...</p> +<p>Hélas! je ne le vois que trop... (<i>Au Turc.</i>) Monsieur, je suis +résignée...</p> -<p>Elle dit ce mot si drôlement, que le Turc, qui n'était autre que -mademoiselle de Fontenille, pensa éclater sous son masque. On mit les +<p>Elle dit ce mot si drôlement, que le Turc, qui n'était autre que +mademoiselle de Fontenille, pensa éclater sous son masque. On mit les deux dames dans la voiture de la duchesse de Brancas, et les chevaux -l'emportèrent rapidement au travers de la forêt.</p> - -<p>Le second acte de cette comédie devait se jouer dans un vieux château -situé dans la forêt de Sénart, et appelé le <i>château des Bergeries</i>. -Ce château, encore entier sous quelques rapports, n'était pourtant -plus habité, ou ne l'était plus en effet que par un vieux concierge et -sa femme. Le propriétaire l'avait bien destiné à être abattu, mais -<span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> sa condamnation n'avait été prononcée que pour l'année -suivante, et M. de Folleville, qui le connaissait, en avait reçu la +l'emportèrent rapidement au travers de la forêt.</p> + +<p>Le second acte de cette comédie devait se jouer dans un vieux château +situé dans la forêt de Sénart, et appelé le <i>château des Bergeries</i>. +Ce château, encore entier sous quelques rapports, n'était pourtant +plus habité, ou ne l'était plus en effet que par un vieux concierge et +sa femme. Le propriétaire l'avait bien destiné à être abattu, mais +<span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> sa condamnation n'avait été prononcée que pour l'année +suivante, et M. de Folleville, qui le connaissait, en avait reçu la permission d'y faire ce qu'il voudrait pour la mystification qu'on -préparait à madame de Travanet. Ce château des Bergeries était une des -fabriques les plus heureuses qu'on pût trouver sous sa main pour -servir de théâtre à des scènes comme celle qu'on jouait. Mais pour -faire juger à quel point on avait compté sur la peur de madame de -Travanet, il faut dire qu'elle connaissait ce château, où elle avait -été cent fois; car il était le but de presque toutes les promenades -des personnes qui étaient dans les environs de la forêt de Sénart, et -surtout de celles de Rouvres. Ce fut donc vers le <i>château des +préparait à madame de Travanet. Ce château des Bergeries était une des +fabriques les plus heureuses qu'on pût trouver sous sa main pour +servir de théâtre à des scènes comme celle qu'on jouait. Mais pour +faire juger à quel point on avait compté sur la peur de madame de +Travanet, il faut dire qu'elle connaissait ce château, où elle avait +été cent fois; car il était le but de presque toutes les promenades +des personnes qui étaient dans les environs de la forêt de Sénart, et +surtout de celles de Rouvres. Ce fut donc vers le <i>château des Bergeries</i> que la troupe turque dirigea sa course.</p> -<p>Lorsque la portière fut refermée et que les deux amies furent seules, -madame de Travanet donna cours alors à toute son inquiétude.—Que -veulent-ils faire de moi? répétait-elle.</p> +<p>Lorsque la portière fut refermée et que les deux amies furent seules, +madame de Travanet donna cours alors à toute son inquiétude.—Que +veulent-ils faire de moi? répétait-elle.</p> -<p>—Vous épouser... vous emmener à Constantinople... il a nommé le +<p>—Vous épouser... vous emmener à Constantinople... il a nommé le Sultan...</p> -<p>—Bah! ils nomment toujours ainsi leur maître!... N'allez-vous pas -croire à présent que le Grand-Turc est amoureux de moi!... la belle -sultane que je ferais!... Mais, grand Dieu! quel peut être cet homme?</p> +<p>—Bah! ils nomment toujours ainsi leur maître!... N'allez-vous pas +croire à présent que le Grand-Turc est amoureux de moi!... la belle +sultane que je ferais!... Mais, grand Dieu! quel peut être cet homme?</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> —Écoutez donc, ma chère, il y a ici un nouvel ambassadeur -d'Asker-khan, le grand chah de Perse... c'est peut-être lui!...</p> +<p><span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> —Écoutez donc, ma chère, il y a ici un nouvel ambassadeur +d'Asker-khan, le grand chah de Perse... c'est peut-être lui!...</p> <p>—Asker... hein! comment dites-vous?</p> <p>—Asker-khan... c'est l'empereur de Perse.</p> -<p>—Mais, ma chère amie, la peur vous trouble la cervelle. Je ne suis -jamais allée en Perse.</p> +<p>—Mais, ma chère amie, la peur vous trouble la cervelle. Je ne suis +jamais allée en Perse.</p> -<p>—Aussi ne vous parlé-je pas de lui, mais de son ambassadeur. C'est un -bel homme qui devient très-facilement amoureux... mais il n'est pas -d'une humeur facile... l'autre jour il allait faire couper la tête -d'un de ses esclaves, parce qu'il avait cassé une assiette<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173" title="Go to footnote 173"><span class="smaller">[173]</span></a>.</p> +<p>—Aussi ne vous parlé-je pas de lui, mais de son ambassadeur. C'est un +bel homme qui devient très-facilement amoureux... mais il n'est pas +d'une humeur facile... l'autre jour il allait faire couper la tête +d'un de ses esclaves, parce qu'il avait cassé une assiette<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173" title="Go to footnote 173"><span class="smaller">[173]</span></a>.</p> -<p>—Ma chère amie, vous m'effrayez beaucoup... vous feriez mieux de +<p>—Ma chère amie, vous m'effrayez beaucoup... vous feriez mieux de garder vos histoires pour un autre jour... voulez-vous?...</p> <p>Mais tandis qu'on l'<i>effrayait</i> dans la voiture, il arrivait une -étrange chose au-dehors. C'est que la nuit était si noire, que les -gens s'étaient égarés, et ne retrouvaient plus la route du vieux -château où ils devaient passer le reste de la nuit.</p> +étrange chose au-dehors. C'est que la nuit était si noire, que les +gens s'étaient égarés, et ne retrouvaient plus la route du vieux +château où ils devaient passer le reste de la nuit.</p> <p>—Que faire? dit mademoiselle de Fontenille; quel malheur! nous ne -pouvons plus continuer <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> notre pièce qui va si bien... et +pouvons plus continuer <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> notre pièce qui va si bien... et d'autant mieux que notre amie n'a pas froid, et qu'elle est tranquillement dans une bonne voiture.</p> <p>—Ah! tranquillement, dit le duc d'Esclignac, c'est autre chose: car -elle n'est pas brave; mais si elle ne l'est pas maintenant où elle n'a -rien à craindre, que devait-elle éprouver lorsqu'elle était jeune et +elle n'est pas brave; mais si elle ne l'est pas maintenant où elle n'a +rien à craindre, que devait-elle éprouver lorsqu'elle était jeune et jolie?</p> -<p>—Il a raison, dit Amédée de Fontenille; mais savez-vous ce que je -crains, moi, c'est que nous ne soyons rencontrés par de la gendarmerie +<p>—Il a raison, dit Amédée de Fontenille; mais savez-vous ce que je +crains, moi, c'est que nous ne soyons rencontrés par de la gendarmerie ou par des gardes-chasses... savez-vous bien que nous serions tous -arrêtés, et, en vérité, dans nos costumes, nous ferions une triste -figure en entrant à Essonne!...</p> +arrêtés, et, en vérité, dans nos costumes, nous ferions une triste +figure en entrant à Essonne!...</p> <p>—Ah! mon Dieu, les gendarmes! dit sa sœur... et que leur dirions-nous?... prendraient-ils de l'argent?</p> <p>—Non, certes, je ne le pense pas! et s'ils en prenaient, je les -ferais punir. Mais les gardes de la forêt sont à craindre plus encore +ferais punir. Mais les gardes de la forêt sont à craindre plus encore que les gendarmes.</p> -<p>Mademoiselle de Fontenille, très-effrayée par ce que son frère lui -disait, se remit en quête de plus belle pour retrouver un carrefour -qui devait les mettre dans la bonne route... Rien n'était plus -comique que de voir en ce moment vingt <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> personnes rassemblées -pour en effrayer une seule, l'être plus qu'elle... Mademoiselle de -Fontenille fit rallumer une des torches qu'on avait éteintes pour ne -pas attirer l'attention, et bientôt, en effet, on retrouva le -carrefour qui indiquait la route à suivre; la voiture y roula aussitôt -rapidement, et, au bout d'un quart d'heure, ils furent arrivés au -terme de leur course, ayant joué le premier acte de leur drame +<p>Mademoiselle de Fontenille, très-effrayée par ce que son frère lui +disait, se remit en quête de plus belle pour retrouver un carrefour +qui devait les mettre dans la bonne route... Rien n'était plus +comique que de voir en ce moment vingt <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> personnes rassemblées +pour en effrayer une seule, l'être plus qu'elle... Mademoiselle de +Fontenille fit rallumer une des torches qu'on avait éteintes pour ne +pas attirer l'attention, et bientôt, en effet, on retrouva le +carrefour qui indiquait la route à suivre; la voiture y roula aussitôt +rapidement, et, au bout d'un quart d'heure, ils furent arrivés au +terme de leur course, ayant joué le premier acte de leur drame burlesque.</p> <p>Rien de ce que nous lisons dans les romans de madame Radcliffe, si -parfaitement traduits par madame Victorine de Chastenay, n'avait été -omis au <i>château des Bergeries</i>. Il est vrai qu'il y prêtait lui-même -étonnamment, et que le concierge à lui seul, avec sa lanterne, son -énorme trousseau de clefs avec lequel il vint ouvrir une grille -rouillée et criant sur ses gonds, suffisait pour effrayer... Au moment -où la voiture entra dans une cour remplie de hautes herbes qui -empêchaient presque les roues de tourner, deux chiens hurlèrent +parfaitement traduits par madame Victorine de Chastenay, n'avait été +omis au <i>château des Bergeries</i>. Il est vrai qu'il y prêtait lui-même +étonnamment, et que le concierge à lui seul, avec sa lanterne, son +énorme trousseau de clefs avec lequel il vint ouvrir une grille +rouillée et criant sur ses gonds, suffisait pour effrayer... Au moment +où la voiture entra dans une cour remplie de hautes herbes qui +empêchaient presque les roues de tourner, deux chiens hurlèrent plaintivement... Madame de Travanet tressaillit.</p> -<p>—Ah ça, dit-elle, ceci passe la plaisanterie... je ne veux pas être -une héroïne de roman, moi! je ne suis ni <i>Amanda</i>, ni <i>Rosalba</i>, ni +<p>—Ah ça, dit-elle, ceci passe la plaisanterie... je ne veux pas être +une héroïne de roman, moi! je ne suis ni <i>Amanda</i>, ni <i>Rosalba</i>, ni <i>Fernanda</i>: c'est odieux, tout cela... et fort ennuyeux!</p> -<p>À ce moment où la voiture s'arrêtait au bas <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> d'un vieux -bâtiment ruiné dont les murs tenaient à peine... le vieux concierge, -son bonnet de laine à la main, conduisait respectueusement madame de -Travanet et madame de ***, par un escalier étroit et tournant, dans un -appartement où il y avait un bon feu et assez de lumières pour -qu'elles pussent juger du délabrement du lieu où elles se +<p>À ce moment où la voiture s'arrêtait au bas <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> d'un vieux +bâtiment ruiné dont les murs tenaient à peine... le vieux concierge, +son bonnet de laine à la main, conduisait respectueusement madame de +Travanet et madame de ***, par un escalier étroit et tournant, dans un +appartement où il y avait un bon feu et assez de lumières pour +qu'elles pussent juger du délabrement du lieu où elles se trouvaient... le concierge les laissa seules. Alors madame de Travanet -recommença ses doléances sur son ennui et son inquiétude, et surtout -le motif pour lequel elle avait été enlevée.</p> +recommença ses doléances sur son ennui et son inquiétude, et surtout +le motif pour lequel elle avait été enlevée.</p> -<p>—Mais par amour!... ma chère, ne soyez pas si incrédule.</p> +<p>—Mais par amour!... ma chère, ne soyez pas si incrédule.</p> -<p>—On a la foi quand on a l'espérance, ma très-chère amie, dit madame -de Travanet en riant... À mon âge, on ne me ferait plus que la charité +<p>—On a la foi quand on a l'espérance, ma très-chère amie, dit madame +de Travanet en riant... À mon âge, on ne me ferait plus que la charité en fait d'amour... et en quoi que ce soit je n'aime pas ce qui se fait -par un sentiment de pitié: il n'a rien de noble, et encore moins rien +par un sentiment de pitié: il n'a rien de noble, et encore moins rien de tendre.</p> <p>—Mais votre esprit... vos talents...</p> <p>—Mes talents, mon esprit, me feront des amis, parce que je les -emploierai à leur amusement ou à leur bonheur...</p> +emploierai à leur amusement ou à leur bonheur...</p> -<p>—Enfin, ma chère, voyez ce que nous a compté l'autre jour madame de -Genlis... À Berlin, un <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> jeune homme de vingt-sept ans était -amoureux d'elle, et voulait l'épouser.</p> +<p>—Enfin, ma chère, voyez ce que nous a compté l'autre jour madame de +Genlis... À Berlin, un <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> jeune homme de vingt-sept ans était +amoureux d'elle, et voulait l'épouser.</p> -<p>—Eh bien! si elle y avait consenti, c'est elle qui eût été folle.</p> +<p>—Eh bien! si elle y avait consenti, c'est elle qui eût été folle.</p> -<p>Dans le même moment, la porte du fond s'ouvrit avec fracas, et le Turc -magnifique qui avait parlé à madame de Travanet dans la forêt entra -dans la chambre. La pauvre femme, qui ne l'avait vu que masqué, +<p>Dans le même moment, la porte du fond s'ouvrit avec fracas, et le Turc +magnifique qui avait parlé à madame de Travanet dans la forêt entra +dans la chambre. La pauvre femme, qui ne l'avait vu que masqué, faillit mourir de peur en voyant devant elle un homme d'une taille immense ayant des moustaches comme jamais elle n'en avait vu...</p> -<p>—Quelle effroyable tête! se disait-elle en elle-même; quel géant!...</p> +<p>—Quelle effroyable tête! se disait-elle en elle-même; quel géant!...</p> -<p>Ce <i>géant</i> était mademoiselle de Fontenille!</p> +<p>Ce <i>géant</i> était mademoiselle de Fontenille!</p> -<p>Elle salua profondément à l'orientale, en mettant une main sur sa tête -et l'autre sur son cœur, et remit une lettre à madame de Travanet, -sentant l'essence de rose à en parfumer le vieux château pour dix -ans... puis elle se retira toujours à reculons... <i>pour mieux observer -le respect et le décorum envers la sultane favorite</i>, observa madame +<p>Elle salua profondément à l'orientale, en mettant une main sur sa tête +et l'autre sur son cœur, et remit une lettre à madame de Travanet, +sentant l'essence de rose à en parfumer le vieux château pour dix +ans... puis elle se retira toujours à reculons... <i>pour mieux observer +le respect et le décorum envers la sultane favorite</i>, observa madame de ***.</p> -<p>Aussitôt que le Turc fut sorti de l'appartement, madame de Travanet ne -sachant pas ce que tout cela devenait, car les choses commençaient à -se brouiller dans sa tête, ouvrit la lettre avec précipitation, -espérant au moins y trouver une explication.</p> +<p>Aussitôt que le Turc fut sorti de l'appartement, madame de Travanet ne +sachant pas ce que tout cela devenait, car les choses commençaient à +se brouiller dans sa tête, ouvrit la lettre avec précipitation, +espérant au moins y trouver une explication.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> Mais c'était une déclaration en forme adressée à madame de -Travanet. On lui disait qu'on était à ses pieds; son esclave le plus -soumis et... sollicitant sa main. La lettre était signée +<p><span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> Mais c'était une déclaration en forme adressée à madame de +Travanet. On lui disait qu'on était à ses pieds; son esclave le plus +soumis et... sollicitant sa main. La lettre était signée <i>Habed-il-Roumann Schahabaham Badvildinn Dal-Ilcha-Bekir</i>...</p> -<p>Les expressions les plus brûlantes n'y étaient pas épargnées... +<p>Les expressions les plus brûlantes n'y étaient pas épargnées... <i>Habed-il-Roumann Schahabaham Badvildinn Dal-Ilcha-Bekir</i> n'osait pas -se présenter à madame de Travanet sans son consentement, qu'il -espérait, au reste... Mais pour qu'elle pût se prononcer avec plus de -certitude, il la prévenait qu'il avait fait placer dans la chambre -qu'elle occupait son portrait fait à deux âges différents, afin -qu'elle pût juger de ce qu'il avait été et de ce qu'il était +se présenter à madame de Travanet sans son consentement, qu'il +espérait, au reste... Mais pour qu'elle pût se prononcer avec plus de +certitude, il la prévenait qu'il avait fait placer dans la chambre +qu'elle occupait son portrait fait à deux âges différents, afin +qu'elle pût juger de ce qu'il avait été et de ce qu'il était aujourd'hui.</p> <p>En achevant la lecture de cette lettre, madame de Travanet ne put -s'empêcher de regarder autour de la chambre, dont les murs lézardés ne -laissaient voir aucune trace de ce qu'elle y cherchait. Enfin, près de -la haute et antique cheminée, elle aperçut deux dessins au crayon -noir, dont l'un représentait une très-belle tête de jeune Turc... -Madame de Travanet s'arrêta devant ce dessin.</p> +s'empêcher de regarder autour de la chambre, dont les murs lézardés ne +laissaient voir aucune trace de ce qu'elle y cherchait. Enfin, près de +la haute et antique cheminée, elle aperçut deux dessins au crayon +noir, dont l'un représentait une très-belle tête de jeune Turc... +Madame de Travanet s'arrêta devant ce dessin.</p> -<p>—Savez-vous qu'il a été très-beau, ce Turc, ma chère? dit-elle à +<p>—Savez-vous qu'il a été très-beau, ce Turc, ma chère? dit-elle à madame de ***.</p> <p class="speakersc"><span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> MADAME DE ***</p> @@ -7667,215 +7624,215 @@ une suite de noms... c'est l'usage chez eux...</p> <p>Ah! mon Dieu, regardez donc cette horrible figure.</p> <p>Madame de Travanet se retourne vivement, et voit en effet, de l'autre -côté de la cheminée, le pendant de la jeunesse du Turc... il était -hideux!... On avait exprès chargé la laideur, et, dans le fait, la -figure était horrible. Au bas était écrit: <i>Tel que je suis +côté de la cheminée, le pendant de la jeunesse du Turc... il était +hideux!... On avait exprès chargé la laideur, et, dans le fait, la +figure était horrible. Au bas était écrit: <i>Tel que je suis maintenant...</i></p> <p>—Vraiment, dit madame de Travanet, il nous la donne bonne! et moi -aussi j'ai été jeune et belle: je pourrais m'en aller en quête d'un +aussi j'ai été jeune et belle: je pourrais m'en aller en quête d'un mari, en montrant mon visage de vingt-cinq ans; mais lorsque celui de -cinquante-cinq se montrerait à son tour, on serait en droit de me dire -que je suis une impertinente. Après tout, je suis fâchée pour lui -qu'il soit changé de cette façon-là, car il était bien beau. Et elle -retournait toujours <i>au portrait</i> du <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> jeune Turc, qui était +cinquante-cinq se montrerait à son tour, on serait en droit de me dire +que je suis une impertinente. Après tout, je suis fâchée pour lui +qu'il soit changé de cette façon-là , car il était bien beau. Et elle +retournait toujours <i>au portrait</i> du <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> jeune Turc, qui était tout simplement la figure du jeune Turc mourant de Girodet, auquel on -avait seulement ôté l'expression souffrante. Oui, répétait-elle, c'est +avait seulement ôté l'expression souffrante. Oui, répétait-elle, c'est vraiment dommage.</p> -<p>En ce moment, on entendit un prélude dans la pièce voisine. Ah! ah! -dit madame de ***, on veut vous donner une sérénade... mais je crois +<p>En ce moment, on entendit un prélude dans la pièce voisine. Ah! ah! +dit madame de ***, on veut vous donner une sérénade... mais je crois qu'un bon souper et un bon lit nous feraient plus de bien que toutes les musiques du monde... Madame de Travanet, dont jamais l'aimable -caractère ne se démentait, fut au contraire tout à coup ranimée par -cette musique... elle quitta le portrait, et vint écouter de plus -près... Qu'on juge de ce qu'elle dut éprouver lorsqu'elle entendit des -voix bien connues et aimées chanter en chœur et en partie la -romance si célèbre de <i>Pauvre Jacques</i>!</p> +caractère ne se démentait, fut au contraire tout à coup ranimée par +cette musique... elle quitta le portrait, et vint écouter de plus +près... Qu'on juge de ce qu'elle dut éprouver lorsqu'elle entendit des +voix bien connues et aimées chanter en chœur et en partie la +romance si célèbre de <i>Pauvre Jacques</i>!</p> -<p>—Ah! s'écria-t-elle, ce sont nos amis!... Les portes de l'appartement +<p>—Ah! s'écria-t-elle, ce sont nos amis!... Les portes de l'appartement s'ouvrirent alors avec grand bruit, et tous les acteurs, les actrices, -entrèrent en foule, et pressèrent madame de Travanet dans leurs bras, -en lui demandant pardon du tour qu'on lui avait joué. Non-seulement -elle le pardonna, mais elle fut la première à en rire... Elle regarda +entrèrent en foule, et pressèrent madame de Travanet dans leurs bras, +en lui demandant pardon du tour qu'on lui avait joué. Non-seulement +elle le pardonna, mais elle fut la première à en rire... Elle regarda alors sans frayeur mademoiselle de Fontenille, dont les terribles -moustaches l'avaient si fort effrayée.</p> +moustaches l'avaient si fort effrayée.</p> -<p>—Et maintenant, lui dit Amédée de Fontenille en lui présentant une -grande pelisse pour la préserver <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> de l'air froid de la nuit, -retournons à Rouvres, pour y faire réveillon, et puis ensuite nous +<p>—Et maintenant, lui dit Amédée de Fontenille en lui présentant une +grande pelisse pour la préserver <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> de l'air froid de la nuit, +retournons à Rouvres, pour y faire réveillon, et puis ensuite nous irons nous coucher...</p> -<p>... On riait encore dans le monde de cette histoire, lorsque le récit -d'une autre aventure détruisit la gaieté qu'avait inspirée celle de la -forêt de Sénart. Elle est d'un haut intérêt: la voici dans tous ses -détails... Comme les personnages dont il est question dans cette -histoire sont pour la plupart existants et à Paris, je ne puis donc -les désigner que par une lettre initiale.</p> - -<p>La comtesse de M*** était une femme bien née, riche, ayant une bonne -maison et la volonté de la faire trouver agréable; avec tous ces -moyens on a ce qu'on veut à Paris. Aussi, quoiqu'elle ne fût plus -jeune, madame de M*** avait un salon fort sociable, et sa maison était -une de celles où un étranger se faisait toujours présenter...</p> - -<p>Madame de M*** avait un frère plus riche qu'elle, et vivant dans ses -terres. Son opinion était fort exagérée. Il avait fait partie de -l'armée de Condé, et rentré en France, il fut assez heureux pour +<p>... On riait encore dans le monde de cette histoire, lorsque le récit +d'une autre aventure détruisit la gaieté qu'avait inspirée celle de la +forêt de Sénart. Elle est d'un haut intérêt: la voici dans tous ses +détails... Comme les personnages dont il est question dans cette +histoire sont pour la plupart existants et à Paris, je ne puis donc +les désigner que par une lettre initiale.</p> + +<p>La comtesse de M*** était une femme bien née, riche, ayant une bonne +maison et la volonté de la faire trouver agréable; avec tous ces +moyens on a ce qu'on veut à Paris. Aussi, quoiqu'elle ne fût plus +jeune, madame de M*** avait un salon fort sociable, et sa maison était +une de celles où un étranger se faisait toujours présenter...</p> + +<p>Madame de M*** avait un frère plus riche qu'elle, et vivant dans ses +terres. Son opinion était fort exagérée. Il avait fait partie de +l'armée de Condé, et rentré en France, il fut assez heureux pour retrouver toute sa fortune qui lui fut rendue; M. de P*** ne cachait -aucunement son opinion, prétendant que l'Empereur ne l'en estimait que +aucunement son opinion, prétendant que l'Empereur ne l'en estimait que mieux de savoir confesser sa vraie croyance. M. de P*** n'avait -qu'une fille, qui devait hériter <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> non-seulement de sa belle +qu'une fille, qui devait hériter <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> non-seulement de sa belle fortune, mais aussi de celle de sa tante.</p> -<p>M. de P*** mourut des suites d'une chute de cheval à la chasse; il -n'eut que le temps de recommander sa fille à sa sœur, et de dire à -mademoiselle de R*** que son dernier vœu était qu'elle demeurât -fidèle à leur opinion sainte.</p> - -<p>Mademoiselle Amélie de P*** avait dix-sept ans au moment où elle -perdit son père. Elle était jolie sans être pourtant une personne -très-remarquable. Elle était habituellement sérieuse, et son rare -sourire frappait harmonieusement lorsqu'on le voyait éclairer son -visage; sa taille était grande, svelte, sa tournure distinguée, et -tout son ensemble enfin formait et présentait une personne agréable et -dont tous les hommes auraient certes désiré l'amour, s'ils n'eussent -été repoussés par une froideur qui annonçait que son cœur se +<p>M. de P*** mourut des suites d'une chute de cheval à la chasse; il +n'eut que le temps de recommander sa fille à sa sœur, et de dire à +mademoiselle de R*** que son dernier vœu était qu'elle demeurât +fidèle à leur opinion sainte.</p> + +<p>Mademoiselle Amélie de P*** avait dix-sept ans au moment où elle +perdit son père. Elle était jolie sans être pourtant une personne +très-remarquable. Elle était habituellement sérieuse, et son rare +sourire frappait harmonieusement lorsqu'on le voyait éclairer son +visage; sa taille était grande, svelte, sa tournure distinguée, et +tout son ensemble enfin formait et présentait une personne agréable et +dont tous les hommes auraient certes désiré l'amour, s'ils n'eussent +été repoussés par une froideur qui annonçait que son cœur se donnerait difficilement.</p> -<p>Aussitôt que madame de M*** fut instruite de la mort de son frère, -elle partit de Paris et alla chercher sa nièce dans le château qu'elle -habitait. Elle la trouva accablée de son malheur et peu disposée à +<p>Aussitôt que madame de M*** fut instruite de la mort de son frère, +elle partit de Paris et alla chercher sa nièce dans le château qu'elle +habitait. Elle la trouva accablée de son malheur et peu disposée à partager les plaisirs de la maison bruyante de sa tante. Son deuil -était une excuse pour les premiers mois, mais enfin il fallut changer -une façon de vivre qui blessait une parente que son père lui <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> -avait ordonné de considérer comme une mère... et dès qu'elle eut pris -le demi-deuil, Amélie descendit chez sa tante.</p> - -<p>Ce fut un événement dans le salon de madame de M***, le jour où sa -nièce y fit son entrée... Les jeunes personnes la regardèrent avec -envie, les mères avec humeur, et les hommes avec l'espérance de lui -plaire... On pense bien que les rangs devaient être pressés, car -Amélie était une héritière comme on n'en voit pas beaucoup... elle -était riche, noble, jeune et belle...</p> - -<p>La comtesse de M*** s'attacha bientôt à sa nièce et l'aima d'une -affection de mère. La jeune fille y répondit avec son âme qui était -aimante et même passionnée, malgré l'apparence de froideur qui +était une excuse pour les premiers mois, mais enfin il fallut changer +une façon de vivre qui blessait une parente que son père lui <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> +avait ordonné de considérer comme une mère... et dès qu'elle eut pris +le demi-deuil, Amélie descendit chez sa tante.</p> + +<p>Ce fut un événement dans le salon de madame de M***, le jour où sa +nièce y fit son entrée... Les jeunes personnes la regardèrent avec +envie, les mères avec humeur, et les hommes avec l'espérance de lui +plaire... On pense bien que les rangs devaient être pressés, car +Amélie était une héritière comme on n'en voit pas beaucoup... elle +était riche, noble, jeune et belle...</p> + +<p>La comtesse de M*** s'attacha bientôt à sa nièce et l'aima d'une +affection de mère. La jeune fille y répondit avec son âme qui était +aimante et même passionnée, malgré l'apparence de froideur qui semblait l'envelopper.</p> -<p>—Amélie, lui dit un jour sa tante, il faut te marier.</p> +<p>—Amélie, lui dit un jour sa tante, il faut te marier.</p> -<p>—Pourquoi, ma tante? est-ce donc une condition expresse attachée au +<p>—Pourquoi, ma tante? est-ce donc une condition expresse attachée au nom de femme que de prendre un mari? Je suis heureuse comme je suis, -laissez-moi rêver la vie... Mon Dieu, le réveil ne viendra que trop -tôt!... d'ailleurs je ne veux pas vous quitter!...</p> +laissez-moi rêver la vie... Mon Dieu, le réveil ne viendra que trop +tôt!... d'ailleurs je ne veux pas vous quitter!...</p> <p>Et puis elle se penchait sur les mains de la comtesse, les baisait, et -la comtesse, l'embrassant à son tour, disait:</p> +la comtesse, l'embrassant à son tour, disait:</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> —En vérité, tu as raison, mon enfant... Je ne sais pas -comment je pourrais me séparer de toi!...</p> +<p><span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> —En vérité, tu as raison, mon enfant... Je ne sais pas +comment je pourrais me séparer de toi!...</p> -<p>Mais les prétendants ne se découragèrent pas, et lorsqu'ils surent que -la tante et la nièce ne voulaient pas se séparer, ils déclarèrent +<p>Mais les prétendants ne se découragèrent pas, et lorsqu'ils surent que +la tante et la nièce ne voulaient pas se séparer, ils déclarèrent qu'ils demeureraient chez madame de M***, si elle le voulait.</p> -<p>Amélie recevait froidement tous ces hommages, et sans qu'il parût -qu'un seul même l'eût touchée... Elle était toujours aussi sérieuse... -Sa figure mélancolique ne s'animait d'aucune pensée intérieure à -l'approche de ses prétendants... On était alors en 1809, et Amélie +<p>Amélie recevait froidement tous ces hommages, et sans qu'il parût +qu'un seul même l'eût touchée... Elle était toujours aussi sérieuse... +Sa figure mélancolique ne s'animait d'aucune pensée intérieure à +l'approche de ses prétendants... On était alors en 1809, et Amélie avait dix-huit ans.</p> -<p>Un jour madame de M*** parut occupée d'un grand intérêt... Elle, qui -ne sortait jamais, demeurait des journées entières hors de chez elle; -et sa nièce, sa fille pour mieux dire, ne sut ce qui l'avait autant -intéressée que lorsque la réussite eut couronné l'œuvre... La -comtesse de M***, parente éloignée de Barras, avait eu le crédit de -sauver après la terreur un homme qui devait tout redouter d'une -réaction, car cet homme était Fouché. Contre l'ordinaire des méchants, -il en avait été reconnaissant... et lorsque madame de M*** lui -demandait un service, il le lui rendait avec autant de bonne grâce que -cet homme pouvait en mettre à quelque chose. Cette fois madame de -M*** dit à <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> Fouché que ce qu'elle lui demandait était sans -doute difficile, mais qu'elle serait ensuite des mois et même des -années sans avoir recours à son obligeance, s'il lui accordait ce +<p>Un jour madame de M*** parut occupée d'un grand intérêt... Elle, qui +ne sortait jamais, demeurait des journées entières hors de chez elle; +et sa nièce, sa fille pour mieux dire, ne sut ce qui l'avait autant +intéressée que lorsque la réussite eut couronné l'œuvre... La +comtesse de M***, parente éloignée de Barras, avait eu le crédit de +sauver après la terreur un homme qui devait tout redouter d'une +réaction, car cet homme était Fouché. Contre l'ordinaire des méchants, +il en avait été reconnaissant... et lorsque madame de M*** lui +demandait un service, il le lui rendait avec autant de bonne grâce que +cet homme pouvait en mettre à quelque chose. Cette fois madame de +M*** dit à <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> Fouché que ce qu'elle lui demandait était sans +doute difficile, mais qu'elle serait ensuite des mois et même des +années sans avoir recours à son obligeance, s'il lui accordait ce qu'elle sollicitait de lui.</p> -<p>Le service en effet était éminent: il s'agissait de faire rentrer un -homme qui, sur la liste des émigrés en 1793, n'avait en 1800 fait -aucune des diligences pour se mettre en règle, ne voulant pas rentrer -en France à cette époque. Mais depuis, les choses avaient pris un -autre aspect. Il voyait que la puissance de Napoléon s'affermissait de +<p>Le service en effet était éminent: il s'agissait de faire rentrer un +homme qui, sur la liste des émigrés en 1793, n'avait en 1800 fait +aucune des diligences pour se mettre en règle, ne voulant pas rentrer +en France à cette époque. Mais depuis, les choses avaient pris un +autre aspect. Il voyait que la puissance de Napoléon s'affermissait de jour en jour, et chaque jour aussi le besoin de revoir sa patrie se faisait sentir plus vif et plus pressant.</p> -<p>«Je sens qu'on peut vivre quelque temps loin de sa patrie, ma vieille -amie, écrivait-il à la comtesse de M***; mais il faut s'en rapprocher -pour mourir. On sent le besoin de fermer ses yeux là où ils se sont -ouverts... Que je vous doive ce bonheur, et il sera double pour moi.»</p> +<p>«Je sens qu'on peut vivre quelque temps loin de sa patrie, ma vieille +amie, écrivait-il à la comtesse de M***; mais il faut s'en rapprocher +pour mourir. On sent le besoin de fermer ses yeux là où ils se sont +ouverts... Que je vous doive ce bonheur, et il sera double pour moi.»</p> -<p>C'était pour cet ami de sa jeunesse, ce frère de ses vieux jours, que -la comtesse insistait aussi vivement auprès de Fouché. Enfin ses vives -instances eurent un entier succès, et son ami revit la France.</p> +<p>C'était pour cet ami de sa jeunesse, ce frère de ses vieux jours, que +la comtesse insistait aussi vivement auprès de Fouché. Enfin ses vives +instances eurent un entier succès, et son ami revit la France.</p> -<p>Le marquis de R***, aussitôt qu'il fut arrivé à Paris, accourut chez +<p>Le marquis de R***, aussitôt qu'il fut arrivé à Paris, accourut chez son amie devenue sa bienfaitrice... Ils furent bien heureux de se -revoir, et <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> cette joie fut pure des deux côtés: car celle qui -obligeait vit qu'on était vraiment reconnaissant, et on est alors si -heureux d'avoir pu réussir!...</p> +revoir, et <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> cette joie fut pure des deux côtés: car celle qui +obligeait vit qu'on était vraiment reconnaissant, et on est alors si +heureux d'avoir pu réussir!...</p> -<p>—Mais je ne serai complètement satisfait que lorsque vous aurez -obtenu pour mon fils adoptif la même faveur que pour moi, dit le -marquis à son amie.</p> +<p>—Mais je ne serai complètement satisfait que lorsque vous aurez +obtenu pour mon fils adoptif la même faveur que pour moi, dit le +marquis à son amie.</p> -<p>Et il lui raconta qu'après le désastre de Quiberon, il avait recueilli -le fils d'un cousin avec lequel il était intimement lié, et là, sur le -champ de bataille même, à son cousin mourant, il avait juré de servir -de père à son fils... L'enfant avait entendu le serment, et Dieu -l'avait reçu..., car le père avait été martyr pour une cause sainte.</p> +<p>Et il lui raconta qu'après le désastre de Quiberon, il avait recueilli +le fils d'un cousin avec lequel il était intimement lié, et là , sur le +champ de bataille même, à son cousin mourant, il avait juré de servir +de père à son fils... L'enfant avait entendu le serment, et Dieu +l'avait reçu..., car le père avait été martyr pour une cause sainte.</p> -<p>—Quel âge a donc votre fils adoptif? demanda la comtesse.</p> +<p>—Quel âge a donc votre fils adoptif? demanda la comtesse.</p> <p>—Vingt-huit ans.</p> -<p>—Eh quoi! son père l'emmenait aussi jeune pour l'exposer aux chances +<p>—Eh quoi! son père l'emmenait aussi jeune pour l'exposer aux chances d'une bataille?</p> <p>Le marquis sourit avec une expression presque triste:—Vous ne -connaissez pas Henri, répondit-il.... vous ne savez pas quelle âme -ardente il y a dans cet être que moi-même je ne connais pas encore, -bien que je sois cependant ce qu'il aime le plus au monde après son -pays..., car la France est pour lui la mère qu'il a perdue... C'est -donc lui qui a voulu suivre son père lorsque le duc de <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> C*** -vint chercher la mort à Quiberon... Si vous voulez que ma joie soit -entière, obtenez que Henri soit rappelé comme moi.</p> - -<p>La comtesse revit Fouché; elle pressa de nouveau, et la grâce du jeune -homme fut ajoutée à celle de son père adoptif...</p> - -<p>La nouvelle lui en fut aussitôt transmise, et peu de jours après il -était à Paris.</p> - -<p>Henri de C*** ne se fit pas d'abord présenter chez la comtesse...; -elle en fut surprise, et ne put s'empêcher d'en faire un reproche au +connaissez pas Henri, répondit-il.... vous ne savez pas quelle âme +ardente il y a dans cet être que moi-même je ne connais pas encore, +bien que je sois cependant ce qu'il aime le plus au monde après son +pays..., car la France est pour lui la mère qu'il a perdue... C'est +donc lui qui a voulu suivre son père lorsque le duc de <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> C*** +vint chercher la mort à Quiberon... Si vous voulez que ma joie soit +entière, obtenez que Henri soit rappelé comme moi.</p> + +<p>La comtesse revit Fouché; elle pressa de nouveau, et la grâce du jeune +homme fut ajoutée à celle de son père adoptif...</p> + +<p>La nouvelle lui en fut aussitôt transmise, et peu de jours après il +était à Paris.</p> + +<p>Henri de C*** ne se fit pas d'abord présenter chez la comtesse...; +elle en fut surprise, et ne put s'empêcher d'en faire un reproche au marquis de R***.</p> -<p>—Que voulez-vous? lui dit son ami; j'ai assez vu votre nièce pour -être convaincu que lui plaire est une entreprise dans laquelle il est -fort difficile de réussir... Elle est jolie, riche; mon fils adoptif -n'a qu'une fortune médiocre; elle pourrait croire qu'il vient ici pour -se faire aimer d'elle. Henri n'a aucune prétention; mais il est si +<p>—Que voulez-vous? lui dit son ami; j'ai assez vu votre nièce pour +être convaincu que lui plaire est une entreprise dans laquelle il est +fort difficile de réussir... Elle est jolie, riche; mon fils adoptif +n'a qu'une fortune médiocre; elle pourrait croire qu'il vient ici pour +se faire aimer d'elle. Henri n'a aucune prétention; mais il est si beau... si remarquable, qu'il pourrait certes bien en avoir, et...</p> <p>—Et pourquoi, dit vivement la comtesse, ne ferions-nous pas un mariage qui rapprocherait nos deux familles encore plus qu'elles ne le -sont?... Amélie n'a jamais aimé, elle ne veut même pas se marier...; +sont?... Amélie n'a jamais aimé, elle ne veut même pas se marier...; mais votre fils peut lui plaire, mon ami, et combien je serais -heureuse s'il lui était <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> réservé de fondre la glace de ce +heureuse s'il lui était <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> réservé de fondre la glace de ce cœur que rien encore n'a pu toucher!...</p> -<p>Le marquis parla à son fils adoptif de cette présentation; le jeune +<p>Le marquis parla à son fils adoptif de cette présentation; le jeune homme s'y refusa.</p> <p>—Madame de M*** ne peut voir une offense dans mon refus, dit Henri; @@ -7883,365 +7840,365 @@ j'ai pour elle une profonde reconnaissance, mais je hais le monde et ne vais nulle part.</p> <p>Le marquis insista: ce fut d'abord en vain... Henri semblait redouter -d'entrer dans cette maison... Était-ce un pressentiment!... Enfin, -vaincu par les sollicitations réitérées de son père, il consentit à -l'y accompagner, et un soir où le marquis savait trouver ces dames -seules, il conduisit Henri à l'hôtel de M***.</p> +d'entrer dans cette maison... Était-ce un pressentiment!... Enfin, +vaincu par les sollicitations réitérées de son père, il consentit à +l'y accompagner, et un soir où le marquis savait trouver ces dames +seules, il conduisit Henri à l'hôtel de M***.</p> <p>Henri de C*** devait produire une vive impression sur les personnes -qui le voyaient pour la première fois, depuis qu'il avait atteint ce -degré d'une beauté mélancolique et mâle qui lui donnait un aspect tout -à fait remarquable. Sa taille était élevée et élégante; sa tournure, -d'une distinction de bonne compagnie, si rare à rencontrer, car il ne +qui le voyaient pour la première fois, depuis qu'il avait atteint ce +degré d'une beauté mélancolique et mâle qui lui donnait un aspect tout +à fait remarquable. Sa taille était élevée et élégante; sa tournure, +d'une distinction de bonne compagnie, si rare à rencontrer, car il ne faut pas confondre l'extraordinaire avec la distinction... Sa figure -était belle aussi; mais c'était surtout par son expression qu'elle -plaisait. En voyant cette physionomie pâle, au regard prolongé et +était belle aussi; mais c'était surtout par son expression qu'elle +plaisait. En voyant cette physionomie pâle, au regard prolongé et pensif, au sourire triste et presque toujours railleur, <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> comme -s'il eût voulu se punir lui-même de cette apparence de gaieté, on se +s'il eût voulu se punir lui-même de cette apparence de gaieté, on se disait que cet homme avait beaucoup souffert, et un sentiment -attractif portait aussitôt vers lui...; mais lorsque ensuite on fixait -ses yeux sur les siens, lorsqu'on voyait flamboyer son regard au récit -d'une action généreuse et résolue; lorsque, repoussant les boucles -blondes et naturelles de sa chevelure, il découvrait un front où -siégeaient de profondes pensées, on se disait aussi que cet homme -avait une destinée mystérieuse dont les intérêts étaient forts et +attractif portait aussitôt vers lui...; mais lorsque ensuite on fixait +ses yeux sur les siens, lorsqu'on voyait flamboyer son regard au récit +d'une action généreuse et résolue; lorsque, repoussant les boucles +blondes et naturelles de sa chevelure, il découvrait un front où +siégeaient de profondes pensées, on se disait aussi que cet homme +avait une destinée mystérieuse dont les intérêts étaient forts et puissants.</p> -<p>Henri parlait peu; mais son silence n'était jamais l'expression du -dédain. On voyait que sa vie était grandement remplie, et que son -silence n'était qu'un refuge dans ses propres pensées.</p> +<p>Henri parlait peu; mais son silence n'était jamais l'expression du +dédain. On voyait que sa vie était grandement remplie, et que son +silence n'était qu'un refuge dans ses propres pensées.</p> -<p>Son père le présenta à la comtesse, puis à Amélie. Il témoigna -convenablement sa reconnaissance à la comtesse, causa peu, mais dans +<p>Son père le présenta à la comtesse, puis à Amélie. Il témoigna +convenablement sa reconnaissance à la comtesse, causa peu, mais dans ce qu'il dit laissa voir un esprit et des connaissances auxquels -Amélie n'était pas habituée... Elle fut touchée de cette nouvelle +Amélie n'était pas habituée... Elle fut touchée de cette nouvelle impression qu'elle recevait et en eut de la reconnaissance. Elle fut aussi plus affectueuse pour Henri. En lui parlant, sa voix devenait plus douce; on voyait qu'elle craignait de s'avancer et de heurter -avec maladresse un homme souvent frappé et jusqu'à la douleur...</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> Henri, accueilli avec amitié et confiance dans la maison de -la comtesse, y fut bientôt attiré par un charme qu'il ne chercha plus -à éviter... Amélie s'habitua tellement à le voir, que lorsque par -hasard une journée s'écoulait sans que Henri eût paru à l'hôtel de -M***, elle était triste et ne pouvait dormir; Henri avait également -pris l'habitude de passer ses soirées auprès d'Amélie et de sa +avec maladresse un homme souvent frappé et jusqu'à la douleur...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> Henri, accueilli avec amitié et confiance dans la maison de +la comtesse, y fut bientôt attiré par un charme qu'il ne chercha plus +à éviter... Amélie s'habitua tellement à le voir, que lorsque par +hasard une journée s'écoulait sans que Henri eût paru à l'hôtel de +M***, elle était triste et ne pouvait dormir; Henri avait également +pris l'habitude de passer ses soirées auprès d'Amélie et de sa tante... Il leur faisait la lecture des ouvrages nouveaux qui paraissaient; puis il racontait, tandis que les femmes travaillaient, -les horreurs des guerres vendéennes et ce massacre de Quiberon!... +les horreurs des guerres vendéennes et ce massacre de Quiberon!... mais alors il changeait de nature: il devenait un lion... Sa longue et -blonde chevelure frémissait sous l'impression qu'il recevait de ses -propres paroles... Il peignait d'abord, il décrivait, et puis ensuite -sa voix se montait à un degré d'énergie qui faisait trembler ceux qui -écoutaient le malheureux enfant recevant le dernier soupir et la -bénédiction d'un père au milieu de ses frères égorgés, et lui-même au -moment d'être un glorieux martyr de plus dans cette sanglante journée.</p> +blonde chevelure frémissait sous l'impression qu'il recevait de ses +propres paroles... Il peignait d'abord, il décrivait, et puis ensuite +sa voix se montait à un degré d'énergie qui faisait trembler ceux qui +écoutaient le malheureux enfant recevant le dernier soupir et la +bénédiction d'un père au milieu de ses frères égorgés, et lui-même au +moment d'être un glorieux martyr de plus dans cette sanglante journée.</p> <p>Lorsque Henri parlait de cette funeste affaire, il oubliait la vie... -il oubliait tout... Alors Amélie le regardait avec une expression -qu'il fut quelque temps à ne pas comprendre d'abord; mais +il oubliait tout... Alors Amélie le regardait avec une expression +qu'il fut quelque temps à ne pas comprendre d'abord; mais lorsqu'enfin, les yeux remplis de larmes, et suivant le <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> -regard de feu du noble jeune homme, elle ne chercha plus à cacher ce -qu'elle éprouvait, alors Henri vit qu'il était aimé... Son premier +regard de feu du noble jeune homme, elle ne chercha plus à cacher ce +qu'elle éprouvait, alors Henri vit qu'il était aimé... Son premier mouvement fut de lever les mains et les yeux au ciel, et de remercier -Dieu d'avoir envoyé à lui un noble cœur pour comprendre et consoler +Dieu d'avoir envoyé à lui un noble cœur pour comprendre et consoler le sien... Il sortit de sa poitrine un objet qu'il y tenait -soigneusement caché; et s'agenouillant ensuite, il pria longtemps; -tout à coup une pensée vint troubler sa religieuse méditation.—Eh -quoi, dit-il, je me réjouis d'être aimé! mais ai-je le droit de -chercher l'amour et ses joies? non, je me dois à d'autres soins!.. +soigneusement caché; et s'agenouillant ensuite, il pria longtemps; +tout à coup une pensée vint troubler sa religieuse méditation.—Eh +quoi, dit-il, je me réjouis d'être aimé! mais ai-je le droit de +chercher l'amour et ses joies? non, je me dois à d'autres soins!.. Cependant!..</p> -<p>Et il retombait accablé sous une foule de pensées qui l'oppressaient -et lui donnaient une douleur poignante qui troublait ses idées et lui +<p>Et il retombait accablé sous une foule de pensées qui l'oppressaient +et lui donnaient une douleur poignante qui troublait ses idées et lui ravissait toute force et toute ardeur.</p> -<p>Amélie était allée auprès de sa tante.—J'aime Henri de C***, lui -avait-elle dit, et je ne puis être heureuse qu'avec lui...</p> +<p>Amélie était allée auprès de sa tante.—J'aime Henri de C***, lui +avait-elle dit, et je ne puis être heureuse qu'avec lui...</p> <p>Sa tante l'embrassa avec effusion, et lui apprit alors que, depuis -longtemps, cette union était son vœu le plus cher, ainsi que celui +longtemps, cette union était son vœu le plus cher, ainsi que celui du marquis.</p> -<p>Le même jour, la comtesse envoya chercher son vieil ami.—Tout va -bien, lui dit-elle; Amélie aime Henri, et je crois que leur affection -est mutuelle: <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> ainsi donc nous ne ferons qu'une même famille.</p> +<p>Le même jour, la comtesse envoya chercher son vieil ami.—Tout va +bien, lui dit-elle; Amélie aime Henri, et je crois que leur affection +est mutuelle: <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> ainsi donc nous ne ferons qu'une même famille.</p> -<p>Le marquis la regarda tristement et ne répondit rien. Il lui donna -seulement une lettre à lire. Elle était de Henri...</p> +<p>Le marquis la regarda tristement et ne répondit rien. Il lui donna +seulement une lettre à lire. Elle était de Henri...</p> -<p>—Je pars pour la Normandie, mon père, écrivait-il. Je me suis aperçu -que mes affaires souffraient de cette oisiveté dans laquelle je vis -depuis quelque temps... Je pars pour visiter plusieurs des propriétés -qui m'ont été rendues. Écrivez-moi à C***, poste restante.</p> +<p>—Je pars pour la Normandie, mon père, écrivait-il. Je me suis aperçu +que mes affaires souffraient de cette oisiveté dans laquelle je vis +depuis quelque temps... Je pars pour visiter plusieurs des propriétés +qui m'ont été rendues. Écrivez-moi à C***, poste restante.</p> -<p>En apprenant le départ subit de Henri, Amélie ressentit une douleur -inconnue... elle résista d'abord, mais enfin elle succomba et fut -plusieurs semaines dans un état alarmant... Jamais elle n'avait mis en -doute l'amour de Henri, et perdre en même temps l'illusion de cet -amour et la réalité de sa présence, c'était trop pour une femme qui +<p>En apprenant le départ subit de Henri, Amélie ressentit une douleur +inconnue... elle résista d'abord, mais enfin elle succomba et fut +plusieurs semaines dans un état alarmant... Jamais elle n'avait mis en +doute l'amour de Henri, et perdre en même temps l'illusion de cet +amour et la réalité de sa présence, c'était trop pour une femme qui n'avait de force que pour aimer. Cette force avait longtemps -sommeillé; mais aussi, à son réveil, elle était puissante et +sommeillé; mais aussi, à son réveil, elle était puissante et gigantesque, et ne trouvait plus maintenant d'aliment que dans sa douleur.</p> -<p>Ne recevant aucune nouvelle de Henri, son père se décida enfin à lui +<p>Ne recevant aucune nouvelle de Henri, son père se décida enfin à lui annoncer le danger de mademoiselle de P...</p> -<p>—Reviens aussitôt, lui disait son père; tu as <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> peut-être tué +<p>—Reviens aussitôt, lui disait son père; tu as <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> peut-être tué une femme comme jamais tu n'en trouveras une pour l'approcher de ton cœur!</p> -<p>Trois jours après Henri était à Paris...</p> +<p>Trois jours après Henri était à Paris...</p> <p>En le voyant, le marquis n'eut pas la force de lui adresser un -reproche. Sa pâleur avait redoublé et son abattement était profond. On -voyait que les jours et les nuits s'étaient aussi succédé pour lui -dans les souffrances et peut-être même les pleurs... Il ne répondit -rien à ce que lui dit son père, et se contenta de demander à avoir un -entretien avec Amélie lorsqu'elle serait en état de le supporter...</p> +reproche. Sa pâleur avait redoublé et son abattement était profond. On +voyait que les jours et les nuits s'étaient aussi succédé pour lui +dans les souffrances et peut-être même les pleurs... Il ne répondit +rien à ce que lui dit son père, et se contenta de demander à avoir un +entretien avec Amélie lorsqu'elle serait en état de le supporter...</p> <p>En apprenant le retour de Henri, mademoiselle de P... comprit que -l'affection qu'elle avait pour lui était un saint et solennel amour... -Une joie si pure inonda son âme, qu'elle ne put douter alors que Dieu -lui avait envoyé Henri pour qu'il fût son époux...</p> - -<p>—Je sens que je ne puis vivre sans lui, dit-elle à sa tante, et ma -vie est désormais attachée à la sienne.</p> - -<p>Lorsqu'ils se revirent, ils sourirent tristement à la vue du -changement qui s'était opéré en eux dans les jours qui les avaient -séparés... Amélie fut celle qui ressentit le plus de joie de ce -moment, cependant mutuellement souhaité... Henri était grave et même -sévère en abordant Amélie. Il <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> comprit que cette femme -mourrait s'il la repoussait, et pourtant, bien qu'il l'aimât, une -force mystérieuse les séparait l'un de l'autre.</p> - -<p>—Amélie, lui dit Henri en s'asseyant près d'elle et prenant dans les -siennes sa main froide et humide, Amélie, on veut nous unir. Je vous -aime et vous m'aimez, et pourtant je crains que nous ne puissions être -l'un à l'autre.</p> - -<p>Amélie s'écria: Pourquoi être aussi cruel avec moi?... ne me parlez +l'affection qu'elle avait pour lui était un saint et solennel amour... +Une joie si pure inonda son âme, qu'elle ne put douter alors que Dieu +lui avait envoyé Henri pour qu'il fût son époux...</p> + +<p>—Je sens que je ne puis vivre sans lui, dit-elle à sa tante, et ma +vie est désormais attachée à la sienne.</p> + +<p>Lorsqu'ils se revirent, ils sourirent tristement à la vue du +changement qui s'était opéré en eux dans les jours qui les avaient +séparés... Amélie fut celle qui ressentit le plus de joie de ce +moment, cependant mutuellement souhaité... Henri était grave et même +sévère en abordant Amélie. Il <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> comprit que cette femme +mourrait s'il la repoussait, et pourtant, bien qu'il l'aimât, une +force mystérieuse les séparait l'un de l'autre.</p> + +<p>—Amélie, lui dit Henri en s'asseyant près d'elle et prenant dans les +siennes sa main froide et humide, Amélie, on veut nous unir. Je vous +aime et vous m'aimez, et pourtant je crains que nous ne puissions être +l'un à l'autre.</p> + +<p>Amélie s'écria: Pourquoi être aussi cruel avec moi?... ne me parlez pas ainsi.</p> -<p>—Écoutez-moi, Amélie, poursuivit Henri; il faut alors que nous nous +<p>—Écoutez-moi, Amélie, poursuivit Henri; il faut alors que nous nous entendions, et que nous tirions de notre affection une consolation pour tous deux. Vous m'aimez, et je vous aime aussi; mais cet amour, quelle joie peut-il vous donner? Je suis malheureux, voyez-vous; et -m'aimer c'est vouloir s'associer à mon malheur... En aurez-vous le +m'aimer c'est vouloir s'associer à mon malheur... En aurez-vous le courage?</p> -<p>Amélie leva les mains et les yeux au ciel... Henri poursuivit:</p> +<p>Amélie leva les mains et les yeux au ciel... Henri poursuivit:</p> -<p>—Écoutez, Amélie, cet instant est solennel; dites-moi si vous vous -sentez la force d'être la compagne d'un homme qui a souffert et doit +<p>—Écoutez, Amélie, cet instant est solennel; dites-moi si vous vous +sentez la force d'être la compagne d'un homme qui a souffert et doit souffrir encore?</p> -<p>Amélie se leva et dit d'un accent assuré:—Je jure que je serai votre -épouse avec joie et bonheur...</p> +<p>Amélie se leva et dit d'un accent assuré:—Je jure que je serai votre +épouse avec joie et bonheur...</p> <p><span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> Henri la serra contre son cœur, et c'est ainsi qu'ils -furent fiancés. Alors Amélie le prit par la main, et ils allèrent +furent fiancés. Alors Amélie le prit par la main, et ils allèrent trouver la comtesse.</p> -<p>—Bénissez vos enfants, lui dit sa nièce, en tombant à genoux devant +<p>—Bénissez vos enfants, lui dit sa nièce, en tombant à genoux devant elle.</p> -<p>Le mariage eut lieu peu de jours après: il fut célébré dans une terre -appartenant à Amélie, située à quelques lieues de Paris; mais il n'y -eut aucune fête: Henri le demanda comme une grâce à sa fiancée; elle +<p>Le mariage eut lieu peu de jours après: il fut célébré dans une terre +appartenant à Amélie, située à quelques lieues de Paris; mais il n'y +eut aucune fête: Henri le demanda comme une grâce à sa fiancée; elle le lui accorda sans peine: et en effet, que lui importait le monde et -son bruit? pour elle, la véritable fête était dans l'acte qui -l'unissait à celui qu'elle aimait.</p> +son bruit? pour elle, la véritable fête était dans l'acte qui +l'unissait à celui qu'elle aimait.</p> -<p>Ils demeurèrent donc dans une entière solitude pendant les quinze +<p>Ils demeurèrent donc dans une entière solitude pendant les quinze premiers jours de leur mariage; au bout de ce temps, qui fut pour -Amélie un rêve qui lui montrait le ciel, Henri reprit l'air sombre, la +Amélie un rêve qui lui montrait le ciel, Henri reprit l'air sombre, la physionomie morne qu'il avait constamment, et qu'on avait pu attribuer -jadis à un amour qui craignait un refus. Silencieux, absorbé dans de -sombres pensées, il finit par donner à sa femme une sorte de terreur -vague, mais instinctive, qui, remplaçant un bonheur et des joies -jusqu'alors inconnus, fut pour elle une douleur également grande; elle -comprit le malheur sans savoir comment le parer, et cet état finit par +jadis à un amour qui craignait un refus. Silencieux, absorbé dans de +sombres pensées, il finit par donner à sa femme une sorte de terreur +vague, mais instinctive, qui, remplaçant un bonheur et des joies +jusqu'alors inconnus, fut pour elle une douleur également grande; elle +comprit le malheur sans savoir comment le parer, et cet état finit par lui devenir insupportable.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> —Qu'avez-vous, Henri? lui dit-elle un soir que, rentrés -après une longue promenade dans laquelle il n'avait répondu que par -des monosyllabes à tout ce qu'elle lui disait, il marchait toujours en -silence dans le salon, les bras croisés sur sa poitrine, et comme -perdu dans un monde de pensées étrangères à ce qui l'entourait...</p> +<p><span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> —Qu'avez-vous, Henri? lui dit-elle un soir que, rentrés +après une longue promenade dans laquelle il n'avait répondu que par +des monosyllabes à tout ce qu'elle lui disait, il marchait toujours en +silence dans le salon, les bras croisés sur sa poitrine, et comme +perdu dans un monde de pensées étrangères à ce qui l'entourait...</p> -<p>—Moi! répondit-il en tressaillant... mais je n'ai rien... que du -bonheur, Amélie... et vous le savez bien!...</p> +<p>—Moi! répondit-il en tressaillant... mais je n'ai rien... que du +bonheur, Amélie... et vous le savez bien!...</p> -<p>Amélie ne répondit pas, mais deux larmes roulèrent lentement sur ses -joues: c'était son cœur qui avait parlé. Henri alla à elle, et la +<p>Amélie ne répondit pas, mais deux larmes roulèrent lentement sur ses +joues: c'était son cœur qui avait parlé. Henri alla à elle, et la prenant dans ses bras il lui dit avec un accent de profonde tristesse:</p> -<p>—Je te l'ai dit, Amélie... il y a du malheur à m'aimer. Tu l'as voulu -cependant, et cette persistance m'a attaché à toi... et voilà +<p>—Je te l'ai dit, Amélie... il y a du malheur à m'aimer. Tu l'as voulu +cependant, et cette persistance m'a attaché à toi... et voilà maintenant, que le temps de prouver que tu ne crains pas d'aimer celui qui souffre est venu, tu parais le redouter?</p> -<p>—Ah! je jure d'être heureuse, même de souffrir pour toi!... Mais que -je sache du moins ce qui t'occupe... Pourquoi nos pensées ne +<p>—Ah! je jure d'être heureuse, même de souffrir pour toi!... Mais que +je sache du moins ce qui t'occupe... Pourquoi nos pensées ne sont-elles pas communes? Pourquoi ne pas m'ouvrir ce cœur, qui est maintenant mon bien?... Pourquoi?...</p> -<p>—Amélie, tu ne peux rien savoir, du moins <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> pour ce moment, +<p>—Amélie, tu ne peux rien savoir, du moins <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> pour ce moment, de ce qui m'occupe au point, je l'avoue, de me faire oublier -quelquefois que je suis près de toi. Mais je t'aime... je n'aime que -toi... C'est une vérité du cœur... crois-la...</p> - -<p>Amélie secoua lentement la tête, et résistant à la pression des bras -de son mari, qui la retenait contre lui, elle s'éloigna blessée dans -l'âme du refus de Henri... Son caractère, doux et bon dans l'habitude -de la vie, était soupçonneux et jaloux dès que l'affection se trouvait -engagée... L'amitié même ne pouvait jamais la rassurer; elle craignait -toujours de n'être pas assez aimée... Ce sentiment avait une source +quelquefois que je suis près de toi. Mais je t'aime... je n'aime que +toi... C'est une vérité du cœur... crois-la...</p> + +<p>Amélie secoua lentement la tête, et résistant à la pression des bras +de son mari, qui la retenait contre lui, elle s'éloigna blessée dans +l'âme du refus de Henri... Son caractère, doux et bon dans l'habitude +de la vie, était soupçonneux et jaloux dès que l'affection se trouvait +engagée... L'amitié même ne pouvait jamais la rassurer; elle craignait +toujours de n'être pas assez aimée... Ce sentiment avait une source qui devait le faire excuser, mais il rendait malheureux ceux qu'elle -aimait: la méfiance est si pénible!... Une justification, qu'elle soit -ou non facile, est toujours le sujet d'un reproche, même tacitement -exprimé lorsqu'on craint de le faire à haute voix...</p> - -<p>La comtesse et le marquis étaient retournés à Paris, et avaient laissé -le jeune couple aux joies des premiers jours d'un premier et légitime -amour... Ils étaient donc seuls, et personne ne pouvait se mettre -entre eux et ce nuage qui venait de s'élever... Amélie retourna dans -son appartement après la conversation qu'on vient de rapporter, et là, -pleurant avec angoisse, elle laissa venir à elle les plus pénibles -pensées; pour la première <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> fois elle eut la terrible crainte -d'avoir été épousée pour sa fortune!... Henri en aimait peut-être une -autre avant de la connaître!... Lorsque son imagination lui présentait -cette image, elle devenait froide et pâle et se sentait mourir... -D'autres fois elle pensait que Henri avait peut-être perdu cette femme -qu'il avait aimée... Mais qu'elle fût morte ou vivante, Amélie en -était jalouse...: avec une âme comme la sienne, la tombe n'était pas -un refuge... Cette idée lui parut la plus vraisemblable... et elle la +aimait: la méfiance est si pénible!... Une justification, qu'elle soit +ou non facile, est toujours le sujet d'un reproche, même tacitement +exprimé lorsqu'on craint de le faire à haute voix...</p> + +<p>La comtesse et le marquis étaient retournés à Paris, et avaient laissé +le jeune couple aux joies des premiers jours d'un premier et légitime +amour... Ils étaient donc seuls, et personne ne pouvait se mettre +entre eux et ce nuage qui venait de s'élever... Amélie retourna dans +son appartement après la conversation qu'on vient de rapporter, et là , +pleurant avec angoisse, elle laissa venir à elle les plus pénibles +pensées; pour la première <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> fois elle eut la terrible crainte +d'avoir été épousée pour sa fortune!... Henri en aimait peut-être une +autre avant de la connaître!... Lorsque son imagination lui présentait +cette image, elle devenait froide et pâle et se sentait mourir... +D'autres fois elle pensait que Henri avait peut-être perdu cette femme +qu'il avait aimée... Mais qu'elle fût morte ou vivante, Amélie en +était jalouse...: avec une âme comme la sienne, la tombe n'était pas +un refuge... Cette idée lui parut la plus vraisemblable... et elle la caressa comme la moins douloureuse; elle essuya ses yeux, et descendit pour rejoindre Henri.</p> -<p>Elle le trouva sous la colonnade qui formait la façade de la maison du -côté du parc; il était debout, appuyé contre une des colonnes et -regardant, peut-être sans le voir, le magnifique paysage, éclairé par -la lune, qui se déployait au loin devant lui... C'était cependant une -vue magique, car le pays qu'il avait sous les yeux était cette vallée +<p>Elle le trouva sous la colonnade qui formait la façade de la maison du +côté du parc; il était debout, appuyé contre une des colonnes et +regardant, peut-être sans le voir, le magnifique paysage, éclairé par +la lune, qui se déployait au loin devant lui... C'était cependant une +vue magique, car le pays qu'il avait sous les yeux était cette vallée de Montmorency que nous laissons, simples que nous sommes, pour aller au loin chercher ce qui ne la vaut pas... Henri avait en ce moment les -yeux attachés sur le lac d'Enghien, qu'il voyait à sa gauche, et sur +yeux attachés sur le lac d'Enghien, qu'il voyait à sa gauche, et sur lequel voguaient plusieurs barques qui portaient sans doute des -heureux du monde; car il parvenait jusqu'à lui, dans le calme du +heureux du monde; car il parvenait jusqu'à lui, dans le calme du soir, des sons d'une <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> harmonieuse musique et des paroles -joyeuses... Ce contraste lui était probablement pénible, car Amélie le -trouva plus sombre qu'une heure avant. Son front était fortement -plissé, et ses lèvres serrées et contractées semblaient retenir une -imprécation...</p> +joyeuses... Ce contraste lui était probablement pénible, car Amélie le +trouva plus sombre qu'une heure avant. Son front était fortement +plissé, et ses lèvres serrées et contractées semblaient retenir une +imprécation...</p> -<p>Dans une âme jalouse tout éveille un soupçon; Amélie ne vit dans ce -qu'elle remarquait qu'un souvenir rappelé... Henri était allé à +<p>Dans une âme jalouse tout éveille un soupçon; Amélie ne vit dans ce +qu'elle remarquait qu'un souvenir rappelé... Henri était allé à Venise... ces barques, ces chants, cette belle nuit, cette lune aussi -radieuse que dans le beau ciel de l'Italie... Amélie traduisit ainsi -ce qu'elle voyait... En ce moment Henri l'aperçut, et l'attirant à lui +radieuse que dans le beau ciel de l'Italie... Amélie traduisit ainsi +ce qu'elle voyait... En ce moment Henri l'aperçut, et l'attirant à lui il la baisa au front:</p> -<p>—Pourquoi m'as-tu quitté? lui demanda-t-il avec cet accent qui -s'adresse toujours au cœur... Reste auprès de moi... J'aime à te -voir et à t'entendre au milieu de ces joies mystérieuses d'une belle -nuit d'été dans un pays enchanté... Reste... ainsi... toujours!... Et +<p>—Pourquoi m'as-tu quitté? lui demanda-t-il avec cet accent qui +s'adresse toujours au cœur... Reste auprès de moi... J'aime à te +voir et à t'entendre au milieu de ces joies mystérieuses d'une belle +nuit d'été dans un pays enchanté... Reste... ainsi... toujours!... Et il la rapprochait de lui... et il baisait doucement ses yeux, ses cheveux et son front... et elle, alors oubliant tout, elle laissait -tomber sa tête sur la poitrine de son mari, et n'avait plus ni doutes, -ni soupçons, ni rien de ce qui lui déchirait le cœur... Elle +tomber sa tête sur la poitrine de son mari, et n'avait plus ni doutes, +ni soupçons, ni rien de ce qui lui déchirait le cœur... Elle regardait avec orgueil et amour son Henri, qui, dans cet instant surtout, lui paraissait plus beau que jamais elle ne l'avait <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> -vu... Entièrement vêtu de noir, sa belle taille se déployait +vu... Entièrement vêtu de noir, sa belle taille se déployait admirablement sur la colonne blanche sur laquelle il s'appuyait dans -une attitude toute gracieuse... Amélie en était fière... Tout à coup -une réflexion qu'elle ne put repousser se présenta à elle:</p> +une attitude toute gracieuse... Amélie en était fière... Tout à coup +une réflexion qu'elle ne put repousser se présenta à elle:</p> <p>—Henri, lui dit-elle, pourquoi portez-vous toujours le deuil?... -Depuis que je vous connais, jamais je ne vous ai vu autrement vêtu -qu'en noir!... vous ne l'avez même pas quitté le jour de notre +Depuis que je vous connais, jamais je ne vous ai vu autrement vêtu +qu'en noir!... vous ne l'avez même pas quitté le jour de notre mariage.</p> -<p>À cette question, Henri parut entièrement bouleversé!... Sa pâleur -habituelle redoubla... ses mains se contractèrent et repoussèrent -Amélie, qu'auparavant elles serraient avec amour sur son cœur...</p> +<p>À cette question, Henri parut entièrement bouleversé!... Sa pâleur +habituelle redoubla... ses mains se contractèrent et repoussèrent +Amélie, qu'auparavant elles serraient avec amour sur son cœur...</p> -<p>—Oui, s'écria-t-il avec violence, je porte le deuil et le porterai -<span class="smcap">LONGTEMPS</span>!... <span class="smcap">TOUJOURS</span>... <span class="smcap">PEUT-ÊTRE</span>!... C'est un vœu!... un vœu -terrible écrit avec du sang et enregistré par Satan, car c'est de la +<p>—Oui, s'écria-t-il avec violence, je porte le deuil et le porterai +<span class="smcap">LONGTEMPS</span>!... <span class="smcap">TOUJOURS</span>... <span class="smcap">PEUT-ÊTRE</span>!... C'est un vœu!... un vœu +terrible écrit avec du sang et enregistré par Satan, car c'est de la vengeance qu'il me faut... et une vengeance plus grande, s'il est possible, que l'injure...</p> -<p>Et repoussant Amélie qui, les mains jointes, était devant lui -terrifiée de sa colère, il descendit rapidement le perron et s'enfonça -dans le bois, d'où il ne revint que fort avant dans la nuit.</p> - -<p>À dater de ce jour, les deux époux éprouvèrent <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> un changement -réel et fâcheux dans leur vie intérieure. Henri avait évidemment un -secret, tenant à sa vie passée et présente, qu'il défendait contre la -jalousie curieuse d'Amélie: la chose était visible.—Un jour, tandis -qu'ils étaient à dîner, on remit une lettre à Henri... Amélie vit -d'abord qu'elle était apportée par un messager; car l'heure de la -poste était passée, ainsi que celle de l'arrivée d'une voiture de +<p>Et repoussant Amélie qui, les mains jointes, était devant lui +terrifiée de sa colère, il descendit rapidement le perron et s'enfonça +dans le bois, d'où il ne revint que fort avant dans la nuit.</p> + +<p>À dater de ce jour, les deux époux éprouvèrent <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> un changement +réel et fâcheux dans leur vie intérieure. Henri avait évidemment un +secret, tenant à sa vie passée et présente, qu'il défendait contre la +jalousie curieuse d'Amélie: la chose était visible.—Un jour, tandis +qu'ils étaient à dîner, on remit une lettre à Henri... Amélie vit +d'abord qu'elle était apportée par un messager; car l'heure de la +poste était passée, ainsi que celle de l'arrivée d'une voiture de paysan qui chaque jour apportait de Paris les commissions et les -lettres... Henri lut cette lettre avec une émotion visible... il la -relut plusieurs fois... et réfléchit ensuite profondément.</p> +lettres... Henri lut cette lettre avec une émotion visible... il la +relut plusieurs fois... et réfléchit ensuite profondément.</p> -<p>—Monsieur le comte répond-il? demanda le valet de chambre...</p> +<p>—Monsieur le comte répond-il? demanda le valet de chambre...</p> <p>—Dites seulement que c'est <span class="smcap">BIEN</span>..., dit Henri.</p> <p>Il plia la lettre, la mit dans l'une des poches de son gilet, et -continua la conversation pendant le reste du dîner avec une aisance -qui voulait être naturelle, mais qui était évidemment contrainte. -Amélie était plus qu'inquiétée par sa jalousie cette fois, et, en +continua la conversation pendant le reste du dîner avec une aisance +qui voulait être naturelle, mais qui était évidemment contrainte. +Amélie était plus qu'inquiétée par sa jalousie cette fois, et, en effet, il y avait motif.</p> -<p>À peine le dîner fut-il terminé que Henri prit son chapeau, embrassa -Amélie et s'élança dans le parc, en se dirigeant vers une partie qui -donnait sur une route assez déserte.</p> +<p>À peine le dîner fut-il terminé que Henri prit son chapeau, embrassa +Amélie et s'élança dans le parc, en se dirigeant vers une partie qui +donnait sur une route assez déserte.</p> <p>L'instinct de la jalousie chez une femme est rarement trompeur, pour -son malheur et celui de <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> l'homme qu'elle aime... Amélie savait -que de ce côté Henri ne pouvait sortir du parc que pour aller à -Enghien, et il n'avait pas de clef... C'était donc du côté de la route -qui bordait le parc qu'il fallait aller... mais à quel endroit?... le -parc était grand... Amélie jeta un chapeau sur sa tête et courut dans -la direction qu'elle avait vu prendre à son mari...</p> - -<p>—Peut-être parleront-ils, se dit-elle avec un sourire qui rendait +son malheur et celui de <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> l'homme qu'elle aime... Amélie savait +que de ce côté Henri ne pouvait sortir du parc que pour aller à +Enghien, et il n'avait pas de clef... C'était donc du côté de la route +qui bordait le parc qu'il fallait aller... mais à quel endroit?... le +parc était grand... Amélie jeta un chapeau sur sa tête et courut dans +la direction qu'elle avait vu prendre à son mari...</p> + +<p>—Peut-être parleront-ils, se dit-elle avec un sourire qui rendait tout ce qu'elle souffrait... et je les entendrai...</p> -<p>Arrivée dans la partie du parc qui touchait à la route, elle écouta... -rien... rien que le bruit qu'elle-même produisait en écrasant les -feuilles sèches sous ses pieds... rien que le bruit des battements de -son cœur... Tout à coup elle s'arrête... elle a entendu des voix -près d'elle... elle écarte des branches... et elle aperçoit à quelques -pas d'elle son mari appuyé sur le chaperon ou le parapet d'un mur à -hauteur d'appui, donnant sur la route dont il a été parlé, et disant -adieu de la main et de la voix, mais parlant bas, à un homme d'une -belle tournure et dont la figure était vivement agitée... Cet homme -répondit affectueusement à l'adieu de Henri; puis, ramenant son -manteau autour de lui, il s'éloigna rapidement... Henri, après l'avoir +<p>Arrivée dans la partie du parc qui touchait à la route, elle écouta... +rien... rien que le bruit qu'elle-même produisait en écrasant les +feuilles sèches sous ses pieds... rien que le bruit des battements de +son cœur... Tout à coup elle s'arrête... elle a entendu des voix +près d'elle... elle écarte des branches... et elle aperçoit à quelques +pas d'elle son mari appuyé sur le chaperon ou le parapet d'un mur à +hauteur d'appui, donnant sur la route dont il a été parlé, et disant +adieu de la main et de la voix, mais parlant bas, à un homme d'une +belle tournure et dont la figure était vivement agitée... Cet homme +répondit affectueusement à l'adieu de Henri; puis, ramenant son +manteau autour de lui, il s'éloigna rapidement... Henri, après l'avoir conduit de l'œil, quitta le mur et rentra dans le parc... Tout -redevint <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> silencieux et solitaire, et Amélie demeura seule, -livrée à ses réflexions.</p> - -<p>Elles étaient étranges. Quel était cet homme?... un messager sans -doute... cependant ce n'était pas un domestique... C'était donc un -ami? mais alors pourquoi Henri a-t-il été si peu de temps avec lui?... -Amélie ne savait que résoudre... Dans ce moment, ce qu'elle craint, -c'est que son mari ne la surprenne l'épiant... elle court rapidement +redevint <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> silencieux et solitaire, et Amélie demeura seule, +livrée à ses réflexions.</p> + +<p>Elles étaient étranges. Quel était cet homme?... un messager sans +doute... cependant ce n'était pas un domestique... C'était donc un +ami? mais alors pourquoi Henri a-t-il été si peu de temps avec lui?... +Amélie ne savait que résoudre... Dans ce moment, ce qu'elle craint, +c'est que son mari ne la surprenne l'épiant... elle court rapidement en suivant le mur dans une autre direction, et se trouve enfin dans la -partie du parc tout opposée à celle qu'avait suivie Henri. Plus -tranquille alors sur les suites de sa démarche, Amélie revint -lentement au château sans rencontrer son mari, qu'elle trouva assis -dans le salon et profondément occupé devant une carte d'Europe. +partie du parc tout opposée à celle qu'avait suivie Henri. Plus +tranquille alors sur les suites de sa démarche, Amélie revint +lentement au château sans rencontrer son mari, qu'elle trouva assis +dans le salon et profondément occupé devant une carte d'Europe. Lorsqu'elle entra, il l'appela de la main et l'embrassa avec une -tendresse qui lui donna une vive émotion...</p> +tendresse qui lui donna une vive émotion...</p> <p>—Tu m'aimes donc? lui dit elle, en passant sa main dans la belle et blonde chevelure de Henri... et le regardant avec cet amour que les @@ -8251,563 +8208,563 @@ femmes seules ressentent et expriment...</p> <p>Et comme il voyait qu'elle gardait le silence:</p> -<p>—Amélie, si je savais que tu doutasses de moi un seul instant, je -partirais à l'heure même, et tu ne me reverrais jamais.</p> +<p>—Amélie, si je savais que tu doutasses de moi un seul instant, je +partirais à l'heure même, et tu ne me reverrais jamais.</p> <p><span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> Elle se jeta dans ses bras et le serra convulsivement contre elle.</p> -<p>—Notre union est une union consacrée devant Dieu, Amélie... La femme -qui soupçonne son amant le fait avec raison, elle craint ce qui peut -lui arriver...: l'abandon!... mais, à moins d'avoir une preuve -positive, la femme qui soupçonne son mari lui fait tort dans son -honneur et dans sa foi... Retiens bien cette parole, Amélie!...</p> - -<p>Plusieurs jours s'écoulèrent... Henri paraissait moins accablé depuis -l'entrevue du parc... Lorsque le mois de juillet fut à sa fin, le -jeune ménage retourna à Paris. La comtesse, accoutumée à voir -journellement Amélie, ne pouvait se faire à cette solitude. Amélie le -comprit, et puis ensuite elle retournait avec Henri, et partout où -elle était avec lui elle était bien.</p> - -<p>L'intérieur de cette famille était heureux, du moins en apparence; il -y avait bien quelques peines, mais elles étaient pour Amélie, et -quelquefois pour sa tante lorsque la conversation venait à se porter -sur l'Empereur; alors la colère de Henri ne reconnaissait de bornes -que celles imposées par le respect qu'il devait à la comtesse, dont -l'attachement pour Napoléon était proportionné à sa reconnaissance: +<p>—Notre union est une union consacrée devant Dieu, Amélie... La femme +qui soupçonne son amant le fait avec raison, elle craint ce qui peut +lui arriver...: l'abandon!... mais, à moins d'avoir une preuve +positive, la femme qui soupçonne son mari lui fait tort dans son +honneur et dans sa foi... Retiens bien cette parole, Amélie!...</p> + +<p>Plusieurs jours s'écoulèrent... Henri paraissait moins accablé depuis +l'entrevue du parc... Lorsque le mois de juillet fut à sa fin, le +jeune ménage retourna à Paris. La comtesse, accoutumée à voir +journellement Amélie, ne pouvait se faire à cette solitude. Amélie le +comprit, et puis ensuite elle retournait avec Henri, et partout où +elle était avec lui elle était bien.</p> + +<p>L'intérieur de cette famille était heureux, du moins en apparence; il +y avait bien quelques peines, mais elles étaient pour Amélie, et +quelquefois pour sa tante lorsque la conversation venait à se porter +sur l'Empereur; alors la colère de Henri ne reconnaissait de bornes +que celles imposées par le respect qu'il devait à la comtesse, dont +l'attachement pour Napoléon était proportionné à sa reconnaissance: aussi jamais ne souffrit-elle une parole <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> contre lui dans son salon, alors un des plus brillants de Paris.</p> -<p>—Il m'a rendu ma fortune, disait-elle, et a été le bienfaiteur des +<p>—Il m'a rendu ma fortune, disait-elle, et a été le bienfaiteur des miens; je l'aime enfin; et d'ailleurs toute la France l'aime comme -moi... Nous l'aimons tous, et nous l'avons prouvé en le proclamant le -2 décembre 1804.</p> - -<p>Le respect arrêtait la réponse de Henri sur ses lèvres: non-seulement -il adorait ses princes, mais c'était avec un saint amour!... et ce qui -n'était pas <span class="smcap">EUX</span> était son ennemi!... Henri alors quittait le salon et -se retirait chez lui... Amélie allait le joindre... Elle admirait -Napoléon, mais elle ne l'aimait pas, et ce demi-rapport d'opinion -avait été un attrait de plus pour Henri... il était de ces hommes qui -n'ont qu'un jour pour éclairer leur opinion politique, et qui ont -dormi pendant les quarante années de révolution qui viennent de -s'écouler; et pourtant Henri de C*** était un homme de talent et +moi... Nous l'aimons tous, et nous l'avons prouvé en le proclamant le +2 décembre 1804.</p> + +<p>Le respect arrêtait la réponse de Henri sur ses lèvres: non-seulement +il adorait ses princes, mais c'était avec un saint amour!... et ce qui +n'était pas <span class="smcap">EUX</span> était son ennemi!... Henri alors quittait le salon et +se retirait chez lui... Amélie allait le joindre... Elle admirait +Napoléon, mais elle ne l'aimait pas, et ce demi-rapport d'opinion +avait été un attrait de plus pour Henri... il était de ces hommes qui +n'ont qu'un jour pour éclairer leur opinion politique, et qui ont +dormi pendant les quarante années de révolution qui viennent de +s'écouler; et pourtant Henri de C*** était un homme de talent et d'esprit.</p> -<p>Un jour Henri entra dans la chambre d'Amélie, une lettre à la main, et -lui annonça qu'il venait lui dire adieu parce qu'il partait dans une +<p>Un jour Henri entra dans la chambre d'Amélie, une lettre à la main, et +lui annonça qu'il venait lui dire adieu parce qu'il partait dans une heure pour la Normandie.</p> -<p>—Vous partez! s'écrie Amélie; mais je pars aussi, moi!</p> +<p>—Vous partez! s'écrie Amélie; mais je pars aussi, moi!</p> -<p>—Impossible, mon amie... Je vais dans un vieux <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> château qui -m'a été rendu lors de ma radiation et que je n'ai pas encore vu. Un -vieux précepteur qui m'a élevé y demeure comme concierge; il est +<p>—Impossible, mon amie... Je vais dans un vieux <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> château qui +m'a été rendu lors de ma radiation et que je n'ai pas encore vu. Un +vieux précepteur qui m'a élevé y demeure comme concierge; il est malade, et je dois y aller sans perdre un instant...</p> <p>—Mais, encore une fois, je veux y aller avec toi. Il faut une femme -auprès d'un malade...</p> +auprès d'un malade...</p> -<p>—Pauvre enfant, tu ne sais pas ce que tu demandes! toi, accoutumée au -luxe et à tout ce qu'il donne de superfluité, tu n'aurais pas même le -triste nécessaire dans mon vieux manoir... Non, non, tu ne peux pas +<p>—Pauvre enfant, tu ne sais pas ce que tu demandes! toi, accoutumée au +luxe et à tout ce qu'il donne de superfluité, tu n'aurais pas même le +triste nécessaire dans mon vieux manoir... Non, non, tu ne peux pas venir...</p> -<p>—Mais je le veux, moi! répondit Amélie en pleurant; je ne veux pas te -quitter... Que m'importe un dîner plus ou moins bon, un appartement +<p>—Mais je le veux, moi! répondit Amélie en pleurant; je ne veux pas te +quitter... Que m'importe un dîner plus ou moins bon, un appartement plus ou moins commode?... Je veux te suivre!...</p> -<p>Dans ce moment, la comtesse entra chez sa nièce; on la fit juge de -l'objet de la contestation, et elle fut de l'avis d'Amélie. Cette +<p>Dans ce moment, la comtesse entra chez sa nièce; on la fit juge de +l'objet de la contestation, et elle fut de l'avis d'Amélie. Cette absence, ne devant durer que huit jours, ne pouvait l'incommoder... -Henri ne savait comment résister davantage.</p> +Henri ne savait comment résister davantage.</p> -<p>—Je ne puis vivre sans toi, même huit jours, répétait Amélie en +<p>—Je ne puis vivre sans toi, même huit jours, répétait Amélie en pleurant.</p> -<p>Henri réfléchissait...: quelquefois en contemplant cette jeune femme, -si aimante et si dévouée, il était au moment de céder...; et puis, une -voix intérieure lui criait de s'arrêter...</p> +<p>Henri réfléchissait...: quelquefois en contemplant cette jeune femme, +si aimante et si dévouée, il était au moment de céder...; et puis, une +voix intérieure lui criait de s'arrêter...</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> —Écoutez, dit-il aux deux femmes, je n'ai jamais rougi de -mon peu de fortune: en épousant Amélie, je l'aimais, et je savais +<p><span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> —Écoutez, dit-il aux deux femmes, je n'ai jamais rougi de +mon peu de fortune: en épousant Amélie, je l'aimais, et je savais qu'un amour vrai comme le mien paierait plus qu'une couronne. Mais ce -qui est compris du noble cœur d'Amélie ne l'est pas de tout le -monde... Pourquoi voulez-vous me contraindre à rougir devant vos -domestiques, qui ne comprendront pas la grandeur qui réside dans les -murs lézardés de mon vieux château?... Ses tours eussent été relevées, +qui est compris du noble cœur d'Amélie ne l'est pas de tout le +monde... Pourquoi voulez-vous me contraindre à rougir devant vos +domestiques, qui ne comprendront pas la grandeur qui réside dans les +murs lézardés de mon vieux château?... Ses tours eussent été relevées, si, comme beaucoup d'autres de ma caste, j'avais voulu adorer l'idole!...</p> -<p>—Eh bien! je partirai seule avec toi... Je n'emmènerai qu'Annette, -comme toi tu n'emmèneras, je présume, que Louis.</p> +<p>—Eh bien! je partirai seule avec toi... Je n'emmènerai qu'Annette, +comme toi tu n'emmèneras, je présume, que Louis.</p> -<p>Annette était la sœur de lait d'Amélie; et Louis, le valet de -chambre de Henri, l'avait vu naître.</p> +<p>Annette était la sœur de lait d'Amélie; et Louis, le valet de +chambre de Henri, l'avait vu naître.</p> -<p>En écoutant Amélie, en la regardant, une pensée rapide traversa -l'esprit de son mari... il ne résista pas davantage.</p> +<p>En écoutant Amélie, en la regardant, une pensée rapide traversa +l'esprit de son mari... il ne résista pas davantage.</p> <p>—Eh bien! lui dit-il, viens avec moi, je ne m'y oppose plus... Ce -sera peut-être heureux pour tous deux.</p> +sera peut-être heureux pour tous deux.</p> -<p>Deux jours après ils étaient sur la route de Normandie; Amélie et -Henri étaient dans une calèche bien fermée, Annette sur le siége; -Louis courait en avant et faisait préparer les chevaux... Ils allaient +<p>Deux jours après ils étaient sur la route de Normandie; Amélie et +Henri étaient dans une calèche bien fermée, Annette sur le siége; +Louis courait en avant et faisait préparer les chevaux... Ils allaient fort vite... Henri payait les guides comme s'il allait <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> -chercher une couronne... Souvent il regardait à sa montre.</p> - -<p>—Nous ne marchons pas, s'écriait-il; et ils allaient comme le vent.</p> - -<p>Enfin, vers le milieu du second jour, ils atteignirent la dernière -poste de la grande route: c'était un pauvre village comme la plupart -de ceux qui sont près de la mer, en Normandie, de ce côté surtout. À -peine Henri fut-il arrivé qu'il fit demander un fermier qui devait -fournir des chevaux pour aller au château de C***, terme du voyage. En -peu d'instants les chevaux furent prêts: on aurait dit qu'ils -<i>attendaient</i>... Les voyageurs repartirent aussitôt, au grand -contentement de Henri, dont l'empressement semblait avoir redoublé +chercher une couronne... Souvent il regardait à sa montre.</p> + +<p>—Nous ne marchons pas, s'écriait-il; et ils allaient comme le vent.</p> + +<p>Enfin, vers le milieu du second jour, ils atteignirent la dernière +poste de la grande route: c'était un pauvre village comme la plupart +de ceux qui sont près de la mer, en Normandie, de ce côté surtout. À +peine Henri fut-il arrivé qu'il fit demander un fermier qui devait +fournir des chevaux pour aller au château de C***, terme du voyage. En +peu d'instants les chevaux furent prêts: on aurait dit qu'ils +<i>attendaient</i>... Les voyageurs repartirent aussitôt, au grand +contentement de Henri, dont l'empressement semblait avoir redoublé depuis qu'il avait entretenu le fermier.</p> -<p>À mesure qu'ils avançaient, la route devenait plus difficile. Les -grandes pluies d'automne avaient tellement dégradé le chemin, que la -calèche pouvait à peine avancer. Vers le soir le temps se couvrit, et -de longues rafales annoncèrent un orage. Amélie, qui jamais n'avait -voyagé que dans le midi de la France et en Italie, était -désagréablement surprise de ce froid sombre, de ce ciel gris et de cet -air âpre qui racontait toutes les souffrances que devait éprouver le -pauvre dans cette contrée inhospitalière; tout à coup elle entend un -bruit <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> d'une nature étrange. Le postillon s'était arrêté pour -laisser souffler les chevaux; Amélie entendit alors comme les +<p>À mesure qu'ils avançaient, la route devenait plus difficile. Les +grandes pluies d'automne avaient tellement dégradé le chemin, que la +calèche pouvait à peine avancer. Vers le soir le temps se couvrit, et +de longues rafales annoncèrent un orage. Amélie, qui jamais n'avait +voyagé que dans le midi de la France et en Italie, était +désagréablement surprise de ce froid sombre, de ce ciel gris et de cet +air âpre qui racontait toutes les souffrances que devait éprouver le +pauvre dans cette contrée inhospitalière; tout à coup elle entend un +bruit <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> d'une nature étrange. Le postillon s'était arrêté pour +laisser souffler les chevaux; Amélie entendit alors comme les acclamations de plusieurs milliers de voix, mais sans rien voir. -C'était comme la rumeur d'une ville éloignée; et ce bruit avait son -accroissement et son affaiblissement. Cette régularité était +C'était comme la rumeur d'une ville éloignée; et ce bruit avait son +accroissement et son affaiblissement. Cette régularité était solennelle... et au milieu de ce pays presque sauvage, le soir, au -moment où la nuit commence à envelopper tout ce qui est autour de nous -d'un voile sombre, ce bruit avait un mystère qui devait frapper l'âme -d'Amélie d'une sorte de terreur...; et à mesure que la voiture -avançait, il devenait plus retentissant.</p> - -<p>—Mon Dieu, dit-elle enfin, rompant le long silence qui s'était établi -entre elle et Henri depuis le village où ils avaient quitté la grande -route, mon Dieu, quel bruit étonnant!—C'est la mer, lui répondit en -souriant son mari, c'est le bruit de l'Océan dans sa majesté et sa -beauté lorsque la tempête commence à soulever ses vagues.</p> - -<p>Dans ce même moment, un beau spectacle s'offrit aux yeux d'Amélie: la -voiture était parvenue au sommet d'une petite colline de sable; et -tout à coup, comme si un rideau s'était levé, l'Océan, avec ses -vagues, ses falaises et ses grèves solitaires, déroula l'immense -tableau de ses beautés devant Amélie. Alors elle oublia sa terreur -passagère et <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> fut saisie d'admiration... Toutefois elle +moment où la nuit commence à envelopper tout ce qui est autour de nous +d'un voile sombre, ce bruit avait un mystère qui devait frapper l'âme +d'Amélie d'une sorte de terreur...; et à mesure que la voiture +avançait, il devenait plus retentissant.</p> + +<p>—Mon Dieu, dit-elle enfin, rompant le long silence qui s'était établi +entre elle et Henri depuis le village où ils avaient quitté la grande +route, mon Dieu, quel bruit étonnant!—C'est la mer, lui répondit en +souriant son mari, c'est le bruit de l'Océan dans sa majesté et sa +beauté lorsque la tempête commence à soulever ses vagues.</p> + +<p>Dans ce même moment, un beau spectacle s'offrit aux yeux d'Amélie: la +voiture était parvenue au sommet d'une petite colline de sable; et +tout à coup, comme si un rideau s'était levé, l'Océan, avec ses +vagues, ses falaises et ses grèves solitaires, déroula l'immense +tableau de ses beautés devant Amélie. Alors elle oublia sa terreur +passagère et <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> fut saisie d'admiration... Toutefois elle frissonnait encore. La belle mer d'Italie, avec ses rivages fleuris et -embaumés, ses bords enchantés; Venise et ses bouquets de roses; -l'Adriatique, ses barques et ses gondoliers toujours poétiques, ne -voguant sur ses eaux claires que pour une fête ou pour l'amour, -avaient, pour une femme comme Amélie, une poésie plus sensible que la -voix solennelle de l'Océan et la sombre grandeur de ses scènes. Mais -Henri, à la vue de la mer, fit une exclamation qui révélait la joie de -son cœur...: on voyait qu'il retrouvait un lieu chéri et préféré... +embaumés, ses bords enchantés; Venise et ses bouquets de roses; +l'Adriatique, ses barques et ses gondoliers toujours poétiques, ne +voguant sur ses eaux claires que pour une fête ou pour l'amour, +avaient, pour une femme comme Amélie, une poésie plus sensible que la +voix solennelle de l'Océan et la sombre grandeur de ses scènes. Mais +Henri, à la vue de la mer, fit une exclamation qui révélait la joie de +son cœur...: on voyait qu'il retrouvait un lieu chéri et préféré... Cette joie se peignait dans ses yeux, dans sa physionomie radieuse, -que la lune éclairait en ce moment.</p> +que la lune éclairait en ce moment.</p> -<p>—Tiens, dit-il à sa femme en levant la main vers un rocher qui -s'élevait d'une hauteur de plus de quatre-vingts pieds au-dessus des -falaises qui, en cet endroit, bordaient le rivage, tiens, voilà <i>ton -château</i>; vois pour quel lieu tu as quitté le palais enchanté que tu +<p>—Tiens, dit-il à sa femme en levant la main vers un rocher qui +s'élevait d'une hauteur de plus de quatre-vingts pieds au-dessus des +falaises qui, en cet endroit, bordaient le rivage, tiens, voilà <i>ton +château</i>; vois pour quel lieu tu as quitté le palais enchanté que tu habitais il y a deux jours.</p> -<p>Amélie suivit la direction de la main de Henri, et aperçut, en effet, +<p>Amélie suivit la direction de la main de Henri, et aperçut, en effet, tout en haut du rocher, quelques tourelles qui se dessinaient en noir -sur l'azur ardoisé du ciel... Placé au sommet de ce roc escarpé -incessamment battu des flots et exposé au courant d'une marée presque +sur l'azur ardoisé du ciel... Placé au sommet de ce roc escarpé +incessamment battu des flots et exposé au courant d'une marée presque furieuse en cet endroit, dont les lames se brisaient avec <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> -fracas contre les écueils au bas du rocher, ce château semblait une de -ces décorations fantastiques que l'imagination évoque à la suite d'une -vieille légende. Aussi, l'impression que produisit la première vue du -château de C*** sur Amélie fut un effroi qu'elle ne put cacher à Henri -et qu'elle ne chercha même pas à lui dissimuler; car, se jetant dans -ses bras, elle cacha sa tête dans son sein en s'écriant:—Ah! mon ami, +fracas contre les écueils au bas du rocher, ce château semblait une de +ces décorations fantastiques que l'imagination évoque à la suite d'une +vieille légende. Aussi, l'impression que produisit la première vue du +château de C*** sur Amélie fut un effroi qu'elle ne put cacher à Henri +et qu'elle ne chercha même pas à lui dissimuler; car, se jetant dans +ses bras, elle cacha sa tête dans son sein en s'écriant:—Ah! mon ami, quel horrible lieu!</p> -<p>Henri l'embrassa avec tendresse en cherchant à la rassurer. Il lui dit -que, parvenus au château, la grandeur du spectacle qu'elle verrait lui -en ferait oublier la première et pénible impression, et que, -d'ailleurs, de l'autre côté du rocher qu'ils allaient tourner, elle +<p>Henri l'embrassa avec tendresse en cherchant à la rassurer. Il lui dit +que, parvenus au château, la grandeur du spectacle qu'elle verrait lui +en ferait oublier la première et pénible impression, et que, +d'ailleurs, de l'autre côté du rocher qu'ils allaient tourner, elle aurait une route facile et moins solitaire. En effet, ils entraient -alors dans un misérable village formé de quelques cabanes de -pêcheurs... Mais cette petite peuplade était déjà couchée et endormie, +alors dans un misérable village formé de quelques cabanes de +pêcheurs... Mais cette petite peuplade était déjà couchée et endormie, et les voyageurs ne furent accueillis, en la traversant, que par les -longs aboiements des chiens qui, se mêlant au bruit de la mer et de la -tempête, formèrent l'harmonie qui salua Amélie et son mari à leur -arrivée dans leur antique manoir...</p> - -<p>Comme Henri l'avait annoncé en effet, la voiture parvint sans peine au -grand portail gothique du château; la plate-forme sur laquelle elle -s'arrêta <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> était recouverte d'un gazon court et épais qui avait -fleuri en cet endroit sous la protection de l'édifice qui le -garantissait du vent salin de la mer. Quant à l'édifice lui-même, son -aspect, lorsqu'elle en fut près, ne diminua pas la terreur que de loin -il avait inspirée à Amélie. On voyait que cette habitation avait été -abandonnée pendant bien des années. Sa construction était antique, -mais grossière, et sans rappeler ces admirables édifices du moyen âge +longs aboiements des chiens qui, se mêlant au bruit de la mer et de la +tempête, formèrent l'harmonie qui salua Amélie et son mari à leur +arrivée dans leur antique manoir...</p> + +<p>Comme Henri l'avait annoncé en effet, la voiture parvint sans peine au +grand portail gothique du château; la plate-forme sur laquelle elle +s'arrêta <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> était recouverte d'un gazon court et épais qui avait +fleuri en cet endroit sous la protection de l'édifice qui le +garantissait du vent salin de la mer. Quant à l'édifice lui-même, son +aspect, lorsqu'elle en fut près, ne diminua pas la terreur que de loin +il avait inspirée à Amélie. On voyait que cette habitation avait été +abandonnée pendant bien des années. Sa construction était antique, +mais grossière, et sans rappeler ces admirables édifices du moyen âge avec leurs dentelles de pierre, leurs tourelles romantiques, et tout -ce qui éveillait l'imagination du voyageur et lui faisait retrouver, -au milieu d'un château en ruines, la châtelaine et ses pages, ses -troubadours et son chapelain. Le château de C*** était plus vieux que -le moyen âge. Sa construction était grossière, en pierres brutes et -grisâtres, prises évidemment dans les rochers du rivage; ses fenêtres, -peu nombreuses, étroites et fort élevées, étaient distribuées avec un -grand mépris de la régularité. Malgré sa solidité réelle et fort -apparente, une partie du bâtiment avait cédé à l'action du temps et -des éléments, et n'offrait plus que des ruines. On voyait que les -hommes avaient aidé à tous deux, ce qu'ils font toujours lorsqu'il -s'agit de détruire: les poutres avaient été arrachées, pour faire du -feu, par les pauvres vassaux, et les murs s'étaient enfin écroulés: -la partie gauche du château <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> était demeurée seule habitable et +ce qui éveillait l'imagination du voyageur et lui faisait retrouver, +au milieu d'un château en ruines, la châtelaine et ses pages, ses +troubadours et son chapelain. Le château de C*** était plus vieux que +le moyen âge. Sa construction était grossière, en pierres brutes et +grisâtres, prises évidemment dans les rochers du rivage; ses fenêtres, +peu nombreuses, étroites et fort élevées, étaient distribuées avec un +grand mépris de la régularité. Malgré sa solidité réelle et fort +apparente, une partie du bâtiment avait cédé à l'action du temps et +des éléments, et n'offrait plus que des ruines. On voyait que les +hommes avaient aidé à tous deux, ce qu'ils font toujours lorsqu'il +s'agit de détruire: les poutres avaient été arrachées, pour faire du +feu, par les pauvres vassaux, et les murs s'étaient enfin écroulés: +la partie gauche du château <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> était demeurée seule habitable et intacte.</p> -<p>Lorsque cette habitation désolée s'offrit ainsi aux yeux de la jeune -femme accoutumée à tout le luxe et à toutes les douceurs d'une vie +<p>Lorsque cette habitation désolée s'offrit ainsi aux yeux de la jeune +femme accoutumée à tout le luxe et à toutes les douceurs d'une vie toujours heureuse, elle ferma un moment les yeux pour ne rien voir... -Mais ensuite elle fut rappelée à elle-même par la voix de Henri.—Je -l'ai voulu, se dit-elle à elle-même, pourquoi me plaindre et lui faire +Mais ensuite elle fut rappelée à elle-même par la voix de Henri.—Je +l'ai voulu, se dit-elle à elle-même, pourquoi me plaindre et lui faire de la peine?</p> -<p>Et tout aussitôt elle courut légèrement à son mari, qui, déjà dans la -cour du château, commençait à se repentir d'avoir eu la pensée -d'amener Amélie au château de C***. Mais elle l'aborda en riant, -plaisanta la première sur la ressemblance de son manoir avec le vieux -château d'<i>Udolphe dans les Apennins</i>, et fut si bonne et si aimable, +<p>Et tout aussitôt elle courut légèrement à son mari, qui, déjà dans la +cour du château, commençait à se repentir d'avoir eu la pensée +d'amener Amélie au château de C***. Mais elle l'aborda en riant, +plaisanta la première sur la ressemblance de son manoir avec le vieux +château d'<i>Udolphe dans les Apennins</i>, et fut si bonne et si aimable, que Henri, tout joyeux, se dit:</p> <p>—J'ai bien fait... Elle fera <i>tout ce que je voudrai</i>.</p> -<p>Toutefois la terreur d'Amélie fut plus forte que sa résolution en +<p>Toutefois la terreur d'Amélie fut plus forte que sa résolution en traversant la cour solitaire et en montant l'escalier tournant qui -conduisait à son <i>appartement</i>... Elle se serrait contre Henri, et, +conduisait à son <i>appartement</i>... Elle se serrait contre Henri, et, s'appuyant sur sa poitrine, elle fermait les yeux, se laissant conduire comme un enfant.</p> -<p>La chambre où elle fut conduite était convenable... Les meubles en -étaient vieux mais propres, et un feu brillant, qu'avait allumé le -vieux <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> concierge, lui donnait une gaieté d'aspect qui fit -oublier à Amélie ses fatigues et ses terreurs.</p> +<p>La chambre où elle fut conduite était convenable... Les meubles en +étaient vieux mais propres, et un feu brillant, qu'avait allumé le +vieux <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> concierge, lui donnait une gaieté d'aspect qui fit +oublier à Amélie ses fatigues et ses terreurs.</p> -<p>Sa nuit fut paisible. Elle dormit comme on dort à dix-huit ans -lorsqu'on est fatigué. Le lendemain, la vue magnifique qui s'offrit à -elle à son réveil lui fit non-seulement tout oublier, mais lui donna -le désir de prolonger son séjour à C***. Le soleil brillait dans un +<p>Sa nuit fut paisible. Elle dormit comme on dort à dix-huit ans +lorsqu'on est fatigué. Le lendemain, la vue magnifique qui s'offrit à +elle à son réveil lui fit non-seulement tout oublier, mais lui donna +le désir de prolonger son séjour à C***. Le soleil brillait dans un ciel bien bleu, et les vagues, la veille si furieuses, au matin, -étaient calmes et limpides, et portaient les barques des pêcheurs du -hameau qui étaient au bas du château. Henri lui apprit qu'elle +étaient calmes et limpides, et portaient les barques des pêcheurs du +hameau qui étaient au bas du château. Henri lui apprit qu'elle pourrait se promener facilement quand elle le voudrait sur la mer, en -prévenant quelques heures d'avance, parce que les écueils qu'elle -avait aperçus en arrivant, et qui l'avaient tant effrayée, n'étaient -que du côté de la route.—Mais dans cette partie, poursuivit-il en -indiquant celle qui bordait les ruines, il y a une espèce de port -naturel où la mer est paisible.</p> +prévenant quelques heures d'avance, parce que les écueils qu'elle +avait aperçus en arrivant, et qui l'avaient tant effrayée, n'étaient +que du côté de la route.—Mais dans cette partie, poursuivit-il en +indiquant celle qui bordait les ruines, il y a une espèce de port +naturel où la mer est paisible.</p> -<p>—Est-ce que les vaisseaux peuvent y aborder? demanda Amélie.</p> +<p>—Est-ce que les vaisseaux peuvent y aborder? demanda Amélie.</p> <p>—Des vaisseaux! dit vivement Henri...! des vaisseaux!... Vous ai-je dit cela?... Non sans doute!... Comment voulez-vous que des vaisseaux -puissent arriver ici?... N'allez pas dire une chose comme cela à -Paris, car on rirait de vous, ma chère.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> Il dit ce peu de mots avec une telle vivacité, qu'Amélie fut -étonnée...; mais cette impression fut passagère, et bientôt elle -l'oublia d'autant plus facilement, que Henri mit une telle activité à -faire préparer une embarcation, que le matin même elle put se promener -sur la mer... Henri la conduisit sur la côte à deux ou trois lieues, +puissent arriver ici?... N'allez pas dire une chose comme cela à +Paris, car on rirait de vous, ma chère.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> Il dit ce peu de mots avec une telle vivacité, qu'Amélie fut +étonnée...; mais cette impression fut passagère, et bientôt elle +l'oublia d'autant plus facilement, que Henri mit une telle activité à +faire préparer une embarcation, que le matin même elle put se promener +sur la mer... Henri la conduisit sur la côte à deux ou trois lieues, dans un pays ravissant. De hautes falaises abritaient des bois de -chênes et de bouleaux, qui, ayant conservé leurs feuilles, étaient -d'un prix inestimable à cette époque de l'année où tous les bois sont -dépouillés... Le lieu où Henri avait conduit Amélie était presque -désert: quelques maisons construites depuis peu, mais n'ayant qu'un -étage et pour une ou deux personnes seulement, formaient le hameau où -se trouvait Amélie.....; elle n'y vit que trois ou quatre femmes dont +chênes et de bouleaux, qui, ayant conservé leurs feuilles, étaient +d'un prix inestimable à cette époque de l'année où tous les bois sont +dépouillés... Le lieu où Henri avait conduit Amélie était presque +désert: quelques maisons construites depuis peu, mais n'ayant qu'un +étage et pour une ou deux personnes seulement, formaient le hameau où +se trouvait Amélie.....; elle n'y vit que trois ou quatre femmes dont le langage la surprit... il n'avait rien de celui de cette province... -Henri connaissait les hommes, à ce qu'elle présuma; car il parla -longtemps avec deux d'entre eux, et leur conférence fut même assez -longue, tandis qu'Amélie, accompagnée d'Annette, s'amusait à parcourir -le bois et à ramasser des coquillages sur le rivage...</p> - -<p>Tout à coup le temps, qui avait été beau depuis le matin, se couvrit, -et le vent recommença à souffler avec violence. Amélie descendit -rapidement et courut <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> à Henri, qui paraissait toujours -sérieusement occupé avec les deux hommes qui l'avaient reçu à sa +Henri connaissait les hommes, à ce qu'elle présuma; car il parla +longtemps avec deux d'entre eux, et leur conférence fut même assez +longue, tandis qu'Amélie, accompagnée d'Annette, s'amusait à parcourir +le bois et à ramasser des coquillages sur le rivage...</p> + +<p>Tout à coup le temps, qui avait été beau depuis le matin, se couvrit, +et le vent recommença à souffler avec violence. Amélie descendit +rapidement et courut <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> à Henri, qui paraissait toujours +sérieusement occupé avec les deux hommes qui l'avaient reçu à sa descente de la barque... Le temps paraissait surtout les occuper:</p> -<p>—Mon ami, je t'assure que je n'aurai pas peur, dit Amélie, se +<p>—Mon ami, je t'assure que je n'aurai pas peur, dit Amélie, se penchant sur son mari.</p> <p>Il se retourna vivement, et lui saisissant la main:</p> -<p>—Quoi donc! s'écria-t-il, avez-vous entendu ce que je disais?</p> +<p>—Quoi donc! s'écria-t-il, avez-vous entendu ce que je disais?</p> -<p>Amélie sourit de la véhémence de son mari...</p> +<p>Amélie sourit de la véhémence de son mari...</p> <p>—Moi! dit-elle; je n'ai rien entendu... Eh! que voulais-tu donc que j'entendisse d'ailleurs?...</p> <p>—Je craignais que tu ne t'effrayasses de ce que ces hommes disaient du temps, dit-il en se reprenant ensuite, comme honteux de sa -vivacité.</p> +vivacité.</p> -<p>—Oh! je suis aguerrie maintenant, et je braverais une tempête, je +<p>—Oh! je suis aguerrie maintenant, et je braverais une tempête, je crois!... et puis avec toi, mon Henri, que ne braverais-je pas!</p> -<p>—Viens, lui dit-il, partons, car la tempête va nous surprendre.</p> +<p>—Viens, lui dit-il, partons, car la tempête va nous surprendre.</p> -<p>Le retour fut heureux, malgré le gros temps; mais vers le soir la -tempête se déclara... Henri était dans une violente agitation... rien -ne pouvait expliquer son inquiétude. Amélie fut livrée de nouveau à -une foule de pensées qui troublaient sa raison... Elle en vint à +<p>Le retour fut heureux, malgré le gros temps; mais vers le soir la +tempête se déclara... Henri était dans une violente agitation... rien +ne pouvait expliquer son inquiétude. Amélie fut livrée de nouveau à +une foule de pensées qui troublaient sa raison... Elle en vint à croire que son mari attendait quelqu'un!... <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> une femme!... et -qu'il était inquiet pour sa vie... En effet, rien ne pouvait expliquer -pourquoi, malgré la pluie et le vent, Henri allait sur le haut du -rocher pour faire allumer des feux et établir une sorte de fanal; -cette occupation dura une partie de la soirée... Vers onze heures la -tempête s'apaisa; alors seulement Henri rentra dans la chambre de sa -femme, qui, pendant son absence, était demeurée en prières et -pleurant. En lui voyant cette tristesse, son mari fut presque irrité -et le lui témoigna durement.</p> - -<p>—Je t'ai emmenée avec moi, Amélie, pour être une consolation et un -accroissement à ma douleur et à ma tristesse. Je suis un +qu'il était inquiet pour sa vie... En effet, rien ne pouvait expliquer +pourquoi, malgré la pluie et le vent, Henri allait sur le haut du +rocher pour faire allumer des feux et établir une sorte de fanal; +cette occupation dura une partie de la soirée... Vers onze heures la +tempête s'apaisa; alors seulement Henri rentra dans la chambre de sa +femme, qui, pendant son absence, était demeurée en prières et +pleurant. En lui voyant cette tristesse, son mari fut presque irrité +et le lui témoigna durement.</p> + +<p>—Je t'ai emmenée avec moi, Amélie, pour être une consolation et un +accroissement à ma douleur et à ma tristesse. Je suis un malheureux!... un paria!... je te l'ai dit; pourquoi n'as-tu pas voulu me croire?... Je me proposais de t'ouvrir mon cœur ici... mais si -tu n'es qu'une enfant insensée, comment le puis-je faire?...</p> +tu n'es qu'une enfant insensée, comment le puis-je faire?...</p> -<p>Amélie se repentit... demanda pardon, l'obtint, et tous deux se -couchèrent accablés des fatigues de la journée.</p> +<p>Amélie se repentit... demanda pardon, l'obtint, et tous deux se +couchèrent accablés des fatigues de la journée.</p> -<p>Amélie dormait profondément, lorsqu'elle fut à demi réveillée par un -bruit sourd semblable à un coup de canon... Elle ouvrit les yeux, tout -était encore sombre... elle écouta avec attention... le même bruit se -répéta.</p> +<p>Amélie dormait profondément, lorsqu'elle fut à demi réveillée par un +bruit sourd semblable à un coup de canon... Elle ouvrit les yeux, tout +était encore sombre... elle écouta avec attention... le même bruit se +répéta.</p> -<p>—Éveillerai-je Henri? se dit-elle... Non... Mais <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> dans le -même moment elle comprit que Henri était éveillé comme elle, car il se -pencha pour écouter si elle dormait... Elle ne dit rien... alors Henri +<p>—Éveillerai-je Henri? se dit-elle... Non... Mais <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> dans le +même moment elle comprit que Henri était éveillé comme elle, car il se +pencha pour écouter si elle dormait... Elle ne dit rien... alors Henri se leva doucement avec une grande circonspection... Il passa seulement une redingote, s'enveloppa de son manteau, et se penchant sur sa femme, qu'il croyait endormie, il effleura son front et ses cheveux de -ses lèvres...; puis s'élançant hors de la chambre, elle l'entendit qui -courait rapidement dans les vastes corridors du château.</p> +ses lèvres...; puis s'élançant hors de la chambre, elle l'entendit qui +courait rapidement dans les vastes corridors du château.</p> -<p>Où allait-il ainsi à cette heure de la nuit?... Amélie, demeurée -seule, fut d'abord stupide d'étonnement; il lui était démontré que son +<p>Où allait-il ainsi à cette heure de la nuit?... Amélie, demeurée +seule, fut d'abord stupide d'étonnement; il lui était démontré que son mari attendait quelqu'un... Cette sollicitude du soir pour le fanal... -cette course nocturne... l'homme du parc à Paris!...</p> +cette course nocturne... l'homme du parc à Paris!...</p> -<p>—Mon Dieu, qu'est-ce donc que cela peut être? s'écriait Amélie dans +<p>—Mon Dieu, qu'est-ce donc que cela peut être? s'écriait Amélie dans l'angoisse de son cœur...</p> -<p>Elle pleura... Sa position lui parut ce qu'elle n'était pas... elle se -crut trahie... elle s'affligea sans mesure...—Oh! s'écriait-elle, -pourquoi ai-je quitté ma mère?...</p> +<p>Elle pleura... Sa position lui parut ce qu'elle n'était pas... elle se +crut trahie... elle s'affligea sans mesure...—Oh! s'écriait-elle, +pourquoi ai-je quitté ma mère?...</p> -<p>Vers le matin elle entendit des pas à la porte de sa chambre, puis -cette porte s'ouvrit lentement... c'était Henri... il s'avança -doucement vers le lit, se pencha de nouveau, et ses lèvres se -posèrent encore <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> sur les cheveux et le front d'Amélie... Ces -deux baisers du départ et du retour tombèrent sur son cœur comme -une douce rosée... Mais pourquoi s'éloigner d'elle au milieu de la +<p>Vers le matin elle entendit des pas à la porte de sa chambre, puis +cette porte s'ouvrit lentement... c'était Henri... il s'avança +doucement vers le lit, se pencha de nouveau, et ses lèvres se +posèrent encore <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> sur les cheveux et le front d'Amélie... Ces +deux baisers du départ et du retour tombèrent sur son cœur comme +une douce rosée... Mais pourquoi s'éloigner d'elle au milieu de la nuit?... pourquoi ce silence surtout? En quelques secondes Henri fut -auprès d'elle, et profondément endormi.</p> - -<p>Lorsque le lendemain tous deux s'éveillèrent, la matinée était -avancée. Le soleil n'éclairait pas comme la veille la vaste chambre -gothique, et la mer grondait toujours furieuse au bas du roc escarpé. -La nature était triste comme l'âme de la pauvre Amélie... Henri au -contraire était plus gai que jamais sa femme ne l'avait vu. Il était -seulement agité, et de grandes pensées semblaient l'occuper. Après le -déjeuner il dit à Amélie qu'il devait descendre au village pour -différents travaux... Il partit en effet et demeura tout le jour -absent, ne revint que le soir, et parut encore absorbé dans une -méditation qui ne parut à Amélie qu'une preuve de plus de ce qu'elle -redoutait. Comme toutes les jalousies, la sienne était insensée: si -Henri la trahissait, l'eût-il emmenée avec lui?... Mais la passion ne -raisonne pas, et Amélie s'y abandonnait entièrement.</p> - -<p>—Amélie, lui dit Henri, je serai peut-être obligé de partir demain -matin pour demeurer absent un jour entier... Je compte sur toi-même +auprès d'elle, et profondément endormi.</p> + +<p>Lorsque le lendemain tous deux s'éveillèrent, la matinée était +avancée. Le soleil n'éclairait pas comme la veille la vaste chambre +gothique, et la mer grondait toujours furieuse au bas du roc escarpé. +La nature était triste comme l'âme de la pauvre Amélie... Henri au +contraire était plus gai que jamais sa femme ne l'avait vu. Il était +seulement agité, et de grandes pensées semblaient l'occuper. Après le +déjeuner il dit à Amélie qu'il devait descendre au village pour +différents travaux... Il partit en effet et demeura tout le jour +absent, ne revint que le soir, et parut encore absorbé dans une +méditation qui ne parut à Amélie qu'une preuve de plus de ce qu'elle +redoutait. Comme toutes les jalousies, la sienne était insensée: si +Henri la trahissait, l'eût-il emmenée avec lui?... Mais la passion ne +raisonne pas, et Amélie s'y abandonnait entièrement.</p> + +<p>—Amélie, lui dit Henri, je serai peut-être obligé de partir demain +matin pour demeurer absent un jour entier... Je compte sur toi-même <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> pour que ces heures ne te paraissent pas trop longues...</p> -<p>—Partir!... s'écria Amélie avec un accent d'aigreur hautaine qu'elle -ne put déguiser; et où donc allez-vous encore?...</p> +<p>—Partir!... s'écria Amélie avec un accent d'aigreur hautaine qu'elle +ne put déguiser; et où donc allez-vous encore?...</p> -<p>—Je n'aime pas les questions faites sur ce ton, répondit Henri; je te -dirai où je vais lorsque tu le mériteras par ta raison et ta douceur.</p> +<p>—Je n'aime pas les questions faites sur ce ton, répondit Henri; je te +dirai où je vais lorsque tu le mériteras par ta raison et ta douceur.</p> -<p>Amélie pleura... demanda de nouveau et obtint son pardon, et la paix +<p>Amélie pleura... demanda de nouveau et obtint son pardon, et la paix revint encore au milieu d'eux... mais seulement en apparence...</p> -<p>Le lendemain matin, Amélie, à son réveil, se trouva seule: Henri était +<p>Le lendemain matin, Amélie, à son réveil, se trouva seule: Henri était parti avant le jour, lui dit Annette en l'habillant...</p> -<p>La journée fut mélancolique pour Amélie. Le temps était sombre et +<p>La journée fut mélancolique pour Amélie. Le temps était sombre et pluvieux... Le vent soufflait dans les longues galeries du vieux -château inhabité et renvoyait des sons effrayants dans la partie où se -tenait Amélie... Ces vastes chambres toutes dégarnies de meubles, ces -dalles grises sur lesquelles résonnaient les pas avec de longs échos -dans les salles désertes, cette physionomie mélancolique prit un -redoublement de tristesse aux yeux d'Amélie dans cette journée, où, -seule avec elle-même et son inquiétude, elle entrevoyait un autre +château inhabité et renvoyait des sons effrayants dans la partie où se +tenait Amélie... Ces vastes chambres toutes dégarnies de meubles, ces +dalles grises sur lesquelles résonnaient les pas avec de longs échos +dans les salles désertes, cette physionomie mélancolique prit un +redoublement de tristesse aux yeux d'Amélie dans cette journée, où, +seule avec elle-même et son inquiétude, elle entrevoyait un autre avenir s'ouvrir devant elle, mais vaguement et sans savoir ce qu'elle -avait à en redouter... Vers le <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> soir, cette inquiétude -incertaine se changea en une terreur réelle... Les objets prirent une +avait à en redouter... Vers le <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> soir, cette inquiétude +incertaine se changea en une terreur réelle... Les objets prirent une forme, une voix pour lui parler et lui dire des paroles effrayantes... -La journée s'écoula enfin, mais au milieu d'une telle agitation -qu'Amélie ne comprit rien à ce qu'elle éprouvait... Annette ne disait -rien... mais ses regards parlaient pour elle, et lorsque Amélie, -cédant enfin à sa terreur et à ses impressions intérieures, fondit en -larmes en s'écriant qu'elle était bien malheureuse, Annette se mit à -genoux auprès d'elle, pleura sur ses mains froides et tremblantes, et -répéta de sa douce voix:</p> +La journée s'écoula enfin, mais au milieu d'une telle agitation +qu'Amélie ne comprit rien à ce qu'elle éprouvait... Annette ne disait +rien... mais ses regards parlaient pour elle, et lorsque Amélie, +cédant enfin à sa terreur et à ses impressions intérieures, fondit en +larmes en s'écriant qu'elle était bien malheureuse, Annette se mit à +genoux auprès d'elle, pleura sur ses mains froides et tremblantes, et +répéta de sa douce voix:</p> -<p>—Ah! oui, ma pauvre maîtresse!... bien malheureuse!...</p> +<p>—Ah! oui, ma pauvre maîtresse!... bien malheureuse!...</p> <p>Rien ne redouble l'affliction d'une femme qui pleure comme de voir -pleurer avec elle. Amélie le prouva, et ses sanglots, longtemps +pleurer avec elle. Amélie le prouva, et ses sanglots, longtemps retenus, sortirent alors avec angoisse de son sein. Toutefois avec les -larmes arrivèrent les consolations, car c'est être consolée déjà que -de pouvoir parler de ses peines à l'amie qui pleure avec vous... -Annette était une sœur plutôt qu'une femme de chambre, et Amélie en -lui parlant croyait parler à la comtesse de M***.</p> - -<p>Comment Amélie n'avait-elle pas fait la remarque que ce précepteur -dont le comte Henri avait parlé à Paris n'était pas au château? -Annette l'avait très-bien remarqué, elle, et le fit observer à sa -<span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> maîtresse. Amélie tressaillit. C'était vrai... et jamais -depuis trois jours Henri n'en avait parlé. Il avait oublié le mensonge -qu'il avait fait à Paris... Ce fait accrut encore les inquiétudes -d'Amélie... Le vieillard qui était concierge était un vieux domestique -du père d'Henri... Lui-même l'avait dit à Annette.</p> - -<p>Les deux femmes passèrent la nuit à causer, mais bien bas, car tout -leur faisait peur dans cette vaste solitude, et l'écho de leurs voix -suffisait pour les effrayer. Elles fermèrent exactement la porte de -l'appartement et ne l'ouvrirent que le lendemain à la femme du vieux -concierge, lorsqu'elle vint apporter le déjeuner.</p> - -<p>La journée fut triste et plus sombre que celle de la veille... Le -temps devenait de plus en plus menaçant... La tempête était -furieuse... Le roc sur lequel était bâti le château était quelquefois -ébranlé par les vagues qui se venaient briser sur lui... À chaque coup -Amélie tressaillait... À chaque rafale de vent qui entr'ouvrait la -porte mal close, elle songeait à son ravissant appartement de la rue -d'Anjou à Paris, et une larme roulait sur sa joue pâle en voyant cet +larmes arrivèrent les consolations, car c'est être consolée déjà que +de pouvoir parler de ses peines à l'amie qui pleure avec vous... +Annette était une sœur plutôt qu'une femme de chambre, et Amélie en +lui parlant croyait parler à la comtesse de M***.</p> + +<p>Comment Amélie n'avait-elle pas fait la remarque que ce précepteur +dont le comte Henri avait parlé à Paris n'était pas au château? +Annette l'avait très-bien remarqué, elle, et le fit observer à sa +<span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> maîtresse. Amélie tressaillit. C'était vrai... et jamais +depuis trois jours Henri n'en avait parlé. Il avait oublié le mensonge +qu'il avait fait à Paris... Ce fait accrut encore les inquiétudes +d'Amélie... Le vieillard qui était concierge était un vieux domestique +du père d'Henri... Lui-même l'avait dit à Annette.</p> + +<p>Les deux femmes passèrent la nuit à causer, mais bien bas, car tout +leur faisait peur dans cette vaste solitude, et l'écho de leurs voix +suffisait pour les effrayer. Elles fermèrent exactement la porte de +l'appartement et ne l'ouvrirent que le lendemain à la femme du vieux +concierge, lorsqu'elle vint apporter le déjeuner.</p> + +<p>La journée fut triste et plus sombre que celle de la veille... Le +temps devenait de plus en plus menaçant... La tempête était +furieuse... Le roc sur lequel était bâti le château était quelquefois +ébranlé par les vagues qui se venaient briser sur lui... À chaque coup +Amélie tressaillait... À chaque rafale de vent qui entr'ouvrait la +porte mal close, elle songeait à son ravissant appartement de la rue +d'Anjou à Paris, et une larme roulait sur sa joue pâle en voyant cet abandon, cet isolement qui l'entouraient de leur glaciale douleur...</p> -<p>—Mon Dieu, disait-elle à Annette, que suis-je venue chercher dans ce -malheureux séjour!...</p> +<p>—Mon Dieu, disait-elle à Annette, que suis-je venue chercher dans ce +malheureux séjour!...</p> -<p>Annette ne répondait rien... Mais voulant au <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> moins distraire -sa maîtresse, dès que le jour fut venu, elle courut partout avec la -légèreté d'une jeune fille de vingt ans, vive et gaie, et tant que le -jour dura et éclaira les vieilles murailles du manoir, elle eut le -courage d'aller jusque dans les ruines, malgré tout ce que lui avait -dit la vieille concierge... Elle lui avait raconté de longues +<p>Annette ne répondait rien... Mais voulant au <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> moins distraire +sa maîtresse, dès que le jour fut venu, elle courut partout avec la +légèreté d'une jeune fille de vingt ans, vive et gaie, et tant que le +jour dura et éclaira les vieilles murailles du manoir, elle eut le +courage d'aller jusque dans les ruines, malgré tout ce que lui avait +dit la vieille concierge... Elle lui avait raconté de longues histoires de revenants, d'apparitions... et Annette, qui n'avait peur -que des vivants, en avait fait une longue énumération à sa maîtresse; -et pour lui prouver qu'elle était brave, elle allait à tout instant -parcourir le château dans toutes ses parties, puis revenait la +que des vivants, en avait fait une longue énumération à sa maîtresse; +et pour lui prouver qu'elle était brave, elle allait à tout instant +parcourir le château dans toutes ses parties, puis revenait la chercher, croyant la distraire en la conduisant pour voir une vieille -armure oubliée dans une galerie, ou bien un meuble antique tombant en -poussière. Amélie se laissait conduire par complaisance... Mais après -le dîner, se sentant fatiguée, elle se refusa à parcourir de nouveau -le château... Annette partit donc seule cette fois, et laissa sa -maîtresse au coin de son feu et ensevelie dans ses réflexions...</p> - -<p>Le jour était tout à fait baissé. Amélie, inquiète de ne pas voir -revenir Henri, songeait avec douleur à la différence de cette triste -réalité avec le beau rêve que son imagination de jeune fille lui avait -offert... Seule maintenant dans un vieux château, loin de tous les -siens, de ses amis, abandonnée... <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> elle pleurait... lorsque sa +armure oubliée dans une galerie, ou bien un meuble antique tombant en +poussière. Amélie se laissait conduire par complaisance... Mais après +le dîner, se sentant fatiguée, elle se refusa à parcourir de nouveau +le château... Annette partit donc seule cette fois, et laissa sa +maîtresse au coin de son feu et ensevelie dans ses réflexions...</p> + +<p>Le jour était tout à fait baissé. Amélie, inquiète de ne pas voir +revenir Henri, songeait avec douleur à la différence de cette triste +réalité avec le beau rêve que son imagination de jeune fille lui avait +offert... Seule maintenant dans un vieux château, loin de tous les +siens, de ses amis, abandonnée... <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> elle pleurait... lorsque sa porte s'ouvrit doucement, et quelqu'un qu'elle ne reconnut pas d'abord -s'approcha lentement d'elle: c'était Annette... À la lueur du feu qui, -de la cheminée, éclairait à peine cette vaste chambre, Amélie vit en -frémissant la pâleur de la jeune fille... Elle tremblait et pouvait à +s'approcha lentement d'elle: c'était Annette... À la lueur du feu qui, +de la cheminée, éclairait à peine cette vaste chambre, Amélie vit en +frémissant la pâleur de la jeune fille... Elle tremblait et pouvait à peine se soutenir.</p> <p>—Madame, dit-elle en se laissant tomber sur une chaise, nous sommes perdues si nous ne partons de suite pour Paris.</p> -<p>—Qu'y a-t-il? s'écria Amélie...</p> +<p>—Qu'y a-t-il? s'écria Amélie...</p> -<p>—Silence!.. Et Annette mit un doigt sur ses lèvres... en se -retournant pour voir si personne n'était derrière elle; puis elle -s'approcha de sa maîtresse et lui dit très-bas:</p> +<p>—Silence!.. Et Annette mit un doigt sur ses lèvres... en se +retournant pour voir si personne n'était derrière elle; puis elle +s'approcha de sa maîtresse et lui dit très-bas:</p> -<p>—Madame veut-elle savoir où est M. le comte et ce qu'il fait?</p> +<p>—Madame veut-elle savoir où est M. le comte et ce qu'il fait?</p> -<p>—Oh! s'écria Amélie, conduis-moi à l'instant... viens...</p> +<p>—Oh! s'écria Amélie, conduis-moi à l'instant... viens...</p> -<p>Et elle entraînait la jeune fille...</p> +<p>Et elle entraînait la jeune fille...</p> <p>—Un moment, dit Annette...</p> -<p>Et allumant une bougie, elle la cacha derrière sa main, puis elle dit -à sa maîtresse de la suivre... Elle lui fit parcourir de vastes -chambres, des galeries délabrées, des chambres abandonnées; enfin -elles arrivèrent dans une pièce assez petite dans laquelle Annette -laissa sa lumière. Puis, montant <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> deux marches qui -conduisaient à un cabinet obscur dans lequel il n'y avait aucun -meuble, comme, au reste, dans toutes les pièces qu'elles venaient de +<p>Et allumant une bougie, elle la cacha derrière sa main, puis elle dit +à sa maîtresse de la suivre... Elle lui fit parcourir de vastes +chambres, des galeries délabrées, des chambres abandonnées; enfin +elles arrivèrent dans une pièce assez petite dans laquelle Annette +laissa sa lumière. Puis, montant <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> deux marches qui +conduisaient à un cabinet obscur dans lequel il n'y avait aucun +meuble, comme, au reste, dans toutes les pièces qu'elles venaient de parcourir, Annette se leva sur la pointe de ses pieds devant une -ouverture en œil-de-bœuf qui était pratiquée dans l'un des murs -de ce petit réduit, et engagea sa maîtresse à faire comme elle.</p> - -<p>Amélie ne distingua rien d'abord de ce qui était au-dessous d'elle. -C'était comme un vaste hangar, une cour couverte, pleine de ballots, -de caisses... des faisceaux d'armes étaient dans un coin de cette -halle... des voiles de vaisseaux, un vaste drapeau étaient suspendus -au-dessus de la voûte et flottaient agités par le vent, qui pénétrait -dans cette salle immense, malgré les portes en planches qui la -fermaient. Des centaines de bougies jetaient une vive lumière, et dans -le premier moment Amélie éblouïe ne put rien distinguer; mais -insensiblement son œil s'accoutuma à distinguer les objets qui -étaient au-dessous d'elle... et, d'abord, elle vit ces ballots et ces +ouverture en œil-de-bœuf qui était pratiquée dans l'un des murs +de ce petit réduit, et engagea sa maîtresse à faire comme elle.</p> + +<p>Amélie ne distingua rien d'abord de ce qui était au-dessous d'elle. +C'était comme un vaste hangar, une cour couverte, pleine de ballots, +de caisses... des faisceaux d'armes étaient dans un coin de cette +halle... des voiles de vaisseaux, un vaste drapeau étaient suspendus +au-dessus de la voûte et flottaient agités par le vent, qui pénétrait +dans cette salle immense, malgré les portes en planches qui la +fermaient. Des centaines de bougies jetaient une vive lumière, et dans +le premier moment Amélie éblouïe ne put rien distinguer; mais +insensiblement son œil s'accoutuma à distinguer les objets qui +étaient au-dessous d'elle... et, d'abord, elle vit ces ballots et ces caisses, ces armes, ces drapeaux... Mais un grand bruit qui se faisait -entendre sans qu'elle pût voir ce qui le produisait lui inspira plus -de curiosité que le reste... Tout à coup un éclat brillant frappe ses -yeux, il est suivi de vives acclamations... Amélie voit enfin +entendre sans qu'elle pût voir ce qui le produisait lui inspira plus +de curiosité que le reste... Tout à coup un éclat brillant frappe ses +yeux, il est suivi de vives acclamations... Amélie voit enfin au-dessous d'elle une table immense qui occupe le milieu <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> de cette halle... autour de cette table sont assis au moins cent hommes -vêtus de bleu, portant l'habit et le chapeau de marin<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174" title="Go to footnote 174"><span class="smaller">[174]</span></a>. Il y avait -aussi d'autres hommes vêtus comme les paysans le sont en France. Parmi -eux, Amélie reconnut les deux hommes de la côte voisine qu'Henri -paraissait connaître le jour où il l'y conduisit... Enfin, ses yeux -familiarisés parcourent la table une autre fois... elle y trouve des -figures étranges, des costumes bizarres, mais rien qui puisse -justifier l'intérêt qui l'a conduite en ce lieu... Elle allait -descendre de son observatoire et demander à Annette ce qu'elle voulait -lui montrer, lorsque tout à coup un cri étouffé lui échappe... ses -yeux ont rencontré un objet... Mais non, ce n'est pas lui... Dieu -puissant, ce ne peut être Henri, son Henri, là... au milieu de ces -misérables... hurlant dans la fureur de l'ivresse et blasphémant les +vêtus de bleu, portant l'habit et le chapeau de marin<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174" title="Go to footnote 174"><span class="smaller">[174]</span></a>. Il y avait +aussi d'autres hommes vêtus comme les paysans le sont en France. Parmi +eux, Amélie reconnut les deux hommes de la côte voisine qu'Henri +paraissait connaître le jour où il l'y conduisit... Enfin, ses yeux +familiarisés parcourent la table une autre fois... elle y trouve des +figures étranges, des costumes bizarres, mais rien qui puisse +justifier l'intérêt qui l'a conduite en ce lieu... Elle allait +descendre de son observatoire et demander à Annette ce qu'elle voulait +lui montrer, lorsque tout à coup un cri étouffé lui échappe... ses +yeux ont rencontré un objet... Mais non, ce n'est pas lui... Dieu +puissant, ce ne peut être Henri, son Henri, là ... au milieu de ces +misérables... hurlant dans la fureur de l'ivresse et blasphémant les noms les plus saints... Mais elle ne peut plus douter... c'est Henri, -c'est bien lui... Dieu tout-puissant!... il est assis sur un siége -plus élevé... il est habillé comme eux... et même il les préside... il -partage leurs excès... il dirige l'orgie!... il est enfin un de ceux -qu'Amélie a sous les yeux... Pendant une demi-heure, peut-être, elle -demeura clouée à cette fatale fenêtre, où sa <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> destinée l'avait -amenée... Ce qu'elle vit, ce qu'elle entendit la convainquit, hélas! -qu'elle ne rêvait pas, et que la réalité était là devant elle!... La -sensation qu'elle éprouva fut d'une telle nature, qu'elle crut un +c'est bien lui... Dieu tout-puissant!... il est assis sur un siége +plus élevé... il est habillé comme eux... et même il les préside... il +partage leurs excès... il dirige l'orgie!... il est enfin un de ceux +qu'Amélie a sous les yeux... Pendant une demi-heure, peut-être, elle +demeura clouée à cette fatale fenêtre, où sa <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> destinée l'avait +amenée... Ce qu'elle vit, ce qu'elle entendit la convainquit, hélas! +qu'elle ne rêvait pas, et que la réalité était là devant elle!... La +sensation qu'elle éprouva fut d'une telle nature, qu'elle crut un moment mourir en voyant Henri, cet homme qu'elle aimait, cet homme -dont elle portait le nom, présider une orgie de brigands!... et -réserver pour ces hommes le sourire de ses lèvres et la joie de son -cœur... oui... Amélie crut mourir... Au moment où elle allait -quitter cette fenêtre qui lui avait montré son malheur, quelques voix +dont elle portait le nom, présider une orgie de brigands!... et +réserver pour ces hommes le sourire de ses lèvres et la joie de son +cœur... oui... Amélie crut mourir... Au moment où elle allait +quitter cette fenêtre qui lui avait montré son malheur, quelques voix seulement se faisaient entendre.</p> -<p>—Il faudra beaucoup d'argent pour cette expédition, commandant, -disait l'un des hommes de la côte à Henri.</p> +<p>—Il faudra beaucoup d'argent pour cette expédition, commandant, +disait l'un des hommes de la côte à Henri.</p> <p>—J'en aurai, disait Henri.</p> @@ -8819,16 +8776,16 @@ disait l'un des hommes de la côte à Henri.</p> <p>Et il fit le signe de mettre quelqu'un en joue.</p> -<p>Amélie frémit... elle quitta enfin ce lieu maudit et retourna dans sa -chambre à demi morte de frayeur. Vers minuit Henri revint <i>de son -voyage</i>. Il paraissait accablé de fatigue, et fut moins tendre pour sa +<p>Amélie frémit... elle quitta enfin ce lieu maudit et retourna dans sa +chambre à demi morte de frayeur. Vers minuit Henri revint <i>de son +voyage</i>. Il paraissait accablé de fatigue, et fut moins tendre pour sa femme; mais une heure avait suffi pour rendre cette froideur moins sensible. Le lendemain il sortit encore. Ce fut pendant son absence -qu'Amélie <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> fit avec Annette le plan que celle-ci exécuta. -Amélie écrivit à la comtesse qu'il fallait qu'<i>aussitôt</i> sa lettre -reçue, un courrier envoyé de Paris vînt la chercher à C***, dont elle -donnait l'adresse de manière à ne se pas tromper. Cet homme devait -avoir l'ordre de ramener Amélie, parce que la comtesse était fort mal.</p> +qu'Amélie <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> fit avec Annette le plan que celle-ci exécuta. +Amélie écrivit à la comtesse qu'il fallait qu'<i>aussitôt</i> sa lettre +reçue, un courrier envoyé de Paris vînt la chercher à C***, dont elle +donnait l'adresse de manière à ne se pas tromper. Cet homme devait +avoir l'ordre de ramener Amélie, parce que la comtesse était fort mal.</p> <p>—Je vous dirai pour quel motif j'en agis ainsi, ne dites pas un mot de ma lettre au marquis.</p> @@ -8837,125 +8794,125 @@ de ma lettre au marquis.</p> la poste porter ce paquet. Elle arriva au moment du passage du courrier et vit partir la lettre. Tout allait bien.</p> -<p>Revenue au château sans qu'on se fût aperçu de son absence, Annette -rendit le courage et l'espérance à sa maîtresse. Les deux jours -s'écoulèrent comme les autres, Henri fut presque toujours absent, et -toujours les mêmes assemblées et les mêmes orgies dans la grande salle -furent vues par Annette et par Amélie!... Le troisième jour, au matin, -une calèche attelée de quatre chevaux de poste entra dans la cour du -château, et le valet de chambre de confiance de la comtesse remit une -lettre à Amélie; elle contenait ce qui était convenu.</p> +<p>Revenue au château sans qu'on se fût aperçu de son absence, Annette +rendit le courage et l'espérance à sa maîtresse. Les deux jours +s'écoulèrent comme les autres, Henri fut presque toujours absent, et +toujours les mêmes assemblées et les mêmes orgies dans la grande salle +furent vues par Annette et par Amélie!... Le troisième jour, au matin, +une calèche attelée de quatre chevaux de poste entra dans la cour du +château, et le valet de chambre de confiance de la comtesse remit une +lettre à Amélie; elle contenait ce qui était convenu.</p> -<p>—Ah! s'écria Amélie, je vais partir à l'instant. Lisez, dit-elle à +<p>—Ah! s'écria Amélie, je vais partir à l'instant. Lisez, dit-elle à son mari en lui donnant la lettre.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> —Je ne puis t'accompagner, mais il faut partir, dit aussitôt +<p><span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> —Je ne puis t'accompagner, mais il faut partir, dit aussitôt le malheureux jeune homme.</p> <p>Et, serrant sa femme dans ses bras, il la fit monter en voiture, la recommanda aux soins du valet de chambre de la comtesse, et, veillant -lui-même à ce que tout fût bien dans la voiture, il l'embrassa, lui -promit de la rejoindre bientôt, et donna lui-même l'ordre aux +lui-même à ce que tout fût bien dans la voiture, il l'embrassa, lui +promit de la rejoindre bientôt, et donna lui-même l'ordre aux postillons de partir, et surtout d'aller vite... Le malheureux!...</p> -<p>Amélie, en se séparant de lui, fut saisie d'un sentiment qui lui fit -éprouver une vive angoisse.—Je souffre bien, disait-elle quelquefois -à Annette...</p> +<p>Amélie, en se séparant de lui, fut saisie d'un sentiment qui lui fit +éprouver une vive angoisse.—Je souffre bien, disait-elle quelquefois +à Annette...</p> <p>Mais la terreur revenait l'assaillir de nouveau, et les remords -s'effaçaient devant elle...</p> +s'effaçaient devant elle...</p> -<p>Arrivée à Paris, elle ne put résister aux instances de sa mère +<p>Arrivée à Paris, elle ne put résister aux instances de sa mère adoptive, et lui raconta tout ce qu'elle avait vu et entendu. Il leur -fut démontré que le marquis ne savait rien. Quant à Henri, les deux -femmes, dans leur sagesse, ne le virent pas très-coupable. En -conséquence, il fut arrêté entre elles qu'il fallait le taire au +fut démontré que le marquis ne savait rien. Quant à Henri, les deux +femmes, dans leur sagesse, ne le virent pas très-coupable. En +conséquence, il fut arrêté entre elles qu'il fallait le taire au marquis...</p> -<p>—Comme au monde entier! s'écria Amélie...</p> +<p>—Comme au monde entier! s'écria Amélie...</p> -<p>La comtesse ne répondit rien... Mais le lendemain matin elle s'en fut -chez Fouché.</p> +<p>La comtesse ne répondit rien... Mais le lendemain matin elle s'en fut +chez Fouché.</p> <p>—Mon cher duc, lui dit-elle, je viens vous <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> rendre <i>gratis</i> -un bon office... mais cependant à une condition.</p> +un bon office... mais cependant à une condition.</p> <p>—Quelle est-elle?</p> <p>—Vous allez le savoir. Vous faites si bien votre affaire qu'il y a dans une province de France une troupe d'hommes qui conspirent contre le gouvernement, et vous n'en savez rien... Quelqu'un parmi eux -m'intéresse vivement, et avant de rien vous dire j'exige votre parole -<i>d'honneur de Français et de chrétien</i> qu'il aura la vie sauve et la -liberté; enfin arrêtez les autres et ne lui faites rien, cela est +m'intéresse vivement, et avant de rien vous dire j'exige votre parole +<i>d'honneur de Français et de chrétien</i> qu'il aura la vie sauve et la +liberté; enfin arrêtez les autres et ne lui faites rien, cela est clair, je pense.</p> -<p>—Fort clair, en effet... Et où se trouve cette troupe?</p> +<p>—Fort clair, en effet... Et où se trouve cette troupe?</p> -<p>—Vous n'en saurez pas un mot jusqu'à votre serment...</p> +<p>—Vous n'en saurez pas un mot jusqu'à votre serment...</p> <p>—Eh bien! je m'y engage... Je vous donne ma <i>parole d'honneur</i> de -<i>Français</i> et de <i>chrétien</i> que le chef de votre troupe aura la vie et -la liberté sauves.</p> - -<p>La comtesse crut à <span class="smcap">L'HONNEUR</span>, à <span class="smcap">LA FOI</span> et au <span class="smcap">PATRIOTISME</span> de Fouché!!.. -et elle parla... À mesure que ses paroles frappèrent l'oreille de -Fouché, les petits yeux de l'homme du comité de salut public -scintillèrent d'un feu joyeux et sanglant.</p> - -<p>—Oh! quel service vous me rendez!... s'écria-t-il; enfin, voilà plus -de dix mois que je suis à la <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> recherche de cette troupe qui -depuis un an m'a été signalée par mes agents de l'Angleterre, et -depuis près de six mois par ceux du Calvados auxquels elle a toujours -échappé... Le chef est, dit-on, le fils d'un homme tué à Quiberon... -il a juré de venger la mort de son père sur tout ce qui reste de -l'époque de la révolution, et il a surtout juré mort à l'Empereur!... -et à moi, m'a-t-on assuré!...</p> +<i>Français</i> et de <i>chrétien</i> que le chef de votre troupe aura la vie et +la liberté sauves.</p> + +<p>La comtesse crut à <span class="smcap">L'HONNEUR</span>, à <span class="smcap">LA FOI</span> et au <span class="smcap">PATRIOTISME</span> de Fouché!!.. +et elle parla... À mesure que ses paroles frappèrent l'oreille de +Fouché, les petits yeux de l'homme du comité de salut public +scintillèrent d'un feu joyeux et sanglant.</p> + +<p>—Oh! quel service vous me rendez!... s'écria-t-il; enfin, voilà plus +de dix mois que je suis à la <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> recherche de cette troupe qui +depuis un an m'a été signalée par mes agents de l'Angleterre, et +depuis près de six mois par ceux du Calvados auxquels elle a toujours +échappé... Le chef est, dit-on, le fils d'un homme tué à Quiberon... +il a juré de venger la mort de son père sur tout ce qui reste de +l'époque de la révolution, et il a surtout juré mort à l'Empereur!... +et à moi, m'a-t-on assuré!...</p> <p>—Eh! non!... C'est faux!... c'est absurde!... C'est mon neveu, -s'écria la comtesse, et vous l'avez fait rentrer il y a un an!...</p> +s'écria la comtesse, et vous l'avez fait rentrer il y a un an!...</p> -<p>Fouché se frappa le front.</p> +<p>Fouché se frappa le front.</p> -<p>—Mais vous avez juré!... dit la comtesse.</p> +<p>—Mais vous avez juré!... dit la comtesse.</p> -<p>—Oui, oui... répondit Fouché; aussi soyez tranquille.</p> +<p>—Oui, oui... répondit Fouché; aussi soyez tranquille.</p> -<p>La comtesse s'éloigna, mais non sans répéter: Songez à votre +<p>La comtesse s'éloigna, mais non sans répéter: Songez à votre serment...</p> -<p>Quinze jours après cette conversation on lisait dans les journaux: -«Une bande de chouans, chassée du Calvados, dont elle troublait la -sûreté sur les routes et dans les campagnes, presque traquée par la -gendarmerie et au moment d'être saisie, s'était subitement échappée et -dérobée à l'autorité. Elle vient d'être retrouvée et <i>entièrement</i> -détruite, ainsi que tout ce qui tenait à elle.»</p> +<p>Quinze jours après cette conversation on lisait dans les journaux: +«Une bande de chouans, chassée du Calvados, dont elle troublait la +sûreté sur les routes et dans les campagnes, presque traquée par la +gendarmerie et au moment d'être saisie, s'était subitement échappée et +dérobée à l'autorité. Elle vient d'être retrouvée et <i>entièrement</i> +détruite, ainsi que tout ce qui tenait à elle.»</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> Le même jour, la comtesse reçut un paquet cacheté qui -contenait l'extrait mortuaire d'Henri de C***, fusillé à Caen, le... +<p><span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> Le même jour, la comtesse reçut un paquet cacheté qui +contenait l'extrait mortuaire d'Henri de C***, fusillé à Caen, le... 1809<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175" title="Go to footnote 175"><span class="smaller">[175]</span></a>.</p> -<p class="p2 center">FIN DU TOME QUATRIÈME.</p> +<p class="p2 center">FIN DU TOME QUATRIÈME.</p> <h2><span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> TABLE<br> -<span class="smaller">DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE QUATRIÈME VOLUME.</span></h2> +<span class="smaller">DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE QUATRIÈME VOLUME.</span></h2> <div class="toc"> <ul class="none"> -<li>Salon de madame de Montesson, à Paris et à Romainville. +<li>Salon de madame de Montesson, à Paris et à Romainville. <span class="ralign10"><a href="#page1">1</a></span></li> -<li>Salon de madame de Genlis, à l'Arsenal. +<li>Salon de madame de Genlis, à l'Arsenal. <span class="ralign10"><a href="#page97">97</a></span></li> -<li>Salon de la Gouvernante de Paris (1806 à 1814). +<li>Salon de la Gouvernante de Paris (1806 à 1814). <span class="ralign10"><a href="#page187">187</a></span></li> </ul> </div> <a id="img002" name="img002"></a> <div class="figcenter"> -<img src="images/img002.jpg" alt="Décoration." title="" height="205" width="400"> +<img src="images/img002.jpg" alt="Décoration." title="" height="205" width="400"> </div> <p class="p2 center smaller">PARIS.—IMPRIMERIE DE CASIMIR, RUE DE LA VIEILLE-MONNAIE, N<sup>o</sup> 12.</p> @@ -8964,15 +8921,15 @@ contenait l'extrait mortuaire d'Henri de C***, fusillé à Caen, le... <div class="footnote"> <p><a id="footnote1" name="footnote1"></a> -<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: Mais elle avait été présentée comme marquise de +<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: Mais elle avait été présentée comme marquise de Montesson.—Sa conduite fut admirable par la suite. Lorsque Louis XVI fut comme prisonnier aux Tuileries en 91 et 92, madame de Montesson demanda et obtint <i>alors</i> facilement la <i>permission</i> d'aller faire sa cour.—Louis XVI l'accueillit <i>comme sa cousine</i>, et fit souvent sa partie de trictrac avec elle.—Je trouve la conduite de madame de Montesson fort belle, car elle pouvait se rappeler qu'au temps du -bonheur elle avait été repoussée avec une sorte de mépris! mais loin -de là, elle oublia le passé et ne vit que le malheur présent de ceux +bonheur elle avait été repoussée avec une sorte de mépris! mais loin +de là , elle oublia le passé et ne vit que le malheur présent de ceux qu'elle fut consoler.</p> <p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> @@ -8980,257 +8937,257 @@ qu'elle fut consoler.</p> refusa.</p> <p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> -<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: En allant à Marengo, le premier Consul alla visiter les -îles Borromées. Dans le jardin d'Isola Bella il y avait deux lauriers -fort beaux au milieu de beaucoup d'autres. Le général en chef prit un -canif, et dans l'écorce de l'un de ces jeunes arbres il grava le mot -<span class="smcap">Battaglia</span>... Il fut à Marengo et fut vainqueur; le souvenir de ce -laurier le poursuivit longtemps, et depuis à la Malmaison je l'ai -entendu le rappeler souvent; j'ai vu moi-même ce laurier à l'Isola -Bella. Je ne sais qui a gravé sur l'un des autres lauriers le mot +<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: En allant à Marengo, le premier Consul alla visiter les +îles Borromées. Dans le jardin d'Isola Bella il y avait deux lauriers +fort beaux au milieu de beaucoup d'autres. Le général en chef prit un +canif, et dans l'écorce de l'un de ces jeunes arbres il grava le mot +<span class="smcap">Battaglia</span>... Il fut à Marengo et fut vainqueur; le souvenir de ce +laurier le poursuivit longtemps, et depuis à la Malmaison je l'ai +entendu le rappeler souvent; j'ai vu moi-même ce laurier à l'Isola +Bella. Je ne sais qui a gravé sur l'un des autres lauriers le mot <span class="smcap">Vittoria</span>. Tous deux ont grandi... et maintenant les deux mots <i>battaglia</i> et <i>vittoria</i> touchent presque aux cieux!...</p> <p><a id="footnote4" name="footnote4"></a> <b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: On disait beaucoup plus, mais je ne le crois pas. M. de -Saint-Far, pour augmenter les torts de madame de Montesson, prétendait -qu'elle avait de grands revenus, et portait sa fortune à 300,000 fr. -de rentes. Je suis sûre du contraire.</p> +Saint-Far, pour augmenter les torts de madame de Montesson, prétendait +qu'elle avait de grands revenus, et portait sa fortune à 300,000 fr. +de rentes. Je suis sûre du contraire.</p> <p><a id="footnote5" name="footnote5"></a> <b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: Elle fut toujours parfaite pour moi, et j'en ai eu la -preuve dans deux visites qu'elle me fit, l'une à l'époque de ma -première couche, où je faillis périr, et l'autre à la mort de ma -mère.—Elle ne faisait de visites <span class="smcap">À PERSONNE</span>, si ce n'est à ceux +preuve dans deux visites qu'elle me fit, l'une à l'époque de ma +première couche, où je faillis périr, et l'autre à la mort de ma +mère.—Elle ne faisait de visites <span class="smcap">À PERSONNE</span>, si ce n'est à ceux qu'elle aimait et qui lui plaisaient.</p> <p><a id="footnote6" name="footnote6"></a> -<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: Madame Georgette Ducrest. Elle chante à ravir et écrit -également bien. Je l'ai vue depuis à la Malmaison, d'où une jalousie -basse et même une haine envieuse l'ont ensuite exilée, à notre grand +<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: Madame Georgette Ducrest. Elle chante à ravir et écrit +également bien. Je l'ai vue depuis à la Malmaison, d'où une jalousie +basse et même une haine envieuse l'ont ensuite exilée, à notre grand regret.</p> <p><a id="footnote7" name="footnote7"></a> -<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: Madame de Genlis est souvent méchante, même pour +<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: Madame de Genlis est souvent méchante, même pour quelques-uns des siens.</p> <p><a id="footnote8" name="footnote8"></a> -<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: Ma mère avait une trop petite maison pour que cela fût -remarqué, et madame de Caseaux ne recevait <i>qu'un parti</i>.</p> +<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: Ma mère avait une trop petite maison pour que cela fût +remarqué, et madame de Caseaux ne recevait <i>qu'un parti</i>.</p> <p><a id="footnote9" name="footnote9"></a> -<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: C'est-à-dire en bleu tout uni avec des boutons ayant le +<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: C'est-à -dire en bleu tout uni avec des boutons ayant le chiffre.</p> <p><a id="footnote10" name="footnote10"></a> -<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: La bourse attachée au collet de l'habit; ce qui faisait -que la bourse demeurait au même lieu quand la tête tournait.</p> +<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: La bourse attachée au collet de l'habit; ce qui faisait +que la bourse demeurait au même lieu quand la tête tournait.</p> <p><a id="footnote11" name="footnote11"></a> -<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: Excepté l'Escurial, Saint-Ildephonse et Aranjuez, où +<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: Excepté l'Escurial, Saint-Ildephonse et Aranjuez, où encore ce qui est luxe tient au pays ou bien aux tableaux que renferment les <i>sitios</i>, il n'y a aucun luxe dans les ameublements ni dans le reste du palais.</p> <p><a id="footnote12" name="footnote12"></a> -<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: Il était propre neveu de la Reine de France et de celle -de Naples; la duchesse de Parme était archiduchesse d'Autriche -(Amélie). Il y a d'elle un beau portrait à Versailles.</p> +<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: Il était propre neveu de la Reine de France et de celle +de Naples; la duchesse de Parme était archiduchesse d'Autriche +(Amélie). Il y a d'elle un beau portrait à Versailles.</p> <p><a id="footnote13" name="footnote13"></a> -<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: Ce cabinet fut légué par M. Lesage au Gouvernement, et -je pense qu'il a été donné au Jardin des Plantes, c'est-à-dire au -Cabinet d'Histoire naturelle. M. Lesage avait assemblé un cabinet de -minéralogie très-curieux et très-complet.</p> +<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: Ce cabinet fut légué par M. Lesage au Gouvernement, et +je pense qu'il a été donné au Jardin des Plantes, c'est-à -dire au +Cabinet d'Histoire naturelle. M. Lesage avait assemblé un cabinet de +minéralogie très-curieux et très-complet.</p> <p><a id="footnote14" name="footnote14"></a> -<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: L'hôtel de Montesson est le même hôtel où eut lieu +<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: L'hôtel de Montesson est le même hôtel où eut lieu l'horrible incendie du prince de Schwartzenberg.</p> <p><a id="footnote15" name="footnote15"></a> <b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: On voit que le duc de Rovigo ne dit pas vrai lorsqu'il dit que le premier Consul fut de mauvaise humeur contre ceux qui -furent à cette fête. Au contraire, il y fit aller les officiers du -château.</p> +furent à cette fête. Au contraire, il y fit aller les officiers du +château.</p> <p><a id="footnote16" name="footnote16"></a> <b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: Moustache, le fameux courrier de l'Empereur, y joua un -rôle.</p> +rôle.</p> <p><a id="footnote17" name="footnote17"></a> -<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: Qui fut ensuite à la reine de Naples et puis à la -princesse Pauline, et que la reine de Naples réclame aujourd'hui, -dit-on! mais c'est une erreur... à quel titre?... l'avait-elle -payé?... dans ce cas, l'Empereur le lui a rendu, et ne l'eût-il pas -fait, la couronne de Naples soldait bien des comptes. Il paraît -qu'avec elle, elle n'a soldé que celui des rapports de famille.</p> +<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: Qui fut ensuite à la reine de Naples et puis à la +princesse Pauline, et que la reine de Naples réclame aujourd'hui, +dit-on! mais c'est une erreur... à quel titre?... l'avait-elle +payé?... dans ce cas, l'Empereur le lui a rendu, et ne l'eût-il pas +fait, la couronne de Naples soldait bien des comptes. Il paraît +qu'avec elle, elle n'a soldé que celui des rapports de famille.</p> <p><a id="footnote18" name="footnote18"></a> -<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: Elle était fort gourmande. Un jour elle m'appela au -moment où l'on servait le café. Donnez-moi votre tasse, me dit-elle, -et elle y versa une forte pincée d'une poudre d'une couleur de -cannelle, puis ensuite elle me dit de boire. Mon café était délicieux. +<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: Elle était fort gourmande. Un jour elle m'appela au +moment où l'on servait le café. Donnez-moi votre tasse, me dit-elle, +et elle y versa une forte pincée d'une poudre d'une couleur de +cannelle, puis ensuite elle me dit de boire. Mon café était délicieux. Je lui demandai le nom de ce qu'elle y avait mis pour le transformer -ainsi. C'était une poudre de cachou préparée et venant de la Chine. -Elle lui avait été donnée par des missionnaires. Toutes les fois que -M. de Lavaupalière dînait avec la princesse de Guémené chez madame de -Montesson, il rôdait autour d'elle, au moment du café, d'une manière -tout à fait comique.</p> +ainsi. C'était une poudre de cachou préparée et venant de la Chine. +Elle lui avait été donnée par des missionnaires. Toutes les fois que +M. de Lavaupalière dînait avec la princesse de Guémené chez madame de +Montesson, il rôdait autour d'elle, au moment du café, d'une manière +tout à fait comique.</p> <p><a id="footnote19" name="footnote19"></a> -<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: Elle avait, à cette époque, 1802 ou 1801, trente-huit -ans. Elle mourut en 1817, âgée de cinquante-quatre ans.</p> +<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: Elle avait, à cette époque, 1802 ou 1801, trente-huit +ans. Elle mourut en 1817, âgée de cinquante-quatre ans.</p> <p><a id="footnote20" name="footnote20"></a> -<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: Madame de Genlis était belle-mère de M. de Valence; elle -eut deux filles, l'une d'une grande beauté, mariée à M. de La -Woëstine; et l'autre, jolie, gracieuse, charmante, mariée à M. de -Valence, qui ne la rendit pas aussi heureuse qu'elle le méritait.</p> +<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: Madame de Genlis était belle-mère de M. de Valence; elle +eut deux filles, l'une d'une grande beauté, mariée à M. de La +Woëstine; et l'autre, jolie, gracieuse, charmante, mariée à M. de +Valence, qui ne la rendit pas aussi heureuse qu'elle le méritait.</p> <p><a id="footnote21" name="footnote21"></a> -<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: Pulchérie était madame de Valence, spirituelle et -charmante femme. Elle était encore fort jolie à cette époque.</p> +<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: Pulchérie était madame de Valence, spirituelle et +charmante femme. Elle était encore fort jolie à cette époque.</p> <p><a id="footnote22" name="footnote22"></a> -<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: Cette coutume était assez ordinaire dans les grandes +<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: Cette coutume était assez ordinaire dans les grandes maisons; mais surtout dans les maisons royales et les maisons -princières.</p> +princières.</p> <p><a id="footnote23" name="footnote23"></a> -<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: Madame de Custine, belle-fille du général de Custine; -qui mourut sur l'échafaud en 1793, était mademoiselle de Sabran.</p> +<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: Madame de Custine, belle-fille du général de Custine; +qui mourut sur l'échafaud en 1793, était mademoiselle de Sabran.</p> <p><a id="footnote24" name="footnote24"></a> -<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: Mesdemoiselles Lolive et de Beuvry étaient à cette -époque les lingères les plus renommées; elles furent ensuite lingères -de la cour; mais elles étaient déjà un peu vieilles, et avaient été -lingères de nos mères.—Plus tard ce fut Minette qui prit leur place -dans la mode pour être lingère des jeunes femmes. Elle faisait des -choses charmantes, unissant le goût le plus recherché au plus grand +<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: Mesdemoiselles Lolive et de Beuvry étaient à cette +époque les lingères les plus renommées; elles furent ensuite lingères +de la cour; mais elles étaient déjà un peu vieilles, et avaient été +lingères de nos mères.—Plus tard ce fut Minette qui prit leur place +dans la mode pour être lingère des jeunes femmes. Elle faisait des +choses charmantes, unissant le goût le plus recherché au plus grand luxe. C'est chez elle que j'ai vu une robe de <i>percale</i>, et par -conséquent du matin, du prix de 2,500 francs.</p> +conséquent du matin, du prix de 2,500 francs.</p> <p><a id="footnote25" name="footnote25"></a> -<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: Une toilette comme je viens de la décrire pouvait -revenir à 6 ou 8,000 francs. Un beau cachemire coûtait au moins 1,500 -ou 2,000 fr.—Ces canezous très-brodés, 4 ou 500 fr., en raison de la -dentelle qui était autour du col, et presque toujours en malines, -valenciennes, et souvent en point d'Angleterre ou point à -l'aiguille.—Le voile, 1,000 fr., et souvent bien au-delà lorsqu'il -était dans une corbeille de mariage.—La montre, 2,000 fr.—La toque, +<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: Une toilette comme je viens de la décrire pouvait +revenir à 6 ou 8,000 francs. Un beau cachemire coûtait au moins 1,500 +ou 2,000 fr.—Ces canezous très-brodés, 4 ou 500 fr., en raison de la +dentelle qui était autour du col, et presque toujours en malines, +valenciennes, et souvent en point d'Angleterre ou point à +l'aiguille.—Le voile, 1,000 fr., et souvent bien au-delà lorsqu'il +était dans une corbeille de mariage.—La montre, 2,000 fr.—La toque, 200 fr., etc. On voit que la chose allait vite.</p> <p><a id="footnote26" name="footnote26"></a> <b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: Le premier Consul ne voulait jamais avoir l'air d'aller -en aucun lieu par <i>invitation</i>... les demandes eussent été trop -fréquentes, et beaucoup n'auraient même pas pu être refusées par lui.</p> +en aucun lieu par <i>invitation</i>... les demandes eussent été trop +fréquentes, et beaucoup n'auraient même pas pu être refusées par lui.</p> <p><a id="footnote27" name="footnote27"></a> -<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: Mère du marquis de Custine, dont on va publier un voyage -en Espagne, qui continuera à justifier tout ce que le beau talent de +<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: Mère du marquis de Custine, dont on va publier un voyage +en Espagne, qui continuera à justifier tout ce que le beau talent de l'auteur promettait dans ses <i>Souvenirs de voyage en Italie et en Angleterre</i>. Je connais plusieurs parties de ce voyage en Espagne, -admirables de vérité, de description, de chaleur de style, et -également belles par la richesse et la profondeur des pensées. M. de -Custine est un homme dont l'époque littéraire sera fière. Un talent +admirables de vérité, de description, de chaleur de style, et +également belles par la richesse et la profondeur des pensées. M. de +Custine est un homme dont l'époque littéraire sera fière. Un talent comme le sien est rare aujourd'hui; au milieu de cette foule de -choses, de productions de mauvais goût, on jouit en lisant un ouvrage -qui, par la pureté du style et la haute portée des pensées, vous -reporte aux beaux temps de notre littérature. J'ai porté ce jugement +choses, de productions de mauvais goût, on jouit en lisant un ouvrage +qui, par la pureté du style et la haute portée des pensées, vous +reporte aux beaux temps de notre littérature. J'ai porté ce jugement lorsque M. de Custine publia <i>le Monde comme il est</i>, admirable -ouvrage qui grandira comme il le mérite, car il restera. Mon sentiment -est le même aujourd'hui qu'alors, seulement il est plus positif, parce -que le temps l'a confirmé.</p> +ouvrage qui grandira comme il le mérite, car il restera. Mon sentiment +est le même aujourd'hui qu'alors, seulement il est plus positif, parce +que le temps l'a confirmé.</p> <p><a id="footnote28" name="footnote28"></a> -<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: C'est pour rappeler cette matinée et la démarche de -madame de Custine que madame de Staël a placé dans <i>Delphine</i> la scène +<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: C'est pour rappeler cette matinée et la démarche de +madame de Custine que madame de Staël a placé dans <i>Delphine</i> la scène qui se passe chez la Reine, lorsque tout le monde abandonne Delphine -et que madame de R*** va auprès d'elle.</p> +et que madame de R*** va auprès d'elle.</p> <p><a id="footnote29" name="footnote29"></a> -<b><a href="#footnotetag29">29</a></b>: C'était à cette époque une opinion assez répandue que le -général Bonaparte avait instruit et envoyé Augereau pour faire le 18 +<b><a href="#footnotetag29">29</a></b>: C'était à cette époque une opinion assez répandue que le +général Bonaparte avait instruit et envoyé Augereau pour faire le 18 fructidor.</p> <p><a id="footnote30" name="footnote30"></a> -<b><a href="#footnotetag30">30</a></b>: Monseigneur le duc d'Orléans, grand-père du roi.</p> +<b><a href="#footnotetag30">30</a></b>: Monseigneur le duc d'Orléans, grand-père du roi.</p> <p><a id="footnote31" name="footnote31"></a> -<b><a href="#footnotetag31">31</a></b>: M. le duc d'Orléans était très-gros, et n'aurait pas pu, -en effet, jouer un rôle où il aurait fallu de l'élégance dans la +<b><a href="#footnotetag31">31</a></b>: M. le duc d'Orléans était très-gros, et n'aurait pas pu, +en effet, jouer un rôle où il aurait fallu de l'élégance dans la tournure.</p> <p><a id="footnote32" name="footnote32"></a> -<b><a href="#footnotetag32">32</a></b>: 1760 ou 1761.—C'était l'époque qui commença les -turpitudes de la fin du règne de Louis XV.</p> +<b><a href="#footnotetag32">32</a></b>: 1760 ou 1761.—C'était l'époque qui commença les +turpitudes de la fin du règne de Louis XV.</p> <p><a id="footnote33" name="footnote33"></a> -<b><a href="#footnotetag33">33</a></b>: Alors on ne disait pas <i>la Comédie Française</i>, on disait -<i>les Français</i>.</p> +<b><a href="#footnotetag33">33</a></b>: Alors on ne disait pas <i>la Comédie Française</i>, on disait +<i>les Français</i>.</p> <p><a id="footnote34" name="footnote34"></a> -<b><a href="#footnotetag34">34</a></b>: Madame de Montesson savait sans doute, par les Mémoires +<b><a href="#footnotetag34">34</a></b>: Madame de Montesson savait sans doute, par les Mémoires de Saint-Simon et ceux de Dangeau, que les princesses se couchaient -sur leur lit pour ne pas reconduire lorsque l'étiquette était -douteuse. Pour trancher la difficulté, madame de Montesson était sur -un canapé, les pieds posés sur un tabouret et les jambes recouvertes -d'un couvrepied. Cette attitude admettait un état qui l'empêchait de -se lever et conséquemment de reconduire. Elle ne reconduisait que +sur leur lit pour ne pas reconduire lorsque l'étiquette était +douteuse. Pour trancher la difficulté, madame de Montesson était sur +un canapé, les pieds posés sur un tabouret et les jambes recouvertes +d'un couvrepied. Cette attitude admettait un état qui l'empêchait de +se lever et conséquemment de reconduire. Elle ne reconduisait que madame Bonaparte et madame Louis, quelquefois aussi la princesse -Pauline: celle-ci exigea qu'elle ne le fît pas, mais elle le voulait -faire. J'ai déjà parlé de cette coutume de la maison de madame de +Pauline: celle-ci exigea qu'elle ne le fît pas, mais elle le voulait +faire. J'ai déjà parlé de cette coutume de la maison de madame de Montesson.</p> <p><a id="footnote35" name="footnote35"></a> -<b><a href="#footnotetag35">35</a></b>: La serre de la Folie de Saint-James, à Neuilly, avait -été faite sur ce plan bien avant toutes deux.</p> +<b><a href="#footnotetag35">35</a></b>: La serre de la Folie de Saint-James, à Neuilly, avait +été faite sur ce plan bien avant toutes deux.</p> <p><a id="footnote36" name="footnote36"></a> <b><a href="#footnotetag36">36</a></b>: Madame Robadet, dame de compagnie de madame de -Montesson, fut toujours attentive à lui plaire, mais n'en fut pas -récompensée comme elle aurait dû l'être à la mort de madame de -Montesson. Elle fut à peu près oubliée dans le testament, si elle ne -le fut pas tout-à-fait. J'ai contribué pour ma part, et sans qu'elle -l'ait su, peut-être, à lui faire avoir une place de dame de compagnie -en Italie. Madame Robadet était une aimable femme.</p> +Montesson, fut toujours attentive à lui plaire, mais n'en fut pas +récompensée comme elle aurait dû l'être à la mort de madame de +Montesson. Elle fut à peu près oubliée dans le testament, si elle ne +le fut pas tout-à -fait. J'ai contribué pour ma part, et sans qu'elle +l'ait su, peut-être, à lui faire avoir une place de dame de compagnie +en Italie. Madame Robadet était une aimable femme.</p> <p><a id="footnote37" name="footnote37"></a> <b><a href="#footnotetag37">37</a></b>: J'ai vu des exemples de ce que je viens de citer, pas -plus tard que l'hiver dernier. C'était dans un salon où il y avait -beaucoup de monde; la maîtresse de la maison se levait pour aller -parler à quelqu'un à l'extrémité du salon; elle trouvait sa place -auprès de la cheminée prise, cette place qui est toujours un lieu -réservé, ainsi que tout le monde sait. Cette ridicule usurpation se -fit plusieurs fois de suite; il fallut que la maîtresse de la maison -le dît enfin, pour qu'on ne retombât plus dans cette faute.</p> +plus tard que l'hiver dernier. C'était dans un salon où il y avait +beaucoup de monde; la maîtresse de la maison se levait pour aller +parler à quelqu'un à l'extrémité du salon; elle trouvait sa place +auprès de la cheminée prise, cette place qui est toujours un lieu +réservé, ainsi que tout le monde sait. Cette ridicule usurpation se +fit plusieurs fois de suite; il fallut que la maîtresse de la maison +le dît enfin, pour qu'on ne retombât plus dans cette faute.</p> <p><a id="footnote38" name="footnote38"></a> -<b><a href="#footnotetag38">38</a></b>: Qui depuis épousèrent, l'une M. de Celles, préfet de -Nantes, l'autre le maréchal Gérard. Toutes deux sont faites pour -servir de modèle comme filles, comme épouses et comme mères. Madame de -Celles est morte à Rome en 1825.</p> +<b><a href="#footnotetag38">38</a></b>: Qui depuis épousèrent, l'une M. de Celles, préfet de +Nantes, l'autre le maréchal Gérard. Toutes deux sont faites pour +servir de modèle comme filles, comme épouses et comme mères. Madame de +Celles est morte à Rome en 1825.</p> <p><a id="footnote39" name="footnote39"></a> -<b><a href="#footnotetag39">39</a></b>: Madame de La Tour était mademoiselle de Polastron et +<b><a href="#footnotetag39">39</a></b>: Madame de La Tour était mademoiselle de Polastron et sœur de la duchesse Jules de Polignac.</p> <p><a id="footnote40" name="footnote40"></a> <b><a href="#footnotetag40">40</a></b>: Madame la marquise de Fontanges, fille de l'ancien -intendant de Metz, était une charmante personne et jolie comme un -ange; sa fille Delphine a depuis épousé M. Onslow (Georges), qui -possède un si beau talent pour la composition de musique dramatique.</p> +intendant de Metz, était une charmante personne et jolie comme un +ange; sa fille Delphine a depuis épousé M. Onslow (Georges), qui +possède un si beau talent pour la composition de musique dramatique.</p> -<p>Madame de Fontanges et son père, M. de Pont, étaient aussi des amis -intimes de ma mère. M. de Pont était avec M. de Valence et César -Ducrest, lorsque ce malheureux jeune homme fut tué par une bombe, au -feu d'artifice tiré pour la paix avec l'Angleterre: M. de Pont eut le -bras cassé à plus de soixante-six ans. Il était l'ami le plus intime, -après M. de Valence, de madame de Montesson.</p> +<p>Madame de Fontanges et son père, M. de Pont, étaient aussi des amis +intimes de ma mère. M. de Pont était avec M. de Valence et César +Ducrest, lorsque ce malheureux jeune homme fut tué par une bombe, au +feu d'artifice tiré pour la paix avec l'Angleterre: M. de Pont eut le +bras cassé à plus de soixante-six ans. Il était l'ami le plus intime, +après M. de Valence, de madame de Montesson.</p> <p><a id="footnote41" name="footnote41"></a> -<b><a href="#footnotetag41">41</a></b>: Femme du ministre de Prusse.—C'était une énorme -Prussienne, très-bonne femme du reste.</p> +<b><a href="#footnotetag41">41</a></b>: Femme du ministre de Prusse.—C'était une énorme +Prussienne, très-bonne femme du reste.</p> <p><a id="footnote42" name="footnote42"></a> <b><a href="#footnotetag42">42</a></b>: Ambassadrice de Naples.</p> @@ -9239,11 +9196,11 @@ Prussienne, très-bonne femme du reste.</p> <b><a href="#footnotetag43">43</a></b>: Sœur du prince Czartorinsky.</p> <p><a id="footnote44" name="footnote44"></a> -<b><a href="#footnotetag44">44</a></b>: Madame de Genlis a été pour madame de Montesson comme -beaucoup de gens sont envers les grands parents, c'est-à-dire ingrats, -du jour où celui qui a longtemps fait s'arrête. Alors ce parent a tous -les défauts; il a d'abord les siens, et puis toutes ses qualités qui -se sont changées en défauts. Bienheureux qu'elles ne deviennent pas +<b><a href="#footnotetag44">44</a></b>: Madame de Genlis a été pour madame de Montesson comme +beaucoup de gens sont envers les grands parents, c'est-à -dire ingrats, +du jour où celui qui a longtemps fait s'arrête. Alors ce parent a tous +les défauts; il a d'abord les siens, et puis toutes ses qualités qui +se sont changées en défauts. Bienheureux qu'elles ne deviennent pas des vices!</p> <p><a id="footnote45" name="footnote45"></a> @@ -9251,161 +9208,161 @@ des vices!</p> l'Empereur par son nom.</p> <p><a id="footnote46" name="footnote46"></a> -<b><a href="#footnotetag46">46</a></b>: On a dit vulgairement que MM. de Polignac avaient été -tous deux condamnés à mort; c'est une erreur. M. Armand le fut, mais -non pas M. Jules. Il fut condamné à deux ans de prison; il n'eut pas -de lettres de grâce comme les autres.</p> +<b><a href="#footnotetag46">46</a></b>: On a dit vulgairement que MM. de Polignac avaient été +tous deux condamnés à mort; c'est une erreur. M. Armand le fut, mais +non pas M. Jules. Il fut condamné à deux ans de prison; il n'eut pas +de lettres de grâce comme les autres.</p> <p><a id="footnote47" name="footnote47"></a> -<b><a href="#footnotetag47">47</a></b>: Junot et moi nous étions alors à Arras, et Murat était -gouverneur de Paris. J'ai vu Junot se féliciter, avec un bonheur dont -des paroles ne peuvent donner l'idée, de s'être trouvé loin de Paris -dans un pareil moment.—Si je m'y fusse trouvée, toutefois, j'aurais -été aussi une des premières auprès de l'Empereur.—Madame de La Tour -était l'amie de ma mère, comme je l'ai déjà dit, ainsi que la famille -Polastron, à Toulouse.</p> +<b><a href="#footnotetag47">47</a></b>: Junot et moi nous étions alors à Arras, et Murat était +gouverneur de Paris. J'ai vu Junot se féliciter, avec un bonheur dont +des paroles ne peuvent donner l'idée, de s'être trouvé loin de Paris +dans un pareil moment.—Si je m'y fusse trouvée, toutefois, j'aurais +été aussi une des premières auprès de l'Empereur.—Madame de La Tour +était l'amie de ma mère, comme je l'ai déjà dit, ainsi que la famille +Polastron, à Toulouse.</p> <p><a id="footnote48" name="footnote48"></a> <b><a href="#footnotetag48">48</a></b>: Il ne faut pas confondre M. d'Hozier avec M. Bouvet de -Lozier, aussi accusé dans cette affaire de Georges. M. Bouvet de -Lozier ne courait aucun risque, sa prompte franchise avait assuré sa +Lozier, aussi accusé dans cette affaire de Georges. M. Bouvet de +Lozier ne courait aucun risque, sa prompte franchise avait assuré sa vie.</p> <p><a id="footnote49" name="footnote49"></a> -<b><a href="#footnotetag49">49</a></b>: Il était empereur depuis le 4 mai 1804; on était alors +<b><a href="#footnotetag49">49</a></b>: Il était empereur depuis le 4 mai 1804; on était alors en juin.</p> <p><a id="footnote50" name="footnote50"></a> -<b><a href="#footnotetag50">50</a></b>: Malgré sa vive préoccupation, madame de Montesson fut -frappée d'une façon risible en entendant ce mot si comique dans une +<b><a href="#footnotetag50">50</a></b>: Malgré sa vive préoccupation, madame de Montesson fut +frappée d'une façon risible en entendant ce mot si comique dans une circonstance de vie et de mort.—On sait que madame Bonaparte n'aimait -aucune de ses belles-sœurs, et madame Murat était, dans le temps où +aucune de ses belles-sœurs, et madame Murat était, dans le temps où nous sommes maintenant, l'une de celles qu'elle aimait le moins.—Le -jour de la machine infernale, madame Murat était en effet dans la +jour de la machine infernale, madame Murat était en effet dans la voiture de madame Bonaparte avec mademoiselle de Beauharnais<a id="footnotetag50-A" name="footnotetag50-A"></a><a href="#footnote50-A" title="Go to footnote 50-A"><span class="smaller">[50-A]</span></a>. -Elles ne furent sauvées toutes trois que parce que Rapp, qui pourtant -ne s'entendait guère à la toilette des femmes, s'avisa, en descendant -l'escalier, de trouver que le châle de madame Bonaparte n'allait pas +Elles ne furent sauvées toutes trois que parce que Rapp, qui pourtant +ne s'entendait guère à la toilette des femmes, s'avisa, en descendant +l'escalier, de trouver que le châle de madame Bonaparte n'allait pas avec la robe, ou je ne sais quelle autre partie de l'habillement. -Madame Bonaparte, qui allait immédiatement après le Consul, se serait -trouvée dans l'explosion, tandis qu'elle ne se trouva qu'à une grande -distance. M. d'Abrantès échappa à la mort également ce jour-là par un +Madame Bonaparte, qui allait immédiatement après le Consul, se serait +trouvée dans l'explosion, tandis qu'elle ne se trouva qu'à une grande +distance. M. d'Abrantès échappa à la mort également ce jour-là par un hasard miraculeux.</p> <p><a id="footnote50-A" name="footnote50-A"></a> <b><a href="#footnotetag50-A">50-A</a></b>: Ou sa voiture suivait celle de sa belle-sœur, je -n'ai pas la chose bien présente; je crois cependant qu'elle était avec -madame Bonaparte. Comme, depuis que madame Murat est à Paris, je ne la +n'ai pas la chose bien présente; je crois cependant qu'elle était avec +madame Bonaparte. Comme, depuis que madame Murat est à Paris, je ne la vois pas et n'ai aucun rapport avec elle, je n'ai pu le savoir d'elle. -Si cette conduite de ma part paraît étonnante, qu'on se rappelle celle +Si cette conduite de ma part paraît étonnante, qu'on se rappelle celle de madame Murat!... Elle n'est quelque chose aujourd'hui en France que pour des amis personnels: tout ce qui porte le souvenir de l'Empereur -au cœur doit se rappeler le traité de la cour de Naples en 1814!... -Qui le provoqua?... lorsqu'on songe à ce que pouvait la force de -l'armée napolitaine dans les affaires de cette époque, pour ou contre -l'Autriche, on s'étonne et l'on s'irrite à la fois en voyant une -personne qui avait la prétention de savoir régner presque avant celle -de plaire, ne savoir être ni reine, ni sœur. Comment put-elle -croire <span class="smcap">UN MOMENT</span> que les couronnes posées sur des fronts fraternels -par la main de Napoléon y demeureraient un jour après la chute de la -sienne?... Les insensés!... ils ne furent rois que par le vertige qui -entoure les trônes au moment du danger!...</p> - -<p>Quant à l'amitié particulière qui existait entre nous dans notre +au cœur doit se rappeler le traité de la cour de Naples en 1814!... +Qui le provoqua?... lorsqu'on songe à ce que pouvait la force de +l'armée napolitaine dans les affaires de cette époque, pour ou contre +l'Autriche, on s'étonne et l'on s'irrite à la fois en voyant une +personne qui avait la prétention de savoir régner presque avant celle +de plaire, ne savoir être ni reine, ni sœur. Comment put-elle +croire <span class="smcap">UN MOMENT</span> que les couronnes posées sur des fronts fraternels +par la main de Napoléon y demeureraient un jour après la chute de la +sienne?... Les insensés!... ils ne furent rois que par le vertige qui +entoure les trônes au moment du danger!...</p> + +<p>Quant à l'amitié particulière qui existait entre nous dans notre jeunesse assez intimement pour nous tutoyer, il y a longtemps que les -liens en ont été brisés par madame Murat elle-même. Ma fidélité et mon -dévouement au nom de l'Empereur, à sa mémoire... rendent témoignage -pour moi de ce que j'aurais été pour sa sœur si elle-même eût -toujours été ce qu'elle devait être. Cet attachement et ce dévouement -ont survécu à l'éclat du soleil impérial... La duchesse de Saint-Leu, +liens en ont été brisés par madame Murat elle-même. Ma fidélité et mon +dévouement au nom de l'Empereur, à sa mémoire... rendent témoignage +pour moi de ce que j'aurais été pour sa sœur si elle-même eût +toujours été ce qu'elle devait être. Cet attachement et ce dévouement +ont survécu à l'éclat du soleil impérial... La duchesse de Saint-Leu, le prince de Canino, le comte de Survilliers, tout ce qui reste de cette illustre et malheureuse famille est dans mon cœur et pour toujours!...</p> <p><a id="footnote51" name="footnote51"></a> <b><a href="#footnotetag51">51</a></b>: La faveur dont jouissait madame de Montesson ne venait -pas, comme on le croyait, de madame Bonaparte, mais de Napoléon -lui-même. Un jour, le duc d'Orléans était à Brienne avec madame de -Montesson, alors sa femme; le prince fut invité à donner les prix aux -élèves de l'école militaire, et ce fut madame de Montesson que le +pas, comme on le croyait, de madame Bonaparte, mais de Napoléon +lui-même. Un jour, le duc d'Orléans était à Brienne avec madame de +Montesson, alors sa femme; le prince fut invité à donner les prix aux +élèves de l'école militaire, et ce fut madame de Montesson que le prince chargea de ce soin, et qui les couronna. En donnant le laurier -à <i>Napoleone Buonaparte</i>, elle lui dit: <i>Je souhaite qu'il vous porte -bonheur</i>. Cette phrase, dite sans aucune pensée directe, fit -impression sur le jeune homme couronné; et plus tard, lorsqu'il fut au +à <i>Napoleone Buonaparte</i>, elle lui dit: <i>Je souhaite qu'il vous porte +bonheur</i>. Cette phrase, dite sans aucune pensée directe, fit +impression sur le jeune homme couronné; et plus tard, lorsqu'il fut au pouvoir, il se rappela madame de Montesson et fut doublement heureux -en la retrouvant liée avec Joséphine. Et son amitié pour elle se -ressentit beaucoup de la pensée de Brienne, à laquelle d'ailleurs elle -faisait très-souvent allusion.</p> +en la retrouvant liée avec Joséphine. Et son amitié pour elle se +ressentit beaucoup de la pensée de Brienne, à laquelle d'ailleurs elle +faisait très-souvent allusion.</p> <p><a id="footnote52" name="footnote52"></a> -<b><a href="#footnotetag52">52</a></b>: Elle ne lui donnait jamais le nom de Napoléon, ni en lui +<b><a href="#footnotetag52">52</a></b>: Elle ne lui donnait jamais le nom de Napoléon, ni en lui parlant, ni loin de lui. Elle disait toujours Bonaparte, et plus tard, -en parlant de lui, l'Empereur. Mais elle fut très-longtemps à prendre +en parlant de lui, l'Empereur. Mais elle fut très-longtemps à prendre l'habitude de ce dernier nom... et en lui parlant alors, elle lui disait: Mon ami.</p> <p><a id="footnote53" name="footnote53"></a> -<b><a href="#footnotetag53">53</a></b>: Cette scène, que je tiens en entier de M. de Valence et -de madame de Montesson, me fut confirmée depuis par l'impératrice -Joséphine; elle avait intérêt à laisser croire qu'elle avait obtenu la -grâce à elle seule, mais, comme je savais la vérité, elle n'osa pas -l'altérer devant moi.</p> +<b><a href="#footnotetag53">53</a></b>: Cette scène, que je tiens en entier de M. de Valence et +de madame de Montesson, me fut confirmée depuis par l'impératrice +Joséphine; elle avait intérêt à laisser croire qu'elle avait obtenu la +grâce à elle seule, mais, comme je savais la vérité, elle n'osa pas +l'altérer devant moi.</p> <p><a id="footnote54" name="footnote54"></a> -<b><a href="#footnotetag54">54</a></b>: C'est ici le lieu de parler de la manière dont on -comprend le mot <i>jalousie</i>: il paraît qu'il y a de certaines gens qui -voient ce sentiment en autrui lorsqu'ils le sentent en eux-mêmes, +<b><a href="#footnotetag54">54</a></b>: C'est ici le lieu de parler de la manière dont on +comprend le mot <i>jalousie</i>: il paraît qu'il y a de certaines gens qui +voient ce sentiment en autrui lorsqu'ils le sentent en eux-mêmes, comme ceux qui ont la jaunisse et voient tout jaune. J'ai entendu -souvent des hommes qui, après avoir rimé vingt vers, prétendaient que -Victor Hugo et Dumas étaient jaloux d'eux!... J'ai vu pareille -stupidité dans beaucoup de femmes relativement à madame de Genlis et à -madame de Staël!... madame de Staël, le plus beau génie de son époque -après M. de Châteaubriand! J'ai entendu la même parole sur madame +souvent des hommes qui, après avoir rimé vingt vers, prétendaient que +Victor Hugo et Dumas étaient jaloux d'eux!... J'ai vu pareille +stupidité dans beaucoup de femmes relativement à madame de Genlis et à +madame de Staël!... madame de Staël, le plus beau génie de son époque +après M. de Châteaubriand! J'ai entendu la même parole sur madame Sand, le plus beau talent de notre temps! De qui serait-elle jalouse, -elle, bon Dieu?... aussi ne l'est-elle pas.—De qui Napoléon eût-il -été jaloux?... lui dont la tête penchait sous le poids des couronnes, +elle, bon Dieu?... aussi ne l'est-elle pas.—De qui Napoléon eût-il +été jaloux?... lui dont la tête penchait sous le poids des couronnes, et qui, sans quitter celle de laurier, allait les surmonter toutes par -celle de Charlemagne, comme lui-même avait surpassé sa gloire.</p> +celle de Charlemagne, comme lui-même avait surpassé sa gloire.</p> <p><a id="footnote55" name="footnote55"></a> -<b><a href="#footnotetag55">55</a></b>: Elle était naturellement très-froide et peu expansive; -elle avait même habituellement une dignité qui donnait de la crainte -aux jeunes femmes qu'on lui présentait.</p> +<b><a href="#footnotetag55">55</a></b>: Elle était naturellement très-froide et peu expansive; +elle avait même habituellement une dignité qui donnait de la crainte +aux jeunes femmes qu'on lui présentait.</p> <p><a id="footnote56" name="footnote56"></a> <b><a href="#footnotetag56">56</a></b>: Je crois qu'en effet elle ne le connaissait pas du tout.</p> <p><a id="footnote57" name="footnote57"></a> -<b><a href="#footnotetag57">57</a></b>: M. Coster de Saint-Victor était fanatique pour ses rois -comme un Romain de l'ancienne Rome l'était pour sa république. Pendant -tout le procès il fit constamment des réponses inconcevables, et -toujours bravant les juges et l'autorité... Souvent il dédaignait de -répondre, et en tout Napoléon avait raison: il fit beaucoup de mal à +<b><a href="#footnotetag57">57</a></b>: M. Coster de Saint-Victor était fanatique pour ses rois +comme un Romain de l'ancienne Rome l'était pour sa république. Pendant +tout le procès il fit constamment des réponses inconcevables, et +toujours bravant les juges et l'autorité... Souvent il dédaignait de +répondre, et en tout Napoléon avait raison: il fit beaucoup de mal à sa cause par l'obstination qu'il apportait quelquefois dans ses -réponses... Du reste loyal, brave, et brave chevaleresquement... -L'infortuné périt avec le plus noble courage, et sur l'échafaud, au -moment où sa tête tombait, il criait encore: Vive le Roi!</p> +réponses... Du reste loyal, brave, et brave chevaleresquement... +L'infortuné périt avec le plus noble courage, et sur l'échafaud, au +moment où sa tête tombait, il criait encore: Vive le Roi!</p> <p><a id="footnote58" name="footnote58"></a> -<b><a href="#footnotetag58">58</a></b>: On croit généralement que M. Jules de Polignac avait été -condamné à mort; c'est une erreur, il ne le fut jamais qu'à deux ans -de détention.</p> +<b><a href="#footnotetag58">58</a></b>: On croit généralement que M. Jules de Polignac avait été +condamné à mort; c'est une erreur, il ne le fut jamais qu'à deux ans +de détention.</p> <p><a id="footnote59" name="footnote59"></a> -<b><a href="#footnotetag59">59</a></b>: Ce fut à M. de Narbonne (le comte Louis de Narbonne) que +<b><a href="#footnotetag59">59</a></b>: Ce fut à M. de Narbonne (le comte Louis de Narbonne) que ce fait arriva.</p> <p><a id="footnote60" name="footnote60"></a> -<b><a href="#footnotetag60">60</a></b>: Qui depuis est devenue duchesse de Rivière. C'est un -beau caractère de femme. C'est le dévouement, la tendresse, tout ce -qu'une âme de femme renferme, mais ce que souvent elle n'a pas le -courage de donner. Mademoiselle de La Ferté eut ce courage; honneur à +<b><a href="#footnotetag60">60</a></b>: Qui depuis est devenue duchesse de Rivière. C'est un +beau caractère de femme. C'est le dévouement, la tendresse, tout ce +qu'une âme de femme renferme, mais ce que souvent elle n'a pas le +courage de donner. Mademoiselle de La Ferté eut ce courage; honneur à elle!</p> <p><a id="footnote61" name="footnote61"></a> <b><a href="#footnotetag61">61</a></b>: Lorsqu'on voit une personne naturellement bonne se -conduire sévèrement envers des parents très-proches, que le public ne +conduire sévèrement envers des parents très-proches, que le public ne se presse pas de lui donner tort; il est probable qu'elle n'en a aucun.</p> @@ -9414,12 +9371,12 @@ aucun.</p> grandes routes... sur des rochers, de pareilles inscriptions.</p> <p><a id="footnote63" name="footnote63"></a> -<b><a href="#footnotetag63">63</a></b>: Les fleurs funéraires.</p> +<b><a href="#footnotetag63">63</a></b>: Les fleurs funéraires.</p> <p><a id="footnote64" name="footnote64"></a> -<b><a href="#footnotetag64">64</a></b>: Millin était fort royaliste. L'empereur, qui le savait, -ne l'aimait pas; et deux fois, sans l'inquiète amitié et les démarches -de ses amis, il aurait été privé de sa place, qui était sa seule +<b><a href="#footnotetag64">64</a></b>: Millin était fort royaliste. L'empereur, qui le savait, +ne l'aimait pas; et deux fois, sans l'inquiète amitié et les démarches +de ses amis, il aurait été privé de sa place, qui était sa seule fortune!...</p> <p><a id="footnote65" name="footnote65"></a> @@ -9427,25 +9384,25 @@ fortune!...</p> <p><a id="footnote66" name="footnote66"></a> <b><a href="#footnotetag66">66</a></b>: Madame de Genlis ne dit ici que ce qui est. Autrefois -les femmes, lorsque le maître d'hôtel avait annoncé le dîner, -sortaient toutes les premières du salon: celles qui étaient le plus -près de la porte passaient les premières en se faisant quelques +les femmes, lorsque le maître d'hôtel avait annoncé le dîner, +sortaient toutes les premières du salon: celles qui étaient le plus +près de la porte passaient les premières en se faisant quelques compliments, mais qui n'entravaient pas la marche. Les hommes -passaient ensuite, et à table on se plaçait selon ses goûts et sa -convenance. Quelquefois le maître de la maison mettait <i>auprès de lui</i> +passaient ensuite, et à table on se plaçait selon ses goûts et sa +convenance. Quelquefois le maître de la maison mettait <i>auprès de lui</i> les deux femmes les plus importantes.</p> <p><a id="footnote67" name="footnote67"></a> -<b><a href="#footnotetag67">67</a></b>: M. de Valence parle ainsi parce que de son temps c'était -la manière de s'exprimer: on était ou <i>charmé</i>, ou <i>ravi</i>, ou -<i>désespéré</i>, et souvent c'était de ne pas rencontrer ou de rencontrer -quelqu'un. Cette façon de parler était surtout singulière lorsqu'on +<b><a href="#footnotetag67">67</a></b>: M. de Valence parle ainsi parce que de son temps c'était +la manière de s'exprimer: on était ou <i>charmé</i>, ou <i>ravi</i>, ou +<i>désespéré</i>, et souvent c'était de ne pas rencontrer ou de rencontrer +quelqu'un. Cette façon de parler était surtout singulière lorsqu'on faisait une narration dans laquelle on faisait, comme ici M. de -Valence, intervenir Napoléon qui était surtout le plus concis des +Valence, intervenir Napoléon qui était surtout le plus concis des hommes.</p> <p><a id="footnote68" name="footnote68"></a> -<b><a href="#footnotetag68">68</a></b>: Il ne fut exilé que quelque temps après.</p> +<b><a href="#footnotetag68">68</a></b>: Il ne fut exilé que quelque temps après.</p> <p><a id="footnote69" name="footnote69"></a> <b><a href="#footnotetag69">69</a></b>: Sabatier de Cabre, ancien conseiller-clerc au parlement @@ -9454,186 +9411,186 @@ j'aie connu. Il avait un esprit qui pouvait ne pas plaire en tout, en ayant beaucoup.</p> <p><a id="footnote70" name="footnote70"></a> -<b><a href="#footnotetag70">70</a></b>: À cette époque, on aurait trouvé peu convenable qu'on -fût trop hostile contre les ouvrages d'une femme; mais le champ était -libre, et M. de Feletz l'a prouvé avec madame de Staël: elle fut -souvent péniblement affectée par les feuilletons du <i>Journal des -Débats</i>. Que de lignes fines et spirituelles ont été insérées dans le -<i>Journal de l'Empire</i> (le même journal que les Débats) sur le petit -nuage de Corinne! Ce petit nuage a suffi pour déranger quelquefois la -paix littéraire de l'auteur. Mais pour faire de l'esprit sur un défaut -sans arriver à l'injure, il faut de l'<i>esprit</i> et de l'<i>esprit</i> de -critique.—On ne l'a pas parce qu'on rêve qu'on l'a. La critique -haineuse est non-seulement une entrave à l'esprit, mais à la raison, -sans laquelle on ne peut écrire, même un feuilleton.—Les -personnalités sont odieuses, presque toujours injustes, et, ce qui est -plaisant à observer, toujours inutiles à la critique. Qu'est-ce que -tout cela prouve? répondait Beaumarchais dans ce fameux mémoire que -les Goëzman l'avaient contraint d'écrire. Qu'est-ce que cela -prouve?... et il ajoutait des pages qu'il n'eût pas écrites sans la -polémique ouverte par ses ennemis.—Ce qui lui fit dire un jour: Mes -ennemis m'ont forcé de me sauver sur un piédestal.</p> +<b><a href="#footnotetag70">70</a></b>: À cette époque, on aurait trouvé peu convenable qu'on +fût trop hostile contre les ouvrages d'une femme; mais le champ était +libre, et M. de Feletz l'a prouvé avec madame de Staël: elle fut +souvent péniblement affectée par les feuilletons du <i>Journal des +Débats</i>. Que de lignes fines et spirituelles ont été insérées dans le +<i>Journal de l'Empire</i> (le même journal que les Débats) sur le petit +nuage de Corinne! Ce petit nuage a suffi pour déranger quelquefois la +paix littéraire de l'auteur. Mais pour faire de l'esprit sur un défaut +sans arriver à l'injure, il faut de l'<i>esprit</i> et de l'<i>esprit</i> de +critique.—On ne l'a pas parce qu'on rêve qu'on l'a. La critique +haineuse est non-seulement une entrave à l'esprit, mais à la raison, +sans laquelle on ne peut écrire, même un feuilleton.—Les +personnalités sont odieuses, presque toujours injustes, et, ce qui est +plaisant à observer, toujours inutiles à la critique. Qu'est-ce que +tout cela prouve? répondait Beaumarchais dans ce fameux mémoire que +les Goëzman l'avaient contraint d'écrire. Qu'est-ce que cela +prouve?... et il ajoutait des pages qu'il n'eût pas écrites sans la +polémique ouverte par ses ennemis.—Ce qui lui fit dire un jour: Mes +ennemis m'ont forcé de me sauver sur un piédestal.</p> <p><a id="footnote71" name="footnote71"></a> <b><a href="#footnotetag71">71</a></b>: Les quatre premiers volumes de la <i>Correspondance -littéraire avec le grand-duc de Russie</i>. Ces quatre premiers volumes -parurent à cette époque, et l'impression, bien plus soignée que celle -des autres, fut surveillée par La Harpe lui-même avant son exil.</p> +littéraire avec le grand-duc de Russie</i>. Ces quatre premiers volumes +parurent à cette époque, et l'impression, bien plus soignée que celle +des autres, fut surveillée par La Harpe lui-même avant son exil.</p> <p><a id="footnote72" name="footnote72"></a> <b><a href="#footnotetag72">72</a></b>: On dirait que celui qui attaquait M. de La Harpe est un -frère de celui qui m'a fait l'honneur d'un feuilleton si véridique, -comme critique, dans le numéro du 9 septembre dernier de la <i>Gazette -de France</i>. J'ai répondu avec des faits à ce que ce monsieur disait -sur les miens; mais j'ai été plus concise dans ce qui me concerne, -quoique cependant j'eusse beau jeu pour répondre victorieusement. -Voici une des omissions que j'ai faites dans ma réponse au feuilleton. -Je répare ici cet oubli pour donner encore un exemple de la mauvaise +frère de celui qui m'a fait l'honneur d'un feuilleton si véridique, +comme critique, dans le numéro du 9 septembre dernier de la <i>Gazette +de France</i>. J'ai répondu avec des faits à ce que ce monsieur disait +sur les miens; mais j'ai été plus concise dans ce qui me concerne, +quoique cependant j'eusse beau jeu pour répondre victorieusement. +Voici une des omissions que j'ai faites dans ma réponse au feuilleton. +Je répare ici cet oubli pour donner encore un exemple de la mauvaise foi d'une critique de ce genre.</p> <p>L'auteur du feuilleton, pour prouver que je ne suis <span class="smcap">VRAIE EN RIEN</span>, disait, comme on le sait, que j'avais <i>quatre-vingt-trois ans, et que -j'étais de la communion de l'abbé Châtel</i>! et pour fortifier ces +j'étais de la communion de l'abbé Châtel</i>! et pour fortifier ces belles assertions, il disait encore:</p> -<p>«Enfin, madame d'Abrantès sait si peu ce dont elle parle, qu'elle -prend Christophe de Beaumont pour Élie de Beaumont, et elle confond -l'archevêque et l'avocat.»</p> +<p>«Enfin, madame d'Abrantès sait si peu ce dont elle parle, qu'elle +prend Christophe de Beaumont pour Élie de Beaumont, et elle confond +l'archevêque et l'avocat.»</p> -<p>Je connais peut-être mieux l'histoire et les noms des archevêques de +<p>Je connais peut-être mieux l'histoire et les noms des archevêques de Paris que le monsieur du feuilleton; mais je ne le lui prouverai pas autrement que par <i>un mot</i>; ce qui suffit pour ce qu'il avance. Le voici: il le trouvera dans mon <i>Histoire des Salons</i>, tome I<sup>er</sup>, page 298, Salon de monseigneur de Beaumont:</p> -<p>«La masse du clergé tonnait contre les réfractaires, et M. Turgot -surtout était désigné comme indigne du nom de chrétien. À la tête de -ces prêtres exaltés, était <i>Christophe</i> de Beaumont, archevêque de -Paris, etc.»</p> +<p>«La masse du clergé tonnait contre les réfractaires, et M. Turgot +surtout était désigné comme indigne du nom de chrétien. À la tête de +ces prêtres exaltés, était <i>Christophe</i> de Beaumont, archevêque de +Paris, etc.»</p> -<p>Et voilà ce qu'on appelle de la critique!...</p> +<p>Et voilà ce qu'on appelle de la critique!...</p> -<p>La phrase que je cite est la première du Salon de monseigneur de -Beaumont, où je parle de lui; et dans le courant de ce même Salon, je -ne dis pas un mot qui puisse donner lieu à l'erreur.</p> +<p>La phrase que je cite est la première du Salon de monseigneur de +Beaumont, où je parle de lui; et dans le courant de ce même Salon, je +ne dis pas un mot qui puisse donner lieu à l'erreur.</p> <p><a id="footnote73" name="footnote73"></a> -<b><a href="#footnotetag73">73</a></b>: M. de La Harpe rappelait lui-même fort souvent qu'on lui -avait donné ce nom de <i>Contempteur</i>, et cela avec orgueil.</p> +<b><a href="#footnotetag73">73</a></b>: M. de La Harpe rappelait lui-même fort souvent qu'on lui +avait donné ce nom de <i>Contempteur</i>, et cela avec orgueil.</p> <p><a id="footnote74" name="footnote74"></a> -<b><a href="#footnotetag74">74</a></b>: Depuis son arrivée en France, elle avait donné un autre -volume des <i>Annales de la vertu</i>, une nouvelle méthode d'enseignement, -un livre d'Heures pour les enfants, une nouvelle édition du <i>Petit La -Bruyère</i>.</p> +<b><a href="#footnotetag74">74</a></b>: Depuis son arrivée en France, elle avait donné un autre +volume des <i>Annales de la vertu</i>, une nouvelle méthode d'enseignement, +un livre d'Heures pour les enfants, une nouvelle édition du <i>Petit La +Bruyère</i>.</p> <p><a id="footnote75" name="footnote75"></a> -<b><a href="#footnotetag75">75</a></b>: César Ducrest, fils du chancelier du duc d'Orléans, qui -était frère de madame de Genlis. Il était avec M. de Pont, ami de +<b><a href="#footnotetag75">75</a></b>: César Ducrest, fils du chancelier du duc d'Orléans, qui +était frère de madame de Genlis. Il était avec M. de Pont, ami de madame de Montesson et ancien intendant de Metz. M. de Pont voulut -voir la fête, c'est-à-dire le feu d'artifice<a id="footnotetag75-A" name="footnotetag75-A"></a><a href="#footnote75-A" title="Go to footnote 75-A"><span class="smaller">[75-A]</span></a>, du plus près -possible; en conséquence il monte sur un petit bateau dans lequel le -suivent M. Ducrest et une autre personne dont j'ai oublié le nom. Une -bombe d'artifice, lancée en l'air et qui ne prit pas, retomba et -éclata dans leur bateau; le malheureux César Ducrest fut tué, et M. de -Pont eut le bras cassé et fut très-mal pendant longtemps. J'avoue que -je concevrais que madame de Genlis eût quitté Versailles pour venir à -Paris, si son neveu était mort à Versailles; mais revenir au contraire -dans la ville où il avait péri, c'est ce que je ne comprends guère. +voir la fête, c'est-à -dire le feu d'artifice<a id="footnotetag75-A" name="footnotetag75-A"></a><a href="#footnote75-A" title="Go to footnote 75-A"><span class="smaller">[75-A]</span></a>, du plus près +possible; en conséquence il monte sur un petit bateau dans lequel le +suivent M. Ducrest et une autre personne dont j'ai oublié le nom. Une +bombe d'artifice, lancée en l'air et qui ne prit pas, retomba et +éclata dans leur bateau; le malheureux César Ducrest fut tué, et M. de +Pont eut le bras cassé et fut très-mal pendant longtemps. J'avoue que +je concevrais que madame de Genlis eût quitté Versailles pour venir à +Paris, si son neveu était mort à Versailles; mais revenir au contraire +dans la ville où il avait péri, c'est ce que je ne comprends guère. Madame de Genlis me donne ici une nouvelle preuve de ce que j'ai vu en -elle; elle ne faisait rien comme personne, et pourtant elle n'était ni +elle; elle ne faisait rien comme personne, et pourtant elle n'était ni originale, ni amusante, ce qui est pourtant une condition des gens qui ne sont pas comme les autres.</p> <p><a id="footnote75-A" name="footnote75-A"></a> -<b><a href="#footnotetag75-A">75-A</a></b>: Pour un 1<sup>er</sup> vendémiaire.</p> +<b><a href="#footnotetag75-A">75-A</a></b>: Pour un 1<sup>er</sup> vendémiaire.</p> <p><a id="footnote76" name="footnote76"></a> -<b><a href="#footnotetag76">76</a></b>: Madame de Montesson avait un immense crédit sur madame -Bonaparte (Joséphine), et le premier Consul avait pour elle une grande -considération. Je suis même convaincue que la faveur de madame de +<b><a href="#footnotetag76">76</a></b>: Madame de Montesson avait un immense crédit sur madame +Bonaparte (Joséphine), et le premier Consul avait pour elle une grande +considération. Je suis même convaincue que la faveur de madame de Genlis depuis vint de sa tante.</p> <p><a id="footnote77" name="footnote77"></a> -<b><a href="#footnotetag77">77</a></b>: Ce furent les propres paroles de Napoléon. <i>Madame</i>, dit -M. de Rémusat, <i>j'ai l'honneur de vous faire observer que ce sont les +<b><a href="#footnotetag77">77</a></b>: Ce furent les propres paroles de Napoléon. <i>Madame</i>, dit +M. de Rémusat, <i>j'ai l'honneur de vous faire observer que ce sont les propres expressions du premier Consul</i>.</p> <p><a id="footnote78" name="footnote78"></a> -<b><a href="#footnotetag78">78</a></b>: Je regardais un jour le tableau de Gérard représentant +<b><a href="#footnotetag78">78</a></b>: Je regardais un jour le tableau de Gérard représentant Louis XIV tenant par la main le duc d'Anjou, en disant: <i>Messieurs, -voilà le roi d'Espagne</i>,—et j'étais étonnée que le tableau sorti de -l'atelier d'un homme de génie fût aussi froid. Madame Aubert, ma -fille, après l'avoir regardé, trouva le motif du peu de charme de ce -tableau. C'est, me dit-elle, que toutes les figures sont <i>copiées</i> sur -des émaux et des profils, du moins en grande partie. Cette remarque -est très-fine et très-juste.</p> +voilà le roi d'Espagne</i>,—et j'étais étonnée que le tableau sorti de +l'atelier d'un homme de génie fût aussi froid. Madame Aubert, ma +fille, après l'avoir regardé, trouva le motif du peu de charme de ce +tableau. C'est, me dit-elle, que toutes les figures sont <i>copiées</i> sur +des émaux et des profils, du moins en grande partie. Cette remarque +est très-fine et très-juste.</p> <p><a id="footnote79" name="footnote79"></a> -<b><a href="#footnotetag79">79</a></b>: Madame de Bon était fort agréable de figure et de -tournure; elle avait un petit garçon ravissant de beauté. M. -d'Abrantès me l'amena un jour, et je crus voir un Amour de l'Albane -animé: c'était un être idéal. Je lui demandai comment il se nommait? -«<i>Bon</i> et <i>Beau</i>, me répondit-il, en levant sur moi les plus beaux -yeux que j'eusse encore vus.» Et cette réponse fut faite avec une -naïveté charmante. Il avait, je crois, trois ou quatre ans.</p> +<b><a href="#footnotetag79">79</a></b>: Madame de Bon était fort agréable de figure et de +tournure; elle avait un petit garçon ravissant de beauté. M. +d'Abrantès me l'amena un jour, et je crus voir un Amour de l'Albane +animé: c'était un être idéal. Je lui demandai comment il se nommait? +«<i>Bon</i> et <i>Beau</i>, me répondit-il, en levant sur moi les plus beaux +yeux que j'eusse encore vus.» Et cette réponse fut faite avec une +naïveté charmante. Il avait, je crois, trois ou quatre ans.</p> <p><a id="footnote80" name="footnote80"></a> -<b><a href="#footnotetag80">80</a></b>: C'est encore comme celui que madame de Genlis reproche à -madame Cottin; elle dit que c'est son roman des <i>Vœux téméraires</i> -qui lui a donné l'idée de <i>Malvina</i>. Il faut qu'elle se soit trompée +<b><a href="#footnotetag80">80</a></b>: C'est encore comme celui que madame de Genlis reproche à +madame Cottin; elle dit que c'est son roman des <i>Vœux téméraires</i> +qui lui a donné l'idée de <i>Malvina</i>. Il faut qu'elle se soit trompée en citant ce roman. Il n'y a pas le moindre rapport entre les deux ouvrages. Malvina est une femme qui n'est pas une inconnue dans le -château de la tante d'Edmond: Edmond lui est infidèle, elle devient +château de la tante d'Edmond: Edmond lui est infidèle, elle devient folle, et meurt de douleur. Rien n'est semblable.</p> <p><a id="footnote81" name="footnote81"></a> <b><a href="#footnotetag81">81</a></b>: Ce ne fut que dans une conversation entre Lavalette et -madame de Genlis qu'eut lieu l'accord définitif pour la -correspondance. Madame de Genlis ne répondit pas clairement à la +madame de Genlis qu'eut lieu l'accord définitif pour la +correspondance. Madame de Genlis ne répondit pas clairement à la lettre de Lavalette. Il fut un matin chez elle et traita la chose comme je la rapporte.</p> <p><a id="footnote82" name="footnote82"></a> -<b><a href="#footnotetag82">82</a></b>: Cet artiste, doué d'un grand talent qu'on admire encore -plus particulièrement dans <i>la Bataille d'Austerlitz</i>, qu'il a gravée -d'après le tableau de Gérard, ainsi que <i>la Psyché</i> et <i>l'Ossian</i> du -même auteur, demande en vain la croix sans pouvoir l'obtenir depuis -dix ans! C'est un artiste renommé, qui est encore plein de verve, et +<b><a href="#footnotetag82">82</a></b>: Cet artiste, doué d'un grand talent qu'on admire encore +plus particulièrement dans <i>la Bataille d'Austerlitz</i>, qu'il a gravée +d'après le tableau de Gérard, ainsi que <i>la Psyché</i> et <i>l'Ossian</i> du +même auteur, demande en vain la croix sans pouvoir l'obtenir depuis +dix ans! C'est un artiste renommé, qui est encore plein de verve, et qui grave en ce moment <i>la Bataille de Marengo</i> pour que <i>la Bataille -d'Austerlitz</i> ait un pendant... Croirait-on qu'on a répondu sous le -ministère de M. Gasparin à un artiste aussi honorable: Vous ne -produisez plus!—Mais vous ne donnez donc de récompenses qu'aux -talents à venir? et vous ne récompensez jamais le <i>certain</i>, celui qui -a déjà fait ses preuves. Le tableau d'après lequel M. Godefroy fait -<i>la Bataille de Marengo</i> est de lui-même... Voilà l'homme qui ne +d'Austerlitz</i> ait un pendant... Croirait-on qu'on a répondu sous le +ministère de M. Gasparin à un artiste aussi honorable: Vous ne +produisez plus!—Mais vous ne donnez donc de récompenses qu'aux +talents à venir? et vous ne récompensez jamais le <i>certain</i>, celui qui +a déjà fait ses preuves. Le tableau d'après lequel M. Godefroy fait +<i>la Bataille de Marengo</i> est de lui-même... Voilà l'homme qui ne produit plus!...</p> <p><a id="footnote83" name="footnote83"></a> <b><a href="#footnotetag83">83</a></b>: Ermesinde de Narbonne (Narbonne Fritzlar ou Narbonne -Pelet) était une jeune personne charmante d'élégance et de distinction -dans ses manières. Elle avait un grand éclat dans la physionomie, et -le premier coup d'œil jeté sur elle lui faisait trouver de la -beauté. Elle était rousse, mais elle s'était fait raser la tête et -portait une perruque artistement faite. Madame de Chevreuse était la -seule jeune femme de son époque qui, par son insouciance de bon goût, -rappelât les manières d'un autre temps. Elle avait des partisans -fanatiques comme je n'en ai vu à aucune femme à la mode depuis elle.</p> +Pelet) était une jeune personne charmante d'élégance et de distinction +dans ses manières. Elle avait un grand éclat dans la physionomie, et +le premier coup d'œil jeté sur elle lui faisait trouver de la +beauté. Elle était rousse, mais elle s'était fait raser la tête et +portait une perruque artistement faite. Madame de Chevreuse était la +seule jeune femme de son époque qui, par son insouciance de bon goût, +rappelât les manières d'un autre temps. Elle avait des partisans +fanatiques comme je n'en ai vu à aucune femme à la mode depuis elle.</p> <p><a id="footnote84" name="footnote84"></a> -<b><a href="#footnotetag84">84</a></b>: Millevoye, mort trop tôt pour son beau talent, fut -enlevé aux lettres et à ses amis inconsolables de sa perte en 1822.</p> +<b><a href="#footnotetag84">84</a></b>: Millevoye, mort trop tôt pour son beau talent, fut +enlevé aux lettres et à ses amis inconsolables de sa perte en 1822.</p> <p><a id="footnote85" name="footnote85"></a> -<b><a href="#footnotetag85">85</a></b>: C'est M. le comte Elzéar de Sabran, dont j'ai parlé dans +<b><a href="#footnotetag85">85</a></b>: C'est M. le comte Elzéar de Sabran, dont j'ai parlé dans le Salon de madame de Polignac, et qui joua devant le roi et la reine -le rôle d'Oreste dans <i>Iphigénie en Tauride</i>, tandis que sa sœur -remplissait celui d'Iphigénie. Cette sœur fut depuis madame de +le rôle d'Oreste dans <i>Iphigénie en Tauride</i>, tandis que sa sœur +remplissait celui d'Iphigénie. Cette sœur fut depuis madame de Custine.</p> <p><a id="footnote86" name="footnote86"></a> <b><a href="#footnotetag86">86</a></b>: M. Sabatier de Cabre, ancien conseiller-clerc au -Parlement. Il était abbé, mais pas prêtre ordonné; il portait +Parlement. Il était abbé, mais pas prêtre ordonné; il portait seulement le petit collet. Il est oncle de madame la comtesse Alexandre de Laborde.</p> @@ -9645,52 +9602,52 @@ Alexandre de Laborde.</p> <p><a id="footnote89" name="footnote89"></a> <b><a href="#footnotetag89">89</a></b>: Cette jeune Prussienne que madame de Genlis amena avec -elle eut ensuite des torts, à ce qu'il paraît et d'après ce que disait -madame de Genlis elle-même; elle la donna à un ange dont la bonté -jamais ne se lasse, à madame Récamier.</p> +elle eut ensuite des torts, à ce qu'il paraît et d'après ce que disait +madame de Genlis elle-même; elle la donna à un ange dont la bonté +jamais ne se lasse, à madame Récamier.</p> <p><a id="footnote90" name="footnote90"></a> -<b><a href="#footnotetag90">90</a></b>: Les filles de madame de Valence ont été des personnes +<b><a href="#footnotetag90">90</a></b>: Les filles de madame de Valence ont été des personnes remarquables de tous points. Madame de Celles mourut encore jeune et emporta les regrets de tout ce qui l'a connue. Son esprit et son cœur lui attachaient tous ceux qui la voyaient seulement une fois; -instruite sans pédanterie, vertueuse sans rigorisme pour les autres, -elle était aimée non-seulement de ceux qui devaient l'aimer, mais de -tout ce qui la connaissait. Elle mourut à Rome, où son mari était -ministre du roi des Pays-Bas. Madame Gérard, sa sœur, est également -bonne et charmante comme elle. Les enfants de ces deux dames étaient -au nombre de quatre au moins à cette époque.</p> +instruite sans pédanterie, vertueuse sans rigorisme pour les autres, +elle était aimée non-seulement de ceux qui devaient l'aimer, mais de +tout ce qui la connaissait. Elle mourut à Rome, où son mari était +ministre du roi des Pays-Bas. Madame Gérard, sa sœur, est également +bonne et charmante comme elle. Les enfants de ces deux dames étaient +au nombre de quatre au moins à cette époque.</p> <p><a id="footnote91" name="footnote91"></a> -<b><a href="#footnotetag91">91</a></b>: Ou plutôt provoquée. Voici une des strophes de Lebrun -dans cette ode abominable. Le cardinal Maury la récitait de sa voix si -retentissante avec une énergie vraiment profonde et communicative.</p> +<b><a href="#footnotetag91">91</a></b>: Ou plutôt provoquée. Voici une des strophes de Lebrun +dans cette ode abominable. Le cardinal Maury la récitait de sa voix si +retentissante avec une énergie vraiment profonde et communicative.</p> <p class="poem10"> Purgeons le sol des patriotes<br> - Par des rois encore infecté.<br> - La terre de la liberté<br> + Par des rois encore infecté.<br> + La terre de la liberté<br> Rejette les os des despotes.<br> - De ces monstres divinisés<br> - Que tous les cercueils soient brisés,<br> - Que leur mémoire soit flétrie,<br> - Et qu'avec leurs mânes errants<br> + De ces monstres divinisés<br> + Que tous les cercueils soient brisés,<br> + Que leur mémoire soit flétrie,<br> + Et qu'avec leurs mânes errants<br> Sortent du sein de la patrie<br> Les cadavres de ces tyrans.</p> -<p>Pour commentaire à cette strophe, il faut ajouter que ce même Lebrun -fut le plus vil flatteur du régime impérial!...</p> +<p>Pour commentaire à cette strophe, il faut ajouter que ce même Lebrun +fut le plus vil flatteur du régime impérial!...</p> <p><a id="footnote92" name="footnote92"></a> <b><a href="#footnotetag92">92</a></b>: On sait comment M. de Choiseul a connu beaucoup de -détails intimes du sérail: c'était par le moyen de marchandes -arméniennes qui pouvaient pénétrer jusque dans les cours intérieures.</p> +détails intimes du sérail: c'était par le moyen de marchandes +arméniennes qui pouvaient pénétrer jusque dans les cours intérieures.</p> <p><a id="footnote93" name="footnote93"></a> -<b><a href="#footnotetag93">93</a></b>: C'était la même société. M. de Nassau, M. de Montrond, +<b><a href="#footnotetag93">93</a></b>: C'était la même société. M. de Nassau, M. de Montrond, M. de Talleyrand, M. de Narbonne et M. de Choiseul formaient la -société la plus intime de l'hôtel de Talleyrand, et cela, il faut le -dire à la louange de M. de Talleyrand, sans secousse et sans caprice.</p> +société la plus intime de l'hôtel de Talleyrand, et cela, il faut le +dire à la louange de M. de Talleyrand, sans secousse et sans caprice.</p> <p><a id="footnote94" name="footnote94"></a> <b><a href="#footnotetag94">94</a></b>: Je ne puis m'en plaindre, car il fut admirable dans son @@ -9698,132 +9655,132 @@ affection pour moi jusqu'au moment de sa mort.</p> <p><a id="footnote95" name="footnote95"></a> <b><a href="#footnotetag95">95</a></b>: Il me faut ici dire mon sentiment, non pas sur les -lettres anonymes injurieuses, je me réserve cette satisfaction pour -plus tard. Je parlerai seulement ici de ces correspondances voilées, -mystérieuses, dans lesquelles des femmes ne craignent pas de parler -comme elles rougiraient de le faire à découvert. Je ne blâme pas une -correspondance mystérieuse entre femmes comme atteinte à la morale: +lettres anonymes injurieuses, je me réserve cette satisfaction pour +plus tard. Je parlerai seulement ici de ces correspondances voilées, +mystérieuses, dans lesquelles des femmes ne craignent pas de parler +comme elles rougiraient de le faire à découvert. Je ne blâme pas une +correspondance mystérieuse entre femmes comme atteinte à la morale: elle n'est que sotte et niaise; cependant j'y trouve aussi peu de ce -qui est estimable. Comme base de toute amitié, c'est la loyauté et la -franchise. Qu'est-ce qu'un mystère en amitié? Qu'est-ce qu'une -<i>coquetterie</i>? Tout cela est la preuve du peu de vérité d'un -sentiment, quel qu'il soit. S'il est amitié, on ne jouit de celle que -l'on inspire que lorsqu'elle vous <i>est accordée à vous</i>, et non à un -être imaginaire; s'il est amour, alors je ne le connais pas: il est -absurde, au reste, dans les deux sentiments. Au reste, voilà mon +qui est estimable. Comme base de toute amitié, c'est la loyauté et la +franchise. Qu'est-ce qu'un mystère en amitié? Qu'est-ce qu'une +<i>coquetterie</i>? Tout cela est la preuve du peu de vérité d'un +sentiment, quel qu'il soit. S'il est amitié, on ne jouit de celle que +l'on inspire que lorsqu'elle vous <i>est accordée à vous</i>, et non à un +être imaginaire; s'il est amour, alors je ne le connais pas: il est +absurde, au reste, dans les deux sentiments. Au reste, voilà mon opinion, et je ferai toujours peu de cas de ceux qui emploieront ce moyen.</p> <p><a id="footnote96" name="footnote96"></a> -<b><a href="#footnotetag96">96</a></b>: M. d'Abrantès fut nommé gouverneur au mois de juin 1806 -(28 juin), et ses lettres de nomination furent <i>entérinées</i> dans la -quinzaine qui suivit. Sans qu'il l'eût demandé, son cortége, formé par -les officiers-généraux à Paris, fut extrêmement nombreux, et tous s'y -rendirent par amitié pour lui. Il était le premier gouverneur de Paris -sous l'Empereur dont les lettres fussent entérinées; le frère et le -beau-frère de Napoléon ne l'ont pas fait. L'Empereur le voulut ainsi, -parce que l'autorité de M. d'Abrantès était supérieure à toutes les +<b><a href="#footnotetag96">96</a></b>: M. d'Abrantès fut nommé gouverneur au mois de juin 1806 +(28 juin), et ses lettres de nomination furent <i>entérinées</i> dans la +quinzaine qui suivit. Sans qu'il l'eût demandé, son cortége, formé par +les officiers-généraux à Paris, fut extrêmement nombreux, et tous s'y +rendirent par amitié pour lui. Il était le premier gouverneur de Paris +sous l'Empereur dont les lettres fussent entérinées; le frère et le +beau-frère de Napoléon ne l'ont pas fait. L'Empereur le voulut ainsi, +parce que l'autorité de M. d'Abrantès était supérieure à toutes les autres. En l'absence de l'Empereur, il ne correspondait qu'avec lui et ne recevait d'ordre que de l'archi-chancelier. Le gouvernement de -Paris était un ministère.</p> +Paris était un ministère.</p> <p><a id="footnote97" name="footnote97"></a> -<b><a href="#footnotetag97">97</a></b>: Il partait pour Iéna. Il quitta Paris au mois de +<b><a href="#footnotetag97">97</a></b>: Il partait pour Iéna. Il quitta Paris au mois de septembre ou d'octobre 1806.</p> <p><a id="footnote98" name="footnote98"></a> -<b><a href="#footnotetag98">98</a></b>: Frochot était marié; mais sa femme était en Bourgogne, -et ne pouvait d'ailleurs faire les honneurs de l'Hôtel-de-Ville, où -l'Empereur ne voulait qu'élégance et luxe. Ce fut lui-même qui donna +<b><a href="#footnotetag98">98</a></b>: Frochot était marié; mais sa femme était en Bourgogne, +et ne pouvait d'ailleurs faire les honneurs de l'Hôtel-de-Ville, où +l'Empereur ne voulait qu'élégance et luxe. Ce fut lui-même qui donna l'ordre que la gouvernante de Paris ferait les honneurs de -l'Hôtel-de-Ville. La chose ne fut pas demandée.</p> +l'Hôtel-de-Ville. La chose ne fut pas demandée.</p> <p><a id="footnote99" name="footnote99"></a> -<b><a href="#footnotetag99">99</a></b>: J'ai mis cette particularité pour montrer qu'il n'y eut +<b><a href="#footnotetag99">99</a></b>: J'ai mis cette particularité pour montrer qu'il n'y eut jamais de ma faute lorsque cette marque d'apparent oubli arriva.</p> <p><a id="footnote100" name="footnote100"></a> -<b><a href="#footnotetag100">100</a></b>: J'allai passer la soirée, il y a quelques mois, chez -une femme de ma connaissance. J'étais à peine assise qu'elle vint à +<b><a href="#footnotetag100">100</a></b>: J'allai passer la soirée, il y a quelques mois, chez +une femme de ma connaissance. J'étais à peine assise qu'elle vint à moi tenant par la main une grande et belle femme, ayant encore de la -fraîcheur et une figure qui avait dû être encore plus belle et -charmante.—Permettez-moi, dit madame C....., de vous présenter mon -amie d'enfance. Elle voudrait bien vous témoigner elle-même combien +fraîcheur et une figure qui avait dû être encore plus belle et +charmante.—Permettez-moi, dit madame C....., de vous présenter mon +amie d'enfance. Elle voudrait bien vous témoigner elle-même combien elle est heureuse de vous voir; malheureusement elle est sourde et -muette. À mesure que je regardais cette grande et belle personne, des -souvenirs me frappaient en foule.—En vérité, dis-je enfin, si la +muette. À mesure que je regardais cette grande et belle personne, des +souvenirs me frappaient en foule.—En vérité, dis-je enfin, si la grande et belle taille de Madame ne me rejetait loin de l'image que sa belle figure me rappelle, je croirais presque qu'elle est une jolie -enfant que je présentai à l'Empereur à un bal de la Ville... -mademoiselle Robert!—Précisément... C'était elle!...</p> +enfant que je présentai à l'Empereur à un bal de la Ville... +mademoiselle Robert!—Précisément... C'était elle!...</p> -<p>Je ne puis dire avec quel intérêt je la revis. Ce n'était plus cette -tête d'ange entourée de boucles blondes et d'un nuage rose; mais elle +<p>Je ne puis dire avec quel intérêt je la revis. Ce n'était plus cette +tête d'ange entourée de boucles blondes et d'un nuage rose; mais elle est devenue une belle femme, ayant toujours son candide et spirituel -regard. Elle est peintre de portraits, et possède un beau talent. Rien +regard. Elle est peintre de portraits, et possède un beau talent. Rien n'est plus remarquable que l'intelligence de son regard. Je crois que -pour un peintre de portraits, c'est une grande chose que de n'être pas +pour un peintre de portraits, c'est une grande chose que de n'être pas distrait par le bruit ou les remarques. On a voulu faire parler -mademoiselle Robert, ce qu'elle a fait, mais d'une manière si -singulière qu'elle me fit tressaillir. Je ne conçois pas que les +mademoiselle Robert, ce qu'elle a fait, mais d'une manière si +singulière qu'elle me fit tressaillir. Je ne conçois pas que les sourds-muets aient tous la manie de faire entendre des sons sauvages, -qui après tout ne leur servent à rien, et ne sont qu'un regret de plus +qui après tout ne leur servent à rien, et ne sont qu'un regret de plus pour ceux qui les aiment lorsque le malheureux retombe dans son silence.</p> <p><a id="footnote101" name="footnote101"></a> -<b><a href="#footnotetag101">101</a></b>: Je me place la première parce qu'à l'Hôtel-de-Ville, -cela était ainsi dans cette circonstance. Un jour ayant mis trop peu -de noms de la ville sur la grande liste, l'Empereur s'écria de fort -mauvaise humeur: «Mettez-moi des noms de la ville et pas de noms de la -Cour; je ne vais pas à l'Hôtel-de-Ville pour voir des gens que je vois -tous les jours.»</p> +<b><a href="#footnotetag101">101</a></b>: Je me place la première parce qu'à l'Hôtel-de-Ville, +cela était ainsi dans cette circonstance. Un jour ayant mis trop peu +de noms de la ville sur la grande liste, l'Empereur s'écria de fort +mauvaise humeur: «Mettez-moi des noms de la ville et pas de noms de la +Cour; je ne vais pas à l'Hôtel-de-Ville pour voir des gens que je vois +tous les jours.»</p> <p><a id="footnote102" name="footnote102"></a> -<b><a href="#footnotetag102">102</a></b>: On sait que, dans les grandes fêtes, la cour devenait +<b><a href="#footnotetag102">102</a></b>: On sait que, dans les grandes fêtes, la cour devenait une immense salle soutenue par de forts piliers. Cette salle est la grande salle Saint-Jean, qui pouvait contenir au moins quatre mille personnes.</p> -<p>La fête donnée par M. de Rambuteau au moment du mariage du duc -d'Orléans fut admirable. J'en parlerai au temps actuel dans le +<p>La fête donnée par M. de Rambuteau au moment du mariage du duc +d'Orléans fut admirable. J'en parlerai au temps actuel dans le dernier volume.</p> <p><a id="footnote103" name="footnote103"></a> -<b><a href="#footnotetag103">103</a></b>: Nous venions de l'acquérir de M. Ouvrard quelques mois +<b><a href="#footnotetag103">103</a></b>: Nous venions de l'acquérir de M. Ouvrard quelques mois avant.</p> <p><a id="footnote104" name="footnote104"></a> -<b><a href="#footnotetag104">104</a></b>: Scène rapportée dans le cinquième volume de mes -Mémoires, 1<sup>re</sup> édition.</p> +<b><a href="#footnotetag104">104</a></b>: Scène rapportée dans le cinquième volume de mes +Mémoires, 1<sup>re</sup> édition.</p> <p><a id="footnote105" name="footnote105"></a> -<b><a href="#footnotetag105">105</a></b>: Madame la comtesse de Lagrange, mère de madame la +<b><a href="#footnotetag105">105</a></b>: Madame la comtesse de Lagrange, mère de madame la duchesse d'Istrie.</p> <p><a id="footnote106" name="footnote106"></a> <b><a href="#footnotetag106">106</a></b>: Elle me le rendait aussi. Que de fois nous avons -raisonné de confiance sur cette société qu'on voulait <i>refaire</i> sans -qu'une volonté uniforme secondât la volonté première!</p> +raisonné de confiance sur cette société qu'on voulait <i>refaire</i> sans +qu'une volonté uniforme secondât la volonté première!</p> <p><a id="footnote107" name="footnote107"></a> -<b><a href="#footnotetag107">107</a></b>: Elles étaient toutes deux mesdemoiselles de Vergennes, -nièces du ministre.</p> +<b><a href="#footnotetag107">107</a></b>: Elles étaient toutes deux mesdemoiselles de Vergennes, +nièces du ministre.</p> <p><a id="footnote108" name="footnote108"></a> <b><a href="#footnotetag108">108</a></b>: Je revenais un jour de faire une visite dans une maison -où était madame de Matignon, peu de temps après son retour -d'émigration. Je le dis à dîner chez moi le même soir. «A-t-elle -toujours son éclatante fraîcheur?» me demanda mon oncle. Je demeurai -stupéfaite; mais bien plus encore lorsque mon oncle ajouta: «Ah! dans -le fait, <i>elle n'est pas tout-à-fait</i> si fraîche que madame de -Simiane!...»</p> - -<p>Je venais de voir ces deux dames chez madame de Bouillé la mère et -chez madame de Contades, et toutes deux m'avaient semblé des statues +où était madame de Matignon, peu de temps après son retour +d'émigration. Je le dis à dîner chez moi le même soir. «A-t-elle +toujours son éclatante fraîcheur?» me demanda mon oncle. Je demeurai +stupéfaite; mais bien plus encore lorsque mon oncle ajouta: «Ah! dans +le fait, <i>elle n'est pas tout-à -fait</i> si fraîche que madame de +Simiane!...»</p> + +<p>Je venais de voir ces deux dames chez madame de Bouillé la mère et +chez madame de Contades, et toutes deux m'avaient semblé des statues de cire jaune!</p> -<p>Madame de Matignon était la plus naturelle personne du monde et fort +<p>Madame de Matignon était la plus naturelle personne du monde et fort amusante, mais emportant le morceau lorsqu'elle mordait sur quelqu'un.</p> @@ -9832,56 +9789,56 @@ quelqu'un.</p> <p><a id="footnote110" name="footnote110"></a> <b><a href="#footnotetag110">110</a></b>: Madame de Braamcamp est fille de M. le comte Louis de -Narbonne; elle a été élevée par Mesdames, tantes de Louis XVI: on le -voit à ses excellentes manières, son ton parfait. La nature lui a -donné de plus un cœur d'or, et tout cela dans une charmante +Narbonne; elle a été élevée par Mesdames, tantes de Louis XVI: on le +voit à ses excellentes manières, son ton parfait. La nature lui a +donné de plus un cœur d'or, et tout cela dans une charmante enveloppe; je l'aime tendrement.</p> <p><a id="footnote111" name="footnote111"></a> -<b><a href="#footnotetag111">111</a></b>: Madame la comtesse de Rambuteau, Adélaïde de Narbonne, -est également fille de M. le comte Louis de Narbonne.</p> +<b><a href="#footnotetag111">111</a></b>: Madame la comtesse de Rambuteau, Adélaïde de Narbonne, +est également fille de M. le comte Louis de Narbonne.</p> <p><a id="footnote112" name="footnote112"></a> -<b><a href="#footnotetag112">112</a></b>: On sait que le cardinal Maury était fort libre dans son +<b><a href="#footnotetag112">112</a></b>: On sait que le cardinal Maury était fort libre dans son maintien et ses propos.</p> <p><a id="footnote113" name="footnote113"></a> -<b><a href="#footnotetag113">113</a></b>: Où était Frascati; ce qui est abattu maintenant.</p> +<b><a href="#footnotetag113">113</a></b>: Où était Frascati; ce qui est abattu maintenant.</p> <p><a id="footnote114" name="footnote114"></a> -<b><a href="#footnotetag114">114</a></b>: Le général Auguste Colbert a été en Égypte, ainsi que -ses deux frères Alphonse et Édouard. C'est une brave et digne famille. -On connaît la bravoure d'Édouard et d'Alphonse; qu'on voie ensuite -leur vie privée et d'homme social: elle est admirable comme pères de +<b><a href="#footnotetag114">114</a></b>: Le général Auguste Colbert a été en Égypte, ainsi que +ses deux frères Alphonse et Édouard. C'est une brave et digne famille. +On connaît la bravoure d'Édouard et d'Alphonse; qu'on voie ensuite +leur vie privée et d'homme social: elle est admirable comme pères de famille et comme hommes du monde.</p> <p><a id="footnote115" name="footnote115"></a> -<b><a href="#footnotetag115">115</a></b>: Il ressemblait à l'Antinoüs.</p> +<b><a href="#footnotetag115">115</a></b>: Il ressemblait à l'Antinoüs.</p> <p><a id="footnote116" name="footnote116"></a> -<b><a href="#footnotetag116">116</a></b>: Sa voix faisait tressaillir la première fois qu'on -l'entendait; elle effrayait dans la colère. Il était très-violent et -très-courageux.</p> +<b><a href="#footnotetag116">116</a></b>: Sa voix faisait tressaillir la première fois qu'on +l'entendait; elle effrayait dans la colère. Il était très-violent et +très-courageux.</p> <p><a id="footnote117" name="footnote117"></a> -<b><a href="#footnotetag117">117</a></b>: Une très-belle gravure représentant l'abbé Maury -répondant à Mirabeau, qui l'attaquait à faux sur les libertés de -l'Église gallicane.</p> +<b><a href="#footnotetag117">117</a></b>: Une très-belle gravure représentant l'abbé Maury +répondant à Mirabeau, qui l'attaquait à faux sur les libertés de +l'Église gallicane.</p> <p><a id="footnote118" name="footnote118"></a> -<b><a href="#footnotetag118">118</a></b>: On sait qu'un jour, allant à l'Assemblée, il fut -entouré par une foule de peuple qui voulait le mettre <i>à la lanterne</i>: -«Imbéciles, leur cria-t-il, en verrez-vous plus clair?» On se mit à -rire, et il fut sauvé. Une autre fois, il fut cerné par deux ou trois -cents de ces Marseillais, qui étaient ici en 1791 déjà, et qui -voulurent aussi le pendre. «Attends, chien d'abbé, lui dit un des plus -déterminés, je vais t'envoyer dire la messe aux enfers.—Prends garde -que je ne t'y envoie avant moi pour la servir; et voilà mes burettes, -s'écria l'abbé en marchant sur lui avec deux pistolets qu'il venait de -sortit de sa poche, car il marchait toujours armé.</p> +<b><a href="#footnotetag118">118</a></b>: On sait qu'un jour, allant à l'Assemblée, il fut +entouré par une foule de peuple qui voulait le mettre <i>à la lanterne</i>: +«Imbéciles, leur cria-t-il, en verrez-vous plus clair?» On se mit à +rire, et il fut sauvé. Une autre fois, il fut cerné par deux ou trois +cents de ces Marseillais, qui étaient ici en 1791 déjà , et qui +voulurent aussi le pendre. «Attends, chien d'abbé, lui dit un des plus +déterminés, je vais t'envoyer dire la messe aux enfers.—Prends garde +que je ne t'y envoie avant moi pour la servir; et voilà mes burettes, +s'écria l'abbé en marchant sur lui avec deux pistolets qu'il venait de +sortit de sa poche, car il marchait toujours armé.</p> <p><a id="footnote119" name="footnote119"></a> -<b><a href="#footnotetag119">119</a></b>: En parlant de son temps, je le prends à l'Assemblée +<b><a href="#footnotetag119">119</a></b>: En parlant de son temps, je le prends à l'Assemblée constituante.</p> <p><a id="footnote120" name="footnote120"></a> @@ -9890,193 +9847,193 @@ ravissant.</p> <p><a id="footnote121" name="footnote121"></a> <b><a href="#footnotetag121">121</a></b>: Mademoiselle de Dillon, madame de Latour-du-Pin -(Gouverney), rentra en France sous le consulat; son mari fut préfet; +(Gouverney), rentra en France sous le consulat; son mari fut préfet; ils ont bien malheureusement perdu leur fils. Madame de Latour-du-Pin -était une femme fort spirituelle et d'une société charmante.</p> +était une femme fort spirituelle et d'une société charmante.</p> <p><a id="footnote122" name="footnote122"></a> -<b><a href="#footnotetag122">122</a></b>: Elle était excellente musicienne, et jouait +<b><a href="#footnotetag122">122</a></b>: Elle était excellente musicienne, et jouait admirablement du piano.</p> <p><a id="footnote123" name="footnote123"></a> <b><a href="#footnotetag123">123</a></b>: Auteur en vogue.</p> <p><a id="footnote124" name="footnote124"></a> -<b><a href="#footnotetag124">124</a></b>: Maître de piano de la reine.</p> +<b><a href="#footnotetag124">124</a></b>: Maître de piano de la reine.</p> <p><a id="footnote125" name="footnote125"></a> -<b><a href="#footnotetag125">125</a></b>: L'aristocratie américaine, celle de l'argent, est plus -marquée que la nôtre.</p> +<b><a href="#footnotetag125">125</a></b>: L'aristocratie américaine, celle de l'argent, est plus +marquée que la nôtre.</p> <p><a id="footnote126" name="footnote126"></a> -<b><a href="#footnotetag126">126</a></b>: Heureux époux!</p> +<b><a href="#footnotetag126">126</a></b>: Heureux époux!</p> <p><a id="footnote127" name="footnote127"></a> -<b><a href="#footnotetag127">127</a></b>: Lire là-dessus un roman bien touchant, intitulé -<cite>Mémoires de madame de M.....</cite></p> +<b><a href="#footnotetag127">127</a></b>: Lire là -dessus un roman bien touchant, intitulé +<cite>Mémoires de madame de M.....</cite></p> <p><a id="footnote128" name="footnote128"></a> <b><a href="#footnotetag128">128</a></b>: Il est bien vrai!...</p> <p><a id="footnote129" name="footnote129"></a> -<b><a href="#footnotetag129">129</a></b>: Elle était grande, blonde, et son teint éblouissant de +<b><a href="#footnotetag129">129</a></b>: Elle était grande, blonde, et son teint éblouissant de blancheur.</p> <p><a id="footnote130" name="footnote130"></a> -<b><a href="#footnotetag130">130</a></b>: Il ne fut pas arrêté, mais il vécut longtemps caché.</p> +<b><a href="#footnotetag130">130</a></b>: Il ne fut pas arrêté, mais il vécut longtemps caché.</p> <p><a id="footnote131" name="footnote131"></a> -<b><a href="#footnotetag131">131</a></b>: Le <i>Journal de Paris</i> était rédigé en grande partie par +<b><a href="#footnotetag131">131</a></b>: Le <i>Journal de Paris</i> était rédigé en grande partie par lui.</p> <p><a id="footnote132" name="footnote132"></a> <b><a href="#footnotetag132">132</a></b>: Il avait fait ce vers contre l'Empereur.</p> <p><a id="footnote133" name="footnote133"></a> -<b><a href="#footnotetag133">133</a></b>: Gabriel-Jean-Baptiste-Marie Legouvé, né à Paris le 23 -juin 1764. Son père était un avocat distingué.</p> +<b><a href="#footnotetag133">133</a></b>: Gabriel-Jean-Baptiste-Marie Legouvé, né à Paris le 23 +juin 1764. Son père était un avocat distingué.</p> <p><a id="footnote134" name="footnote134"></a> <b><a href="#footnotetag134">134</a></b>: La critique de <i>la Mort d'Abel</i> est injuste, comme toutes les critiques de La Harpe sur ses contemporains. <i>La Mort -d'Abel</i> est admirablement versifiée; c'est déjà quelque chose, et on y -retrouve des scènes de Gessner, avec sa riante pastorale, et des -scènes de Klopstock, avec leurs sombres beautés. M. de La Harpe a été -<i>pédant</i> comme presque toujours, comme l'observe très-judicieusement -M. Denne-Baron, dans son excellente biographie de Legouvé, dont ses +d'Abel</i> est admirablement versifiée; c'est déjà quelque chose, et on y +retrouve des scènes de Gessner, avec sa riante pastorale, et des +scènes de Klopstock, avec leurs sombres beautés. M. de La Harpe a été +<i>pédant</i> comme presque toujours, comme l'observe très-judicieusement +M. Denne-Baron, dans son excellente biographie de Legouvé, dont ses amis doivent le remercier.</p> <p><a id="footnote135" name="footnote135"></a> -<b><a href="#footnotetag135">135</a></b>: On sait que sa femme s'en fut avec M. de ****. Legouvé -ne put résister à ce coup, et ne fit que languir après la connaissance +<b><a href="#footnotetag135">135</a></b>: On sait que sa femme s'en fut avec M. de ****. Legouvé +ne put résister à ce coup, et ne fit que languir après la connaissance qu'il eut de son malheur.</p> <p><a id="footnote136" name="footnote136"></a> -<b><a href="#footnotetag136">136</a></b>: Legouvé mourut paisiblement trois ans après la perte de -sa femme; c'était un ami pour beaucoup de ceux qui le connaissaient, -comme il était un des premiers poëtes du moment où il vivait. Son -fils, qui fut camarade de collége du mien, annonce le plus grand -talent, et succèdera à son père.</p> +<b><a href="#footnotetag136">136</a></b>: Legouvé mourut paisiblement trois ans après la perte de +sa femme; c'était un ami pour beaucoup de ceux qui le connaissaient, +comme il était un des premiers poëtes du moment où il vivait. Son +fils, qui fut camarade de collége du mien, annonce le plus grand +talent, et succèdera à son père.</p> <p><a id="footnote137" name="footnote137"></a> -<b><a href="#footnotetag137">137</a></b>: Je crois même que ce ne fut que dans <i>le Devin du -Village</i>; mais je n'en suis pas sûre.</p> +<b><a href="#footnotetag137">137</a></b>: Je crois même que ce ne fut que dans <i>le Devin du +Village</i>; mais je n'en suis pas sûre.</p> <p><a id="footnote138" name="footnote138"></a> -<b><a href="#footnotetag138">138</a></b>: Voici un fait que je puis certifier. M. d'Abrantès me +<b><a href="#footnotetag138">138</a></b>: Voici un fait que je puis certifier. M. d'Abrantès me rapporta de Parme, en 1806, plus de cent partitions <i>manuscrites</i> de -<i>Cimarosa</i>, <i>Guglielmi</i>, <i>Fioravanti</i>, et il avait trouvé tout cela à -Parme. J'annonçai cette bonne nouvelle à Garat; il vint le lendemain -matin. Nous déjeunâmes ensemble, et après, nous nous mîmes à parcourir -les partitions. Il ne fut arrêté par aucun passage, lut tout à livre -ouvert, et fut parfaitement aimable et gai. Il déchiffrait tout cela +<i>Cimarosa</i>, <i>Guglielmi</i>, <i>Fioravanti</i>, et il avait trouvé tout cela à +Parme. J'annonçai cette bonne nouvelle à Garat; il vint le lendemain +matin. Nous déjeunâmes ensemble, et après, nous nous mîmes à parcourir +les partitions. Il ne fut arrêté par aucun passage, lut tout à livre +ouvert, et fut parfaitement aimable et gai. Il déchiffrait tout cela en marchant et causant.</p> <p><a id="footnote139" name="footnote139"></a> -<b><a href="#footnotetag139">139</a></b>: Il composa pour lui, Libon et moi, un trio intitulé <i>la -Pensée</i>, dont le thème est une romance de moi: <i>Ma peine a devancé -l'aurore!</i> Il eut un grand succès.</p> +<b><a href="#footnotetag139">139</a></b>: Il composa pour lui, Libon et moi, un trio intitulé <i>la +Pensée</i>, dont le thème est une romance de moi: <i>Ma peine a devancé +l'aurore!</i> Il eut un grand succès.</p> <p><a id="footnote140" name="footnote140"></a> -<b><a href="#footnotetag140">140</a></b>: Je déclare ici n'établir aucun parallèle. Le talent de +<b><a href="#footnotetag140">140</a></b>: Je déclare ici n'établir aucun parallèle. Le talent de M. de Thalberg est admirable, et je ne le mets ni au-dessus ni non -plus au-dessous de Listz; mais par la même raison que les yeux ne -reçoivent pas tous la même impression de la beauté d'une femme, les -oreilles ne sont-elles pas soumises à la même délicatesse des organes? +plus au-dessous de Listz; mais par la même raison que les yeux ne +reçoivent pas tous la même impression de la beauté d'une femme, les +oreilles ne sont-elles pas soumises à la même délicatesse des organes? J'adore le talent de Listz; j'avoue qu'il a le don de me faire -pleurer, parce que je crois qu'il pleure. Son émotion n'est pas -feinte; elle se communique à mon âme plus que la perfection du +pleurer, parce que je crois qu'il pleure. Son émotion n'est pas +feinte; elle se communique à mon âme plus que la perfection du toucher.</p> <p><a id="footnote141" name="footnote141"></a> <b><a href="#footnotetag141">141</a></b>: La maison Russe est une des charmantes fabriques qui -servent à loger des étrangers au Raincy, comme la Pompe à feu, la +servent à loger des étrangers au Raincy, comme la Pompe à feu, la maison de l'Horloge, la porte de Chelles, la maison du Rendez-vous.</p> <p><a id="footnote142" name="footnote142"></a> -<b><a href="#footnotetag142">142</a></b>: Le général Lallemand, mari de Caroline de Lartigues, -fille du plus riche planteur de Saint-Domingue, a été aide-de-camp de -M. d'Abrantès. Il est aujourd'hui pair de France.</p> +<b><a href="#footnotetag142">142</a></b>: Le général Lallemand, mari de Caroline de Lartigues, +fille du plus riche planteur de Saint-Domingue, a été aide-de-camp de +M. d'Abrantès. Il est aujourd'hui pair de France.</p> <p><a id="footnote143" name="footnote143"></a> <b><a href="#footnotetag143">143</a></b>: Il y en a dont les noms se retrouveront par la suite, et dont je n'ai pas fait mention; c'est qu'alors je les aurais -oubliés, ou qu'ils ne seraient venus que rarement chez moi. De ce -nombre était, par exemple, l'abbé Delille: il ne nous aimait pas, nous -autres gens de l'Empire, et il ne fut peut-être pas accueilli par M. -d'Abrantès comme il aurait dû peut-être, mais surtout voulu l'être.</p> +oubliés, ou qu'ils ne seraient venus que rarement chez moi. De ce +nombre était, par exemple, l'abbé Delille: il ne nous aimait pas, nous +autres gens de l'Empire, et il ne fut peut-être pas accueilli par M. +d'Abrantès comme il aurait dû peut-être, mais surtout voulu l'être.</p> <p><a id="footnote144" name="footnote144"></a> <b><a href="#footnotetag144">144</a></b>: Mademoiselle de Coigny, fille du marquis de Coigny.</p> <p><a id="footnote145" name="footnote145"></a> -<b><a href="#footnotetag145">145</a></b>: Ces lettres me furent écrites au moment où je reçus la +<b><a href="#footnotetag145">145</a></b>: Ces lettres me furent écrites au moment où je reçus la nouvelle de la mort de mon mari.</p> <p>Voici quelques lignes de l'une d'elles.</p> -<p>«Et, dans un tel malheur, je suis à trois cents lieues de vous<a id="footnotetag145-A" name="footnotetag145-A"></a><a href="#footnote145-A" title="Go to footnote 145-A"><span class="smaller">[145-A]</span></a>, -ou plutôt je ne suis pas où vous êtes!... mais n'importe; vous savez +<p>«Et, dans un tel malheur, je suis à trois cents lieues de vous<a id="footnotetag145-A" name="footnotetag145-A"></a><a href="#footnote145-A" title="Go to footnote 145-A"><span class="smaller">[145-A]</span></a>, +ou plutôt je ne suis pas où vous êtes!... mais n'importe; vous savez que partout et toujours vous pouvez compter sur moi comme sur votre -frère... sur votre père!... Dites-vous bien surtout que si j'étais +frère... sur votre père!... Dites-vous bien surtout que si j'étais malheureux, il n'est rien que je ne vous demandasse. Adieu, serrez vos enfants contre votre pauvre cœur, et faites tout pour vous -conserver à eux et à ceux qui vous aiment...</p> +conserver à eux et à ceux qui vous aiment...</p> <p><a id="footnote145-A" name="footnote145-A"></a> -<b><a href="#footnotetag145-A">145-A</a></b>: Il était à Torgau, où l'Empereur l'avait envoyé en -sortant de son ambassade d'Autriche... ce fut là qu'il mourut aussi -deux mois après avoir écrit cette lettre... Je ne le revis pas!...</p> +<b><a href="#footnotetag145-A">145-A</a></b>: Il était à Torgau, où l'Empereur l'avait envoyé en +sortant de son ambassade d'Autriche... ce fut là qu'il mourut aussi +deux mois après avoir écrit cette lettre... Je ne le revis pas!...</p> <p><a id="footnote146" name="footnote146"></a> -<b><a href="#footnotetag146">146</a></b>: Comme, par exemple, le voyage de Melling à +<b><a href="#footnotetag146">146</a></b>: Comme, par exemple, le voyage de Melling à Constantinople.</p> <p><a id="footnote147" name="footnote147"></a> -<b><a href="#footnotetag147">147</a></b>: Célèbre peintre en miniature, et rival d'Isabey; mais -Isabey lui était supérieur.</p> +<b><a href="#footnotetag147">147</a></b>: Célèbre peintre en miniature, et rival d'Isabey; mais +Isabey lui était supérieur.</p> <p><a id="footnote148" name="footnote148"></a> -<b><a href="#footnotetag148">148</a></b>: La peinture que je fais là de M. de Grefulhe lui donne -de la ressemblance avec un héros de roman, et pourtant jamais homme ne +<b><a href="#footnotetag148">148</a></b>: La peinture que je fais là de M. de Grefulhe lui donne +de la ressemblance avec un héros de roman, et pourtant jamais homme ne le fut moins que lui. Il est en tout d'une nature absolue et positive.</p> <p><a id="footnote149" name="footnote149"></a> <b><a href="#footnotetag149">149</a></b>: Vrai nom de madame Murat. Elle a pris depuis le nom de Caroline, qui est probablement le second de ses noms. Mais dans son -enfance, et avant son arrivée à Paris, on l'appelait <i>Annonciata</i>.</p> +enfance, et avant son arrivée à Paris, on l'appelait <i>Annonciata</i>.</p> <p><a id="footnote150" name="footnote150"></a> -<b><a href="#footnotetag150">150</a></b>: Elle était tellement exacte, qu'à la Malmaison je ne me -rappelle pas l'avoir vue arriver dans le salon à dix heures moins -seize ou dix-sept minutes; toujours à dix heures moins un quart +<b><a href="#footnotetag150">150</a></b>: Elle était tellement exacte, qu'à la Malmaison je ne me +rappelle pas l'avoir vue arriver dans le salon à dix heures moins +seize ou dix-sept minutes; toujours à dix heures moins un quart juste.</p> <p><a id="footnote151" name="footnote151"></a> -<b><a href="#footnotetag151">151</a></b>: Les appartements à gauche en entrant dans la cour, -au-dessous de l'Impératrice.</p> +<b><a href="#footnotetag151">151</a></b>: Les appartements à gauche en entrant dans la cour, +au-dessous de l'Impératrice.</p> <p><a id="footnote152" name="footnote152"></a> -<b><a href="#footnotetag152">152</a></b>: Ils avaient dû se marier. Le mariage n'eut pas lieu, -parce que ni l'un ni l'autre n'<i>étaient assez riches</i>.</p> +<b><a href="#footnotetag152">152</a></b>: Ils avaient dû se marier. Le mariage n'eut pas lieu, +parce que ni l'un ni l'autre n'<i>étaient assez riches</i>.</p> <p><a id="footnote153" name="footnote153"></a> -<b><a href="#footnotetag153">153</a></b>: Mademoiselle de Launay, charmante personne, fut obligée +<b><a href="#footnotetag153">153</a></b>: Mademoiselle de Launay, charmante personne, fut obligée de quitter Madame, ce qui me fit personnellement de la peine. Elle -était la seule personne jeune dans le vaste château de Pont, et nous -nous entendions à merveille ensemble. Elle était sœur de la +était la seule personne jeune dans le vaste château de Pont, et nous +nous entendions à merveille ensemble. Elle était sœur de la lectrice de la reine Hortense.</p> <p><a id="footnote154" name="footnote154"></a> -<b><a href="#footnotetag154">154</a></b>: Autrefois madame la duchesse d'Aiguillon. Elle était en -prison avec Joséphine, lorsqu'un geôlier vint chercher un meuble qui -appartenait à madame de Beauharnais...—Mais, s'écrièrent les -compagnes de chambre de la pauvre Joséphine, elle n'est pas -condamnée!.... Le geôlier se mit à rire.—C'est chose toute prête... -ne vous en inquiétez pas!...</p> - -<p>Les femmes alors se mirent à pleurer; mais madame de Beauharnais les +<b><a href="#footnotetag154">154</a></b>: Autrefois madame la duchesse d'Aiguillon. Elle était en +prison avec Joséphine, lorsqu'un geôlier vint chercher un meuble qui +appartenait à madame de Beauharnais...—Mais, s'écrièrent les +compagnes de chambre de la pauvre Joséphine, elle n'est pas +condamnée!.... Le geôlier se mit à rire.—C'est chose toute prête... +ne vous en inquiétez pas!...</p> + +<p>Les femmes alors se mirent à pleurer; mais madame de Beauharnais les consola.</p> <p>—Que craignez-vous? leur dit-elle... il n'est pas possible que je @@ -10084,134 +10041,134 @@ meure! ne faut-il pas que je sois reine de France?</p> <p>Elles la crurent folle!...</p> -<p>En effet, une vieille esclave de la Martinique lui avait prédit +<p>En effet, une vieille esclave de la Martinique lui avait prédit qu'elle <i>serait reine de France, et mourrait</i> <span class="smcap">DANS UN HOSPICE</span>.</p> -<p>—Eh! pourquoi ne pas nommer votre maison? lui dit presque en colère +<p>—Eh! pourquoi ne pas nommer votre maison? lui dit presque en colère la duchesse d'Aiguillon, qui souffrait de voir son amie dans cette -sorte de tranquillité; pourquoi ne pas nommer votre maison tout de +sorte de tranquillité; pourquoi ne pas nommer votre maison tout de suite?...</p> <p>—Eh bien! oui, et je vous nommerai madame d'honneur, lorsque je serai reine de France!...</p> -<p>Mais lorsque l'Impératrice fut couronnée, elle se rappela l'amie dont -l'affection avait adouci ses malheurs, et la demanda à Napoléon pour +<p>Mais lorsque l'Impératrice fut couronnée, elle se rappela l'amie dont +l'affection avait adouci ses malheurs, et la demanda à Napoléon pour dame d'honneur.</p> -<p>—Non, dit l'Empereur, elle est <i>divorcée</i>!...</p> +<p>—Non, dit l'Empereur, elle est <i>divorcée</i>!...</p> -<p>Mais, plus tard, il fut moins sévère pour une femme qui possédait -toutes les qualités et toutes les vertus. Madame Louis de Girardin fut -nommée dame d'honneur de la reine Julie.</p> +<p>Mais, plus tard, il fut moins sévère pour une femme qui possédait +toutes les qualités et toutes les vertus. Madame Louis de Girardin fut +nommée dame d'honneur de la reine Julie.</p> <p><a id="footnote155" name="footnote155"></a> -<b><a href="#footnotetag155">155</a></b>: Madame de Canisy était la plus belle personne et l'une -des plus aimables de la Cour impériale, sans comparaison... quand je -songe à cette époque où vingt-cinq femmes belles à être suivies, comme +<b><a href="#footnotetag155">155</a></b>: Madame de Canisy était la plus belle personne et l'une +des plus aimables de la Cour impériale, sans comparaison... quand je +songe à cette époque où vingt-cinq femmes belles à être suivies, comme le prouvent au reste leurs bustes et leurs portraits, embellissaient -une fête, et que je vois comme il est facile de passer aujourd'hui -pour <i>belle</i>, je souris et m'étonne... On a donné, par exemple, le -sceptre de la beauté il y a trois ans à une femme, <i>grisette</i> de -naissance et de figure!... on n'était pas difficile.</p> +une fête, et que je vois comme il est facile de passer aujourd'hui +pour <i>belle</i>, je souris et m'étonne... On a donné, par exemple, le +sceptre de la beauté il y a trois ans à une femme, <i>grisette</i> de +naissance et de figure!... on n'était pas difficile.</p> <p><a id="footnote156" name="footnote156"></a> -<b><a href="#footnotetag156">156</a></b>: Laure de Caseaux était une jeune fille gaie, vive, -spirituelle, bonne et charmante. Son père était premier président au -parlement de Bordeaux, et sa mère était mademoiselle de Taillefer. -Laure de Caseaux était de mon âge, fille unique et héritière de plus -de 300,000 livres de rentes!... élevée à ravir par une mère la plus -digne des femmes, et une gouvernante, mademoiselle Roulier, également -bonne pour cette tâche, elle leur donna la douce jouissance de voir -réussir leur entreprise. Jamais éducation n'eut un plus brillant -succès. Le cœur, l'esprit, les talents à un degré supérieur, tout -vint justifier de ce que pouvait produire une éducation bien dirigée +<b><a href="#footnotetag156">156</a></b>: Laure de Caseaux était une jeune fille gaie, vive, +spirituelle, bonne et charmante. Son père était premier président au +parlement de Bordeaux, et sa mère était mademoiselle de Taillefer. +Laure de Caseaux était de mon âge, fille unique et héritière de plus +de 300,000 livres de rentes!... élevée à ravir par une mère la plus +digne des femmes, et une gouvernante, mademoiselle Roulier, également +bonne pour cette tâche, elle leur donna la douce jouissance de voir +réussir leur entreprise. Jamais éducation n'eut un plus brillant +succès. Le cœur, l'esprit, les talents à un degré supérieur, tout +vint justifier de ce que pouvait produire une éducation bien dirigée avec une personne comme Laure de Caseaux!... Elle donna plus tard des -preuves d'une autre admirable partie d'elle-même, lorsque ses malheurs -l'appelèrent à rendre témoignage de sa force et de son courage... son -âme se montra alors ce qu'elle était, la plus belle partie -d'elle-même... Elle est aujourd'hui mariée à M. de Cassarède, et -établie près de Pau, et là, après avoir été la meilleure des filles, -elle est la meilleure des mères... Mademoiselle Mélanie de Périgord, -fille d'Archambaud de Périgord, frère de M. de Talleyrand, était -l'autre amie dont j'ai parlé, d'une belle et grande naissance, et fort -riche héritière aussi; elle avait, comme Laure de Caseaux, tous les +preuves d'une autre admirable partie d'elle-même, lorsque ses malheurs +l'appelèrent à rendre témoignage de sa force et de son courage... son +âme se montra alors ce qu'elle était, la plus belle partie +d'elle-même... Elle est aujourd'hui mariée à M. de Cassarède, et +établie près de Pau, et là , après avoir été la meilleure des filles, +elle est la meilleure des mères... Mademoiselle Mélanie de Périgord, +fille d'Archambaud de Périgord, frère de M. de Talleyrand, était +l'autre amie dont j'ai parlé, d'une belle et grande naissance, et fort +riche héritière aussi; elle avait, comme Laure de Caseaux, tous les avantages de cœur et d'esprit qui font aimer ceux qui les -possèdent: aussi l'aimai-je tendrement, et mon amitié, toujours la -même, ne finira qu'avec moi.</p> +possèdent: aussi l'aimai-je tendrement, et mon amitié, toujours la +même, ne finira qu'avec moi.</p> <p><a id="footnote157" name="footnote157"></a> -<b><a href="#footnotetag157">157</a></b>: M. le duc d'Orléans, père de celui qui périt dans la -révolution.</p> +<b><a href="#footnotetag157">157</a></b>: M. le duc d'Orléans, père de celui qui périt dans la +révolution.</p> <p><a id="footnote158" name="footnote158"></a> -<b><a href="#footnotetag158">158</a></b>: Depuis que j'ai parlé très-succinctement de cette -petite aventure dans mes Mémoires, j'ai revu l'une des trois femmes -qui étaient en <i>quête</i> du ministre de la Marine, et l'histoire me fut -racontée telle que je la mets ici.</p> +<b><a href="#footnotetag158">158</a></b>: Depuis que j'ai parlé très-succinctement de cette +petite aventure dans mes Mémoires, j'ai revu l'une des trois femmes +qui étaient en <i>quête</i> du ministre de la Marine, et l'histoire me fut +racontée telle que je la mets ici.</p> <p><a id="footnote159" name="footnote159"></a> -<b><a href="#footnotetag159">159</a></b>: Olivier était un homme qui faisait des tours de cartes +<b><a href="#footnotetag159">159</a></b>: Olivier était un homme qui faisait des tours de cartes et d'adresse avec un talent merveilleux. Il avait surtout un certain -tour d'un anneau dans une boîte, et cette boîte fermée... Enfin, les -enfants en étaient dans le ravissement...</p> +tour d'un anneau dans une boîte, et cette boîte fermée... Enfin, les +enfants en étaient dans le ravissement...</p> <p><a id="footnote160" name="footnote160"></a> -<b><a href="#footnotetag160">160</a></b>: Cette miss Podewin, aujourd'hui madame Amet, après -avoir fait l'éducation de mes filles, a fait celle de lady Suzanne +<b><a href="#footnotetag160">160</a></b>: Cette miss Podewin, aujourd'hui madame Amet, après +avoir fait l'éducation de mes filles, a fait celle de lady Suzanne Douglas, aujourd'hui comtesse de Lincoln, fille du duc d'Hamilton. Madame Amet est une des plus dignes et des plus honorables femmes que je connaisse.</p> <p><a id="footnote161" name="footnote161"></a> -<b><a href="#footnotetag161">161</a></b>: L'aînée de tous mes enfants, et filleule de Napoléon et -de Joséphine.</p> +<b><a href="#footnotetag161">161</a></b>: L'aînée de tous mes enfants, et filleule de Napoléon et +de Joséphine.</p> <p><a id="footnote162" name="footnote162"></a> -<b><a href="#footnotetag162">162</a></b>: La plus jeune de mes filles; elle était aussi timide -que douce et bonne, et depuis elle a prouvé qu'on pouvait être en même -temps une femme éminemment spirituelle.</p> +<b><a href="#footnotetag162">162</a></b>: La plus jeune de mes filles; elle était aussi timide +que douce et bonne, et depuis elle a prouvé qu'on pouvait être en même +temps une femme éminemment spirituelle.</p> <p><a id="footnote163" name="footnote163"></a> <b><a href="#footnotetag163">163</a></b>: M. le prince de Metternich, alors comte de Metternich et ambassadeur d'Autriche en France, avait une ravissante famille, qui -était de toutes nos fêtes. Marie, l'aînée de ses enfants, charmante -jeune fille de huit à neuf ans, était ma favorite!... elle fut depuis -madame d'Esterhazy... L'autre petite fille, Clémentine, était un ange -de beauté et de grâce: c'était un Amour de l'Albane... Le troisième -était Victor; il était un bon et excellent jeune homme... mais son -père lui était si supérieur qu'à côté de lui son infériorité était -visible. Étant enfant, il était bon et toujours en harmonie avec ses +était de toutes nos fêtes. Marie, l'aînée de ses enfants, charmante +jeune fille de huit à neuf ans, était ma favorite!... elle fut depuis +madame d'Esterhazy... L'autre petite fille, Clémentine, était un ange +de beauté et de grâce: c'était un Amour de l'Albane... Le troisième +était Victor; il était un bon et excellent jeune homme... mais son +père lui était si supérieur qu'à côté de lui son infériorité était +visible. Étant enfant, il était bon et toujours en harmonie avec ses jeunes camarades.</p> <p><a id="footnote164" name="footnote164"></a> -<b><a href="#footnotetag164">164</a></b>: Celle à qui appartenait <i>Vilaines</i>. Mademoiselle -Digneron, sœur de M. de Saint-Furcy, avait épousé M. Gilbert de -Voisins, frère de madame d'Osmond. M. de Saint-Furcy était +<b><a href="#footnotetag164">164</a></b>: Celle à qui appartenait <i>Vilaines</i>. Mademoiselle +Digneron, sœur de M. de Saint-Furcy, avait épousé M. Gilbert de +Voisins, frère de madame d'Osmond. M. de Saint-Furcy était cousin-germain de ma plus intime amie, madame Lallemant, et oncle de M. Alfred de Voisins, mari de mademoiselle Taglioni.</p> <p><a id="footnote165" name="footnote165"></a> -<b><a href="#footnotetag165">165</a></b>: M. Michelot, qui est si parfait pour nous au théâtre -Castellane, et dont j'apprécie à un bien haut degré la patience et la -bonne volonté... Nous lui en devons une grande reconnaissance.</p> +<b><a href="#footnotetag165">165</a></b>: M. Michelot, qui est si parfait pour nous au théâtre +Castellane, et dont j'apprécie à un bien haut degré la patience et la +bonne volonté... Nous lui en devons une grande reconnaissance.</p> <p><a id="footnote166" name="footnote166"></a> -<b><a href="#footnotetag166">166</a></b>: Elle fut parodiée ainsi:</p> +<b><a href="#footnotetag166">166</a></b>: Elle fut parodiée ainsi:</p> <p class="poem10"> - Pauvre peuple, quand j'étais près de toi,<br> - Tu ne sentais pas ta misère;<br> - Mais à présent que tu n'as plus de roi,<br> + Pauvre peuple, quand j'étais près de toi,<br> + Tu ne sentais pas ta misère;<br> + Mais à présent que tu n'as plus de roi,<br> Tu manques de tout sur la terre.</p> <p><a id="footnote167" name="footnote167"></a> -<b><a href="#footnotetag167">167</a></b>: Femme, je crois, où belle-sœur de celui qui jouait -si bien au trictrac. Il disait: C'est l'année... où j'ai fait une -école.</p> +<b><a href="#footnotetag167">167</a></b>: Femme, je crois, où belle-sœur de celui qui jouait +si bien au trictrac. Il disait: C'est l'année... où j'ai fait une +école.</p> <p><a id="footnote168" name="footnote168"></a> -<b><a href="#footnotetag168">168</a></b>: Du château de Montgeron.</p> +<b><a href="#footnotetag168">168</a></b>: Du château de Montgeron.</p> <p><a id="footnote169" name="footnote169"></a> <b><a href="#footnotetag169">169</a></b>: Mari de la jolie madame de Barral, maintenant madame de @@ -10220,412 +10177,35 @@ Septeuil.</p> <p><a id="footnote170" name="footnote170"></a> <b><a href="#footnotetag170">170</a></b>: Fille du duc d'Esclignac et de Fimarcon. Elle est sœur du duc d'Esclignac, mari de la jolie duchesse d'Esclignac, -nièce de M. de Talleyrand et fille de son frère Bozon.</p> +nièce de M. de Talleyrand et fille de son frère Bozon.</p> <p><a id="footnote171" name="footnote171"></a> -<b><a href="#footnotetag171">171</a></b>: Le duc de Brancas était chambellan de l'Empereur: -c'était lui qu'on appelait toujours <i>le grand Brancas</i>.</p> +<b><a href="#footnotetag171">171</a></b>: Le duc de Brancas était chambellan de l'Empereur: +c'était lui qu'on appelait toujours <i>le grand Brancas</i>.</p> <p><a id="footnote172" name="footnote172"></a> -<b><a href="#footnotetag172">172</a></b>: <i>Cette forêt... cette forêt que vous appelez -Sénart!...</i> comme dit Arnal dans cette pièce où il apporte <i>un -gros-bec mâle</i> et un ibis de la Haute-Égypte.</p> +<b><a href="#footnotetag172">172</a></b>: <i>Cette forêt... cette forêt que vous appelez +Sénart!...</i> comme dit Arnal dans cette pièce où il apporte <i>un +gros-bec mâle</i> et un ibis de la Haute-Égypte.</p> <p><a id="footnote173" name="footnote173"></a> -<b><a href="#footnotetag173">173</a></b>: C'est vrai: M. Jaubert arriva au moment et empêcha -l'exécution; l'ambassadeur logeait rue Plumet, à l'hôtel de -mademoiselle de Condé, sur les boulevards neufs, du côté des +<b><a href="#footnotetag173">173</a></b>: C'est vrai: M. Jaubert arriva au moment et empêcha +l'exécution; l'ambassadeur logeait rue Plumet, à l'hôtel de +mademoiselle de Condé, sur les boulevards neufs, du côté des Invalides.</p> <p><a id="footnote174" name="footnote174"></a> -<b><a href="#footnotetag174">174</a></b>: La veste bleue, le chapeau ciré.</p> +<b><a href="#footnotetag174">174</a></b>: La veste bleue, le chapeau ciré.</p> <p><a id="footnote175" name="footnote175"></a> -<b><a href="#footnotetag175">175</a></b>: L'histoire qu'on vient de lire n'aurait aucun mérite si -elle était composée. Elle est vraie dans tous les points: cette -sinistre aventure a eu lieu effectivement dans l'année 1809, et la -catastrophe fut ce que je dis ici. Madame de C*** est remariée +<b><a href="#footnotetag175">175</a></b>: L'histoire qu'on vient de lire n'aurait aucun mérite si +elle était composée. Elle est vraie dans tous les points: cette +sinistre aventure a eu lieu effectivement dans l'année 1809, et la +catastrophe fut ce que je dis ici. Madame de C*** est remariée maintenant.</p> </div> - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoire des salons de Paris (Tome 4 -/6), by Laure Junot, duchesse d' Abrantès - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES SALONS DE PARIS *** - -***** This file should be named 44054-h.htm or 44054-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/4/0/5/44054/ - -Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and -the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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