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-The Project Gutenberg EBook of Histoire des salons de Paris (Tome 4 /6), by
-Laure Junot, duchesse d' Abrantès
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Histoire des salons de Paris (Tome 4 /6)
- Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le
- Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et
- le règne de Louis-Philippe Ier.
-
-Author: Laure Junot, duchesse d' Abrantès
-
-Release Date: October 27, 2013 [EBook #44054]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES SALONS DE PARIS ***
-
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-
-Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
-the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net (This file was produced from images
-generously made available by the Bibliothèque nationale
-de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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-HISTOIRE DES SALONS DE PARIS.
-
-TOME QUATRIÈME.
-
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- L'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS
-
- FORMERA 6 VOL. IN-8º,
-
- Qui paraîtront par livraisons de deux volumes.
-
- La 2e a paru le 11 janvier;
- La 3e paraîtra le 15 avril.
-
- Les souscripteurs, chez l'éditeur, recevront _franco_ l'ouvrage
- le jour même de la mise en vente.
-
-
- PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR,
- Rue de la Vieille-Monnaie, nº 12.
-
-
-
-
-HISTOIRE DES SALONS DE PARIS
-
-
-TABLEAUX ET PORTRAITS DU GRAND MONDE,
-
-SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE,
-
-LA RESTAURATION, ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ier;
-
-
-par
-
-LA DUCHESSE D'ABRANTÈS.
-
-
-TOME QUATRIÈME.
-
-
-
-
-À PARIS,
-
-CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE
-
-DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLÉANS,
-
-PLACE DU PALAIS-ROYAL.
-
-M DCCC XXXVIII.
-
-
-
-
-Au Public,
-
-LE LIBRAIRE-ÉDITEUR.
-
-
-Après avoir fait paraître les deux premiers volumes de l'HISTOIRE DES
-SALONS DE PARIS, nous donnons aujourd'hui les tomes IV et V de cet
-important ouvrage. Cette lacune que nous avons laissée dans la
-publication est une circonstance trop inusitée, pour ne pas exiger de
-notre part une explication; nous avons nous-même prié madame la
-duchesse d'Abrantès d'intervertir l'ordre des volumes de cette
-curieuse galerie, où figurent tous les personnages marquants dont la
-connaissance peut intéresser la société de notre époque, parce que,
-depuis que cette série de tableaux a été annoncée, on a, en quelque
-sorte, voulu nous faire concurrence, en publiant un volume sous le
-titre des SALONS CÉLÈBRES.
-
-Bien que cette entreprise, qui s'est jetée en rivale à la traverse de
-la nôtre, fût soutenue par une plume habile, nous n'avons pas craint
-qu'elle diminuât le moins du monde l'accueil favorable qui a été fait
-au livre de madame la duchesse d'Abrantès; mais il nous importait
-qu'on ne parût pas nous devancer en marchant sur nos brisées, et que
-des sujets traités avec des souvenirs complets et une spécialité
-unique ne parussent après d'insuffisantes esquisses faites sur des
-ouï-dire plus ou moins exacts.
-
-C'est pour obvier à cet inconvénient que nous nous sommes mis en
-mesure de ne pas faire attendre plus longtemps à nos nombreux
-souscripteurs les principaux Salons de l'Empire. Et qui pouvait mieux
-nous faire connaître le Salon de l'impératrice Joséphine, dans toutes
-les phases de sa carrière si brillante et sa fin si triste, que la
-femme qui, aux jours de toutes les grandeurs, consulaires et
-impériales, s'est trouvée, par sa position, jetée dans les relations
-intimes et publiques de cette famille, dont la haute fortune est une
-des merveilles de notre histoire contemporaine?
-
-Qui pouvait en effet nous apprendre, sur ces temps, plus de choses que
-nous désirions savoir, que madame la duchesse d'Abrantès, qui dans son
-Salon de gouvernante de la ville de Paris a reçu tous les étrangers
-de marque, toutes les illustrations de l'Europe, que la puissance et
-la gloire d'un règne sans pareil attiraient dans la capitale du grand
-empire?
-
-La troisième livraison de l'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS paraîtra
-très-prochainement; elle se composera des tomes III et VI de la
-collection. Le tome III contiendra les Salons célèbres du Directoire
-et du Consulat, entre autres le Salon de _Barras_, le Salon de
-_François de Neufchâteau_, le Salon de _madame Tallien_, _un bal des
-victimes_, le Salon de _madame Récamier_, le Salon de _Lucien
-Bonaparte_, comme ministre de l'intérieur (c'est le renouvellement de
-la société en 1801 et 1802). Le tome VI contiendra le Salon du _prince
-de Bénévent_, le Salon de _l'archi-trésorier_, le Salon des
-_princesses de la famille impériale_, le Salon de _madame Regnault de
-Saint-Jean-d'Angély_, le Salon de _madame Labriche_, au château du
-Marais; le Salon du _comte de Demidoff_, le Salon de _madame Campan_,
-etc., etc.
-
-Voilà ce que nous pouvons promettre avec assurance au public; et nous
-sommes trop jaloux de sa bienveillance pour ne pas tenir tous nos
-engagements.
-
- C. LADVOCAT.
-
- Ce 15 janvier 1838.
-
-
-
-
-SALON DE MADAME DE MONTESSON,
-
-À PARIS ET À ROMAINVILLE.
-
-
-J'ai déjà parlé de l'influence de madame de Montesson à la Cour
-consulaire. Elle était positive le 18 brumaire, et de ce jour elle ne
-fit que prendre plus de consistance dans un lieu où le maître
-reconnaissait que madame de Montesson pouvait beaucoup. Madame
-Bonaparte avait bien pu parler _de ses relations de Cour_ dans les
-premiers moments de son mariage à un homme qui ne connaissait ni
-Versailles, ni les usages de son étiquette. Mais le fait réel est que
-madame la vicomtesse de Beauharnais n'avait pas été présentée, et
-qu'elle ignorait une foule de détails de peu d'importance peut-être,
-mais immenses dans leur application au nouvel ordre de choses que
-voulait établir Napoléon. Il s'en aperçut bientôt, lorsque son regard
-d'aigle eut parcouru le cercle des choses possibles à tenter, et jugea
-qu'il fallait un auxiliaire à Joséphine pour représenter
-convenablement à côté de lui dans la première place du monde, en
-attendant qu'un trône remplaçât le fauteuil consulaire. De la grâce ne
-suffit pas pour être reine, non plus que pour être aimée; elle fait
-plaire, mais ne va pas au-delà: c'est beaucoup dans la vie ordinaire
-d'une femme, mais il faut plus pour une souveraine.--Napoléon, qui
-comprenait tout, le comprit à merveille. Aussi voulut-il que madame
-Bonaparte prît _des leçons_ de madame de Montesson. C'est madame
-Bonaparte, qui ne gardait jamais un secret même à elle, qui me l'a
-dit.
-
-Personne, dans l'intimité de l'intérieur consulaire, ne pouvait mieux
-en effet que madame de Montesson diriger la nouvelle maîtresse des
-Tuileries dans son noviciat. Elle avait une grande connaissance des
-usages de la Cour, quoiqu'elle n'y fût pas admise après son mariage
-avec le duc d'Orléans[1].--Sa politesse était parfaite, quoique
-toujours digne et convenable; sa conversation avait du charme; enfin
-on trouvait qu'il y en avait beaucoup dans sa société, et sa maison
-était alors la plus remarquable et même la seule qu'on pût citer à
-Paris à cette époque. Je n'ai jamais entendu une autre opinion sur
-elle, si ce n'est de la part de _ses deux beaux-fils_, MM. de
-Saint-Albin et de Saint-Far; cette haine, car ils en avaient pour
-elle, venait de loin. Ils avaient été fort irrités contre elle par son
-mariage avec le duc d'Orléans. Ils prétendaient qu'il devait épouser
-leur mère, qui lui avait donné trois enfants; or, cette mère était une
-assez mauvaise danseuse de l'opéra et s'appelait autrefois
-mademoiselle _Marquise_ (c'était _son nom de guerre_). Il était assez
-difficile de faire entrer cela, même du côté gauche, dans la famille
-des premiers princes du sang... Aussi n'en fit-on rien. On lui acheta
-une belle terre, celle de Villemonble, tout à côté du Raincy, pour
-conserver un peu de romanesque à la chose; c'était bien le moins,
-puisqu'on ne la rendait pas légitime,--et puis on fit mademoiselle
-Marquise _marquise de Villemonble_. Bien des gens trouvèrent que cela
-avait l'air d'une mauvaise plaisanterie.--Mais la nouvelle châtelaine
-s'en arrangea très-bien:--elle avait _de bonnes rentes_, comme disent
-ces dames de l'opéra; elle donnait d'excellents dîners, eut une maison
-fort bien montée, et si elle n'était pas au premier rang, elle fut au
-moins pour les hommes une des bonnes maisons de Paris; et puis, la
-manière dont elle avait été traitée l'autorisait _à laisser croire_
-que peut-être elle était mariée secrètement avec le prince. Le soin
-qu'il prit de ses trois enfants, les noms qu'il donna aux deux
-garçons, noms toujours affectés avec de riches bénéfices aux bâtards
-d'Orléans depuis qu'il n'y avait plus de Dunois,--tout cela pouvait
-laisser croire que la jolie danseuse était devenue princesse,--elle ne
-le disait pas, mais elle le laissait dire... Tel était l'état des
-choses, lorsque le mariage du duc d'Orléans avec madame de Montesson,
-public quoique secret, par toute l'insistance que mit le prince à
-obtenir le consentement du Roi, vint renverser et détruire l'innocent
-mensonge de mademoiselle Marquise, _marquise_ de Villemonble. Ses
-fils, quoique parfaitement traités par madame de Montesson, ce dont
-j'ai été témoin, n'en avaient aucune reconnaissance et parlaient fort
-mal d'elle, surtout M. de Saint-Far. M. de Saint-Albin avait plus de
-mesure que son frère. Il en avait pour cela, c'est-à-dire, car pour le
-reste c'était encore plus extravagant; pour leur état de prêtre, par
-exemple, la chose était inconcevable: c'était à croire qu'ils étaient
-tous deux de la religion du royaume de Tonquin, plutôt que des prêtres
-chrétiens.--C'était le seul reproche que madame de Montesson se permît
-hautement de leur faire.
-
-[Note 1: Mais elle avait été présentée comme marquise de
-Montesson.--Sa conduite fut admirable par la suite. Lorsque Louis XVI
-fut comme prisonnier aux Tuileries en 91 et 92, madame de Montesson
-demanda et obtint _alors_ facilement la _permission_ d'aller faire sa
-cour.--Louis XVI l'accueillit _comme sa cousine_, et fit souvent sa
-partie de trictrac avec elle.--Je trouve la conduite de madame de
-Montesson fort belle, car elle pouvait se rappeler qu'au temps du
-bonheur elle avait été repoussée avec une sorte de mépris! mais loin
-de là, elle oublia le passé et ne vit que le malheur présent de ceux
-qu'elle fut consoler.]
-
-Un jour que l'abbé de Saint-Far dînait chez moi et parlait de madame
-de Montesson avec son amertume ordinaire, il ajouta, ce qu'il n'avait
-pas encore dit:--Ce n'est qu'une comédienne, après tout, que cette
-femme-là,--et une comédienne dans le monde comme sur son théâtre, où
-elle jouait sans talent, tandis que _d'autres_ en avaient au moins.
-
---On sait que M. de Saint-Far avait fort peu d'esprit: ceci en est une
-preuve. Or, il y avait ce jour-là chez moi un parent de M. d'Abrantès,
-l'abbé Junot, ancien aumônier des Gardes Françaises et ami intime du
-vieux duc de Biron. C'était un vieillard aimable et d'un esprit
-doucement moqueur:
-
---Mon cher Saint-Far, dit-il à l'abbé, attaquant tout d'abord la
-question, ta mère a dansé sur les planches d'un théâtre, ce qui est
-fort diffèrent des planches du parquet d'un salon, mon ami.--Tout le
-monde se mit à rire, et M. de Saint-Far demeura assez confus pour être
-longtemps à recommencer.
-
-Le premier Consul, qui connaissait les hommes, avait distingué dans
-madame de Montesson de hautes qualités, pour ce qu'il désirait obtenir
-d'elle. Il voulait, dès les premiers moments de son consulat, que _la
-Cour des Tuileries_ (car il y avait déjà une Cour) fût organisée comme
-celle de Louis XV, et madame de Montesson, avec ses anciennes
-traditions, lui semblait faite pour la faire revivre; il voulait même
-l'amener à accepter une charge qu'il aurait créée[2] pour elle.
-
-[Note 2: On lui proposa la charge de surintendante, qu'elle refusa.]
-
-Il est difficile aujourd'hui de se faire une idée bien juste de la
-maison de madame de Montesson. C'était une réunion des plus étranges:
-on y voyait des nobles qui n'avaient pas quitté la France, une grande
-partie des émigrés rentrés,--des artistes, des femmes sévères et même
-puritaines à côté de femmes galantes: tout cela était accueilli avec
-la même bienveillance et la même politesse apparente; mais pour qui
-connaissait le monde, et surtout la maîtresse du logis, on retrouvait
-bientôt les nuances qui établissaient la ligne de démarcation.
-
-On a cherché la cause du grand crédit de madame de Montesson auprès du
-premier Consul; il avait deux sources: la première venait de ce que M.
-le duc d'Orléans fut, dit-on, un jour à Brienne chez le cardinal de
-Loménie et le comte de Brienne; et que se trouvant ainsi près de
-l'école au moment de la distribution des prix, on demanda à M. le duc
-d'Orléans de donner la couronne aux _lauréats_. Le prince en chargea
-madame de Montesson, qui dit, à ce qu'on prétend, plusieurs mots
-gracieux aux élèves en les couronnant, et entre autres à _Napoléon
-Buonaparte_:
-
-_Je souhaite, monsieur, qu'il vous porte bonheur._ Madame de Montesson
-était déjà mariée à M. le duc d'Orléans à cette époque.
-
-Avec le caractère assez fataliste de Napoléon, je ne suis pas étonnée
-qu'il ait été porté à avoir comme une sorte de vénération pour madame
-de Montesson. On connaît l'histoire du laurier de l'Isola Bella[3].
-
-[Note 3: En allant à Marengo, le premier Consul alla visiter les îles
-Borromées. Dans le jardin d'Isola Bella il y avait deux lauriers fort
-beaux au milieu de beaucoup d'autres. Le général en chef prit un
-canif, et dans l'écorce de l'un de ces jeunes arbres il grava le mot
-BATTAGLIA... Il fut à Marengo et fut vainqueur; le souvenir de ce
-laurier le poursuivit longtemps, et depuis à la Malmaison je l'ai
-entendu le rappeler souvent; j'ai vu moi-même ce laurier à l'Isola
-Bella. Je ne sais qui a gravé sur l'un des autres lauriers le mot
-VITTORIA. Tous deux ont grandi... et maintenant les deux mots
-_battaglia_ et _vittoria_ touchent presque aux cieux!...]
-
-J'ai entendu dire, comme positif, que le premier Consul avait rendu à
-madame de Montesson la pension que lui avait laissée M. le duc
-d'Orléans[4]. Elle était de 150,000 francs:--c'est beaucoup, 150,000
-francs; ce qui est certain, c'est qu'elle en avait une très-forte que
-lui faisait le premier Consul; et sa déférence pour madame de
-Montesson était plus prononcée que je ne l'ai vue pour personne.
-
-[Note 4: On disait beaucoup plus, mais je ne le crois pas. M. de
-Saint-Far, pour augmenter les torts de madame de Montesson, prétendait
-qu'elle avait de grands revenus, et portait sa fortune à 300,000 fr.
-de rentes. Je suis sûre du contraire.]
-
-Elle avait dans M. de Saint-Far et M. de Saint-Albin deux ennemis bien
-acharnés. Je ne puis dire à quel point cela était porté. Je les
-entendais souvent parler de madame de Montesson dans des termes de
-moquerie qu'il ne leur convenait pas d'employer. Ils prétendaient
-qu'elle faisait toujours _la duchesse d'Orléans_. «Eh! pourquoi non?
-dis-je un jour à M. de Saint-Far, le plus constant dans sa poursuite.
-Si elle a été mariée à M. le duc d'Orléans, elle fait très-bien de
-prendre le rang que la Cour lui avait injustement refusé.»
-
-Il est de fait que madame de Montesson avait des coutumes qui, après
-le temps de la Révolution, devaient sembler étranges; par exemple elle
-ne se levait pour personne, ne rendait pas de visites, si ce n'est à
-ceux qu'elle voulait favoriser; elle ne reconduisait jamais, excepté
-pour témoigner qu'elle ne voulait plus revoir la femme qu'elle
-reconduisait. Une femme amie de M. de Saint-Far, que je ne nommerai
-pas parce qu'elle vit encore, connut madame de Montesson à Plombières,
-où elle fut en 1803. Elle crut qu'il suffisait d'avoir rencontré
-madame de Montesson aux eaux pour aller chez elle à Paris; la chose
-déplut à la maîtresse de la maison, qui la reconduisit jusqu'à la
-porte de son salon. L'autre, qui ne connaissait pas cette coutume
-_princière_, raconta à son ami, M. de Saint-Far, ce qui lui était
-arrivé, en ajoutant:--C'est extraordinaire, elle a été très-froide
-d'abord, et puis, tout à coup, quand je m'en vais, elle me fait une
-politesse qu'elle n'avait faite à personne. Elle m'a reconduite.
-
---Comment, dit Saint-Far, elle vous a reconduite?
-
---Oui, sans doute!
-
---Eh bien, n'y retournez pas!...--Et il lui expliqua la chose; cette
-femme était furieuse!...
-
-J'ai déjà dit que madame de Montesson était un personnage de
-l'histoire, et maintenant que la famille d'Orléans compte parmi celles
-de nos rois, c'est encore plus positif, puisqu'elle a épousé un de ses
-princes. J'ai parlé d'elle comme femme aimable et remplie de talents
-et à suivre, mais je ne l'ai pas montrée, comme je le vais faire, au
-milieu des artistes qu'elle patronait, des malheureux émigrés qu'elle
-secourait et faisait rentrer; entourée de jeunes femmes qu'elle
-amusait en ayant une maison charmante; donnant aux étrangers les
-premières fêtes qui furent données à Paris depuis la Révolution, et
-recréant ainsi la société, ce que lui demandait le premier Consul. On
-a prétendu qu'il ne lui avait même rendu sa pension qu'à cette
-condition. Je n'en sais rien, mais ce que je sais, si cela est, c'est
-qu'elle s'en acquittait bien.
-
-On dit qu'elle avait été charmante, et on le voyait encore. Je ne l'ai
-connue que fort âgée, et elle avait encore des dents admirables et un
-teint vraiment extraordinaire. Elle était petite et point voûtée,
-mais extrêmement maigre. Ses cheveux avaient été blonds, elle portait
-alors _un tour_ châtain foncé. Ses yeux bleus, et de ce bleu foncé,
-violet, ardoisé, qui donne un si doux regard, étaient toujours beaux.
-J'ai connu même à cette époque plusieurs jeunes femmes qui enviaient
-ses yeux. Quant à _sa tenue_ habituelle, j'ai déjà dit en parlant
-d'elle ce qui la distinguait des autres femmes de son âge, cette
-recherche de propreté exquise qui lui donnait une apparence jeune et
-_attirante_. Toujours bien mise selon son âge, elle portait
-habituellement une robe blanche fort élégante, mais de forme
-convenable, dans l'été, et l'hiver une robe d'étoffe grise ou de
-couleur sombre. Elle avait une particularité dont elle-même riait avec
-nous, avec ses jeunes _femmes favorites_, comme elle nous appelait
-trois ou quatre de la Cour consulaire[5]. C'était de changer en une
-physionomie froide et réservée une figure naturellement bienveillante
-et bonne; elle appelait cela avoir sa figure _ouverte_ ou _fermée_.
-
-[Note 5: Elle fut toujours parfaite pour moi, et j'en ai eu la preuve
-dans deux visites qu'elle me fit, l'une à l'époque de ma première
-couche, où je faillis périr, et l'autre à la mort de ma mère.--Elle ne
-faisait de visites À PERSONNE, si ce n'est à ceux qu'elle aimait et
-qui lui plaisaient.]
-
-Le salon de madame de Montesson à Paris et à Romainville, où elle est
-morte, et où nous allions la voir souvent, avait une spécialité que
-je n'ai jamais retrouvée nulle part après que nous l'eûmes perdue.
-Elle avait, selon moi, une manière de causer plus intime et plus
-bienveillante que madame de Genlis, qui, d'ailleurs, avait plus
-d'esprit et surtout plus d'instruction qu'elle, mais qui était
-ennuyeuse à l'âge de madame de Montesson, au point de la fuir, tandis
-qu'on cherchait l'autre. Elle avait de la dignité et _du liant_
-néanmoins dans la conversation, et puis les hommes de lettres étaient
-heureux d'avoir son approbation. Ils n'étaient pas à l'aise auprès de
-madame de Genlis. Ils craignaient toujours une envie déguisée, une
-haine masquée derrière une approbation. Madame de Montesson ne voulait
-jamais qu'on parlât politique chez elle, mais ce qu'elle exigeait
-avant tout d'une personne qui lui était présentée, c'était un bon ton.
-Je l'ai vue à cet égard d'une extrême rigueur, et me refuser de
-recevoir un général, qui depuis est devenu maréchal, duc, et tout ce
-qu'on peut être. C'était le général Suchet.
-
---Non, non, ma chère petite, me dit-elle lorsque je lui en parlai...
-Je vous aime, mais je n'aime pas tous vos grands donneurs de coups de
-sabre; votre général ne me convient pas...
-
---Mais, madame..., je vous assure qu'il ne jure pas comme le colonel
-Savary...
-
-Elle me regarda et se mit à rire.
-
---Vous êtes une maligne petite personne, me dit-elle... Ah! il ne jure
-pas!... Eh bien, je crois, Dieu me pardonne, que je l'aimerais mieux
-que ses révérences éternelles et ses compliments mielleux... Non, non,
-il m'ennuierait...
-
-Elle le refusa long temps; et puis le général Valence, qui lui
-imposait sa volonté et qu'elle craignait peut-être plus qu'elle ne
-l'aimait, lui amena le général Suchet l'année suivante; elle le reçut,
-mais je réponds que ce fut malgré elle.
-
-Sa maison était une des plus agréables que j'aie vues, jamais les
-jeunes femmes et les jeunes gens ne s'y ennuyaient. Il y régnait un
-ton parfait, et on s'y amusait au point de mieux aimer demeurer chez
-madame de Montesson que d'aller à une fête bruyante, comme une fête de
-ministre, par exemple...
-
-Elle défendait les conversations qui _déchiraient_. Elle prétendait
-_que c'était un orage qui ravageait tout, pour ne rien laisser après
-lui que de mauvais fruits_.
-
-Elle n'a pas été juste pour plusieurs personnes de sa famille, mais
-que peut-on dire lorsqu'on ne sait pas tout? Madame de Genlis, qui a
-tant écrit contre sa tante, à laquelle elle a refusé esprit, talents,
-beauté, tout ce qui attire enfin, et qui a pourtant prouvé qu'elle
-pouvait non-seulement attirer, mais attacher, madame de Genlis, si
-elle a écrit, a sûrement parlé. Eh bien! quelle est celle de nous qui,
-en apprenant qu'on la déchire incessamment, sera pour ses détracteurs
-toujours également bonne et bienveillante!... S'il y en a, de pareils
-caractères sont rares; et de plus, ils ne sont peut-être pas vrais
-dans leurs démonstrations d'amitié. Quant à M. Ducrest, madame de
-Montesson eut tort... Il était son neveu, avait une fille charmante et
-dont la beauté toute naissante devait toucher le coeur de madame de
-Montesson, ainsi que cette disposition aux talents que nous lui voyons
-aujourd'hui[6]. Mais M. de Valence pouvait réparer la faute de sa
-tante, et il ne l'a pas fait. Madame de Valence l'eût fait, si cela
-eût dépendu d'elle, j'en ai l'assurance, car c'est une noble et
-aimable femme.
-
-[Note 6: Madame Georgette Ducrest. Elle chante à ravir et écrit
-également bien. Je l'ai vue depuis à la Malmaison, d'où une jalousie
-basse et même une haine envieuse l'ont ensuite exilée, à notre grand
-regret.]
-
-Madame de Montesson contait très-drôlement. Un jour, elle nous dit
-comment M. le duc d'Orléans était devenu amoureux d'elle. On était à
-Villers-Cotterets, et l'on chassait. Le duc d'Orléans était fort gros
-déjà à cette époque; il faisait chaud; il voulut descendre de cheval
-ou de calèche, je ne sais comment ils étaient, je crois pourtant
-qu'ils étaient à cheval. Le duc d'Orléans, qui soufflait comme un
-phoque, s'assit sur l'herbe dans le bois, et demanda la permission à
-madame de Montesson, qui alors était fort jeune et fort jolie, d'ôter
-son col et de déboutonner sa veste de chasse. En le voyant dans cet
-équipage, madame de Montesson se mit à rire avec un tel abandon en
-l'appelant: _Gros père..... bon gros père_, que le prince, qui avant
-tout était fort gai, se mit à rire comme elle, mais avec cette
-différence que sa rotondité faillit le faire étouffer; ce qui aurait
-eu lieu si madame de Montesson ne lui avait frappé le dos comme on le
-fait aux enfants qui ont la coqueluche.
-
-M. le duc d'Orléans était alors lié avec madame ***; mais son
-caractère jaloux n'allait pas du tout avec celui d'un homme l'opposé
-du romanesque et de la passion... En voyant les jolies dents de madame
-de Montesson paraître dans tout leur éclat, en riant avec abandon
-comme elle venait de le faire, il l'aima tout de suite, et depuis ce
-temps il ne l'a plus quittée que pour en faire sa femme, malgré la
-passion de madame de Montesson pour M. de Guignes, passion dont
-lui-même fut le confident. Madame de Genlis fut aussi confidente de
-cette affection de madame de Montesson, qui eut de la confiance en
-elle au point de lui dévoiler ses plus secrètes pensées;... ce qui
-n'empêche pas qu'elle ne le raconte tout au long dans ses Mémoires, et
-Dieu sait sous quel jour[7]!...
-
-[Note 7: Madame de Genlis est souvent méchante, même pour quelques-uns
-des siens.]
-
-Une particularité à signaler en parlant des salons de Paris, et
-surtout des salons de bonne compagnie, c'est que le premier grand bal
-_particulier_ qui fut donné après la Révolution le fut[8] par madame
-de Montesson, à l'occasion du mariage de mademoiselle Hortense de
-Beauharnais. Il y eut huit cents personnes d'invitées. Tous les
-étrangers de marque, et il y en avait beaucoup alors à Paris, y furent
-invités. Le corps diplomatique était nombreux, car nous étions alors
-en paix avec l'Europe!.. Quelle époque!...
-
-[Note 8: Ma mère avait une trop petite maison pour que cela fût
-remarqué, et madame de Caseaux ne recevait _qu'un parti_.]
-
-Cette fête, ordonnée admirablement, fut comme un modèle que l'on
-suivit ensuite. Les valets de pied poudrés, en bas de soie, en
-livrée[9]; les valets de chambre en noir, la bourse[10] et la
-poudre... Les fleurs en profusion sur l'escalier et dans les
-appartements, l'abondance de lumières et surtout de bougies était une
-des choses les plus frappantes de la fête. C'était toujours cette
-partie d'un bal dont les femmes se plaignaient alors, parce que leur
-toilette n'était pas assez vue. Aussi furent-elles contentes ce
-soir-là.--La nouvelle mariée était charmante! Comme elle était jolie à
-cette époque! Comme son spirituel et doux visage était en harmonie
-avec sa taille svelte et gracieuse!... Elle portait habituellement au
-bal une robe en manière de tunique longue, et par-dessus un _peplum_
-soit blanc comme la robe, soit en couleur, et alors elle l'avait rose,
-bleu ou lilas, brodé en argent. Cette petite tunique, ayant le peplum
-par-dessus, lui donnait, en dansant, l'air d'une de ces Heures
-d'Herculanum, d'après lesquelles au reste elle avait fait son
-costume... mais sa physionomie était triste et abattue... Hélas! je
-connaissais un autre coeur qui était aussi bien triste dans cette même
-fête!... et qui, ainsi que celui de la nouvelle mariée, ne devait plus
-connaître de vrai bonheur!...
-
-[Note 9: C'est-à-dire en bleu tout uni avec des boutons ayant le
-chiffre.]
-
-[Note 10: La bourse attachée au collet de l'habit; ce qui faisait que
-la bourse demeurait au même lieu quand la tête tournait.]
-
-Le premier Consul fut enchanté de cette fête; on en parla pendant
-plus de quinze jours dans le salon des Tuileries... Aussi, dès que la
-nouvelle de l'arrivée du roi d'Étrurie parvint à Napoléon, il dit à
-Joséphine:--Il faut que madame de Montesson leur donne une fête, et
-plus belle encore que celle pour le mariage de Louis... Ensuite elle
-est leur parente!... leur cousine... Cela fera bien... très-bien même.
-
-Les princes arrivèrent.--On sait ce qui en fut de ce voyage, et de
-l'effet qu'il produisit. _Les princes d'Espagne_, comme les appelait
-le peuple, formaient le plus drôle de couple qui ait jamais été offert
-à la moquerie parisienne... Ils entrèrent à Paris à sept heures du
-soir par une belle journée d'été, et traversèrent toute la ville avec
-les mules à grelots, les voitures du temps de Philippe V, et des
-visages de je ne sais quel pays et quel temps. Ils furent loger à
-l'hôtel de l'ambassade d'Espagne, rue du Mont-Blanc, et Dieu sait dans
-quel état ils le mirent! Le premier Consul, qui voulait qu'ils fussent
-parfaitement reçus, les entoura de tout ce qui pouvait leur être
-non-seulement agréable, mais de tout ce qui devait leur rappeler en
-plus même le luxe royal de leurs palais; s'il les avait connus, il ne
-se serait pas mis autant en peine[11].
-
-[Note 11: Excepté l'Escurial, Saint-Ildephonse et Aranjuez, où encore
-ce qui est luxe tient au pays ou bien aux tableaux que renferment les
-_sitios_, il n'y a aucun luxe dans les ameublements ni dans le reste
-du palais.]
-
-Nous fûmes _toutes et par ordre_ faire notre cour à la Reine
-d'Étrurie; elle me prit dans une belle amitié, parce que je parlais
-l'italien. Elle parlait mal le français, et préférait cette langue.
-C'était une femme d'esprit qui était à Paris dans une fausse position,
-et le sentait péniblement malgré la faveur de Bonaparte qui leur
-donnait une couronne. Elle comprit la position de son mari, lorsqu'il
-allait à la Malmaison et traversait toute cette place de la
-Révolution, sur laquelle étaient tombées quatre têtes de ses parents
-les plus proches!... Car le Roi d'Étrurie était non-seulement Bourbon,
-mais encore neveu de Marie-Antoinette[12], dont sa mère était la
-propre soeur!... La Reine sentait tout cela, et malheureusement le
-sentait pour deux; car son mari riait de tout et chantait. La Reine
-était laide; elle était noire, petite, maigre, et ressemblait à sa
-soeur, princesse du Brésil, excepté pourtant qu'elle était droite, et
-que la régente était déjetée. Mais le malheur de la Reine d'Étrurie en
-France, ce ne fut pas autant d'être laide que d'être ridicule.
-
-[Note 12: Il était propre neveu de la Reine de France et de celle de
-Naples; la duchesse de Parme était archiduchesse d'Autriche (Amélie).
-Il y a d'elle un beau portrait à Versailles.]
-
-Un jour, je fus chez elle de bonne heure pour l'emmener avec moi pour
-voir différentes curiosités; entre autres, le cabinet de Lesage à la
-Monnaie[13], et plusieurs magasins curieux. On me prévint que la Reine
-ne pourrait sortir que dans une heure, mais qu'elle me priait d'entrer
-où elle était. C'était la chambre de son fils: elle était penchée sur
-le berceau de cet enfant qui avait, je crois, à peine trois ans. Elle
-était pâle et triste; l'enfant avait eu des convulsions au milieu de
-la nuit, et la pauvre mère s'était jetée hors de son lit à moitié
-vêtue, pour soigner son enfant. Des secours prompts avaient été
-donnés, et il s'était trouvé mieux vers le matin, mais il était encore
-abattu et dormait: sa petite main tenait celle de sa mère; on voyait
-qu'il s'était endormi en la regardant ou l'entendant..... Quelques
-moments après il s'éveilla, et demandant à boire, ce fut à sa mère
-qu'il s'adressa; pourtant il y avait là une foule de bonnes et de
-femmes pour le servir..... Cette préférence pour sa mère me fit
-prendre de la Reine une toute autre idée. Je laissai ceux qui ne la
-connaissaient pas rire de ses ridicules, moi je l'aimai et l'estimai
-pour ses qualités. C'est le sentiment que je lui ai toujours conservé,
-et lorsque, depuis, je l'ai revue en Italie, je le lui ai témoigné
-avec un nouveau sentiment d'intérêt pour ses derniers malheurs.
-
-[Note 13: Ce cabinet fut légué par M. Lesage au Gouvernement, et je
-pense qu'il a été donné au Jardin des Plantes, c'est-à-dire au Cabinet
-d'Histoire naturelle. M. Lesage avait assemblé un cabinet de
-minéralogie très-curieux et très-complet.]
-
-Madame de Montesson, à qui j'avais dit un jour que j'avais trouvé la
-Reine dans son jardin en robe de Cour (c'est-à-dire habillée, car le
-costume de Cour n'était pas encore fait ni même arrêté), décolletée et
-brodée en soie, de couleurs très-voyantes..... madame de Montesson lui
-fit observer qu'elle ne devait pas porter son fils au plein soleil
-dans le jardin, dans une parure comme celle qu'elle avait, parce que
-des maisons voisines on pouvait la voir.
-
-Elle se regarda dans une glace, et se mit à rire:
-
---Vraiment! dit-elle, vous avez raison... mais je n'y ai pas fait
-attention un instant. Mon fils criait ensuite, et l'eussé-je vu, j'y
-serais allée de même.
-
-La Reine ayant appris que madame de Montesson était sa parente, fut
-alors fort gracieuse pour elle; il semblait qu'elle voulût lui faire
-oublier les duretés de Louis XV et de Louis XVI. Quant au Roi il
-faisait ce qu'on lui disait. L'hôtel où il logeait (l'hôtel de
-Montesson[14]) avait eu jadis une communication avec l'hôtel
-qu'occupait quelquefois le duc d'Orléans, et où logeait alors madame
-de Montesson. Cette communication avait été pratiquée dans une serre
-chaude, mais ensuite condamnée. Le Roi, par le conseil de la Reine,
-fit solliciter l'ouverture de cette porte, ce que s'empressa de faire
-madame de Montesson qui mettait de la grâce à la moindre chose.
-
-[Note 14: L'hôtel de Montesson est le même hôtel où eut lieu
-l'horrible incendie du prince de Schwartzenberg.]
-
-Pendant le séjour des princes de la maison de Bourbon à Paris, madame
-de Montesson essuyait souvent de vives attaques dont elle rendait
-compte en riant au premier Consul:
-
---Savez-vous ce qu'on m'a dit hier, Général?... Que vous étiez un
-nouveau MONCK, et que vous alliez rappeler Louis XVIII.
-
-Le Consul fit un mouvement.
-
---Et qu'avez-vous répondu, madame?
-
---Que je n'en croyais rien... Napoléon sourit, mais sans parler.
-
---Ils disent encore que les Bourbons qui sont ici sont venus appelés
-par vous, pour servir d'avant-coureurs pour juger les esprits.
-
-Napoléon sourit encore sans répondre. Cette fois il y avait de la
-malice, a dit depuis madame de Montesson; mais toujours le même
-silence.
-
---Et quand leur donnez-vous votre belle fête? dit-il enfin[15].
-
-[Note 15: On voit que le duc de Rovigo ne dit pas vrai lorsqu'il dit
-que le premier Consul fut de mauvaise humeur contre ceux qui furent à
-cette fête. Au contraire, il y fit aller les officiers du château.]
-
---Mais, dans trois jours, Général. Toutes mes invitations sont
-envoyées. J'aurai huit cent cinquante personnes... Me ferez-vous
-l'honneur d'y paraître un moment?
-
---Sans doute, mais je ne puis m'y engager; mes moments, vous le savez,
-ne sont pas donnés à la joie.
-
---Non certes... et heureusement pour la France!
-
-Il sourit avec cette grâce, comme le disait madame de Montesson
-elle-même, que sa soeur Pauline n'avait pas.
-
---En attendant, dit-il, je le mène ce soir aux Français, votre jeune
-Roi.
-
---Dites le vôtre, Général.
-
- J'ai fait des rois et n'ai pas voulu l'être.
-
-Madame de Montesson raconta cette conversation assez indifférente en
-elle-même, mais remarquable, parce qu'elle avait prévu d'avance le
-vers que le parterre devait saisir et dont il devait faire
-l'application.
-
-Le parterre en effet fit un tel bruit lorsque Talma, qui alors faisait
-Philoctète, dit ce vers avec son talent habituel, que la salle pensa
-s'écrouler... Napoléon fut-il content ou fâché de cette manière de
-juger son action, je l'ignore: ce que je sais, c'est que le roi
-d'Étrurie saluait à se rompre l'épine dorsale. Il n'a jamais compris,
-je suis sûre, pourquoi ce fracas d'applaudissements.
-
-Le fait est que le roi d'Étrurie était un homme ordinaire, toutefois
-sans être imbécile, comme Bourrienne et Savary l'ont prétendu; mais
-dans des temps difficiles un roi qui n'est qu'ordinaire est un mauvais
-roi.
-
-On lui fit d'admirables présents, des tapisseries des Gobelins, des
-armes de la manufacture de Versailles, alors dirigée par Boutet, le
-meilleur armurier de l'Europe à cette époque-là; des raretés de toute
-espèce, des porcelaines de Sèvres admirables, entre autres un vase de
-neuf pieds de hauteur avec le piédestal sur lequel il était monté.
-J'ai entendu dire depuis à Sèvres même qu'il valait plus de 250,000
-francs.
-
-La belle fête de madame de Montesson eut lieu. Ce fut une vraie
-féerie.--Si les femmes avaient eu les mêmes diamants et le même luxe
-que sous l'empire, elle eût encore été plus belle; mais celle de nous
-alors qui avait le plus de diamants en avait à peine pour 100,000 fr.
-Qu'on juge de ce que fut plus tard le quadrille des Péruviens allant
-au Temple du Soleil!--Il y avait dans ce quadrille pour plus
-20,000,000 de diamants.
-
-Mais, au bal de madame de Montesson, comme il n'y avait rien eu de
-mieux jusque-là, nous en fûmes contentes et le trouvâmes charmant.
-C'est à ce bal de madame de Montesson que, dansant avec le roi
-d'Étrurie qui sautait avec une ardeur inconcevable, il me lança un
-objet quelconque au visage qui me frappa fortement à la joue et
-s'accrocha dans mes cheveux... Je fus d'abord étonnée... c'était une
-de ses boucles de soulier!... il les _collait_ sur le soulier même
-pour que l'ardillon ne grossît pas le pied... Cette manière de traiter
-un pied avec coquetterie est bien étrange, mais enfin c'était encore
-plus de goût que je ne l'aurais jugé susceptible d'en avoir.
-
-Tous les ministres donnèrent une fête au Roi et à la Reine d'Étrurie.
-Le ministre de la guerre, Berthier alors, leur en donna une différente
-des autres[16]: c'était un bivouac. Il y eut un malheur qui pensa
-avoir des suites; le Roi paria avec Eugène qu'il sauterait deux pieds
-au-delà d'un des feux du bivouac. Eugène paria que non. Le Roi sauta;
-Eugène avait raison... Le Roi tomba au beau milieu des flammes du feu
-du bivouac. Il cria comme un brûlé, c'est le cas de le dire; il
-secouait ses petites jambes auxquelles tenaient encore des flammèches,
-qui roussirent tellement ses bas de soie qu'on fut obligé d'en envoyer
-chercher d'autres; car, pour ceux de Berthier, il n'y fallait pas
-songer. Autant aurait valu mettre une quille dans un baril.
-
-[Note 16: Moustache, le fameux courrier de l'Empereur, y joua un
-rôle.]
-
-Mais une fête plus belle que celle de madame de Montesson fut celle
-que M. de Talleyrand donna aux princes, non pas à cause de
-l'ordonnance, mais en raison du local qui était plus propre à donner
-une fête. Il avait alors Neuilly[17]. Tout fut organisé pour une
-réunion, comme M. de Talleyrand savait en ordonner une, et nous eûmes
-en effet une charmante soirée. Il y eut un improvisateur italien; ce
-qui charma le Roi. Cet homme s'appelait Gianni; il était bossu et
-effroyable, mais il avait du talent. Le Roi l'embrassa, ce qui amusa
-fort toute la compagnie; l'Italien lui fit un compliment dont le Roi
-ne sentit peut-être pas la beauté; car, ravi d'entendre parler sa
-langue au milieu de cet enchantement de fête, il ne recueillit, comme
-il le dit très-poétiquement lui-même, que l'euphonie des sons de la
-patrie, _del patrio nido_. Gianni improvisait aussi chez madame de
-Montesson, qui parlait très-purement l'italien quand elle osait le
-parler avec des Italiens: le Roi lui-même en fut surpris. Ce fut la
-Reine qui le lui apprit: tous deux ne voulaient plus lui parler
-qu'italien, ce qui l'ennuyait fort.
-
-[Note 17: Qui fut ensuite à la reine de Naples et puis à la princesse
-Pauline, et que la reine de Naples réclame aujourd'hui, dit-on! mais
-c'est une erreur... à quel titre?... l'avait-elle payé?... dans ce
-cas, l'Empereur le lui a rendu, et ne l'eût-il pas fait, la couronne
-de Naples soldait bien des comptes. Il paraît qu'avec elle, elle n'a
-soldé que celui des rapports de famille.]
-
-La fête de M. de Talleyrand finit par un magnifique feu d'artifice,
-précédé d'un concert où Garat, Rode, Nadermann, Steibelt, madame
-Branchu se firent entendre. Il y avait alors un commencement de goût
-de bonne musique et de beaux arts, qui donnait de l'émulation à tout
-ce qui se sentait du talent et avait l'âme poétique. M. de Talleyrand,
-qui ne l'est pas extrêmement (poétique), le fut cependant dans
-l'ordonnance de sa fête, et surtout pour son souper. Il fut servi sur
-des tables dressées autour de gros orangers en fleur qui servaient de
-surtout: des corbeilles charmantes pendaient aux branches et
-contenaient des glaces en forme de fruits: c'était féerique. Le parc
-était surtout ravissant à parcourir. Il était en partie éclairé par le
-reflet de l'illumination du château, qui représentait la façade du
-palais Pitti, à Florence, devenu le palais royal de l'Étrurie, et que
-devaient habiter les nouveaux souverains. Ce fut, je crois, ce qu'on
-fit alors pour Florence qui, plus tard, donna la pensée de faire une
-représentation de Schoenbrunn pour la fête que la princesse Pauline
-donna à Marie Louise, à l'époque du fatal mariage, dans ce même
-Neuilly.
-
-Un personnage remarquable était à cette fête, où il formait un étrange
-contraste avec la figure étonnante du Roi d'Étrurie. C'était le prince
-d'Orange, aujourd'hui Roi de Hollande. Il était alors jeune et de la
-plus charmante tournure; sa figure était belle, et cette qualité de
-_prince dépossédé_, de prince _desdichado_, lui donnait à nos yeux une
-physionomie qui ajoutait à l'intérêt qu'il devait inspirer. Il fut
-très-attentif pour madame de Montesson, et allait souvent chez elle
-dans l'intimité habituelle. Il venait à ses dîners du mercredi, où
-chacun fut toujours satisfait de son extrême politesse.
-
-Ces dîners du mercredi étaient vraiment merveilleux pour l'extrême
-recherche du service, surtout dans ce qui tenait à la science
-_culinaire_. Pendant le carême surtout, la moitié du dîner était
-maigre pour quelques ecclésiastiques, qui avaient conservé leurs
-habitudes en même temps gourmandes et religieuses; et le dîner maigre
-était si parfait, que j'ai vu souvent M. de Saint-Far faire maigre
-pendant tout un carême... mais le mercredi seulement, il ne faut pas
-s'y tromper.
-
-La maison de madame de Montesson était fort brillante ces jours-là, et
-fort intéressante par la variété des personnages qui animaient la
-scène. On y voyait des gens de tous les partis, de tous les pays,
-pourvu toutefois qu'ils eussent toutes les qualités requises pour être
-admis chez madame de Montesson, surtout celle de faire partie de la
-bonne compagnie. J'y voyais, entre autres personnes de l'_ancien
-régime_, une femme que j'aimais à y rencontrer, parce qu'elle était
-bonne pour les jeunes femmes et qu'elle me disait toujours du bien de
-ma mère, qu'elle n'appelait que _la belle Grecque_; c'était madame la
-princesse de Guémené[18].
-
-[Note 18: Elle était fort gourmande. Un jour elle m'appela au moment
-où l'on servait le café. Donnez-moi votre tasse, me dit-elle, et elle
-y versa une forte pincée d'une poudre d'une couleur de cannelle, puis
-ensuite elle me dit de boire. Mon café était délicieux. Je lui
-demandai le nom de ce qu'elle y avait mis pour le transformer ainsi.
-C'était une poudre de cachou préparée et venant de la Chine. Elle lui
-avait été donnée par des missionnaires. Toutes les fois que M. de
-Lavaupalière dînait avec la princesse de Guémené chez madame de
-Montesson, il rôdait autour d'elle, au moment du café, d'une manière
-tout à fait comique.]
-
-Napoléon aimait madame de Montesson non-seulement pour toutes les
-raisons que j'ai dites, mais parce qu'elle le comprenait dans ses
-hautes conceptions, et qu'elle allait même jusqu'à les vanter et les
-aider dans son intérieur et dans la société. C'est ainsi qu'elle
-voulut le seconder lorsqu'à cette époque il se prononça fortement pour
-que personne ne fût reçu aux Tuileries portant un tissu anglais ou de
-l'Inde venu par l'Angleterre. Ce fut ce qui donna une si grande
-activité à nos manufactures de la Belgique, de la Flandre et de la
-Picardie. Madame de Montesson fut _presqu'un ministère_ pour Napoléon
-dans cette circonstance. Était-ce flatterie ou conviction?... Je crois
-que c'étaient ces deux sentiments réunis.
-
-Quoi qu'il en soit, le premier consul aimait madame de Montesson et le
-lui prouva par sa conduite bien plus que par une parole, et pour lui
-c'était tout. Il était constamment aimable pour madame de Montesson;
-toutes les fois qu'elle invitait madame Bonaparte à déjeuner dans son
-hôtel de la rue de Provence, il l'engageait à n'y pas manquer, et
-quelquefois lui-même s'y rendait.
-
-C'était alors le temps où madame de Staël faisait les plus grands
-efforts pour parvenir à captiver les bonnes grâces, apparentes au
-moins, de Napoléon. Mais il la repoussait avec une rudesse et des
-manières qui ne pouvaient être en harmonie avec aucun caractère, et
-encore moins avec celui d'une femme comme madame de Staël.
-
-Elle allait chez madame de Montesson quelquefois. Je ne sais si
-c'était pour faire pièce à sa nièce, mais j'ai toujours vu madame de
-Montesson fort gracieuse pour elle. Elle avait, à un degré supérieur,
-le talent d'être aimable pour une femme lorsqu'elle le voulait; et
-cela avec une grâce que je n'ai vue qu'à elle. C'était toute la
-protection de la vieille femme accordée à la jeune, mais sans qu'elle
-pût s'en effrayer; madame de Staël n'était plus jeune[19] alors, mais
-sa position douteuse lui rendait l'appui de madame de Montesson
-nécessaire, surtout auprès de madame Bonaparte et du premier Consul.
-Elle y fut donc un matin et lui demanda de parler en sa faveur au
-premier Consul.
-
-[Note 19: Elle avait, à cette époque, 1802 ou 1801, trente-huit ans.
-Elle mourut en 1817, âgée de cinquante-quatre ans.]
-
-«Je sais qu'il ne m'aime pas, dit madame de Staël, et pourtant, que
-veut-il de plus que ce qu'il trouve en moi? Jamais je n'admirai un
-homme comme je l'admire. _C'est, selon moi, l'homme non-seulement des
-siècles, mais des temps._
-
-
-M. DE VALENCE.
-
-Oui... vous avez bien raison... ma tante pense de même et moi aussi.
-
-
-MADAME DE STAËL.
-
-Mais que lui ai-je fait? Pourquoi tous les jours me menacer de ce
-malheureux exil?...
-
-
-M. DE VALENCE.
-
-Ah! pourquoi!...
-
-
-MADAME DE STAËL, vivement.
-
-Vous le savez?...
-
-
-M. DE VALENCE.
-
-Mais...
-
-
-MADAME DE STAËL impérativement.
-
-Oui... oui... vous le savez et vous allez me le dire.
-
-
-M. DE VALENCE.
-
-C'est que vous voyez beaucoup trop les gens de tous les partis.
-
-
-MADAME DE STAËL.
-
-Comment!... Que voulez-vous dire?...
-
-
-MADAME DE MONTESSON, après avoir lancé un coup d'oeil de reproche
-à M. de Valence.
-
-Ma belle, M. de Valence vous a dit légèrement une chose dont il n'est
-pas sûr. C'est pourquoi le premier Consul est fâché contre vous.
-Personne ne le peut dire... qui le sait?...
-
-
-M. DE VALENCE, d'un ton piqué.
-
-Ma tante, _je vous affirme et je répète_ que le premier Consul est
-mécontent de ce que madame de Staël reçoit indifféremment tous les
-partis.
-
-
-MADAME DE STAËL, riant.
-
-Eh bien, tant mieux! du même oeil il les peut observer tous, et du
-même filet les prendre en un moment.
-
-
-M. DE VALENCE.
-
-Oui, si vous les receviez tous indifféremment et le même jour. Mais
-vous en avez un pour chacun, et le premier Consul prétend..., et...
-peut-être avec raison, que vous devenez alors, avec votre esprit
-supérieur, _le chef_ de tous les partis contre lui.
-
-
-MADAME DE STAËL, avec noblesse.
-
-Voilà ce qu'on m'avait dit et ce que je ne voulais pas croire! Comment
-peut-il ajouter foi à des rapports mensongers aussi absurdes!... Ah!..
-si je pouvais le voir un moment... un seul moment!... Mais je ne puis
-lui demander une audience que, peut-être, il me refuserait.
-
-
-MADAME DE MONTESSON, sans paraître comprendre le regard de madame
-de Staël.
-
-Vous voyez trop souvent aussi, ma belle petite, des hommes qui font
-profession d'être ses ennemis... Je ne dis pas dans votre salon,
-lorsque vous recevez cent personnes, mais intimement... et
-peut-être...
-
-
-MADAME DE STAËL, sans paraître à son tour entendre madame de
-Montesson.
-
-Oui, si je pouvais voir le premier Consul, je suis certaine qu'il
-serait bientôt convaincu de mon innocence... Une grande vérité doit
-lui être caution ensuite de mon dévouement au gouvernement: c'est mon
-désir ardent de demeurer à Paris... Oh! s'il m'entendait!
-
-Et la femme éloquente souriait d'elle-même devant les belles paroles
-qui surgissaient en foule de sa pensée, et qu'elle adressait dans son
-âme à celui qui pouvait tout et ne voulait rien faire pour elle.
-
---Ne vient-il pas quelquefois chez vous? dit-elle enfin à madame de
-Montesson.
-
-Celle-ci, fort embarrassée, répondit en balbutiant. Madame de Staël
-sourit avec dédain et fut prendre une fleur dans un vase, qu'elle
-effeuilla brin à brin, en paraissant réfléchir avec distraction
-relativement aux personnes qui étaient dans la même chambre qu'elle.
-Puis, tout à coup, prenant congé de madame de Montesson, elle sortit
-rapidement. M. de Valence courut après elle, mais elle l'avait
-devancé; il arriva pour voir le domestique refermer la portière, et
-aperçut la main de madame de Staël qui lui disait adieu en agitant son
-mouchoir.
-
---Quelle singulière femme! dit M. de Valence en remontant chez madame
-de Montesson. Pourquoi donc ne pas l'avoir engagée pour le déjeuner de
-demain? demanda-t-il à sa tante, en s'asseyant de l'air le plus dégagé
-dans une vaste bergère; c'était une belle occasion de la faire parler
-au premier Consul.
-
---Est-ce que vous êtes fou! Comment, vous qui me connaissez, vous me
-demandez pourquoi je ne donne pas au premier homme du royaume une
-personne qui lui déplaît!... (En souriant.) Je me rappelle encore
-assez de mon code de courtisan pour ne le pas faire...
-
---Avez-vous ma belle-mère[20]?
-
-[Note 20: Madame de Genlis était belle-mère de M. de Valence; elle eut
-deux filles, l'une d'une grande beauté, mariée à M. de La Woëstine; et
-l'autre, jolie, gracieuse, charmante, mariée à M. de Valence, qui ne
-la rendit pas aussi heureuse qu'elle le méritait.]
-
---Pas davantage. Je ne crois pourtant pas qu'elle lui soit désagréable
-et surtout importune comme madame de Staël, mais n'importe; votre
-belle-mère, mon cher Valence, est un peu ennuyeuse, nous pouvons dire
-cela entre nous, et je veux que le premier Consul s'amuse chez moi. Il
-aime les jolies femmes, et les femmes simples et agréables: votre
-belle-mère et madame de Staël ne sont rien de tout cela... Parlez-moi
-de Pulchérie[21]... à la bonne heure.
-
-[Note 21: Pulchérie était madame de Valence, spirituelle et charmante
-femme. Elle était encore fort jolie à cette époque.]
-
-Le lendemain matin, dix heures étaient à peine sonnées que l'hôtel de
-madame de Montesson était prêt à recevoir, même un roi.
-
---Écoutez donc, lui dit M. de Cabre, il ne s'en faut pas de
-beaucoup...
-
-Tout était préparé avec la plus grande élégance, et il y avait en
-même temps beaucoup de luxe, mais ce luxe était si bien réparti,
-tellement bien entendu, que rien ne paraissait superflu de cette
-quantité d'objets d'orfèvrerie, de vermeil, et de superbes porcelaines
-qui garnissaient la table. Le plus beau linge de Saxe, aux armes
-d'Orléans[22] et parfaitement cylindré, était sur cette table, et
-paraissait éclatant sous les assiettes de porcelaine de Sèvres, à la
-bordure et aux écussons d'or; de magnifiques cristaux, des fleurs en
-profusion: tout cet ensemble était vraiment charmant et imposant en
-même temps, parce que cette profusion était entourée de ce qui
-constate l'habitude de s'en servir.
-
-[Note 22: Cette coutume était assez ordinaire dans les grandes
-maisons; mais surtout dans les maisons royales et les maisons
-princières.]
-
-Vers midi et demi les femmes invitées commencèrent à arriver: madame
-Récamier, madame de Rémusat, madame Maret, madame la princesse de
-Guémené, madame de Boufflers, madame de Custine, cette belle et
-ravissante personne, cette jeune femme à l'enveloppe d'ange, au coeur
-de feu, à la volonté de fer, et tout cela embelli par des talents[23]
-qui auraient fait la fortune d'un artiste;... madame Bernadotte, plus
-tard reine de Suède, madame de Valence, et plusieurs autres femmes de
-la société de madame de Montesson à cette époque, et de la cour
-consulaire.
-
-[Note 23: Madame de Custine, belle-fille du général de Custine; qui
-mourut sur l'échafaud en 1793, était mademoiselle de Sabran.]
-
-Heureuse comme une maîtresse de maison qui voit arriver tous ses
-convives, et dont les préparatifs sont achevés, madame de Montesson
-souriait à chacune des femmes annoncées avec une grâce bienveillante,
-qui redoublait à mesure que l'heure s'avançait. Tout à coup un nom qui
-retentit dans le salon la fit tressaillir... le valet de chambre
-venait d'annoncer madame la baronne de Staël!... Quelque polie que fût
-madame de Montesson, elle ne dissimula pas son mécontentement, et
-madame de Staël put s'apercevoir que, certes, son couvert n'avait pas
-été compris dans le nombre de ceux ordonnés... Madame de Montesson
-espéra que le premier Consul ne viendrait pas. Il y avait une revue au
-Champ-de-Mars, Junot venait de se faire excuser pour ce motif. Le
-premier Consul pouvait donc être également retenu. Quoi qu'il en fût,
-madame de Montesson prit sur elle pour ne pas témoigner son
-mécontentement à madame de Staël, dont la démarche était au fait assez
-extraordinaire, et elle la reçut très-froidement, sans ajouter un mot
-aux paroles d'usage.
-
-Joséphine aimait beaucoup ce genre de fête du matin; elle y était,
-comme partout dès lors, la première; et pourtant cette heure de la
-journée excluait toute pensée d'une gêne plus grande que celle
-qu'impose toujours le grand monde; et puis on évitait l'ennui que
-donne la durée d'une fête du soir. Après le déjeuner, lorsque le temps
-le permettait, tout le monde allait au bois de Boulogne; mais, chez
-madame de Montesson, cela n'arrivait jamais, quelque temps qu'il fît,
-parce qu'elle avait toujours soin de remplir les heures de manière à
-les faire oublier.
-
-Une élégante d'aujourd'hui trouverait sans doute étrange une toilette
-de cette époque, comme nos petites-filles trouveront certainement
-celles de nos jours ridicules pour un _déjeuner-dîner_ comme celui de
-madame de Montesson. Les plus attentives à suivre la mode d'alors
-portaient une longue jupe de percale des Indes d'une extrême finesse,
-ayant une demi-queue, et brodée tout autour. Les dessins les plus
-employés par mademoiselle Lolive[24] étaient des guirlandes de
-pampres, de chêne, de jasmins, de capucines, etc. Le corsage de cette
-jupe était détaché; il était fait en manière de _spencer_: cela
-s'appelait un _canezou_. Mais celui-là était à manches _amadices_, et
-montant au col; le tour et le bout des manches étaient également
-brodés. Le col avait pour garniture ordinairement du point à
-l'aiguille ou de très-belles malines: nous ne connaissions pas alors
-le _luxe_ des tulles de coton, non plus que la _magnificence_ des
-fausses pierreries!... ce qui peut se traduire ainsi: _Luxe et
-pauvreté!_... deux mots qui, joints ensemble, forment la plus terrible
-satire d'un temps et d'un peuple!... Sur la tête on avait une toque de
-velours noir, avec deux plumes blanches; sur les épaules un très-beau
-châle de cachemire de couleur tranchante. Quelquefois on attachait un
-beau voile de point d'Angleterre, rejeté sur le côté, à la toque de
-velours noir, et la toilette était alors aussi élégante que possible,
-et ne pouvait être imitée par votre femme de chambre; d'autant que la
-femme ainsi habillée portait au cou, suspendue par une longue chaîne
-du Mexique, une de ces montres de Leroy que toutes les mariées, dans
-une grande position, trouvaient toujours dans leur corbeille; on avait
-donc ainsi une toilette toute simple et qui pourtant, avec la robe, le
-cachemire, la toque et la montre, se montait encore à une somme
-très-élevée[25]. D'autres toilettes étaient encore remarquées. On
-voyait des robes de cachemire, des redingotes de mousseline de l'Inde
-brodées à jour et doublées de soie de couleur; en général, on portait
-peu, et même point d'étoffes de soie le matin.
-
-[Note 24: Mesdemoiselles Lolive et de Beuvry étaient à cette époque
-les lingères les plus renommées; elles furent ensuite lingères de la
-cour; mais elles étaient déjà un peu vieilles, et avaient été lingères
-de nos mères.--Plus tard ce fut Minette qui prit leur place dans la
-mode pour être lingère des jeunes femmes. Elle faisait des choses
-charmantes, unissant le goût le plus recherché au plus grand luxe.
-C'est chez elle que j'ai vu une robe de _percale_, et par conséquent
-du matin, du prix de 2,500 francs.]
-
-[Note 25: Une toilette comme je viens de la décrire pouvait revenir à
-6 ou 8,000 francs. Un beau cachemire coûtait au moins 1,500 ou 2,000
-fr.--Ces canezous très-brodés, 4 ou 500 fr., en raison de la dentelle
-qui était autour du col, et presque toujours en malines, valenciennes,
-et souvent en point d'Angleterre ou point à l'aiguille.--Le voile,
-1,000 fr., et souvent bien au-delà lorsqu'il était dans une corbeille
-de mariage.--La montre, 2,000 fr.--La toque, 200 fr., etc. On voit que
-la chose allait vite.]
-
-Madame Bonaparte arriva vers une heure; sa toilette était charmante.
-Elle portait une robe de mousseline de l'Inde doublée de marceline
-jaune-clair, et brodée _en plein_ d'un semé de petites étoiles à jour;
-le bas de la robe était une guirlande de chêne; son chapeau était en
-paille de riz, blanche, avec des rubans jaunes et un bouquet de
-violettes: elle était charmante mise ainsi. Elle était suivie de
-madame Talouet, de madame de Lauriston et de madame Maret. La cour
-consulaire se formait déjà.
-
---Je vous annonce une visite, dit-elle en riant à madame de
-Montesson... J'osais à peine y compter ce matin; Bonaparte m'a fait
-dire[26] tout à l'heure de le précéder, et qu'il me suivait dans un
-quart d'heure... Mais qu'avez-vous? demanda-t-elle plus bas à madame
-de Montesson en lui voyant un air abattu, contrastant avec son air et
-son état de contentement à elle-même, et les préparatifs de fête qui
-donnaient un aspect joyeux à toute la maison.
-
-[Note 26: Le premier Consul ne voulait jamais avoir l'air d'aller en
-aucun lieu par _invitation_... les demandes eussent été trop
-fréquentes, et beaucoup n'auraient même pas pu être refusées par lui.]
-
---Ah! rien absolument, dit madame de Montesson... rien du tout qu'une
-grande joie de vous voir... et que redouble la nouvelle que vous venez
-de m'apprendre...
-
---Bonaparte est allé au Champ-de-Mars pour y passer la revue d'un
-régiment qui part demain de Paris..., mais il ne tardera pas...
-
-Madame de Montesson ne répondait qu'avec distraction à tout ce que
-lui disait madame Bonaparte, ses yeux se portaient avec inquiétude
-vers un groupe qui était à l'extrémité du salon et d'où sortaient
-parfois des éclats d'une voix retentissante, mais cependant si
-harmonieusement accentuée qu'elle avait le pouvoir d'émouvoir
-l'âme..., et vivement... M. de Valence était dans le groupe, formé
-seulement par plusieurs hommes qui, après avoir salué madame
-Bonaparte, écoutaient la personne qui parlait sans modérer le ton de
-sa voix. C'était une singularité déjà à cette époque, car on
-commençait à ne s'asseoir et à parler devant tout ce qui venait des
-Tuileries qu'avec la permission donnée... Madame Bonaparte en fut
-frappée...
-
---Je connais cette voix, dit-elle à madame de Montesson... oui!...
-c'est elle!...
-
---Ah! ne m'en parlez pas! répondit la désolée maîtresse de la
-maison... Sans doute c'est elle...; c'est madame de Staël!...
-
---Mais, dit Joséphine avec l'accent d'un doux reproche qu'elle ne put
-retenir, vous savez que Bonaparte ne l'aime pas, et je vous avais dit
-que _peut-être_ il viendrait!...
-
---Eh! sans doute je le sais... mais que puis-je à cela?... Demandez à
-M. de Valence ce qui s'est passé hier!... elle était chez moi, et
-témoigna le plus vif désir de voir le premier Consul; je gardai le
-silence; elle me demanda s'il ne venait pas souvent chez moi. Je
-répondis laconiquement oui, sans ajouter autre chose, dans la crainte
-qu'elle ne me demandât trop directement de venir ce matin...; mais il
-paraît qu'elle n'avait pas besoin d'invitation... Je l'ai reçue
-très-froidement, et, contre mon habitude, j'ai même été presque
-impolie. Si vous m'en croyez, vous serez également peu prévenante avec
-elle. C'est la seule manière de lui faire comprendre qu'elle est de
-trop ici.
-
-Quelque bonne que fût Joséphine, c'était une cire molle prenant toutes
-les formes; dans cette circonstance, d'ailleurs, elle comprit que le
-premier Consul serait, ou fâché de trouver là madame de Staël, ou bien
-dominé par elle, et alors exclusivement enlevé à tout le monde, parce
-que madame de Staël était prestigieuse et magicienne aussitôt qu'on
-voulait l'écouter dix minutes. Aussi Joséphine la redoutait-elle plus
-que la femme la plus jeune et la plus jolie de toutes celles qui
-l'entouraient.
-
-Quand la brillante péroraison fut terminée, le groupe s'ouvrit, et
-madame de Staël s'avança vers madame Bonaparte, qui la reçut avec une
-telle sécheresse d'accueil, que madame de Staël, peu accoutumée à de
-semblables façons, elle toujours l'objet d'un culte et d'une
-admiration mérités au reste, fut tellement ébouriffée de ce qui lui
-arrivait, qu'elle recula aussitôt de quelques pas et fut s'asseoir à
-l'extrémité du salon... En un moment son expressive physionomie, son
-oeil de flamme exprimèrent une généreuse indignation...; un sourire de
-dédain plissa les coins de sa bouche; et une minute ne s'était pas
-écoulée, qu'elle se trouvait élevée de cent pieds au-dessus de celles
-qui voulaient l'humilier et ne savaient pas qu'elle était, non pas
-leur égale, mais leur supérieure d'âme et de coeur comme elle l'était
-de toutes par l'esprit.
-
---Bonaparte tarde bien longtemps, dit Joséphine... Un grand bruit de
-chevaux se fit entendre au même instant... c'était lui!...
-
-Il descendit de cheval et monta rapidement...; en moins de quelques
-secondes il fut au milieu du salon, salua madame de Montesson,
-s'approcha de la cheminée, jeta un coup d'oeil vif et prompt autour de
-l'appartement, puis, s'approchant de Joséphine, il passa un bras
-autour de sa taille, si élégante alors, et l'attirant à lui il allait
-l'embrasser; mais une pensée le frappa, sans doute, et il l'entraîna
-dans la pièce suivante en disant à madame de Montesson:
-
---Cette maison est-elle à vous, madame?
-
-Madame de Montesson courut après lui pour lui répondre, mais sans que
-personne suivît, et tout le monde demeura dans le salon.
-
-Pour comprendre la scène qui va suivre, il faut se rappeler qu'un
-moment avant, madame de Staël avait été au-devant de madame Bonaparte
-et en avait été fort mal reçue. Dans sa première surprise, elle avait
-été s'asseoir sur un fauteuil tellement éloigné de la partie habitée
-du salon qu'elle paraissait, dans cette position, être là comme pour
-montrer une personne en pénitence. À l'autre extrémité, vingt jeunes
-femmes très-parées, jolies, gaies, et portées naturellement à se
-railler de ce qu'elles ont l'habitude de craindre aussitôt que la
-possibilité leur en est offerte; derrière elles des groupes d'hommes
-parlant bas, témoignant de l'intérêt en apparence pour la position
-pénible d'_une femme_...; mais... ce mot était répété avec
-intention..., tandis que d'autres disaient, avec le rire de la
-sottise:
-
---Une femme!... Oh! non sans doute!... demandez-le lui à elle-même;
-elle vous dira qu'elle est un homme, tant son âme a de force!... Oh!
-je ne suis pas étonné que le premier Consul ne l'aime pas.
-
-Madame de Staël _comprenait_ ces discours sans les entendre; mais elle
-voyait chaque parole se traduire sur la physionomie de ce monde né
-méchant et que sa nouvelle vie sociale rendait plus méchant encore.
-Son oeil d'aigle avait percé sans peine la nuit profonde de
-l'insuffisance de tout ce qui souriait à une position pénible, qui
-pourtant pouvait en un moment devenir celle de l'un d'eux.
-
-Mais cependant, quelque forte qu'elle fût sur elle-même, madame de
-Staël ressentit bientôt l'effet magnétique de tous ces yeux dirigés
-sur elle. C'était un cauchemar pénible dont elle voulut rompre le
-charme: elle se souleva, mais ne put accomplir sa volonté et retomba
-sur sa chaise.
-
-En ce moment, on vit une apparition presque fantastique traverser
-l'immense salon à la vue de tous. C'était une jeune femme charmante et
-belle, une Malvina aux blonds cheveux, aux yeux bleu foncé, aux formes
-pures et gracieuses. Elle traversa légèrement le salon et fut
-s'asseoir à côté de la pauvre délaissée. Cette démarche, dans un
-moment où tout le monde demeurait immobile et l'abandonnait, toucha
-vivement madame de Staël.
-
---Vous êtes bonne autant que belle, dit-elle à la jeune femme.
-
-Cette jeune femme était madame de Custine[27]. Son esprit était
-charmant comme sa personne; elle connaissait peu madame de Staël, mais
-elle comprenait tout ce qui était supérieur, et madame de Staël était
-pour elle un être représentant tout ce que ce siècle devait produire
-de grand. Lorsque sa pensée s'arrêtait sur ces grandes choses que
-pouvait produire sa patrie, alors, artiste par le coeur comme elle
-l'était par l'esprit, on voyait flamboyer son oeil toujours si doux et
-si velouté, sa bouche rosée ne s'ouvrait plus que rarement, et son
-ensemble était poétique. En voyant la plus belle de nos gloires
-littéraires recevoir un coup de pied comme une impuissante
-démonstration de l'inimitié envieuse, elle sentit au coeur une
-indignation profonde, et sur-le-champ elle alla s'asseoir à côté de
-madame de Staël.
-
-[Note 27: Mère du marquis de Custine, dont on va publier un voyage en
-Espagne, qui continuera à justifier tout ce que le beau talent de
-l'auteur promettait dans ses _Souvenirs de voyage en Italie et en
-Angleterre_. Je connais plusieurs parties de ce voyage en Espagne,
-admirables de vérité, de description, de chaleur de style, et
-également belles par la richesse et la profondeur des pensées. M. de
-Custine est un homme dont l'époque littéraire sera fière. Un talent
-comme le sien est rare aujourd'hui; au milieu de cette foule de
-choses, de productions de mauvais goût, on jouit en lisant un ouvrage
-qui, par la pureté du style et la haute portée des pensées, vous
-reporte aux beaux temps de notre littérature. J'ai porté ce jugement
-lorsque M. de Custine publia _le Monde comme il est_, admirable
-ouvrage qui grandira comme il le mérite, car il restera. Mon sentiment
-est le même aujourd'hui qu'alors, seulement il est plus positif, parce
-que le temps l'a confirmé.]
-
---Oui, lui répéta celle-ci, vous êtes bonne autant que belle...
-
---Pourquoi? demanda madame de Custine en rougissant; car sa simplicité
-habituelle l'éloignait toujours de ce qui faisait effet.
-
---Pourquoi? répondit vivement madame de Staël... Comment! vous me
-demandez pourquoi je vous dis que vous êtes bonne? Mais c'est pour
-être venue auprès de moi, pour avoir traversé cet immense salon au
-bout duquel je suis venue m'asseoir comme une sotte... Vraiment, vous
-êtes plus courageuse que moi.
-
-Madame de Custine rougit de nouveau jusqu'au front, et devint comme
-une rose.
-
---Et cependant, dit-elle d'une voix dont le timbre ressemblait à une
-cloche d'argent, cependant je suis d'une telle timidité, que je ne
-saurais vous en raconter des effets, car vous vous moqueriez de moi.
-
---Me moquer de vous! dit madame de Staël, d'une voix attendrie et en
-lui pressant la main... ah! jamais! À compter de ce jour, vous avez
-une soeur.
-
-Et ses beaux yeux humides s'arrêtaient avec complaisance sur la
-ravissante figure de madame de Custine, pour achever de s'instruire
-dans la connaissance de cette charmante femme... Dans ce moment,
-madame de Staël avait complètement oublié où elle était, le premier
-Consul, madame de Montesson, madame Bonaparte et son salut presque
-froid...
-
---Comment vous nommez-vous? demanda-t-elle à madame de Custine.
-
---Delphine.
-
---Delphine!... Oh! le joli nom! J'en suis ravie!... Delphine... C'est
-que cela ira à merveille!...
-
-Madame de Custine ne concevait pas pourquoi son nom inspirait tant de
-contentement à madame de Staël...
-
-Celle-ci la comprit.
-
---Je vais faire paraître un roman, ma belle petite; et ce roman, je
-veux qu'il s'appelle comme vous..... Je lui aurais donné votre nom,
-même s'il eût été différent... Oui, il sera votre filleul,
-ajouta-t-elle en riant..... et il y aura aussi quelque chose qui vous
-rappellera cette journée[28].
-
-[Note 28: C'est pour rappeler cette matinée et la démarche de madame
-de Custine que madame de Staël a placé dans _Delphine_ la scène qui se
-passe chez la Reine, lorsque tout le monde abandonne Delphine et que
-madame de R*** va auprès d'elle.]
-
-Dans ce moment, le premier Consul rentra dans le salon. En voyant
-madame de Staël, dont madame de Montesson n'avait pas osé lui parler
-non plus que Joséphine, il alla vers elle, et lui parla longtemps; il
-ne fut pas gracieux, mais poli, et même plus qu'il ne l'avait été
-jusque-là avec madame de Staël... Elle était au ciel. Ceux qui l'ont
-connue savent comme elle était impressionnable, et avec quelle
-facilité on la ramenait à soi. La bonté de son coeur était si
-admirable qu'elle lui donnait une bonhomie toute niaise de crédulité;
-ce qui, avec son beau génie, formait un de ces contrastes qu'on
-admire.
-
---Ah! général, que vous êtes grand! dit-elle au premier Consul.....
-Faites que je dise que vous êtes bon avec la même conviction.
-
---Que faut-il pour cela?
-
---Ne jamais parler de m'exiler.
-
---Cela dépend de vous..... et puis dans tous les cas _vous ne seriez
-pas exilée; les exils et les lettres de cachet_ ont été abolis par la
-Révolution.
-
---Ah! dit madame de Staël d'un air étonné... et qu'est-ce donc que le
-18 fructidor?.... Une promenade à Sinnamari... Le lieu était mal
-choisi, car l'air y est mauvais!...
-
-Le premier Consul fronça le sourcil..... Il n'aimait pas que madame
-de Staël parlât politique, et surtout avec lui. Il s'éloigna
-sur-le-champ.
-
-Madame de Staël comprit aussitôt sa faute, ou plutôt sa _bêtise_,
-comme elle-même le dit le soir à M. de Narbonne, qu'elle rencontra
-chez le marquis de Luchesini.
-
---Je suis toujours la même, lui dit-elle; j'ai parfois un peu plus
-d'esprit qu'une autre, et puis dans d'autres moments je suis aussi
-niaise que la plus bête... Aller lui parler du 18 fructidor!... à
-lui!.. lui qui peut-être bien l'a dirigé[29], quoiqu'il fût de l'autre
-côté des Alpes... mais qui de toute manière doit au fond du coeur
-aimer une révolution qui lui a permis de faire, lui chef militaire,
-une autre révolution avec des baïonnettes, puisque les magistrats du
-peuple, les Directeurs, en avaient agi ainsi avec les représentants de
-la nation.....
-
-[Note 29: C'était à cette époque une opinion assez répandue que le
-général Bonaparte avait instruit et envoyé Augereau pour faire le 18
-fructidor.]
-
-Le premier Consul ne voulut cependant montrer aucune humeur de cette
-conversation, qui, toute rapide qu'elle avait été, avait pu être
-entendue par les personnes qui étaient près de lui. Il s'approcha de
-madame de Montesson, causa avec elle sur une foule de sujets, et
-finit par lui demander s'il était vrai que M. le duc d'Orléans[30]
-jouât très-bien la comédie.
-
-[Note 30: Monseigneur le duc d'Orléans, grand-père du roi.]
-
---Très-bien les rôles de rondeur et de gaieté. M. le duc d'Orléans
-n'aurait pas bien joué les rôles de Fleury, ni ceux de Molé; son
-physique d'ailleurs s'y opposait[31]; mais les rôles dans le genre de
-ceux que je viens de citer étaient aussi bien et même peut-être mieux
-remplis par lui qu'ils ne l'étaient souvent à la Comédie Française. On
-jouait souvent dans ses châteaux, car il aimait fort ce
-divertissement; aussi avait-il un théâtre dans presque toutes ses
-habitations. Nous avions beaucoup de théâtres particuliers dans les
-châteaux de nos princes et même à Paris. Outre celui de Sainte-Assise,
-il y en avait un à Chantilly, où madame la duchesse de Bourbon et M.
-le prince de Condé jouaient admirablement. Il y en avait aussi un à
-l'Île-Adam, chez M. le prince de Conti; mais là je ne crois pas,
-malgré le soin que le prince mettait à ce que sa maison fût une des
-plus agréables de France, que la partie dramatique fût aussi soignée
-que le reste.
-
-[Note 31: M. le duc d'Orléans était très-gros, et n'aurait pas pu, en
-effet, jouer un rôle où il aurait fallu de l'élégance dans la
-tournure.]
-
---Qu'est-ce donc qu'un théâtre sur lequel le duc d'Orléans aurait
-joué la comédie _avec les comédiens français_?... Ce n'est pas
-Sainte-Assise.
-
---Ah! vous avez raison, général..... c'était sur un théâtre que M. le
-duc d'Orléans avait fait construire, ou au moins réparer, dans sa
-maison de Bagnolet. On y joua pour la première fois _la Partie de
-chasse d'Henri IV_, par Collé. Ce fut Grandval qui fit Henri IV, et,
-je dois le dire, M. le duc d'Orléans qui remplit le rôle de Michaud.
-
-Le premier Consul sourit avec cette malice qui rendait son sourire
-charmant, lorsqu'il était de bonne humeur. Il avait voulu amener
-madame de Montesson à dire que le duc d'Orléans jouait avec Grandval;
-mais c'était une époque où l'on était peu soigneux des convenances de
-rang, et où le Roi s'appelait _La France_[32].
-
-[Note 32: 1760 ou 1761.--C'était l'époque qui commença les turpitudes
-de la fin du règne de Louis XV.]
-
-Madame de Montesson vit le sourire... Elle ne dit rien..., mais une
-minute après elle appela Garat, qui était à l'autre bout du salon, et
-lui dit, avec cette grâce charmante qu'elle mettait toujours dans une
-demande pour faire de la musique chez elle ou bien une lecture:
-
---Qu'allez-vous nous chanter, Garat?... avez-vous ici quelqu'un de
-force à chanter un duo de Gluck avec vous?
-
-Garat sortit un moment sa tête de l'immense pièce de mousseline dans
-laquelle il était enseveli et qui lui servait de cravate; puis il prit
-un lorgnon qui ressemblait à une loupe, et promena longtemps ses
-regards sur l'assemblée avant de répondre; probablement que l'examen
-ne fut pas favorable, car il secoua tristement la tête et laissa
-tomber lentement cette parole:
-
---Personne.
-
---J'en suis fâchée, dit madame de Montesson; vous auriez chanté ce
-beau duo que vous avez dit souvent avec la Reine... car vous chantiez
-souvent avec elle, n'est-ce pas?
-
-Garat souleva la tête une seconde fois, cligna de l'oeil, et joignant
-ses petites mains, dont l'une était estropiée, comme on sait, il dit
-avec un accent profondément touché et toujours admiratif:
-
---Oh! oui!... Pauvre princesse!... comme elle chantait faux!
-
-Madame de Montesson sourit aussi à son tour, mais d'une manière
-imperceptible, car elle était avant tout la femme du monde et celle
-des excellentes manières. Elle avait voulu prouver au premier Consul
-que le duc d'Orléans n'était pas le seul prince qui eût joué avec des
-artistes, puisque la reine de France chantait dans un concert devant
-cinquante personnes avec un homme qui se faisait entendre dans un
-concert payant.
-
-Napoléon n'aimait pas Garat. Cependant comme il aimait le chant, et
-que Garat avait vraiment un admirable talent, il l'écouta avec plus
-d'attention qu'il ne l'avait fait jusque-là, et même il lui fit
-répéter une romance que Garat chantait admirablement et dont la
-musique est de Plantade!
-
- Le jour se lève, amour m'inspire,
- J'ai vu Chloé dans mon sommeil;
- Je l'ai vue, et je prends ma lyre, etc.
-
-Mais le Consul n'eut pas la même patience pour Steibelt. Celui-ci
-arrivait à Paris et désirait vivement se faire entendre de l'homme
-dont le nom remplissait non-seulement l'Europe, mais le monde habité.
-Madame de Montesson lui demanda de venir à l'un de ses déjeuners, et
-ce même jour il y était venu. Ce fut donc avec une grande joie qu'il
-se mit au piano. Il joua d'abord une introduction improvisée
-admirable, qui à elle seule était une pièce entière; mais il tomba
-dans sa faute ordinaire; il entreprit toute une partition; il commença
-la belle sonate à madame Bonaparte, une de ses plus belles
-compositions, sans doute, mais qui ne finit pas. Le premier Consul
-fit assez bonne contenance pendant l'introduction et la première
-partie de la sonate; mais à la reprise de la seconde, il n'y put
-tenir. Il se leva brusquement, prit congé de madame de Montesson en
-lui baisant la main, ce qui était rare pour lui, murmura quelques mots
-sur ses occupations, et sortit saluant légèrement à droite et à
-gauche, en entraînant Joséphine, qui le suivait en mettant ses gants,
-rajustant son châle et disant adieu en courant à madame de Montesson.
-
---Il est charmant, s'écria madame de Montesson toute ravie du
-baisement de main. N'est-ce pas, Steibelt, qu'il est charmant?
-
---Charmant? dit le Prussien furieux!... charmant? dites plutôt que
-c'est un Vandale!... demandez à Garat.
-
-Mais Garat avait été écouté; on lui avait même redemandé sa romance,
-et il dit non-seulement comme les autres:--Il est charmant...; mais il
-ajouta, avec cette expression importante que nous lui avons tous
-connue, et qui rendait si drôle sa figure de singe:
-
-_C'est un grand homme!_
-
-Mais où madame de Montesson eut une maison peut-être encore plus
-agréable qu'à Paris, ce fut à Romainville. Elle s'ennuya bientôt de
-Paris; elle y eut quelques désagréments. On ne peut servir tout le
-monde, quelque crédit qu'on ait; et ceux qui ne réussissent pas par
-votre moyen sont mécontents et vous accusent: ce fut ce qui arriva à
-madame de Montesson. Elle eut de plus des cabales de théâtre qui
-vinrent lui donner de l'ennui.
-
-Mademoiselle Duchesnois voulut débuter aux Français[33]. Chaptal, qui
-prétendait se connaître en figures, prononça qu'un aussi laid visage
-ne pourrait jamais réussir, et refusa ou du moins éluda l'ordre de
-début. On en parla à madame de Montesson; elle avait joué la comédie
-trop souvent et trop bien pour ne pas porter intérêt à une jeune
-personne qui annonçait du talent, car elle promettait alors ce qu'elle
-n'a pas donné, tandis que mademoiselle Georges a été depuis, comme
-alors, bien au-dessus d'elle.
-
-[Note 33: Alors on ne disait pas _la Comédie Française_, on disait
-_les Français_.]
-
-Quoi qu'il en soit, madame de Montesson se passionna pour le talent de
-mademoiselle Duchesnois, qui était laide à renverser. Le moyen,
-quelque esprit qu'elle eût, de se douter que c'était M. de Valence qui
-lui _imposait_ mademoiselle Duchesnois!... Comme elle était loin de
-cette pensée, elle voulut, à son tour, employer son crédit pour
-_imposer_ mademoiselle Duchesnois aux Parisiens. Elle fit donc
-promettre à madame Bonaparte de venir entendre mademoiselle
-Duchesnois en petit comité. On invita cent cinquante personnes, plus
-de deux cents s'y trouvèrent. Chaptal était du nombre. Il pensait
-comme beaucoup de gens qu'un beau ou un joli physique est une
-condition, sinon première, au moins très-importante pour réussir sur
-le théâtre. C'était un homme d'esprit sur lequel on faisait des mots
-qu'on croyait bons et qui n'étaient que de pauvres sottises. Il avait
-de la science et de la bonté, et, en surplus de sa science, il avait
-de l'esprit. Mademoiselle Duchesnois, avec sa grande bouche, sa
-maigreur osseuse, car alors elle était maigre et sans forme, avec sa
-laideur enfin, lui parut avoir raison lorsqu'elle disait:
-
- Soleil, je viens te voir pour la dernière fois.
-
-et il jugea inutile de la faire mentir en la faisant revenir pour le
-répéter. En conséquence, il lui refusa un ordre de début. Voilà
-pourquoi madame de Montesson sollicita madame Bonaparte d'entendre la
-jeune débutante chez elle, et fit prier par elle M. Chaptal d'y venir.
-Le moyen de refuser la reine de France, car Joséphine l'était déjà!...
-Chaptal vint donc chez madame de Montesson, où nous entendîmes
-mademoiselle Duchesnois dans _Phèdre_, et, je crois, dans
-_Clytemnestre_ et dans _Didon_...
-
---Que ferez-vous? dis-je à Chaptal, lorsque après avoir écouté la
-débutante on se mêla pour causer.
-
-Il me regarda en souriant.
-
---Je parie que vous m'avez deviné, me dit-il.
-
---Mais non... J'ai fort bonne opinion de votre fermeté...
-
---Vraiment!... mais le moyen!... mettez-vous à ma place... tenez,
-voyez plutôt.
-
-En effet, nous vîmes s'avancer vers nous madame Bonaparte, donnant le
-bras à madame de Montesson, qui, pour cette grande attaque, avait
-quitté son canapé et son tabouret[34], et, tenant mademoiselle
-Duchesnois par la main, venait solliciter le fameux ordre de début...
-
-[Note 34: Madame de Montesson savait sans doute, par les Mémoires de
-Saint-Simon et ceux de Dangeau, que les princesses se couchaient sur
-leur lit pour ne pas reconduire lorsque l'étiquette était douteuse.
-Pour trancher la difficulté, madame de Montesson était sur un canapé,
-les pieds posés sur un tabouret et les jambes recouvertes d'un
-couvrepied. Cette attitude admettait un état qui l'empêchait de se
-lever et conséquemment de reconduire. Elle ne reconduisait que madame
-Bonaparte et madame Louis, quelquefois aussi la princesse Pauline:
-celle-ci exigea qu'elle ne le fît pas, mais elle le voulait faire.
-J'ai déjà parlé de cette coutume de la maison de madame de Montesson.]
-
---Et la protégée de madame Louis Bonaparte? dis-je à Chaptal...
-
---Oh! qu'elle est belle! s'écria-t-il comme transporté à ce seul
-souvenir!
-
---Et comme elle est bonne dans les moments de force de son rôle! vous
-ne pouvez pas la refuser si celle-ci débute.
-
---Vous avez raison... Eh bien! toutes deux débuteront.
-
-Ces dames arrivèrent alors auprès de nous... Madame de Montesson
-demanda, madame Bonaparte appuya et Chaptal accorda ce qu'il ne
-pouvait au fait pas refuser à madame Bonaparte, qui, par instinct,
-n'aimait pas mademoiselle Georges, rivale de mademoiselle Duchesnois,
-que mademoiselle Raucourt avait amenée chez madame Louis, où je
-l'admirai le lendemain de la soirée de madame de Montesson.
-
---_N'est-ce pas_, me dit mademoiselle Raucourt avec son accent de
-Léontine dans _Héraclius_, ou de Cléopâtre dans _Rodogune_, _n'est-ce
-pas que voilà un bel outil de tragédie?..._
-
-Le fait est qu'elle était superbe, et que son talent, très-beau dans
-cette première époque de sa vie, est devenu un des plus remarquables
-de notre temps: c'est le dernier soupir de la bonne tragédie.
-Mademoiselle Raucourt lui avait donné les bonnes traditions, et elle
-les a conservées...
-
-Madame de Montesson voulut quitter Paris, et comme sa fortune lui
-permettait d'avoir une maison à elle, elle en acheta une charmante à
-Romainville; mais elle était trop petite, il fallut l'agrandir. Elle
-fit bâtir, et ce qu'elle ordonna fut d'un goût si parfait, que tout le
-monde voulut connaître cette charmante chaumière ou moulin, comme elle
-l'appelait, et bientôt elle eut plus de monde qu'à Paris.
-
-J'ai déjà dit qu'elle peignait admirablement les fleurs; elle voulut
-en élever d'aussi belles que celles du Jardin des Plantes, pour lui
-servir de modèles. Elle fit donc construire une serre à Romainville:
-cette serre servit ensuite de modèle pour celle de la Malmaison[35];
-elle communiquait à la chambre à coucher de madame de Montesson par
-une glace sans tain. Au milieu, était une rotonde dans laquelle on
-déjeunait tous les matins. Il y avait souvent des personnes qui ne
-pouvaient pas venir plus tard et venaient déjeuner à Romainville, et
-puis l'entourage de madame de Montesson était fort nombreux. Elle
-avait ses deux nièces, dont l'une, madame de Valence, était encore
-charmante, et jolie, et gracieuse, autant que femme peut l'être...;
-l'autre, madame Ducrest, chantait à merveille. On faisait
-d'excellente musique à Romainville; madame Robadet, dame de
-compagnie de madame de Montesson, était très-forte sur le piano et
-l'une des premières élèves de Steibelt. Dès qu'il fut arrivé à
-Paris, il fut attiré dans cette maison et contribua à l'agrément du
-salon de madame de Montesson. C'était une aimable femme que madame
-Robadet[36]; elle formait, avec la famille nombreuse de madame de
-Montesson, le fond et le noyau de la société qu'on était toujours
-sûr de trouver à Romainville. Tout cela se groupait autour de la
-maîtresse de la maison, sans chercher à faire un effet exclusif, et
-pour l'aider seulement à rendre sa maison plus agréable[37],
-quoique parmi elles il y en eût qui pouvaient le faire avec
-certitude de succès; mais la pensée n'en venait pas... Il y avait
-donc à Romainville madame de Valence, encore jolie à faire tourner
-une tête, et madame Ducrest, nièces toutes deux de madame de
-Montesson; les deux filles de madame de Valence[38], parfaitement
-élevées, polies, et faisant déjà présumer ce qu'elles sont devenues,
-des femmes parfaites; mademoiselle Ducrest (Georgette), jolie comme
-un ange et fraîche comme un bouton de rose... Voilà ce qui formait
-le fond de la société habituelle de madame de Montesson; il faut y
-ajouter les dames de La Tour[39], amies malheureuses pour qui elle
-fut une providence... Les plus habituées ensuite étaient madame
-Récamier, madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély... Madame Bonaparte
-y allait aussi souvent qu'elle le pouvait, ainsi que la princesse
-Borghèse. J'y allais aussi, mais je fus à Arras alors, ce qui me
-rendit moins assidue. On y voyait aussi presque toujours madame de
-Fontanges[40], fille de M. de Pont; et puis encore madame de
-Custine, mademoiselle de Sabran, cette belle et ravissante personne,
-dont le dévouement, aussi grand que son courage et sa beauté, fit
-impression sur un peuple en délire, et ne put toucher des juges qui,
-pour la satisfaire, n'avaient qu'à écouter la justice!...
-
-[Note 35: La serre de la Folie de Saint-James, à Neuilly, avait été
-faite sur ce plan bien avant toutes deux.]
-
-[Note 36: Madame Robadet, dame de compagnie de madame de Montesson,
-fut toujours attentive à lui plaire, mais n'en fut pas récompensée
-comme elle aurait dû l'être à la mort de madame de Montesson. Elle fut
-à peu près oubliée dans le testament, si elle ne le fut pas
-tout-à-fait. J'ai contribué pour ma part, et sans qu'elle l'ait su,
-peut-être, à lui faire avoir une place de dame de compagnie en Italie.
-Madame Robadet était une aimable femme.]
-
-[Note 37: J'ai vu des exemples de ce que je viens de citer, pas plus
-tard que l'hiver dernier. C'était dans un salon où il y avait beaucoup
-de monde; la maîtresse de la maison se levait pour aller parler à
-quelqu'un à l'extrémité du salon; elle trouvait sa place auprès de la
-cheminée prise, cette place qui est toujours un lieu réservé, ainsi
-que tout le monde sait. Cette ridicule usurpation se fit plusieurs
-fois de suite; il fallut que la maîtresse de la maison le dît enfin,
-pour qu'on ne retombât plus dans cette faute.]
-
-[Note 38: Qui depuis épousèrent, l'une M. de Celles, préfet de Nantes,
-l'autre le maréchal Gérard. Toutes deux sont faites pour servir de
-modèle comme filles, comme épouses et comme mères. Madame de Celles
-est morte à Rome en 1825.]
-
-[Note 39: Madame de La Tour était mademoiselle de Polastron et soeur
-de la duchesse Jules de Polignac.]
-
-[Note 40: Madame la marquise de Fontanges, fille de l'ancien intendant
-de Metz, était une charmante personne et jolie comme un ange; sa fille
-Delphine a depuis épousé M. Onslow (Georges), qui possède un si beau
-talent pour la composition de musique dramatique.
-
-Madame de Fontanges et son père, M. de Pont, étaient aussi des amis
-intimes de ma mère. M. de Pont était avec M. de Valence et César
-Ducrest, lorsque ce malheureux jeune homme fut tué par une bombe, au
-feu d'artifice tiré pour la paix avec l'Angleterre: M. de Pont eut le
-bras cassé à plus de soixante-six ans. Il était l'ami le plus intime,
-après M. de Valence, de madame de Montesson.]
-
-On voyait encore chez madame de Montesson toutes les étrangères ayant
-une spécialité de fortune, de rang ou de beauté: la marquise de
-Luchesini[41], la marquise de Gallo[42], madame Visconti, la duchesse
-de Courlande, madame Divoff, madame Demidoff, la princesse Dolgorouki
-et la belle madame Zamoïska[43], et une foule de Françaises et
-d'étrangères dont les noms m'échappent.
-
-[Note 41: Femme du ministre de Prusse.--C'était une énorme Prussienne,
-très-bonne femme du reste.]
-
-[Note 42: Ambassadrice de Naples.]
-
-[Note 43: Soeur du prince Czartorinsky.]
-
-J'ai dit que madame de Montesson ne sortait pas. Sa santé, presque
-détruite, en était encore plus la cause que l'étiquette, contre
-laquelle plusieurs personnes se révoltaient. À l'époque dont je parle
-surtout (en 1804), elle souffrait cruellement de douleurs aiguës qui
-lui ôtaient presque ses facultés. Un jour cependant, quelles que
-fussent ses souffrances, elle prouva combien madame de Genlis avait
-tort en l'accusant de manquer de coeur[44]. Elle était plus accablée
-que de coutume, et retirée dans l'intérieur de son appartement; elle
-était entourée de ses femmes, qui empêchaient le moindre bruit de
-parvenir à elle... Tout à coup, elle entend la voix de madame de La
-Tour, de son amie, qui, au milieu de sanglots étouffés, suppliait la
-femme de chambre de garde auprès de la malade de la laisser entrer...
-Madame de Montesson, émue de ce qu'elle entend, sonne, et donne
-l'ordre de laisser entrer madame de La Tour.
-
-[Note 44: Madame de Genlis a été pour madame de Montesson comme
-beaucoup de gens sont envers les grands parents, c'est-à-dire ingrats,
-du jour où celui qui a longtemps fait s'arrête. Alors ce parent a tous
-les défauts; il a d'abord les siens, et puis toutes ses qualités qui
-se sont changées en défauts. Bienheureux qu'elles ne deviennent pas
-des vices!]
-
---Ah! mon amie, ma seule amie, venez à notre secours! s'écrie madame
-de La Tour, en tombant à genoux près de son lit... Mes neveux vont
-périr si vous ne les secourez pas!... Vous seule le pouvez; car vous
-avez tout pouvoir sur madame Bonaparte, et madame Bonaparte peut tout
-à son tour sur le général Bonaparte[45].
-
-[Note 45: Madame de La Tour se serait crue coupable d'appeler
-l'Empereur par son nom.]
-
-Et madame de La Tour apprend à son amie ce qu'elle ignorait, n'ayant
-lu aucun journal depuis le matin, la conspiration de Georges et le
-danger de MM. de Polignac.
-
-Madame de Montesson, dont l'esprit rapide comprit sur-le-champ le
-danger des accusés, ne perd pas un moment à délibérer; elle sonne,
-donne l'ordre de mettre ses chevaux et demande une robe.
-
---Mais vous êtes malade, mon amie!... vous souffrez cruellement...
-vous ne pouvez aller à Paris... Je ne vous demandais qu'un billet pour
-madame Bonaparte!
-
---Un billet n'est point assez éloquent lorsqu'il s'agit de la vie
-d'un homme, lui répondit madame de Montesson... Il faut que je voie
-non-seulement Joséphine, mais l'Empereur!...
-
---Mais vous avez la fièvre! s'écrie madame de La Tour, qui venait de
-serrer sa main.
-
---Eh bien! je n'en parlerai que mieux et plus vivement, dit-elle en
-souriant et en montrant des dents encore superbes...
-
-Et une demi-heure n'était pas encore écoulée depuis l'entrée de madame
-de La Tour dans sa chambre, qu'elle était sur le chemin de
-Saint-Cloud.
-
-En arrivant, elle fut aussitôt introduite auprès de Joséphine; elle
-lui demanda avec instance, avec larmes, la grâce de MM. de Polignac et
-de M. de Rivière[46].
-
-[Note 46: On a dit vulgairement que MM. de Polignac avaient été tous
-deux condamnés à mort; c'est une erreur. M. Armand le fut, mais non
-pas M. Jules. Il fut condamné à deux ans de prison; il n'eut pas de
-lettres de grâce comme les autres.]
-
---Hélas! répondit Joséphine, que puis-je pour eux?
-
---Tout! dit avec force madame de Montesson; car vous avez un motif
-puissant pour exiger de l'Empereur qu'il vous accorde les trois têtes
-qu'il veut faire tomber. C'est sa propre gloire que vous voulez
-sauver avec elles!... Que veut-il?... être roi!... Eh bien! veut-il
-aussi que nos voeux, qui seront toujours pour lui, soient refoulés
-dans nos coeurs par cet acte de cruauté?... Veut-il que les marches du
-trône où il monte soient teintes du sang innocent?...
-
---Mais ils sont coupables! dit doucement Joséphine.
-
---Non, ils ne sont pas coupables! dit madame de Montesson, avec une
-force que lui donnait la fièvre qu'elle avait et l'émotion de son âme.
-Non, ils ne sont pas coupables!... Quels serments ont-ils prêtés?...
-quelle est la foi jurée qu'ils ont violée?... Toujours fidèles à leur
-souverain, ils sont rentrés en France pour ses intérêts; c'est vrai...
-Eh bien! qu'on les surveille... qu'on les enferme... Mais pas de
-mort!... pas de sang versé!... Mon Dieu! la France n'en a-t-elle pas
-assez vu couler?...
-
-Et, tout épuisée de l'effort qu'elle venait de faire, elle retomba sur
-le canapé d'où elle s'était levée, entraînée par son agitation.
-
---Calmez-vous, lui dit Joséphine en l'embrassant, vous me faites
-rougir de mes craintes. Je parlerai... Bonaparte m'entendra... et je
-vous jure qu'il faudra qu'il me donne la grâce de MM. de Polignac, ou
-je n'aurai plus d'affection pour lui. Vous m'ouvrez les yeux!... Sans
-doute, ils ne sont pas aussi coupables que ce Moreau!...
-
---Oh! lui, je vous l'abandonne!... quoiqu'à vrai dire, il faudrait que
-la première action de votre héros, dans la route nouvelle que sa
-gloire lui a frayée, fût tout entière grande et généreuse. Ah!
-Joséphine! la clémence est si belle dans un souverain!...
-
---Je vous promets de faire tout ce que je ferais pour sauver mon
-frère... Reposez-vous sur moi.
-
---Ne pourrais-je le voir? demanda madame de Montesson.
-
---Je vais le savoir, dit Joséphine avec empressement, et peut-être
-charmée d'avoir un auxiliaire aussi puissant avec elle.
-
-Elle revint au bout de quelques minutes l'air tout abattu.--Je ne puis
-le voir _moi-même_, dit-elle... Partez; mais comptez sur moi.
-
-Madame de Montesson revint à Romainville dans un état digne de pitié.
-Sa fièvre avait redoublé par la crainte de ne pas réussir, et de
-rapporter une parole de mort dans cette famille désolée[47], au lieu
-de la joie qu'elle lui avait promise... En arrivant, elle vit accourir
-madame de La Tour et sa fille.--Espérez!...«leur cria-t-elle du plus
-loin qu'elle put se faire entendre. Il lui semblait que cette
-espérance ne serait pas vaine...
-
-[Note 47: Junot et moi nous étions alors à Arras, et Murat était
-gouverneur de Paris. J'ai vu Junot se féliciter, avec un bonheur dont
-des paroles ne peuvent donner l'idée, de s'être trouvé loin de Paris
-dans un pareil moment.--Si je m'y fusse trouvée, toutefois, j'aurais
-été aussi une des premières auprès de l'Empereur.--Madame de La Tour
-était l'amie de ma mère, comme je l'ai déjà dit, ainsi que la famille
-Polastron, à Toulouse.]
-
-On a dit une foule de versions sur cette affaire de MM. de Polignac;
-le fait réel est celui que je raconte. On a mis sur le compte de
-Murat, de Savary, de l'impératrice, le salut des accusés. Ce fut
-madame de Montesson, ce fut elle qui sauva M. de Polignac, M. de
-Rivière et M. d'Hozier[48]. Murat, qui alors était gouverneur de
-Paris, dit seulement à l'Empereur: _Soyez clément, et vous sèmerez
-pour recueillir_.
-
-[Note 48: Il ne faut pas confondre M. d'Hozier avec M. Bouvet de
-Lozier, aussi accusé dans cette affaire de Georges. M. Bouvet de
-Lozier ne courait aucun risque, sa prompte franchise avait assuré sa
-vie.]
-
-Mais ces paroles furent dites _pour tous les accusés_, et même pour
-Moreau, Coster de Saint-Victor, M. d'Hozier et les autres. Quant à
-Savary, ce qu'il fit fut pour plaire à sa femme et satisfaire son
-amour-propre, parce qu'il était allié de très-près, par madame
-Savary, aux Polignac; mais quand il vit se froncer le sourcil
-impérial, il se retira au fond de sa coquille pour s'y tenir
-tranquille. Ce fut, je le répète, madame de Montesson qui sauva MM. de
-Polignac et de Rivière.
-
-L'espérance que madame de Montesson avait rapportée à ses amies ne fut
-pas d'abord réalisée... La condamnation fut prononcée... En
-l'apprenant, madame de Montesson oublia de nouveau toutes ses
-souffrances; elle ne sentit plus qu'une seule douleur, celle de ces
-femmes qui pleuraient et sanglotaient dans ses bras, l'appelant à leur
-aide et lui criant qu'elles n'espéraient qu'en elle.
-
---Mon Dieu! mon Dieu! disait madame de Montesson tandis que sa voiture
-roulait rapidement vers Saint-Cloud, prêtez-moi un accent _qui le_
-persuade; car ce n'est que de _lui seul_ que j'attends quelque pitié.
-
-Elle avait raison; elle savait qu'autour des rois, et Napoléon l'était
-déjà par le fait[49], il n'y a que trop de gens perfides dont la
-volonté d'exécution outre-passe toujours l'intention de punir du
-maître.
-
-[Note 49: Il était empereur depuis le 4 mai 1804; on était alors en
-juin.]
-
---J'ai parlé, lui dit Joséphine aussitôt qu'elle l'aperçut, mais j'ai
-peu d'espoir... Il est plus irrité cette fois que je ne l'ai vu encore
-pour des conspirations, même celle de la machine infernale, où, sans
-ce pauvre Rapp, Hortense et moi nous sautions en l'air, _sans compter_
-madame Murat[50]... Je lui ai parlé avec l'intérêt que je devais
-mettre à une aussi importante affaire, et je crains...
-
-[Note 50: Malgré sa vive préoccupation, madame de Montesson fut
-frappée d'une façon risible en entendant ce mot si comique dans une
-circonstance de vie et de mort.--On sait que madame Bonaparte n'aimait
-aucune de ses belles-soeurs, et madame Murat était, dans le temps où
-nous sommes maintenant, l'une de celles qu'elle aimait le moins.--Le
-jour de la machine infernale, madame Murat était en effet dans la
-voiture de madame Bonaparte avec mademoiselle de Beauharnais[50-A].
-Elles ne furent sauvées toutes trois que parce que Rapp, qui pourtant
-ne s'entendait guère à la toilette des femmes, s'avisa, en descendant
-l'escalier, de trouver que le châle de madame Bonaparte n'allait pas
-avec la robe, ou je ne sais quelle autre partie de l'habillement.
-Madame Bonaparte, qui allait immédiatement après le Consul, se serait
-trouvée dans l'explosion, tandis qu'elle ne se trouva qu'à une grande
-distance. M. d'Abrantès échappa à la mort également ce jour-là par un
-hasard miraculeux.]
-
-[Note 50-A: Ou sa voiture suivait celle de sa belle-soeur, je n'ai pas
-la chose bien présente; je crois cependant qu'elle était avec madame
-Bonaparte. Comme, depuis que madame Murat est à Paris, je ne la vois
-pas et n'ai aucun rapport avec elle, je n'ai pu le savoir d'elle. Si
-cette conduite de ma part paraît étonnante, qu'on se rappelle celle de
-madame Murat!... Elle n'est quelque chose aujourd'hui en France que
-pour des amis personnels: tout ce qui porte le souvenir de l'Empereur
-au coeur doit se rappeler le traité de la cour de Naples en 1814!...
-Qui le provoqua?... lorsqu'on songe à ce que pouvait la force de
-l'armée napolitaine dans les affaires de cette époque, pour ou contre
-l'Autriche, on s'étonne et l'on s'irrite à la fois en voyant une
-personne qui avait la prétention de savoir régner presque avant celle
-de plaire, ne savoir être ni reine, ni soeur. Comment put-elle croire
-UN MOMENT que les couronnes posées sur des fronts fraternels par la
-main de Napoléon y demeureraient un jour après la chute de la
-sienne?... Les insensés!... ils ne furent rois que par le vertige qui
-entoure les trônes au moment du danger!...
-
-Quant à l'amitié particulière qui existait entre nous dans notre
-jeunesse assez intimement pour nous tutoyer, il y a longtemps que les
-liens en ont été brisés par madame Murat elle-même. Ma fidélité et mon
-dévouement au nom de l'Empereur, à sa mémoire... rendent témoignage
-pour moi de ce que j'aurais été pour sa soeur si elle-même eût
-toujours été ce qu'elle devait être. Cet attachement et ce dévouement
-ont survécu à l'éclat du soleil impérial... La duchesse de Saint-Leu,
-le prince de Canino, le comte de Survilliers, tout ce qui reste de
-cette illustre et malheureuse famille est dans mon coeur et pour
-toujours!...]
-
---Mais je veux le voir! s'écria madame de Montesson... Joséphine,
-faites que je le voie, et vous serez un ange.
-
---Vous le verrez, mon amie!... vous le verrez, calmez-vous... mais, au
-nom de vous-même, si vous voulez parvenir à son âme, ne me faites pas
-craindre ce qu'il _appelle des scènes_. Je le connais, et je sais que
-c'est le moyen de n'arriver à rien... calmez-vous.
-
---Eh! puis-je être calme!... si vous saviez quelle douleur, quelle
-désolation j'ai laissée derrière moi...
-
---Mais soyez tranquille, au moins en apparence... Attendez-moi... je
-reviens dans un moment.
-
-Et Joséphine partit en courant... À cette époque elle était svelte
-encore, et sa taille avait ce charme qu'elle a conservé si longtemps.
-
-Quelques minutes après, elle revint précipitamment;... sa figure,
-toujours bonne et gracieuse, était ravissante en ce moment.
-
---Venez, venez! s'écria-t-elle en offrant son bras à madame de
-Montesson et l'entraînant vers le cabinet de l'Empereur; il veut bien
-vous voir!... c'est d'un heureux augure.
-
-Madame de Montesson le pensait aussi, et cette pensée lui donna des
-forces pour parcourir l'espace assez grand qu'il y avait entre la
-chambre de Joséphine et le cabinet de Napoléon; mais à peine fut-elle
-entrée dans ce cabinet et eut-elle regardé Napoléon, que tout espoir
-s'évanouit de nouveau, et ce ne fut qu'en tremblant qu'elle entra dans
-l'appartement... Napoléon se promenait rapidement dans la chambre,
-ayant encore son chapeau sur sa tête, qu'il n'ôta même pas à l'entrée
-de madame de Montesson.
-
---Eh bien, madame, lui dit-il assez brusquement... vous aussi vous
-vous liguez avec mes ennemis!... vous venez me demander leur vie quand
-ils ne rêvent que ma mort!... quand ils la cherchent et veulent me la
-faire trouver jusque dans l'air que je respire!... Ils me rendent
-craintif... moi!... oui... ils m'empêchent de sortir, parce que je
-redoute que la moitié de Paris ne soit victime de leur barbarie... ce
-sont des monstres!...
-
-Madame de Montesson ne répondit rien... l'Empereur s'irrita de son
-silence:
-
---Vous n'êtes pas de mon avis, à ce qu'il paraît, madame?... dit-il
-avec amertume.
-
-Elle baissa les yeux.
-
-
-NAPOLÉON.
-
-Vous ne voulez pas me faire l'honneur de me répondre?
-
-
-MADAME DE MONTESSON.
-
-Que puis-je vous dire, Sire?... vous êtes ému, vous êtes surtout
-offensé... et vous ne m'entendriez pas. Ce que je puis seulement vous
-affirmer, c'est que j'ai l'horreur du sang, même de celui d'un
-coupable!... Jugez ce que je pense de ceux qui veulent faire couler le
-vôtre!!!...
-
-
-NAPOLÉON, se rapprochant d'elle.
-
-Pourquoi donc alors, si vous avez de l'amitié pour moi, venez-vous
-intercéder pour des hommes qui me tueront demain, si tout à l'heure je
-leur fais grâce?...
-
-
-MADAME DE MONTESSON.
-
-Non, Sire; on vous a trompé. MM. de Polignac peuvent avoir une pensée
-unique, absolue, qui régit leur vie et les guide dans tout ce qu'ils
-font et ce qu'ils disent. Ils veulent le retour des princes, comme le
-général Berthier, le général Junot voudraient le vôtre en pareille
-circonstance; mais ils ne sont pas _assassins_. Ils ont pu employer un
-homme à qui tous les moyens sont bons; mais eux, ils sont incapables
-d'imaginer et encore moins d'exécuter une infamie.
-
-
-JOSÉPHINE allant à lui et l'embrassant sur le front.
-
-Que t'ai-je dit, mon ami?... tu vois que madame de Montesson te parle
-comme moi!... Que t'ai-je dit encore? que MM. de Polignac seraient à
-l'avenir liés par la reconnaissance s'ils te doivent leur vie!
-
-
-MADAME DE MONTESSON.
-
-Ajoutez à cette considération, qui est immense, que vous êtes dans un
-moment, Sire, où vous devez marquer par votre clémence plus que par la
-sévérité... Cette époque à laquelle vous êtes parvenu, vous savez que
-je vous l'ai presque prédite[51]; en faveur de cette prédiction...
-soyez toujours mon héros!... soyez plus, soyez l'ange protecteur de la
-France!... qu'on dise de vous _seul_ ce qu'on n'a dit encore d'aucun
-souverain:--_Il fut vaillant comme Alexandre et César, et bon comme
-Louis XII_.
-
-[Note 51: La faveur dont jouissait madame de Montesson ne venait pas,
-comme on le croyait, de madame Bonaparte, mais de Napoléon lui-même.
-Un jour, le duc d'Orléans était à Brienne avec madame de Montesson,
-alors sa femme; le prince fut invité à donner les prix aux élèves de
-l'école militaire, et ce fut madame de Montesson que le prince chargea
-de ce soin, et qui les couronna. En donnant le laurier à _Napoleone
-Buonaparte_, elle lui dit: _Je souhaite qu'il vous porte bonheur_.
-Cette phrase, dite sans aucune pensée directe, fit impression sur le
-jeune homme couronné; et plus tard, lorsqu'il fut au pouvoir, il se
-rappela madame de Montesson et fut doublement heureux en la retrouvant
-liée avec Joséphine. Et son amitié pour elle se ressentit beaucoup de
-la pensée de Brienne, à laquelle d'ailleurs elle faisait très-souvent
-allusion.]
-
-
-NAPOLÉON, d'une voix plus douce.
-
-Mais je ne suis pas roi!... je ne suis, comme empereur, que le premier
-magistrat de la république.
-
-
-MADAME DE MONTESSON, souriant.
-
-Vous êtes tout ce que vous voulez et vous serez aussi tout ce que vous
-voudrez... Enfin, comme premier magistrat de votre république, comme
-vous l'appelez, vous pouvez faire grâce, et il faut la faire.
-
-
-NAPOLÉON.
-
-Et qui me garantira non-seulement ma vie, mais celle de tout ce qui
-m'entoure, si je fais grâce?
-
-
-MADAME DE MONTESSON.
-
-La parole d'honneur des condamnés qu'ils ne violeront jamais, j'en
-suis garant.
-
-
-NAPOLÉON.
-
-Vous connaissez mal ceux dont vous répondez, madame, à ce qu'il me
-paraît; MM. de Polignac sont des hommes d'honneur, sans doute, mais
-ils regarderont la parole donnée comme un serment prêté sous les
-verrous, et ils s'en feront relever par le pape.
-
-
-JOSÉPHINE.
-
-Eh bien! si tu crains qu'ils ne soient pas assez forts contre leur
-volonté dominante, garde-les sous des verrous; mais pas de mort, mon
-ami..., pas de mort!
-
-
-MADAME DE MONTESSON se levant et allant à lui en lui prenant la
-main.
-
-Sire!... que faut-il faire? Faut-il vous conjurer à genoux?... Sauvez
-M. de Polignac... sauvez les accusés; sauvez-les tous!... oh! je vous
-supplie!...
-
-Et elle plia le genou au point de toucher la terre; Napoléon la releva
-précipitamment et la contraignit presque de se rasseoir.
-
-
-NAPOLÉON.
-
-Vous m'affligez... car, en vérité, je ne puis vous accorder la vie de
-tous ces hommes, pour qui le repos de la France n'est rien, et qui se
-jouent du sang de ses fils comme de celui d'une peuplade sauvage.
-
-
-JOSÉPHINE.
-
-Bonaparte[52], je t'ai déjà bien prié... je te prierai tant qu'il y
-aura de l'espoir... mais, si tu me refuses, je ne t'aimerai plus...
-
-[Note 52: Elle ne lui donnait jamais le nom de Napoléon, ni en lui
-parlant, ni loin de lui. Elle disait toujours Bonaparte, et plus tard,
-en parlant de lui, l'Empereur. Mais elle fut très-longtemps à prendre
-l'habitude de ce dernier nom... et en lui parlant alors, elle lui
-disait: Mon ami.]
-
-
-NAPOLÉON l'embrassant.
-
-Mais puisque tu m'aimes, comment peux-tu me demander la grâce de ces
-hommes qui non-seulement, je le répète, veulent ma mort, mais le
-bouleversement de la France?
-
-
-MADAME DE MONTESSON avec douceur.
-
-Ce n'est pas ce qu'ils veulent.
-
-
-NAPOLÉON.
-
-Eh! madame, peuvent-ils espérer autre chose? L'agitation
-révolutionnaire que j'ai tant de peine moi-même à contenir se
-soumettrait-elle à une main inhabile? On n'improvise pas un
-gouvernement, madame, et les passions populaires ne répondraient plus
-aujourd'hui à leur colère royaliste contre la Révolution et la
-République... Cependant, tout en accusant MM. de Polignac et de
-Rivière de ramener des troubles peut-être plus sanglants que ceux de
-93, je les trouve moins coupables que des généraux républicains...
-des hommes comme Moreau (sa voix devint tremblante), Pichegru!... qui
-vont serrer la main, comme frères, au chouan Georges!...
-
-Il se laissa aller sur un canapé... Il était pâle et semblait avoir le
-frisson; ses lèvres étaient blêmes et toute sa physionomie
-bouleversée. Madame de Montesson fut alarmée et fit un mouvement; mais
-Joséphine lui fit signe de demeurer tranquille, et, s'approchant de
-Napoléon, elle lui prit les mains, les serra dans les siennes, puis
-elle l'embrassa, lui parla bas longtemps, et peu à peu le calme revint
-sur la belle physionomie de l'Empereur. Mais madame de Montesson dit
-ensuite qu'elle avait eu peur lorsque ses yeux s'étaient fermés et
-qu'il était tombé sur le canapé. Oui, reprit-il en se levant et
-marchant très-vite, en partie dans la chambre et en partie dans le
-jardin[53]... ces hommes de la France sont plus coupables que des
-serviteurs de la famille de Louis XVI, de ce malheureux Louis XVI!...
-Mais Moreau... le vainqueur d'Hohenlinden!... lui, devenir un
-conspirateur!... Il me croit jaloux[54] de lui! et pourquoi, grand
-Dieu!... Ma portion de renommée est assez belle; je n'ai besoin de
-nulle autre pour la rendre plus brillante... Et si Dieu me prend en
-faveur, j'espère bien en mériter une aussi élevée qu'il y en a sous le
-ciel!...
-
-[Note 53: Cette scène, que je tiens en entier de M. de Valence et de
-madame de Montesson, me fut confirmée depuis par l'impératrice
-Joséphine; elle avait intérêt à laisser croire qu'elle avait obtenu la
-grâce à elle seule, mais, comme je savais la vérité, elle n'osa pas
-l'altérer devant moi.]
-
-[Note 54: C'est ici le lieu de parler de la manière dont on comprend
-le mot _jalousie_: il paraît qu'il y a de certaines gens qui voient ce
-sentiment en autrui lorsqu'ils le sentent en eux-mêmes, comme ceux qui
-ont la jaunisse et voient tout jaune. J'ai entendu souvent des hommes
-qui, après avoir rimé vingt vers, prétendaient que Victor Hugo et
-Dumas étaient jaloux d'eux!... J'ai vu pareille stupidité dans
-beaucoup de femmes relativement à madame de Genlis et à madame de
-Staël!... madame de Staël, le plus beau génie de son époque après M.
-de Châteaubriand! J'ai entendu la même parole sur madame Sand, le plus
-beau talent de notre temps! De qui serait-elle jalouse, elle, bon
-Dieu?... aussi ne l'est-elle pas.--De qui Napoléon eût-il été
-jaloux?... lui dont la tête penchait sous le poids des couronnes, et
-qui, sans quitter celle de laurier, allait les surmonter toutes par
-celle de Charlemagne, comme lui-même avait surpassé sa gloire.]
-
---Eh bien! donc, dirent les deux femmes en même temps en se mettant
-presque à genoux, soyez clément pour MM. de Polignac... commuez la
-peine... mais pas de mort!... Oh! pas de mort!...
-
---Demain tu viendras me parler pour Moreau, dit Napoléon à
-Joséphine!... Croiriez-vous, dit-il ensuite à madame de Montesson,
-qu'après avoir été le but des impertinences de la femme pendant quatre
-ans, elle a été plus qu'importune pour obtenir la grâce entière du
-mari?... Elle est vraiment bonne, ma Joséphine. Et l'attirant à lui,
-il l'embrassa avec une profonde émotion.
-
---Et moi, dit madame de Montesson, il me faut aussi vous embrasser
-pour vous remercier.
-
-
-NAPOLÉON étonné, mais souriant.
-
-Me remercier! et de quoi?
-
-
-MADAME DE MONTESSON.
-
-Mais de la grâce de mes amis! Ne venez-vous pas de le dire?...
-N'avez-vous pas reconnu que Moreau était plus coupable qu'eux?...
-
-
-NAPOLÉON.
-
-Sans doute.
-
-
-MADAME DE MONTESSON.
-
-Eh bien! s'il en est ainsi, vous ne pouvez pas condamner les uns quand
-vous faites grâce au plus criminel...
-
-
-NAPOLÉON la regardant.
-
-Eh! qui vous dit, madame, que je ferai grâce à quelqu'un?
-
-
-MADAME DE MONTESSON.
-
-Mon coeur qui vous connaît et qui m'assure que vous ne voulez pas
-faire condamner Moreau... Il ne le sera pas.
-
-
-JOSÉPHINE.
-
-Mon ami... grâce!... grâce!...
-
-
-MADAME DE MONTESSON.
-
-Allons, dites ce mot-là!... il vous fera du bien.
-
-
-NAPOLÉON.
-
-Mais je ne puis la faire entière cette grâce..... il me faut une
-garantie, et je ne puis l'avoir que dans la liberté de ces
-messieurs.....
-
-
-MADAME DE MONTESSON l'embrassant avec affection[55].
-
-[Note 55: Elle était naturellement très-froide et peu expansive; elle
-avait même habituellement une dignité qui donnait de la crainte aux
-jeunes femmes qu'on lui présentait.]
-
-Ah! merci! merci!.... vous êtes bon! vous êtes aussi bon que vous êtes
-grand!....
-
-
-JOSÉPHINE l'embrassant aussi très-émue.
-
-Merci, mon ami!.... merci!.... Voilà une belle journée!.... elle doit
-aussi être belle pour toi!...
-
-
-NAPOLÉON.
-
-Mais que dans leur prison ils soient circonspects; pas d'intrigues....
-pas de complots.
-
-
-MADAME DE MONTESSON avec assurance.
-
-Je réponds d'eux... (_Elle va vers l'Empereur, mais sans crainte._) En
-parlant _des accusés_... j'ai entendu _tous les accusés_ pour la cause
-royale.
-
-
-NAPOLÉON très-vivement.
-
-Non, madame..... En vous accordant, ainsi qu'à Joséphine, la vie de M.
-de Polignac et de M. de Rivière, je n'ai entendu et compris que ces
-deux noms; les autres doivent subir leur sort.
-
-
-MADAME DE MONTESSON.
-
-Même M. d'Hozier?....
-
-
-NAPOLÉON.
-
-M. d'Hozier comme les autres.
-
-
-JOSÉPHINE.
-
-Mon ami!....
-
-
-NAPOLÉON frappant du pied avec colère.
-
-On a bien raison de dire qu'un homme d'état ne devrait jamais laisser
-approcher une femme de son cabinet!.... Que me voulez-vous toutes
-deux?... Vous me tourmentez depuis une heure pour obtenir une chose
-qui peut-être me sera fatale!.... Dieu veuille qu'un jour vous ne vous
-rappeliez pas cette conversation avec effroi!
-
-
-MADAME DE MONTESSON.
-
-Dieu protége les rois cléments, et nous ne nous la rappellerons que
-pour vous en aimer davantage... Mais, je vous en conjure, donnez-moi
-la vie de M. d'Hozier.
-
-
-NAPOLÉON.
-
-Vous l'aimez donc beaucoup?
-
-
-MADAME DE MONTESSON.
-
-Moi! du tout, je ne le connais pas[56].
-
-[Note 56: Je crois qu'en effet elle ne le connaissait pas du tout.]
-
-
-NAPOLÉON.
-
-Eh bien! pourquoi donc alors vouloir arrêter le cours de la loi?....
-
-
-MADAME DE MONTESSON.
-
-Que vous importe?.... Allons, accordez-moi sa grâce!... je vous
-en conjure!... Hélas! pour vous-même, je voudrais vous voir
-signer une amnistie pleine et entière. Ainsi, par exemple,
-M. de Saint-Victor.....
-
-
-NAPOLÉON l'interrompant avec une sorte de hauteur.
-
-Ah! pour celui-là, je vous demande de ne pas aller plus loin! M. de
-Saint-Victor est sans doute un brave homme; mais il est du nombre de
-ces conspirateurs qui ruinent une cause, quand ils y entrent comme
-associés actifs..... C'est un homme bien dangereux[57]... et il a fait
-bien du mal à tous les siens!... Il doit mourir!... (ajouta-t-il après
-un long silence et comme répondant à une voix intérieure.) Nous ne
-sommes plus au temps des Brutus.
-
-[Note 57: M. Coster de Saint-Victor était fanatique pour ses rois
-comme un Romain de l'ancienne Rome l'était pour sa république. Pendant
-tout le procès il fit constamment des réponses inconcevables, et
-toujours bravant les juges et l'autorité... Souvent il dédaignait de
-répondre, et en tout Napoléon avait raison: il fit beaucoup de mal à
-sa cause par l'obstination qu'il apportait quelquefois dans ses
-réponses... Du reste loyal, brave, et brave chevaleresquement...
-L'infortuné périt avec le plus noble courage, et sur l'échafaud, au
-moment où sa tête tombait, il criait encore: Vive le Roi!]
-
-
-MADAME DE MONTESSON.
-
-Je ne connais M. de Saint-Victor que de nom, ainsi que M. d'Hozier;
-mais des rapports intimes existent entre ce dernier et moi par des
-amis communs: voilà pourquoi je tiens tant à le sauver.
-
-
-NAPOLÉON.
-
-Eh bien! soit: je vous le donne encore..... (_se reprenant_)
-c'est-à-dire j'en parlerai avec Cambacérès et le grand-juge; car je
-n'ai pas pouvoir à moi seul.....
-
-Madame de Montesson quitta Saint-Cloud tellement heureuse d'avoir
-obtenu ce qu'elle voulait, qu'elle ne souffrait plus...
-
---Victoire! cria-t-elle du plus loin qu'elle aperçut ses amies
-désolées qui accouraient à elle.... Victoire!--Et elle leur annonça ce
-que l'Empereur venait de faire.
-
---C'est un homme qui veut mériter ce qu'il cherche à obtenir, dit M.
-de Valence... et ce n'est pas moi qui lui serai un empêchement.
-
-Telle fut la véritable histoire de MM. de Polignac[58]. Je ne sais
-s'ils en sont instruits; mais la voici telle qu'elle me fut racontée
-par la principale actrice de ce drame intéressant et confirmée par la
-seconde.
-
-[Note 58: On croit généralement que M. Jules de Polignac avait été
-condamné à mort; c'est une erreur, il ne le fut jamais qu'à deux ans
-de détention.]
-
-Nous remarquâmes, en parlant de cette conspiration et du jugement des
-accusés, qu'ils montrèrent dans cette circonstance le même courage
-insouciant que toute la noblesse a constamment prouvé pendant le temps
-de la Révolution.--M. de Rivière, à qui je reproche trop de ferveur
-pour son parti peut-être, fut pendant ce procès l'homme de cour
-d'autrefois... C'était M. de Narbonne se battant avec un bouton de
-rose dans la bouche, et qui, le laissant[59] tomber, se penche, le
-ramasse, mais sans cesser de croiser le fer, se relève, reprend
-aussitôt son avantage et désarme son adversaire.--M. de Rivière
-faisait des vers. Un jour, se trouvant au tribunal et apercevant
-madame de La Force parmi ses nombreux amis, ayant à côté d'elle
-mademoiselle de La Ferté[60], il fit ce couplet, et l'ayant écrit au
-crayon, il le lui fit passer:
-
- En prison est-on bien ou mal?
- On est mal, j'en ai maint exemple.
- On est mal au bureau central;
- On est encor plus mal au Temple.
- À l'Abbaye on n'est pas mieux,
- Car d'en sortir chacun s'efforce.
- Le prisonnier le plus heureux,
- C'est le prisonnier _de la Force_.
-
-Chanter sous le couteau; comme c'est français!...
-
-[Note 59: Ce fut à M. de Narbonne (le comte Louis de Narbonne) que ce
-fait arriva.]
-
-[Note 60: Qui depuis est devenue duchesse de Rivière. C'est un beau
-caractère de femme. C'est le dévouement, la tendresse, tout ce qu'une
-âme de femme renferme, mais ce que souvent elle n'a pas le courage de
-donner. Mademoiselle de La Ferté eut ce courage; honneur à elle!]
-
-La conduite de madame de Montesson dans cette circonstance fut connue,
-mais moins peut-être qu'elle n'aurait dû l'être en raison de sa
-modestie. On parla beaucoup dans le monde de la vie de MM. de Polignac
-sauvée par Joséphine, mais voici la vraie version. Sans doute que les
-MM. de Polignac l'ont su, ainsi que M. de Rivière, et que leur
-reconnaissance aura payé celle qui ne faisait en cela que servir ses
-amis et sauver la vie d'un homme.
-
-La santé de madame de Montesson, qui, à cette époque, était déjà
-perdue, parut reprendre un peu de mieux par la joie qu'elle vit autour
-d'elle. Madame de La Tour remerciait Dieu chaque soir et le priait
-pour cette âme parfaite qui lui avait conservé tout ce qui lui restait
-d'une soeur bien-aimée.... Madame de Montesson, heureuse du bonheur de
-ses amis, jouissait de son ouvrage, et pendant toute l'année 1804
-elle fut encore assez bien pour donner de l'espoir. Sa maison de
-Romainville, toujours ouverte, était plus que jamais le rendez-vous de
-tout ce qui arrivait à Paris en gens distingués, et de cette belle
-fleur de bonne compagnie française dont il y avait encore alors un bon
-nombre en France... Remplie de reconnaissance, attachée d'amitié à
-l'Empereur, elle prit une part positive à tout ce qui lui arriva dans
-les années qui s'écoulèrent entre la grâce de MM. de Polignac et le
-jour où elle mourut. L'arrivée du Pape, les événements immenses qui se
-groupaient autour de Napoléon pour prouver qu'il ne pouvait être servi
-par la fortune qu'en raison de sa gigantesque destinée, trouvaient en
-elle une amie pour les faire valoir. Elle l'aimait de coeur, enfin,
-ainsi que Joséphine et plusieurs des généraux attachés à l'Empereur.
-M. d'Abrantès y allait beaucoup lorsqu'il était à Paris. J'y voyais
-aussi le maréchal Pérignon, mais pas très-souvent. Duroc y allait
-aussi;--Savary jamais. Madame de Montesson le détestait...
-
-Mais la santé de madame de Montesson s'altéra au point que Hallé, que
-je voyais souvent, et qui à cette époque était mon médecin, me dit
-qu'elle était fort mal. On lui fit quitter Romainville et elle revint
-à Paris, mais dans un état désespéré. Madame de Genlis eut alors une
-conduite admirable et à laquelle il faut rendre justice. Madame de
-Montesson était riche; elle avait même une immense fortune, et elle
-laissait sa nièce travailler la nuit pour gagner sa subsistance.
-Peut-être avait-elle pour se conduire ainsi des motifs que
-j'ignore[61], cela se peut;--je le veux croire même pour l'excuser...
-mais madame de Genlis ne devait pas moins en ressentir la blessure.
-Aussitôt qu'elle apprit le danger de madame de Montesson, elle laissa
-un ouvrage pour lequel elle avait un dédit assez fort si elle ne le
-livrait pas pour un jour fixé, et elle consacra ses journées entières
-à sa tante, partant de l'Arsenal, où elle logeait alors, pour aller
-chez la malade dans la Chaussée-d'Antin, à dix heures du matin, pour
-n'en revenir qu'à dix heures du soir!... Pendant ses journées de
-souffrance, madame de Montesson avait constamment sa tête, et comme
-ses douleurs n'étaient pas fort aiguës, madame de Genlis lui faisait
-la lecture pendant quatre et cinq heures... Le jour de sa mort,
-sentant sa fin approcher, elle demanda elle-même les sacrements... sa
-nièce les lui vit recevoir et pria avec le clergé... À peine les
-prêtres étaient-ils partis, que l'agonie commença... Cachée derrière
-le rideau du lit de la mourante, madame de Genlis priait tout bas et
-sans qu'elle pût entendre les prières des agonisants que sa nièce
-disait pour elle!... Aussitôt qu'elle fut expirée, madame de Genlis,
-fort émue et toute en pleurs, tira le rideau, et, tombant à genoux
-près du corps de cette parente à un degré si intime qui avait oublié
-au moment extrême qu'elle laissait la fille de sa soeur dans un état
-malheureux, elle pria longtemps pour elle... puis, se relevant, elle
-lui ferma les yeux; alluma deux cierges qu'elle mit auprès de son lit,
-et fit chercher à Saint-Roch, paroisse de madame de Montesson, un
-prêtre, qu'elle établit dans la chambre mortuaire pour dire les
-prières des morts auprès du corps.
-
-[Note 61: Lorsqu'on voit une personne naturellement bonne se conduire
-sévèrement envers des parents très-proches, que le public ne se presse
-pas de lui donner tort; il est probable qu'elle n'en a aucun.]
-
-Pendant la maladie de madame de Montesson, un page de l'Empereur ou de
-l'Impératrice allait tous les jours savoir des nouvelles de la malade,
-et en apprenant sa mort, Napoléon ordonna qu'elle reçût les honneurs
-qu'une princesse recevrait. Elle fut exposée, pendant UNE SEMAINE,
-dans une chapelle ardente à Saint-Roch, chose qui n'avait jamais lieu,
-pas plus qu'aujourd'hui, au reste, pour une personne du monde.
-
-Une circonstance dramatique eut lieu au moment où le corps descendait
-les vingt-cinq marches de Saint-Roch, pour être déposé sur le
-corbillard qui devait le porter à Seine-Assise, où il devait être
-enterré près du duc d'Orléans. Au moment où l'on descendait le
-cercueil, escorté de plus de cent personnes qui lui faisaient cortége,
-un autre convoi s'arrêtait au bas de l'escalier de l'église, et les
-deux cercueils se croisèrent dans leur marche funèbre. La dernière
-arrivée était mademoiselle Marquise, autrefois danseuse de l'Opéra,
-adorée jadis de M. le duc d'Orléans, qu'elle avait rendu père de M. de
-Saint-Far, de M. de Saint-Albin et de madame de Brossard. M. le duc
-d'Orléans l'avait aimée avec passion, l'avait faite marquise de
-Villemomble...; et puis il avait aimé madame de Montesson et abandonné
-la mère de ses fils. Et ces deux femmes, jadis rivales, jalouses et
-vindicatives, se retrouvaient ainsi sur le seuil du cimetière, de ce
-lieu où s'éteignent toutes les passions!... Le même _requiem_ était
-chanté sur leur bière, les mêmes tentures drapaient l'église pour leur
-fête de mort, et les mêmes cierges brûlaient pour l'éclairer.
-
-
-
-
-SALON
-
-DE
-
-MADAME DE GENLIS,
-
-À L'ARSENAL.
-
-
-Lorsqu'après dix ans d'exil, madame de Genlis revit la France, elle
-n'eut pas d'abord la pensée d'avoir un salon, ni de pouvoir même de
-longtemps former une société intime dont l'agrément devait remplacer
-tout ce que les malheurs révolutionnaires avaient enlevé à chacun.
-Rien ne peut se comparer à ce qu'on voyait alors en France: la France,
-qui, peu d'années avant, se disait avec orgueil la reine des nations
-civilisées pour tout ce qui est élégance et bon goût! Ce qu'on
-appelait _le monde_ n'était qu'une bigarrure mal composée même, et qui
-n'offrait à l'oeil qu'un assemblage choquant des couleurs les plus
-opposées. _Le monde_, ou plutôt la société de cette époque, était une
-réunion de parvenus à la fortune par des fournitures à l'armée, ou par
-l'agiotage au perron, ou par d'autres moyens moins honorables et moins
-_industriels_. Pendant nos temps calamiteux de la Révolution, une
-seule route s'était offerte pour conduire à un noble but: c'était
-l'armée; parler de gloire à des Français, c'est flatter leur passion
-favorite, c'est leur parler selon leur coeur. Aussi les hommes de
-toutes les classes répondirent-ils à cet appel, et la France fut
-défendue et puis ensuite sauvée par ces mêmes hommes qui ne s'étaient
-d'abord levés que pour former une barrière de leurs corps à
-l'étranger, qui voulait nous envahir... Les _parvenus_ par ce noble
-chemin furent toujours différents des autres; et cela fut de tout
-temps. La Rochefoucauld dit: «_L'air bourgeois se perd rarement à la
-Cour, il se perd toujours à l'armée_.» Aussi était-ce une chose
-remarquable à voir, que les fils d'une famille dont le père et la mère
-restés à Paris avaient fait leur fortune par les causes que j'ai
-dites. Les enfants, sans avoir eu d'autres maîtres que les dangers,
-une vue continuelle des hommes dans toutes les positions,
-rapportaient dans la maison paternelle une attitude aisée et souvent
-même agréable, tandis que le père et la mère étaient demeurés comme
-devant leur comptoir...
-
-Les plus insupportables de ces parvenus à la fortune de l'époque
-révolutionnaire, c'étaient les fournisseurs de l'armée. Je n'en
-excepte qu'un; mais aussi celui-là est tout à fait à part, c'est M.
-Collot. Il est lui-même un type d'esprit et de manières courtoises et
-polies... Mais il y a longtemps que j'ai parlé de lui dans ce sens, en
-disant ce que j'en pense et ce que j'en connais...
-
-Paris offrait alors lui-même dans son ensemble, comme ville, un coup
-d'oeil étrange et terrible à la fois pour l'infortuné qui le revoyait
-après quinze ans d'exil!... S'il voulait faire une course dans la
-ville, il ne retrouvait plus son chemin... Les rues ne portaient plus
-leur ancien nom... Ceux des hôtels, gravés jadis sur des plaques de
-marbre ou de pierre, étaient effacés et mutilés, tandis que dans
-chaque carrefour il reculait en frémissant devant une dalle de marbre
-noir, sur laquelle il voyait gravées en lettres d'or ces paroles
-faites pour un peuple LIBRE: _La liberté, la fraternité_ OU LA MORT!
-ou bien: _Lois et actes_ de l'autorité publique[62].
-
-[Note 62: Il y eut longtemps en France jusque sur les arbres des
-grandes routes... sur des rochers, de pareilles inscriptions.]
-
-Un émigré venait de rentrer; c'était un ami de ma famille. Un jour, il
-arrive chez ma mère les yeux pleins de larmes.
-
---Qu'avez-vous? lui dit-elle...
-
-Le malheureux ne pouvait parler. Enfin il nous dit que dans une petite
-rue près de Saint-Roch, il était entré, pour éviter la pluie, chez un
-marchand de bric à brac, et que là, parmi de vieux cadres tout
-mutilés, abîmés, il avait retrouvé le portrait de son père, de son
-frère et celui de sa femme...: son frère avait péri sur l'échafaud!...
-
-À chaque pas, à cette époque, on trouvait le burlesque s'alliant au
-terrible!...
-
-Les femmes ne pouvaient alors remédier au mal qui s'était introduit
-dans ce qu'on appelait _la société_: car enfin, depuis surtout la
-rentrée des émigrés, elle se recomposait d'elle-même. Mais le mélange
-forcé était plus insupportable encore que la solitude. Les femmes des
-parvenus haïssaient tout naturellement une conversation intéressante,
-parce qu'elles y étaient étrangères. Continuellement occupées
-d'étiquette, point sur lequel elles étaient encore plus ignorantes que
-sur tout le reste, elles marchandaient une révérence et comptaient les
-visites; ce qui était simple, parce quelles devaient craindre à chaque
-moment qu'on se rappelât leur basse origine, et très-souvent plus que
-cela, et qu'alors on ne voulût leur manquer. J'ai vu longtemps encore
-à la Cour impériale de ces pauvretés, de ces _mièvreries_ qui
-élevaient des querelles sur une visite plus ou moins longue, plus ou
-moins différée...
-
-La conversation même la plus simple se ressentait, comme on doit le
-croire, de l'état de la société à cette époque. Madame de Genlis,
-femme élégante et surtout difficile dans tout ce qui tient à la grande
-et même l'excessive recherche du langage, souffrait plus qu'un autre
-de ce bouleversement complet. Un jour, elle voit arriver chez elle,
-rue d'Enfer, où elle demeura avant d'aller à l'Arsenal, une femme dans
-une voiture fort élégante, attelée de deux beaux chevaux, et conduite
-par un cocher dont la mise eût paru étrange sans un petit nègre encore
-plus ridicule, qui était complètement habillé en Maure, et qui n'avait
-pas plus de trois pieds de haut: c'était ce personnage qui ouvrait et
-fermait la portière.
-
-Cette dame, qui elle-même était une caricature par sa mise, portait
-une robe d'une forme outrée et absurde. Sur sa tête était un
-très-petit chapeau de velours avec deux plumes tombantes. Elle se fit
-annoncer sous le nom de madame DE Privas.
-
-En entendant ce nom qui promettait quelque chose, madame de Genlis se
-leva et fit deux pas au-devant d'elle.
-
-
-MADAME PRIVAS.
-
-Vous devez être _joliment_ surprise de me voir, n'est-ce pas? _Eh
-bien! qu'est-ce que vous faites donc! rasseyez-vous donc!_...
-
-
-MADAME DE GENLIS, avançant un fauteuil à la dame.
-
-Veuillez vous asseoir, madame...
-
-
-MADAME PRIVAS, s'asseyant lourdement dans la bergère.
-
-Tiens, que c'est drôle! vous dites MADAME! vous ne dites pas
-_citoyenne_, vous!... vous avez bien raison! Au reste, je l'avais
-parié avec M. Privas, je lui ai dit: Je te parie six francs que la
-citoyenne Genlis me dira MADAME; il a parié que non, parce qu'il
-prétend que vous avez peur.
-
-
-MADAME DE GENLIS, souriant doucement.
-
-Mais comment M. de Privas, que je n'ai pas l'honneur de connaître, me
-fait-il celui de juger ainsi mes sentiments les plus intimes?
-
-
-MADAME PRIVAS.
-
-Oh! il vous connaît bien, allez, lui!..... tiens! qu'est-ce que c'est
-donc que tout ça?...
-
-Et elle se mit à retourner et à remuer tout ce qui était sur la table
-de madame de Genlis... Il y avait, entre autres choses, un charmant
-livre de la forme de nos albums d'aujourd'hui, dans lequel madame de
-Genlis peignait alors une guirlande de fleurs allégoriques ou plutôt
-emblématiques. Elle avait fait un langage des fleurs. Il y a aussi, je
-crois, une nouvelle d'elle[63] qui a donné l'idée à M. Révéroni de
-Saint-Cyr de faire son roman de _Sabina d'Herfeld_. Madame de Genlis
-fut alarmée pour le sort de ses fleurs, et puis elle voulait savoir ce
-qui lui valait une visite aussi étrange.
-
-[Note 63: Les fleurs funéraires.]
-
---Permettez-moi, madame, lui dit-elle en refermant doucement le livre,
-de vous prier de ne point toucher à cet ouvrage. Il n'est point
-terminé et pourrait s'effacer... et puis... mon temps est bien
-limité... il n'est même pas à moi.
-
-
-MADAME PRIVAS.
-
-Vraiment!... pauvre chère dame!... voyez-vous bien! cette chienne de
-révolution!... c'est ce que je dis toute la journée à M. Privas!...
-là, une dame comme il faut, une dame comme vous, qui a roulé _su_ l'or
-et _su_ l'argent..., en être réduite là, à travailler pour vivre!...
-Ah! mon Dieu! mon Dieu!...
-
-
-MADAME DE GENLIS, presque impatientée.
-
-J'ai l'honneur de vous faire observer, madame, que c'est pour cette
-raison que mon temps est pris par mon travail... Puis-je savoir ce qui
-me procure l'avantage de vous voir?
-
-
-MADAME PRIVAS, la regardant avec admiration.
-
-Comme vous parlez bien!... voilà comme je voudrais parler!... c'est ce
-que je dis toute la journée à M. Privas. Il a été longtemps à le
-comprendre, mais j'ai gagné la bataille.
-
-Madame de Genlis sourit doucement: en effet, madame Privas paraissait
-réunir toutes les conditions nécessaires pour remporter la victoire
-dans une lutte à coups de poing. Elle avait une taille au-dessus de la
-médiocre: son embonpoint très-prononcé, ses bras et ses mains surtout,
-d'un volume respectable dans un combat, devaient lui assurer la
-victoire... Son visage eût été joli (car elle était encore jeune et
-ses traits étaient agréables), s'il avait eu une expression
-quelconque; mais elle n'en avait jamais aucune et sa bouche souriait
-constamment pour montrer des dents assez jolies, ou plutôt même sans
-motifs. Ses yeux étaient bleus, et, avec ou sans regard, ils
-paraissaient toujours immobiles. Son nez était bien fait, la forme de
-son visage agréable, ses cheveux d'une jolie couleur: eh bien! tout
-cela ne lui servait à rien. On aurait même autant aimé qu'elle fût
-laide, parce qu'elle aurait peut-être eu de l'esprit. Mais on va voir
-que ce n'était pas l'intention qui lui manquait.
-
-Elle continuait à regarder madame de Genlis avec une expression
-admirative vraiment comique, et finit par amuser madame de Genlis,
-qui, ainsi que toutes les personnes d'esprit, vit d'abord le côté
-plaisant de la chose. Dans le même moment, la femme de chambre de
-madame de Genlis annonça M. Millin.
-
-
-MADAME DE GENLIS, lui tendant la main, et lui faisant un signe
-d'intelligence en lui indiquant la dame étrangère.
-
-Je suis bien aise de vous voir, mon ami....... et vous attendais avec
-une vive impatience... ma copie est prête, nous n'avons qu'à
-l'assembler.
-
-
-M. MILLIN, ne comprenant pas très-bien et croyant qu'il s'agit
-d'une lecture.
-
-Eh bien! je ne vois pas ce qui s'oppose à ce que la lecture se fasse
-tout de suite... Madame en est-elle?...
-
-
-MADAME PRIVAS.
-
-Une lecture!... certainement que j'en suis!... C'est-il beau ça!...
-une lecture!...
-
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-Je vois, madame, avec regret que je suis forcée de vous prier
-d'abréger votre visite qui m'honore, sans doute, mais à laquelle je ne
-puis donner l'attention qu'elle mérite, étant obligé de lire à M.
-Millin un ouvrage de moi, auquel vous ne prendriez aucun plaisir... et
-puisque vous ne voulez pas me dire le motif pour lequel vous êtes
-venue me chercher dans ma retraite, je suis forcée...
-
-
-MADAME PRIVAS.
-
-Eh là! là! comme elle s'emporte donc, cette petite dame! Eh bien!
-voyons! soyez donc gentille! on ne veut pas vous faire de mal... au
-contraire... voilà l'histoire. Mon mari et moi nous sommes de bonnes
-gens... nous sommes riches... très-riches même... M. Privas,
-voyez-vous, a vendu des farines aux armées... il a eu des fournitures
-dans un bon temps, le temps _où le blé manquait_... il a eu des
-protecteurs... on l'a payé, enfin... et bien payé aussi. Nous sommes
-riches, et riches en honnêtes gens.
-
-
-MILLIN, à demi-voix.
-
-Oui, comme des accapareurs! Oh! les voleurs!
-
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-Enfin, madame...
-
-
-MADAME PRIVAS.
-
-M'y voilà!... m'y voilà!... comme vous êtes vive!... m'y voilà!...
-Vous saurez donc que M. Privas et moi nous aimons beaucoup le monde,
-mais le beau monde... Nous voulons tenir maison, recevoir, nous faire
-honneur de notre belle fortune, enfin; et pour cela il me faut
-quelqu'un qui sache ce que c'est que la belle société, voyez-vous...
-Moi j'aime les gens comme il faut. _Je n'aime pas ces parvenus qui se
-donnent des tons_, comme si nous n'étions pas tous de la _même
-farine_. J'ai lu les _Veillées du Château_, j'ai lu _Adèle et
-Théodore_, et j'ai dit à M. Privas: Voilà _la dame_ qu'il nous faut...
-et alors, voyez-vous, je suis venue moi-même, pour vous expliquer que
-vous gagnerez plus gros avec nous qu'avec vos livres, et que vous
-serez heureuse, parce que vous entendez bien que je ne vous
-tyranniserai pas... Voulez-vous accepter, chère madame?
-
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-Je suis fort sensible, madame, à l'obligeance de votre offre, mais je
-ne puis y répondre.
-
-
-MADAME PRIVAS, stupéfaite.
-
-Vous me refusez!
-
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-Croyez que je n'en suis pas moins sensible à votre bonté pour moi,
-madame; mais j'ai l'honneur de vous dire que je ne puis accepter.
-
-
-MADAME PRIVAS.
-
-Mais pourquoi? Songez donc que nous vous donnerons douze mille francs
-par an, si vous voulez venir vivre avec nous. L'hiver, nous occupons
-un bel hôtel dans la rue Saint-Dominique; et l'été, nous le passons
-tout entier dans une superbe terre que M. Privas vient d'acheter en
-Bourgogne, près d'Autun.
-
-
-MADAME DE GENLIS, avec émotion.
-
-Près d'Autun!... C'est dans les environs d'Autun qu'est le château qui
-appartenait à mon père, et où j'ai passé mon enfance!... Mais, encore
-une fois, madame, recevez mes remerciements, sans chercher à ébranler
-ma résolution; elle est positivement arrêtée, et pour vous éviter
-toute insistance, je dois vous dire que jamais je ne sacrifierai ma
-liberté; je suis et _veux_ rester indépendante: voilà mon dernier
-mot.
-
-
-MADAME PRIVAS.
-
-Hé bien! vous avez tort: vous seriez toujours indépendante, parce que
-vous auriez en nous des amis... _et écoutez donc, voyez-vous_, des
-amis qui ont cinq millions de fortune, c'est beau, ça!...
-
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-Tous vos efforts, madame, en me prouvant que vous avez la bonté de
-tenir à moi, me donnent encore plus de regrets... Mais, je vous le
-répète, la chose ne peut avoir lieu.
-
-
-MADAME PRIVAS.
-
-Mon Dieu! vous n'êtes pas raisonnable!
-
-
-MILLIN, avec impatience.
-
-Pardieu! madame, c'est vous qui ne l'êtes guère! Voilà une heure que
-Madame vous répète qu'elle ne veut pas aller avec vous, et vous ne la
-comprenez pas!
-
-
-MADAME PRIVAS, regardant Millin de travers.
-
-Hé bien! qu'est-ce que _c'est donc_? De quoi se mêle-t-il, ce
-monsieur? Est-il votre parent, ma chère dame?... (_Elle regarde Millin
-alternativement avec madame de Genlis._) Écoutez, voyez-vous, si vous
-êtes habitués à vivre ensemble, nous prendrons _le cousin_ avec nous!
-oh! mon Dieu! je suis bien sûre que M. Privas ne me désavouera pas.
-
-
-MILLIN, éclatant de rire.
-
-Eh? non! non... nous sommes amis, bons amis; mais pas du tout
-_cousins_, comme vous l'entendez!...
-
-
-MADAME DE GENLIS, plus sérieusement et en se levant.
-
-Toute prolongation de conversation à ce sujet est tout à fait
-superflue. J'ai eu l'honneur de vous répondre, madame, et n'ai plus
-rien à vous dire.
-
-
-MADAME PRIVAS, se levant aussi.
-
-Eh bien! donc, adieu, ma bonne dame! Je m'en vais bien affliger M.
-Privas, car il se faisait une fête de vous voir, le cher homme; et...
-puisqu'il faut vous le dire, le château de Saint-Aubin est bien connu
-de lui, allez!... il a demeuré sur les terres de votre père, M.
-Privas.
-
-
-MILLIN, tout en se promenant.
-
-Il a peut-être été son meunier!...
-
-
-MADAME PRIVAS.
-
-Eh bien! s'il l'a été, qu'est-ce que ça vous fait?... Allons, bonjour,
-madame, je m'en vais bien fâchée de ne pas vous emmener; si vous vous
-ravisez, écrivez-moi: voilà mon adresse...
-
-Elle mit sur la table un morceau de vilain carton avec son nom et son
-adresse grossièrement imprimés, et faisant une belle révérence à
-madame de Genlis, elle sortit en n'adressant qu'une inclination de
-tête à Millin... Madame de Genlis et lui la virent monter dans sa
-voiture, où l'enferma le petit nègre, qui, par parenthèse, s'appelait
-Othello, en l'honneur de Talma probablement, dont ce rôle était alors
-le triomphe. Lorsqu'elle fut dans sa voiture, madame Privas cria d'une
-voix forte:
-
---À la maison!...
-
-Ce que le petit Maure répéta en fausset.
-
-Après le départ de cette femme, madame de Genlis croisa ses mains,
-puis, les laissant retomber:
-
-Eh quoi! dit-elle, la France en est-elle à ce point, que la fortune et
-les biens de tant de malheureux qui souffrent dans l'exil et la
-pauvreté, tant d'héritiers des victimes massacrées, soient dans les
-mains de telles gens!... Cinq millions! ainsi cette femme a deux cent
-cinquante mille livres de rentes!... peut-être le château de mon père,
-tandis que je travaille pour vivre... Voilà donc le résultat de la
-Révolution!...
-
-Elle tomba rêveuse sur une chaise, et y demeura assez longtemps sans
-que Millin la troublât. Il comprenait trop bien sa dernière
-exclamation[64]. Il dit enfin:
-
---Oui, ce serait une bien triste besogne que celle d'avoir provoqué la
-révolution, si elle n'avait pas eu d'autres résultats que celui de
-tuer et de ruiner les légitimes propriétaires pour enrichir les
-intrigants..... oui, ce serait en effet bien triste!
-
-[Note 64: Millin était fort royaliste. L'empereur, qui le savait, ne
-l'aimait pas; et deux fois, sans l'inquiète amitié et les démarches de
-ses amis, il aurait été privé de sa place, qui était sa seule
-fortune!...]
-
-Madame de Genlis se leva et marcha quelque temps assez agitée; puis
-lorsqu'elle se rassit, elle était calme, et reprit la conversation sur
-madame Privas avec une grande liberté d'esprit.
-
---Comment l'avez-vous refusée sans réfléchir? lui dit Millin. Songez
-donc, douze mille francs! et cette femme paraissait tenir tellement à
-vous qu'elle en eût donné quinze et même vingt pour vous avoir.
-
---Et moi, jamais je ne sacrifierai ma chère liberté à une fortune,
-quelle qu'elle soit; et puis, savez-vous bien que cinquante mille
-francs ne paieraient pas l'ennui de vivre avec une pareille femme!...
-Est-il donc vrai que beaucoup de ces parvenus soient ainsi?
-
-Dans ce moment, on annonça M. de Valence.
-
---Tenez, dit Millin, voici quelqu'un qui pourra vous donner là-dessus
-tous les renseignements possibles.
-
---Sur quoi? dit M. de Valence.
-
-
-MILLIN.
-
-Sur la société d'aujourd'hui... Madame de Genlis est surprise du ton
-qui règne maintenant dans le monde, et, pour dire la vérité, elle a
-grandement raison.
-
-
-M. DE VALENCE.
-
-Sans doute elle a raison d'en être choquée; mais elle a tort d'en être
-surprise. C'est une conséquence toute naturelle du long bouleversement
-qui a mis la France sens dessus dessous... Comment pouvez-vous être
-_étonnée_ de cela? répéta-t-il en se tournant vers sa belle-mère.
-
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-Que les choses se soient dérangées, je le conçois; mais qu'elles aient
-pris cette attitude et cette couleur, tandis que parmi ces parvenus,
-et même dans leurs amis, il y a tant de gens comme il faut, voilà ce
-qui m'étonne, et en même temps me choque. Ainsi, par exemple, je
-dînais l'autre jour chez ma tante[65], qui, je le croyais, devait
-avoir conservé les anciens usages: pas du tout; elle aussi a sacrifié
-à la mode et aux exigences de l'époque. De son temps et du mien, car
-nous sommes contemporaines, nous ne mettions pas d'hommes à côté de
-nous à table. Le maître et la maîtresse de la maison choisissaient
-entre eux les quatre femmes les plus distinguées de l'assemblée et les
-engageaient à se mettre à côté d'eux[66], et tout cela sans faire de
-scène. On était poli pour celles qu'on distinguait, et l'on ne
-désobligeait personne. Maintenant ce n'est plus cela: non-seulement le
-maître de la maison vient avec beaucoup de bruit prendre la femme _la
-plus considérable_, et lui fait traverser le salon devant toutes les
-autres, à qui elle marchera sur les pieds, si elle ressemble à ma
-marchande de farine de tout à l'heure... mais ce n'est pas tout, il
-lui faut encore _un second_: il appelle alors l'homme le plus élevé en
-grade après lui, pour enfermer la pauvre femme qui est à sa droite
-entre deux ennuyeux qu'elle aurait évités, si elle eût été libre.
-
-[Note 65: Madame de Montesson.]
-
-[Note 66: Madame de Genlis ne dit ici que ce qui est. Autrefois les
-femmes, lorsque le maître d'hôtel avait annoncé le dîner, sortaient
-toutes les premières du salon: celles qui étaient le plus près de la
-porte passaient les premières en se faisant quelques compliments, mais
-qui n'entravaient pas la marche. Les hommes passaient ensuite, et à
-table on se plaçait selon ses goûts et sa convenance. Quelquefois le
-maître de la maison mettait _auprès de lui_ les deux femmes les plus
-importantes.]
-
-
-M. DE VALENCE.
-
-Sans doute, _cela était_; et cela n'est plus. Les usages sont des lois
-tant qu'ils conviennent; le jour où d'autres exigences nécessitent
-d'autres usages, eh bien! ils s'établissent et remplacent les
-anciens... Mon Dieu!... c'est la marche commune. L'origine de ce dont
-vous parliez tout à l'heure remonte beaucoup plus loin que les
-derniers temps de la révolution. Cet usage de placer des femmes en
-leur faisant une politesse marquée date, au contraire, de celui des
-assemblées. Il fallait souvent flatter un député: pour l'acquérir à
-son parti, on plaçait alors sa femme à côté de soi, au grand
-mécontentement de dix autres; mais l'esprit de parti ne transige pas,
-et avec la politesse moins qu'avec toute autre chose. Les femmes ont
-appelé les hommes à côté d'elles dans le même but.
-
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-Vous avez admis chez vous une coutume anglaise, tout aussi mal
-appliquée à nos manières que beaucoup d'autres: c'est celle de laver
-ses mains et de rincer sa bouche à table. En Angleterre, c'est une
-chose simple, parce que les femmes se lèvent de table au dessert;
-mais, pour nous, je trouve cela choquant au dernier point, de voir un
-homme faire sa toilette à côté de moi.
-
-
-M. DE VALENCE.
-
-Je suis de votre avis: aussi vous avez dû voir que chez votre tante
-toute cette toilette se fait sur des buffets où les femmes trouvent ce
-qui leur est nécessaire, ainsi que les hommes..... En général, la
-maison de madame de Montesson est citée, je vous le dirai, comme la
-meilleure de Paris.
-
-
-MILLIN, avec un accent profondément touché.
-
-Oh!... cela est vrai; on y fait d'abord les meilleurs dîners que j'aie
-mangés de ma vie. Je raisonnais de cela l'autre jour avec M. de Pont,
-qui trouvait avec Lavaupalière que les dîners du mercredi, surtout en
-carême, étaient ce qu'il avait jamais compris de plus parfait.
-
-
-M. DE VALENCE.
-
-Permettez-moi, mon cher Millin, de vous faire observer que ce n'est
-pas seulement par ses bons dîners que ma tante se fait autant aimer
-dans le monde; cela est bon pour Lavaupalière et madame de Guémené.
-
-
-MILLIN.
-
-Mais qui dit le contraire? ce n'est certes pas moi, qui suis si
-heureux de l'entendre causer elle-même de toutes les sciences et des
-arts aussi bien que les artistes et les savants eux-mêmes qu'elle
-rassemble chez elle.
-
-Madame de Genlis sourit, mais sans faire une observation.
-
-
-M. DE VALENCE.
-
-Oui; le premier Consul me disait l'autre jour qu'il serait le plus
-heureux des hommes, _ravi_, _charmé_[67], si madame de Montesson
-voulait être de la société la plus intime et la plus habituelle de
-madame Bonaparte.
-
-[Note 67: M. de Valence parle ainsi parce que de son temps c'était la
-manière de s'exprimer: on était ou _charmé_, ou _ravi_, ou
-_désespéré_, et souvent c'était de ne pas rencontrer ou de rencontrer
-quelqu'un. Cette façon de parler était surtout singulière lorsqu'on
-faisait une narration dans laquelle on faisait, comme ici M. de
-Valence, intervenir Napoléon qui était surtout le plus concis des
-hommes.]
-
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-C'est-à-dire sa dame de compagnie!... en effet, cela plairait à
-Bonaparte, la duchesse douairière d'Orléans!...
-
-
-M. DE VALENCE.
-
-Quoi qu'il en soit, il l'aime fort et vient chez elle, lorsqu'il ne va
-nulle part que chez des élus.
-
-Dans le moment entrèrent, d'abord M. de Choiseul-Gouffier et puis
-Radet, M. de La Harpe[68], M. de Cabre[69], M. Fiévée, qui alors
-faisait de charmantes nouvelles dans la _Bibliothèque des romans_; il
-était auteur de cette jolie petite histoire, _la Dot de Suzette_: je
-dis histoire, car jamais en la lisant je ne puis me persuader que ce
-soit un roman, tant il y a de vérité et de naturel. Puis vint encore
-M. Marigné, auteur de charmants vers qu'il ne lisait que dans
-l'intimité.
-
-[Note 68: Il ne fut exilé que quelque temps après.]
-
-[Note 69: Sabatier de Cabre, ancien conseiller-clerc au parlement de
-Paris, homme de beaucoup d'esprit, le plus grand _puriste_ que j'aie
-connu. Il avait un esprit qui pouvait ne pas plaire en tout, en ayant
-beaucoup.]
-
---Que je vous fasse mon compliment, dit M. de Cabre à madame de Genlis
-en lui baisant la main, quel adorable petit miracle vous nous avez
-donné! jamais rien de plus suave, de plus pur, de plus ravissant n'est
-sorti de la plume d'une femme! Comment donc ne me l'aviez-vous pas
-envoyé? comment au moins ne m'aviez-vous pas présenté à _Mademoiselle
-de Clermont_, si les convenances s'opposaient à ce que vous me la
-donnassiez?
-
---Le fait est, dit M. de La Harpe, que l'on peut vous faire un
-compliment sans craindre d'être accusé de fadeur. _Mademoiselle de
-Clermont_ est un diamant _sans une_ tache. _C'est mon opinion_,
-ajouta-t-il en s'asseyant avec une assurance qui voulait être modeste,
-et qui trahissait néanmoins l'homme dont la vanité n'a pas eu de
-concurrent, si son talent en a eu beaucoup.
-
-Plusieurs personnes survinrent, et la conversation se soutint avec le
-charme que pouvaient y apporter les nouveaux venus: c'étaient M. de
-Talleyrand, M. de Fontanes, M. et madame d'Harville, M. de
-Caulaincourt, celui que j'appelais alors _mon petit père_, ses deux
-fils, qui, malgré leur jeunesse, étaient tous deux connus dans l'armée
-pour deux hommes de haute espérance... Comme leur père était fier de
-leur avenir!... Pauvre père!--Tous deux morts!... et quelles morts!...
-
-Il était rare que la conversation fût hostile en apparence chez madame
-de Genlis; elle connaissait trop les formes du bon goût pour ne pas
-savoir que rien n'est plus contraire à la bonne grâce d'une femme que
-cette manière acerbe avec laquelle quelques-unes accueillent
-aujourd'hui les productions des autres[70]. Il y a de l'_envie_, et
-l'envie donne tant de laideur à un visage de femme!... tant de
-fausseté au sourire!... tant d'aigreur à la voix!... tant d'amertume
-au regard!...
-
-[Note 70: À cette époque, on aurait trouvé peu convenable qu'on fût
-trop hostile contre les ouvrages d'une femme; mais le champ était
-libre, et M. de Feletz l'a prouvé avec madame de Staël: elle fut
-souvent péniblement affectée par les feuilletons du _Journal des
-Débats_. Que de lignes fines et spirituelles ont été insérées dans le
-_Journal de l'Empire_ (le même journal que les Débats) sur le petit
-nuage de Corinne! Ce petit nuage a suffi pour déranger quelquefois la
-paix littéraire de l'auteur. Mais pour faire de l'esprit sur un défaut
-sans arriver à l'injure, il faut de l'_esprit_ et de l'_esprit_ de
-critique.--On ne l'a pas parce qu'on rêve qu'on l'a. La critique
-haineuse est non-seulement une entrave à l'esprit, mais à la raison,
-sans laquelle on ne peut écrire, même un feuilleton.--Les
-personnalités sont odieuses, presque toujours injustes, et, ce qui est
-plaisant à observer, toujours inutiles à la critique. Qu'est-ce que
-tout cela prouve? répondait Beaumarchais dans ce fameux mémoire que
-les Goëzman l'avaient contraint d'écrire. Qu'est-ce que cela
-prouve?... et il ajoutait des pages qu'il n'eût pas écrites sans la
-polémique ouverte par ses ennemis.--Ce qui lui fit dire un jour: Mes
-ennemis m'ont forcé de me sauver sur un piédestal.]
-
-Madame de Genlis n'avait aucun de ces défauts en parlant; lorsqu'elle
-écrivait, elle se laissait aller trop vivement contre madame de Staël.
-À cette époque, on parlait dans le monde d'un roman que faisait
-madame de Staël et dont elle faisait des lectures chez elle en petit
-comité ou bien chez ses amis intimes.
-
-
-MADAME DE GENLIS, avec curiosité.
-
-Sait-on le titre de ce nouvel ouvrage?
-
-
-M. DE CABRE.
-
-Pas encore... mais j'en ai entendu quelques passages avant-hier qui
-m'ont charmé.
-
-
-MADAME DE GENLIS, souriant.
-
-Et votre approbation est d'un bien grand prix!--Mais comment ne
-savez-vous pas le titre?... Si j'avais assez de confiance en des amis
-pour leur lire un ouvrage, cette confiance n'aurait aucune
-restriction.
-
-
-M. DE TALLEYRAND, qui a longtemps écouté sans parler.
-
-Mais si elle ne sait pas encore quel nom elle donnera à son roman!...
-
-
-M. DE LA HARPE.
-
-Comment, elle ne sait pas quel ouvrage elle fait?
-
-
-M. DE TALLEYRAND, froidement et sans élever la voix.
-
-Je n'ai pas dit cela; j'ai dit qu'elle ne savait pas quel nom elle
-donnerait à ses lettres[71].
-
-[Note 71: Les quatre premiers volumes de la _Correspondance littéraire
-avec le grand-duc de Russie_. Ces quatre premiers volumes parurent à
-cette époque, et l'impression, bien plus soignée que celle des autres,
-fut surveillée par La Harpe lui-même avant son exil.]
-
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-Ah! ce sont des lettres?
-
-
-M. DE TALLEYRAND.
-
-Oui, et admirables.
-
-
-M. DE LA HARPE.
-
-Il est à désirer que cet ouvrage ne contienne pas l'expression des
-doctrines de l'auteur, car elles sont subversives de tout ordre et
-même de quelque partie de la morale.
-
-
-MADAME DE GENLIS, souriant doucement.
-
-Vous n'avez pas toujours pensé ainsi...
-
-
-M. DE LA HARPE, avec humilité.
-
-Peut-être. Je ne m'en défends pas.
-
-Pendant ce dernier colloque, M. de Talleyrand s'était levé et avait
-été à la cheminée, où il avait pris un immense flacon rempli d'eau de
-miel d'Angleterre, et commença à le jeter sur ses mains et sur son
-habit.
-
-
-M. DE CABRE.
-
-M. de La Harpe, savez-vous que votre livre fait un bruit
-épouvantable?...
-
-
-M. DE LA HARPE, SOURIANT.
-
-Vraiment!... mais j'en suis charmé, malgré le grand mot qui doit me
-troubler; mais pourquoi ce bruit?...
-
-
-M. DE CABRE.
-
-Comment! cette foule de personnages de toute espèce, tant morts que
-vivants, qui paraissent dans ce livre comme dans une galerie de
-portraits et qui, certes, ne sont pas flattés.
-
-
-M. DE LA HARPE.
-
-Eh bien! les morts ne diront rien apparemment; et je parle des vivants
-comme s'ils étaient morts... ou peu s'en faut... qu'avez-vous à dire?
-
-
-M. DE CABRE.
-
-Moi, rien du tout... Cependant, ne craignez-vous pas que les vivants
-ne crient pour leur compte et pour celui des morts?....... J'entends
-d'ici un bruit...
-
-
-M. DE LA HARPE.
-
-Du bruit!... Vraiment, voilà bien de quoi m'effrayer!... Ne vous
-rappelez-vous plus le temps où le bruit que faisait la littérature
-française aux quatre coins de Paris retentissait dans toute l'Europe?
-Je n'ai pas la prétention de faire des mémoires, comme Jean-Jacques,
-sur tout ce que j'ai vu et entendu; mais, en temps et lieu, je
-pourrais bien m'amuser du souvenir de ces bruyantes époques, ne fût-ce
-que pour faire voir que ce grand fracas ne fait jamais beaucoup
-mal...: il en reste à peine quelque chose dans les oreilles des
-curieux, et même des intéressés. Depuis longtemps, pour moi, a succédé
-autour de moi un bruit d'une autre espèce!... (M. de La Harpe poursuit
-d'un ton sombre et comme inspiré.) Voilà que j'entends même dans les
-intervalles de silence... Quant au bruit dont vous me parlez
-aujourd'hui, je ne sais plus ce que c'est.
-
-
-M. DE FONTANES.
-
-Ah! parce que vous ne dites rien, vous croyez que les autres se
-taisent!....... parce que depuis _le grand fructidor_ on n'a pas lu
-une ligne de vous dans les journaux, vous ne vous doutez pas que ceux
-qui vous y attaquent n'y sont que plus à leur aise?
-
-
-M. DE LA HARPE.
-
-Tant mieux pour eux et pour moi! rien n'est plus commode pour ces
-gens-là que de parler tout seuls, et pour moi de n'en rien savoir...
-Si je les lisais, cela me donnerait peut-être de la colère... il vaut
-mieux tout ignorer; après tout, ils n'ont pas au fond de mauvaises
-intentions. Seulement, ils sont quelquefois tellement pressés de
-parler, qu'ils n'attendent pas même à savoir ce qu'ils ont à dire. Ce
-n'est pas pour critiquer plutôt une chose qu'une autre, c'est
-démangeaison de faire des phrases..... Il m'est tombé sous la main il
-y a peu de jours, et sans la chercher, une vieille feuille du temps où
-je donnais mes séances du lycée, et dans laquelle l'auteur _croit_
-rendre compte de l'une de ces séances bien plus pour approuver que
-pour contredire. Il ne manque pas d'esprit, mais il n'est pas
-réfléchi, et c'est de la meilleure foi du monde sans doute qu'il me
-fait dire et faire précisément tout le contraire de ce que j'ai fait
-et dit... Mais (ici M. de La Harpe devient plus modéré et plus humble
-de nouveau) je lui pardonne, ainsi qu'à ceux qui, me réfutant le livre
-à la main, et sachant fort bien ce qu'ils faisaient, ont affecté de
-combattre ce que jamais je n'ai écrit et m'ont opposé ce qu'ils
-prenaient dans mon propre ouvrage[72]... Pourquoi s'en étonnerait-on?
-Cela est plus ou moins dans tous les temps: cela est du _métier_, pour
-dire le mot. Mais je vous le répète: tout cela fait peu de bruit et
-encore moins d'effet... Avez-vous vu souvent de ces feuilles du jour
-avoir un lendemain?... Mon ami, ce n'est pas dans les journaux, ce
-n'est pas dans des brochures, des extraits, qu'on ira chercher ce que
-j'ai pensé: c'est dans mes ouvrages eux-mêmes... C'est là aussi qu'il
-conviendra de consigner, quand il en sera temps, ce qui est fait pour
-caractériser la critique et la littérature de nos jours.
-
-[Note 72: On dirait que celui qui attaquait M. de La Harpe est un
-frère de celui qui m'a fait l'honneur d'un feuilleton si véridique,
-comme critique, dans le numéro du 9 septembre dernier de la _Gazette
-de France_. J'ai répondu avec des faits à ce que ce monsieur disait
-sur les miens; mais j'ai été plus concise dans ce qui me concerne,
-quoique cependant j'eusse beau jeu pour répondre victorieusement.
-Voici une des omissions que j'ai faites dans ma réponse au feuilleton.
-Je répare ici cet oubli pour donner encore un exemple de la mauvaise
-foi d'une critique de ce genre.
-
-L'auteur du feuilleton, pour prouver que je ne suis VRAIE EN RIEN,
-disait, comme on le sait, que j'avais _quatre-vingt-trois ans, et que
-j'étais de la communion de l'abbé Châtel_! et pour fortifier ces
-belles assertions, il disait encore:
-
-«Enfin, madame d'Abrantès sait si peu ce dont elle parle, qu'elle
-prend Christophe de Beaumont pour Élie de Beaumont, et elle confond
-l'archevêque et l'avocat.»
-
-Je connais peut-être mieux l'histoire et les noms des archevêques de
-Paris que le monsieur du feuilleton; mais je ne le lui prouverai pas
-autrement que par _un mot_; ce qui suffit pour ce qu'il avance. Le
-voici: il le trouvera dans mon _Histoire des Salons_, tome Ier, page
-298, Salon de monseigneur de Beaumont:
-
-«La masse du clergé tonnait contre les réfractaires, et M. Turgot
-surtout était désigné comme indigne du nom de chrétien. À la tête de
-ces prêtres exaltés, était _Christophe_ de Beaumont, archevêque de
-Paris, etc.»
-
-Et voilà ce qu'on appelle de la critique!...
-
-La phrase que je cite est la première du Salon de monseigneur de
-Beaumont, où je parle de lui; et dans le courant de ce même Salon, je
-ne dis pas un mot qui puisse donner lieu à l'erreur.]
-
-
-M. MILLIN.
-
-Eh vraiment! voilà ce qui soulève déjà une foule de gens qui ne se
-promettent rien de bon de la figure qu'ils feront dans votre galerie.
-
-
-M. DE LA HARPE, avec une satisfaction qu'il veut cacher, mais
-avec une sorte d'humilité.
-
-Mon Dieu! pourquoi me craindre? que puis-je maintenant en ce monde?...
-Peut-être si je continue ce que j'ai commencé, raconterai-je des
-choses qui pourront égayer l'instruction...., car il ne faut
-s'occuper du mal que pour en tirer du bien... Cependant je serai
-très-mesuré, et bien des gens seront tout étonnés de n'avoir rien à
-démêler avec moi,... à moins cependant qu'ils ne se formalisent de mon
-silence, ce qui n'est pas impossible.
-
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-Et dans quels termes parlez-vous de l'empereur de Russie dans votre
-ouvrage?...
-
-
-M. DE LA HARPE.
-
-Mais j'aurais pu le louer avec toute liberté, car vous vous rappelez,
-madame, l'opinion que le comte du Nord laissa de lui lorsqu'il visita
-la France; ce qu'on en disait alors qu'il y avait une voix publique,
-car on était parfaitement libre, et voyez comme il règne
-aujourd'hui... Mais je ne pouvais le louer ainsi en face, puisqu'il me
-comblait de marques de bonté..... La reconnaissance peut rendre
-suspecte la vérité.
-
-
-M. DE TALLEYRAND.
-
-Vous devez alors avoir toute satisfaction sur ce qui le concerne, car
-son éloge est aujourd'hui partout... Les papiers publics en sont
-remplis.
-
-
-M. DE LA HARPE, souriant.
-
-Raison de plus pour ne pas m'en mêler.
-
-
-MILLIN.
-
-Eh! pourquoi donc?...
-
-
-M. DE LA HARPE.
-
-Parce que je dirais du bien de lui autrement que les autres, et
-aujourd'hui je ne le veux pas. Vous vous rappelez tous qu'à chacune
-des _révolutions_ de notre _révolution_, il semblait qu'il n'y eût en
-France qu'une seule voix dans ce qu'on entendait, un seul esprit dans
-ce qu'on lisait, et vous savez pourquoi. Après le _18 fructidor_, s'il
-eût été à propos que j'écrivisse, j'aurais écrit, mais j'aurais tout
-dit. J'aurais été à mon aise... J'aurais dit ce que personne n'a même
-dit encore... C'est ma méthode. Voyez-en la preuve dans l'écrit sur le
-mot _fanatisme_, publié sous ce même Directoire entre deux
-proscriptions!... et cherchez ailleurs dans le même temps ce qu'on
-trouve là, et qu'on fut si étonné d'y lire. Les temps sont bien
-changés; grâces à Dieu! mes principes ne le sont pas. Je reconnais des
-circonstances qui prescrivent le silence: je n'en connais pas qui
-puissent dicter mes paroles.
-
-
-M. DE CHOISEUL.
-
-Mais vous nous parlez là de vos principes comme s'ils n'avaient jamais
-changé...; et ceux que vous aviez quand vous _étiez philosophe_?
-
-
-M. DE LA HARPE.
-
-Ah! monsieur! et vous aussi vous parlez cette langue! Vous appelez
-principes le mépris de ce qu'on ne connaît pas!..... Permettez-moi de
-vous faire observer que ce que vous venez de dire équivaut à ceci:
-«_Vous aviez d'autres principes quand vous n'en aviez point._» Depuis
-quand la déraison et l'ignorance sont-elles des principes, si ce n'est
-pour cette espèce de _philosophes_ qui n'en a jamais eu d'autres?
-Heureusement vous n'êtes pas philosophe de cette façon-là.
-
-
-M. DE CHOISEUL.
-
-Dieu m'en préserve! mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit ici, c'est
-de vous; et je vous dirai franchement qu'on ne comprend pas comment
-vous vous en êtes tiré.
-
-
-M. DE LA HARPE.
-
-On le verra; et si d'avance on ne le comprend pas, c'est que comme
-vous on suppose ce qui n'est pas, et ce n'est pas la première fois.
-Premièrement, si j'ai été philosophe, ou, pour parler français,
-incrédule, ceux qui m'ont connu savent si j'étais animé de cet esprit
-de prosélytisme qui était celui de la secte, et dont je me suis
-toujours moqué.--Voltaire m'a souvent reproché de n'avoir pas le _zèle
-de la maison du Seigneur_. Est-ce ma faute, à moi, si un monde né
-depuis vingt ans parle tous les jours de notre ancien monde comme des
-siècles antédiluviens? Les jeunes aristarques sont surtout curieux à
-cet égard, et ils me font souvent sourire de pitié en me faisant
-_élève_ de Diderot.
-
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-Mais enfin, sans avoir le zèle de vos confrères, il était alors fort
-naturel pour vous de vous laisser aller à l'habitude de parler
-légèrement _au moins_ de ce que vous révérez aujourd'hui.
-
-
-M. DE LA HARPE.
-
-Ma correspondance avec le grand-duc était toute littéraire, et de plus
-je savais qu'il n'aimait pas qu'on parlât d'un objet de cette
-importance avec légèreté; l'avertissement était sérieux et
-authentique. Ce fut assez pour me tracer une route que j'ai toujours
-suivie.--Il n'y a rien d'un chrétien, mais aussi rien d'un impie. On y
-voit l'ami des philosophes, mais non pas leur flatteur.
-
-
-M. DE TALLEYRAND.
-
-Ainsi nous pouvons espérer de lire en 1801 votre correspondance comme
-elle fut écrite de 1774 jusqu'en 89?
-
-
-M. DE LA HARPE.
-
-S'il en était autrement, la chose serait mauvaise pour le public et
-pour moi. Ces lettres n'auraient plus leur caractère originel... tout
-y serait factice. Je me suis même défendu d'effacer quelques opinions
-que je regarde maintenant comme des erreurs. _Mais pour obvier à
-tout_, je les réfute dans quelques notes.
-
-
-M. DE CABRE.
-
-Ah! vous avez aussi des notes? y en a-t-il beaucoup?
-
-
-M. DE LA HARPE.
-
-Peu. Il en fallait quelques-unes; mais elles sont en petit nombre et
-courtes.
-
-
-M. DE CABRE.
-
-Rétractez-vous quelques jugements sur des auteurs?
-
-
-M. DE LA HARPE.
-
-Je ne crois pas. Je vous l'ai dit, je suis de bonne foi.--Je suis un
-rapporteur intègre et de conscience. Je sais bien qu'on m'a donné le
-surnom de _Contempteur_[73], mais j'ai trouvé ma récompense en voyant
-mes _conclusions_ ratifiées à la cour souveraine du public, avec le
-grand sceau du temps.
-
-[Note 73: M. de La Harpe rappelait lui-même fort souvent qu'on lui
-avait donné ce nom de _Contempteur_, et cela avec orgueil.]
-
-
-MILLIN.
-
-Prenez garde; vous allez rouvrir les blessures de l'amour-propre...
-
-
-M. DE LA HARPE.
-
-Rouvrir!... est-ce qu'elles se ferment jamais!
-
-
-M. DE CABRE.
-
-Je vois un autre danger, car vous n'ignorez pas que depuis longtemps
-tout est danger pour vous.
-
-
-M. DE LA HARPE.
-
-Lequel?
-
-
-M. DE CABRE.
-
-Eh! mon ami, celui de parler de soi... car dans un ouvrage du genre de
-celui que vous publiez, vous devez souvent parler de vous, sous peine
-d'être accusé de manquer à votre devoir d'écrivain qui doit tenir ce
-qu'il a promis... Pour beaucoup d'autres cela eût été facile... mais
-vous...
-
-
-M. DE LA HARPE.
-
-J'ai tâché de m'acquitter de ce devoir le plus succinctement possible
-et avec un laconisme purement historique. Je dis les faits, parce
-qu'il les faut dire; si je m'y trouve mêlé, ce n'est pas ma faute; et
-s'il m'arrive de jouir de quelques succès, ils sont donnés à l'amitié
-qui les partage; car enfin mon ouvrage sera lu par mes amis, tout
-autant que par mes ennemis. Quant aux gens qui se trouvent bien plus
-blessés du bien que je dis de leurs ennemis que du mal que je dis de
-leurs amis, que puis-je pour eux?
-
-
-M. DE FONTANES.
-
-Ah! rien, je le sais... mais cela ne rassure pas mon amitié, au
-contraire... C'est bien dommage qu'on ne puisse pas réconcilier
-l'amour-propre avec la vérité!
-
-
-M. DE LA HARPE.
-
-Mon ami, cela ne se peut pas, parce que la vérité est bonne et
-l'amour-propre mauvais.
-
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-Monsieur de La Harpe a bien raison. Mais observez cependant que le mal
-de l'amour-propre a ses nuances et ses degrés comme tout autre;
-l'orgueil d'étouffer la vérité par la force oppressive est le crime de
-l'amour-propre et le plus grand des crimes imaginables. C'est celui de
-la révolution pendant douze ans; il suffirait à lui seul pour
-expliquer à la raison les peines éternelles, quand elles ne seraient
-pas article de foi... (_on rit_) sans doute; la vanité, c'est-à-dire
-l'orgueil des petites choses, n'est proprement que la sottise de
-l'amour-propre... Ce que je ne comprends pas, c'est qu'après avoir
-été, comme de nos jours, tant éprouvé dans les grandes choses, on se
-cabre encore pour les petites.
-
-
-M. DE TALLEYRAND.
-
-Ah!... c'est que la sottise est une maladie incurable.
-
-
-M. DE LA HARPE.
-
-Tant pis pour elle...
-
-
-M. DE CABRE.
-
-Hum!... elle peut alors devenir méchante...
-
-
-M. DE LA HARPE.
-
-Eh bien, après tout, que peuvent-ils dire ou faire qui n'ait été fait
-et dit?
-
-
-M. DE CABRE.
-
-Vraiment, ils sont bien embarrassés pour se répéter les uns les
-autres, ou bien encore de se répéter eux-mêmes!
-
-
-M. DE LA HARPE.
-
-Ils n'ont jamais fait autre chose, même ce pauvre Marmontel... Au
-surplus, si la critique m'a peu affecté lorsque je commençais à
-écrire, que sera-ce maintenant que je suis au moment de déposer ma
-plume? En faisant ce livre, j'ai eu un but principal, c'est de cela
-qu'il s'agit. Ce recueil pourra peut-être tenir sa place parmi les
-mémoires du temps par les événements qui le rendront curieux et utile;
-c'est, si je l'ose dire, une sorte de monument qui paraît au milieu
-des ruines, non pas celui d'une génération, transmis à la suivante
-pour se reconnaître plus ou moins dans ses pères, mais celui d'un
-monde qui n'existe plus, dont une partie a péri, et dont l'autre se
-survit à elle-même, puisque personne n'est plus ce qu'il était!... Ah!
-quel sujet de réflexion!... En vérité, ceux qui ne lisent pas pour
-réfléchir feraient bien mieux de ne pas lire.
-
-
-M. DE CABRE, se levant et allant à M. de La Harpe, lui dit tout bas:
-
-Enfin, qu'il en soit ce que Dieu aura résolu... mais j'en suis fort
-occupé.
-
-
-M. DE LA HARPE.
-
-Merci, mon ami; moi, je suis tranquille.
-
-
-M. DE CABRE, indiquant qu'il va sortir.
-
-Venez-vous?
-
-
-M. DE LA HARPE.
-
-Non, je reste. J'ai quelque chose à dire à madame de Genlis.
-
-
-M. DE CABRE, souriant avec intention.
-
-Eh! eh! je me rappelle que vous en étiez bien amoureux en 17... 17...
-
-
-M. DE LA HARPE.
-
-Ne cherchez pas si loin dans le passé, étant aussi près d'elle, car il
-y a bien des années de cela!... Adieu, mon ami, M. de Fontanes et M.
-de Talleyrand vous attendent.
-
-Tout le monde se retira insensiblement, et quelque longue qu'eût été
-la visite de M. de La Harpe, il la prolongeait encore. Enfin,
-lorsqu'ils furent seuls, il s'approcha de madame de Genlis, et lui
-dit:
-
---Je vous ai peut-être étonnée en parlant comme je viens de le faire.
-
---Vraiment non, répondit madame de Genlis; car, si vous vous le
-rappelez, je vous ai prédit ce qui vous est arrivé.
-
---Oui, j'étais, en effet, plutôt incrédule par _genre_ que par
-conscience; la grandeur de la religion, la beauté de sa morale me
-frappaient bien, mais je n'avais pas la force d'aller à elle. Enfin
-dans sa miséricorde Dieu vint à moi... Dieu, _l'unique but de notre
-vie!... Dieu! dont je ne m'étais éloigné que par orgueil et par
-l'attrait de la volupté._
-
-Il soupira profondément; puis, comme paraissant vouloir repousser un
-sentiment trop puissant qui le voulait dominer en ce moment, il
-poursuivit:
-
---Vous savez combien je vous ai aimée... et bien plus, dans tous les
-temps j'ai rendu justice à votre beau caractère... et lorsque
-j'entendais les accusations les plus indignes vous accabler: Non,
-m'écriais-je, c'est faux! elle est pure, elle est digne de respect...
-_Alors, je disais combien je vous avais aimée, et comment vous m'aviez
-toujours résisté!..._
-
---Vraiment, dit en souriant madame de Genlis, j'ai beaucoup de
-remerciements à vous faire pour une aussi _victorieuse_ justification.
-J'en suis profondément reconnaissante.
-
---Eh bien! que ce soit le commencement d'une tendre et solide amitié
-entre nous! Il faut que vous soyez _des nôtres_. Écoutez; un jour de
-la semaine, je reçois le soir; nous nous rassemblons _pour causer_;
-quelques amis, et voilà tout; on prend une tasse de thé, et l'on se
-retire avec l'espoir d'une pareille _séance_ de confiance et d'amitié.
-Voulez-vous me promettre d'y venir?
-
-Madame de Genlis le promit, mais, par une sorte d'instinct, elle fit
-cette promesse vaguement, et finit par le congédier après une visite
-qui avait duré trois heures. Elle prit quelques renseignements sur les
-réunions de M. de La Harpe et sut qu'il recevait en effet toutes les
-semaines, mais beaucoup plus de monde qu'il ne l'avait dit; on y était
-vingt-cinq ou trente personnes, et _cette séance d'amitié_, comme il
-l'appelait, n'était autre chose qu'un _bureau d'esprit_ et un
-_conciliabule_ mystique et politique. Cette ordonnance et cette
-distribution, cet emploi du temps par un homme qui savait très-bien
-comment la bonne société arrangeait ses heures, parurent étranges à
-madame de Genlis; elle n'y fut pas. Il lui écrivit qu'elle était _des
-leurs_; ce mot-là la confirma dans la pensée que ces réunions
-pouvaient avoir un mauvais but; elle n'y fut pas davantage. Peu de
-temps après, effectivement, M. de La Harpe fut exilé dans un village à
-quelques lieues de Paris pendant plusieurs mois, et revint ensuite
-mourir ici, vieux, infirme et malheureux. Ce fut, au reste, une
-injustice; son âge et ses talents devaient lui être une sauvegarde,
-même avec des torts.
-
-Vers ce même temps, madame de Genlis fut elle-même obligée de quitter
-Paris, mais volontairement. Elle avait fait beaucoup d'ouvrages[74]
-depuis son arrivée à Paris; mais elle avait une maison plus
-considérable qu'elle ne la pouvait supporter. C'était Casimir; c'était
-Stéphanie Alyon, _jeune filleule_ de madame de Genlis, fille de M.
-Alyon, l'un des hommes attachés à l'éducation de Bellechasse: elle
-avait quatorze ans; puis une autre jeune fille, une Allemande nommée
-Helmina, dessinant, faisant des vers: celle-ci avait dix-sept ans, et
-elle était charmante.
-
-[Note 74: Depuis son arrivée en France, elle avait donné un autre
-volume des _Annales de la vertu_, une nouvelle méthode d'enseignement,
-un livre d'Heures pour les enfants, une nouvelle édition du _Petit La
-Bruyère_.]
-
-Madame de Genlis fut à Versailles, puis le quitta, dit-elle, parce que
-son neveu César Ducrest ayant été tué dans une fête nationale, le
-chagrin qu'elle en ressentit la fit revenir à Paris, bien qu'elle fût
-à merveille à Versailles[75].
-
-[Note 75: César Ducrest, fils du chancelier du duc d'Orléans, qui
-était frère de madame de Genlis. Il était avec M. de Pont, ami de
-madame de Montesson et ancien intendant de Metz. M. de Pont voulut
-voir la fête, c'est-à-dire le feu d'artifice[75-A], du plus près
-possible; en conséquence il monte sur un petit bateau dans lequel le
-suivent M. Ducrest et une autre personne dont j'ai oublié le nom. Une
-bombe d'artifice, lancée en l'air et qui ne prit pas, retomba et
-éclata dans leur bateau; le malheureux César Ducrest fut tué, et M. de
-Pont eut le bras cassé et fut très-mal pendant longtemps. J'avoue que
-je concevrais que madame de Genlis eût quitté Versailles pour venir à
-Paris, si son neveu était mort à Versailles; mais revenir au contraire
-dans la ville où il avait péri, c'est ce que je ne comprends guère.
-Madame de Genlis me donne ici une nouvelle preuve de ce que j'ai vu en
-elle; elle ne faisait rien comme personne, et pourtant elle n'était ni
-originale, ni amusante, ce qui est pourtant une condition des gens qui
-ne sont pas comme les autres.]
-
-[Note 75-A: Pour un 1er vendémiaire.]
-
-Ce fut alors qu'elle vint habiter l'Arsenal. Elle avait là un fort bel
-appartement contigu à la bibliothèque, que lui donna M. Chaptal, alors
-ministre de l'Intérieur, avec une grâce parfaite, aussitôt qu'elle
-l'eut demandé.
-
-Étant à Versailles, elle travaillait avec une assiduité remarquable et
-fort estimable, lorsqu'on réfléchit que c'est pour élever des enfants
-malheureux enfin qu'elle avait ce courage..... Un jour M. de Cabre et
-Millin furent la voir et lui firent des reproches de _sa déraison_;
-deux jours après Millin reçut d'elle des vers dont j'ai retenu les
-suivants:
-
- Et malade et souffrant, un malheureux auteur,
- Languissamment assis à son pupitre,
- En gémissant composait une épître
- Sur la gaîté, sur le bonheur.
- Dans le moment arrive son docteur,
- Qui, mécontent de le voir à l'ouvrage,
- L'exhorte à devenir plus sage,
- Si de ses maux il veut guérir.
- Hélas! répond l'auteur en poussant un soupir,
- Ce conseil est très-bon, que ne puis-je le suivre!
- Je ne travaille pas, ami, pour mon plaisir.
- Croyez-moi, ce n'est pas la gloire qui m'enivre.
- Qui mieux que moi saurait jouir
- Des charmes d'un heureux loisir!...
- Mais je suis obligé de me tuer pour vivre.
-
-M. Fiévée, qui voyait souvent alors madame de Genlis, ayant appris sa
-triste position, voulut contribuer à l'adoucir. Au moment où madame de
-Genlis était dans la rue d'Enfer, M. Fiévée était en prison pour cause
-politique; on prétend qu'il était en correspondance directe avec Louis
-XVIII. Moi je crois que c'est une calomnie, si j'en juge par _ce que
-je sais_ de la manière dont il fut ensuite avec le premier Consul et
-l'Empereur. Mais enfin alors il était en disgrâce. Madame de Genlis
-employa le crédit de ses amis et de ses parents, car il est à croire
-que ce fut M. de Talleyrand, ou madame de Montesson[76] et M. de
-Valence, qui, étant tous fort en crédit à cette époque, lui rendirent
-ce bon office. Quoi qu'il en soit, M. Fiévée témoigna noblement sa
-reconnaissance à madame de Genlis. Connaissant tout ce qu'elle
-souffrait, sachant qu'aucun des siens, ainsi qu'elle-même, n'avait
-sollicité une pension du Gouvernement, il résolut de le faire pour
-elle. Il avait bien prouvé que son arrestation était injuste et qu'il
-n'était pas en correspondance avec Louis XVIII; car presque
-_immédiatement_ après sa sortie de prison, il fut en correspondance
-avec le premier Consul, ce qui est un peu différent de Louis XVIII.
-Quelle que fût, au reste, la manière dont il correspondait, quel que
-fût le sujet de ses lettres, il est bien certain qu'il n'y avait pas
-dedans une phrase qui voulût dire que Napoléon Bonaparte fût un
-usurpateur.
-
-[Note 76: Madame de Montesson avait un immense crédit sur madame
-Bonaparte (Joséphine), et le premier Consul avait pour elle une grande
-considération. Je suis même convaincue que la faveur de madame de
-Genlis depuis vint de sa tante.]
-
-M. Fiévée, étant donc en correspondance avec le premier Consul, lui
-parla avec intérêt de madame de Genlis. Napoléon comprenait à ravir
-toutes les convenances de ce genre. À peine connut-il la position
-d'une personne aussi distinguée, qu'il donna des ordres; et un matin
-on annonça à madame de Genlis M. de Rémusat, venant de la part du
-premier Consul.
-
---_Madame_, lui dit M. de Rémusat, _le premier Consul vient seulement
-d'apprendre votre pénible position; s'il l'eût connue dès le moment de
-votre arrivée en France, il l'aurait fait cesser à l'instant même...
-Ce qu'il peut faire maintenant, c'est de vous demander ce qui peut
-vous rendre heureuse. Veuillez le dire, et ce que vous demanderez vous
-sera accordé sur-le-champ[77]._ «Comme mes premiers mouvements sont
-toujours romanesques, dit madame de Genlis, je refusai en disant que
-mon travail me suffisait et que je ne demandais rien.»
-
-[Note 77: Ce furent les propres paroles de Napoléon. _Madame_, dit M.
-de Rémusat, _j'ai l'honneur de vous faire observer que ce sont les
-propres expressions du premier Consul_.]
-
-Ce fut à l'Arsenal que madame de Genlis donna _Madame la duchesse de
-la Vallière_, _Madame de Maintenon_ et _Madame de Montespan_; mais
-_Madame de la Vallière_ est supérieure aux deux autres, qui respirent
-l'ennui; _Madame de la Vallière_, quoique remplie de fautes comme
-roman historique, en ce qu'il ne peint nullement le siècle de Louis
-XIV tel qu'il est, tel que nous le peignent Mademoiselle, la grande
-Mademoiselle, et tous les autres mémoires, et surtout Saint-Simon. Ce
-qui a fait errer madame de Genlis, c'est son admiration pour les
-mémoires de Dangeau. Sans doute ils sont bons; mais toutes les idées
-de M. de Dangeau étaient mesquines et étroites. Il a dû
-nécessairement donner une couleur semblable à tout ce qu'il décrit:
-c'est ce qui arrive lorsqu'on _calque_ des événements au lieu d'écrire
-des souvenirs[78].
-
-[Note 78: Je regardais un jour le tableau de Gérard représentant Louis
-XIV tenant par la main le duc d'Anjou, en disant: _Messieurs, voilà le
-roi d'Espagne_,--et j'étais étonnée que le tableau sorti de l'atelier
-d'un homme de génie fût aussi froid. Madame Aubert, ma fille, après
-l'avoir regardé, trouva le motif du peu de charme de ce tableau.
-C'est, me dit-elle, que toutes les figures sont _copiées_ sur des
-émaux et des profils, du moins en grande partie. Cette remarque est
-très-fine et très-juste.]
-
-Madame de Genlis fut très-fière d'un suffrage qui lui arriva par une
-voie détournée et lui porta une véritable joie d'auteur au coeur. Elle
-avait une amie, très-spirituelle personne, madame Élisabeth de Bon,
-auteur de plusieurs ouvrages qui dans le temps furent assez connus;
-elle écrivit à madame de Genlis le billet que voici:
-
-«Je vous dirai, _mon ange_, que le premier Consul a lu _Madame de la
-Vallière_ avant-hier, et qu'il l'a lue tout d'un trait, sans pouvoir
-la quitter, et qu'il a pleuré... C'est un fait positif; car c'est M.
-de Fontanes qui me l'a dit et qui le tient du premier Consul lui-même.
-Marigné prétend que je vous envoie les larmes du Consul, et que cela
-vaut mieux que des vers. Le fait est que cela m'a fait un plaisir
-extrême.
-
-«Adieu, vous que j'adore et pour qui je donnerais ma vie.
-
- «ÉLISABETH.»
-
-Madame Élisabeth de Bon, qui signe à la manière des reines et des
-princesses souveraines, comme on voit, devait écrire des lettres bien
-passionnées à vingt ans, à en juger par la chaleur de son amitié dans
-un âge plus avancé. Madame de Sévigné est bien froide, même dans son
-amour maternel, qui est quelquefois exagéré dans son expression, à
-côté des paroles brûlantes de madame de Bon.
-
-Quoi qu'il en soit de madame de Bon, qui du reste était fort aimable,
-madame de Genlis fut touchée au coeur de cet éloge. _Je fus
-enchantée_, dit-elle elle-même, d'obtenir le suffrage de celui qui
-était _le plus grand capitaine de son siècle, d'avoir fait pleurer
-l'homme qui venait de rétablir l'ordre, la religion et la paix, et
-d'arracher mon pays à l'anarchie_.
-
-Elle fit aussitôt un impromptu _en vers_ et l'envoya à madame de Bon
-pour le faire remettre au premier Consul. Madame de Bon[79] était à
-cette époque _fort intimement_ liée avec M. d'Abrantès, et ce fut
-_lui_ qui fut chargé de donner ces vers au premier Consul, et non pas
-M. de Fontanes, comme je l'ai vu je ne sais plus où.
-
-[Note 79: Madame de Bon était fort agréable de figure et de tournure;
-elle avait un petit garçon ravissant de beauté. M. d'Abrantès me
-l'amena un jour, et je crus voir un Amour de l'Albane animé: c'était
-un être idéal. Je lui demandai comment il se nommait? «_Bon_ et
-_Beau_, me répondit-il, en levant sur moi les plus beaux yeux que
-j'eusse encore vus.» Et cette réponse fut faite avec une naïveté
-charmante. Il avait, je crois, trois ou quatre ans.]
-
-Madame de Genlis était devenue une personne non-seulement supérieure
-dans la littérature courante, mais sa place était désormais marquée au
-premier rang de l'époque littéraire où elle écrivait. Mais je crois
-que cette place eût été de tous points plus noblement conquise, si
-elle avait moins crié après ses ennemis. Madame de Staël a eu plus de
-détracteurs que madame de Genlis, et madame de Staël a toujours gardé
-un noble silence; une fois ou deux dans tout le cours de sa vie
-littéraire elle répondit, je crois, et encore parce que son père était
-attaqué. Mais madame de Genlis répondait dans des brochures qu'elle
-faisait imprimer exprès, et surtout écrites avec de l'acrimonie et de
-l'humeur, ce qui éternisait la querelle... Elle se plaignait surtout
-de plagiats qui étaient un peu rêvés[80]. Ainsi, par exemple, elle se
-plaint de ce que M. A. Duval a fait de _la Curieuse_, une comédie du
-_Théâtre d'éducation_, son drame d'_Édouard en Écosse_. Quel rapport y
-a-t-il entre une petite fille qui mérite d'avoir un bonnet d'âne pour
-écouter aux portes, un jeune homme qui se cache pour un duel, je
-crois; et une femme d'un parti, qui voit devant elle, dans sa demeure,
-le chef du parti ennemi, le dernier des Stuarts, couvert de haillons
-et lui demandant du pain!... Cette situation est une des plus
-tragiques, une des plus touchantes qu'on puisse mettre à la scène, et
-d'ailleurs M. Duval avait devant lui le livre de l'histoire dans
-lequel il pouvait facilement prendre son sujet sans se faire de
-querelle et sans soumettre son imagination à une sorte de torture pour
-former son sujet à la position d'un autre plan, dans lequel il ne se
-trouve d'ailleurs d'autre ressemblance que deux hommes qui se
-cachent... Ceci me rappelle une histoire qui me fut racontée par M.
-Lenormand d'Étiolles, qui en savait et en faisait de bonnes et _de
-salées_, comme dit Saint-Simon.
-
-[Note 80: C'est encore comme celui que madame de Genlis reproche à
-madame Cottin; elle dit que c'est son roman des _Voeux téméraires_ qui
-lui a donné l'idée de _Malvina_. Il faut qu'elle se soit trompée en
-citant ce roman. Il n'y a pas le moindre rapport entre les deux
-ouvrages. Malvina est une femme qui n'est pas une inconnue dans le
-château de la tante d'Edmond: Edmond lui est infidèle, elle devient
-folle, et meurt de douleur. Rien n'est semblable.]
-
-M. Lenormand était au spectacle un jour, loin de Paris. Je crois que
-c'était à Marseille. Il était assis à côté d'un homme fort bien en
-apparence, mais qui pleurait à verse depuis que le rideau était levé.
-
---Que peut donc avoir cet original-là? se disait M. Lenormand... Si on
-donnait quelque chose qui fût de nature à l'attrister, à la bonne
-heure. Mais que diable peut lui faire ce qu'on joue là?
-
-On donnait _Oedipe à Colone_.
-
-Enfin les exclamations du monsieur et ses sanglots augmentèrent à un
-tel point, que M. Lenormand crut devoir intervenir, et il demanda au
-monsieur si affligé ce qui le faisait ainsi pleurer.
-
---Hélas! monsieur, une parfaite similitude dans ma situation, une fois
-en ma vie, avec le malheureux roi de Thèbes!...
-
---Eh quoi!... auriez-vous eu le malheur de tuer monsieur votre
-père?... Et M. Lenormand se recula du monsieur!...
-
---Oh! non, non! monsieur; mon père est mort de sa très-belle mort, à
-soixante-seize ans... un beau vieillard, ma foi!...
-
---Mais alors, monsieur... vous avez donc été assez infortuné pour...
-pour épouser madame votre mère?
-
---Eh! du tout, monsieur!... Mais en allant une fois en diligence de
-Marseille à Toulon (ici les sanglots redoublèrent), nous fûmes arrêtés
-par une des troupes de voleurs qui désolaient alors la Provence, et
-tellement dévalisés, que pour gagner Toulon, dont nous étions encore à
-huit ou dix lieues, il me fallut implorer la charité publique. Depuis
-ce temps, je ne puis voir ce bon roi de Thèbes s'en allant aussi par
-les chemins pour demander l'aumône, sans faire le triste rapprochement
-de nos deux positions... hi! hi! hi! hi!...
-
-Et les sanglots recommencèrent.
-
-La plainte du plagiat, pour _Édouard en Écosse_, copié sur _la
-Curieuse_, est de même force.
-
-.... Un jour M. de Lavalette écrivit à madame de Genlis en lui
-demandant un rendez-vous important pour ses intérêts; madame de Genlis
-lui indiqua le jour suivant[81].
-
-[Note 81: Ce ne fut que dans une conversation entre Lavalette et
-madame de Genlis qu'eut lieu l'accord définitif pour la
-correspondance. Madame de Genlis ne répondit pas clairement à la
-lettre de Lavalette. Il fut un matin chez elle et traita la chose
-comme je la rapporte.]
-
-M. de Lavalette, aussi bon que spirituel, gai jusqu'à la folie,
-bouffon même quelquefois, lorsqu'il était avec ses amis, était
-pourtant un homme fort habile et parlant de hautes affaires avec le
-sérieux qui leur convient. En arrivant chez madame de Genlis, il
-était aussi grave que le sujet qu'il venait traiter avec elle.
-
---Madame, lui dit-il, le premier Consul n'existe plus; l'Empereur lui
-a succédé. Tout vous démontre jusqu'à l'évidence que la famille à
-laquelle vous avez consacré bien gratuitement, au reste, les plus
-belles années de votre vie, ne reviendra plus en France. Celui qui la
-gouverne aujourd'hui ne veut pas qu'un nom illustré comme le vôtre
-demeure entouré de privations; votre pays vous doit une vie heureuse.
-Parlez, madame; que vous faut-il pour qu'elle le soit?
-
---J'ai déjà fait une réponse à M. de Rémusat, dit madame de Genlis.
-
---Cette réponse n'est point vraie, permettez-moi ce démenti, madame;
-l'Empereur sait, en outre, que votre santé souffre beaucoup de l'excès
-de travail auquel vous vous livrez. Encore une fois, faites une
-demande, que voulez-vous?
-
---Je répondrai toujours de même, dit en riant madame de Genlis.
-
---Eh bien! dit en souriant à son tour M. de Lavalette, voyons si votre
-obstination résistera à cette proposition. L'Empereur vous demanda de
-lui écrire tous les quinze jours... Il aime votre manière d'écrire.
-
---Eh! d'où la connaît-il?
-
---Il la connaît, enfin, que vous importe; acceptez-vous?
-
-Madame de Genlis réfléchit un moment.
-
---J'accepte, dit-elle enfin; j'accepte et même avec joie. Je suis sûre
-que cette correspondance ne peut qu'être bonne à tous deux.
-
---Et moi, dit M. de Lavalette, j'ai une joie tout aussi vive en vous
-annonçant que l'Empereur vous prie d'agréer une pension _de 12,000
-francs_. Elle vous sera payée comme vous le voudrez; et si vous n'y
-avez aucune répugnance, ce paiement passera par mes mains.
-
-Madame de Genlis accepta, et la correspondance commença. Elle avait
-lieu tous les mois, quelquefois tous les quinze jours. Le sujet en
-était toujours moral, politique, ou pieux; souvent sur la manière dont
-il fallait tenir sa cour. Madame de Genlis fit à cet égard beaucoup de
-bien à l'Empereur lui-même. Avec lui, il n'y avait qu'à mettre l'index
-sur l'entrée d'une route conduisant à un bon résultat; il la
-parcourait avec un succès que nul autre n'aurait eu. Ce que madame de
-Genlis lui dit relativement au luxe ne fut pas perdu pour lui, et ce
-fut, sans doute, le lendemain du jour où il reçut une lettre d'elle
-sur ce sujet, qu'il nous disait à toutes:
-
-Mesdames, _je veux_ que vous receviez. _Soyez grandes dames_,
-surtout!... Soyez grandes et point mesquines dans vos dépenses pour
-vos habits, votre maison, vos ameublements. Point, ou du moins
-très-peu de ces mousselines anglaises qui entravent l'exécution de mon
-système continental en donnant au goût, à la mode un autre moyen de se
-nourrir. Beaucoup de soieries pour chaque saison. Du velours pour
-l'hiver, du satin; et puis, du taffetas pour l'été. D'abord, vous
-serez conséquentes; ensuite vous aurez de belles étoffes bien épaisses
-pour le temps de la neige, et des étoffes légères pour les temps
-chauds où il faut de l'air autour de soi.
-
-L'empereur mit, à dater de ce moment, une grande importance à ce que
-toute la cour fût somptueuse et magnifique, non-seulement sur un
-point, mais sur tous.
-
-Un jour l'empereur s'étant assis à côté de moi à un bal chez la
-princesse Caroline, pendant une contredanse dans laquelle je ne
-dansais pas, il me demanda si je connaissais madame de Genlis; je lui
-dis que oui.
-
---Vous a-t-elle écrit?--Jamais, Sire.--Eh bien! elle est encore plus
-spirituelle en écrivant. Ses lettres ont de la gaîté, en même temps
-qu'une raison solide et éclairée: _il est seulement dommage qu'elle
-ne soit pas plus naturelle_.
-
-L'époque où madame de Genlis reprenait une sorte d'influence, qu'elle
-eut, au reste, le bon esprit de tenir secrète, était fort belle pour
-notre gloire littéraire. On a beaucoup dit que le temps de l'Empire
-avait _donné de toutes les gloires, excepté celle de la pensée_. Cela
-n'est pas tout à fait juste; car il me semble qu'une nation qui peut
-donner à la renommée autant de noms que la nôtre à cette époque est
-encore remarquable par la pensée comme par la gloire. Châteaubriand,
-madame de Staël, madame de Genlis, Delille, Bonald, Michaud, Arnault,
-Fontanes, Picard, Duval, et tant de poëtes agréables, font, à eux
-tous, une preuve sans réplique. Et dans les arts: David, Gérard,
-Girodet, Gros, Lethière, Robert Lefèvre, Isabey, Augustin,
-Godefroy[82], Desnoyers, Méhul, Lesueur, Boïeldieu, Cherubini; et dans
-les sciences, Berthollet, Cuvier, Fourcroy, Lacépède, etc.
-
-[Note 82: Cet artiste, doué d'un grand talent qu'on admire encore plus
-particulièrement dans _la Bataille d'Austerlitz_, qu'il a gravée
-d'après le tableau de Gérard, ainsi que _la Psyché_ et _l'Ossian_ du
-même auteur, demande en vain la croix sans pouvoir l'obtenir depuis
-dix ans! C'est un artiste renommé, qui est encore plein de verve, et
-qui grave en ce moment _la Bataille de Marengo_ pour que _la Bataille
-d'Austerlitz_ ait un pendant... Croirait-on qu'on a répondu sous le
-ministère de M. Gasparin à un artiste aussi honorable: Vous ne
-produisez plus!--Mais vous ne donnez donc de récompenses qu'aux
-talents à venir? et vous ne récompensez jamais le _certain_, celui qui
-a déjà fait ses preuves. Le tableau d'après lequel M. Godefroy fait
-_la Bataille de Marengo_ est de lui-même... Voilà l'homme qui ne
-produit plus!...]
-
-À cette liste, déjà nombreuse, combien je pourrais ajouter de noms
-vraiment remarquables et faits pour tenir leur place dans une
-nomenclature de ce genre! Mais madame de Genlis les connaissait bien,
-et ce fut eux qu'elle appela, avec beaucoup de ceux que je viens de
-nommer, pour reformer, _refaire_ son salon. Le cardinal Maury venait
-alors de rentrer en France, et allait très-souvent chez madame de
-Genlis.
-
-Alors elle prit un jour; ce fut le samedi. Ce jour était le plus
-commode pour beaucoup d'hommes qui avaient des places plus ou moins
-importantes, mais qui toutes occupaient; et le dimanche donnait du
-repos en n'obligeant pas à se lever trop tôt. Ce calcul me frappa
-lorsque Millin me le fit remarquer.
-
-Un jour, madame de Genlis reçut une lettre fort singulière; cette
-lettre, très-bien écrite, sur de joli papier fort élégant, avait pour
-signature le nom de _Jeanneton_; elle témoignait un vif désir de
-suivre une correspondance, et indiquait une adresse qui, évidemment,
-n'était pas la véritable.
-
-Madame de Genlis, entraînée par une sorte de charme répandu dans cet
-écrit, répondit à cette lettre... Une autre vint encore, et reçut
-aussi une réponse... Enfin la correspondance dura dix-huit mois. Un
-jour, madame de Genlis voulut enfin causer avec _son anonyme_.--Eh
-bien, nous causerons, lui dit l'étrange personne, mais vous ne me
-verrez pas.
-
-Et la conversation se fit à travers une cloison.
-
-Un jour, c'était pendant le séjour de madame de Genlis à l'Arsenal, on
-vint lui dire qu'une jeune paysanne lui apportait des fleurs de la
-part de mademoiselle Jeanneton; madame de Genlis sourit.--Faites
-entrer, dit-elle.
-
-Elle vit arriver une jeune paysanne, d'une taille charmante, mince,
-élancée, portant le costume complet de paysanne, mais évidemment fait
-avec des étoffes moins grossières que celles des vraies paysannes.
-Elle avait son petit bavolet exactement placé sur le haut de sa tête,
-et son chignon bien lissé. Une belle croix d'or avec un coeur tenait à
-son cou par un velours qui faisait juger de l'étonnant éclat du cou de
-cygne de la fille des champs. Ses bras, d'une blancheur également
-éblouissante, ainsi que ses mains, étaient tous deux d'une forme
-parfaite. Elle portait des fleurs dans ses bras et dans son tablier
-d'indienne, et un petit garçon la suivait, chargé d'une innombrable
-quantité de pots et de caisses contenant des plantes très-rares.
-L'ambassadrice de mademoiselle Jeanneton se mit en devoir de placer
-les fleurs coupées dans des vases de porcelaine qu'elle demanda à
-madame de Genlis.
-
---Pourquoi n'est-elle pas venue elle-même? dit celle-ci à la petite
-paysanne.
-
-
-LA PAYSANNE.
-
-Dame! j'savons pas, moi!
-
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-Comment!... serait-elle malade?
-
-
-LA PAYSANNE.
-
-Nenni, nenni, elle n'est pas malade, et vous aime ben, allez!...
-
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-Et votre village est-il loin d'ici?
-
-
-LA PAYSANNE, embarrassée.
-
-Not' village! quoiqu' ça vous fait donc, ça... mais non, qu'il n'est
-pas loin... par là... du côté de Bièvre... de Jouy.
-
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-Ah! ah! je connais une grande dame qui possède une belle terre pas
-bien loin de cet endroit.
-
-
-LA PAYSANNE.
-
-Qui donc ça?
-
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-Madame de Chevreuse, à Dampierre.
-
-
-LA PAYSANNE, vivement.
-
-Mais ce n'est pas à elle! c'est à sa belle-mère. Et, ajouta-t-elle en
-levant les yeux et les mains au Ciel, Dieu puisse-t-il l'en faire
-jouir encore longtemps!
-
-Dans ce moment, la paysanne avait laissé tomber l'énorme gerbe de
-fleurs qu'elle tenait, et elles se répandirent toutes autour d'elle.
-Dans cette attitude, elle était charmante, et recevait encore un
-reflet de beauté de l'expression qui s'était répandue sur son front,
-et de là sur tout son visage. Bientôt elle s'aperçut que madame de
-Genlis la fixait avec attention, et elle rougit, ce qui l'embellit
-encore... Elle voulut cependant toujours soutenir son incognito, et
-tout en continuant de placer les fleurs dans les vases, elle dit:
-
---Dame! voyez-vous, j'avons dit ça comme ça, moi... parce que,
-voyez-vous, c'est une brave dame tout d'même que la vieille
-douairière, comme ils la nomment, et que j'sommes presque de ses
-terres.
-
-
-MADAME DE GENLIS, avec intention.
-
-Ah! ah! la jeune dame est donc méchante?
-
-
-LA PAYSANNE, vivement.
-
-Non, non!... alle n'est pas méchante... un brin tant seulement; mais
-la vieille est ben bonne aussi!
-
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-Est-elle jolie, la jeune?
-
-
-LA PAYSANNE.
-
-Non, alle n'est pas laide, c'est tout[83]... Ah çà, v'là qu'est fini.
-Bonjour, madame... vot' servante.
-
-[Note 83: Ermesinde de Narbonne (Narbonne Fritzlar ou Narbonne Pelet)
-était une jeune personne charmante d'élégance et de distinction dans
-ses manières. Elle avait un grand éclat dans la physionomie, et le
-premier coup d'oeil jeté sur elle lui faisait trouver de la beauté.
-Elle était rousse, mais elle s'était fait raser la tête et portait une
-perruque artistement faite. Madame de Chevreuse était la seule jeune
-femme de son époque qui, par son insouciance de bon goût, rappelât les
-manières d'un autre temps. Elle avait des partisans fanatiques comme
-je n'en ai vu à aucune femme à la mode depuis elle.]
-
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-Un moment, ma chère enfant; vous avez été bien gentille, il faut
-maintenant vous reposer... asseyez-vous.
-
-
-LA PAYSANNE.
-
-Oh, j'n'oserai jamais!...
-
-
-MADAME DE GENLIS, souriant.
-
-Eh bien! figurez-vous un moment que vous êtes madame de Chevreuse, et
-asseyez-vous près.
-
-
-LA PAYSANNE, rougissant et se détournant pour s'en aller.
-
-Comment, comment! qu'est-ce donc que ça veut dire?...
-
-
-MADAME DE GENLIS.
-
-Que vous êtes reconnue, ma chère Jeanneton; et que je vous demande de
-faire cesser un mystère qui est une entrave à cette amitié que vous
-êtes assez bonne pour m'accorder, et que je vous rends avec une
-tendresse de mère.
-
-
-LA PAYSANNE, après avoir hésité quelque temps.
-
-Eh bien! oui, vous avez raison; il ne faut pas plus longtemps résister
-à la tentation d'une causerie d'amitié avec une personne comme vous.
-
-Et madame de Chevreuse, car c'était elle en effet, redevint elle-même.
-Elle n'avait jamais cessé de l'être; elle se croyait parfaitement
-déguisée, parce qu'elle portait un bonnet et une jupe de paysanne, et
-qu'elle disait: _J'allions_, _j'venions_; mais ses mains blanches, ses
-bras délicats et polis comme de l'ivoire, sa démarche et sa tournure
-si parfaitement élégantes, la douceur de son organe, tout cela formait
-un trop grand contraste avec le rôle qu'elle jouait pour qu'elle pût
-le remplir longtemps... Elle jouait en effet la comédie; mais elle
-était comme un premier rôle remplissant sans illusion, et par
-conséquent fort mal, un autre rôle hors de son genre. C'était une
-charmante personne... j'en parlerai plus loin.
-
-La manie de connaître madame de Genlis gagnait tout le monde. Anatole
-de Montesquiou, que nous voyons aujourd'hui si raisonnable comme père
-de famille et comme homme du pays, si bien enfin dans tout ce qu'il
-est et ce qu'il fait, Anatole de Montesquiou était tout jeune homme
-alors, et il voulait aussi connaître madame de Genlis. Au lieu de
-chercher quelqu'un qui le conduisît chez elle, car elle avait _un
-jour_ (le samedi), il aima mieux prendre un moyen presque
-_impossible_. Il s'en alla chez Maradan, éditeur de presque tous les
-livres de madame de Genlis, et lui demanda de lui donner des épreuves
-d'imprimeur, pour qu'il les portât à madame de Genlis, comme le garçon
-de l'imprimerie; Maradan s'y refusa. Mieux conseillé par une seconde
-réflexion, Anatole de Montesquiou s'adressa tout simplement à madame
-de Lascours pour faire la connaissance de madame de Genlis, et madame
-de Lascours lui donna tout simplement à dîner avec elle. Ce fut alors
-que se forma cette amitié qui sut résister à trois révolutions, et
-qui, au moment de la mort de madame de Genlis, était une de ses plus
-douces consolations: c'est qu'elle avait placé son affection sur un
-noble coeur, un généreux caractère. Anatole de Montesquiou est un
-homme qui peut avoir à la fois l'orgueil de la bonté et celui de
-l'esprit.
-
-Il est étrange que madame de Genlis ait été aussi souvent attaquée par
-l'anonyme. Une personne connue maintenant par plusieurs ouvrages
-littéraires était fort jeune à l'époque dont je parle: c'est madame de
-Brady. Elle était belle et spirituelle; elle écrivit à madame de
-Genlis, et aussi sous un nom supposé, en lui donnant une adresse qui
-n'était pas la sienne. Cette étrange correspondance dura près d'une
-année.
-
-En deux ans de temps voilà trois personnes d'un nom connu qui prennent
-la voie romanesque de l'anonyme avec une vieille femme, pour
-converser avec elle. À sa place, je m'en serais fâchée, moi; j'aurais
-pu penser qu'on me prenait pour une femme à ridicules prétentions de
-sentiments.
-
-Le moment le plus brillant pour le salon de madame de Genlis fut
-pendant son séjour à l'Arsenal. Elle voyait alors une foule d'hommes
-spirituels et de femmes remarquables, qui contribuaient tous à
-l'agrément de ses soirées: les uns jouaient des proverbes, les autres
-les composaient; on faisait de la musique, et alors Casimir jouait de
-la harpe. Dans d'autres soirées, un auteur estimé, comme
-Millevoye[84], disait une pièce de vers, à laquelle sa diction
-touchante, sa figure si parfaitement en accord avec ses vers et sa
-mélancolique nature, qui n'était, hélas! qu'un instinct d'avenir,
-donnaient un charme encore plus profond. Une autre fois, Dussault
-venait lire un feuilleton inédit du _Journal de Paris_, écrit avec
-tout son talent. Le lendemain, M. le comte de Sabran[85] disait
-plusieurs de ses fables; ses fables, dont quelques-unes peuvent
-rivaliser avec celles du grand fabuliste. M. de Sabran dit également
-d'une manière admirable non-seulement les vers qu'il fait, mais ceux
-de nos grands maîtres: il dit Molière et Racine à ravir. Venait
-ensuite, pour apporter son tribut à la ruche, M. Briffaut, très-jeune
-alors, mais qui montrait déjà un talent remarquable. M. de Cabre[86],
-ami fort intime de madame de Genlis, était un homme fort instruit, et
-cependant fort _aimable_ dans l'acception positive de ce mot. Il
-contait bien, et faisait parfois de jolis vers. En voici qu'il composa
-étant jeune encore, mais _abbé_, pour répondre à la demande de faire
-le portrait d'une femme belle et charmante. Ce fut un impromptu:
-
- Pourquoi me demander ce que c'est qu'une femme,
- À moi, dont le destin est d'ignorer l'amour!
- De l'aveugle affligé vous déchirerez l'âme,
- Si vous lui demandez ce que c'est qu'un beau jour!
-
-[Note 84: Millevoye, mort trop tôt pour son beau talent, fut enlevé
-aux lettres et à ses amis inconsolables de sa perte en 1822.]
-
-[Note 85: C'est M. le comte Elzéar de Sabran, dont j'ai parlé dans le
-Salon de madame de Polignac, et qui joua devant le roi et la reine le
-rôle d'Oreste dans _Iphigénie en Tauride_, tandis que sa soeur
-remplissait celui d'Iphigénie. Cette soeur fut depuis madame de
-Custine.]
-
-[Note 86: M. Sabatier de Cabre, ancien conseiller-clerc au Parlement.
-Il était abbé, mais pas prêtre ordonné; il portait seulement le petit
-collet. Il est oncle de madame la comtesse Alexandre de Laborde.]
-
-Parmi les femmes littéraires qui fréquentaient habituellement le salon
-de madame de Genlis, on peut bien placer madame Victorine de
-Chastenay, qui a enrichi notre littérature de plusieurs romans
-remarquables de la littérature anglaise, et dont l'esprit charmant est
-si bien venu dans une agréable causerie. Il y avait aussi madame la
-comtesse de Beaufort-d'Hautpoul, auteur de jolies poésies et de
-_Zilia_, agréable petit conte; madame Kennem, connue par plusieurs
-ouvrages distingués; madame de Vannoz, poëte charmant, et _presque_
-rivale de Delille dans le petit poëme de _la Conversation_; madame de
-Choiseul (princesse de Bauffremont). Celle-ci est une personne que
-j'ai pu juger par moi-même, et dont l'esprit avait, en effet, dû être
-apprécié par une femme comme madame de Genlis, qui se connaissait,
-certes, bien en esprit aimable, et surtout en esprit de société; et
-madame de Choiseul est plus que cela, c'est une personne supérieure.
-Je juge ainsi une femme lorsque je trouve de la bonté dans son esprit.
-
-Chez madame de Genlis, on voyait encore madame Élisabeth de Bon,
-connue par la traduction de _la Dame du Lac_ de Walter Scott, mais
-beaucoup plus anciennement par des romans assez oubliés aujourd'hui.
-C'était, comme je l'ai dit plus haut, une personne fort agréable
-d'esprit, très-passionnée dans son amitié; trop peut-être. Mais ses
-amis trouvaient que c'était sans exigence.
-
-D'autres femmes qui n'étaient pas littéraires, mais qui avaient leur
-célébrité, allaient aussi chez madame de Genlis. C'étaient mesdames de
-Bellegarde, toutes deux connues par leur amitié fraternelle et la
-douceur et la bienveillance de leur commerce; madame Cabarus[87],
-madame Roger[88]; madame Dubrosseron, jeune femme agréable et beaucoup
-du monde bruyant de ce temps-là; madame Hainguerlot, femme d'argent,
-qui, je ne sais pourquoi, voulut être femme d'esprit, et que le
-chevalier de Boufflers, qui, certes, savait pourtant ce que c'était
-que les muses, n'a pas craint d'appeler la dixième muse.
-
-[Note 87: Madame Tallien.]
-
-[Note 88: Depuis comtesse de Montholon.]
-
-À toutes les femmes que je viens de nommer, il faut ajouter beaucoup
-d'autres noms, tels que celui de la maréchale Bernadotte, qui, plus
-tard, fut princesse de Ponte-Corvo, puis ensuite reine de Suède. Elle
-et la reine Julie aimaient beaucoup madame de Genlis. Madame de Genlis
-avait encore avec elle deux jeunes filles dont elle prenait soin,
-mademoiselle Stéphanie Alyon et une jeune Prussienne, Helmina, qu'elle
-avait amenée de Berlin à Paris[89]. Ces deux jeunes filles
-augmentaient la famille adoptive de madame de Genlis, car elle avait
-encore Casimir et Alfred Lemaire, enfant que Casimir avait adopté pour
-ne pas déroger aux habitudes de la maison; et pourtant à cette époque
-existait-il quelqu'un de plus heureux que madame de Genlis dans ses
-mêmes relations de famille, mais _directes_!... Où pouvait-elle
-trouver des femmes et des jeunes filles plus charmantes que celles de
-sa fille, madame de Valence? rien n'est plus admirable que l'éducation
-donnée à ses enfants par madame de Valence. Une mère qui forme les
-filles qu'elle a formées est une femme ayant bien mérité de toutes les
-mères. Une conduite irréprochable, des vertus naturelles parfaitement
-développées, voilà ce que madame de Valence a produit dans ses deux
-filles, madame la comtesse Gérard et madame la comtesse de Celles[90].
-
-[Note 89: Cette jeune Prussienne que madame de Genlis amena avec elle
-eut ensuite des torts, à ce qu'il paraît et d'après ce que disait
-madame de Genlis elle-même; elle la donna à un ange dont la bonté
-jamais ne se lasse, à madame Récamier.]
-
-[Note 90: Les filles de madame de Valence ont été des personnes
-remarquables de tous points. Madame de Celles mourut encore jeune et
-emporta les regrets de tout ce qui l'a connue. Son esprit et son coeur
-lui attachaient tous ceux qui la voyaient seulement une fois;
-instruite sans pédanterie, vertueuse sans rigorisme pour les autres,
-elle était aimée non-seulement de ceux qui devaient l'aimer, mais de
-tout ce qui la connaissait. Elle mourut à Rome, où son mari était
-ministre du roi des Pays-Bas. Madame Gérard, sa soeur, est également
-bonne et charmante comme elle. Les enfants de ces deux dames étaient
-au nombre de quatre au moins à cette époque.]
-
-Aux autres noms littéraires que j'ai cités plus haut en nommant tant
-d'hommes remarquables, il faut ajouter M. de Coriolis, que j'ai été
-charmé de rencontrer dans quelques maisons, où il nous charmait en
-disant de bien jolies productions de lui, dont une, _la Messe de
-minuit_, est l'une des pièces fugitives en vers que l'on peut placer
-dans le bon temps. Il était en outre un des hommes de la bonne
-compagnie qu'on aime toujours à rencontrer.
-
-Un soir, ce fut M. de Treneuil qui fit les frais de la réunion de
-madame de Genlis. M. de Treneuil était un littérateur et un poëte
-distingué; il avait justifié la France d'avoir souffert que Lebrun,
-dans son _Ode patriotique_, articulât des paroles infâmes devant des
-objets sacrés que les tribus sauvages respectent et vénèrent... devant
-les tombeaux!...
-
-M. de Treneuil, dans son poëme des _Tombeaux de Saint-Denis_, répond à
-ces vers de cannibales d'une manière triomphante!... Ah! ce n'est pas
-par des actes comme l'odieuse action signalée par Lebrun[91] que la
-Révolution s'est acquis une renommée!... elle s'est, au contraire,
-couverte de honte et d'ignominie!...
-
-[Note 91: Ou plutôt provoquée. Voici une des strophes de Lebrun dans
-cette ode abominable. Le cardinal Maury la récitait de sa voix si
-retentissante avec une énergie vraiment profonde et communicative.
-
- Purgeons le sol des patriotes
- Par des rois encore infecté.
- La terre de la liberté
- Rejette les os des despotes.
- De ces monstres divinisés
- Que tous les cercueils soient brisés,
- Que leur mémoire soit flétrie,
- Et qu'avec leurs mânes errants
- Sortent du sein de la patrie
- Les cadavres de ces tyrans.
-
-Pour commentaire à cette strophe, il faut ajouter que ce même Lebrun
-fut le plus vil flatteur du régime impérial!...]
-
-M. de Treneuil parla de cet acte avec horreur. Il fit observer que
-l'empereur, qui réédifiait _tout_, avait ordonné de réparer les
-souterrains de Saint-Denis, et cette pensée lui inspira deux bien
-beaux vers:
-
- Et sans verser le sang d'une seule victime,
- L'hommage expiatoire a surpassé le crime.
-
-On ne peut comprendre pourquoi l'Institut refusa longtemps la couronne
-à cet ouvrage. Pour quelle raison? il serait bien pénible que des
-hommes de science pussent arriver à ce point d'oubli de leur haute
-mission, pour écouter des voix qui leur parlent en faveur ou contre
-l'esprit de parti? Cette pièce de vers, c'est-à-dire ce poëme, fut
-enfin couronnée cependant, et avec la plus grande justice: certes, il
-n'y eut pas de faveur. M. de Treneuil était attaché à la bibliothèque
-de l'Arsenal.
-
-D'autres hommes fort spirituels aussi, qui contribuaient à embellir
-les soirées de madame de Genlis, étaient M. Després; M. Alexandre de
-Laborde, si bon, si parfait et si amusant avec ses distractions, _même
-dans son Itinéraire_; et Millin, meilleur ami que parfait antiquaire,
-malgré ses ouvrages sans nombre sur la numismatique. Elle voyait
-encore des hommes du monde, mais aussi lettrés que des littérateurs de
-profession: c'étaient M. le comte de Ségur, M. Carrion-de-Nisas, M.
-d'Estourmel, M. de Choiseul-Gouffier, spirituel dans sa causerie, si
-intéressant dans ses révélations des mystères du sérail, soit qu'il
-parlât des kiosques des sultanes entourés d'esclaves noirs[92], du
-chant plaintif et simple qui s'entendait au travers des rideaux
-flottants d'or et de soie, ou bien qu'il vous fît entrer avec lui dans
-les sombres détours de la politique ottomane à cette époque, où,
-jouissant encore d'un reste de pouvoir, elle dénouait avec le mensonge
-ce qu'elle ne pouvait trancher avec le poignard ou endormir avec le
-poison. Que j'ai passé de doux moments à écouter M. de Choiseul!...
-aucune conversation, excepté la sienne et celle, avant tout, de M. de
-Narbonne et de M. de Talleyrand[93], ne rappelait autant la bonne
-compagnie française, comme nous en avions la tradition, nous autres
-jeunes femmes à l'époque dont je parle ici, nous qui avions pu voir et
-entendre une foule d'hommes de bon goût et de bonnes manières, dernier
-reste de la cour de Louis XV. M. de Choiseul contait surtout avec une
-grâce admirable.
-
-[Note 92: On sait comment M. de Choiseul a connu beaucoup de détails
-intimes du sérail: c'était par le moyen de marchandes arméniennes qui
-pouvaient pénétrer jusque dans les cours intérieures.]
-
-[Note 93: C'était la même société. M. de Nassau, M. de Montrond, M. de
-Talleyrand, M. de Narbonne et M. de Choiseul formaient la société la
-plus intime de l'hôtel de Talleyrand, et cela, il faut le dire à la
-louange de M. de Talleyrand, sans secousse et sans caprice.]
-
-M. le prince de Nassau allait aussi chez madame de Genlis, mais pas
-souvent. Il était aussi bien aimable; mais comme il mentait celui-là,
-quand une fois il se mettait à raconter!
-
-Le cardinal Maury était, comme homme important dans notre monde et
-notre histoire politique, le plus remarquable de la société de madame
-de Genlis; il y allait fort souvent, quoiqu'il ne l'aimât pas.
-C'était un homme singulier dans ses affections; il les montait ou les
-descendait d'après un baromètre qui n'était pas toujours celui du
-temps[94].
-
-[Note 94: Je ne puis m'en plaindre, car il fut admirable dans son
-affection pour moi jusqu'au moment de sa mort.]
-
-M. de Talleyrand allait aussi assez souvent à l'Arsenal; mais soit
-qu'il le voulût ainsi, soit que madame de Genlis ait dit la vérité
-lorsqu'elle affirmait que c'était pour mieux jouir du charme de sa
-conversation, elle le recevait toujours étant seule. Le fait est qu'il
-est vrai que M. de Talleyrand a dans la physionomie un air
-d'insouciance et même d'ennui qui glace tout ce qui l'entoure. On
-voudrait dissiper cette apparence d'ennui par le pouvoir qu'on se
-suppose toujours à tort ou à raison. C'est pour cela que dans la
-société on ne pardonne pas aux personnes d'esprit d'avoir de la
-sécheresse...: il ne faut pas qu'elles se communiquent trop
-rapidement; mais aussi il ne faut pas qu'elles soient trop importantes
-ni trop repliées sur elles-mêmes.
-
-Avant que M. de Talleyrand ne nous fît tout le mal dont la France
-souffrira encore longtemps, il y avait dans ma pensée un penchant à
-le croire bon. C'est une drôle d'idée que j'avais là, me dira-t-on? Il
-y a des révolutions dans la vie humaine comme dans la vie des empires.
-Enfin, je crois que M. de Talleyrand est né bon; il est devenu méchant
-comme nous l'avons vu par des causes connues de Dieu seul. Mais ce qui
-est connu de tous, car nous sentons nos blessures, c'est qu'il a fait
-bien du mal à la France.
-
-Une femme charmante qui contribuait autant et peut-être plus que
-madame de Genlis à l'agrément de sa maison, c'était madame de
-Valence... elle avait un charme, une grâce... ses grands yeux noirs
-donnaient des regards si doux et si animés!... et puis elle est bonne.
-C'est une femme dont on sent qu'on voudrait être l'amie, que madame de
-Valence. J'ai rencontré peu de femmes qui aient pour moi plus
-d'attrait.
-
-Mais il y avait au salon de madame de Genlis un singulier inconvénient
-d'attaché. Elle a toujours eu beaucoup de mobilité dans l'esprit, et
-conséquemment dans l'exécution de ses volontés, car l'esprit a
-toujours été son guide avant toute chose. Cette manière d'être lui a
-quelquefois valu de drôles d'aventures; en voici une qui eut lieu vers
-l'année où elle quitta l'Arsenal.
-
-On a vu que les conversations étaient ce qu'elle aimait le mieux,
-mais, je crois, après les correspondances _anonymes_[95]. Comme on le
-savait, tout le monde lui écrivait; il s'ensuivit, et cela de son
-propre aveu, qu'elle perdit à répondre à ces lettres un temps qui lui
-aurait donné deux volumes de plus par an. C'étaient des lettres dont
-le port coûtait cher.
-
-[Note 95: Il me faut ici dire mon sentiment, non pas sur les lettres
-anonymes injurieuses, je me réserve cette satisfaction pour plus tard.
-Je parlerai seulement ici de ces correspondances voilées,
-mystérieuses, dans lesquelles des femmes ne craignent pas de parler
-comme elles rougiraient de le faire à découvert. Je ne blâme pas une
-correspondance mystérieuse entre femmes comme atteinte à la morale:
-elle n'est que sotte et niaise; cependant j'y trouve aussi peu de ce
-qui est estimable. Comme base de toute amitié, c'est la loyauté et la
-franchise. Qu'est-ce qu'un mystère en amitié? Qu'est-ce qu'une
-_coquetterie_? Tout cela est la preuve du peu de vérité d'un
-sentiment, quel qu'il soit. S'il est amitié, on ne jouit de celle que
-l'on inspire que lorsqu'elle vous _est accordée à vous_, et non à un
-être imaginaire; s'il est amour, alors je ne le connais pas: il est
-absurde, au reste, dans les deux sentiments. Au reste, voilà mon
-opinion, et je ferai toujours peu de cas de ceux qui emploieront ce
-moyen.]
-
-Avec ce goût pour le romanesque et le mystérieux, on pense que toutes
-les lettres de ce genre étaient accueillies. Un jour, madame de Genlis
-en reçoit une de je ne sais plus quelle ville, je crois pourtant que
-c'est de Mâcon, écrite avec un tel charme, le style en était si
-admirable, que madame de Genlis se passionna pour l'auteur, et lui
-répondit.
-
-C'était une femme heureusement!... Mais quelle femme! rien n'était
-admirable comme elle... Pendant quinze jours madame de Genlis
-racontait bien encore une histoire intéressante; mais à peine achevée,
-la dame inconnue la remplaçait; et c'était un ravissement en montrant
-et en regardant son écriture, son orthographe si bien soignée!... et
-ne pas connaître une personne si charmante! car elle était charmante!
-cela ne pouvait être autrement... quel malheur!...
-
-Enfin, un jour madame de Genlis reçoit une lettre qui la ravit!... la
-dame anonyme consentait enfin à se nommer... elle était malheureuse,
-et sa lettre, cette fois, était plus éloquente encore que les
-précédentes. Madame de Genlis, émue par la peinture d'une position
-déplorable, sentit un intérêt profond pour celle qui en souffrait.
-Elle relit ses autres lettres; elle y voit l'âme la plus élevée, le
-coeur le plus sensible. D'après ce qu'elle disait de sa personne, elle
-devait être belle; et l'imagination de madame de Genlis lui prêta
-encore plus de charmes. C'était le moment où Helmina, la jeune
-Prussienne qu'elle avait amenée de Berlin, venait de la quitter. Elle
-pensa qu'elle ne pouvait mieux faire que de prendre avec elle la dame
-inconnue comme compagne plutôt que comme dame de compagnie, et dans
-l'effusion du premier mouvement, madame de Genlis écrivit à la dame de
-venir au plus vite. Elle répondit par des bénédictions en manière de
-remerciements. Mais, hélas! les chemins de fer et les ballons
-n'étaient pas inventés alors, et il en coûtait cher à de pauvres gens,
-même pour faire soixante lieues. Il faut ici rendre justice à madame
-de Genlis: elle envoya courrier par courrier l'argent nécessaire au
-voyage de madame De***. Pendant le temps qui dut nécessairement
-s'écouler entre le moment du départ de l'argent et l'arrivée de la
-dame, Madame de Genlis fut dans une agitation extraordinaire. Enfin,
-le jour heureux arriva, et la dame avec lui. Dès qu'elle aperçut
-madame de Genlis, elle accourut à elle, et ouvrant deux immenses bras
-plats et maigres appartenants à une grande femme sèche et blafarde:
-
---Ma bienfaitrice, s'écria-t-elle!... mon amie! vous avez donc eu
-pitié de mon infortune!... soyez désormais mon soutien, mon guide!
-
-Elle avait cinquante ans!
-
-Madame de Genlis, abasourdie par cette scène sentimentale qui devint
-en quelques minutes d'un comique achevé, crut d'abord qu'elle était
-trompée, et qu'on jouait une seconde représentation d'_Une Folie_.
-Elle hésitait presque à reconnaître l'héroïne du roman qu'elle seule
-avait composé dans son imagination... car rien n'est à comparer à ce
-qu'elle-même racontait à ses amis intimes relativement à l'arrivée de
-madame D***.
-
-Cependant, au bout de quelques jours, le premier étonnement passé,
-madame de Genlis reconnut l'esprit de son anonyme dans la grande femme
-sèche et blafarde; mais cet esprit était insupportable. Pour le
-malheur de ceux avec qui elle causait, elle avait étudié à fond toutes
-les grammaires connues; elle était d'un purisme qui tuait toute
-conversation; il fallait faire une attention scrupuleuse à ses
-moindres paroles. Madame de Genlis elle-même, si châtiée dans son
-langage, si pure dans sa diction, passait vingt fois par jour sous son
-scalpel... toute la société de madame de Genlis l'avait en aversion.
-Souvent le cardinal Maury m'en racontait, ainsi que Millin, des scènes
-incroyables.
-
-Un seul homme dans ce cercle avait une tendre préférence pour madame
-D***; il lui parlait avec une déférence incroyable dans un homme assez
-peu soigneux d'ailleurs dans ces sortes de choses. C'était M. Alyon,
-père de Stéphanie Alyon, aimable jeune fille que madame de Genlis
-éleva, que tout le monde aimait chez elle, et qui depuis épousa M.
-Savary.
-
-M. Alyon était excessivement laid, et son âge passait cinquante ans.
-Il avait été attaché à l'éducation des princes à Belle-Chasse, et son
-esprit avait ce tour savant, cette manière toute didactique qui lui
-fit d'abord aimer une femme qui ne parlait qu'un pur et beau langage.
-Elle répondit à son admiration par de nouvelles découvertes dans les
-recherches du participe et du conditionnel. Cela acheva M. Alyon, et
-au bout de quelque temps tout le monde s'aperçut de la tendresse de
-ces deux amants, qui, à eux deux, faisaient près d'un siècle.
-
-Madame D*** se souciait peu de cela; il est vrai qu'elle avait une
-perruque, une peau qui n'avait pas été mal, et un teint tellement
-blanc qu'il allait jusqu'à la tache de rousseur, et recouvrant des os
-malheureusement très-saillants. Mais tout cela n'empêcha pas l'amour.
-
-Un jour, elle entra dans la chambre de madame de Genlis, qui depuis
-quelques semaines la tenait dans la plus belle des antipathies. Madame
-D*** était extrêmement parée. Depuis que M. Alyon s'était mêlé
-d'achever de lui tourner la tête, l'affaire était en bon train, et
-pour l'accomplir, elle minaudait tant qu'elle avait de forces... Ce
-jour-là, elle avait un bonnet avec des roses... elle se regarda dans
-la glace, puis elle dit avec un sourire qu'on ne peut rendre:
-
---Savez-vous bien, madame, _que j'ai encore de la peau_?
-
---Mon Dieu! madame, lui répondit madame de Genlis, ce n'est pas
-étonnant: le temps enlaidit, _mais il n'écorche pas_.
-
-Madame D*** sourit avec une douce expression de pitié et un haussement
-d'épaules tout à fait gracieux. Puis venant à madame de Genlis, elle
-lui dit comme on dirait à un enfant:
-
---Mais ne savez-vous pas que la grammaire autorise à dire cette
-phrase, pour faire entendre qu'on a de l'éclat, _elle a de la peau,
-elle a du teint_... En vérité, pour une personne qui écrit et qui a de
-la célébrité, ne pas savoir ce que veut dire: _J'ai de la peau_...
-c'est inconcevable!...
-
-Le fait réel, c'est que cette peau, qui avait été fraîche et belle
-lorsque la dame avait vingt ans, était considérablement changée; que
-ses dents, qui avaient été belles, étaient gâtées; que sa taille,
-jadis élégante peut-être, l'était encore selon elle, parce qu'étant
-sèche elle était maigre et mince, mais sans aucune forme ni grâce. Du
-reste, revêche à la réplique, la supportant peu et même pas du tout;
-d'un commerce quotidien impossible à supporter, s'étonnant à chaque
-instant d'elle-même, et n'admirant que son propre mérite...
-
-Cette aimable personne demeura près de deux ans avec madame de Genlis.
-Au bout de ce temps, la passion de M. Alyon devint si vive, qu'il
-fallait surveiller ces _jeunes amants_... Enfin, il l'enleva, au grand
-amusement de tous et à la joie personnelle de madame de Genlis.
-
-Une aventure d'un genre bien autrement sérieux lui arriva à cette même
-époque à peu près, mais quelques mois avant le départ d'Helmina.
-
-Madame de Genlis reçut un jour une lettre de Beauvais; cette lettre
-était bien écrite, et touchante par l'expression de plusieurs phrases
-qu'elle contenait. Mais celle-ci n'était pas anonyme; elle était d'une
-jeune fille âgée seulement de dix-huit ans, s'exprimant sur les
-ouvrages de madame de Genlis avec une passion vraiment sentie, et
-révélant dans ses paroles même les plus simples qu'elle ne tenait plus
-à la terre que par quelque affection toute profonde et en même temps
-passionnée. Madame de Genlis fut frappée par la vérité des
-expressions, et répondit. Un commerce de lettres s'engagea; madame de
-Genlis apprit qu'en effet elle ne s'était pas trompée, et que cette
-jeune personne était mourante de la poitrine, et que sa maladie était
-déclarée mortelle.
-
-Cette jeune fille s'appelait mademoiselle de Beaulieu; elle était
-fille de M. Hyacinthe de Beaulieu, ancien capitaine de cavalerie; elle
-habitait Beauvais... Madame de Genlis lui répondait exactement.
-Bientôt ses lettres furent attendues par la malade avec une impatience
-non-seulement de mourante, mais de quelqu'un qui souffre profondément
-d'un mal et qui est soulagé par une main habile. Madame de Genlis
-rassura cette âme pure, qui s'alarmait de quitter ce monde pour se
-rendre dans le sein de Dieu; car où pouvait aller une âme aussi
-candide, aussi dégagée de toute pensée impure?... C'était un ange que
-cette jeune fille. J'ai vu d'elle plusieurs lettres vraiment
-admirables... c'était la plainte suave d'une colombe blessée à mort.
-Un jour, elle écrivit à madame de Genlis:
-
-«Je me sens bien mal... ils ne veulent pas me dire que je mourrai
-bientôt; mais _je le sais_, moi!... Oh! combien je voudrais vous voir
-avant de quitter ce monde!... c'est un désir ardent... c'est celui du
-coeur, et je ne vis plus que par le mien.»
-
-Mademoiselle de Beaulieu voulait en effet venir à Paris; et sa famille
-entière, dont elle était adorée, craignant qu'elle ne pût soutenir
-même la fatigue de cette course, s'y opposait toujours... Mais ayant
-appris que sa soeur venait passer un jour à Paris, et qu'elle était
-seule dans une calèche, alors il parut impossible de continuer une
-opposition qui eût été plus funeste que la fatigue qu'on craignait...
-Elle partit... l'air, la vue de la campagne, celle de nouveaux objets,
-la ranimèrent un peu, et lorsqu'elle arriva à Paris, son charmant
-visage était aussi beau que lorsqu'elle faisait l'orgueil d'une
-heureuse famille.
-
-Il était midi. Madame de Genlis était dans son cabinet; on vient lui
-dire qu'une jeune dame malade, qui arrive, veut la voir à l'instant...
-Madame de Genlis s'élance au-devant d'elle, et se trouve devant une
-figure fantastique de grâces, de beauté et de ce charme qui séduit
-parce qu'il vient de l'âme et passe par le regard et la physionomie
-qu'il illumine... C'était la jeune mourante!
-
---Oh! comme je craignais de mourir avant de vous voir! dit-elle en se
-laissant tomber haletante et frissonnant d'un froid nerveux dans les
-bras de madame de Genlis... Combien je redoutais de ne pas vous
-entendre me répéter les consolantes paroles qui me font sortir de ce
-monde sans regret et sans crainte pour celui où je vais entrer!...
-
-Madame de Genlis, dans un saisissement inexprimable, la conduisit dans
-sa chambre, et la contraignit de se coucher sur une chaise longue, où
-elle passa toute la journée sans prononcer deux phrases de suite.
-Seulement elle écoutait avec avidité celle qu'elle était venue
-chercher presqu'au dernier moment de sa vie!...... on voyait que sa
-pensée plongeait dans son avenir terrestre, qui n'avait plus que
-quelques heures, et l'infortunée n'avait que dix-huit ans!... et elle
-était aimée!... ... elle écoutait, mais silencieuse, calme,
-recueillie, pleurant doucement et tenant dans les siennes une main de
-madame de Genlis, qu'elle pressait contre son coeur et qu'elle baisait
-à tous moments... Dans toute la journée, elle ne prit qu'un
-bouillon... vers le soir, elle parut prier avec un profond
-recueillement, et fit signe à madame de Genlis de prier aussi...
-Pendant ce moment de silence, fatiguée de larmes et de souffrances,
-elle s'endormit... ce fut surtout alors que sa charmante figure
-apparut à madame de Genlis dans tout son éclat, malgré la pâleur de
-ses joues... c'était un ange sommeillant... mais ce sommeil fut
-court... elle en était à ce point, la malheureuse enfant, où la
-souffrance laisse peu de trêve à ceux qu'elle détruit... elle
-tressaillit en s'éveillant... la chambre était sombre...--Faites venir
-de la lumière, dit-elle... je veux vous voir ENCORE!...
-
-Huit heures sonnèrent à la pendule... elle fit un mouvement...--Ah!
-dit-elle... je vais partir!
-
-En effet, peu de minutes après, on entendit le bruit d'une voiture:
-c'était celle qui venait chercher mademoiselle de Beaulieu... sa soeur
-retournait le lendemain même à Beauvais... sa femme de chambre venait
-prendre la jeune malade... l'infortunée était mourante.
-
-Elle se leva avec peine... on voyait qu'elle s'arrachait malgré elle
-d'une maison où il restait une partie d'elle-même... Il est évident
-que cette amitié extrême avait une cause; et cette jeune fille,
-frappée par une douleur profonde et secrète, une de ces douleurs enfin
-qui donnent la mort!.. avait trouvé seulement du réconfort dans sa
-confiance en madame de Genlis, qui en effet devait, je crois, avoir
-des paroles puissantes pour adoucir les maux de l'âme. Elle avait une
-manière de présenter la religion, en lui donnant un pouvoir
-consolateur, qui devait nécessairement lui acquérir le coeur dont elle
-calmait la souffrance... En voyant arriver le moment de la quitter,
-mademoiselle de Beaulieu comprit en même temps qu'il fallait lui dire
-un éternel adieu... Déjà presque suffoquée par le mal lui-même, qui
-était à son dernier période, elle se laissa tomber sur ses genoux, et
-prenant les mains de madame de Genlis, elle les baisa en les mouillant
-de larmes et sanglotant avec déchirement.--Bénissez-moi, lui dit-elle
-d'une voix brisée... bénissez-moi!... Madame de Genlis la releva, la
-prit dans ses bras et l'embrassa avec tendresse... alors elle eut une
-crise effrayante dans laquelle on crut qu'elle allait expirer... Enfin
-elle partit!... Revenue dans son appartement, madame de Genlis crut y
-retrouver encore cette jeune fille si belle et aimante, si douce même
-dans la mort... C'était comme une apparition qui ne la quittait
-plus.--Pendant plusieurs heures elle voyait mademoiselle de Beaulieu
-pleurant en silence, et ne lui disant combien elle souffrait que par
-le regard prolongé de ses yeux admirablement beaux et que la maladie
-avait encore agrandis... Le jour ne dissipa pas cette vision, qui
-obstinément demeurait à la même place...
-
-... Mademoiselle de Beaulieu _était morte_ le lendemain de son retour
-à Beauvais!... son père lui-même l'annonça à madame de Genlis.
-
-En mourant, sa fille l'avait chargé de transmettre un dernier adieu à
-celle qu'elle regardait comme une seconde mère;--il lui annonçait
-aussi qu'elle avait disposé de ce qu'elle avait de plus précieux en
-faveur de la plus jeune de ses soeurs, qu'elle la priait d'aimer en sa
-place: son legs lui servirait, disait la mourante, de titre auprès
-d'elle!... C'était une tresse des cheveux de madame de Genlis
-qu'elle-même lui avait donnée.
-
-C'était une âme belle et pure que celle d'une jeune fille qui se
-passionne ainsi sur des écrits qui parlent le langage d'une haute
-morale... Cette jeune fille, je le crois, eût été une femme d'une
-grande supériorité.
-
-
-
-
-SALON
-
-DE
-
-LA GOUVERNANTE DE PARIS.
-
-1806 À 1814.
-
-
-Ce ne fut qu'en 1806, après la victoire d'Austerlitz, que la Cour
-impériale prit une couleur décidée et eut une position tout à fait
-arrêtée. Jusque-là il y avait beaucoup de luxe, beaucoup de fêtes, une
-grande profusion de beaux habits, de diamants, de voitures, de
-chevaux; mais, au fond, rien n'était bien réglé et totalement arrêté.
-Il ne suffisait pas d'avoir M. de Montesquiou pour grand-chambellan,
-M. de Ségur pour grand-maître des cérémonies, et MM. de Montmorency,
-de Mortemart, de Bouillé, d'Angosse, de Beaumont, de Brigode, de
-Mérode, etc., pour chambellans ordinaires; MM. d'Audenarde, de
-Caulaincourt, etc., pour écuyers; et mesdames de Montmorency, de
-Noailles, de Serrant, de Mortemart, de Bouillé, etc., pour dames du
-palais: tout cela ne suffisait pas. Il fallait une volonté émanée,
-annoncée comme _loi_ et de très-haut. Sans cela rien ne pouvait aller.
-
-À mon retour de Lisbonne, l'Empereur me fit l'honneur de me parler de
-cette volonté intime qu'il avait de faire arriver sa Cour à être une
-des plus brillantes du monde entier.
-
---Et pourquoi pas _la plus_ brillante, Sire? lui dis-je.--Il
-sourit:--Je veux qu'on fasse un traité sur cette matière,
-poursuivit-il...
-
---Je dirai encore pourquoi, Sire? il suffit que l'Empereur émette une
-volonté pour qu'elle soit suivie; qu'il dise: Je veux qu'on
-reçoive,--et on recevra;--qu'il ajoute: Je veux que ce soit bien, et
-ce sera bien.
-
-Il rit tout à fait cette fois, et heureusement il ne se fâcha pas, car
-il était visible que je raillais: en effet, comment _organiser_ une
-société en quelques jours comme on fait un régiment de conscrits!...
-
---Eh bien! il faut que les femmes de la Cour me secondent.--Vous
-_tenez_ bien votre salon. Il faut donner l'exemple. Junot va être
-nommé gouverneur de Paris et de la première division militaire. Cette
-position, qui est plus belle que celle d'aucun ministre, vous donne
-l'obligation aussi d'une grande représentation; il faut la
-remplir.--Songez que jamais vous ne ferez _trop_ bien.
-
-M. d'Abrantès était alors gouverneur-général des États de Parme et de
-Plaisance. Il fut en effet rappelé, aussitôt qu'il eut apaisé la
-révolte des Apennins, et l'Empereur le nomma gouverneur de Paris, avec
-des attributions aussi étendues que l'Empereur put les lui donner. Il
-était alors aussi premier aide-de-camp de l'Empereur, faisant
-conséquemment partie de sa maison.
-
-Paris était en ce moment aussi brillant qu'il le fut plus tard: la
-France, en paix avec toute l'Europe, voyait affluer une quantité
-d'étrangers qui venaient admirer de plus près l'homme des siècles...
-mais, moins à l'aise entre elles, les différentes maisons qui devaient
-au contraire s'entendre pour que le corps de la société fût organisé,
-se voyaient peu et ne provoquaient pas ces rapports mutuels sans
-lesquels ce qu'on appelle la _société_ n'est plus qu'une réunion
-momentanée de gens qui ne se connaissent plus aussitôt qu'ils sont
-rentrés chez eux.
-
-Il était impossible de faire comprendre aux ministres ce qu'on
-entendait par _recevoir_. Ils donnaient un grand dîner par semaine,
-que bien, que mal encore, et puis tout était dit.--Recevoir, c'est
-avoir une maison ouverte; une maison, où chaque soir on peut aller
-avec sûreté de trouver la maison habitée, éclairée, et les maîtres du
-logis disposés à vous accueillir avec bonne mine d'hôte. Il n'est pas
-d'absolue nécessité pour cela d'avoir un esprit supérieur, de
-descendre de Charlemagne ou d'avoir deux cent mille livres de rentes;
-mais il faut absolument de l'usage du monde, et surtout de
-l'éducation, et tout le monde n'était pas pourvu de ces deux
-qualités-là.
-
-J'avais une place à la Cour: cette place avait été demandée
-spécialement par la princesse à laquelle j'étais attachée; j'aimais
-cette princesse: c'était la mère de l'Empereur, l'amie de ma mère,
-avec qui elle avait été élevée: toutes ces considérations
-m'empêchèrent de refuser une faveur que bien certainement je n'aurais
-pas demandée, et que plus sûrement encore je n'eusse pas acceptée près
-d'une autre princesse de la famille impériale. J'aimais trop mon
-indépendance pour la sacrifier à une chose qui, dans la position où
-j'étais, n'ajoutait rien à mes avantages de situation dans le monde.
-Mais, malgré tout mon désir de demeurer auprès de Madame mère, pour y
-faire mon service activement, je vis bientôt que cela me serait
-impossible avec mon titre, et je puis dire _mon emploi_, de
-gouvernante de Paris.
-
-Toutes les parties dont se compose un grand empire ne dominent pas
-toujours également. Sous Louis XI, les hommes comme Philippe de
-Commines, les conseillers, les ambassadeurs, tout ce qui parlait en
-langue cauteleuse, en beau langage doré, tout cela avait le pas sur
-les autres;--tandis que sous un gouvernement militaire, l'armée et ses
-chefs sont les premiers de l'État. C'était précisément notre position.
-Mais nous n'avions pas les mêmes avantages que nos pères.--Sous Louis
-XI, puisque je viens de le citer, sous Louis XIII, époque plus
-rapprochée de nous, sous Louis XIV, les hommes de l'armée étaient en
-même temps des hommes du monde et de la Cour, et lorsque Mademoiselle
-s'en allait faire véritablement la guerre aux troupes du Roi, elle
-marchait au milieu des mêmes hommes avec qui elle dansait _un
-passe-pied_ un mois après dans la galerie de Saint-Germain ou dans
-celle de Fontainebleau.
-
-Mais chez nous il n'en était pas ainsi. L'armée était composée, comme
-on le sait, d'hommes qui n'avaient presque pas quitté leur tente
-pendant toute la révolution. Dans le nombre il s'en trouvait même
-dont le nom devait garantir la bonne éducation et qui ne se
-rappelaient plus qu'une chose, c'était de commander un régiment.
-Lorsque l'Empereur, plus calme et plus ramené à des idées d'intérieur,
-_voulut_ une Cour comme il voulait tout, immédiatement, il sentit que
-la chose était impossible: le premier essai le convainquit de la
-justesse de ma remarque;--je la lui avais faite un jour où il me fit
-l'honneur de me consulter après mon retour de la cour de Portugal. Il
-rit même beaucoup de la comparaison que je fis.
-
---Vous autres femmes, vous pouvez tout faire dans ce que je veux, me
-disait-il; vous êtes toutes jeunes, et presque toutes jolies (c'était
-vrai): eh bien! une jeune et jolie femme fait tout ce qu'elle veut.
-
---Sire, ce que Votre Majesté dit là peut être vrai, mais jusqu'à un
-certain point; et si elle me le permet, je vais le lui prouver...--Si
-l'Empereur, au lieu de sa garde et de bons soldats, n'avait que des
-conscrits qui reculassent au feu... il ne gagnerait pas de belles
-batailles comme celle d'Austerlitz... et pourtant il est le premier
-guerrier du monde.
-
-Il se mit à rire...--Vous avez raison, dit-il enfin; mais faites pour
-le mieux.
-
-Mais, avant tout, il fallait monter la maison _militairement_
-parlant, c'est-à-dire pour le gouverneur de Paris et de la première
-division militaire; tous les quinze jours il y avait un dîner de
-quatre-vingts couverts dans la grande galerie que nous avions fait
-bâtir sur le jardin. Ce dîner n'était donné qu'aux officiers-généraux,
-aux colonels, aux maréchaux et à leurs femmes. Le soir, les grands
-appartements tenant à la galerie étaient ouverts, et tout ce qu'il y
-avait de militaire à Paris y venait comme chez le vice-connétable et
-chez le ministre de la Guerre. Ces journées-là étaient bien fatigantes
-pour moi. Aussi, dans les premiers temps, il me fut bien difficile de
-faire coïncider mon service et mes devoirs de maîtresse de maison.
-J'en parlai à madame Mère dans un voyage que je fis à Pont cette même
-année. Elle parut d'abord fâchée;--mais l'Empereur lui parla ensuite,
-et elle comprit la chose parfaitement.--Mon hôtel était vaste et bien
-distribué pour recevoir comme j'avais le projet de le faire. Au
-rez-de-chaussée, il y avait plusieurs salons et une immense galerie de
-soixante-cinq pieds de long sur trente-cinq de large, donnant sur un
-joli jardin. Au premier, étaient les appartements de M. d'Abrantès et
-les miens, ainsi qu'une belle et grande salle de billard et une vaste
-bibliothèque, construite exprès pour recevoir les deux collections
-complètes de tout ce que Bodoni et Didot ont jamais imprimé, et que
-nous possédions. Je donne ce détail particulier, parce qu'il sera
-souvent question de la part que ces deux pièces avaient dans nos
-occupations du soir, et souvent du matin.
-
-Avant d'en être gouverneur, M. d'Abrantès avait été commandant de la
-ville de Paris. Il s'y était fait aimer, et lorsqu'on apprit qu'il
-était gouverneur avec une aussi grande autorité, la ville entière fut
-contente[96] et tranquillisée sur son sort pendant l'absence de
-l'Empereur, qui allait partir pour l'Allemagne. Les moyens qu'il avait
-dans les mains lui donnaient à lui-même une grande sécurité pour la
-responsabilité qu'il avait acceptée.
-
-[Note 96: M. d'Abrantès fut nommé gouverneur au mois de juin 1806 (28
-juin), et ses lettres de nomination furent _entérinées_ dans la
-quinzaine qui suivit. Sans qu'il l'eût demandé, son cortége, formé par
-les officiers-généraux à Paris, fut extrêmement nombreux, et tous s'y
-rendirent par amitié pour lui. Il était le premier gouverneur de Paris
-sous l'Empereur dont les lettres fussent entérinées; le frère et le
-beau-frère de Napoléon ne l'ont pas fait. L'Empereur le voulut ainsi,
-parce que l'autorité de M. d'Abrantès était supérieure à toutes les
-autres. En l'absence de l'Empereur, il ne correspondait qu'avec lui et
-ne recevait d'ordre que de l'archi-chancelier. Le gouvernement de
-Paris était un ministère.]
-
-La ville de Paris voulut donner un bal à l'Empereur avant son
-départ[97].--Frochot[98] n'avait point de femme: je fus chargée de
-faire les honneurs de l'Hôtel-de-Ville.
-
-[Note 97: Il partait pour Iéna. Il quitta Paris au mois de septembre
-ou d'octobre 1806.]
-
-[Note 98: Frochot était marié; mais sa femme était en Bourgogne, et ne
-pouvait d'ailleurs faire les honneurs de l'Hôtel-de-Ville, où
-l'Empereur ne voulait qu'élégance et luxe. Ce fut lui-même qui donna
-l'ordre que la gouvernante de Paris ferait les honneurs de
-l'Hôtel-de-Ville. La chose ne fut pas demandée.]
-
-Jamais la chose n'avait eu lieu; on ne pouvait donc suivre aucun
-exemple pour régler l'étiquette. Ce furent M. de Ségur et Duroc qui
-réglèrent le protocole de celle de la Cour impériale alors; et ce qui
-devait être fait pour les fêtes de l'Hôtel-de-Ville fut arrêté de
-cette manière:
-
-Le Préfet faisait une liste des noms des femmes les plus distinguées
-dans le commerce et dans la banque, et parmi les femmes de maires et
-de conseillers de préfecture. On choisissait ensuite dans cette liste
-vingt noms des plus remarquables. Je soumettais cette liste à
-l'Empereur en y joignant l'autre, et il arrêtait en définitive ce qui
-devait être fait. Il y a eu plusieurs noms qui furent rayés de sa
-main et à plusieurs reprises[99]. Les femmes ne furent pas toujours
-les mêmes non plus, excepté quelques-unes, comme madame Thibou, par
-exemple, femme du sous-gouverneur de la Banque.
-
-[Note 99: J'ai mis cette particularité pour montrer qu'il n'y eut
-jamais de ma faute lorsque cette marque d'apparent oubli arriva.]
-
-Ces dames étaient en habit de ville, mais en toilette de bal, et elles
-se tenaient ainsi que moi dans un petit salon qui avait une entrée sur
-l'escalier de l'Hôtel-de-Ville. Aussitôt qu'on nous avertissait de
-l'arrivée de l'Impératrice, nous descendions avec le préfet pour la
-recevoir à la descente de sa voiture, et nous l'accompagnions jusque
-dans la grande salle Saint-Jean, où nos places nous étaient réservées
-autour du trône et immédiatement auprès. J'étais seule en grand habit.
-
-L'Empereur arrivait ensuite. Alors le préfet descendait avec M.
-d'Abrantès pour le recevoir comme nous avions reçu l'Impératrice. Il
-la rejoignait, et puis tous deux commençaient le tour des salles,
-accompagnés de leur service, du préfet, de M. d'Abrantès et de moi.
-
-Ce fut dans ce bal que l'Empereur fut frappé à la vue d'une jeune
-enfant d'une beauté d'ange: sa fraîcheur surtout était éblouissante;
-elle pouvait avoir douze ans. Elle portait une robe de crêpe rose, et
-ses beaux cheveux blonds bouclés autour de son cou et de son visage
-n'avaient aucun bijou, aucune fleur.--Son regard, en harmonie avec son
-angélique figure, avait seulement une rapidité qui d'abord étonnait,
-mais dans lequel on retrouvait ensuite toute la candeur et la pureté
-de sa physionomie... elle était sur la banquette des danseuses.
-L'Empereur s'arrêta devant elle et lui parla; à côté d'elle était sa
-mère, encore jeune et fort belle aussi. Elle répondit pour sa fille...
-l'infortunée était sourde et muette!... Madame Robert, sa mère, était
-femme d'un architecte, et l'une des plus estimables personnes qui
-fussent assurément dans toute la fête; elle était _dame d'inspection
-d'arrondissement_[100]. Je dis quelques mots à l'Impératrice sur
-madame Robert, à laquelle elle parla avec une extrême bonté. Madame
-Robert avait dans sa vie plusieurs circonstances assez singulières et
-qui mériteraient d'être citées, entre autres celle de mettre
-alternativement au monde un enfant sourd-muet et un enfant pouvant
-entendre et parler. Elle avait alors un petit garçon de cinq ou six
-ans, sourd-muet comme sa soeur, et plus jeune qu'elle. L'Empereur fut
-très-frappé de cette rencontre, mais il savait très-bien que
-mademoiselle Robert était sourde et muette. Il n'est pas vrai, comme
-je l'ai vu je ne sais plus où, qu'il lui parla et s'éloigna d'elle
-sans savoir qu'elle fût sourde-muette.
-
-[Note 100: J'allai passer la soirée, il y a quelques mois, chez une
-femme de ma connaissance. J'étais à peine assise qu'elle vint à moi
-tenant par la main une grande et belle femme, ayant encore de la
-fraîcheur et une figure qui avait dû être encore plus belle et
-charmante.--Permettez-moi, dit madame C....., de vous présenter mon
-amie d'enfance. Elle voudrait bien vous témoigner elle-même combien
-elle est heureuse de vous voir; malheureusement elle est sourde et
-muette. À mesure que je regardais cette grande et belle personne, des
-souvenirs me frappaient en foule.--En vérité, dis-je enfin, si la
-grande et belle taille de Madame ne me rejetait loin de l'image que sa
-belle figure me rappelle, je croirais presque qu'elle est une jolie
-enfant que je présentai à l'Empereur à un bal de la Ville...
-mademoiselle Robert!--Précisément... C'était elle!...
-
-Je ne puis dire avec quel intérêt je la revis. Ce n'était plus cette
-tête d'ange entourée de boucles blondes et d'un nuage rose; mais elle
-est devenue une belle femme, ayant toujours son candide et spirituel
-regard. Elle est peintre de portraits, et possède un beau talent. Rien
-n'est plus remarquable que l'intelligence de son regard. Je crois que
-pour un peintre de portraits, c'est une grande chose que de n'être pas
-distrait par le bruit ou les remarques. On a voulu faire parler
-mademoiselle Robert, ce qu'elle a fait, mais d'une manière si
-singulière qu'elle me fit tressaillir. Je ne conçois pas que les
-sourds-muets aient tous la manie de faire entendre des sons sauvages,
-qui après tout ne leur servent à rien, et ne sont qu'un regret de plus
-pour ceux qui les aiment lorsque le malheureux retombe dans son
-silence.]
-
-Je crois que ce fut à ce même bal, sans cependant en être sûre, que
-madame Cardon, femme d'un banquier extrêmement riche, fit à l'Empereur
-une réponse parfaite de tous points, car elle renferme à la fois un
-esprit remarquable et une finesse de tact tout à fait rare dans une
-pareille circonstance.--L'Empereur n'aimait pas qu'on eût un nom
-indépendant de son patronage et de sa volonté; il me demanda le nom de
-madame Cardon (qu'il avait rayé lui-même de la liste des femmes qui
-recevaient avec moi l'Impératrice), et s'approchant d'elle il lui
-demanda ou plutôt lui dit assez brusquement:
-
---Vous êtes madame Cardon?
-
---Oui, Sire.
-
---N'êtes-vous pas très-riche?
-
---Oui, Sire... j'ai huit enfants.
-
-L'Empereur s'arrêta. Il avait une autre parole amère qui allait suivre
-la question de la fortune. La réponse de madame Cardon la retint sur
-ses lèvres par sa noble dignité...; en général il n'insistait pas
-lorsque la personne qu'il attaquait savait garder sa dignité d'homme
-ou de femme.
-
-Le bal s'ouvrait ensuite. La première contredanse était dansée par
-_moi_[101], les princesses et une femme de la ville, soit femme d'un
-maire ou d'un conseiller de préfecture;--cette contredanse à huit
-était la seule qu'on dansât d'abord au milieu de l'immense salle de
-bal[102]. Les hommes étaient M. d'Abrantès, et cette fois le grand-duc
-de Berg, le prince Jérôme et une personne de la ville dont j'ai oublié
-le nom. J'étais _menée_ par le grand-duc de Berg; M. d'Abrantès était
-avec la grande-duchesse, et les deux autres femmes étaient, l'une la
-princesse Stéphanie et l'autre madame Lallemand, femme du major
-Lallemand alors, qui depuis est devenu le général Lallemand, dont le
-nom est si honorablement placé dans notre histoire.
-
-[Note 101: Je me place la première parce qu'à l'Hôtel-de-Ville, cela
-était ainsi dans cette circonstance. Un jour ayant mis trop peu de
-noms de la ville sur la grande liste, l'Empereur s'écria de fort
-mauvaise humeur: «Mettez-moi des noms de la ville et pas de noms de la
-Cour; je ne vais pas à l'Hôtel-de-Ville pour voir des gens que je vois
-tous les jours.»]
-
-[Note 102: On sait que, dans les grandes fêtes, la cour devenait une
-immense salle soutenue par de forts piliers. Cette salle est la grande
-salle Saint-Jean, qui pouvait contenir au moins quatre mille
-personnes.
-
-La fête donnée par M. de Rambuteau au moment du mariage du duc
-d'Orléans fut admirable. J'en parlerai au temps actuel dans le
-dernier volume.]
-
-Le cérémonial pour le départ de l'Empereur et de l'Impératrice était
-le même que pour leur arrivée.
-
-J'ai raconté ce fait d'un bal à l'Hôtel-de-Ville pour montrer combien
-mes obligations étaient étendues comme maîtresse de maison. M.
-d'Abrantès était obligé de recevoir, comme gouverneur de la première
-division militaire, tout ce qui passait d'un peu considérable de
-l'armée par Paris; comme gouverneur de Paris, il devait nécessairement
-recevoir tout ce qui tenait à la ville de Paris; comme premier
-aide-de-camp de l'Empereur, il devait également recevoir tout ce qui
-faisait partie de sa maison. J'étais dans la même obligation ayant une
-place à la Cour et par ma position personnelle. De plus, comme
-gouverneur de Paris, il nous fut ordonné par l'Empereur de recevoir
-convenablement tout le corps diplomatique et de faire les honneurs de
-la ville de Paris aux étrangers de distinction.
-
-Qu'on ajoute maintenant à ces obligations ma volonté d'avoir une
-société agréable, mon goût personnellement décidé pour celle des
-artistes distingués, et on aura l'idée de ce que pouvait être ma
-maison dès que je fus maîtresse de l'organiser comme je l'entendais.
-
-Tout se disposait pour le départ de l'Empereur... M. d'Abrantès lui
-demanda de nous faire l'honneur de venir chasser un cerf au
-Raincy[103]. Il nous l'accorda cinq jours avant son départ; il y vint
-avec Duroc et Caulaincourt. Ils vinrent déjeûner; on chassa pendant
-deux heures, et l'Empereur revint à Paris. Il nous fit cette grâce
-avec une bonté parfaite. Il vint au Raincy comme chez un ami... En
-effet, il n'en avait pas un plus dévoué que le premier de tous ceux
-qui s'étaient donnés à lui. M. d'Abrantès l'aimait comme il n'aima
-rien en ce monde... lui dont l'âme était si passionnée.
-
-[Note 103: Nous venions de l'acquérir de M. Ouvrard quelques mois
-avant.]
-
-Deux jours après cette course au Raincy, il y eut une grande
-présentation à la Cour. C'était un ambassadeur persan. Il donna de
-fort beaux présents à l'Empereur au nom de son maître: de très-belles
-masses de perles fines; des cachemires magnifiques: l'Empereur en fit
-une distribution dans laquelle je fus comprise pour un grand châle
-rayé de quatre couleurs, jaune, rouge, bleu et blanc; j'en fis faire
-une robe. On nous donna ces châles le jour où nous allâmes prendre
-congé de l'Empereur à Saint-Cloud. J'étais de service auprès de madame
-Mère, qui mena avec elle le cardinal Fesch. L'Empereur fut
-parfaitement aimable dans les adieux qu'il fit à M. d'Abrantès, qui
-était fort affecté de ne pas le suivre à l'armée.
-
---Mon vieil ami, lui dit-il, tu me seras bien plus utile à Paris que
-dans tout autre lieu. Il faut pour maintenir cette ville populeuse et
-agitée un homme qui sache parler à la fois à la raison et au coeur de
-ces gens-là. Le peuple de Paris est bon. Il ne s'agit que de le savoir
-prendre. _Je te le confie._
-
-Ces mots firent une telle impression sur M. d'Abrantès qu'il fut un
-moment sans pouvoir répondre... Il fit depuis graver cette parole avec
-la date sur un cachet de cornaline qu'il portait toujours à sa montre;
-il l'avait encore à son départ pour l'Illyrie...
-
---N'oubliez pas tout ce que vous m'avez promis, madame Junot, me dit
-l'Empereur en me disant adieu.
-
-L'Impératrice ouvrit de grands yeux. L'Empereur s'en aperçut et fronça
-d'abord le sourcil. Moi, j'avais envie de rire, car je songeais à la
-mystification de la Malmaison[104]. Napoléon reprit son sourire de
-bonne humeur et répéta:
-
-[Note 104: Scène rapportée dans le cinquième volume de mes Mémoires,
-1re édition.]
-
---N'oubliez pas vos promesses, madame Junot... Ne sois pas jalouse,
-Joséphine; il n'est question que d'affaires de salon... et il alla lui
-tirer l'oreille.
-
-Il partit le lendemain au point du jour pour la campagne d'Iéna. Avant
-son départ, il avait _ordonné_ à tous les ministres de _recevoir_ et
-de donner des fêtes. Il voulait que la nouvelle d'une victoire arrivât
-le lendemain d'un bal, pour qu'on pût dire que la bataille avait été
-livrée entre deux fêtes...
-
-L'Impératrice avait aussi ses instructions; il y avait cercle, il y
-avait réception du corps diplomatique, et tous les matins on allait
-lui faire sa cour. C'est ici le lieu de parler des femmes de la Cour
-dans ce qu'elles offraient de ressources pour ce qu'on appelle _le
-monde_. Comme elles formaient d'ailleurs le fonds sociable de Paris,
-en parlant d'elles, je parlerai des femmes qui venaient chez moi, et
-formaient ma société plus ou moins intime.
-
-Les deux premières en dignité, madame de Lavalette et madame de La
-Rochefoucauld étaient en partie nulles pour l'effet que voulait
-produire l'Empereur et le résultat qu'il voulait amener. Madame de
-Lavalette était belle, très-bonne, ayant un esprit doux comme son
-visage et sa voix, mais sans aucune fortune, et puis par elle-même
-aussi nulle qu'il était possible d'en trouver; pensionnaire enfin; et
-à trente ans, c'est trop tard.
-
-Madame de La Rochefoucauld était fort spirituelle. Elle aurait tenu
-une excellente maison, j'en suis sûre; mais elle n'avait aucune
-fortune, excepté sa charge de dame d'honneur. Aussi n'était-elle
-maîtresse de maison que lorsqu'elle faisait les honneurs de la table
-des différentes personnes de service, soit au château, soit à
-Saint-Cloud, ou Compiègne, ou Fontainebleau.
-
-La duchesse de Montebello, belle personne, ayant dans le monde une
-attitude aussi convenable que nulle autre à la Cour, femme d'un des
-hommes les plus renommés, non-seulement en France mais en Europe,
-pouvait par sa fortune et sa position avoir une maison agréable; mais
-le monde ne lui plaisait pas, et pourtant le monde l'aimait. Elle
-vivait dans sa maison, retirée, solitaire, ne voyant que quelques
-amis, et fort indifférente aux plaisirs bruyants, qu'elle fuyait, à
-moins que son service ne la forçât à les partager.
-
-Madame de Thalouet avait une belle fortune; et de plus elle était une
-des dames du palais rétribuées. Elle aimait le monde. Elle était même
-plus jeune que son âge dans sa toilette. Ses yeux noirs et actifs
-disaient beaucoup de choses... Mais en tout j'aimais bien mieux sa
-fille qu'elle[105]. Madame de Thalouet était une de ces hauteurs
-_d'argent_ que j'ai toujours eues en aversion.
-
-[Note 105: Madame la comtesse de Lagrange, mère de madame la duchesse
-d'Istrie.]
-
-Madame Marescot était bonne, essentielle même, et fort estimée dans le
-monde et par ses amis; mais ayant, comme alors les trois quarts et
-demi de Paris, une maison tout intérieure où l'on voyait une fois par
-an une présentation.
-
-Madame la duchesse de Rovigo était belle; elle était parente de
-l'Impératrice, et dans une position qu'elle aurait pu rendre, si elle
-l'avait bien comprise, une des plus belles de l'Empire après celle de
-la souveraine; mais il n'en fut pas ainsi, et des raisonnements aussi
-faux qu'insensés lui firent prendre à gauche tandis qu'elle eût réussi
-avec triomphe d'une autre manière.--Elle était dame du palais, parente
-de Joséphine, femme de ministre, belle personne, bien née, riche; et
-tout cela ne fit pas d'elle une femme au-dessus de toutes les
-autres.--Elle aimait peu la causerie, mais en revanche beaucoup le bal
-et les joies de ce monde, pour lesquelles, au reste, elle était bien
-faite, car elle était bien belle.
-
-Madame de Chevreuse eût été, dans les dames du palais, celle qui
-pouvait le mieux opérer cette fusion des deux partis que désirait
-l'Empereur et qu'il me recommandait toujours avec tant d'instances...
-Sa fortune immense, sa position, la maison déjà ouverte de sa
-belle-mère, l'autorité absolue qu'elle exerçait sur cette belle-mère
-qui l'adorait et sur la nombreuse société de l'hôtel de Luynes, tout
-lui donnait le pouvoir de faire ce miracle de fusion; et si l'on y
-ajoute son esprit si fin, si vif, son noble caractère, on peut avoir
-la certitude qu'elle aurait réussi. Mais pour cela il aurait avant
-tout fallu ce qui lui manquait, de la volonté _de faire_,--tandis
-qu'elle n'en avait qu'une, celle de tout détruire. Je parlerai plus
-tard de sa conduite à la Cour impériale, qu'il m'est impossible de
-blâmer, parce qu'on eut tort de vouloir la contraindre. Seulement je
-dirai que la forme fut trop acerbe; mais elle avait raison pour le
-fond.
-
-Une femme charmante dans les dames du palais était madame de Rémusat;
-son caractère, son esprit, tout en elle attachait. Elle était
-distinguée en tout. Longtemps à la Cour impériale, auprès de
-l'impératrice Joséphine surtout et dans sa grande confiance, elle
-aurait pu écrire des Mémoires qui eussent été des chefs-d'oeuvre
-précieux, rédigés par une plume comme la sienne. Très-avant dans la
-confiance de Joséphine, elle sut par son bon esprit lui faire prendre
-souvent une bonne détermination au lieu d'une fausse décision dans
-des choses de la plus haute importance. Sa figure, sans être belle,
-était agréable. On sentait qu'elle pouvait plaire, et beaucoup.
-
-Elle a fait un ouvrage d'une haute portée, qu'a publié son fils. Cet
-ouvrage, qu'on croirait d'abord être la répétition de ce qu'avait
-écrit en cinquante volumes madame de Genlis, n'est la redite d'aucune
-autre pensée; c'est celle de madame de Rémusat, c'est sa création que
-cet ouvrage, et une création tout admirable. On trouve dans ce livre,
-au reste, tout ce qui était en elle.
-
-J'aimais beaucoup madame de Rémusat[106].
-
-[Note 106: Elle me le rendait aussi. Que de fois nous avons raisonné
-de confiance sur cette société qu'on voulait _refaire_ sans qu'une
-volonté uniforme secondât la volonté première!]
-
-Elle recevait quelques personnes chez elle: ce n'était pas une maison
-ouverte et bruyante; mais il y avait toujours quelques amis, des
-hommes de lettres, des hommes du monde aimant la causerie ou ayant de
-la bonté, et alors différant de la sottise qui bavarde toujours,
-laissant parler les gens d'esprit.
-
-Madame de Nansouty, soeur de madame de Rémusat[107], et que je place
-ici parce que comme femme du premier écuyer de l'Impératrice elle
-faisait partie de sa maison, était encore une personne parfaitement
-aimable et généralement aimée. Bonne et pourtant spirituelle comme la
-femme la plus spirituelle de cette époque de madame du Deffant et de
-madame Geoffrin, où il y en avait un bon nombre, jamais elle n'a dit
-un mot qui coûtât une larme; et pourtant elle est bien amusante quand
-elle se moque de quelqu'un, mais jamais méchante!... C'est que son
-esprit _a du coeur_.
-
-[Note 107: Elles étaient toutes deux mesdemoiselles de Vergennes,
-nièces du ministre.]
-
-Elle chantait avec un grand talent, et une simplicité digne de ce même
-talent.
-
-Madame de Montmorency était dame du palais de l'Impératrice, et dans
-la position de madame de Chevreuse pour arriver à cette fusion des
-partis. Elle était alors ce qu'elle est encore: une femme du monde
-très-aimable, connaissant ce même monde comme la patrie où elle a
-passé sa vie, et se riant de ses orages comme de ses joies. Ne croyant
-à rien de bon, et faisant continuellement du bien, elle a bien
-travaillé, je crois, à cette fusion, parce qu'elle a toujours témoigné
-de la reconnaissance à l'Empereur pour les biens non vendus qu'il lui
-a rendus. Madame de Montmorency avait bien une maison où elle
-recevait; mais ce n'était pas recevoir comme l'entendait l'Empereur.
-Cependant sa famille n'y mettait aucun obstacle, car M. de Breteuil
-venait fort souvent chez moi, et madame de Matignon[108] avait trop
-l'usage des Cours pour mettre une entrave à ce qui pouvait rendre un
-ancien éclat à la famille des Montmorency. Elle était bien
-spirituelle, madame de Matignon; elle était, comme sa fille, bien
-amusante et bien aimable.
-
-[Note 108: Je revenais un jour de faire une visite dans une maison où
-était madame de Matignon, peu de temps après son retour d'émigration.
-Je le dis à dîner chez moi le même soir. «A-t-elle toujours son
-éclatante fraîcheur?» me demanda mon oncle. Je demeurai stupéfaite;
-mais bien plus encore lorsque mon oncle ajouta: «Ah! dans le fait,
-_elle n'est pas tout-à-fait_ si fraîche que madame de Simiane!...»
-
-Je venais de voir ces deux dames chez madame de Bouillé la mère et
-chez madame de Contades, et toutes deux m'avaient semblé des statues
-de cire jaune!
-
-Madame de Matignon était la plus naturelle personne du monde et fort
-amusante, mais emportant le morceau lorsqu'elle mordait sur
-quelqu'un.]
-
-Madame de Bouillé, également dame du palais, l'était aussi, à ce qu'on
-prétend. Je ne le puis affirmer. Elle était blanche, blonde et belle:
-voilà ce qu'on voyait parfaitement, et tout ce que j'en sais.
-
-Madame de Mortemart[109], dame du palais comme sa belle-soeur, était
-une charmante personne, douce, polie et généralement aimée,
-non-seulement au palais, mais parmi les autres maisons des
-princesses, qui ordinairement étaient en hostilité avec la maison de
-l'Impératrice, je ne sais pourquoi, ni elles non plus, je pense.
-
-[Note 109: Soeur du baron de Montmorency.]
-
-Madame Duchâtel était, de toutes les dames du palais, celle qui avait
-le plus le goût du beau monde, excepté deux ou trois parmi celles que
-je viens de nommer, et à laquelle ce goût seyait admirablement: belle,
-élégante de tournure et de langage, spirituelle, parfaitement
-distinguée, madame Duchâtel était une de ces personnes rares à
-l'époque où elle entra dans le monde et que j'aurais voulu plus
-nombreuses; elle joignait à tous ces avantages que je viens de
-raconter des talents remarquables, chantant bien, jouant d'une force
-distinguée de la harpe. Elle était enfin une véritable femme de Cour
-et du monde comme de l'intimité. Je la voyais souvent, et toujours
-avec un nouveau plaisir.
-
-Il y eut quelque temps parmi les dames du palais une femme que
-j'entrevis à peine parce qu'elle y demeura seulement pendant le temps
-de mon séjour à Lisbonne, lors de l'ambassade de M. d'Abrantès: c'est
-madame de Vaudé. Elle a pris depuis une haine absurde contre
-l'Empereur. Cela fut jusqu'à en faire une _Clorinde_; excepté qu'elle
-voulait non pas le combattre, mais l'assassiner!... Conçoit-on une
-telle aberration!... Ce qui prouve l'état de folie, c'est qu'elle
-alla trouver M. de Polignac pour lui proposer ce moyen honnête d'en
-finir; M. de Polignac la prit pour ce qu'elle est, et la renvoya en
-riant. C'est pitoyable. Je n'en parlerai pas davantage, n'ayant rien à
-en dire, car je ne l'ai pas connue personnellement. Ce que je sais,
-c'est que Napoléon l'avait nommée dame du palais, croyant qu'elle
-savait les bonnes manières aussi bien que madame de Montmorency.
-
-Madame de Vaux, qui fut nommée dame du palais par une raison
-personnelle que j'ai entendu raconter, mais que j'ai oubliée, n'avait
-aucune fortune, ni une position _marquée_ dans le monde d'alors, ni
-dans le précédent; c'était, du reste, une personne d'esprit et de
-politesse.
-
-Il y avait ensuite madame de Luçay. Madame de Luçay était d'une grande
-recherche dans sa politesse du monde; et tellement qu'un jour elle me
-chercha querelle bien injustement sur une quintessence de manière qui
-eût été une chose incivile, si je m'y fusse conformée. Mais, à part
-cela, madame de Luçay, qui à cette époque avait une bien plus grande
-fortune que maintenant, possédait la belle terre de Saint-Gratien, à
-présent morcelée par la bande noire, et sur laquelle est construit en
-partie ce qu'on appelle les eaux d'Enghien. Elle recevait dans sa
-maison de Paris, et M. de Luçay et elle faisaient les honneurs de ces
-deux habitations avec beaucoup de bienveillance. Sans avoir un esprit
-transcendant, madame de Luçay avait de l'amabilité, qui aurait pu être
-de la grâce, si la _manière_ exagérée dont elle accompagnait la
-moindre de ses paroles et même un simple bonjour n'avait détruit le
-commencement du charme. Je la voyais assez souvent, ainsi que M. de
-Luçay.
-
-Sa fille, Lucie de Luçay, qui fut depuis madame Philippe de Ségur,
-fut, par une faveur spéciale, nommée dame du palais, sans être tenue
-d'en remplir les fonctions, parce qu'à son mariage c'était une jolie
-jeune fille aux yeux de velours noirs, à la taille svelte quoique
-petite. Sa voix était désagréable, mais son ensemble était celui d'une
-jolie femme; elle était spirituelle, mais dans le goût de sa mère,
-précieuse et maniérée.
-
-Madame Octave de Ségur, dame du palais comme sa belle-soeur, était
-jolie femme, ainsi que je l'ai dit dans le _Salon de madame de
-Bassano_, où j'ai parlé d'elle assez longuement pour la faire
-connaître. Je la voyais, mais moins souvent que plusieurs autres.
-Elle-même n'aimait pas alors la société des femmes. Je ne sais si elle
-a changé.
-
-Madame Auguste de Colbert, également dame du palais, était une des
-personnes les plus excellentes du château; douce, égale dans son
-humeur, polie comme il fallait l'être, ni plus, ni moins; elle avait
-une réputation parfaite et avec un grand mérite pour cela, car elle
-avait un mari qui, tout en étant le meilleur garçon du monde, était le
-plus mauvais des maris; non pas qu'il rendît sa femme matériellement
-malheureuse, mais il continuait sa vie de jeune homme: et Dieu sait ce
-qu'elle était, sa vie de jeune homme! Il était de nos amis fort
-intimes, et pour ma part je l'aimais comme un frère. J'ai voulu
-souvent le rappeler à une vie plus réglée, mais la chose était
-impossible: «C'est une seconde nature en moi,» me disait-il, lorsque
-je lui faisais une remontrance sur la nécessité de mieux régler son
-temps. Il estimait profondément sa femme, et son bon coeur lui a
-souvent fait regretter de n'être pas mieux pour elle. Aussi lorsque,
-dans les derniers temps de sa brillante vie militaire, il était à
-Paris, déjeûnant un peu plus qu'il ne fallait chez Tortoni, ou bien
-chez Véry, au lieu d'aller chez sa femme, il allait chez madame R...,
-chez madame H..., chez la duchesse de R..., enfin chez une de ses
-amies qu'il savait indulgente, et puis qui n'avait aucun droit sur
-lui... Il craignait le regard sévère de son beau-père, le comte de
-Canclaux, brave homme, intègre, plein d'honneur, et devant qui celui
-d'Auguste Colbert n'avait certes pas à rougir, mais qui imposait à son
-étourderie peut-être un peu trop prolongée.
-
-Un jour Auguste Colbert dînait chez moi. Nous étions peu de monde. Il
-n'y avait que M. Alexandre de Girardin, monseigneur le cardinal Maury,
-M. de Narbonne, M. et madame de Braamcamp[110] et M. et madame de
-Rambuteau[111]. Madame de Rambuteau venait de se marier à un homme
-aimé et estimé de nous tous, et ce mariage faisait la joie de son
-excellent père. Comme j'étais de la famille, ce dîner était un peu
-pour témoigner aussi ma joie de cet événement. Auguste Colbert
-arrivait de la Silésie et était à Paris de la veille au soir. Comme il
-avait une grande amitié pour moi, il était venu me demander à dîner et
-une place dans ma loge à l'Opéra pour voir _la Vestale_, qui faisait
-fureur, et qui ferait toujours bien plaisir si les administrateurs de
-l'Opéra voulaient nous donner autre chose que des nouveautés qu'il
-nous faut écouter et applaudir sous peine d'être anathématisés, et
-cela _parce que ce sont des nouveautés_.
-
-[Note 110: Madame de Braamcamp est fille de M. le comte Louis de
-Narbonne; elle a été élevée par Mesdames, tantes de Louis XVI: on le
-voit à ses excellentes manières, son ton parfait. La nature lui a
-donné de plus un coeur d'or, et tout cela dans une charmante
-enveloppe; je l'aime tendrement.]
-
-[Note 111: Madame la comtesse de Rambuteau, Adélaïde de Narbonne, est
-également fille de M. le comte Louis de Narbonne.]
-
-Mais comme je menais mes amis avec moi le soir à l'Opéra, je ne pus
-prendre Auguste. Et comme je ne me gênais pas avec lui, je le lui dis:
-
---Eh bien! tant mieux, me répondit-il, je vais faire chercher mon
-uniforme et j'irai, au lieu de m'amuser, dire bonjour à ce ministre de
-*****, quoique je ne l'aime guère, et, en attendant, nous disputerons
-l'abbé Maury et moi, aidé de M. de C...
-
-Ce point une fois réglé, nous dînons; et nous dînons fort
-raisonnablement, comme on peut le faire d'ailleurs chez une femme qui
-ne boit que de l'eau en l'absence du maître... Nous sortons de table,
-et je ne m'aperçois de rien... Pendant le dîner, Auguste avait été
-placé auprès du cardinal, avec lequel il avait engagé une conversation
-sur les Prussiens, que le cardinal avait en horreur, et qu'Auguste
-défendait, non pas qu'il les aimât, tout au contraire, mais il voulait
-contredire le cardinal, qu'il appelait _son camarade_[112]. Au moment
-où nous partîmes, le cardinal me dit:
-
---Savez-vous, madame la duchesse, qu'il fait rudement froid!...
-Permettez-vous que j'ordonne en votre nom qu'on nous fasse un bol de
-punch?
-
---Martin, vous prendrez le meilleur rhum de la Jamaïque que vous
-aurez; ou plutôt écoutez: demandez au sommelier de vous donner de
-celui de la réserve du duc, et puis vous ferez votre punch avec les
-dernières oranges venues de Lisbonne... Monseigneur, faites redoubler
-le feu et augmenter les lumières et tenez portes closes. Ce, Dieu
-aidant, vous pouvez vous trouver assez bien entre ces deux messieurs
-pour que je vous y retrouve en sortant de l'Opéra.
-
-[Note 112: On sait que le cardinal Maury était fort libre dans son
-maintien et ses propos.]
-
-Le cardinal voulut me prendre la main pour la baiser; mais j'avisai la
-sienne toute noire de tabac d'Espagne, et craignant pour mes gants
-blancs, je me sauvai en criant: Adieu, monseigneur! adieu!.. à
-revoir!... que Votre Éminence se croie chez elle, et en use comme il
-lui plaira.
-
-Je laissai donc chez moi le cardinal, le général Auguste C. et M. de
-C......l, ami fort habitué de la maison. Lorsque je rentrai le soir,
-il était près de minuit, parce que le ballet de _la Vestale_ avait été
-plus long qu'à l'ordinaire. Je trouvai mon salon désert.
-
-Le lendemain matin, il n'était pas dix heures que le maréchal Duroc
-arrive tout ébouriffé chez moi, et me gronde très-vertement au nom de
-l'Empereur, et même au sien.
-
-Comme il ne me disait pas pourquoi, je commençais à m'impatienter. Si
-_le Barbier de Séville_ avait été dans toutes les bouches comme dans
-toutes les mémoires dans ce temps-là, je lui aurais chanté:
-
- Io sono docile, sono obediente,
- Ma se mi toccano... una vipera saro, etc.
-
-mais comme on ne le savait pas, je me contentai de me fâcher à mon
-tour, et de demander à qui ils en avaient, l'Empereur tout le premier?
-
---Vous avez donné à dîner à Auguste Colbert?
-
---Oui certes!... J'étais si contente de le recevoir, ce bon et
-excellent ami...
-
---Et c'est pour cela que vous l'avez fait boire à la joie du retour.
-
---Hein! qu'est-ce que vous dites?--Je crus que Duroc était fou.
-
---Et l'inviter à dîner en uniforme encore, pour le laisser après faire
-toutes les extravagances qu'il a faites...
-
---Ah ça, mon cher maréchal, jouons-nous ici un proverbe? Donnez-moi
-alors le mot, pour que je puisse remplir mon rôle.
-
-En me voyant si étonnée et même fâchée, Duroc me raconta que la veille
-le pauvre Auguste était entré dans les salons du Cercle[113], et là,
-qu'il avait appelé Mourad-bey[114] et tous les Mamelouks, en les
-défiant. Il était beau à exciter l'admiration, me dit Duroc, dans
-cette attitude toute martiale, et sa belle figure[115] animée par la
-bravoure et la colère, car il se croyait en Égypte devant les Arabes;
-et cette belle campagne s'est terminée par le décollement de
-Mourad-bey, ce qui eut lieu en effet sous la forme d'un énorme lustre
-suspendu au milieu du salon et qu'Auguste fit tomber d'un revers de
-son sabre qu'il avait tiré... On l'a emporté malgré lui, et il criait:
-
-[Note 113: Où était Frascati; ce qui est abattu maintenant.]
-
-[Note 114: Le général Auguste Colbert a été en Égypte, ainsi que ses
-deux frères Alphonse et Édouard. C'est une brave et digne famille. On
-connaît la bravoure d'Édouard et d'Alphonse; qu'on voie ensuite leur
-vie privée et d'homme social: elle est admirable comme pères de
-famille et comme hommes du monde.]
-
-[Note 115: Il ressemblait à l'Antinoüs.]
-
---Qu'on me rapporte chez la duchesse d'Abrantès! Je veux prouver à ce
-coquin de cardinal que nous avons des sabres qui sont aussi bons que
-ces méchants damas turcs!... Qu'est-ce qu'il en sait, d'ailleurs?...
-
---Pour Dieu! ajouta Duroc, que lui avez-vous donc fait boire pour
-qu'il ait été ainsi? Il était comme fou.
-
-Je sonnai et fis venir mon officier, qui raconta que le cardinal avait
-voulu faire le punch _lui-même_, et qu'il l'avait fait presque sans
-thé et sans eau, et qu'il n'y avait mis que du rhum et des oranges
-avec beaucoup de sucre... «Il était demeuré ainsi jusqu'à dix heures
-avec le général _disputant_, me dit Martin; mais, comme je le
-connaissais, je compris que ce n'était qu'une discussion.» Il faisait
-un froid des plus rigoureux: ils étaient devant un grand feu, avaient
-beaucoup parlé et conséquemment avaient laissé leur raison dans le bol
-de punch. M. de C......, qui, seul, pouvait les avertir, s'était
-ennuyé de cette sorte de petite orgie cardinalesse et s'en était allé.
-Mais ce que nous apprîmes, Duroc et moi, dans l'explication, nous
-donna bien de la gaieté. Lorsqu'il fut question de s'en aller, le
-général n'avait pas de voiture; comptant aller à l'Opéra avec moi, il
-avait donné l'ordre à son cabriolet d'aller l'y attendre. Il avait
-bien recommandé à celui de mes gens qu'il avait envoyé chez lui, dans
-le Marais, de dire à son cabriolet de venir chez moi; mais l'ordre,
-étant verbal, ne fut pas bien exécuté ou bien compris, et il n'avait
-pas de voiture.
-
-Le cardinal avait la sienne.
-
---Je vous conduirai, mon ami; où allez-vous? demanda-t-il à son
-antagoniste.
-
---Mais, dit Auguste, dont les idées n'étaient pas bien claires..., je
-vais... et pardieu chez le major-général... prince vice-connétable,
-prince de Neuchâtel!...
-
-Et les voilà en route pour l'hôtel du prince Berthier. Ce n'était pas
-jour de réception; Berthier n'y était pas.
-
---Eh bien! chez le ministre de la Guerre! Qu'on juge de l'heure pour
-faire des visites en grande tenue...: il était onze heures! Enfin, en
-passant dans la rue Richelieu pour venir dans le faubourg
-Saint-Germain, il aperçut Frascati et voulut monter; il pria donc le
-cardinal de s'arrêter un moment, et ce fut le cardinal, dans sa belle
-soutane rouge, qui conduisit Auguste au salon, qui alors était le
-cercle par excellence. Il l'aurait mené autre part s'il le lui eût
-demandé.
-
-Le résultat de cela fut que le pauvre Auguste reçut l'ordre de
-repartir le lendemain pour la Silésie, où était sa division de
-cavalerie, et que je reçus une mercuriale de l'Empereur, malgré ce que
-Duroc lui dit; mais je me défendis, et d'autant mieux que je n'avais
-nul autre tort que celui d'avoir laissé une seule fois en ma vie
-quelqu'un commander dans ma maison en mon absence. Et comment se
-méfier d'un cardinal? Alors ce fut à son tour. L'Empereur le chapitra
-comme un sous-lieutenant; mais le cardinal n'en fit que rire et
-répondit à l'Empereur que la manière dont Auguste Colbert le servait
-le dispensait de savoir être doucereux comme un homme qui ne quitte
-jamais le coin de son feu en hiver, jamais le bosquet le plus frais de
-son parc en été, et il nomma M. P....
-
---Eh bien! dit l'Empereur, voilà ce qui s'oppose à ce que j'aie jamais
-une cour polie et courtoise!... Comment le cardinal Maury!... lui! un
-abbé du côté droit de l'Assemblée!... moi qui le croyais un de ces
-abbés de cour comme ceux qu'on nous met sur la scène.
-
-Si l'Empereur m'en avait parlé, je lui aurais dit ce que j'en savais
-et ce qui m'a empêchée de le trouver aussi étonnant qu'il a paru
-l'être en arrivant à Paris. Il avait du talent, de grandes qualités,
-mais comme homme du monde il était fort nul, et même embarrassant, car
-sa dignité dans l'Église imposait des devoirs envers lui auxquels les
-femmes elles-mêmes sont soumises.
-
-L'Empereur fut soucieux de cette petite aventure pendant plusieurs
-semaines; il ne me voyait jamais sans me menacer du doigt... mais,
-comme je n'avais aucun tort, je ne craignais pas, car il était d'une
-extrême justice.
-
-Lorsque le cardinal Maury fut bien convaincu que l'ancien ordre de
-choses ne pouvait revenir en France, et que l'Empereur était appelé au
-pouvoir par la France presque entière, il lui écrivit pour se mettre à
-sa disposition. Sa lettre était habilement faite, excepté quelques
-mots... L'Empereur le rappela, et lui donna aussitôt la charge de
-premier aumônier du prince Jérôme, depuis roi de Westphalie...
-
-L'Empereur avait pris du cardinal Maury une opinion très-élevée, et,
-après tout, il avait raison. L'écorce en était rude; mais on trouvait
-sous cette écorce une plus douce et meilleure nature qu'on ne le
-pouvait présumer. Quant à son talent oratoire, il est assez connu pour
-que je ne sois pas obligée d'en parler ici.--Sa vie eut un étrange
-commencement.
-
-Il était d'une naissance assez obscure; mais, je ne sais comment, il
-fit de bonnes études. Ces études devinrent même assez fortes pour lui
-donner l'espoir d'arriver à TOUT. Alors, comme à présent, Paris était
-le lieu par excellence, _le Potose_, _l'Eldorado_... Le jeune Maury se
-mit en marche un matin avec quelques écus dans le gousset, un paquet
-assez léger sur le dos, et beaucoup d'espoir dans le coeur.
-
-Il cheminait gaiement vers Paris, et chantait des cantiques avec une
-voix[116] dont la vigueur attestait des poumons pleins de cette vie
-qui est alimentée par un sang jeune et actif, lorsqu'à une halte qu'il
-fit pour ouvrir son bissac et donner une atteinte à ce qu'il
-contenait, il fut rejoint par un jeune homme de son âge à peu près,
-mais pâle et débile, faible et languissant, autant qu'il était, lui,
-robuste et fleuri... Ils firent connaissance et reprirent ensemble le
-même chemin... Ils se demandèrent où ils allaient? Tous deux à Paris.
-Ce qu'ils y allaient chercher? fortune!--et tous deux dirent ce mot
-avec une expression qui affirmait leur volonté.
-
-[Note 116: Sa voix faisait tressaillir la première fois qu'on
-l'entendait; elle effrayait dans la colère. Il était très-violent et
-très-courageux.]
-
---Elle court bien, dit Maury; mais j'ai de bonnes jambes, et je
-l'attraperai.
-
---Je cours mal, dit l'autre; mais avec de la persévérance on arrive au
-but, quelque loin qu'il soit.
-
-Et les joues pâles du jeune homme se colorèrent d'un rouge vif.
-
---Bien cela! dit Maury... vous êtes un brave jeune homme. Vous irez
-loin... L'homme qui veut est si puissant!
-
-Ces deux jeunes gens, se lièrent d'une profonde amitié pendant ce
-voyage entrepris, sur la foi d'une illusion de vingt ans, pour aller
-chercher la fortune loin de la terre de famille, loin de l'appui
-paternel.
-
-Arrivés à Paris, ils louèrent en commun une petite chambre au
-quatrième étage, dans la rue Serpente, et puis dans celle de la
-Huchette; là, ils travaillèrent tous deux pour le but qu'ils se
-proposaient d'atteindre: l'un faisait des sermons, c'était Maury,--il
-était abbé; l'autre apprenait à tuer et à sauver des malades,--il
-était médecin.
-
---Si je pouvais obtenir, par un protecteur, de faire l'oraison funèbre
-de la première princesse ou du premier prince qui mourra! disait
-Maury.
-
---Si je pouvais disséquer et embaumer son corps, disait l'autre.
-
-Et voilà que pour leur rendre service, le ciel appelle à lui madame
-Sophie, l'une des filles de Louis XV! Les protecteurs de ce temps-là
-étaient un peu plus consciencieux qu'aujourd'hui. Ils avaient
-promis, ils tinrent parole. L'abbé Maury fit tant bien que mal
-l'oraison funèbre de madame Sophie, et l'élève médecin s'en tira
-très-adroitement... Et savez-vous quel était ce médecin? C'était
-Portal!
-
-Portal a longtemps passé pour un médecin à l'eau rose, parce qu'il
-n'était appelé qu'auprès des grandes dames seulement malades de
-vapeurs. Mais il avait du talent, et, de plus, beaucoup de cet esprit
-gracieux qu'on a perdu, mais qu'on cherche encore avec une
-obstination d'instinct qui prouverait à elle seule combien il est
-nécessaire au bien-être de la vie.
-
-Portal et le cardinal conservèrent leur amitié toujours intacte, au
-milieu des troubles qui en brisèrent tant d'autres; ils dînaient
-ensemble chez moi, assez souvent, lorsque la déplorable santé de
-Portal le lui permettait. En l'absence de Corvisart et de Desgenettes,
-mes deux médecins, c'était Portal qui me donnait des soins.
-
-Portal avait imaginé un plaisant moyen de se faire connaître lorsque
-son nom n'était pas encore ce qu'il est devenu: dans les premières
-années de sa profession de médecin, un domestique arrivait en courant
-à la porte d'un grand hôtel de la rue Saint-Dominique ou de la rue de
-l'Université; il frappait trois ou quatre coups violemment:
-
---M. Portal, le médecin, est ici, n'est-ce pas?... voulez-vous lui
-faire dire qu'on le demande?--On répondait qu'on ne le connaissait
-pas.
-
---Comment, vous ne connaissez pas M. Portal, le premier médecin de
-Paris?... ah! mon Dieu, que va dire monsieur le Duc, qui n'a confiance
-qu'en lui?...
-
-Et le domestique s'en allait en courant comme il était venu, pour
-aller frapper à une autre porte, avant que le suisse, qu'il avait
-réveillé à deux heures du matin, eût le temps de lui demander le nom
-de ce duc, qui ne pouvait être soigné que par un médecin qu'on ne
-connaissait pas.
-
-Le lendemain, on demandait quelle était la cause du tumulte de la
-nuit; le suisse racontait l'aventure, et, à la première maladie, les
-gens qui ne tenaient pas à leur médecin disaient:
-
---Mais si nous envoyions chercher ce M. Portal, qui est si en vogue?
-
-Quand on demandait à Portal si cela était vrai, il riait et ne
-répondait rien.
-
-Dès que le cardinal Maury fut rentré en France, il alla voir ses
-anciennes connaissances. Hélas! le cercle en était cruellement
-resserré! La mort, le malheur, tout avait contribué à détruire cet
-édifice de la société de France, son plus grand charme, à cette
-France, qu'on venait voir pour cette seule société quelquefois... Il
-fut voir madame de Simiane, madame de Lostanges, madame de Poix, si
-spirituelle et si charmante à la fois; madame de Beauvau, sa
-belle-mère, le type le plus parfait de l'amabilité française...; la
-marquise de Coigny, qui était encore agréable et rappelait combien
-elle l'avait été; madame de Vauborel, qui l'était un peu moins;
-plusieurs femmes, comme madame de Fausse-Landry et quelques autres,
-dont la conversation donnait un grand charme à une simple visite;
-madame Lebrun, qui avait vu tant de personnages différents et d'un si
-haut intérêt... Le cardinal retrouva bien une foule de ces personnes,
-mais avec un grand changement.--Au reste, madame de Beauvau, lorsqu'il
-fut la voir, lui dit un mot qui lui fit voir que le changement n'était
-pas d'un seul côté.
-
---Ah! madame, s'écria le cardinal... Comment! vous avez été assez
-bonne pour conserver mon portrait[117]!
-
-[Note 117: Une très-belle gravure représentant l'abbé Maury répondant
-à Mirabeau, qui l'attaquait à faux sur les libertés de l'Église
-gallicane.]
-
---Oui, certainement, répondit la princesse avec cette politesse qui
-jamais ne la quittait, mais cependant avec une froideur que le
-cardinal dut comprendre... Mais je n'ai pas le bon exemplaire, le
-meilleur aujourd'hui est _celui avant la lettre_.
-
-Le cardinal affectionnait particulièrement ma maison, et j'avoue qu'à
-part quelques défauts, qu'il eût été à désirer sans doute qu'il n'eût
-pas, c'était un homme d'une haute supériorité, mais seulement comme
-homme littéraire et orateur.--Il avait ensuite des formes extérieures
-vraiment repoussantes; son physique même avait une apparence de
-vulgarité au premier coup d'oeil, qui donnait une sorte d'éloignement
-pour lui, surtout aux femmes, qui aiment tout ce qui est élégant et
-gracieux. Sa voix retentissante causait comme une secousse qui faisait
-vibrer les carreaux. Rarement cette voix proférait un compliment:
-aussi disait-on que j'avais ensorcelé le cardinal, car il ne cessait
-de m'en faire.
-
-Pendant sept ans je l'ai vu tous les jours, excepté à ceux du cercle
-et des réceptions chez les princesses, et même, ces jours-là, il
-venait chez moi avant de retourner à l'archevêché, si j'avais été
-malade et qu'il ne m'eût pas vue au cercle. Aussitôt qu'il arrivait,
-un valet de chambre apportait un plateau qu'il déposait dans la pièce
-voisine, sur lequel était un verre, une carafe et un sucrier: le
-cardinal le voulait ainsi; cela l'ennuyait d'aller sonner à chaque
-instant; c'est qu'à chaque instant il buvait un verre d'eau sucrée. Je
-l'ai vu quelquefois vider trois grandes carafes de cristal dans la
-soirée, c'est-à-dire de sept à onze heures.
-
-L'Empereur ne l'aimait pas, mais il s'en servait, parce qu'il le
-croyait dévoué, et en effet il l'était.
-
-Le cardinal Maury était un homme supérieur, mais son beau talent ne
-fut pas le fruit de la Révolution; il n'est pas un homme de cette
-époque, quoiqu'il y ait marqué: la Révolution développa seulement de
-grandes qualités, qu'on avait jusqu'alors ignorées en lui. C'est ainsi
-qu'il fit voir le courage le plus remarquable devant la mort[118], lui
-dont l'état était la paix et la vie tranquille; quels que fussent les
-périls de sa position, comme le cardinal de Retz, il fut toujours à
-leur hauteur. Son esprit, lumineux et lucide, était à la fois ferme,
-vif et sage. La rapidité de son coup d'oeil intellectuel, jeté sur une
-affaire, quelque compliquée qu'elle fût, y répandait bientôt la
-clarté... Peut-être son écorce était-elle épaisse et rude, mais non
-pas assez cependant pour que dans la conversation la plus ordinaire il
-ne jaillît de cet esprit, en apparence si acerbe, des mots, des
-anecdotes piquantes... Il contait bien, mais à sa manière, et son
-coloris ne serait peut-être pas bon à donner aux tableaux qu'on
-peindrait d'après lui; cependant sa conversation était d'un haut
-intérêt lorsqu'on savait la diriger, quoiqu'il n'eût rien de léger
-dans l'esprit. C'est l'homme de son époque[119] qui écrivait avec le
-plus de pureté et qui se connût le mieux en style. Quant à son
-caractère politique et privé, c'est autre chose... Le premier était
-incorruptible à l'appât des richesses, quoiqu'il fût fort avare; mais
-il avait de l'intégrité, et s'il faiblissait devant une séduction,
-c'était celle que lui offrait l'ambition satisfaite. Ayant peu de
-besoins pour lui-même, car il était négligé jusqu'au cynisme, l'argent
-n'ébranla jamais sa probité, qui ensuite était naturelle chez lui.
-
-[Note 118: On sait qu'un jour, allant à l'Assemblée, il fut entouré
-par une foule de peuple qui voulait le mettre _à la lanterne_:
-«Imbéciles, leur cria-t-il, en verrez-vous plus clair?» On se mit à
-rire, et il fut sauvé. Une autre fois, il fut cerné par deux ou trois
-cents de ces Marseillais, qui étaient ici en 1791 déjà, et qui
-voulurent aussi le pendre. «Attends, chien d'abbé, lui dit un des plus
-déterminés, je vais t'envoyer dire la messe aux enfers.--Prends garde
-que je ne t'y envoie avant moi pour la servir; et voilà mes burettes,
-s'écria l'abbé en marchant sur lui avec deux pistolets qu'il venait de
-sortit de sa poche, car il marchait toujours armé.]
-
-[Note 119: En parlant de son temps, je le prends à l'Assemblée
-constituante.]
-
-Quant à sa moralité comme homme privé et comme prélat, elle était,
-dit-on, peu sévère. Son langage, lorsqu'il racontait une histoire un
-peu leste, devenait quelquefois intolérable; il se permettait, même
-avec l'impératrice, des mots qui la faisaient rire aux larmes, mais
-qui déplaisaient fort à l'Empereur, dont ce n'était pas le genre.
-
-Mais toutes ces ombres disparaissaient souvent lorsque les éclairs de
-son esprit éclairaient une conversation soutenue par lui. Il pouvait
-n'être pas un bon modèle à suivre, mais peut-être aussi cela
-venait-il de la difficulté de l'imiter.
-
-Les autres personnes de mon intimité étaient également toutes
-remarquables. Parmi elles je citerai M. de Cherval, dont j'ai si
-souvent parlé dans mes Mémoires, pour essayer, mais bien
-imparfaitement, de donner une idée de son charmant esprit[120], de
-sa grâce en racontant, du charme répandu dans la plus petite
-anecdote racontée par lui... Comme je l'ai fatigué souvent de mes
-questions! comme je lui ai fait souvent répéter les histoires du
-règne de Louis XV, qu'il avait entendues dans son enfance, et puis
-ce qu'il a vu dans sa jeunesse, Voltaire, Rousseau, d'Alembert,
-Diderot, toute cette armée philosophique et tous ses antagonistes!
-comme il racontait avec charme dans nos soirées d'automne au Raincy
-les histoires de la Cour sous les premières années du règne de Louis
-XVI. C'est lui et ma tante la princesse de Comnène qui tous deux
-m'ont fait aimer Marie-Antoinette, que jusque-là je n'avais que
-vénérée... M. de Cherval est demeuré quinze mois sur le sol natal,
-qui, pour lui, n'était plus qu'une terre maudite et couverte de sang
-et de cadavres, mais la Reine vivait encore, il la voulait sauver!
-Hélas! il ne peut pas même prier sur sa tombe!...
-
-[Note 120: Il a quatre-vingt-trois ans, et son esprit est toujours
-ravissant.]
-
-M. de Cherval, ami de M. de Talleyrand, dont il est même parent, était
-comme lui grand-vicaire de Reims. Ils ont le même esprit, surtout
-lorsque M. de Talleyrand veut être aimable, c'est-à-dire qu'il consent
-à parler. Ils ont été ensemble au séminaire, puis ensuite
-grands-vicaires de Reims, et puis lancés tous deux dans les grands
-intérêts politiques de l'époque; tous deux suivirent une route
-différente. M. de Cherval demeura toujours attaché à la famille
-royale. M. de Talleyrand devint évêque constitutionnel!... Ils ne
-s'aimaient guère lorsqu'ils se revirent au retour de l'émigration. M.
-de Cherval ne revint en France qu'en 1800. M. de Talleyrand l'avait
-gagné de vitesse à cet égard, mais en cela seulement; il avait déjà
-servi deux gouvernements. Celui de 93 l'avait effrayé; ses yeux
-sentaient un peu trop le tigre: il s'en fut en Amérique. Ce fut là, à
-Boston, qu'un jour, traversant un marché, il fut obligé de s'arrêter
-pour faire place à une longue file de charrettes, toutes remplies de
-légumes; il s'amusa quelque temps à voir défiler ces charrettes,
-presque toutes conduites par de jeunes paysannes fort jolies... Dans
-un moment où les charrettes se trouvèrent de nouveau arrêtées, M. de
-Talleyrand jeta les yeux sur l'une des jeunes paysannes, qui lui
-parut plus belle et plus gracieuse que ses compagnes... Tout à coup
-une exclamation lui échappe!... elle attire l'attention de la jeune
-femme qui, vêtue comme les autres, et comme elles la tête couverte
-d'un grand chapeau de paille, paraissait être là comme une personne
-qui y vient tous les jours; en apercevant M. de Talleyrand, qu'elle
-reconnut, elle se mit à rire...
-
---Eh quoi! c'est vous? s'écria-t-elle.
-
---Vraiment oui, c'est moi! Mais vous, que faites-vous donc là?
-
---J'attends mon tour pour passer; je vais au marché vendre mes
-légumes. Dans le moment, les charrettes s'ébranlent, la paysanne
-fouette son cheval, et, donnant à M. de Talleyrand le nom du village
-où elle demeurait, elle lui demande instamment de venir la voir, et
-disparaît en le laissant surpris de cette étrange apparition.
-
-Cette jeune femme était la plus élégante de la Cour de France...
-C'était madame de Latour-du-Pin[121], que depuis nous avons vue en
-France faisant le charme de la société de ses amis. Le moment de
-l'émigration l'avait trouvée jeune, brillante, remplie de talents
-ravissants, et, comme toutes les femmes ayant une place à la Cour, ne
-s'occupant que des devoirs de cette vie en dehors de la vie
-habituelle, où s'engouffrait le bonheur et tout ce qui le prépare.
-N'ayant jamais connu que les délices d'une grande existence, qu'on se
-figure ce que dut souffrir cette jeune femme en sortant des salons
-parfumés et dorés de Versailles, et se trouvant entourée non-seulement
-de sang et de massacres, mais de périls menaçant la tête de son mari,
-jeune comme elle, et d'un enfant au berceau!... Enfin, ils quittèrent
-la France; et alors, en fuyant ses bords sanglants, on était
-heureux!... et les enfants ne regrettaient plus même la demeure
-paternelle. Hélas! dans ces temps de désastres, rien n'était un asile
-contre la recherche des bourreaux qui avaient soif du sang innocent.
-
-[Note 121: Mademoiselle de Dillon, madame de Latour-du-Pin
-(Gouverney), rentra en France sous le consulat; son mari fut préfet;
-ils ont bien malheureusement perdu leur fils. Madame de Latour-du-Pin
-était une femme fort spirituelle et d'une société charmante.]
-
-Les fugitifs abordèrent en Amérique, et furent d'abord à Boston. Là,
-se trouva une retraite pour eux. Mais quel changement pour la femme à
-la mode, jeune, jolie, gâtée par une louange continuelle sur sa beauté
-et ses talents[122]! M. de Latour-du-Pin adorait sa femme. Il ne lui
-reprochait pas ses succès; il en avait joui, car jamais ils n'avaient
-altéré ses devoirs. Mais à présent, sur la terre de l'exil, à quoi lui
-serviraient-ils? Une étude approfondie de _la Bonne Fermière_ de M.
-Parmentier lui semblait préférable à un rondeau de Clementi[123] ou à
-_la Coquette_ d'Hermann[124]. Tout en étant heureux de la voir
-échappée à tous ces périls qu'il avait tant redoutés pour elle, M. de
-Latour-du-Pin gémissait sur l'avenir de sa femme; mais, en bon père et
-en bon mari, il s'occupait à le rendre moins sombre que celui de
-beaucoup d'émigrés qui mouraient de faim, quand le peu d'argent qu'ils
-avaient emporté avec eux était épuisé. Il ne savait pas l'anglais;
-mais madame de Latour-du-Pin le parlait à merveille. Ils logeaient
-chez une dame Muller qui était une bonne bourgeoise américaine[125]
-pleine d'attention et même d'admiration pour madame de Latour-du-Pin.
-Son mari craignait pour elle l'ennui des conversations éternelles de
-cette femme. Quelle différence de celles de M. de Narbonne, de M. de
-Talleyrand, de cette fleur de la noblesse et de la bonne compagnie de
-France! Quand M. de Latour-du-Pin pensait à cette transition si triste
-et qu'il y pensait loin de sa femme, tout en labourant le jardin de la
-chaumière qu'ils allaient habiter, il lui venait au coeur une telle
-douleur qu'il n'osait lever les yeux sur sa femme en rentrant chez
-madame Muller, de peur de trouver les siens rouges et gros de larmes.
-
-[Note 122: Elle était excellente musicienne, et jouait admirablement
-du piano.]
-
-[Note 123: Auteur en vogue.]
-
-[Note 124: Maître de piano de la reine.]
-
-[Note 125: L'aristocratie américaine, celle de l'argent, est plus
-marquée que la nôtre.]
-
-Cependant madame Muller lui secouait les mains et lui répétait
-toujours: _Happy husband! happy husband[126]!_
-
-[Note 126: Heureux époux!]
-
-Enfin vint le jour de la translation de la famille fugitive de la
-maison de madame Muller dans la chaumière qui devait voir des jours au
-moins à l'abri du besoin!... Tout le domestique se composait d'un
-nègre qui devait être maître Jacques: jardinier, domestique et
-_cuisinier_! C'était cette dernière fonction que M. de Latour-du-Pin
-redoutait le plus de lui voir exercer!
-
-Eh! qui n'a pas compris, dans tout le cours de notre Révolution, le
-malheur de souffrir de cette manière pour un être chéri! combien les
-privations qu'il supporte vous blessent le coeur! Comme vos yeux
-suivaient tous ses mouvements pour juger de ses impressions!... Ah!
-j'étais bien enfant à cette époque de nos malheurs, et ce
-souvenir[127] est cependant toujours aussi déchirant!...
-
-[Note 127: Lire là-dessus un roman bien touchant, intitulé _Mémoires
-de madame de M....._]
-
-Le moment du dîner approchait. M. de Latour-du-Pin fut dans son petit
-jardin pour cueillir quelques fruits. Il y demeura le plus longtemps
-qu'il put; en rentrant il demande sa femme et la cherche,... entre
-dans la cuisine,... ne voit qu'une jeune paysanne qui, le dos tourné à
-la porte, pétrissait un pain. Ses bras, nus jusqu'au-dessus du coude,
-étaient éblouissants de blancheur. M. de Latour-du-Pin fait un
-mouvement, elle se retourne... C'était sa femme!... ayant dépouillé
-ses robes de mousseline et de soie... pour revêtir, non pas un habit
-de paysanne pour jouer la comédie, mais bien pour servir à une vraie
-fermière. En apercevant son mari, elle rougit, et joignant les
-mains:--Oh! mon ami, lui dit-elle, ne vous moquez pas de moi!... Je
-suis aussi habile que madame Muller!
-
-M. de Latour-du-Pin, trop ému pour pouvoir parler, la prend dans ses
-bras... l'interroge... Il apprend que, pendant qu'il la croyait livrée
-au désespoir, elle avait employé ce temps beaucoup plus utilement pour
-le bonheur de leur avenir. Elle avait pris des leçons de madame Muller
-et de ses domestiques, et en six mois elle était devenue une
-très-bonne cuisinière, une ménagère parfaite... et avait dévoilé toute
-une nature angélique et une âme d'une grande force...
-
---Si vous saviez comme c'est facile, mon ami[128]! dit-elle à son
-mari. Ce qu'une paysanne met quelquefois un ou deux ans à comprendre,
-l'est d'abord par nous!... Maintenant nous serons heureux. Vous ne
-craindrez plus _l'ennui_ pour moi... et moi je n'aurai plus vos doutes
-à supporter sur mon habileté, dont je vous donnerai des preuves,
-ajouta-t-elle en souriant... Allons, vous devez nous donner une
-salade, je vais achever mon pain pour demain. Mon four est chaud. Nous
-avons aujourd'hui le pain de la ville; mais désormais ce soin-là me
-regarde.
-
-[Note 128: Il est bien vrai!...]
-
-À partir de ce moment, madame de Latour-du-Pin fut ce qu'elle avait
-promis. Elle voulut de plus aller elle-même au marché de Boston vendre
-ses légumes et ses fromages à la crème! Ce fut dans une de ces courses
-que M. de Talleyrand la rencontra... Le lendemain, il fut la voir et
-il la trouva au milieu de ses poules, de ses pigeons, de sa
-basse-cour... Enfin, elle était, je le répète, ce qu'elle avait promis
-d'être. De plus, ce genre de vie avait été salutaire pour elle. Son
-travail était moins rude, au fait, que trente nuits passées au bal
-dans un hiver. Sa beauté[129], qui était remarquable dans la galerie
-de Versailles, était devenue éclatante dans sa chaumière du
-Nouveau-Monde. M. de Talleyrand le lui dit.
-
-[Note 129: Elle était grande, blonde, et son teint éblouissant de
-blancheur.]
-
---Vraiment! répondit-elle naturellement et sans rougir, vraiment! le
-trouvez-vous? J'en suis ravie, une femme tient toujours un peu à ses
-avantages personnels.
-
-Dans ce moment le nègre entra dans le petit parloir avec sa casaque
-toute déchirée au milieu du dos. Il se met devant madame de
-Latour-du-Pin et lui dit:
-
---_Maîtresse, raccommode casaque à moi, qui vient de déchirer._
-
-Et sans interrompre la conversation, madame de Latour-du-Pin prend une
-aiguille et raccommode la casaque du nègre tout en causant avec un
-charme de simplicité vraiment touchant.
-
-Le souvenir de cette petite aventure avait un moment frappé M. de
-Talleyrand: aussi la racontait-il avec un accent tout particulier qui
-avait vraiment de l'éloquence du coeur. Qu'on juge avec son esprit ce
-que cela devait produire! Voilà où M. de Talleyrand est unique.
-
-C'est aussi dans sa parole, dans sa manière de construire ses phrases.
-J'ai longtemps cherché quel était le mécanisme de cette conversation,
-toute composée de riens ou de choses souvent ordinaires, car nous
-n'avions pas toujours de bonnes fortunes comme l'histoire de madame de
-Latour-du-Pin; mais ce mécanisme, je ne l'ai pas trouvé. Il n'existe
-pas; c'est _l'art naturel_ de parler, inculqué dès l'enfance à ceux
-qui en font usage, leur bon goût personnel leur enseignant plus tard
-l'usage qu'il en fallait faire. Ils ne savaient aucunement _se donner_
-ce que nous cherchions à découvrir en eux; et lorsque l'Empereur
-voulut former des maisons et _des sociétés_, il créa bien des maisons
-_où l'on recevait_... mais des _causeries_, il n'en créa pas là où
-elles n'existaient pas avant lui. Aussi qu'arriva-t-il? C'est qu'à sa
-chute tout tomba avec lui.
-
-Parmi les hommes d'esprit que je voyais souvent, il en était un qui ne
-venait guère chez moi que le matin... ou, s'il venait dîner, c'était
-pour partir immédiatement après. Le cardinal ne l'aimait pas, et il le
-savait. Cet homme était Dussaulx.
-
-Dussaulx avait été non pas révolutionnaire, mais peut-être plus que
-cela, parce que, comblé par les financiers et les receveurs-généraux,
-il avait écrit, à l'époque où les malheurs de la France étaient à leur
-comble, des choses qui font frémir sur la haute finance, à laquelle il
-était redevable du peu qu'il avait. Mon père l'avait obligé en lui
-prêtant de l'argent à son entrée dans le monde, et sa reconnaissance
-fut aussi longue que sa vie. Ma mère, accoutumée à accueillir tous
-ceux que mon père avait accueillis, reçut Dussaulx lorsqu'après avoir
-été[130] _fructidorisé_, à ce que je crois, il revint à Paris après
-avoir vécu longtemps caché; mais un jour, le prince de Chalais, ami de
-ma mère, se trouvant chez elle avec Dussaulx, répéta à ma mère le
-propos _écrit_ et imprimé par lui!... Ce propos, trop infâme pour que
-je le répète ici, nous fit horreur!... Il ne l'avait que trop
-écrit!... mais il en avait du remords, et depuis il écrivit beaucoup
-sur Robespierre, et attaqua le comité de Salut public avec une verve
-qui versa encore plus de haine sur les chefs de la sanglante tyrannie
-populaire... Après le 9 thermidor, il se mit avec Fréron, autre homme
-de l'époque, chantant la palinodie après la chute des siens... Leur
-journal était une feuille périodique appelée _l'Orateur du peuple_...
-_Le Véridique_ ensuite fut rédigé par lui...
-
-[Note 130: Il ne fut pas arrêté, mais il vécut longtemps caché.]
-
-Dussaulx était un des hommes les plus habiles, pour critiquer un
-livre, que j'aie connus, Hoffmann et M. de Feletz exceptés... Il y
-avait une moquerie sérieuse et consciencieuse dans la critique de
-Dussaulx, qui portait un coup mortel à celui qu'il frappait. Sa
-critique était terrible, parce qu'elle était toujours juste. Comme son
-esprit était fort remarquable, il ne manquait pas de saisir le côté
-ridicule de la pièce ou du livre, et il partait d'un point vrai. _Il
-lisait_ avant de faire son article, et ne chargeait pas, comme je sais
-que font beaucoup de critiques, un secrétaire de lire pour eux, ou
-bien une maîtresse, une femme, une soeur dont les unes s'endorment
-quelquefois sur le livre qu'elles ne comprennent pas, et l'autre ne
-lit pas toujours ce qu'il doit lire pour faire son extrait. Dussaulx
-était critique comme Colnet, par exemple... Voilà encore un critique
-qui connaissait les devoirs d'un critique; il savait, comme Dussaulx
-et comme Salgues[131], aussi dire du mal du livre sans dire du mal de
-l'auteur: il est vrai que c'est la chose difficile en critique. Rien
-n'est plus aisé à mettre au bout de sa plume que des sottises
-grossières et très-souvent mensongères; mais une critique saine,
-éclairée, voilà ce qui prend un temps qu'on ne veut pas lui donner. On
-va _en chemin de fer_ sur la route de la critique... Il suit de là
-qu'on ne voit et qu'on n'entend pas ce qu'on lit et ce qu'on écrit, et
-que souvent on parle à faux d'une chose qui n'est même pas dans votre
-livre. Cela m'est arrivé à moi, ainsi vous pouvez m'en croire.
-
-[Note 131: Le _Journal de Paris_ était rédigé en grande partie par
-lui.]
-
-Dussaulx était sévère dans ses critiques; il était judicieux, et son
-style était remarquable; mais pas toujours, il était inégal... Il
-travaillait, à l'époque où je le voyais, au _Journal des Débats_, qui
-s'appela ensuite _Journal de l'Empire_... Plusieurs écrits détachés
-sur la Révolution ont ajouté à sa réputation littéraire, entre autres
-un fort court, mais étincelant de beauté, intitulé _Robespierre
-dévoilé_... Chénier avait Dussaulx en horreur. Il l'appelait un frère
-_perfide_.
-
-Chénier ne venait pas chez moi, et à mon grand regret. Je ne voyais en
-lui que l'homme de lettres, le poëte, et non pas le Caïn que le parti
-contraire s'obstinait à trouver dans cet homme. Je le voyais dans une
-maison tierce, et assez souvent. Une fois j'eus le malheur de
-prononcer son nom devant M. d'Abrantès; il me regarda avec colère, et
-me dit:--Rappelez-vous que jamais l'homme qui a fait ce vers:
-
- Le tyran dans sa cour remarqua mon absence, etc.[132]
-
-n'entrera de mon consentement dans ma maison.
-
-[Note 132: Il avait fait ce vers contre l'Empereur.]
-
-Je me le tins pour dit.
-
-Un autre homme de talent, que je voyais beaucoup avant son malheur,
-c'était Legouvé[133]... J'aimais à la fois son talent et son esprit,
-tous deux avaient une sorte d'abandon qui me plaisait; il ne préparait
-jamais sa conversation, comme beaucoup d'hommes de lettres de son
-temps. Il avait pour ses ouvrages des prédilections incroyables.
-Croirait-on qu'une pièce qu'il préférait à tout ce qu'il avait fait
-était une certaine oeuvre faite en commun d'abord avec Laya, qu'il
-aimait tendrement, intitulée:
-
-«_La mère des Brutus à Brutus son mari, en revenant du supplice de ses
-fils._»
-
-[Note 133: Gabriel-Jean-Baptiste-Marie Legouvé, né à Paris le 23 juin
-1764. Son père était un avocat distingué.]
-
-Le sujet et _le titre_ étaient réclamés par Legouvé comme son bien, et
-il entrait dans des fureurs comiques lorsque je lui disais que
-personne ne les lui disputerait...
-
-Legouvé était le plus excellent des hommes, d'un caractère doux et
-rêveur. En lisant ses ouvrages, on reconnaît ce type particulier de
-son talent; nullement affecté dans sa conversation, d'une société
-aimable et sûre, d'une rare bonté, son commerce avait des charmes
-qu'on trouvait rarement alors dans celui des autres gens de lettres;
-ils étaient gourmés dans leur manière d'être. Qu'il était amusant
-lorsqu'on voulait lui faire dire du mal de ceux qui l'avaient
-critiqué! Il ne comprenait pas la haine ni la vengeance. La Harpe
-avait été indigne pour lui dans sa critique de _la Mort d'Abel_, qui
-après tout avait un grand charme, je l'avoue, et non-seulement à la
-lecture, mais à la représentation. Eh bien! Legouvé n'aimait pas qu'on
-dît du mal de La Harpe devant lui!
-
-On trouvait du calme, du repos dans les scènes primitives et
-patriarcales de _la mort d'Abel_, qui nous reportaient aux premiers
-jours du monde dans un moment où les chemins étaient encore couverts
-de proscrits, les places publiques de sang innocent, et les prisons
-remplies de victimes. On trouvait une sorte de fraîcheur dans la
-peinture de ces moeurs de nos premiers pères, à côté des premiers
-sentiments de la haine surtout, apparaissant tout à coup avec ses
-douleurs, ses jalousies, ses vengeances et toutes les passions
-honteuses qui dérivent d'elle... Mais elle ne tient qu'une place dans
-la pièce de Legouvé; on voit qu'il trouvait bien plus de plaisir à
-faire les scènes champêtres et les scènes d'amour et de paix que les
-querelles violentes. La catastrophe[134] est horrible.
-
-[Note 134: La critique de _la Mort d'Abel_ est injuste, comme toutes
-les critiques de La Harpe sur ses contemporains. _La Mort d'Abel_ est
-admirablement versifiée; c'est déjà quelque chose, et on y retrouve
-des scènes de Gessner, avec sa riante pastorale, et des scènes de
-Klopstock, avec leurs sombres beautés. M. de La Harpe a été _pédant_
-comme presque toujours, comme l'observe très-judicieusement M.
-Denne-Baron, dans son excellente biographie de Legouvé, dont ses amis
-doivent le remercier.]
-
-Legouvé étant un jour à Bièvre, chez moi, en admirait la belle vallée,
-depuis Jouy jusqu'à Virginie... Il me dit qu'il voulait faire une
-idylle sur la vallée de Bièvre; il était alors midi: il part...
-demeure trois ou quatre heures absent, et revient avec une pièce de
-quarante à cinquante vers, l'une des plus charmantes choses qu'il ait
-faites, même en y comprenant _le Mérite des femmes_, cet ouvrage qui
-eut un si prodigieux succès, que Legouvé, toujours simple et naturel
-et d'une grande modestie, quoiqu'on ait dit le contraire, contestait
-fort plaisamment. Je ne sais ce que devint cette idylle écrite au
-crayon, et qui ne fut pas autrement revue; ce fut M. d'Abrantès qui la
-prit.
-
-Sa tragédie d'_Epicharis_ a de grandes beautés; il y a mis de son âme,
-qui était belle, noble et généreuse. Tacite lui a fourni le texte et
-une partie des incidents; mais encore dans _Epicharis_ on retrouve
-cette pureté de diction que Legouvé a toujours eue pour première
-qualité de son talent.
-
-_Le Mérite des Femmes_, et je dois le dire, toute femme que je suis,
-était sans doute un ouvrage parfaitement fait; mais il avait un défaut
-sur lequel il était fort curieux de nous entendre discuter ensemble;
-c'était la perfection des noms qu'il chantait. C'est partout des
-stations à faire. Il n'y a pas un nom qui ne demande une prière; la
-perfection partout, enfin!
-
---Mais que vouliez-vous que je fisse, dès que je chantais les femmes?
-me disait-il tout ébouriffé de me voir prendre parti contre lui parce
-qu'il nous présentait trop parfaites, nous autres femmes... Je ne
-pouvais chanter que des vertus!
-
-Il avait raison; mais j'aimais à le pousser non pas pour le mettre en
-colère, mais pour qu'il sortît un peu de son caractère. Et cet effet
-avait toujours lieu lorsque je lui disais:
-
---Legouvé, il faut faire un ouvrage pour pendant à votre _Mérite des
-Femmes_. Il faut faire _les Crimes des Femmes_... Vous y mettrez
-_Catherine II_, _Élisabeth_, _Christine_, _Tullie_, _Messaline_,
-_Agrippine_, _Marie_ et _Catherine de Médicis_...
-
---Assez, assez! s'écriait-il alors en se levant et frappant dans ses
-mains. Pour Dieu, laissez-moi respirer après cette nomenclature de
-monstres...
-
---Attendez, je n'ai pas fini... Et je reprenais: Jeanne de Naples...
-la Cenci... Marie Stuart!..
-
-Oh! alors, ici il entrait dans une vraie colère... c'était entre nous
-un sujet interminable de dispute. Lui voulait canoniser Marie Stuart;
-mais moi, je la vois ce qu'elle est, une ravissante créature, sans
-doute, mais coupable, non-seulement de tenir une conduite irrégulière,
-mais d'avoir connu l'assassinat de son mari Darnley. Plaisanterie
-cessante, je soutenais une thèse facile à discuter, parce qu'elle
-était juste.
-
-Legouvé fut perdu pour ses amis même avant sa mort. Cet esprit si
-doux, si aimable, s'altéra et devint presque nul!... Des chagrins, des
-malheurs dont la blessure[135] cachée par lui versait goutte à goutte
-le sang de la plaie dans l'âme, lui causèrent un dérangement total
-dans ses facultés intellectuelles. Il se retira du monde. Cet adieu
-fut pénible à tous ceux dont il était aimé... Cependant il redevint
-encore lui; quelquefois on le retrouvait encore. Mais un jour, étant à
-la campagne chez mademoiselle Contat (alors madame de Parny), il tomba
-assez malheureusement pour que cette chute amenât le dérangement total
-de ses facultés.--Il perdit la raison, mais toujours par une cause
-spéciale et qui a sa source dans la chaleur de son âme, la bonté de
-son coeur. S'il eût été moins aimant, il vivrait encore peut-être.--Un
-homme de lettres, de cette même époque que Legouvé, et qui vit encore
-tandis que sa victime est dans la tombe, pourrait, s'il le voulait,
-donner de curieux détails sur la cause de la folie du malheureux
-Legouvé... J'avoue que cet homme, quelque esprit qu'il ait, m'a
-toujours déplu, en raison de l'affection que j'avais pour
-Legouvé[136]...
-
-[Note 135: On sait que sa femme s'en fut avec M. de ****. Legouvé ne
-put résister à ce coup, et ne fit que languir après la connaissance
-qu'il eut de son malheur.]
-
-[Note 136: Legouvé mourut paisiblement trois ans après la perte de sa
-femme; c'était un ami pour beaucoup de ceux qui le connaissaient,
-comme il était un des premiers poëtes du moment où il vivait. Son
-fils, qui fut camarade de collége du mien, annonce le plus grand
-talent, et succèdera à son père.]
-
-Avec Legouvé, je voyais aussi Lemercier chez moi... C'était le même
-esprit, doux et charmant dans la conversation, mais avec plus de
-_trait_, si l'on peut dire ce mot tout français et qu'on ne pourrait
-traduire. Lemercier était aussi plus profond, et en même temps il est
-parfaitement aimable; il avait de cette amabilité sociale d'autrefois
-et les plus douces manières. Sa causerie reposait et attachait en même
-temps. Il contait surtout admirablement, avec un _sotto voce_
-parfaitement harmonieux. Sa figure était agréable, sans être belle; sa
-taille petite et son ensemble maladif, comme il l'était en effet
-presque toujours. Il disait les vers avec une bonne diction, mais une
-lettre qu'il ne pouvait pas bien prononcer (L) donnait quelque chose
-d'étrange à sa diction. Il avait eu une querelle avec l'Empereur, et
-l'on prétendait que cela devait m'empêcher de le voir.
-
---Pourquoi donc cela? répondis-je; si M. Lemercier parlait mal de
-l'Empereur devant moi, je comprends que sa présence serait
-inconvenante dans ma maison. Mais il a trop bon goût et moi aussi pour
-que la conversation ne tourne pas vers un autre sujet que celui-là.--
-
-En effet, jamais Lemercier ne m'a parlé de l'Empereur. Un jour il me
-dit:
-
---Il faut que je vous lise une pièce de moi qu'ils ne veulent pas
-jouer aux Français.
-
---C'est donc à faire un aussi beau vacarme que _Pinto_?--Il sourit...
-il ne pouvait se fâcher, il connaissait mon opinion sur _Pinto_, que
-je regardais dès lors comme un chef-d'oeuvre dramatique.
-
---Si je donnais ma pièce, on sifflerait encore plus qu'à _Pinto_.
-
---Ce n'est pas possible.
-
---C'est vrai; mais ici, il y a des capucins, des cardinaux... on a
-ramené le clergé et toutes ses bannières... Jugez quels cris on
-pousserait, joints aux sifflets, en admettant que la censure laissât
-passer l'ouvrage.
-
---Eh bien! venez nous la lire; ici vous êtes sûr d'être jugé ce que
-vous êtes, un homme de talent et de mérite. Nous n'avons pas de
-partialité _de parti_.
-
-Il ne voulut qu'un auditoire peu nombreux. Il vint la lire lui-même,
-et sa pièce eut un grand et beau succès.
-
-C'était _la Journée des Dupes_, belle composition, non-seulement
-dramatique, mais politique et morale. Je n'ai pas entendu de pièce
-qui, à la lecture, m'ait autant amusé que celle-là.--
-
-Les artistes que je voyais dans mon intimité étaient tous aimables et
-sociables, à part leur talent et leur spécialité. C'étaient Garat,
-Crescentini, mademoiselle Duchamp, Nadermann, Frédéric Duvernoy,
-Boïeldieu, Nicolo-Isouard, Dusseck, Steibelt, Drouet, Libon,
-Hulmandel, et une foule d'autres noms également connus.
-
-Garat, Nadermann, Steibelt, Crescentini et Libon étaient les plus
-assidus chez moi. Steibelt était mon maître de piano et Libon
-m'accompagnait; il accompagnait aussi mes enfants.
-
-Garat a été fort connu comme chanteur de romances, mais non pas comme
-il aurait fallu qu'il le fût comme homme du monde. Garat était fort
-spirituel; il avait une tournure de phrase que je n'ai vue qu'à lui,
-et cette originalité avait d'abord du piquant et presque toujours du
-charme. Jamais je n'ai eu Garat pendant toute une soirée chez moi sans
-qu'il laissât échapper un mot spirituel, fin et très souvent mordant.
-Quelle ravissante manière de chanter! comme cet homme accentuait!...
-comme il comprenait Gluck!... Il avait toujours quelque histoire sur
-Gluck, ou sur Mozart, ou sur Beethoven. Une particularité du caractère
-de Garat, c'est la bonne foi avec laquelle il reconnaissait le talent
-dans autrui; ainsi Crescentini, lorsqu'il chantait, trouvait toujours
-Garat au bout du piano l'écoutant avec l'admiration la plus profonde.
-
---Voilà du chant! disait-il un jour, après avoir entendu chez moi
-chanter à Crescentini le bel air: _Ombra adorata aspetta_; voilà comme
-on chante...
-
-Nourrit le père, qui était bien loin de chanter et surtout de jouer
-comme son fils, débuta vers ce même temps dans je ne sais plus quelle
-pièce, et dans _le Devin du Village_[137]. Garat me demanda la
-permission de me l'amener pour me le faire entendre. Il chanta, sa
-voix était ravissante, mais il ne me fit aucune impression... Garat
-était sur des charbons ardents:
-
---Comment chantes-tu ce morceau? disait-il en faisant grimacer encore
-plus sa figure de singe. Il se mettait alors en attitude et chantait:
-
- Je vais revoir ma charmante maîtresse,
- Adieu plaisirs, grandeurs, richesse, etc.
-
-[Note 137: Je crois même que ce ne fut que dans _le Devin du Village_;
-mais je n'en suis pas sûre.]
-
-N'as-tu donc pas une maîtresse que tu aies quittée pendant un mois et
-que tu vas revoir? s'écriait Garat en colère.--
-
-Garat avait une main estropiée et ne pouvait s'accompagner; jamais il
-n'avait pu trouver, disait-il, un homme capable de l'accompagner que
-Carbonnel... Carbonnel était l'homme, en effet, qui connût le mieux
-toutes les nuances de l'accompagnement...
-
-Garat ne s'accompagnait avec deux doigts que des boléros ou des airs
-basques, qu'il chantait dans la perfection... et puis de petits airs
-italiens de Crescentini, comme: _Clori la pastorella_,--_Numi se
-giusti siete!... Addio!_ Il chantait tout cela comme un homme
-possédant à fond la science du chant; et c'est cet homme que j'ai
-entendu accuser de ne pas savoir la musique[138]!... Cela me rappelle
-ce que lui disait Sacchini:
-
---_Vous êtes la musique même..._
-
-[Note 138: Voici un fait que je puis certifier. M. d'Abrantès me
-rapporta de Parme, en 1806, plus de cent partitions _manuscrites_ de
-_Cimarosa_, _Guglielmi_, _Fioravanti_, et il avait trouvé tout cela à
-Parme. J'annonçai cette bonne nouvelle à Garat; il vint le lendemain
-matin. Nous déjeunâmes ensemble, et après, nous nous mîmes à parcourir
-les partitions. Il ne fut arrêté par aucun passage, lut tout à livre
-ouvert, et fut parfaitement aimable et gai. Il déchiffrait tout cela
-en marchant et causant.]
-
-Garat était royaliste au fond du coeur, et quand on le pressait un
-peu, il chantait admirablement l'air de _Pauvre Jacques_!...
-
-Crescentini, après avoir fait les délices de Lisbonne, de Madrid et de
-l'Italie, vint à Paris pour y avoir les mêmes triomphes. À Madrid sa
-voix se perdit presque entièrement; mais il lui restait son admirable
-méthode, qui n'a pas de supérieure... cette divine mélodie donnée aux
-notes et aux cordes vocales par la volonté d'un homme qui, n'ayant
-plus de voix, s'en fait une et se fait admirer, fait pleurer et
-soulève toutes les émotions avec sa voix factice, mais dans laquelle
-est passée son âme!...
-
-Crescentini est bien vieux, et pourtant dans la Parthénope, la ville
-aux chansons, aux fêtes d'harmonie, Crescentini a été choisi pour
-diriger le conservatoire... Honneur à lui! il fera de bons élèves.
-
-Jamais je ne perdrai le souvenir de madame Grassini et de Crescentini
-dans _Roméo et Juliette_, au troisième acte surtout, lorsque, trouvant
-Juliette dans la tombe, Roméo la reconnaît et s'empoisonne... Alors
-commençait le duo, chef d'oeuvre de Zingarelli:
-
- _Odiosa mi si rende questa mia vita!..._
-
-Non! jamais l'acteur le plus tragique, le plus dramatique dans son
-jeu, ne le fut au delà de Crescentini dans cette admirable scène où
-Juliette s'éveille au moment où le poison agit déjà sur son amant!...
-Ce fut en lui voyant jouer _Roméo et Juliette_, et surtout après la
-belle scène du duel, que l'Empereur donna la croix de la
-Couronne-de-Fer à Crescentini.
-
-Nadermann avait, avec son beau talent, le meilleur et le plus
-excellent caractère. Lorsque mon frère était ici, il ne faisait alors
-que peu de musique chez moi; c'était Albert qui _était_ et prétendait
-_être_ mon barde. Mais autrement nous jouions très-souvent des duos
-de harpe et de piano, Nadermann et moi, et il composait ces morceaux
-exprès pour nous. Qui ne connaît pas en Europe le duo de Nadermann,
-pour piano et harpe, dédié à madame Junot? il fit ce morceau exprès
-pour un concert qui eut lieu au Raincy[139]. Il avait un beau talent
-de composition, Nadermann. Frédéric Duvernoy venait aussi se joindre à
-nous quand nous étions au Raincy et que nous faisions de la musique
-dans le grand salon, formant à la fois salon de musique et
-billard.--Libon avait un charmant talent: doux comme son esprit et ses
-manières, qui sont excellentes.
-
-[Note 139: Il composa pour lui, Libon et moi, un trio intitulé _la
-Pensée_, dont le thème est une romance de moi: _Ma peine a devancé
-l'aurore!_ Il eut un grand succès.]
-
-Steibelt était un type à part des autres artistes qui venaient chez
-moi; estimé comme talent, mais méprisé comme homme, il avait une
-détestable réputation qu'il soutenait avec une rare impudence. Jamais
-il n'abaissa son regard devant celui d'un honnête homme, si l'honnête
-homme était un ignorant en musique. Il avait une profonde indifférence
-pour la valeur des jugements du monde, et toute sa crainte, son unique
-volonté était non pas d'être mal jugé, mais de ne pas faire effet.
-
-Lorsque je le pris pour maître, on s'empressa d'avertir mes femmes de
-ne laisser traîner aucun bijou, aucune chose précieuse... C'était
-merveilleux comme sa réputation était faite et établie.--Quel malheur!
-quelle affliction pour la femme de cet homme de voir un aussi beau
-talent plongé dans une impénitence finale qui devait naturellement
-abrutir son talent! Je ne suis pas de l'avis de ceux qui disent:
-
---Qu'importe! voyez Mozart!...
-
-Eh bien! Mozart eût peut-être fait un chef-d'oeuvre au-dessus de _Don
-Juan_ s'il eût été un autre homme.--Et puis Mozart ne faisait rien
-contre l'honneur... Au reste, je dois dire que Steibelt n'a rien pris
-chez moi que _mon argent_, pendant les deux ans qu'il a été mon
-maître; mais il l'a bien gagné. Jamais je n'ai vu mieux donner leçon.
-J'ai vu Steibelt passer une heure à me faire jouer la première page de
-la fantaisie de _Bélisaire_, pour que je la lui fisse entendre comme
-il le voulait. Sans doute, il était fort négligent; mais il ne l'était
-que lorsqu'il voyait que l'élève ne faisait rien: alors il pensait à
-autre chose.
-
-Quel talent! quelle puissance d'exécution! Listz et lui, voilà les
-deux hommes qui m'ont émue sur le piano. Steibelt a le premier révélé
-la musique romantique; la première fantaisie avec le même mode de
-variations, par triolets, en mineur, par octaves, fut faite par
-lui.--C'est toujours sa belle fantaisie des _Mystères d'Isis_, puis
-celle de _Bélisaire_, qu'on imite aujourd'hui... Lorsqu'il jouait
-devant des gens capables de l'apprécier, il s'élevait jusqu'au sublime
-dans les sons harmoniques; ces _tremendos_ qu'il employait si à propos
-et que ceux qui ne l'ont pas entendu ne savent pas encore faire,
-quelque progrès, quelque immense progrès qu'ait pu faire le piano
-depuis lui!--Cette manière de bouleverser un instrument, je ne l'ai
-vue, je le répète, qu'à Listz. M. de Thalberg[140] me rappelle Dussek
-davantage, mais Steibelt m'est représenté avec le progrès dans Listz;
-car on peut dire que Steibelt est le fondateur de la musique
-romantique pour le piano.
-
-[Note 140: Je déclare ici n'établir aucun parallèle. Le talent de M.
-de Thalberg est admirable, et je ne le mets ni au-dessus ni non plus
-au-dessous de Listz; mais par la même raison que les yeux ne reçoivent
-pas tous la même impression de la beauté d'une femme, les oreilles ne
-sont-elles pas soumises à la même délicatesse des organes? J'adore le
-talent de Listz; j'avoue qu'il a le don de me faire pleurer, parce que
-je crois qu'il pleure. Son émotion n'est pas feinte; elle se
-communique à mon âme plus que la perfection du toucher.]
-
-Steibelt était le plus étrange des hommes: il fallait l'écouter;
-autrement il agissait singulièrement, comme on le va voir.
-
-Un jour il était au Raincy. Il y avait eu une grande chasse, et M.
-d'Abrantès avait engagé beaucoup de monde à dîner, entre autres le
-cardinal Maury... Après le dîner, le cardinal, qui, à son ordinaire,
-avait parfaitement officié, se mit dans un grand fauteuil contre une
-des colonnes qui séparent les deux salons, et se crut bien à l'abri de
-l'oeil investigateur de Steibelt, qui regardait partout, avant de
-commencer, pour savoir s'il n'y avait pas dans le salon quelqu'un qui
-lui déplût; le cardinal abhorrait la musique; en général, il n'aimait
-pas les arts et n'y entendait rien... Steibelt commença. C'était un
-morceau d'inspiration et d'improvisation sur un charmant air de son
-bel opéra de _la Princesse de Babylone_, qu'il a composé presque en
-entier chez moi... Il avait bu ce jour-là du vin de Champagne frappé
-et du vin de Madère excellent, et sa verve musicale était aussi
-fervente que jamais... Tout à coup il s'arrête, et un ronflement
-pareil au grondement d'un taureau se fait entendre... C'était le
-cardinal, qui s'était endormi presqu'au commencement du morceau et que
-le voisinage du piano, son ennemi, n'avait pu tenir éveillé... Nos
-éclats de rire le réveillèrent, mais à demi... Il entr'ouvrit les
-yeux... voulut parler; mais sa langue lourde et empâtée refusa le
-service, et il retomba. Steibelt s'inclina, comme pour demander
-pardon; puis il se remit au piano... Mais qui le connaissait pouvait
-voir combien il avait d'humeur. Cependant, à mesure qu'il avançait
-dans son improvisation, son succès parmi nous releva son moral... Sa
-tête ne demeura plus penchée... Il regarda autour de lui avec
-orgueil... La chose allait donc bien, lorsqu'à un passage qui
-demandait de la douceur et l'absence des pédales, que Steibelt
-employait beaucoup, comme on le sait, le ronflement domina le piano à
-un tel point que tout le monde se mit à rire. Steibelt, furieux,
-imagina une singulière vengeance: il calcule en un moment la
-composition de l'accord _le plus discordant_ du clavier, et alors,
-employant toute la force de ses deux poignets et de la pédale, il
-frappa cet accord aux oreilles du cardinal, et puis quitta le piano et
-s'en alla en disant: _J'aimerais mieux jouer devant un buffle de la
-campagne de Rome_.
-
-Le cardinal, réveillé en sursaut par cette harmonie diabolique, après
-s'être endormi au son d'une musique céleste, fit un bond en l'air, et
-retombant sur sa bergère, à peine éveillé, il se crut en enfer. Malgré
-l'inconvenance de la conduite de Steibelt, que nous aurions dû
-réparer au lieu de l'augmenter, nous nous mîmes tous à rire avec un
-abandon qu'excitait d'ailleurs la figure du cardinal... Mais ce ne fut
-pas long, et le calme se rétablit bientôt. Le cardinal convint que _le
-musicien_, comme il appelait Steibelt, devait être fâché, et que le
-sommeil n'est de mise que lorsqu'on est dans son lit: tout en
-racontant cela il prenait congé, et s'en allait en bâillant.
-
-On courut après Steibelt, qui était dans le parc à se promener avec
-Nicolo, avec qui il logeait dans la maison Russe[141], en face du
-château. M. d'Abrantès avait beaucoup d'humeur de ce qu'il avait fait,
-et me gronda beaucoup aussi d'avoir ri... Je défendis Steibelt ainsi
-que moi, en disant que l'inconvenance était bien plutôt dans l'homme
-qui dort dans le salon d'une femme où se trouvent d'autres femmes...
-M. d'Abrantès et ces messieurs me donnèrent enfin raison... mais
-Steibelt était furieux. Dormir aux chants des Gangarides!
-s'écriait-il,... le plus beau choeur de l'opéra!...
-
-[Note 141: La maison Russe est une des charmantes fabriques qui
-servent à loger des étrangers au Raincy, comme la Pompe à feu, la
-maison de l'Horloge, la porte de Chelles, la maison du Rendez-vous.]
-
-Il emporta cet opéra en Russie. Je ne sais s'il l'a donné.
-
-Je viens de nommer Nicolo Isouard. C'était un de mes plus intimes
-habitués. J'ai rarement rencontré dans le monde un artiste aussi
-complaisant, aussi bon; il avait la tête folle, mais bien du talent.
-_Le Médecin turc_,... _Joconde_, le charmant opéra de _Joconde_, le
-premier acte de la _Lampe merveilleuse_, si différent des autres, une
-foule de productions détachées, font preuve du talent musical de
-Nicolo... Mais ce que ses amis seuls connaissent, c'est son esprit
-gai, actif..., son caractère serviable..., son inépuisable bonté.
-Toujours prêt à partir pour Rome, s'il l'avait fallu, pour rendre
-service n'importe à qui... Nicolo chantait, sans voix, tout ce qu'on
-lui présentait. Il contrefaisait toutes les voix de l'Opéra, des
-Bouffes, de l'Opéra-Comique... Martin était copié par lui, derrière un
-paravent, de manière, non pas à s'y tromper, mais à faire rire par la
-ressemblance de l'accent... Jamais Nicolo ne fut arrêté un instant,
-quand il entrait une fois dans une affaire comme dans une
-plaisanterie. Souvent, au Raincy, à Bièvre ou à Neuilly, après avoir
-fait de la musique, nous voulions danser... Alors Nicolo prenait un
-violon, grimpait sur une table, et nous jouait des contredanses, ayant
-une paupière retroussée, des manches d'habit venant au coude, et
-mêlant un couplet de complainte à chaque figure... Alors c'étaient
-des rires fous qui duraient toute la soirée.
-
-Deux amies logeaient avec moi à Paris et à la campagne, et deux femmes
-des aides-de-camp de M. d'Abrantès venaient dîner avec moi tous les
-jours. L'une était madame de Grandsaigne, femme du colonel
-Grandsaigne, premier aide-de-camp, et l'autre, madame Thomassin, femme
-d'un chef d'escadron, aussi aide-de-camp de mon mari...
-
-Celle de mes amies qui logeaient avec moi, que je regardais et regarde
-encore aujourd'hui comme ma soeur, est madame la baronne Lallemand.
-Jamais on ne vit une plus charmante créature: grande, élancée, une
-taille de jonc, fine, ronde et déliée, un regard ravissant donné par
-de grands yeux bleus... une abondance de cheveux châtains tombant sur
-des épaules admirables, des dents de perles, une main, un pied
-d'enfant. Tout, dans sa personne, était enchanteur: aussi quel effet
-elle produisait lorsqu'elle allait dans le monde!... J'en étais fière.
-Mes enfants étaient encore trop jeunes pour m'occuper en ce genre;
-toute ma coquetterie de femme, dont je n'ai jamais voulu faire usage
-pour moi, se réveilla pour Caroline... J'étais fâchée lorsqu'elle
-n'était pas mise selon mon goût. Son mari était à l'armée, il me
-l'avait laissée, et je jouissais délicieusement de la société intime
-de cette compagne, dont l'esprit naïf et fin, le coeur dévoué à
-l'amitié, n'eut, pendant neuf ans que nous passâmes sous le même toit
-ensemble, d'autre sollicitude que de m'entourer de soins et
-d'affection; aussi, quels que soient le temps, les événements, nous
-nous retrouvons toujours avec notre amitié et nos souvenirs, qui sont
-purs même d'une pensée de mécontentement[142].
-
-[Note 142: Le général Lallemand, mari de Caroline de Lartigues, fille
-du plus riche planteur de Saint-Domingue, a été aide-de-camp de M.
-d'Abrantès. Il est aujourd'hui pair de France.]
-
-L'autre jeune femme de mes amis qui demeurait avec moi était veuve du
-général Laplanche-Mortière. Elle était jeune et agréable, petite, mais
-bien faite. Sa vue était très-basse, ce qui nuisait à ses yeux, qui
-étaient fort beaux et d'un bleu foncé, avec des paupières noires, ce
-qui rend ces yeux-là très-rares... Madame Mortière était douce et d'un
-commerce agréable. Elle avait un fort beau talent de dessin, et
-chantait agréablement... Elle était de mes amies, mais non pas aussi
-intimement que madame Lallemand. Elle est remariée, et elle est
-aujourd'hui madame la baronne de Montgardé.
-
-Madame de Grandsaigne n'était pas jolie. Elle était vive, alerte,
-avait de belles dents qui la rendaient gaie, et souvent la faisaient
-plus rire qu'elle ne voulait... Mais elle n'avait que ses dents, il
-les fallait bien montrer... Elle avait l'esprit prompt, la repartie
-vive, surtout pour une parole sèche... Elle avait de la facilité à
-toutes choses qui rendaient son commerce agréable. Je montais presque
-tous les jours à cheval avec elle. Elle y montait comme un jeune
-garçon, et pouvait au besoin dompter un cheval.
-
-Madame Thomassin était agréable, douce, mélancolique; une prévision de
-son sort, malgré sa jeunesse, lui disait qu'elle n'avait que peu de
-jours à vivre... elle était déjà frappée de la cruelle maladie dont
-elle mourut quelques années après, ayant à peine accompli sa
-vingt-septième année!...
-
-J'avais aussi près de moi une nièce de M. d'Abrantès, mademoiselle
-Clotilde Chaudon... Elle avait dix-sept ans. Elle était charmante,
-faite à peindre, de jolis cheveux blonds, une peau admirable, de
-belles dents, et tout ce qui pouvait plaire si elle avait eu de jolies
-mains et de jolis pieds. Clotilde dansait, était assez bonne
-musicienne, vive comme un lutin, et jolie à l'avenant. On voit que le
-noyau de la société qu'on trouvait chez moi avant qu'il n'y vînt même
-un étranger était formé de manière à ne pas faire craindre l'ennui à
-la personne qui venait passer deux heures avec nous.
-
-
-FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE ET DES PORTRAITS DES ARTISTES.
-
-
-
-
-SECONDE PARTIE.
-
-SOCIÉTÉ SOUS L'EMPIRE.
-
-
-J'ai parlé des hommes de lettres[143] qui venaient chez moi, et dont
-l'esprit donnait tant de charme à une conversation soutenue, mais non
-pédante. Maintenant, il faut y ajouter les hommes d'esprit, qui
-contribuaient autant et peut-être plus que les autres à l'agrément de
-nos soupers et de nos soirées.
-
-[Note 143: Il y en a dont les noms se retrouveront par la suite, et
-dont je n'ai pas fait mention; c'est qu'alors je les aurais oubliés,
-ou qu'ils ne seraient venus que rarement chez moi. De ce nombre était,
-par exemple, l'abbé Delille: il ne nous aimait pas, nous autres gens
-de l'Empire, et il ne fut peut-être pas accueilli par M. d'Abrantès
-comme il aurait dû peut-être, mais surtout voulu l'être.]
-
-J'ai parlé de M. de Cherval. Son portrait, déjà tracé par moi, ne peut
-l'être assez souvent; car je l'aime et le respecte comme un père. Son
-esprit est profond, mais on ne s'en aperçoit pas dans un salon; il
-conte alors, il cause, et toujours les autres se taisent pour
-l'écouter. Cela est encore aujourd'hui, et pourtant il a tout à
-l'heure quatre-vingt-trois ans!
-
-M. de Sainte-Foix était un homme spirituel, un homme du monde, ayant
-d'excellentes manières et contant des choses du temps passé avec un
-charme sans pareil, et cela sans prendre l'état de conteur; il avait
-l'air de céder à une instance. J'avais toujours un nouveau plaisir à
-l'écouter.
-
-M. de Montrond était aussi un habitué du soir chez moi. Son esprit est
-connu de tout le monde; ce qui l'est moins, c'est la grande
-instruction et même la science qui accompagnent cet esprit. Son
-caractère est un type qui a formé de mauvais modèles, tandis que
-l'original était inimitable... Il connaissait le monde entier...
-voyait la bonne et la mauvaise compagnie indifféremment, n'ayant
-jamais dans l'une le ton de l'autre, et préférant d'ailleurs la bonne,
-où il passait sa vie. Spirituel autant qu'on peut l'être, il possède
-le talent assez rare de se moquer des gens tout en les faisant rire.
-D'une bravoure reconnue, insoucieux de fâcher ou d'être agréable, à
-moins que ses affections ne soient engagées dans la question, il a une
-façon de dire qui n'est qu'à lui, et rappelle le genre que devait
-avoir M. de Grammont... il a cette assurance à la fois insolente et
-polie qui faisait répondre par M. de Grammont à Louis XIV, qui se
-plaignait de n'avoir plus de dents:
-
-_Eh! sire, qui est-ce qui a des dents?..._
-
-Et il lui en montrait trente-deux magnifiques.
-
-À son esprit, M. de Montrond joignait l'usage du grand monde, et avait
-dans la bonne société les plus excellentes manières. Jamais, par
-exemple, il n'était grossier, ce que l'on voit si souvent aujourd'hui
-être pris pour de l'aisance. M. de Montrond disait un mot mordant,
-jamais malhonnête. Il avait eu de grands succès parmi les femmes,
-qu'il aimait après ou tout autant que le jeu. Cette vie un peu à la
-Valmont l'avait jeté dans la route d'une charmante femme, qui était
-devenue la sienne, et qu'alors il n'avait plus aimée du tout: c'était
-la duchesse de Fleury[144]. Jamais, au reste, il ne parlait de sa
-femme; et il venait chez moi depuis bien des années, que je ne me
-doutais même pas qu'il fût ou qu'il eût été marié.
-
-[Note 144: Mademoiselle de Coigny, fille du marquis de Coigny.]
-
-L'existence de M. de Montrond, sur laquelle beaucoup de gens ont dit
-des bêtises, comme cela arrive toujours quand on raisonne sur ce qu'on
-ne sait pas, est beaucoup moins mystérieuse qu'on ne le croit. Il a de
-l'ambition sans but, ce qui est funeste toujours, mais surtout à
-l'époque où M. de Montrond marquait dans le monde; il possède
-d'excellentes qualités... et le prouve en ayant de longues et fidèles
-amitiés; il est dévoué aux gens qu'il aime: après cela, le nombre en
-est petit, je le sais, mais la chose alors en est plus certaine. Je
-l'ai vu fort souvent, non-seulement à Paris, mais à la campagne, aux
-eaux, dans cette intimité enfin où l'homme ne se masque qu'un jour et
-se dévoile le lendemain; il donne aux pauvres... Il est bon maître, et
-tient à honneur seulement de se montrer méchant et frivole, sans être
-ni l'un ni l'autre, chose à laquelle il a réussi.
-
-M. de Montrond ne contait jamais: il était en cela le contraire de M.
-de Sainte-Foix; lorsqu'il avait cependant quelque bonne chose à dire,
-alors il s'y prenait de telle manière, qu'il faisait autrement qu'un
-autre et si différemment, il mettait, par exemple, tant de sérieux à
-dire l'aventure la plus bouffonne, qu'il fallait renoncer à la
-raconter après lui. Beau joueur en perdant, mais seulement sous le
-rapport de l'argent, car il était insupportable _au whist_, qu'il y
-gagnât ou qu'il y perdît, il était continuellement au moment de se
-faire une querelle, qu'il aurait au reste parfaitement soutenue.
-
-Enfin, j'ai beaucoup vu M. de Montrond, et crois le connaître assez
-pour dire que ce qui est pour presque tout le monde est surtout vrai
-pour lui: c'est qu'il est mal jugé...
-
-Un fait positif, c'est qu'il a des amis qui lui sont attachés depuis
-quarante ans... Dire et vouloir persuader qu'il est bon, je ne
-l'entreprendrai pas, non plus que d'indiquer sa conversation comme un
-cours de morale; mais un homme qui est fidèle à ses affections, quel
-que soit le vent qui souffle sur elles, n'est pas non plus un méchant
-homme. Le mal des jugements portés sur des personnages très-connus
-vient particulièrement de la légèreté avec laquelle on recueille des
-traditions, sans même s'inquiéter si elles sont plus ou moins fidèles.
-
-M. de Saint-Aulaire, aujourd'hui notre ambassadeur à Vienne, venait
-aussi chez moi... il était de la maison de l'Empereur, et je l'avais
-connu avant mon mariage, chez ma mère, où il allait habituellement.
-Son esprit charmant et doux, ses bonnes manières, sa façon piquante de
-raconter, sa distraction ensuite parfaitement réelle, lui donnaient un
-charme tout particulier. Il discutait avec une extrême mesure, et
-jamais _en disputant_. Il n'était pas comme beaucoup de littérateurs
-que je connais, qui, à peine dans la carrière, jugent et tranchent sur
-les plus belles renommées, et se croient Lamartine ou bien Victor Hugo
-pour avoir fait des vers... Quant à M. de Saint-Aulaire, il était
-_sociable_ au-delà de tout ce que je vois maintenant.
-
-Mais un homme qui était pour moi plus qu'un homme aimable, car son
-coeur et son esprit étaient tous deux dans ce que son affection me
-témoignait, c'était M. de Narbonne!
-
-Son portrait a souvent été tracé: on a beaucoup parlé de lui; on a
-beaucoup vanté sa politesse, ses manières distinguées, son esprit
-même... Eh bien! jamais on n'a pu donner une idée juste, ni tracer
-même une silhouette ressemblante du comte Louis de Narbonne. J'en
-parlerai souvent dans le cours de cet ouvrage, et avant d'aller plus
-loin, je voudrais pouvoir placer ici plusieurs lettres[145] qu'il
-m'écrivit dans un moment bien pénible. Elles montreraient à quel point
-M. de Narbonne était aimant et bon. On lui a refusé d'être attaché à
-ses amis, c'est une calomnie: les amis qui eurent à se plaindre de
-lui, c'est qu'ils furent, eux, ingrats et perfides. Je sais que depuis
-la mort de celui qu'ils devaient bénir, loin de l'accuser; je sais
-qu'ils ont osé élever la voix et parler de la _légèreté de coeur_ de
-M. de Narbonne... Si son coeur était léger, ensuite, c'est qu'il en
-avait un; chose fort douteuse chez quelques-uns de ceux qui parlaient
-ainsi.
-
-[Note 145: Ces lettres me furent écrites au moment où je reçus la
-nouvelle de la mort de mon mari.
-
-Voici quelques lignes de l'une d'elles.
-
-«Et, dans un tel malheur, je suis à trois cents lieues de vous[145-A],
-ou plutôt je ne suis pas où vous êtes!... mais n'importe; vous savez
-que partout et toujours vous pouvez compter sur moi comme sur votre
-frère... sur votre père!... Dites-vous bien surtout que si j'étais
-malheureux, il n'est rien que je ne vous demandasse. Adieu, serrez vos
-enfants contre votre pauvre coeur, et faites tout pour vous conserver
-à eux et à ceux qui vous aiment...]
-
-[Note 145-A: Il était à Torgau, où l'Empereur l'avait envoyé en
-sortant de son ambassade d'Autriche... ce fut là qu'il mourut aussi
-deux mois après avoir écrit cette lettre... Je ne le revis pas!...]
-
-Si jamais un portrait _écrit_ fut difficile à faire, c'est celui de M.
-de Narbonne; il y avait dans sa nature, dans son langage, un charme
-qui échappait à l'analyse. Il était spirituel naturellement, instruit
-sans pédanterie, parlant et connaissant à fond plusieurs langues,
-s'occupant d'études sérieuses sur la guerre et l'administration; d'une
-bonté de coeur, d'une jeunesse d'âme bien méritoires chez un homme qui
-avait passé sa vie à la cour, et avait été élevé par une mère tout
-entière dans ces menées d'intrigues de coteries qui faisaient la vie
-des gens de Versailles. M. de Narbonne devait être un autre homme;
-mais sa nature était d'élite, et ces natures-là, loin de se corrompre,
-se retrempent au milieu du mal... Sans doute il était léger dans
-beaucoup d'habitudes de la vie, mais jamais, rien de sérieux n'était
-froissé par lui... Madame de Staël, qui lui avait sauvé la vie en
-1792, était pour lui l'objet d'un culte sacré. Il est des affections,
-disait-il, dont le souvenir est une chose sainte... Il adorait ses
-enfants, et sa mère était pour lui ce que devait être une mère de
-l'époque de la sienne, c'est-à-dire qu'il était toujours dans une
-attitude respectueuse, qui pourtant n'avait rien de ridicule à son
-âge, et sa mère elle-même était bien ce qu'il fallait pour porter ce
-nom de _duchesse de Narbonne_!... Cette vieille femme de la cour de
-Louis XV, dame d'honneur de Mesdames, qui avait survécu à son temps et
-à ses maîtres..., ce débris de l'époque de madame Dubarry, je l'ai vue
-encore bien fraîche de pensées et de souvenirs.
-
-J'ai dit que M. de Narbonne _contait_ peu; son esprit n'allait pas à
-ce genre de conversation; il ne l'aimait pas: aussi appelait-il M. de
-Sainte-Foix _la sultane Scheherazade_. Quant à lui, lorsqu'il contait,
-on ne s'en doutait pas... C'était un peu M. de Talleyrand, mais
-lorsque celui-ci était de bonne humeur. Pour M. de Narbonne, il était
-toujours égal, toujours bon pour ses amis, les écoutant, répondant à
-leurs chagrins, lorsque lui-même quelquefois était accablé d'ennuis...
-La perte d'un tel ami devait être et fut en effet douloureusement
-sentie par moi. L'amie en souffrit par le coeur, la maîtresse de
-maison ne le remplaça jamais!...
-
-J'ai parlé du cardinal Maury; il était d'une immense ressource dans un
-salon comme le mien, malgré les inconvénients de sa brusquerie; le
-cardinal trouvait aussi en moi beaucoup de reconnaissance pour la
-préférence qu'il m'accordait; il n'allait aussi régulièrement que chez
-moi...
-
-Millin, conservateur ou directeur du cabinet des Médailles, était
-aussi de ma grande intimité; il venait chaque jour, et par son heureux
-caractère, ses connaissances (qu'on lui disputait, mais qui n'en
-étaient pas moins fort étendues et réelles), son esprit _anecdotique_
-et conteur, sa manière d'être toujours vouée à la gaîté, et sa volonté
-de s'amuser en amusant les autres, avec toutes ses qualités, Millin
-formait un des appuis les plus solides de notre société. Voulait-on
-jouer la comédie, Millin prenait le rôle qu'on lui donnait... Il
-aurait joué le marquis de Moncade, Othello, Crispin ou bien le
-Misanthrope, avec la même complaisance. Il est vrai qu'il jouait la
-comédie aussi mal que possible; mais c'est égal... Voulait-on jouer
-des charades en action, ce que nous faisions très-souvent, oh! alors,
-Millin était dans son centre!... il distribuait les rôles... mettait
-les turbans, faisait des casques de papier avec une dextérité
-admirable, et tout cela avec un sérieux d'autant plus grand, qu'il
-s'amusait en conscience... Et puis, lorsqu'il voyait qu'on avait assez
-des charades, des répétitions, il faisait apporter de sa propre
-bibliothèque, qui était fort belle, une vingtaine de collections de
-voyages, de costumes, de belles gravures[146], qu'il étalait sur le
-billard, et là, prenant une queue, il démontrait en nasillant et
-faisant l'explication des planches. C'était surtout aux portraits de
-femmes qu'il était comique! Il fallait l'entendre lorsqu'il faisait
-l'histoire de la sultane Ipomai!... et puis celle du prince Isouf!...
-Il était alors bien amusant!...
-
-[Note 146: Comme, par exemple, le voyage de Melling à Constantinople.]
-
-Un autre homme bien spirituel, qui venait aussi souvent chez moi, et
-n'était pas aussi connu alors qu'il l'a été depuis, c'est M. de
-Planard... il avait déjà fait à cette époque _la Nièce supposée_... Il
-était fort timide, mais fort aimable... il jouait la comédie chez moi
-à Neuilly, et il excellait avec Millin dans les charades en action.
-
-On rencontrait aussi chez moi Geoffroy de Saint-Hilaire, dont le beau
-talent rivalisait avec Cuvier, le docteur Hallé, Corvisart, lorsqu'il
-était à Paris, Desgenettes, qui était mon ami plus que mon médecin,
-enfin une foule d'autres notabilités parmi les artistes, comme, par
-exemple, Gérard, Girodet et Augustin[147], ainsi que d'autres gens de
-lettres dont les noms trouveront leur place à mesure que nous
-avancerons dans la narration des événements de l'époque. Parmi les
-hommes du monde remarquables par leur esprit, il faut aussi placer M.
-le duc Decazes. Il n'était pas alors ce qu'il est devenu depuis, et
-comme nous l'avons vu peu de temps après l'époque dont je parle; il
-n'était pas encore un des grands de la terre; mais il était comme
-toujours un homme parfaitement spirituel, aimable et gracieux, et d'un
-commerce doux et facile, qui avait un grand charme... Je le voyais
-souvent; il était un de nos habitués.
-
-[Note 147: Célèbre peintre en miniature, et rival d'Isabey; mais
-Isabey lui était supérieur.]
-
-M. de Grefulhe, que je voyais aussi beaucoup, était un homme fort
-remarquable. Son esprit sérieux, qui tout à coup prenait une couleur
-railleuse, sans amertume pourtant, mais frappant toujours à coup sûr,
-avait un grand charme d'étrangeté, et cependant il y avait un accord
-complet en lui. Sa figure et sa tournure, toutes deux d'une grande
-distinction, ajoutaient à ce que sa conversation avait de puissance;
-son visage pâle, ses cheveux d'un noir de jais, ainsi que ses yeux; sa
-bouche, dont le sourire était aussi rare[148] que fin et spirituel, et
-s'accordait avec son regard et sa parole; sa personne, enfin, était
-celle d'un homme distingué sous tous les rapports et par tout ce qu'on
-exige dans la haute et bonne société.
-
-[Note 148: La peinture que je fais là de M. de Grefulhe lui donne de
-la ressemblance avec un héros de roman, et pourtant jamais homme ne le
-fut moins que lui. Il est en tout d'une nature absolue et positive.]
-
-M. Alexandre de Girardin était plus qu'un habitué chez moi; c'était un
-ami. C'était un homme redouté plus qu'il n'était méchant; on craignait
-son esprit très-fin et surtout très-clairvoyant pour discerner
-aussitôt les ridicules; mais excepté cette triste partie de
-nous-mêmes, je ne l'ai jamais entendu attaquer personne sérieusement;
-il est au contraire fort dévoué aux amitiés saintes, et depuis plus de
-trente ans que je le connais, je l'ai toujours trouvé digne d'être mon
-ami, et je ne dis pas la même chose de beaucoup de gens qui ont la
-prétention de l'être. M. le comte de Girardin fut longtemps fort à la
-mode à Paris, où cette mode ne donne guère son sceptre facilement...
-Il était fort jeune, mais déjà son esprit se montrait tel qu'il est,
-et malgré son apparente légèreté, il joignait à cet esprit,
-non-seulement du monde, mais plus sérieux qu'on ne le croit, un coeur
-parfait pour ses amis. Sa mère avait en lui le fils le plus
-respectueux et le plus tendre. Au milieu de ses succès les plus
-bruyants et certes les mieux faits pour tourner une jeune tête, il ne
-manquait _jamais_ un seul jour d'aller voir sa mère à l'issue de son
-dîner, qui avait lieu pour elle à cinq heures précises. M. Alexandre
-de Girardin demeurait auprès d'elle pendant une heure et souvent plus:
-quelquefois madame T.....n venait le chercher avant l'heure fixée...
-Il la laissait attendre:
-
---Va donc, mon fils, lui disait sa mère en souriant.
-
---Non, non, répondait-il avec une grâce charmante, je ne veux pas
-perdre un de mes bons moments.
-
-L'homme qui agit ainsi à vingt-cinq ans et dans l'âge des plus
-fougueuses passions n'est _jamais_, en aucun temps, autre chose qu'un
-homme digne d'être estimé, autant qu'aimé de ses amis.
-
-Il contribuait aussi grandement à l'agrément de nos bonnes soirées,
-lorsque les éternels voyages de l'Empereur permettaient à tout ce qui
-portait une épée de demeurer à Paris quelques mois.
-
-En remontant aux premiers temps de l'Empire, on trouve une époque
-assez remarquable, c'est l'établissement de la société et de
-l'étiquette. Les princesses l'apprenaient, et l'apprenaient vite;
-quelques-unes furent même tout près de l'impertinence. L'Empereur le
-sut, et fut très-sévère avec ses soeurs... mais bientôt il eut, lui
-aussi, une lutte à soutenir avec elles. La princesse Borghèse n'avait
-que le duché de Guastalla!...--Qu'est-ce que Guastalla, mon bon petit
-frère? demandait-elle gentiment à l'Empereur. Est-ce une belle grande
-ville, avec un beau palais et des sujets?...
-
---Guastalla est un village... un bourg, répondait assez durement
-l'Empereur, dans les États de Parme et de Plaisance...
-
---Un village! un bourg! s'écria la princesse en se redressant de sa
-hauteur sur sa chaise longue... un village!... _la date buona_,
-fratello!... et que voulez-vous que j'en fasse?...
-
---Ce que tu voudras...
-
---Comment! ce que je voudrai!... Et elle se mit à pleurer.
-
---Annonciata[149] est _grande_ duchesse!... et elle est ma
-cadette!... pourquoi donc ne suis-je pas autant qu'elle, au moins?...
-elle a des _états_... elle a des ministres!...--Napoléon, lui dit
-enfin la princesse, je vous préviens que je vous arrache les yeux si
-je ne suis pas mieux traitée. Et mon pauvre Camille! pourquoi ne rien
-faire pour lui?
-
-[Note 149: Vrai nom de madame Murat. Elle a pris depuis le nom de
-Caroline, qui est probablement le second de ses noms. Mais dans son
-enfance, et avant son arrivée à Paris, on l'appelait _Annonciata_.]
-
---C'est un imbécile.
-
---C'est vrai... mais qu'est-ce que ça fait?...
-
-L'Empereur leva les épaules... la princesse pleurait à sanglots...
-L'Empereur l'aimait, et au fond elle n'était pas méchante... et puis
-elle était si _câline_!... si habile à émouvoir!... si belle en
-pleurant!...
-
-Le résultat de cette attaque fut qu'on donna le pauvre peuple
-piémontais à gouverner au prince Camille.
-
-Lorsque les autres soeurs virent que les larmes et les scènes avaient
-du succès, l'Empereur n'en manqua pas, et n'eut plus un moment de
-repos. La grande-duchesse de Berg voulut la couronne royale, et même
-un beau royaume, et la princesse Élisa un empire. Tout allait par
-hiérarchie selon elles, et pas un droit n'était oublié... L'Empereur
-écouta longtemps en silence, se contentant de ne pas répondre; mais la
-princesse Élisa n'était pas belle en pleurant, et la grande-duchesse
-de Berg n'était rien moins que douce: aussi l'Empereur finit-il par se
-fâcher, et ce fut alors qu'un jour il dit, en frappant du pied:
-
---Pardieu! ces femmes-là sont étranges! on dirait, en vérité, que nous
-partageons l'héritage du feu roi notre père!...
-
-Lavalette était aussi, et dans tous les temps, un habitué de ma
-maison; il était fort aimable et racontait à ravir. Ce fut lui qui, en
-sortant de chez l'Empereur, nous rapporta ce mot qu'il avait
-entendu...
-
-Une femme que je voyais très-souvent et avec un charme toujours
-nouveau, c'était la duchesse de Raguse. Nous étions liées aussi
-intimement que deux femmes peuvent l'être, et je l'aimais autant qu'on
-peut aimer une amie... Charmante, gaie, vive, spirituelle,
-très-instruite, naturelle et possédant tous les avantages d'une haute
-position dans le monde social, jusqu'à une grande fortune, ce qui la
-double encore... la duchesse de Raguse était, à cette époque, la plus
-chère de mes amies, et toutes les fois que j'entendais annoncer son
-nom, il me faisait le même effet que celui de M. de Narbonne: l'amie
-était heureuse, la maîtresse de maison contente.
-
-L'esprit de la duchesse de Raguse est d'une nature remarquablement
-attachante lorsqu'on en a la clef; non pas qu'elle soit difficile à
-trouver, la duchesse est trop naturelle pour cela; mais elle est peu
-facile à contenter, et dès que les gens ne lui plaisent pas, elle
-devient silencieuse et se met à bâiller. Mais qu'elle soit au milieu
-de gens qui lui conviennent ou qu'elle aime, alors son esprit a des
-éclats, des jets d'une lumière non-seulement brillante, mais
-chaleureuse; elle est à toutes les questions; elle comprend tout ce
-qui se dit... Que de journées délicieuses j'ai passées avec elle!...
-seules toutes deux, à Viry, dans une maison dont elle a fait un
-paradis!... C'est là qu'il la fallait entendre et voir!...
-
-Elle était de ma grande intimité. Son mari était le frère d'armes que
-M. d'Abrantès aimait le mieux et le plus; ils avaient été élevés
-ensemble au collége de Châtillon-sur-Seine, et depuis, cette liaison
-d'enfance avait pris des forces dans la fraternité d'armes qu'ils
-contractèrent à l'armée d'Italie, où tous deux étaient aides-de-camp
-du général en chef.
-
-Un homme que je n'ai pas encore nommé, et qui était, à cette époque,
-l'homme le plus remarquable, peut-être, de la Cour impériale, et qui
-était de ma société intime, c'est M. le comte de Forbin!... Jolie
-tournure, figure agréable, esprit charmant, talents distingués,
-naissance honorable et belle, caractère facile, manières exquises de
-politesse et de bon goût... M. de Forbin possédait tous ces avantages
-à un degré fort éminent; il était aussi un de mes habitués. Il y a
-bien de la tristesse dans ce souvenir!...
-
-J'étais établie au Raincy après le départ de l'Empereur pour
-l'Allemagne, lorsque M. d'Abrantès me dit qu'il fallait me disposer à
-recevoir les princesses et l'Impératrice, mais chacune séparément,
-pour que les honneurs fussent faciles à rendre; et il avait raison,
-car, malgré la hiérarchie toute naturelle, il fallait toujours que les
-princesses, surtout la princesse Pauline, fussent en première ligne.
-
-L'Impératrice et la Reine Hortense vinrent les premières.
-L'Impératrice avait avec elle madame de Rémusat, madame de Lavalette,
-madame d'Arberg et M. de Beaumont. La Reine avait madame de Brock, et
-je ne me rappelle plus le nom du chambellan.
-
-La journée était superbe; nous montâmes tous dans des calèches en
-forme de gondoles, et faites pour parcourir facilement les routes
-ferrées du parc du Raincy, et même les belles routes de la forêt de
-Bondy, dont nous avions la jouissance pour chasser, et dans laquelle
-nous nous promenions tous les jours. Une chasse au daim avait été
-ordonnée dès la veille, mais dans l'intérieur du parc. Plusieurs
-hommes, désignés par l'Impératrice, étaient venus dès le matin pour se
-trouver au Raincy au moment de l'arrivée de Joséphine, qui, selon sa
-coutume, fut d'une ponctualité admirable[150]. Tous les hommes
-désignés avaient été invités pour le déjeuner; dans le nombre était M.
-de Montbreton, premier écuyer de la princesse Pauline; il était depuis
-longtemps l'ami de ma famille et le mien: son aimable esprit, sa
-bonté, sa vivacité et sa joyeuse gaîté surtout, qui doublait toujours
-celle de la moindre réunion où il se trouvait, le faisaient aimer de
-tous ceux dont il fréquentait la maison. Leste, gai, vif, chasseur
-déterminé, sonnant comme un maître, on le voyait toujours le premier
-en avant dans ces belles routes du Raincy, ayant autour de lui sa
-trompe lorsqu'il ne sonnait pas, ou bien on l'entendait au loin
-appelant les chasseurs et sonnant un rappel; mais ce qui est bien
-curieux, c'est que M. de Montbreton est toujours le même qu'à cette
-époque.
-
-[Note 150: Elle était tellement exacte, qu'à la Malmaison je ne me
-rappelle pas l'avoir vue arriver dans le salon à dix heures moins
-seize ou dix-sept minutes; toujours à dix heures moins un quart
-juste.]
-
-L'Impératrice fut charmante. La Reine Hortense chanta, on fit de la
-musique, on causa; on eut enfin une journée aussi agréable que si
-l'étiquette ne s'en fût pas mêlée, et pourtant on ne s'en écarta pas
-d'une ligne. Madame d'Arberg était là.
-
-En parlant des dames du palais, il en est plusieurs dont je n'ai pas
-ajouté les noms, parce qu'elles ont pour moi une spécialité
-d'affection ou de toute autre chose qui me fait retrouver une place
-plus convenable pour les peindre et en donner une idée.
-
-Madame d'Arberg est d'une famille noble parmi les nobles dans cette
-Allemagne, pays du blason et des généalogies. Mais quelle que fût son
-origine, elle avait cette marque de la vraie noblesse, qui consiste à
-ne la pas vanter en même temps qu'elle porte à la révolte lorsqu'on la
-veut attaquer. Madame d'Arberg avait été admirablement belle, grande,
-bien faite, d'une noble tournure; elle avait de la distinction jusque
-dans les plis de son manteau de cour; et quoique sa fortune la privât
-de mettre d'aussi beaux diamants que beaucoup de femmes qui
-l'écrasaient ou qui _croyaient_ l'écraser de leur titre de nouvelle
-duchesse, elle avait l'air aussi imposant que pas une de celles qui
-l'entouraient.
-
-J'aimais madame d'Arberg: elle-même avait pour moi de l'amitié, et
-j'ai toujours compris comment elle avait eu des répulsions dans ce
-pays de cour, où elle primait trop naturellement pour ne pas trouver
-des antipathies dans celles qui voulaient avoir le premier jour ce que
-donnent et amènent les siècles.
-
-En apprenant le déjeuner de l'Impératrice, la princesse Pauline, qui
-cette année-là occupait les appartements du rez-de-chaussée de
-Saint-Cloud[151], voulut venir, quoique le froid fût déjà vif, et que
-d'ailleurs elle, qui ne pouvait aller en voiture qu'avec des
-précautions infinies, ne pourrait pas suivre la chasse. M. d'Abrantès,
-qui lui parlait fort _amicalement_[152], lui objecta tout cela.
-
-[Note 151: Les appartements à gauche en entrant dans la cour,
-au-dessous de l'Impératrice.]
-
-[Note 152: Ils avaient dû se marier. Le mariage n'eut pas lieu, parce
-que ni l'un ni l'autre n'_étaient assez riches_.]
-
---Eh bien! nous ne chasserons pas.--Mais que ferons-nous?--Nous
-causerons.
-
-Ce n'était pas le côté de sa personne qu'il fallait admirer que la
-conversation, surtout quand elle entreprenait de nous réciter
-Pétrarque, le tout en mon honneur, disait-elle, parce que je me nomme
-Laure.
-
---J'ai bien peur, madame, que ce froid-là ne vous soit nuisible, lui
-dit M. d'Abrantès.
-
-Le fait réel, c'est que nous avions peur qu'elle ne s'ennuyât et ne
-prît en effet quelque nouvelle douleur dans une longue promenade en
-calèche dans les bois déjà dépouillés du Raincy.
-
-Enfin il n'y eut pas moyen de l'en empêcher; nous lui donnâmes à
-déjeuner avec une douzaine de personnes qu'elle désigna. Dans le
-nombre était M. de Forbin, qui venait d'être nommé son chambellan.
-
-C'est ici le lieu de rappeler les noms des personnes qui composaient
-quelques-unes des maisons impériales, en femmes seulement; je nommerai
-les hommes plus tard dans la maison de l'Empereur.
-
-
-_Maison de l'Impératrice._
-
- Madame de La Rochefoucault, dame d'honneur.
- Madame de Lavalette, dame d'atours.
- Madame de Rémusat, }
- Madame la duchesse de Bassano, }
- Madame Duchâtel, }
- Madame d'Arberg, }
- Madame de Mortemart, } Dames du Palais.
- Madame de Montmorency, }
- Madame de Marescot, }
- Madame de Bouillé, }
- Madame Octave de Ségur, }
-
- Madame de Chevreuse, }
- Madame Philippe de Ségur, }
- Madame de Luçay, }
- Madame la maréchale Ney, }
- Madame la maréchale Lannes, } Dames du Palais.
- Madame la duchesse de Rovigo, }
- Madame de Lauriston, }
- Madame de Vaux, }
- Madame de Montalivet, }
- Mademoiselle d'Arberg (depuis madame la comtesse Klein);
- Madame de Colbert (Auguste);
- Madame de Serrant (mademoiselle de Vaudreuil);
- Madame Gazani, lectrice.
-
-
-_Maison de madame Mère._
-
-_Dame d'honneur._
-
- Madame la baronne de Fontanges (la créole, mais point l'amie
- de madame de Montesson).
-
-_Dames pour accompagner._
-
- Madame la maréchale Soult, duchesse de Dalmatie;
- Madame la duchesse d'Abrantès;
- Madame la princesse d'Eckmühl;
- Madame la baronne de Saint-Sauveur (fille du prince Masserano).
- Madame la comtesse de Laborde-Méréville;
- Madame la comtesse de Fleurien;
- Madame la comtesse Dupuis;
- Madame de Saint-Pern;
- Madame de Rochefort;
- Madame de Bressieux.
-
- Madame de Chantereine, lectrice, succédant à mademoiselle de Launay[153].
-
-[Note 153: Mademoiselle de Launay, charmante personne, fut obligée de
-quitter Madame, ce qui me fit personnellement de la peine. Elle était
-la seule personne jeune dans le vaste château de Pont, et nous nous
-entendions à merveille ensemble. Elle était soeur de la lectrice de la
-reine Hortense.]
-
- Chambellans: MM. de Brissac et de Laville.
- Écuyers: MM. de Beaumont, sénateur, général Destrées et vicomte
- d'Arlincourt.
-
- Premier aumônier: M. l'évêque de Verceil.
- Aumôniers ordinaires: MM.
-
-La maison de la princesse Pauline était montée plus magnifiquement
-qu'aucune autre. L'Empereur lui avait donné un jouet pour l'empêcher
-de pleurer: elle avait des pages, ce qu'aucune de ses soeurs n'avait à
-Paris, à moins qu'elles ne fussent reines. Cette quantité de dames et
-d'officiers dans la maison venait de ce que le prince Camille était
-gouverneur-général par-delà les Alpes.
-
-Cette maison de la princesse Borghèse n'était connue de nous qu'en ce
-qui concernait la France. Deux seules femmes furent connues à Paris,
-l'une, madame de Cavour, parce qu'elle vint y faire son service, et
-l'autre, madame de Mathis, par l'amour que l'Empereur eut pour elle.
-Le reste nous était presque étranger.
-
-Mais, en revanche, quelques-unes des dames françaises attachées à la
-princesse étaient fort aimées et fort répandues dans la société de
-l'Empire. De ce nombre, je dois citer la marquise de Bréhan; elle
-était liée avec moi, et venait habituellement dans ma maison. C'est
-une femme non-seulement spirituelle, mais instruite plus qu'une femme
-ne l'est ordinairement. Sûre en amitié, solide dans ses affections,
-madame de Bréhan est une de ces amies qu'on pleure à jamais quand on
-les perd, mais qu'on est aussi bien heureuse d'avoir comme moi depuis
-tant d'années.
-
-
-_Maison de la reine Hortense._
-
- Madame la comtesse de Viry, dame d'honneur;
- Madame la baronne de Broc, dame pour accompagner;
- Madame la comtesse d'Arguzon, dame pour accompagner;
- Madame la comtesse Mollien, dame pour accompagner;
- Madame la duchesse de Villeneuve, dame pour accompagner;
- Mademoiselle Cochelet, lectrice;
- M. de Boucheporn, chambellan;
- M. de Villeneuve, chambellan;
- Madame de Boubers, gouvernante des jeunes princes;
- Madame de Boucheporn, sous-gouvernante;
- Madame de Mornay, sous-gouvernante;
- Monsieur l'abbé Bertrand, aumônier;
- M. , second aumônier.
-
-
-_Maison de la princesse Joseph._
-
-La maison de la reine Julie était si peu nombreuse que nous
-connaissions à peine ses dames, excepté, toutefois, madame la comtesse
-de Girardin, la dame d'honneur que chacun aimait parce qu'elle était
-une charmante et gracieuse personne[154].
-
-[Note 154: Autrefois madame la duchesse d'Aiguillon. Elle était en
-prison avec Joséphine, lorsqu'un geôlier vint chercher un meuble qui
-appartenait à madame de Beauharnais...--Mais, s'écrièrent les
-compagnes de chambre de la pauvre Joséphine, elle n'est pas
-condamnée!.... Le geôlier se mit à rire.--C'est chose toute prête...
-ne vous en inquiétez pas!...
-
-Les femmes alors se mirent à pleurer; mais madame de Beauharnais les
-consola.
-
---Que craignez-vous? leur dit-elle... il n'est pas possible que je
-meure! ne faut-il pas que je sois reine de France?
-
-Elles la crurent folle!...
-
-En effet, une vieille esclave de la Martinique lui avait prédit
-qu'elle _serait reine de France, et mourrait_ DANS UN HOSPICE.
-
---Eh! pourquoi ne pas nommer votre maison? lui dit presque en colère
-la duchesse d'Aiguillon, qui souffrait de voir son amie dans cette
-sorte de tranquillité; pourquoi ne pas nommer votre maison tout de
-suite?...
-
---Eh bien! oui, et je vous nommerai madame d'honneur, lorsque je serai
-reine de France!...
-
-Mais lorsque l'Impératrice fut couronnée, elle se rappela l'amie dont
-l'affection avait adouci ses malheurs, et la demanda à Napoléon pour
-dame d'honneur.
-
---Non, dit l'Empereur, elle est _divorcée_!...
-
-Mais, plus tard, il fut moins sévère pour une femme qui possédait
-toutes les qualités et toutes les vertus. Madame Louis de Girardin fut
-nommée dame d'honneur de la reine Julie.]
-
-
-_Maison de la grande-duchesse de Berg._
-
- Madame de Beauharnais, dame d'honneur;
- Madame Adélaïde de La Grange, dame pour accompagner
- (plus tard madame de Curnieux);
- Madame la comtesse de Saint-Martin, dame pour accompagner;
- Madame de Colbert (Alphonse), dame pour accompagner;
- Madame la baronne Lambert, dame pour accompagner;
- Madame , dame pour accompagner;
- Madame Michel, lectrice;
- M. d'Aligre, chambellan;
- M. de Cambis, écuyer.
-
-On voit que les maisons des princesses étaient formées de manière à
-donner de l'âme et de la gaieté à une cour qui ne demandait que des
-fêtes. Et, pour des fêtes, que faut-il?... Il faut de la jeunesse, de
-la fortune et de la beauté; avec cela, une cour sera la plus brillante
-de l'univers.
-
-Madame de Barral, favorite de la princesse Pauline, était, à cette
-époque, une des plus jolies femmes de Paris, et il y en avait
-beaucoup. Non-seulement la Cour impériale en renfermait un grand
-nombre, mais Paris alors était brillant d'un luxe de beauté autant que
-de celui de ses fêtes. Combien il était augmenté, par exemple, lorsque
-dans une de ces fêtes on y voyait rassemblées toutes les femmes dont
-la beauté vraiment remarquable portait leur nom au-delà des mers. La
-princesse Borghèse, madame de Canisy[155], madame de Barral, madame
-Gazani, la duchesse de Montebello, madame Savary, madame de Bassano,
-madame Pellaprat, madame de Laborde, mademoiselle Masséna, la
-grande-duchesse de Berg, madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély,
-madame Duchâtel, madame de Lavalette, madame Augereau, et une foule de
-noms qui rappelleraient les charmants visages auxquels ils
-appartenaient; et plus tard, madame la duchesse de Guiche, la duchesse
-d'Esclignac, madame de Castellane, mesdemoiselles de Laborde,
-mademoiselle de Lavauguyon, depuis madame de Carignan, mademoiselle de
-Cetto, mademoiselle de Bourgoin; et si l'on ajoute les beautés
-contemporaines, madame Récamier, madame Tallien, madame Michel, et
-tant d'autres femmes moins belles, mais toujours charmantes, on croira
-aisément qu'une fête où tout cela se trouvait devait être brillante et
-joyeuse. Dans le nombre des jolies femmes, il faut mettre madame de
-Broc, madame Mollien, la duchesse de Raguse, madame de Massa, madame
-Perregaux, et tant d'autres qui étaient fraîches, jeunes et jolies à
-faire envie, et quelques femmes qui étaient en dehors de la Cour de la
-Restauration. Mais, après ce dernier effort, la nature, fatiguée, à ce
-qu'il paraît, d'avoir tant produit, veut se reposer de ses fatigues.
-
-[Note 155: Madame de Canisy était la plus belle personne et l'une des
-plus aimables de la Cour impériale, sans comparaison... quand je songe
-à cette époque où vingt-cinq femmes belles à être suivies, comme le
-prouvent au reste leurs bustes et leurs portraits, embellissaient une
-fête, et que je vois comme il est facile de passer aujourd'hui pour
-_belle_, je souris et m'étonne... On a donné, par exemple, le sceptre
-de la beauté il y a trois ans à une femme, _grisette_ de naissance et
-de figure!... on n'était pas difficile.]
-
-J'ai raconté plus haut les déjeûners donnés à Madame Mère et à
-l'impératrice Joséphine. La grande-duchesse de Berg, qui alors était
-en grande coquetterie avec M. d'Abrantès, voulut à son tour venir au
-Raincy. C'était comme un pélerinage que chacun voulait faire; la
-grande-duchesse de Berg y vint donc aussi, accompagnée de madame
-Lambert et de madame Adélaïde de La Grange, ainsi que de M. de Cambis,
-son premier écuyer. Le grand-duc, pendant ce temps-là, se battait tant
-qu'il pouvait à Iéna et _autres lieux_.
-
-J'avais été en grande intimité avec la grande-duchesse de Berg à son
-arrivée à Paris; mais cette intimité avait été plutôt ordonnée par ma
-mère qu'amenée par la sympathie: nous étions déjà assez grandes l'une
-et l'autre pour _causer_, et elle ne connaissait ni mes habitudes
-d'études, ni mes goûts. J'avais d'ailleurs une amie, Laure de
-Caseaux[156], ma soeur de coeur, avec qui j'étais liée depuis mon
-enfance, avec qui je passais ma vie; j'étais aussi très-liée avec
-mademoiselle de Périgord, toutes deux charmantes et bonnes jeunes
-filles, élégantes, et tout autre chose pour moi qu'une jolie jeune
-personne, à la vérité, mais seulement _cela_, et d'une ignorance qui
-allait jusqu'à la plus grande de tout... Cependant, comme la jeunesse
-est confiante, je me liai avec elle selon le désir de sa mère et de la
-mienne, ainsi que de son excellent oncle Joseph, chez lequel elle
-logeait, dans sa maison de la rue du Rocher, lorsqu'elle venait à
-Paris de Saint-Germain, où elle était en pension chez madame Campan,
-qui alors était l'institutrice la plus en vogue... Mais nos causeries
-étaient nulles, et le temps se passait, de sa part et de la mienne, à
-regarder et montrer son écrin, qui, déjà à cette époque, se trouvait
-très-remarquable pour une jeune personne (c'était pendant la campagne
-d'Égypte); cela, pour le dire en passant, me causait une petite
-douleur, car enfin quelle est la jeune fille de quatorze ans qui voit
-philosophiquement ce qui pare une autre jeune fille... Je ne sais si
-sa vanité en a beaucoup joui, mais moi je sais que mon amitié ne s'en
-est pas accrue; et toutes les fois que je rentrais chez moi en
-revenant de la rue du Rocher, je pensais à mes deux amies, si bonnes
-et si simples avec tout ce qui devait leur inspirer de l'orgueil, et
-qui jamais ne m'avaient fait sentir que ma fortune était au-dessous de
-la leur. Nous en vînmes, malgré tout cela, à nous tutoyer, Caroline
-Bonaparte et moi. Nous étions assez inconnues l'une à l'autre,
-cependant, et la suite m'a bien prouvé que pour elle, du moins, elle
-ne me connaissait pas du tout!... surtout à l'époque dont je parle...
-lors de ces chasses du Raincy.
-
-[Note 156: Laure de Caseaux était une jeune fille gaie, vive,
-spirituelle, bonne et charmante. Son père était premier président au
-parlement de Bordeaux, et sa mère était mademoiselle de Taillefer.
-Laure de Caseaux était de mon âge, fille unique et héritière de plus
-de 300,000 livres de rentes!... élevée à ravir par une mère la plus
-digne des femmes, et une gouvernante, mademoiselle Roulier, également
-bonne pour cette tâche, elle leur donna la douce jouissance de voir
-réussir leur entreprise. Jamais éducation n'eut un plus brillant
-succès. Le coeur, l'esprit, les talents à un degré supérieur, tout
-vint justifier de ce que pouvait produire une éducation bien dirigée
-avec une personne comme Laure de Caseaux!... Elle donna plus tard des
-preuves d'une autre admirable partie d'elle-même, lorsque ses malheurs
-l'appelèrent à rendre témoignage de sa force et de son courage... son
-âme se montra alors ce qu'elle était, la plus belle partie
-d'elle-même... Elle est aujourd'hui mariée à M. de Cassarède, et
-établie près de Pau, et là, après avoir été la meilleure des filles,
-elle est la meilleure des mères... Mademoiselle Mélanie de Périgord,
-fille d'Archambaud de Périgord, frère de M. de Talleyrand, était
-l'autre amie dont j'ai parlé, d'une belle et grande naissance, et fort
-riche héritière aussi; elle avait, comme Laure de Caseaux, tous les
-avantages de coeur et d'esprit qui font aimer ceux qui les possèdent:
-aussi l'aimai-je tendrement, et mon amitié, toujours la même, ne
-finira qu'avec moi.]
-
-L'hiver fut terrible; malgré la rigueur du froid les chasses eurent
-lieu: je ne pouvais les suivre à cheval, étant dans un commencement de
-grossesse; mais je suivais en voiture découverte. C'était la même
-chose pour voir la chasse et même pour le daim, pauvre bête, qui s'en
-vint se faire prendre un jour jusque dans ma calèche, mais non pour
-autre chose qu'il m'importait beaucoup de connaître... La chasse eut
-un plein succès; la princesse dîna au Raincy et y passa la soirée.
-Nicolo Isouard y était; on fit de la musique; Nicolo et moi, nous
-chantâmes le beau duo de la _Camilla_ de Fioraventi, et puis Nicolo
-chanta quelques-unes de ses jolies romances, entre autres une appelée
-_le pauvre Hylas_!... Cette particularité de la romance d'Hylas,
-qu'_une autre personne_ se rappellera sans doute comme je me la
-rappelle, lui prouvera que j'ai une excellente mémoire.
-
-L'hiver fut brillant. Tous les ministres donnaient des bals et des
-fêtes superbes: le ministre de la Marine, surtout, se distingua des
-autres, en ce que son local était le plus magnifique de toute la
-troupe ministérielle. Quelles que fussent les inquiétudes de
-l'Impératrice, elle venait toujours à ces fêtes avec le front serein:
-il lui fallait parler à M. de Metternich, dont certes le cabinet, pour
-être forcément fidèle, n'en était pas plus ami; à M. le ministre de
-Wurtemberg, qui était, ainsi que celui de Bavière, dans la même
-position; à tout le corps diplomatique enfin, qui était notre ennemi,
-ou bien tellement lié à nos intérêts, que ceux qui nous étaient
-fidèles devaient craindre une défaite pour la France. Cela
-n'empêchait pas M. de Metternich de valser avec la grande-duchesse de
-Berg, M. de Cetto de donner sa charmante fille pour faire une nymphe
-dans un quadrille, et le ministre de Wurtemberg de faire la partie de
-l'Impératrice. Pour le gros Decrès, il circulait dans sa longue
-galerie, où il y avait de bien jolies femmes, mais aussi bien mauvaise
-compagnie: ce qui arriva, au reste, le même soir le prouvera.
-
-Il y avait eu un souper, mais servi de telle sorte, que beaucoup de
-gens avaient faim... Vers trois heures du matin, deux ou trois femmes,
-qui connaissaient très-intimement le ministre de la Marine, dirent
-entre elles: Si nous allions chercher le ministre et nous faire donner
-à souper! On interroge les valets de chambre, qui répondent qu'il est
-dans le bal... Mais où est-il? C'était cependant bien lui, plus que le
-duc d'Orléans le père[157], qui devait s'appeler la cathédrale de
-Reims! On regarde... l'un des jeunes gens qui donnaient le bras à ces
-dames se levait sur la pointe de ses pieds et le _hélait_ tant qu'il
-pouvait... Enfin il dit un mot à l'une des trois dames, et tout à coup
-la troupe chercheuse disparut par une petite porte qui donnait dans
-l'intérieur des appartements.
-
-[Note 157: M. le duc d'Orléans, père de celui qui périt dans la
-révolution.]
-
---Où nous menez-vous donc? dit l'une des jeunes femmes; on n'y voit
-goutte.
-
-Ils étaient en effet dans un corridor fort sombre, d'où l'on
-n'entendait déjà plus qu'imparfaitement le bruit de la fête... Le
-silence et l'obscurité régnaient dans cette partie de la maison... Le
-conducteur des jeunes femmes paraissait connaître admirablement tous
-les détours de cette vaste maison... Enfin, un bruit singulier se fit
-entendre...: c'était comme de la musique, mais barbare, dissonante, et
-tellement bizarre, que les femmes s'arrêtèrent pour écouter.
-
-Le bruit venait d'une chambre contre laquelle elles venaient
-d'arriver; de vifs rayons de lumière se glissaient par l'intervalle de
-la porte mal jointe et venaient briller sur le satin blanc des
-souliers des jeunes danseuses... Tout à coup le jeune homme qui les
-avait guidées quitte le bras de celle qu'il conduisait, et, se coulant
-vers la porte, il l'ouvrit tout à coup en leur disant tout bas
-d'entrer; mais ce qu'elles virent leur donna d'abord un tel accès de
-joie rieuse, qu'elles ne purent qu'éclater, ce qu'elles firent si
-bruyamment, que celui qui était l'objet de cette fougue plaisante se
-prit à rire comme elles[158].
-
-[Note 158: Depuis que j'ai parlé très-succinctement de cette petite
-aventure dans mes Mémoires, j'ai revu l'une des trois femmes qui
-étaient en _quête_ du ministre de la Marine, et l'histoire me fut
-racontée telle que je la mets ici.]
-
-Ce n'était ni plus ni moins que le maître du lieu..., mais débarrassé
-des insignes de sa grandeur et tout simplement en habit de ville...;
-mais il n'était pas seul, et avait pour lui tenir compagnie trois fort
-jolies femmes dont la toilette de bal prouvait qu'elles venaient de la
-fête.
-
---Qu'est-ce que c'est donc que cette _romance_ que vous chantiez à
-tue-tête? dit madame de M... au ministre.... Je croyais que vous ne
-faisiez de la musique qu'avec votre porte-voix, vous autres gens de
-mer?...
-
---Ah! c'est... c'est ma chanson de haut-bord!... Je la chantais à
-Madame.
-
---_Ah! c'est joliment joli_, dit la madame..., et... Madame de T... se
-retourna à demi et lança un de ces coups d'oeil impertinemment
-aristocratiques sur la madame, dont la langue se tint _coi_ tout
-aussitôt... Madame de M... se leva et fit signe à ses compagnes.
-
---Dites-moi où nous pouvons trouver à manger, mon cher amiral,
-dit-elle au ministre, qui paraissait assez honteux de la descente
-faite par l'ennemi. Cependant, il comprit qu'il ne devait pas
-augmenter le ridicule de l'histoire, qui serait sûrement contée, et
-sonnant avec violence, il fit accourir deux ou trois valets de chambre
-auxquels il intima l'ordre de servir ces trois dames (les jeunes gens
-les attendaient dans le corridor). Decrès comprenait très-bien que ces
-dames n'étaient pas seules, mais il était loin de se douter que des
-officiers de son état-major fussent de la partie. Quand les dames
-quittèrent la chambre, la hardiesse lui revint.
-
---Voulez-vous entendre ma chanson? dit-il à madame de M...
-
---Non, non, s'écria-t-elle en se bouchant les oreilles.
-
---Vraiment! dit-il fort ironiquement; ah! vous venez à quatre heures
-du matin chercher un vieux libertin comme moi dans son antre, et vous
-vous en iriez comme vous y êtes venue? cela ne se peut pas.
-
-Et il entonna d'une voix de Stentor le premier couplet... Les dames se
-sauvèrent aussi rapidement qu'elles le purent, y voyant à peine; mais
-leurs conducteurs les attendaient, et dans la crainte eux-mêmes d'être
-aperçus, ils les entraînèrent, mais pas assez promptement pour que
-leurs oreilles ne fussent frappées désagréablement par le poëme du
-dithyrambe ministériel.
-
-C'était, au reste, l'homme le plus cynique et le plus dépourvu de
-toute retenue... Il avait de l'esprit cependant. Ses collègues ne le
-plaçaient pas très-haut; ses inférieurs le détestaient, et ses
-supérieurs n'en faisaient rien qu'un ministre premier commis.
-
-Je voyais aussi beaucoup la maréchale Ney. Elle me plaisait par tout
-le charme de douceur qu'il y avait dans elle; son esprit était ce que
-je veux trouver dans une femme: il était fin et doux; elle y joignait
-des talents charmants. Enfin elle était une femme des plus agréables à
-avoir non-seulement dans son salon, mais dans son intimité. Je la
-préférais à sa soeur; elle était bien plus naturelle que madame de
-Broc.
-
-Cherchant tous les moyens de reformer cette société qui était si
-désunie, j'en imaginai un nouveau: ce fut de faire trouver ensemble
-tous les enfants de ces jeunes mères qui se trouvaient être du même
-âge. Ma fille aînée avait alors six ans. Je fis faire en son nom des
-invitations à tous les enfants de son âge, et même à ceux de deux ans
-au-dessus et de deux ans au-dessous. Cette liste fut immense, et, dès
-la première année, nous eûmes près de soixante ou quatre-vingts
-enfants. On leur donnait les marionnettes, le singe savant, le général
-Jacquot, et puis à neuf heures et demie ou dix heures, on servait un
-ambigu où dominaient surtout les meringues, les plombières et les
-charlottes russes, et puis tout le bon petit peuple allait se coucher.
-Lorsque les enfants étaient partis avec leurs gouvernantes et leurs
-bonnes, les jeunes mères dansaient une ou deux valses, quelques
-contredanses, et puis à minuit on soupait et à deux ou trois heures on
-allait se coucher, heureux non-seulement de s'être trouvés et
-rapprochés par ce lien tout amical et presque saint de ces enfants,
-riant et jouant ensemble, formant ainsi entre eux pour l'avenir une
-chaîne d'amitié, une liaison que rien ne devait rompre. Tous les six
-janvier, jour de naissance de ma fille, la même fête avait lieu chez
-moi. À mesure que les années arrivaient les enfants grandissaient; les
-amusements changèrent aussi: les marionnettes, la lanterne magique,
-firent place à Olivier[159], aux serins savants, à Fitz-James, et
-enfin, en 1813, dernière année de nos fêtes régulières du 6 janvier,
-ma fille aînée _dansa le menuet de la cour avec Abraham_, son maître.
-Les jeunes filles commençaient déjà à remplacer les enfants: il y
-avait même une sorte d'émulation parmi les jeunes personnes; quant
-aux mères, elles avaient toujours continué à remplacer les enfants
-dans ma grande galerie, où se donnaient toutes les fêtes du 6 janvier.
-Nous dansions, nous riions comme nos enfants... Hélas! nous riions
-sans doute, car nous ne pouvions pas prévoir la violence de l'orage
-qui s'avançait sur nous sombre et menaçant...
-
-[Note 159: Olivier était un homme qui faisait des tours de cartes et
-d'adresse avec un talent merveilleux. Il avait surtout un certain tour
-d'un anneau dans une boîte, et cette boîte fermée... Enfin, les
-enfants en étaient dans le ravissement...]
-
-Le jour de Saint-Joseph, je donnais également une fête d'enfants à ma
-fille, mais bien moins nombreuse, à laquelle elle invitait seulement
-ses jeunes amies; nous dansions ensuite comme le 6 janvier, et nous
-nous amusions beaucoup plus que lorsque nous allions au bal chez le
-ministre de la Guerre ou de la Marine. C'était aussi la fête de
-l'Impératrice; et ma fille allait ordinairement la lui souhaiter.
-
-La maréchale Ney donnait aussi des bals d'enfants et des bals
-_déguisés_. Un jour de carnaval de l'une des années précédentes, elle
-en donna un charmant auquel furent invités mes enfants. Je devais m'y
-rendre aussi, et après le départ de nos enfants nous devions jouer des
-charades en action.
-
-Je fis faire à mes deux filles deux ravissants petits costumes de
-_majas_, l'un blanc, pour l'aînée, et l'autre blanc et rouge pour la
-cadette; je donnai ordre à leur gouvernante, qui était une Anglaise
-(mademoiselle Podewin[160]), de conduire ses élèves chez la maréchale
-Ney. Comme la maréchale Ney n'a pas de fille, les miennes n'allaient
-jamais chez elle comme chez madame de Rovigo et les autres femmes de
-cette époque. Ce n'était pas non plus mon cocher qui les conduisait:
-c'était le leur, qui ne connaissait guère que le chemin de l'hôtel à
-l'église Saint-Roch ou celle de l'Assomption, et puis celui du bois de
-Boulogne... Enfin mademoiselle Podewin, bien endoctrinée, part pour la
-rue de Lille, mais sans savoir justement l'adresse de la maréchale. Le
-domestique, qui était aussi celui de mes enfants, s'informe; on lui
-montre un fort bel hôtel, devant la porte duquel il voit plusieurs
-lampions. Mademoiselle Podewin dit au cocher d'entrer; la voiture
-roule dans une cour immense et s'arrête au bas d'un perron sur lequel
-s'avancèrent plusieurs domestiques, mais tous vieux, et couverts d'une
-livrée dont la couleur sombre ne rappelait en rien l'élégance de la
-maison de la maréchale, dont mademoiselle Podewin m'entendait souvent
-parler. Ces hommes entourent mes chères petites, qui, jolies comme
-deux anges avec leur costume de _majas_, avaient peur de ces vieilles
-figures et se serraient contre leur gouvernante tout en marchant et
-traversant de vastes salons meublés avec une élégance magnifique, mais
-sombres, peu éclairés, comme il aurait fallu qu'ils le fussent, pour
-une fête d'enfants surtout; et partout le plus profond silence.
-
-[Note 160: Cette miss Podewin, aujourd'hui madame Amet, après avoir
-fait l'éducation de mes filles, a fait celle de lady Suzanne Douglas,
-aujourd'hui comtesse de Lincoln, fille du duc d'Hamilton. Madame Amet
-est une des plus dignes et des plus honorables femmes que je
-connaisse.]
-
-Arrivés dans un salon plus gai que les pièces précédentes, mes enfants
-y trouvèrent deux valets de chambre qui demandèrent à mademoiselle
-Podewin quel nom il fallait annoncer.
-
---Mesdemoiselles Junot, répondit-elle, stupéfaite de cette solennité
-pour des enfants, et presque effrayée du silence singulier de cette
-maison.
-
---Mesdemoiselles Junot!... dit le valet de chambre, d'une voix
-retentissante, en ouvrant les deux battants d'une vaste pièce
-très-éclairée cette fois. Mais ce ne fut qu'une raison pour ajouter à
-la stupéfaction de mademoiselle Podewin, et à la frayeur de mes
-petites filles.
-
-Dans ce salon, meublé d'un velours cramoisi à crépines d'or et
-magnifiquement orné, étaient plusieurs hommes vêtus de noir, au visage
-sévère et presque tous vieux et laids, pour dire le mot, excepté l'un
-d'eux, mais dont la figure avait tellement la volonté d'être caduque,
-malgré l'âge de son possesseur, qu'il ne tenait qu'à lui de passer
-pour vieux s'il en avait eu envie dès cette époque... Une grande table
-ronde était au milieu de l'appartement; elle était couverte de
-papiers, et plusieurs hommes tout noirs écrivaient... D'un côté de la
-cheminée, était une femme qui avait dû être fort belle et dans
-laquelle on retrouvait encore des restes frappants de beauté; près
-d'elle, et comme une apparition fantastique au milieu de cette cohorte
-d'hommes sombres et sérieux, était une jeune fille vêtue de blanc,
-blonde, blanche comme un lis et jolie comme un ange... Elle voulait
-être sérieuse pour se conformer, on le voyait, au décorum d'une
-circonstance inaccoutumée. Toutefois, sa bouche de rose fut la
-première qui sourit à la vue du groupe qui vint tout à coup se jeter
-au milieu de la grave cérémonie... Devant la cheminée était un
-vieillard de taille moyenne, mais dont le dos était voûté, portant
-l'habit ecclésiastique et décoré de plusieurs ordres. Sur un petit
-manteau de taffetas noir était sur son dos une grande plaque qui
-disait qu'il était chanoine de Munster. Enfin mes filles étaient tout
-simplement chez le prince primat!... Il logeait alors dans l'hôtel du
-prince Eugène, qui était, comme on sait, contigu à celui de la
-maréchale Ney, et ce même jour il mariait, c'est-à-dire fiançait son
-neveu, M. le duc Dalberg, à la jolie mademoiselle de Brignolé.
-
-On sait comme le prince primat était excellent, et surtout poli et
-affectueux. Je le connaissais beaucoup, et il venait assez souvent
-chez moi; mais il n'était nullement connu de mes enfants, qui, à cette
-époque de leur vie, ne descendaient chez moi que lorsqu'il n'y avait
-personne: c'était dans la journée et le soir après dîner pour remonter
-à huit heures chez elles; mais aussitôt que le prince entendit
-prononcer mon nom, il s'avança vers mes enfants, accueillit
-parfaitement la pauvre miss Podewin, toute troublée de son aventure:
-car tout cela s'était succédé bien plus promptement que je ne mets de
-temps à l'écrire, et dans son phlegme anglais, qui ne se démentait
-jamais, elle ne comprenait rien à tout cela.
-
-Ma fille aînée Joséphine[161] fut celle qui se tira le mieux de
-l'affaire; elle était la filleule favorite de l'Impératrice, et fort
-souvent elle allait déjeûner avec elle aux Tuileries. Toutes les dames
-du palais adoraient sa gentille personne et son adorable visage
-d'ange. Madame de Brignolé la gâtait plus qu'une autre, ainsi que
-madame Dalberg. Aussi dès que Joséphine aperçut madame de Brignolé,
-elle courut à elle, lui montra son bel habit espagnol en satin blanc,
-avec de belles franges d'argent, et lui demanda où donc était la fête?
-Heureusement que la chose s'éclaircissait, car pendant ce temps
-Constance[162] s'enhardissant, malgré sa timidité, demandait de sa
-douce voix au prince primat:
-
---Monsieur, où donc est le général Jacquot?...
-
-[Note 161: L'aînée de tous mes enfants, et filleule de Napoléon et de
-Joséphine.]
-
-[Note 162: La plus jeune de mes filles; elle était aussi timide que
-douce et bonne, et depuis elle a prouvé qu'on pouvait être en même
-temps une femme éminemment spirituelle.]
-
-Or il faut savoir que ce _général Jacquot_ était un énorme singe, avec
-lequel, pour le dire en passant, le primat avait un air de famille
-très-prononcé.
-
---Qu'est-ce donc que le général Jacquot? dit le prince en se
-retournant vers plusieurs ecclésiastiques de sa cour, dont plusieurs,
-grands chanoines des premiers chapitres d'Allemagne, ne _badaudaient_
-pas souvent sur les boulevards...
-
---C'est un singe fort savant, répondit gravement un petit homme ayant
-les cheveux coupés en brosse tout autour de sa tête, et une petite
-figure dans laquelle on trouvait, ce qu'il avait en effet,
-prodigieusement d'esprit. C'était le futur M. le duc Dalberg, neveu du
-prince primat grand-duc de Francfort...
-
-Ceux qui ont connu le prince primat doivent se rappeler sa bonté et
-son aimable accueil, chaque fois qu'on se trouvait avec lui... Il fut
-parfait pour mes petits masques, mais avec une telle recherche, que je
-lui en témoignai ma reconnaissance dès le lendemain matin. On
-s'expliqua: mademoiselle Podewin acheva d'éclaircir ce que disaient
-mes filles, dont l'une demandait des masques, entre autres, _le grand
-sauvage_, parce que les enfants qui se voyaient le plus souvent dans
-les intervalles de leurs petites fêtes se confiaient leurs
-déguisements, et celui du _grand sauvage_ était celui du prince
-Achille Murat, que mes filles voyaient très-souvent, ainsi que ses
-deux soeurs: les confidences avaient eu lieu, et Joséphine demandait
-_le grand sauvage_; Constance s'en tenait au général Jacquot... Mais
-la voiture avait été renvoyée... et celles des personnes présentes ne
-devaient aussi, comme celle de mes filles, revenir les prendre que
-plus tard. Le prince voulait faire mettre ses chevaux, lorsque le duc
-Dalberg leva toutes les difficultés. Il donna l'ordre à deux valets de
-pied de prendre mes deux petites dans leurs bras et de les transporter
-dans la maison voisine, qui était celle de la maréchale Ney... et les
-deux enfants partirent toutes joyeuses et chargées de bonbons
-qu'elles n'osaient pas manger de peur de gâter leur belle toilette...
-
-Elles firent beaucoup d'effet en entrant dans la fête. J'en étais fort
-inquiète... Je venais d'arriver à l'instant et ne pouvais m'expliquer
-la cause de leur absence, lorsque je les vis entrer, et miss Podewin
-me dit le motif de leur retard. L'aventure courut bientôt dans tous
-les salons et amusa autant que le singe savant et le général
-Jacquot...
-
-Cette soirée chez la maréchale Ney fut charmante: les enfants furent
-heureux d'abord, et nous le fûmes de leur joie, de leur délire même,
-car il y avait des moments où ils trépignaient avec une sorte de
-frénésie lorsqu'Olivier faisait le tour du _sac fermé_ ou des trois
-bobines... ou bien encore de l'anneau, dans une boîte à double fond et
-à bascule... Mais enfin, après avoir soupé, ils étaient allés se
-coucher. Après leur départ:--Que ferons-nous? dirent les jeunes mères;
-il n'est que onze heures...
-
---Des charades en actions, dit M. de Metternich[163], qui, en sa
-qualité de jeune père, était du conseil.--Oui, oui, des charades en
-actions!--Et la maréchale nous fit ouvrir sa garde-robe, que nous
-explorâmes au grand chagrin de ses femmes, à en juger par le désespoir
-des miennes, lorsque la chose arrivait chez moi; mais aussi nous nous
-amusâmes beaucoup... Deux charades eurent surtout un succès complet:
-or-ange et pou-pon. La première fut représentée magnifiquement par la
-prise du Mexique ou du Pérou, je ne sais lequel; une scène du temple
-du soleil: tout cela était admirable; et puis le sacrifice d'Abraham;
-mais la seconde fut un triomphe. La première partie n'était pas facile
-à faire... Nous représentâmes Antiochus et Stratonice!... le moment où
-le médecin juge, par la fréquence du _pouls_, de la passion du prince;
-nous y fûmes très-applaudis. M. de Brigode joua le rôle du père, comme
-s'il eût été à l'Opéra. Le _pont_ fut représenté par l'action de
-Coclès, et enfin le poupon le fut burlesquement par M. de Palfy,
-faisant le nourrisson, et par Grandcourt, dont je n'ai pas encore
-parlé, mais qui aura tout à l'heure sa place, car il ne bougeait de
-chez moi, et certes on s'en amusait assez pour lui témoigner au moins
-de la reconnaissance par un souvenir: il faisait la nourrice.
-
-[Note 163: M. le prince de Metternich, alors comte de Metternich et
-ambassadeur d'Autriche en France, avait une ravissante famille, qui
-était de toutes nos fêtes. Marie, l'aînée de ses enfants, charmante
-jeune fille de huit à neuf ans, était ma favorite!... elle fut depuis
-madame d'Esterhazy... L'autre petite fille, Clémentine, était un ange
-de beauté et de grâce: c'était un Amour de l'Albane... Le troisième
-était Victor; il était un bon et excellent jeune homme... mais son
-père lui était si supérieur qu'à côté de lui son infériorité était
-visible. Étant enfant, il était bon et toujours en harmonie avec ses
-jeunes camarades.]
-
-Grandcourt était un petit homme qui, disait-on, n'avait pas
-d'inconvénient, et à qui j'en trouvais souvent. Il était raconteur,
-sot et pas mal glorieux.--De quoi? Je n'en sais rien. Il avait une
-grosse tête, un gros ventre et des jambes courtes; il allait partout;
-se disait amoureux de toutes les femmes jolies et jeunes, avec cette
-figure que je viens de vous dire, et soixante ans par-dessus.
-
-Ce fut lui que nous chargeâmes du rôle de nourrice: on lui fit des
-appas avec deux oreillers, et il remplit très-convenablement son
-emploi.
-
-Le _poupon_, ce fut le comte de Palfy, noble hongrois de haute
-naissance certes, et tenant à Paris un grand état; il y était fort à
-la mode, nous donnait des fêtes où nous nous amusions beaucoup, et se
-mit dans le monde élégant malgré quelques ridicules assez fortement
-prononcés qu'il avait: l'un des plus grands était l'état qu'il avait
-pris d'être un mangeur de coeurs des plus affamés, et de parler de ses
-bonnes fortunes un peu comme le chasseur de l'ours. Au résumé, il
-avait de l'esprit cependant, et M. de Metternich, qui se connaissait
-en hommes, m'en avait parlé avec une autre opinion que celle qui
-dirigeait le monde. Il avait cinq pieds sept à huit pouces, et avait
-une sorte de beauté: tout cela fit merveille dans le _pouls-pont_.
-
-M. de Palfy me rappelle une circonstance assez plaisante qui lui est
-relative. On faisait encore quelquefois des _mystifications_; la mode
-en avait été fort active, et de temps à autre elle revenait encore. Un
-jour, à Neuilly, je demandai à M. de Metternich s'il ne trouverait pas
-mauvais qu'on plaisantât un peu avec M. le comte de Palfy; j'étais
-bien sûre de sa réponse, mais je n'aurais à cet égard rien voulu faire
-sans sa permission. Il me la donna grandement, parce qu'il était bien
-sûr que je ne ferais rien que de convenable. Je fis donc venir le gros
-Musson, qui était encore bien spirituel et bien amusant; nous le
-plaçâmes à côté du comte de Palfy. Au bout d'un quart d'heure je le
-vis me regarder et me faire signe d'une manière très-significative,...
-je ne savais ce qui se passait à l'autre bout de la table; enfin je
-compris que Musson ne trouvait rien à dire au comte de Palfy... Cette
-idée s'empara alors de moi sous un aspect si bouffon, que je ne pus
-m'empêcher de la communiquer à M. de Metternich. Elle le frappa comme
-moi, et aussitôt nous voilà à rire, et bien autrement que si Musson
-avait parlé. En effet, quoi de plus comique que vingt-cinq personnes
-réunies autour d'une table pour entendre un homme qui se trouve
-muet!... et qui est le mystifié au lieu d'être le mystificateur.
-Jamais je n'ai ri d'aussi bon coeur.
-
-Nous nous amusions beaucoup à Neuilly; la proximité de Paris
-permettait de venir me voir à tous mes amis, même ceux qui n'avaient
-pas de chevaux. J'avais tous les jours vingt personnes à dîner, et
-quarante le soir, les jours d'opéra exceptés. On savait que j'allais
-au spectacle; je n'y allais pas toujours cependant; mais lorsque j'y
-allais, je revenais exactement le soir à Neuilly.
-
-Nous jouâmes aussi des charades en actions, et _M. Vautour_ eut entre
-autres un succès prodigieux. _M. Vautour_ était le nom d'un vaudeville
-dans lequel Brunet jouait alors et faisait courir tout Paris. Un homme
-de ma société, fort aimable et fort spirituel, parent ou allié de
-madame d'Osmond[164], M. Digneron de Saint-Furcy, me proposa un soir
-de faire une charade en action sur le mot _vautour_; ce fut lui qui la
-monta et l'organisa. La première partie fut représentée par le _veau
-d'or_, avec tout le luxe des costumes juifs et même leur exactitude.
-La seconde dura longtemps. M. Digneron faisait des tours d'adresse
-aussi bien qu'Olivier et Fitz-James; il se mit comme les Indiens qui
-étaient alors à Paris, devant une grande table _à lui_, et faite
-exprès pour ses tours: il nous en fit pendant une heure de ravissants,
-et puis pour le tout, Grandcourt s'était laissé arranger si bel et
-bien, qu'il ressemblait à Brunet parfaitement dans le rôle de M.
-Vautour. Il y fut très-applaudi.
-
-[Note 164: Celle à qui appartenait _Vilaines_. Mademoiselle Digneron,
-soeur de M. de Saint-Furcy, avait épousé M. Gilbert de Voisins, frère
-de madame d'Osmond. M. de Saint-Furcy était cousin-germain de ma plus
-intime amie, madame Lallemant, et oncle de M. Alfred de Voisins, mari
-de mademoiselle Taglioni.]
-
-Notre été fut très-brillant à Neuilly; nous jouâmes la comédie; il y
-venait encore plus de monde, ainsi que je l'ai dit, qu'au Raincy, en
-raison de la proximité de Paris. Un jour le maire de Surênes vint me
-prier de _couronner la rosière_: c'était une institution faite par
-madame des Bassyns, dans une affreuse circonstance de sa vie. Elle
-était en calèche et traversait Surênes en descendant d'une maison
-qu'elle habitait sur le haut de la montagne. Sa fille, âgée, je crois,
-de cinq ou six ans, était appuyée contre la portière de la calèche;
-elle s'ouvre: l'enfant tombe sous la roue, qui l'écrase sous les yeux
-de sa mère. La malheureuse femme, insensée de désespoir, serait morte
-sur la place sans les secours, les consolations de toutes les femmes
-de Surênes; une aussi immense douleur fut comprise par elles; toutes
-étaient mères, toutes avaient un coeur... Elles étaient bonnes, et
-leurs soins parvinrent à émousser la pointe trop aiguë du malheur qui
-frappait une mère... Revenue à elle-même après bien des mois, où sa
-raison fut presque égarée, madame des Bassyns sentit alors la
-reconnaissance qu'elle devait à ces femmes qui n'avaient pas eu peur
-de ce qui souvent effraie, la douleur d'une étrangère.
-
---Que puis-je faire pour cette commune? dit-elle un jour au maire.
-
---Leur rendre leur rosière, répondit-il.
-
-Et madame des Bassyns fonda alors une rosière, puisque l'ancienne
-fondation n'existait plus. Voilà quelle était l'origine de cette
-rosière. J'acceptai en annonçant que je doublerais la dot, et que ce
-serait ma fille aînée qui couronnerait la rosière...
-
-Ce fut une grande fête, non-seulement au château de Neuilly, chez moi,
-mais dans la commune de Surênes. Tout le pays était en émoi, et au
-château il y avait plus de _deux cents_ personnes, car j'avais engagé
-tout ce que je connaissais, pour que la quête, que devaient faire
-madame Lallemant et madame la baronne de Montgardé, fût abondante.
-L'effet ne manqua pas... Elles eurent presque toute la quête en or, et
-firent deux mille francs... La cérémonie eût été superbe dans cette
-petite église, mais les rosières étaient aussi par trop laides;
-presque toutes étaient vigneronnes, et leurs bras étaient noirs comme
-ceux d'une négresse, le visage à l'avenant... Celle qui eut la
-couronne était plus jolie que les autres. Le lendemain de la
-cérémonie, elle vint dîner au château avec M. le maire; j'avais aussi
-invité le fiancé, mais il ne put venir:--Parce que, voyez-vous, me dit
-la rosière, il avait un mal de reins qui lui est tombé dans le talon.
-
-Ceux qui connaissent le jargon, car c'est une langue à part, des
-paysannes des environs de Paris, sauront, peut-être, ce qu'elle
-voulait dire...
-
-Sa parure était incroyable: elle portait son grand cordon bleu
-par-dessus un déshabillé de basin blanc, ayant des demi-manches qui
-tranchaient victorieusement sur des bras d'un pain d'épice parfait...
-Son bonnet, très-empesé, avec une fort belle valencienne, était
-surmonté par sa couronne, chef-d'oeuvre de Nattier, et que ma fille
-avait offerte; la bonne rosière avait, je crois, dormi avec et ne
-l'avait pas quittée depuis le moment où l'archevêque _in partibus_ de
-je ne sais plus quelle ville de Palestine l'avait bénite. On pourrait
-faire un portrait de cette jeune fille; mais faire comprendre le
-comique de sa tournure, c'est impossible.
-
-En 1821, j'allai m'établir à Versailles. Je fis faire quelques
-réparations à la maison que j'occupai au Petit-Montreuil; un jour on
-me dit que la femme du serrurier qui avait travaillé pour moi
-demandait à me parler. Je la fis entrer; c'était une femme de bonne
-mine, encore jolie, et toutes les fois qu'on voyait sa main, on
-pouvait juger que la femme du serrurier ne mettait pas les mains à la
-forge.
-
---Madame la duchesse ne me reconnaît pas? me dit cette femme fort
-émue. Je la regardai... rien.--Non, lui dis-je, je ne vous ai même, je
-crois, jamais vue.
-
---Oh! madame!...
-
-Et cette femme se met à pleurer.
-
---Je suis de Surênes!...
-
-C'était ma rosière!...
-
-Les maux de reins et de talon étaient tous deux partis; mais la dot et
-la fiancée, toutes deux restées, et le fiancé exempté de la
-conscription, à l'aide du mal de talon et du mal de reins... Ils
-s'étaient mariés, et M. _Leboeuf_ était, en 1821, maître serrurier,
-très-achalandé, grande rue de Montreuil, vis-à-vis de l'église, à
-Versailles; leur établissement était bon, et je crois que ma seconde
-dot n'y avait pas nui.
-
-Notre comédie allait très-bien à Neuilly; j'étais fort bien secondée
-par le général Lallemant, un de nos anciens acteurs de La Malmaison;
-il jouait admirablement... Michaud venait nous faire répéter nos rôles
-avec une bonté et une patience qu'on ne trouve que dans les grands
-talents, ainsi que l'un d'eux nous le prouve tous les jours[165]...
-Nous jouâmes surtout deux pièces qui firent le plus grand plaisir,
-_Défiance et malice_ et _les Rivaux d'eux-mêmes_. Je faisais Céphise
-dans la première et Lise dans la seconde. Madame la baronne de
-Montgardé, qui depuis a obtenu de si brillants succès à Lormois, chez
-madame la duchesse de Maillé, dont l'admirable talent est un bon juge,
-faisait madame Derval; le général Lallemant, Derval; M. de Planard,
-l'auteur spirituel de tant de jolis ouvrages, et lui-même un si
-excellent homme et si sociable, M. de Planard remplissait le rôle de
-l'ami; quant à celui du maître d'auberge, il nous prouva qu'avec
-beaucoup d'esprit, jamais on ne peut ce que la nature se refuse à vous
-laisser faire. Millin, à qui j'avais donné ce rôle pour apaiser sa
-colère de ce que je ne lui avais pas donné celui de d'Héricourt, ne
-put jamais dire, sans au moins dix variantes, ce petit couplet de rien
-du tout, par lequel commence la pièce:
-
- Allons, enfants! de l'activité, du zèle, etc.
-
-[Note 165: M. Michelot, qui est si parfait pour nous au théâtre
-Castellane, et dont j'apprécie à un bien haut degré la patience et la
-bonne volonté... Nous lui en devons une grande reconnaissance.]
-
-Un jour Michaud lui demanda si c'était une gageure?--Si vous avez
-parié de mal jouer, vous avez gagné.
-
---Ce n'est pas de vous cela, dit Millin tout gonflé de colère, et
-quand je veux prendre une leçon dans Saint-Simon, je le lis à moi
-seul.
-
---Saint-Simon? dit Michaud étonné. Qu'est-ce que celui-là?... Ce que
-j'ai dit, je l'ai pris en moi.
-
---Hum!... hum!... marmottait Millin... parce qu'il fait rire quand il
-joue, il croit qu'il peut me faire enrager ici comme un damné...
-
-À partir du jour de la citation involontaire de Michaud, Millin se
-révolta, non pas en ne voulant plus jouer, comme j'ai vu faire à des
-gens de mauvaise humeur et mal appris; mais, à la première répétition,
-il s'avança jusque sur la tête du souffleur, et dit avec un sérieux
-d'autant plus comique qu'il était vrai:
-
---Je ne veux pas qu'on me corrige mon rôle, je le veux jouer comme je
-l'AI CRÉÉ!... Ceux qui ne le trouvent pas bien... tant pis pour eux,
-ajouta-t-il en lançant un regard furieux sur Michaud.
-
-Or, il faut savoir qu'ils étaient tous deux très-liés, et même amis
-intimes: aussi la paix revenait-elle entre eux à peine étaient-ils
-sortis du théâtre... Mais sur la scène le rôle de Millin était de
-nouveau le sujet d'une querelle... et ce rôle avait quatre-vingt-trois
-mots: nous les avions comptés.
-
-M. de Planard était un homme fort jeune à cette époque et n'ayant
-encore fait qu'une pièce, mais qui déjà avait donné l'idée de son
-charmant talent: c'était _la Nièce supposée_... Il allait faire une
-pièce pour notre théâtre, avec un rôle pour moi... C'était le sujet
-d'une nouvelle de madame de Genlis: _Nourmahal_ ou _le Règne de
-vingt-quatre heures_. Ce rôle, dans lequel on peut développer beaucoup
-de moyens, serait charmant à jouer pour une jeune femme ayant des
-talents. Les événements de Portugal, où le duc d'Abrantès faisait
-alors le beau traité de Cintra, empêchèrent la continuation de nos
-représentations.
-
-Mais les alarmes furent courtes, car la gloire n'avait jamais
-abandonné nos aigles; nous étions toujours les maîtres de l'Europe, et
-l'orage ne grondait pas encore, s'il se faisait pressentir.
-
-La vie habituelle, quelque changée qu'elle fût dans la haute société
-par les événements de la révolution de 1793, commençait donc à
-reprendre sa gaieté et _ses coutumes_ même, quoique différemment
-mises en action, parce que les localités n'étaient plus les mêmes, et
-qu'on ne pouvait plus agir dans une maison à l'anglaise comme dans un
-vieux château de l'Auvergne ou du Dauphiné. Mais l'esprit français,
-ainsi que l'esprit de bonne société, trouve toujours à faire sa
-volonté quand il en a une déterminée, et l'on sait que chez nous celle
-de s'amuser est, à tous les âges, la plus enracinée de toutes. En
-voici la preuve dans une aventure très-plaisante qui arriva en 1810 ou
-1811, et qui fit un grand bruit alors.
-
-On sait combien les maisons de campagne sont nombreuses dans toute la
-partie du pays qui entoure la forêt de Sénart et même au-delà; c'est
-comme une chartreuse: les maisons, sans avoir la prétention d'être des
-châteaux, sont cependant assez grandes pour prendre le nom de _maisons
-de campagne_. Ce sont de ces maisons que je veux parler... Plusieurs
-familles amies se trouvaient habiter ces maisons, assez rapprochées
-pour faciliter des réunions fréquentes. L'une d'elles était à
-_Rouvres_, près de Montgeron, et appartenait à madame de Fontenille:
-elle l'habitait l'été avec son fils et sa fille, jeune personne vive,
-spirituelle et parfaitement aimable, un vrai trésor pour une société
-française, où la gaieté et la franchise sont habituellement la base
-de ce qui s'y fait et se dit.
-
-La famille de madame de Fontenille était augmentée, pendant l'été,
-d'une vieille amie, dont le nom passera à la postérité, parce qu'il
-s'attache à une romance que la France _entière_ et une partie de
-l'Europe ont chantée avec les larmes dans les yeux et la douleur au
-coeur! c'est la romance de _Pauvre Jacques_[166]! L'auteur était
-madame de Travanet[167], femme d'esprit et de coeur, douée d'une
-imagination vive et facile à émouvoir, mais d'une bonté de caractère
-et d'une sûreté de commerce presque toujours, au reste, le partage des
-gens d'esprit avec la tête vive. Je n'ai peur que des têtes froides,
-moi; le coeur l'est souvent avec elles, et alors il est détestable.
-
-[Note 166: Elle fut parodiée ainsi:
-
- Pauvre peuple, quand j'étais près de toi,
- Tu ne sentais pas ta misère;
- Mais à présent que tu n'as plus de roi,
- Tu manques de tout sur la terre.]
-
-[Note 167: Femme, je crois, où belle-soeur de celui qui jouait si bien
-au trictrac. Il disait: C'est l'année... où j'ai fait une école.]
-
-La conversation de madame de Travanet était surtout amusante; elle
-avait une sorte de naïveté qui, à son âge, donnait beaucoup de piquant
-sans être ridicule à tout ce qu'elle disait. Comme on savait qu'elle
-était _vraie_ et que ce qu'elle disait et faisait n'était pas _de la
-manière_, on en riait avec elle, et elle ne s'en fâchait jamais.
-
-On était un soir réuni chez madame de Fontenille, et la conversation
-avait pour sujet l'enlèvement d'une jeune personne très-connue.
-
---Mon Dieu, dit madame de Travanet, combien je regrette de n'avoir
-jamais été enlevée!...
-
-Chacun se récria.
-
---Pourquoi non? dit-elle tout tranquillement; chacune de vous le
-voudrait peut-être autant que moi pour la raison qui me le fait
-désirer. Je voudrais connaître les émotions qui vous agitent dans un
-pareil moment; ce doit être très-curieux!
-
-Et la voilà qui, poursuivant son idée, et la retournant de cent
-manières, conclut à ce qu'elle regrette véritablement de n'avoir pas
-été enlevée.
-
---En vérité, lui dit M. de Folleville[168], vous me feriez regretter
-de n'avoir pas été dans votre route, madame, il y a vingt-cinq ans!...
-Je dis cela pour moi, ajouta-t-il en s'inclinant devant madame de
-Travanet.
-
-[Note 168: Du château de Montgeron.]
-
---Bath! dit M. de Barral[169], si Madame veut être vraie, elle nous
-avouera qu'elle a été enlevée au moins une fois en sa vie.
-
-[Note 169: Mari de la jolie madame de Barral, maintenant madame de
-Septeuil.]
-
-
-MADAME DE TRAVANET, naïvement.
-
-Non, je vous jure!
-
-
-MADEMOISELLE D'ESCLIGNAC[170].
-
-[Note 170: Fille du duc d'Esclignac et de Fimarcon. Elle est soeur du
-duc d'Esclignac, mari de la jolie duchesse d'Esclignac, nièce de M. de
-Talleyrand et fille de son frère Bozon.]
-
-Comment! pas même une fois!...
-
-
-MADAME DE TRAVANET.
-
-Pas une seule!... On doit faire une si drôle de figure!... Que peut-on
-dire?
-
-
-M. AMÉDÉE DE FONTENILLE.
-
-Ce n'est pas vous, madame, qui seriez embarrassée dans un pareil
-moment...
-
-
-MADAME DE TRAVANET.
-
-Oh, maintenant!... maintenant ne parlons plus de tout cela...
-
-On ne continua pas plus longtemps la conversation sur ce sujet; mais
-rien n'en fut perdu pour toutes ces personnes désireuses de tout
-amusement et voulant ne laisser échapper aucune occasion convenable de
-se divertir...
-
-Mademoiselle de Fontenille, la plus vive de toute la société, imagina
-sur l'heure même un projet dont l'exécution devait être admirable.
-
-Le lendemain, toute la société de Rouvres alla à Crosne chez le duc de
-Brancas[171] (Céreste); mademoiselle de Fontenille mit la duchesse de
-Brancas dans le secret. Le plan fut parfaitement organisé, rien n'y
-manqua. Quelquefois la gaieté ne se pouvait contenir en songeant au
-jour où la chose allait arriver; alors les rires redoublaient; et
-cette bonne madame de Travanet, qui était toujours heureuse du bonheur
-des autres, riait avec eux sans savoir que c'était elle qui faisait
-les frais de cette gaieté.
-
-[Note 171: Le duc de Brancas était chambellan de l'Empereur: c'était
-lui qu'on appelait toujours _le grand Brancas_.]
-
---Comme ils sont heureux! disait-elle à madame de Fontenille... Toute
-la conspiration fut ourdie dans le plus profond mystère, et cependant
-bien des conférences eurent lieu. Des demi-répétitions furent faites,
-et pour tout cela il fallait des courses à Montgeron, chez M. de
-Folleville, à Crosne, chez la duchesse de Brancas... Mademoiselle de
-Fontenille n'était plus un moment en place: elle était en course dès
-le matin; son frère, Amédée de Fontenille, était comme elle aimable et
-actif, et toujours prêt à rire.
-
-Enfin tout fut terminé à la joie des conspirateurs, qui voyaient
-arriver avec bonheur le jour de l'exécution de leur plan; il avait été
-bien discuté, bien mûri; les rôles distribués, les lieux reconnus...
-Enfin tout était prêt et subordonné seulement au temps qu'il ferait;
-on fixa le jour, sauf cette seule exception.
-
-On était alors en automne, dans ces journées où un rayon de soleil est
-tant apprécié! où une promenade a tant de charmes, car celle du
-lendemain est incertaine! Mademoiselle de Fontenille proposa d'aller
-faire un tour dans la forêt; tout le monde accepta par acclamation, on
-se lève, on prend les ombrelles, on met les chapeaux et les guêtres,
-et toute la société de Rouvres, réunie ce jour-là _par hasard_ à celle
-de Crosne et de Montgeron, se mit en marche pour la forêt de
-Sénart[172].
-
-[Note 172: _Cette forêt... cette forêt que vous appelez Sénart!..._
-comme dit Arnal dans cette pièce où il apporte _un gros-bec mâle_ et
-un ibis de la Haute-Égypte.]
-
-Une dame de Rouvres dont j'ai oublié le nom fut chargée, et pour
-cause, de madame de Travanet. Cette dame connaissait admirablement
-les détours de la forêt, et il le fallait pour ce qui allait suivre.
-
-Madame de Travanet, appuyée sur son bras, était la première en avant
-de toute la troupe. Les jeunes personnes causaient tout en ramassant
-des fleurs; elles paraissaient rire de tout ce qu'elles voyaient sans
-donner le moindre soupçon même à la plus méfiante personne. Aussi
-madame de Travanet n'en eut-elle pas même l'ombre; elle causait
-vivement sur un sujet qui l'intéressait avec cette dame qui, pendant
-qu'elles marchaient, la conduisait vers le lieu du rendez-vous
-général, qui était dans le lieu le plus désert de la forêt, et le plus
-sauvage.
-
---Mon Dieu! pardonnez-moi de vous interrompre, dit tout à coup madame
-de ***, mais je crains que nous ne nous soyons égarées!
-
---Eh bien! il faut chercher notre route, dit madame de Travanet; il
-fait encore jour et nous pouvons très-bien retrouver notre chemin.
-
---Ce n'est pas sûr..., mais en tout cas laissez-moi faire; je connais
-le pays. Je connais la forêt de Sénart comme mon jardin: ainsi n'ayez
-aucune crainte, prenez mon bras et laissez-vous conduire.
-
-Madame de Travanet passa son bras sous celui de madame de *** et s'en
-alla toujours cheminant avec elle:--Je ne sais pas pourquoi je ne lui
-ai pas demandé, disait plus tard madame de Travanet, très-drôlement,
-pourquoi elle nous avait laissé perdre comme le Petit Poucet
-puisqu'elle connaissait la forêt de Sénart comme son jardin...
-
-Cependant le jour baissait... La forêt, loin de s'éclaircir devant
-elles, devenait plus épaisse et plus sombre... Madame de Travanet
-était fatiguée... bientôt elle eut peur. Madame de *** convint enfin
-qu'elle s'était trompée et que maintenant elle reconnaissait qu'elles
-étaient au milieu de la forêt, dans le plus épais du fourré, et qu'à
-moins d'une rencontre impossible, elles devaient passer la nuit dans
-le bois.
-
---Passer la nuit dans le bois! s'écrie madame de Travanet toute
-tremblante à cette seule pensée...
-
---Mais que faire?
-
---Je ne sais; mais tout au monde plutôt que de passer la nuit ici...
-Il fait froid d'ailleurs...; je suis déjà gelée... Voyons, tâchons
-encore de retrouver notre route.
-
---Mais on n'y voit plus!...
-
---Ah! mon Dieu! mon Dieu!...
-
-Pendant toutes les plaintes de madame de Travanet, la nuit s'était
-encore épaissie... on n'y voyait pas à dix pas de soi... Tout à coup
-on entendit du bruit.
-
---Ah! mon Dieu, qu'est cela? dit madame de Travanet tremblante en se
-serrant contre madame de ****...
-
---Ce sont des chevaux... une voiture!... des lumières!... Ah, nous
-sommes sauvées!
-
-En effet, dans une large route de la forêt, on voyait s'avancer une
-fort belle voiture attelée de quatre chevaux, et entourée de plusieurs
-hommes dont l'habillement bizarre et fantastique renouvela la terreur
-de madame de Travanet, aussitôt que la lumière de plusieurs torches,
-que portaient quelques nègres qui suivaient la cavalcade, lui permit
-de distinguer les individus qui la composaient, et dont une partie
-était masquée... La peur de madame de Travanet était au comble...
-
---Que veulent donc ces gens-là, ma chère? disait-elle à madame de ***;
-comme ils vont lentement... on dirait qu'ils cherchent!...
-
-En effet, quelques-uns des hommes qui entouraient la voiture se
-détachaient souvent pour entrer sous le fourré et regarder s'ils y
-voyaient quelqu'un... et là ils soulevaient chaque branche comme s'ils
-cherchaient une mouche.
-
-Dans ce moment, la voiture et sa suite entrèrent dans la clairière.
-Madame de Travanet entraîna madame de ***, qui se laissa faire, dans
-un taillis, où elles se blottirent du mieux qu'elles purent...
-
-Celui qui était à la tête de la troupe, magnifiquement habillé en Turc
-et si bien emmoustaché qu'on l'aurait pris pour Mahomet II, s'adressa
-à deux hommes qui étaient près de lui, et leur fit une question que
-les deux femmes ne purent entendre; mais la réponse fut claire et
-précise...
-
---Je vous assure sur ma tête, monseigneur, qu'elle est dans la forêt
-avec une amie. Elles se sont égarées... et sont même de ce côté, j'en
-suis sûr... Eh! tenez, les voilà!...
-
-Et l'homme dirigeant une longue lance vers le fourré où madame de
-Travanet s'était cru bien à l'abri, il la montra _au monseigneur_,
-qui, en l'apercevant, fit une exclamation de joie. Madame de Travanet,
-confondue de tout ce qu'elle voyait, pensa un moment perdre la raison;
-mais son extrême terreur la soutint...
-
---Ces gens-là me croient riche, et je vais bien les attraper,
-dit-elle, quand ils vont voir qu'il n'y a que dix francs dans mon
-sac!... Mais il est donc bien misérable, ce Grand-Turc, que ses
-ambassadeurs fassent dévaliser sur la grande route... Dans l'ancien
-régime, ma chère, ces coquins de païens-là auraient été pendus!...
-
-Pendant ce colloque avec madame de ***, madame de Travanet, conduite
-respectueusement par deux Turcs, dont l'un était le duc d'Esclignac,
-et l'autre M. de Folleville, arrivait au milieu de la clairière, où
-elle trouva la belle voiture arrêtée, le marche-pied baissé, et tout
-préparé pour se remettre en marche... Madame de Travanet tendit alors
-sa bourse aux Turcs... elle ne savait comment les nommer, a-t-elle
-avoué ensuite:
-
---Messieurs, dit-elle en leur donnant sa bourse, bien fâchée
-assurément qu'il n'y en ait pas davantage...; si j'avais su faire
-votre aimable rencontre, certainement j'aurais peut-être mis...
-
---Comment, madame, nous prenez-vous donc pour des brigands?
-
---Moi, monsieur!... à Dieu ne plaise, certainement!... mais que
-voulez-vous que je pense en me voyant retenue malgré moi?
-
---Eh! quoi, madame, dit alors le Turc magnifiquement habillé, qui
-paraissait le chef de la troupe, ne vous vient-il aucune autre pensée
-en nous voyant autour de vous, remplis d'un respect profond, et
-n'étant que des messagers de bonheur, de paix et d'amour?...
-
-
-MADAME DE TRAVANET.
-
-D'amour! à moi!... Mais c'est une mauvaise plaisanterie, messieurs les
-Turcs!... savez-vous bien que j'ai cinquante-huit ans?
-
-Et tout de suite se penchant à l'oreille de madame de ***, elle lui
-dit rapidement: Je n'en ai que cinquante-quatre...; mais il est bon
-d'effrayer ces coquins-là... Malgré tout, ils sont polis,
-ajouta-t-elle, comme par manière de dire.
-
-
-LE TURC.
-
-Votre âge, madame, n'est pas un obstacle qui arrêtera mon glorieux
-maître!... il vous a vue, madame, il vous aime, et veut vous plaire.
-Il m'a dit son amour, car je connais toutes ses pensées. Je les
-approuve, et j'ai cherché le moyen de satisfaire la passion moi-même
-de mon glorieux Sultan, et de vous donner à lui.
-
-
-MADAME DE TRAVANET posant un pied sur le marche-pied de la
-voiture et le retirant aussitôt. Elle fait cette manoeuvre deux
-ou trois fois.
-
-Mais, monsieur, ayez donc quelque pitié d'une pauvre femme qui ne peut
-répondre à l'amour de monsieur votre maître... laissez-moi retourner à
-Rouvres, je vous en prie... je veux m'en aller...
-
-
-LE TURC.
-
-Je causerais la mort de mon glorieux Sultan, madame, et... peut-être
-la mienne... car il a non-seulement la passion violente, mais
-brutale... et je courrais risque. (_Il fait un signe avec son
-poignard._) Alors vous comprenez?... voudriez-vous donc avoir
-l'excessive complaisance de monter dans cette voiture... ou je serais
-forcé..., à mon inexprimable regret, de vous y mettre de force.
-
-
-MADAME DE TRAVANET.
-
-Ah! mon Dieu! mon Dieu!...
-
-
-MADAME DE ***, bas à son oreille.
-
-Allons, allons, ma chère, montez dans cette voiture! que voulez-vous
-faire?... toute résistance est inutile...
-
-
-MADAME DE TRAVANET.
-
-Hélas! je ne le vois que trop... (_Au Turc._) Monsieur, je suis
-résignée...
-
-Elle dit ce mot si drôlement, que le Turc, qui n'était autre que
-mademoiselle de Fontenille, pensa éclater sous son masque. On mit les
-deux dames dans la voiture de la duchesse de Brancas, et les chevaux
-l'emportèrent rapidement au travers de la forêt.
-
-Le second acte de cette comédie devait se jouer dans un vieux château
-situé dans la forêt de Sénart, et appelé le _château des Bergeries_.
-Ce château, encore entier sous quelques rapports, n'était pourtant
-plus habité, ou ne l'était plus en effet que par un vieux concierge et
-sa femme. Le propriétaire l'avait bien destiné à être abattu, mais sa
-condamnation n'avait été prononcée que pour l'année suivante, et M. de
-Folleville, qui le connaissait, en avait reçu la permission d'y faire
-ce qu'il voudrait pour la mystification qu'on préparait à madame de
-Travanet. Ce château des Bergeries était une des fabriques les plus
-heureuses qu'on pût trouver sous sa main pour servir de théâtre à des
-scènes comme celle qu'on jouait. Mais pour faire juger à quel point on
-avait compté sur la peur de madame de Travanet, il faut dire qu'elle
-connaissait ce château, où elle avait été cent fois; car il était le
-but de presque toutes les promenades des personnes qui étaient dans
-les environs de la forêt de Sénart, et surtout de celles de Rouvres.
-Ce fut donc vers le _château des Bergeries_ que la troupe turque
-dirigea sa course.
-
-Lorsque la portière fut refermée et que les deux amies furent seules,
-madame de Travanet donna cours alors à toute son inquiétude.--Que
-veulent-ils faire de moi? répétait-elle.
-
---Vous épouser... vous emmener à Constantinople... il a nommé le
-Sultan...
-
---Bah! ils nomment toujours ainsi leur maître!... N'allez-vous pas
-croire à présent que le Grand-Turc est amoureux de moi!... la belle
-sultane que je ferais!... Mais, grand Dieu! quel peut être cet homme?
-
---Écoutez donc, ma chère, il y a ici un nouvel ambassadeur
-d'Asker-khan, le grand chah de Perse... c'est peut-être lui!...
-
---Asker... hein! comment dites-vous?
-
---Asker-khan... c'est l'empereur de Perse.
-
---Mais, ma chère amie, la peur vous trouble la cervelle. Je ne suis
-jamais allée en Perse.
-
---Aussi ne vous parlé-je pas de lui, mais de son ambassadeur. C'est un
-bel homme qui devient très-facilement amoureux... mais il n'est pas
-d'une humeur facile... l'autre jour il allait faire couper la tête
-d'un de ses esclaves, parce qu'il avait cassé une assiette[173].
-
-[Note 173: C'est vrai: M. Jaubert arriva au moment et empêcha
-l'exécution; l'ambassadeur logeait rue Plumet, à l'hôtel de
-mademoiselle de Condé, sur les boulevards neufs, du côté des
-Invalides.]
-
---Ma chère amie, vous m'effrayez beaucoup... vous feriez mieux de
-garder vos histoires pour un autre jour... voulez-vous?...
-
-Mais tandis qu'on l'_effrayait_ dans la voiture, il arrivait une
-étrange chose au-dehors. C'est que la nuit était si noire, que les
-gens s'étaient égarés, et ne retrouvaient plus la route du vieux
-château où ils devaient passer le reste de la nuit.
-
---Que faire? dit mademoiselle de Fontenille; quel malheur! nous ne
-pouvons plus continuer notre pièce qui va si bien... et d'autant mieux
-que notre amie n'a pas froid, et qu'elle est tranquillement dans une
-bonne voiture.
-
---Ah! tranquillement, dit le duc d'Esclignac, c'est autre chose: car
-elle n'est pas brave; mais si elle ne l'est pas maintenant où elle n'a
-rien à craindre, que devait-elle éprouver lorsqu'elle était jeune et
-jolie?
-
---Il a raison, dit Amédée de Fontenille; mais savez-vous ce que je
-crains, moi, c'est que nous ne soyons rencontrés par de la gendarmerie
-ou par des gardes-chasses... savez-vous bien que nous serions tous
-arrêtés, et, en vérité, dans nos costumes, nous ferions une triste
-figure en entrant à Essonne!...
-
---Ah! mon Dieu, les gendarmes! dit sa soeur... et que leur
-dirions-nous?... prendraient-ils de l'argent?
-
---Non, certes, je ne le pense pas! et s'ils en prenaient, je les
-ferais punir. Mais les gardes de la forêt sont à craindre plus encore
-que les gendarmes.
-
-Mademoiselle de Fontenille, très-effrayée par ce que son frère lui
-disait, se remit en quête de plus belle pour retrouver un carrefour
-qui devait les mettre dans la bonne route... Rien n'était plus
-comique que de voir en ce moment vingt personnes rassemblées pour en
-effrayer une seule, l'être plus qu'elle... Mademoiselle de Fontenille
-fit rallumer une des torches qu'on avait éteintes pour ne pas attirer
-l'attention, et bientôt, en effet, on retrouva le carrefour qui
-indiquait la route à suivre; la voiture y roula aussitôt rapidement,
-et, au bout d'un quart d'heure, ils furent arrivés au terme de leur
-course, ayant joué le premier acte de leur drame burlesque.
-
-Rien de ce que nous lisons dans les romans de madame Radcliffe, si
-parfaitement traduits par madame Victorine de Chastenay, n'avait été
-omis au _château des Bergeries_. Il est vrai qu'il y prêtait lui-même
-étonnamment, et que le concierge à lui seul, avec sa lanterne, son
-énorme trousseau de clefs avec lequel il vint ouvrir une grille
-rouillée et criant sur ses gonds, suffisait pour effrayer... Au moment
-où la voiture entra dans une cour remplie de hautes herbes qui
-empêchaient presque les roues de tourner, deux chiens hurlèrent
-plaintivement... Madame de Travanet tressaillit.
-
---Ah ça, dit-elle, ceci passe la plaisanterie... je ne veux pas être
-une héroïne de roman, moi! je ne suis ni _Amanda_, ni _Rosalba_, ni
-_Fernanda_: c'est odieux, tout cela... et fort ennuyeux!
-
-À ce moment où la voiture s'arrêtait au bas d'un vieux bâtiment ruiné
-dont les murs tenaient à peine... le vieux concierge, son bonnet de
-laine à la main, conduisait respectueusement madame de Travanet et
-madame de ***, par un escalier étroit et tournant, dans un appartement
-où il y avait un bon feu et assez de lumières pour qu'elles pussent
-juger du délabrement du lieu où elles se trouvaient... le concierge
-les laissa seules. Alors madame de Travanet recommença ses doléances
-sur son ennui et son inquiétude, et surtout le motif pour lequel elle
-avait été enlevée.
-
---Mais par amour!... ma chère, ne soyez pas si incrédule.
-
---On a la foi quand on a l'espérance, ma très-chère amie, dit madame
-de Travanet en riant... À mon âge, on ne me ferait plus que la charité
-en fait d'amour... et en quoi que ce soit je n'aime pas ce qui se fait
-par un sentiment de pitié: il n'a rien de noble, et encore moins rien
-de tendre.
-
---Mais votre esprit... vos talents...
-
---Mes talents, mon esprit, me feront des amis, parce que je les
-emploierai à leur amusement ou à leur bonheur...
-
---Enfin, ma chère, voyez ce que nous a compté l'autre jour madame de
-Genlis... À Berlin, un jeune homme de vingt-sept ans était amoureux
-d'elle, et voulait l'épouser.
-
---Eh bien! si elle y avait consenti, c'est elle qui eût été folle.
-
-Dans le même moment, la porte du fond s'ouvrit avec fracas, et le Turc
-magnifique qui avait parlé à madame de Travanet dans la forêt entra
-dans la chambre. La pauvre femme, qui ne l'avait vu que masqué,
-faillit mourir de peur en voyant devant elle un homme d'une taille
-immense ayant des moustaches comme jamais elle n'en avait vu...
-
---Quelle effroyable tête! se disait-elle en elle-même; quel géant!...
-
-Ce _géant_ était mademoiselle de Fontenille!
-
-Elle salua profondément à l'orientale, en mettant une main sur sa tête
-et l'autre sur son coeur, et remit une lettre à madame de Travanet,
-sentant l'essence de rose à en parfumer le vieux château pour dix
-ans... puis elle se retira toujours à reculons... _pour mieux observer
-le respect et le décorum envers la sultane favorite_, observa madame
-de ***.
-
-Aussitôt que le Turc fut sorti de l'appartement, madame de Travanet ne
-sachant pas ce que tout cela devenait, car les choses commençaient à
-se brouiller dans sa tête, ouvrit la lettre avec précipitation,
-espérant au moins y trouver une explication.
-
-Mais c'était une déclaration en forme adressée à madame de Travanet.
-On lui disait qu'on était à ses pieds; son esclave le plus soumis
-et... sollicitant sa main. La lettre était signée _Habed-il-Roumann
-Schahabaham Badvildinn Dal-Ilcha-Bekir_...
-
-Les expressions les plus brûlantes n'y étaient pas épargnées...
-_Habed-il-Roumann Schahabaham Badvildinn Dal-Ilcha-Bekir_ n'osait pas
-se présenter à madame de Travanet sans son consentement, qu'il
-espérait, au reste... Mais pour qu'elle pût se prononcer avec plus de
-certitude, il la prévenait qu'il avait fait placer dans la chambre
-qu'elle occupait son portrait fait à deux âges différents, afin
-qu'elle pût juger de ce qu'il avait été et de ce qu'il était
-aujourd'hui.
-
-En achevant la lecture de cette lettre, madame de Travanet ne put
-s'empêcher de regarder autour de la chambre, dont les murs lézardés ne
-laissaient voir aucune trace de ce qu'elle y cherchait. Enfin, près de
-la haute et antique cheminée, elle aperçut deux dessins au crayon
-noir, dont l'un représentait une très-belle tête de jeune Turc...
-Madame de Travanet s'arrêta devant ce dessin.
-
---Savez-vous qu'il a été très-beau, ce Turc, ma chère? dit-elle à
-madame de ***.
-
-
-MADAME DE ***
-
-Oui, sans doute!... c'est dommage que son nom soit si long!...
-
-
-MADAME DE TRAVANET, regardant toujours le portrait.
-
-Qu'est-ce que cela fait?... et puis ce n'est pas un nom seul, c'est
-une suite de noms... c'est l'usage chez eux...
-
-
-MADAME DE ***.
-
-Ah! mon Dieu, regardez donc cette horrible figure.
-
-Madame de Travanet se retourne vivement, et voit en effet, de l'autre
-côté de la cheminée, le pendant de la jeunesse du Turc... il était
-hideux!... On avait exprès chargé la laideur, et, dans le fait, la
-figure était horrible. Au bas était écrit: _Tel que je suis
-maintenant..._
-
---Vraiment, dit madame de Travanet, il nous la donne bonne! et moi
-aussi j'ai été jeune et belle: je pourrais m'en aller en quête d'un
-mari, en montrant mon visage de vingt-cinq ans; mais lorsque celui de
-cinquante-cinq se montrerait à son tour, on serait en droit de me dire
-que je suis une impertinente. Après tout, je suis fâchée pour lui
-qu'il soit changé de cette façon-là, car il était bien beau. Et elle
-retournait toujours _au portrait_ du jeune Turc, qui était tout
-simplement la figure du jeune Turc mourant de Girodet, auquel on avait
-seulement ôté l'expression souffrante. Oui, répétait-elle, c'est
-vraiment dommage.
-
-En ce moment, on entendit un prélude dans la pièce voisine. Ah! ah!
-dit madame de ***, on veut vous donner une sérénade... mais je crois
-qu'un bon souper et un bon lit nous feraient plus de bien que toutes
-les musiques du monde... Madame de Travanet, dont jamais l'aimable
-caractère ne se démentait, fut au contraire tout à coup ranimée par
-cette musique... elle quitta le portrait, et vint écouter de plus
-près... Qu'on juge de ce qu'elle dut éprouver lorsqu'elle entendit des
-voix bien connues et aimées chanter en choeur et en partie la romance
-si célèbre de _Pauvre Jacques_!
-
---Ah! s'écria-t-elle, ce sont nos amis!... Les portes de l'appartement
-s'ouvrirent alors avec grand bruit, et tous les acteurs, les actrices,
-entrèrent en foule, et pressèrent madame de Travanet dans leurs bras,
-en lui demandant pardon du tour qu'on lui avait joué. Non-seulement
-elle le pardonna, mais elle fut la première à en rire... Elle regarda
-alors sans frayeur mademoiselle de Fontenille, dont les terribles
-moustaches l'avaient si fort effrayée.
-
---Et maintenant, lui dit Amédée de Fontenille en lui présentant une
-grande pelisse pour la préserver de l'air froid de la nuit, retournons
-à Rouvres, pour y faire réveillon, et puis ensuite nous irons nous
-coucher...
-
-... On riait encore dans le monde de cette histoire, lorsque le récit
-d'une autre aventure détruisit la gaieté qu'avait inspirée celle de la
-forêt de Sénart. Elle est d'un haut intérêt: la voici dans tous ses
-détails... Comme les personnages dont il est question dans cette
-histoire sont pour la plupart existants et à Paris, je ne puis donc
-les désigner que par une lettre initiale.
-
-La comtesse de M*** était une femme bien née, riche, ayant une bonne
-maison et la volonté de la faire trouver agréable; avec tous ces
-moyens on a ce qu'on veut à Paris. Aussi, quoiqu'elle ne fût plus
-jeune, madame de M*** avait un salon fort sociable, et sa maison était
-une de celles où un étranger se faisait toujours présenter...
-
-Madame de M*** avait un frère plus riche qu'elle, et vivant dans ses
-terres. Son opinion était fort exagérée. Il avait fait partie de
-l'armée de Condé, et rentré en France, il fut assez heureux pour
-retrouver toute sa fortune qui lui fut rendue; M. de P*** ne cachait
-aucunement son opinion, prétendant que l'Empereur ne l'en estimait que
-mieux de savoir confesser sa vraie croyance. M. de P*** n'avait
-qu'une fille, qui devait hériter non-seulement de sa belle fortune,
-mais aussi de celle de sa tante.
-
-M. de P*** mourut des suites d'une chute de cheval à la chasse; il
-n'eut que le temps de recommander sa fille à sa soeur, et de dire à
-mademoiselle de R*** que son dernier voeu était qu'elle demeurât
-fidèle à leur opinion sainte.
-
-Mademoiselle Amélie de P*** avait dix-sept ans au moment où elle
-perdit son père. Elle était jolie sans être pourtant une personne
-très-remarquable. Elle était habituellement sérieuse, et son rare
-sourire frappait harmonieusement lorsqu'on le voyait éclairer son
-visage; sa taille était grande, svelte, sa tournure distinguée, et
-tout son ensemble enfin formait et présentait une personne agréable et
-dont tous les hommes auraient certes désiré l'amour, s'ils n'eussent
-été repoussés par une froideur qui annonçait que son coeur se
-donnerait difficilement.
-
-Aussitôt que madame de M*** fut instruite de la mort de son frère,
-elle partit de Paris et alla chercher sa nièce dans le château qu'elle
-habitait. Elle la trouva accablée de son malheur et peu disposée à
-partager les plaisirs de la maison bruyante de sa tante. Son deuil
-était une excuse pour les premiers mois, mais enfin il fallut changer
-une façon de vivre qui blessait une parente que son père lui avait
-ordonné de considérer comme une mère... et dès qu'elle eut pris le
-demi-deuil, Amélie descendit chez sa tante.
-
-Ce fut un événement dans le salon de madame de M***, le jour où sa
-nièce y fit son entrée... Les jeunes personnes la regardèrent avec
-envie, les mères avec humeur, et les hommes avec l'espérance de lui
-plaire... On pense bien que les rangs devaient être pressés, car
-Amélie était une héritière comme on n'en voit pas beaucoup... elle
-était riche, noble, jeune et belle...
-
-La comtesse de M*** s'attacha bientôt à sa nièce et l'aima d'une
-affection de mère. La jeune fille y répondit avec son âme qui était
-aimante et même passionnée, malgré l'apparence de froideur qui
-semblait l'envelopper.
-
---Amélie, lui dit un jour sa tante, il faut te marier.
-
---Pourquoi, ma tante? est-ce donc une condition expresse attachée au
-nom de femme que de prendre un mari? Je suis heureuse comme je suis,
-laissez-moi rêver la vie... Mon Dieu, le réveil ne viendra que trop
-tôt!... d'ailleurs je ne veux pas vous quitter!...
-
-Et puis elle se penchait sur les mains de la comtesse, les baisait, et
-la comtesse, l'embrassant à son tour, disait:
-
---En vérité, tu as raison, mon enfant... Je ne sais pas comment je
-pourrais me séparer de toi!...
-
-Mais les prétendants ne se découragèrent pas, et lorsqu'ils surent que
-la tante et la nièce ne voulaient pas se séparer, ils déclarèrent
-qu'ils demeureraient chez madame de M***, si elle le voulait.
-
-Amélie recevait froidement tous ces hommages, et sans qu'il parût
-qu'un seul même l'eût touchée... Elle était toujours aussi sérieuse...
-Sa figure mélancolique ne s'animait d'aucune pensée intérieure à
-l'approche de ses prétendants... On était alors en 1809, et Amélie
-avait dix-huit ans.
-
-Un jour madame de M*** parut occupée d'un grand intérêt... Elle, qui
-ne sortait jamais, demeurait des journées entières hors de chez elle;
-et sa nièce, sa fille pour mieux dire, ne sut ce qui l'avait autant
-intéressée que lorsque la réussite eut couronné l'oeuvre... La
-comtesse de M***, parente éloignée de Barras, avait eu le crédit de
-sauver après la terreur un homme qui devait tout redouter d'une
-réaction, car cet homme était Fouché. Contre l'ordinaire des méchants,
-il en avait été reconnaissant... et lorsque madame de M*** lui
-demandait un service, il le lui rendait avec autant de bonne grâce que
-cet homme pouvait en mettre à quelque chose. Cette fois madame de
-M*** dit à Fouché que ce qu'elle lui demandait était sans doute
-difficile, mais qu'elle serait ensuite des mois et même des années
-sans avoir recours à son obligeance, s'il lui accordait ce qu'elle
-sollicitait de lui.
-
-Le service en effet était éminent: il s'agissait de faire rentrer un
-homme qui, sur la liste des émigrés en 1793, n'avait en 1800 fait
-aucune des diligences pour se mettre en règle, ne voulant pas rentrer
-en France à cette époque. Mais depuis, les choses avaient pris un
-autre aspect. Il voyait que la puissance de Napoléon s'affermissait de
-jour en jour, et chaque jour aussi le besoin de revoir sa patrie se
-faisait sentir plus vif et plus pressant.
-
-«Je sens qu'on peut vivre quelque temps loin de sa patrie, ma vieille
-amie, écrivait-il à la comtesse de M***; mais il faut s'en rapprocher
-pour mourir. On sent le besoin de fermer ses yeux là où ils se sont
-ouverts... Que je vous doive ce bonheur, et il sera double pour moi.»
-
-C'était pour cet ami de sa jeunesse, ce frère de ses vieux jours, que
-la comtesse insistait aussi vivement auprès de Fouché. Enfin ses vives
-instances eurent un entier succès, et son ami revit la France.
-
-Le marquis de R***, aussitôt qu'il fut arrivé à Paris, accourut chez
-son amie devenue sa bienfaitrice... Ils furent bien heureux de se
-revoir, et cette joie fut pure des deux côtés: car celle qui obligeait
-vit qu'on était vraiment reconnaissant, et on est alors si heureux
-d'avoir pu réussir!...
-
---Mais je ne serai complètement satisfait que lorsque vous aurez
-obtenu pour mon fils adoptif la même faveur que pour moi, dit le
-marquis à son amie.
-
-Et il lui raconta qu'après le désastre de Quiberon, il avait recueilli
-le fils d'un cousin avec lequel il était intimement lié, et là, sur le
-champ de bataille même, à son cousin mourant, il avait juré de servir
-de père à son fils... L'enfant avait entendu le serment, et Dieu
-l'avait reçu..., car le père avait été martyr pour une cause sainte.
-
---Quel âge a donc votre fils adoptif? demanda la comtesse.
-
---Vingt-huit ans.
-
---Eh quoi! son père l'emmenait aussi jeune pour l'exposer aux chances
-d'une bataille?
-
-Le marquis sourit avec une expression presque triste:--Vous ne
-connaissez pas Henri, répondit-il.... vous ne savez pas quelle âme
-ardente il y a dans cet être que moi-même je ne connais pas encore,
-bien que je sois cependant ce qu'il aime le plus au monde après son
-pays..., car la France est pour lui la mère qu'il a perdue... C'est
-donc lui qui a voulu suivre son père lorsque le duc de C*** vint
-chercher la mort à Quiberon... Si vous voulez que ma joie soit
-entière, obtenez que Henri soit rappelé comme moi.
-
-La comtesse revit Fouché; elle pressa de nouveau, et la grâce du jeune
-homme fut ajoutée à celle de son père adoptif...
-
-La nouvelle lui en fut aussitôt transmise, et peu de jours après il
-était à Paris.
-
-Henri de C*** ne se fit pas d'abord présenter chez la comtesse...;
-elle en fut surprise, et ne put s'empêcher d'en faire un reproche au
-marquis de R***.
-
---Que voulez-vous? lui dit son ami; j'ai assez vu votre nièce pour
-être convaincu que lui plaire est une entreprise dans laquelle il est
-fort difficile de réussir... Elle est jolie, riche; mon fils adoptif
-n'a qu'une fortune médiocre; elle pourrait croire qu'il vient ici pour
-se faire aimer d'elle. Henri n'a aucune prétention; mais il est si
-beau... si remarquable, qu'il pourrait certes bien en avoir, et...
-
---Et pourquoi, dit vivement la comtesse, ne ferions-nous pas un
-mariage qui rapprocherait nos deux familles encore plus qu'elles ne le
-sont?... Amélie n'a jamais aimé, elle ne veut même pas se marier...;
-mais votre fils peut lui plaire, mon ami, et combien je serais
-heureuse s'il lui était réservé de fondre la glace de ce coeur que
-rien encore n'a pu toucher!...
-
-Le marquis parla à son fils adoptif de cette présentation; le jeune
-homme s'y refusa.
-
---Madame de M*** ne peut voir une offense dans mon refus, dit Henri;
-j'ai pour elle une profonde reconnaissance, mais je hais le monde et
-ne vais nulle part.
-
-Le marquis insista: ce fut d'abord en vain... Henri semblait redouter
-d'entrer dans cette maison... Était-ce un pressentiment!... Enfin,
-vaincu par les sollicitations réitérées de son père, il consentit à
-l'y accompagner, et un soir où le marquis savait trouver ces dames
-seules, il conduisit Henri à l'hôtel de M***.
-
-Henri de C*** devait produire une vive impression sur les personnes
-qui le voyaient pour la première fois, depuis qu'il avait atteint ce
-degré d'une beauté mélancolique et mâle qui lui donnait un aspect tout
-à fait remarquable. Sa taille était élevée et élégante; sa tournure,
-d'une distinction de bonne compagnie, si rare à rencontrer, car il ne
-faut pas confondre l'extraordinaire avec la distinction... Sa figure
-était belle aussi; mais c'était surtout par son expression qu'elle
-plaisait. En voyant cette physionomie pâle, au regard prolongé et
-pensif, au sourire triste et presque toujours railleur, comme s'il eût
-voulu se punir lui-même de cette apparence de gaieté, on se disait que
-cet homme avait beaucoup souffert, et un sentiment attractif portait
-aussitôt vers lui...; mais lorsque ensuite on fixait ses yeux sur les
-siens, lorsqu'on voyait flamboyer son regard au récit d'une action
-généreuse et résolue; lorsque, repoussant les boucles blondes et
-naturelles de sa chevelure, il découvrait un front où siégeaient de
-profondes pensées, on se disait aussi que cet homme avait une destinée
-mystérieuse dont les intérêts étaient forts et puissants.
-
-Henri parlait peu; mais son silence n'était jamais l'expression du
-dédain. On voyait que sa vie était grandement remplie, et que son
-silence n'était qu'un refuge dans ses propres pensées.
-
-Son père le présenta à la comtesse, puis à Amélie. Il témoigna
-convenablement sa reconnaissance à la comtesse, causa peu, mais dans
-ce qu'il dit laissa voir un esprit et des connaissances auxquels
-Amélie n'était pas habituée... Elle fut touchée de cette nouvelle
-impression qu'elle recevait et en eut de la reconnaissance. Elle fut
-aussi plus affectueuse pour Henri. En lui parlant, sa voix devenait
-plus douce; on voyait qu'elle craignait de s'avancer et de heurter
-avec maladresse un homme souvent frappé et jusqu'à la douleur...
-
-Henri, accueilli avec amitié et confiance dans la maison de la
-comtesse, y fut bientôt attiré par un charme qu'il ne chercha plus à
-éviter... Amélie s'habitua tellement à le voir, que lorsque par hasard
-une journée s'écoulait sans que Henri eût paru à l'hôtel de M***, elle
-était triste et ne pouvait dormir; Henri avait également pris
-l'habitude de passer ses soirées auprès d'Amélie et de sa tante... Il
-leur faisait la lecture des ouvrages nouveaux qui paraissaient; puis
-il racontait, tandis que les femmes travaillaient, les horreurs des
-guerres vendéennes et ce massacre de Quiberon!... mais alors il
-changeait de nature: il devenait un lion... Sa longue et blonde
-chevelure frémissait sous l'impression qu'il recevait de ses propres
-paroles... Il peignait d'abord, il décrivait, et puis ensuite sa voix
-se montait à un degré d'énergie qui faisait trembler ceux qui
-écoutaient le malheureux enfant recevant le dernier soupir et la
-bénédiction d'un père au milieu de ses frères égorgés, et lui-même au
-moment d'être un glorieux martyr de plus dans cette sanglante journée.
-
-Lorsque Henri parlait de cette funeste affaire, il oubliait la vie...
-il oubliait tout... Alors Amélie le regardait avec une expression
-qu'il fut quelque temps à ne pas comprendre d'abord; mais
-lorsqu'enfin, les yeux remplis de larmes, et suivant le regard de feu
-du noble jeune homme, elle ne chercha plus à cacher ce qu'elle
-éprouvait, alors Henri vit qu'il était aimé... Son premier mouvement
-fut de lever les mains et les yeux au ciel, et de remercier Dieu
-d'avoir envoyé à lui un noble coeur pour comprendre et consoler le
-sien... Il sortit de sa poitrine un objet qu'il y tenait soigneusement
-caché; et s'agenouillant ensuite, il pria longtemps; tout à coup une
-pensée vint troubler sa religieuse méditation.--Eh quoi, dit-il, je me
-réjouis d'être aimé! mais ai-je le droit de chercher l'amour et ses
-joies? non, je me dois à d'autres soins!.. Cependant!..
-
-Et il retombait accablé sous une foule de pensées qui l'oppressaient
-et lui donnaient une douleur poignante qui troublait ses idées et lui
-ravissait toute force et toute ardeur.
-
-Amélie était allée auprès de sa tante.--J'aime Henri de C***, lui
-avait-elle dit, et je ne puis être heureuse qu'avec lui...
-
-Sa tante l'embrassa avec effusion, et lui apprit alors que, depuis
-longtemps, cette union était son voeu le plus cher, ainsi que celui du
-marquis.
-
-Le même jour, la comtesse envoya chercher son vieil ami.--Tout va
-bien, lui dit-elle; Amélie aime Henri, et je crois que leur affection
-est mutuelle: ainsi donc nous ne ferons qu'une même famille.
-
-Le marquis la regarda tristement et ne répondit rien. Il lui donna
-seulement une lettre à lire. Elle était de Henri...
-
---Je pars pour la Normandie, mon père, écrivait-il. Je me suis aperçu
-que mes affaires souffraient de cette oisiveté dans laquelle je vis
-depuis quelque temps... Je pars pour visiter plusieurs des propriétés
-qui m'ont été rendues. Écrivez-moi à C***, poste restante.
-
-En apprenant le départ subit de Henri, Amélie ressentit une douleur
-inconnue... elle résista d'abord, mais enfin elle succomba et fut
-plusieurs semaines dans un état alarmant... Jamais elle n'avait mis en
-doute l'amour de Henri, et perdre en même temps l'illusion de cet
-amour et la réalité de sa présence, c'était trop pour une femme qui
-n'avait de force que pour aimer. Cette force avait longtemps
-sommeillé; mais aussi, à son réveil, elle était puissante et
-gigantesque, et ne trouvait plus maintenant d'aliment que dans sa
-douleur.
-
-Ne recevant aucune nouvelle de Henri, son père se décida enfin à lui
-annoncer le danger de mademoiselle de P...
-
---Reviens aussitôt, lui disait son père; tu as peut-être tué une
-femme comme jamais tu n'en trouveras une pour l'approcher de ton
-coeur!
-
-Trois jours après Henri était à Paris...
-
-En le voyant, le marquis n'eut pas la force de lui adresser un
-reproche. Sa pâleur avait redoublé et son abattement était profond. On
-voyait que les jours et les nuits s'étaient aussi succédé pour lui
-dans les souffrances et peut-être même les pleurs... Il ne répondit
-rien à ce que lui dit son père, et se contenta de demander à avoir un
-entretien avec Amélie lorsqu'elle serait en état de le supporter...
-
-En apprenant le retour de Henri, mademoiselle de P... comprit que
-l'affection qu'elle avait pour lui était un saint et solennel amour...
-Une joie si pure inonda son âme, qu'elle ne put douter alors que Dieu
-lui avait envoyé Henri pour qu'il fût son époux...
-
---Je sens que je ne puis vivre sans lui, dit-elle à sa tante, et ma
-vie est désormais attachée à la sienne.
-
-Lorsqu'ils se revirent, ils sourirent tristement à la vue du
-changement qui s'était opéré en eux dans les jours qui les avaient
-séparés... Amélie fut celle qui ressentit le plus de joie de ce
-moment, cependant mutuellement souhaité... Henri était grave et même
-sévère en abordant Amélie. Il comprit que cette femme mourrait s'il la
-repoussait, et pourtant, bien qu'il l'aimât, une force mystérieuse les
-séparait l'un de l'autre.
-
---Amélie, lui dit Henri en s'asseyant près d'elle et prenant dans les
-siennes sa main froide et humide, Amélie, on veut nous unir. Je vous
-aime et vous m'aimez, et pourtant je crains que nous ne puissions être
-l'un à l'autre.
-
-Amélie s'écria: Pourquoi être aussi cruel avec moi?... ne me parlez
-pas ainsi.
-
---Écoutez-moi, Amélie, poursuivit Henri; il faut alors que nous nous
-entendions, et que nous tirions de notre affection une consolation
-pour tous deux. Vous m'aimez, et je vous aime aussi; mais cet amour,
-quelle joie peut-il vous donner? Je suis malheureux, voyez-vous; et
-m'aimer c'est vouloir s'associer à mon malheur... En aurez-vous le
-courage?
-
-Amélie leva les mains et les yeux au ciel... Henri poursuivit:
-
---Écoutez, Amélie, cet instant est solennel; dites-moi si vous vous
-sentez la force d'être la compagne d'un homme qui a souffert et doit
-souffrir encore?
-
-Amélie se leva et dit d'un accent assuré:--Je jure que je serai votre
-épouse avec joie et bonheur...
-
-Henri la serra contre son coeur, et c'est ainsi qu'ils furent fiancés.
-Alors Amélie le prit par la main, et ils allèrent trouver la comtesse.
-
---Bénissez vos enfants, lui dit sa nièce, en tombant à genoux devant
-elle.
-
-Le mariage eut lieu peu de jours après: il fut célébré dans une terre
-appartenant à Amélie, située à quelques lieues de Paris; mais il n'y
-eut aucune fête: Henri le demanda comme une grâce à sa fiancée; elle
-le lui accorda sans peine: et en effet, que lui importait le monde et
-son bruit? pour elle, la véritable fête était dans l'acte qui
-l'unissait à celui qu'elle aimait.
-
-Ils demeurèrent donc dans une entière solitude pendant les quinze
-premiers jours de leur mariage; au bout de ce temps, qui fut pour
-Amélie un rêve qui lui montrait le ciel, Henri reprit l'air sombre, la
-physionomie morne qu'il avait constamment, et qu'on avait pu attribuer
-jadis à un amour qui craignait un refus. Silencieux, absorbé dans de
-sombres pensées, il finit par donner à sa femme une sorte de terreur
-vague, mais instinctive, qui, remplaçant un bonheur et des joies
-jusqu'alors inconnus, fut pour elle une douleur également grande; elle
-comprit le malheur sans savoir comment le parer, et cet état finit par
-lui devenir insupportable.
-
---Qu'avez-vous, Henri? lui dit-elle un soir que, rentrés après une
-longue promenade dans laquelle il n'avait répondu que par des
-monosyllabes à tout ce qu'elle lui disait, il marchait toujours en
-silence dans le salon, les bras croisés sur sa poitrine, et comme
-perdu dans un monde de pensées étrangères à ce qui l'entourait...
-
---Moi! répondit-il en tressaillant... mais je n'ai rien... que du
-bonheur, Amélie... et vous le savez bien!...
-
-Amélie ne répondit pas, mais deux larmes roulèrent lentement sur ses
-joues: c'était son coeur qui avait parlé. Henri alla à elle, et la
-prenant dans ses bras il lui dit avec un accent de profonde tristesse:
-
---Je te l'ai dit, Amélie... il y a du malheur à m'aimer. Tu l'as voulu
-cependant, et cette persistance m'a attaché à toi... et voilà
-maintenant, que le temps de prouver que tu ne crains pas d'aimer celui
-qui souffre est venu, tu parais le redouter?
-
---Ah! je jure d'être heureuse, même de souffrir pour toi!... Mais que
-je sache du moins ce qui t'occupe... Pourquoi nos pensées ne
-sont-elles pas communes? Pourquoi ne pas m'ouvrir ce coeur, qui est
-maintenant mon bien?... Pourquoi?...
-
---Amélie, tu ne peux rien savoir, du moins pour ce moment, de ce qui
-m'occupe au point, je l'avoue, de me faire oublier quelquefois que je
-suis près de toi. Mais je t'aime... je n'aime que toi... C'est une
-vérité du coeur... crois-la...
-
-Amélie secoua lentement la tête, et résistant à la pression des bras
-de son mari, qui la retenait contre lui, elle s'éloigna blessée dans
-l'âme du refus de Henri... Son caractère, doux et bon dans l'habitude
-de la vie, était soupçonneux et jaloux dès que l'affection se trouvait
-engagée... L'amitié même ne pouvait jamais la rassurer; elle craignait
-toujours de n'être pas assez aimée... Ce sentiment avait une source
-qui devait le faire excuser, mais il rendait malheureux ceux qu'elle
-aimait: la méfiance est si pénible!... Une justification, qu'elle soit
-ou non facile, est toujours le sujet d'un reproche, même tacitement
-exprimé lorsqu'on craint de le faire à haute voix...
-
-La comtesse et le marquis étaient retournés à Paris, et avaient laissé
-le jeune couple aux joies des premiers jours d'un premier et légitime
-amour... Ils étaient donc seuls, et personne ne pouvait se mettre
-entre eux et ce nuage qui venait de s'élever... Amélie retourna dans
-son appartement après la conversation qu'on vient de rapporter, et là,
-pleurant avec angoisse, elle laissa venir à elle les plus pénibles
-pensées; pour la première fois elle eut la terrible crainte d'avoir
-été épousée pour sa fortune!... Henri en aimait peut-être une autre
-avant de la connaître!... Lorsque son imagination lui présentait cette
-image, elle devenait froide et pâle et se sentait mourir... D'autres
-fois elle pensait que Henri avait peut-être perdu cette femme qu'il
-avait aimée... Mais qu'elle fût morte ou vivante, Amélie en était
-jalouse...: avec une âme comme la sienne, la tombe n'était pas un
-refuge... Cette idée lui parut la plus vraisemblable... et elle la
-caressa comme la moins douloureuse; elle essuya ses yeux, et descendit
-pour rejoindre Henri.
-
-Elle le trouva sous la colonnade qui formait la façade de la maison du
-côté du parc; il était debout, appuyé contre une des colonnes et
-regardant, peut-être sans le voir, le magnifique paysage, éclairé par
-la lune, qui se déployait au loin devant lui... C'était cependant une
-vue magique, car le pays qu'il avait sous les yeux était cette vallée
-de Montmorency que nous laissons, simples que nous sommes, pour aller
-au loin chercher ce qui ne la vaut pas... Henri avait en ce moment les
-yeux attachés sur le lac d'Enghien, qu'il voyait à sa gauche, et sur
-lequel voguaient plusieurs barques qui portaient sans doute des
-heureux du monde; car il parvenait jusqu'à lui, dans le calme du
-soir, des sons d'une harmonieuse musique et des paroles joyeuses... Ce
-contraste lui était probablement pénible, car Amélie le trouva plus
-sombre qu'une heure avant. Son front était fortement plissé, et ses
-lèvres serrées et contractées semblaient retenir une imprécation...
-
-Dans une âme jalouse tout éveille un soupçon; Amélie ne vit dans ce
-qu'elle remarquait qu'un souvenir rappelé... Henri était allé à
-Venise... ces barques, ces chants, cette belle nuit, cette lune aussi
-radieuse que dans le beau ciel de l'Italie... Amélie traduisit ainsi
-ce qu'elle voyait... En ce moment Henri l'aperçut, et l'attirant à lui
-il la baisa au front:
-
---Pourquoi m'as-tu quitté? lui demanda-t-il avec cet accent qui
-s'adresse toujours au coeur... Reste auprès de moi... J'aime à te voir
-et à t'entendre au milieu de ces joies mystérieuses d'une belle nuit
-d'été dans un pays enchanté... Reste... ainsi... toujours!... Et il la
-rapprochait de lui... et il baisait doucement ses yeux, ses cheveux et
-son front... et elle, alors oubliant tout, elle laissait tomber sa
-tête sur la poitrine de son mari, et n'avait plus ni doutes, ni
-soupçons, ni rien de ce qui lui déchirait le coeur... Elle regardait
-avec orgueil et amour son Henri, qui, dans cet instant surtout, lui
-paraissait plus beau que jamais elle ne l'avait vu... Entièrement vêtu
-de noir, sa belle taille se déployait admirablement sur la colonne
-blanche sur laquelle il s'appuyait dans une attitude toute
-gracieuse... Amélie en était fière... Tout à coup une réflexion
-qu'elle ne put repousser se présenta à elle:
-
---Henri, lui dit-elle, pourquoi portez-vous toujours le deuil?...
-Depuis que je vous connais, jamais je ne vous ai vu autrement vêtu
-qu'en noir!... vous ne l'avez même pas quitté le jour de notre
-mariage.
-
-À cette question, Henri parut entièrement bouleversé!... Sa pâleur
-habituelle redoubla... ses mains se contractèrent et repoussèrent
-Amélie, qu'auparavant elles serraient avec amour sur son coeur...
-
---Oui, s'écria-t-il avec violence, je porte le deuil et le porterai
-LONGTEMPS!... TOUJOURS... PEUT-ÊTRE!... C'est un voeu!... un voeu
-terrible écrit avec du sang et enregistré par Satan, car c'est de la
-vengeance qu'il me faut... et une vengeance plus grande, s'il est
-possible, que l'injure...
-
-Et repoussant Amélie qui, les mains jointes, était devant lui
-terrifiée de sa colère, il descendit rapidement le perron et s'enfonça
-dans le bois, d'où il ne revint que fort avant dans la nuit.
-
-À dater de ce jour, les deux époux éprouvèrent un changement réel et
-fâcheux dans leur vie intérieure. Henri avait évidemment un secret,
-tenant à sa vie passée et présente, qu'il défendait contre la jalousie
-curieuse d'Amélie: la chose était visible.--Un jour, tandis qu'ils
-étaient à dîner, on remit une lettre à Henri... Amélie vit d'abord
-qu'elle était apportée par un messager; car l'heure de la poste était
-passée, ainsi que celle de l'arrivée d'une voiture de paysan qui
-chaque jour apportait de Paris les commissions et les lettres... Henri
-lut cette lettre avec une émotion visible... il la relut plusieurs
-fois... et réfléchit ensuite profondément.
-
---Monsieur le comte répond-il? demanda le valet de chambre...
-
---Dites seulement que c'est BIEN..., dit Henri.
-
-Il plia la lettre, la mit dans l'une des poches de son gilet, et
-continua la conversation pendant le reste du dîner avec une aisance
-qui voulait être naturelle, mais qui était évidemment contrainte.
-Amélie était plus qu'inquiétée par sa jalousie cette fois, et, en
-effet, il y avait motif.
-
-À peine le dîner fut-il terminé que Henri prit son chapeau, embrassa
-Amélie et s'élança dans le parc, en se dirigeant vers une partie qui
-donnait sur une route assez déserte.
-
-L'instinct de la jalousie chez une femme est rarement trompeur, pour
-son malheur et celui de l'homme qu'elle aime... Amélie savait que de
-ce côté Henri ne pouvait sortir du parc que pour aller à Enghien, et
-il n'avait pas de clef... C'était donc du côté de la route qui bordait
-le parc qu'il fallait aller... mais à quel endroit?... le parc était
-grand... Amélie jeta un chapeau sur sa tête et courut dans la
-direction qu'elle avait vu prendre à son mari...
-
---Peut-être parleront-ils, se dit-elle avec un sourire qui rendait
-tout ce qu'elle souffrait... et je les entendrai...
-
-Arrivée dans la partie du parc qui touchait à la route, elle écouta...
-rien... rien que le bruit qu'elle-même produisait en écrasant les
-feuilles sèches sous ses pieds... rien que le bruit des battements de
-son coeur... Tout à coup elle s'arrête... elle a entendu des voix près
-d'elle... elle écarte des branches... et elle aperçoit à quelques pas
-d'elle son mari appuyé sur le chaperon ou le parapet d'un mur à
-hauteur d'appui, donnant sur la route dont il a été parlé, et disant
-adieu de la main et de la voix, mais parlant bas, à un homme d'une
-belle tournure et dont la figure était vivement agitée... Cet homme
-répondit affectueusement à l'adieu de Henri; puis, ramenant son
-manteau autour de lui, il s'éloigna rapidement... Henri, après l'avoir
-conduit de l'oeil, quitta le mur et rentra dans le parc... Tout
-redevint silencieux et solitaire, et Amélie demeura seule, livrée à
-ses réflexions.
-
-Elles étaient étranges. Quel était cet homme?... un messager sans
-doute... cependant ce n'était pas un domestique... C'était donc un
-ami? mais alors pourquoi Henri a-t-il été si peu de temps avec lui?...
-Amélie ne savait que résoudre... Dans ce moment, ce qu'elle craint,
-c'est que son mari ne la surprenne l'épiant... elle court rapidement
-en suivant le mur dans une autre direction, et se trouve enfin dans la
-partie du parc tout opposée à celle qu'avait suivie Henri. Plus
-tranquille alors sur les suites de sa démarche, Amélie revint
-lentement au château sans rencontrer son mari, qu'elle trouva assis
-dans le salon et profondément occupé devant une carte d'Europe.
-Lorsqu'elle entra, il l'appela de la main et l'embrassa avec une
-tendresse qui lui donna une vive émotion...
-
---Tu m'aimes donc? lui dit elle, en passant sa main dans la belle et
-blonde chevelure de Henri... et le regardant avec cet amour que les
-femmes seules ressentent et expriment...
-
---Enfant! est-ce que tu en doutes jamais?...
-
-Et comme il voyait qu'elle gardait le silence:
-
---Amélie, si je savais que tu doutasses de moi un seul instant, je
-partirais à l'heure même, et tu ne me reverrais jamais.
-
-Elle se jeta dans ses bras et le serra convulsivement contre elle.
-
---Notre union est une union consacrée devant Dieu, Amélie... La femme
-qui soupçonne son amant le fait avec raison, elle craint ce qui peut
-lui arriver...: l'abandon!... mais, à moins d'avoir une preuve
-positive, la femme qui soupçonne son mari lui fait tort dans son
-honneur et dans sa foi... Retiens bien cette parole, Amélie!...
-
-Plusieurs jours s'écoulèrent... Henri paraissait moins accablé depuis
-l'entrevue du parc... Lorsque le mois de juillet fut à sa fin, le
-jeune ménage retourna à Paris. La comtesse, accoutumée à voir
-journellement Amélie, ne pouvait se faire à cette solitude. Amélie le
-comprit, et puis ensuite elle retournait avec Henri, et partout où
-elle était avec lui elle était bien.
-
-L'intérieur de cette famille était heureux, du moins en apparence; il
-y avait bien quelques peines, mais elles étaient pour Amélie, et
-quelquefois pour sa tante lorsque la conversation venait à se porter
-sur l'Empereur; alors la colère de Henri ne reconnaissait de bornes
-que celles imposées par le respect qu'il devait à la comtesse, dont
-l'attachement pour Napoléon était proportionné à sa reconnaissance:
-aussi jamais ne souffrit-elle une parole contre lui dans son salon,
-alors un des plus brillants de Paris.
-
---Il m'a rendu ma fortune, disait-elle, et a été le bienfaiteur des
-miens; je l'aime enfin; et d'ailleurs toute la France l'aime comme
-moi... Nous l'aimons tous, et nous l'avons prouvé en le proclamant le
-2 décembre 1804.
-
-Le respect arrêtait la réponse de Henri sur ses lèvres: non-seulement
-il adorait ses princes, mais c'était avec un saint amour!... et ce qui
-n'était pas EUX était son ennemi!... Henri alors quittait le salon et
-se retirait chez lui... Amélie allait le joindre... Elle admirait
-Napoléon, mais elle ne l'aimait pas, et ce demi-rapport d'opinion
-avait été un attrait de plus pour Henri... il était de ces hommes qui
-n'ont qu'un jour pour éclairer leur opinion politique, et qui ont
-dormi pendant les quarante années de révolution qui viennent de
-s'écouler; et pourtant Henri de C*** était un homme de talent et
-d'esprit.
-
-Un jour Henri entra dans la chambre d'Amélie, une lettre à la main, et
-lui annonça qu'il venait lui dire adieu parce qu'il partait dans une
-heure pour la Normandie.
-
---Vous partez! s'écrie Amélie; mais je pars aussi, moi!
-
---Impossible, mon amie... Je vais dans un vieux château qui m'a été
-rendu lors de ma radiation et que je n'ai pas encore vu. Un vieux
-précepteur qui m'a élevé y demeure comme concierge; il est malade, et
-je dois y aller sans perdre un instant...
-
---Mais, encore une fois, je veux y aller avec toi. Il faut une femme
-auprès d'un malade...
-
---Pauvre enfant, tu ne sais pas ce que tu demandes! toi, accoutumée au
-luxe et à tout ce qu'il donne de superfluité, tu n'aurais pas même le
-triste nécessaire dans mon vieux manoir... Non, non, tu ne peux pas
-venir...
-
---Mais je le veux, moi! répondit Amélie en pleurant; je ne veux pas te
-quitter... Que m'importe un dîner plus ou moins bon, un appartement
-plus ou moins commode?... Je veux te suivre!...
-
-Dans ce moment, la comtesse entra chez sa nièce; on la fit juge de
-l'objet de la contestation, et elle fut de l'avis d'Amélie. Cette
-absence, ne devant durer que huit jours, ne pouvait l'incommoder...
-Henri ne savait comment résister davantage.
-
---Je ne puis vivre sans toi, même huit jours, répétait Amélie en
-pleurant.
-
-Henri réfléchissait...: quelquefois en contemplant cette jeune femme,
-si aimante et si dévouée, il était au moment de céder...; et puis, une
-voix intérieure lui criait de s'arrêter...
-
---Écoutez, dit-il aux deux femmes, je n'ai jamais rougi de mon peu de
-fortune: en épousant Amélie, je l'aimais, et je savais qu'un amour
-vrai comme le mien paierait plus qu'une couronne. Mais ce qui est
-compris du noble coeur d'Amélie ne l'est pas de tout le monde...
-Pourquoi voulez-vous me contraindre à rougir devant vos domestiques,
-qui ne comprendront pas la grandeur qui réside dans les murs lézardés
-de mon vieux château?... Ses tours eussent été relevées, si, comme
-beaucoup d'autres de ma caste, j'avais voulu adorer l'idole!...
-
---Eh bien! je partirai seule avec toi... Je n'emmènerai qu'Annette,
-comme toi tu n'emmèneras, je présume, que Louis.
-
-Annette était la soeur de lait d'Amélie; et Louis, le valet de chambre
-de Henri, l'avait vu naître.
-
-En écoutant Amélie, en la regardant, une pensée rapide traversa
-l'esprit de son mari... il ne résista pas davantage.
-
---Eh bien! lui dit-il, viens avec moi, je ne m'y oppose plus... Ce
-sera peut-être heureux pour tous deux.
-
-Deux jours après ils étaient sur la route de Normandie; Amélie et
-Henri étaient dans une calèche bien fermée, Annette sur le siége;
-Louis courait en avant et faisait préparer les chevaux... Ils allaient
-fort vite... Henri payait les guides comme s'il allait chercher une
-couronne... Souvent il regardait à sa montre.
-
---Nous ne marchons pas, s'écriait-il; et ils allaient comme le vent.
-
-Enfin, vers le milieu du second jour, ils atteignirent la dernière
-poste de la grande route: c'était un pauvre village comme la plupart
-de ceux qui sont près de la mer, en Normandie, de ce côté surtout. À
-peine Henri fut-il arrivé qu'il fit demander un fermier qui devait
-fournir des chevaux pour aller au château de C***, terme du voyage. En
-peu d'instants les chevaux furent prêts: on aurait dit qu'ils
-_attendaient_... Les voyageurs repartirent aussitôt, au grand
-contentement de Henri, dont l'empressement semblait avoir redoublé
-depuis qu'il avait entretenu le fermier.
-
-À mesure qu'ils avançaient, la route devenait plus difficile. Les
-grandes pluies d'automne avaient tellement dégradé le chemin, que la
-calèche pouvait à peine avancer. Vers le soir le temps se couvrit, et
-de longues rafales annoncèrent un orage. Amélie, qui jamais n'avait
-voyagé que dans le midi de la France et en Italie, était
-désagréablement surprise de ce froid sombre, de ce ciel gris et de cet
-air âpre qui racontait toutes les souffrances que devait éprouver le
-pauvre dans cette contrée inhospitalière; tout à coup elle entend un
-bruit d'une nature étrange. Le postillon s'était arrêté pour laisser
-souffler les chevaux; Amélie entendit alors comme les acclamations de
-plusieurs milliers de voix, mais sans rien voir. C'était comme la
-rumeur d'une ville éloignée; et ce bruit avait son accroissement et
-son affaiblissement. Cette régularité était solennelle... et au milieu
-de ce pays presque sauvage, le soir, au moment où la nuit commence à
-envelopper tout ce qui est autour de nous d'un voile sombre, ce bruit
-avait un mystère qui devait frapper l'âme d'Amélie d'une sorte de
-terreur...; et à mesure que la voiture avançait, il devenait plus
-retentissant.
-
---Mon Dieu, dit-elle enfin, rompant le long silence qui s'était établi
-entre elle et Henri depuis le village où ils avaient quitté la grande
-route, mon Dieu, quel bruit étonnant!--C'est la mer, lui répondit en
-souriant son mari, c'est le bruit de l'Océan dans sa majesté et sa
-beauté lorsque la tempête commence à soulever ses vagues.
-
-Dans ce même moment, un beau spectacle s'offrit aux yeux d'Amélie: la
-voiture était parvenue au sommet d'une petite colline de sable; et
-tout à coup, comme si un rideau s'était levé, l'Océan, avec ses
-vagues, ses falaises et ses grèves solitaires, déroula l'immense
-tableau de ses beautés devant Amélie. Alors elle oublia sa terreur
-passagère et fut saisie d'admiration... Toutefois elle frissonnait
-encore. La belle mer d'Italie, avec ses rivages fleuris et embaumés,
-ses bords enchantés; Venise et ses bouquets de roses; l'Adriatique,
-ses barques et ses gondoliers toujours poétiques, ne voguant sur ses
-eaux claires que pour une fête ou pour l'amour, avaient, pour une
-femme comme Amélie, une poésie plus sensible que la voix solennelle de
-l'Océan et la sombre grandeur de ses scènes. Mais Henri, à la vue de
-la mer, fit une exclamation qui révélait la joie de son coeur...: on
-voyait qu'il retrouvait un lieu chéri et préféré... Cette joie se
-peignait dans ses yeux, dans sa physionomie radieuse, que la lune
-éclairait en ce moment.
-
---Tiens, dit-il à sa femme en levant la main vers un rocher qui
-s'élevait d'une hauteur de plus de quatre-vingts pieds au-dessus des
-falaises qui, en cet endroit, bordaient le rivage, tiens, voilà _ton
-château_; vois pour quel lieu tu as quitté le palais enchanté que tu
-habitais il y a deux jours.
-
-Amélie suivit la direction de la main de Henri, et aperçut, en effet,
-tout en haut du rocher, quelques tourelles qui se dessinaient en noir
-sur l'azur ardoisé du ciel... Placé au sommet de ce roc escarpé
-incessamment battu des flots et exposé au courant d'une marée presque
-furieuse en cet endroit, dont les lames se brisaient avec fracas
-contre les écueils au bas du rocher, ce château semblait une de ces
-décorations fantastiques que l'imagination évoque à la suite d'une
-vieille légende. Aussi, l'impression que produisit la première vue du
-château de C*** sur Amélie fut un effroi qu'elle ne put cacher à Henri
-et qu'elle ne chercha même pas à lui dissimuler; car, se jetant dans
-ses bras, elle cacha sa tête dans son sein en s'écriant:--Ah! mon ami,
-quel horrible lieu!
-
-Henri l'embrassa avec tendresse en cherchant à la rassurer. Il lui dit
-que, parvenus au château, la grandeur du spectacle qu'elle verrait lui
-en ferait oublier la première et pénible impression, et que,
-d'ailleurs, de l'autre côté du rocher qu'ils allaient tourner, elle
-aurait une route facile et moins solitaire. En effet, ils entraient
-alors dans un misérable village formé de quelques cabanes de
-pêcheurs... Mais cette petite peuplade était déjà couchée et endormie,
-et les voyageurs ne furent accueillis, en la traversant, que par les
-longs aboiements des chiens qui, se mêlant au bruit de la mer et de la
-tempête, formèrent l'harmonie qui salua Amélie et son mari à leur
-arrivée dans leur antique manoir...
-
-Comme Henri l'avait annoncé en effet, la voiture parvint sans peine au
-grand portail gothique du château; la plate-forme sur laquelle elle
-s'arrêta était recouverte d'un gazon court et épais qui avait fleuri
-en cet endroit sous la protection de l'édifice qui le garantissait du
-vent salin de la mer. Quant à l'édifice lui-même, son aspect,
-lorsqu'elle en fut près, ne diminua pas la terreur que de loin il
-avait inspirée à Amélie. On voyait que cette habitation avait été
-abandonnée pendant bien des années. Sa construction était antique,
-mais grossière, et sans rappeler ces admirables édifices du moyen âge
-avec leurs dentelles de pierre, leurs tourelles romantiques, et tout
-ce qui éveillait l'imagination du voyageur et lui faisait retrouver,
-au milieu d'un château en ruines, la châtelaine et ses pages, ses
-troubadours et son chapelain. Le château de C*** était plus vieux que
-le moyen âge. Sa construction était grossière, en pierres brutes et
-grisâtres, prises évidemment dans les rochers du rivage; ses fenêtres,
-peu nombreuses, étroites et fort élevées, étaient distribuées avec un
-grand mépris de la régularité. Malgré sa solidité réelle et fort
-apparente, une partie du bâtiment avait cédé à l'action du temps et
-des éléments, et n'offrait plus que des ruines. On voyait que les
-hommes avaient aidé à tous deux, ce qu'ils font toujours lorsqu'il
-s'agit de détruire: les poutres avaient été arrachées, pour faire du
-feu, par les pauvres vassaux, et les murs s'étaient enfin écroulés:
-la partie gauche du château était demeurée seule habitable et intacte.
-
-Lorsque cette habitation désolée s'offrit ainsi aux yeux de la jeune
-femme accoutumée à tout le luxe et à toutes les douceurs d'une vie
-toujours heureuse, elle ferma un moment les yeux pour ne rien voir...
-Mais ensuite elle fut rappelée à elle-même par la voix de Henri.--Je
-l'ai voulu, se dit-elle à elle-même, pourquoi me plaindre et lui faire
-de la peine?
-
-Et tout aussitôt elle courut légèrement à son mari, qui, déjà dans la
-cour du château, commençait à se repentir d'avoir eu la pensée
-d'amener Amélie au château de C***. Mais elle l'aborda en riant,
-plaisanta la première sur la ressemblance de son manoir avec le vieux
-château d'_Udolphe dans les Apennins_, et fut si bonne et si aimable,
-que Henri, tout joyeux, se dit:
-
---J'ai bien fait... Elle fera _tout ce que je voudrai_.
-
-Toutefois la terreur d'Amélie fut plus forte que sa résolution en
-traversant la cour solitaire et en montant l'escalier tournant qui
-conduisait à son _appartement_... Elle se serrait contre Henri, et,
-s'appuyant sur sa poitrine, elle fermait les yeux, se laissant
-conduire comme un enfant.
-
-La chambre où elle fut conduite était convenable... Les meubles en
-étaient vieux mais propres, et un feu brillant, qu'avait allumé le
-vieux concierge, lui donnait une gaieté d'aspect qui fit oublier à
-Amélie ses fatigues et ses terreurs.
-
-Sa nuit fut paisible. Elle dormit comme on dort à dix-huit ans
-lorsqu'on est fatigué. Le lendemain, la vue magnifique qui s'offrit à
-elle à son réveil lui fit non-seulement tout oublier, mais lui donna
-le désir de prolonger son séjour à C***. Le soleil brillait dans un
-ciel bien bleu, et les vagues, la veille si furieuses, au matin,
-étaient calmes et limpides, et portaient les barques des pêcheurs du
-hameau qui étaient au bas du château. Henri lui apprit qu'elle
-pourrait se promener facilement quand elle le voudrait sur la mer, en
-prévenant quelques heures d'avance, parce que les écueils qu'elle
-avait aperçus en arrivant, et qui l'avaient tant effrayée, n'étaient
-que du côté de la route.--Mais dans cette partie, poursuivit-il en
-indiquant celle qui bordait les ruines, il y a une espèce de port
-naturel où la mer est paisible.
-
---Est-ce que les vaisseaux peuvent y aborder? demanda Amélie.
-
---Des vaisseaux! dit vivement Henri...! des vaisseaux!... Vous ai-je
-dit cela?... Non sans doute!... Comment voulez-vous que des vaisseaux
-puissent arriver ici?... N'allez pas dire une chose comme cela à
-Paris, car on rirait de vous, ma chère.
-
-Il dit ce peu de mots avec une telle vivacité, qu'Amélie fut
-étonnée...; mais cette impression fut passagère, et bientôt elle
-l'oublia d'autant plus facilement, que Henri mit une telle activité à
-faire préparer une embarcation, que le matin même elle put se promener
-sur la mer... Henri la conduisit sur la côte à deux ou trois lieues,
-dans un pays ravissant. De hautes falaises abritaient des bois de
-chênes et de bouleaux, qui, ayant conservé leurs feuilles, étaient
-d'un prix inestimable à cette époque de l'année où tous les bois sont
-dépouillés... Le lieu où Henri avait conduit Amélie était presque
-désert: quelques maisons construites depuis peu, mais n'ayant qu'un
-étage et pour une ou deux personnes seulement, formaient le hameau où
-se trouvait Amélie.....; elle n'y vit que trois ou quatre femmes dont
-le langage la surprit... il n'avait rien de celui de cette province...
-Henri connaissait les hommes, à ce qu'elle présuma; car il parla
-longtemps avec deux d'entre eux, et leur conférence fut même assez
-longue, tandis qu'Amélie, accompagnée d'Annette, s'amusait à parcourir
-le bois et à ramasser des coquillages sur le rivage...
-
-Tout à coup le temps, qui avait été beau depuis le matin, se couvrit,
-et le vent recommença à souffler avec violence. Amélie descendit
-rapidement et courut à Henri, qui paraissait toujours sérieusement
-occupé avec les deux hommes qui l'avaient reçu à sa descente de la
-barque... Le temps paraissait surtout les occuper:
-
---Mon ami, je t'assure que je n'aurai pas peur, dit Amélie, se
-penchant sur son mari.
-
-Il se retourna vivement, et lui saisissant la main:
-
---Quoi donc! s'écria-t-il, avez-vous entendu ce que je disais?
-
-Amélie sourit de la véhémence de son mari...
-
---Moi! dit-elle; je n'ai rien entendu... Eh! que voulais-tu donc que
-j'entendisse d'ailleurs?...
-
---Je craignais que tu ne t'effrayasses de ce que ces hommes disaient
-du temps, dit-il en se reprenant ensuite, comme honteux de sa
-vivacité.
-
---Oh! je suis aguerrie maintenant, et je braverais une tempête, je
-crois!... et puis avec toi, mon Henri, que ne braverais-je pas!
-
---Viens, lui dit-il, partons, car la tempête va nous surprendre.
-
-Le retour fut heureux, malgré le gros temps; mais vers le soir la
-tempête se déclara... Henri était dans une violente agitation... rien
-ne pouvait expliquer son inquiétude. Amélie fut livrée de nouveau à
-une foule de pensées qui troublaient sa raison... Elle en vint à
-croire que son mari attendait quelqu'un!... une femme!... et qu'il
-était inquiet pour sa vie... En effet, rien ne pouvait expliquer
-pourquoi, malgré la pluie et le vent, Henri allait sur le haut du
-rocher pour faire allumer des feux et établir une sorte de fanal;
-cette occupation dura une partie de la soirée... Vers onze heures la
-tempête s'apaisa; alors seulement Henri rentra dans la chambre de sa
-femme, qui, pendant son absence, était demeurée en prières et
-pleurant. En lui voyant cette tristesse, son mari fut presque irrité
-et le lui témoigna durement.
-
---Je t'ai emmenée avec moi, Amélie, pour être une consolation et un
-accroissement à ma douleur et à ma tristesse. Je suis un
-malheureux!... un paria!... je te l'ai dit; pourquoi n'as-tu pas voulu
-me croire?... Je me proposais de t'ouvrir mon coeur ici... mais si tu
-n'es qu'une enfant insensée, comment le puis-je faire?...
-
-Amélie se repentit... demanda pardon, l'obtint, et tous deux se
-couchèrent accablés des fatigues de la journée.
-
-Amélie dormait profondément, lorsqu'elle fut à demi réveillée par un
-bruit sourd semblable à un coup de canon... Elle ouvrit les yeux, tout
-était encore sombre... elle écouta avec attention... le même bruit se
-répéta.
-
---Éveillerai-je Henri? se dit-elle... Non... Mais dans le même moment
-elle comprit que Henri était éveillé comme elle, car il se pencha pour
-écouter si elle dormait... Elle ne dit rien... alors Henri se leva
-doucement avec une grande circonspection... Il passa seulement une
-redingote, s'enveloppa de son manteau, et se penchant sur sa femme,
-qu'il croyait endormie, il effleura son front et ses cheveux de ses
-lèvres...; puis s'élançant hors de la chambre, elle l'entendit qui
-courait rapidement dans les vastes corridors du château.
-
-Où allait-il ainsi à cette heure de la nuit?... Amélie, demeurée
-seule, fut d'abord stupide d'étonnement; il lui était démontré que son
-mari attendait quelqu'un... Cette sollicitude du soir pour le fanal...
-cette course nocturne... l'homme du parc à Paris!...
-
---Mon Dieu, qu'est-ce donc que cela peut être? s'écriait Amélie dans
-l'angoisse de son coeur...
-
-Elle pleura... Sa position lui parut ce qu'elle n'était pas... elle se
-crut trahie... elle s'affligea sans mesure...--Oh! s'écriait-elle,
-pourquoi ai-je quitté ma mère?...
-
-Vers le matin elle entendit des pas à la porte de sa chambre, puis
-cette porte s'ouvrit lentement... c'était Henri... il s'avança
-doucement vers le lit, se pencha de nouveau, et ses lèvres se
-posèrent encore sur les cheveux et le front d'Amélie... Ces deux
-baisers du départ et du retour tombèrent sur son coeur comme une douce
-rosée... Mais pourquoi s'éloigner d'elle au milieu de la nuit?...
-pourquoi ce silence surtout? En quelques secondes Henri fut auprès
-d'elle, et profondément endormi.
-
-Lorsque le lendemain tous deux s'éveillèrent, la matinée était
-avancée. Le soleil n'éclairait pas comme la veille la vaste chambre
-gothique, et la mer grondait toujours furieuse au bas du roc escarpé.
-La nature était triste comme l'âme de la pauvre Amélie... Henri au
-contraire était plus gai que jamais sa femme ne l'avait vu. Il était
-seulement agité, et de grandes pensées semblaient l'occuper. Après le
-déjeuner il dit à Amélie qu'il devait descendre au village pour
-différents travaux... Il partit en effet et demeura tout le jour
-absent, ne revint que le soir, et parut encore absorbé dans une
-méditation qui ne parut à Amélie qu'une preuve de plus de ce qu'elle
-redoutait. Comme toutes les jalousies, la sienne était insensée: si
-Henri la trahissait, l'eût-il emmenée avec lui?... Mais la passion ne
-raisonne pas, et Amélie s'y abandonnait entièrement.
-
---Amélie, lui dit Henri, je serai peut-être obligé de partir demain
-matin pour demeurer absent un jour entier... Je compte sur toi-même
-pour que ces heures ne te paraissent pas trop longues...
-
---Partir!... s'écria Amélie avec un accent d'aigreur hautaine qu'elle
-ne put déguiser; et où donc allez-vous encore?...
-
---Je n'aime pas les questions faites sur ce ton, répondit Henri; je te
-dirai où je vais lorsque tu le mériteras par ta raison et ta douceur.
-
-Amélie pleura... demanda de nouveau et obtint son pardon, et la paix
-revint encore au milieu d'eux... mais seulement en apparence...
-
-Le lendemain matin, Amélie, à son réveil, se trouva seule: Henri était
-parti avant le jour, lui dit Annette en l'habillant...
-
-La journée fut mélancolique pour Amélie. Le temps était sombre et
-pluvieux... Le vent soufflait dans les longues galeries du vieux
-château inhabité et renvoyait des sons effrayants dans la partie où se
-tenait Amélie... Ces vastes chambres toutes dégarnies de meubles, ces
-dalles grises sur lesquelles résonnaient les pas avec de longs échos
-dans les salles désertes, cette physionomie mélancolique prit un
-redoublement de tristesse aux yeux d'Amélie dans cette journée, où,
-seule avec elle-même et son inquiétude, elle entrevoyait un autre
-avenir s'ouvrir devant elle, mais vaguement et sans savoir ce qu'elle
-avait à en redouter... Vers le soir, cette inquiétude incertaine se
-changea en une terreur réelle... Les objets prirent une forme, une
-voix pour lui parler et lui dire des paroles effrayantes... La journée
-s'écoula enfin, mais au milieu d'une telle agitation qu'Amélie ne
-comprit rien à ce qu'elle éprouvait... Annette ne disait rien... mais
-ses regards parlaient pour elle, et lorsque Amélie, cédant enfin à sa
-terreur et à ses impressions intérieures, fondit en larmes en
-s'écriant qu'elle était bien malheureuse, Annette se mit à genoux
-auprès d'elle, pleura sur ses mains froides et tremblantes, et répéta
-de sa douce voix:
-
---Ah! oui, ma pauvre maîtresse!... bien malheureuse!...
-
-Rien ne redouble l'affliction d'une femme qui pleure comme de voir
-pleurer avec elle. Amélie le prouva, et ses sanglots, longtemps
-retenus, sortirent alors avec angoisse de son sein. Toutefois avec les
-larmes arrivèrent les consolations, car c'est être consolée déjà que
-de pouvoir parler de ses peines à l'amie qui pleure avec vous...
-Annette était une soeur plutôt qu'une femme de chambre, et Amélie en
-lui parlant croyait parler à la comtesse de M***.
-
-Comment Amélie n'avait-elle pas fait la remarque que ce précepteur
-dont le comte Henri avait parlé à Paris n'était pas au château?
-Annette l'avait très-bien remarqué, elle, et le fit observer à sa
-maîtresse. Amélie tressaillit. C'était vrai... et jamais depuis trois
-jours Henri n'en avait parlé. Il avait oublié le mensonge qu'il avait
-fait à Paris... Ce fait accrut encore les inquiétudes d'Amélie... Le
-vieillard qui était concierge était un vieux domestique du père
-d'Henri... Lui-même l'avait dit à Annette.
-
-Les deux femmes passèrent la nuit à causer, mais bien bas, car tout
-leur faisait peur dans cette vaste solitude, et l'écho de leurs voix
-suffisait pour les effrayer. Elles fermèrent exactement la porte de
-l'appartement et ne l'ouvrirent que le lendemain à la femme du vieux
-concierge, lorsqu'elle vint apporter le déjeuner.
-
-La journée fut triste et plus sombre que celle de la veille... Le
-temps devenait de plus en plus menaçant... La tempête était
-furieuse... Le roc sur lequel était bâti le château était quelquefois
-ébranlé par les vagues qui se venaient briser sur lui... À chaque coup
-Amélie tressaillait... À chaque rafale de vent qui entr'ouvrait la
-porte mal close, elle songeait à son ravissant appartement de la rue
-d'Anjou à Paris, et une larme roulait sur sa joue pâle en voyant cet
-abandon, cet isolement qui l'entouraient de leur glaciale douleur...
-
---Mon Dieu, disait-elle à Annette, que suis-je venue chercher dans ce
-malheureux séjour!...
-
-Annette ne répondait rien... Mais voulant au moins distraire sa
-maîtresse, dès que le jour fut venu, elle courut partout avec la
-légèreté d'une jeune fille de vingt ans, vive et gaie, et tant que le
-jour dura et éclaira les vieilles murailles du manoir, elle eut le
-courage d'aller jusque dans les ruines, malgré tout ce que lui avait
-dit la vieille concierge... Elle lui avait raconté de longues
-histoires de revenants, d'apparitions... et Annette, qui n'avait peur
-que des vivants, en avait fait une longue énumération à sa maîtresse;
-et pour lui prouver qu'elle était brave, elle allait à tout instant
-parcourir le château dans toutes ses parties, puis revenait la
-chercher, croyant la distraire en la conduisant pour voir une vieille
-armure oubliée dans une galerie, ou bien un meuble antique tombant en
-poussière. Amélie se laissait conduire par complaisance... Mais après
-le dîner, se sentant fatiguée, elle se refusa à parcourir de nouveau
-le château... Annette partit donc seule cette fois, et laissa sa
-maîtresse au coin de son feu et ensevelie dans ses réflexions...
-
-Le jour était tout à fait baissé. Amélie, inquiète de ne pas voir
-revenir Henri, songeait avec douleur à la différence de cette triste
-réalité avec le beau rêve que son imagination de jeune fille lui avait
-offert... Seule maintenant dans un vieux château, loin de tous les
-siens, de ses amis, abandonnée... elle pleurait... lorsque sa porte
-s'ouvrit doucement, et quelqu'un qu'elle ne reconnut pas d'abord
-s'approcha lentement d'elle: c'était Annette... À la lueur du feu qui,
-de la cheminée, éclairait à peine cette vaste chambre, Amélie vit en
-frémissant la pâleur de la jeune fille... Elle tremblait et pouvait à
-peine se soutenir.
-
---Madame, dit-elle en se laissant tomber sur une chaise, nous sommes
-perdues si nous ne partons de suite pour Paris.
-
---Qu'y a-t-il? s'écria Amélie...
-
---Silence!.. Et Annette mit un doigt sur ses lèvres... en se
-retournant pour voir si personne n'était derrière elle; puis elle
-s'approcha de sa maîtresse et lui dit très-bas:
-
---Madame veut-elle savoir où est M. le comte et ce qu'il fait?
-
---Oh! s'écria Amélie, conduis-moi à l'instant... viens...
-
-Et elle entraînait la jeune fille...
-
---Un moment, dit Annette...
-
-Et allumant une bougie, elle la cacha derrière sa main, puis elle dit
-à sa maîtresse de la suivre... Elle lui fit parcourir de vastes
-chambres, des galeries délabrées, des chambres abandonnées; enfin
-elles arrivèrent dans une pièce assez petite dans laquelle Annette
-laissa sa lumière. Puis, montant deux marches qui conduisaient à un
-cabinet obscur dans lequel il n'y avait aucun meuble, comme, au reste,
-dans toutes les pièces qu'elles venaient de parcourir, Annette se leva
-sur la pointe de ses pieds devant une ouverture en oeil-de-boeuf qui
-était pratiquée dans l'un des murs de ce petit réduit, et engagea sa
-maîtresse à faire comme elle.
-
-Amélie ne distingua rien d'abord de ce qui était au-dessous d'elle.
-C'était comme un vaste hangar, une cour couverte, pleine de ballots,
-de caisses... des faisceaux d'armes étaient dans un coin de cette
-halle... des voiles de vaisseaux, un vaste drapeau étaient suspendus
-au-dessus de la voûte et flottaient agités par le vent, qui pénétrait
-dans cette salle immense, malgré les portes en planches qui la
-fermaient. Des centaines de bougies jetaient une vive lumière, et dans
-le premier moment Amélie éblouïe ne put rien distinguer; mais
-insensiblement son oeil s'accoutuma à distinguer les objets qui
-étaient au-dessous d'elle... et, d'abord, elle vit ces ballots et ces
-caisses, ces armes, ces drapeaux... Mais un grand bruit qui se faisait
-entendre sans qu'elle pût voir ce qui le produisait lui inspira plus
-de curiosité que le reste... Tout à coup un éclat brillant frappe ses
-yeux, il est suivi de vives acclamations... Amélie voit enfin
-au-dessous d'elle une table immense qui occupe le milieu de cette
-halle... autour de cette table sont assis au moins cent hommes vêtus
-de bleu, portant l'habit et le chapeau de marin[174]. Il y avait aussi
-d'autres hommes vêtus comme les paysans le sont en France. Parmi eux,
-Amélie reconnut les deux hommes de la côte voisine qu'Henri paraissait
-connaître le jour où il l'y conduisit... Enfin, ses yeux familiarisés
-parcourent la table une autre fois... elle y trouve des figures
-étranges, des costumes bizarres, mais rien qui puisse justifier
-l'intérêt qui l'a conduite en ce lieu... Elle allait descendre de son
-observatoire et demander à Annette ce qu'elle voulait lui montrer,
-lorsque tout à coup un cri étouffé lui échappe... ses yeux ont
-rencontré un objet... Mais non, ce n'est pas lui... Dieu puissant, ce
-ne peut être Henri, son Henri, là... au milieu de ces misérables...
-hurlant dans la fureur de l'ivresse et blasphémant les noms les plus
-saints... Mais elle ne peut plus douter... c'est Henri, c'est bien
-lui... Dieu tout-puissant!... il est assis sur un siége plus élevé...
-il est habillé comme eux... et même il les préside... il partage leurs
-excès... il dirige l'orgie!... il est enfin un de ceux qu'Amélie a
-sous les yeux... Pendant une demi-heure, peut-être, elle demeura
-clouée à cette fatale fenêtre, où sa destinée l'avait amenée... Ce
-qu'elle vit, ce qu'elle entendit la convainquit, hélas! qu'elle ne
-rêvait pas, et que la réalité était là devant elle!... La sensation
-qu'elle éprouva fut d'une telle nature, qu'elle crut un moment mourir
-en voyant Henri, cet homme qu'elle aimait, cet homme dont elle portait
-le nom, présider une orgie de brigands!... et réserver pour ces hommes
-le sourire de ses lèvres et la joie de son coeur... oui... Amélie crut
-mourir... Au moment où elle allait quitter cette fenêtre qui lui avait
-montré son malheur, quelques voix seulement se faisaient entendre.
-
-[Note 174: La veste bleue, le chapeau ciré.]
-
---Il faudra beaucoup d'argent pour cette expédition, commandant,
-disait l'un des hommes de la côte à Henri.
-
---J'en aurai, disait Henri.
-
---Et comment?
-
---Que vous importe? vous en aurez.
-
---Oui, oui, dit l'un des hommes, cela s'entend...
-
-Et il fit le signe de mettre quelqu'un en joue.
-
-Amélie frémit... elle quitta enfin ce lieu maudit et retourna dans sa
-chambre à demi morte de frayeur. Vers minuit Henri revint _de son
-voyage_. Il paraissait accablé de fatigue, et fut moins tendre pour sa
-femme; mais une heure avait suffi pour rendre cette froideur moins
-sensible. Le lendemain il sortit encore. Ce fut pendant son absence
-qu'Amélie fit avec Annette le plan que celle-ci exécuta. Amélie
-écrivit à la comtesse qu'il fallait qu'_aussitôt_ sa lettre reçue, un
-courrier envoyé de Paris vînt la chercher à C***, dont elle donnait
-l'adresse de manière à ne se pas tromper. Cet homme devait avoir
-l'ordre de ramener Amélie, parce que la comtesse était fort mal.
-
---Je vous dirai pour quel motif j'en agis ainsi, ne dites pas un mot
-de ma lettre au marquis.
-
-Annette se leva avant le jour, et eut le courage d'aller au village de
-la poste porter ce paquet. Elle arriva au moment du passage du
-courrier et vit partir la lettre. Tout allait bien.
-
-Revenue au château sans qu'on se fût aperçu de son absence, Annette
-rendit le courage et l'espérance à sa maîtresse. Les deux jours
-s'écoulèrent comme les autres, Henri fut presque toujours absent, et
-toujours les mêmes assemblées et les mêmes orgies dans la grande salle
-furent vues par Annette et par Amélie!... Le troisième jour, au matin,
-une calèche attelée de quatre chevaux de poste entra dans la cour du
-château, et le valet de chambre de confiance de la comtesse remit une
-lettre à Amélie; elle contenait ce qui était convenu.
-
---Ah! s'écria Amélie, je vais partir à l'instant. Lisez, dit-elle à
-son mari en lui donnant la lettre.
-
---Je ne puis t'accompagner, mais il faut partir, dit aussitôt le
-malheureux jeune homme.
-
-Et, serrant sa femme dans ses bras, il la fit monter en voiture, la
-recommanda aux soins du valet de chambre de la comtesse, et, veillant
-lui-même à ce que tout fût bien dans la voiture, il l'embrassa, lui
-promit de la rejoindre bientôt, et donna lui-même l'ordre aux
-postillons de partir, et surtout d'aller vite... Le malheureux!...
-
-Amélie, en se séparant de lui, fut saisie d'un sentiment qui lui fit
-éprouver une vive angoisse.--Je souffre bien, disait-elle quelquefois
-à Annette...
-
-Mais la terreur revenait l'assaillir de nouveau, et les remords
-s'effaçaient devant elle...
-
-Arrivée à Paris, elle ne put résister aux instances de sa mère
-adoptive, et lui raconta tout ce qu'elle avait vu et entendu. Il leur
-fut démontré que le marquis ne savait rien. Quant à Henri, les deux
-femmes, dans leur sagesse, ne le virent pas très-coupable. En
-conséquence, il fut arrêté entre elles qu'il fallait le taire au
-marquis...
-
---Comme au monde entier! s'écria Amélie...
-
-La comtesse ne répondit rien... Mais le lendemain matin elle s'en fut
-chez Fouché.
-
---Mon cher duc, lui dit-elle, je viens vous rendre _gratis_ un bon
-office... mais cependant à une condition.
-
---Quelle est-elle?
-
---Vous allez le savoir. Vous faites si bien votre affaire qu'il y a
-dans une province de France une troupe d'hommes qui conspirent contre
-le gouvernement, et vous n'en savez rien... Quelqu'un parmi eux
-m'intéresse vivement, et avant de rien vous dire j'exige votre parole
-_d'honneur de Français et de chrétien_ qu'il aura la vie sauve et la
-liberté; enfin arrêtez les autres et ne lui faites rien, cela est
-clair, je pense.
-
---Fort clair, en effet... Et où se trouve cette troupe?
-
---Vous n'en saurez pas un mot jusqu'à votre serment...
-
---Eh bien! je m'y engage... Je vous donne ma _parole d'honneur_ de
-_Français_ et de _chrétien_ que le chef de votre troupe aura la vie et
-la liberté sauves.
-
-La comtesse crut à L'HONNEUR, à LA FOI et au PATRIOTISME de Fouché!!..
-et elle parla... À mesure que ses paroles frappèrent l'oreille de
-Fouché, les petits yeux de l'homme du comité de salut public
-scintillèrent d'un feu joyeux et sanglant.
-
---Oh! quel service vous me rendez!... s'écria-t-il; enfin, voilà plus
-de dix mois que je suis à la recherche de cette troupe qui depuis un
-an m'a été signalée par mes agents de l'Angleterre, et depuis près de
-six mois par ceux du Calvados auxquels elle a toujours échappé... Le
-chef est, dit-on, le fils d'un homme tué à Quiberon... il a juré de
-venger la mort de son père sur tout ce qui reste de l'époque de la
-révolution, et il a surtout juré mort à l'Empereur!... et à moi,
-m'a-t-on assuré!...
-
---Eh! non!... C'est faux!... c'est absurde!... C'est mon neveu,
-s'écria la comtesse, et vous l'avez fait rentrer il y a un an!...
-
-Fouché se frappa le front.
-
---Mais vous avez juré!... dit la comtesse.
-
---Oui, oui... répondit Fouché; aussi soyez tranquille.
-
-La comtesse s'éloigna, mais non sans répéter: Songez à votre
-serment...
-
-Quinze jours après cette conversation on lisait dans les journaux:
-«Une bande de chouans, chassée du Calvados, dont elle troublait la
-sûreté sur les routes et dans les campagnes, presque traquée par la
-gendarmerie et au moment d'être saisie, s'était subitement échappée et
-dérobée à l'autorité. Elle vient d'être retrouvée et _entièrement_
-détruite, ainsi que tout ce qui tenait à elle.»
-
-Le même jour, la comtesse reçut un paquet cacheté qui contenait
-l'extrait mortuaire d'Henri de C***, fusillé à Caen, le... 1809[175].
-
-[Note 175: L'histoire qu'on vient de lire n'aurait aucun mérite si
-elle était composée. Elle est vraie dans tous les points: cette
-sinistre aventure a eu lieu effectivement dans l'année 1809, et la
-catastrophe fut ce que je dis ici. Madame de C*** est remariée
-maintenant.]
-
-
-FIN DU TOME QUATRIÈME.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-CONTENUES DANS CE QUATRIÈME VOLUME.
-
-
- Salon de madame de Montesson, à Paris et à Romainville. 1
-
- Salon de madame de Genlis, à l'Arsenal. 97
-
- Salon de la Gouvernante de Paris (1806 à 1814). 187
-
-
-PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR, RUE DE LA VIEILLE-MONNAIE, Nº 12.
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire des salons de Paris (Tome 4
-/6), by Laure Junot, duchesse d' Abrantès
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES SALONS DE PARIS ***
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-works. See paragraph 1.E below.
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-Foundation
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