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Travers and -the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - -HISTOIRE DES SALONS DE PARIS. - -TOME QUATRIÈME. - - - - - L'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS - - FORMERA 6 VOL. IN-8º, - - Qui paraîtront par livraisons de deux volumes. - - La 2e a paru le 11 janvier; - La 3e paraîtra le 15 avril. - - Les souscripteurs, chez l'éditeur, recevront _franco_ l'ouvrage - le jour même de la mise en vente. - - - PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR, - Rue de la Vieille-Monnaie, nº 12. - - - - -HISTOIRE DES SALONS DE PARIS - - -TABLEAUX ET PORTRAITS DU GRAND MONDE, - -SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE, - -LA RESTAURATION, ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ier; - - -par - -LA DUCHESSE D'ABRANTÈS. - - -TOME QUATRIÈME. - - - - -À PARIS, - -CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE - -DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLÉANS, - -PLACE DU PALAIS-ROYAL. - -M DCCC XXXVIII. - - - - -Au Public, - -LE LIBRAIRE-ÉDITEUR. - - -Après avoir fait paraître les deux premiers volumes de l'HISTOIRE DES -SALONS DE PARIS, nous donnons aujourd'hui les tomes IV et V de cet -important ouvrage. Cette lacune que nous avons laissée dans la -publication est une circonstance trop inusitée, pour ne pas exiger de -notre part une explication; nous avons nous-même prié madame la -duchesse d'Abrantès d'intervertir l'ordre des volumes de cette -curieuse galerie, où figurent tous les personnages marquants dont la -connaissance peut intéresser la société de notre époque, parce que, -depuis que cette série de tableaux a été annoncée, on a, en quelque -sorte, voulu nous faire concurrence, en publiant un volume sous le -titre des SALONS CÉLÈBRES. - -Bien que cette entreprise, qui s'est jetée en rivale à la traverse de -la nôtre, fût soutenue par une plume habile, nous n'avons pas craint -qu'elle diminuât le moins du monde l'accueil favorable qui a été fait -au livre de madame la duchesse d'Abrantès; mais il nous importait -qu'on ne parût pas nous devancer en marchant sur nos brisées, et que -des sujets traités avec des souvenirs complets et une spécialité -unique ne parussent après d'insuffisantes esquisses faites sur des -ouï-dire plus ou moins exacts. - -C'est pour obvier à cet inconvénient que nous nous sommes mis en -mesure de ne pas faire attendre plus longtemps à nos nombreux -souscripteurs les principaux Salons de l'Empire. Et qui pouvait mieux -nous faire connaître le Salon de l'impératrice Joséphine, dans toutes -les phases de sa carrière si brillante et sa fin si triste, que la -femme qui, aux jours de toutes les grandeurs, consulaires et -impériales, s'est trouvée, par sa position, jetée dans les relations -intimes et publiques de cette famille, dont la haute fortune est une -des merveilles de notre histoire contemporaine? - -Qui pouvait en effet nous apprendre, sur ces temps, plus de choses que -nous désirions savoir, que madame la duchesse d'Abrantès, qui dans son -Salon de gouvernante de la ville de Paris a reçu tous les étrangers -de marque, toutes les illustrations de l'Europe, que la puissance et -la gloire d'un règne sans pareil attiraient dans la capitale du grand -empire? - -La troisième livraison de l'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS paraîtra -très-prochainement; elle se composera des tomes III et VI de la -collection. Le tome III contiendra les Salons célèbres du Directoire -et du Consulat, entre autres le Salon de _Barras_, le Salon de -_François de Neufchâteau_, le Salon de _madame Tallien_, _un bal des -victimes_, le Salon de _madame Récamier_, le Salon de _Lucien -Bonaparte_, comme ministre de l'intérieur (c'est le renouvellement de -la société en 1801 et 1802). Le tome VI contiendra le Salon du _prince -de Bénévent_, le Salon de _l'archi-trésorier_, le Salon des -_princesses de la famille impériale_, le Salon de _madame Regnault de -Saint-Jean-d'Angély_, le Salon de _madame Labriche_, au château du -Marais; le Salon du _comte de Demidoff_, le Salon de _madame Campan_, -etc., etc. - -Voilà ce que nous pouvons promettre avec assurance au public; et nous -sommes trop jaloux de sa bienveillance pour ne pas tenir tous nos -engagements. - - C. LADVOCAT. - - Ce 15 janvier 1838. - - - - -SALON DE MADAME DE MONTESSON, - -À PARIS ET À ROMAINVILLE. - - -J'ai déjà parlé de l'influence de madame de Montesson à la Cour -consulaire. Elle était positive le 18 brumaire, et de ce jour elle ne -fit que prendre plus de consistance dans un lieu où le maître -reconnaissait que madame de Montesson pouvait beaucoup. Madame -Bonaparte avait bien pu parler _de ses relations de Cour_ dans les -premiers moments de son mariage à un homme qui ne connaissait ni -Versailles, ni les usages de son étiquette. Mais le fait réel est que -madame la vicomtesse de Beauharnais n'avait pas été présentée, et -qu'elle ignorait une foule de détails de peu d'importance peut-être, -mais immenses dans leur application au nouvel ordre de choses que -voulait établir Napoléon. Il s'en aperçut bientôt, lorsque son regard -d'aigle eut parcouru le cercle des choses possibles à tenter, et jugea -qu'il fallait un auxiliaire à Joséphine pour représenter -convenablement à côté de lui dans la première place du monde, en -attendant qu'un trône remplaçât le fauteuil consulaire. De la grâce ne -suffit pas pour être reine, non plus que pour être aimée; elle fait -plaire, mais ne va pas au-delà: c'est beaucoup dans la vie ordinaire -d'une femme, mais il faut plus pour une souveraine.--Napoléon, qui -comprenait tout, le comprit à merveille. Aussi voulut-il que madame -Bonaparte prît _des leçons_ de madame de Montesson. C'est madame -Bonaparte, qui ne gardait jamais un secret même à elle, qui me l'a -dit. - -Personne, dans l'intimité de l'intérieur consulaire, ne pouvait mieux -en effet que madame de Montesson diriger la nouvelle maîtresse des -Tuileries dans son noviciat. Elle avait une grande connaissance des -usages de la Cour, quoiqu'elle n'y fût pas admise après son mariage -avec le duc d'Orléans[1].--Sa politesse était parfaite, quoique -toujours digne et convenable; sa conversation avait du charme; enfin -on trouvait qu'il y en avait beaucoup dans sa société, et sa maison -était alors la plus remarquable et même la seule qu'on pût citer à -Paris à cette époque. Je n'ai jamais entendu une autre opinion sur -elle, si ce n'est de la part de _ses deux beaux-fils_, MM. de -Saint-Albin et de Saint-Far; cette haine, car ils en avaient pour -elle, venait de loin. Ils avaient été fort irrités contre elle par son -mariage avec le duc d'Orléans. Ils prétendaient qu'il devait épouser -leur mère, qui lui avait donné trois enfants; or, cette mère était une -assez mauvaise danseuse de l'opéra et s'appelait autrefois -mademoiselle _Marquise_ (c'était _son nom de guerre_). Il était assez -difficile de faire entrer cela, même du côté gauche, dans la famille -des premiers princes du sang... Aussi n'en fit-on rien. On lui acheta -une belle terre, celle de Villemonble, tout à côté du Raincy, pour -conserver un peu de romanesque à la chose; c'était bien le moins, -puisqu'on ne la rendait pas légitime,--et puis on fit mademoiselle -Marquise _marquise de Villemonble_. Bien des gens trouvèrent que cela -avait l'air d'une mauvaise plaisanterie.--Mais la nouvelle châtelaine -s'en arrangea très-bien:--elle avait _de bonnes rentes_, comme disent -ces dames de l'opéra; elle donnait d'excellents dîners, eut une maison -fort bien montée, et si elle n'était pas au premier rang, elle fut au -moins pour les hommes une des bonnes maisons de Paris; et puis, la -manière dont elle avait été traitée l'autorisait _à laisser croire_ -que peut-être elle était mariée secrètement avec le prince. Le soin -qu'il prit de ses trois enfants, les noms qu'il donna aux deux -garçons, noms toujours affectés avec de riches bénéfices aux bâtards -d'Orléans depuis qu'il n'y avait plus de Dunois,--tout cela pouvait -laisser croire que la jolie danseuse était devenue princesse,--elle ne -le disait pas, mais elle le laissait dire... Tel était l'état des -choses, lorsque le mariage du duc d'Orléans avec madame de Montesson, -public quoique secret, par toute l'insistance que mit le prince à -obtenir le consentement du Roi, vint renverser et détruire l'innocent -mensonge de mademoiselle Marquise, _marquise_ de Villemonble. Ses -fils, quoique parfaitement traités par madame de Montesson, ce dont -j'ai été témoin, n'en avaient aucune reconnaissance et parlaient fort -mal d'elle, surtout M. de Saint-Far. M. de Saint-Albin avait plus de -mesure que son frère. Il en avait pour cela, c'est-à-dire, car pour le -reste c'était encore plus extravagant; pour leur état de prêtre, par -exemple, la chose était inconcevable: c'était à croire qu'ils étaient -tous deux de la religion du royaume de Tonquin, plutôt que des prêtres -chrétiens.--C'était le seul reproche que madame de Montesson se permît -hautement de leur faire. - -[Note 1: Mais elle avait été présentée comme marquise de -Montesson.--Sa conduite fut admirable par la suite. Lorsque Louis XVI -fut comme prisonnier aux Tuileries en 91 et 92, madame de Montesson -demanda et obtint _alors_ facilement la _permission_ d'aller faire sa -cour.--Louis XVI l'accueillit _comme sa cousine_, et fit souvent sa -partie de trictrac avec elle.--Je trouve la conduite de madame de -Montesson fort belle, car elle pouvait se rappeler qu'au temps du -bonheur elle avait été repoussée avec une sorte de mépris! mais loin -de là, elle oublia le passé et ne vit que le malheur présent de ceux -qu'elle fut consoler.] - -Un jour que l'abbé de Saint-Far dînait chez moi et parlait de madame -de Montesson avec son amertume ordinaire, il ajouta, ce qu'il n'avait -pas encore dit:--Ce n'est qu'une comédienne, après tout, que cette -femme-là,--et une comédienne dans le monde comme sur son théâtre, où -elle jouait sans talent, tandis que _d'autres_ en avaient au moins. - ---On sait que M. de Saint-Far avait fort peu d'esprit: ceci en est une -preuve. Or, il y avait ce jour-là chez moi un parent de M. d'Abrantès, -l'abbé Junot, ancien aumônier des Gardes Françaises et ami intime du -vieux duc de Biron. C'était un vieillard aimable et d'un esprit -doucement moqueur: - ---Mon cher Saint-Far, dit-il à l'abbé, attaquant tout d'abord la -question, ta mère a dansé sur les planches d'un théâtre, ce qui est -fort diffèrent des planches du parquet d'un salon, mon ami.--Tout le -monde se mit à rire, et M. de Saint-Far demeura assez confus pour être -longtemps à recommencer. - -Le premier Consul, qui connaissait les hommes, avait distingué dans -madame de Montesson de hautes qualités, pour ce qu'il désirait obtenir -d'elle. Il voulait, dès les premiers moments de son consulat, que _la -Cour des Tuileries_ (car il y avait déjà une Cour) fût organisée comme -celle de Louis XV, et madame de Montesson, avec ses anciennes -traditions, lui semblait faite pour la faire revivre; il voulait même -l'amener à accepter une charge qu'il aurait créée[2] pour elle. - -[Note 2: On lui proposa la charge de surintendante, qu'elle refusa.] - -Il est difficile aujourd'hui de se faire une idée bien juste de la -maison de madame de Montesson. C'était une réunion des plus étranges: -on y voyait des nobles qui n'avaient pas quitté la France, une grande -partie des émigrés rentrés,--des artistes, des femmes sévères et même -puritaines à côté de femmes galantes: tout cela était accueilli avec -la même bienveillance et la même politesse apparente; mais pour qui -connaissait le monde, et surtout la maîtresse du logis, on retrouvait -bientôt les nuances qui établissaient la ligne de démarcation. - -On a cherché la cause du grand crédit de madame de Montesson auprès du -premier Consul; il avait deux sources: la première venait de ce que M. -le duc d'Orléans fut, dit-on, un jour à Brienne chez le cardinal de -Loménie et le comte de Brienne; et que se trouvant ainsi près de -l'école au moment de la distribution des prix, on demanda à M. le duc -d'Orléans de donner la couronne aux _lauréats_. Le prince en chargea -madame de Montesson, qui dit, à ce qu'on prétend, plusieurs mots -gracieux aux élèves en les couronnant, et entre autres à _Napoléon -Buonaparte_: - -_Je souhaite, monsieur, qu'il vous porte bonheur._ Madame de Montesson -était déjà mariée à M. le duc d'Orléans à cette époque. - -Avec le caractère assez fataliste de Napoléon, je ne suis pas étonnée -qu'il ait été porté à avoir comme une sorte de vénération pour madame -de Montesson. On connaît l'histoire du laurier de l'Isola Bella[3]. - -[Note 3: En allant à Marengo, le premier Consul alla visiter les îles -Borromées. Dans le jardin d'Isola Bella il y avait deux lauriers fort -beaux au milieu de beaucoup d'autres. Le général en chef prit un -canif, et dans l'écorce de l'un de ces jeunes arbres il grava le mot -BATTAGLIA... Il fut à Marengo et fut vainqueur; le souvenir de ce -laurier le poursuivit longtemps, et depuis à la Malmaison je l'ai -entendu le rappeler souvent; j'ai vu moi-même ce laurier à l'Isola -Bella. Je ne sais qui a gravé sur l'un des autres lauriers le mot -VITTORIA. Tous deux ont grandi... et maintenant les deux mots -_battaglia_ et _vittoria_ touchent presque aux cieux!...] - -J'ai entendu dire, comme positif, que le premier Consul avait rendu à -madame de Montesson la pension que lui avait laissée M. le duc -d'Orléans[4]. Elle était de 150,000 francs:--c'est beaucoup, 150,000 -francs; ce qui est certain, c'est qu'elle en avait une très-forte que -lui faisait le premier Consul; et sa déférence pour madame de -Montesson était plus prononcée que je ne l'ai vue pour personne. - -[Note 4: On disait beaucoup plus, mais je ne le crois pas. M. de -Saint-Far, pour augmenter les torts de madame de Montesson, prétendait -qu'elle avait de grands revenus, et portait sa fortune à 300,000 fr. -de rentes. Je suis sûre du contraire.] - -Elle avait dans M. de Saint-Far et M. de Saint-Albin deux ennemis bien -acharnés. Je ne puis dire à quel point cela était porté. Je les -entendais souvent parler de madame de Montesson dans des termes de -moquerie qu'il ne leur convenait pas d'employer. Ils prétendaient -qu'elle faisait toujours _la duchesse d'Orléans_. «Eh! pourquoi non? -dis-je un jour à M. de Saint-Far, le plus constant dans sa poursuite. -Si elle a été mariée à M. le duc d'Orléans, elle fait très-bien de -prendre le rang que la Cour lui avait injustement refusé.» - -Il est de fait que madame de Montesson avait des coutumes qui, après -le temps de la Révolution, devaient sembler étranges; par exemple elle -ne se levait pour personne, ne rendait pas de visites, si ce n'est à -ceux qu'elle voulait favoriser; elle ne reconduisait jamais, excepté -pour témoigner qu'elle ne voulait plus revoir la femme qu'elle -reconduisait. Une femme amie de M. de Saint-Far, que je ne nommerai -pas parce qu'elle vit encore, connut madame de Montesson à Plombières, -où elle fut en 1803. Elle crut qu'il suffisait d'avoir rencontré -madame de Montesson aux eaux pour aller chez elle à Paris; la chose -déplut à la maîtresse de la maison, qui la reconduisit jusqu'à la -porte de son salon. L'autre, qui ne connaissait pas cette coutume -_princière_, raconta à son ami, M. de Saint-Far, ce qui lui était -arrivé, en ajoutant:--C'est extraordinaire, elle a été très-froide -d'abord, et puis, tout à coup, quand je m'en vais, elle me fait une -politesse qu'elle n'avait faite à personne. Elle m'a reconduite. - ---Comment, dit Saint-Far, elle vous a reconduite? - ---Oui, sans doute! - ---Eh bien, n'y retournez pas!...--Et il lui expliqua la chose; cette -femme était furieuse!... - -J'ai déjà dit que madame de Montesson était un personnage de -l'histoire, et maintenant que la famille d'Orléans compte parmi celles -de nos rois, c'est encore plus positif, puisqu'elle a épousé un de ses -princes. J'ai parlé d'elle comme femme aimable et remplie de talents -et à suivre, mais je ne l'ai pas montrée, comme je le vais faire, au -milieu des artistes qu'elle patronait, des malheureux émigrés qu'elle -secourait et faisait rentrer; entourée de jeunes femmes qu'elle -amusait en ayant une maison charmante; donnant aux étrangers les -premières fêtes qui furent données à Paris depuis la Révolution, et -recréant ainsi la société, ce que lui demandait le premier Consul. On -a prétendu qu'il ne lui avait même rendu sa pension qu'à cette -condition. Je n'en sais rien, mais ce que je sais, si cela est, c'est -qu'elle s'en acquittait bien. - -On dit qu'elle avait été charmante, et on le voyait encore. Je ne l'ai -connue que fort âgée, et elle avait encore des dents admirables et un -teint vraiment extraordinaire. Elle était petite et point voûtée, -mais extrêmement maigre. Ses cheveux avaient été blonds, elle portait -alors _un tour_ châtain foncé. Ses yeux bleus, et de ce bleu foncé, -violet, ardoisé, qui donne un si doux regard, étaient toujours beaux. -J'ai connu même à cette époque plusieurs jeunes femmes qui enviaient -ses yeux. Quant à _sa tenue_ habituelle, j'ai déjà dit en parlant -d'elle ce qui la distinguait des autres femmes de son âge, cette -recherche de propreté exquise qui lui donnait une apparence jeune et -_attirante_. Toujours bien mise selon son âge, elle portait -habituellement une robe blanche fort élégante, mais de forme -convenable, dans l'été, et l'hiver une robe d'étoffe grise ou de -couleur sombre. Elle avait une particularité dont elle-même riait avec -nous, avec ses jeunes _femmes favorites_, comme elle nous appelait -trois ou quatre de la Cour consulaire[5]. C'était de changer en une -physionomie froide et réservée une figure naturellement bienveillante -et bonne; elle appelait cela avoir sa figure _ouverte_ ou _fermée_. - -[Note 5: Elle fut toujours parfaite pour moi, et j'en ai eu la preuve -dans deux visites qu'elle me fit, l'une à l'époque de ma première -couche, où je faillis périr, et l'autre à la mort de ma mère.--Elle ne -faisait de visites À PERSONNE, si ce n'est à ceux qu'elle aimait et -qui lui plaisaient.] - -Le salon de madame de Montesson à Paris et à Romainville, où elle est -morte, et où nous allions la voir souvent, avait une spécialité que -je n'ai jamais retrouvée nulle part après que nous l'eûmes perdue. -Elle avait, selon moi, une manière de causer plus intime et plus -bienveillante que madame de Genlis, qui, d'ailleurs, avait plus -d'esprit et surtout plus d'instruction qu'elle, mais qui était -ennuyeuse à l'âge de madame de Montesson, au point de la fuir, tandis -qu'on cherchait l'autre. Elle avait de la dignité et _du liant_ -néanmoins dans la conversation, et puis les hommes de lettres étaient -heureux d'avoir son approbation. Ils n'étaient pas à l'aise auprès de -madame de Genlis. Ils craignaient toujours une envie déguisée, une -haine masquée derrière une approbation. Madame de Montesson ne voulait -jamais qu'on parlât politique chez elle, mais ce qu'elle exigeait -avant tout d'une personne qui lui était présentée, c'était un bon ton. -Je l'ai vue à cet égard d'une extrême rigueur, et me refuser de -recevoir un général, qui depuis est devenu maréchal, duc, et tout ce -qu'on peut être. C'était le général Suchet. - ---Non, non, ma chère petite, me dit-elle lorsque je lui en parlai... -Je vous aime, mais je n'aime pas tous vos grands donneurs de coups de -sabre; votre général ne me convient pas... - ---Mais, madame..., je vous assure qu'il ne jure pas comme le colonel -Savary... - -Elle me regarda et se mit à rire. - ---Vous êtes une maligne petite personne, me dit-elle... Ah! il ne jure -pas!... Eh bien, je crois, Dieu me pardonne, que je l'aimerais mieux -que ses révérences éternelles et ses compliments mielleux... Non, non, -il m'ennuierait... - -Elle le refusa long temps; et puis le général Valence, qui lui -imposait sa volonté et qu'elle craignait peut-être plus qu'elle ne -l'aimait, lui amena le général Suchet l'année suivante; elle le reçut, -mais je réponds que ce fut malgré elle. - -Sa maison était une des plus agréables que j'aie vues, jamais les -jeunes femmes et les jeunes gens ne s'y ennuyaient. Il y régnait un -ton parfait, et on s'y amusait au point de mieux aimer demeurer chez -madame de Montesson que d'aller à une fête bruyante, comme une fête de -ministre, par exemple... - -Elle défendait les conversations qui _déchiraient_. Elle prétendait -_que c'était un orage qui ravageait tout, pour ne rien laisser après -lui que de mauvais fruits_. - -Elle n'a pas été juste pour plusieurs personnes de sa famille, mais -que peut-on dire lorsqu'on ne sait pas tout? Madame de Genlis, qui a -tant écrit contre sa tante, à laquelle elle a refusé esprit, talents, -beauté, tout ce qui attire enfin, et qui a pourtant prouvé qu'elle -pouvait non-seulement attirer, mais attacher, madame de Genlis, si -elle a écrit, a sûrement parlé. Eh bien! quelle est celle de nous qui, -en apprenant qu'on la déchire incessamment, sera pour ses détracteurs -toujours également bonne et bienveillante!... S'il y en a, de pareils -caractères sont rares; et de plus, ils ne sont peut-être pas vrais -dans leurs démonstrations d'amitié. Quant à M. Ducrest, madame de -Montesson eut tort... Il était son neveu, avait une fille charmante et -dont la beauté toute naissante devait toucher le coeur de madame de -Montesson, ainsi que cette disposition aux talents que nous lui voyons -aujourd'hui[6]. Mais M. de Valence pouvait réparer la faute de sa -tante, et il ne l'a pas fait. Madame de Valence l'eût fait, si cela -eût dépendu d'elle, j'en ai l'assurance, car c'est une noble et -aimable femme. - -[Note 6: Madame Georgette Ducrest. Elle chante à ravir et écrit -également bien. Je l'ai vue depuis à la Malmaison, d'où une jalousie -basse et même une haine envieuse l'ont ensuite exilée, à notre grand -regret.] - -Madame de Montesson contait très-drôlement. Un jour, elle nous dit -comment M. le duc d'Orléans était devenu amoureux d'elle. On était à -Villers-Cotterets, et l'on chassait. Le duc d'Orléans était fort gros -déjà à cette époque; il faisait chaud; il voulut descendre de cheval -ou de calèche, je ne sais comment ils étaient, je crois pourtant -qu'ils étaient à cheval. Le duc d'Orléans, qui soufflait comme un -phoque, s'assit sur l'herbe dans le bois, et demanda la permission à -madame de Montesson, qui alors était fort jeune et fort jolie, d'ôter -son col et de déboutonner sa veste de chasse. En le voyant dans cet -équipage, madame de Montesson se mit à rire avec un tel abandon en -l'appelant: _Gros père..... bon gros père_, que le prince, qui avant -tout était fort gai, se mit à rire comme elle, mais avec cette -différence que sa rotondité faillit le faire étouffer; ce qui aurait -eu lieu si madame de Montesson ne lui avait frappé le dos comme on le -fait aux enfants qui ont la coqueluche. - -M. le duc d'Orléans était alors lié avec madame ***; mais son -caractère jaloux n'allait pas du tout avec celui d'un homme l'opposé -du romanesque et de la passion... En voyant les jolies dents de madame -de Montesson paraître dans tout leur éclat, en riant avec abandon -comme elle venait de le faire, il l'aima tout de suite, et depuis ce -temps il ne l'a plus quittée que pour en faire sa femme, malgré la -passion de madame de Montesson pour M. de Guignes, passion dont -lui-même fut le confident. Madame de Genlis fut aussi confidente de -cette affection de madame de Montesson, qui eut de la confiance en -elle au point de lui dévoiler ses plus secrètes pensées;... ce qui -n'empêche pas qu'elle ne le raconte tout au long dans ses Mémoires, et -Dieu sait sous quel jour[7]!... - -[Note 7: Madame de Genlis est souvent méchante, même pour quelques-uns -des siens.] - -Une particularité à signaler en parlant des salons de Paris, et -surtout des salons de bonne compagnie, c'est que le premier grand bal -_particulier_ qui fut donné après la Révolution le fut[8] par madame -de Montesson, à l'occasion du mariage de mademoiselle Hortense de -Beauharnais. Il y eut huit cents personnes d'invitées. Tous les -étrangers de marque, et il y en avait beaucoup alors à Paris, y furent -invités. Le corps diplomatique était nombreux, car nous étions alors -en paix avec l'Europe!.. Quelle époque!... - -[Note 8: Ma mère avait une trop petite maison pour que cela fût -remarqué, et madame de Caseaux ne recevait _qu'un parti_.] - -Cette fête, ordonnée admirablement, fut comme un modèle que l'on -suivit ensuite. Les valets de pied poudrés, en bas de soie, en -livrée[9]; les valets de chambre en noir, la bourse[10] et la -poudre... Les fleurs en profusion sur l'escalier et dans les -appartements, l'abondance de lumières et surtout de bougies était une -des choses les plus frappantes de la fête. C'était toujours cette -partie d'un bal dont les femmes se plaignaient alors, parce que leur -toilette n'était pas assez vue. Aussi furent-elles contentes ce -soir-là.--La nouvelle mariée était charmante! Comme elle était jolie à -cette époque! Comme son spirituel et doux visage était en harmonie -avec sa taille svelte et gracieuse!... Elle portait habituellement au -bal une robe en manière de tunique longue, et par-dessus un _peplum_ -soit blanc comme la robe, soit en couleur, et alors elle l'avait rose, -bleu ou lilas, brodé en argent. Cette petite tunique, ayant le peplum -par-dessus, lui donnait, en dansant, l'air d'une de ces Heures -d'Herculanum, d'après lesquelles au reste elle avait fait son -costume... mais sa physionomie était triste et abattue... Hélas! je -connaissais un autre coeur qui était aussi bien triste dans cette même -fête!... et qui, ainsi que celui de la nouvelle mariée, ne devait plus -connaître de vrai bonheur!... - -[Note 9: C'est-à-dire en bleu tout uni avec des boutons ayant le -chiffre.] - -[Note 10: La bourse attachée au collet de l'habit; ce qui faisait que -la bourse demeurait au même lieu quand la tête tournait.] - -Le premier Consul fut enchanté de cette fête; on en parla pendant -plus de quinze jours dans le salon des Tuileries... Aussi, dès que la -nouvelle de l'arrivée du roi d'Étrurie parvint à Napoléon, il dit à -Joséphine:--Il faut que madame de Montesson leur donne une fête, et -plus belle encore que celle pour le mariage de Louis... Ensuite elle -est leur parente!... leur cousine... Cela fera bien... très-bien même. - -Les princes arrivèrent.--On sait ce qui en fut de ce voyage, et de -l'effet qu'il produisit. _Les princes d'Espagne_, comme les appelait -le peuple, formaient le plus drôle de couple qui ait jamais été offert -à la moquerie parisienne... Ils entrèrent à Paris à sept heures du -soir par une belle journée d'été, et traversèrent toute la ville avec -les mules à grelots, les voitures du temps de Philippe V, et des -visages de je ne sais quel pays et quel temps. Ils furent loger à -l'hôtel de l'ambassade d'Espagne, rue du Mont-Blanc, et Dieu sait dans -quel état ils le mirent! Le premier Consul, qui voulait qu'ils fussent -parfaitement reçus, les entoura de tout ce qui pouvait leur être -non-seulement agréable, mais de tout ce qui devait leur rappeler en -plus même le luxe royal de leurs palais; s'il les avait connus, il ne -se serait pas mis autant en peine[11]. - -[Note 11: Excepté l'Escurial, Saint-Ildephonse et Aranjuez, où encore -ce qui est luxe tient au pays ou bien aux tableaux que renferment les -_sitios_, il n'y a aucun luxe dans les ameublements ni dans le reste -du palais.] - -Nous fûmes _toutes et par ordre_ faire notre cour à la Reine -d'Étrurie; elle me prit dans une belle amitié, parce que je parlais -l'italien. Elle parlait mal le français, et préférait cette langue. -C'était une femme d'esprit qui était à Paris dans une fausse position, -et le sentait péniblement malgré la faveur de Bonaparte qui leur -donnait une couronne. Elle comprit la position de son mari, lorsqu'il -allait à la Malmaison et traversait toute cette place de la -Révolution, sur laquelle étaient tombées quatre têtes de ses parents -les plus proches!... Car le Roi d'Étrurie était non-seulement Bourbon, -mais encore neveu de Marie-Antoinette[12], dont sa mère était la -propre soeur!... La Reine sentait tout cela, et malheureusement le -sentait pour deux; car son mari riait de tout et chantait. La Reine -était laide; elle était noire, petite, maigre, et ressemblait à sa -soeur, princesse du Brésil, excepté pourtant qu'elle était droite, et -que la régente était déjetée. Mais le malheur de la Reine d'Étrurie en -France, ce ne fut pas autant d'être laide que d'être ridicule. - -[Note 12: Il était propre neveu de la Reine de France et de celle de -Naples; la duchesse de Parme était archiduchesse d'Autriche (Amélie). -Il y a d'elle un beau portrait à Versailles.] - -Un jour, je fus chez elle de bonne heure pour l'emmener avec moi pour -voir différentes curiosités; entre autres, le cabinet de Lesage à la -Monnaie[13], et plusieurs magasins curieux. On me prévint que la Reine -ne pourrait sortir que dans une heure, mais qu'elle me priait d'entrer -où elle était. C'était la chambre de son fils: elle était penchée sur -le berceau de cet enfant qui avait, je crois, à peine trois ans. Elle -était pâle et triste; l'enfant avait eu des convulsions au milieu de -la nuit, et la pauvre mère s'était jetée hors de son lit à moitié -vêtue, pour soigner son enfant. Des secours prompts avaient été -donnés, et il s'était trouvé mieux vers le matin, mais il était encore -abattu et dormait: sa petite main tenait celle de sa mère; on voyait -qu'il s'était endormi en la regardant ou l'entendant..... Quelques -moments après il s'éveilla, et demandant à boire, ce fut à sa mère -qu'il s'adressa; pourtant il y avait là une foule de bonnes et de -femmes pour le servir..... Cette préférence pour sa mère me fit -prendre de la Reine une toute autre idée. Je laissai ceux qui ne la -connaissaient pas rire de ses ridicules, moi je l'aimai et l'estimai -pour ses qualités. C'est le sentiment que je lui ai toujours conservé, -et lorsque, depuis, je l'ai revue en Italie, je le lui ai témoigné -avec un nouveau sentiment d'intérêt pour ses derniers malheurs. - -[Note 13: Ce cabinet fut légué par M. Lesage au Gouvernement, et je -pense qu'il a été donné au Jardin des Plantes, c'est-à-dire au Cabinet -d'Histoire naturelle. M. Lesage avait assemblé un cabinet de -minéralogie très-curieux et très-complet.] - -Madame de Montesson, à qui j'avais dit un jour que j'avais trouvé la -Reine dans son jardin en robe de Cour (c'est-à-dire habillée, car le -costume de Cour n'était pas encore fait ni même arrêté), décolletée et -brodée en soie, de couleurs très-voyantes..... madame de Montesson lui -fit observer qu'elle ne devait pas porter son fils au plein soleil -dans le jardin, dans une parure comme celle qu'elle avait, parce que -des maisons voisines on pouvait la voir. - -Elle se regarda dans une glace, et se mit à rire: - ---Vraiment! dit-elle, vous avez raison... mais je n'y ai pas fait -attention un instant. Mon fils criait ensuite, et l'eussé-je vu, j'y -serais allée de même. - -La Reine ayant appris que madame de Montesson était sa parente, fut -alors fort gracieuse pour elle; il semblait qu'elle voulût lui faire -oublier les duretés de Louis XV et de Louis XVI. Quant au Roi il -faisait ce qu'on lui disait. L'hôtel où il logeait (l'hôtel de -Montesson[14]) avait eu jadis une communication avec l'hôtel -qu'occupait quelquefois le duc d'Orléans, et où logeait alors madame -de Montesson. Cette communication avait été pratiquée dans une serre -chaude, mais ensuite condamnée. Le Roi, par le conseil de la Reine, -fit solliciter l'ouverture de cette porte, ce que s'empressa de faire -madame de Montesson qui mettait de la grâce à la moindre chose. - -[Note 14: L'hôtel de Montesson est le même hôtel où eut lieu -l'horrible incendie du prince de Schwartzenberg.] - -Pendant le séjour des princes de la maison de Bourbon à Paris, madame -de Montesson essuyait souvent de vives attaques dont elle rendait -compte en riant au premier Consul: - ---Savez-vous ce qu'on m'a dit hier, Général?... Que vous étiez un -nouveau MONCK, et que vous alliez rappeler Louis XVIII. - -Le Consul fit un mouvement. - ---Et qu'avez-vous répondu, madame? - ---Que je n'en croyais rien... Napoléon sourit, mais sans parler. - ---Ils disent encore que les Bourbons qui sont ici sont venus appelés -par vous, pour servir d'avant-coureurs pour juger les esprits. - -Napoléon sourit encore sans répondre. Cette fois il y avait de la -malice, a dit depuis madame de Montesson; mais toujours le même -silence. - ---Et quand leur donnez-vous votre belle fête? dit-il enfin[15]. - -[Note 15: On voit que le duc de Rovigo ne dit pas vrai lorsqu'il dit -que le premier Consul fut de mauvaise humeur contre ceux qui furent à -cette fête. Au contraire, il y fit aller les officiers du château.] - ---Mais, dans trois jours, Général. Toutes mes invitations sont -envoyées. J'aurai huit cent cinquante personnes... Me ferez-vous -l'honneur d'y paraître un moment? - ---Sans doute, mais je ne puis m'y engager; mes moments, vous le savez, -ne sont pas donnés à la joie. - ---Non certes... et heureusement pour la France! - -Il sourit avec cette grâce, comme le disait madame de Montesson -elle-même, que sa soeur Pauline n'avait pas. - ---En attendant, dit-il, je le mène ce soir aux Français, votre jeune -Roi. - ---Dites le vôtre, Général. - - J'ai fait des rois et n'ai pas voulu l'être. - -Madame de Montesson raconta cette conversation assez indifférente en -elle-même, mais remarquable, parce qu'elle avait prévu d'avance le -vers que le parterre devait saisir et dont il devait faire -l'application. - -Le parterre en effet fit un tel bruit lorsque Talma, qui alors faisait -Philoctète, dit ce vers avec son talent habituel, que la salle pensa -s'écrouler... Napoléon fut-il content ou fâché de cette manière de -juger son action, je l'ignore: ce que je sais, c'est que le roi -d'Étrurie saluait à se rompre l'épine dorsale. Il n'a jamais compris, -je suis sûre, pourquoi ce fracas d'applaudissements. - -Le fait est que le roi d'Étrurie était un homme ordinaire, toutefois -sans être imbécile, comme Bourrienne et Savary l'ont prétendu; mais -dans des temps difficiles un roi qui n'est qu'ordinaire est un mauvais -roi. - -On lui fit d'admirables présents, des tapisseries des Gobelins, des -armes de la manufacture de Versailles, alors dirigée par Boutet, le -meilleur armurier de l'Europe à cette époque-là; des raretés de toute -espèce, des porcelaines de Sèvres admirables, entre autres un vase de -neuf pieds de hauteur avec le piédestal sur lequel il était monté. -J'ai entendu dire depuis à Sèvres même qu'il valait plus de 250,000 -francs. - -La belle fête de madame de Montesson eut lieu. Ce fut une vraie -féerie.--Si les femmes avaient eu les mêmes diamants et le même luxe -que sous l'empire, elle eût encore été plus belle; mais celle de nous -alors qui avait le plus de diamants en avait à peine pour 100,000 fr. -Qu'on juge de ce que fut plus tard le quadrille des Péruviens allant -au Temple du Soleil!--Il y avait dans ce quadrille pour plus -20,000,000 de diamants. - -Mais, au bal de madame de Montesson, comme il n'y avait rien eu de -mieux jusque-là, nous en fûmes contentes et le trouvâmes charmant. -C'est à ce bal de madame de Montesson que, dansant avec le roi -d'Étrurie qui sautait avec une ardeur inconcevable, il me lança un -objet quelconque au visage qui me frappa fortement à la joue et -s'accrocha dans mes cheveux... Je fus d'abord étonnée... c'était une -de ses boucles de soulier!... il les _collait_ sur le soulier même -pour que l'ardillon ne grossît pas le pied... Cette manière de traiter -un pied avec coquetterie est bien étrange, mais enfin c'était encore -plus de goût que je ne l'aurais jugé susceptible d'en avoir. - -Tous les ministres donnèrent une fête au Roi et à la Reine d'Étrurie. -Le ministre de la guerre, Berthier alors, leur en donna une différente -des autres[16]: c'était un bivouac. Il y eut un malheur qui pensa -avoir des suites; le Roi paria avec Eugène qu'il sauterait deux pieds -au-delà d'un des feux du bivouac. Eugène paria que non. Le Roi sauta; -Eugène avait raison... Le Roi tomba au beau milieu des flammes du feu -du bivouac. Il cria comme un brûlé, c'est le cas de le dire; il -secouait ses petites jambes auxquelles tenaient encore des flammèches, -qui roussirent tellement ses bas de soie qu'on fut obligé d'en envoyer -chercher d'autres; car, pour ceux de Berthier, il n'y fallait pas -songer. Autant aurait valu mettre une quille dans un baril. - -[Note 16: Moustache, le fameux courrier de l'Empereur, y joua un -rôle.] - -Mais une fête plus belle que celle de madame de Montesson fut celle -que M. de Talleyrand donna aux princes, non pas à cause de -l'ordonnance, mais en raison du local qui était plus propre à donner -une fête. Il avait alors Neuilly[17]. Tout fut organisé pour une -réunion, comme M. de Talleyrand savait en ordonner une, et nous eûmes -en effet une charmante soirée. Il y eut un improvisateur italien; ce -qui charma le Roi. Cet homme s'appelait Gianni; il était bossu et -effroyable, mais il avait du talent. Le Roi l'embrassa, ce qui amusa -fort toute la compagnie; l'Italien lui fit un compliment dont le Roi -ne sentit peut-être pas la beauté; car, ravi d'entendre parler sa -langue au milieu de cet enchantement de fête, il ne recueillit, comme -il le dit très-poétiquement lui-même, que l'euphonie des sons de la -patrie, _del patrio nido_. Gianni improvisait aussi chez madame de -Montesson, qui parlait très-purement l'italien quand elle osait le -parler avec des Italiens: le Roi lui-même en fut surpris. Ce fut la -Reine qui le lui apprit: tous deux ne voulaient plus lui parler -qu'italien, ce qui l'ennuyait fort. - -[Note 17: Qui fut ensuite à la reine de Naples et puis à la princesse -Pauline, et que la reine de Naples réclame aujourd'hui, dit-on! mais -c'est une erreur... à quel titre?... l'avait-elle payé?... dans ce -cas, l'Empereur le lui a rendu, et ne l'eût-il pas fait, la couronne -de Naples soldait bien des comptes. Il paraît qu'avec elle, elle n'a -soldé que celui des rapports de famille.] - -La fête de M. de Talleyrand finit par un magnifique feu d'artifice, -précédé d'un concert où Garat, Rode, Nadermann, Steibelt, madame -Branchu se firent entendre. Il y avait alors un commencement de goût -de bonne musique et de beaux arts, qui donnait de l'émulation à tout -ce qui se sentait du talent et avait l'âme poétique. M. de Talleyrand, -qui ne l'est pas extrêmement (poétique), le fut cependant dans -l'ordonnance de sa fête, et surtout pour son souper. Il fut servi sur -des tables dressées autour de gros orangers en fleur qui servaient de -surtout: des corbeilles charmantes pendaient aux branches et -contenaient des glaces en forme de fruits: c'était féerique. Le parc -était surtout ravissant à parcourir. Il était en partie éclairé par le -reflet de l'illumination du château, qui représentait la façade du -palais Pitti, à Florence, devenu le palais royal de l'Étrurie, et que -devaient habiter les nouveaux souverains. Ce fut, je crois, ce qu'on -fit alors pour Florence qui, plus tard, donna la pensée de faire une -représentation de Schoenbrunn pour la fête que la princesse Pauline -donna à Marie Louise, à l'époque du fatal mariage, dans ce même -Neuilly. - -Un personnage remarquable était à cette fête, où il formait un étrange -contraste avec la figure étonnante du Roi d'Étrurie. C'était le prince -d'Orange, aujourd'hui Roi de Hollande. Il était alors jeune et de la -plus charmante tournure; sa figure était belle, et cette qualité de -_prince dépossédé_, de prince _desdichado_, lui donnait à nos yeux une -physionomie qui ajoutait à l'intérêt qu'il devait inspirer. Il fut -très-attentif pour madame de Montesson, et allait souvent chez elle -dans l'intimité habituelle. Il venait à ses dîners du mercredi, où -chacun fut toujours satisfait de son extrême politesse. - -Ces dîners du mercredi étaient vraiment merveilleux pour l'extrême -recherche du service, surtout dans ce qui tenait à la science -_culinaire_. Pendant le carême surtout, la moitié du dîner était -maigre pour quelques ecclésiastiques, qui avaient conservé leurs -habitudes en même temps gourmandes et religieuses; et le dîner maigre -était si parfait, que j'ai vu souvent M. de Saint-Far faire maigre -pendant tout un carême... mais le mercredi seulement, il ne faut pas -s'y tromper. - -La maison de madame de Montesson était fort brillante ces jours-là, et -fort intéressante par la variété des personnages qui animaient la -scène. On y voyait des gens de tous les partis, de tous les pays, -pourvu toutefois qu'ils eussent toutes les qualités requises pour être -admis chez madame de Montesson, surtout celle de faire partie de la -bonne compagnie. J'y voyais, entre autres personnes de l'_ancien -régime_, une femme que j'aimais à y rencontrer, parce qu'elle était -bonne pour les jeunes femmes et qu'elle me disait toujours du bien de -ma mère, qu'elle n'appelait que _la belle Grecque_; c'était madame la -princesse de Guémené[18]. - -[Note 18: Elle était fort gourmande. Un jour elle m'appela au moment -où l'on servait le café. Donnez-moi votre tasse, me dit-elle, et elle -y versa une forte pincée d'une poudre d'une couleur de cannelle, puis -ensuite elle me dit de boire. Mon café était délicieux. Je lui -demandai le nom de ce qu'elle y avait mis pour le transformer ainsi. -C'était une poudre de cachou préparée et venant de la Chine. Elle lui -avait été donnée par des missionnaires. Toutes les fois que M. de -Lavaupalière dînait avec la princesse de Guémené chez madame de -Montesson, il rôdait autour d'elle, au moment du café, d'une manière -tout à fait comique.] - -Napoléon aimait madame de Montesson non-seulement pour toutes les -raisons que j'ai dites, mais parce qu'elle le comprenait dans ses -hautes conceptions, et qu'elle allait même jusqu'à les vanter et les -aider dans son intérieur et dans la société. C'est ainsi qu'elle -voulut le seconder lorsqu'à cette époque il se prononça fortement pour -que personne ne fût reçu aux Tuileries portant un tissu anglais ou de -l'Inde venu par l'Angleterre. Ce fut ce qui donna une si grande -activité à nos manufactures de la Belgique, de la Flandre et de la -Picardie. Madame de Montesson fut _presqu'un ministère_ pour Napoléon -dans cette circonstance. Était-ce flatterie ou conviction?... Je crois -que c'étaient ces deux sentiments réunis. - -Quoi qu'il en soit, le premier consul aimait madame de Montesson et le -lui prouva par sa conduite bien plus que par une parole, et pour lui -c'était tout. Il était constamment aimable pour madame de Montesson; -toutes les fois qu'elle invitait madame Bonaparte à déjeuner dans son -hôtel de la rue de Provence, il l'engageait à n'y pas manquer, et -quelquefois lui-même s'y rendait. - -C'était alors le temps où madame de Staël faisait les plus grands -efforts pour parvenir à captiver les bonnes grâces, apparentes au -moins, de Napoléon. Mais il la repoussait avec une rudesse et des -manières qui ne pouvaient être en harmonie avec aucun caractère, et -encore moins avec celui d'une femme comme madame de Staël. - -Elle allait chez madame de Montesson quelquefois. Je ne sais si -c'était pour faire pièce à sa nièce, mais j'ai toujours vu madame de -Montesson fort gracieuse pour elle. Elle avait, à un degré supérieur, -le talent d'être aimable pour une femme lorsqu'elle le voulait; et -cela avec une grâce que je n'ai vue qu'à elle. C'était toute la -protection de la vieille femme accordée à la jeune, mais sans qu'elle -pût s'en effrayer; madame de Staël n'était plus jeune[19] alors, mais -sa position douteuse lui rendait l'appui de madame de Montesson -nécessaire, surtout auprès de madame Bonaparte et du premier Consul. -Elle y fut donc un matin et lui demanda de parler en sa faveur au -premier Consul. - -[Note 19: Elle avait, à cette époque, 1802 ou 1801, trente-huit ans. -Elle mourut en 1817, âgée de cinquante-quatre ans.] - -«Je sais qu'il ne m'aime pas, dit madame de Staël, et pourtant, que -veut-il de plus que ce qu'il trouve en moi? Jamais je n'admirai un -homme comme je l'admire. _C'est, selon moi, l'homme non-seulement des -siècles, mais des temps._ - - -M. DE VALENCE. - -Oui... vous avez bien raison... ma tante pense de même et moi aussi. - - -MADAME DE STAËL. - -Mais que lui ai-je fait? Pourquoi tous les jours me menacer de ce -malheureux exil?... - - -M. DE VALENCE. - -Ah! pourquoi!... - - -MADAME DE STAËL, vivement. - -Vous le savez?... - - -M. DE VALENCE. - -Mais... - - -MADAME DE STAËL impérativement. - -Oui... oui... vous le savez et vous allez me le dire. - - -M. DE VALENCE. - -C'est que vous voyez beaucoup trop les gens de tous les partis. - - -MADAME DE STAËL. - -Comment!... Que voulez-vous dire?... - - -MADAME DE MONTESSON, après avoir lancé un coup d'oeil de reproche -à M. de Valence. - -Ma belle, M. de Valence vous a dit légèrement une chose dont il n'est -pas sûr. C'est pourquoi le premier Consul est fâché contre vous. -Personne ne le peut dire... qui le sait?... - - -M. DE VALENCE, d'un ton piqué. - -Ma tante, _je vous affirme et je répète_ que le premier Consul est -mécontent de ce que madame de Staël reçoit indifféremment tous les -partis. - - -MADAME DE STAËL, riant. - -Eh bien, tant mieux! du même oeil il les peut observer tous, et du -même filet les prendre en un moment. - - -M. DE VALENCE. - -Oui, si vous les receviez tous indifféremment et le même jour. Mais -vous en avez un pour chacun, et le premier Consul prétend..., et... -peut-être avec raison, que vous devenez alors, avec votre esprit -supérieur, _le chef_ de tous les partis contre lui. - - -MADAME DE STAËL, avec noblesse. - -Voilà ce qu'on m'avait dit et ce que je ne voulais pas croire! Comment -peut-il ajouter foi à des rapports mensongers aussi absurdes!... Ah!.. -si je pouvais le voir un moment... un seul moment!... Mais je ne puis -lui demander une audience que, peut-être, il me refuserait. - - -MADAME DE MONTESSON, sans paraître comprendre le regard de madame -de Staël. - -Vous voyez trop souvent aussi, ma belle petite, des hommes qui font -profession d'être ses ennemis... Je ne dis pas dans votre salon, -lorsque vous recevez cent personnes, mais intimement... et -peut-être... - - -MADAME DE STAËL, sans paraître à son tour entendre madame de -Montesson. - -Oui, si je pouvais voir le premier Consul, je suis certaine qu'il -serait bientôt convaincu de mon innocence... Une grande vérité doit -lui être caution ensuite de mon dévouement au gouvernement: c'est mon -désir ardent de demeurer à Paris... Oh! s'il m'entendait! - -Et la femme éloquente souriait d'elle-même devant les belles paroles -qui surgissaient en foule de sa pensée, et qu'elle adressait dans son -âme à celui qui pouvait tout et ne voulait rien faire pour elle. - ---Ne vient-il pas quelquefois chez vous? dit-elle enfin à madame de -Montesson. - -Celle-ci, fort embarrassée, répondit en balbutiant. Madame de Staël -sourit avec dédain et fut prendre une fleur dans un vase, qu'elle -effeuilla brin à brin, en paraissant réfléchir avec distraction -relativement aux personnes qui étaient dans la même chambre qu'elle. -Puis, tout à coup, prenant congé de madame de Montesson, elle sortit -rapidement. M. de Valence courut après elle, mais elle l'avait -devancé; il arriva pour voir le domestique refermer la portière, et -aperçut la main de madame de Staël qui lui disait adieu en agitant son -mouchoir. - ---Quelle singulière femme! dit M. de Valence en remontant chez madame -de Montesson. Pourquoi donc ne pas l'avoir engagée pour le déjeuner de -demain? demanda-t-il à sa tante, en s'asseyant de l'air le plus dégagé -dans une vaste bergère; c'était une belle occasion de la faire parler -au premier Consul. - ---Est-ce que vous êtes fou! Comment, vous qui me connaissez, vous me -demandez pourquoi je ne donne pas au premier homme du royaume une -personne qui lui déplaît!... (En souriant.) Je me rappelle encore -assez de mon code de courtisan pour ne le pas faire... - ---Avez-vous ma belle-mère[20]? - -[Note 20: Madame de Genlis était belle-mère de M. de Valence; elle eut -deux filles, l'une d'une grande beauté, mariée à M. de La Woëstine; et -l'autre, jolie, gracieuse, charmante, mariée à M. de Valence, qui ne -la rendit pas aussi heureuse qu'elle le méritait.] - ---Pas davantage. Je ne crois pourtant pas qu'elle lui soit désagréable -et surtout importune comme madame de Staël, mais n'importe; votre -belle-mère, mon cher Valence, est un peu ennuyeuse, nous pouvons dire -cela entre nous, et je veux que le premier Consul s'amuse chez moi. Il -aime les jolies femmes, et les femmes simples et agréables: votre -belle-mère et madame de Staël ne sont rien de tout cela... Parlez-moi -de Pulchérie[21]... à la bonne heure. - -[Note 21: Pulchérie était madame de Valence, spirituelle et charmante -femme. Elle était encore fort jolie à cette époque.] - -Le lendemain matin, dix heures étaient à peine sonnées que l'hôtel de -madame de Montesson était prêt à recevoir, même un roi. - ---Écoutez donc, lui dit M. de Cabre, il ne s'en faut pas de -beaucoup... - -Tout était préparé avec la plus grande élégance, et il y avait en -même temps beaucoup de luxe, mais ce luxe était si bien réparti, -tellement bien entendu, que rien ne paraissait superflu de cette -quantité d'objets d'orfèvrerie, de vermeil, et de superbes porcelaines -qui garnissaient la table. Le plus beau linge de Saxe, aux armes -d'Orléans[22] et parfaitement cylindré, était sur cette table, et -paraissait éclatant sous les assiettes de porcelaine de Sèvres, à la -bordure et aux écussons d'or; de magnifiques cristaux, des fleurs en -profusion: tout cet ensemble était vraiment charmant et imposant en -même temps, parce que cette profusion était entourée de ce qui -constate l'habitude de s'en servir. - -[Note 22: Cette coutume était assez ordinaire dans les grandes -maisons; mais surtout dans les maisons royales et les maisons -princières.] - -Vers midi et demi les femmes invitées commencèrent à arriver: madame -Récamier, madame de Rémusat, madame Maret, madame la princesse de -Guémené, madame de Boufflers, madame de Custine, cette belle et -ravissante personne, cette jeune femme à l'enveloppe d'ange, au coeur -de feu, à la volonté de fer, et tout cela embelli par des talents[23] -qui auraient fait la fortune d'un artiste;... madame Bernadotte, plus -tard reine de Suède, madame de Valence, et plusieurs autres femmes de -la société de madame de Montesson à cette époque, et de la cour -consulaire. - -[Note 23: Madame de Custine, belle-fille du général de Custine; qui -mourut sur l'échafaud en 1793, était mademoiselle de Sabran.] - -Heureuse comme une maîtresse de maison qui voit arriver tous ses -convives, et dont les préparatifs sont achevés, madame de Montesson -souriait à chacune des femmes annoncées avec une grâce bienveillante, -qui redoublait à mesure que l'heure s'avançait. Tout à coup un nom qui -retentit dans le salon la fit tressaillir... le valet de chambre -venait d'annoncer madame la baronne de Staël!... Quelque polie que fût -madame de Montesson, elle ne dissimula pas son mécontentement, et -madame de Staël put s'apercevoir que, certes, son couvert n'avait pas -été compris dans le nombre de ceux ordonnés... Madame de Montesson -espéra que le premier Consul ne viendrait pas. Il y avait une revue au -Champ-de-Mars, Junot venait de se faire excuser pour ce motif. Le -premier Consul pouvait donc être également retenu. Quoi qu'il en fût, -madame de Montesson prit sur elle pour ne pas témoigner son -mécontentement à madame de Staël, dont la démarche était au fait assez -extraordinaire, et elle la reçut très-froidement, sans ajouter un mot -aux paroles d'usage. - -Joséphine aimait beaucoup ce genre de fête du matin; elle y était, -comme partout dès lors, la première; et pourtant cette heure de la -journée excluait toute pensée d'une gêne plus grande que celle -qu'impose toujours le grand monde; et puis on évitait l'ennui que -donne la durée d'une fête du soir. Après le déjeuner, lorsque le temps -le permettait, tout le monde allait au bois de Boulogne; mais, chez -madame de Montesson, cela n'arrivait jamais, quelque temps qu'il fît, -parce qu'elle avait toujours soin de remplir les heures de manière à -les faire oublier. - -Une élégante d'aujourd'hui trouverait sans doute étrange une toilette -de cette époque, comme nos petites-filles trouveront certainement -celles de nos jours ridicules pour un _déjeuner-dîner_ comme celui de -madame de Montesson. Les plus attentives à suivre la mode d'alors -portaient une longue jupe de percale des Indes d'une extrême finesse, -ayant une demi-queue, et brodée tout autour. Les dessins les plus -employés par mademoiselle Lolive[24] étaient des guirlandes de -pampres, de chêne, de jasmins, de capucines, etc. Le corsage de cette -jupe était détaché; il était fait en manière de _spencer_: cela -s'appelait un _canezou_. Mais celui-là était à manches _amadices_, et -montant au col; le tour et le bout des manches étaient également -brodés. Le col avait pour garniture ordinairement du point à -l'aiguille ou de très-belles malines: nous ne connaissions pas alors -le _luxe_ des tulles de coton, non plus que la _magnificence_ des -fausses pierreries!... ce qui peut se traduire ainsi: _Luxe et -pauvreté!_... deux mots qui, joints ensemble, forment la plus terrible -satire d'un temps et d'un peuple!... Sur la tête on avait une toque de -velours noir, avec deux plumes blanches; sur les épaules un très-beau -châle de cachemire de couleur tranchante. Quelquefois on attachait un -beau voile de point d'Angleterre, rejeté sur le côté, à la toque de -velours noir, et la toilette était alors aussi élégante que possible, -et ne pouvait être imitée par votre femme de chambre; d'autant que la -femme ainsi habillée portait au cou, suspendue par une longue chaîne -du Mexique, une de ces montres de Leroy que toutes les mariées, dans -une grande position, trouvaient toujours dans leur corbeille; on avait -donc ainsi une toilette toute simple et qui pourtant, avec la robe, le -cachemire, la toque et la montre, se montait encore à une somme -très-élevée[25]. D'autres toilettes étaient encore remarquées. On -voyait des robes de cachemire, des redingotes de mousseline de l'Inde -brodées à jour et doublées de soie de couleur; en général, on portait -peu, et même point d'étoffes de soie le matin. - -[Note 24: Mesdemoiselles Lolive et de Beuvry étaient à cette époque -les lingères les plus renommées; elles furent ensuite lingères de la -cour; mais elles étaient déjà un peu vieilles, et avaient été lingères -de nos mères.--Plus tard ce fut Minette qui prit leur place dans la -mode pour être lingère des jeunes femmes. Elle faisait des choses -charmantes, unissant le goût le plus recherché au plus grand luxe. -C'est chez elle que j'ai vu une robe de _percale_, et par conséquent -du matin, du prix de 2,500 francs.] - -[Note 25: Une toilette comme je viens de la décrire pouvait revenir à -6 ou 8,000 francs. Un beau cachemire coûtait au moins 1,500 ou 2,000 -fr.--Ces canezous très-brodés, 4 ou 500 fr., en raison de la dentelle -qui était autour du col, et presque toujours en malines, valenciennes, -et souvent en point d'Angleterre ou point à l'aiguille.--Le voile, -1,000 fr., et souvent bien au-delà lorsqu'il était dans une corbeille -de mariage.--La montre, 2,000 fr.--La toque, 200 fr., etc. On voit que -la chose allait vite.] - -Madame Bonaparte arriva vers une heure; sa toilette était charmante. -Elle portait une robe de mousseline de l'Inde doublée de marceline -jaune-clair, et brodée _en plein_ d'un semé de petites étoiles à jour; -le bas de la robe était une guirlande de chêne; son chapeau était en -paille de riz, blanche, avec des rubans jaunes et un bouquet de -violettes: elle était charmante mise ainsi. Elle était suivie de -madame Talouet, de madame de Lauriston et de madame Maret. La cour -consulaire se formait déjà. - ---Je vous annonce une visite, dit-elle en riant à madame de -Montesson... J'osais à peine y compter ce matin; Bonaparte m'a fait -dire[26] tout à l'heure de le précéder, et qu'il me suivait dans un -quart d'heure... Mais qu'avez-vous? demanda-t-elle plus bas à madame -de Montesson en lui voyant un air abattu, contrastant avec son air et -son état de contentement à elle-même, et les préparatifs de fête qui -donnaient un aspect joyeux à toute la maison. - -[Note 26: Le premier Consul ne voulait jamais avoir l'air d'aller en -aucun lieu par _invitation_... les demandes eussent été trop -fréquentes, et beaucoup n'auraient même pas pu être refusées par lui.] - ---Ah! rien absolument, dit madame de Montesson... rien du tout qu'une -grande joie de vous voir... et que redouble la nouvelle que vous venez -de m'apprendre... - ---Bonaparte est allé au Champ-de-Mars pour y passer la revue d'un -régiment qui part demain de Paris..., mais il ne tardera pas... - -Madame de Montesson ne répondait qu'avec distraction à tout ce que -lui disait madame Bonaparte, ses yeux se portaient avec inquiétude -vers un groupe qui était à l'extrémité du salon et d'où sortaient -parfois des éclats d'une voix retentissante, mais cependant si -harmonieusement accentuée qu'elle avait le pouvoir d'émouvoir -l'âme..., et vivement... M. de Valence était dans le groupe, formé -seulement par plusieurs hommes qui, après avoir salué madame -Bonaparte, écoutaient la personne qui parlait sans modérer le ton de -sa voix. C'était une singularité déjà à cette époque, car on -commençait à ne s'asseoir et à parler devant tout ce qui venait des -Tuileries qu'avec la permission donnée... Madame Bonaparte en fut -frappée... - ---Je connais cette voix, dit-elle à madame de Montesson... oui!... -c'est elle!... - ---Ah! ne m'en parlez pas! répondit la désolée maîtresse de la -maison... Sans doute c'est elle...; c'est madame de Staël!... - ---Mais, dit Joséphine avec l'accent d'un doux reproche qu'elle ne put -retenir, vous savez que Bonaparte ne l'aime pas, et je vous avais dit -que _peut-être_ il viendrait!... - ---Eh! sans doute je le sais... mais que puis-je à cela?... Demandez à -M. de Valence ce qui s'est passé hier!... elle était chez moi, et -témoigna le plus vif désir de voir le premier Consul; je gardai le -silence; elle me demanda s'il ne venait pas souvent chez moi. Je -répondis laconiquement oui, sans ajouter autre chose, dans la crainte -qu'elle ne me demandât trop directement de venir ce matin...; mais il -paraît qu'elle n'avait pas besoin d'invitation... Je l'ai reçue -très-froidement, et, contre mon habitude, j'ai même été presque -impolie. Si vous m'en croyez, vous serez également peu prévenante avec -elle. C'est la seule manière de lui faire comprendre qu'elle est de -trop ici. - -Quelque bonne que fût Joséphine, c'était une cire molle prenant toutes -les formes; dans cette circonstance, d'ailleurs, elle comprit que le -premier Consul serait, ou fâché de trouver là madame de Staël, ou bien -dominé par elle, et alors exclusivement enlevé à tout le monde, parce -que madame de Staël était prestigieuse et magicienne aussitôt qu'on -voulait l'écouter dix minutes. Aussi Joséphine la redoutait-elle plus -que la femme la plus jeune et la plus jolie de toutes celles qui -l'entouraient. - -Quand la brillante péroraison fut terminée, le groupe s'ouvrit, et -madame de Staël s'avança vers madame Bonaparte, qui la reçut avec une -telle sécheresse d'accueil, que madame de Staël, peu accoutumée à de -semblables façons, elle toujours l'objet d'un culte et d'une -admiration mérités au reste, fut tellement ébouriffée de ce qui lui -arrivait, qu'elle recula aussitôt de quelques pas et fut s'asseoir à -l'extrémité du salon... En un moment son expressive physionomie, son -oeil de flamme exprimèrent une généreuse indignation...; un sourire de -dédain plissa les coins de sa bouche; et une minute ne s'était pas -écoulée, qu'elle se trouvait élevée de cent pieds au-dessus de celles -qui voulaient l'humilier et ne savaient pas qu'elle était, non pas -leur égale, mais leur supérieure d'âme et de coeur comme elle l'était -de toutes par l'esprit. - ---Bonaparte tarde bien longtemps, dit Joséphine... Un grand bruit de -chevaux se fit entendre au même instant... c'était lui!... - -Il descendit de cheval et monta rapidement...; en moins de quelques -secondes il fut au milieu du salon, salua madame de Montesson, -s'approcha de la cheminée, jeta un coup d'oeil vif et prompt autour de -l'appartement, puis, s'approchant de Joséphine, il passa un bras -autour de sa taille, si élégante alors, et l'attirant à lui il allait -l'embrasser; mais une pensée le frappa, sans doute, et il l'entraîna -dans la pièce suivante en disant à madame de Montesson: - ---Cette maison est-elle à vous, madame? - -Madame de Montesson courut après lui pour lui répondre, mais sans que -personne suivît, et tout le monde demeura dans le salon. - -Pour comprendre la scène qui va suivre, il faut se rappeler qu'un -moment avant, madame de Staël avait été au-devant de madame Bonaparte -et en avait été fort mal reçue. Dans sa première surprise, elle avait -été s'asseoir sur un fauteuil tellement éloigné de la partie habitée -du salon qu'elle paraissait, dans cette position, être là comme pour -montrer une personne en pénitence. À l'autre extrémité, vingt jeunes -femmes très-parées, jolies, gaies, et portées naturellement à se -railler de ce qu'elles ont l'habitude de craindre aussitôt que la -possibilité leur en est offerte; derrière elles des groupes d'hommes -parlant bas, témoignant de l'intérêt en apparence pour la position -pénible d'_une femme_...; mais... ce mot était répété avec -intention..., tandis que d'autres disaient, avec le rire de la -sottise: - ---Une femme!... Oh! non sans doute!... demandez-le lui à elle-même; -elle vous dira qu'elle est un homme, tant son âme a de force!... Oh! -je ne suis pas étonné que le premier Consul ne l'aime pas. - -Madame de Staël _comprenait_ ces discours sans les entendre; mais elle -voyait chaque parole se traduire sur la physionomie de ce monde né -méchant et que sa nouvelle vie sociale rendait plus méchant encore. -Son oeil d'aigle avait percé sans peine la nuit profonde de -l'insuffisance de tout ce qui souriait à une position pénible, qui -pourtant pouvait en un moment devenir celle de l'un d'eux. - -Mais cependant, quelque forte qu'elle fût sur elle-même, madame de -Staël ressentit bientôt l'effet magnétique de tous ces yeux dirigés -sur elle. C'était un cauchemar pénible dont elle voulut rompre le -charme: elle se souleva, mais ne put accomplir sa volonté et retomba -sur sa chaise. - -En ce moment, on vit une apparition presque fantastique traverser -l'immense salon à la vue de tous. C'était une jeune femme charmante et -belle, une Malvina aux blonds cheveux, aux yeux bleu foncé, aux formes -pures et gracieuses. Elle traversa légèrement le salon et fut -s'asseoir à côté de la pauvre délaissée. Cette démarche, dans un -moment où tout le monde demeurait immobile et l'abandonnait, toucha -vivement madame de Staël. - ---Vous êtes bonne autant que belle, dit-elle à la jeune femme. - -Cette jeune femme était madame de Custine[27]. Son esprit était -charmant comme sa personne; elle connaissait peu madame de Staël, mais -elle comprenait tout ce qui était supérieur, et madame de Staël était -pour elle un être représentant tout ce que ce siècle devait produire -de grand. Lorsque sa pensée s'arrêtait sur ces grandes choses que -pouvait produire sa patrie, alors, artiste par le coeur comme elle -l'était par l'esprit, on voyait flamboyer son oeil toujours si doux et -si velouté, sa bouche rosée ne s'ouvrait plus que rarement, et son -ensemble était poétique. En voyant la plus belle de nos gloires -littéraires recevoir un coup de pied comme une impuissante -démonstration de l'inimitié envieuse, elle sentit au coeur une -indignation profonde, et sur-le-champ elle alla s'asseoir à côté de -madame de Staël. - -[Note 27: Mère du marquis de Custine, dont on va publier un voyage en -Espagne, qui continuera à justifier tout ce que le beau talent de -l'auteur promettait dans ses _Souvenirs de voyage en Italie et en -Angleterre_. Je connais plusieurs parties de ce voyage en Espagne, -admirables de vérité, de description, de chaleur de style, et -également belles par la richesse et la profondeur des pensées. M. de -Custine est un homme dont l'époque littéraire sera fière. Un talent -comme le sien est rare aujourd'hui; au milieu de cette foule de -choses, de productions de mauvais goût, on jouit en lisant un ouvrage -qui, par la pureté du style et la haute portée des pensées, vous -reporte aux beaux temps de notre littérature. J'ai porté ce jugement -lorsque M. de Custine publia _le Monde comme il est_, admirable -ouvrage qui grandira comme il le mérite, car il restera. Mon sentiment -est le même aujourd'hui qu'alors, seulement il est plus positif, parce -que le temps l'a confirmé.] - ---Oui, lui répéta celle-ci, vous êtes bonne autant que belle... - ---Pourquoi? demanda madame de Custine en rougissant; car sa simplicité -habituelle l'éloignait toujours de ce qui faisait effet. - ---Pourquoi? répondit vivement madame de Staël... Comment! vous me -demandez pourquoi je vous dis que vous êtes bonne? Mais c'est pour -être venue auprès de moi, pour avoir traversé cet immense salon au -bout duquel je suis venue m'asseoir comme une sotte... Vraiment, vous -êtes plus courageuse que moi. - -Madame de Custine rougit de nouveau jusqu'au front, et devint comme -une rose. - ---Et cependant, dit-elle d'une voix dont le timbre ressemblait à une -cloche d'argent, cependant je suis d'une telle timidité, que je ne -saurais vous en raconter des effets, car vous vous moqueriez de moi. - ---Me moquer de vous! dit madame de Staël, d'une voix attendrie et en -lui pressant la main... ah! jamais! À compter de ce jour, vous avez -une soeur. - -Et ses beaux yeux humides s'arrêtaient avec complaisance sur la -ravissante figure de madame de Custine, pour achever de s'instruire -dans la connaissance de cette charmante femme... Dans ce moment, -madame de Staël avait complètement oublié où elle était, le premier -Consul, madame de Montesson, madame Bonaparte et son salut presque -froid... - ---Comment vous nommez-vous? demanda-t-elle à madame de Custine. - ---Delphine. - ---Delphine!... Oh! le joli nom! J'en suis ravie!... Delphine... C'est -que cela ira à merveille!... - -Madame de Custine ne concevait pas pourquoi son nom inspirait tant de -contentement à madame de Staël... - -Celle-ci la comprit. - ---Je vais faire paraître un roman, ma belle petite; et ce roman, je -veux qu'il s'appelle comme vous..... Je lui aurais donné votre nom, -même s'il eût été différent... Oui, il sera votre filleul, -ajouta-t-elle en riant..... et il y aura aussi quelque chose qui vous -rappellera cette journée[28]. - -[Note 28: C'est pour rappeler cette matinée et la démarche de madame -de Custine que madame de Staël a placé dans _Delphine_ la scène qui se -passe chez la Reine, lorsque tout le monde abandonne Delphine et que -madame de R*** va auprès d'elle.] - -Dans ce moment, le premier Consul rentra dans le salon. En voyant -madame de Staël, dont madame de Montesson n'avait pas osé lui parler -non plus que Joséphine, il alla vers elle, et lui parla longtemps; il -ne fut pas gracieux, mais poli, et même plus qu'il ne l'avait été -jusque-là avec madame de Staël... Elle était au ciel. Ceux qui l'ont -connue savent comme elle était impressionnable, et avec quelle -facilité on la ramenait à soi. La bonté de son coeur était si -admirable qu'elle lui donnait une bonhomie toute niaise de crédulité; -ce qui, avec son beau génie, formait un de ces contrastes qu'on -admire. - ---Ah! général, que vous êtes grand! dit-elle au premier Consul..... -Faites que je dise que vous êtes bon avec la même conviction. - ---Que faut-il pour cela? - ---Ne jamais parler de m'exiler. - ---Cela dépend de vous..... et puis dans tous les cas _vous ne seriez -pas exilée; les exils et les lettres de cachet_ ont été abolis par la -Révolution. - ---Ah! dit madame de Staël d'un air étonné... et qu'est-ce donc que le -18 fructidor?.... Une promenade à Sinnamari... Le lieu était mal -choisi, car l'air y est mauvais!... - -Le premier Consul fronça le sourcil..... Il n'aimait pas que madame -de Staël parlât politique, et surtout avec lui. Il s'éloigna -sur-le-champ. - -Madame de Staël comprit aussitôt sa faute, ou plutôt sa _bêtise_, -comme elle-même le dit le soir à M. de Narbonne, qu'elle rencontra -chez le marquis de Luchesini. - ---Je suis toujours la même, lui dit-elle; j'ai parfois un peu plus -d'esprit qu'une autre, et puis dans d'autres moments je suis aussi -niaise que la plus bête... Aller lui parler du 18 fructidor!... à -lui!.. lui qui peut-être bien l'a dirigé[29], quoiqu'il fût de l'autre -côté des Alpes... mais qui de toute manière doit au fond du coeur -aimer une révolution qui lui a permis de faire, lui chef militaire, -une autre révolution avec des baïonnettes, puisque les magistrats du -peuple, les Directeurs, en avaient agi ainsi avec les représentants de -la nation..... - -[Note 29: C'était à cette époque une opinion assez répandue que le -général Bonaparte avait instruit et envoyé Augereau pour faire le 18 -fructidor.] - -Le premier Consul ne voulut cependant montrer aucune humeur de cette -conversation, qui, toute rapide qu'elle avait été, avait pu être -entendue par les personnes qui étaient près de lui. Il s'approcha de -madame de Montesson, causa avec elle sur une foule de sujets, et -finit par lui demander s'il était vrai que M. le duc d'Orléans[30] -jouât très-bien la comédie. - -[Note 30: Monseigneur le duc d'Orléans, grand-père du roi.] - ---Très-bien les rôles de rondeur et de gaieté. M. le duc d'Orléans -n'aurait pas bien joué les rôles de Fleury, ni ceux de Molé; son -physique d'ailleurs s'y opposait[31]; mais les rôles dans le genre de -ceux que je viens de citer étaient aussi bien et même peut-être mieux -remplis par lui qu'ils ne l'étaient souvent à la Comédie Française. On -jouait souvent dans ses châteaux, car il aimait fort ce -divertissement; aussi avait-il un théâtre dans presque toutes ses -habitations. Nous avions beaucoup de théâtres particuliers dans les -châteaux de nos princes et même à Paris. Outre celui de Sainte-Assise, -il y en avait un à Chantilly, où madame la duchesse de Bourbon et M. -le prince de Condé jouaient admirablement. Il y en avait aussi un à -l'Île-Adam, chez M. le prince de Conti; mais là je ne crois pas, -malgré le soin que le prince mettait à ce que sa maison fût une des -plus agréables de France, que la partie dramatique fût aussi soignée -que le reste. - -[Note 31: M. le duc d'Orléans était très-gros, et n'aurait pas pu, en -effet, jouer un rôle où il aurait fallu de l'élégance dans la -tournure.] - ---Qu'est-ce donc qu'un théâtre sur lequel le duc d'Orléans aurait -joué la comédie _avec les comédiens français_?... Ce n'est pas -Sainte-Assise. - ---Ah! vous avez raison, général..... c'était sur un théâtre que M. le -duc d'Orléans avait fait construire, ou au moins réparer, dans sa -maison de Bagnolet. On y joua pour la première fois _la Partie de -chasse d'Henri IV_, par Collé. Ce fut Grandval qui fit Henri IV, et, -je dois le dire, M. le duc d'Orléans qui remplit le rôle de Michaud. - -Le premier Consul sourit avec cette malice qui rendait son sourire -charmant, lorsqu'il était de bonne humeur. Il avait voulu amener -madame de Montesson à dire que le duc d'Orléans jouait avec Grandval; -mais c'était une époque où l'on était peu soigneux des convenances de -rang, et où le Roi s'appelait _La France_[32]. - -[Note 32: 1760 ou 1761.--C'était l'époque qui commença les turpitudes -de la fin du règne de Louis XV.] - -Madame de Montesson vit le sourire... Elle ne dit rien..., mais une -minute après elle appela Garat, qui était à l'autre bout du salon, et -lui dit, avec cette grâce charmante qu'elle mettait toujours dans une -demande pour faire de la musique chez elle ou bien une lecture: - ---Qu'allez-vous nous chanter, Garat?... avez-vous ici quelqu'un de -force à chanter un duo de Gluck avec vous? - -Garat sortit un moment sa tête de l'immense pièce de mousseline dans -laquelle il était enseveli et qui lui servait de cravate; puis il prit -un lorgnon qui ressemblait à une loupe, et promena longtemps ses -regards sur l'assemblée avant de répondre; probablement que l'examen -ne fut pas favorable, car il secoua tristement la tête et laissa -tomber lentement cette parole: - ---Personne. - ---J'en suis fâchée, dit madame de Montesson; vous auriez chanté ce -beau duo que vous avez dit souvent avec la Reine... car vous chantiez -souvent avec elle, n'est-ce pas? - -Garat souleva la tête une seconde fois, cligna de l'oeil, et joignant -ses petites mains, dont l'une était estropiée, comme on sait, il dit -avec un accent profondément touché et toujours admiratif: - ---Oh! oui!... Pauvre princesse!... comme elle chantait faux! - -Madame de Montesson sourit aussi à son tour, mais d'une manière -imperceptible, car elle était avant tout la femme du monde et celle -des excellentes manières. Elle avait voulu prouver au premier Consul -que le duc d'Orléans n'était pas le seul prince qui eût joué avec des -artistes, puisque la reine de France chantait dans un concert devant -cinquante personnes avec un homme qui se faisait entendre dans un -concert payant. - -Napoléon n'aimait pas Garat. Cependant comme il aimait le chant, et -que Garat avait vraiment un admirable talent, il l'écouta avec plus -d'attention qu'il ne l'avait fait jusque-là, et même il lui fit -répéter une romance que Garat chantait admirablement et dont la -musique est de Plantade! - - Le jour se lève, amour m'inspire, - J'ai vu Chloé dans mon sommeil; - Je l'ai vue, et je prends ma lyre, etc. - -Mais le Consul n'eut pas la même patience pour Steibelt. Celui-ci -arrivait à Paris et désirait vivement se faire entendre de l'homme -dont le nom remplissait non-seulement l'Europe, mais le monde habité. -Madame de Montesson lui demanda de venir à l'un de ses déjeuners, et -ce même jour il y était venu. Ce fut donc avec une grande joie qu'il -se mit au piano. Il joua d'abord une introduction improvisée -admirable, qui à elle seule était une pièce entière; mais il tomba -dans sa faute ordinaire; il entreprit toute une partition; il commença -la belle sonate à madame Bonaparte, une de ses plus belles -compositions, sans doute, mais qui ne finit pas. Le premier Consul -fit assez bonne contenance pendant l'introduction et la première -partie de la sonate; mais à la reprise de la seconde, il n'y put -tenir. Il se leva brusquement, prit congé de madame de Montesson en -lui baisant la main, ce qui était rare pour lui, murmura quelques mots -sur ses occupations, et sortit saluant légèrement à droite et à -gauche, en entraînant Joséphine, qui le suivait en mettant ses gants, -rajustant son châle et disant adieu en courant à madame de Montesson. - ---Il est charmant, s'écria madame de Montesson toute ravie du -baisement de main. N'est-ce pas, Steibelt, qu'il est charmant? - ---Charmant? dit le Prussien furieux!... charmant? dites plutôt que -c'est un Vandale!... demandez à Garat. - -Mais Garat avait été écouté; on lui avait même redemandé sa romance, -et il dit non-seulement comme les autres:--Il est charmant...; mais il -ajouta, avec cette expression importante que nous lui avons tous -connue, et qui rendait si drôle sa figure de singe: - -_C'est un grand homme!_ - -Mais où madame de Montesson eut une maison peut-être encore plus -agréable qu'à Paris, ce fut à Romainville. Elle s'ennuya bientôt de -Paris; elle y eut quelques désagréments. On ne peut servir tout le -monde, quelque crédit qu'on ait; et ceux qui ne réussissent pas par -votre moyen sont mécontents et vous accusent: ce fut ce qui arriva à -madame de Montesson. Elle eut de plus des cabales de théâtre qui -vinrent lui donner de l'ennui. - -Mademoiselle Duchesnois voulut débuter aux Français[33]. Chaptal, qui -prétendait se connaître en figures, prononça qu'un aussi laid visage -ne pourrait jamais réussir, et refusa ou du moins éluda l'ordre de -début. On en parla à madame de Montesson; elle avait joué la comédie -trop souvent et trop bien pour ne pas porter intérêt à une jeune -personne qui annonçait du talent, car elle promettait alors ce qu'elle -n'a pas donné, tandis que mademoiselle Georges a été depuis, comme -alors, bien au-dessus d'elle. - -[Note 33: Alors on ne disait pas _la Comédie Française_, on disait -_les Français_.] - -Quoi qu'il en soit, madame de Montesson se passionna pour le talent de -mademoiselle Duchesnois, qui était laide à renverser. Le moyen, -quelque esprit qu'elle eût, de se douter que c'était M. de Valence qui -lui _imposait_ mademoiselle Duchesnois!... Comme elle était loin de -cette pensée, elle voulut, à son tour, employer son crédit pour -_imposer_ mademoiselle Duchesnois aux Parisiens. Elle fit donc -promettre à madame Bonaparte de venir entendre mademoiselle -Duchesnois en petit comité. On invita cent cinquante personnes, plus -de deux cents s'y trouvèrent. Chaptal était du nombre. Il pensait -comme beaucoup de gens qu'un beau ou un joli physique est une -condition, sinon première, au moins très-importante pour réussir sur -le théâtre. C'était un homme d'esprit sur lequel on faisait des mots -qu'on croyait bons et qui n'étaient que de pauvres sottises. Il avait -de la science et de la bonté, et, en surplus de sa science, il avait -de l'esprit. Mademoiselle Duchesnois, avec sa grande bouche, sa -maigreur osseuse, car alors elle était maigre et sans forme, avec sa -laideur enfin, lui parut avoir raison lorsqu'elle disait: - - Soleil, je viens te voir pour la dernière fois. - -et il jugea inutile de la faire mentir en la faisant revenir pour le -répéter. En conséquence, il lui refusa un ordre de début. Voilà -pourquoi madame de Montesson sollicita madame Bonaparte d'entendre la -jeune débutante chez elle, et fit prier par elle M. Chaptal d'y venir. -Le moyen de refuser la reine de France, car Joséphine l'était déjà!... -Chaptal vint donc chez madame de Montesson, où nous entendîmes -mademoiselle Duchesnois dans _Phèdre_, et, je crois, dans -_Clytemnestre_ et dans _Didon_... - ---Que ferez-vous? dis-je à Chaptal, lorsque après avoir écouté la -débutante on se mêla pour causer. - -Il me regarda en souriant. - ---Je parie que vous m'avez deviné, me dit-il. - ---Mais non... J'ai fort bonne opinion de votre fermeté... - ---Vraiment!... mais le moyen!... mettez-vous à ma place... tenez, -voyez plutôt. - -En effet, nous vîmes s'avancer vers nous madame Bonaparte, donnant le -bras à madame de Montesson, qui, pour cette grande attaque, avait -quitté son canapé et son tabouret[34], et, tenant mademoiselle -Duchesnois par la main, venait solliciter le fameux ordre de début... - -[Note 34: Madame de Montesson savait sans doute, par les Mémoires de -Saint-Simon et ceux de Dangeau, que les princesses se couchaient sur -leur lit pour ne pas reconduire lorsque l'étiquette était douteuse. -Pour trancher la difficulté, madame de Montesson était sur un canapé, -les pieds posés sur un tabouret et les jambes recouvertes d'un -couvrepied. Cette attitude admettait un état qui l'empêchait de se -lever et conséquemment de reconduire. Elle ne reconduisait que madame -Bonaparte et madame Louis, quelquefois aussi la princesse Pauline: -celle-ci exigea qu'elle ne le fît pas, mais elle le voulait faire. -J'ai déjà parlé de cette coutume de la maison de madame de Montesson.] - ---Et la protégée de madame Louis Bonaparte? dis-je à Chaptal... - ---Oh! qu'elle est belle! s'écria-t-il comme transporté à ce seul -souvenir! - ---Et comme elle est bonne dans les moments de force de son rôle! vous -ne pouvez pas la refuser si celle-ci débute. - ---Vous avez raison... Eh bien! toutes deux débuteront. - -Ces dames arrivèrent alors auprès de nous... Madame de Montesson -demanda, madame Bonaparte appuya et Chaptal accorda ce qu'il ne -pouvait au fait pas refuser à madame Bonaparte, qui, par instinct, -n'aimait pas mademoiselle Georges, rivale de mademoiselle Duchesnois, -que mademoiselle Raucourt avait amenée chez madame Louis, où je -l'admirai le lendemain de la soirée de madame de Montesson. - ---_N'est-ce pas_, me dit mademoiselle Raucourt avec son accent de -Léontine dans _Héraclius_, ou de Cléopâtre dans _Rodogune_, _n'est-ce -pas que voilà un bel outil de tragédie?..._ - -Le fait est qu'elle était superbe, et que son talent, très-beau dans -cette première époque de sa vie, est devenu un des plus remarquables -de notre temps: c'est le dernier soupir de la bonne tragédie. -Mademoiselle Raucourt lui avait donné les bonnes traditions, et elle -les a conservées... - -Madame de Montesson voulut quitter Paris, et comme sa fortune lui -permettait d'avoir une maison à elle, elle en acheta une charmante à -Romainville; mais elle était trop petite, il fallut l'agrandir. Elle -fit bâtir, et ce qu'elle ordonna fut d'un goût si parfait, que tout le -monde voulut connaître cette charmante chaumière ou moulin, comme elle -l'appelait, et bientôt elle eut plus de monde qu'à Paris. - -J'ai déjà dit qu'elle peignait admirablement les fleurs; elle voulut -en élever d'aussi belles que celles du Jardin des Plantes, pour lui -servir de modèles. Elle fit donc construire une serre à Romainville: -cette serre servit ensuite de modèle pour celle de la Malmaison[35]; -elle communiquait à la chambre à coucher de madame de Montesson par -une glace sans tain. Au milieu, était une rotonde dans laquelle on -déjeunait tous les matins. Il y avait souvent des personnes qui ne -pouvaient pas venir plus tard et venaient déjeuner à Romainville, et -puis l'entourage de madame de Montesson était fort nombreux. Elle -avait ses deux nièces, dont l'une, madame de Valence, était encore -charmante, et jolie, et gracieuse, autant que femme peut l'être...; -l'autre, madame Ducrest, chantait à merveille. On faisait -d'excellente musique à Romainville; madame Robadet, dame de -compagnie de madame de Montesson, était très-forte sur le piano et -l'une des premières élèves de Steibelt. Dès qu'il fut arrivé à -Paris, il fut attiré dans cette maison et contribua à l'agrément du -salon de madame de Montesson. C'était une aimable femme que madame -Robadet[36]; elle formait, avec la famille nombreuse de madame de -Montesson, le fond et le noyau de la société qu'on était toujours -sûr de trouver à Romainville. Tout cela se groupait autour de la -maîtresse de la maison, sans chercher à faire un effet exclusif, et -pour l'aider seulement à rendre sa maison plus agréable[37], -quoique parmi elles il y en eût qui pouvaient le faire avec -certitude de succès; mais la pensée n'en venait pas... Il y avait -donc à Romainville madame de Valence, encore jolie à faire tourner -une tête, et madame Ducrest, nièces toutes deux de madame de -Montesson; les deux filles de madame de Valence[38], parfaitement -élevées, polies, et faisant déjà présumer ce qu'elles sont devenues, -des femmes parfaites; mademoiselle Ducrest (Georgette), jolie comme -un ange et fraîche comme un bouton de rose... Voilà ce qui formait -le fond de la société habituelle de madame de Montesson; il faut y -ajouter les dames de La Tour[39], amies malheureuses pour qui elle -fut une providence... Les plus habituées ensuite étaient madame -Récamier, madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély... Madame Bonaparte -y allait aussi souvent qu'elle le pouvait, ainsi que la princesse -Borghèse. J'y allais aussi, mais je fus à Arras alors, ce qui me -rendit moins assidue. On y voyait aussi presque toujours madame de -Fontanges[40], fille de M. de Pont; et puis encore madame de -Custine, mademoiselle de Sabran, cette belle et ravissante personne, -dont le dévouement, aussi grand que son courage et sa beauté, fit -impression sur un peuple en délire, et ne put toucher des juges qui, -pour la satisfaire, n'avaient qu'à écouter la justice!... - -[Note 35: La serre de la Folie de Saint-James, à Neuilly, avait été -faite sur ce plan bien avant toutes deux.] - -[Note 36: Madame Robadet, dame de compagnie de madame de Montesson, -fut toujours attentive à lui plaire, mais n'en fut pas récompensée -comme elle aurait dû l'être à la mort de madame de Montesson. Elle fut -à peu près oubliée dans le testament, si elle ne le fut pas -tout-à-fait. J'ai contribué pour ma part, et sans qu'elle l'ait su, -peut-être, à lui faire avoir une place de dame de compagnie en Italie. -Madame Robadet était une aimable femme.] - -[Note 37: J'ai vu des exemples de ce que je viens de citer, pas plus -tard que l'hiver dernier. C'était dans un salon où il y avait beaucoup -de monde; la maîtresse de la maison se levait pour aller parler à -quelqu'un à l'extrémité du salon; elle trouvait sa place auprès de la -cheminée prise, cette place qui est toujours un lieu réservé, ainsi -que tout le monde sait. Cette ridicule usurpation se fit plusieurs -fois de suite; il fallut que la maîtresse de la maison le dît enfin, -pour qu'on ne retombât plus dans cette faute.] - -[Note 38: Qui depuis épousèrent, l'une M. de Celles, préfet de Nantes, -l'autre le maréchal Gérard. Toutes deux sont faites pour servir de -modèle comme filles, comme épouses et comme mères. Madame de Celles -est morte à Rome en 1825.] - -[Note 39: Madame de La Tour était mademoiselle de Polastron et soeur -de la duchesse Jules de Polignac.] - -[Note 40: Madame la marquise de Fontanges, fille de l'ancien intendant -de Metz, était une charmante personne et jolie comme un ange; sa fille -Delphine a depuis épousé M. Onslow (Georges), qui possède un si beau -talent pour la composition de musique dramatique. - -Madame de Fontanges et son père, M. de Pont, étaient aussi des amis -intimes de ma mère. M. de Pont était avec M. de Valence et César -Ducrest, lorsque ce malheureux jeune homme fut tué par une bombe, au -feu d'artifice tiré pour la paix avec l'Angleterre: M. de Pont eut le -bras cassé à plus de soixante-six ans. Il était l'ami le plus intime, -après M. de Valence, de madame de Montesson.] - -On voyait encore chez madame de Montesson toutes les étrangères ayant -une spécialité de fortune, de rang ou de beauté: la marquise de -Luchesini[41], la marquise de Gallo[42], madame Visconti, la duchesse -de Courlande, madame Divoff, madame Demidoff, la princesse Dolgorouki -et la belle madame Zamoïska[43], et une foule de Françaises et -d'étrangères dont les noms m'échappent. - -[Note 41: Femme du ministre de Prusse.--C'était une énorme Prussienne, -très-bonne femme du reste.] - -[Note 42: Ambassadrice de Naples.] - -[Note 43: Soeur du prince Czartorinsky.] - -J'ai dit que madame de Montesson ne sortait pas. Sa santé, presque -détruite, en était encore plus la cause que l'étiquette, contre -laquelle plusieurs personnes se révoltaient. À l'époque dont je parle -surtout (en 1804), elle souffrait cruellement de douleurs aiguës qui -lui ôtaient presque ses facultés. Un jour cependant, quelles que -fussent ses souffrances, elle prouva combien madame de Genlis avait -tort en l'accusant de manquer de coeur[44]. Elle était plus accablée -que de coutume, et retirée dans l'intérieur de son appartement; elle -était entourée de ses femmes, qui empêchaient le moindre bruit de -parvenir à elle... Tout à coup, elle entend la voix de madame de La -Tour, de son amie, qui, au milieu de sanglots étouffés, suppliait la -femme de chambre de garde auprès de la malade de la laisser entrer... -Madame de Montesson, émue de ce qu'elle entend, sonne, et donne -l'ordre de laisser entrer madame de La Tour. - -[Note 44: Madame de Genlis a été pour madame de Montesson comme -beaucoup de gens sont envers les grands parents, c'est-à-dire ingrats, -du jour où celui qui a longtemps fait s'arrête. Alors ce parent a tous -les défauts; il a d'abord les siens, et puis toutes ses qualités qui -se sont changées en défauts. Bienheureux qu'elles ne deviennent pas -des vices!] - ---Ah! mon amie, ma seule amie, venez à notre secours! s'écrie madame -de La Tour, en tombant à genoux près de son lit... Mes neveux vont -périr si vous ne les secourez pas!... Vous seule le pouvez; car vous -avez tout pouvoir sur madame Bonaparte, et madame Bonaparte peut tout -à son tour sur le général Bonaparte[45]. - -[Note 45: Madame de La Tour se serait crue coupable d'appeler -l'Empereur par son nom.] - -Et madame de La Tour apprend à son amie ce qu'elle ignorait, n'ayant -lu aucun journal depuis le matin, la conspiration de Georges et le -danger de MM. de Polignac. - -Madame de Montesson, dont l'esprit rapide comprit sur-le-champ le -danger des accusés, ne perd pas un moment à délibérer; elle sonne, -donne l'ordre de mettre ses chevaux et demande une robe. - ---Mais vous êtes malade, mon amie!... vous souffrez cruellement... -vous ne pouvez aller à Paris... Je ne vous demandais qu'un billet pour -madame Bonaparte! - ---Un billet n'est point assez éloquent lorsqu'il s'agit de la vie -d'un homme, lui répondit madame de Montesson... Il faut que je voie -non-seulement Joséphine, mais l'Empereur!... - ---Mais vous avez la fièvre! s'écrie madame de La Tour, qui venait de -serrer sa main. - ---Eh bien! je n'en parlerai que mieux et plus vivement, dit-elle en -souriant et en montrant des dents encore superbes... - -Et une demi-heure n'était pas encore écoulée depuis l'entrée de madame -de La Tour dans sa chambre, qu'elle était sur le chemin de -Saint-Cloud. - -En arrivant, elle fut aussitôt introduite auprès de Joséphine; elle -lui demanda avec instance, avec larmes, la grâce de MM. de Polignac et -de M. de Rivière[46]. - -[Note 46: On a dit vulgairement que MM. de Polignac avaient été tous -deux condamnés à mort; c'est une erreur. M. Armand le fut, mais non -pas M. Jules. Il fut condamné à deux ans de prison; il n'eut pas de -lettres de grâce comme les autres.] - ---Hélas! répondit Joséphine, que puis-je pour eux? - ---Tout! dit avec force madame de Montesson; car vous avez un motif -puissant pour exiger de l'Empereur qu'il vous accorde les trois têtes -qu'il veut faire tomber. C'est sa propre gloire que vous voulez -sauver avec elles!... Que veut-il?... être roi!... Eh bien! veut-il -aussi que nos voeux, qui seront toujours pour lui, soient refoulés -dans nos coeurs par cet acte de cruauté?... Veut-il que les marches du -trône où il monte soient teintes du sang innocent?... - ---Mais ils sont coupables! dit doucement Joséphine. - ---Non, ils ne sont pas coupables! dit madame de Montesson, avec une -force que lui donnait la fièvre qu'elle avait et l'émotion de son âme. -Non, ils ne sont pas coupables!... Quels serments ont-ils prêtés?... -quelle est la foi jurée qu'ils ont violée?... Toujours fidèles à leur -souverain, ils sont rentrés en France pour ses intérêts; c'est vrai... -Eh bien! qu'on les surveille... qu'on les enferme... Mais pas de -mort!... pas de sang versé!... Mon Dieu! la France n'en a-t-elle pas -assez vu couler?... - -Et, tout épuisée de l'effort qu'elle venait de faire, elle retomba sur -le canapé d'où elle s'était levée, entraînée par son agitation. - ---Calmez-vous, lui dit Joséphine en l'embrassant, vous me faites -rougir de mes craintes. Je parlerai... Bonaparte m'entendra... et je -vous jure qu'il faudra qu'il me donne la grâce de MM. de Polignac, ou -je n'aurai plus d'affection pour lui. Vous m'ouvrez les yeux!... Sans -doute, ils ne sont pas aussi coupables que ce Moreau!... - ---Oh! lui, je vous l'abandonne!... quoiqu'à vrai dire, il faudrait que -la première action de votre héros, dans la route nouvelle que sa -gloire lui a frayée, fût tout entière grande et généreuse. Ah! -Joséphine! la clémence est si belle dans un souverain!... - ---Je vous promets de faire tout ce que je ferais pour sauver mon -frère... Reposez-vous sur moi. - ---Ne pourrais-je le voir? demanda madame de Montesson. - ---Je vais le savoir, dit Joséphine avec empressement, et peut-être -charmée d'avoir un auxiliaire aussi puissant avec elle. - -Elle revint au bout de quelques minutes l'air tout abattu.--Je ne puis -le voir _moi-même_, dit-elle... Partez; mais comptez sur moi. - -Madame de Montesson revint à Romainville dans un état digne de pitié. -Sa fièvre avait redoublé par la crainte de ne pas réussir, et de -rapporter une parole de mort dans cette famille désolée[47], au lieu -de la joie qu'elle lui avait promise... En arrivant, elle vit accourir -madame de La Tour et sa fille.--Espérez!...«leur cria-t-elle du plus -loin qu'elle put se faire entendre. Il lui semblait que cette -espérance ne serait pas vaine... - -[Note 47: Junot et moi nous étions alors à Arras, et Murat était -gouverneur de Paris. J'ai vu Junot se féliciter, avec un bonheur dont -des paroles ne peuvent donner l'idée, de s'être trouvé loin de Paris -dans un pareil moment.--Si je m'y fusse trouvée, toutefois, j'aurais -été aussi une des premières auprès de l'Empereur.--Madame de La Tour -était l'amie de ma mère, comme je l'ai déjà dit, ainsi que la famille -Polastron, à Toulouse.] - -On a dit une foule de versions sur cette affaire de MM. de Polignac; -le fait réel est celui que je raconte. On a mis sur le compte de -Murat, de Savary, de l'impératrice, le salut des accusés. Ce fut -madame de Montesson, ce fut elle qui sauva M. de Polignac, M. de -Rivière et M. d'Hozier[48]. Murat, qui alors était gouverneur de -Paris, dit seulement à l'Empereur: _Soyez clément, et vous sèmerez -pour recueillir_. - -[Note 48: Il ne faut pas confondre M. d'Hozier avec M. Bouvet de -Lozier, aussi accusé dans cette affaire de Georges. M. Bouvet de -Lozier ne courait aucun risque, sa prompte franchise avait assuré sa -vie.] - -Mais ces paroles furent dites _pour tous les accusés_, et même pour -Moreau, Coster de Saint-Victor, M. d'Hozier et les autres. Quant à -Savary, ce qu'il fit fut pour plaire à sa femme et satisfaire son -amour-propre, parce qu'il était allié de très-près, par madame -Savary, aux Polignac; mais quand il vit se froncer le sourcil -impérial, il se retira au fond de sa coquille pour s'y tenir -tranquille. Ce fut, je le répète, madame de Montesson qui sauva MM. de -Polignac et de Rivière. - -L'espérance que madame de Montesson avait rapportée à ses amies ne fut -pas d'abord réalisée... La condamnation fut prononcée... En -l'apprenant, madame de Montesson oublia de nouveau toutes ses -souffrances; elle ne sentit plus qu'une seule douleur, celle de ces -femmes qui pleuraient et sanglotaient dans ses bras, l'appelant à leur -aide et lui criant qu'elles n'espéraient qu'en elle. - ---Mon Dieu! mon Dieu! disait madame de Montesson tandis que sa voiture -roulait rapidement vers Saint-Cloud, prêtez-moi un accent _qui le_ -persuade; car ce n'est que de _lui seul_ que j'attends quelque pitié. - -Elle avait raison; elle savait qu'autour des rois, et Napoléon l'était -déjà par le fait[49], il n'y a que trop de gens perfides dont la -volonté d'exécution outre-passe toujours l'intention de punir du -maître. - -[Note 49: Il était empereur depuis le 4 mai 1804; on était alors en -juin.] - ---J'ai parlé, lui dit Joséphine aussitôt qu'elle l'aperçut, mais j'ai -peu d'espoir... Il est plus irrité cette fois que je ne l'ai vu encore -pour des conspirations, même celle de la machine infernale, où, sans -ce pauvre Rapp, Hortense et moi nous sautions en l'air, _sans compter_ -madame Murat[50]... Je lui ai parlé avec l'intérêt que je devais -mettre à une aussi importante affaire, et je crains... - -[Note 50: Malgré sa vive préoccupation, madame de Montesson fut -frappée d'une façon risible en entendant ce mot si comique dans une -circonstance de vie et de mort.--On sait que madame Bonaparte n'aimait -aucune de ses belles-soeurs, et madame Murat était, dans le temps où -nous sommes maintenant, l'une de celles qu'elle aimait le moins.--Le -jour de la machine infernale, madame Murat était en effet dans la -voiture de madame Bonaparte avec mademoiselle de Beauharnais[50-A]. -Elles ne furent sauvées toutes trois que parce que Rapp, qui pourtant -ne s'entendait guère à la toilette des femmes, s'avisa, en descendant -l'escalier, de trouver que le châle de madame Bonaparte n'allait pas -avec la robe, ou je ne sais quelle autre partie de l'habillement. -Madame Bonaparte, qui allait immédiatement après le Consul, se serait -trouvée dans l'explosion, tandis qu'elle ne se trouva qu'à une grande -distance. M. d'Abrantès échappa à la mort également ce jour-là par un -hasard miraculeux.] - -[Note 50-A: Ou sa voiture suivait celle de sa belle-soeur, je n'ai pas -la chose bien présente; je crois cependant qu'elle était avec madame -Bonaparte. Comme, depuis que madame Murat est à Paris, je ne la vois -pas et n'ai aucun rapport avec elle, je n'ai pu le savoir d'elle. Si -cette conduite de ma part paraît étonnante, qu'on se rappelle celle de -madame Murat!... Elle n'est quelque chose aujourd'hui en France que -pour des amis personnels: tout ce qui porte le souvenir de l'Empereur -au coeur doit se rappeler le traité de la cour de Naples en 1814!... -Qui le provoqua?... lorsqu'on songe à ce que pouvait la force de -l'armée napolitaine dans les affaires de cette époque, pour ou contre -l'Autriche, on s'étonne et l'on s'irrite à la fois en voyant une -personne qui avait la prétention de savoir régner presque avant celle -de plaire, ne savoir être ni reine, ni soeur. Comment put-elle croire -UN MOMENT que les couronnes posées sur des fronts fraternels par la -main de Napoléon y demeureraient un jour après la chute de la -sienne?... Les insensés!... ils ne furent rois que par le vertige qui -entoure les trônes au moment du danger!... - -Quant à l'amitié particulière qui existait entre nous dans notre -jeunesse assez intimement pour nous tutoyer, il y a longtemps que les -liens en ont été brisés par madame Murat elle-même. Ma fidélité et mon -dévouement au nom de l'Empereur, à sa mémoire... rendent témoignage -pour moi de ce que j'aurais été pour sa soeur si elle-même eût -toujours été ce qu'elle devait être. Cet attachement et ce dévouement -ont survécu à l'éclat du soleil impérial... La duchesse de Saint-Leu, -le prince de Canino, le comte de Survilliers, tout ce qui reste de -cette illustre et malheureuse famille est dans mon coeur et pour -toujours!...] - ---Mais je veux le voir! s'écria madame de Montesson... Joséphine, -faites que je le voie, et vous serez un ange. - ---Vous le verrez, mon amie!... vous le verrez, calmez-vous... mais, au -nom de vous-même, si vous voulez parvenir à son âme, ne me faites pas -craindre ce qu'il _appelle des scènes_. Je le connais, et je sais que -c'est le moyen de n'arriver à rien... calmez-vous. - ---Eh! puis-je être calme!... si vous saviez quelle douleur, quelle -désolation j'ai laissée derrière moi... - ---Mais soyez tranquille, au moins en apparence... Attendez-moi... je -reviens dans un moment. - -Et Joséphine partit en courant... À cette époque elle était svelte -encore, et sa taille avait ce charme qu'elle a conservé si longtemps. - -Quelques minutes après, elle revint précipitamment;... sa figure, -toujours bonne et gracieuse, était ravissante en ce moment. - ---Venez, venez! s'écria-t-elle en offrant son bras à madame de -Montesson et l'entraînant vers le cabinet de l'Empereur; il veut bien -vous voir!... c'est d'un heureux augure. - -Madame de Montesson le pensait aussi, et cette pensée lui donna des -forces pour parcourir l'espace assez grand qu'il y avait entre la -chambre de Joséphine et le cabinet de Napoléon; mais à peine fut-elle -entrée dans ce cabinet et eut-elle regardé Napoléon, que tout espoir -s'évanouit de nouveau, et ce ne fut qu'en tremblant qu'elle entra dans -l'appartement... Napoléon se promenait rapidement dans la chambre, -ayant encore son chapeau sur sa tête, qu'il n'ôta même pas à l'entrée -de madame de Montesson. - ---Eh bien, madame, lui dit-il assez brusquement... vous aussi vous -vous liguez avec mes ennemis!... vous venez me demander leur vie quand -ils ne rêvent que ma mort!... quand ils la cherchent et veulent me la -faire trouver jusque dans l'air que je respire!... Ils me rendent -craintif... moi!... oui... ils m'empêchent de sortir, parce que je -redoute que la moitié de Paris ne soit victime de leur barbarie... ce -sont des monstres!... - -Madame de Montesson ne répondit rien... l'Empereur s'irrita de son -silence: - ---Vous n'êtes pas de mon avis, à ce qu'il paraît, madame?... dit-il -avec amertume. - -Elle baissa les yeux. - - -NAPOLÉON. - -Vous ne voulez pas me faire l'honneur de me répondre? - - -MADAME DE MONTESSON. - -Que puis-je vous dire, Sire?... vous êtes ému, vous êtes surtout -offensé... et vous ne m'entendriez pas. Ce que je puis seulement vous -affirmer, c'est que j'ai l'horreur du sang, même de celui d'un -coupable!... Jugez ce que je pense de ceux qui veulent faire couler le -vôtre!!!... - - -NAPOLÉON, se rapprochant d'elle. - -Pourquoi donc alors, si vous avez de l'amitié pour moi, venez-vous -intercéder pour des hommes qui me tueront demain, si tout à l'heure je -leur fais grâce?... - - -MADAME DE MONTESSON. - -Non, Sire; on vous a trompé. MM. de Polignac peuvent avoir une pensée -unique, absolue, qui régit leur vie et les guide dans tout ce qu'ils -font et ce qu'ils disent. Ils veulent le retour des princes, comme le -général Berthier, le général Junot voudraient le vôtre en pareille -circonstance; mais ils ne sont pas _assassins_. Ils ont pu employer un -homme à qui tous les moyens sont bons; mais eux, ils sont incapables -d'imaginer et encore moins d'exécuter une infamie. - - -JOSÉPHINE allant à lui et l'embrassant sur le front. - -Que t'ai-je dit, mon ami?... tu vois que madame de Montesson te parle -comme moi!... Que t'ai-je dit encore? que MM. de Polignac seraient à -l'avenir liés par la reconnaissance s'ils te doivent leur vie! - - -MADAME DE MONTESSON. - -Ajoutez à cette considération, qui est immense, que vous êtes dans un -moment, Sire, où vous devez marquer par votre clémence plus que par la -sévérité... Cette époque à laquelle vous êtes parvenu, vous savez que -je vous l'ai presque prédite[51]; en faveur de cette prédiction... -soyez toujours mon héros!... soyez plus, soyez l'ange protecteur de la -France!... qu'on dise de vous _seul_ ce qu'on n'a dit encore d'aucun -souverain:--_Il fut vaillant comme Alexandre et César, et bon comme -Louis XII_. - -[Note 51: La faveur dont jouissait madame de Montesson ne venait pas, -comme on le croyait, de madame Bonaparte, mais de Napoléon lui-même. -Un jour, le duc d'Orléans était à Brienne avec madame de Montesson, -alors sa femme; le prince fut invité à donner les prix aux élèves de -l'école militaire, et ce fut madame de Montesson que le prince chargea -de ce soin, et qui les couronna. En donnant le laurier à _Napoleone -Buonaparte_, elle lui dit: _Je souhaite qu'il vous porte bonheur_. -Cette phrase, dite sans aucune pensée directe, fit impression sur le -jeune homme couronné; et plus tard, lorsqu'il fut au pouvoir, il se -rappela madame de Montesson et fut doublement heureux en la retrouvant -liée avec Joséphine. Et son amitié pour elle se ressentit beaucoup de -la pensée de Brienne, à laquelle d'ailleurs elle faisait très-souvent -allusion.] - - -NAPOLÉON, d'une voix plus douce. - -Mais je ne suis pas roi!... je ne suis, comme empereur, que le premier -magistrat de la république. - - -MADAME DE MONTESSON, souriant. - -Vous êtes tout ce que vous voulez et vous serez aussi tout ce que vous -voudrez... Enfin, comme premier magistrat de votre république, comme -vous l'appelez, vous pouvez faire grâce, et il faut la faire. - - -NAPOLÉON. - -Et qui me garantira non-seulement ma vie, mais celle de tout ce qui -m'entoure, si je fais grâce? - - -MADAME DE MONTESSON. - -La parole d'honneur des condamnés qu'ils ne violeront jamais, j'en -suis garant. - - -NAPOLÉON. - -Vous connaissez mal ceux dont vous répondez, madame, à ce qu'il me -paraît; MM. de Polignac sont des hommes d'honneur, sans doute, mais -ils regarderont la parole donnée comme un serment prêté sous les -verrous, et ils s'en feront relever par le pape. - - -JOSÉPHINE. - -Eh bien! si tu crains qu'ils ne soient pas assez forts contre leur -volonté dominante, garde-les sous des verrous; mais pas de mort, mon -ami..., pas de mort! - - -MADAME DE MONTESSON se levant et allant à lui en lui prenant la -main. - -Sire!... que faut-il faire? Faut-il vous conjurer à genoux?... Sauvez -M. de Polignac... sauvez les accusés; sauvez-les tous!... oh! je vous -supplie!... - -Et elle plia le genou au point de toucher la terre; Napoléon la releva -précipitamment et la contraignit presque de se rasseoir. - - -NAPOLÉON. - -Vous m'affligez... car, en vérité, je ne puis vous accorder la vie de -tous ces hommes, pour qui le repos de la France n'est rien, et qui se -jouent du sang de ses fils comme de celui d'une peuplade sauvage. - - -JOSÉPHINE. - -Bonaparte[52], je t'ai déjà bien prié... je te prierai tant qu'il y -aura de l'espoir... mais, si tu me refuses, je ne t'aimerai plus... - -[Note 52: Elle ne lui donnait jamais le nom de Napoléon, ni en lui -parlant, ni loin de lui. Elle disait toujours Bonaparte, et plus tard, -en parlant de lui, l'Empereur. Mais elle fut très-longtemps à prendre -l'habitude de ce dernier nom... et en lui parlant alors, elle lui -disait: Mon ami.] - - -NAPOLÉON l'embrassant. - -Mais puisque tu m'aimes, comment peux-tu me demander la grâce de ces -hommes qui non-seulement, je le répète, veulent ma mort, mais le -bouleversement de la France? - - -MADAME DE MONTESSON avec douceur. - -Ce n'est pas ce qu'ils veulent. - - -NAPOLÉON. - -Eh! madame, peuvent-ils espérer autre chose? L'agitation -révolutionnaire que j'ai tant de peine moi-même à contenir se -soumettrait-elle à une main inhabile? On n'improvise pas un -gouvernement, madame, et les passions populaires ne répondraient plus -aujourd'hui à leur colère royaliste contre la Révolution et la -République... Cependant, tout en accusant MM. de Polignac et de -Rivière de ramener des troubles peut-être plus sanglants que ceux de -93, je les trouve moins coupables que des généraux républicains... -des hommes comme Moreau (sa voix devint tremblante), Pichegru!... qui -vont serrer la main, comme frères, au chouan Georges!... - -Il se laissa aller sur un canapé... Il était pâle et semblait avoir le -frisson; ses lèvres étaient blêmes et toute sa physionomie -bouleversée. Madame de Montesson fut alarmée et fit un mouvement; mais -Joséphine lui fit signe de demeurer tranquille, et, s'approchant de -Napoléon, elle lui prit les mains, les serra dans les siennes, puis -elle l'embrassa, lui parla bas longtemps, et peu à peu le calme revint -sur la belle physionomie de l'Empereur. Mais madame de Montesson dit -ensuite qu'elle avait eu peur lorsque ses yeux s'étaient fermés et -qu'il était tombé sur le canapé. Oui, reprit-il en se levant et -marchant très-vite, en partie dans la chambre et en partie dans le -jardin[53]... ces hommes de la France sont plus coupables que des -serviteurs de la famille de Louis XVI, de ce malheureux Louis XVI!... -Mais Moreau... le vainqueur d'Hohenlinden!... lui, devenir un -conspirateur!... Il me croit jaloux[54] de lui! et pourquoi, grand -Dieu!... Ma portion de renommée est assez belle; je n'ai besoin de -nulle autre pour la rendre plus brillante... Et si Dieu me prend en -faveur, j'espère bien en mériter une aussi élevée qu'il y en a sous le -ciel!... - -[Note 53: Cette scène, que je tiens en entier de M. de Valence et de -madame de Montesson, me fut confirmée depuis par l'impératrice -Joséphine; elle avait intérêt à laisser croire qu'elle avait obtenu la -grâce à elle seule, mais, comme je savais la vérité, elle n'osa pas -l'altérer devant moi.] - -[Note 54: C'est ici le lieu de parler de la manière dont on comprend -le mot _jalousie_: il paraît qu'il y a de certaines gens qui voient ce -sentiment en autrui lorsqu'ils le sentent en eux-mêmes, comme ceux qui -ont la jaunisse et voient tout jaune. J'ai entendu souvent des hommes -qui, après avoir rimé vingt vers, prétendaient que Victor Hugo et -Dumas étaient jaloux d'eux!... J'ai vu pareille stupidité dans -beaucoup de femmes relativement à madame de Genlis et à madame de -Staël!... madame de Staël, le plus beau génie de son époque après M. -de Châteaubriand! J'ai entendu la même parole sur madame Sand, le plus -beau talent de notre temps! De qui serait-elle jalouse, elle, bon -Dieu?... aussi ne l'est-elle pas.--De qui Napoléon eût-il été -jaloux?... lui dont la tête penchait sous le poids des couronnes, et -qui, sans quitter celle de laurier, allait les surmonter toutes par -celle de Charlemagne, comme lui-même avait surpassé sa gloire.] - ---Eh bien! donc, dirent les deux femmes en même temps en se mettant -presque à genoux, soyez clément pour MM. de Polignac... commuez la -peine... mais pas de mort!... Oh! pas de mort!... - ---Demain tu viendras me parler pour Moreau, dit Napoléon à -Joséphine!... Croiriez-vous, dit-il ensuite à madame de Montesson, -qu'après avoir été le but des impertinences de la femme pendant quatre -ans, elle a été plus qu'importune pour obtenir la grâce entière du -mari?... Elle est vraiment bonne, ma Joséphine. Et l'attirant à lui, -il l'embrassa avec une profonde émotion. - ---Et moi, dit madame de Montesson, il me faut aussi vous embrasser -pour vous remercier. - - -NAPOLÉON étonné, mais souriant. - -Me remercier! et de quoi? - - -MADAME DE MONTESSON. - -Mais de la grâce de mes amis! Ne venez-vous pas de le dire?... -N'avez-vous pas reconnu que Moreau était plus coupable qu'eux?... - - -NAPOLÉON. - -Sans doute. - - -MADAME DE MONTESSON. - -Eh bien! s'il en est ainsi, vous ne pouvez pas condamner les uns quand -vous faites grâce au plus criminel... - - -NAPOLÉON la regardant. - -Eh! qui vous dit, madame, que je ferai grâce à quelqu'un? - - -MADAME DE MONTESSON. - -Mon coeur qui vous connaît et qui m'assure que vous ne voulez pas -faire condamner Moreau... Il ne le sera pas. - - -JOSÉPHINE. - -Mon ami... grâce!... grâce!... - - -MADAME DE MONTESSON. - -Allons, dites ce mot-là!... il vous fera du bien. - - -NAPOLÉON. - -Mais je ne puis la faire entière cette grâce..... il me faut une -garantie, et je ne puis l'avoir que dans la liberté de ces -messieurs..... - - -MADAME DE MONTESSON l'embrassant avec affection[55]. - -[Note 55: Elle était naturellement très-froide et peu expansive; elle -avait même habituellement une dignité qui donnait de la crainte aux -jeunes femmes qu'on lui présentait.] - -Ah! merci! merci!.... vous êtes bon! vous êtes aussi bon que vous êtes -grand!.... - - -JOSÉPHINE l'embrassant aussi très-émue. - -Merci, mon ami!.... merci!.... Voilà une belle journée!.... elle doit -aussi être belle pour toi!... - - -NAPOLÉON. - -Mais que dans leur prison ils soient circonspects; pas d'intrigues.... -pas de complots. - - -MADAME DE MONTESSON avec assurance. - -Je réponds d'eux... (_Elle va vers l'Empereur, mais sans crainte._) En -parlant _des accusés_... j'ai entendu _tous les accusés_ pour la cause -royale. - - -NAPOLÉON très-vivement. - -Non, madame..... En vous accordant, ainsi qu'à Joséphine, la vie de M. -de Polignac et de M. de Rivière, je n'ai entendu et compris que ces -deux noms; les autres doivent subir leur sort. - - -MADAME DE MONTESSON. - -Même M. d'Hozier?.... - - -NAPOLÉON. - -M. d'Hozier comme les autres. - - -JOSÉPHINE. - -Mon ami!.... - - -NAPOLÉON frappant du pied avec colère. - -On a bien raison de dire qu'un homme d'état ne devrait jamais laisser -approcher une femme de son cabinet!.... Que me voulez-vous toutes -deux?... Vous me tourmentez depuis une heure pour obtenir une chose -qui peut-être me sera fatale!.... Dieu veuille qu'un jour vous ne vous -rappeliez pas cette conversation avec effroi! - - -MADAME DE MONTESSON. - -Dieu protége les rois cléments, et nous ne nous la rappellerons que -pour vous en aimer davantage... Mais, je vous en conjure, donnez-moi -la vie de M. d'Hozier. - - -NAPOLÉON. - -Vous l'aimez donc beaucoup? - - -MADAME DE MONTESSON. - -Moi! du tout, je ne le connais pas[56]. - -[Note 56: Je crois qu'en effet elle ne le connaissait pas du tout.] - - -NAPOLÉON. - -Eh bien! pourquoi donc alors vouloir arrêter le cours de la loi?.... - - -MADAME DE MONTESSON. - -Que vous importe?.... Allons, accordez-moi sa grâce!... je vous -en conjure!... Hélas! pour vous-même, je voudrais vous voir -signer une amnistie pleine et entière. Ainsi, par exemple, -M. de Saint-Victor..... - - -NAPOLÉON l'interrompant avec une sorte de hauteur. - -Ah! pour celui-là, je vous demande de ne pas aller plus loin! M. de -Saint-Victor est sans doute un brave homme; mais il est du nombre de -ces conspirateurs qui ruinent une cause, quand ils y entrent comme -associés actifs..... C'est un homme bien dangereux[57]... et il a fait -bien du mal à tous les siens!... Il doit mourir!... (ajouta-t-il après -un long silence et comme répondant à une voix intérieure.) Nous ne -sommes plus au temps des Brutus. - -[Note 57: M. Coster de Saint-Victor était fanatique pour ses rois -comme un Romain de l'ancienne Rome l'était pour sa république. Pendant -tout le procès il fit constamment des réponses inconcevables, et -toujours bravant les juges et l'autorité... Souvent il dédaignait de -répondre, et en tout Napoléon avait raison: il fit beaucoup de mal à -sa cause par l'obstination qu'il apportait quelquefois dans ses -réponses... Du reste loyal, brave, et brave chevaleresquement... -L'infortuné périt avec le plus noble courage, et sur l'échafaud, au -moment où sa tête tombait, il criait encore: Vive le Roi!] - - -MADAME DE MONTESSON. - -Je ne connais M. de Saint-Victor que de nom, ainsi que M. d'Hozier; -mais des rapports intimes existent entre ce dernier et moi par des -amis communs: voilà pourquoi je tiens tant à le sauver. - - -NAPOLÉON. - -Eh bien! soit: je vous le donne encore..... (_se reprenant_) -c'est-à-dire j'en parlerai avec Cambacérès et le grand-juge; car je -n'ai pas pouvoir à moi seul..... - -Madame de Montesson quitta Saint-Cloud tellement heureuse d'avoir -obtenu ce qu'elle voulait, qu'elle ne souffrait plus... - ---Victoire! cria-t-elle du plus loin qu'elle aperçut ses amies -désolées qui accouraient à elle.... Victoire!--Et elle leur annonça ce -que l'Empereur venait de faire. - ---C'est un homme qui veut mériter ce qu'il cherche à obtenir, dit M. -de Valence... et ce n'est pas moi qui lui serai un empêchement. - -Telle fut la véritable histoire de MM. de Polignac[58]. Je ne sais -s'ils en sont instruits; mais la voici telle qu'elle me fut racontée -par la principale actrice de ce drame intéressant et confirmée par la -seconde. - -[Note 58: On croit généralement que M. Jules de Polignac avait été -condamné à mort; c'est une erreur, il ne le fut jamais qu'à deux ans -de détention.] - -Nous remarquâmes, en parlant de cette conspiration et du jugement des -accusés, qu'ils montrèrent dans cette circonstance le même courage -insouciant que toute la noblesse a constamment prouvé pendant le temps -de la Révolution.--M. de Rivière, à qui je reproche trop de ferveur -pour son parti peut-être, fut pendant ce procès l'homme de cour -d'autrefois... C'était M. de Narbonne se battant avec un bouton de -rose dans la bouche, et qui, le laissant[59] tomber, se penche, le -ramasse, mais sans cesser de croiser le fer, se relève, reprend -aussitôt son avantage et désarme son adversaire.--M. de Rivière -faisait des vers. Un jour, se trouvant au tribunal et apercevant -madame de La Force parmi ses nombreux amis, ayant à côté d'elle -mademoiselle de La Ferté[60], il fit ce couplet, et l'ayant écrit au -crayon, il le lui fit passer: - - En prison est-on bien ou mal? - On est mal, j'en ai maint exemple. - On est mal au bureau central; - On est encor plus mal au Temple. - À l'Abbaye on n'est pas mieux, - Car d'en sortir chacun s'efforce. - Le prisonnier le plus heureux, - C'est le prisonnier _de la Force_. - -Chanter sous le couteau; comme c'est français!... - -[Note 59: Ce fut à M. de Narbonne (le comte Louis de Narbonne) que ce -fait arriva.] - -[Note 60: Qui depuis est devenue duchesse de Rivière. C'est un beau -caractère de femme. C'est le dévouement, la tendresse, tout ce qu'une -âme de femme renferme, mais ce que souvent elle n'a pas le courage de -donner. Mademoiselle de La Ferté eut ce courage; honneur à elle!] - -La conduite de madame de Montesson dans cette circonstance fut connue, -mais moins peut-être qu'elle n'aurait dû l'être en raison de sa -modestie. On parla beaucoup dans le monde de la vie de MM. de Polignac -sauvée par Joséphine, mais voici la vraie version. Sans doute que les -MM. de Polignac l'ont su, ainsi que M. de Rivière, et que leur -reconnaissance aura payé celle qui ne faisait en cela que servir ses -amis et sauver la vie d'un homme. - -La santé de madame de Montesson, qui, à cette époque, était déjà -perdue, parut reprendre un peu de mieux par la joie qu'elle vit autour -d'elle. Madame de La Tour remerciait Dieu chaque soir et le priait -pour cette âme parfaite qui lui avait conservé tout ce qui lui restait -d'une soeur bien-aimée.... Madame de Montesson, heureuse du bonheur de -ses amis, jouissait de son ouvrage, et pendant toute l'année 1804 -elle fut encore assez bien pour donner de l'espoir. Sa maison de -Romainville, toujours ouverte, était plus que jamais le rendez-vous de -tout ce qui arrivait à Paris en gens distingués, et de cette belle -fleur de bonne compagnie française dont il y avait encore alors un bon -nombre en France... Remplie de reconnaissance, attachée d'amitié à -l'Empereur, elle prit une part positive à tout ce qui lui arriva dans -les années qui s'écoulèrent entre la grâce de MM. de Polignac et le -jour où elle mourut. L'arrivée du Pape, les événements immenses qui se -groupaient autour de Napoléon pour prouver qu'il ne pouvait être servi -par la fortune qu'en raison de sa gigantesque destinée, trouvaient en -elle une amie pour les faire valoir. Elle l'aimait de coeur, enfin, -ainsi que Joséphine et plusieurs des généraux attachés à l'Empereur. -M. d'Abrantès y allait beaucoup lorsqu'il était à Paris. J'y voyais -aussi le maréchal Pérignon, mais pas très-souvent. Duroc y allait -aussi;--Savary jamais. Madame de Montesson le détestait... - -Mais la santé de madame de Montesson s'altéra au point que Hallé, que -je voyais souvent, et qui à cette époque était mon médecin, me dit -qu'elle était fort mal. On lui fit quitter Romainville et elle revint -à Paris, mais dans un état désespéré. Madame de Genlis eut alors une -conduite admirable et à laquelle il faut rendre justice. Madame de -Montesson était riche; elle avait même une immense fortune, et elle -laissait sa nièce travailler la nuit pour gagner sa subsistance. -Peut-être avait-elle pour se conduire ainsi des motifs que -j'ignore[61], cela se peut;--je le veux croire même pour l'excuser... -mais madame de Genlis ne devait pas moins en ressentir la blessure. -Aussitôt qu'elle apprit le danger de madame de Montesson, elle laissa -un ouvrage pour lequel elle avait un dédit assez fort si elle ne le -livrait pas pour un jour fixé, et elle consacra ses journées entières -à sa tante, partant de l'Arsenal, où elle logeait alors, pour aller -chez la malade dans la Chaussée-d'Antin, à dix heures du matin, pour -n'en revenir qu'à dix heures du soir!... Pendant ses journées de -souffrance, madame de Montesson avait constamment sa tête, et comme -ses douleurs n'étaient pas fort aiguës, madame de Genlis lui faisait -la lecture pendant quatre et cinq heures... Le jour de sa mort, -sentant sa fin approcher, elle demanda elle-même les sacrements... sa -nièce les lui vit recevoir et pria avec le clergé... À peine les -prêtres étaient-ils partis, que l'agonie commença... Cachée derrière -le rideau du lit de la mourante, madame de Genlis priait tout bas et -sans qu'elle pût entendre les prières des agonisants que sa nièce -disait pour elle!... Aussitôt qu'elle fut expirée, madame de Genlis, -fort émue et toute en pleurs, tira le rideau, et, tombant à genoux -près du corps de cette parente à un degré si intime qui avait oublié -au moment extrême qu'elle laissait la fille de sa soeur dans un état -malheureux, elle pria longtemps pour elle... puis, se relevant, elle -lui ferma les yeux; alluma deux cierges qu'elle mit auprès de son lit, -et fit chercher à Saint-Roch, paroisse de madame de Montesson, un -prêtre, qu'elle établit dans la chambre mortuaire pour dire les -prières des morts auprès du corps. - -[Note 61: Lorsqu'on voit une personne naturellement bonne se conduire -sévèrement envers des parents très-proches, que le public ne se presse -pas de lui donner tort; il est probable qu'elle n'en a aucun.] - -Pendant la maladie de madame de Montesson, un page de l'Empereur ou de -l'Impératrice allait tous les jours savoir des nouvelles de la malade, -et en apprenant sa mort, Napoléon ordonna qu'elle reçût les honneurs -qu'une princesse recevrait. Elle fut exposée, pendant UNE SEMAINE, -dans une chapelle ardente à Saint-Roch, chose qui n'avait jamais lieu, -pas plus qu'aujourd'hui, au reste, pour une personne du monde. - -Une circonstance dramatique eut lieu au moment où le corps descendait -les vingt-cinq marches de Saint-Roch, pour être déposé sur le -corbillard qui devait le porter à Seine-Assise, où il devait être -enterré près du duc d'Orléans. Au moment où l'on descendait le -cercueil, escorté de plus de cent personnes qui lui faisaient cortége, -un autre convoi s'arrêtait au bas de l'escalier de l'église, et les -deux cercueils se croisèrent dans leur marche funèbre. La dernière -arrivée était mademoiselle Marquise, autrefois danseuse de l'Opéra, -adorée jadis de M. le duc d'Orléans, qu'elle avait rendu père de M. de -Saint-Far, de M. de Saint-Albin et de madame de Brossard. M. le duc -d'Orléans l'avait aimée avec passion, l'avait faite marquise de -Villemomble...; et puis il avait aimé madame de Montesson et abandonné -la mère de ses fils. Et ces deux femmes, jadis rivales, jalouses et -vindicatives, se retrouvaient ainsi sur le seuil du cimetière, de ce -lieu où s'éteignent toutes les passions!... Le même _requiem_ était -chanté sur leur bière, les mêmes tentures drapaient l'église pour leur -fête de mort, et les mêmes cierges brûlaient pour l'éclairer. - - - - -SALON - -DE - -MADAME DE GENLIS, - -À L'ARSENAL. - - -Lorsqu'après dix ans d'exil, madame de Genlis revit la France, elle -n'eut pas d'abord la pensée d'avoir un salon, ni de pouvoir même de -longtemps former une société intime dont l'agrément devait remplacer -tout ce que les malheurs révolutionnaires avaient enlevé à chacun. -Rien ne peut se comparer à ce qu'on voyait alors en France: la France, -qui, peu d'années avant, se disait avec orgueil la reine des nations -civilisées pour tout ce qui est élégance et bon goût! Ce qu'on -appelait _le monde_ n'était qu'une bigarrure mal composée même, et qui -n'offrait à l'oeil qu'un assemblage choquant des couleurs les plus -opposées. _Le monde_, ou plutôt la société de cette époque, était une -réunion de parvenus à la fortune par des fournitures à l'armée, ou par -l'agiotage au perron, ou par d'autres moyens moins honorables et moins -_industriels_. Pendant nos temps calamiteux de la Révolution, une -seule route s'était offerte pour conduire à un noble but: c'était -l'armée; parler de gloire à des Français, c'est flatter leur passion -favorite, c'est leur parler selon leur coeur. Aussi les hommes de -toutes les classes répondirent-ils à cet appel, et la France fut -défendue et puis ensuite sauvée par ces mêmes hommes qui ne s'étaient -d'abord levés que pour former une barrière de leurs corps à -l'étranger, qui voulait nous envahir... Les _parvenus_ par ce noble -chemin furent toujours différents des autres; et cela fut de tout -temps. La Rochefoucauld dit: «_L'air bourgeois se perd rarement à la -Cour, il se perd toujours à l'armée_.» Aussi était-ce une chose -remarquable à voir, que les fils d'une famille dont le père et la mère -restés à Paris avaient fait leur fortune par les causes que j'ai -dites. Les enfants, sans avoir eu d'autres maîtres que les dangers, -une vue continuelle des hommes dans toutes les positions, -rapportaient dans la maison paternelle une attitude aisée et souvent -même agréable, tandis que le père et la mère étaient demeurés comme -devant leur comptoir... - -Les plus insupportables de ces parvenus à la fortune de l'époque -révolutionnaire, c'étaient les fournisseurs de l'armée. Je n'en -excepte qu'un; mais aussi celui-là est tout à fait à part, c'est M. -Collot. Il est lui-même un type d'esprit et de manières courtoises et -polies... Mais il y a longtemps que j'ai parlé de lui dans ce sens, en -disant ce que j'en pense et ce que j'en connais... - -Paris offrait alors lui-même dans son ensemble, comme ville, un coup -d'oeil étrange et terrible à la fois pour l'infortuné qui le revoyait -après quinze ans d'exil!... S'il voulait faire une course dans la -ville, il ne retrouvait plus son chemin... Les rues ne portaient plus -leur ancien nom... Ceux des hôtels, gravés jadis sur des plaques de -marbre ou de pierre, étaient effacés et mutilés, tandis que dans -chaque carrefour il reculait en frémissant devant une dalle de marbre -noir, sur laquelle il voyait gravées en lettres d'or ces paroles -faites pour un peuple LIBRE: _La liberté, la fraternité_ OU LA MORT! -ou bien: _Lois et actes_ de l'autorité publique[62]. - -[Note 62: Il y eut longtemps en France jusque sur les arbres des -grandes routes... sur des rochers, de pareilles inscriptions.] - -Un émigré venait de rentrer; c'était un ami de ma famille. Un jour, il -arrive chez ma mère les yeux pleins de larmes. - ---Qu'avez-vous? lui dit-elle... - -Le malheureux ne pouvait parler. Enfin il nous dit que dans une petite -rue près de Saint-Roch, il était entré, pour éviter la pluie, chez un -marchand de bric à brac, et que là, parmi de vieux cadres tout -mutilés, abîmés, il avait retrouvé le portrait de son père, de son -frère et celui de sa femme...: son frère avait péri sur l'échafaud!... - -À chaque pas, à cette époque, on trouvait le burlesque s'alliant au -terrible!... - -Les femmes ne pouvaient alors remédier au mal qui s'était introduit -dans ce qu'on appelait _la société_: car enfin, depuis surtout la -rentrée des émigrés, elle se recomposait d'elle-même. Mais le mélange -forcé était plus insupportable encore que la solitude. Les femmes des -parvenus haïssaient tout naturellement une conversation intéressante, -parce qu'elles y étaient étrangères. Continuellement occupées -d'étiquette, point sur lequel elles étaient encore plus ignorantes que -sur tout le reste, elles marchandaient une révérence et comptaient les -visites; ce qui était simple, parce quelles devaient craindre à chaque -moment qu'on se rappelât leur basse origine, et très-souvent plus que -cela, et qu'alors on ne voulût leur manquer. J'ai vu longtemps encore -à la Cour impériale de ces pauvretés, de ces _mièvreries_ qui -élevaient des querelles sur une visite plus ou moins longue, plus ou -moins différée... - -La conversation même la plus simple se ressentait, comme on doit le -croire, de l'état de la société à cette époque. Madame de Genlis, -femme élégante et surtout difficile dans tout ce qui tient à la grande -et même l'excessive recherche du langage, souffrait plus qu'un autre -de ce bouleversement complet. Un jour, elle voit arriver chez elle, -rue d'Enfer, où elle demeura avant d'aller à l'Arsenal, une femme dans -une voiture fort élégante, attelée de deux beaux chevaux, et conduite -par un cocher dont la mise eût paru étrange sans un petit nègre encore -plus ridicule, qui était complètement habillé en Maure, et qui n'avait -pas plus de trois pieds de haut: c'était ce personnage qui ouvrait et -fermait la portière. - -Cette dame, qui elle-même était une caricature par sa mise, portait -une robe d'une forme outrée et absurde. Sur sa tête était un -très-petit chapeau de velours avec deux plumes tombantes. Elle se fit -annoncer sous le nom de madame DE Privas. - -En entendant ce nom qui promettait quelque chose, madame de Genlis se -leva et fit deux pas au-devant d'elle. - - -MADAME PRIVAS. - -Vous devez être _joliment_ surprise de me voir, n'est-ce pas? _Eh -bien! qu'est-ce que vous faites donc! rasseyez-vous donc!_... - - -MADAME DE GENLIS, avançant un fauteuil à la dame. - -Veuillez vous asseoir, madame... - - -MADAME PRIVAS, s'asseyant lourdement dans la bergère. - -Tiens, que c'est drôle! vous dites MADAME! vous ne dites pas -_citoyenne_, vous!... vous avez bien raison! Au reste, je l'avais -parié avec M. Privas, je lui ai dit: Je te parie six francs que la -citoyenne Genlis me dira MADAME; il a parié que non, parce qu'il -prétend que vous avez peur. - - -MADAME DE GENLIS, souriant doucement. - -Mais comment M. de Privas, que je n'ai pas l'honneur de connaître, me -fait-il celui de juger ainsi mes sentiments les plus intimes? - - -MADAME PRIVAS. - -Oh! il vous connaît bien, allez, lui!..... tiens! qu'est-ce que c'est -donc que tout ça?... - -Et elle se mit à retourner et à remuer tout ce qui était sur la table -de madame de Genlis... Il y avait, entre autres choses, un charmant -livre de la forme de nos albums d'aujourd'hui, dans lequel madame de -Genlis peignait alors une guirlande de fleurs allégoriques ou plutôt -emblématiques. Elle avait fait un langage des fleurs. Il y a aussi, je -crois, une nouvelle d'elle[63] qui a donné l'idée à M. Révéroni de -Saint-Cyr de faire son roman de _Sabina d'Herfeld_. Madame de Genlis -fut alarmée pour le sort de ses fleurs, et puis elle voulait savoir ce -qui lui valait une visite aussi étrange. - -[Note 63: Les fleurs funéraires.] - ---Permettez-moi, madame, lui dit-elle en refermant doucement le livre, -de vous prier de ne point toucher à cet ouvrage. Il n'est point -terminé et pourrait s'effacer... et puis... mon temps est bien -limité... il n'est même pas à moi. - - -MADAME PRIVAS. - -Vraiment!... pauvre chère dame!... voyez-vous bien! cette chienne de -révolution!... c'est ce que je dis toute la journée à M. Privas!... -là, une dame comme il faut, une dame comme vous, qui a roulé _su_ l'or -et _su_ l'argent..., en être réduite là, à travailler pour vivre!... -Ah! mon Dieu! mon Dieu!... - - -MADAME DE GENLIS, presque impatientée. - -J'ai l'honneur de vous faire observer, madame, que c'est pour cette -raison que mon temps est pris par mon travail... Puis-je savoir ce qui -me procure l'avantage de vous voir? - - -MADAME PRIVAS, la regardant avec admiration. - -Comme vous parlez bien!... voilà comme je voudrais parler!... c'est ce -que je dis toute la journée à M. Privas. Il a été longtemps à le -comprendre, mais j'ai gagné la bataille. - -Madame de Genlis sourit doucement: en effet, madame Privas paraissait -réunir toutes les conditions nécessaires pour remporter la victoire -dans une lutte à coups de poing. Elle avait une taille au-dessus de la -médiocre: son embonpoint très-prononcé, ses bras et ses mains surtout, -d'un volume respectable dans un combat, devaient lui assurer la -victoire... Son visage eût été joli (car elle était encore jeune et -ses traits étaient agréables), s'il avait eu une expression -quelconque; mais elle n'en avait jamais aucune et sa bouche souriait -constamment pour montrer des dents assez jolies, ou plutôt même sans -motifs. Ses yeux étaient bleus, et, avec ou sans regard, ils -paraissaient toujours immobiles. Son nez était bien fait, la forme de -son visage agréable, ses cheveux d'une jolie couleur: eh bien! tout -cela ne lui servait à rien. On aurait même autant aimé qu'elle fût -laide, parce qu'elle aurait peut-être eu de l'esprit. Mais on va voir -que ce n'était pas l'intention qui lui manquait. - -Elle continuait à regarder madame de Genlis avec une expression -admirative vraiment comique, et finit par amuser madame de Genlis, -qui, ainsi que toutes les personnes d'esprit, vit d'abord le côté -plaisant de la chose. Dans le même moment, la femme de chambre de -madame de Genlis annonça M. Millin. - - -MADAME DE GENLIS, lui tendant la main, et lui faisant un signe -d'intelligence en lui indiquant la dame étrangère. - -Je suis bien aise de vous voir, mon ami....... et vous attendais avec -une vive impatience... ma copie est prête, nous n'avons qu'à -l'assembler. - - -M. MILLIN, ne comprenant pas très-bien et croyant qu'il s'agit -d'une lecture. - -Eh bien! je ne vois pas ce qui s'oppose à ce que la lecture se fasse -tout de suite... Madame en est-elle?... - - -MADAME PRIVAS. - -Une lecture!... certainement que j'en suis!... C'est-il beau ça!... -une lecture!... - - -MADAME DE GENLIS. - -Je vois, madame, avec regret que je suis forcée de vous prier -d'abréger votre visite qui m'honore, sans doute, mais à laquelle je ne -puis donner l'attention qu'elle mérite, étant obligé de lire à M. -Millin un ouvrage de moi, auquel vous ne prendriez aucun plaisir... et -puisque vous ne voulez pas me dire le motif pour lequel vous êtes -venue me chercher dans ma retraite, je suis forcée... - - -MADAME PRIVAS. - -Eh là! là! comme elle s'emporte donc, cette petite dame! Eh bien! -voyons! soyez donc gentille! on ne veut pas vous faire de mal... au -contraire... voilà l'histoire. Mon mari et moi nous sommes de bonnes -gens... nous sommes riches... très-riches même... M. Privas, -voyez-vous, a vendu des farines aux armées... il a eu des fournitures -dans un bon temps, le temps _où le blé manquait_... il a eu des -protecteurs... on l'a payé, enfin... et bien payé aussi. Nous sommes -riches, et riches en honnêtes gens. - - -MILLIN, à demi-voix. - -Oui, comme des accapareurs! Oh! les voleurs! - - -MADAME DE GENLIS. - -Enfin, madame... - - -MADAME PRIVAS. - -M'y voilà!... m'y voilà!... comme vous êtes vive!... m'y voilà!... -Vous saurez donc que M. Privas et moi nous aimons beaucoup le monde, -mais le beau monde... Nous voulons tenir maison, recevoir, nous faire -honneur de notre belle fortune, enfin; et pour cela il me faut -quelqu'un qui sache ce que c'est que la belle société, voyez-vous... -Moi j'aime les gens comme il faut. _Je n'aime pas ces parvenus qui se -donnent des tons_, comme si nous n'étions pas tous de la _même -farine_. J'ai lu les _Veillées du Château_, j'ai lu _Adèle et -Théodore_, et j'ai dit à M. Privas: Voilà _la dame_ qu'il nous faut... -et alors, voyez-vous, je suis venue moi-même, pour vous expliquer que -vous gagnerez plus gros avec nous qu'avec vos livres, et que vous -serez heureuse, parce que vous entendez bien que je ne vous -tyranniserai pas... Voulez-vous accepter, chère madame? - - -MADAME DE GENLIS. - -Je suis fort sensible, madame, à l'obligeance de votre offre, mais je -ne puis y répondre. - - -MADAME PRIVAS, stupéfaite. - -Vous me refusez! - - -MADAME DE GENLIS. - -Croyez que je n'en suis pas moins sensible à votre bonté pour moi, -madame; mais j'ai l'honneur de vous dire que je ne puis accepter. - - -MADAME PRIVAS. - -Mais pourquoi? Songez donc que nous vous donnerons douze mille francs -par an, si vous voulez venir vivre avec nous. L'hiver, nous occupons -un bel hôtel dans la rue Saint-Dominique; et l'été, nous le passons -tout entier dans une superbe terre que M. Privas vient d'acheter en -Bourgogne, près d'Autun. - - -MADAME DE GENLIS, avec émotion. - -Près d'Autun!... C'est dans les environs d'Autun qu'est le château qui -appartenait à mon père, et où j'ai passé mon enfance!... Mais, encore -une fois, madame, recevez mes remerciements, sans chercher à ébranler -ma résolution; elle est positivement arrêtée, et pour vous éviter -toute insistance, je dois vous dire que jamais je ne sacrifierai ma -liberté; je suis et _veux_ rester indépendante: voilà mon dernier -mot. - - -MADAME PRIVAS. - -Hé bien! vous avez tort: vous seriez toujours indépendante, parce que -vous auriez en nous des amis... _et écoutez donc, voyez-vous_, des -amis qui ont cinq millions de fortune, c'est beau, ça!... - - -MADAME DE GENLIS. - -Tous vos efforts, madame, en me prouvant que vous avez la bonté de -tenir à moi, me donnent encore plus de regrets... Mais, je vous le -répète, la chose ne peut avoir lieu. - - -MADAME PRIVAS. - -Mon Dieu! vous n'êtes pas raisonnable! - - -MILLIN, avec impatience. - -Pardieu! madame, c'est vous qui ne l'êtes guère! Voilà une heure que -Madame vous répète qu'elle ne veut pas aller avec vous, et vous ne la -comprenez pas! - - -MADAME PRIVAS, regardant Millin de travers. - -Hé bien! qu'est-ce que _c'est donc_? De quoi se mêle-t-il, ce -monsieur? Est-il votre parent, ma chère dame?... (_Elle regarde Millin -alternativement avec madame de Genlis._) Écoutez, voyez-vous, si vous -êtes habitués à vivre ensemble, nous prendrons _le cousin_ avec nous! -oh! mon Dieu! je suis bien sûre que M. Privas ne me désavouera pas. - - -MILLIN, éclatant de rire. - -Eh? non! non... nous sommes amis, bons amis; mais pas du tout -_cousins_, comme vous l'entendez!... - - -MADAME DE GENLIS, plus sérieusement et en se levant. - -Toute prolongation de conversation à ce sujet est tout à fait -superflue. J'ai eu l'honneur de vous répondre, madame, et n'ai plus -rien à vous dire. - - -MADAME PRIVAS, se levant aussi. - -Eh bien! donc, adieu, ma bonne dame! Je m'en vais bien affliger M. -Privas, car il se faisait une fête de vous voir, le cher homme; et... -puisqu'il faut vous le dire, le château de Saint-Aubin est bien connu -de lui, allez!... il a demeuré sur les terres de votre père, M. -Privas. - - -MILLIN, tout en se promenant. - -Il a peut-être été son meunier!... - - -MADAME PRIVAS. - -Eh bien! s'il l'a été, qu'est-ce que ça vous fait?... Allons, bonjour, -madame, je m'en vais bien fâchée de ne pas vous emmener; si vous vous -ravisez, écrivez-moi: voilà mon adresse... - -Elle mit sur la table un morceau de vilain carton avec son nom et son -adresse grossièrement imprimés, et faisant une belle révérence à -madame de Genlis, elle sortit en n'adressant qu'une inclination de -tête à Millin... Madame de Genlis et lui la virent monter dans sa -voiture, où l'enferma le petit nègre, qui, par parenthèse, s'appelait -Othello, en l'honneur de Talma probablement, dont ce rôle était alors -le triomphe. Lorsqu'elle fut dans sa voiture, madame Privas cria d'une -voix forte: - ---À la maison!... - -Ce que le petit Maure répéta en fausset. - -Après le départ de cette femme, madame de Genlis croisa ses mains, -puis, les laissant retomber: - -Eh quoi! dit-elle, la France en est-elle à ce point, que la fortune et -les biens de tant de malheureux qui souffrent dans l'exil et la -pauvreté, tant d'héritiers des victimes massacrées, soient dans les -mains de telles gens!... Cinq millions! ainsi cette femme a deux cent -cinquante mille livres de rentes!... peut-être le château de mon père, -tandis que je travaille pour vivre... Voilà donc le résultat de la -Révolution!... - -Elle tomba rêveuse sur une chaise, et y demeura assez longtemps sans -que Millin la troublât. Il comprenait trop bien sa dernière -exclamation[64]. Il dit enfin: - ---Oui, ce serait une bien triste besogne que celle d'avoir provoqué la -révolution, si elle n'avait pas eu d'autres résultats que celui de -tuer et de ruiner les légitimes propriétaires pour enrichir les -intrigants..... oui, ce serait en effet bien triste! - -[Note 64: Millin était fort royaliste. L'empereur, qui le savait, ne -l'aimait pas; et deux fois, sans l'inquiète amitié et les démarches de -ses amis, il aurait été privé de sa place, qui était sa seule -fortune!...] - -Madame de Genlis se leva et marcha quelque temps assez agitée; puis -lorsqu'elle se rassit, elle était calme, et reprit la conversation sur -madame Privas avec une grande liberté d'esprit. - ---Comment l'avez-vous refusée sans réfléchir? lui dit Millin. Songez -donc, douze mille francs! et cette femme paraissait tenir tellement à -vous qu'elle en eût donné quinze et même vingt pour vous avoir. - ---Et moi, jamais je ne sacrifierai ma chère liberté à une fortune, -quelle qu'elle soit; et puis, savez-vous bien que cinquante mille -francs ne paieraient pas l'ennui de vivre avec une pareille femme!... -Est-il donc vrai que beaucoup de ces parvenus soient ainsi? - -Dans ce moment, on annonça M. de Valence. - ---Tenez, dit Millin, voici quelqu'un qui pourra vous donner là-dessus -tous les renseignements possibles. - ---Sur quoi? dit M. de Valence. - - -MILLIN. - -Sur la société d'aujourd'hui... Madame de Genlis est surprise du ton -qui règne maintenant dans le monde, et, pour dire la vérité, elle a -grandement raison. - - -M. DE VALENCE. - -Sans doute elle a raison d'en être choquée; mais elle a tort d'en être -surprise. C'est une conséquence toute naturelle du long bouleversement -qui a mis la France sens dessus dessous... Comment pouvez-vous être -_étonnée_ de cela? répéta-t-il en se tournant vers sa belle-mère. - - -MADAME DE GENLIS. - -Que les choses se soient dérangées, je le conçois; mais qu'elles aient -pris cette attitude et cette couleur, tandis que parmi ces parvenus, -et même dans leurs amis, il y a tant de gens comme il faut, voilà ce -qui m'étonne, et en même temps me choque. Ainsi, par exemple, je -dînais l'autre jour chez ma tante[65], qui, je le croyais, devait -avoir conservé les anciens usages: pas du tout; elle aussi a sacrifié -à la mode et aux exigences de l'époque. De son temps et du mien, car -nous sommes contemporaines, nous ne mettions pas d'hommes à côté de -nous à table. Le maître et la maîtresse de la maison choisissaient -entre eux les quatre femmes les plus distinguées de l'assemblée et les -engageaient à se mettre à côté d'eux[66], et tout cela sans faire de -scène. On était poli pour celles qu'on distinguait, et l'on ne -désobligeait personne. Maintenant ce n'est plus cela: non-seulement le -maître de la maison vient avec beaucoup de bruit prendre la femme _la -plus considérable_, et lui fait traverser le salon devant toutes les -autres, à qui elle marchera sur les pieds, si elle ressemble à ma -marchande de farine de tout à l'heure... mais ce n'est pas tout, il -lui faut encore _un second_: il appelle alors l'homme le plus élevé en -grade après lui, pour enfermer la pauvre femme qui est à sa droite -entre deux ennuyeux qu'elle aurait évités, si elle eût été libre. - -[Note 65: Madame de Montesson.] - -[Note 66: Madame de Genlis ne dit ici que ce qui est. Autrefois les -femmes, lorsque le maître d'hôtel avait annoncé le dîner, sortaient -toutes les premières du salon: celles qui étaient le plus près de la -porte passaient les premières en se faisant quelques compliments, mais -qui n'entravaient pas la marche. Les hommes passaient ensuite, et à -table on se plaçait selon ses goûts et sa convenance. Quelquefois le -maître de la maison mettait _auprès de lui_ les deux femmes les plus -importantes.] - - -M. DE VALENCE. - -Sans doute, _cela était_; et cela n'est plus. Les usages sont des lois -tant qu'ils conviennent; le jour où d'autres exigences nécessitent -d'autres usages, eh bien! ils s'établissent et remplacent les -anciens... Mon Dieu!... c'est la marche commune. L'origine de ce dont -vous parliez tout à l'heure remonte beaucoup plus loin que les -derniers temps de la révolution. Cet usage de placer des femmes en -leur faisant une politesse marquée date, au contraire, de celui des -assemblées. Il fallait souvent flatter un député: pour l'acquérir à -son parti, on plaçait alors sa femme à côté de soi, au grand -mécontentement de dix autres; mais l'esprit de parti ne transige pas, -et avec la politesse moins qu'avec toute autre chose. Les femmes ont -appelé les hommes à côté d'elles dans le même but. - - -MADAME DE GENLIS. - -Vous avez admis chez vous une coutume anglaise, tout aussi mal -appliquée à nos manières que beaucoup d'autres: c'est celle de laver -ses mains et de rincer sa bouche à table. En Angleterre, c'est une -chose simple, parce que les femmes se lèvent de table au dessert; -mais, pour nous, je trouve cela choquant au dernier point, de voir un -homme faire sa toilette à côté de moi. - - -M. DE VALENCE. - -Je suis de votre avis: aussi vous avez dû voir que chez votre tante -toute cette toilette se fait sur des buffets où les femmes trouvent ce -qui leur est nécessaire, ainsi que les hommes..... En général, la -maison de madame de Montesson est citée, je vous le dirai, comme la -meilleure de Paris. - - -MILLIN, avec un accent profondément touché. - -Oh!... cela est vrai; on y fait d'abord les meilleurs dîners que j'aie -mangés de ma vie. Je raisonnais de cela l'autre jour avec M. de Pont, -qui trouvait avec Lavaupalière que les dîners du mercredi, surtout en -carême, étaient ce qu'il avait jamais compris de plus parfait. - - -M. DE VALENCE. - -Permettez-moi, mon cher Millin, de vous faire observer que ce n'est -pas seulement par ses bons dîners que ma tante se fait autant aimer -dans le monde; cela est bon pour Lavaupalière et madame de Guémené. - - -MILLIN. - -Mais qui dit le contraire? ce n'est certes pas moi, qui suis si -heureux de l'entendre causer elle-même de toutes les sciences et des -arts aussi bien que les artistes et les savants eux-mêmes qu'elle -rassemble chez elle. - -Madame de Genlis sourit, mais sans faire une observation. - - -M. DE VALENCE. - -Oui; le premier Consul me disait l'autre jour qu'il serait le plus -heureux des hommes, _ravi_, _charmé_[67], si madame de Montesson -voulait être de la société la plus intime et la plus habituelle de -madame Bonaparte. - -[Note 67: M. de Valence parle ainsi parce que de son temps c'était la -manière de s'exprimer: on était ou _charmé_, ou _ravi_, ou -_désespéré_, et souvent c'était de ne pas rencontrer ou de rencontrer -quelqu'un. Cette façon de parler était surtout singulière lorsqu'on -faisait une narration dans laquelle on faisait, comme ici M. de -Valence, intervenir Napoléon qui était surtout le plus concis des -hommes.] - - -MADAME DE GENLIS. - -C'est-à-dire sa dame de compagnie!... en effet, cela plairait à -Bonaparte, la duchesse douairière d'Orléans!... - - -M. DE VALENCE. - -Quoi qu'il en soit, il l'aime fort et vient chez elle, lorsqu'il ne va -nulle part que chez des élus. - -Dans le moment entrèrent, d'abord M. de Choiseul-Gouffier et puis -Radet, M. de La Harpe[68], M. de Cabre[69], M. Fiévée, qui alors -faisait de charmantes nouvelles dans la _Bibliothèque des romans_; il -était auteur de cette jolie petite histoire, _la Dot de Suzette_: je -dis histoire, car jamais en la lisant je ne puis me persuader que ce -soit un roman, tant il y a de vérité et de naturel. Puis vint encore -M. Marigné, auteur de charmants vers qu'il ne lisait que dans -l'intimité. - -[Note 68: Il ne fut exilé que quelque temps après.] - -[Note 69: Sabatier de Cabre, ancien conseiller-clerc au parlement de -Paris, homme de beaucoup d'esprit, le plus grand _puriste_ que j'aie -connu. Il avait un esprit qui pouvait ne pas plaire en tout, en ayant -beaucoup.] - ---Que je vous fasse mon compliment, dit M. de Cabre à madame de Genlis -en lui baisant la main, quel adorable petit miracle vous nous avez -donné! jamais rien de plus suave, de plus pur, de plus ravissant n'est -sorti de la plume d'une femme! Comment donc ne me l'aviez-vous pas -envoyé? comment au moins ne m'aviez-vous pas présenté à _Mademoiselle -de Clermont_, si les convenances s'opposaient à ce que vous me la -donnassiez? - ---Le fait est, dit M. de La Harpe, que l'on peut vous faire un -compliment sans craindre d'être accusé de fadeur. _Mademoiselle de -Clermont_ est un diamant _sans une_ tache. _C'est mon opinion_, -ajouta-t-il en s'asseyant avec une assurance qui voulait être modeste, -et qui trahissait néanmoins l'homme dont la vanité n'a pas eu de -concurrent, si son talent en a eu beaucoup. - -Plusieurs personnes survinrent, et la conversation se soutint avec le -charme que pouvaient y apporter les nouveaux venus: c'étaient M. de -Talleyrand, M. de Fontanes, M. et madame d'Harville, M. de -Caulaincourt, celui que j'appelais alors _mon petit père_, ses deux -fils, qui, malgré leur jeunesse, étaient tous deux connus dans l'armée -pour deux hommes de haute espérance... Comme leur père était fier de -leur avenir!... Pauvre père!--Tous deux morts!... et quelles morts!... - -Il était rare que la conversation fût hostile en apparence chez madame -de Genlis; elle connaissait trop les formes du bon goût pour ne pas -savoir que rien n'est plus contraire à la bonne grâce d'une femme que -cette manière acerbe avec laquelle quelques-unes accueillent -aujourd'hui les productions des autres[70]. Il y a de l'_envie_, et -l'envie donne tant de laideur à un visage de femme!... tant de -fausseté au sourire!... tant d'aigreur à la voix!... tant d'amertume -au regard!... - -[Note 70: À cette époque, on aurait trouvé peu convenable qu'on fût -trop hostile contre les ouvrages d'une femme; mais le champ était -libre, et M. de Feletz l'a prouvé avec madame de Staël: elle fut -souvent péniblement affectée par les feuilletons du _Journal des -Débats_. Que de lignes fines et spirituelles ont été insérées dans le -_Journal de l'Empire_ (le même journal que les Débats) sur le petit -nuage de Corinne! Ce petit nuage a suffi pour déranger quelquefois la -paix littéraire de l'auteur. Mais pour faire de l'esprit sur un défaut -sans arriver à l'injure, il faut de l'_esprit_ et de l'_esprit_ de -critique.--On ne l'a pas parce qu'on rêve qu'on l'a. La critique -haineuse est non-seulement une entrave à l'esprit, mais à la raison, -sans laquelle on ne peut écrire, même un feuilleton.--Les -personnalités sont odieuses, presque toujours injustes, et, ce qui est -plaisant à observer, toujours inutiles à la critique. Qu'est-ce que -tout cela prouve? répondait Beaumarchais dans ce fameux mémoire que -les Goëzman l'avaient contraint d'écrire. Qu'est-ce que cela -prouve?... et il ajoutait des pages qu'il n'eût pas écrites sans la -polémique ouverte par ses ennemis.--Ce qui lui fit dire un jour: Mes -ennemis m'ont forcé de me sauver sur un piédestal.] - -Madame de Genlis n'avait aucun de ces défauts en parlant; lorsqu'elle -écrivait, elle se laissait aller trop vivement contre madame de Staël. -À cette époque, on parlait dans le monde d'un roman que faisait -madame de Staël et dont elle faisait des lectures chez elle en petit -comité ou bien chez ses amis intimes. - - -MADAME DE GENLIS, avec curiosité. - -Sait-on le titre de ce nouvel ouvrage? - - -M. DE CABRE. - -Pas encore... mais j'en ai entendu quelques passages avant-hier qui -m'ont charmé. - - -MADAME DE GENLIS, souriant. - -Et votre approbation est d'un bien grand prix!--Mais comment ne -savez-vous pas le titre?... Si j'avais assez de confiance en des amis -pour leur lire un ouvrage, cette confiance n'aurait aucune -restriction. - - -M. DE TALLEYRAND, qui a longtemps écouté sans parler. - -Mais si elle ne sait pas encore quel nom elle donnera à son roman!... - - -M. DE LA HARPE. - -Comment, elle ne sait pas quel ouvrage elle fait? - - -M. DE TALLEYRAND, froidement et sans élever la voix. - -Je n'ai pas dit cela; j'ai dit qu'elle ne savait pas quel nom elle -donnerait à ses lettres[71]. - -[Note 71: Les quatre premiers volumes de la _Correspondance littéraire -avec le grand-duc de Russie_. Ces quatre premiers volumes parurent à -cette époque, et l'impression, bien plus soignée que celle des autres, -fut surveillée par La Harpe lui-même avant son exil.] - - -MADAME DE GENLIS. - -Ah! ce sont des lettres? - - -M. DE TALLEYRAND. - -Oui, et admirables. - - -M. DE LA HARPE. - -Il est à désirer que cet ouvrage ne contienne pas l'expression des -doctrines de l'auteur, car elles sont subversives de tout ordre et -même de quelque partie de la morale. - - -MADAME DE GENLIS, souriant doucement. - -Vous n'avez pas toujours pensé ainsi... - - -M. DE LA HARPE, avec humilité. - -Peut-être. Je ne m'en défends pas. - -Pendant ce dernier colloque, M. de Talleyrand s'était levé et avait -été à la cheminée, où il avait pris un immense flacon rempli d'eau de -miel d'Angleterre, et commença à le jeter sur ses mains et sur son -habit. - - -M. DE CABRE. - -M. de La Harpe, savez-vous que votre livre fait un bruit -épouvantable?... - - -M. DE LA HARPE, SOURIANT. - -Vraiment!... mais j'en suis charmé, malgré le grand mot qui doit me -troubler; mais pourquoi ce bruit?... - - -M. DE CABRE. - -Comment! cette foule de personnages de toute espèce, tant morts que -vivants, qui paraissent dans ce livre comme dans une galerie de -portraits et qui, certes, ne sont pas flattés. - - -M. DE LA HARPE. - -Eh bien! les morts ne diront rien apparemment; et je parle des vivants -comme s'ils étaient morts... ou peu s'en faut... qu'avez-vous à dire? - - -M. DE CABRE. - -Moi, rien du tout... Cependant, ne craignez-vous pas que les vivants -ne crient pour leur compte et pour celui des morts?....... J'entends -d'ici un bruit... - - -M. DE LA HARPE. - -Du bruit!... Vraiment, voilà bien de quoi m'effrayer!... Ne vous -rappelez-vous plus le temps où le bruit que faisait la littérature -française aux quatre coins de Paris retentissait dans toute l'Europe? -Je n'ai pas la prétention de faire des mémoires, comme Jean-Jacques, -sur tout ce que j'ai vu et entendu; mais, en temps et lieu, je -pourrais bien m'amuser du souvenir de ces bruyantes époques, ne fût-ce -que pour faire voir que ce grand fracas ne fait jamais beaucoup -mal...: il en reste à peine quelque chose dans les oreilles des -curieux, et même des intéressés. Depuis longtemps, pour moi, a succédé -autour de moi un bruit d'une autre espèce!... (M. de La Harpe poursuit -d'un ton sombre et comme inspiré.) Voilà que j'entends même dans les -intervalles de silence... Quant au bruit dont vous me parlez -aujourd'hui, je ne sais plus ce que c'est. - - -M. DE FONTANES. - -Ah! parce que vous ne dites rien, vous croyez que les autres se -taisent!....... parce que depuis _le grand fructidor_ on n'a pas lu -une ligne de vous dans les journaux, vous ne vous doutez pas que ceux -qui vous y attaquent n'y sont que plus à leur aise? - - -M. DE LA HARPE. - -Tant mieux pour eux et pour moi! rien n'est plus commode pour ces -gens-là que de parler tout seuls, et pour moi de n'en rien savoir... -Si je les lisais, cela me donnerait peut-être de la colère... il vaut -mieux tout ignorer; après tout, ils n'ont pas au fond de mauvaises -intentions. Seulement, ils sont quelquefois tellement pressés de -parler, qu'ils n'attendent pas même à savoir ce qu'ils ont à dire. Ce -n'est pas pour critiquer plutôt une chose qu'une autre, c'est -démangeaison de faire des phrases..... Il m'est tombé sous la main il -y a peu de jours, et sans la chercher, une vieille feuille du temps où -je donnais mes séances du lycée, et dans laquelle l'auteur _croit_ -rendre compte de l'une de ces séances bien plus pour approuver que -pour contredire. Il ne manque pas d'esprit, mais il n'est pas -réfléchi, et c'est de la meilleure foi du monde sans doute qu'il me -fait dire et faire précisément tout le contraire de ce que j'ai fait -et dit... Mais (ici M. de La Harpe devient plus modéré et plus humble -de nouveau) je lui pardonne, ainsi qu'à ceux qui, me réfutant le livre -à la main, et sachant fort bien ce qu'ils faisaient, ont affecté de -combattre ce que jamais je n'ai écrit et m'ont opposé ce qu'ils -prenaient dans mon propre ouvrage[72]... Pourquoi s'en étonnerait-on? -Cela est plus ou moins dans tous les temps: cela est du _métier_, pour -dire le mot. Mais je vous le répète: tout cela fait peu de bruit et -encore moins d'effet... Avez-vous vu souvent de ces feuilles du jour -avoir un lendemain?... Mon ami, ce n'est pas dans les journaux, ce -n'est pas dans des brochures, des extraits, qu'on ira chercher ce que -j'ai pensé: c'est dans mes ouvrages eux-mêmes... C'est là aussi qu'il -conviendra de consigner, quand il en sera temps, ce qui est fait pour -caractériser la critique et la littérature de nos jours. - -[Note 72: On dirait que celui qui attaquait M. de La Harpe est un -frère de celui qui m'a fait l'honneur d'un feuilleton si véridique, -comme critique, dans le numéro du 9 septembre dernier de la _Gazette -de France_. J'ai répondu avec des faits à ce que ce monsieur disait -sur les miens; mais j'ai été plus concise dans ce qui me concerne, -quoique cependant j'eusse beau jeu pour répondre victorieusement. -Voici une des omissions que j'ai faites dans ma réponse au feuilleton. -Je répare ici cet oubli pour donner encore un exemple de la mauvaise -foi d'une critique de ce genre. - -L'auteur du feuilleton, pour prouver que je ne suis VRAIE EN RIEN, -disait, comme on le sait, que j'avais _quatre-vingt-trois ans, et que -j'étais de la communion de l'abbé Châtel_! et pour fortifier ces -belles assertions, il disait encore: - -«Enfin, madame d'Abrantès sait si peu ce dont elle parle, qu'elle -prend Christophe de Beaumont pour Élie de Beaumont, et elle confond -l'archevêque et l'avocat.» - -Je connais peut-être mieux l'histoire et les noms des archevêques de -Paris que le monsieur du feuilleton; mais je ne le lui prouverai pas -autrement que par _un mot_; ce qui suffit pour ce qu'il avance. Le -voici: il le trouvera dans mon _Histoire des Salons_, tome Ier, page -298, Salon de monseigneur de Beaumont: - -«La masse du clergé tonnait contre les réfractaires, et M. Turgot -surtout était désigné comme indigne du nom de chrétien. À la tête de -ces prêtres exaltés, était _Christophe_ de Beaumont, archevêque de -Paris, etc.» - -Et voilà ce qu'on appelle de la critique!... - -La phrase que je cite est la première du Salon de monseigneur de -Beaumont, où je parle de lui; et dans le courant de ce même Salon, je -ne dis pas un mot qui puisse donner lieu à l'erreur.] - - -M. MILLIN. - -Eh vraiment! voilà ce qui soulève déjà une foule de gens qui ne se -promettent rien de bon de la figure qu'ils feront dans votre galerie. - - -M. DE LA HARPE, avec une satisfaction qu'il veut cacher, mais -avec une sorte d'humilité. - -Mon Dieu! pourquoi me craindre? que puis-je maintenant en ce monde?... -Peut-être si je continue ce que j'ai commencé, raconterai-je des -choses qui pourront égayer l'instruction...., car il ne faut -s'occuper du mal que pour en tirer du bien... Cependant je serai -très-mesuré, et bien des gens seront tout étonnés de n'avoir rien à -démêler avec moi,... à moins cependant qu'ils ne se formalisent de mon -silence, ce qui n'est pas impossible. - - -MADAME DE GENLIS. - -Et dans quels termes parlez-vous de l'empereur de Russie dans votre -ouvrage?... - - -M. DE LA HARPE. - -Mais j'aurais pu le louer avec toute liberté, car vous vous rappelez, -madame, l'opinion que le comte du Nord laissa de lui lorsqu'il visita -la France; ce qu'on en disait alors qu'il y avait une voix publique, -car on était parfaitement libre, et voyez comme il règne -aujourd'hui... Mais je ne pouvais le louer ainsi en face, puisqu'il me -comblait de marques de bonté..... La reconnaissance peut rendre -suspecte la vérité. - - -M. DE TALLEYRAND. - -Vous devez alors avoir toute satisfaction sur ce qui le concerne, car -son éloge est aujourd'hui partout... Les papiers publics en sont -remplis. - - -M. DE LA HARPE, souriant. - -Raison de plus pour ne pas m'en mêler. - - -MILLIN. - -Eh! pourquoi donc?... - - -M. DE LA HARPE. - -Parce que je dirais du bien de lui autrement que les autres, et -aujourd'hui je ne le veux pas. Vous vous rappelez tous qu'à chacune -des _révolutions_ de notre _révolution_, il semblait qu'il n'y eût en -France qu'une seule voix dans ce qu'on entendait, un seul esprit dans -ce qu'on lisait, et vous savez pourquoi. Après le _18 fructidor_, s'il -eût été à propos que j'écrivisse, j'aurais écrit, mais j'aurais tout -dit. J'aurais été à mon aise... J'aurais dit ce que personne n'a même -dit encore... C'est ma méthode. Voyez-en la preuve dans l'écrit sur le -mot _fanatisme_, publié sous ce même Directoire entre deux -proscriptions!... et cherchez ailleurs dans le même temps ce qu'on -trouve là, et qu'on fut si étonné d'y lire. Les temps sont bien -changés; grâces à Dieu! mes principes ne le sont pas. Je reconnais des -circonstances qui prescrivent le silence: je n'en connais pas qui -puissent dicter mes paroles. - - -M. DE CHOISEUL. - -Mais vous nous parlez là de vos principes comme s'ils n'avaient jamais -changé...; et ceux que vous aviez quand vous _étiez philosophe_? - - -M. DE LA HARPE. - -Ah! monsieur! et vous aussi vous parlez cette langue! Vous appelez -principes le mépris de ce qu'on ne connaît pas!..... Permettez-moi de -vous faire observer que ce que vous venez de dire équivaut à ceci: -«_Vous aviez d'autres principes quand vous n'en aviez point._» Depuis -quand la déraison et l'ignorance sont-elles des principes, si ce n'est -pour cette espèce de _philosophes_ qui n'en a jamais eu d'autres? -Heureusement vous n'êtes pas philosophe de cette façon-là. - - -M. DE CHOISEUL. - -Dieu m'en préserve! mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit ici, c'est -de vous; et je vous dirai franchement qu'on ne comprend pas comment -vous vous en êtes tiré. - - -M. DE LA HARPE. - -On le verra; et si d'avance on ne le comprend pas, c'est que comme -vous on suppose ce qui n'est pas, et ce n'est pas la première fois. -Premièrement, si j'ai été philosophe, ou, pour parler français, -incrédule, ceux qui m'ont connu savent si j'étais animé de cet esprit -de prosélytisme qui était celui de la secte, et dont je me suis -toujours moqué.--Voltaire m'a souvent reproché de n'avoir pas le _zèle -de la maison du Seigneur_. Est-ce ma faute, à moi, si un monde né -depuis vingt ans parle tous les jours de notre ancien monde comme des -siècles antédiluviens? Les jeunes aristarques sont surtout curieux à -cet égard, et ils me font souvent sourire de pitié en me faisant -_élève_ de Diderot. - - -MADAME DE GENLIS. - -Mais enfin, sans avoir le zèle de vos confrères, il était alors fort -naturel pour vous de vous laisser aller à l'habitude de parler -légèrement _au moins_ de ce que vous révérez aujourd'hui. - - -M. DE LA HARPE. - -Ma correspondance avec le grand-duc était toute littéraire, et de plus -je savais qu'il n'aimait pas qu'on parlât d'un objet de cette -importance avec légèreté; l'avertissement était sérieux et -authentique. Ce fut assez pour me tracer une route que j'ai toujours -suivie.--Il n'y a rien d'un chrétien, mais aussi rien d'un impie. On y -voit l'ami des philosophes, mais non pas leur flatteur. - - -M. DE TALLEYRAND. - -Ainsi nous pouvons espérer de lire en 1801 votre correspondance comme -elle fut écrite de 1774 jusqu'en 89? - - -M. DE LA HARPE. - -S'il en était autrement, la chose serait mauvaise pour le public et -pour moi. Ces lettres n'auraient plus leur caractère originel... tout -y serait factice. Je me suis même défendu d'effacer quelques opinions -que je regarde maintenant comme des erreurs. _Mais pour obvier à -tout_, je les réfute dans quelques notes. - - -M. DE CABRE. - -Ah! vous avez aussi des notes? y en a-t-il beaucoup? - - -M. DE LA HARPE. - -Peu. Il en fallait quelques-unes; mais elles sont en petit nombre et -courtes. - - -M. DE CABRE. - -Rétractez-vous quelques jugements sur des auteurs? - - -M. DE LA HARPE. - -Je ne crois pas. Je vous l'ai dit, je suis de bonne foi.--Je suis un -rapporteur intègre et de conscience. Je sais bien qu'on m'a donné le -surnom de _Contempteur_[73], mais j'ai trouvé ma récompense en voyant -mes _conclusions_ ratifiées à la cour souveraine du public, avec le -grand sceau du temps. - -[Note 73: M. de La Harpe rappelait lui-même fort souvent qu'on lui -avait donné ce nom de _Contempteur_, et cela avec orgueil.] - - -MILLIN. - -Prenez garde; vous allez rouvrir les blessures de l'amour-propre... - - -M. DE LA HARPE. - -Rouvrir!... est-ce qu'elles se ferment jamais! - - -M. DE CABRE. - -Je vois un autre danger, car vous n'ignorez pas que depuis longtemps -tout est danger pour vous. - - -M. DE LA HARPE. - -Lequel? - - -M. DE CABRE. - -Eh! mon ami, celui de parler de soi... car dans un ouvrage du genre de -celui que vous publiez, vous devez souvent parler de vous, sous peine -d'être accusé de manquer à votre devoir d'écrivain qui doit tenir ce -qu'il a promis... Pour beaucoup d'autres cela eût été facile... mais -vous... - - -M. DE LA HARPE. - -J'ai tâché de m'acquitter de ce devoir le plus succinctement possible -et avec un laconisme purement historique. Je dis les faits, parce -qu'il les faut dire; si je m'y trouve mêlé, ce n'est pas ma faute; et -s'il m'arrive de jouir de quelques succès, ils sont donnés à l'amitié -qui les partage; car enfin mon ouvrage sera lu par mes amis, tout -autant que par mes ennemis. Quant aux gens qui se trouvent bien plus -blessés du bien que je dis de leurs ennemis que du mal que je dis de -leurs amis, que puis-je pour eux? - - -M. DE FONTANES. - -Ah! rien, je le sais... mais cela ne rassure pas mon amitié, au -contraire... C'est bien dommage qu'on ne puisse pas réconcilier -l'amour-propre avec la vérité! - - -M. DE LA HARPE. - -Mon ami, cela ne se peut pas, parce que la vérité est bonne et -l'amour-propre mauvais. - - -MADAME DE GENLIS. - -Monsieur de La Harpe a bien raison. Mais observez cependant que le mal -de l'amour-propre a ses nuances et ses degrés comme tout autre; -l'orgueil d'étouffer la vérité par la force oppressive est le crime de -l'amour-propre et le plus grand des crimes imaginables. C'est celui de -la révolution pendant douze ans; il suffirait à lui seul pour -expliquer à la raison les peines éternelles, quand elles ne seraient -pas article de foi... (_on rit_) sans doute; la vanité, c'est-à-dire -l'orgueil des petites choses, n'est proprement que la sottise de -l'amour-propre... Ce que je ne comprends pas, c'est qu'après avoir -été, comme de nos jours, tant éprouvé dans les grandes choses, on se -cabre encore pour les petites. - - -M. DE TALLEYRAND. - -Ah!... c'est que la sottise est une maladie incurable. - - -M. DE LA HARPE. - -Tant pis pour elle... - - -M. DE CABRE. - -Hum!... elle peut alors devenir méchante... - - -M. DE LA HARPE. - -Eh bien, après tout, que peuvent-ils dire ou faire qui n'ait été fait -et dit? - - -M. DE CABRE. - -Vraiment, ils sont bien embarrassés pour se répéter les uns les -autres, ou bien encore de se répéter eux-mêmes! - - -M. DE LA HARPE. - -Ils n'ont jamais fait autre chose, même ce pauvre Marmontel... Au -surplus, si la critique m'a peu affecté lorsque je commençais à -écrire, que sera-ce maintenant que je suis au moment de déposer ma -plume? En faisant ce livre, j'ai eu un but principal, c'est de cela -qu'il s'agit. Ce recueil pourra peut-être tenir sa place parmi les -mémoires du temps par les événements qui le rendront curieux et utile; -c'est, si je l'ose dire, une sorte de monument qui paraît au milieu -des ruines, non pas celui d'une génération, transmis à la suivante -pour se reconnaître plus ou moins dans ses pères, mais celui d'un -monde qui n'existe plus, dont une partie a péri, et dont l'autre se -survit à elle-même, puisque personne n'est plus ce qu'il était!... Ah! -quel sujet de réflexion!... En vérité, ceux qui ne lisent pas pour -réfléchir feraient bien mieux de ne pas lire. - - -M. DE CABRE, se levant et allant à M. de La Harpe, lui dit tout bas: - -Enfin, qu'il en soit ce que Dieu aura résolu... mais j'en suis fort -occupé. - - -M. DE LA HARPE. - -Merci, mon ami; moi, je suis tranquille. - - -M. DE CABRE, indiquant qu'il va sortir. - -Venez-vous? - - -M. DE LA HARPE. - -Non, je reste. J'ai quelque chose à dire à madame de Genlis. - - -M. DE CABRE, souriant avec intention. - -Eh! eh! je me rappelle que vous en étiez bien amoureux en 17... 17... - - -M. DE LA HARPE. - -Ne cherchez pas si loin dans le passé, étant aussi près d'elle, car il -y a bien des années de cela!... Adieu, mon ami, M. de Fontanes et M. -de Talleyrand vous attendent. - -Tout le monde se retira insensiblement, et quelque longue qu'eût été -la visite de M. de La Harpe, il la prolongeait encore. Enfin, -lorsqu'ils furent seuls, il s'approcha de madame de Genlis, et lui -dit: - ---Je vous ai peut-être étonnée en parlant comme je viens de le faire. - ---Vraiment non, répondit madame de Genlis; car, si vous vous le -rappelez, je vous ai prédit ce qui vous est arrivé. - ---Oui, j'étais, en effet, plutôt incrédule par _genre_ que par -conscience; la grandeur de la religion, la beauté de sa morale me -frappaient bien, mais je n'avais pas la force d'aller à elle. Enfin -dans sa miséricorde Dieu vint à moi... Dieu, _l'unique but de notre -vie!... Dieu! dont je ne m'étais éloigné que par orgueil et par -l'attrait de la volupté._ - -Il soupira profondément; puis, comme paraissant vouloir repousser un -sentiment trop puissant qui le voulait dominer en ce moment, il -poursuivit: - ---Vous savez combien je vous ai aimée... et bien plus, dans tous les -temps j'ai rendu justice à votre beau caractère... et lorsque -j'entendais les accusations les plus indignes vous accabler: Non, -m'écriais-je, c'est faux! elle est pure, elle est digne de respect... -_Alors, je disais combien je vous avais aimée, et comment vous m'aviez -toujours résisté!..._ - ---Vraiment, dit en souriant madame de Genlis, j'ai beaucoup de -remerciements à vous faire pour une aussi _victorieuse_ justification. -J'en suis profondément reconnaissante. - ---Eh bien! que ce soit le commencement d'une tendre et solide amitié -entre nous! Il faut que vous soyez _des nôtres_. Écoutez; un jour de -la semaine, je reçois le soir; nous nous rassemblons _pour causer_; -quelques amis, et voilà tout; on prend une tasse de thé, et l'on se -retire avec l'espoir d'une pareille _séance_ de confiance et d'amitié. -Voulez-vous me promettre d'y venir? - -Madame de Genlis le promit, mais, par une sorte d'instinct, elle fit -cette promesse vaguement, et finit par le congédier après une visite -qui avait duré trois heures. Elle prit quelques renseignements sur les -réunions de M. de La Harpe et sut qu'il recevait en effet toutes les -semaines, mais beaucoup plus de monde qu'il ne l'avait dit; on y était -vingt-cinq ou trente personnes, et _cette séance d'amitié_, comme il -l'appelait, n'était autre chose qu'un _bureau d'esprit_ et un -_conciliabule_ mystique et politique. Cette ordonnance et cette -distribution, cet emploi du temps par un homme qui savait très-bien -comment la bonne société arrangeait ses heures, parurent étranges à -madame de Genlis; elle n'y fut pas. Il lui écrivit qu'elle était _des -leurs_; ce mot-là la confirma dans la pensée que ces réunions -pouvaient avoir un mauvais but; elle n'y fut pas davantage. Peu de -temps après, effectivement, M. de La Harpe fut exilé dans un village à -quelques lieues de Paris pendant plusieurs mois, et revint ensuite -mourir ici, vieux, infirme et malheureux. Ce fut, au reste, une -injustice; son âge et ses talents devaient lui être une sauvegarde, -même avec des torts. - -Vers ce même temps, madame de Genlis fut elle-même obligée de quitter -Paris, mais volontairement. Elle avait fait beaucoup d'ouvrages[74] -depuis son arrivée à Paris; mais elle avait une maison plus -considérable qu'elle ne la pouvait supporter. C'était Casimir; c'était -Stéphanie Alyon, _jeune filleule_ de madame de Genlis, fille de M. -Alyon, l'un des hommes attachés à l'éducation de Bellechasse: elle -avait quatorze ans; puis une autre jeune fille, une Allemande nommée -Helmina, dessinant, faisant des vers: celle-ci avait dix-sept ans, et -elle était charmante. - -[Note 74: Depuis son arrivée en France, elle avait donné un autre -volume des _Annales de la vertu_, une nouvelle méthode d'enseignement, -un livre d'Heures pour les enfants, une nouvelle édition du _Petit La -Bruyère_.] - -Madame de Genlis fut à Versailles, puis le quitta, dit-elle, parce que -son neveu César Ducrest ayant été tué dans une fête nationale, le -chagrin qu'elle en ressentit la fit revenir à Paris, bien qu'elle fût -à merveille à Versailles[75]. - -[Note 75: César Ducrest, fils du chancelier du duc d'Orléans, qui -était frère de madame de Genlis. Il était avec M. de Pont, ami de -madame de Montesson et ancien intendant de Metz. M. de Pont voulut -voir la fête, c'est-à-dire le feu d'artifice[75-A], du plus près -possible; en conséquence il monte sur un petit bateau dans lequel le -suivent M. Ducrest et une autre personne dont j'ai oublié le nom. Une -bombe d'artifice, lancée en l'air et qui ne prit pas, retomba et -éclata dans leur bateau; le malheureux César Ducrest fut tué, et M. de -Pont eut le bras cassé et fut très-mal pendant longtemps. J'avoue que -je concevrais que madame de Genlis eût quitté Versailles pour venir à -Paris, si son neveu était mort à Versailles; mais revenir au contraire -dans la ville où il avait péri, c'est ce que je ne comprends guère. -Madame de Genlis me donne ici une nouvelle preuve de ce que j'ai vu en -elle; elle ne faisait rien comme personne, et pourtant elle n'était ni -originale, ni amusante, ce qui est pourtant une condition des gens qui -ne sont pas comme les autres.] - -[Note 75-A: Pour un 1er vendémiaire.] - -Ce fut alors qu'elle vint habiter l'Arsenal. Elle avait là un fort bel -appartement contigu à la bibliothèque, que lui donna M. Chaptal, alors -ministre de l'Intérieur, avec une grâce parfaite, aussitôt qu'elle -l'eut demandé. - -Étant à Versailles, elle travaillait avec une assiduité remarquable et -fort estimable, lorsqu'on réfléchit que c'est pour élever des enfants -malheureux enfin qu'elle avait ce courage..... Un jour M. de Cabre et -Millin furent la voir et lui firent des reproches de _sa déraison_; -deux jours après Millin reçut d'elle des vers dont j'ai retenu les -suivants: - - Et malade et souffrant, un malheureux auteur, - Languissamment assis à son pupitre, - En gémissant composait une épître - Sur la gaîté, sur le bonheur. - Dans le moment arrive son docteur, - Qui, mécontent de le voir à l'ouvrage, - L'exhorte à devenir plus sage, - Si de ses maux il veut guérir. - Hélas! répond l'auteur en poussant un soupir, - Ce conseil est très-bon, que ne puis-je le suivre! - Je ne travaille pas, ami, pour mon plaisir. - Croyez-moi, ce n'est pas la gloire qui m'enivre. - Qui mieux que moi saurait jouir - Des charmes d'un heureux loisir!... - Mais je suis obligé de me tuer pour vivre. - -M. Fiévée, qui voyait souvent alors madame de Genlis, ayant appris sa -triste position, voulut contribuer à l'adoucir. Au moment où madame de -Genlis était dans la rue d'Enfer, M. Fiévée était en prison pour cause -politique; on prétend qu'il était en correspondance directe avec Louis -XVIII. Moi je crois que c'est une calomnie, si j'en juge par _ce que -je sais_ de la manière dont il fut ensuite avec le premier Consul et -l'Empereur. Mais enfin alors il était en disgrâce. Madame de Genlis -employa le crédit de ses amis et de ses parents, car il est à croire -que ce fut M. de Talleyrand, ou madame de Montesson[76] et M. de -Valence, qui, étant tous fort en crédit à cette époque, lui rendirent -ce bon office. Quoi qu'il en soit, M. Fiévée témoigna noblement sa -reconnaissance à madame de Genlis. Connaissant tout ce qu'elle -souffrait, sachant qu'aucun des siens, ainsi qu'elle-même, n'avait -sollicité une pension du Gouvernement, il résolut de le faire pour -elle. Il avait bien prouvé que son arrestation était injuste et qu'il -n'était pas en correspondance avec Louis XVIII; car presque -_immédiatement_ après sa sortie de prison, il fut en correspondance -avec le premier Consul, ce qui est un peu différent de Louis XVIII. -Quelle que fût, au reste, la manière dont il correspondait, quel que -fût le sujet de ses lettres, il est bien certain qu'il n'y avait pas -dedans une phrase qui voulût dire que Napoléon Bonaparte fût un -usurpateur. - -[Note 76: Madame de Montesson avait un immense crédit sur madame -Bonaparte (Joséphine), et le premier Consul avait pour elle une grande -considération. Je suis même convaincue que la faveur de madame de -Genlis depuis vint de sa tante.] - -M. Fiévée, étant donc en correspondance avec le premier Consul, lui -parla avec intérêt de madame de Genlis. Napoléon comprenait à ravir -toutes les convenances de ce genre. À peine connut-il la position -d'une personne aussi distinguée, qu'il donna des ordres; et un matin -on annonça à madame de Genlis M. de Rémusat, venant de la part du -premier Consul. - ---_Madame_, lui dit M. de Rémusat, _le premier Consul vient seulement -d'apprendre votre pénible position; s'il l'eût connue dès le moment de -votre arrivée en France, il l'aurait fait cesser à l'instant même... -Ce qu'il peut faire maintenant, c'est de vous demander ce qui peut -vous rendre heureuse. Veuillez le dire, et ce que vous demanderez vous -sera accordé sur-le-champ[77]._ «Comme mes premiers mouvements sont -toujours romanesques, dit madame de Genlis, je refusai en disant que -mon travail me suffisait et que je ne demandais rien.» - -[Note 77: Ce furent les propres paroles de Napoléon. _Madame_, dit M. -de Rémusat, _j'ai l'honneur de vous faire observer que ce sont les -propres expressions du premier Consul_.] - -Ce fut à l'Arsenal que madame de Genlis donna _Madame la duchesse de -la Vallière_, _Madame de Maintenon_ et _Madame de Montespan_; mais -_Madame de la Vallière_ est supérieure aux deux autres, qui respirent -l'ennui; _Madame de la Vallière_, quoique remplie de fautes comme -roman historique, en ce qu'il ne peint nullement le siècle de Louis -XIV tel qu'il est, tel que nous le peignent Mademoiselle, la grande -Mademoiselle, et tous les autres mémoires, et surtout Saint-Simon. Ce -qui a fait errer madame de Genlis, c'est son admiration pour les -mémoires de Dangeau. Sans doute ils sont bons; mais toutes les idées -de M. de Dangeau étaient mesquines et étroites. Il a dû -nécessairement donner une couleur semblable à tout ce qu'il décrit: -c'est ce qui arrive lorsqu'on _calque_ des événements au lieu d'écrire -des souvenirs[78]. - -[Note 78: Je regardais un jour le tableau de Gérard représentant Louis -XIV tenant par la main le duc d'Anjou, en disant: _Messieurs, voilà le -roi d'Espagne_,--et j'étais étonnée que le tableau sorti de l'atelier -d'un homme de génie fût aussi froid. Madame Aubert, ma fille, après -l'avoir regardé, trouva le motif du peu de charme de ce tableau. -C'est, me dit-elle, que toutes les figures sont _copiées_ sur des -émaux et des profils, du moins en grande partie. Cette remarque est -très-fine et très-juste.] - -Madame de Genlis fut très-fière d'un suffrage qui lui arriva par une -voie détournée et lui porta une véritable joie d'auteur au coeur. Elle -avait une amie, très-spirituelle personne, madame Élisabeth de Bon, -auteur de plusieurs ouvrages qui dans le temps furent assez connus; -elle écrivit à madame de Genlis le billet que voici: - -«Je vous dirai, _mon ange_, que le premier Consul a lu _Madame de la -Vallière_ avant-hier, et qu'il l'a lue tout d'un trait, sans pouvoir -la quitter, et qu'il a pleuré... C'est un fait positif; car c'est M. -de Fontanes qui me l'a dit et qui le tient du premier Consul lui-même. -Marigné prétend que je vous envoie les larmes du Consul, et que cela -vaut mieux que des vers. Le fait est que cela m'a fait un plaisir -extrême. - -«Adieu, vous que j'adore et pour qui je donnerais ma vie. - - «ÉLISABETH.» - -Madame Élisabeth de Bon, qui signe à la manière des reines et des -princesses souveraines, comme on voit, devait écrire des lettres bien -passionnées à vingt ans, à en juger par la chaleur de son amitié dans -un âge plus avancé. Madame de Sévigné est bien froide, même dans son -amour maternel, qui est quelquefois exagéré dans son expression, à -côté des paroles brûlantes de madame de Bon. - -Quoi qu'il en soit de madame de Bon, qui du reste était fort aimable, -madame de Genlis fut touchée au coeur de cet éloge. _Je fus -enchantée_, dit-elle elle-même, d'obtenir le suffrage de celui qui -était _le plus grand capitaine de son siècle, d'avoir fait pleurer -l'homme qui venait de rétablir l'ordre, la religion et la paix, et -d'arracher mon pays à l'anarchie_. - -Elle fit aussitôt un impromptu _en vers_ et l'envoya à madame de Bon -pour le faire remettre au premier Consul. Madame de Bon[79] était à -cette époque _fort intimement_ liée avec M. d'Abrantès, et ce fut -_lui_ qui fut chargé de donner ces vers au premier Consul, et non pas -M. de Fontanes, comme je l'ai vu je ne sais plus où. - -[Note 79: Madame de Bon était fort agréable de figure et de tournure; -elle avait un petit garçon ravissant de beauté. M. d'Abrantès me -l'amena un jour, et je crus voir un Amour de l'Albane animé: c'était -un être idéal. Je lui demandai comment il se nommait? «_Bon_ et -_Beau_, me répondit-il, en levant sur moi les plus beaux yeux que -j'eusse encore vus.» Et cette réponse fut faite avec une naïveté -charmante. Il avait, je crois, trois ou quatre ans.] - -Madame de Genlis était devenue une personne non-seulement supérieure -dans la littérature courante, mais sa place était désormais marquée au -premier rang de l'époque littéraire où elle écrivait. Mais je crois -que cette place eût été de tous points plus noblement conquise, si -elle avait moins crié après ses ennemis. Madame de Staël a eu plus de -détracteurs que madame de Genlis, et madame de Staël a toujours gardé -un noble silence; une fois ou deux dans tout le cours de sa vie -littéraire elle répondit, je crois, et encore parce que son père était -attaqué. Mais madame de Genlis répondait dans des brochures qu'elle -faisait imprimer exprès, et surtout écrites avec de l'acrimonie et de -l'humeur, ce qui éternisait la querelle... Elle se plaignait surtout -de plagiats qui étaient un peu rêvés[80]. Ainsi, par exemple, elle se -plaint de ce que M. A. Duval a fait de _la Curieuse_, une comédie du -_Théâtre d'éducation_, son drame d'_Édouard en Écosse_. Quel rapport y -a-t-il entre une petite fille qui mérite d'avoir un bonnet d'âne pour -écouter aux portes, un jeune homme qui se cache pour un duel, je -crois; et une femme d'un parti, qui voit devant elle, dans sa demeure, -le chef du parti ennemi, le dernier des Stuarts, couvert de haillons -et lui demandant du pain!... Cette situation est une des plus -tragiques, une des plus touchantes qu'on puisse mettre à la scène, et -d'ailleurs M. Duval avait devant lui le livre de l'histoire dans -lequel il pouvait facilement prendre son sujet sans se faire de -querelle et sans soumettre son imagination à une sorte de torture pour -former son sujet à la position d'un autre plan, dans lequel il ne se -trouve d'ailleurs d'autre ressemblance que deux hommes qui se -cachent... Ceci me rappelle une histoire qui me fut racontée par M. -Lenormand d'Étiolles, qui en savait et en faisait de bonnes et _de -salées_, comme dit Saint-Simon. - -[Note 80: C'est encore comme celui que madame de Genlis reproche à -madame Cottin; elle dit que c'est son roman des _Voeux téméraires_ qui -lui a donné l'idée de _Malvina_. Il faut qu'elle se soit trompée en -citant ce roman. Il n'y a pas le moindre rapport entre les deux -ouvrages. Malvina est une femme qui n'est pas une inconnue dans le -château de la tante d'Edmond: Edmond lui est infidèle, elle devient -folle, et meurt de douleur. Rien n'est semblable.] - -M. Lenormand était au spectacle un jour, loin de Paris. Je crois que -c'était à Marseille. Il était assis à côté d'un homme fort bien en -apparence, mais qui pleurait à verse depuis que le rideau était levé. - ---Que peut donc avoir cet original-là? se disait M. Lenormand... Si on -donnait quelque chose qui fût de nature à l'attrister, à la bonne -heure. Mais que diable peut lui faire ce qu'on joue là? - -On donnait _Oedipe à Colone_. - -Enfin les exclamations du monsieur et ses sanglots augmentèrent à un -tel point, que M. Lenormand crut devoir intervenir, et il demanda au -monsieur si affligé ce qui le faisait ainsi pleurer. - ---Hélas! monsieur, une parfaite similitude dans ma situation, une fois -en ma vie, avec le malheureux roi de Thèbes!... - ---Eh quoi!... auriez-vous eu le malheur de tuer monsieur votre -père?... Et M. Lenormand se recula du monsieur!... - ---Oh! non, non! monsieur; mon père est mort de sa très-belle mort, à -soixante-seize ans... un beau vieillard, ma foi!... - ---Mais alors, monsieur... vous avez donc été assez infortuné pour... -pour épouser madame votre mère? - ---Eh! du tout, monsieur!... Mais en allant une fois en diligence de -Marseille à Toulon (ici les sanglots redoublèrent), nous fûmes arrêtés -par une des troupes de voleurs qui désolaient alors la Provence, et -tellement dévalisés, que pour gagner Toulon, dont nous étions encore à -huit ou dix lieues, il me fallut implorer la charité publique. Depuis -ce temps, je ne puis voir ce bon roi de Thèbes s'en allant aussi par -les chemins pour demander l'aumône, sans faire le triste rapprochement -de nos deux positions... hi! hi! hi! hi!... - -Et les sanglots recommencèrent. - -La plainte du plagiat, pour _Édouard en Écosse_, copié sur _la -Curieuse_, est de même force. - -.... Un jour M. de Lavalette écrivit à madame de Genlis en lui -demandant un rendez-vous important pour ses intérêts; madame de Genlis -lui indiqua le jour suivant[81]. - -[Note 81: Ce ne fut que dans une conversation entre Lavalette et -madame de Genlis qu'eut lieu l'accord définitif pour la -correspondance. Madame de Genlis ne répondit pas clairement à la -lettre de Lavalette. Il fut un matin chez elle et traita la chose -comme je la rapporte.] - -M. de Lavalette, aussi bon que spirituel, gai jusqu'à la folie, -bouffon même quelquefois, lorsqu'il était avec ses amis, était -pourtant un homme fort habile et parlant de hautes affaires avec le -sérieux qui leur convient. En arrivant chez madame de Genlis, il -était aussi grave que le sujet qu'il venait traiter avec elle. - ---Madame, lui dit-il, le premier Consul n'existe plus; l'Empereur lui -a succédé. Tout vous démontre jusqu'à l'évidence que la famille à -laquelle vous avez consacré bien gratuitement, au reste, les plus -belles années de votre vie, ne reviendra plus en France. Celui qui la -gouverne aujourd'hui ne veut pas qu'un nom illustré comme le vôtre -demeure entouré de privations; votre pays vous doit une vie heureuse. -Parlez, madame; que vous faut-il pour qu'elle le soit? - ---J'ai déjà fait une réponse à M. de Rémusat, dit madame de Genlis. - ---Cette réponse n'est point vraie, permettez-moi ce démenti, madame; -l'Empereur sait, en outre, que votre santé souffre beaucoup de l'excès -de travail auquel vous vous livrez. Encore une fois, faites une -demande, que voulez-vous? - ---Je répondrai toujours de même, dit en riant madame de Genlis. - ---Eh bien! dit en souriant à son tour M. de Lavalette, voyons si votre -obstination résistera à cette proposition. L'Empereur vous demanda de -lui écrire tous les quinze jours... Il aime votre manière d'écrire. - ---Eh! d'où la connaît-il? - ---Il la connaît, enfin, que vous importe; acceptez-vous? - -Madame de Genlis réfléchit un moment. - ---J'accepte, dit-elle enfin; j'accepte et même avec joie. Je suis sûre -que cette correspondance ne peut qu'être bonne à tous deux. - ---Et moi, dit M. de Lavalette, j'ai une joie tout aussi vive en vous -annonçant que l'Empereur vous prie d'agréer une pension _de 12,000 -francs_. Elle vous sera payée comme vous le voudrez; et si vous n'y -avez aucune répugnance, ce paiement passera par mes mains. - -Madame de Genlis accepta, et la correspondance commença. Elle avait -lieu tous les mois, quelquefois tous les quinze jours. Le sujet en -était toujours moral, politique, ou pieux; souvent sur la manière dont -il fallait tenir sa cour. Madame de Genlis fit à cet égard beaucoup de -bien à l'Empereur lui-même. Avec lui, il n'y avait qu'à mettre l'index -sur l'entrée d'une route conduisant à un bon résultat; il la -parcourait avec un succès que nul autre n'aurait eu. Ce que madame de -Genlis lui dit relativement au luxe ne fut pas perdu pour lui, et ce -fut, sans doute, le lendemain du jour où il reçut une lettre d'elle -sur ce sujet, qu'il nous disait à toutes: - -Mesdames, _je veux_ que vous receviez. _Soyez grandes dames_, -surtout!... Soyez grandes et point mesquines dans vos dépenses pour -vos habits, votre maison, vos ameublements. Point, ou du moins -très-peu de ces mousselines anglaises qui entravent l'exécution de mon -système continental en donnant au goût, à la mode un autre moyen de se -nourrir. Beaucoup de soieries pour chaque saison. Du velours pour -l'hiver, du satin; et puis, du taffetas pour l'été. D'abord, vous -serez conséquentes; ensuite vous aurez de belles étoffes bien épaisses -pour le temps de la neige, et des étoffes légères pour les temps -chauds où il faut de l'air autour de soi. - -L'empereur mit, à dater de ce moment, une grande importance à ce que -toute la cour fût somptueuse et magnifique, non-seulement sur un -point, mais sur tous. - -Un jour l'empereur s'étant assis à côté de moi à un bal chez la -princesse Caroline, pendant une contredanse dans laquelle je ne -dansais pas, il me demanda si je connaissais madame de Genlis; je lui -dis que oui. - ---Vous a-t-elle écrit?--Jamais, Sire.--Eh bien! elle est encore plus -spirituelle en écrivant. Ses lettres ont de la gaîté, en même temps -qu'une raison solide et éclairée: _il est seulement dommage qu'elle -ne soit pas plus naturelle_. - -L'époque où madame de Genlis reprenait une sorte d'influence, qu'elle -eut, au reste, le bon esprit de tenir secrète, était fort belle pour -notre gloire littéraire. On a beaucoup dit que le temps de l'Empire -avait _donné de toutes les gloires, excepté celle de la pensée_. Cela -n'est pas tout à fait juste; car il me semble qu'une nation qui peut -donner à la renommée autant de noms que la nôtre à cette époque est -encore remarquable par la pensée comme par la gloire. Châteaubriand, -madame de Staël, madame de Genlis, Delille, Bonald, Michaud, Arnault, -Fontanes, Picard, Duval, et tant de poëtes agréables, font, à eux -tous, une preuve sans réplique. Et dans les arts: David, Gérard, -Girodet, Gros, Lethière, Robert Lefèvre, Isabey, Augustin, -Godefroy[82], Desnoyers, Méhul, Lesueur, Boïeldieu, Cherubini; et dans -les sciences, Berthollet, Cuvier, Fourcroy, Lacépède, etc. - -[Note 82: Cet artiste, doué d'un grand talent qu'on admire encore plus -particulièrement dans _la Bataille d'Austerlitz_, qu'il a gravée -d'après le tableau de Gérard, ainsi que _la Psyché_ et _l'Ossian_ du -même auteur, demande en vain la croix sans pouvoir l'obtenir depuis -dix ans! C'est un artiste renommé, qui est encore plein de verve, et -qui grave en ce moment _la Bataille de Marengo_ pour que _la Bataille -d'Austerlitz_ ait un pendant... Croirait-on qu'on a répondu sous le -ministère de M. Gasparin à un artiste aussi honorable: Vous ne -produisez plus!--Mais vous ne donnez donc de récompenses qu'aux -talents à venir? et vous ne récompensez jamais le _certain_, celui qui -a déjà fait ses preuves. Le tableau d'après lequel M. Godefroy fait -_la Bataille de Marengo_ est de lui-même... Voilà l'homme qui ne -produit plus!...] - -À cette liste, déjà nombreuse, combien je pourrais ajouter de noms -vraiment remarquables et faits pour tenir leur place dans une -nomenclature de ce genre! Mais madame de Genlis les connaissait bien, -et ce fut eux qu'elle appela, avec beaucoup de ceux que je viens de -nommer, pour reformer, _refaire_ son salon. Le cardinal Maury venait -alors de rentrer en France, et allait très-souvent chez madame de -Genlis. - -Alors elle prit un jour; ce fut le samedi. Ce jour était le plus -commode pour beaucoup d'hommes qui avaient des places plus ou moins -importantes, mais qui toutes occupaient; et le dimanche donnait du -repos en n'obligeant pas à se lever trop tôt. Ce calcul me frappa -lorsque Millin me le fit remarquer. - -Un jour, madame de Genlis reçut une lettre fort singulière; cette -lettre, très-bien écrite, sur de joli papier fort élégant, avait pour -signature le nom de _Jeanneton_; elle témoignait un vif désir de -suivre une correspondance, et indiquait une adresse qui, évidemment, -n'était pas la véritable. - -Madame de Genlis, entraînée par une sorte de charme répandu dans cet -écrit, répondit à cette lettre... Une autre vint encore, et reçut -aussi une réponse... Enfin la correspondance dura dix-huit mois. Un -jour, madame de Genlis voulut enfin causer avec _son anonyme_.--Eh -bien, nous causerons, lui dit l'étrange personne, mais vous ne me -verrez pas. - -Et la conversation se fit à travers une cloison. - -Un jour, c'était pendant le séjour de madame de Genlis à l'Arsenal, on -vint lui dire qu'une jeune paysanne lui apportait des fleurs de la -part de mademoiselle Jeanneton; madame de Genlis sourit.--Faites -entrer, dit-elle. - -Elle vit arriver une jeune paysanne, d'une taille charmante, mince, -élancée, portant le costume complet de paysanne, mais évidemment fait -avec des étoffes moins grossières que celles des vraies paysannes. -Elle avait son petit bavolet exactement placé sur le haut de sa tête, -et son chignon bien lissé. Une belle croix d'or avec un coeur tenait à -son cou par un velours qui faisait juger de l'étonnant éclat du cou de -cygne de la fille des champs. Ses bras, d'une blancheur également -éblouissante, ainsi que ses mains, étaient tous deux d'une forme -parfaite. Elle portait des fleurs dans ses bras et dans son tablier -d'indienne, et un petit garçon la suivait, chargé d'une innombrable -quantité de pots et de caisses contenant des plantes très-rares. -L'ambassadrice de mademoiselle Jeanneton se mit en devoir de placer -les fleurs coupées dans des vases de porcelaine qu'elle demanda à -madame de Genlis. - ---Pourquoi n'est-elle pas venue elle-même? dit celle-ci à la petite -paysanne. - - -LA PAYSANNE. - -Dame! j'savons pas, moi! - - -MADAME DE GENLIS. - -Comment!... serait-elle malade? - - -LA PAYSANNE. - -Nenni, nenni, elle n'est pas malade, et vous aime ben, allez!... - - -MADAME DE GENLIS. - -Et votre village est-il loin d'ici? - - -LA PAYSANNE, embarrassée. - -Not' village! quoiqu' ça vous fait donc, ça... mais non, qu'il n'est -pas loin... par là... du côté de Bièvre... de Jouy. - - -MADAME DE GENLIS. - -Ah! ah! je connais une grande dame qui possède une belle terre pas -bien loin de cet endroit. - - -LA PAYSANNE. - -Qui donc ça? - - -MADAME DE GENLIS. - -Madame de Chevreuse, à Dampierre. - - -LA PAYSANNE, vivement. - -Mais ce n'est pas à elle! c'est à sa belle-mère. Et, ajouta-t-elle en -levant les yeux et les mains au Ciel, Dieu puisse-t-il l'en faire -jouir encore longtemps! - -Dans ce moment, la paysanne avait laissé tomber l'énorme gerbe de -fleurs qu'elle tenait, et elles se répandirent toutes autour d'elle. -Dans cette attitude, elle était charmante, et recevait encore un -reflet de beauté de l'expression qui s'était répandue sur son front, -et de là sur tout son visage. Bientôt elle s'aperçut que madame de -Genlis la fixait avec attention, et elle rougit, ce qui l'embellit -encore... Elle voulut cependant toujours soutenir son incognito, et -tout en continuant de placer les fleurs dans les vases, elle dit: - ---Dame! voyez-vous, j'avons dit ça comme ça, moi... parce que, -voyez-vous, c'est une brave dame tout d'même que la vieille -douairière, comme ils la nomment, et que j'sommes presque de ses -terres. - - -MADAME DE GENLIS, avec intention. - -Ah! ah! la jeune dame est donc méchante? - - -LA PAYSANNE, vivement. - -Non, non!... alle n'est pas méchante... un brin tant seulement; mais -la vieille est ben bonne aussi! - - -MADAME DE GENLIS. - -Est-elle jolie, la jeune? - - -LA PAYSANNE. - -Non, alle n'est pas laide, c'est tout[83]... Ah çà, v'là qu'est fini. -Bonjour, madame... vot' servante. - -[Note 83: Ermesinde de Narbonne (Narbonne Fritzlar ou Narbonne Pelet) -était une jeune personne charmante d'élégance et de distinction dans -ses manières. Elle avait un grand éclat dans la physionomie, et le -premier coup d'oeil jeté sur elle lui faisait trouver de la beauté. -Elle était rousse, mais elle s'était fait raser la tête et portait une -perruque artistement faite. Madame de Chevreuse était la seule jeune -femme de son époque qui, par son insouciance de bon goût, rappelât les -manières d'un autre temps. Elle avait des partisans fanatiques comme -je n'en ai vu à aucune femme à la mode depuis elle.] - - -MADAME DE GENLIS. - -Un moment, ma chère enfant; vous avez été bien gentille, il faut -maintenant vous reposer... asseyez-vous. - - -LA PAYSANNE. - -Oh, j'n'oserai jamais!... - - -MADAME DE GENLIS, souriant. - -Eh bien! figurez-vous un moment que vous êtes madame de Chevreuse, et -asseyez-vous près. - - -LA PAYSANNE, rougissant et se détournant pour s'en aller. - -Comment, comment! qu'est-ce donc que ça veut dire?... - - -MADAME DE GENLIS. - -Que vous êtes reconnue, ma chère Jeanneton; et que je vous demande de -faire cesser un mystère qui est une entrave à cette amitié que vous -êtes assez bonne pour m'accorder, et que je vous rends avec une -tendresse de mère. - - -LA PAYSANNE, après avoir hésité quelque temps. - -Eh bien! oui, vous avez raison; il ne faut pas plus longtemps résister -à la tentation d'une causerie d'amitié avec une personne comme vous. - -Et madame de Chevreuse, car c'était elle en effet, redevint elle-même. -Elle n'avait jamais cessé de l'être; elle se croyait parfaitement -déguisée, parce qu'elle portait un bonnet et une jupe de paysanne, et -qu'elle disait: _J'allions_, _j'venions_; mais ses mains blanches, ses -bras délicats et polis comme de l'ivoire, sa démarche et sa tournure -si parfaitement élégantes, la douceur de son organe, tout cela formait -un trop grand contraste avec le rôle qu'elle jouait pour qu'elle pût -le remplir longtemps... Elle jouait en effet la comédie; mais elle -était comme un premier rôle remplissant sans illusion, et par -conséquent fort mal, un autre rôle hors de son genre. C'était une -charmante personne... j'en parlerai plus loin. - -La manie de connaître madame de Genlis gagnait tout le monde. Anatole -de Montesquiou, que nous voyons aujourd'hui si raisonnable comme père -de famille et comme homme du pays, si bien enfin dans tout ce qu'il -est et ce qu'il fait, Anatole de Montesquiou était tout jeune homme -alors, et il voulait aussi connaître madame de Genlis. Au lieu de -chercher quelqu'un qui le conduisît chez elle, car elle avait _un -jour_ (le samedi), il aima mieux prendre un moyen presque -_impossible_. Il s'en alla chez Maradan, éditeur de presque tous les -livres de madame de Genlis, et lui demanda de lui donner des épreuves -d'imprimeur, pour qu'il les portât à madame de Genlis, comme le garçon -de l'imprimerie; Maradan s'y refusa. Mieux conseillé par une seconde -réflexion, Anatole de Montesquiou s'adressa tout simplement à madame -de Lascours pour faire la connaissance de madame de Genlis, et madame -de Lascours lui donna tout simplement à dîner avec elle. Ce fut alors -que se forma cette amitié qui sut résister à trois révolutions, et -qui, au moment de la mort de madame de Genlis, était une de ses plus -douces consolations: c'est qu'elle avait placé son affection sur un -noble coeur, un généreux caractère. Anatole de Montesquiou est un -homme qui peut avoir à la fois l'orgueil de la bonté et celui de -l'esprit. - -Il est étrange que madame de Genlis ait été aussi souvent attaquée par -l'anonyme. Une personne connue maintenant par plusieurs ouvrages -littéraires était fort jeune à l'époque dont je parle: c'est madame de -Brady. Elle était belle et spirituelle; elle écrivit à madame de -Genlis, et aussi sous un nom supposé, en lui donnant une adresse qui -n'était pas la sienne. Cette étrange correspondance dura près d'une -année. - -En deux ans de temps voilà trois personnes d'un nom connu qui prennent -la voie romanesque de l'anonyme avec une vieille femme, pour -converser avec elle. À sa place, je m'en serais fâchée, moi; j'aurais -pu penser qu'on me prenait pour une femme à ridicules prétentions de -sentiments. - -Le moment le plus brillant pour le salon de madame de Genlis fut -pendant son séjour à l'Arsenal. Elle voyait alors une foule d'hommes -spirituels et de femmes remarquables, qui contribuaient tous à -l'agrément de ses soirées: les uns jouaient des proverbes, les autres -les composaient; on faisait de la musique, et alors Casimir jouait de -la harpe. Dans d'autres soirées, un auteur estimé, comme -Millevoye[84], disait une pièce de vers, à laquelle sa diction -touchante, sa figure si parfaitement en accord avec ses vers et sa -mélancolique nature, qui n'était, hélas! qu'un instinct d'avenir, -donnaient un charme encore plus profond. Une autre fois, Dussault -venait lire un feuilleton inédit du _Journal de Paris_, écrit avec -tout son talent. Le lendemain, M. le comte de Sabran[85] disait -plusieurs de ses fables; ses fables, dont quelques-unes peuvent -rivaliser avec celles du grand fabuliste. M. de Sabran dit également -d'une manière admirable non-seulement les vers qu'il fait, mais ceux -de nos grands maîtres: il dit Molière et Racine à ravir. Venait -ensuite, pour apporter son tribut à la ruche, M. Briffaut, très-jeune -alors, mais qui montrait déjà un talent remarquable. M. de Cabre[86], -ami fort intime de madame de Genlis, était un homme fort instruit, et -cependant fort _aimable_ dans l'acception positive de ce mot. Il -contait bien, et faisait parfois de jolis vers. En voici qu'il composa -étant jeune encore, mais _abbé_, pour répondre à la demande de faire -le portrait d'une femme belle et charmante. Ce fut un impromptu: - - Pourquoi me demander ce que c'est qu'une femme, - À moi, dont le destin est d'ignorer l'amour! - De l'aveugle affligé vous déchirerez l'âme, - Si vous lui demandez ce que c'est qu'un beau jour! - -[Note 84: Millevoye, mort trop tôt pour son beau talent, fut enlevé -aux lettres et à ses amis inconsolables de sa perte en 1822.] - -[Note 85: C'est M. le comte Elzéar de Sabran, dont j'ai parlé dans le -Salon de madame de Polignac, et qui joua devant le roi et la reine le -rôle d'Oreste dans _Iphigénie en Tauride_, tandis que sa soeur -remplissait celui d'Iphigénie. Cette soeur fut depuis madame de -Custine.] - -[Note 86: M. Sabatier de Cabre, ancien conseiller-clerc au Parlement. -Il était abbé, mais pas prêtre ordonné; il portait seulement le petit -collet. Il est oncle de madame la comtesse Alexandre de Laborde.] - -Parmi les femmes littéraires qui fréquentaient habituellement le salon -de madame de Genlis, on peut bien placer madame Victorine de -Chastenay, qui a enrichi notre littérature de plusieurs romans -remarquables de la littérature anglaise, et dont l'esprit charmant est -si bien venu dans une agréable causerie. Il y avait aussi madame la -comtesse de Beaufort-d'Hautpoul, auteur de jolies poésies et de -_Zilia_, agréable petit conte; madame Kennem, connue par plusieurs -ouvrages distingués; madame de Vannoz, poëte charmant, et _presque_ -rivale de Delille dans le petit poëme de _la Conversation_; madame de -Choiseul (princesse de Bauffremont). Celle-ci est une personne que -j'ai pu juger par moi-même, et dont l'esprit avait, en effet, dû être -apprécié par une femme comme madame de Genlis, qui se connaissait, -certes, bien en esprit aimable, et surtout en esprit de société; et -madame de Choiseul est plus que cela, c'est une personne supérieure. -Je juge ainsi une femme lorsque je trouve de la bonté dans son esprit. - -Chez madame de Genlis, on voyait encore madame Élisabeth de Bon, -connue par la traduction de _la Dame du Lac_ de Walter Scott, mais -beaucoup plus anciennement par des romans assez oubliés aujourd'hui. -C'était, comme je l'ai dit plus haut, une personne fort agréable -d'esprit, très-passionnée dans son amitié; trop peut-être. Mais ses -amis trouvaient que c'était sans exigence. - -D'autres femmes qui n'étaient pas littéraires, mais qui avaient leur -célébrité, allaient aussi chez madame de Genlis. C'étaient mesdames de -Bellegarde, toutes deux connues par leur amitié fraternelle et la -douceur et la bienveillance de leur commerce; madame Cabarus[87], -madame Roger[88]; madame Dubrosseron, jeune femme agréable et beaucoup -du monde bruyant de ce temps-là; madame Hainguerlot, femme d'argent, -qui, je ne sais pourquoi, voulut être femme d'esprit, et que le -chevalier de Boufflers, qui, certes, savait pourtant ce que c'était -que les muses, n'a pas craint d'appeler la dixième muse. - -[Note 87: Madame Tallien.] - -[Note 88: Depuis comtesse de Montholon.] - -À toutes les femmes que je viens de nommer, il faut ajouter beaucoup -d'autres noms, tels que celui de la maréchale Bernadotte, qui, plus -tard, fut princesse de Ponte-Corvo, puis ensuite reine de Suède. Elle -et la reine Julie aimaient beaucoup madame de Genlis. Madame de Genlis -avait encore avec elle deux jeunes filles dont elle prenait soin, -mademoiselle Stéphanie Alyon et une jeune Prussienne, Helmina, qu'elle -avait amenée de Berlin à Paris[89]. Ces deux jeunes filles -augmentaient la famille adoptive de madame de Genlis, car elle avait -encore Casimir et Alfred Lemaire, enfant que Casimir avait adopté pour -ne pas déroger aux habitudes de la maison; et pourtant à cette époque -existait-il quelqu'un de plus heureux que madame de Genlis dans ses -mêmes relations de famille, mais _directes_!... Où pouvait-elle -trouver des femmes et des jeunes filles plus charmantes que celles de -sa fille, madame de Valence? rien n'est plus admirable que l'éducation -donnée à ses enfants par madame de Valence. Une mère qui forme les -filles qu'elle a formées est une femme ayant bien mérité de toutes les -mères. Une conduite irréprochable, des vertus naturelles parfaitement -développées, voilà ce que madame de Valence a produit dans ses deux -filles, madame la comtesse Gérard et madame la comtesse de Celles[90]. - -[Note 89: Cette jeune Prussienne que madame de Genlis amena avec elle -eut ensuite des torts, à ce qu'il paraît et d'après ce que disait -madame de Genlis elle-même; elle la donna à un ange dont la bonté -jamais ne se lasse, à madame Récamier.] - -[Note 90: Les filles de madame de Valence ont été des personnes -remarquables de tous points. Madame de Celles mourut encore jeune et -emporta les regrets de tout ce qui l'a connue. Son esprit et son coeur -lui attachaient tous ceux qui la voyaient seulement une fois; -instruite sans pédanterie, vertueuse sans rigorisme pour les autres, -elle était aimée non-seulement de ceux qui devaient l'aimer, mais de -tout ce qui la connaissait. Elle mourut à Rome, où son mari était -ministre du roi des Pays-Bas. Madame Gérard, sa soeur, est également -bonne et charmante comme elle. Les enfants de ces deux dames étaient -au nombre de quatre au moins à cette époque.] - -Aux autres noms littéraires que j'ai cités plus haut en nommant tant -d'hommes remarquables, il faut ajouter M. de Coriolis, que j'ai été -charmé de rencontrer dans quelques maisons, où il nous charmait en -disant de bien jolies productions de lui, dont une, _la Messe de -minuit_, est l'une des pièces fugitives en vers que l'on peut placer -dans le bon temps. Il était en outre un des hommes de la bonne -compagnie qu'on aime toujours à rencontrer. - -Un soir, ce fut M. de Treneuil qui fit les frais de la réunion de -madame de Genlis. M. de Treneuil était un littérateur et un poëte -distingué; il avait justifié la France d'avoir souffert que Lebrun, -dans son _Ode patriotique_, articulât des paroles infâmes devant des -objets sacrés que les tribus sauvages respectent et vénèrent... devant -les tombeaux!... - -M. de Treneuil, dans son poëme des _Tombeaux de Saint-Denis_, répond à -ces vers de cannibales d'une manière triomphante!... Ah! ce n'est pas -par des actes comme l'odieuse action signalée par Lebrun[91] que la -Révolution s'est acquis une renommée!... elle s'est, au contraire, -couverte de honte et d'ignominie!... - -[Note 91: Ou plutôt provoquée. Voici une des strophes de Lebrun dans -cette ode abominable. Le cardinal Maury la récitait de sa voix si -retentissante avec une énergie vraiment profonde et communicative. - - Purgeons le sol des patriotes - Par des rois encore infecté. - La terre de la liberté - Rejette les os des despotes. - De ces monstres divinisés - Que tous les cercueils soient brisés, - Que leur mémoire soit flétrie, - Et qu'avec leurs mânes errants - Sortent du sein de la patrie - Les cadavres de ces tyrans. - -Pour commentaire à cette strophe, il faut ajouter que ce même Lebrun -fut le plus vil flatteur du régime impérial!...] - -M. de Treneuil parla de cet acte avec horreur. Il fit observer que -l'empereur, qui réédifiait _tout_, avait ordonné de réparer les -souterrains de Saint-Denis, et cette pensée lui inspira deux bien -beaux vers: - - Et sans verser le sang d'une seule victime, - L'hommage expiatoire a surpassé le crime. - -On ne peut comprendre pourquoi l'Institut refusa longtemps la couronne -à cet ouvrage. Pour quelle raison? il serait bien pénible que des -hommes de science pussent arriver à ce point d'oubli de leur haute -mission, pour écouter des voix qui leur parlent en faveur ou contre -l'esprit de parti? Cette pièce de vers, c'est-à-dire ce poëme, fut -enfin couronnée cependant, et avec la plus grande justice: certes, il -n'y eut pas de faveur. M. de Treneuil était attaché à la bibliothèque -de l'Arsenal. - -D'autres hommes fort spirituels aussi, qui contribuaient à embellir -les soirées de madame de Genlis, étaient M. Després; M. Alexandre de -Laborde, si bon, si parfait et si amusant avec ses distractions, _même -dans son Itinéraire_; et Millin, meilleur ami que parfait antiquaire, -malgré ses ouvrages sans nombre sur la numismatique. Elle voyait -encore des hommes du monde, mais aussi lettrés que des littérateurs de -profession: c'étaient M. le comte de Ségur, M. Carrion-de-Nisas, M. -d'Estourmel, M. de Choiseul-Gouffier, spirituel dans sa causerie, si -intéressant dans ses révélations des mystères du sérail, soit qu'il -parlât des kiosques des sultanes entourés d'esclaves noirs[92], du -chant plaintif et simple qui s'entendait au travers des rideaux -flottants d'or et de soie, ou bien qu'il vous fît entrer avec lui dans -les sombres détours de la politique ottomane à cette époque, où, -jouissant encore d'un reste de pouvoir, elle dénouait avec le mensonge -ce qu'elle ne pouvait trancher avec le poignard ou endormir avec le -poison. Que j'ai passé de doux moments à écouter M. de Choiseul!... -aucune conversation, excepté la sienne et celle, avant tout, de M. de -Narbonne et de M. de Talleyrand[93], ne rappelait autant la bonne -compagnie française, comme nous en avions la tradition, nous autres -jeunes femmes à l'époque dont je parle ici, nous qui avions pu voir et -entendre une foule d'hommes de bon goût et de bonnes manières, dernier -reste de la cour de Louis XV. M. de Choiseul contait surtout avec une -grâce admirable. - -[Note 92: On sait comment M. de Choiseul a connu beaucoup de détails -intimes du sérail: c'était par le moyen de marchandes arméniennes qui -pouvaient pénétrer jusque dans les cours intérieures.] - -[Note 93: C'était la même société. M. de Nassau, M. de Montrond, M. de -Talleyrand, M. de Narbonne et M. de Choiseul formaient la société la -plus intime de l'hôtel de Talleyrand, et cela, il faut le dire à la -louange de M. de Talleyrand, sans secousse et sans caprice.] - -M. le prince de Nassau allait aussi chez madame de Genlis, mais pas -souvent. Il était aussi bien aimable; mais comme il mentait celui-là, -quand une fois il se mettait à raconter! - -Le cardinal Maury était, comme homme important dans notre monde et -notre histoire politique, le plus remarquable de la société de madame -de Genlis; il y allait fort souvent, quoiqu'il ne l'aimât pas. -C'était un homme singulier dans ses affections; il les montait ou les -descendait d'après un baromètre qui n'était pas toujours celui du -temps[94]. - -[Note 94: Je ne puis m'en plaindre, car il fut admirable dans son -affection pour moi jusqu'au moment de sa mort.] - -M. de Talleyrand allait aussi assez souvent à l'Arsenal; mais soit -qu'il le voulût ainsi, soit que madame de Genlis ait dit la vérité -lorsqu'elle affirmait que c'était pour mieux jouir du charme de sa -conversation, elle le recevait toujours étant seule. Le fait est qu'il -est vrai que M. de Talleyrand a dans la physionomie un air -d'insouciance et même d'ennui qui glace tout ce qui l'entoure. On -voudrait dissiper cette apparence d'ennui par le pouvoir qu'on se -suppose toujours à tort ou à raison. C'est pour cela que dans la -société on ne pardonne pas aux personnes d'esprit d'avoir de la -sécheresse...: il ne faut pas qu'elles se communiquent trop -rapidement; mais aussi il ne faut pas qu'elles soient trop importantes -ni trop repliées sur elles-mêmes. - -Avant que M. de Talleyrand ne nous fît tout le mal dont la France -souffrira encore longtemps, il y avait dans ma pensée un penchant à -le croire bon. C'est une drôle d'idée que j'avais là, me dira-t-on? Il -y a des révolutions dans la vie humaine comme dans la vie des empires. -Enfin, je crois que M. de Talleyrand est né bon; il est devenu méchant -comme nous l'avons vu par des causes connues de Dieu seul. Mais ce qui -est connu de tous, car nous sentons nos blessures, c'est qu'il a fait -bien du mal à la France. - -Une femme charmante qui contribuait autant et peut-être plus que -madame de Genlis à l'agrément de sa maison, c'était madame de -Valence... elle avait un charme, une grâce... ses grands yeux noirs -donnaient des regards si doux et si animés!... et puis elle est bonne. -C'est une femme dont on sent qu'on voudrait être l'amie, que madame de -Valence. J'ai rencontré peu de femmes qui aient pour moi plus -d'attrait. - -Mais il y avait au salon de madame de Genlis un singulier inconvénient -d'attaché. Elle a toujours eu beaucoup de mobilité dans l'esprit, et -conséquemment dans l'exécution de ses volontés, car l'esprit a -toujours été son guide avant toute chose. Cette manière d'être lui a -quelquefois valu de drôles d'aventures; en voici une qui eut lieu vers -l'année où elle quitta l'Arsenal. - -On a vu que les conversations étaient ce qu'elle aimait le mieux, -mais, je crois, après les correspondances _anonymes_[95]. Comme on le -savait, tout le monde lui écrivait; il s'ensuivit, et cela de son -propre aveu, qu'elle perdit à répondre à ces lettres un temps qui lui -aurait donné deux volumes de plus par an. C'étaient des lettres dont -le port coûtait cher. - -[Note 95: Il me faut ici dire mon sentiment, non pas sur les lettres -anonymes injurieuses, je me réserve cette satisfaction pour plus tard. -Je parlerai seulement ici de ces correspondances voilées, -mystérieuses, dans lesquelles des femmes ne craignent pas de parler -comme elles rougiraient de le faire à découvert. Je ne blâme pas une -correspondance mystérieuse entre femmes comme atteinte à la morale: -elle n'est que sotte et niaise; cependant j'y trouve aussi peu de ce -qui est estimable. Comme base de toute amitié, c'est la loyauté et la -franchise. Qu'est-ce qu'un mystère en amitié? Qu'est-ce qu'une -_coquetterie_? Tout cela est la preuve du peu de vérité d'un -sentiment, quel qu'il soit. S'il est amitié, on ne jouit de celle que -l'on inspire que lorsqu'elle vous _est accordée à vous_, et non à un -être imaginaire; s'il est amour, alors je ne le connais pas: il est -absurde, au reste, dans les deux sentiments. Au reste, voilà mon -opinion, et je ferai toujours peu de cas de ceux qui emploieront ce -moyen.] - -Avec ce goût pour le romanesque et le mystérieux, on pense que toutes -les lettres de ce genre étaient accueillies. Un jour, madame de Genlis -en reçoit une de je ne sais plus quelle ville, je crois pourtant que -c'est de Mâcon, écrite avec un tel charme, le style en était si -admirable, que madame de Genlis se passionna pour l'auteur, et lui -répondit. - -C'était une femme heureusement!... Mais quelle femme! rien n'était -admirable comme elle... Pendant quinze jours madame de Genlis -racontait bien encore une histoire intéressante; mais à peine achevée, -la dame inconnue la remplaçait; et c'était un ravissement en montrant -et en regardant son écriture, son orthographe si bien soignée!... et -ne pas connaître une personne si charmante! car elle était charmante! -cela ne pouvait être autrement... quel malheur!... - -Enfin, un jour madame de Genlis reçoit une lettre qui la ravit!... la -dame anonyme consentait enfin à se nommer... elle était malheureuse, -et sa lettre, cette fois, était plus éloquente encore que les -précédentes. Madame de Genlis, émue par la peinture d'une position -déplorable, sentit un intérêt profond pour celle qui en souffrait. -Elle relit ses autres lettres; elle y voit l'âme la plus élevée, le -coeur le plus sensible. D'après ce qu'elle disait de sa personne, elle -devait être belle; et l'imagination de madame de Genlis lui prêta -encore plus de charmes. C'était le moment où Helmina, la jeune -Prussienne qu'elle avait amenée de Berlin, venait de la quitter. Elle -pensa qu'elle ne pouvait mieux faire que de prendre avec elle la dame -inconnue comme compagne plutôt que comme dame de compagnie, et dans -l'effusion du premier mouvement, madame de Genlis écrivit à la dame de -venir au plus vite. Elle répondit par des bénédictions en manière de -remerciements. Mais, hélas! les chemins de fer et les ballons -n'étaient pas inventés alors, et il en coûtait cher à de pauvres gens, -même pour faire soixante lieues. Il faut ici rendre justice à madame -de Genlis: elle envoya courrier par courrier l'argent nécessaire au -voyage de madame De***. Pendant le temps qui dut nécessairement -s'écouler entre le moment du départ de l'argent et l'arrivée de la -dame, Madame de Genlis fut dans une agitation extraordinaire. Enfin, -le jour heureux arriva, et la dame avec lui. Dès qu'elle aperçut -madame de Genlis, elle accourut à elle, et ouvrant deux immenses bras -plats et maigres appartenants à une grande femme sèche et blafarde: - ---Ma bienfaitrice, s'écria-t-elle!... mon amie! vous avez donc eu -pitié de mon infortune!... soyez désormais mon soutien, mon guide! - -Elle avait cinquante ans! - -Madame de Genlis, abasourdie par cette scène sentimentale qui devint -en quelques minutes d'un comique achevé, crut d'abord qu'elle était -trompée, et qu'on jouait une seconde représentation d'_Une Folie_. -Elle hésitait presque à reconnaître l'héroïne du roman qu'elle seule -avait composé dans son imagination... car rien n'est à comparer à ce -qu'elle-même racontait à ses amis intimes relativement à l'arrivée de -madame D***. - -Cependant, au bout de quelques jours, le premier étonnement passé, -madame de Genlis reconnut l'esprit de son anonyme dans la grande femme -sèche et blafarde; mais cet esprit était insupportable. Pour le -malheur de ceux avec qui elle causait, elle avait étudié à fond toutes -les grammaires connues; elle était d'un purisme qui tuait toute -conversation; il fallait faire une attention scrupuleuse à ses -moindres paroles. Madame de Genlis elle-même, si châtiée dans son -langage, si pure dans sa diction, passait vingt fois par jour sous son -scalpel... toute la société de madame de Genlis l'avait en aversion. -Souvent le cardinal Maury m'en racontait, ainsi que Millin, des scènes -incroyables. - -Un seul homme dans ce cercle avait une tendre préférence pour madame -D***; il lui parlait avec une déférence incroyable dans un homme assez -peu soigneux d'ailleurs dans ces sortes de choses. C'était M. Alyon, -père de Stéphanie Alyon, aimable jeune fille que madame de Genlis -éleva, que tout le monde aimait chez elle, et qui depuis épousa M. -Savary. - -M. Alyon était excessivement laid, et son âge passait cinquante ans. -Il avait été attaché à l'éducation des princes à Belle-Chasse, et son -esprit avait ce tour savant, cette manière toute didactique qui lui -fit d'abord aimer une femme qui ne parlait qu'un pur et beau langage. -Elle répondit à son admiration par de nouvelles découvertes dans les -recherches du participe et du conditionnel. Cela acheva M. Alyon, et -au bout de quelque temps tout le monde s'aperçut de la tendresse de -ces deux amants, qui, à eux deux, faisaient près d'un siècle. - -Madame D*** se souciait peu de cela; il est vrai qu'elle avait une -perruque, une peau qui n'avait pas été mal, et un teint tellement -blanc qu'il allait jusqu'à la tache de rousseur, et recouvrant des os -malheureusement très-saillants. Mais tout cela n'empêcha pas l'amour. - -Un jour, elle entra dans la chambre de madame de Genlis, qui depuis -quelques semaines la tenait dans la plus belle des antipathies. Madame -D*** était extrêmement parée. Depuis que M. Alyon s'était mêlé -d'achever de lui tourner la tête, l'affaire était en bon train, et -pour l'accomplir, elle minaudait tant qu'elle avait de forces... Ce -jour-là, elle avait un bonnet avec des roses... elle se regarda dans -la glace, puis elle dit avec un sourire qu'on ne peut rendre: - ---Savez-vous bien, madame, _que j'ai encore de la peau_? - ---Mon Dieu! madame, lui répondit madame de Genlis, ce n'est pas -étonnant: le temps enlaidit, _mais il n'écorche pas_. - -Madame D*** sourit avec une douce expression de pitié et un haussement -d'épaules tout à fait gracieux. Puis venant à madame de Genlis, elle -lui dit comme on dirait à un enfant: - ---Mais ne savez-vous pas que la grammaire autorise à dire cette -phrase, pour faire entendre qu'on a de l'éclat, _elle a de la peau, -elle a du teint_... En vérité, pour une personne qui écrit et qui a de -la célébrité, ne pas savoir ce que veut dire: _J'ai de la peau_... -c'est inconcevable!... - -Le fait réel, c'est que cette peau, qui avait été fraîche et belle -lorsque la dame avait vingt ans, était considérablement changée; que -ses dents, qui avaient été belles, étaient gâtées; que sa taille, -jadis élégante peut-être, l'était encore selon elle, parce qu'étant -sèche elle était maigre et mince, mais sans aucune forme ni grâce. Du -reste, revêche à la réplique, la supportant peu et même pas du tout; -d'un commerce quotidien impossible à supporter, s'étonnant à chaque -instant d'elle-même, et n'admirant que son propre mérite... - -Cette aimable personne demeura près de deux ans avec madame de Genlis. -Au bout de ce temps, la passion de M. Alyon devint si vive, qu'il -fallait surveiller ces _jeunes amants_... Enfin, il l'enleva, au grand -amusement de tous et à la joie personnelle de madame de Genlis. - -Une aventure d'un genre bien autrement sérieux lui arriva à cette même -époque à peu près, mais quelques mois avant le départ d'Helmina. - -Madame de Genlis reçut un jour une lettre de Beauvais; cette lettre -était bien écrite, et touchante par l'expression de plusieurs phrases -qu'elle contenait. Mais celle-ci n'était pas anonyme; elle était d'une -jeune fille âgée seulement de dix-huit ans, s'exprimant sur les -ouvrages de madame de Genlis avec une passion vraiment sentie, et -révélant dans ses paroles même les plus simples qu'elle ne tenait plus -à la terre que par quelque affection toute profonde et en même temps -passionnée. Madame de Genlis fut frappée par la vérité des -expressions, et répondit. Un commerce de lettres s'engagea; madame de -Genlis apprit qu'en effet elle ne s'était pas trompée, et que cette -jeune personne était mourante de la poitrine, et que sa maladie était -déclarée mortelle. - -Cette jeune fille s'appelait mademoiselle de Beaulieu; elle était -fille de M. Hyacinthe de Beaulieu, ancien capitaine de cavalerie; elle -habitait Beauvais... Madame de Genlis lui répondait exactement. -Bientôt ses lettres furent attendues par la malade avec une impatience -non-seulement de mourante, mais de quelqu'un qui souffre profondément -d'un mal et qui est soulagé par une main habile. Madame de Genlis -rassura cette âme pure, qui s'alarmait de quitter ce monde pour se -rendre dans le sein de Dieu; car où pouvait aller une âme aussi -candide, aussi dégagée de toute pensée impure?... C'était un ange que -cette jeune fille. J'ai vu d'elle plusieurs lettres vraiment -admirables... c'était la plainte suave d'une colombe blessée à mort. -Un jour, elle écrivit à madame de Genlis: - -«Je me sens bien mal... ils ne veulent pas me dire que je mourrai -bientôt; mais _je le sais_, moi!... Oh! combien je voudrais vous voir -avant de quitter ce monde!... c'est un désir ardent... c'est celui du -coeur, et je ne vis plus que par le mien.» - -Mademoiselle de Beaulieu voulait en effet venir à Paris; et sa famille -entière, dont elle était adorée, craignant qu'elle ne pût soutenir -même la fatigue de cette course, s'y opposait toujours... Mais ayant -appris que sa soeur venait passer un jour à Paris, et qu'elle était -seule dans une calèche, alors il parut impossible de continuer une -opposition qui eût été plus funeste que la fatigue qu'on craignait... -Elle partit... l'air, la vue de la campagne, celle de nouveaux objets, -la ranimèrent un peu, et lorsqu'elle arriva à Paris, son charmant -visage était aussi beau que lorsqu'elle faisait l'orgueil d'une -heureuse famille. - -Il était midi. Madame de Genlis était dans son cabinet; on vient lui -dire qu'une jeune dame malade, qui arrive, veut la voir à l'instant... -Madame de Genlis s'élance au-devant d'elle, et se trouve devant une -figure fantastique de grâces, de beauté et de ce charme qui séduit -parce qu'il vient de l'âme et passe par le regard et la physionomie -qu'il illumine... C'était la jeune mourante! - ---Oh! comme je craignais de mourir avant de vous voir! dit-elle en se -laissant tomber haletante et frissonnant d'un froid nerveux dans les -bras de madame de Genlis... Combien je redoutais de ne pas vous -entendre me répéter les consolantes paroles qui me font sortir de ce -monde sans regret et sans crainte pour celui où je vais entrer!... - -Madame de Genlis, dans un saisissement inexprimable, la conduisit dans -sa chambre, et la contraignit de se coucher sur une chaise longue, où -elle passa toute la journée sans prononcer deux phrases de suite. -Seulement elle écoutait avec avidité celle qu'elle était venue -chercher presqu'au dernier moment de sa vie!...... on voyait que sa -pensée plongeait dans son avenir terrestre, qui n'avait plus que -quelques heures, et l'infortunée n'avait que dix-huit ans!... et elle -était aimée!... ... elle écoutait, mais silencieuse, calme, -recueillie, pleurant doucement et tenant dans les siennes une main de -madame de Genlis, qu'elle pressait contre son coeur et qu'elle baisait -à tous moments... Dans toute la journée, elle ne prit qu'un -bouillon... vers le soir, elle parut prier avec un profond -recueillement, et fit signe à madame de Genlis de prier aussi... -Pendant ce moment de silence, fatiguée de larmes et de souffrances, -elle s'endormit... ce fut surtout alors que sa charmante figure -apparut à madame de Genlis dans tout son éclat, malgré la pâleur de -ses joues... c'était un ange sommeillant... mais ce sommeil fut -court... elle en était à ce point, la malheureuse enfant, où la -souffrance laisse peu de trêve à ceux qu'elle détruit... elle -tressaillit en s'éveillant... la chambre était sombre...--Faites venir -de la lumière, dit-elle... je veux vous voir ENCORE!... - -Huit heures sonnèrent à la pendule... elle fit un mouvement...--Ah! -dit-elle... je vais partir! - -En effet, peu de minutes après, on entendit le bruit d'une voiture: -c'était celle qui venait chercher mademoiselle de Beaulieu... sa soeur -retournait le lendemain même à Beauvais... sa femme de chambre venait -prendre la jeune malade... l'infortunée était mourante. - -Elle se leva avec peine... on voyait qu'elle s'arrachait malgré elle -d'une maison où il restait une partie d'elle-même... Il est évident -que cette amitié extrême avait une cause; et cette jeune fille, -frappée par une douleur profonde et secrète, une de ces douleurs enfin -qui donnent la mort!.. avait trouvé seulement du réconfort dans sa -confiance en madame de Genlis, qui en effet devait, je crois, avoir -des paroles puissantes pour adoucir les maux de l'âme. Elle avait une -manière de présenter la religion, en lui donnant un pouvoir -consolateur, qui devait nécessairement lui acquérir le coeur dont elle -calmait la souffrance... En voyant arriver le moment de la quitter, -mademoiselle de Beaulieu comprit en même temps qu'il fallait lui dire -un éternel adieu... Déjà presque suffoquée par le mal lui-même, qui -était à son dernier période, elle se laissa tomber sur ses genoux, et -prenant les mains de madame de Genlis, elle les baisa en les mouillant -de larmes et sanglotant avec déchirement.--Bénissez-moi, lui dit-elle -d'une voix brisée... bénissez-moi!... Madame de Genlis la releva, la -prit dans ses bras et l'embrassa avec tendresse... alors elle eut une -crise effrayante dans laquelle on crut qu'elle allait expirer... Enfin -elle partit!... Revenue dans son appartement, madame de Genlis crut y -retrouver encore cette jeune fille si belle et aimante, si douce même -dans la mort... C'était comme une apparition qui ne la quittait -plus.--Pendant plusieurs heures elle voyait mademoiselle de Beaulieu -pleurant en silence, et ne lui disant combien elle souffrait que par -le regard prolongé de ses yeux admirablement beaux et que la maladie -avait encore agrandis... Le jour ne dissipa pas cette vision, qui -obstinément demeurait à la même place... - -... Mademoiselle de Beaulieu _était morte_ le lendemain de son retour -à Beauvais!... son père lui-même l'annonça à madame de Genlis. - -En mourant, sa fille l'avait chargé de transmettre un dernier adieu à -celle qu'elle regardait comme une seconde mère;--il lui annonçait -aussi qu'elle avait disposé de ce qu'elle avait de plus précieux en -faveur de la plus jeune de ses soeurs, qu'elle la priait d'aimer en sa -place: son legs lui servirait, disait la mourante, de titre auprès -d'elle!... C'était une tresse des cheveux de madame de Genlis -qu'elle-même lui avait donnée. - -C'était une âme belle et pure que celle d'une jeune fille qui se -passionne ainsi sur des écrits qui parlent le langage d'une haute -morale... Cette jeune fille, je le crois, eût été une femme d'une -grande supériorité. - - - - -SALON - -DE - -LA GOUVERNANTE DE PARIS. - -1806 À 1814. - - -Ce ne fut qu'en 1806, après la victoire d'Austerlitz, que la Cour -impériale prit une couleur décidée et eut une position tout à fait -arrêtée. Jusque-là il y avait beaucoup de luxe, beaucoup de fêtes, une -grande profusion de beaux habits, de diamants, de voitures, de -chevaux; mais, au fond, rien n'était bien réglé et totalement arrêté. -Il ne suffisait pas d'avoir M. de Montesquiou pour grand-chambellan, -M. de Ségur pour grand-maître des cérémonies, et MM. de Montmorency, -de Mortemart, de Bouillé, d'Angosse, de Beaumont, de Brigode, de -Mérode, etc., pour chambellans ordinaires; MM. d'Audenarde, de -Caulaincourt, etc., pour écuyers; et mesdames de Montmorency, de -Noailles, de Serrant, de Mortemart, de Bouillé, etc., pour dames du -palais: tout cela ne suffisait pas. Il fallait une volonté émanée, -annoncée comme _loi_ et de très-haut. Sans cela rien ne pouvait aller. - -À mon retour de Lisbonne, l'Empereur me fit l'honneur de me parler de -cette volonté intime qu'il avait de faire arriver sa Cour à être une -des plus brillantes du monde entier. - ---Et pourquoi pas _la plus_ brillante, Sire? lui dis-je.--Il -sourit:--Je veux qu'on fasse un traité sur cette matière, -poursuivit-il... - ---Je dirai encore pourquoi, Sire? il suffit que l'Empereur émette une -volonté pour qu'elle soit suivie; qu'il dise: Je veux qu'on -reçoive,--et on recevra;--qu'il ajoute: Je veux que ce soit bien, et -ce sera bien. - -Il rit tout à fait cette fois, et heureusement il ne se fâcha pas, car -il était visible que je raillais: en effet, comment _organiser_ une -société en quelques jours comme on fait un régiment de conscrits!... - ---Eh bien! il faut que les femmes de la Cour me secondent.--Vous -_tenez_ bien votre salon. Il faut donner l'exemple. Junot va être -nommé gouverneur de Paris et de la première division militaire. Cette -position, qui est plus belle que celle d'aucun ministre, vous donne -l'obligation aussi d'une grande représentation; il faut la -remplir.--Songez que jamais vous ne ferez _trop_ bien. - -M. d'Abrantès était alors gouverneur-général des États de Parme et de -Plaisance. Il fut en effet rappelé, aussitôt qu'il eut apaisé la -révolte des Apennins, et l'Empereur le nomma gouverneur de Paris, avec -des attributions aussi étendues que l'Empereur put les lui donner. Il -était alors aussi premier aide-de-camp de l'Empereur, faisant -conséquemment partie de sa maison. - -Paris était en ce moment aussi brillant qu'il le fut plus tard: la -France, en paix avec toute l'Europe, voyait affluer une quantité -d'étrangers qui venaient admirer de plus près l'homme des siècles... -mais, moins à l'aise entre elles, les différentes maisons qui devaient -au contraire s'entendre pour que le corps de la société fût organisé, -se voyaient peu et ne provoquaient pas ces rapports mutuels sans -lesquels ce qu'on appelle la _société_ n'est plus qu'une réunion -momentanée de gens qui ne se connaissent plus aussitôt qu'ils sont -rentrés chez eux. - -Il était impossible de faire comprendre aux ministres ce qu'on -entendait par _recevoir_. Ils donnaient un grand dîner par semaine, -que bien, que mal encore, et puis tout était dit.--Recevoir, c'est -avoir une maison ouverte; une maison, où chaque soir on peut aller -avec sûreté de trouver la maison habitée, éclairée, et les maîtres du -logis disposés à vous accueillir avec bonne mine d'hôte. Il n'est pas -d'absolue nécessité pour cela d'avoir un esprit supérieur, de -descendre de Charlemagne ou d'avoir deux cent mille livres de rentes; -mais il faut absolument de l'usage du monde, et surtout de -l'éducation, et tout le monde n'était pas pourvu de ces deux -qualités-là. - -J'avais une place à la Cour: cette place avait été demandée -spécialement par la princesse à laquelle j'étais attachée; j'aimais -cette princesse: c'était la mère de l'Empereur, l'amie de ma mère, -avec qui elle avait été élevée: toutes ces considérations -m'empêchèrent de refuser une faveur que bien certainement je n'aurais -pas demandée, et que plus sûrement encore je n'eusse pas acceptée près -d'une autre princesse de la famille impériale. J'aimais trop mon -indépendance pour la sacrifier à une chose qui, dans la position où -j'étais, n'ajoutait rien à mes avantages de situation dans le monde. -Mais, malgré tout mon désir de demeurer auprès de Madame mère, pour y -faire mon service activement, je vis bientôt que cela me serait -impossible avec mon titre, et je puis dire _mon emploi_, de -gouvernante de Paris. - -Toutes les parties dont se compose un grand empire ne dominent pas -toujours également. Sous Louis XI, les hommes comme Philippe de -Commines, les conseillers, les ambassadeurs, tout ce qui parlait en -langue cauteleuse, en beau langage doré, tout cela avait le pas sur -les autres;--tandis que sous un gouvernement militaire, l'armée et ses -chefs sont les premiers de l'État. C'était précisément notre position. -Mais nous n'avions pas les mêmes avantages que nos pères.--Sous Louis -XI, puisque je viens de le citer, sous Louis XIII, époque plus -rapprochée de nous, sous Louis XIV, les hommes de l'armée étaient en -même temps des hommes du monde et de la Cour, et lorsque Mademoiselle -s'en allait faire véritablement la guerre aux troupes du Roi, elle -marchait au milieu des mêmes hommes avec qui elle dansait _un -passe-pied_ un mois après dans la galerie de Saint-Germain ou dans -celle de Fontainebleau. - -Mais chez nous il n'en était pas ainsi. L'armée était composée, comme -on le sait, d'hommes qui n'avaient presque pas quitté leur tente -pendant toute la révolution. Dans le nombre il s'en trouvait même -dont le nom devait garantir la bonne éducation et qui ne se -rappelaient plus qu'une chose, c'était de commander un régiment. -Lorsque l'Empereur, plus calme et plus ramené à des idées d'intérieur, -_voulut_ une Cour comme il voulait tout, immédiatement, il sentit que -la chose était impossible: le premier essai le convainquit de la -justesse de ma remarque;--je la lui avais faite un jour où il me fit -l'honneur de me consulter après mon retour de la cour de Portugal. Il -rit même beaucoup de la comparaison que je fis. - ---Vous autres femmes, vous pouvez tout faire dans ce que je veux, me -disait-il; vous êtes toutes jeunes, et presque toutes jolies (c'était -vrai): eh bien! une jeune et jolie femme fait tout ce qu'elle veut. - ---Sire, ce que Votre Majesté dit là peut être vrai, mais jusqu'à un -certain point; et si elle me le permet, je vais le lui prouver...--Si -l'Empereur, au lieu de sa garde et de bons soldats, n'avait que des -conscrits qui reculassent au feu... il ne gagnerait pas de belles -batailles comme celle d'Austerlitz... et pourtant il est le premier -guerrier du monde. - -Il se mit à rire...--Vous avez raison, dit-il enfin; mais faites pour -le mieux. - -Mais, avant tout, il fallait monter la maison _militairement_ -parlant, c'est-à-dire pour le gouverneur de Paris et de la première -division militaire; tous les quinze jours il y avait un dîner de -quatre-vingts couverts dans la grande galerie que nous avions fait -bâtir sur le jardin. Ce dîner n'était donné qu'aux officiers-généraux, -aux colonels, aux maréchaux et à leurs femmes. Le soir, les grands -appartements tenant à la galerie étaient ouverts, et tout ce qu'il y -avait de militaire à Paris y venait comme chez le vice-connétable et -chez le ministre de la Guerre. Ces journées-là étaient bien fatigantes -pour moi. Aussi, dans les premiers temps, il me fut bien difficile de -faire coïncider mon service et mes devoirs de maîtresse de maison. -J'en parlai à madame Mère dans un voyage que je fis à Pont cette même -année. Elle parut d'abord fâchée;--mais l'Empereur lui parla ensuite, -et elle comprit la chose parfaitement.--Mon hôtel était vaste et bien -distribué pour recevoir comme j'avais le projet de le faire. Au -rez-de-chaussée, il y avait plusieurs salons et une immense galerie de -soixante-cinq pieds de long sur trente-cinq de large, donnant sur un -joli jardin. Au premier, étaient les appartements de M. d'Abrantès et -les miens, ainsi qu'une belle et grande salle de billard et une vaste -bibliothèque, construite exprès pour recevoir les deux collections -complètes de tout ce que Bodoni et Didot ont jamais imprimé, et que -nous possédions. Je donne ce détail particulier, parce qu'il sera -souvent question de la part que ces deux pièces avaient dans nos -occupations du soir, et souvent du matin. - -Avant d'en être gouverneur, M. d'Abrantès avait été commandant de la -ville de Paris. Il s'y était fait aimer, et lorsqu'on apprit qu'il -était gouverneur avec une aussi grande autorité, la ville entière fut -contente[96] et tranquillisée sur son sort pendant l'absence de -l'Empereur, qui allait partir pour l'Allemagne. Les moyens qu'il avait -dans les mains lui donnaient à lui-même une grande sécurité pour la -responsabilité qu'il avait acceptée. - -[Note 96: M. d'Abrantès fut nommé gouverneur au mois de juin 1806 (28 -juin), et ses lettres de nomination furent _entérinées_ dans la -quinzaine qui suivit. Sans qu'il l'eût demandé, son cortége, formé par -les officiers-généraux à Paris, fut extrêmement nombreux, et tous s'y -rendirent par amitié pour lui. Il était le premier gouverneur de Paris -sous l'Empereur dont les lettres fussent entérinées; le frère et le -beau-frère de Napoléon ne l'ont pas fait. L'Empereur le voulut ainsi, -parce que l'autorité de M. d'Abrantès était supérieure à toutes les -autres. En l'absence de l'Empereur, il ne correspondait qu'avec lui et -ne recevait d'ordre que de l'archi-chancelier. Le gouvernement de -Paris était un ministère.] - -La ville de Paris voulut donner un bal à l'Empereur avant son -départ[97].--Frochot[98] n'avait point de femme: je fus chargée de -faire les honneurs de l'Hôtel-de-Ville. - -[Note 97: Il partait pour Iéna. Il quitta Paris au mois de septembre -ou d'octobre 1806.] - -[Note 98: Frochot était marié; mais sa femme était en Bourgogne, et ne -pouvait d'ailleurs faire les honneurs de l'Hôtel-de-Ville, où -l'Empereur ne voulait qu'élégance et luxe. Ce fut lui-même qui donna -l'ordre que la gouvernante de Paris ferait les honneurs de -l'Hôtel-de-Ville. La chose ne fut pas demandée.] - -Jamais la chose n'avait eu lieu; on ne pouvait donc suivre aucun -exemple pour régler l'étiquette. Ce furent M. de Ségur et Duroc qui -réglèrent le protocole de celle de la Cour impériale alors; et ce qui -devait être fait pour les fêtes de l'Hôtel-de-Ville fut arrêté de -cette manière: - -Le Préfet faisait une liste des noms des femmes les plus distinguées -dans le commerce et dans la banque, et parmi les femmes de maires et -de conseillers de préfecture. On choisissait ensuite dans cette liste -vingt noms des plus remarquables. Je soumettais cette liste à -l'Empereur en y joignant l'autre, et il arrêtait en définitive ce qui -devait être fait. Il y a eu plusieurs noms qui furent rayés de sa -main et à plusieurs reprises[99]. Les femmes ne furent pas toujours -les mêmes non plus, excepté quelques-unes, comme madame Thibou, par -exemple, femme du sous-gouverneur de la Banque. - -[Note 99: J'ai mis cette particularité pour montrer qu'il n'y eut -jamais de ma faute lorsque cette marque d'apparent oubli arriva.] - -Ces dames étaient en habit de ville, mais en toilette de bal, et elles -se tenaient ainsi que moi dans un petit salon qui avait une entrée sur -l'escalier de l'Hôtel-de-Ville. Aussitôt qu'on nous avertissait de -l'arrivée de l'Impératrice, nous descendions avec le préfet pour la -recevoir à la descente de sa voiture, et nous l'accompagnions jusque -dans la grande salle Saint-Jean, où nos places nous étaient réservées -autour du trône et immédiatement auprès. J'étais seule en grand habit. - -L'Empereur arrivait ensuite. Alors le préfet descendait avec M. -d'Abrantès pour le recevoir comme nous avions reçu l'Impératrice. Il -la rejoignait, et puis tous deux commençaient le tour des salles, -accompagnés de leur service, du préfet, de M. d'Abrantès et de moi. - -Ce fut dans ce bal que l'Empereur fut frappé à la vue d'une jeune -enfant d'une beauté d'ange: sa fraîcheur surtout était éblouissante; -elle pouvait avoir douze ans. Elle portait une robe de crêpe rose, et -ses beaux cheveux blonds bouclés autour de son cou et de son visage -n'avaient aucun bijou, aucune fleur.--Son regard, en harmonie avec son -angélique figure, avait seulement une rapidité qui d'abord étonnait, -mais dans lequel on retrouvait ensuite toute la candeur et la pureté -de sa physionomie... elle était sur la banquette des danseuses. -L'Empereur s'arrêta devant elle et lui parla; à côté d'elle était sa -mère, encore jeune et fort belle aussi. Elle répondit pour sa fille... -l'infortunée était sourde et muette!... Madame Robert, sa mère, était -femme d'un architecte, et l'une des plus estimables personnes qui -fussent assurément dans toute la fête; elle était _dame d'inspection -d'arrondissement_[100]. Je dis quelques mots à l'Impératrice sur -madame Robert, à laquelle elle parla avec une extrême bonté. Madame -Robert avait dans sa vie plusieurs circonstances assez singulières et -qui mériteraient d'être citées, entre autres celle de mettre -alternativement au monde un enfant sourd-muet et un enfant pouvant -entendre et parler. Elle avait alors un petit garçon de cinq ou six -ans, sourd-muet comme sa soeur, et plus jeune qu'elle. L'Empereur fut -très-frappé de cette rencontre, mais il savait très-bien que -mademoiselle Robert était sourde et muette. Il n'est pas vrai, comme -je l'ai vu je ne sais plus où, qu'il lui parla et s'éloigna d'elle -sans savoir qu'elle fût sourde-muette. - -[Note 100: J'allai passer la soirée, il y a quelques mois, chez une -femme de ma connaissance. J'étais à peine assise qu'elle vint à moi -tenant par la main une grande et belle femme, ayant encore de la -fraîcheur et une figure qui avait dû être encore plus belle et -charmante.--Permettez-moi, dit madame C....., de vous présenter mon -amie d'enfance. Elle voudrait bien vous témoigner elle-même combien -elle est heureuse de vous voir; malheureusement elle est sourde et -muette. À mesure que je regardais cette grande et belle personne, des -souvenirs me frappaient en foule.--En vérité, dis-je enfin, si la -grande et belle taille de Madame ne me rejetait loin de l'image que sa -belle figure me rappelle, je croirais presque qu'elle est une jolie -enfant que je présentai à l'Empereur à un bal de la Ville... -mademoiselle Robert!--Précisément... C'était elle!... - -Je ne puis dire avec quel intérêt je la revis. Ce n'était plus cette -tête d'ange entourée de boucles blondes et d'un nuage rose; mais elle -est devenue une belle femme, ayant toujours son candide et spirituel -regard. Elle est peintre de portraits, et possède un beau talent. Rien -n'est plus remarquable que l'intelligence de son regard. Je crois que -pour un peintre de portraits, c'est une grande chose que de n'être pas -distrait par le bruit ou les remarques. On a voulu faire parler -mademoiselle Robert, ce qu'elle a fait, mais d'une manière si -singulière qu'elle me fit tressaillir. Je ne conçois pas que les -sourds-muets aient tous la manie de faire entendre des sons sauvages, -qui après tout ne leur servent à rien, et ne sont qu'un regret de plus -pour ceux qui les aiment lorsque le malheureux retombe dans son -silence.] - -Je crois que ce fut à ce même bal, sans cependant en être sûre, que -madame Cardon, femme d'un banquier extrêmement riche, fit à l'Empereur -une réponse parfaite de tous points, car elle renferme à la fois un -esprit remarquable et une finesse de tact tout à fait rare dans une -pareille circonstance.--L'Empereur n'aimait pas qu'on eût un nom -indépendant de son patronage et de sa volonté; il me demanda le nom de -madame Cardon (qu'il avait rayé lui-même de la liste des femmes qui -recevaient avec moi l'Impératrice), et s'approchant d'elle il lui -demanda ou plutôt lui dit assez brusquement: - ---Vous êtes madame Cardon? - ---Oui, Sire. - ---N'êtes-vous pas très-riche? - ---Oui, Sire... j'ai huit enfants. - -L'Empereur s'arrêta. Il avait une autre parole amère qui allait suivre -la question de la fortune. La réponse de madame Cardon la retint sur -ses lèvres par sa noble dignité...; en général il n'insistait pas -lorsque la personne qu'il attaquait savait garder sa dignité d'homme -ou de femme. - -Le bal s'ouvrait ensuite. La première contredanse était dansée par -_moi_[101], les princesses et une femme de la ville, soit femme d'un -maire ou d'un conseiller de préfecture;--cette contredanse à huit -était la seule qu'on dansât d'abord au milieu de l'immense salle de -bal[102]. Les hommes étaient M. d'Abrantès, et cette fois le grand-duc -de Berg, le prince Jérôme et une personne de la ville dont j'ai oublié -le nom. J'étais _menée_ par le grand-duc de Berg; M. d'Abrantès était -avec la grande-duchesse, et les deux autres femmes étaient, l'une la -princesse Stéphanie et l'autre madame Lallemand, femme du major -Lallemand alors, qui depuis est devenu le général Lallemand, dont le -nom est si honorablement placé dans notre histoire. - -[Note 101: Je me place la première parce qu'à l'Hôtel-de-Ville, cela -était ainsi dans cette circonstance. Un jour ayant mis trop peu de -noms de la ville sur la grande liste, l'Empereur s'écria de fort -mauvaise humeur: «Mettez-moi des noms de la ville et pas de noms de la -Cour; je ne vais pas à l'Hôtel-de-Ville pour voir des gens que je vois -tous les jours.»] - -[Note 102: On sait que, dans les grandes fêtes, la cour devenait une -immense salle soutenue par de forts piliers. Cette salle est la grande -salle Saint-Jean, qui pouvait contenir au moins quatre mille -personnes. - -La fête donnée par M. de Rambuteau au moment du mariage du duc -d'Orléans fut admirable. J'en parlerai au temps actuel dans le -dernier volume.] - -Le cérémonial pour le départ de l'Empereur et de l'Impératrice était -le même que pour leur arrivée. - -J'ai raconté ce fait d'un bal à l'Hôtel-de-Ville pour montrer combien -mes obligations étaient étendues comme maîtresse de maison. M. -d'Abrantès était obligé de recevoir, comme gouverneur de la première -division militaire, tout ce qui passait d'un peu considérable de -l'armée par Paris; comme gouverneur de Paris, il devait nécessairement -recevoir tout ce qui tenait à la ville de Paris; comme premier -aide-de-camp de l'Empereur, il devait également recevoir tout ce qui -faisait partie de sa maison. J'étais dans la même obligation ayant une -place à la Cour et par ma position personnelle. De plus, comme -gouverneur de Paris, il nous fut ordonné par l'Empereur de recevoir -convenablement tout le corps diplomatique et de faire les honneurs de -la ville de Paris aux étrangers de distinction. - -Qu'on ajoute maintenant à ces obligations ma volonté d'avoir une -société agréable, mon goût personnellement décidé pour celle des -artistes distingués, et on aura l'idée de ce que pouvait être ma -maison dès que je fus maîtresse de l'organiser comme je l'entendais. - -Tout se disposait pour le départ de l'Empereur... M. d'Abrantès lui -demanda de nous faire l'honneur de venir chasser un cerf au -Raincy[103]. Il nous l'accorda cinq jours avant son départ; il y vint -avec Duroc et Caulaincourt. Ils vinrent déjeûner; on chassa pendant -deux heures, et l'Empereur revint à Paris. Il nous fit cette grâce -avec une bonté parfaite. Il vint au Raincy comme chez un ami... En -effet, il n'en avait pas un plus dévoué que le premier de tous ceux -qui s'étaient donnés à lui. M. d'Abrantès l'aimait comme il n'aima -rien en ce monde... lui dont l'âme était si passionnée. - -[Note 103: Nous venions de l'acquérir de M. Ouvrard quelques mois -avant.] - -Deux jours après cette course au Raincy, il y eut une grande -présentation à la Cour. C'était un ambassadeur persan. Il donna de -fort beaux présents à l'Empereur au nom de son maître: de très-belles -masses de perles fines; des cachemires magnifiques: l'Empereur en fit -une distribution dans laquelle je fus comprise pour un grand châle -rayé de quatre couleurs, jaune, rouge, bleu et blanc; j'en fis faire -une robe. On nous donna ces châles le jour où nous allâmes prendre -congé de l'Empereur à Saint-Cloud. J'étais de service auprès de madame -Mère, qui mena avec elle le cardinal Fesch. L'Empereur fut -parfaitement aimable dans les adieux qu'il fit à M. d'Abrantès, qui -était fort affecté de ne pas le suivre à l'armée. - ---Mon vieil ami, lui dit-il, tu me seras bien plus utile à Paris que -dans tout autre lieu. Il faut pour maintenir cette ville populeuse et -agitée un homme qui sache parler à la fois à la raison et au coeur de -ces gens-là. Le peuple de Paris est bon. Il ne s'agit que de le savoir -prendre. _Je te le confie._ - -Ces mots firent une telle impression sur M. d'Abrantès qu'il fut un -moment sans pouvoir répondre... Il fit depuis graver cette parole avec -la date sur un cachet de cornaline qu'il portait toujours à sa montre; -il l'avait encore à son départ pour l'Illyrie... - ---N'oubliez pas tout ce que vous m'avez promis, madame Junot, me dit -l'Empereur en me disant adieu. - -L'Impératrice ouvrit de grands yeux. L'Empereur s'en aperçut et fronça -d'abord le sourcil. Moi, j'avais envie de rire, car je songeais à la -mystification de la Malmaison[104]. Napoléon reprit son sourire de -bonne humeur et répéta: - -[Note 104: Scène rapportée dans le cinquième volume de mes Mémoires, -1re édition.] - ---N'oubliez pas vos promesses, madame Junot... Ne sois pas jalouse, -Joséphine; il n'est question que d'affaires de salon... et il alla lui -tirer l'oreille. - -Il partit le lendemain au point du jour pour la campagne d'Iéna. Avant -son départ, il avait _ordonné_ à tous les ministres de _recevoir_ et -de donner des fêtes. Il voulait que la nouvelle d'une victoire arrivât -le lendemain d'un bal, pour qu'on pût dire que la bataille avait été -livrée entre deux fêtes... - -L'Impératrice avait aussi ses instructions; il y avait cercle, il y -avait réception du corps diplomatique, et tous les matins on allait -lui faire sa cour. C'est ici le lieu de parler des femmes de la Cour -dans ce qu'elles offraient de ressources pour ce qu'on appelle _le -monde_. Comme elles formaient d'ailleurs le fonds sociable de Paris, -en parlant d'elles, je parlerai des femmes qui venaient chez moi, et -formaient ma société plus ou moins intime. - -Les deux premières en dignité, madame de Lavalette et madame de La -Rochefoucauld étaient en partie nulles pour l'effet que voulait -produire l'Empereur et le résultat qu'il voulait amener. Madame de -Lavalette était belle, très-bonne, ayant un esprit doux comme son -visage et sa voix, mais sans aucune fortune, et puis par elle-même -aussi nulle qu'il était possible d'en trouver; pensionnaire enfin; et -à trente ans, c'est trop tard. - -Madame de La Rochefoucauld était fort spirituelle. Elle aurait tenu -une excellente maison, j'en suis sûre; mais elle n'avait aucune -fortune, excepté sa charge de dame d'honneur. Aussi n'était-elle -maîtresse de maison que lorsqu'elle faisait les honneurs de la table -des différentes personnes de service, soit au château, soit à -Saint-Cloud, ou Compiègne, ou Fontainebleau. - -La duchesse de Montebello, belle personne, ayant dans le monde une -attitude aussi convenable que nulle autre à la Cour, femme d'un des -hommes les plus renommés, non-seulement en France mais en Europe, -pouvait par sa fortune et sa position avoir une maison agréable; mais -le monde ne lui plaisait pas, et pourtant le monde l'aimait. Elle -vivait dans sa maison, retirée, solitaire, ne voyant que quelques -amis, et fort indifférente aux plaisirs bruyants, qu'elle fuyait, à -moins que son service ne la forçât à les partager. - -Madame de Thalouet avait une belle fortune; et de plus elle était une -des dames du palais rétribuées. Elle aimait le monde. Elle était même -plus jeune que son âge dans sa toilette. Ses yeux noirs et actifs -disaient beaucoup de choses... Mais en tout j'aimais bien mieux sa -fille qu'elle[105]. Madame de Thalouet était une de ces hauteurs -_d'argent_ que j'ai toujours eues en aversion. - -[Note 105: Madame la comtesse de Lagrange, mère de madame la duchesse -d'Istrie.] - -Madame Marescot était bonne, essentielle même, et fort estimée dans le -monde et par ses amis; mais ayant, comme alors les trois quarts et -demi de Paris, une maison tout intérieure où l'on voyait une fois par -an une présentation. - -Madame la duchesse de Rovigo était belle; elle était parente de -l'Impératrice, et dans une position qu'elle aurait pu rendre, si elle -l'avait bien comprise, une des plus belles de l'Empire après celle de -la souveraine; mais il n'en fut pas ainsi, et des raisonnements aussi -faux qu'insensés lui firent prendre à gauche tandis qu'elle eût réussi -avec triomphe d'une autre manière.--Elle était dame du palais, parente -de Joséphine, femme de ministre, belle personne, bien née, riche; et -tout cela ne fit pas d'elle une femme au-dessus de toutes les -autres.--Elle aimait peu la causerie, mais en revanche beaucoup le bal -et les joies de ce monde, pour lesquelles, au reste, elle était bien -faite, car elle était bien belle. - -Madame de Chevreuse eût été, dans les dames du palais, celle qui -pouvait le mieux opérer cette fusion des deux partis que désirait -l'Empereur et qu'il me recommandait toujours avec tant d'instances... -Sa fortune immense, sa position, la maison déjà ouverte de sa -belle-mère, l'autorité absolue qu'elle exerçait sur cette belle-mère -qui l'adorait et sur la nombreuse société de l'hôtel de Luynes, tout -lui donnait le pouvoir de faire ce miracle de fusion; et si l'on y -ajoute son esprit si fin, si vif, son noble caractère, on peut avoir -la certitude qu'elle aurait réussi. Mais pour cela il aurait avant -tout fallu ce qui lui manquait, de la volonté _de faire_,--tandis -qu'elle n'en avait qu'une, celle de tout détruire. Je parlerai plus -tard de sa conduite à la Cour impériale, qu'il m'est impossible de -blâmer, parce qu'on eut tort de vouloir la contraindre. Seulement je -dirai que la forme fut trop acerbe; mais elle avait raison pour le -fond. - -Une femme charmante dans les dames du palais était madame de Rémusat; -son caractère, son esprit, tout en elle attachait. Elle était -distinguée en tout. Longtemps à la Cour impériale, auprès de -l'impératrice Joséphine surtout et dans sa grande confiance, elle -aurait pu écrire des Mémoires qui eussent été des chefs-d'oeuvre -précieux, rédigés par une plume comme la sienne. Très-avant dans la -confiance de Joséphine, elle sut par son bon esprit lui faire prendre -souvent une bonne détermination au lieu d'une fausse décision dans -des choses de la plus haute importance. Sa figure, sans être belle, -était agréable. On sentait qu'elle pouvait plaire, et beaucoup. - -Elle a fait un ouvrage d'une haute portée, qu'a publié son fils. Cet -ouvrage, qu'on croirait d'abord être la répétition de ce qu'avait -écrit en cinquante volumes madame de Genlis, n'est la redite d'aucune -autre pensée; c'est celle de madame de Rémusat, c'est sa création que -cet ouvrage, et une création tout admirable. On trouve dans ce livre, -au reste, tout ce qui était en elle. - -J'aimais beaucoup madame de Rémusat[106]. - -[Note 106: Elle me le rendait aussi. Que de fois nous avons raisonné -de confiance sur cette société qu'on voulait _refaire_ sans qu'une -volonté uniforme secondât la volonté première!] - -Elle recevait quelques personnes chez elle: ce n'était pas une maison -ouverte et bruyante; mais il y avait toujours quelques amis, des -hommes de lettres, des hommes du monde aimant la causerie ou ayant de -la bonté, et alors différant de la sottise qui bavarde toujours, -laissant parler les gens d'esprit. - -Madame de Nansouty, soeur de madame de Rémusat[107], et que je place -ici parce que comme femme du premier écuyer de l'Impératrice elle -faisait partie de sa maison, était encore une personne parfaitement -aimable et généralement aimée. Bonne et pourtant spirituelle comme la -femme la plus spirituelle de cette époque de madame du Deffant et de -madame Geoffrin, où il y en avait un bon nombre, jamais elle n'a dit -un mot qui coûtât une larme; et pourtant elle est bien amusante quand -elle se moque de quelqu'un, mais jamais méchante!... C'est que son -esprit _a du coeur_. - -[Note 107: Elles étaient toutes deux mesdemoiselles de Vergennes, -nièces du ministre.] - -Elle chantait avec un grand talent, et une simplicité digne de ce même -talent. - -Madame de Montmorency était dame du palais de l'Impératrice, et dans -la position de madame de Chevreuse pour arriver à cette fusion des -partis. Elle était alors ce qu'elle est encore: une femme du monde -très-aimable, connaissant ce même monde comme la patrie où elle a -passé sa vie, et se riant de ses orages comme de ses joies. Ne croyant -à rien de bon, et faisant continuellement du bien, elle a bien -travaillé, je crois, à cette fusion, parce qu'elle a toujours témoigné -de la reconnaissance à l'Empereur pour les biens non vendus qu'il lui -a rendus. Madame de Montmorency avait bien une maison où elle -recevait; mais ce n'était pas recevoir comme l'entendait l'Empereur. -Cependant sa famille n'y mettait aucun obstacle, car M. de Breteuil -venait fort souvent chez moi, et madame de Matignon[108] avait trop -l'usage des Cours pour mettre une entrave à ce qui pouvait rendre un -ancien éclat à la famille des Montmorency. Elle était bien -spirituelle, madame de Matignon; elle était, comme sa fille, bien -amusante et bien aimable. - -[Note 108: Je revenais un jour de faire une visite dans une maison où -était madame de Matignon, peu de temps après son retour d'émigration. -Je le dis à dîner chez moi le même soir. «A-t-elle toujours son -éclatante fraîcheur?» me demanda mon oncle. Je demeurai stupéfaite; -mais bien plus encore lorsque mon oncle ajouta: «Ah! dans le fait, -_elle n'est pas tout-à-fait_ si fraîche que madame de Simiane!...» - -Je venais de voir ces deux dames chez madame de Bouillé la mère et -chez madame de Contades, et toutes deux m'avaient semblé des statues -de cire jaune! - -Madame de Matignon était la plus naturelle personne du monde et fort -amusante, mais emportant le morceau lorsqu'elle mordait sur -quelqu'un.] - -Madame de Bouillé, également dame du palais, l'était aussi, à ce qu'on -prétend. Je ne le puis affirmer. Elle était blanche, blonde et belle: -voilà ce qu'on voyait parfaitement, et tout ce que j'en sais. - -Madame de Mortemart[109], dame du palais comme sa belle-soeur, était -une charmante personne, douce, polie et généralement aimée, -non-seulement au palais, mais parmi les autres maisons des -princesses, qui ordinairement étaient en hostilité avec la maison de -l'Impératrice, je ne sais pourquoi, ni elles non plus, je pense. - -[Note 109: Soeur du baron de Montmorency.] - -Madame Duchâtel était, de toutes les dames du palais, celle qui avait -le plus le goût du beau monde, excepté deux ou trois parmi celles que -je viens de nommer, et à laquelle ce goût seyait admirablement: belle, -élégante de tournure et de langage, spirituelle, parfaitement -distinguée, madame Duchâtel était une de ces personnes rares à -l'époque où elle entra dans le monde et que j'aurais voulu plus -nombreuses; elle joignait à tous ces avantages que je viens de -raconter des talents remarquables, chantant bien, jouant d'une force -distinguée de la harpe. Elle était enfin une véritable femme de Cour -et du monde comme de l'intimité. Je la voyais souvent, et toujours -avec un nouveau plaisir. - -Il y eut quelque temps parmi les dames du palais une femme que -j'entrevis à peine parce qu'elle y demeura seulement pendant le temps -de mon séjour à Lisbonne, lors de l'ambassade de M. d'Abrantès: c'est -madame de Vaudé. Elle a pris depuis une haine absurde contre -l'Empereur. Cela fut jusqu'à en faire une _Clorinde_; excepté qu'elle -voulait non pas le combattre, mais l'assassiner!... Conçoit-on une -telle aberration!... Ce qui prouve l'état de folie, c'est qu'elle -alla trouver M. de Polignac pour lui proposer ce moyen honnête d'en -finir; M. de Polignac la prit pour ce qu'elle est, et la renvoya en -riant. C'est pitoyable. Je n'en parlerai pas davantage, n'ayant rien à -en dire, car je ne l'ai pas connue personnellement. Ce que je sais, -c'est que Napoléon l'avait nommée dame du palais, croyant qu'elle -savait les bonnes manières aussi bien que madame de Montmorency. - -Madame de Vaux, qui fut nommée dame du palais par une raison -personnelle que j'ai entendu raconter, mais que j'ai oubliée, n'avait -aucune fortune, ni une position _marquée_ dans le monde d'alors, ni -dans le précédent; c'était, du reste, une personne d'esprit et de -politesse. - -Il y avait ensuite madame de Luçay. Madame de Luçay était d'une grande -recherche dans sa politesse du monde; et tellement qu'un jour elle me -chercha querelle bien injustement sur une quintessence de manière qui -eût été une chose incivile, si je m'y fusse conformée. Mais, à part -cela, madame de Luçay, qui à cette époque avait une bien plus grande -fortune que maintenant, possédait la belle terre de Saint-Gratien, à -présent morcelée par la bande noire, et sur laquelle est construit en -partie ce qu'on appelle les eaux d'Enghien. Elle recevait dans sa -maison de Paris, et M. de Luçay et elle faisaient les honneurs de ces -deux habitations avec beaucoup de bienveillance. Sans avoir un esprit -transcendant, madame de Luçay avait de l'amabilité, qui aurait pu être -de la grâce, si la _manière_ exagérée dont elle accompagnait la -moindre de ses paroles et même un simple bonjour n'avait détruit le -commencement du charme. Je la voyais assez souvent, ainsi que M. de -Luçay. - -Sa fille, Lucie de Luçay, qui fut depuis madame Philippe de Ségur, -fut, par une faveur spéciale, nommée dame du palais, sans être tenue -d'en remplir les fonctions, parce qu'à son mariage c'était une jolie -jeune fille aux yeux de velours noirs, à la taille svelte quoique -petite. Sa voix était désagréable, mais son ensemble était celui d'une -jolie femme; elle était spirituelle, mais dans le goût de sa mère, -précieuse et maniérée. - -Madame Octave de Ségur, dame du palais comme sa belle-soeur, était -jolie femme, ainsi que je l'ai dit dans le _Salon de madame de -Bassano_, où j'ai parlé d'elle assez longuement pour la faire -connaître. Je la voyais, mais moins souvent que plusieurs autres. -Elle-même n'aimait pas alors la société des femmes. Je ne sais si elle -a changé. - -Madame Auguste de Colbert, également dame du palais, était une des -personnes les plus excellentes du château; douce, égale dans son -humeur, polie comme il fallait l'être, ni plus, ni moins; elle avait -une réputation parfaite et avec un grand mérite pour cela, car elle -avait un mari qui, tout en étant le meilleur garçon du monde, était le -plus mauvais des maris; non pas qu'il rendît sa femme matériellement -malheureuse, mais il continuait sa vie de jeune homme: et Dieu sait ce -qu'elle était, sa vie de jeune homme! Il était de nos amis fort -intimes, et pour ma part je l'aimais comme un frère. J'ai voulu -souvent le rappeler à une vie plus réglée, mais la chose était -impossible: «C'est une seconde nature en moi,» me disait-il, lorsque -je lui faisais une remontrance sur la nécessité de mieux régler son -temps. Il estimait profondément sa femme, et son bon coeur lui a -souvent fait regretter de n'être pas mieux pour elle. Aussi lorsque, -dans les derniers temps de sa brillante vie militaire, il était à -Paris, déjeûnant un peu plus qu'il ne fallait chez Tortoni, ou bien -chez Véry, au lieu d'aller chez sa femme, il allait chez madame R..., -chez madame H..., chez la duchesse de R..., enfin chez une de ses -amies qu'il savait indulgente, et puis qui n'avait aucun droit sur -lui... Il craignait le regard sévère de son beau-père, le comte de -Canclaux, brave homme, intègre, plein d'honneur, et devant qui celui -d'Auguste Colbert n'avait certes pas à rougir, mais qui imposait à son -étourderie peut-être un peu trop prolongée. - -Un jour Auguste Colbert dînait chez moi. Nous étions peu de monde. Il -n'y avait que M. Alexandre de Girardin, monseigneur le cardinal Maury, -M. de Narbonne, M. et madame de Braamcamp[110] et M. et madame de -Rambuteau[111]. Madame de Rambuteau venait de se marier à un homme -aimé et estimé de nous tous, et ce mariage faisait la joie de son -excellent père. Comme j'étais de la famille, ce dîner était un peu -pour témoigner aussi ma joie de cet événement. Auguste Colbert -arrivait de la Silésie et était à Paris de la veille au soir. Comme il -avait une grande amitié pour moi, il était venu me demander à dîner et -une place dans ma loge à l'Opéra pour voir _la Vestale_, qui faisait -fureur, et qui ferait toujours bien plaisir si les administrateurs de -l'Opéra voulaient nous donner autre chose que des nouveautés qu'il -nous faut écouter et applaudir sous peine d'être anathématisés, et -cela _parce que ce sont des nouveautés_. - -[Note 110: Madame de Braamcamp est fille de M. le comte Louis de -Narbonne; elle a été élevée par Mesdames, tantes de Louis XVI: on le -voit à ses excellentes manières, son ton parfait. La nature lui a -donné de plus un coeur d'or, et tout cela dans une charmante -enveloppe; je l'aime tendrement.] - -[Note 111: Madame la comtesse de Rambuteau, Adélaïde de Narbonne, est -également fille de M. le comte Louis de Narbonne.] - -Mais comme je menais mes amis avec moi le soir à l'Opéra, je ne pus -prendre Auguste. Et comme je ne me gênais pas avec lui, je le lui dis: - ---Eh bien! tant mieux, me répondit-il, je vais faire chercher mon -uniforme et j'irai, au lieu de m'amuser, dire bonjour à ce ministre de -*****, quoique je ne l'aime guère, et, en attendant, nous disputerons -l'abbé Maury et moi, aidé de M. de C... - -Ce point une fois réglé, nous dînons; et nous dînons fort -raisonnablement, comme on peut le faire d'ailleurs chez une femme qui -ne boit que de l'eau en l'absence du maître... Nous sortons de table, -et je ne m'aperçois de rien... Pendant le dîner, Auguste avait été -placé auprès du cardinal, avec lequel il avait engagé une conversation -sur les Prussiens, que le cardinal avait en horreur, et qu'Auguste -défendait, non pas qu'il les aimât, tout au contraire, mais il voulait -contredire le cardinal, qu'il appelait _son camarade_[112]. Au moment -où nous partîmes, le cardinal me dit: - ---Savez-vous, madame la duchesse, qu'il fait rudement froid!... -Permettez-vous que j'ordonne en votre nom qu'on nous fasse un bol de -punch? - ---Martin, vous prendrez le meilleur rhum de la Jamaïque que vous -aurez; ou plutôt écoutez: demandez au sommelier de vous donner de -celui de la réserve du duc, et puis vous ferez votre punch avec les -dernières oranges venues de Lisbonne... Monseigneur, faites redoubler -le feu et augmenter les lumières et tenez portes closes. Ce, Dieu -aidant, vous pouvez vous trouver assez bien entre ces deux messieurs -pour que je vous y retrouve en sortant de l'Opéra. - -[Note 112: On sait que le cardinal Maury était fort libre dans son -maintien et ses propos.] - -Le cardinal voulut me prendre la main pour la baiser; mais j'avisai la -sienne toute noire de tabac d'Espagne, et craignant pour mes gants -blancs, je me sauvai en criant: Adieu, monseigneur! adieu!.. à -revoir!... que Votre Éminence se croie chez elle, et en use comme il -lui plaira. - -Je laissai donc chez moi le cardinal, le général Auguste C. et M. de -C......l, ami fort habitué de la maison. Lorsque je rentrai le soir, -il était près de minuit, parce que le ballet de _la Vestale_ avait été -plus long qu'à l'ordinaire. Je trouvai mon salon désert. - -Le lendemain matin, il n'était pas dix heures que le maréchal Duroc -arrive tout ébouriffé chez moi, et me gronde très-vertement au nom de -l'Empereur, et même au sien. - -Comme il ne me disait pas pourquoi, je commençais à m'impatienter. Si -_le Barbier de Séville_ avait été dans toutes les bouches comme dans -toutes les mémoires dans ce temps-là, je lui aurais chanté: - - Io sono docile, sono obediente, - Ma se mi toccano... una vipera saro, etc. - -mais comme on ne le savait pas, je me contentai de me fâcher à mon -tour, et de demander à qui ils en avaient, l'Empereur tout le premier? - ---Vous avez donné à dîner à Auguste Colbert? - ---Oui certes!... J'étais si contente de le recevoir, ce bon et -excellent ami... - ---Et c'est pour cela que vous l'avez fait boire à la joie du retour. - ---Hein! qu'est-ce que vous dites?--Je crus que Duroc était fou. - ---Et l'inviter à dîner en uniforme encore, pour le laisser après faire -toutes les extravagances qu'il a faites... - ---Ah ça, mon cher maréchal, jouons-nous ici un proverbe? Donnez-moi -alors le mot, pour que je puisse remplir mon rôle. - -En me voyant si étonnée et même fâchée, Duroc me raconta que la veille -le pauvre Auguste était entré dans les salons du Cercle[113], et là, -qu'il avait appelé Mourad-bey[114] et tous les Mamelouks, en les -défiant. Il était beau à exciter l'admiration, me dit Duroc, dans -cette attitude toute martiale, et sa belle figure[115] animée par la -bravoure et la colère, car il se croyait en Égypte devant les Arabes; -et cette belle campagne s'est terminée par le décollement de -Mourad-bey, ce qui eut lieu en effet sous la forme d'un énorme lustre -suspendu au milieu du salon et qu'Auguste fit tomber d'un revers de -son sabre qu'il avait tiré... On l'a emporté malgré lui, et il criait: - -[Note 113: Où était Frascati; ce qui est abattu maintenant.] - -[Note 114: Le général Auguste Colbert a été en Égypte, ainsi que ses -deux frères Alphonse et Édouard. C'est une brave et digne famille. On -connaît la bravoure d'Édouard et d'Alphonse; qu'on voie ensuite leur -vie privée et d'homme social: elle est admirable comme pères de -famille et comme hommes du monde.] - -[Note 115: Il ressemblait à l'Antinoüs.] - ---Qu'on me rapporte chez la duchesse d'Abrantès! Je veux prouver à ce -coquin de cardinal que nous avons des sabres qui sont aussi bons que -ces méchants damas turcs!... Qu'est-ce qu'il en sait, d'ailleurs?... - ---Pour Dieu! ajouta Duroc, que lui avez-vous donc fait boire pour -qu'il ait été ainsi? Il était comme fou. - -Je sonnai et fis venir mon officier, qui raconta que le cardinal avait -voulu faire le punch _lui-même_, et qu'il l'avait fait presque sans -thé et sans eau, et qu'il n'y avait mis que du rhum et des oranges -avec beaucoup de sucre... «Il était demeuré ainsi jusqu'à dix heures -avec le général _disputant_, me dit Martin; mais, comme je le -connaissais, je compris que ce n'était qu'une discussion.» Il faisait -un froid des plus rigoureux: ils étaient devant un grand feu, avaient -beaucoup parlé et conséquemment avaient laissé leur raison dans le bol -de punch. M. de C......, qui, seul, pouvait les avertir, s'était -ennuyé de cette sorte de petite orgie cardinalesse et s'en était allé. -Mais ce que nous apprîmes, Duroc et moi, dans l'explication, nous -donna bien de la gaieté. Lorsqu'il fut question de s'en aller, le -général n'avait pas de voiture; comptant aller à l'Opéra avec moi, il -avait donné l'ordre à son cabriolet d'aller l'y attendre. Il avait -bien recommandé à celui de mes gens qu'il avait envoyé chez lui, dans -le Marais, de dire à son cabriolet de venir chez moi; mais l'ordre, -étant verbal, ne fut pas bien exécuté ou bien compris, et il n'avait -pas de voiture. - -Le cardinal avait la sienne. - ---Je vous conduirai, mon ami; où allez-vous? demanda-t-il à son -antagoniste. - ---Mais, dit Auguste, dont les idées n'étaient pas bien claires..., je -vais... et pardieu chez le major-général... prince vice-connétable, -prince de Neuchâtel!... - -Et les voilà en route pour l'hôtel du prince Berthier. Ce n'était pas -jour de réception; Berthier n'y était pas. - ---Eh bien! chez le ministre de la Guerre! Qu'on juge de l'heure pour -faire des visites en grande tenue...: il était onze heures! Enfin, en -passant dans la rue Richelieu pour venir dans le faubourg -Saint-Germain, il aperçut Frascati et voulut monter; il pria donc le -cardinal de s'arrêter un moment, et ce fut le cardinal, dans sa belle -soutane rouge, qui conduisit Auguste au salon, qui alors était le -cercle par excellence. Il l'aurait mené autre part s'il le lui eût -demandé. - -Le résultat de cela fut que le pauvre Auguste reçut l'ordre de -repartir le lendemain pour la Silésie, où était sa division de -cavalerie, et que je reçus une mercuriale de l'Empereur, malgré ce que -Duroc lui dit; mais je me défendis, et d'autant mieux que je n'avais -nul autre tort que celui d'avoir laissé une seule fois en ma vie -quelqu'un commander dans ma maison en mon absence. Et comment se -méfier d'un cardinal? Alors ce fut à son tour. L'Empereur le chapitra -comme un sous-lieutenant; mais le cardinal n'en fit que rire et -répondit à l'Empereur que la manière dont Auguste Colbert le servait -le dispensait de savoir être doucereux comme un homme qui ne quitte -jamais le coin de son feu en hiver, jamais le bosquet le plus frais de -son parc en été, et il nomma M. P.... - ---Eh bien! dit l'Empereur, voilà ce qui s'oppose à ce que j'aie jamais -une cour polie et courtoise!... Comment le cardinal Maury!... lui! un -abbé du côté droit de l'Assemblée!... moi qui le croyais un de ces -abbés de cour comme ceux qu'on nous met sur la scène. - -Si l'Empereur m'en avait parlé, je lui aurais dit ce que j'en savais -et ce qui m'a empêchée de le trouver aussi étonnant qu'il a paru -l'être en arrivant à Paris. Il avait du talent, de grandes qualités, -mais comme homme du monde il était fort nul, et même embarrassant, car -sa dignité dans l'Église imposait des devoirs envers lui auxquels les -femmes elles-mêmes sont soumises. - -L'Empereur fut soucieux de cette petite aventure pendant plusieurs -semaines; il ne me voyait jamais sans me menacer du doigt... mais, -comme je n'avais aucun tort, je ne craignais pas, car il était d'une -extrême justice. - -Lorsque le cardinal Maury fut bien convaincu que l'ancien ordre de -choses ne pouvait revenir en France, et que l'Empereur était appelé au -pouvoir par la France presque entière, il lui écrivit pour se mettre à -sa disposition. Sa lettre était habilement faite, excepté quelques -mots... L'Empereur le rappela, et lui donna aussitôt la charge de -premier aumônier du prince Jérôme, depuis roi de Westphalie... - -L'Empereur avait pris du cardinal Maury une opinion très-élevée, et, -après tout, il avait raison. L'écorce en était rude; mais on trouvait -sous cette écorce une plus douce et meilleure nature qu'on ne le -pouvait présumer. Quant à son talent oratoire, il est assez connu pour -que je ne sois pas obligée d'en parler ici.--Sa vie eut un étrange -commencement. - -Il était d'une naissance assez obscure; mais, je ne sais comment, il -fit de bonnes études. Ces études devinrent même assez fortes pour lui -donner l'espoir d'arriver à TOUT. Alors, comme à présent, Paris était -le lieu par excellence, _le Potose_, _l'Eldorado_... Le jeune Maury se -mit en marche un matin avec quelques écus dans le gousset, un paquet -assez léger sur le dos, et beaucoup d'espoir dans le coeur. - -Il cheminait gaiement vers Paris, et chantait des cantiques avec une -voix[116] dont la vigueur attestait des poumons pleins de cette vie -qui est alimentée par un sang jeune et actif, lorsqu'à une halte qu'il -fit pour ouvrir son bissac et donner une atteinte à ce qu'il -contenait, il fut rejoint par un jeune homme de son âge à peu près, -mais pâle et débile, faible et languissant, autant qu'il était, lui, -robuste et fleuri... Ils firent connaissance et reprirent ensemble le -même chemin... Ils se demandèrent où ils allaient? Tous deux à Paris. -Ce qu'ils y allaient chercher? fortune!--et tous deux dirent ce mot -avec une expression qui affirmait leur volonté. - -[Note 116: Sa voix faisait tressaillir la première fois qu'on -l'entendait; elle effrayait dans la colère. Il était très-violent et -très-courageux.] - ---Elle court bien, dit Maury; mais j'ai de bonnes jambes, et je -l'attraperai. - ---Je cours mal, dit l'autre; mais avec de la persévérance on arrive au -but, quelque loin qu'il soit. - -Et les joues pâles du jeune homme se colorèrent d'un rouge vif. - ---Bien cela! dit Maury... vous êtes un brave jeune homme. Vous irez -loin... L'homme qui veut est si puissant! - -Ces deux jeunes gens, se lièrent d'une profonde amitié pendant ce -voyage entrepris, sur la foi d'une illusion de vingt ans, pour aller -chercher la fortune loin de la terre de famille, loin de l'appui -paternel. - -Arrivés à Paris, ils louèrent en commun une petite chambre au -quatrième étage, dans la rue Serpente, et puis dans celle de la -Huchette; là, ils travaillèrent tous deux pour le but qu'ils se -proposaient d'atteindre: l'un faisait des sermons, c'était Maury,--il -était abbé; l'autre apprenait à tuer et à sauver des malades,--il -était médecin. - ---Si je pouvais obtenir, par un protecteur, de faire l'oraison funèbre -de la première princesse ou du premier prince qui mourra! disait -Maury. - ---Si je pouvais disséquer et embaumer son corps, disait l'autre. - -Et voilà que pour leur rendre service, le ciel appelle à lui madame -Sophie, l'une des filles de Louis XV! Les protecteurs de ce temps-là -étaient un peu plus consciencieux qu'aujourd'hui. Ils avaient -promis, ils tinrent parole. L'abbé Maury fit tant bien que mal -l'oraison funèbre de madame Sophie, et l'élève médecin s'en tira -très-adroitement... Et savez-vous quel était ce médecin? C'était -Portal! - -Portal a longtemps passé pour un médecin à l'eau rose, parce qu'il -n'était appelé qu'auprès des grandes dames seulement malades de -vapeurs. Mais il avait du talent, et, de plus, beaucoup de cet esprit -gracieux qu'on a perdu, mais qu'on cherche encore avec une -obstination d'instinct qui prouverait à elle seule combien il est -nécessaire au bien-être de la vie. - -Portal et le cardinal conservèrent leur amitié toujours intacte, au -milieu des troubles qui en brisèrent tant d'autres; ils dînaient -ensemble chez moi, assez souvent, lorsque la déplorable santé de -Portal le lui permettait. En l'absence de Corvisart et de Desgenettes, -mes deux médecins, c'était Portal qui me donnait des soins. - -Portal avait imaginé un plaisant moyen de se faire connaître lorsque -son nom n'était pas encore ce qu'il est devenu: dans les premières -années de sa profession de médecin, un domestique arrivait en courant -à la porte d'un grand hôtel de la rue Saint-Dominique ou de la rue de -l'Université; il frappait trois ou quatre coups violemment: - ---M. Portal, le médecin, est ici, n'est-ce pas?... voulez-vous lui -faire dire qu'on le demande?--On répondait qu'on ne le connaissait -pas. - ---Comment, vous ne connaissez pas M. Portal, le premier médecin de -Paris?... ah! mon Dieu, que va dire monsieur le Duc, qui n'a confiance -qu'en lui?... - -Et le domestique s'en allait en courant comme il était venu, pour -aller frapper à une autre porte, avant que le suisse, qu'il avait -réveillé à deux heures du matin, eût le temps de lui demander le nom -de ce duc, qui ne pouvait être soigné que par un médecin qu'on ne -connaissait pas. - -Le lendemain, on demandait quelle était la cause du tumulte de la -nuit; le suisse racontait l'aventure, et, à la première maladie, les -gens qui ne tenaient pas à leur médecin disaient: - ---Mais si nous envoyions chercher ce M. Portal, qui est si en vogue? - -Quand on demandait à Portal si cela était vrai, il riait et ne -répondait rien. - -Dès que le cardinal Maury fut rentré en France, il alla voir ses -anciennes connaissances. Hélas! le cercle en était cruellement -resserré! La mort, le malheur, tout avait contribué à détruire cet -édifice de la société de France, son plus grand charme, à cette -France, qu'on venait voir pour cette seule société quelquefois... Il -fut voir madame de Simiane, madame de Lostanges, madame de Poix, si -spirituelle et si charmante à la fois; madame de Beauvau, sa -belle-mère, le type le plus parfait de l'amabilité française...; la -marquise de Coigny, qui était encore agréable et rappelait combien -elle l'avait été; madame de Vauborel, qui l'était un peu moins; -plusieurs femmes, comme madame de Fausse-Landry et quelques autres, -dont la conversation donnait un grand charme à une simple visite; -madame Lebrun, qui avait vu tant de personnages différents et d'un si -haut intérêt... Le cardinal retrouva bien une foule de ces personnes, -mais avec un grand changement.--Au reste, madame de Beauvau, lorsqu'il -fut la voir, lui dit un mot qui lui fit voir que le changement n'était -pas d'un seul côté. - ---Ah! madame, s'écria le cardinal... Comment! vous avez été assez -bonne pour conserver mon portrait[117]! - -[Note 117: Une très-belle gravure représentant l'abbé Maury répondant -à Mirabeau, qui l'attaquait à faux sur les libertés de l'Église -gallicane.] - ---Oui, certainement, répondit la princesse avec cette politesse qui -jamais ne la quittait, mais cependant avec une froideur que le -cardinal dut comprendre... Mais je n'ai pas le bon exemplaire, le -meilleur aujourd'hui est _celui avant la lettre_. - -Le cardinal affectionnait particulièrement ma maison, et j'avoue qu'à -part quelques défauts, qu'il eût été à désirer sans doute qu'il n'eût -pas, c'était un homme d'une haute supériorité, mais seulement comme -homme littéraire et orateur.--Il avait ensuite des formes extérieures -vraiment repoussantes; son physique même avait une apparence de -vulgarité au premier coup d'oeil, qui donnait une sorte d'éloignement -pour lui, surtout aux femmes, qui aiment tout ce qui est élégant et -gracieux. Sa voix retentissante causait comme une secousse qui faisait -vibrer les carreaux. Rarement cette voix proférait un compliment: -aussi disait-on que j'avais ensorcelé le cardinal, car il ne cessait -de m'en faire. - -Pendant sept ans je l'ai vu tous les jours, excepté à ceux du cercle -et des réceptions chez les princesses, et même, ces jours-là, il -venait chez moi avant de retourner à l'archevêché, si j'avais été -malade et qu'il ne m'eût pas vue au cercle. Aussitôt qu'il arrivait, -un valet de chambre apportait un plateau qu'il déposait dans la pièce -voisine, sur lequel était un verre, une carafe et un sucrier: le -cardinal le voulait ainsi; cela l'ennuyait d'aller sonner à chaque -instant; c'est qu'à chaque instant il buvait un verre d'eau sucrée. Je -l'ai vu quelquefois vider trois grandes carafes de cristal dans la -soirée, c'est-à-dire de sept à onze heures. - -L'Empereur ne l'aimait pas, mais il s'en servait, parce qu'il le -croyait dévoué, et en effet il l'était. - -Le cardinal Maury était un homme supérieur, mais son beau talent ne -fut pas le fruit de la Révolution; il n'est pas un homme de cette -époque, quoiqu'il y ait marqué: la Révolution développa seulement de -grandes qualités, qu'on avait jusqu'alors ignorées en lui. C'est ainsi -qu'il fit voir le courage le plus remarquable devant la mort[118], lui -dont l'état était la paix et la vie tranquille; quels que fussent les -périls de sa position, comme le cardinal de Retz, il fut toujours à -leur hauteur. Son esprit, lumineux et lucide, était à la fois ferme, -vif et sage. La rapidité de son coup d'oeil intellectuel, jeté sur une -affaire, quelque compliquée qu'elle fût, y répandait bientôt la -clarté... Peut-être son écorce était-elle épaisse et rude, mais non -pas assez cependant pour que dans la conversation la plus ordinaire il -ne jaillît de cet esprit, en apparence si acerbe, des mots, des -anecdotes piquantes... Il contait bien, mais à sa manière, et son -coloris ne serait peut-être pas bon à donner aux tableaux qu'on -peindrait d'après lui; cependant sa conversation était d'un haut -intérêt lorsqu'on savait la diriger, quoiqu'il n'eût rien de léger -dans l'esprit. C'est l'homme de son époque[119] qui écrivait avec le -plus de pureté et qui se connût le mieux en style. Quant à son -caractère politique et privé, c'est autre chose... Le premier était -incorruptible à l'appât des richesses, quoiqu'il fût fort avare; mais -il avait de l'intégrité, et s'il faiblissait devant une séduction, -c'était celle que lui offrait l'ambition satisfaite. Ayant peu de -besoins pour lui-même, car il était négligé jusqu'au cynisme, l'argent -n'ébranla jamais sa probité, qui ensuite était naturelle chez lui. - -[Note 118: On sait qu'un jour, allant à l'Assemblée, il fut entouré -par une foule de peuple qui voulait le mettre _à la lanterne_: -«Imbéciles, leur cria-t-il, en verrez-vous plus clair?» On se mit à -rire, et il fut sauvé. Une autre fois, il fut cerné par deux ou trois -cents de ces Marseillais, qui étaient ici en 1791 déjà, et qui -voulurent aussi le pendre. «Attends, chien d'abbé, lui dit un des plus -déterminés, je vais t'envoyer dire la messe aux enfers.--Prends garde -que je ne t'y envoie avant moi pour la servir; et voilà mes burettes, -s'écria l'abbé en marchant sur lui avec deux pistolets qu'il venait de -sortit de sa poche, car il marchait toujours armé.] - -[Note 119: En parlant de son temps, je le prends à l'Assemblée -constituante.] - -Quant à sa moralité comme homme privé et comme prélat, elle était, -dit-on, peu sévère. Son langage, lorsqu'il racontait une histoire un -peu leste, devenait quelquefois intolérable; il se permettait, même -avec l'impératrice, des mots qui la faisaient rire aux larmes, mais -qui déplaisaient fort à l'Empereur, dont ce n'était pas le genre. - -Mais toutes ces ombres disparaissaient souvent lorsque les éclairs de -son esprit éclairaient une conversation soutenue par lui. Il pouvait -n'être pas un bon modèle à suivre, mais peut-être aussi cela -venait-il de la difficulté de l'imiter. - -Les autres personnes de mon intimité étaient également toutes -remarquables. Parmi elles je citerai M. de Cherval, dont j'ai si -souvent parlé dans mes Mémoires, pour essayer, mais bien -imparfaitement, de donner une idée de son charmant esprit[120], de -sa grâce en racontant, du charme répandu dans la plus petite -anecdote racontée par lui... Comme je l'ai fatigué souvent de mes -questions! comme je lui ai fait souvent répéter les histoires du -règne de Louis XV, qu'il avait entendues dans son enfance, et puis -ce qu'il a vu dans sa jeunesse, Voltaire, Rousseau, d'Alembert, -Diderot, toute cette armée philosophique et tous ses antagonistes! -comme il racontait avec charme dans nos soirées d'automne au Raincy -les histoires de la Cour sous les premières années du règne de Louis -XVI. C'est lui et ma tante la princesse de Comnène qui tous deux -m'ont fait aimer Marie-Antoinette, que jusque-là je n'avais que -vénérée... M. de Cherval est demeuré quinze mois sur le sol natal, -qui, pour lui, n'était plus qu'une terre maudite et couverte de sang -et de cadavres, mais la Reine vivait encore, il la voulait sauver! -Hélas! il ne peut pas même prier sur sa tombe!... - -[Note 120: Il a quatre-vingt-trois ans, et son esprit est toujours -ravissant.] - -M. de Cherval, ami de M. de Talleyrand, dont il est même parent, était -comme lui grand-vicaire de Reims. Ils ont le même esprit, surtout -lorsque M. de Talleyrand veut être aimable, c'est-à-dire qu'il consent -à parler. Ils ont été ensemble au séminaire, puis ensuite -grands-vicaires de Reims, et puis lancés tous deux dans les grands -intérêts politiques de l'époque; tous deux suivirent une route -différente. M. de Cherval demeura toujours attaché à la famille -royale. M. de Talleyrand devint évêque constitutionnel!... Ils ne -s'aimaient guère lorsqu'ils se revirent au retour de l'émigration. M. -de Cherval ne revint en France qu'en 1800. M. de Talleyrand l'avait -gagné de vitesse à cet égard, mais en cela seulement; il avait déjà -servi deux gouvernements. Celui de 93 l'avait effrayé; ses yeux -sentaient un peu trop le tigre: il s'en fut en Amérique. Ce fut là, à -Boston, qu'un jour, traversant un marché, il fut obligé de s'arrêter -pour faire place à une longue file de charrettes, toutes remplies de -légumes; il s'amusa quelque temps à voir défiler ces charrettes, -presque toutes conduites par de jeunes paysannes fort jolies... Dans -un moment où les charrettes se trouvèrent de nouveau arrêtées, M. de -Talleyrand jeta les yeux sur l'une des jeunes paysannes, qui lui -parut plus belle et plus gracieuse que ses compagnes... Tout à coup -une exclamation lui échappe!... elle attire l'attention de la jeune -femme qui, vêtue comme les autres, et comme elles la tête couverte -d'un grand chapeau de paille, paraissait être là comme une personne -qui y vient tous les jours; en apercevant M. de Talleyrand, qu'elle -reconnut, elle se mit à rire... - ---Eh quoi! c'est vous? s'écria-t-elle. - ---Vraiment oui, c'est moi! Mais vous, que faites-vous donc là? - ---J'attends mon tour pour passer; je vais au marché vendre mes -légumes. Dans le moment, les charrettes s'ébranlent, la paysanne -fouette son cheval, et, donnant à M. de Talleyrand le nom du village -où elle demeurait, elle lui demande instamment de venir la voir, et -disparaît en le laissant surpris de cette étrange apparition. - -Cette jeune femme était la plus élégante de la Cour de France... -C'était madame de Latour-du-Pin[121], que depuis nous avons vue en -France faisant le charme de la société de ses amis. Le moment de -l'émigration l'avait trouvée jeune, brillante, remplie de talents -ravissants, et, comme toutes les femmes ayant une place à la Cour, ne -s'occupant que des devoirs de cette vie en dehors de la vie -habituelle, où s'engouffrait le bonheur et tout ce qui le prépare. -N'ayant jamais connu que les délices d'une grande existence, qu'on se -figure ce que dut souffrir cette jeune femme en sortant des salons -parfumés et dorés de Versailles, et se trouvant entourée non-seulement -de sang et de massacres, mais de périls menaçant la tête de son mari, -jeune comme elle, et d'un enfant au berceau!... Enfin, ils quittèrent -la France; et alors, en fuyant ses bords sanglants, on était -heureux!... et les enfants ne regrettaient plus même la demeure -paternelle. Hélas! dans ces temps de désastres, rien n'était un asile -contre la recherche des bourreaux qui avaient soif du sang innocent. - -[Note 121: Mademoiselle de Dillon, madame de Latour-du-Pin -(Gouverney), rentra en France sous le consulat; son mari fut préfet; -ils ont bien malheureusement perdu leur fils. Madame de Latour-du-Pin -était une femme fort spirituelle et d'une société charmante.] - -Les fugitifs abordèrent en Amérique, et furent d'abord à Boston. Là, -se trouva une retraite pour eux. Mais quel changement pour la femme à -la mode, jeune, jolie, gâtée par une louange continuelle sur sa beauté -et ses talents[122]! M. de Latour-du-Pin adorait sa femme. Il ne lui -reprochait pas ses succès; il en avait joui, car jamais ils n'avaient -altéré ses devoirs. Mais à présent, sur la terre de l'exil, à quoi lui -serviraient-ils? Une étude approfondie de _la Bonne Fermière_ de M. -Parmentier lui semblait préférable à un rondeau de Clementi[123] ou à -_la Coquette_ d'Hermann[124]. Tout en étant heureux de la voir -échappée à tous ces périls qu'il avait tant redoutés pour elle, M. de -Latour-du-Pin gémissait sur l'avenir de sa femme; mais, en bon père et -en bon mari, il s'occupait à le rendre moins sombre que celui de -beaucoup d'émigrés qui mouraient de faim, quand le peu d'argent qu'ils -avaient emporté avec eux était épuisé. Il ne savait pas l'anglais; -mais madame de Latour-du-Pin le parlait à merveille. Ils logeaient -chez une dame Muller qui était une bonne bourgeoise américaine[125] -pleine d'attention et même d'admiration pour madame de Latour-du-Pin. -Son mari craignait pour elle l'ennui des conversations éternelles de -cette femme. Quelle différence de celles de M. de Narbonne, de M. de -Talleyrand, de cette fleur de la noblesse et de la bonne compagnie de -France! Quand M. de Latour-du-Pin pensait à cette transition si triste -et qu'il y pensait loin de sa femme, tout en labourant le jardin de la -chaumière qu'ils allaient habiter, il lui venait au coeur une telle -douleur qu'il n'osait lever les yeux sur sa femme en rentrant chez -madame Muller, de peur de trouver les siens rouges et gros de larmes. - -[Note 122: Elle était excellente musicienne, et jouait admirablement -du piano.] - -[Note 123: Auteur en vogue.] - -[Note 124: Maître de piano de la reine.] - -[Note 125: L'aristocratie américaine, celle de l'argent, est plus -marquée que la nôtre.] - -Cependant madame Muller lui secouait les mains et lui répétait -toujours: _Happy husband! happy husband[126]!_ - -[Note 126: Heureux époux!] - -Enfin vint le jour de la translation de la famille fugitive de la -maison de madame Muller dans la chaumière qui devait voir des jours au -moins à l'abri du besoin!... Tout le domestique se composait d'un -nègre qui devait être maître Jacques: jardinier, domestique et -_cuisinier_! C'était cette dernière fonction que M. de Latour-du-Pin -redoutait le plus de lui voir exercer! - -Eh! qui n'a pas compris, dans tout le cours de notre Révolution, le -malheur de souffrir de cette manière pour un être chéri! combien les -privations qu'il supporte vous blessent le coeur! Comme vos yeux -suivaient tous ses mouvements pour juger de ses impressions!... Ah! -j'étais bien enfant à cette époque de nos malheurs, et ce -souvenir[127] est cependant toujours aussi déchirant!... - -[Note 127: Lire là-dessus un roman bien touchant, intitulé _Mémoires -de madame de M....._] - -Le moment du dîner approchait. M. de Latour-du-Pin fut dans son petit -jardin pour cueillir quelques fruits. Il y demeura le plus longtemps -qu'il put; en rentrant il demande sa femme et la cherche,... entre -dans la cuisine,... ne voit qu'une jeune paysanne qui, le dos tourné à -la porte, pétrissait un pain. Ses bras, nus jusqu'au-dessus du coude, -étaient éblouissants de blancheur. M. de Latour-du-Pin fait un -mouvement, elle se retourne... C'était sa femme!... ayant dépouillé -ses robes de mousseline et de soie... pour revêtir, non pas un habit -de paysanne pour jouer la comédie, mais bien pour servir à une vraie -fermière. En apercevant son mari, elle rougit, et joignant les -mains:--Oh! mon ami, lui dit-elle, ne vous moquez pas de moi!... Je -suis aussi habile que madame Muller! - -M. de Latour-du-Pin, trop ému pour pouvoir parler, la prend dans ses -bras... l'interroge... Il apprend que, pendant qu'il la croyait livrée -au désespoir, elle avait employé ce temps beaucoup plus utilement pour -le bonheur de leur avenir. Elle avait pris des leçons de madame Muller -et de ses domestiques, et en six mois elle était devenue une -très-bonne cuisinière, une ménagère parfaite... et avait dévoilé toute -une nature angélique et une âme d'une grande force... - ---Si vous saviez comme c'est facile, mon ami[128]! dit-elle à son -mari. Ce qu'une paysanne met quelquefois un ou deux ans à comprendre, -l'est d'abord par nous!... Maintenant nous serons heureux. Vous ne -craindrez plus _l'ennui_ pour moi... et moi je n'aurai plus vos doutes -à supporter sur mon habileté, dont je vous donnerai des preuves, -ajouta-t-elle en souriant... Allons, vous devez nous donner une -salade, je vais achever mon pain pour demain. Mon four est chaud. Nous -avons aujourd'hui le pain de la ville; mais désormais ce soin-là me -regarde. - -[Note 128: Il est bien vrai!...] - -À partir de ce moment, madame de Latour-du-Pin fut ce qu'elle avait -promis. Elle voulut de plus aller elle-même au marché de Boston vendre -ses légumes et ses fromages à la crème! Ce fut dans une de ces courses -que M. de Talleyrand la rencontra... Le lendemain, il fut la voir et -il la trouva au milieu de ses poules, de ses pigeons, de sa -basse-cour... Enfin, elle était, je le répète, ce qu'elle avait promis -d'être. De plus, ce genre de vie avait été salutaire pour elle. Son -travail était moins rude, au fait, que trente nuits passées au bal -dans un hiver. Sa beauté[129], qui était remarquable dans la galerie -de Versailles, était devenue éclatante dans sa chaumière du -Nouveau-Monde. M. de Talleyrand le lui dit. - -[Note 129: Elle était grande, blonde, et son teint éblouissant de -blancheur.] - ---Vraiment! répondit-elle naturellement et sans rougir, vraiment! le -trouvez-vous? J'en suis ravie, une femme tient toujours un peu à ses -avantages personnels. - -Dans ce moment le nègre entra dans le petit parloir avec sa casaque -toute déchirée au milieu du dos. Il se met devant madame de -Latour-du-Pin et lui dit: - ---_Maîtresse, raccommode casaque à moi, qui vient de déchirer._ - -Et sans interrompre la conversation, madame de Latour-du-Pin prend une -aiguille et raccommode la casaque du nègre tout en causant avec un -charme de simplicité vraiment touchant. - -Le souvenir de cette petite aventure avait un moment frappé M. de -Talleyrand: aussi la racontait-il avec un accent tout particulier qui -avait vraiment de l'éloquence du coeur. Qu'on juge avec son esprit ce -que cela devait produire! Voilà où M. de Talleyrand est unique. - -C'est aussi dans sa parole, dans sa manière de construire ses phrases. -J'ai longtemps cherché quel était le mécanisme de cette conversation, -toute composée de riens ou de choses souvent ordinaires, car nous -n'avions pas toujours de bonnes fortunes comme l'histoire de madame de -Latour-du-Pin; mais ce mécanisme, je ne l'ai pas trouvé. Il n'existe -pas; c'est _l'art naturel_ de parler, inculqué dès l'enfance à ceux -qui en font usage, leur bon goût personnel leur enseignant plus tard -l'usage qu'il en fallait faire. Ils ne savaient aucunement _se donner_ -ce que nous cherchions à découvrir en eux; et lorsque l'Empereur -voulut former des maisons et _des sociétés_, il créa bien des maisons -_où l'on recevait_... mais des _causeries_, il n'en créa pas là où -elles n'existaient pas avant lui. Aussi qu'arriva-t-il? C'est qu'à sa -chute tout tomba avec lui. - -Parmi les hommes d'esprit que je voyais souvent, il en était un qui ne -venait guère chez moi que le matin... ou, s'il venait dîner, c'était -pour partir immédiatement après. Le cardinal ne l'aimait pas, et il le -savait. Cet homme était Dussaulx. - -Dussaulx avait été non pas révolutionnaire, mais peut-être plus que -cela, parce que, comblé par les financiers et les receveurs-généraux, -il avait écrit, à l'époque où les malheurs de la France étaient à leur -comble, des choses qui font frémir sur la haute finance, à laquelle il -était redevable du peu qu'il avait. Mon père l'avait obligé en lui -prêtant de l'argent à son entrée dans le monde, et sa reconnaissance -fut aussi longue que sa vie. Ma mère, accoutumée à accueillir tous -ceux que mon père avait accueillis, reçut Dussaulx lorsqu'après avoir -été[130] _fructidorisé_, à ce que je crois, il revint à Paris après -avoir vécu longtemps caché; mais un jour, le prince de Chalais, ami de -ma mère, se trouvant chez elle avec Dussaulx, répéta à ma mère le -propos _écrit_ et imprimé par lui!... Ce propos, trop infâme pour que -je le répète ici, nous fit horreur!... Il ne l'avait que trop -écrit!... mais il en avait du remords, et depuis il écrivit beaucoup -sur Robespierre, et attaqua le comité de Salut public avec une verve -qui versa encore plus de haine sur les chefs de la sanglante tyrannie -populaire... Après le 9 thermidor, il se mit avec Fréron, autre homme -de l'époque, chantant la palinodie après la chute des siens... Leur -journal était une feuille périodique appelée _l'Orateur du peuple_... -_Le Véridique_ ensuite fut rédigé par lui... - -[Note 130: Il ne fut pas arrêté, mais il vécut longtemps caché.] - -Dussaulx était un des hommes les plus habiles, pour critiquer un -livre, que j'aie connus, Hoffmann et M. de Feletz exceptés... Il y -avait une moquerie sérieuse et consciencieuse dans la critique de -Dussaulx, qui portait un coup mortel à celui qu'il frappait. Sa -critique était terrible, parce qu'elle était toujours juste. Comme son -esprit était fort remarquable, il ne manquait pas de saisir le côté -ridicule de la pièce ou du livre, et il partait d'un point vrai. _Il -lisait_ avant de faire son article, et ne chargeait pas, comme je sais -que font beaucoup de critiques, un secrétaire de lire pour eux, ou -bien une maîtresse, une femme, une soeur dont les unes s'endorment -quelquefois sur le livre qu'elles ne comprennent pas, et l'autre ne -lit pas toujours ce qu'il doit lire pour faire son extrait. Dussaulx -était critique comme Colnet, par exemple... Voilà encore un critique -qui connaissait les devoirs d'un critique; il savait, comme Dussaulx -et comme Salgues[131], aussi dire du mal du livre sans dire du mal de -l'auteur: il est vrai que c'est la chose difficile en critique. Rien -n'est plus aisé à mettre au bout de sa plume que des sottises -grossières et très-souvent mensongères; mais une critique saine, -éclairée, voilà ce qui prend un temps qu'on ne veut pas lui donner. On -va _en chemin de fer_ sur la route de la critique... Il suit de là -qu'on ne voit et qu'on n'entend pas ce qu'on lit et ce qu'on écrit, et -que souvent on parle à faux d'une chose qui n'est même pas dans votre -livre. Cela m'est arrivé à moi, ainsi vous pouvez m'en croire. - -[Note 131: Le _Journal de Paris_ était rédigé en grande partie par -lui.] - -Dussaulx était sévère dans ses critiques; il était judicieux, et son -style était remarquable; mais pas toujours, il était inégal... Il -travaillait, à l'époque où je le voyais, au _Journal des Débats_, qui -s'appela ensuite _Journal de l'Empire_... Plusieurs écrits détachés -sur la Révolution ont ajouté à sa réputation littéraire, entre autres -un fort court, mais étincelant de beauté, intitulé _Robespierre -dévoilé_... Chénier avait Dussaulx en horreur. Il l'appelait un frère -_perfide_. - -Chénier ne venait pas chez moi, et à mon grand regret. Je ne voyais en -lui que l'homme de lettres, le poëte, et non pas le Caïn que le parti -contraire s'obstinait à trouver dans cet homme. Je le voyais dans une -maison tierce, et assez souvent. Une fois j'eus le malheur de -prononcer son nom devant M. d'Abrantès; il me regarda avec colère, et -me dit:--Rappelez-vous que jamais l'homme qui a fait ce vers: - - Le tyran dans sa cour remarqua mon absence, etc.[132] - -n'entrera de mon consentement dans ma maison. - -[Note 132: Il avait fait ce vers contre l'Empereur.] - -Je me le tins pour dit. - -Un autre homme de talent, que je voyais beaucoup avant son malheur, -c'était Legouvé[133]... J'aimais à la fois son talent et son esprit, -tous deux avaient une sorte d'abandon qui me plaisait; il ne préparait -jamais sa conversation, comme beaucoup d'hommes de lettres de son -temps. Il avait pour ses ouvrages des prédilections incroyables. -Croirait-on qu'une pièce qu'il préférait à tout ce qu'il avait fait -était une certaine oeuvre faite en commun d'abord avec Laya, qu'il -aimait tendrement, intitulée: - -«_La mère des Brutus à Brutus son mari, en revenant du supplice de ses -fils._» - -[Note 133: Gabriel-Jean-Baptiste-Marie Legouvé, né à Paris le 23 juin -1764. Son père était un avocat distingué.] - -Le sujet et _le titre_ étaient réclamés par Legouvé comme son bien, et -il entrait dans des fureurs comiques lorsque je lui disais que -personne ne les lui disputerait... - -Legouvé était le plus excellent des hommes, d'un caractère doux et -rêveur. En lisant ses ouvrages, on reconnaît ce type particulier de -son talent; nullement affecté dans sa conversation, d'une société -aimable et sûre, d'une rare bonté, son commerce avait des charmes -qu'on trouvait rarement alors dans celui des autres gens de lettres; -ils étaient gourmés dans leur manière d'être. Qu'il était amusant -lorsqu'on voulait lui faire dire du mal de ceux qui l'avaient -critiqué! Il ne comprenait pas la haine ni la vengeance. La Harpe -avait été indigne pour lui dans sa critique de _la Mort d'Abel_, qui -après tout avait un grand charme, je l'avoue, et non-seulement à la -lecture, mais à la représentation. Eh bien! Legouvé n'aimait pas qu'on -dît du mal de La Harpe devant lui! - -On trouvait du calme, du repos dans les scènes primitives et -patriarcales de _la mort d'Abel_, qui nous reportaient aux premiers -jours du monde dans un moment où les chemins étaient encore couverts -de proscrits, les places publiques de sang innocent, et les prisons -remplies de victimes. On trouvait une sorte de fraîcheur dans la -peinture de ces moeurs de nos premiers pères, à côté des premiers -sentiments de la haine surtout, apparaissant tout à coup avec ses -douleurs, ses jalousies, ses vengeances et toutes les passions -honteuses qui dérivent d'elle... Mais elle ne tient qu'une place dans -la pièce de Legouvé; on voit qu'il trouvait bien plus de plaisir à -faire les scènes champêtres et les scènes d'amour et de paix que les -querelles violentes. La catastrophe[134] est horrible. - -[Note 134: La critique de _la Mort d'Abel_ est injuste, comme toutes -les critiques de La Harpe sur ses contemporains. _La Mort d'Abel_ est -admirablement versifiée; c'est déjà quelque chose, et on y retrouve -des scènes de Gessner, avec sa riante pastorale, et des scènes de -Klopstock, avec leurs sombres beautés. M. de La Harpe a été _pédant_ -comme presque toujours, comme l'observe très-judicieusement M. -Denne-Baron, dans son excellente biographie de Legouvé, dont ses amis -doivent le remercier.] - -Legouvé étant un jour à Bièvre, chez moi, en admirait la belle vallée, -depuis Jouy jusqu'à Virginie... Il me dit qu'il voulait faire une -idylle sur la vallée de Bièvre; il était alors midi: il part... -demeure trois ou quatre heures absent, et revient avec une pièce de -quarante à cinquante vers, l'une des plus charmantes choses qu'il ait -faites, même en y comprenant _le Mérite des femmes_, cet ouvrage qui -eut un si prodigieux succès, que Legouvé, toujours simple et naturel -et d'une grande modestie, quoiqu'on ait dit le contraire, contestait -fort plaisamment. Je ne sais ce que devint cette idylle écrite au -crayon, et qui ne fut pas autrement revue; ce fut M. d'Abrantès qui la -prit. - -Sa tragédie d'_Epicharis_ a de grandes beautés; il y a mis de son âme, -qui était belle, noble et généreuse. Tacite lui a fourni le texte et -une partie des incidents; mais encore dans _Epicharis_ on retrouve -cette pureté de diction que Legouvé a toujours eue pour première -qualité de son talent. - -_Le Mérite des Femmes_, et je dois le dire, toute femme que je suis, -était sans doute un ouvrage parfaitement fait; mais il avait un défaut -sur lequel il était fort curieux de nous entendre discuter ensemble; -c'était la perfection des noms qu'il chantait. C'est partout des -stations à faire. Il n'y a pas un nom qui ne demande une prière; la -perfection partout, enfin! - ---Mais que vouliez-vous que je fisse, dès que je chantais les femmes? -me disait-il tout ébouriffé de me voir prendre parti contre lui parce -qu'il nous présentait trop parfaites, nous autres femmes... Je ne -pouvais chanter que des vertus! - -Il avait raison; mais j'aimais à le pousser non pas pour le mettre en -colère, mais pour qu'il sortît un peu de son caractère. Et cet effet -avait toujours lieu lorsque je lui disais: - ---Legouvé, il faut faire un ouvrage pour pendant à votre _Mérite des -Femmes_. Il faut faire _les Crimes des Femmes_... Vous y mettrez -_Catherine II_, _Élisabeth_, _Christine_, _Tullie_, _Messaline_, -_Agrippine_, _Marie_ et _Catherine de Médicis_... - ---Assez, assez! s'écriait-il alors en se levant et frappant dans ses -mains. Pour Dieu, laissez-moi respirer après cette nomenclature de -monstres... - ---Attendez, je n'ai pas fini... Et je reprenais: Jeanne de Naples... -la Cenci... Marie Stuart!.. - -Oh! alors, ici il entrait dans une vraie colère... c'était entre nous -un sujet interminable de dispute. Lui voulait canoniser Marie Stuart; -mais moi, je la vois ce qu'elle est, une ravissante créature, sans -doute, mais coupable, non-seulement de tenir une conduite irrégulière, -mais d'avoir connu l'assassinat de son mari Darnley. Plaisanterie -cessante, je soutenais une thèse facile à discuter, parce qu'elle -était juste. - -Legouvé fut perdu pour ses amis même avant sa mort. Cet esprit si -doux, si aimable, s'altéra et devint presque nul!... Des chagrins, des -malheurs dont la blessure[135] cachée par lui versait goutte à goutte -le sang de la plaie dans l'âme, lui causèrent un dérangement total -dans ses facultés intellectuelles. Il se retira du monde. Cet adieu -fut pénible à tous ceux dont il était aimé... Cependant il redevint -encore lui; quelquefois on le retrouvait encore. Mais un jour, étant à -la campagne chez mademoiselle Contat (alors madame de Parny), il tomba -assez malheureusement pour que cette chute amenât le dérangement total -de ses facultés.--Il perdit la raison, mais toujours par une cause -spéciale et qui a sa source dans la chaleur de son âme, la bonté de -son coeur. S'il eût été moins aimant, il vivrait encore peut-être.--Un -homme de lettres, de cette même époque que Legouvé, et qui vit encore -tandis que sa victime est dans la tombe, pourrait, s'il le voulait, -donner de curieux détails sur la cause de la folie du malheureux -Legouvé... J'avoue que cet homme, quelque esprit qu'il ait, m'a -toujours déplu, en raison de l'affection que j'avais pour -Legouvé[136]... - -[Note 135: On sait que sa femme s'en fut avec M. de ****. Legouvé ne -put résister à ce coup, et ne fit que languir après la connaissance -qu'il eut de son malheur.] - -[Note 136: Legouvé mourut paisiblement trois ans après la perte de sa -femme; c'était un ami pour beaucoup de ceux qui le connaissaient, -comme il était un des premiers poëtes du moment où il vivait. Son -fils, qui fut camarade de collége du mien, annonce le plus grand -talent, et succèdera à son père.] - -Avec Legouvé, je voyais aussi Lemercier chez moi... C'était le même -esprit, doux et charmant dans la conversation, mais avec plus de -_trait_, si l'on peut dire ce mot tout français et qu'on ne pourrait -traduire. Lemercier était aussi plus profond, et en même temps il est -parfaitement aimable; il avait de cette amabilité sociale d'autrefois -et les plus douces manières. Sa causerie reposait et attachait en même -temps. Il contait surtout admirablement, avec un _sotto voce_ -parfaitement harmonieux. Sa figure était agréable, sans être belle; sa -taille petite et son ensemble maladif, comme il l'était en effet -presque toujours. Il disait les vers avec une bonne diction, mais une -lettre qu'il ne pouvait pas bien prononcer (L) donnait quelque chose -d'étrange à sa diction. Il avait eu une querelle avec l'Empereur, et -l'on prétendait que cela devait m'empêcher de le voir. - ---Pourquoi donc cela? répondis-je; si M. Lemercier parlait mal de -l'Empereur devant moi, je comprends que sa présence serait -inconvenante dans ma maison. Mais il a trop bon goût et moi aussi pour -que la conversation ne tourne pas vers un autre sujet que celui-là.-- - -En effet, jamais Lemercier ne m'a parlé de l'Empereur. Un jour il me -dit: - ---Il faut que je vous lise une pièce de moi qu'ils ne veulent pas -jouer aux Français. - ---C'est donc à faire un aussi beau vacarme que _Pinto_?--Il sourit... -il ne pouvait se fâcher, il connaissait mon opinion sur _Pinto_, que -je regardais dès lors comme un chef-d'oeuvre dramatique. - ---Si je donnais ma pièce, on sifflerait encore plus qu'à _Pinto_. - ---Ce n'est pas possible. - ---C'est vrai; mais ici, il y a des capucins, des cardinaux... on a -ramené le clergé et toutes ses bannières... Jugez quels cris on -pousserait, joints aux sifflets, en admettant que la censure laissât -passer l'ouvrage. - ---Eh bien! venez nous la lire; ici vous êtes sûr d'être jugé ce que -vous êtes, un homme de talent et de mérite. Nous n'avons pas de -partialité _de parti_. - -Il ne voulut qu'un auditoire peu nombreux. Il vint la lire lui-même, -et sa pièce eut un grand et beau succès. - -C'était _la Journée des Dupes_, belle composition, non-seulement -dramatique, mais politique et morale. Je n'ai pas entendu de pièce -qui, à la lecture, m'ait autant amusé que celle-là.-- - -Les artistes que je voyais dans mon intimité étaient tous aimables et -sociables, à part leur talent et leur spécialité. C'étaient Garat, -Crescentini, mademoiselle Duchamp, Nadermann, Frédéric Duvernoy, -Boïeldieu, Nicolo-Isouard, Dusseck, Steibelt, Drouet, Libon, -Hulmandel, et une foule d'autres noms également connus. - -Garat, Nadermann, Steibelt, Crescentini et Libon étaient les plus -assidus chez moi. Steibelt était mon maître de piano et Libon -m'accompagnait; il accompagnait aussi mes enfants. - -Garat a été fort connu comme chanteur de romances, mais non pas comme -il aurait fallu qu'il le fût comme homme du monde. Garat était fort -spirituel; il avait une tournure de phrase que je n'ai vue qu'à lui, -et cette originalité avait d'abord du piquant et presque toujours du -charme. Jamais je n'ai eu Garat pendant toute une soirée chez moi sans -qu'il laissât échapper un mot spirituel, fin et très souvent mordant. -Quelle ravissante manière de chanter! comme cet homme accentuait!... -comme il comprenait Gluck!... Il avait toujours quelque histoire sur -Gluck, ou sur Mozart, ou sur Beethoven. Une particularité du caractère -de Garat, c'est la bonne foi avec laquelle il reconnaissait le talent -dans autrui; ainsi Crescentini, lorsqu'il chantait, trouvait toujours -Garat au bout du piano l'écoutant avec l'admiration la plus profonde. - ---Voilà du chant! disait-il un jour, après avoir entendu chez moi -chanter à Crescentini le bel air: _Ombra adorata aspetta_; voilà comme -on chante... - -Nourrit le père, qui était bien loin de chanter et surtout de jouer -comme son fils, débuta vers ce même temps dans je ne sais plus quelle -pièce, et dans _le Devin du Village_[137]. Garat me demanda la -permission de me l'amener pour me le faire entendre. Il chanta, sa -voix était ravissante, mais il ne me fit aucune impression... Garat -était sur des charbons ardents: - ---Comment chantes-tu ce morceau? disait-il en faisant grimacer encore -plus sa figure de singe. Il se mettait alors en attitude et chantait: - - Je vais revoir ma charmante maîtresse, - Adieu plaisirs, grandeurs, richesse, etc. - -[Note 137: Je crois même que ce ne fut que dans _le Devin du Village_; -mais je n'en suis pas sûre.] - -N'as-tu donc pas une maîtresse que tu aies quittée pendant un mois et -que tu vas revoir? s'écriait Garat en colère.-- - -Garat avait une main estropiée et ne pouvait s'accompagner; jamais il -n'avait pu trouver, disait-il, un homme capable de l'accompagner que -Carbonnel... Carbonnel était l'homme, en effet, qui connût le mieux -toutes les nuances de l'accompagnement... - -Garat ne s'accompagnait avec deux doigts que des boléros ou des airs -basques, qu'il chantait dans la perfection... et puis de petits airs -italiens de Crescentini, comme: _Clori la pastorella_,--_Numi se -giusti siete!... Addio!_ Il chantait tout cela comme un homme -possédant à fond la science du chant; et c'est cet homme que j'ai -entendu accuser de ne pas savoir la musique[138]!... Cela me rappelle -ce que lui disait Sacchini: - ---_Vous êtes la musique même..._ - -[Note 138: Voici un fait que je puis certifier. M. d'Abrantès me -rapporta de Parme, en 1806, plus de cent partitions _manuscrites_ de -_Cimarosa_, _Guglielmi_, _Fioravanti_, et il avait trouvé tout cela à -Parme. J'annonçai cette bonne nouvelle à Garat; il vint le lendemain -matin. Nous déjeunâmes ensemble, et après, nous nous mîmes à parcourir -les partitions. Il ne fut arrêté par aucun passage, lut tout à livre -ouvert, et fut parfaitement aimable et gai. Il déchiffrait tout cela -en marchant et causant.] - -Garat était royaliste au fond du coeur, et quand on le pressait un -peu, il chantait admirablement l'air de _Pauvre Jacques_!... - -Crescentini, après avoir fait les délices de Lisbonne, de Madrid et de -l'Italie, vint à Paris pour y avoir les mêmes triomphes. À Madrid sa -voix se perdit presque entièrement; mais il lui restait son admirable -méthode, qui n'a pas de supérieure... cette divine mélodie donnée aux -notes et aux cordes vocales par la volonté d'un homme qui, n'ayant -plus de voix, s'en fait une et se fait admirer, fait pleurer et -soulève toutes les émotions avec sa voix factice, mais dans laquelle -est passée son âme!... - -Crescentini est bien vieux, et pourtant dans la Parthénope, la ville -aux chansons, aux fêtes d'harmonie, Crescentini a été choisi pour -diriger le conservatoire... Honneur à lui! il fera de bons élèves. - -Jamais je ne perdrai le souvenir de madame Grassini et de Crescentini -dans _Roméo et Juliette_, au troisième acte surtout, lorsque, trouvant -Juliette dans la tombe, Roméo la reconnaît et s'empoisonne... Alors -commençait le duo, chef d'oeuvre de Zingarelli: - - _Odiosa mi si rende questa mia vita!..._ - -Non! jamais l'acteur le plus tragique, le plus dramatique dans son -jeu, ne le fut au delà de Crescentini dans cette admirable scène où -Juliette s'éveille au moment où le poison agit déjà sur son amant!... -Ce fut en lui voyant jouer _Roméo et Juliette_, et surtout après la -belle scène du duel, que l'Empereur donna la croix de la -Couronne-de-Fer à Crescentini. - -Nadermann avait, avec son beau talent, le meilleur et le plus -excellent caractère. Lorsque mon frère était ici, il ne faisait alors -que peu de musique chez moi; c'était Albert qui _était_ et prétendait -_être_ mon barde. Mais autrement nous jouions très-souvent des duos -de harpe et de piano, Nadermann et moi, et il composait ces morceaux -exprès pour nous. Qui ne connaît pas en Europe le duo de Nadermann, -pour piano et harpe, dédié à madame Junot? il fit ce morceau exprès -pour un concert qui eut lieu au Raincy[139]. Il avait un beau talent -de composition, Nadermann. Frédéric Duvernoy venait aussi se joindre à -nous quand nous étions au Raincy et que nous faisions de la musique -dans le grand salon, formant à la fois salon de musique et -billard.--Libon avait un charmant talent: doux comme son esprit et ses -manières, qui sont excellentes. - -[Note 139: Il composa pour lui, Libon et moi, un trio intitulé _la -Pensée_, dont le thème est une romance de moi: _Ma peine a devancé -l'aurore!_ Il eut un grand succès.] - -Steibelt était un type à part des autres artistes qui venaient chez -moi; estimé comme talent, mais méprisé comme homme, il avait une -détestable réputation qu'il soutenait avec une rare impudence. Jamais -il n'abaissa son regard devant celui d'un honnête homme, si l'honnête -homme était un ignorant en musique. Il avait une profonde indifférence -pour la valeur des jugements du monde, et toute sa crainte, son unique -volonté était non pas d'être mal jugé, mais de ne pas faire effet. - -Lorsque je le pris pour maître, on s'empressa d'avertir mes femmes de -ne laisser traîner aucun bijou, aucune chose précieuse... C'était -merveilleux comme sa réputation était faite et établie.--Quel malheur! -quelle affliction pour la femme de cet homme de voir un aussi beau -talent plongé dans une impénitence finale qui devait naturellement -abrutir son talent! Je ne suis pas de l'avis de ceux qui disent: - ---Qu'importe! voyez Mozart!... - -Eh bien! Mozart eût peut-être fait un chef-d'oeuvre au-dessus de _Don -Juan_ s'il eût été un autre homme.--Et puis Mozart ne faisait rien -contre l'honneur... Au reste, je dois dire que Steibelt n'a rien pris -chez moi que _mon argent_, pendant les deux ans qu'il a été mon -maître; mais il l'a bien gagné. Jamais je n'ai vu mieux donner leçon. -J'ai vu Steibelt passer une heure à me faire jouer la première page de -la fantaisie de _Bélisaire_, pour que je la lui fisse entendre comme -il le voulait. Sans doute, il était fort négligent; mais il ne l'était -que lorsqu'il voyait que l'élève ne faisait rien: alors il pensait à -autre chose. - -Quel talent! quelle puissance d'exécution! Listz et lui, voilà les -deux hommes qui m'ont émue sur le piano. Steibelt a le premier révélé -la musique romantique; la première fantaisie avec le même mode de -variations, par triolets, en mineur, par octaves, fut faite par -lui.--C'est toujours sa belle fantaisie des _Mystères d'Isis_, puis -celle de _Bélisaire_, qu'on imite aujourd'hui... Lorsqu'il jouait -devant des gens capables de l'apprécier, il s'élevait jusqu'au sublime -dans les sons harmoniques; ces _tremendos_ qu'il employait si à propos -et que ceux qui ne l'ont pas entendu ne savent pas encore faire, -quelque progrès, quelque immense progrès qu'ait pu faire le piano -depuis lui!--Cette manière de bouleverser un instrument, je ne l'ai -vue, je le répète, qu'à Listz. M. de Thalberg[140] me rappelle Dussek -davantage, mais Steibelt m'est représenté avec le progrès dans Listz; -car on peut dire que Steibelt est le fondateur de la musique -romantique pour le piano. - -[Note 140: Je déclare ici n'établir aucun parallèle. Le talent de M. -de Thalberg est admirable, et je ne le mets ni au-dessus ni non plus -au-dessous de Listz; mais par la même raison que les yeux ne reçoivent -pas tous la même impression de la beauté d'une femme, les oreilles ne -sont-elles pas soumises à la même délicatesse des organes? J'adore le -talent de Listz; j'avoue qu'il a le don de me faire pleurer, parce que -je crois qu'il pleure. Son émotion n'est pas feinte; elle se -communique à mon âme plus que la perfection du toucher.] - -Steibelt était le plus étrange des hommes: il fallait l'écouter; -autrement il agissait singulièrement, comme on le va voir. - -Un jour il était au Raincy. Il y avait eu une grande chasse, et M. -d'Abrantès avait engagé beaucoup de monde à dîner, entre autres le -cardinal Maury... Après le dîner, le cardinal, qui, à son ordinaire, -avait parfaitement officié, se mit dans un grand fauteuil contre une -des colonnes qui séparent les deux salons, et se crut bien à l'abri de -l'oeil investigateur de Steibelt, qui regardait partout, avant de -commencer, pour savoir s'il n'y avait pas dans le salon quelqu'un qui -lui déplût; le cardinal abhorrait la musique; en général, il n'aimait -pas les arts et n'y entendait rien... Steibelt commença. C'était un -morceau d'inspiration et d'improvisation sur un charmant air de son -bel opéra de _la Princesse de Babylone_, qu'il a composé presque en -entier chez moi... Il avait bu ce jour-là du vin de Champagne frappé -et du vin de Madère excellent, et sa verve musicale était aussi -fervente que jamais... Tout à coup il s'arrête, et un ronflement -pareil au grondement d'un taureau se fait entendre... C'était le -cardinal, qui s'était endormi presqu'au commencement du morceau et que -le voisinage du piano, son ennemi, n'avait pu tenir éveillé... Nos -éclats de rire le réveillèrent, mais à demi... Il entr'ouvrit les -yeux... voulut parler; mais sa langue lourde et empâtée refusa le -service, et il retomba. Steibelt s'inclina, comme pour demander -pardon; puis il se remit au piano... Mais qui le connaissait pouvait -voir combien il avait d'humeur. Cependant, à mesure qu'il avançait -dans son improvisation, son succès parmi nous releva son moral... Sa -tête ne demeura plus penchée... Il regarda autour de lui avec -orgueil... La chose allait donc bien, lorsqu'à un passage qui -demandait de la douceur et l'absence des pédales, que Steibelt -employait beaucoup, comme on le sait, le ronflement domina le piano à -un tel point que tout le monde se mit à rire. Steibelt, furieux, -imagina une singulière vengeance: il calcule en un moment la -composition de l'accord _le plus discordant_ du clavier, et alors, -employant toute la force de ses deux poignets et de la pédale, il -frappa cet accord aux oreilles du cardinal, et puis quitta le piano et -s'en alla en disant: _J'aimerais mieux jouer devant un buffle de la -campagne de Rome_. - -Le cardinal, réveillé en sursaut par cette harmonie diabolique, après -s'être endormi au son d'une musique céleste, fit un bond en l'air, et -retombant sur sa bergère, à peine éveillé, il se crut en enfer. Malgré -l'inconvenance de la conduite de Steibelt, que nous aurions dû -réparer au lieu de l'augmenter, nous nous mîmes tous à rire avec un -abandon qu'excitait d'ailleurs la figure du cardinal... Mais ce ne fut -pas long, et le calme se rétablit bientôt. Le cardinal convint que _le -musicien_, comme il appelait Steibelt, devait être fâché, et que le -sommeil n'est de mise que lorsqu'on est dans son lit: tout en -racontant cela il prenait congé, et s'en allait en bâillant. - -On courut après Steibelt, qui était dans le parc à se promener avec -Nicolo, avec qui il logeait dans la maison Russe[141], en face du -château. M. d'Abrantès avait beaucoup d'humeur de ce qu'il avait fait, -et me gronda beaucoup aussi d'avoir ri... Je défendis Steibelt ainsi -que moi, en disant que l'inconvenance était bien plutôt dans l'homme -qui dort dans le salon d'une femme où se trouvent d'autres femmes... -M. d'Abrantès et ces messieurs me donnèrent enfin raison... mais -Steibelt était furieux. Dormir aux chants des Gangarides! -s'écriait-il,... le plus beau choeur de l'opéra!... - -[Note 141: La maison Russe est une des charmantes fabriques qui -servent à loger des étrangers au Raincy, comme la Pompe à feu, la -maison de l'Horloge, la porte de Chelles, la maison du Rendez-vous.] - -Il emporta cet opéra en Russie. Je ne sais s'il l'a donné. - -Je viens de nommer Nicolo Isouard. C'était un de mes plus intimes -habitués. J'ai rarement rencontré dans le monde un artiste aussi -complaisant, aussi bon; il avait la tête folle, mais bien du talent. -_Le Médecin turc_,... _Joconde_, le charmant opéra de _Joconde_, le -premier acte de la _Lampe merveilleuse_, si différent des autres, une -foule de productions détachées, font preuve du talent musical de -Nicolo... Mais ce que ses amis seuls connaissent, c'est son esprit -gai, actif..., son caractère serviable..., son inépuisable bonté. -Toujours prêt à partir pour Rome, s'il l'avait fallu, pour rendre -service n'importe à qui... Nicolo chantait, sans voix, tout ce qu'on -lui présentait. Il contrefaisait toutes les voix de l'Opéra, des -Bouffes, de l'Opéra-Comique... Martin était copié par lui, derrière un -paravent, de manière, non pas à s'y tromper, mais à faire rire par la -ressemblance de l'accent... Jamais Nicolo ne fut arrêté un instant, -quand il entrait une fois dans une affaire comme dans une -plaisanterie. Souvent, au Raincy, à Bièvre ou à Neuilly, après avoir -fait de la musique, nous voulions danser... Alors Nicolo prenait un -violon, grimpait sur une table, et nous jouait des contredanses, ayant -une paupière retroussée, des manches d'habit venant au coude, et -mêlant un couplet de complainte à chaque figure... Alors c'étaient -des rires fous qui duraient toute la soirée. - -Deux amies logeaient avec moi à Paris et à la campagne, et deux femmes -des aides-de-camp de M. d'Abrantès venaient dîner avec moi tous les -jours. L'une était madame de Grandsaigne, femme du colonel -Grandsaigne, premier aide-de-camp, et l'autre, madame Thomassin, femme -d'un chef d'escadron, aussi aide-de-camp de mon mari... - -Celle de mes amies qui logeaient avec moi, que je regardais et regarde -encore aujourd'hui comme ma soeur, est madame la baronne Lallemand. -Jamais on ne vit une plus charmante créature: grande, élancée, une -taille de jonc, fine, ronde et déliée, un regard ravissant donné par -de grands yeux bleus... une abondance de cheveux châtains tombant sur -des épaules admirables, des dents de perles, une main, un pied -d'enfant. Tout, dans sa personne, était enchanteur: aussi quel effet -elle produisait lorsqu'elle allait dans le monde!... J'en étais fière. -Mes enfants étaient encore trop jeunes pour m'occuper en ce genre; -toute ma coquetterie de femme, dont je n'ai jamais voulu faire usage -pour moi, se réveilla pour Caroline... J'étais fâchée lorsqu'elle -n'était pas mise selon mon goût. Son mari était à l'armée, il me -l'avait laissée, et je jouissais délicieusement de la société intime -de cette compagne, dont l'esprit naïf et fin, le coeur dévoué à -l'amitié, n'eut, pendant neuf ans que nous passâmes sous le même toit -ensemble, d'autre sollicitude que de m'entourer de soins et -d'affection; aussi, quels que soient le temps, les événements, nous -nous retrouvons toujours avec notre amitié et nos souvenirs, qui sont -purs même d'une pensée de mécontentement[142]. - -[Note 142: Le général Lallemand, mari de Caroline de Lartigues, fille -du plus riche planteur de Saint-Domingue, a été aide-de-camp de M. -d'Abrantès. Il est aujourd'hui pair de France.] - -L'autre jeune femme de mes amis qui demeurait avec moi était veuve du -général Laplanche-Mortière. Elle était jeune et agréable, petite, mais -bien faite. Sa vue était très-basse, ce qui nuisait à ses yeux, qui -étaient fort beaux et d'un bleu foncé, avec des paupières noires, ce -qui rend ces yeux-là très-rares... Madame Mortière était douce et d'un -commerce agréable. Elle avait un fort beau talent de dessin, et -chantait agréablement... Elle était de mes amies, mais non pas aussi -intimement que madame Lallemand. Elle est remariée, et elle est -aujourd'hui madame la baronne de Montgardé. - -Madame de Grandsaigne n'était pas jolie. Elle était vive, alerte, -avait de belles dents qui la rendaient gaie, et souvent la faisaient -plus rire qu'elle ne voulait... Mais elle n'avait que ses dents, il -les fallait bien montrer... Elle avait l'esprit prompt, la repartie -vive, surtout pour une parole sèche... Elle avait de la facilité à -toutes choses qui rendaient son commerce agréable. Je montais presque -tous les jours à cheval avec elle. Elle y montait comme un jeune -garçon, et pouvait au besoin dompter un cheval. - -Madame Thomassin était agréable, douce, mélancolique; une prévision de -son sort, malgré sa jeunesse, lui disait qu'elle n'avait que peu de -jours à vivre... elle était déjà frappée de la cruelle maladie dont -elle mourut quelques années après, ayant à peine accompli sa -vingt-septième année!... - -J'avais aussi près de moi une nièce de M. d'Abrantès, mademoiselle -Clotilde Chaudon... Elle avait dix-sept ans. Elle était charmante, -faite à peindre, de jolis cheveux blonds, une peau admirable, de -belles dents, et tout ce qui pouvait plaire si elle avait eu de jolies -mains et de jolis pieds. Clotilde dansait, était assez bonne -musicienne, vive comme un lutin, et jolie à l'avenant. On voit que le -noyau de la société qu'on trouvait chez moi avant qu'il n'y vînt même -un étranger était formé de manière à ne pas faire craindre l'ennui à -la personne qui venait passer deux heures avec nous. - - -FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE ET DES PORTRAITS DES ARTISTES. - - - - -SECONDE PARTIE. - -SOCIÉTÉ SOUS L'EMPIRE. - - -J'ai parlé des hommes de lettres[143] qui venaient chez moi, et dont -l'esprit donnait tant de charme à une conversation soutenue, mais non -pédante. Maintenant, il faut y ajouter les hommes d'esprit, qui -contribuaient autant et peut-être plus que les autres à l'agrément de -nos soupers et de nos soirées. - -[Note 143: Il y en a dont les noms se retrouveront par la suite, et -dont je n'ai pas fait mention; c'est qu'alors je les aurais oubliés, -ou qu'ils ne seraient venus que rarement chez moi. De ce nombre était, -par exemple, l'abbé Delille: il ne nous aimait pas, nous autres gens -de l'Empire, et il ne fut peut-être pas accueilli par M. d'Abrantès -comme il aurait dû peut-être, mais surtout voulu l'être.] - -J'ai parlé de M. de Cherval. Son portrait, déjà tracé par moi, ne peut -l'être assez souvent; car je l'aime et le respecte comme un père. Son -esprit est profond, mais on ne s'en aperçoit pas dans un salon; il -conte alors, il cause, et toujours les autres se taisent pour -l'écouter. Cela est encore aujourd'hui, et pourtant il a tout à -l'heure quatre-vingt-trois ans! - -M. de Sainte-Foix était un homme spirituel, un homme du monde, ayant -d'excellentes manières et contant des choses du temps passé avec un -charme sans pareil, et cela sans prendre l'état de conteur; il avait -l'air de céder à une instance. J'avais toujours un nouveau plaisir à -l'écouter. - -M. de Montrond était aussi un habitué du soir chez moi. Son esprit est -connu de tout le monde; ce qui l'est moins, c'est la grande -instruction et même la science qui accompagnent cet esprit. Son -caractère est un type qui a formé de mauvais modèles, tandis que -l'original était inimitable... Il connaissait le monde entier... -voyait la bonne et la mauvaise compagnie indifféremment, n'ayant -jamais dans l'une le ton de l'autre, et préférant d'ailleurs la bonne, -où il passait sa vie. Spirituel autant qu'on peut l'être, il possède -le talent assez rare de se moquer des gens tout en les faisant rire. -D'une bravoure reconnue, insoucieux de fâcher ou d'être agréable, à -moins que ses affections ne soient engagées dans la question, il a une -façon de dire qui n'est qu'à lui, et rappelle le genre que devait -avoir M. de Grammont... il a cette assurance à la fois insolente et -polie qui faisait répondre par M. de Grammont à Louis XIV, qui se -plaignait de n'avoir plus de dents: - -_Eh! sire, qui est-ce qui a des dents?..._ - -Et il lui en montrait trente-deux magnifiques. - -À son esprit, M. de Montrond joignait l'usage du grand monde, et avait -dans la bonne société les plus excellentes manières. Jamais, par -exemple, il n'était grossier, ce que l'on voit si souvent aujourd'hui -être pris pour de l'aisance. M. de Montrond disait un mot mordant, -jamais malhonnête. Il avait eu de grands succès parmi les femmes, -qu'il aimait après ou tout autant que le jeu. Cette vie un peu à la -Valmont l'avait jeté dans la route d'une charmante femme, qui était -devenue la sienne, et qu'alors il n'avait plus aimée du tout: c'était -la duchesse de Fleury[144]. Jamais, au reste, il ne parlait de sa -femme; et il venait chez moi depuis bien des années, que je ne me -doutais même pas qu'il fût ou qu'il eût été marié. - -[Note 144: Mademoiselle de Coigny, fille du marquis de Coigny.] - -L'existence de M. de Montrond, sur laquelle beaucoup de gens ont dit -des bêtises, comme cela arrive toujours quand on raisonne sur ce qu'on -ne sait pas, est beaucoup moins mystérieuse qu'on ne le croit. Il a de -l'ambition sans but, ce qui est funeste toujours, mais surtout à -l'époque où M. de Montrond marquait dans le monde; il possède -d'excellentes qualités... et le prouve en ayant de longues et fidèles -amitiés; il est dévoué aux gens qu'il aime: après cela, le nombre en -est petit, je le sais, mais la chose alors en est plus certaine. Je -l'ai vu fort souvent, non-seulement à Paris, mais à la campagne, aux -eaux, dans cette intimité enfin où l'homme ne se masque qu'un jour et -se dévoile le lendemain; il donne aux pauvres... Il est bon maître, et -tient à honneur seulement de se montrer méchant et frivole, sans être -ni l'un ni l'autre, chose à laquelle il a réussi. - -M. de Montrond ne contait jamais: il était en cela le contraire de M. -de Sainte-Foix; lorsqu'il avait cependant quelque bonne chose à dire, -alors il s'y prenait de telle manière, qu'il faisait autrement qu'un -autre et si différemment, il mettait, par exemple, tant de sérieux à -dire l'aventure la plus bouffonne, qu'il fallait renoncer à la -raconter après lui. Beau joueur en perdant, mais seulement sous le -rapport de l'argent, car il était insupportable _au whist_, qu'il y -gagnât ou qu'il y perdît, il était continuellement au moment de se -faire une querelle, qu'il aurait au reste parfaitement soutenue. - -Enfin, j'ai beaucoup vu M. de Montrond, et crois le connaître assez -pour dire que ce qui est pour presque tout le monde est surtout vrai -pour lui: c'est qu'il est mal jugé... - -Un fait positif, c'est qu'il a des amis qui lui sont attachés depuis -quarante ans... Dire et vouloir persuader qu'il est bon, je ne -l'entreprendrai pas, non plus que d'indiquer sa conversation comme un -cours de morale; mais un homme qui est fidèle à ses affections, quel -que soit le vent qui souffle sur elles, n'est pas non plus un méchant -homme. Le mal des jugements portés sur des personnages très-connus -vient particulièrement de la légèreté avec laquelle on recueille des -traditions, sans même s'inquiéter si elles sont plus ou moins fidèles. - -M. de Saint-Aulaire, aujourd'hui notre ambassadeur à Vienne, venait -aussi chez moi... il était de la maison de l'Empereur, et je l'avais -connu avant mon mariage, chez ma mère, où il allait habituellement. -Son esprit charmant et doux, ses bonnes manières, sa façon piquante de -raconter, sa distraction ensuite parfaitement réelle, lui donnaient un -charme tout particulier. Il discutait avec une extrême mesure, et -jamais _en disputant_. Il n'était pas comme beaucoup de littérateurs -que je connais, qui, à peine dans la carrière, jugent et tranchent sur -les plus belles renommées, et se croient Lamartine ou bien Victor Hugo -pour avoir fait des vers... Quant à M. de Saint-Aulaire, il était -_sociable_ au-delà de tout ce que je vois maintenant. - -Mais un homme qui était pour moi plus qu'un homme aimable, car son -coeur et son esprit étaient tous deux dans ce que son affection me -témoignait, c'était M. de Narbonne! - -Son portrait a souvent été tracé: on a beaucoup parlé de lui; on a -beaucoup vanté sa politesse, ses manières distinguées, son esprit -même... Eh bien! jamais on n'a pu donner une idée juste, ni tracer -même une silhouette ressemblante du comte Louis de Narbonne. J'en -parlerai souvent dans le cours de cet ouvrage, et avant d'aller plus -loin, je voudrais pouvoir placer ici plusieurs lettres[145] qu'il -m'écrivit dans un moment bien pénible. Elles montreraient à quel point -M. de Narbonne était aimant et bon. On lui a refusé d'être attaché à -ses amis, c'est une calomnie: les amis qui eurent à se plaindre de -lui, c'est qu'ils furent, eux, ingrats et perfides. Je sais que depuis -la mort de celui qu'ils devaient bénir, loin de l'accuser; je sais -qu'ils ont osé élever la voix et parler de la _légèreté de coeur_ de -M. de Narbonne... Si son coeur était léger, ensuite, c'est qu'il en -avait un; chose fort douteuse chez quelques-uns de ceux qui parlaient -ainsi. - -[Note 145: Ces lettres me furent écrites au moment où je reçus la -nouvelle de la mort de mon mari. - -Voici quelques lignes de l'une d'elles. - -«Et, dans un tel malheur, je suis à trois cents lieues de vous[145-A], -ou plutôt je ne suis pas où vous êtes!... mais n'importe; vous savez -que partout et toujours vous pouvez compter sur moi comme sur votre -frère... sur votre père!... Dites-vous bien surtout que si j'étais -malheureux, il n'est rien que je ne vous demandasse. Adieu, serrez vos -enfants contre votre pauvre coeur, et faites tout pour vous conserver -à eux et à ceux qui vous aiment...] - -[Note 145-A: Il était à Torgau, où l'Empereur l'avait envoyé en -sortant de son ambassade d'Autriche... ce fut là qu'il mourut aussi -deux mois après avoir écrit cette lettre... Je ne le revis pas!...] - -Si jamais un portrait _écrit_ fut difficile à faire, c'est celui de M. -de Narbonne; il y avait dans sa nature, dans son langage, un charme -qui échappait à l'analyse. Il était spirituel naturellement, instruit -sans pédanterie, parlant et connaissant à fond plusieurs langues, -s'occupant d'études sérieuses sur la guerre et l'administration; d'une -bonté de coeur, d'une jeunesse d'âme bien méritoires chez un homme qui -avait passé sa vie à la cour, et avait été élevé par une mère tout -entière dans ces menées d'intrigues de coteries qui faisaient la vie -des gens de Versailles. M. de Narbonne devait être un autre homme; -mais sa nature était d'élite, et ces natures-là, loin de se corrompre, -se retrempent au milieu du mal... Sans doute il était léger dans -beaucoup d'habitudes de la vie, mais jamais, rien de sérieux n'était -froissé par lui... Madame de Staël, qui lui avait sauvé la vie en -1792, était pour lui l'objet d'un culte sacré. Il est des affections, -disait-il, dont le souvenir est une chose sainte... Il adorait ses -enfants, et sa mère était pour lui ce que devait être une mère de -l'époque de la sienne, c'est-à-dire qu'il était toujours dans une -attitude respectueuse, qui pourtant n'avait rien de ridicule à son -âge, et sa mère elle-même était bien ce qu'il fallait pour porter ce -nom de _duchesse de Narbonne_!... Cette vieille femme de la cour de -Louis XV, dame d'honneur de Mesdames, qui avait survécu à son temps et -à ses maîtres..., ce débris de l'époque de madame Dubarry, je l'ai vue -encore bien fraîche de pensées et de souvenirs. - -J'ai dit que M. de Narbonne _contait_ peu; son esprit n'allait pas à -ce genre de conversation; il ne l'aimait pas: aussi appelait-il M. de -Sainte-Foix _la sultane Scheherazade_. Quant à lui, lorsqu'il contait, -on ne s'en doutait pas... C'était un peu M. de Talleyrand, mais -lorsque celui-ci était de bonne humeur. Pour M. de Narbonne, il était -toujours égal, toujours bon pour ses amis, les écoutant, répondant à -leurs chagrins, lorsque lui-même quelquefois était accablé d'ennuis... -La perte d'un tel ami devait être et fut en effet douloureusement -sentie par moi. L'amie en souffrit par le coeur, la maîtresse de -maison ne le remplaça jamais!... - -J'ai parlé du cardinal Maury; il était d'une immense ressource dans un -salon comme le mien, malgré les inconvénients de sa brusquerie; le -cardinal trouvait aussi en moi beaucoup de reconnaissance pour la -préférence qu'il m'accordait; il n'allait aussi régulièrement que chez -moi... - -Millin, conservateur ou directeur du cabinet des Médailles, était -aussi de ma grande intimité; il venait chaque jour, et par son heureux -caractère, ses connaissances (qu'on lui disputait, mais qui n'en -étaient pas moins fort étendues et réelles), son esprit _anecdotique_ -et conteur, sa manière d'être toujours vouée à la gaîté, et sa volonté -de s'amuser en amusant les autres, avec toutes ses qualités, Millin -formait un des appuis les plus solides de notre société. Voulait-on -jouer la comédie, Millin prenait le rôle qu'on lui donnait... Il -aurait joué le marquis de Moncade, Othello, Crispin ou bien le -Misanthrope, avec la même complaisance. Il est vrai qu'il jouait la -comédie aussi mal que possible; mais c'est égal... Voulait-on jouer -des charades en action, ce que nous faisions très-souvent, oh! alors, -Millin était dans son centre!... il distribuait les rôles... mettait -les turbans, faisait des casques de papier avec une dextérité -admirable, et tout cela avec un sérieux d'autant plus grand, qu'il -s'amusait en conscience... Et puis, lorsqu'il voyait qu'on avait assez -des charades, des répétitions, il faisait apporter de sa propre -bibliothèque, qui était fort belle, une vingtaine de collections de -voyages, de costumes, de belles gravures[146], qu'il étalait sur le -billard, et là, prenant une queue, il démontrait en nasillant et -faisant l'explication des planches. C'était surtout aux portraits de -femmes qu'il était comique! Il fallait l'entendre lorsqu'il faisait -l'histoire de la sultane Ipomai!... et puis celle du prince Isouf!... -Il était alors bien amusant!... - -[Note 146: Comme, par exemple, le voyage de Melling à Constantinople.] - -Un autre homme bien spirituel, qui venait aussi souvent chez moi, et -n'était pas aussi connu alors qu'il l'a été depuis, c'est M. de -Planard... il avait déjà fait à cette époque _la Nièce supposée_... Il -était fort timide, mais fort aimable... il jouait la comédie chez moi -à Neuilly, et il excellait avec Millin dans les charades en action. - -On rencontrait aussi chez moi Geoffroy de Saint-Hilaire, dont le beau -talent rivalisait avec Cuvier, le docteur Hallé, Corvisart, lorsqu'il -était à Paris, Desgenettes, qui était mon ami plus que mon médecin, -enfin une foule d'autres notabilités parmi les artistes, comme, par -exemple, Gérard, Girodet et Augustin[147], ainsi que d'autres gens de -lettres dont les noms trouveront leur place à mesure que nous -avancerons dans la narration des événements de l'époque. Parmi les -hommes du monde remarquables par leur esprit, il faut aussi placer M. -le duc Decazes. Il n'était pas alors ce qu'il est devenu depuis, et -comme nous l'avons vu peu de temps après l'époque dont je parle; il -n'était pas encore un des grands de la terre; mais il était comme -toujours un homme parfaitement spirituel, aimable et gracieux, et d'un -commerce doux et facile, qui avait un grand charme... Je le voyais -souvent; il était un de nos habitués. - -[Note 147: Célèbre peintre en miniature, et rival d'Isabey; mais -Isabey lui était supérieur.] - -M. de Grefulhe, que je voyais aussi beaucoup, était un homme fort -remarquable. Son esprit sérieux, qui tout à coup prenait une couleur -railleuse, sans amertume pourtant, mais frappant toujours à coup sûr, -avait un grand charme d'étrangeté, et cependant il y avait un accord -complet en lui. Sa figure et sa tournure, toutes deux d'une grande -distinction, ajoutaient à ce que sa conversation avait de puissance; -son visage pâle, ses cheveux d'un noir de jais, ainsi que ses yeux; sa -bouche, dont le sourire était aussi rare[148] que fin et spirituel, et -s'accordait avec son regard et sa parole; sa personne, enfin, était -celle d'un homme distingué sous tous les rapports et par tout ce qu'on -exige dans la haute et bonne société. - -[Note 148: La peinture que je fais là de M. de Grefulhe lui donne de -la ressemblance avec un héros de roman, et pourtant jamais homme ne le -fut moins que lui. Il est en tout d'une nature absolue et positive.] - -M. Alexandre de Girardin était plus qu'un habitué chez moi; c'était un -ami. C'était un homme redouté plus qu'il n'était méchant; on craignait -son esprit très-fin et surtout très-clairvoyant pour discerner -aussitôt les ridicules; mais excepté cette triste partie de -nous-mêmes, je ne l'ai jamais entendu attaquer personne sérieusement; -il est au contraire fort dévoué aux amitiés saintes, et depuis plus de -trente ans que je le connais, je l'ai toujours trouvé digne d'être mon -ami, et je ne dis pas la même chose de beaucoup de gens qui ont la -prétention de l'être. M. le comte de Girardin fut longtemps fort à la -mode à Paris, où cette mode ne donne guère son sceptre facilement... -Il était fort jeune, mais déjà son esprit se montrait tel qu'il est, -et malgré son apparente légèreté, il joignait à cet esprit, -non-seulement du monde, mais plus sérieux qu'on ne le croit, un coeur -parfait pour ses amis. Sa mère avait en lui le fils le plus -respectueux et le plus tendre. Au milieu de ses succès les plus -bruyants et certes les mieux faits pour tourner une jeune tête, il ne -manquait _jamais_ un seul jour d'aller voir sa mère à l'issue de son -dîner, qui avait lieu pour elle à cinq heures précises. M. Alexandre -de Girardin demeurait auprès d'elle pendant une heure et souvent plus: -quelquefois madame T.....n venait le chercher avant l'heure fixée... -Il la laissait attendre: - ---Va donc, mon fils, lui disait sa mère en souriant. - ---Non, non, répondait-il avec une grâce charmante, je ne veux pas -perdre un de mes bons moments. - -L'homme qui agit ainsi à vingt-cinq ans et dans l'âge des plus -fougueuses passions n'est _jamais_, en aucun temps, autre chose qu'un -homme digne d'être estimé, autant qu'aimé de ses amis. - -Il contribuait aussi grandement à l'agrément de nos bonnes soirées, -lorsque les éternels voyages de l'Empereur permettaient à tout ce qui -portait une épée de demeurer à Paris quelques mois. - -En remontant aux premiers temps de l'Empire, on trouve une époque -assez remarquable, c'est l'établissement de la société et de -l'étiquette. Les princesses l'apprenaient, et l'apprenaient vite; -quelques-unes furent même tout près de l'impertinence. L'Empereur le -sut, et fut très-sévère avec ses soeurs... mais bientôt il eut, lui -aussi, une lutte à soutenir avec elles. La princesse Borghèse n'avait -que le duché de Guastalla!...--Qu'est-ce que Guastalla, mon bon petit -frère? demandait-elle gentiment à l'Empereur. Est-ce une belle grande -ville, avec un beau palais et des sujets?... - ---Guastalla est un village... un bourg, répondait assez durement -l'Empereur, dans les États de Parme et de Plaisance... - ---Un village! un bourg! s'écria la princesse en se redressant de sa -hauteur sur sa chaise longue... un village!... _la date buona_, -fratello!... et que voulez-vous que j'en fasse?... - ---Ce que tu voudras... - ---Comment! ce que je voudrai!... Et elle se mit à pleurer. - ---Annonciata[149] est _grande_ duchesse!... et elle est ma -cadette!... pourquoi donc ne suis-je pas autant qu'elle, au moins?... -elle a des _états_... elle a des ministres!...--Napoléon, lui dit -enfin la princesse, je vous préviens que je vous arrache les yeux si -je ne suis pas mieux traitée. Et mon pauvre Camille! pourquoi ne rien -faire pour lui? - -[Note 149: Vrai nom de madame Murat. Elle a pris depuis le nom de -Caroline, qui est probablement le second de ses noms. Mais dans son -enfance, et avant son arrivée à Paris, on l'appelait _Annonciata_.] - ---C'est un imbécile. - ---C'est vrai... mais qu'est-ce que ça fait?... - -L'Empereur leva les épaules... la princesse pleurait à sanglots... -L'Empereur l'aimait, et au fond elle n'était pas méchante... et puis -elle était si _câline_!... si habile à émouvoir!... si belle en -pleurant!... - -Le résultat de cette attaque fut qu'on donna le pauvre peuple -piémontais à gouverner au prince Camille. - -Lorsque les autres soeurs virent que les larmes et les scènes avaient -du succès, l'Empereur n'en manqua pas, et n'eut plus un moment de -repos. La grande-duchesse de Berg voulut la couronne royale, et même -un beau royaume, et la princesse Élisa un empire. Tout allait par -hiérarchie selon elles, et pas un droit n'était oublié... L'Empereur -écouta longtemps en silence, se contentant de ne pas répondre; mais la -princesse Élisa n'était pas belle en pleurant, et la grande-duchesse -de Berg n'était rien moins que douce: aussi l'Empereur finit-il par se -fâcher, et ce fut alors qu'un jour il dit, en frappant du pied: - ---Pardieu! ces femmes-là sont étranges! on dirait, en vérité, que nous -partageons l'héritage du feu roi notre père!... - -Lavalette était aussi, et dans tous les temps, un habitué de ma -maison; il était fort aimable et racontait à ravir. Ce fut lui qui, en -sortant de chez l'Empereur, nous rapporta ce mot qu'il avait -entendu... - -Une femme que je voyais très-souvent et avec un charme toujours -nouveau, c'était la duchesse de Raguse. Nous étions liées aussi -intimement que deux femmes peuvent l'être, et je l'aimais autant qu'on -peut aimer une amie... Charmante, gaie, vive, spirituelle, -très-instruite, naturelle et possédant tous les avantages d'une haute -position dans le monde social, jusqu'à une grande fortune, ce qui la -double encore... la duchesse de Raguse était, à cette époque, la plus -chère de mes amies, et toutes les fois que j'entendais annoncer son -nom, il me faisait le même effet que celui de M. de Narbonne: l'amie -était heureuse, la maîtresse de maison contente. - -L'esprit de la duchesse de Raguse est d'une nature remarquablement -attachante lorsqu'on en a la clef; non pas qu'elle soit difficile à -trouver, la duchesse est trop naturelle pour cela; mais elle est peu -facile à contenter, et dès que les gens ne lui plaisent pas, elle -devient silencieuse et se met à bâiller. Mais qu'elle soit au milieu -de gens qui lui conviennent ou qu'elle aime, alors son esprit a des -éclats, des jets d'une lumière non-seulement brillante, mais -chaleureuse; elle est à toutes les questions; elle comprend tout ce -qui se dit... Que de journées délicieuses j'ai passées avec elle!... -seules toutes deux, à Viry, dans une maison dont elle a fait un -paradis!... C'est là qu'il la fallait entendre et voir!... - -Elle était de ma grande intimité. Son mari était le frère d'armes que -M. d'Abrantès aimait le mieux et le plus; ils avaient été élevés -ensemble au collége de Châtillon-sur-Seine, et depuis, cette liaison -d'enfance avait pris des forces dans la fraternité d'armes qu'ils -contractèrent à l'armée d'Italie, où tous deux étaient aides-de-camp -du général en chef. - -Un homme que je n'ai pas encore nommé, et qui était, à cette époque, -l'homme le plus remarquable, peut-être, de la Cour impériale, et qui -était de ma société intime, c'est M. le comte de Forbin!... Jolie -tournure, figure agréable, esprit charmant, talents distingués, -naissance honorable et belle, caractère facile, manières exquises de -politesse et de bon goût... M. de Forbin possédait tous ces avantages -à un degré fort éminent; il était aussi un de mes habitués. Il y a -bien de la tristesse dans ce souvenir!... - -J'étais établie au Raincy après le départ de l'Empereur pour -l'Allemagne, lorsque M. d'Abrantès me dit qu'il fallait me disposer à -recevoir les princesses et l'Impératrice, mais chacune séparément, -pour que les honneurs fussent faciles à rendre; et il avait raison, -car, malgré la hiérarchie toute naturelle, il fallait toujours que les -princesses, surtout la princesse Pauline, fussent en première ligne. - -L'Impératrice et la Reine Hortense vinrent les premières. -L'Impératrice avait avec elle madame de Rémusat, madame de Lavalette, -madame d'Arberg et M. de Beaumont. La Reine avait madame de Brock, et -je ne me rappelle plus le nom du chambellan. - -La journée était superbe; nous montâmes tous dans des calèches en -forme de gondoles, et faites pour parcourir facilement les routes -ferrées du parc du Raincy, et même les belles routes de la forêt de -Bondy, dont nous avions la jouissance pour chasser, et dans laquelle -nous nous promenions tous les jours. Une chasse au daim avait été -ordonnée dès la veille, mais dans l'intérieur du parc. Plusieurs -hommes, désignés par l'Impératrice, étaient venus dès le matin pour se -trouver au Raincy au moment de l'arrivée de Joséphine, qui, selon sa -coutume, fut d'une ponctualité admirable[150]. Tous les hommes -désignés avaient été invités pour le déjeuner; dans le nombre était M. -de Montbreton, premier écuyer de la princesse Pauline; il était depuis -longtemps l'ami de ma famille et le mien: son aimable esprit, sa -bonté, sa vivacité et sa joyeuse gaîté surtout, qui doublait toujours -celle de la moindre réunion où il se trouvait, le faisaient aimer de -tous ceux dont il fréquentait la maison. Leste, gai, vif, chasseur -déterminé, sonnant comme un maître, on le voyait toujours le premier -en avant dans ces belles routes du Raincy, ayant autour de lui sa -trompe lorsqu'il ne sonnait pas, ou bien on l'entendait au loin -appelant les chasseurs et sonnant un rappel; mais ce qui est bien -curieux, c'est que M. de Montbreton est toujours le même qu'à cette -époque. - -[Note 150: Elle était tellement exacte, qu'à la Malmaison je ne me -rappelle pas l'avoir vue arriver dans le salon à dix heures moins -seize ou dix-sept minutes; toujours à dix heures moins un quart -juste.] - -L'Impératrice fut charmante. La Reine Hortense chanta, on fit de la -musique, on causa; on eut enfin une journée aussi agréable que si -l'étiquette ne s'en fût pas mêlée, et pourtant on ne s'en écarta pas -d'une ligne. Madame d'Arberg était là. - -En parlant des dames du palais, il en est plusieurs dont je n'ai pas -ajouté les noms, parce qu'elles ont pour moi une spécialité -d'affection ou de toute autre chose qui me fait retrouver une place -plus convenable pour les peindre et en donner une idée. - -Madame d'Arberg est d'une famille noble parmi les nobles dans cette -Allemagne, pays du blason et des généalogies. Mais quelle que fût son -origine, elle avait cette marque de la vraie noblesse, qui consiste à -ne la pas vanter en même temps qu'elle porte à la révolte lorsqu'on la -veut attaquer. Madame d'Arberg avait été admirablement belle, grande, -bien faite, d'une noble tournure; elle avait de la distinction jusque -dans les plis de son manteau de cour; et quoique sa fortune la privât -de mettre d'aussi beaux diamants que beaucoup de femmes qui -l'écrasaient ou qui _croyaient_ l'écraser de leur titre de nouvelle -duchesse, elle avait l'air aussi imposant que pas une de celles qui -l'entouraient. - -J'aimais madame d'Arberg: elle-même avait pour moi de l'amitié, et -j'ai toujours compris comment elle avait eu des répulsions dans ce -pays de cour, où elle primait trop naturellement pour ne pas trouver -des antipathies dans celles qui voulaient avoir le premier jour ce que -donnent et amènent les siècles. - -En apprenant le déjeuner de l'Impératrice, la princesse Pauline, qui -cette année-là occupait les appartements du rez-de-chaussée de -Saint-Cloud[151], voulut venir, quoique le froid fût déjà vif, et que -d'ailleurs elle, qui ne pouvait aller en voiture qu'avec des -précautions infinies, ne pourrait pas suivre la chasse. M. d'Abrantès, -qui lui parlait fort _amicalement_[152], lui objecta tout cela. - -[Note 151: Les appartements à gauche en entrant dans la cour, -au-dessous de l'Impératrice.] - -[Note 152: Ils avaient dû se marier. Le mariage n'eut pas lieu, parce -que ni l'un ni l'autre n'_étaient assez riches_.] - ---Eh bien! nous ne chasserons pas.--Mais que ferons-nous?--Nous -causerons. - -Ce n'était pas le côté de sa personne qu'il fallait admirer que la -conversation, surtout quand elle entreprenait de nous réciter -Pétrarque, le tout en mon honneur, disait-elle, parce que je me nomme -Laure. - ---J'ai bien peur, madame, que ce froid-là ne vous soit nuisible, lui -dit M. d'Abrantès. - -Le fait réel, c'est que nous avions peur qu'elle ne s'ennuyât et ne -prît en effet quelque nouvelle douleur dans une longue promenade en -calèche dans les bois déjà dépouillés du Raincy. - -Enfin il n'y eut pas moyen de l'en empêcher; nous lui donnâmes à -déjeuner avec une douzaine de personnes qu'elle désigna. Dans le -nombre était M. de Forbin, qui venait d'être nommé son chambellan. - -C'est ici le lieu de rappeler les noms des personnes qui composaient -quelques-unes des maisons impériales, en femmes seulement; je nommerai -les hommes plus tard dans la maison de l'Empereur. - - -_Maison de l'Impératrice._ - - Madame de La Rochefoucault, dame d'honneur. - Madame de Lavalette, dame d'atours. - Madame de Rémusat, } - Madame la duchesse de Bassano, } - Madame Duchâtel, } - Madame d'Arberg, } - Madame de Mortemart, } Dames du Palais. - Madame de Montmorency, } - Madame de Marescot, } - Madame de Bouillé, } - Madame Octave de Ségur, } - - Madame de Chevreuse, } - Madame Philippe de Ségur, } - Madame de Luçay, } - Madame la maréchale Ney, } - Madame la maréchale Lannes, } Dames du Palais. - Madame la duchesse de Rovigo, } - Madame de Lauriston, } - Madame de Vaux, } - Madame de Montalivet, } - Mademoiselle d'Arberg (depuis madame la comtesse Klein); - Madame de Colbert (Auguste); - Madame de Serrant (mademoiselle de Vaudreuil); - Madame Gazani, lectrice. - - -_Maison de madame Mère._ - -_Dame d'honneur._ - - Madame la baronne de Fontanges (la créole, mais point l'amie - de madame de Montesson). - -_Dames pour accompagner._ - - Madame la maréchale Soult, duchesse de Dalmatie; - Madame la duchesse d'Abrantès; - Madame la princesse d'Eckmühl; - Madame la baronne de Saint-Sauveur (fille du prince Masserano). - Madame la comtesse de Laborde-Méréville; - Madame la comtesse de Fleurien; - Madame la comtesse Dupuis; - Madame de Saint-Pern; - Madame de Rochefort; - Madame de Bressieux. - - Madame de Chantereine, lectrice, succédant à mademoiselle de Launay[153]. - -[Note 153: Mademoiselle de Launay, charmante personne, fut obligée de -quitter Madame, ce qui me fit personnellement de la peine. Elle était -la seule personne jeune dans le vaste château de Pont, et nous nous -entendions à merveille ensemble. Elle était soeur de la lectrice de la -reine Hortense.] - - Chambellans: MM. de Brissac et de Laville. - Écuyers: MM. de Beaumont, sénateur, général Destrées et vicomte - d'Arlincourt. - - Premier aumônier: M. l'évêque de Verceil. - Aumôniers ordinaires: MM. - -La maison de la princesse Pauline était montée plus magnifiquement -qu'aucune autre. L'Empereur lui avait donné un jouet pour l'empêcher -de pleurer: elle avait des pages, ce qu'aucune de ses soeurs n'avait à -Paris, à moins qu'elles ne fussent reines. Cette quantité de dames et -d'officiers dans la maison venait de ce que le prince Camille était -gouverneur-général par-delà les Alpes. - -Cette maison de la princesse Borghèse n'était connue de nous qu'en ce -qui concernait la France. Deux seules femmes furent connues à Paris, -l'une, madame de Cavour, parce qu'elle vint y faire son service, et -l'autre, madame de Mathis, par l'amour que l'Empereur eut pour elle. -Le reste nous était presque étranger. - -Mais, en revanche, quelques-unes des dames françaises attachées à la -princesse étaient fort aimées et fort répandues dans la société de -l'Empire. De ce nombre, je dois citer la marquise de Bréhan; elle -était liée avec moi, et venait habituellement dans ma maison. C'est -une femme non-seulement spirituelle, mais instruite plus qu'une femme -ne l'est ordinairement. Sûre en amitié, solide dans ses affections, -madame de Bréhan est une de ces amies qu'on pleure à jamais quand on -les perd, mais qu'on est aussi bien heureuse d'avoir comme moi depuis -tant d'années. - - -_Maison de la reine Hortense._ - - Madame la comtesse de Viry, dame d'honneur; - Madame la baronne de Broc, dame pour accompagner; - Madame la comtesse d'Arguzon, dame pour accompagner; - Madame la comtesse Mollien, dame pour accompagner; - Madame la duchesse de Villeneuve, dame pour accompagner; - Mademoiselle Cochelet, lectrice; - M. de Boucheporn, chambellan; - M. de Villeneuve, chambellan; - Madame de Boubers, gouvernante des jeunes princes; - Madame de Boucheporn, sous-gouvernante; - Madame de Mornay, sous-gouvernante; - Monsieur l'abbé Bertrand, aumônier; - M. , second aumônier. - - -_Maison de la princesse Joseph._ - -La maison de la reine Julie était si peu nombreuse que nous -connaissions à peine ses dames, excepté, toutefois, madame la comtesse -de Girardin, la dame d'honneur que chacun aimait parce qu'elle était -une charmante et gracieuse personne[154]. - -[Note 154: Autrefois madame la duchesse d'Aiguillon. Elle était en -prison avec Joséphine, lorsqu'un geôlier vint chercher un meuble qui -appartenait à madame de Beauharnais...--Mais, s'écrièrent les -compagnes de chambre de la pauvre Joséphine, elle n'est pas -condamnée!.... Le geôlier se mit à rire.--C'est chose toute prête... -ne vous en inquiétez pas!... - -Les femmes alors se mirent à pleurer; mais madame de Beauharnais les -consola. - ---Que craignez-vous? leur dit-elle... il n'est pas possible que je -meure! ne faut-il pas que je sois reine de France? - -Elles la crurent folle!... - -En effet, une vieille esclave de la Martinique lui avait prédit -qu'elle _serait reine de France, et mourrait_ DANS UN HOSPICE. - ---Eh! pourquoi ne pas nommer votre maison? lui dit presque en colère -la duchesse d'Aiguillon, qui souffrait de voir son amie dans cette -sorte de tranquillité; pourquoi ne pas nommer votre maison tout de -suite?... - ---Eh bien! oui, et je vous nommerai madame d'honneur, lorsque je serai -reine de France!... - -Mais lorsque l'Impératrice fut couronnée, elle se rappela l'amie dont -l'affection avait adouci ses malheurs, et la demanda à Napoléon pour -dame d'honneur. - ---Non, dit l'Empereur, elle est _divorcée_!... - -Mais, plus tard, il fut moins sévère pour une femme qui possédait -toutes les qualités et toutes les vertus. Madame Louis de Girardin fut -nommée dame d'honneur de la reine Julie.] - - -_Maison de la grande-duchesse de Berg._ - - Madame de Beauharnais, dame d'honneur; - Madame Adélaïde de La Grange, dame pour accompagner - (plus tard madame de Curnieux); - Madame la comtesse de Saint-Martin, dame pour accompagner; - Madame de Colbert (Alphonse), dame pour accompagner; - Madame la baronne Lambert, dame pour accompagner; - Madame , dame pour accompagner; - Madame Michel, lectrice; - M. d'Aligre, chambellan; - M. de Cambis, écuyer. - -On voit que les maisons des princesses étaient formées de manière à -donner de l'âme et de la gaieté à une cour qui ne demandait que des -fêtes. Et, pour des fêtes, que faut-il?... Il faut de la jeunesse, de -la fortune et de la beauté; avec cela, une cour sera la plus brillante -de l'univers. - -Madame de Barral, favorite de la princesse Pauline, était, à cette -époque, une des plus jolies femmes de Paris, et il y en avait -beaucoup. Non-seulement la Cour impériale en renfermait un grand -nombre, mais Paris alors était brillant d'un luxe de beauté autant que -de celui de ses fêtes. Combien il était augmenté, par exemple, lorsque -dans une de ces fêtes on y voyait rassemblées toutes les femmes dont -la beauté vraiment remarquable portait leur nom au-delà des mers. La -princesse Borghèse, madame de Canisy[155], madame de Barral, madame -Gazani, la duchesse de Montebello, madame Savary, madame de Bassano, -madame Pellaprat, madame de Laborde, mademoiselle Masséna, la -grande-duchesse de Berg, madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély, -madame Duchâtel, madame de Lavalette, madame Augereau, et une foule de -noms qui rappelleraient les charmants visages auxquels ils -appartenaient; et plus tard, madame la duchesse de Guiche, la duchesse -d'Esclignac, madame de Castellane, mesdemoiselles de Laborde, -mademoiselle de Lavauguyon, depuis madame de Carignan, mademoiselle de -Cetto, mademoiselle de Bourgoin; et si l'on ajoute les beautés -contemporaines, madame Récamier, madame Tallien, madame Michel, et -tant d'autres femmes moins belles, mais toujours charmantes, on croira -aisément qu'une fête où tout cela se trouvait devait être brillante et -joyeuse. Dans le nombre des jolies femmes, il faut mettre madame de -Broc, madame Mollien, la duchesse de Raguse, madame de Massa, madame -Perregaux, et tant d'autres qui étaient fraîches, jeunes et jolies à -faire envie, et quelques femmes qui étaient en dehors de la Cour de la -Restauration. Mais, après ce dernier effort, la nature, fatiguée, à ce -qu'il paraît, d'avoir tant produit, veut se reposer de ses fatigues. - -[Note 155: Madame de Canisy était la plus belle personne et l'une des -plus aimables de la Cour impériale, sans comparaison... quand je songe -à cette époque où vingt-cinq femmes belles à être suivies, comme le -prouvent au reste leurs bustes et leurs portraits, embellissaient une -fête, et que je vois comme il est facile de passer aujourd'hui pour -_belle_, je souris et m'étonne... On a donné, par exemple, le sceptre -de la beauté il y a trois ans à une femme, _grisette_ de naissance et -de figure!... on n'était pas difficile.] - -J'ai raconté plus haut les déjeûners donnés à Madame Mère et à -l'impératrice Joséphine. La grande-duchesse de Berg, qui alors était -en grande coquetterie avec M. d'Abrantès, voulut à son tour venir au -Raincy. C'était comme un pélerinage que chacun voulait faire; la -grande-duchesse de Berg y vint donc aussi, accompagnée de madame -Lambert et de madame Adélaïde de La Grange, ainsi que de M. de Cambis, -son premier écuyer. Le grand-duc, pendant ce temps-là, se battait tant -qu'il pouvait à Iéna et _autres lieux_. - -J'avais été en grande intimité avec la grande-duchesse de Berg à son -arrivée à Paris; mais cette intimité avait été plutôt ordonnée par ma -mère qu'amenée par la sympathie: nous étions déjà assez grandes l'une -et l'autre pour _causer_, et elle ne connaissait ni mes habitudes -d'études, ni mes goûts. J'avais d'ailleurs une amie, Laure de -Caseaux[156], ma soeur de coeur, avec qui j'étais liée depuis mon -enfance, avec qui je passais ma vie; j'étais aussi très-liée avec -mademoiselle de Périgord, toutes deux charmantes et bonnes jeunes -filles, élégantes, et tout autre chose pour moi qu'une jolie jeune -personne, à la vérité, mais seulement _cela_, et d'une ignorance qui -allait jusqu'à la plus grande de tout... Cependant, comme la jeunesse -est confiante, je me liai avec elle selon le désir de sa mère et de la -mienne, ainsi que de son excellent oncle Joseph, chez lequel elle -logeait, dans sa maison de la rue du Rocher, lorsqu'elle venait à -Paris de Saint-Germain, où elle était en pension chez madame Campan, -qui alors était l'institutrice la plus en vogue... Mais nos causeries -étaient nulles, et le temps se passait, de sa part et de la mienne, à -regarder et montrer son écrin, qui, déjà à cette époque, se trouvait -très-remarquable pour une jeune personne (c'était pendant la campagne -d'Égypte); cela, pour le dire en passant, me causait une petite -douleur, car enfin quelle est la jeune fille de quatorze ans qui voit -philosophiquement ce qui pare une autre jeune fille... Je ne sais si -sa vanité en a beaucoup joui, mais moi je sais que mon amitié ne s'en -est pas accrue; et toutes les fois que je rentrais chez moi en -revenant de la rue du Rocher, je pensais à mes deux amies, si bonnes -et si simples avec tout ce qui devait leur inspirer de l'orgueil, et -qui jamais ne m'avaient fait sentir que ma fortune était au-dessous de -la leur. Nous en vînmes, malgré tout cela, à nous tutoyer, Caroline -Bonaparte et moi. Nous étions assez inconnues l'une à l'autre, -cependant, et la suite m'a bien prouvé que pour elle, du moins, elle -ne me connaissait pas du tout!... surtout à l'époque dont je parle... -lors de ces chasses du Raincy. - -[Note 156: Laure de Caseaux était une jeune fille gaie, vive, -spirituelle, bonne et charmante. Son père était premier président au -parlement de Bordeaux, et sa mère était mademoiselle de Taillefer. -Laure de Caseaux était de mon âge, fille unique et héritière de plus -de 300,000 livres de rentes!... élevée à ravir par une mère la plus -digne des femmes, et une gouvernante, mademoiselle Roulier, également -bonne pour cette tâche, elle leur donna la douce jouissance de voir -réussir leur entreprise. Jamais éducation n'eut un plus brillant -succès. Le coeur, l'esprit, les talents à un degré supérieur, tout -vint justifier de ce que pouvait produire une éducation bien dirigée -avec une personne comme Laure de Caseaux!... Elle donna plus tard des -preuves d'une autre admirable partie d'elle-même, lorsque ses malheurs -l'appelèrent à rendre témoignage de sa force et de son courage... son -âme se montra alors ce qu'elle était, la plus belle partie -d'elle-même... Elle est aujourd'hui mariée à M. de Cassarède, et -établie près de Pau, et là, après avoir été la meilleure des filles, -elle est la meilleure des mères... Mademoiselle Mélanie de Périgord, -fille d'Archambaud de Périgord, frère de M. de Talleyrand, était -l'autre amie dont j'ai parlé, d'une belle et grande naissance, et fort -riche héritière aussi; elle avait, comme Laure de Caseaux, tous les -avantages de coeur et d'esprit qui font aimer ceux qui les possèdent: -aussi l'aimai-je tendrement, et mon amitié, toujours la même, ne -finira qu'avec moi.] - -L'hiver fut terrible; malgré la rigueur du froid les chasses eurent -lieu: je ne pouvais les suivre à cheval, étant dans un commencement de -grossesse; mais je suivais en voiture découverte. C'était la même -chose pour voir la chasse et même pour le daim, pauvre bête, qui s'en -vint se faire prendre un jour jusque dans ma calèche, mais non pour -autre chose qu'il m'importait beaucoup de connaître... La chasse eut -un plein succès; la princesse dîna au Raincy et y passa la soirée. -Nicolo Isouard y était; on fit de la musique; Nicolo et moi, nous -chantâmes le beau duo de la _Camilla_ de Fioraventi, et puis Nicolo -chanta quelques-unes de ses jolies romances, entre autres une appelée -_le pauvre Hylas_!... Cette particularité de la romance d'Hylas, -qu'_une autre personne_ se rappellera sans doute comme je me la -rappelle, lui prouvera que j'ai une excellente mémoire. - -L'hiver fut brillant. Tous les ministres donnaient des bals et des -fêtes superbes: le ministre de la Marine, surtout, se distingua des -autres, en ce que son local était le plus magnifique de toute la -troupe ministérielle. Quelles que fussent les inquiétudes de -l'Impératrice, elle venait toujours à ces fêtes avec le front serein: -il lui fallait parler à M. de Metternich, dont certes le cabinet, pour -être forcément fidèle, n'en était pas plus ami; à M. le ministre de -Wurtemberg, qui était, ainsi que celui de Bavière, dans la même -position; à tout le corps diplomatique enfin, qui était notre ennemi, -ou bien tellement lié à nos intérêts, que ceux qui nous étaient -fidèles devaient craindre une défaite pour la France. Cela -n'empêchait pas M. de Metternich de valser avec la grande-duchesse de -Berg, M. de Cetto de donner sa charmante fille pour faire une nymphe -dans un quadrille, et le ministre de Wurtemberg de faire la partie de -l'Impératrice. Pour le gros Decrès, il circulait dans sa longue -galerie, où il y avait de bien jolies femmes, mais aussi bien mauvaise -compagnie: ce qui arriva, au reste, le même soir le prouvera. - -Il y avait eu un souper, mais servi de telle sorte, que beaucoup de -gens avaient faim... Vers trois heures du matin, deux ou trois femmes, -qui connaissaient très-intimement le ministre de la Marine, dirent -entre elles: Si nous allions chercher le ministre et nous faire donner -à souper! On interroge les valets de chambre, qui répondent qu'il est -dans le bal... Mais où est-il? C'était cependant bien lui, plus que le -duc d'Orléans le père[157], qui devait s'appeler la cathédrale de -Reims! On regarde... l'un des jeunes gens qui donnaient le bras à ces -dames se levait sur la pointe de ses pieds et le _hélait_ tant qu'il -pouvait... Enfin il dit un mot à l'une des trois dames, et tout à coup -la troupe chercheuse disparut par une petite porte qui donnait dans -l'intérieur des appartements. - -[Note 157: M. le duc d'Orléans, père de celui qui périt dans la -révolution.] - ---Où nous menez-vous donc? dit l'une des jeunes femmes; on n'y voit -goutte. - -Ils étaient en effet dans un corridor fort sombre, d'où l'on -n'entendait déjà plus qu'imparfaitement le bruit de la fête... Le -silence et l'obscurité régnaient dans cette partie de la maison... Le -conducteur des jeunes femmes paraissait connaître admirablement tous -les détours de cette vaste maison... Enfin, un bruit singulier se fit -entendre...: c'était comme de la musique, mais barbare, dissonante, et -tellement bizarre, que les femmes s'arrêtèrent pour écouter. - -Le bruit venait d'une chambre contre laquelle elles venaient -d'arriver; de vifs rayons de lumière se glissaient par l'intervalle de -la porte mal jointe et venaient briller sur le satin blanc des -souliers des jeunes danseuses... Tout à coup le jeune homme qui les -avait guidées quitte le bras de celle qu'il conduisait, et, se coulant -vers la porte, il l'ouvrit tout à coup en leur disant tout bas -d'entrer; mais ce qu'elles virent leur donna d'abord un tel accès de -joie rieuse, qu'elles ne purent qu'éclater, ce qu'elles firent si -bruyamment, que celui qui était l'objet de cette fougue plaisante se -prit à rire comme elles[158]. - -[Note 158: Depuis que j'ai parlé très-succinctement de cette petite -aventure dans mes Mémoires, j'ai revu l'une des trois femmes qui -étaient en _quête_ du ministre de la Marine, et l'histoire me fut -racontée telle que je la mets ici.] - -Ce n'était ni plus ni moins que le maître du lieu..., mais débarrassé -des insignes de sa grandeur et tout simplement en habit de ville...; -mais il n'était pas seul, et avait pour lui tenir compagnie trois fort -jolies femmes dont la toilette de bal prouvait qu'elles venaient de la -fête. - ---Qu'est-ce que c'est donc que cette _romance_ que vous chantiez à -tue-tête? dit madame de M... au ministre.... Je croyais que vous ne -faisiez de la musique qu'avec votre porte-voix, vous autres gens de -mer?... - ---Ah! c'est... c'est ma chanson de haut-bord!... Je la chantais à -Madame. - ---_Ah! c'est joliment joli_, dit la madame..., et... Madame de T... se -retourna à demi et lança un de ces coups d'oeil impertinemment -aristocratiques sur la madame, dont la langue se tint _coi_ tout -aussitôt... Madame de M... se leva et fit signe à ses compagnes. - ---Dites-moi où nous pouvons trouver à manger, mon cher amiral, -dit-elle au ministre, qui paraissait assez honteux de la descente -faite par l'ennemi. Cependant, il comprit qu'il ne devait pas -augmenter le ridicule de l'histoire, qui serait sûrement contée, et -sonnant avec violence, il fit accourir deux ou trois valets de chambre -auxquels il intima l'ordre de servir ces trois dames (les jeunes gens -les attendaient dans le corridor). Decrès comprenait très-bien que ces -dames n'étaient pas seules, mais il était loin de se douter que des -officiers de son état-major fussent de la partie. Quand les dames -quittèrent la chambre, la hardiesse lui revint. - ---Voulez-vous entendre ma chanson? dit-il à madame de M... - ---Non, non, s'écria-t-elle en se bouchant les oreilles. - ---Vraiment! dit-il fort ironiquement; ah! vous venez à quatre heures -du matin chercher un vieux libertin comme moi dans son antre, et vous -vous en iriez comme vous y êtes venue? cela ne se peut pas. - -Et il entonna d'une voix de Stentor le premier couplet... Les dames se -sauvèrent aussi rapidement qu'elles le purent, y voyant à peine; mais -leurs conducteurs les attendaient, et dans la crainte eux-mêmes d'être -aperçus, ils les entraînèrent, mais pas assez promptement pour que -leurs oreilles ne fussent frappées désagréablement par le poëme du -dithyrambe ministériel. - -C'était, au reste, l'homme le plus cynique et le plus dépourvu de -toute retenue... Il avait de l'esprit cependant. Ses collègues ne le -plaçaient pas très-haut; ses inférieurs le détestaient, et ses -supérieurs n'en faisaient rien qu'un ministre premier commis. - -Je voyais aussi beaucoup la maréchale Ney. Elle me plaisait par tout -le charme de douceur qu'il y avait dans elle; son esprit était ce que -je veux trouver dans une femme: il était fin et doux; elle y joignait -des talents charmants. Enfin elle était une femme des plus agréables à -avoir non-seulement dans son salon, mais dans son intimité. Je la -préférais à sa soeur; elle était bien plus naturelle que madame de -Broc. - -Cherchant tous les moyens de reformer cette société qui était si -désunie, j'en imaginai un nouveau: ce fut de faire trouver ensemble -tous les enfants de ces jeunes mères qui se trouvaient être du même -âge. Ma fille aînée avait alors six ans. Je fis faire en son nom des -invitations à tous les enfants de son âge, et même à ceux de deux ans -au-dessus et de deux ans au-dessous. Cette liste fut immense, et, dès -la première année, nous eûmes près de soixante ou quatre-vingts -enfants. On leur donnait les marionnettes, le singe savant, le général -Jacquot, et puis à neuf heures et demie ou dix heures, on servait un -ambigu où dominaient surtout les meringues, les plombières et les -charlottes russes, et puis tout le bon petit peuple allait se coucher. -Lorsque les enfants étaient partis avec leurs gouvernantes et leurs -bonnes, les jeunes mères dansaient une ou deux valses, quelques -contredanses, et puis à minuit on soupait et à deux ou trois heures on -allait se coucher, heureux non-seulement de s'être trouvés et -rapprochés par ce lien tout amical et presque saint de ces enfants, -riant et jouant ensemble, formant ainsi entre eux pour l'avenir une -chaîne d'amitié, une liaison que rien ne devait rompre. Tous les six -janvier, jour de naissance de ma fille, la même fête avait lieu chez -moi. À mesure que les années arrivaient les enfants grandissaient; les -amusements changèrent aussi: les marionnettes, la lanterne magique, -firent place à Olivier[159], aux serins savants, à Fitz-James, et -enfin, en 1813, dernière année de nos fêtes régulières du 6 janvier, -ma fille aînée _dansa le menuet de la cour avec Abraham_, son maître. -Les jeunes filles commençaient déjà à remplacer les enfants: il y -avait même une sorte d'émulation parmi les jeunes personnes; quant -aux mères, elles avaient toujours continué à remplacer les enfants -dans ma grande galerie, où se donnaient toutes les fêtes du 6 janvier. -Nous dansions, nous riions comme nos enfants... Hélas! nous riions -sans doute, car nous ne pouvions pas prévoir la violence de l'orage -qui s'avançait sur nous sombre et menaçant... - -[Note 159: Olivier était un homme qui faisait des tours de cartes et -d'adresse avec un talent merveilleux. Il avait surtout un certain tour -d'un anneau dans une boîte, et cette boîte fermée... Enfin, les -enfants en étaient dans le ravissement...] - -Le jour de Saint-Joseph, je donnais également une fête d'enfants à ma -fille, mais bien moins nombreuse, à laquelle elle invitait seulement -ses jeunes amies; nous dansions ensuite comme le 6 janvier, et nous -nous amusions beaucoup plus que lorsque nous allions au bal chez le -ministre de la Guerre ou de la Marine. C'était aussi la fête de -l'Impératrice; et ma fille allait ordinairement la lui souhaiter. - -La maréchale Ney donnait aussi des bals d'enfants et des bals -_déguisés_. Un jour de carnaval de l'une des années précédentes, elle -en donna un charmant auquel furent invités mes enfants. Je devais m'y -rendre aussi, et après le départ de nos enfants nous devions jouer des -charades en action. - -Je fis faire à mes deux filles deux ravissants petits costumes de -_majas_, l'un blanc, pour l'aînée, et l'autre blanc et rouge pour la -cadette; je donnai ordre à leur gouvernante, qui était une Anglaise -(mademoiselle Podewin[160]), de conduire ses élèves chez la maréchale -Ney. Comme la maréchale Ney n'a pas de fille, les miennes n'allaient -jamais chez elle comme chez madame de Rovigo et les autres femmes de -cette époque. Ce n'était pas non plus mon cocher qui les conduisait: -c'était le leur, qui ne connaissait guère que le chemin de l'hôtel à -l'église Saint-Roch ou celle de l'Assomption, et puis celui du bois de -Boulogne... Enfin mademoiselle Podewin, bien endoctrinée, part pour la -rue de Lille, mais sans savoir justement l'adresse de la maréchale. Le -domestique, qui était aussi celui de mes enfants, s'informe; on lui -montre un fort bel hôtel, devant la porte duquel il voit plusieurs -lampions. Mademoiselle Podewin dit au cocher d'entrer; la voiture -roule dans une cour immense et s'arrête au bas d'un perron sur lequel -s'avancèrent plusieurs domestiques, mais tous vieux, et couverts d'une -livrée dont la couleur sombre ne rappelait en rien l'élégance de la -maison de la maréchale, dont mademoiselle Podewin m'entendait souvent -parler. Ces hommes entourent mes chères petites, qui, jolies comme -deux anges avec leur costume de _majas_, avaient peur de ces vieilles -figures et se serraient contre leur gouvernante tout en marchant et -traversant de vastes salons meublés avec une élégance magnifique, mais -sombres, peu éclairés, comme il aurait fallu qu'ils le fussent, pour -une fête d'enfants surtout; et partout le plus profond silence. - -[Note 160: Cette miss Podewin, aujourd'hui madame Amet, après avoir -fait l'éducation de mes filles, a fait celle de lady Suzanne Douglas, -aujourd'hui comtesse de Lincoln, fille du duc d'Hamilton. Madame Amet -est une des plus dignes et des plus honorables femmes que je -connaisse.] - -Arrivés dans un salon plus gai que les pièces précédentes, mes enfants -y trouvèrent deux valets de chambre qui demandèrent à mademoiselle -Podewin quel nom il fallait annoncer. - ---Mesdemoiselles Junot, répondit-elle, stupéfaite de cette solennité -pour des enfants, et presque effrayée du silence singulier de cette -maison. - ---Mesdemoiselles Junot!... dit le valet de chambre, d'une voix -retentissante, en ouvrant les deux battants d'une vaste pièce -très-éclairée cette fois. Mais ce ne fut qu'une raison pour ajouter à -la stupéfaction de mademoiselle Podewin, et à la frayeur de mes -petites filles. - -Dans ce salon, meublé d'un velours cramoisi à crépines d'or et -magnifiquement orné, étaient plusieurs hommes vêtus de noir, au visage -sévère et presque tous vieux et laids, pour dire le mot, excepté l'un -d'eux, mais dont la figure avait tellement la volonté d'être caduque, -malgré l'âge de son possesseur, qu'il ne tenait qu'à lui de passer -pour vieux s'il en avait eu envie dès cette époque... Une grande table -ronde était au milieu de l'appartement; elle était couverte de -papiers, et plusieurs hommes tout noirs écrivaient... D'un côté de la -cheminée, était une femme qui avait dû être fort belle et dans -laquelle on retrouvait encore des restes frappants de beauté; près -d'elle, et comme une apparition fantastique au milieu de cette cohorte -d'hommes sombres et sérieux, était une jeune fille vêtue de blanc, -blonde, blanche comme un lis et jolie comme un ange... Elle voulait -être sérieuse pour se conformer, on le voyait, au décorum d'une -circonstance inaccoutumée. Toutefois, sa bouche de rose fut la -première qui sourit à la vue du groupe qui vint tout à coup se jeter -au milieu de la grave cérémonie... Devant la cheminée était un -vieillard de taille moyenne, mais dont le dos était voûté, portant -l'habit ecclésiastique et décoré de plusieurs ordres. Sur un petit -manteau de taffetas noir était sur son dos une grande plaque qui -disait qu'il était chanoine de Munster. Enfin mes filles étaient tout -simplement chez le prince primat!... Il logeait alors dans l'hôtel du -prince Eugène, qui était, comme on sait, contigu à celui de la -maréchale Ney, et ce même jour il mariait, c'est-à-dire fiançait son -neveu, M. le duc Dalberg, à la jolie mademoiselle de Brignolé. - -On sait comme le prince primat était excellent, et surtout poli et -affectueux. Je le connaissais beaucoup, et il venait assez souvent -chez moi; mais il n'était nullement connu de mes enfants, qui, à cette -époque de leur vie, ne descendaient chez moi que lorsqu'il n'y avait -personne: c'était dans la journée et le soir après dîner pour remonter -à huit heures chez elles; mais aussitôt que le prince entendit -prononcer mon nom, il s'avança vers mes enfants, accueillit -parfaitement la pauvre miss Podewin, toute troublée de son aventure: -car tout cela s'était succédé bien plus promptement que je ne mets de -temps à l'écrire, et dans son phlegme anglais, qui ne se démentait -jamais, elle ne comprenait rien à tout cela. - -Ma fille aînée Joséphine[161] fut celle qui se tira le mieux de -l'affaire; elle était la filleule favorite de l'Impératrice, et fort -souvent elle allait déjeûner avec elle aux Tuileries. Toutes les dames -du palais adoraient sa gentille personne et son adorable visage -d'ange. Madame de Brignolé la gâtait plus qu'une autre, ainsi que -madame Dalberg. Aussi dès que Joséphine aperçut madame de Brignolé, -elle courut à elle, lui montra son bel habit espagnol en satin blanc, -avec de belles franges d'argent, et lui demanda où donc était la fête? -Heureusement que la chose s'éclaircissait, car pendant ce temps -Constance[162] s'enhardissant, malgré sa timidité, demandait de sa -douce voix au prince primat: - ---Monsieur, où donc est le général Jacquot?... - -[Note 161: L'aînée de tous mes enfants, et filleule de Napoléon et de -Joséphine.] - -[Note 162: La plus jeune de mes filles; elle était aussi timide que -douce et bonne, et depuis elle a prouvé qu'on pouvait être en même -temps une femme éminemment spirituelle.] - -Or il faut savoir que ce _général Jacquot_ était un énorme singe, avec -lequel, pour le dire en passant, le primat avait un air de famille -très-prononcé. - ---Qu'est-ce donc que le général Jacquot? dit le prince en se -retournant vers plusieurs ecclésiastiques de sa cour, dont plusieurs, -grands chanoines des premiers chapitres d'Allemagne, ne _badaudaient_ -pas souvent sur les boulevards... - ---C'est un singe fort savant, répondit gravement un petit homme ayant -les cheveux coupés en brosse tout autour de sa tête, et une petite -figure dans laquelle on trouvait, ce qu'il avait en effet, -prodigieusement d'esprit. C'était le futur M. le duc Dalberg, neveu du -prince primat grand-duc de Francfort... - -Ceux qui ont connu le prince primat doivent se rappeler sa bonté et -son aimable accueil, chaque fois qu'on se trouvait avec lui... Il fut -parfait pour mes petits masques, mais avec une telle recherche, que je -lui en témoignai ma reconnaissance dès le lendemain matin. On -s'expliqua: mademoiselle Podewin acheva d'éclaircir ce que disaient -mes filles, dont l'une demandait des masques, entre autres, _le grand -sauvage_, parce que les enfants qui se voyaient le plus souvent dans -les intervalles de leurs petites fêtes se confiaient leurs -déguisements, et celui du _grand sauvage_ était celui du prince -Achille Murat, que mes filles voyaient très-souvent, ainsi que ses -deux soeurs: les confidences avaient eu lieu, et Joséphine demandait -_le grand sauvage_; Constance s'en tenait au général Jacquot... Mais -la voiture avait été renvoyée... et celles des personnes présentes ne -devaient aussi, comme celle de mes filles, revenir les prendre que -plus tard. Le prince voulait faire mettre ses chevaux, lorsque le duc -Dalberg leva toutes les difficultés. Il donna l'ordre à deux valets de -pied de prendre mes deux petites dans leurs bras et de les transporter -dans la maison voisine, qui était celle de la maréchale Ney... et les -deux enfants partirent toutes joyeuses et chargées de bonbons -qu'elles n'osaient pas manger de peur de gâter leur belle toilette... - -Elles firent beaucoup d'effet en entrant dans la fête. J'en étais fort -inquiète... Je venais d'arriver à l'instant et ne pouvais m'expliquer -la cause de leur absence, lorsque je les vis entrer, et miss Podewin -me dit le motif de leur retard. L'aventure courut bientôt dans tous -les salons et amusa autant que le singe savant et le général -Jacquot... - -Cette soirée chez la maréchale Ney fut charmante: les enfants furent -heureux d'abord, et nous le fûmes de leur joie, de leur délire même, -car il y avait des moments où ils trépignaient avec une sorte de -frénésie lorsqu'Olivier faisait le tour du _sac fermé_ ou des trois -bobines... ou bien encore de l'anneau, dans une boîte à double fond et -à bascule... Mais enfin, après avoir soupé, ils étaient allés se -coucher. Après leur départ:--Que ferons-nous? dirent les jeunes mères; -il n'est que onze heures... - ---Des charades en actions, dit M. de Metternich[163], qui, en sa -qualité de jeune père, était du conseil.--Oui, oui, des charades en -actions!--Et la maréchale nous fit ouvrir sa garde-robe, que nous -explorâmes au grand chagrin de ses femmes, à en juger par le désespoir -des miennes, lorsque la chose arrivait chez moi; mais aussi nous nous -amusâmes beaucoup... Deux charades eurent surtout un succès complet: -or-ange et pou-pon. La première fut représentée magnifiquement par la -prise du Mexique ou du Pérou, je ne sais lequel; une scène du temple -du soleil: tout cela était admirable; et puis le sacrifice d'Abraham; -mais la seconde fut un triomphe. La première partie n'était pas facile -à faire... Nous représentâmes Antiochus et Stratonice!... le moment où -le médecin juge, par la fréquence du _pouls_, de la passion du prince; -nous y fûmes très-applaudis. M. de Brigode joua le rôle du père, comme -s'il eût été à l'Opéra. Le _pont_ fut représenté par l'action de -Coclès, et enfin le poupon le fut burlesquement par M. de Palfy, -faisant le nourrisson, et par Grandcourt, dont je n'ai pas encore -parlé, mais qui aura tout à l'heure sa place, car il ne bougeait de -chez moi, et certes on s'en amusait assez pour lui témoigner au moins -de la reconnaissance par un souvenir: il faisait la nourrice. - -[Note 163: M. le prince de Metternich, alors comte de Metternich et -ambassadeur d'Autriche en France, avait une ravissante famille, qui -était de toutes nos fêtes. Marie, l'aînée de ses enfants, charmante -jeune fille de huit à neuf ans, était ma favorite!... elle fut depuis -madame d'Esterhazy... L'autre petite fille, Clémentine, était un ange -de beauté et de grâce: c'était un Amour de l'Albane... Le troisième -était Victor; il était un bon et excellent jeune homme... mais son -père lui était si supérieur qu'à côté de lui son infériorité était -visible. Étant enfant, il était bon et toujours en harmonie avec ses -jeunes camarades.] - -Grandcourt était un petit homme qui, disait-on, n'avait pas -d'inconvénient, et à qui j'en trouvais souvent. Il était raconteur, -sot et pas mal glorieux.--De quoi? Je n'en sais rien. Il avait une -grosse tête, un gros ventre et des jambes courtes; il allait partout; -se disait amoureux de toutes les femmes jolies et jeunes, avec cette -figure que je viens de vous dire, et soixante ans par-dessus. - -Ce fut lui que nous chargeâmes du rôle de nourrice: on lui fit des -appas avec deux oreillers, et il remplit très-convenablement son -emploi. - -Le _poupon_, ce fut le comte de Palfy, noble hongrois de haute -naissance certes, et tenant à Paris un grand état; il y était fort à -la mode, nous donnait des fêtes où nous nous amusions beaucoup, et se -mit dans le monde élégant malgré quelques ridicules assez fortement -prononcés qu'il avait: l'un des plus grands était l'état qu'il avait -pris d'être un mangeur de coeurs des plus affamés, et de parler de ses -bonnes fortunes un peu comme le chasseur de l'ours. Au résumé, il -avait de l'esprit cependant, et M. de Metternich, qui se connaissait -en hommes, m'en avait parlé avec une autre opinion que celle qui -dirigeait le monde. Il avait cinq pieds sept à huit pouces, et avait -une sorte de beauté: tout cela fit merveille dans le _pouls-pont_. - -M. de Palfy me rappelle une circonstance assez plaisante qui lui est -relative. On faisait encore quelquefois des _mystifications_; la mode -en avait été fort active, et de temps à autre elle revenait encore. Un -jour, à Neuilly, je demandai à M. de Metternich s'il ne trouverait pas -mauvais qu'on plaisantât un peu avec M. le comte de Palfy; j'étais -bien sûre de sa réponse, mais je n'aurais à cet égard rien voulu faire -sans sa permission. Il me la donna grandement, parce qu'il était bien -sûr que je ne ferais rien que de convenable. Je fis donc venir le gros -Musson, qui était encore bien spirituel et bien amusant; nous le -plaçâmes à côté du comte de Palfy. Au bout d'un quart d'heure je le -vis me regarder et me faire signe d'une manière très-significative,... -je ne savais ce qui se passait à l'autre bout de la table; enfin je -compris que Musson ne trouvait rien à dire au comte de Palfy... Cette -idée s'empara alors de moi sous un aspect si bouffon, que je ne pus -m'empêcher de la communiquer à M. de Metternich. Elle le frappa comme -moi, et aussitôt nous voilà à rire, et bien autrement que si Musson -avait parlé. En effet, quoi de plus comique que vingt-cinq personnes -réunies autour d'une table pour entendre un homme qui se trouve -muet!... et qui est le mystifié au lieu d'être le mystificateur. -Jamais je n'ai ri d'aussi bon coeur. - -Nous nous amusions beaucoup à Neuilly; la proximité de Paris -permettait de venir me voir à tous mes amis, même ceux qui n'avaient -pas de chevaux. J'avais tous les jours vingt personnes à dîner, et -quarante le soir, les jours d'opéra exceptés. On savait que j'allais -au spectacle; je n'y allais pas toujours cependant; mais lorsque j'y -allais, je revenais exactement le soir à Neuilly. - -Nous jouâmes aussi des charades en actions, et _M. Vautour_ eut entre -autres un succès prodigieux. _M. Vautour_ était le nom d'un vaudeville -dans lequel Brunet jouait alors et faisait courir tout Paris. Un homme -de ma société, fort aimable et fort spirituel, parent ou allié de -madame d'Osmond[164], M. Digneron de Saint-Furcy, me proposa un soir -de faire une charade en action sur le mot _vautour_; ce fut lui qui la -monta et l'organisa. La première partie fut représentée par le _veau -d'or_, avec tout le luxe des costumes juifs et même leur exactitude. -La seconde dura longtemps. M. Digneron faisait des tours d'adresse -aussi bien qu'Olivier et Fitz-James; il se mit comme les Indiens qui -étaient alors à Paris, devant une grande table _à lui_, et faite -exprès pour ses tours: il nous en fit pendant une heure de ravissants, -et puis pour le tout, Grandcourt s'était laissé arranger si bel et -bien, qu'il ressemblait à Brunet parfaitement dans le rôle de M. -Vautour. Il y fut très-applaudi. - -[Note 164: Celle à qui appartenait _Vilaines_. Mademoiselle Digneron, -soeur de M. de Saint-Furcy, avait épousé M. Gilbert de Voisins, frère -de madame d'Osmond. M. de Saint-Furcy était cousin-germain de ma plus -intime amie, madame Lallemant, et oncle de M. Alfred de Voisins, mari -de mademoiselle Taglioni.] - -Notre été fut très-brillant à Neuilly; nous jouâmes la comédie; il y -venait encore plus de monde, ainsi que je l'ai dit, qu'au Raincy, en -raison de la proximité de Paris. Un jour le maire de Surênes vint me -prier de _couronner la rosière_: c'était une institution faite par -madame des Bassyns, dans une affreuse circonstance de sa vie. Elle -était en calèche et traversait Surênes en descendant d'une maison -qu'elle habitait sur le haut de la montagne. Sa fille, âgée, je crois, -de cinq ou six ans, était appuyée contre la portière de la calèche; -elle s'ouvre: l'enfant tombe sous la roue, qui l'écrase sous les yeux -de sa mère. La malheureuse femme, insensée de désespoir, serait morte -sur la place sans les secours, les consolations de toutes les femmes -de Surênes; une aussi immense douleur fut comprise par elles; toutes -étaient mères, toutes avaient un coeur... Elles étaient bonnes, et -leurs soins parvinrent à émousser la pointe trop aiguë du malheur qui -frappait une mère... Revenue à elle-même après bien des mois, où sa -raison fut presque égarée, madame des Bassyns sentit alors la -reconnaissance qu'elle devait à ces femmes qui n'avaient pas eu peur -de ce qui souvent effraie, la douleur d'une étrangère. - ---Que puis-je faire pour cette commune? dit-elle un jour au maire. - ---Leur rendre leur rosière, répondit-il. - -Et madame des Bassyns fonda alors une rosière, puisque l'ancienne -fondation n'existait plus. Voilà quelle était l'origine de cette -rosière. J'acceptai en annonçant que je doublerais la dot, et que ce -serait ma fille aînée qui couronnerait la rosière... - -Ce fut une grande fête, non-seulement au château de Neuilly, chez moi, -mais dans la commune de Surênes. Tout le pays était en émoi, et au -château il y avait plus de _deux cents_ personnes, car j'avais engagé -tout ce que je connaissais, pour que la quête, que devaient faire -madame Lallemant et madame la baronne de Montgardé, fût abondante. -L'effet ne manqua pas... Elles eurent presque toute la quête en or, et -firent deux mille francs... La cérémonie eût été superbe dans cette -petite église, mais les rosières étaient aussi par trop laides; -presque toutes étaient vigneronnes, et leurs bras étaient noirs comme -ceux d'une négresse, le visage à l'avenant... Celle qui eut la -couronne était plus jolie que les autres. Le lendemain de la -cérémonie, elle vint dîner au château avec M. le maire; j'avais aussi -invité le fiancé, mais il ne put venir:--Parce que, voyez-vous, me dit -la rosière, il avait un mal de reins qui lui est tombé dans le talon. - -Ceux qui connaissent le jargon, car c'est une langue à part, des -paysannes des environs de Paris, sauront, peut-être, ce qu'elle -voulait dire... - -Sa parure était incroyable: elle portait son grand cordon bleu -par-dessus un déshabillé de basin blanc, ayant des demi-manches qui -tranchaient victorieusement sur des bras d'un pain d'épice parfait... -Son bonnet, très-empesé, avec une fort belle valencienne, était -surmonté par sa couronne, chef-d'oeuvre de Nattier, et que ma fille -avait offerte; la bonne rosière avait, je crois, dormi avec et ne -l'avait pas quittée depuis le moment où l'archevêque _in partibus_ de -je ne sais plus quelle ville de Palestine l'avait bénite. On pourrait -faire un portrait de cette jeune fille; mais faire comprendre le -comique de sa tournure, c'est impossible. - -En 1821, j'allai m'établir à Versailles. Je fis faire quelques -réparations à la maison que j'occupai au Petit-Montreuil; un jour on -me dit que la femme du serrurier qui avait travaillé pour moi -demandait à me parler. Je la fis entrer; c'était une femme de bonne -mine, encore jolie, et toutes les fois qu'on voyait sa main, on -pouvait juger que la femme du serrurier ne mettait pas les mains à la -forge. - ---Madame la duchesse ne me reconnaît pas? me dit cette femme fort -émue. Je la regardai... rien.--Non, lui dis-je, je ne vous ai même, je -crois, jamais vue. - ---Oh! madame!... - -Et cette femme se met à pleurer. - ---Je suis de Surênes!... - -C'était ma rosière!... - -Les maux de reins et de talon étaient tous deux partis; mais la dot et -la fiancée, toutes deux restées, et le fiancé exempté de la -conscription, à l'aide du mal de talon et du mal de reins... Ils -s'étaient mariés, et M. _Leboeuf_ était, en 1821, maître serrurier, -très-achalandé, grande rue de Montreuil, vis-à-vis de l'église, à -Versailles; leur établissement était bon, et je crois que ma seconde -dot n'y avait pas nui. - -Notre comédie allait très-bien à Neuilly; j'étais fort bien secondée -par le général Lallemant, un de nos anciens acteurs de La Malmaison; -il jouait admirablement... Michaud venait nous faire répéter nos rôles -avec une bonté et une patience qu'on ne trouve que dans les grands -talents, ainsi que l'un d'eux nous le prouve tous les jours[165]... -Nous jouâmes surtout deux pièces qui firent le plus grand plaisir, -_Défiance et malice_ et _les Rivaux d'eux-mêmes_. Je faisais Céphise -dans la première et Lise dans la seconde. Madame la baronne de -Montgardé, qui depuis a obtenu de si brillants succès à Lormois, chez -madame la duchesse de Maillé, dont l'admirable talent est un bon juge, -faisait madame Derval; le général Lallemant, Derval; M. de Planard, -l'auteur spirituel de tant de jolis ouvrages, et lui-même un si -excellent homme et si sociable, M. de Planard remplissait le rôle de -l'ami; quant à celui du maître d'auberge, il nous prouva qu'avec -beaucoup d'esprit, jamais on ne peut ce que la nature se refuse à vous -laisser faire. Millin, à qui j'avais donné ce rôle pour apaiser sa -colère de ce que je ne lui avais pas donné celui de d'Héricourt, ne -put jamais dire, sans au moins dix variantes, ce petit couplet de rien -du tout, par lequel commence la pièce: - - Allons, enfants! de l'activité, du zèle, etc. - -[Note 165: M. Michelot, qui est si parfait pour nous au théâtre -Castellane, et dont j'apprécie à un bien haut degré la patience et la -bonne volonté... Nous lui en devons une grande reconnaissance.] - -Un jour Michaud lui demanda si c'était une gageure?--Si vous avez -parié de mal jouer, vous avez gagné. - ---Ce n'est pas de vous cela, dit Millin tout gonflé de colère, et -quand je veux prendre une leçon dans Saint-Simon, je le lis à moi -seul. - ---Saint-Simon? dit Michaud étonné. Qu'est-ce que celui-là?... Ce que -j'ai dit, je l'ai pris en moi. - ---Hum!... hum!... marmottait Millin... parce qu'il fait rire quand il -joue, il croit qu'il peut me faire enrager ici comme un damné... - -À partir du jour de la citation involontaire de Michaud, Millin se -révolta, non pas en ne voulant plus jouer, comme j'ai vu faire à des -gens de mauvaise humeur et mal appris; mais, à la première répétition, -il s'avança jusque sur la tête du souffleur, et dit avec un sérieux -d'autant plus comique qu'il était vrai: - ---Je ne veux pas qu'on me corrige mon rôle, je le veux jouer comme je -l'AI CRÉÉ!... Ceux qui ne le trouvent pas bien... tant pis pour eux, -ajouta-t-il en lançant un regard furieux sur Michaud. - -Or, il faut savoir qu'ils étaient tous deux très-liés, et même amis -intimes: aussi la paix revenait-elle entre eux à peine étaient-ils -sortis du théâtre... Mais sur la scène le rôle de Millin était de -nouveau le sujet d'une querelle... et ce rôle avait quatre-vingt-trois -mots: nous les avions comptés. - -M. de Planard était un homme fort jeune à cette époque et n'ayant -encore fait qu'une pièce, mais qui déjà avait donné l'idée de son -charmant talent: c'était _la Nièce supposée_... Il allait faire une -pièce pour notre théâtre, avec un rôle pour moi... C'était le sujet -d'une nouvelle de madame de Genlis: _Nourmahal_ ou _le Règne de -vingt-quatre heures_. Ce rôle, dans lequel on peut développer beaucoup -de moyens, serait charmant à jouer pour une jeune femme ayant des -talents. Les événements de Portugal, où le duc d'Abrantès faisait -alors le beau traité de Cintra, empêchèrent la continuation de nos -représentations. - -Mais les alarmes furent courtes, car la gloire n'avait jamais -abandonné nos aigles; nous étions toujours les maîtres de l'Europe, et -l'orage ne grondait pas encore, s'il se faisait pressentir. - -La vie habituelle, quelque changée qu'elle fût dans la haute société -par les événements de la révolution de 1793, commençait donc à -reprendre sa gaieté et _ses coutumes_ même, quoique différemment -mises en action, parce que les localités n'étaient plus les mêmes, et -qu'on ne pouvait plus agir dans une maison à l'anglaise comme dans un -vieux château de l'Auvergne ou du Dauphiné. Mais l'esprit français, -ainsi que l'esprit de bonne société, trouve toujours à faire sa -volonté quand il en a une déterminée, et l'on sait que chez nous celle -de s'amuser est, à tous les âges, la plus enracinée de toutes. En -voici la preuve dans une aventure très-plaisante qui arriva en 1810 ou -1811, et qui fit un grand bruit alors. - -On sait combien les maisons de campagne sont nombreuses dans toute la -partie du pays qui entoure la forêt de Sénart et même au-delà; c'est -comme une chartreuse: les maisons, sans avoir la prétention d'être des -châteaux, sont cependant assez grandes pour prendre le nom de _maisons -de campagne_. Ce sont de ces maisons que je veux parler... Plusieurs -familles amies se trouvaient habiter ces maisons, assez rapprochées -pour faciliter des réunions fréquentes. L'une d'elles était à -_Rouvres_, près de Montgeron, et appartenait à madame de Fontenille: -elle l'habitait l'été avec son fils et sa fille, jeune personne vive, -spirituelle et parfaitement aimable, un vrai trésor pour une société -française, où la gaieté et la franchise sont habituellement la base -de ce qui s'y fait et se dit. - -La famille de madame de Fontenille était augmentée, pendant l'été, -d'une vieille amie, dont le nom passera à la postérité, parce qu'il -s'attache à une romance que la France _entière_ et une partie de -l'Europe ont chantée avec les larmes dans les yeux et la douleur au -coeur! c'est la romance de _Pauvre Jacques_[166]! L'auteur était -madame de Travanet[167], femme d'esprit et de coeur, douée d'une -imagination vive et facile à émouvoir, mais d'une bonté de caractère -et d'une sûreté de commerce presque toujours, au reste, le partage des -gens d'esprit avec la tête vive. Je n'ai peur que des têtes froides, -moi; le coeur l'est souvent avec elles, et alors il est détestable. - -[Note 166: Elle fut parodiée ainsi: - - Pauvre peuple, quand j'étais près de toi, - Tu ne sentais pas ta misère; - Mais à présent que tu n'as plus de roi, - Tu manques de tout sur la terre.] - -[Note 167: Femme, je crois, où belle-soeur de celui qui jouait si bien -au trictrac. Il disait: C'est l'année... où j'ai fait une école.] - -La conversation de madame de Travanet était surtout amusante; elle -avait une sorte de naïveté qui, à son âge, donnait beaucoup de piquant -sans être ridicule à tout ce qu'elle disait. Comme on savait qu'elle -était _vraie_ et que ce qu'elle disait et faisait n'était pas _de la -manière_, on en riait avec elle, et elle ne s'en fâchait jamais. - -On était un soir réuni chez madame de Fontenille, et la conversation -avait pour sujet l'enlèvement d'une jeune personne très-connue. - ---Mon Dieu, dit madame de Travanet, combien je regrette de n'avoir -jamais été enlevée!... - -Chacun se récria. - ---Pourquoi non? dit-elle tout tranquillement; chacune de vous le -voudrait peut-être autant que moi pour la raison qui me le fait -désirer. Je voudrais connaître les émotions qui vous agitent dans un -pareil moment; ce doit être très-curieux! - -Et la voilà qui, poursuivant son idée, et la retournant de cent -manières, conclut à ce qu'elle regrette véritablement de n'avoir pas -été enlevée. - ---En vérité, lui dit M. de Folleville[168], vous me feriez regretter -de n'avoir pas été dans votre route, madame, il y a vingt-cinq ans!... -Je dis cela pour moi, ajouta-t-il en s'inclinant devant madame de -Travanet. - -[Note 168: Du château de Montgeron.] - ---Bath! dit M. de Barral[169], si Madame veut être vraie, elle nous -avouera qu'elle a été enlevée au moins une fois en sa vie. - -[Note 169: Mari de la jolie madame de Barral, maintenant madame de -Septeuil.] - - -MADAME DE TRAVANET, naïvement. - -Non, je vous jure! - - -MADEMOISELLE D'ESCLIGNAC[170]. - -[Note 170: Fille du duc d'Esclignac et de Fimarcon. Elle est soeur du -duc d'Esclignac, mari de la jolie duchesse d'Esclignac, nièce de M. de -Talleyrand et fille de son frère Bozon.] - -Comment! pas même une fois!... - - -MADAME DE TRAVANET. - -Pas une seule!... On doit faire une si drôle de figure!... Que peut-on -dire? - - -M. AMÉDÉE DE FONTENILLE. - -Ce n'est pas vous, madame, qui seriez embarrassée dans un pareil -moment... - - -MADAME DE TRAVANET. - -Oh, maintenant!... maintenant ne parlons plus de tout cela... - -On ne continua pas plus longtemps la conversation sur ce sujet; mais -rien n'en fut perdu pour toutes ces personnes désireuses de tout -amusement et voulant ne laisser échapper aucune occasion convenable de -se divertir... - -Mademoiselle de Fontenille, la plus vive de toute la société, imagina -sur l'heure même un projet dont l'exécution devait être admirable. - -Le lendemain, toute la société de Rouvres alla à Crosne chez le duc de -Brancas[171] (Céreste); mademoiselle de Fontenille mit la duchesse de -Brancas dans le secret. Le plan fut parfaitement organisé, rien n'y -manqua. Quelquefois la gaieté ne se pouvait contenir en songeant au -jour où la chose allait arriver; alors les rires redoublaient; et -cette bonne madame de Travanet, qui était toujours heureuse du bonheur -des autres, riait avec eux sans savoir que c'était elle qui faisait -les frais de cette gaieté. - -[Note 171: Le duc de Brancas était chambellan de l'Empereur: c'était -lui qu'on appelait toujours _le grand Brancas_.] - ---Comme ils sont heureux! disait-elle à madame de Fontenille... Toute -la conspiration fut ourdie dans le plus profond mystère, et cependant -bien des conférences eurent lieu. Des demi-répétitions furent faites, -et pour tout cela il fallait des courses à Montgeron, chez M. de -Folleville, à Crosne, chez la duchesse de Brancas... Mademoiselle de -Fontenille n'était plus un moment en place: elle était en course dès -le matin; son frère, Amédée de Fontenille, était comme elle aimable et -actif, et toujours prêt à rire. - -Enfin tout fut terminé à la joie des conspirateurs, qui voyaient -arriver avec bonheur le jour de l'exécution de leur plan; il avait été -bien discuté, bien mûri; les rôles distribués, les lieux reconnus... -Enfin tout était prêt et subordonné seulement au temps qu'il ferait; -on fixa le jour, sauf cette seule exception. - -On était alors en automne, dans ces journées où un rayon de soleil est -tant apprécié! où une promenade a tant de charmes, car celle du -lendemain est incertaine! Mademoiselle de Fontenille proposa d'aller -faire un tour dans la forêt; tout le monde accepta par acclamation, on -se lève, on prend les ombrelles, on met les chapeaux et les guêtres, -et toute la société de Rouvres, réunie ce jour-là _par hasard_ à celle -de Crosne et de Montgeron, se mit en marche pour la forêt de -Sénart[172]. - -[Note 172: _Cette forêt... cette forêt que vous appelez Sénart!..._ -comme dit Arnal dans cette pièce où il apporte _un gros-bec mâle_ et -un ibis de la Haute-Égypte.] - -Une dame de Rouvres dont j'ai oublié le nom fut chargée, et pour -cause, de madame de Travanet. Cette dame connaissait admirablement -les détours de la forêt, et il le fallait pour ce qui allait suivre. - -Madame de Travanet, appuyée sur son bras, était la première en avant -de toute la troupe. Les jeunes personnes causaient tout en ramassant -des fleurs; elles paraissaient rire de tout ce qu'elles voyaient sans -donner le moindre soupçon même à la plus méfiante personne. Aussi -madame de Travanet n'en eut-elle pas même l'ombre; elle causait -vivement sur un sujet qui l'intéressait avec cette dame qui, pendant -qu'elles marchaient, la conduisait vers le lieu du rendez-vous -général, qui était dans le lieu le plus désert de la forêt, et le plus -sauvage. - ---Mon Dieu! pardonnez-moi de vous interrompre, dit tout à coup madame -de ***, mais je crains que nous ne nous soyons égarées! - ---Eh bien! il faut chercher notre route, dit madame de Travanet; il -fait encore jour et nous pouvons très-bien retrouver notre chemin. - ---Ce n'est pas sûr..., mais en tout cas laissez-moi faire; je connais -le pays. Je connais la forêt de Sénart comme mon jardin: ainsi n'ayez -aucune crainte, prenez mon bras et laissez-vous conduire. - -Madame de Travanet passa son bras sous celui de madame de *** et s'en -alla toujours cheminant avec elle:--Je ne sais pas pourquoi je ne lui -ai pas demandé, disait plus tard madame de Travanet, très-drôlement, -pourquoi elle nous avait laissé perdre comme le Petit Poucet -puisqu'elle connaissait la forêt de Sénart comme son jardin... - -Cependant le jour baissait... La forêt, loin de s'éclaircir devant -elles, devenait plus épaisse et plus sombre... Madame de Travanet -était fatiguée... bientôt elle eut peur. Madame de *** convint enfin -qu'elle s'était trompée et que maintenant elle reconnaissait qu'elles -étaient au milieu de la forêt, dans le plus épais du fourré, et qu'à -moins d'une rencontre impossible, elles devaient passer la nuit dans -le bois. - ---Passer la nuit dans le bois! s'écrie madame de Travanet toute -tremblante à cette seule pensée... - ---Mais que faire? - ---Je ne sais; mais tout au monde plutôt que de passer la nuit ici... -Il fait froid d'ailleurs...; je suis déjà gelée... Voyons, tâchons -encore de retrouver notre route. - ---Mais on n'y voit plus!... - ---Ah! mon Dieu! mon Dieu!... - -Pendant toutes les plaintes de madame de Travanet, la nuit s'était -encore épaissie... on n'y voyait pas à dix pas de soi... Tout à coup -on entendit du bruit. - ---Ah! mon Dieu, qu'est cela? dit madame de Travanet tremblante en se -serrant contre madame de ****... - ---Ce sont des chevaux... une voiture!... des lumières!... Ah, nous -sommes sauvées! - -En effet, dans une large route de la forêt, on voyait s'avancer une -fort belle voiture attelée de quatre chevaux, et entourée de plusieurs -hommes dont l'habillement bizarre et fantastique renouvela la terreur -de madame de Travanet, aussitôt que la lumière de plusieurs torches, -que portaient quelques nègres qui suivaient la cavalcade, lui permit -de distinguer les individus qui la composaient, et dont une partie -était masquée... La peur de madame de Travanet était au comble... - ---Que veulent donc ces gens-là, ma chère? disait-elle à madame de ***; -comme ils vont lentement... on dirait qu'ils cherchent!... - -En effet, quelques-uns des hommes qui entouraient la voiture se -détachaient souvent pour entrer sous le fourré et regarder s'ils y -voyaient quelqu'un... et là ils soulevaient chaque branche comme s'ils -cherchaient une mouche. - -Dans ce moment, la voiture et sa suite entrèrent dans la clairière. -Madame de Travanet entraîna madame de ***, qui se laissa faire, dans -un taillis, où elles se blottirent du mieux qu'elles purent... - -Celui qui était à la tête de la troupe, magnifiquement habillé en Turc -et si bien emmoustaché qu'on l'aurait pris pour Mahomet II, s'adressa -à deux hommes qui étaient près de lui, et leur fit une question que -les deux femmes ne purent entendre; mais la réponse fut claire et -précise... - ---Je vous assure sur ma tête, monseigneur, qu'elle est dans la forêt -avec une amie. Elles se sont égarées... et sont même de ce côté, j'en -suis sûr... Eh! tenez, les voilà!... - -Et l'homme dirigeant une longue lance vers le fourré où madame de -Travanet s'était cru bien à l'abri, il la montra _au monseigneur_, -qui, en l'apercevant, fit une exclamation de joie. Madame de Travanet, -confondue de tout ce qu'elle voyait, pensa un moment perdre la raison; -mais son extrême terreur la soutint... - ---Ces gens-là me croient riche, et je vais bien les attraper, -dit-elle, quand ils vont voir qu'il n'y a que dix francs dans mon -sac!... Mais il est donc bien misérable, ce Grand-Turc, que ses -ambassadeurs fassent dévaliser sur la grande route... Dans l'ancien -régime, ma chère, ces coquins de païens-là auraient été pendus!... - -Pendant ce colloque avec madame de ***, madame de Travanet, conduite -respectueusement par deux Turcs, dont l'un était le duc d'Esclignac, -et l'autre M. de Folleville, arrivait au milieu de la clairière, où -elle trouva la belle voiture arrêtée, le marche-pied baissé, et tout -préparé pour se remettre en marche... Madame de Travanet tendit alors -sa bourse aux Turcs... elle ne savait comment les nommer, a-t-elle -avoué ensuite: - ---Messieurs, dit-elle en leur donnant sa bourse, bien fâchée -assurément qu'il n'y en ait pas davantage...; si j'avais su faire -votre aimable rencontre, certainement j'aurais peut-être mis... - ---Comment, madame, nous prenez-vous donc pour des brigands? - ---Moi, monsieur!... à Dieu ne plaise, certainement!... mais que -voulez-vous que je pense en me voyant retenue malgré moi? - ---Eh! quoi, madame, dit alors le Turc magnifiquement habillé, qui -paraissait le chef de la troupe, ne vous vient-il aucune autre pensée -en nous voyant autour de vous, remplis d'un respect profond, et -n'étant que des messagers de bonheur, de paix et d'amour?... - - -MADAME DE TRAVANET. - -D'amour! à moi!... Mais c'est une mauvaise plaisanterie, messieurs les -Turcs!... savez-vous bien que j'ai cinquante-huit ans? - -Et tout de suite se penchant à l'oreille de madame de ***, elle lui -dit rapidement: Je n'en ai que cinquante-quatre...; mais il est bon -d'effrayer ces coquins-là... Malgré tout, ils sont polis, -ajouta-t-elle, comme par manière de dire. - - -LE TURC. - -Votre âge, madame, n'est pas un obstacle qui arrêtera mon glorieux -maître!... il vous a vue, madame, il vous aime, et veut vous plaire. -Il m'a dit son amour, car je connais toutes ses pensées. Je les -approuve, et j'ai cherché le moyen de satisfaire la passion moi-même -de mon glorieux Sultan, et de vous donner à lui. - - -MADAME DE TRAVANET posant un pied sur le marche-pied de la -voiture et le retirant aussitôt. Elle fait cette manoeuvre deux -ou trois fois. - -Mais, monsieur, ayez donc quelque pitié d'une pauvre femme qui ne peut -répondre à l'amour de monsieur votre maître... laissez-moi retourner à -Rouvres, je vous en prie... je veux m'en aller... - - -LE TURC. - -Je causerais la mort de mon glorieux Sultan, madame, et... peut-être -la mienne... car il a non-seulement la passion violente, mais -brutale... et je courrais risque. (_Il fait un signe avec son -poignard._) Alors vous comprenez?... voudriez-vous donc avoir -l'excessive complaisance de monter dans cette voiture... ou je serais -forcé..., à mon inexprimable regret, de vous y mettre de force. - - -MADAME DE TRAVANET. - -Ah! mon Dieu! mon Dieu!... - - -MADAME DE ***, bas à son oreille. - -Allons, allons, ma chère, montez dans cette voiture! que voulez-vous -faire?... toute résistance est inutile... - - -MADAME DE TRAVANET. - -Hélas! je ne le vois que trop... (_Au Turc._) Monsieur, je suis -résignée... - -Elle dit ce mot si drôlement, que le Turc, qui n'était autre que -mademoiselle de Fontenille, pensa éclater sous son masque. On mit les -deux dames dans la voiture de la duchesse de Brancas, et les chevaux -l'emportèrent rapidement au travers de la forêt. - -Le second acte de cette comédie devait se jouer dans un vieux château -situé dans la forêt de Sénart, et appelé le _château des Bergeries_. -Ce château, encore entier sous quelques rapports, n'était pourtant -plus habité, ou ne l'était plus en effet que par un vieux concierge et -sa femme. Le propriétaire l'avait bien destiné à être abattu, mais sa -condamnation n'avait été prononcée que pour l'année suivante, et M. de -Folleville, qui le connaissait, en avait reçu la permission d'y faire -ce qu'il voudrait pour la mystification qu'on préparait à madame de -Travanet. Ce château des Bergeries était une des fabriques les plus -heureuses qu'on pût trouver sous sa main pour servir de théâtre à des -scènes comme celle qu'on jouait. Mais pour faire juger à quel point on -avait compté sur la peur de madame de Travanet, il faut dire qu'elle -connaissait ce château, où elle avait été cent fois; car il était le -but de presque toutes les promenades des personnes qui étaient dans -les environs de la forêt de Sénart, et surtout de celles de Rouvres. -Ce fut donc vers le _château des Bergeries_ que la troupe turque -dirigea sa course. - -Lorsque la portière fut refermée et que les deux amies furent seules, -madame de Travanet donna cours alors à toute son inquiétude.--Que -veulent-ils faire de moi? répétait-elle. - ---Vous épouser... vous emmener à Constantinople... il a nommé le -Sultan... - ---Bah! ils nomment toujours ainsi leur maître!... N'allez-vous pas -croire à présent que le Grand-Turc est amoureux de moi!... la belle -sultane que je ferais!... Mais, grand Dieu! quel peut être cet homme? - ---Écoutez donc, ma chère, il y a ici un nouvel ambassadeur -d'Asker-khan, le grand chah de Perse... c'est peut-être lui!... - ---Asker... hein! comment dites-vous? - ---Asker-khan... c'est l'empereur de Perse. - ---Mais, ma chère amie, la peur vous trouble la cervelle. Je ne suis -jamais allée en Perse. - ---Aussi ne vous parlé-je pas de lui, mais de son ambassadeur. C'est un -bel homme qui devient très-facilement amoureux... mais il n'est pas -d'une humeur facile... l'autre jour il allait faire couper la tête -d'un de ses esclaves, parce qu'il avait cassé une assiette[173]. - -[Note 173: C'est vrai: M. Jaubert arriva au moment et empêcha -l'exécution; l'ambassadeur logeait rue Plumet, à l'hôtel de -mademoiselle de Condé, sur les boulevards neufs, du côté des -Invalides.] - ---Ma chère amie, vous m'effrayez beaucoup... vous feriez mieux de -garder vos histoires pour un autre jour... voulez-vous?... - -Mais tandis qu'on l'_effrayait_ dans la voiture, il arrivait une -étrange chose au-dehors. C'est que la nuit était si noire, que les -gens s'étaient égarés, et ne retrouvaient plus la route du vieux -château où ils devaient passer le reste de la nuit. - ---Que faire? dit mademoiselle de Fontenille; quel malheur! nous ne -pouvons plus continuer notre pièce qui va si bien... et d'autant mieux -que notre amie n'a pas froid, et qu'elle est tranquillement dans une -bonne voiture. - ---Ah! tranquillement, dit le duc d'Esclignac, c'est autre chose: car -elle n'est pas brave; mais si elle ne l'est pas maintenant où elle n'a -rien à craindre, que devait-elle éprouver lorsqu'elle était jeune et -jolie? - ---Il a raison, dit Amédée de Fontenille; mais savez-vous ce que je -crains, moi, c'est que nous ne soyons rencontrés par de la gendarmerie -ou par des gardes-chasses... savez-vous bien que nous serions tous -arrêtés, et, en vérité, dans nos costumes, nous ferions une triste -figure en entrant à Essonne!... - ---Ah! mon Dieu, les gendarmes! dit sa soeur... et que leur -dirions-nous?... prendraient-ils de l'argent? - ---Non, certes, je ne le pense pas! et s'ils en prenaient, je les -ferais punir. Mais les gardes de la forêt sont à craindre plus encore -que les gendarmes. - -Mademoiselle de Fontenille, très-effrayée par ce que son frère lui -disait, se remit en quête de plus belle pour retrouver un carrefour -qui devait les mettre dans la bonne route... Rien n'était plus -comique que de voir en ce moment vingt personnes rassemblées pour en -effrayer une seule, l'être plus qu'elle... Mademoiselle de Fontenille -fit rallumer une des torches qu'on avait éteintes pour ne pas attirer -l'attention, et bientôt, en effet, on retrouva le carrefour qui -indiquait la route à suivre; la voiture y roula aussitôt rapidement, -et, au bout d'un quart d'heure, ils furent arrivés au terme de leur -course, ayant joué le premier acte de leur drame burlesque. - -Rien de ce que nous lisons dans les romans de madame Radcliffe, si -parfaitement traduits par madame Victorine de Chastenay, n'avait été -omis au _château des Bergeries_. Il est vrai qu'il y prêtait lui-même -étonnamment, et que le concierge à lui seul, avec sa lanterne, son -énorme trousseau de clefs avec lequel il vint ouvrir une grille -rouillée et criant sur ses gonds, suffisait pour effrayer... Au moment -où la voiture entra dans une cour remplie de hautes herbes qui -empêchaient presque les roues de tourner, deux chiens hurlèrent -plaintivement... Madame de Travanet tressaillit. - ---Ah ça, dit-elle, ceci passe la plaisanterie... je ne veux pas être -une héroïne de roman, moi! je ne suis ni _Amanda_, ni _Rosalba_, ni -_Fernanda_: c'est odieux, tout cela... et fort ennuyeux! - -À ce moment où la voiture s'arrêtait au bas d'un vieux bâtiment ruiné -dont les murs tenaient à peine... le vieux concierge, son bonnet de -laine à la main, conduisait respectueusement madame de Travanet et -madame de ***, par un escalier étroit et tournant, dans un appartement -où il y avait un bon feu et assez de lumières pour qu'elles pussent -juger du délabrement du lieu où elles se trouvaient... le concierge -les laissa seules. Alors madame de Travanet recommença ses doléances -sur son ennui et son inquiétude, et surtout le motif pour lequel elle -avait été enlevée. - ---Mais par amour!... ma chère, ne soyez pas si incrédule. - ---On a la foi quand on a l'espérance, ma très-chère amie, dit madame -de Travanet en riant... À mon âge, on ne me ferait plus que la charité -en fait d'amour... et en quoi que ce soit je n'aime pas ce qui se fait -par un sentiment de pitié: il n'a rien de noble, et encore moins rien -de tendre. - ---Mais votre esprit... vos talents... - ---Mes talents, mon esprit, me feront des amis, parce que je les -emploierai à leur amusement ou à leur bonheur... - ---Enfin, ma chère, voyez ce que nous a compté l'autre jour madame de -Genlis... À Berlin, un jeune homme de vingt-sept ans était amoureux -d'elle, et voulait l'épouser. - ---Eh bien! si elle y avait consenti, c'est elle qui eût été folle. - -Dans le même moment, la porte du fond s'ouvrit avec fracas, et le Turc -magnifique qui avait parlé à madame de Travanet dans la forêt entra -dans la chambre. La pauvre femme, qui ne l'avait vu que masqué, -faillit mourir de peur en voyant devant elle un homme d'une taille -immense ayant des moustaches comme jamais elle n'en avait vu... - ---Quelle effroyable tête! se disait-elle en elle-même; quel géant!... - -Ce _géant_ était mademoiselle de Fontenille! - -Elle salua profondément à l'orientale, en mettant une main sur sa tête -et l'autre sur son coeur, et remit une lettre à madame de Travanet, -sentant l'essence de rose à en parfumer le vieux château pour dix -ans... puis elle se retira toujours à reculons... _pour mieux observer -le respect et le décorum envers la sultane favorite_, observa madame -de ***. - -Aussitôt que le Turc fut sorti de l'appartement, madame de Travanet ne -sachant pas ce que tout cela devenait, car les choses commençaient à -se brouiller dans sa tête, ouvrit la lettre avec précipitation, -espérant au moins y trouver une explication. - -Mais c'était une déclaration en forme adressée à madame de Travanet. -On lui disait qu'on était à ses pieds; son esclave le plus soumis -et... sollicitant sa main. La lettre était signée _Habed-il-Roumann -Schahabaham Badvildinn Dal-Ilcha-Bekir_... - -Les expressions les plus brûlantes n'y étaient pas épargnées... -_Habed-il-Roumann Schahabaham Badvildinn Dal-Ilcha-Bekir_ n'osait pas -se présenter à madame de Travanet sans son consentement, qu'il -espérait, au reste... Mais pour qu'elle pût se prononcer avec plus de -certitude, il la prévenait qu'il avait fait placer dans la chambre -qu'elle occupait son portrait fait à deux âges différents, afin -qu'elle pût juger de ce qu'il avait été et de ce qu'il était -aujourd'hui. - -En achevant la lecture de cette lettre, madame de Travanet ne put -s'empêcher de regarder autour de la chambre, dont les murs lézardés ne -laissaient voir aucune trace de ce qu'elle y cherchait. Enfin, près de -la haute et antique cheminée, elle aperçut deux dessins au crayon -noir, dont l'un représentait une très-belle tête de jeune Turc... -Madame de Travanet s'arrêta devant ce dessin. - ---Savez-vous qu'il a été très-beau, ce Turc, ma chère? dit-elle à -madame de ***. - - -MADAME DE *** - -Oui, sans doute!... c'est dommage que son nom soit si long!... - - -MADAME DE TRAVANET, regardant toujours le portrait. - -Qu'est-ce que cela fait?... et puis ce n'est pas un nom seul, c'est -une suite de noms... c'est l'usage chez eux... - - -MADAME DE ***. - -Ah! mon Dieu, regardez donc cette horrible figure. - -Madame de Travanet se retourne vivement, et voit en effet, de l'autre -côté de la cheminée, le pendant de la jeunesse du Turc... il était -hideux!... On avait exprès chargé la laideur, et, dans le fait, la -figure était horrible. Au bas était écrit: _Tel que je suis -maintenant..._ - ---Vraiment, dit madame de Travanet, il nous la donne bonne! et moi -aussi j'ai été jeune et belle: je pourrais m'en aller en quête d'un -mari, en montrant mon visage de vingt-cinq ans; mais lorsque celui de -cinquante-cinq se montrerait à son tour, on serait en droit de me dire -que je suis une impertinente. Après tout, je suis fâchée pour lui -qu'il soit changé de cette façon-là, car il était bien beau. Et elle -retournait toujours _au portrait_ du jeune Turc, qui était tout -simplement la figure du jeune Turc mourant de Girodet, auquel on avait -seulement ôté l'expression souffrante. Oui, répétait-elle, c'est -vraiment dommage. - -En ce moment, on entendit un prélude dans la pièce voisine. Ah! ah! -dit madame de ***, on veut vous donner une sérénade... mais je crois -qu'un bon souper et un bon lit nous feraient plus de bien que toutes -les musiques du monde... Madame de Travanet, dont jamais l'aimable -caractère ne se démentait, fut au contraire tout à coup ranimée par -cette musique... elle quitta le portrait, et vint écouter de plus -près... Qu'on juge de ce qu'elle dut éprouver lorsqu'elle entendit des -voix bien connues et aimées chanter en choeur et en partie la romance -si célèbre de _Pauvre Jacques_! - ---Ah! s'écria-t-elle, ce sont nos amis!... Les portes de l'appartement -s'ouvrirent alors avec grand bruit, et tous les acteurs, les actrices, -entrèrent en foule, et pressèrent madame de Travanet dans leurs bras, -en lui demandant pardon du tour qu'on lui avait joué. Non-seulement -elle le pardonna, mais elle fut la première à en rire... Elle regarda -alors sans frayeur mademoiselle de Fontenille, dont les terribles -moustaches l'avaient si fort effrayée. - ---Et maintenant, lui dit Amédée de Fontenille en lui présentant une -grande pelisse pour la préserver de l'air froid de la nuit, retournons -à Rouvres, pour y faire réveillon, et puis ensuite nous irons nous -coucher... - -... On riait encore dans le monde de cette histoire, lorsque le récit -d'une autre aventure détruisit la gaieté qu'avait inspirée celle de la -forêt de Sénart. Elle est d'un haut intérêt: la voici dans tous ses -détails... Comme les personnages dont il est question dans cette -histoire sont pour la plupart existants et à Paris, je ne puis donc -les désigner que par une lettre initiale. - -La comtesse de M*** était une femme bien née, riche, ayant une bonne -maison et la volonté de la faire trouver agréable; avec tous ces -moyens on a ce qu'on veut à Paris. Aussi, quoiqu'elle ne fût plus -jeune, madame de M*** avait un salon fort sociable, et sa maison était -une de celles où un étranger se faisait toujours présenter... - -Madame de M*** avait un frère plus riche qu'elle, et vivant dans ses -terres. Son opinion était fort exagérée. Il avait fait partie de -l'armée de Condé, et rentré en France, il fut assez heureux pour -retrouver toute sa fortune qui lui fut rendue; M. de P*** ne cachait -aucunement son opinion, prétendant que l'Empereur ne l'en estimait que -mieux de savoir confesser sa vraie croyance. M. de P*** n'avait -qu'une fille, qui devait hériter non-seulement de sa belle fortune, -mais aussi de celle de sa tante. - -M. de P*** mourut des suites d'une chute de cheval à la chasse; il -n'eut que le temps de recommander sa fille à sa soeur, et de dire à -mademoiselle de R*** que son dernier voeu était qu'elle demeurât -fidèle à leur opinion sainte. - -Mademoiselle Amélie de P*** avait dix-sept ans au moment où elle -perdit son père. Elle était jolie sans être pourtant une personne -très-remarquable. Elle était habituellement sérieuse, et son rare -sourire frappait harmonieusement lorsqu'on le voyait éclairer son -visage; sa taille était grande, svelte, sa tournure distinguée, et -tout son ensemble enfin formait et présentait une personne agréable et -dont tous les hommes auraient certes désiré l'amour, s'ils n'eussent -été repoussés par une froideur qui annonçait que son coeur se -donnerait difficilement. - -Aussitôt que madame de M*** fut instruite de la mort de son frère, -elle partit de Paris et alla chercher sa nièce dans le château qu'elle -habitait. Elle la trouva accablée de son malheur et peu disposée à -partager les plaisirs de la maison bruyante de sa tante. Son deuil -était une excuse pour les premiers mois, mais enfin il fallut changer -une façon de vivre qui blessait une parente que son père lui avait -ordonné de considérer comme une mère... et dès qu'elle eut pris le -demi-deuil, Amélie descendit chez sa tante. - -Ce fut un événement dans le salon de madame de M***, le jour où sa -nièce y fit son entrée... Les jeunes personnes la regardèrent avec -envie, les mères avec humeur, et les hommes avec l'espérance de lui -plaire... On pense bien que les rangs devaient être pressés, car -Amélie était une héritière comme on n'en voit pas beaucoup... elle -était riche, noble, jeune et belle... - -La comtesse de M*** s'attacha bientôt à sa nièce et l'aima d'une -affection de mère. La jeune fille y répondit avec son âme qui était -aimante et même passionnée, malgré l'apparence de froideur qui -semblait l'envelopper. - ---Amélie, lui dit un jour sa tante, il faut te marier. - ---Pourquoi, ma tante? est-ce donc une condition expresse attachée au -nom de femme que de prendre un mari? Je suis heureuse comme je suis, -laissez-moi rêver la vie... Mon Dieu, le réveil ne viendra que trop -tôt!... d'ailleurs je ne veux pas vous quitter!... - -Et puis elle se penchait sur les mains de la comtesse, les baisait, et -la comtesse, l'embrassant à son tour, disait: - ---En vérité, tu as raison, mon enfant... Je ne sais pas comment je -pourrais me séparer de toi!... - -Mais les prétendants ne se découragèrent pas, et lorsqu'ils surent que -la tante et la nièce ne voulaient pas se séparer, ils déclarèrent -qu'ils demeureraient chez madame de M***, si elle le voulait. - -Amélie recevait froidement tous ces hommages, et sans qu'il parût -qu'un seul même l'eût touchée... Elle était toujours aussi sérieuse... -Sa figure mélancolique ne s'animait d'aucune pensée intérieure à -l'approche de ses prétendants... On était alors en 1809, et Amélie -avait dix-huit ans. - -Un jour madame de M*** parut occupée d'un grand intérêt... Elle, qui -ne sortait jamais, demeurait des journées entières hors de chez elle; -et sa nièce, sa fille pour mieux dire, ne sut ce qui l'avait autant -intéressée que lorsque la réussite eut couronné l'oeuvre... La -comtesse de M***, parente éloignée de Barras, avait eu le crédit de -sauver après la terreur un homme qui devait tout redouter d'une -réaction, car cet homme était Fouché. Contre l'ordinaire des méchants, -il en avait été reconnaissant... et lorsque madame de M*** lui -demandait un service, il le lui rendait avec autant de bonne grâce que -cet homme pouvait en mettre à quelque chose. Cette fois madame de -M*** dit à Fouché que ce qu'elle lui demandait était sans doute -difficile, mais qu'elle serait ensuite des mois et même des années -sans avoir recours à son obligeance, s'il lui accordait ce qu'elle -sollicitait de lui. - -Le service en effet était éminent: il s'agissait de faire rentrer un -homme qui, sur la liste des émigrés en 1793, n'avait en 1800 fait -aucune des diligences pour se mettre en règle, ne voulant pas rentrer -en France à cette époque. Mais depuis, les choses avaient pris un -autre aspect. Il voyait que la puissance de Napoléon s'affermissait de -jour en jour, et chaque jour aussi le besoin de revoir sa patrie se -faisait sentir plus vif et plus pressant. - -«Je sens qu'on peut vivre quelque temps loin de sa patrie, ma vieille -amie, écrivait-il à la comtesse de M***; mais il faut s'en rapprocher -pour mourir. On sent le besoin de fermer ses yeux là où ils se sont -ouverts... Que je vous doive ce bonheur, et il sera double pour moi.» - -C'était pour cet ami de sa jeunesse, ce frère de ses vieux jours, que -la comtesse insistait aussi vivement auprès de Fouché. Enfin ses vives -instances eurent un entier succès, et son ami revit la France. - -Le marquis de R***, aussitôt qu'il fut arrivé à Paris, accourut chez -son amie devenue sa bienfaitrice... Ils furent bien heureux de se -revoir, et cette joie fut pure des deux côtés: car celle qui obligeait -vit qu'on était vraiment reconnaissant, et on est alors si heureux -d'avoir pu réussir!... - ---Mais je ne serai complètement satisfait que lorsque vous aurez -obtenu pour mon fils adoptif la même faveur que pour moi, dit le -marquis à son amie. - -Et il lui raconta qu'après le désastre de Quiberon, il avait recueilli -le fils d'un cousin avec lequel il était intimement lié, et là, sur le -champ de bataille même, à son cousin mourant, il avait juré de servir -de père à son fils... L'enfant avait entendu le serment, et Dieu -l'avait reçu..., car le père avait été martyr pour une cause sainte. - ---Quel âge a donc votre fils adoptif? demanda la comtesse. - ---Vingt-huit ans. - ---Eh quoi! son père l'emmenait aussi jeune pour l'exposer aux chances -d'une bataille? - -Le marquis sourit avec une expression presque triste:--Vous ne -connaissez pas Henri, répondit-il.... vous ne savez pas quelle âme -ardente il y a dans cet être que moi-même je ne connais pas encore, -bien que je sois cependant ce qu'il aime le plus au monde après son -pays..., car la France est pour lui la mère qu'il a perdue... C'est -donc lui qui a voulu suivre son père lorsque le duc de C*** vint -chercher la mort à Quiberon... Si vous voulez que ma joie soit -entière, obtenez que Henri soit rappelé comme moi. - -La comtesse revit Fouché; elle pressa de nouveau, et la grâce du jeune -homme fut ajoutée à celle de son père adoptif... - -La nouvelle lui en fut aussitôt transmise, et peu de jours après il -était à Paris. - -Henri de C*** ne se fit pas d'abord présenter chez la comtesse...; -elle en fut surprise, et ne put s'empêcher d'en faire un reproche au -marquis de R***. - ---Que voulez-vous? lui dit son ami; j'ai assez vu votre nièce pour -être convaincu que lui plaire est une entreprise dans laquelle il est -fort difficile de réussir... Elle est jolie, riche; mon fils adoptif -n'a qu'une fortune médiocre; elle pourrait croire qu'il vient ici pour -se faire aimer d'elle. Henri n'a aucune prétention; mais il est si -beau... si remarquable, qu'il pourrait certes bien en avoir, et... - ---Et pourquoi, dit vivement la comtesse, ne ferions-nous pas un -mariage qui rapprocherait nos deux familles encore plus qu'elles ne le -sont?... Amélie n'a jamais aimé, elle ne veut même pas se marier...; -mais votre fils peut lui plaire, mon ami, et combien je serais -heureuse s'il lui était réservé de fondre la glace de ce coeur que -rien encore n'a pu toucher!... - -Le marquis parla à son fils adoptif de cette présentation; le jeune -homme s'y refusa. - ---Madame de M*** ne peut voir une offense dans mon refus, dit Henri; -j'ai pour elle une profonde reconnaissance, mais je hais le monde et -ne vais nulle part. - -Le marquis insista: ce fut d'abord en vain... Henri semblait redouter -d'entrer dans cette maison... Était-ce un pressentiment!... Enfin, -vaincu par les sollicitations réitérées de son père, il consentit à -l'y accompagner, et un soir où le marquis savait trouver ces dames -seules, il conduisit Henri à l'hôtel de M***. - -Henri de C*** devait produire une vive impression sur les personnes -qui le voyaient pour la première fois, depuis qu'il avait atteint ce -degré d'une beauté mélancolique et mâle qui lui donnait un aspect tout -à fait remarquable. Sa taille était élevée et élégante; sa tournure, -d'une distinction de bonne compagnie, si rare à rencontrer, car il ne -faut pas confondre l'extraordinaire avec la distinction... Sa figure -était belle aussi; mais c'était surtout par son expression qu'elle -plaisait. En voyant cette physionomie pâle, au regard prolongé et -pensif, au sourire triste et presque toujours railleur, comme s'il eût -voulu se punir lui-même de cette apparence de gaieté, on se disait que -cet homme avait beaucoup souffert, et un sentiment attractif portait -aussitôt vers lui...; mais lorsque ensuite on fixait ses yeux sur les -siens, lorsqu'on voyait flamboyer son regard au récit d'une action -généreuse et résolue; lorsque, repoussant les boucles blondes et -naturelles de sa chevelure, il découvrait un front où siégeaient de -profondes pensées, on se disait aussi que cet homme avait une destinée -mystérieuse dont les intérêts étaient forts et puissants. - -Henri parlait peu; mais son silence n'était jamais l'expression du -dédain. On voyait que sa vie était grandement remplie, et que son -silence n'était qu'un refuge dans ses propres pensées. - -Son père le présenta à la comtesse, puis à Amélie. Il témoigna -convenablement sa reconnaissance à la comtesse, causa peu, mais dans -ce qu'il dit laissa voir un esprit et des connaissances auxquels -Amélie n'était pas habituée... Elle fut touchée de cette nouvelle -impression qu'elle recevait et en eut de la reconnaissance. Elle fut -aussi plus affectueuse pour Henri. En lui parlant, sa voix devenait -plus douce; on voyait qu'elle craignait de s'avancer et de heurter -avec maladresse un homme souvent frappé et jusqu'à la douleur... - -Henri, accueilli avec amitié et confiance dans la maison de la -comtesse, y fut bientôt attiré par un charme qu'il ne chercha plus à -éviter... Amélie s'habitua tellement à le voir, que lorsque par hasard -une journée s'écoulait sans que Henri eût paru à l'hôtel de M***, elle -était triste et ne pouvait dormir; Henri avait également pris -l'habitude de passer ses soirées auprès d'Amélie et de sa tante... Il -leur faisait la lecture des ouvrages nouveaux qui paraissaient; puis -il racontait, tandis que les femmes travaillaient, les horreurs des -guerres vendéennes et ce massacre de Quiberon!... mais alors il -changeait de nature: il devenait un lion... Sa longue et blonde -chevelure frémissait sous l'impression qu'il recevait de ses propres -paroles... Il peignait d'abord, il décrivait, et puis ensuite sa voix -se montait à un degré d'énergie qui faisait trembler ceux qui -écoutaient le malheureux enfant recevant le dernier soupir et la -bénédiction d'un père au milieu de ses frères égorgés, et lui-même au -moment d'être un glorieux martyr de plus dans cette sanglante journée. - -Lorsque Henri parlait de cette funeste affaire, il oubliait la vie... -il oubliait tout... Alors Amélie le regardait avec une expression -qu'il fut quelque temps à ne pas comprendre d'abord; mais -lorsqu'enfin, les yeux remplis de larmes, et suivant le regard de feu -du noble jeune homme, elle ne chercha plus à cacher ce qu'elle -éprouvait, alors Henri vit qu'il était aimé... Son premier mouvement -fut de lever les mains et les yeux au ciel, et de remercier Dieu -d'avoir envoyé à lui un noble coeur pour comprendre et consoler le -sien... Il sortit de sa poitrine un objet qu'il y tenait soigneusement -caché; et s'agenouillant ensuite, il pria longtemps; tout à coup une -pensée vint troubler sa religieuse méditation.--Eh quoi, dit-il, je me -réjouis d'être aimé! mais ai-je le droit de chercher l'amour et ses -joies? non, je me dois à d'autres soins!.. Cependant!.. - -Et il retombait accablé sous une foule de pensées qui l'oppressaient -et lui donnaient une douleur poignante qui troublait ses idées et lui -ravissait toute force et toute ardeur. - -Amélie était allée auprès de sa tante.--J'aime Henri de C***, lui -avait-elle dit, et je ne puis être heureuse qu'avec lui... - -Sa tante l'embrassa avec effusion, et lui apprit alors que, depuis -longtemps, cette union était son voeu le plus cher, ainsi que celui du -marquis. - -Le même jour, la comtesse envoya chercher son vieil ami.--Tout va -bien, lui dit-elle; Amélie aime Henri, et je crois que leur affection -est mutuelle: ainsi donc nous ne ferons qu'une même famille. - -Le marquis la regarda tristement et ne répondit rien. Il lui donna -seulement une lettre à lire. Elle était de Henri... - ---Je pars pour la Normandie, mon père, écrivait-il. Je me suis aperçu -que mes affaires souffraient de cette oisiveté dans laquelle je vis -depuis quelque temps... Je pars pour visiter plusieurs des propriétés -qui m'ont été rendues. Écrivez-moi à C***, poste restante. - -En apprenant le départ subit de Henri, Amélie ressentit une douleur -inconnue... elle résista d'abord, mais enfin elle succomba et fut -plusieurs semaines dans un état alarmant... Jamais elle n'avait mis en -doute l'amour de Henri, et perdre en même temps l'illusion de cet -amour et la réalité de sa présence, c'était trop pour une femme qui -n'avait de force que pour aimer. Cette force avait longtemps -sommeillé; mais aussi, à son réveil, elle était puissante et -gigantesque, et ne trouvait plus maintenant d'aliment que dans sa -douleur. - -Ne recevant aucune nouvelle de Henri, son père se décida enfin à lui -annoncer le danger de mademoiselle de P... - ---Reviens aussitôt, lui disait son père; tu as peut-être tué une -femme comme jamais tu n'en trouveras une pour l'approcher de ton -coeur! - -Trois jours après Henri était à Paris... - -En le voyant, le marquis n'eut pas la force de lui adresser un -reproche. Sa pâleur avait redoublé et son abattement était profond. On -voyait que les jours et les nuits s'étaient aussi succédé pour lui -dans les souffrances et peut-être même les pleurs... Il ne répondit -rien à ce que lui dit son père, et se contenta de demander à avoir un -entretien avec Amélie lorsqu'elle serait en état de le supporter... - -En apprenant le retour de Henri, mademoiselle de P... comprit que -l'affection qu'elle avait pour lui était un saint et solennel amour... -Une joie si pure inonda son âme, qu'elle ne put douter alors que Dieu -lui avait envoyé Henri pour qu'il fût son époux... - ---Je sens que je ne puis vivre sans lui, dit-elle à sa tante, et ma -vie est désormais attachée à la sienne. - -Lorsqu'ils se revirent, ils sourirent tristement à la vue du -changement qui s'était opéré en eux dans les jours qui les avaient -séparés... Amélie fut celle qui ressentit le plus de joie de ce -moment, cependant mutuellement souhaité... Henri était grave et même -sévère en abordant Amélie. Il comprit que cette femme mourrait s'il la -repoussait, et pourtant, bien qu'il l'aimât, une force mystérieuse les -séparait l'un de l'autre. - ---Amélie, lui dit Henri en s'asseyant près d'elle et prenant dans les -siennes sa main froide et humide, Amélie, on veut nous unir. Je vous -aime et vous m'aimez, et pourtant je crains que nous ne puissions être -l'un à l'autre. - -Amélie s'écria: Pourquoi être aussi cruel avec moi?... ne me parlez -pas ainsi. - ---Écoutez-moi, Amélie, poursuivit Henri; il faut alors que nous nous -entendions, et que nous tirions de notre affection une consolation -pour tous deux. Vous m'aimez, et je vous aime aussi; mais cet amour, -quelle joie peut-il vous donner? Je suis malheureux, voyez-vous; et -m'aimer c'est vouloir s'associer à mon malheur... En aurez-vous le -courage? - -Amélie leva les mains et les yeux au ciel... Henri poursuivit: - ---Écoutez, Amélie, cet instant est solennel; dites-moi si vous vous -sentez la force d'être la compagne d'un homme qui a souffert et doit -souffrir encore? - -Amélie se leva et dit d'un accent assuré:--Je jure que je serai votre -épouse avec joie et bonheur... - -Henri la serra contre son coeur, et c'est ainsi qu'ils furent fiancés. -Alors Amélie le prit par la main, et ils allèrent trouver la comtesse. - ---Bénissez vos enfants, lui dit sa nièce, en tombant à genoux devant -elle. - -Le mariage eut lieu peu de jours après: il fut célébré dans une terre -appartenant à Amélie, située à quelques lieues de Paris; mais il n'y -eut aucune fête: Henri le demanda comme une grâce à sa fiancée; elle -le lui accorda sans peine: et en effet, que lui importait le monde et -son bruit? pour elle, la véritable fête était dans l'acte qui -l'unissait à celui qu'elle aimait. - -Ils demeurèrent donc dans une entière solitude pendant les quinze -premiers jours de leur mariage; au bout de ce temps, qui fut pour -Amélie un rêve qui lui montrait le ciel, Henri reprit l'air sombre, la -physionomie morne qu'il avait constamment, et qu'on avait pu attribuer -jadis à un amour qui craignait un refus. Silencieux, absorbé dans de -sombres pensées, il finit par donner à sa femme une sorte de terreur -vague, mais instinctive, qui, remplaçant un bonheur et des joies -jusqu'alors inconnus, fut pour elle une douleur également grande; elle -comprit le malheur sans savoir comment le parer, et cet état finit par -lui devenir insupportable. - ---Qu'avez-vous, Henri? lui dit-elle un soir que, rentrés après une -longue promenade dans laquelle il n'avait répondu que par des -monosyllabes à tout ce qu'elle lui disait, il marchait toujours en -silence dans le salon, les bras croisés sur sa poitrine, et comme -perdu dans un monde de pensées étrangères à ce qui l'entourait... - ---Moi! répondit-il en tressaillant... mais je n'ai rien... que du -bonheur, Amélie... et vous le savez bien!... - -Amélie ne répondit pas, mais deux larmes roulèrent lentement sur ses -joues: c'était son coeur qui avait parlé. Henri alla à elle, et la -prenant dans ses bras il lui dit avec un accent de profonde tristesse: - ---Je te l'ai dit, Amélie... il y a du malheur à m'aimer. Tu l'as voulu -cependant, et cette persistance m'a attaché à toi... et voilà -maintenant, que le temps de prouver que tu ne crains pas d'aimer celui -qui souffre est venu, tu parais le redouter? - ---Ah! je jure d'être heureuse, même de souffrir pour toi!... Mais que -je sache du moins ce qui t'occupe... Pourquoi nos pensées ne -sont-elles pas communes? Pourquoi ne pas m'ouvrir ce coeur, qui est -maintenant mon bien?... Pourquoi?... - ---Amélie, tu ne peux rien savoir, du moins pour ce moment, de ce qui -m'occupe au point, je l'avoue, de me faire oublier quelquefois que je -suis près de toi. Mais je t'aime... je n'aime que toi... C'est une -vérité du coeur... crois-la... - -Amélie secoua lentement la tête, et résistant à la pression des bras -de son mari, qui la retenait contre lui, elle s'éloigna blessée dans -l'âme du refus de Henri... Son caractère, doux et bon dans l'habitude -de la vie, était soupçonneux et jaloux dès que l'affection se trouvait -engagée... L'amitié même ne pouvait jamais la rassurer; elle craignait -toujours de n'être pas assez aimée... Ce sentiment avait une source -qui devait le faire excuser, mais il rendait malheureux ceux qu'elle -aimait: la méfiance est si pénible!... Une justification, qu'elle soit -ou non facile, est toujours le sujet d'un reproche, même tacitement -exprimé lorsqu'on craint de le faire à haute voix... - -La comtesse et le marquis étaient retournés à Paris, et avaient laissé -le jeune couple aux joies des premiers jours d'un premier et légitime -amour... Ils étaient donc seuls, et personne ne pouvait se mettre -entre eux et ce nuage qui venait de s'élever... Amélie retourna dans -son appartement après la conversation qu'on vient de rapporter, et là, -pleurant avec angoisse, elle laissa venir à elle les plus pénibles -pensées; pour la première fois elle eut la terrible crainte d'avoir -été épousée pour sa fortune!... Henri en aimait peut-être une autre -avant de la connaître!... Lorsque son imagination lui présentait cette -image, elle devenait froide et pâle et se sentait mourir... D'autres -fois elle pensait que Henri avait peut-être perdu cette femme qu'il -avait aimée... Mais qu'elle fût morte ou vivante, Amélie en était -jalouse...: avec une âme comme la sienne, la tombe n'était pas un -refuge... Cette idée lui parut la plus vraisemblable... et elle la -caressa comme la moins douloureuse; elle essuya ses yeux, et descendit -pour rejoindre Henri. - -Elle le trouva sous la colonnade qui formait la façade de la maison du -côté du parc; il était debout, appuyé contre une des colonnes et -regardant, peut-être sans le voir, le magnifique paysage, éclairé par -la lune, qui se déployait au loin devant lui... C'était cependant une -vue magique, car le pays qu'il avait sous les yeux était cette vallée -de Montmorency que nous laissons, simples que nous sommes, pour aller -au loin chercher ce qui ne la vaut pas... Henri avait en ce moment les -yeux attachés sur le lac d'Enghien, qu'il voyait à sa gauche, et sur -lequel voguaient plusieurs barques qui portaient sans doute des -heureux du monde; car il parvenait jusqu'à lui, dans le calme du -soir, des sons d'une harmonieuse musique et des paroles joyeuses... Ce -contraste lui était probablement pénible, car Amélie le trouva plus -sombre qu'une heure avant. Son front était fortement plissé, et ses -lèvres serrées et contractées semblaient retenir une imprécation... - -Dans une âme jalouse tout éveille un soupçon; Amélie ne vit dans ce -qu'elle remarquait qu'un souvenir rappelé... Henri était allé à -Venise... ces barques, ces chants, cette belle nuit, cette lune aussi -radieuse que dans le beau ciel de l'Italie... Amélie traduisit ainsi -ce qu'elle voyait... En ce moment Henri l'aperçut, et l'attirant à lui -il la baisa au front: - ---Pourquoi m'as-tu quitté? lui demanda-t-il avec cet accent qui -s'adresse toujours au coeur... Reste auprès de moi... J'aime à te voir -et à t'entendre au milieu de ces joies mystérieuses d'une belle nuit -d'été dans un pays enchanté... Reste... ainsi... toujours!... Et il la -rapprochait de lui... et il baisait doucement ses yeux, ses cheveux et -son front... et elle, alors oubliant tout, elle laissait tomber sa -tête sur la poitrine de son mari, et n'avait plus ni doutes, ni -soupçons, ni rien de ce qui lui déchirait le coeur... Elle regardait -avec orgueil et amour son Henri, qui, dans cet instant surtout, lui -paraissait plus beau que jamais elle ne l'avait vu... Entièrement vêtu -de noir, sa belle taille se déployait admirablement sur la colonne -blanche sur laquelle il s'appuyait dans une attitude toute -gracieuse... Amélie en était fière... Tout à coup une réflexion -qu'elle ne put repousser se présenta à elle: - ---Henri, lui dit-elle, pourquoi portez-vous toujours le deuil?... -Depuis que je vous connais, jamais je ne vous ai vu autrement vêtu -qu'en noir!... vous ne l'avez même pas quitté le jour de notre -mariage. - -À cette question, Henri parut entièrement bouleversé!... Sa pâleur -habituelle redoubla... ses mains se contractèrent et repoussèrent -Amélie, qu'auparavant elles serraient avec amour sur son coeur... - ---Oui, s'écria-t-il avec violence, je porte le deuil et le porterai -LONGTEMPS!... TOUJOURS... PEUT-ÊTRE!... C'est un voeu!... un voeu -terrible écrit avec du sang et enregistré par Satan, car c'est de la -vengeance qu'il me faut... et une vengeance plus grande, s'il est -possible, que l'injure... - -Et repoussant Amélie qui, les mains jointes, était devant lui -terrifiée de sa colère, il descendit rapidement le perron et s'enfonça -dans le bois, d'où il ne revint que fort avant dans la nuit. - -À dater de ce jour, les deux époux éprouvèrent un changement réel et -fâcheux dans leur vie intérieure. Henri avait évidemment un secret, -tenant à sa vie passée et présente, qu'il défendait contre la jalousie -curieuse d'Amélie: la chose était visible.--Un jour, tandis qu'ils -étaient à dîner, on remit une lettre à Henri... Amélie vit d'abord -qu'elle était apportée par un messager; car l'heure de la poste était -passée, ainsi que celle de l'arrivée d'une voiture de paysan qui -chaque jour apportait de Paris les commissions et les lettres... Henri -lut cette lettre avec une émotion visible... il la relut plusieurs -fois... et réfléchit ensuite profondément. - ---Monsieur le comte répond-il? demanda le valet de chambre... - ---Dites seulement que c'est BIEN..., dit Henri. - -Il plia la lettre, la mit dans l'une des poches de son gilet, et -continua la conversation pendant le reste du dîner avec une aisance -qui voulait être naturelle, mais qui était évidemment contrainte. -Amélie était plus qu'inquiétée par sa jalousie cette fois, et, en -effet, il y avait motif. - -À peine le dîner fut-il terminé que Henri prit son chapeau, embrassa -Amélie et s'élança dans le parc, en se dirigeant vers une partie qui -donnait sur une route assez déserte. - -L'instinct de la jalousie chez une femme est rarement trompeur, pour -son malheur et celui de l'homme qu'elle aime... Amélie savait que de -ce côté Henri ne pouvait sortir du parc que pour aller à Enghien, et -il n'avait pas de clef... C'était donc du côté de la route qui bordait -le parc qu'il fallait aller... mais à quel endroit?... le parc était -grand... Amélie jeta un chapeau sur sa tête et courut dans la -direction qu'elle avait vu prendre à son mari... - ---Peut-être parleront-ils, se dit-elle avec un sourire qui rendait -tout ce qu'elle souffrait... et je les entendrai... - -Arrivée dans la partie du parc qui touchait à la route, elle écouta... -rien... rien que le bruit qu'elle-même produisait en écrasant les -feuilles sèches sous ses pieds... rien que le bruit des battements de -son coeur... Tout à coup elle s'arrête... elle a entendu des voix près -d'elle... elle écarte des branches... et elle aperçoit à quelques pas -d'elle son mari appuyé sur le chaperon ou le parapet d'un mur à -hauteur d'appui, donnant sur la route dont il a été parlé, et disant -adieu de la main et de la voix, mais parlant bas, à un homme d'une -belle tournure et dont la figure était vivement agitée... Cet homme -répondit affectueusement à l'adieu de Henri; puis, ramenant son -manteau autour de lui, il s'éloigna rapidement... Henri, après l'avoir -conduit de l'oeil, quitta le mur et rentra dans le parc... Tout -redevint silencieux et solitaire, et Amélie demeura seule, livrée à -ses réflexions. - -Elles étaient étranges. Quel était cet homme?... un messager sans -doute... cependant ce n'était pas un domestique... C'était donc un -ami? mais alors pourquoi Henri a-t-il été si peu de temps avec lui?... -Amélie ne savait que résoudre... Dans ce moment, ce qu'elle craint, -c'est que son mari ne la surprenne l'épiant... elle court rapidement -en suivant le mur dans une autre direction, et se trouve enfin dans la -partie du parc tout opposée à celle qu'avait suivie Henri. Plus -tranquille alors sur les suites de sa démarche, Amélie revint -lentement au château sans rencontrer son mari, qu'elle trouva assis -dans le salon et profondément occupé devant une carte d'Europe. -Lorsqu'elle entra, il l'appela de la main et l'embrassa avec une -tendresse qui lui donna une vive émotion... - ---Tu m'aimes donc? lui dit elle, en passant sa main dans la belle et -blonde chevelure de Henri... et le regardant avec cet amour que les -femmes seules ressentent et expriment... - ---Enfant! est-ce que tu en doutes jamais?... - -Et comme il voyait qu'elle gardait le silence: - ---Amélie, si je savais que tu doutasses de moi un seul instant, je -partirais à l'heure même, et tu ne me reverrais jamais. - -Elle se jeta dans ses bras et le serra convulsivement contre elle. - ---Notre union est une union consacrée devant Dieu, Amélie... La femme -qui soupçonne son amant le fait avec raison, elle craint ce qui peut -lui arriver...: l'abandon!... mais, à moins d'avoir une preuve -positive, la femme qui soupçonne son mari lui fait tort dans son -honneur et dans sa foi... Retiens bien cette parole, Amélie!... - -Plusieurs jours s'écoulèrent... Henri paraissait moins accablé depuis -l'entrevue du parc... Lorsque le mois de juillet fut à sa fin, le -jeune ménage retourna à Paris. La comtesse, accoutumée à voir -journellement Amélie, ne pouvait se faire à cette solitude. Amélie le -comprit, et puis ensuite elle retournait avec Henri, et partout où -elle était avec lui elle était bien. - -L'intérieur de cette famille était heureux, du moins en apparence; il -y avait bien quelques peines, mais elles étaient pour Amélie, et -quelquefois pour sa tante lorsque la conversation venait à se porter -sur l'Empereur; alors la colère de Henri ne reconnaissait de bornes -que celles imposées par le respect qu'il devait à la comtesse, dont -l'attachement pour Napoléon était proportionné à sa reconnaissance: -aussi jamais ne souffrit-elle une parole contre lui dans son salon, -alors un des plus brillants de Paris. - ---Il m'a rendu ma fortune, disait-elle, et a été le bienfaiteur des -miens; je l'aime enfin; et d'ailleurs toute la France l'aime comme -moi... Nous l'aimons tous, et nous l'avons prouvé en le proclamant le -2 décembre 1804. - -Le respect arrêtait la réponse de Henri sur ses lèvres: non-seulement -il adorait ses princes, mais c'était avec un saint amour!... et ce qui -n'était pas EUX était son ennemi!... Henri alors quittait le salon et -se retirait chez lui... Amélie allait le joindre... Elle admirait -Napoléon, mais elle ne l'aimait pas, et ce demi-rapport d'opinion -avait été un attrait de plus pour Henri... il était de ces hommes qui -n'ont qu'un jour pour éclairer leur opinion politique, et qui ont -dormi pendant les quarante années de révolution qui viennent de -s'écouler; et pourtant Henri de C*** était un homme de talent et -d'esprit. - -Un jour Henri entra dans la chambre d'Amélie, une lettre à la main, et -lui annonça qu'il venait lui dire adieu parce qu'il partait dans une -heure pour la Normandie. - ---Vous partez! s'écrie Amélie; mais je pars aussi, moi! - ---Impossible, mon amie... Je vais dans un vieux château qui m'a été -rendu lors de ma radiation et que je n'ai pas encore vu. Un vieux -précepteur qui m'a élevé y demeure comme concierge; il est malade, et -je dois y aller sans perdre un instant... - ---Mais, encore une fois, je veux y aller avec toi. Il faut une femme -auprès d'un malade... - ---Pauvre enfant, tu ne sais pas ce que tu demandes! toi, accoutumée au -luxe et à tout ce qu'il donne de superfluité, tu n'aurais pas même le -triste nécessaire dans mon vieux manoir... Non, non, tu ne peux pas -venir... - ---Mais je le veux, moi! répondit Amélie en pleurant; je ne veux pas te -quitter... Que m'importe un dîner plus ou moins bon, un appartement -plus ou moins commode?... Je veux te suivre!... - -Dans ce moment, la comtesse entra chez sa nièce; on la fit juge de -l'objet de la contestation, et elle fut de l'avis d'Amélie. Cette -absence, ne devant durer que huit jours, ne pouvait l'incommoder... -Henri ne savait comment résister davantage. - ---Je ne puis vivre sans toi, même huit jours, répétait Amélie en -pleurant. - -Henri réfléchissait...: quelquefois en contemplant cette jeune femme, -si aimante et si dévouée, il était au moment de céder...; et puis, une -voix intérieure lui criait de s'arrêter... - ---Écoutez, dit-il aux deux femmes, je n'ai jamais rougi de mon peu de -fortune: en épousant Amélie, je l'aimais, et je savais qu'un amour -vrai comme le mien paierait plus qu'une couronne. Mais ce qui est -compris du noble coeur d'Amélie ne l'est pas de tout le monde... -Pourquoi voulez-vous me contraindre à rougir devant vos domestiques, -qui ne comprendront pas la grandeur qui réside dans les murs lézardés -de mon vieux château?... Ses tours eussent été relevées, si, comme -beaucoup d'autres de ma caste, j'avais voulu adorer l'idole!... - ---Eh bien! je partirai seule avec toi... Je n'emmènerai qu'Annette, -comme toi tu n'emmèneras, je présume, que Louis. - -Annette était la soeur de lait d'Amélie; et Louis, le valet de chambre -de Henri, l'avait vu naître. - -En écoutant Amélie, en la regardant, une pensée rapide traversa -l'esprit de son mari... il ne résista pas davantage. - ---Eh bien! lui dit-il, viens avec moi, je ne m'y oppose plus... Ce -sera peut-être heureux pour tous deux. - -Deux jours après ils étaient sur la route de Normandie; Amélie et -Henri étaient dans une calèche bien fermée, Annette sur le siége; -Louis courait en avant et faisait préparer les chevaux... Ils allaient -fort vite... Henri payait les guides comme s'il allait chercher une -couronne... Souvent il regardait à sa montre. - ---Nous ne marchons pas, s'écriait-il; et ils allaient comme le vent. - -Enfin, vers le milieu du second jour, ils atteignirent la dernière -poste de la grande route: c'était un pauvre village comme la plupart -de ceux qui sont près de la mer, en Normandie, de ce côté surtout. À -peine Henri fut-il arrivé qu'il fit demander un fermier qui devait -fournir des chevaux pour aller au château de C***, terme du voyage. En -peu d'instants les chevaux furent prêts: on aurait dit qu'ils -_attendaient_... Les voyageurs repartirent aussitôt, au grand -contentement de Henri, dont l'empressement semblait avoir redoublé -depuis qu'il avait entretenu le fermier. - -À mesure qu'ils avançaient, la route devenait plus difficile. Les -grandes pluies d'automne avaient tellement dégradé le chemin, que la -calèche pouvait à peine avancer. Vers le soir le temps se couvrit, et -de longues rafales annoncèrent un orage. Amélie, qui jamais n'avait -voyagé que dans le midi de la France et en Italie, était -désagréablement surprise de ce froid sombre, de ce ciel gris et de cet -air âpre qui racontait toutes les souffrances que devait éprouver le -pauvre dans cette contrée inhospitalière; tout à coup elle entend un -bruit d'une nature étrange. Le postillon s'était arrêté pour laisser -souffler les chevaux; Amélie entendit alors comme les acclamations de -plusieurs milliers de voix, mais sans rien voir. C'était comme la -rumeur d'une ville éloignée; et ce bruit avait son accroissement et -son affaiblissement. Cette régularité était solennelle... et au milieu -de ce pays presque sauvage, le soir, au moment où la nuit commence à -envelopper tout ce qui est autour de nous d'un voile sombre, ce bruit -avait un mystère qui devait frapper l'âme d'Amélie d'une sorte de -terreur...; et à mesure que la voiture avançait, il devenait plus -retentissant. - ---Mon Dieu, dit-elle enfin, rompant le long silence qui s'était établi -entre elle et Henri depuis le village où ils avaient quitté la grande -route, mon Dieu, quel bruit étonnant!--C'est la mer, lui répondit en -souriant son mari, c'est le bruit de l'Océan dans sa majesté et sa -beauté lorsque la tempête commence à soulever ses vagues. - -Dans ce même moment, un beau spectacle s'offrit aux yeux d'Amélie: la -voiture était parvenue au sommet d'une petite colline de sable; et -tout à coup, comme si un rideau s'était levé, l'Océan, avec ses -vagues, ses falaises et ses grèves solitaires, déroula l'immense -tableau de ses beautés devant Amélie. Alors elle oublia sa terreur -passagère et fut saisie d'admiration... Toutefois elle frissonnait -encore. La belle mer d'Italie, avec ses rivages fleuris et embaumés, -ses bords enchantés; Venise et ses bouquets de roses; l'Adriatique, -ses barques et ses gondoliers toujours poétiques, ne voguant sur ses -eaux claires que pour une fête ou pour l'amour, avaient, pour une -femme comme Amélie, une poésie plus sensible que la voix solennelle de -l'Océan et la sombre grandeur de ses scènes. Mais Henri, à la vue de -la mer, fit une exclamation qui révélait la joie de son coeur...: on -voyait qu'il retrouvait un lieu chéri et préféré... Cette joie se -peignait dans ses yeux, dans sa physionomie radieuse, que la lune -éclairait en ce moment. - ---Tiens, dit-il à sa femme en levant la main vers un rocher qui -s'élevait d'une hauteur de plus de quatre-vingts pieds au-dessus des -falaises qui, en cet endroit, bordaient le rivage, tiens, voilà _ton -château_; vois pour quel lieu tu as quitté le palais enchanté que tu -habitais il y a deux jours. - -Amélie suivit la direction de la main de Henri, et aperçut, en effet, -tout en haut du rocher, quelques tourelles qui se dessinaient en noir -sur l'azur ardoisé du ciel... Placé au sommet de ce roc escarpé -incessamment battu des flots et exposé au courant d'une marée presque -furieuse en cet endroit, dont les lames se brisaient avec fracas -contre les écueils au bas du rocher, ce château semblait une de ces -décorations fantastiques que l'imagination évoque à la suite d'une -vieille légende. Aussi, l'impression que produisit la première vue du -château de C*** sur Amélie fut un effroi qu'elle ne put cacher à Henri -et qu'elle ne chercha même pas à lui dissimuler; car, se jetant dans -ses bras, elle cacha sa tête dans son sein en s'écriant:--Ah! mon ami, -quel horrible lieu! - -Henri l'embrassa avec tendresse en cherchant à la rassurer. Il lui dit -que, parvenus au château, la grandeur du spectacle qu'elle verrait lui -en ferait oublier la première et pénible impression, et que, -d'ailleurs, de l'autre côté du rocher qu'ils allaient tourner, elle -aurait une route facile et moins solitaire. En effet, ils entraient -alors dans un misérable village formé de quelques cabanes de -pêcheurs... Mais cette petite peuplade était déjà couchée et endormie, -et les voyageurs ne furent accueillis, en la traversant, que par les -longs aboiements des chiens qui, se mêlant au bruit de la mer et de la -tempête, formèrent l'harmonie qui salua Amélie et son mari à leur -arrivée dans leur antique manoir... - -Comme Henri l'avait annoncé en effet, la voiture parvint sans peine au -grand portail gothique du château; la plate-forme sur laquelle elle -s'arrêta était recouverte d'un gazon court et épais qui avait fleuri -en cet endroit sous la protection de l'édifice qui le garantissait du -vent salin de la mer. Quant à l'édifice lui-même, son aspect, -lorsqu'elle en fut près, ne diminua pas la terreur que de loin il -avait inspirée à Amélie. On voyait que cette habitation avait été -abandonnée pendant bien des années. Sa construction était antique, -mais grossière, et sans rappeler ces admirables édifices du moyen âge -avec leurs dentelles de pierre, leurs tourelles romantiques, et tout -ce qui éveillait l'imagination du voyageur et lui faisait retrouver, -au milieu d'un château en ruines, la châtelaine et ses pages, ses -troubadours et son chapelain. Le château de C*** était plus vieux que -le moyen âge. Sa construction était grossière, en pierres brutes et -grisâtres, prises évidemment dans les rochers du rivage; ses fenêtres, -peu nombreuses, étroites et fort élevées, étaient distribuées avec un -grand mépris de la régularité. Malgré sa solidité réelle et fort -apparente, une partie du bâtiment avait cédé à l'action du temps et -des éléments, et n'offrait plus que des ruines. On voyait que les -hommes avaient aidé à tous deux, ce qu'ils font toujours lorsqu'il -s'agit de détruire: les poutres avaient été arrachées, pour faire du -feu, par les pauvres vassaux, et les murs s'étaient enfin écroulés: -la partie gauche du château était demeurée seule habitable et intacte. - -Lorsque cette habitation désolée s'offrit ainsi aux yeux de la jeune -femme accoutumée à tout le luxe et à toutes les douceurs d'une vie -toujours heureuse, elle ferma un moment les yeux pour ne rien voir... -Mais ensuite elle fut rappelée à elle-même par la voix de Henri.--Je -l'ai voulu, se dit-elle à elle-même, pourquoi me plaindre et lui faire -de la peine? - -Et tout aussitôt elle courut légèrement à son mari, qui, déjà dans la -cour du château, commençait à se repentir d'avoir eu la pensée -d'amener Amélie au château de C***. Mais elle l'aborda en riant, -plaisanta la première sur la ressemblance de son manoir avec le vieux -château d'_Udolphe dans les Apennins_, et fut si bonne et si aimable, -que Henri, tout joyeux, se dit: - ---J'ai bien fait... Elle fera _tout ce que je voudrai_. - -Toutefois la terreur d'Amélie fut plus forte que sa résolution en -traversant la cour solitaire et en montant l'escalier tournant qui -conduisait à son _appartement_... Elle se serrait contre Henri, et, -s'appuyant sur sa poitrine, elle fermait les yeux, se laissant -conduire comme un enfant. - -La chambre où elle fut conduite était convenable... Les meubles en -étaient vieux mais propres, et un feu brillant, qu'avait allumé le -vieux concierge, lui donnait une gaieté d'aspect qui fit oublier à -Amélie ses fatigues et ses terreurs. - -Sa nuit fut paisible. Elle dormit comme on dort à dix-huit ans -lorsqu'on est fatigué. Le lendemain, la vue magnifique qui s'offrit à -elle à son réveil lui fit non-seulement tout oublier, mais lui donna -le désir de prolonger son séjour à C***. Le soleil brillait dans un -ciel bien bleu, et les vagues, la veille si furieuses, au matin, -étaient calmes et limpides, et portaient les barques des pêcheurs du -hameau qui étaient au bas du château. Henri lui apprit qu'elle -pourrait se promener facilement quand elle le voudrait sur la mer, en -prévenant quelques heures d'avance, parce que les écueils qu'elle -avait aperçus en arrivant, et qui l'avaient tant effrayée, n'étaient -que du côté de la route.--Mais dans cette partie, poursuivit-il en -indiquant celle qui bordait les ruines, il y a une espèce de port -naturel où la mer est paisible. - ---Est-ce que les vaisseaux peuvent y aborder? demanda Amélie. - ---Des vaisseaux! dit vivement Henri...! des vaisseaux!... Vous ai-je -dit cela?... Non sans doute!... Comment voulez-vous que des vaisseaux -puissent arriver ici?... N'allez pas dire une chose comme cela à -Paris, car on rirait de vous, ma chère. - -Il dit ce peu de mots avec une telle vivacité, qu'Amélie fut -étonnée...; mais cette impression fut passagère, et bientôt elle -l'oublia d'autant plus facilement, que Henri mit une telle activité à -faire préparer une embarcation, que le matin même elle put se promener -sur la mer... Henri la conduisit sur la côte à deux ou trois lieues, -dans un pays ravissant. De hautes falaises abritaient des bois de -chênes et de bouleaux, qui, ayant conservé leurs feuilles, étaient -d'un prix inestimable à cette époque de l'année où tous les bois sont -dépouillés... Le lieu où Henri avait conduit Amélie était presque -désert: quelques maisons construites depuis peu, mais n'ayant qu'un -étage et pour une ou deux personnes seulement, formaient le hameau où -se trouvait Amélie.....; elle n'y vit que trois ou quatre femmes dont -le langage la surprit... il n'avait rien de celui de cette province... -Henri connaissait les hommes, à ce qu'elle présuma; car il parla -longtemps avec deux d'entre eux, et leur conférence fut même assez -longue, tandis qu'Amélie, accompagnée d'Annette, s'amusait à parcourir -le bois et à ramasser des coquillages sur le rivage... - -Tout à coup le temps, qui avait été beau depuis le matin, se couvrit, -et le vent recommença à souffler avec violence. Amélie descendit -rapidement et courut à Henri, qui paraissait toujours sérieusement -occupé avec les deux hommes qui l'avaient reçu à sa descente de la -barque... Le temps paraissait surtout les occuper: - ---Mon ami, je t'assure que je n'aurai pas peur, dit Amélie, se -penchant sur son mari. - -Il se retourna vivement, et lui saisissant la main: - ---Quoi donc! s'écria-t-il, avez-vous entendu ce que je disais? - -Amélie sourit de la véhémence de son mari... - ---Moi! dit-elle; je n'ai rien entendu... Eh! que voulais-tu donc que -j'entendisse d'ailleurs?... - ---Je craignais que tu ne t'effrayasses de ce que ces hommes disaient -du temps, dit-il en se reprenant ensuite, comme honteux de sa -vivacité. - ---Oh! je suis aguerrie maintenant, et je braverais une tempête, je -crois!... et puis avec toi, mon Henri, que ne braverais-je pas! - ---Viens, lui dit-il, partons, car la tempête va nous surprendre. - -Le retour fut heureux, malgré le gros temps; mais vers le soir la -tempête se déclara... Henri était dans une violente agitation... rien -ne pouvait expliquer son inquiétude. Amélie fut livrée de nouveau à -une foule de pensées qui troublaient sa raison... Elle en vint à -croire que son mari attendait quelqu'un!... une femme!... et qu'il -était inquiet pour sa vie... En effet, rien ne pouvait expliquer -pourquoi, malgré la pluie et le vent, Henri allait sur le haut du -rocher pour faire allumer des feux et établir une sorte de fanal; -cette occupation dura une partie de la soirée... Vers onze heures la -tempête s'apaisa; alors seulement Henri rentra dans la chambre de sa -femme, qui, pendant son absence, était demeurée en prières et -pleurant. En lui voyant cette tristesse, son mari fut presque irrité -et le lui témoigna durement. - ---Je t'ai emmenée avec moi, Amélie, pour être une consolation et un -accroissement à ma douleur et à ma tristesse. Je suis un -malheureux!... un paria!... je te l'ai dit; pourquoi n'as-tu pas voulu -me croire?... Je me proposais de t'ouvrir mon coeur ici... mais si tu -n'es qu'une enfant insensée, comment le puis-je faire?... - -Amélie se repentit... demanda pardon, l'obtint, et tous deux se -couchèrent accablés des fatigues de la journée. - -Amélie dormait profondément, lorsqu'elle fut à demi réveillée par un -bruit sourd semblable à un coup de canon... Elle ouvrit les yeux, tout -était encore sombre... elle écouta avec attention... le même bruit se -répéta. - ---Éveillerai-je Henri? se dit-elle... Non... Mais dans le même moment -elle comprit que Henri était éveillé comme elle, car il se pencha pour -écouter si elle dormait... Elle ne dit rien... alors Henri se leva -doucement avec une grande circonspection... Il passa seulement une -redingote, s'enveloppa de son manteau, et se penchant sur sa femme, -qu'il croyait endormie, il effleura son front et ses cheveux de ses -lèvres...; puis s'élançant hors de la chambre, elle l'entendit qui -courait rapidement dans les vastes corridors du château. - -Où allait-il ainsi à cette heure de la nuit?... Amélie, demeurée -seule, fut d'abord stupide d'étonnement; il lui était démontré que son -mari attendait quelqu'un... Cette sollicitude du soir pour le fanal... -cette course nocturne... l'homme du parc à Paris!... - ---Mon Dieu, qu'est-ce donc que cela peut être? s'écriait Amélie dans -l'angoisse de son coeur... - -Elle pleura... Sa position lui parut ce qu'elle n'était pas... elle se -crut trahie... elle s'affligea sans mesure...--Oh! s'écriait-elle, -pourquoi ai-je quitté ma mère?... - -Vers le matin elle entendit des pas à la porte de sa chambre, puis -cette porte s'ouvrit lentement... c'était Henri... il s'avança -doucement vers le lit, se pencha de nouveau, et ses lèvres se -posèrent encore sur les cheveux et le front d'Amélie... Ces deux -baisers du départ et du retour tombèrent sur son coeur comme une douce -rosée... Mais pourquoi s'éloigner d'elle au milieu de la nuit?... -pourquoi ce silence surtout? En quelques secondes Henri fut auprès -d'elle, et profondément endormi. - -Lorsque le lendemain tous deux s'éveillèrent, la matinée était -avancée. Le soleil n'éclairait pas comme la veille la vaste chambre -gothique, et la mer grondait toujours furieuse au bas du roc escarpé. -La nature était triste comme l'âme de la pauvre Amélie... Henri au -contraire était plus gai que jamais sa femme ne l'avait vu. Il était -seulement agité, et de grandes pensées semblaient l'occuper. Après le -déjeuner il dit à Amélie qu'il devait descendre au village pour -différents travaux... Il partit en effet et demeura tout le jour -absent, ne revint que le soir, et parut encore absorbé dans une -méditation qui ne parut à Amélie qu'une preuve de plus de ce qu'elle -redoutait. Comme toutes les jalousies, la sienne était insensée: si -Henri la trahissait, l'eût-il emmenée avec lui?... Mais la passion ne -raisonne pas, et Amélie s'y abandonnait entièrement. - ---Amélie, lui dit Henri, je serai peut-être obligé de partir demain -matin pour demeurer absent un jour entier... Je compte sur toi-même -pour que ces heures ne te paraissent pas trop longues... - ---Partir!... s'écria Amélie avec un accent d'aigreur hautaine qu'elle -ne put déguiser; et où donc allez-vous encore?... - ---Je n'aime pas les questions faites sur ce ton, répondit Henri; je te -dirai où je vais lorsque tu le mériteras par ta raison et ta douceur. - -Amélie pleura... demanda de nouveau et obtint son pardon, et la paix -revint encore au milieu d'eux... mais seulement en apparence... - -Le lendemain matin, Amélie, à son réveil, se trouva seule: Henri était -parti avant le jour, lui dit Annette en l'habillant... - -La journée fut mélancolique pour Amélie. Le temps était sombre et -pluvieux... Le vent soufflait dans les longues galeries du vieux -château inhabité et renvoyait des sons effrayants dans la partie où se -tenait Amélie... Ces vastes chambres toutes dégarnies de meubles, ces -dalles grises sur lesquelles résonnaient les pas avec de longs échos -dans les salles désertes, cette physionomie mélancolique prit un -redoublement de tristesse aux yeux d'Amélie dans cette journée, où, -seule avec elle-même et son inquiétude, elle entrevoyait un autre -avenir s'ouvrir devant elle, mais vaguement et sans savoir ce qu'elle -avait à en redouter... Vers le soir, cette inquiétude incertaine se -changea en une terreur réelle... Les objets prirent une forme, une -voix pour lui parler et lui dire des paroles effrayantes... La journée -s'écoula enfin, mais au milieu d'une telle agitation qu'Amélie ne -comprit rien à ce qu'elle éprouvait... Annette ne disait rien... mais -ses regards parlaient pour elle, et lorsque Amélie, cédant enfin à sa -terreur et à ses impressions intérieures, fondit en larmes en -s'écriant qu'elle était bien malheureuse, Annette se mit à genoux -auprès d'elle, pleura sur ses mains froides et tremblantes, et répéta -de sa douce voix: - ---Ah! oui, ma pauvre maîtresse!... bien malheureuse!... - -Rien ne redouble l'affliction d'une femme qui pleure comme de voir -pleurer avec elle. Amélie le prouva, et ses sanglots, longtemps -retenus, sortirent alors avec angoisse de son sein. Toutefois avec les -larmes arrivèrent les consolations, car c'est être consolée déjà que -de pouvoir parler de ses peines à l'amie qui pleure avec vous... -Annette était une soeur plutôt qu'une femme de chambre, et Amélie en -lui parlant croyait parler à la comtesse de M***. - -Comment Amélie n'avait-elle pas fait la remarque que ce précepteur -dont le comte Henri avait parlé à Paris n'était pas au château? -Annette l'avait très-bien remarqué, elle, et le fit observer à sa -maîtresse. Amélie tressaillit. C'était vrai... et jamais depuis trois -jours Henri n'en avait parlé. Il avait oublié le mensonge qu'il avait -fait à Paris... Ce fait accrut encore les inquiétudes d'Amélie... Le -vieillard qui était concierge était un vieux domestique du père -d'Henri... Lui-même l'avait dit à Annette. - -Les deux femmes passèrent la nuit à causer, mais bien bas, car tout -leur faisait peur dans cette vaste solitude, et l'écho de leurs voix -suffisait pour les effrayer. Elles fermèrent exactement la porte de -l'appartement et ne l'ouvrirent que le lendemain à la femme du vieux -concierge, lorsqu'elle vint apporter le déjeuner. - -La journée fut triste et plus sombre que celle de la veille... Le -temps devenait de plus en plus menaçant... La tempête était -furieuse... Le roc sur lequel était bâti le château était quelquefois -ébranlé par les vagues qui se venaient briser sur lui... À chaque coup -Amélie tressaillait... À chaque rafale de vent qui entr'ouvrait la -porte mal close, elle songeait à son ravissant appartement de la rue -d'Anjou à Paris, et une larme roulait sur sa joue pâle en voyant cet -abandon, cet isolement qui l'entouraient de leur glaciale douleur... - ---Mon Dieu, disait-elle à Annette, que suis-je venue chercher dans ce -malheureux séjour!... - -Annette ne répondait rien... Mais voulant au moins distraire sa -maîtresse, dès que le jour fut venu, elle courut partout avec la -légèreté d'une jeune fille de vingt ans, vive et gaie, et tant que le -jour dura et éclaira les vieilles murailles du manoir, elle eut le -courage d'aller jusque dans les ruines, malgré tout ce que lui avait -dit la vieille concierge... Elle lui avait raconté de longues -histoires de revenants, d'apparitions... et Annette, qui n'avait peur -que des vivants, en avait fait une longue énumération à sa maîtresse; -et pour lui prouver qu'elle était brave, elle allait à tout instant -parcourir le château dans toutes ses parties, puis revenait la -chercher, croyant la distraire en la conduisant pour voir une vieille -armure oubliée dans une galerie, ou bien un meuble antique tombant en -poussière. Amélie se laissait conduire par complaisance... Mais après -le dîner, se sentant fatiguée, elle se refusa à parcourir de nouveau -le château... Annette partit donc seule cette fois, et laissa sa -maîtresse au coin de son feu et ensevelie dans ses réflexions... - -Le jour était tout à fait baissé. Amélie, inquiète de ne pas voir -revenir Henri, songeait avec douleur à la différence de cette triste -réalité avec le beau rêve que son imagination de jeune fille lui avait -offert... Seule maintenant dans un vieux château, loin de tous les -siens, de ses amis, abandonnée... elle pleurait... lorsque sa porte -s'ouvrit doucement, et quelqu'un qu'elle ne reconnut pas d'abord -s'approcha lentement d'elle: c'était Annette... À la lueur du feu qui, -de la cheminée, éclairait à peine cette vaste chambre, Amélie vit en -frémissant la pâleur de la jeune fille... Elle tremblait et pouvait à -peine se soutenir. - ---Madame, dit-elle en se laissant tomber sur une chaise, nous sommes -perdues si nous ne partons de suite pour Paris. - ---Qu'y a-t-il? s'écria Amélie... - ---Silence!.. Et Annette mit un doigt sur ses lèvres... en se -retournant pour voir si personne n'était derrière elle; puis elle -s'approcha de sa maîtresse et lui dit très-bas: - ---Madame veut-elle savoir où est M. le comte et ce qu'il fait? - ---Oh! s'écria Amélie, conduis-moi à l'instant... viens... - -Et elle entraînait la jeune fille... - ---Un moment, dit Annette... - -Et allumant une bougie, elle la cacha derrière sa main, puis elle dit -à sa maîtresse de la suivre... Elle lui fit parcourir de vastes -chambres, des galeries délabrées, des chambres abandonnées; enfin -elles arrivèrent dans une pièce assez petite dans laquelle Annette -laissa sa lumière. Puis, montant deux marches qui conduisaient à un -cabinet obscur dans lequel il n'y avait aucun meuble, comme, au reste, -dans toutes les pièces qu'elles venaient de parcourir, Annette se leva -sur la pointe de ses pieds devant une ouverture en oeil-de-boeuf qui -était pratiquée dans l'un des murs de ce petit réduit, et engagea sa -maîtresse à faire comme elle. - -Amélie ne distingua rien d'abord de ce qui était au-dessous d'elle. -C'était comme un vaste hangar, une cour couverte, pleine de ballots, -de caisses... des faisceaux d'armes étaient dans un coin de cette -halle... des voiles de vaisseaux, un vaste drapeau étaient suspendus -au-dessus de la voûte et flottaient agités par le vent, qui pénétrait -dans cette salle immense, malgré les portes en planches qui la -fermaient. Des centaines de bougies jetaient une vive lumière, et dans -le premier moment Amélie éblouïe ne put rien distinguer; mais -insensiblement son oeil s'accoutuma à distinguer les objets qui -étaient au-dessous d'elle... et, d'abord, elle vit ces ballots et ces -caisses, ces armes, ces drapeaux... Mais un grand bruit qui se faisait -entendre sans qu'elle pût voir ce qui le produisait lui inspira plus -de curiosité que le reste... Tout à coup un éclat brillant frappe ses -yeux, il est suivi de vives acclamations... Amélie voit enfin -au-dessous d'elle une table immense qui occupe le milieu de cette -halle... autour de cette table sont assis au moins cent hommes vêtus -de bleu, portant l'habit et le chapeau de marin[174]. Il y avait aussi -d'autres hommes vêtus comme les paysans le sont en France. Parmi eux, -Amélie reconnut les deux hommes de la côte voisine qu'Henri paraissait -connaître le jour où il l'y conduisit... Enfin, ses yeux familiarisés -parcourent la table une autre fois... elle y trouve des figures -étranges, des costumes bizarres, mais rien qui puisse justifier -l'intérêt qui l'a conduite en ce lieu... Elle allait descendre de son -observatoire et demander à Annette ce qu'elle voulait lui montrer, -lorsque tout à coup un cri étouffé lui échappe... ses yeux ont -rencontré un objet... Mais non, ce n'est pas lui... Dieu puissant, ce -ne peut être Henri, son Henri, là... au milieu de ces misérables... -hurlant dans la fureur de l'ivresse et blasphémant les noms les plus -saints... Mais elle ne peut plus douter... c'est Henri, c'est bien -lui... Dieu tout-puissant!... il est assis sur un siége plus élevé... -il est habillé comme eux... et même il les préside... il partage leurs -excès... il dirige l'orgie!... il est enfin un de ceux qu'Amélie a -sous les yeux... Pendant une demi-heure, peut-être, elle demeura -clouée à cette fatale fenêtre, où sa destinée l'avait amenée... Ce -qu'elle vit, ce qu'elle entendit la convainquit, hélas! qu'elle ne -rêvait pas, et que la réalité était là devant elle!... La sensation -qu'elle éprouva fut d'une telle nature, qu'elle crut un moment mourir -en voyant Henri, cet homme qu'elle aimait, cet homme dont elle portait -le nom, présider une orgie de brigands!... et réserver pour ces hommes -le sourire de ses lèvres et la joie de son coeur... oui... Amélie crut -mourir... Au moment où elle allait quitter cette fenêtre qui lui avait -montré son malheur, quelques voix seulement se faisaient entendre. - -[Note 174: La veste bleue, le chapeau ciré.] - ---Il faudra beaucoup d'argent pour cette expédition, commandant, -disait l'un des hommes de la côte à Henri. - ---J'en aurai, disait Henri. - ---Et comment? - ---Que vous importe? vous en aurez. - ---Oui, oui, dit l'un des hommes, cela s'entend... - -Et il fit le signe de mettre quelqu'un en joue. - -Amélie frémit... elle quitta enfin ce lieu maudit et retourna dans sa -chambre à demi morte de frayeur. Vers minuit Henri revint _de son -voyage_. Il paraissait accablé de fatigue, et fut moins tendre pour sa -femme; mais une heure avait suffi pour rendre cette froideur moins -sensible. Le lendemain il sortit encore. Ce fut pendant son absence -qu'Amélie fit avec Annette le plan que celle-ci exécuta. Amélie -écrivit à la comtesse qu'il fallait qu'_aussitôt_ sa lettre reçue, un -courrier envoyé de Paris vînt la chercher à C***, dont elle donnait -l'adresse de manière à ne se pas tromper. Cet homme devait avoir -l'ordre de ramener Amélie, parce que la comtesse était fort mal. - ---Je vous dirai pour quel motif j'en agis ainsi, ne dites pas un mot -de ma lettre au marquis. - -Annette se leva avant le jour, et eut le courage d'aller au village de -la poste porter ce paquet. Elle arriva au moment du passage du -courrier et vit partir la lettre. Tout allait bien. - -Revenue au château sans qu'on se fût aperçu de son absence, Annette -rendit le courage et l'espérance à sa maîtresse. Les deux jours -s'écoulèrent comme les autres, Henri fut presque toujours absent, et -toujours les mêmes assemblées et les mêmes orgies dans la grande salle -furent vues par Annette et par Amélie!... Le troisième jour, au matin, -une calèche attelée de quatre chevaux de poste entra dans la cour du -château, et le valet de chambre de confiance de la comtesse remit une -lettre à Amélie; elle contenait ce qui était convenu. - ---Ah! s'écria Amélie, je vais partir à l'instant. Lisez, dit-elle à -son mari en lui donnant la lettre. - ---Je ne puis t'accompagner, mais il faut partir, dit aussitôt le -malheureux jeune homme. - -Et, serrant sa femme dans ses bras, il la fit monter en voiture, la -recommanda aux soins du valet de chambre de la comtesse, et, veillant -lui-même à ce que tout fût bien dans la voiture, il l'embrassa, lui -promit de la rejoindre bientôt, et donna lui-même l'ordre aux -postillons de partir, et surtout d'aller vite... Le malheureux!... - -Amélie, en se séparant de lui, fut saisie d'un sentiment qui lui fit -éprouver une vive angoisse.--Je souffre bien, disait-elle quelquefois -à Annette... - -Mais la terreur revenait l'assaillir de nouveau, et les remords -s'effaçaient devant elle... - -Arrivée à Paris, elle ne put résister aux instances de sa mère -adoptive, et lui raconta tout ce qu'elle avait vu et entendu. Il leur -fut démontré que le marquis ne savait rien. Quant à Henri, les deux -femmes, dans leur sagesse, ne le virent pas très-coupable. En -conséquence, il fut arrêté entre elles qu'il fallait le taire au -marquis... - ---Comme au monde entier! s'écria Amélie... - -La comtesse ne répondit rien... Mais le lendemain matin elle s'en fut -chez Fouché. - ---Mon cher duc, lui dit-elle, je viens vous rendre _gratis_ un bon -office... mais cependant à une condition. - ---Quelle est-elle? - ---Vous allez le savoir. Vous faites si bien votre affaire qu'il y a -dans une province de France une troupe d'hommes qui conspirent contre -le gouvernement, et vous n'en savez rien... Quelqu'un parmi eux -m'intéresse vivement, et avant de rien vous dire j'exige votre parole -_d'honneur de Français et de chrétien_ qu'il aura la vie sauve et la -liberté; enfin arrêtez les autres et ne lui faites rien, cela est -clair, je pense. - ---Fort clair, en effet... Et où se trouve cette troupe? - ---Vous n'en saurez pas un mot jusqu'à votre serment... - ---Eh bien! je m'y engage... Je vous donne ma _parole d'honneur_ de -_Français_ et de _chrétien_ que le chef de votre troupe aura la vie et -la liberté sauves. - -La comtesse crut à L'HONNEUR, à LA FOI et au PATRIOTISME de Fouché!!.. -et elle parla... À mesure que ses paroles frappèrent l'oreille de -Fouché, les petits yeux de l'homme du comité de salut public -scintillèrent d'un feu joyeux et sanglant. - ---Oh! quel service vous me rendez!... s'écria-t-il; enfin, voilà plus -de dix mois que je suis à la recherche de cette troupe qui depuis un -an m'a été signalée par mes agents de l'Angleterre, et depuis près de -six mois par ceux du Calvados auxquels elle a toujours échappé... Le -chef est, dit-on, le fils d'un homme tué à Quiberon... il a juré de -venger la mort de son père sur tout ce qui reste de l'époque de la -révolution, et il a surtout juré mort à l'Empereur!... et à moi, -m'a-t-on assuré!... - ---Eh! non!... C'est faux!... c'est absurde!... C'est mon neveu, -s'écria la comtesse, et vous l'avez fait rentrer il y a un an!... - -Fouché se frappa le front. - ---Mais vous avez juré!... dit la comtesse. - ---Oui, oui... répondit Fouché; aussi soyez tranquille. - -La comtesse s'éloigna, mais non sans répéter: Songez à votre -serment... - -Quinze jours après cette conversation on lisait dans les journaux: -«Une bande de chouans, chassée du Calvados, dont elle troublait la -sûreté sur les routes et dans les campagnes, presque traquée par la -gendarmerie et au moment d'être saisie, s'était subitement échappée et -dérobée à l'autorité. Elle vient d'être retrouvée et _entièrement_ -détruite, ainsi que tout ce qui tenait à elle.» - -Le même jour, la comtesse reçut un paquet cacheté qui contenait -l'extrait mortuaire d'Henri de C***, fusillé à Caen, le... 1809[175]. - -[Note 175: L'histoire qu'on vient de lire n'aurait aucun mérite si -elle était composée. Elle est vraie dans tous les points: cette -sinistre aventure a eu lieu effectivement dans l'année 1809, et la -catastrophe fut ce que je dis ici. Madame de C*** est remariée -maintenant.] - - -FIN DU TOME QUATRIÈME. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - -CONTENUES DANS CE QUATRIÈME VOLUME. - - - Salon de madame de Montesson, à Paris et à Romainville. 1 - - Salon de madame de Genlis, à l'Arsenal. 97 - - Salon de la Gouvernante de Paris (1806 à 1814). 187 - - -PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR, RUE DE LA VIEILLE-MONNAIE, Nº 12. - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoire des salons de Paris (Tome 4 -/6), by Laure Junot, duchesse d' Abrantès - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES SALONS DE PARIS *** - -***** This file should be named 44054-8.txt or 44054-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/4/0/5/44054/ - -Produced by Mireille Harmelin, Christine P. 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