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diff --git a/44054-0.txt b/44054-0.txt new file mode 100644 index 0000000..df61ec1 --- /dev/null +++ b/44054-0.txt @@ -0,0 +1,9965 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44054 *** + +HISTOIRE DES SALONS DE PARIS. + +TOME QUATRIÈME. + + + + + L'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS + + FORMERA 6 VOL. IN-8º, + + Qui paraîtront par livraisons de deux volumes. + + La 2e a paru le 11 janvier; + La 3e paraîtra le 15 avril. + + Les souscripteurs, chez l'éditeur, recevront _franco_ l'ouvrage + le jour même de la mise en vente. + + + PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR, + Rue de la Vieille-Monnaie, nº 12. + + + + +HISTOIRE DES SALONS DE PARIS + + +TABLEAUX ET PORTRAITS DU GRAND MONDE, + +SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE, + +LA RESTAURATION, ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ier; + + +par + +LA DUCHESSE D'ABRANTÈS. + + +TOME QUATRIÈME. + + + + +À PARIS, + +CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE + +DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLÉANS, + +PLACE DU PALAIS-ROYAL. + +M DCCC XXXVIII. + + + + +Au Public, + +LE LIBRAIRE-ÉDITEUR. + + +Après avoir fait paraître les deux premiers volumes de l'HISTOIRE DES +SALONS DE PARIS, nous donnons aujourd'hui les tomes IV et V de cet +important ouvrage. Cette lacune que nous avons laissée dans la +publication est une circonstance trop inusitée, pour ne pas exiger de +notre part une explication; nous avons nous-même prié madame la +duchesse d'Abrantès d'intervertir l'ordre des volumes de cette +curieuse galerie, où figurent tous les personnages marquants dont la +connaissance peut intéresser la société de notre époque, parce que, +depuis que cette série de tableaux a été annoncée, on a, en quelque +sorte, voulu nous faire concurrence, en publiant un volume sous le +titre des SALONS CÉLÈBRES. + +Bien que cette entreprise, qui s'est jetée en rivale à la traverse de +la nôtre, fût soutenue par une plume habile, nous n'avons pas craint +qu'elle diminuât le moins du monde l'accueil favorable qui a été fait +au livre de madame la duchesse d'Abrantès; mais il nous importait +qu'on ne parût pas nous devancer en marchant sur nos brisées, et que +des sujets traités avec des souvenirs complets et une spécialité +unique ne parussent après d'insuffisantes esquisses faites sur des +ouï-dire plus ou moins exacts. + +C'est pour obvier à cet inconvénient que nous nous sommes mis en +mesure de ne pas faire attendre plus longtemps à nos nombreux +souscripteurs les principaux Salons de l'Empire. Et qui pouvait mieux +nous faire connaître le Salon de l'impératrice Joséphine, dans toutes +les phases de sa carrière si brillante et sa fin si triste, que la +femme qui, aux jours de toutes les grandeurs, consulaires et +impériales, s'est trouvée, par sa position, jetée dans les relations +intimes et publiques de cette famille, dont la haute fortune est une +des merveilles de notre histoire contemporaine? + +Qui pouvait en effet nous apprendre, sur ces temps, plus de choses que +nous désirions savoir, que madame la duchesse d'Abrantès, qui dans son +Salon de gouvernante de la ville de Paris a reçu tous les étrangers +de marque, toutes les illustrations de l'Europe, que la puissance et +la gloire d'un règne sans pareil attiraient dans la capitale du grand +empire? + +La troisième livraison de l'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS paraîtra +très-prochainement; elle se composera des tomes III et VI de la +collection. Le tome III contiendra les Salons célèbres du Directoire +et du Consulat, entre autres le Salon de _Barras_, le Salon de +_François de Neufchâteau_, le Salon de _madame Tallien_, _un bal des +victimes_, le Salon de _madame Récamier_, le Salon de _Lucien +Bonaparte_, comme ministre de l'intérieur (c'est le renouvellement de +la société en 1801 et 1802). Le tome VI contiendra le Salon du _prince +de Bénévent_, le Salon de _l'archi-trésorier_, le Salon des +_princesses de la famille impériale_, le Salon de _madame Regnault de +Saint-Jean-d'Angély_, le Salon de _madame Labriche_, au château du +Marais; le Salon du _comte de Demidoff_, le Salon de _madame Campan_, +etc., etc. + +Voilà ce que nous pouvons promettre avec assurance au public; et nous +sommes trop jaloux de sa bienveillance pour ne pas tenir tous nos +engagements. + + C. LADVOCAT. + + Ce 15 janvier 1838. + + + + +SALON DE MADAME DE MONTESSON, + +À PARIS ET À ROMAINVILLE. + + +J'ai déjà parlé de l'influence de madame de Montesson à la Cour +consulaire. Elle était positive le 18 brumaire, et de ce jour elle ne +fit que prendre plus de consistance dans un lieu où le maître +reconnaissait que madame de Montesson pouvait beaucoup. Madame +Bonaparte avait bien pu parler _de ses relations de Cour_ dans les +premiers moments de son mariage à un homme qui ne connaissait ni +Versailles, ni les usages de son étiquette. Mais le fait réel est que +madame la vicomtesse de Beauharnais n'avait pas été présentée, et +qu'elle ignorait une foule de détails de peu d'importance peut-être, +mais immenses dans leur application au nouvel ordre de choses que +voulait établir Napoléon. Il s'en aperçut bientôt, lorsque son regard +d'aigle eut parcouru le cercle des choses possibles à tenter, et jugea +qu'il fallait un auxiliaire à Joséphine pour représenter +convenablement à côté de lui dans la première place du monde, en +attendant qu'un trône remplaçât le fauteuil consulaire. De la grâce ne +suffit pas pour être reine, non plus que pour être aimée; elle fait +plaire, mais ne va pas au-delà: c'est beaucoup dans la vie ordinaire +d'une femme, mais il faut plus pour une souveraine.--Napoléon, qui +comprenait tout, le comprit à merveille. Aussi voulut-il que madame +Bonaparte prît _des leçons_ de madame de Montesson. C'est madame +Bonaparte, qui ne gardait jamais un secret même à elle, qui me l'a +dit. + +Personne, dans l'intimité de l'intérieur consulaire, ne pouvait mieux +en effet que madame de Montesson diriger la nouvelle maîtresse des +Tuileries dans son noviciat. Elle avait une grande connaissance des +usages de la Cour, quoiqu'elle n'y fût pas admise après son mariage +avec le duc d'Orléans[1].--Sa politesse était parfaite, quoique +toujours digne et convenable; sa conversation avait du charme; enfin +on trouvait qu'il y en avait beaucoup dans sa société, et sa maison +était alors la plus remarquable et même la seule qu'on pût citer à +Paris à cette époque. Je n'ai jamais entendu une autre opinion sur +elle, si ce n'est de la part de _ses deux beaux-fils_, MM. de +Saint-Albin et de Saint-Far; cette haine, car ils en avaient pour +elle, venait de loin. Ils avaient été fort irrités contre elle par son +mariage avec le duc d'Orléans. Ils prétendaient qu'il devait épouser +leur mère, qui lui avait donné trois enfants; or, cette mère était une +assez mauvaise danseuse de l'opéra et s'appelait autrefois +mademoiselle _Marquise_ (c'était _son nom de guerre_). Il était assez +difficile de faire entrer cela, même du côté gauche, dans la famille +des premiers princes du sang... Aussi n'en fit-on rien. On lui acheta +une belle terre, celle de Villemonble, tout à côté du Raincy, pour +conserver un peu de romanesque à la chose; c'était bien le moins, +puisqu'on ne la rendait pas légitime,--et puis on fit mademoiselle +Marquise _marquise de Villemonble_. Bien des gens trouvèrent que cela +avait l'air d'une mauvaise plaisanterie.--Mais la nouvelle châtelaine +s'en arrangea très-bien:--elle avait _de bonnes rentes_, comme disent +ces dames de l'opéra; elle donnait d'excellents dîners, eut une maison +fort bien montée, et si elle n'était pas au premier rang, elle fut au +moins pour les hommes une des bonnes maisons de Paris; et puis, la +manière dont elle avait été traitée l'autorisait _à laisser croire_ +que peut-être elle était mariée secrètement avec le prince. Le soin +qu'il prit de ses trois enfants, les noms qu'il donna aux deux +garçons, noms toujours affectés avec de riches bénéfices aux bâtards +d'Orléans depuis qu'il n'y avait plus de Dunois,--tout cela pouvait +laisser croire que la jolie danseuse était devenue princesse,--elle ne +le disait pas, mais elle le laissait dire... Tel était l'état des +choses, lorsque le mariage du duc d'Orléans avec madame de Montesson, +public quoique secret, par toute l'insistance que mit le prince à +obtenir le consentement du Roi, vint renverser et détruire l'innocent +mensonge de mademoiselle Marquise, _marquise_ de Villemonble. Ses +fils, quoique parfaitement traités par madame de Montesson, ce dont +j'ai été témoin, n'en avaient aucune reconnaissance et parlaient fort +mal d'elle, surtout M. de Saint-Far. M. de Saint-Albin avait plus de +mesure que son frère. Il en avait pour cela, c'est-à-dire, car pour le +reste c'était encore plus extravagant; pour leur état de prêtre, par +exemple, la chose était inconcevable: c'était à croire qu'ils étaient +tous deux de la religion du royaume de Tonquin, plutôt que des prêtres +chrétiens.--C'était le seul reproche que madame de Montesson se permît +hautement de leur faire. + +[Note 1: Mais elle avait été présentée comme marquise de +Montesson.--Sa conduite fut admirable par la suite. Lorsque Louis XVI +fut comme prisonnier aux Tuileries en 91 et 92, madame de Montesson +demanda et obtint _alors_ facilement la _permission_ d'aller faire sa +cour.--Louis XVI l'accueillit _comme sa cousine_, et fit souvent sa +partie de trictrac avec elle.--Je trouve la conduite de madame de +Montesson fort belle, car elle pouvait se rappeler qu'au temps du +bonheur elle avait été repoussée avec une sorte de mépris! mais loin +de là, elle oublia le passé et ne vit que le malheur présent de ceux +qu'elle fut consoler.] + +Un jour que l'abbé de Saint-Far dînait chez moi et parlait de madame +de Montesson avec son amertume ordinaire, il ajouta, ce qu'il n'avait +pas encore dit:--Ce n'est qu'une comédienne, après tout, que cette +femme-là,--et une comédienne dans le monde comme sur son théâtre, où +elle jouait sans talent, tandis que _d'autres_ en avaient au moins. + +--On sait que M. de Saint-Far avait fort peu d'esprit: ceci en est une +preuve. Or, il y avait ce jour-là chez moi un parent de M. d'Abrantès, +l'abbé Junot, ancien aumônier des Gardes Françaises et ami intime du +vieux duc de Biron. C'était un vieillard aimable et d'un esprit +doucement moqueur: + +--Mon cher Saint-Far, dit-il à l'abbé, attaquant tout d'abord la +question, ta mère a dansé sur les planches d'un théâtre, ce qui est +fort diffèrent des planches du parquet d'un salon, mon ami.--Tout le +monde se mit à rire, et M. de Saint-Far demeura assez confus pour être +longtemps à recommencer. + +Le premier Consul, qui connaissait les hommes, avait distingué dans +madame de Montesson de hautes qualités, pour ce qu'il désirait obtenir +d'elle. Il voulait, dès les premiers moments de son consulat, que _la +Cour des Tuileries_ (car il y avait déjà une Cour) fût organisée comme +celle de Louis XV, et madame de Montesson, avec ses anciennes +traditions, lui semblait faite pour la faire revivre; il voulait même +l'amener à accepter une charge qu'il aurait créée[2] pour elle. + +[Note 2: On lui proposa la charge de surintendante, qu'elle refusa.] + +Il est difficile aujourd'hui de se faire une idée bien juste de la +maison de madame de Montesson. C'était une réunion des plus étranges: +on y voyait des nobles qui n'avaient pas quitté la France, une grande +partie des émigrés rentrés,--des artistes, des femmes sévères et même +puritaines à côté de femmes galantes: tout cela était accueilli avec +la même bienveillance et la même politesse apparente; mais pour qui +connaissait le monde, et surtout la maîtresse du logis, on retrouvait +bientôt les nuances qui établissaient la ligne de démarcation. + +On a cherché la cause du grand crédit de madame de Montesson auprès du +premier Consul; il avait deux sources: la première venait de ce que M. +le duc d'Orléans fut, dit-on, un jour à Brienne chez le cardinal de +Loménie et le comte de Brienne; et que se trouvant ainsi près de +l'école au moment de la distribution des prix, on demanda à M. le duc +d'Orléans de donner la couronne aux _lauréats_. Le prince en chargea +madame de Montesson, qui dit, à ce qu'on prétend, plusieurs mots +gracieux aux élèves en les couronnant, et entre autres à _Napoléon +Buonaparte_: + +_Je souhaite, monsieur, qu'il vous porte bonheur._ Madame de Montesson +était déjà mariée à M. le duc d'Orléans à cette époque. + +Avec le caractère assez fataliste de Napoléon, je ne suis pas étonnée +qu'il ait été porté à avoir comme une sorte de vénération pour madame +de Montesson. On connaît l'histoire du laurier de l'Isola Bella[3]. + +[Note 3: En allant à Marengo, le premier Consul alla visiter les îles +Borromées. Dans le jardin d'Isola Bella il y avait deux lauriers fort +beaux au milieu de beaucoup d'autres. Le général en chef prit un +canif, et dans l'écorce de l'un de ces jeunes arbres il grava le mot +BATTAGLIA... Il fut à Marengo et fut vainqueur; le souvenir de ce +laurier le poursuivit longtemps, et depuis à la Malmaison je l'ai +entendu le rappeler souvent; j'ai vu moi-même ce laurier à l'Isola +Bella. Je ne sais qui a gravé sur l'un des autres lauriers le mot +VITTORIA. Tous deux ont grandi... et maintenant les deux mots +_battaglia_ et _vittoria_ touchent presque aux cieux!...] + +J'ai entendu dire, comme positif, que le premier Consul avait rendu à +madame de Montesson la pension que lui avait laissée M. le duc +d'Orléans[4]. Elle était de 150,000 francs:--c'est beaucoup, 150,000 +francs; ce qui est certain, c'est qu'elle en avait une très-forte que +lui faisait le premier Consul; et sa déférence pour madame de +Montesson était plus prononcée que je ne l'ai vue pour personne. + +[Note 4: On disait beaucoup plus, mais je ne le crois pas. M. de +Saint-Far, pour augmenter les torts de madame de Montesson, prétendait +qu'elle avait de grands revenus, et portait sa fortune à 300,000 fr. +de rentes. Je suis sûre du contraire.] + +Elle avait dans M. de Saint-Far et M. de Saint-Albin deux ennemis bien +acharnés. Je ne puis dire à quel point cela était porté. Je les +entendais souvent parler de madame de Montesson dans des termes de +moquerie qu'il ne leur convenait pas d'employer. Ils prétendaient +qu'elle faisait toujours _la duchesse d'Orléans_. «Eh! pourquoi non? +dis-je un jour à M. de Saint-Far, le plus constant dans sa poursuite. +Si elle a été mariée à M. le duc d'Orléans, elle fait très-bien de +prendre le rang que la Cour lui avait injustement refusé.» + +Il est de fait que madame de Montesson avait des coutumes qui, après +le temps de la Révolution, devaient sembler étranges; par exemple elle +ne se levait pour personne, ne rendait pas de visites, si ce n'est à +ceux qu'elle voulait favoriser; elle ne reconduisait jamais, excepté +pour témoigner qu'elle ne voulait plus revoir la femme qu'elle +reconduisait. Une femme amie de M. de Saint-Far, que je ne nommerai +pas parce qu'elle vit encore, connut madame de Montesson à Plombières, +où elle fut en 1803. Elle crut qu'il suffisait d'avoir rencontré +madame de Montesson aux eaux pour aller chez elle à Paris; la chose +déplut à la maîtresse de la maison, qui la reconduisit jusqu'à la +porte de son salon. L'autre, qui ne connaissait pas cette coutume +_princière_, raconta à son ami, M. de Saint-Far, ce qui lui était +arrivé, en ajoutant:--C'est extraordinaire, elle a été très-froide +d'abord, et puis, tout à coup, quand je m'en vais, elle me fait une +politesse qu'elle n'avait faite à personne. Elle m'a reconduite. + +--Comment, dit Saint-Far, elle vous a reconduite? + +--Oui, sans doute! + +--Eh bien, n'y retournez pas!...--Et il lui expliqua la chose; cette +femme était furieuse!... + +J'ai déjà dit que madame de Montesson était un personnage de +l'histoire, et maintenant que la famille d'Orléans compte parmi celles +de nos rois, c'est encore plus positif, puisqu'elle a épousé un de ses +princes. J'ai parlé d'elle comme femme aimable et remplie de talents +et à suivre, mais je ne l'ai pas montrée, comme je le vais faire, au +milieu des artistes qu'elle patronait, des malheureux émigrés qu'elle +secourait et faisait rentrer; entourée de jeunes femmes qu'elle +amusait en ayant une maison charmante; donnant aux étrangers les +premières fêtes qui furent données à Paris depuis la Révolution, et +recréant ainsi la société, ce que lui demandait le premier Consul. On +a prétendu qu'il ne lui avait même rendu sa pension qu'à cette +condition. Je n'en sais rien, mais ce que je sais, si cela est, c'est +qu'elle s'en acquittait bien. + +On dit qu'elle avait été charmante, et on le voyait encore. Je ne l'ai +connue que fort âgée, et elle avait encore des dents admirables et un +teint vraiment extraordinaire. Elle était petite et point voûtée, +mais extrêmement maigre. Ses cheveux avaient été blonds, elle portait +alors _un tour_ châtain foncé. Ses yeux bleus, et de ce bleu foncé, +violet, ardoisé, qui donne un si doux regard, étaient toujours beaux. +J'ai connu même à cette époque plusieurs jeunes femmes qui enviaient +ses yeux. Quant à _sa tenue_ habituelle, j'ai déjà dit en parlant +d'elle ce qui la distinguait des autres femmes de son âge, cette +recherche de propreté exquise qui lui donnait une apparence jeune et +_attirante_. Toujours bien mise selon son âge, elle portait +habituellement une robe blanche fort élégante, mais de forme +convenable, dans l'été, et l'hiver une robe d'étoffe grise ou de +couleur sombre. Elle avait une particularité dont elle-même riait avec +nous, avec ses jeunes _femmes favorites_, comme elle nous appelait +trois ou quatre de la Cour consulaire[5]. C'était de changer en une +physionomie froide et réservée une figure naturellement bienveillante +et bonne; elle appelait cela avoir sa figure _ouverte_ ou _fermée_. + +[Note 5: Elle fut toujours parfaite pour moi, et j'en ai eu la preuve +dans deux visites qu'elle me fit, l'une à l'époque de ma première +couche, où je faillis périr, et l'autre à la mort de ma mère.--Elle ne +faisait de visites À PERSONNE, si ce n'est à ceux qu'elle aimait et +qui lui plaisaient.] + +Le salon de madame de Montesson à Paris et à Romainville, où elle est +morte, et où nous allions la voir souvent, avait une spécialité que +je n'ai jamais retrouvée nulle part après que nous l'eûmes perdue. +Elle avait, selon moi, une manière de causer plus intime et plus +bienveillante que madame de Genlis, qui, d'ailleurs, avait plus +d'esprit et surtout plus d'instruction qu'elle, mais qui était +ennuyeuse à l'âge de madame de Montesson, au point de la fuir, tandis +qu'on cherchait l'autre. Elle avait de la dignité et _du liant_ +néanmoins dans la conversation, et puis les hommes de lettres étaient +heureux d'avoir son approbation. Ils n'étaient pas à l'aise auprès de +madame de Genlis. Ils craignaient toujours une envie déguisée, une +haine masquée derrière une approbation. Madame de Montesson ne voulait +jamais qu'on parlât politique chez elle, mais ce qu'elle exigeait +avant tout d'une personne qui lui était présentée, c'était un bon ton. +Je l'ai vue à cet égard d'une extrême rigueur, et me refuser de +recevoir un général, qui depuis est devenu maréchal, duc, et tout ce +qu'on peut être. C'était le général Suchet. + +--Non, non, ma chère petite, me dit-elle lorsque je lui en parlai... +Je vous aime, mais je n'aime pas tous vos grands donneurs de coups de +sabre; votre général ne me convient pas... + +--Mais, madame..., je vous assure qu'il ne jure pas comme le colonel +Savary... + +Elle me regarda et se mit à rire. + +--Vous êtes une maligne petite personne, me dit-elle... Ah! il ne jure +pas!... Eh bien, je crois, Dieu me pardonne, que je l'aimerais mieux +que ses révérences éternelles et ses compliments mielleux... Non, non, +il m'ennuierait... + +Elle le refusa long temps; et puis le général Valence, qui lui +imposait sa volonté et qu'elle craignait peut-être plus qu'elle ne +l'aimait, lui amena le général Suchet l'année suivante; elle le reçut, +mais je réponds que ce fut malgré elle. + +Sa maison était une des plus agréables que j'aie vues, jamais les +jeunes femmes et les jeunes gens ne s'y ennuyaient. Il y régnait un +ton parfait, et on s'y amusait au point de mieux aimer demeurer chez +madame de Montesson que d'aller à une fête bruyante, comme une fête de +ministre, par exemple... + +Elle défendait les conversations qui _déchiraient_. Elle prétendait +_que c'était un orage qui ravageait tout, pour ne rien laisser après +lui que de mauvais fruits_. + +Elle n'a pas été juste pour plusieurs personnes de sa famille, mais +que peut-on dire lorsqu'on ne sait pas tout? Madame de Genlis, qui a +tant écrit contre sa tante, à laquelle elle a refusé esprit, talents, +beauté, tout ce qui attire enfin, et qui a pourtant prouvé qu'elle +pouvait non-seulement attirer, mais attacher, madame de Genlis, si +elle a écrit, a sûrement parlé. Eh bien! quelle est celle de nous qui, +en apprenant qu'on la déchire incessamment, sera pour ses détracteurs +toujours également bonne et bienveillante!... S'il y en a, de pareils +caractères sont rares; et de plus, ils ne sont peut-être pas vrais +dans leurs démonstrations d'amitié. Quant à M. Ducrest, madame de +Montesson eut tort... Il était son neveu, avait une fille charmante et +dont la beauté toute naissante devait toucher le coeur de madame de +Montesson, ainsi que cette disposition aux talents que nous lui voyons +aujourd'hui[6]. Mais M. de Valence pouvait réparer la faute de sa +tante, et il ne l'a pas fait. Madame de Valence l'eût fait, si cela +eût dépendu d'elle, j'en ai l'assurance, car c'est une noble et +aimable femme. + +[Note 6: Madame Georgette Ducrest. Elle chante à ravir et écrit +également bien. Je l'ai vue depuis à la Malmaison, d'où une jalousie +basse et même une haine envieuse l'ont ensuite exilée, à notre grand +regret.] + +Madame de Montesson contait très-drôlement. Un jour, elle nous dit +comment M. le duc d'Orléans était devenu amoureux d'elle. On était à +Villers-Cotterets, et l'on chassait. Le duc d'Orléans était fort gros +déjà à cette époque; il faisait chaud; il voulut descendre de cheval +ou de calèche, je ne sais comment ils étaient, je crois pourtant +qu'ils étaient à cheval. Le duc d'Orléans, qui soufflait comme un +phoque, s'assit sur l'herbe dans le bois, et demanda la permission à +madame de Montesson, qui alors était fort jeune et fort jolie, d'ôter +son col et de déboutonner sa veste de chasse. En le voyant dans cet +équipage, madame de Montesson se mit à rire avec un tel abandon en +l'appelant: _Gros père..... bon gros père_, que le prince, qui avant +tout était fort gai, se mit à rire comme elle, mais avec cette +différence que sa rotondité faillit le faire étouffer; ce qui aurait +eu lieu si madame de Montesson ne lui avait frappé le dos comme on le +fait aux enfants qui ont la coqueluche. + +M. le duc d'Orléans était alors lié avec madame ***; mais son +caractère jaloux n'allait pas du tout avec celui d'un homme l'opposé +du romanesque et de la passion... En voyant les jolies dents de madame +de Montesson paraître dans tout leur éclat, en riant avec abandon +comme elle venait de le faire, il l'aima tout de suite, et depuis ce +temps il ne l'a plus quittée que pour en faire sa femme, malgré la +passion de madame de Montesson pour M. de Guignes, passion dont +lui-même fut le confident. Madame de Genlis fut aussi confidente de +cette affection de madame de Montesson, qui eut de la confiance en +elle au point de lui dévoiler ses plus secrètes pensées;... ce qui +n'empêche pas qu'elle ne le raconte tout au long dans ses Mémoires, et +Dieu sait sous quel jour[7]!... + +[Note 7: Madame de Genlis est souvent méchante, même pour quelques-uns +des siens.] + +Une particularité à signaler en parlant des salons de Paris, et +surtout des salons de bonne compagnie, c'est que le premier grand bal +_particulier_ qui fut donné après la Révolution le fut[8] par madame +de Montesson, à l'occasion du mariage de mademoiselle Hortense de +Beauharnais. Il y eut huit cents personnes d'invitées. Tous les +étrangers de marque, et il y en avait beaucoup alors à Paris, y furent +invités. Le corps diplomatique était nombreux, car nous étions alors +en paix avec l'Europe!.. Quelle époque!... + +[Note 8: Ma mère avait une trop petite maison pour que cela fût +remarqué, et madame de Caseaux ne recevait _qu'un parti_.] + +Cette fête, ordonnée admirablement, fut comme un modèle que l'on +suivit ensuite. Les valets de pied poudrés, en bas de soie, en +livrée[9]; les valets de chambre en noir, la bourse[10] et la +poudre... Les fleurs en profusion sur l'escalier et dans les +appartements, l'abondance de lumières et surtout de bougies était une +des choses les plus frappantes de la fête. C'était toujours cette +partie d'un bal dont les femmes se plaignaient alors, parce que leur +toilette n'était pas assez vue. Aussi furent-elles contentes ce +soir-là.--La nouvelle mariée était charmante! Comme elle était jolie à +cette époque! Comme son spirituel et doux visage était en harmonie +avec sa taille svelte et gracieuse!... Elle portait habituellement au +bal une robe en manière de tunique longue, et par-dessus un _peplum_ +soit blanc comme la robe, soit en couleur, et alors elle l'avait rose, +bleu ou lilas, brodé en argent. Cette petite tunique, ayant le peplum +par-dessus, lui donnait, en dansant, l'air d'une de ces Heures +d'Herculanum, d'après lesquelles au reste elle avait fait son +costume... mais sa physionomie était triste et abattue... Hélas! je +connaissais un autre coeur qui était aussi bien triste dans cette même +fête!... et qui, ainsi que celui de la nouvelle mariée, ne devait plus +connaître de vrai bonheur!... + +[Note 9: C'est-à-dire en bleu tout uni avec des boutons ayant le +chiffre.] + +[Note 10: La bourse attachée au collet de l'habit; ce qui faisait que +la bourse demeurait au même lieu quand la tête tournait.] + +Le premier Consul fut enchanté de cette fête; on en parla pendant +plus de quinze jours dans le salon des Tuileries... Aussi, dès que la +nouvelle de l'arrivée du roi d'Étrurie parvint à Napoléon, il dit à +Joséphine:--Il faut que madame de Montesson leur donne une fête, et +plus belle encore que celle pour le mariage de Louis... Ensuite elle +est leur parente!... leur cousine... Cela fera bien... très-bien même. + +Les princes arrivèrent.--On sait ce qui en fut de ce voyage, et de +l'effet qu'il produisit. _Les princes d'Espagne_, comme les appelait +le peuple, formaient le plus drôle de couple qui ait jamais été offert +à la moquerie parisienne... Ils entrèrent à Paris à sept heures du +soir par une belle journée d'été, et traversèrent toute la ville avec +les mules à grelots, les voitures du temps de Philippe V, et des +visages de je ne sais quel pays et quel temps. Ils furent loger à +l'hôtel de l'ambassade d'Espagne, rue du Mont-Blanc, et Dieu sait dans +quel état ils le mirent! Le premier Consul, qui voulait qu'ils fussent +parfaitement reçus, les entoura de tout ce qui pouvait leur être +non-seulement agréable, mais de tout ce qui devait leur rappeler en +plus même le luxe royal de leurs palais; s'il les avait connus, il ne +se serait pas mis autant en peine[11]. + +[Note 11: Excepté l'Escurial, Saint-Ildephonse et Aranjuez, où encore +ce qui est luxe tient au pays ou bien aux tableaux que renferment les +_sitios_, il n'y a aucun luxe dans les ameublements ni dans le reste +du palais.] + +Nous fûmes _toutes et par ordre_ faire notre cour à la Reine +d'Étrurie; elle me prit dans une belle amitié, parce que je parlais +l'italien. Elle parlait mal le français, et préférait cette langue. +C'était une femme d'esprit qui était à Paris dans une fausse position, +et le sentait péniblement malgré la faveur de Bonaparte qui leur +donnait une couronne. Elle comprit la position de son mari, lorsqu'il +allait à la Malmaison et traversait toute cette place de la +Révolution, sur laquelle étaient tombées quatre têtes de ses parents +les plus proches!... Car le Roi d'Étrurie était non-seulement Bourbon, +mais encore neveu de Marie-Antoinette[12], dont sa mère était la +propre soeur!... La Reine sentait tout cela, et malheureusement le +sentait pour deux; car son mari riait de tout et chantait. La Reine +était laide; elle était noire, petite, maigre, et ressemblait à sa +soeur, princesse du Brésil, excepté pourtant qu'elle était droite, et +que la régente était déjetée. Mais le malheur de la Reine d'Étrurie en +France, ce ne fut pas autant d'être laide que d'être ridicule. + +[Note 12: Il était propre neveu de la Reine de France et de celle de +Naples; la duchesse de Parme était archiduchesse d'Autriche (Amélie). +Il y a d'elle un beau portrait à Versailles.] + +Un jour, je fus chez elle de bonne heure pour l'emmener avec moi pour +voir différentes curiosités; entre autres, le cabinet de Lesage à la +Monnaie[13], et plusieurs magasins curieux. On me prévint que la Reine +ne pourrait sortir que dans une heure, mais qu'elle me priait d'entrer +où elle était. C'était la chambre de son fils: elle était penchée sur +le berceau de cet enfant qui avait, je crois, à peine trois ans. Elle +était pâle et triste; l'enfant avait eu des convulsions au milieu de +la nuit, et la pauvre mère s'était jetée hors de son lit à moitié +vêtue, pour soigner son enfant. Des secours prompts avaient été +donnés, et il s'était trouvé mieux vers le matin, mais il était encore +abattu et dormait: sa petite main tenait celle de sa mère; on voyait +qu'il s'était endormi en la regardant ou l'entendant..... Quelques +moments après il s'éveilla, et demandant à boire, ce fut à sa mère +qu'il s'adressa; pourtant il y avait là une foule de bonnes et de +femmes pour le servir..... Cette préférence pour sa mère me fit +prendre de la Reine une toute autre idée. Je laissai ceux qui ne la +connaissaient pas rire de ses ridicules, moi je l'aimai et l'estimai +pour ses qualités. C'est le sentiment que je lui ai toujours conservé, +et lorsque, depuis, je l'ai revue en Italie, je le lui ai témoigné +avec un nouveau sentiment d'intérêt pour ses derniers malheurs. + +[Note 13: Ce cabinet fut légué par M. Lesage au Gouvernement, et je +pense qu'il a été donné au Jardin des Plantes, c'est-à-dire au Cabinet +d'Histoire naturelle. M. Lesage avait assemblé un cabinet de +minéralogie très-curieux et très-complet.] + +Madame de Montesson, à qui j'avais dit un jour que j'avais trouvé la +Reine dans son jardin en robe de Cour (c'est-à-dire habillée, car le +costume de Cour n'était pas encore fait ni même arrêté), décolletée et +brodée en soie, de couleurs très-voyantes..... madame de Montesson lui +fit observer qu'elle ne devait pas porter son fils au plein soleil +dans le jardin, dans une parure comme celle qu'elle avait, parce que +des maisons voisines on pouvait la voir. + +Elle se regarda dans une glace, et se mit à rire: + +--Vraiment! dit-elle, vous avez raison... mais je n'y ai pas fait +attention un instant. Mon fils criait ensuite, et l'eussé-je vu, j'y +serais allée de même. + +La Reine ayant appris que madame de Montesson était sa parente, fut +alors fort gracieuse pour elle; il semblait qu'elle voulût lui faire +oublier les duretés de Louis XV et de Louis XVI. Quant au Roi il +faisait ce qu'on lui disait. L'hôtel où il logeait (l'hôtel de +Montesson[14]) avait eu jadis une communication avec l'hôtel +qu'occupait quelquefois le duc d'Orléans, et où logeait alors madame +de Montesson. Cette communication avait été pratiquée dans une serre +chaude, mais ensuite condamnée. Le Roi, par le conseil de la Reine, +fit solliciter l'ouverture de cette porte, ce que s'empressa de faire +madame de Montesson qui mettait de la grâce à la moindre chose. + +[Note 14: L'hôtel de Montesson est le même hôtel où eut lieu +l'horrible incendie du prince de Schwartzenberg.] + +Pendant le séjour des princes de la maison de Bourbon à Paris, madame +de Montesson essuyait souvent de vives attaques dont elle rendait +compte en riant au premier Consul: + +--Savez-vous ce qu'on m'a dit hier, Général?... Que vous étiez un +nouveau MONCK, et que vous alliez rappeler Louis XVIII. + +Le Consul fit un mouvement. + +--Et qu'avez-vous répondu, madame? + +--Que je n'en croyais rien... Napoléon sourit, mais sans parler. + +--Ils disent encore que les Bourbons qui sont ici sont venus appelés +par vous, pour servir d'avant-coureurs pour juger les esprits. + +Napoléon sourit encore sans répondre. Cette fois il y avait de la +malice, a dit depuis madame de Montesson; mais toujours le même +silence. + +--Et quand leur donnez-vous votre belle fête? dit-il enfin[15]. + +[Note 15: On voit que le duc de Rovigo ne dit pas vrai lorsqu'il dit +que le premier Consul fut de mauvaise humeur contre ceux qui furent à +cette fête. Au contraire, il y fit aller les officiers du château.] + +--Mais, dans trois jours, Général. Toutes mes invitations sont +envoyées. J'aurai huit cent cinquante personnes... Me ferez-vous +l'honneur d'y paraître un moment? + +--Sans doute, mais je ne puis m'y engager; mes moments, vous le savez, +ne sont pas donnés à la joie. + +--Non certes... et heureusement pour la France! + +Il sourit avec cette grâce, comme le disait madame de Montesson +elle-même, que sa soeur Pauline n'avait pas. + +--En attendant, dit-il, je le mène ce soir aux Français, votre jeune +Roi. + +--Dites le vôtre, Général. + + J'ai fait des rois et n'ai pas voulu l'être. + +Madame de Montesson raconta cette conversation assez indifférente en +elle-même, mais remarquable, parce qu'elle avait prévu d'avance le +vers que le parterre devait saisir et dont il devait faire +l'application. + +Le parterre en effet fit un tel bruit lorsque Talma, qui alors faisait +Philoctète, dit ce vers avec son talent habituel, que la salle pensa +s'écrouler... Napoléon fut-il content ou fâché de cette manière de +juger son action, je l'ignore: ce que je sais, c'est que le roi +d'Étrurie saluait à se rompre l'épine dorsale. Il n'a jamais compris, +je suis sûre, pourquoi ce fracas d'applaudissements. + +Le fait est que le roi d'Étrurie était un homme ordinaire, toutefois +sans être imbécile, comme Bourrienne et Savary l'ont prétendu; mais +dans des temps difficiles un roi qui n'est qu'ordinaire est un mauvais +roi. + +On lui fit d'admirables présents, des tapisseries des Gobelins, des +armes de la manufacture de Versailles, alors dirigée par Boutet, le +meilleur armurier de l'Europe à cette époque-là; des raretés de toute +espèce, des porcelaines de Sèvres admirables, entre autres un vase de +neuf pieds de hauteur avec le piédestal sur lequel il était monté. +J'ai entendu dire depuis à Sèvres même qu'il valait plus de 250,000 +francs. + +La belle fête de madame de Montesson eut lieu. Ce fut une vraie +féerie.--Si les femmes avaient eu les mêmes diamants et le même luxe +que sous l'empire, elle eût encore été plus belle; mais celle de nous +alors qui avait le plus de diamants en avait à peine pour 100,000 fr. +Qu'on juge de ce que fut plus tard le quadrille des Péruviens allant +au Temple du Soleil!--Il y avait dans ce quadrille pour plus +20,000,000 de diamants. + +Mais, au bal de madame de Montesson, comme il n'y avait rien eu de +mieux jusque-là, nous en fûmes contentes et le trouvâmes charmant. +C'est à ce bal de madame de Montesson que, dansant avec le roi +d'Étrurie qui sautait avec une ardeur inconcevable, il me lança un +objet quelconque au visage qui me frappa fortement à la joue et +s'accrocha dans mes cheveux... Je fus d'abord étonnée... c'était une +de ses boucles de soulier!... il les _collait_ sur le soulier même +pour que l'ardillon ne grossît pas le pied... Cette manière de traiter +un pied avec coquetterie est bien étrange, mais enfin c'était encore +plus de goût que je ne l'aurais jugé susceptible d'en avoir. + +Tous les ministres donnèrent une fête au Roi et à la Reine d'Étrurie. +Le ministre de la guerre, Berthier alors, leur en donna une différente +des autres[16]: c'était un bivouac. Il y eut un malheur qui pensa +avoir des suites; le Roi paria avec Eugène qu'il sauterait deux pieds +au-delà d'un des feux du bivouac. Eugène paria que non. Le Roi sauta; +Eugène avait raison... Le Roi tomba au beau milieu des flammes du feu +du bivouac. Il cria comme un brûlé, c'est le cas de le dire; il +secouait ses petites jambes auxquelles tenaient encore des flammèches, +qui roussirent tellement ses bas de soie qu'on fut obligé d'en envoyer +chercher d'autres; car, pour ceux de Berthier, il n'y fallait pas +songer. Autant aurait valu mettre une quille dans un baril. + +[Note 16: Moustache, le fameux courrier de l'Empereur, y joua un +rôle.] + +Mais une fête plus belle que celle de madame de Montesson fut celle +que M. de Talleyrand donna aux princes, non pas à cause de +l'ordonnance, mais en raison du local qui était plus propre à donner +une fête. Il avait alors Neuilly[17]. Tout fut organisé pour une +réunion, comme M. de Talleyrand savait en ordonner une, et nous eûmes +en effet une charmante soirée. Il y eut un improvisateur italien; ce +qui charma le Roi. Cet homme s'appelait Gianni; il était bossu et +effroyable, mais il avait du talent. Le Roi l'embrassa, ce qui amusa +fort toute la compagnie; l'Italien lui fit un compliment dont le Roi +ne sentit peut-être pas la beauté; car, ravi d'entendre parler sa +langue au milieu de cet enchantement de fête, il ne recueillit, comme +il le dit très-poétiquement lui-même, que l'euphonie des sons de la +patrie, _del patrio nido_. Gianni improvisait aussi chez madame de +Montesson, qui parlait très-purement l'italien quand elle osait le +parler avec des Italiens: le Roi lui-même en fut surpris. Ce fut la +Reine qui le lui apprit: tous deux ne voulaient plus lui parler +qu'italien, ce qui l'ennuyait fort. + +[Note 17: Qui fut ensuite à la reine de Naples et puis à la princesse +Pauline, et que la reine de Naples réclame aujourd'hui, dit-on! mais +c'est une erreur... à quel titre?... l'avait-elle payé?... dans ce +cas, l'Empereur le lui a rendu, et ne l'eût-il pas fait, la couronne +de Naples soldait bien des comptes. Il paraît qu'avec elle, elle n'a +soldé que celui des rapports de famille.] + +La fête de M. de Talleyrand finit par un magnifique feu d'artifice, +précédé d'un concert où Garat, Rode, Nadermann, Steibelt, madame +Branchu se firent entendre. Il y avait alors un commencement de goût +de bonne musique et de beaux arts, qui donnait de l'émulation à tout +ce qui se sentait du talent et avait l'âme poétique. M. de Talleyrand, +qui ne l'est pas extrêmement (poétique), le fut cependant dans +l'ordonnance de sa fête, et surtout pour son souper. Il fut servi sur +des tables dressées autour de gros orangers en fleur qui servaient de +surtout: des corbeilles charmantes pendaient aux branches et +contenaient des glaces en forme de fruits: c'était féerique. Le parc +était surtout ravissant à parcourir. Il était en partie éclairé par le +reflet de l'illumination du château, qui représentait la façade du +palais Pitti, à Florence, devenu le palais royal de l'Étrurie, et que +devaient habiter les nouveaux souverains. Ce fut, je crois, ce qu'on +fit alors pour Florence qui, plus tard, donna la pensée de faire une +représentation de Schoenbrunn pour la fête que la princesse Pauline +donna à Marie Louise, à l'époque du fatal mariage, dans ce même +Neuilly. + +Un personnage remarquable était à cette fête, où il formait un étrange +contraste avec la figure étonnante du Roi d'Étrurie. C'était le prince +d'Orange, aujourd'hui Roi de Hollande. Il était alors jeune et de la +plus charmante tournure; sa figure était belle, et cette qualité de +_prince dépossédé_, de prince _desdichado_, lui donnait à nos yeux une +physionomie qui ajoutait à l'intérêt qu'il devait inspirer. Il fut +très-attentif pour madame de Montesson, et allait souvent chez elle +dans l'intimité habituelle. Il venait à ses dîners du mercredi, où +chacun fut toujours satisfait de son extrême politesse. + +Ces dîners du mercredi étaient vraiment merveilleux pour l'extrême +recherche du service, surtout dans ce qui tenait à la science +_culinaire_. Pendant le carême surtout, la moitié du dîner était +maigre pour quelques ecclésiastiques, qui avaient conservé leurs +habitudes en même temps gourmandes et religieuses; et le dîner maigre +était si parfait, que j'ai vu souvent M. de Saint-Far faire maigre +pendant tout un carême... mais le mercredi seulement, il ne faut pas +s'y tromper. + +La maison de madame de Montesson était fort brillante ces jours-là, et +fort intéressante par la variété des personnages qui animaient la +scène. On y voyait des gens de tous les partis, de tous les pays, +pourvu toutefois qu'ils eussent toutes les qualités requises pour être +admis chez madame de Montesson, surtout celle de faire partie de la +bonne compagnie. J'y voyais, entre autres personnes de l'_ancien +régime_, une femme que j'aimais à y rencontrer, parce qu'elle était +bonne pour les jeunes femmes et qu'elle me disait toujours du bien de +ma mère, qu'elle n'appelait que _la belle Grecque_; c'était madame la +princesse de Guémené[18]. + +[Note 18: Elle était fort gourmande. Un jour elle m'appela au moment +où l'on servait le café. Donnez-moi votre tasse, me dit-elle, et elle +y versa une forte pincée d'une poudre d'une couleur de cannelle, puis +ensuite elle me dit de boire. Mon café était délicieux. Je lui +demandai le nom de ce qu'elle y avait mis pour le transformer ainsi. +C'était une poudre de cachou préparée et venant de la Chine. Elle lui +avait été donnée par des missionnaires. Toutes les fois que M. de +Lavaupalière dînait avec la princesse de Guémené chez madame de +Montesson, il rôdait autour d'elle, au moment du café, d'une manière +tout à fait comique.] + +Napoléon aimait madame de Montesson non-seulement pour toutes les +raisons que j'ai dites, mais parce qu'elle le comprenait dans ses +hautes conceptions, et qu'elle allait même jusqu'à les vanter et les +aider dans son intérieur et dans la société. C'est ainsi qu'elle +voulut le seconder lorsqu'à cette époque il se prononça fortement pour +que personne ne fût reçu aux Tuileries portant un tissu anglais ou de +l'Inde venu par l'Angleterre. Ce fut ce qui donna une si grande +activité à nos manufactures de la Belgique, de la Flandre et de la +Picardie. Madame de Montesson fut _presqu'un ministère_ pour Napoléon +dans cette circonstance. Était-ce flatterie ou conviction?... Je crois +que c'étaient ces deux sentiments réunis. + +Quoi qu'il en soit, le premier consul aimait madame de Montesson et le +lui prouva par sa conduite bien plus que par une parole, et pour lui +c'était tout. Il était constamment aimable pour madame de Montesson; +toutes les fois qu'elle invitait madame Bonaparte à déjeuner dans son +hôtel de la rue de Provence, il l'engageait à n'y pas manquer, et +quelquefois lui-même s'y rendait. + +C'était alors le temps où madame de Staël faisait les plus grands +efforts pour parvenir à captiver les bonnes grâces, apparentes au +moins, de Napoléon. Mais il la repoussait avec une rudesse et des +manières qui ne pouvaient être en harmonie avec aucun caractère, et +encore moins avec celui d'une femme comme madame de Staël. + +Elle allait chez madame de Montesson quelquefois. Je ne sais si +c'était pour faire pièce à sa nièce, mais j'ai toujours vu madame de +Montesson fort gracieuse pour elle. Elle avait, à un degré supérieur, +le talent d'être aimable pour une femme lorsqu'elle le voulait; et +cela avec une grâce que je n'ai vue qu'à elle. C'était toute la +protection de la vieille femme accordée à la jeune, mais sans qu'elle +pût s'en effrayer; madame de Staël n'était plus jeune[19] alors, mais +sa position douteuse lui rendait l'appui de madame de Montesson +nécessaire, surtout auprès de madame Bonaparte et du premier Consul. +Elle y fut donc un matin et lui demanda de parler en sa faveur au +premier Consul. + +[Note 19: Elle avait, à cette époque, 1802 ou 1801, trente-huit ans. +Elle mourut en 1817, âgée de cinquante-quatre ans.] + +«Je sais qu'il ne m'aime pas, dit madame de Staël, et pourtant, que +veut-il de plus que ce qu'il trouve en moi? Jamais je n'admirai un +homme comme je l'admire. _C'est, selon moi, l'homme non-seulement des +siècles, mais des temps._ + + +M. DE VALENCE. + +Oui... vous avez bien raison... ma tante pense de même et moi aussi. + + +MADAME DE STAËL. + +Mais que lui ai-je fait? Pourquoi tous les jours me menacer de ce +malheureux exil?... + + +M. DE VALENCE. + +Ah! pourquoi!... + + +MADAME DE STAËL, vivement. + +Vous le savez?... + + +M. DE VALENCE. + +Mais... + + +MADAME DE STAËL impérativement. + +Oui... oui... vous le savez et vous allez me le dire. + + +M. DE VALENCE. + +C'est que vous voyez beaucoup trop les gens de tous les partis. + + +MADAME DE STAËL. + +Comment!... Que voulez-vous dire?... + + +MADAME DE MONTESSON, après avoir lancé un coup d'oeil de reproche +à M. de Valence. + +Ma belle, M. de Valence vous a dit légèrement une chose dont il n'est +pas sûr. C'est pourquoi le premier Consul est fâché contre vous. +Personne ne le peut dire... qui le sait?... + + +M. DE VALENCE, d'un ton piqué. + +Ma tante, _je vous affirme et je répète_ que le premier Consul est +mécontent de ce que madame de Staël reçoit indifféremment tous les +partis. + + +MADAME DE STAËL, riant. + +Eh bien, tant mieux! du même oeil il les peut observer tous, et du +même filet les prendre en un moment. + + +M. DE VALENCE. + +Oui, si vous les receviez tous indifféremment et le même jour. Mais +vous en avez un pour chacun, et le premier Consul prétend..., et... +peut-être avec raison, que vous devenez alors, avec votre esprit +supérieur, _le chef_ de tous les partis contre lui. + + +MADAME DE STAËL, avec noblesse. + +Voilà ce qu'on m'avait dit et ce que je ne voulais pas croire! Comment +peut-il ajouter foi à des rapports mensongers aussi absurdes!... Ah!.. +si je pouvais le voir un moment... un seul moment!... Mais je ne puis +lui demander une audience que, peut-être, il me refuserait. + + +MADAME DE MONTESSON, sans paraître comprendre le regard de madame +de Staël. + +Vous voyez trop souvent aussi, ma belle petite, des hommes qui font +profession d'être ses ennemis... Je ne dis pas dans votre salon, +lorsque vous recevez cent personnes, mais intimement... et +peut-être... + + +MADAME DE STAËL, sans paraître à son tour entendre madame de +Montesson. + +Oui, si je pouvais voir le premier Consul, je suis certaine qu'il +serait bientôt convaincu de mon innocence... Une grande vérité doit +lui être caution ensuite de mon dévouement au gouvernement: c'est mon +désir ardent de demeurer à Paris... Oh! s'il m'entendait! + +Et la femme éloquente souriait d'elle-même devant les belles paroles +qui surgissaient en foule de sa pensée, et qu'elle adressait dans son +âme à celui qui pouvait tout et ne voulait rien faire pour elle. + +--Ne vient-il pas quelquefois chez vous? dit-elle enfin à madame de +Montesson. + +Celle-ci, fort embarrassée, répondit en balbutiant. Madame de Staël +sourit avec dédain et fut prendre une fleur dans un vase, qu'elle +effeuilla brin à brin, en paraissant réfléchir avec distraction +relativement aux personnes qui étaient dans la même chambre qu'elle. +Puis, tout à coup, prenant congé de madame de Montesson, elle sortit +rapidement. M. de Valence courut après elle, mais elle l'avait +devancé; il arriva pour voir le domestique refermer la portière, et +aperçut la main de madame de Staël qui lui disait adieu en agitant son +mouchoir. + +--Quelle singulière femme! dit M. de Valence en remontant chez madame +de Montesson. Pourquoi donc ne pas l'avoir engagée pour le déjeuner de +demain? demanda-t-il à sa tante, en s'asseyant de l'air le plus dégagé +dans une vaste bergère; c'était une belle occasion de la faire parler +au premier Consul. + +--Est-ce que vous êtes fou! Comment, vous qui me connaissez, vous me +demandez pourquoi je ne donne pas au premier homme du royaume une +personne qui lui déplaît!... (En souriant.) Je me rappelle encore +assez de mon code de courtisan pour ne le pas faire... + +--Avez-vous ma belle-mère[20]? + +[Note 20: Madame de Genlis était belle-mère de M. de Valence; elle eut +deux filles, l'une d'une grande beauté, mariée à M. de La Woëstine; et +l'autre, jolie, gracieuse, charmante, mariée à M. de Valence, qui ne +la rendit pas aussi heureuse qu'elle le méritait.] + +--Pas davantage. Je ne crois pourtant pas qu'elle lui soit désagréable +et surtout importune comme madame de Staël, mais n'importe; votre +belle-mère, mon cher Valence, est un peu ennuyeuse, nous pouvons dire +cela entre nous, et je veux que le premier Consul s'amuse chez moi. Il +aime les jolies femmes, et les femmes simples et agréables: votre +belle-mère et madame de Staël ne sont rien de tout cela... Parlez-moi +de Pulchérie[21]... à la bonne heure. + +[Note 21: Pulchérie était madame de Valence, spirituelle et charmante +femme. Elle était encore fort jolie à cette époque.] + +Le lendemain matin, dix heures étaient à peine sonnées que l'hôtel de +madame de Montesson était prêt à recevoir, même un roi. + +--Écoutez donc, lui dit M. de Cabre, il ne s'en faut pas de +beaucoup... + +Tout était préparé avec la plus grande élégance, et il y avait en +même temps beaucoup de luxe, mais ce luxe était si bien réparti, +tellement bien entendu, que rien ne paraissait superflu de cette +quantité d'objets d'orfèvrerie, de vermeil, et de superbes porcelaines +qui garnissaient la table. Le plus beau linge de Saxe, aux armes +d'Orléans[22] et parfaitement cylindré, était sur cette table, et +paraissait éclatant sous les assiettes de porcelaine de Sèvres, à la +bordure et aux écussons d'or; de magnifiques cristaux, des fleurs en +profusion: tout cet ensemble était vraiment charmant et imposant en +même temps, parce que cette profusion était entourée de ce qui +constate l'habitude de s'en servir. + +[Note 22: Cette coutume était assez ordinaire dans les grandes +maisons; mais surtout dans les maisons royales et les maisons +princières.] + +Vers midi et demi les femmes invitées commencèrent à arriver: madame +Récamier, madame de Rémusat, madame Maret, madame la princesse de +Guémené, madame de Boufflers, madame de Custine, cette belle et +ravissante personne, cette jeune femme à l'enveloppe d'ange, au coeur +de feu, à la volonté de fer, et tout cela embelli par des talents[23] +qui auraient fait la fortune d'un artiste;... madame Bernadotte, plus +tard reine de Suède, madame de Valence, et plusieurs autres femmes de +la société de madame de Montesson à cette époque, et de la cour +consulaire. + +[Note 23: Madame de Custine, belle-fille du général de Custine; qui +mourut sur l'échafaud en 1793, était mademoiselle de Sabran.] + +Heureuse comme une maîtresse de maison qui voit arriver tous ses +convives, et dont les préparatifs sont achevés, madame de Montesson +souriait à chacune des femmes annoncées avec une grâce bienveillante, +qui redoublait à mesure que l'heure s'avançait. Tout à coup un nom qui +retentit dans le salon la fit tressaillir... le valet de chambre +venait d'annoncer madame la baronne de Staël!... Quelque polie que fût +madame de Montesson, elle ne dissimula pas son mécontentement, et +madame de Staël put s'apercevoir que, certes, son couvert n'avait pas +été compris dans le nombre de ceux ordonnés... Madame de Montesson +espéra que le premier Consul ne viendrait pas. Il y avait une revue au +Champ-de-Mars, Junot venait de se faire excuser pour ce motif. Le +premier Consul pouvait donc être également retenu. Quoi qu'il en fût, +madame de Montesson prit sur elle pour ne pas témoigner son +mécontentement à madame de Staël, dont la démarche était au fait assez +extraordinaire, et elle la reçut très-froidement, sans ajouter un mot +aux paroles d'usage. + +Joséphine aimait beaucoup ce genre de fête du matin; elle y était, +comme partout dès lors, la première; et pourtant cette heure de la +journée excluait toute pensée d'une gêne plus grande que celle +qu'impose toujours le grand monde; et puis on évitait l'ennui que +donne la durée d'une fête du soir. Après le déjeuner, lorsque le temps +le permettait, tout le monde allait au bois de Boulogne; mais, chez +madame de Montesson, cela n'arrivait jamais, quelque temps qu'il fît, +parce qu'elle avait toujours soin de remplir les heures de manière à +les faire oublier. + +Une élégante d'aujourd'hui trouverait sans doute étrange une toilette +de cette époque, comme nos petites-filles trouveront certainement +celles de nos jours ridicules pour un _déjeuner-dîner_ comme celui de +madame de Montesson. Les plus attentives à suivre la mode d'alors +portaient une longue jupe de percale des Indes d'une extrême finesse, +ayant une demi-queue, et brodée tout autour. Les dessins les plus +employés par mademoiselle Lolive[24] étaient des guirlandes de +pampres, de chêne, de jasmins, de capucines, etc. Le corsage de cette +jupe était détaché; il était fait en manière de _spencer_: cela +s'appelait un _canezou_. Mais celui-là était à manches _amadices_, et +montant au col; le tour et le bout des manches étaient également +brodés. Le col avait pour garniture ordinairement du point à +l'aiguille ou de très-belles malines: nous ne connaissions pas alors +le _luxe_ des tulles de coton, non plus que la _magnificence_ des +fausses pierreries!... ce qui peut se traduire ainsi: _Luxe et +pauvreté!_... deux mots qui, joints ensemble, forment la plus terrible +satire d'un temps et d'un peuple!... Sur la tête on avait une toque de +velours noir, avec deux plumes blanches; sur les épaules un très-beau +châle de cachemire de couleur tranchante. Quelquefois on attachait un +beau voile de point d'Angleterre, rejeté sur le côté, à la toque de +velours noir, et la toilette était alors aussi élégante que possible, +et ne pouvait être imitée par votre femme de chambre; d'autant que la +femme ainsi habillée portait au cou, suspendue par une longue chaîne +du Mexique, une de ces montres de Leroy que toutes les mariées, dans +une grande position, trouvaient toujours dans leur corbeille; on avait +donc ainsi une toilette toute simple et qui pourtant, avec la robe, le +cachemire, la toque et la montre, se montait encore à une somme +très-élevée[25]. D'autres toilettes étaient encore remarquées. On +voyait des robes de cachemire, des redingotes de mousseline de l'Inde +brodées à jour et doublées de soie de couleur; en général, on portait +peu, et même point d'étoffes de soie le matin. + +[Note 24: Mesdemoiselles Lolive et de Beuvry étaient à cette époque +les lingères les plus renommées; elles furent ensuite lingères de la +cour; mais elles étaient déjà un peu vieilles, et avaient été lingères +de nos mères.--Plus tard ce fut Minette qui prit leur place dans la +mode pour être lingère des jeunes femmes. Elle faisait des choses +charmantes, unissant le goût le plus recherché au plus grand luxe. +C'est chez elle que j'ai vu une robe de _percale_, et par conséquent +du matin, du prix de 2,500 francs.] + +[Note 25: Une toilette comme je viens de la décrire pouvait revenir à +6 ou 8,000 francs. Un beau cachemire coûtait au moins 1,500 ou 2,000 +fr.--Ces canezous très-brodés, 4 ou 500 fr., en raison de la dentelle +qui était autour du col, et presque toujours en malines, valenciennes, +et souvent en point d'Angleterre ou point à l'aiguille.--Le voile, +1,000 fr., et souvent bien au-delà lorsqu'il était dans une corbeille +de mariage.--La montre, 2,000 fr.--La toque, 200 fr., etc. On voit que +la chose allait vite.] + +Madame Bonaparte arriva vers une heure; sa toilette était charmante. +Elle portait une robe de mousseline de l'Inde doublée de marceline +jaune-clair, et brodée _en plein_ d'un semé de petites étoiles à jour; +le bas de la robe était une guirlande de chêne; son chapeau était en +paille de riz, blanche, avec des rubans jaunes et un bouquet de +violettes: elle était charmante mise ainsi. Elle était suivie de +madame Talouet, de madame de Lauriston et de madame Maret. La cour +consulaire se formait déjà. + +--Je vous annonce une visite, dit-elle en riant à madame de +Montesson... J'osais à peine y compter ce matin; Bonaparte m'a fait +dire[26] tout à l'heure de le précéder, et qu'il me suivait dans un +quart d'heure... Mais qu'avez-vous? demanda-t-elle plus bas à madame +de Montesson en lui voyant un air abattu, contrastant avec son air et +son état de contentement à elle-même, et les préparatifs de fête qui +donnaient un aspect joyeux à toute la maison. + +[Note 26: Le premier Consul ne voulait jamais avoir l'air d'aller en +aucun lieu par _invitation_... les demandes eussent été trop +fréquentes, et beaucoup n'auraient même pas pu être refusées par lui.] + +--Ah! rien absolument, dit madame de Montesson... rien du tout qu'une +grande joie de vous voir... et que redouble la nouvelle que vous venez +de m'apprendre... + +--Bonaparte est allé au Champ-de-Mars pour y passer la revue d'un +régiment qui part demain de Paris..., mais il ne tardera pas... + +Madame de Montesson ne répondait qu'avec distraction à tout ce que +lui disait madame Bonaparte, ses yeux se portaient avec inquiétude +vers un groupe qui était à l'extrémité du salon et d'où sortaient +parfois des éclats d'une voix retentissante, mais cependant si +harmonieusement accentuée qu'elle avait le pouvoir d'émouvoir +l'âme..., et vivement... M. de Valence était dans le groupe, formé +seulement par plusieurs hommes qui, après avoir salué madame +Bonaparte, écoutaient la personne qui parlait sans modérer le ton de +sa voix. C'était une singularité déjà à cette époque, car on +commençait à ne s'asseoir et à parler devant tout ce qui venait des +Tuileries qu'avec la permission donnée... Madame Bonaparte en fut +frappée... + +--Je connais cette voix, dit-elle à madame de Montesson... oui!... +c'est elle!... + +--Ah! ne m'en parlez pas! répondit la désolée maîtresse de la +maison... Sans doute c'est elle...; c'est madame de Staël!... + +--Mais, dit Joséphine avec l'accent d'un doux reproche qu'elle ne put +retenir, vous savez que Bonaparte ne l'aime pas, et je vous avais dit +que _peut-être_ il viendrait!... + +--Eh! sans doute je le sais... mais que puis-je à cela?... Demandez à +M. de Valence ce qui s'est passé hier!... elle était chez moi, et +témoigna le plus vif désir de voir le premier Consul; je gardai le +silence; elle me demanda s'il ne venait pas souvent chez moi. Je +répondis laconiquement oui, sans ajouter autre chose, dans la crainte +qu'elle ne me demandât trop directement de venir ce matin...; mais il +paraît qu'elle n'avait pas besoin d'invitation... Je l'ai reçue +très-froidement, et, contre mon habitude, j'ai même été presque +impolie. Si vous m'en croyez, vous serez également peu prévenante avec +elle. C'est la seule manière de lui faire comprendre qu'elle est de +trop ici. + +Quelque bonne que fût Joséphine, c'était une cire molle prenant toutes +les formes; dans cette circonstance, d'ailleurs, elle comprit que le +premier Consul serait, ou fâché de trouver là madame de Staël, ou bien +dominé par elle, et alors exclusivement enlevé à tout le monde, parce +que madame de Staël était prestigieuse et magicienne aussitôt qu'on +voulait l'écouter dix minutes. Aussi Joséphine la redoutait-elle plus +que la femme la plus jeune et la plus jolie de toutes celles qui +l'entouraient. + +Quand la brillante péroraison fut terminée, le groupe s'ouvrit, et +madame de Staël s'avança vers madame Bonaparte, qui la reçut avec une +telle sécheresse d'accueil, que madame de Staël, peu accoutumée à de +semblables façons, elle toujours l'objet d'un culte et d'une +admiration mérités au reste, fut tellement ébouriffée de ce qui lui +arrivait, qu'elle recula aussitôt de quelques pas et fut s'asseoir à +l'extrémité du salon... En un moment son expressive physionomie, son +oeil de flamme exprimèrent une généreuse indignation...; un sourire de +dédain plissa les coins de sa bouche; et une minute ne s'était pas +écoulée, qu'elle se trouvait élevée de cent pieds au-dessus de celles +qui voulaient l'humilier et ne savaient pas qu'elle était, non pas +leur égale, mais leur supérieure d'âme et de coeur comme elle l'était +de toutes par l'esprit. + +--Bonaparte tarde bien longtemps, dit Joséphine... Un grand bruit de +chevaux se fit entendre au même instant... c'était lui!... + +Il descendit de cheval et monta rapidement...; en moins de quelques +secondes il fut au milieu du salon, salua madame de Montesson, +s'approcha de la cheminée, jeta un coup d'oeil vif et prompt autour de +l'appartement, puis, s'approchant de Joséphine, il passa un bras +autour de sa taille, si élégante alors, et l'attirant à lui il allait +l'embrasser; mais une pensée le frappa, sans doute, et il l'entraîna +dans la pièce suivante en disant à madame de Montesson: + +--Cette maison est-elle à vous, madame? + +Madame de Montesson courut après lui pour lui répondre, mais sans que +personne suivît, et tout le monde demeura dans le salon. + +Pour comprendre la scène qui va suivre, il faut se rappeler qu'un +moment avant, madame de Staël avait été au-devant de madame Bonaparte +et en avait été fort mal reçue. Dans sa première surprise, elle avait +été s'asseoir sur un fauteuil tellement éloigné de la partie habitée +du salon qu'elle paraissait, dans cette position, être là comme pour +montrer une personne en pénitence. À l'autre extrémité, vingt jeunes +femmes très-parées, jolies, gaies, et portées naturellement à se +railler de ce qu'elles ont l'habitude de craindre aussitôt que la +possibilité leur en est offerte; derrière elles des groupes d'hommes +parlant bas, témoignant de l'intérêt en apparence pour la position +pénible d'_une femme_...; mais... ce mot était répété avec +intention..., tandis que d'autres disaient, avec le rire de la +sottise: + +--Une femme!... Oh! non sans doute!... demandez-le lui à elle-même; +elle vous dira qu'elle est un homme, tant son âme a de force!... Oh! +je ne suis pas étonné que le premier Consul ne l'aime pas. + +Madame de Staël _comprenait_ ces discours sans les entendre; mais elle +voyait chaque parole se traduire sur la physionomie de ce monde né +méchant et que sa nouvelle vie sociale rendait plus méchant encore. +Son oeil d'aigle avait percé sans peine la nuit profonde de +l'insuffisance de tout ce qui souriait à une position pénible, qui +pourtant pouvait en un moment devenir celle de l'un d'eux. + +Mais cependant, quelque forte qu'elle fût sur elle-même, madame de +Staël ressentit bientôt l'effet magnétique de tous ces yeux dirigés +sur elle. C'était un cauchemar pénible dont elle voulut rompre le +charme: elle se souleva, mais ne put accomplir sa volonté et retomba +sur sa chaise. + +En ce moment, on vit une apparition presque fantastique traverser +l'immense salon à la vue de tous. C'était une jeune femme charmante et +belle, une Malvina aux blonds cheveux, aux yeux bleu foncé, aux formes +pures et gracieuses. Elle traversa légèrement le salon et fut +s'asseoir à côté de la pauvre délaissée. Cette démarche, dans un +moment où tout le monde demeurait immobile et l'abandonnait, toucha +vivement madame de Staël. + +--Vous êtes bonne autant que belle, dit-elle à la jeune femme. + +Cette jeune femme était madame de Custine[27]. Son esprit était +charmant comme sa personne; elle connaissait peu madame de Staël, mais +elle comprenait tout ce qui était supérieur, et madame de Staël était +pour elle un être représentant tout ce que ce siècle devait produire +de grand. Lorsque sa pensée s'arrêtait sur ces grandes choses que +pouvait produire sa patrie, alors, artiste par le coeur comme elle +l'était par l'esprit, on voyait flamboyer son oeil toujours si doux et +si velouté, sa bouche rosée ne s'ouvrait plus que rarement, et son +ensemble était poétique. En voyant la plus belle de nos gloires +littéraires recevoir un coup de pied comme une impuissante +démonstration de l'inimitié envieuse, elle sentit au coeur une +indignation profonde, et sur-le-champ elle alla s'asseoir à côté de +madame de Staël. + +[Note 27: Mère du marquis de Custine, dont on va publier un voyage en +Espagne, qui continuera à justifier tout ce que le beau talent de +l'auteur promettait dans ses _Souvenirs de voyage en Italie et en +Angleterre_. Je connais plusieurs parties de ce voyage en Espagne, +admirables de vérité, de description, de chaleur de style, et +également belles par la richesse et la profondeur des pensées. M. de +Custine est un homme dont l'époque littéraire sera fière. Un talent +comme le sien est rare aujourd'hui; au milieu de cette foule de +choses, de productions de mauvais goût, on jouit en lisant un ouvrage +qui, par la pureté du style et la haute portée des pensées, vous +reporte aux beaux temps de notre littérature. J'ai porté ce jugement +lorsque M. de Custine publia _le Monde comme il est_, admirable +ouvrage qui grandira comme il le mérite, car il restera. Mon sentiment +est le même aujourd'hui qu'alors, seulement il est plus positif, parce +que le temps l'a confirmé.] + +--Oui, lui répéta celle-ci, vous êtes bonne autant que belle... + +--Pourquoi? demanda madame de Custine en rougissant; car sa simplicité +habituelle l'éloignait toujours de ce qui faisait effet. + +--Pourquoi? répondit vivement madame de Staël... Comment! vous me +demandez pourquoi je vous dis que vous êtes bonne? Mais c'est pour +être venue auprès de moi, pour avoir traversé cet immense salon au +bout duquel je suis venue m'asseoir comme une sotte... Vraiment, vous +êtes plus courageuse que moi. + +Madame de Custine rougit de nouveau jusqu'au front, et devint comme +une rose. + +--Et cependant, dit-elle d'une voix dont le timbre ressemblait à une +cloche d'argent, cependant je suis d'une telle timidité, que je ne +saurais vous en raconter des effets, car vous vous moqueriez de moi. + +--Me moquer de vous! dit madame de Staël, d'une voix attendrie et en +lui pressant la main... ah! jamais! À compter de ce jour, vous avez +une soeur. + +Et ses beaux yeux humides s'arrêtaient avec complaisance sur la +ravissante figure de madame de Custine, pour achever de s'instruire +dans la connaissance de cette charmante femme... Dans ce moment, +madame de Staël avait complètement oublié où elle était, le premier +Consul, madame de Montesson, madame Bonaparte et son salut presque +froid... + +--Comment vous nommez-vous? demanda-t-elle à madame de Custine. + +--Delphine. + +--Delphine!... Oh! le joli nom! J'en suis ravie!... Delphine... C'est +que cela ira à merveille!... + +Madame de Custine ne concevait pas pourquoi son nom inspirait tant de +contentement à madame de Staël... + +Celle-ci la comprit. + +--Je vais faire paraître un roman, ma belle petite; et ce roman, je +veux qu'il s'appelle comme vous..... Je lui aurais donné votre nom, +même s'il eût été différent... Oui, il sera votre filleul, +ajouta-t-elle en riant..... et il y aura aussi quelque chose qui vous +rappellera cette journée[28]. + +[Note 28: C'est pour rappeler cette matinée et la démarche de madame +de Custine que madame de Staël a placé dans _Delphine_ la scène qui se +passe chez la Reine, lorsque tout le monde abandonne Delphine et que +madame de R*** va auprès d'elle.] + +Dans ce moment, le premier Consul rentra dans le salon. En voyant +madame de Staël, dont madame de Montesson n'avait pas osé lui parler +non plus que Joséphine, il alla vers elle, et lui parla longtemps; il +ne fut pas gracieux, mais poli, et même plus qu'il ne l'avait été +jusque-là avec madame de Staël... Elle était au ciel. Ceux qui l'ont +connue savent comme elle était impressionnable, et avec quelle +facilité on la ramenait à soi. La bonté de son coeur était si +admirable qu'elle lui donnait une bonhomie toute niaise de crédulité; +ce qui, avec son beau génie, formait un de ces contrastes qu'on +admire. + +--Ah! général, que vous êtes grand! dit-elle au premier Consul..... +Faites que je dise que vous êtes bon avec la même conviction. + +--Que faut-il pour cela? + +--Ne jamais parler de m'exiler. + +--Cela dépend de vous..... et puis dans tous les cas _vous ne seriez +pas exilée; les exils et les lettres de cachet_ ont été abolis par la +Révolution. + +--Ah! dit madame de Staël d'un air étonné... et qu'est-ce donc que le +18 fructidor?.... Une promenade à Sinnamari... Le lieu était mal +choisi, car l'air y est mauvais!... + +Le premier Consul fronça le sourcil..... Il n'aimait pas que madame +de Staël parlât politique, et surtout avec lui. Il s'éloigna +sur-le-champ. + +Madame de Staël comprit aussitôt sa faute, ou plutôt sa _bêtise_, +comme elle-même le dit le soir à M. de Narbonne, qu'elle rencontra +chez le marquis de Luchesini. + +--Je suis toujours la même, lui dit-elle; j'ai parfois un peu plus +d'esprit qu'une autre, et puis dans d'autres moments je suis aussi +niaise que la plus bête... Aller lui parler du 18 fructidor!... à +lui!.. lui qui peut-être bien l'a dirigé[29], quoiqu'il fût de l'autre +côté des Alpes... mais qui de toute manière doit au fond du coeur +aimer une révolution qui lui a permis de faire, lui chef militaire, +une autre révolution avec des baïonnettes, puisque les magistrats du +peuple, les Directeurs, en avaient agi ainsi avec les représentants de +la nation..... + +[Note 29: C'était à cette époque une opinion assez répandue que le +général Bonaparte avait instruit et envoyé Augereau pour faire le 18 +fructidor.] + +Le premier Consul ne voulut cependant montrer aucune humeur de cette +conversation, qui, toute rapide qu'elle avait été, avait pu être +entendue par les personnes qui étaient près de lui. Il s'approcha de +madame de Montesson, causa avec elle sur une foule de sujets, et +finit par lui demander s'il était vrai que M. le duc d'Orléans[30] +jouât très-bien la comédie. + +[Note 30: Monseigneur le duc d'Orléans, grand-père du roi.] + +--Très-bien les rôles de rondeur et de gaieté. M. le duc d'Orléans +n'aurait pas bien joué les rôles de Fleury, ni ceux de Molé; son +physique d'ailleurs s'y opposait[31]; mais les rôles dans le genre de +ceux que je viens de citer étaient aussi bien et même peut-être mieux +remplis par lui qu'ils ne l'étaient souvent à la Comédie Française. On +jouait souvent dans ses châteaux, car il aimait fort ce +divertissement; aussi avait-il un théâtre dans presque toutes ses +habitations. Nous avions beaucoup de théâtres particuliers dans les +châteaux de nos princes et même à Paris. Outre celui de Sainte-Assise, +il y en avait un à Chantilly, où madame la duchesse de Bourbon et M. +le prince de Condé jouaient admirablement. Il y en avait aussi un à +l'Île-Adam, chez M. le prince de Conti; mais là je ne crois pas, +malgré le soin que le prince mettait à ce que sa maison fût une des +plus agréables de France, que la partie dramatique fût aussi soignée +que le reste. + +[Note 31: M. le duc d'Orléans était très-gros, et n'aurait pas pu, en +effet, jouer un rôle où il aurait fallu de l'élégance dans la +tournure.] + +--Qu'est-ce donc qu'un théâtre sur lequel le duc d'Orléans aurait +joué la comédie _avec les comédiens français_?... Ce n'est pas +Sainte-Assise. + +--Ah! vous avez raison, général..... c'était sur un théâtre que M. le +duc d'Orléans avait fait construire, ou au moins réparer, dans sa +maison de Bagnolet. On y joua pour la première fois _la Partie de +chasse d'Henri IV_, par Collé. Ce fut Grandval qui fit Henri IV, et, +je dois le dire, M. le duc d'Orléans qui remplit le rôle de Michaud. + +Le premier Consul sourit avec cette malice qui rendait son sourire +charmant, lorsqu'il était de bonne humeur. Il avait voulu amener +madame de Montesson à dire que le duc d'Orléans jouait avec Grandval; +mais c'était une époque où l'on était peu soigneux des convenances de +rang, et où le Roi s'appelait _La France_[32]. + +[Note 32: 1760 ou 1761.--C'était l'époque qui commença les turpitudes +de la fin du règne de Louis XV.] + +Madame de Montesson vit le sourire... Elle ne dit rien..., mais une +minute après elle appela Garat, qui était à l'autre bout du salon, et +lui dit, avec cette grâce charmante qu'elle mettait toujours dans une +demande pour faire de la musique chez elle ou bien une lecture: + +--Qu'allez-vous nous chanter, Garat?... avez-vous ici quelqu'un de +force à chanter un duo de Gluck avec vous? + +Garat sortit un moment sa tête de l'immense pièce de mousseline dans +laquelle il était enseveli et qui lui servait de cravate; puis il prit +un lorgnon qui ressemblait à une loupe, et promena longtemps ses +regards sur l'assemblée avant de répondre; probablement que l'examen +ne fut pas favorable, car il secoua tristement la tête et laissa +tomber lentement cette parole: + +--Personne. + +--J'en suis fâchée, dit madame de Montesson; vous auriez chanté ce +beau duo que vous avez dit souvent avec la Reine... car vous chantiez +souvent avec elle, n'est-ce pas? + +Garat souleva la tête une seconde fois, cligna de l'oeil, et joignant +ses petites mains, dont l'une était estropiée, comme on sait, il dit +avec un accent profondément touché et toujours admiratif: + +--Oh! oui!... Pauvre princesse!... comme elle chantait faux! + +Madame de Montesson sourit aussi à son tour, mais d'une manière +imperceptible, car elle était avant tout la femme du monde et celle +des excellentes manières. Elle avait voulu prouver au premier Consul +que le duc d'Orléans n'était pas le seul prince qui eût joué avec des +artistes, puisque la reine de France chantait dans un concert devant +cinquante personnes avec un homme qui se faisait entendre dans un +concert payant. + +Napoléon n'aimait pas Garat. Cependant comme il aimait le chant, et +que Garat avait vraiment un admirable talent, il l'écouta avec plus +d'attention qu'il ne l'avait fait jusque-là, et même il lui fit +répéter une romance que Garat chantait admirablement et dont la +musique est de Plantade! + + Le jour se lève, amour m'inspire, + J'ai vu Chloé dans mon sommeil; + Je l'ai vue, et je prends ma lyre, etc. + +Mais le Consul n'eut pas la même patience pour Steibelt. Celui-ci +arrivait à Paris et désirait vivement se faire entendre de l'homme +dont le nom remplissait non-seulement l'Europe, mais le monde habité. +Madame de Montesson lui demanda de venir à l'un de ses déjeuners, et +ce même jour il y était venu. Ce fut donc avec une grande joie qu'il +se mit au piano. Il joua d'abord une introduction improvisée +admirable, qui à elle seule était une pièce entière; mais il tomba +dans sa faute ordinaire; il entreprit toute une partition; il commença +la belle sonate à madame Bonaparte, une de ses plus belles +compositions, sans doute, mais qui ne finit pas. Le premier Consul +fit assez bonne contenance pendant l'introduction et la première +partie de la sonate; mais à la reprise de la seconde, il n'y put +tenir. Il se leva brusquement, prit congé de madame de Montesson en +lui baisant la main, ce qui était rare pour lui, murmura quelques mots +sur ses occupations, et sortit saluant légèrement à droite et à +gauche, en entraînant Joséphine, qui le suivait en mettant ses gants, +rajustant son châle et disant adieu en courant à madame de Montesson. + +--Il est charmant, s'écria madame de Montesson toute ravie du +baisement de main. N'est-ce pas, Steibelt, qu'il est charmant? + +--Charmant? dit le Prussien furieux!... charmant? dites plutôt que +c'est un Vandale!... demandez à Garat. + +Mais Garat avait été écouté; on lui avait même redemandé sa romance, +et il dit non-seulement comme les autres:--Il est charmant...; mais il +ajouta, avec cette expression importante que nous lui avons tous +connue, et qui rendait si drôle sa figure de singe: + +_C'est un grand homme!_ + +Mais où madame de Montesson eut une maison peut-être encore plus +agréable qu'à Paris, ce fut à Romainville. Elle s'ennuya bientôt de +Paris; elle y eut quelques désagréments. On ne peut servir tout le +monde, quelque crédit qu'on ait; et ceux qui ne réussissent pas par +votre moyen sont mécontents et vous accusent: ce fut ce qui arriva à +madame de Montesson. Elle eut de plus des cabales de théâtre qui +vinrent lui donner de l'ennui. + +Mademoiselle Duchesnois voulut débuter aux Français[33]. Chaptal, qui +prétendait se connaître en figures, prononça qu'un aussi laid visage +ne pourrait jamais réussir, et refusa ou du moins éluda l'ordre de +début. On en parla à madame de Montesson; elle avait joué la comédie +trop souvent et trop bien pour ne pas porter intérêt à une jeune +personne qui annonçait du talent, car elle promettait alors ce qu'elle +n'a pas donné, tandis que mademoiselle Georges a été depuis, comme +alors, bien au-dessus d'elle. + +[Note 33: Alors on ne disait pas _la Comédie Française_, on disait +_les Français_.] + +Quoi qu'il en soit, madame de Montesson se passionna pour le talent de +mademoiselle Duchesnois, qui était laide à renverser. Le moyen, +quelque esprit qu'elle eût, de se douter que c'était M. de Valence qui +lui _imposait_ mademoiselle Duchesnois!... Comme elle était loin de +cette pensée, elle voulut, à son tour, employer son crédit pour +_imposer_ mademoiselle Duchesnois aux Parisiens. Elle fit donc +promettre à madame Bonaparte de venir entendre mademoiselle +Duchesnois en petit comité. On invita cent cinquante personnes, plus +de deux cents s'y trouvèrent. Chaptal était du nombre. Il pensait +comme beaucoup de gens qu'un beau ou un joli physique est une +condition, sinon première, au moins très-importante pour réussir sur +le théâtre. C'était un homme d'esprit sur lequel on faisait des mots +qu'on croyait bons et qui n'étaient que de pauvres sottises. Il avait +de la science et de la bonté, et, en surplus de sa science, il avait +de l'esprit. Mademoiselle Duchesnois, avec sa grande bouche, sa +maigreur osseuse, car alors elle était maigre et sans forme, avec sa +laideur enfin, lui parut avoir raison lorsqu'elle disait: + + Soleil, je viens te voir pour la dernière fois. + +et il jugea inutile de la faire mentir en la faisant revenir pour le +répéter. En conséquence, il lui refusa un ordre de début. Voilà +pourquoi madame de Montesson sollicita madame Bonaparte d'entendre la +jeune débutante chez elle, et fit prier par elle M. Chaptal d'y venir. +Le moyen de refuser la reine de France, car Joséphine l'était déjà!... +Chaptal vint donc chez madame de Montesson, où nous entendîmes +mademoiselle Duchesnois dans _Phèdre_, et, je crois, dans +_Clytemnestre_ et dans _Didon_... + +--Que ferez-vous? dis-je à Chaptal, lorsque après avoir écouté la +débutante on se mêla pour causer. + +Il me regarda en souriant. + +--Je parie que vous m'avez deviné, me dit-il. + +--Mais non... J'ai fort bonne opinion de votre fermeté... + +--Vraiment!... mais le moyen!... mettez-vous à ma place... tenez, +voyez plutôt. + +En effet, nous vîmes s'avancer vers nous madame Bonaparte, donnant le +bras à madame de Montesson, qui, pour cette grande attaque, avait +quitté son canapé et son tabouret[34], et, tenant mademoiselle +Duchesnois par la main, venait solliciter le fameux ordre de début... + +[Note 34: Madame de Montesson savait sans doute, par les Mémoires de +Saint-Simon et ceux de Dangeau, que les princesses se couchaient sur +leur lit pour ne pas reconduire lorsque l'étiquette était douteuse. +Pour trancher la difficulté, madame de Montesson était sur un canapé, +les pieds posés sur un tabouret et les jambes recouvertes d'un +couvrepied. Cette attitude admettait un état qui l'empêchait de se +lever et conséquemment de reconduire. Elle ne reconduisait que madame +Bonaparte et madame Louis, quelquefois aussi la princesse Pauline: +celle-ci exigea qu'elle ne le fît pas, mais elle le voulait faire. +J'ai déjà parlé de cette coutume de la maison de madame de Montesson.] + +--Et la protégée de madame Louis Bonaparte? dis-je à Chaptal... + +--Oh! qu'elle est belle! s'écria-t-il comme transporté à ce seul +souvenir! + +--Et comme elle est bonne dans les moments de force de son rôle! vous +ne pouvez pas la refuser si celle-ci débute. + +--Vous avez raison... Eh bien! toutes deux débuteront. + +Ces dames arrivèrent alors auprès de nous... Madame de Montesson +demanda, madame Bonaparte appuya et Chaptal accorda ce qu'il ne +pouvait au fait pas refuser à madame Bonaparte, qui, par instinct, +n'aimait pas mademoiselle Georges, rivale de mademoiselle Duchesnois, +que mademoiselle Raucourt avait amenée chez madame Louis, où je +l'admirai le lendemain de la soirée de madame de Montesson. + +--_N'est-ce pas_, me dit mademoiselle Raucourt avec son accent de +Léontine dans _Héraclius_, ou de Cléopâtre dans _Rodogune_, _n'est-ce +pas que voilà un bel outil de tragédie?..._ + +Le fait est qu'elle était superbe, et que son talent, très-beau dans +cette première époque de sa vie, est devenu un des plus remarquables +de notre temps: c'est le dernier soupir de la bonne tragédie. +Mademoiselle Raucourt lui avait donné les bonnes traditions, et elle +les a conservées... + +Madame de Montesson voulut quitter Paris, et comme sa fortune lui +permettait d'avoir une maison à elle, elle en acheta une charmante à +Romainville; mais elle était trop petite, il fallut l'agrandir. Elle +fit bâtir, et ce qu'elle ordonna fut d'un goût si parfait, que tout le +monde voulut connaître cette charmante chaumière ou moulin, comme elle +l'appelait, et bientôt elle eut plus de monde qu'à Paris. + +J'ai déjà dit qu'elle peignait admirablement les fleurs; elle voulut +en élever d'aussi belles que celles du Jardin des Plantes, pour lui +servir de modèles. Elle fit donc construire une serre à Romainville: +cette serre servit ensuite de modèle pour celle de la Malmaison[35]; +elle communiquait à la chambre à coucher de madame de Montesson par +une glace sans tain. Au milieu, était une rotonde dans laquelle on +déjeunait tous les matins. Il y avait souvent des personnes qui ne +pouvaient pas venir plus tard et venaient déjeuner à Romainville, et +puis l'entourage de madame de Montesson était fort nombreux. Elle +avait ses deux nièces, dont l'une, madame de Valence, était encore +charmante, et jolie, et gracieuse, autant que femme peut l'être...; +l'autre, madame Ducrest, chantait à merveille. On faisait +d'excellente musique à Romainville; madame Robadet, dame de +compagnie de madame de Montesson, était très-forte sur le piano et +l'une des premières élèves de Steibelt. Dès qu'il fut arrivé à +Paris, il fut attiré dans cette maison et contribua à l'agrément du +salon de madame de Montesson. C'était une aimable femme que madame +Robadet[36]; elle formait, avec la famille nombreuse de madame de +Montesson, le fond et le noyau de la société qu'on était toujours +sûr de trouver à Romainville. Tout cela se groupait autour de la +maîtresse de la maison, sans chercher à faire un effet exclusif, et +pour l'aider seulement à rendre sa maison plus agréable[37], +quoique parmi elles il y en eût qui pouvaient le faire avec +certitude de succès; mais la pensée n'en venait pas... Il y avait +donc à Romainville madame de Valence, encore jolie à faire tourner +une tête, et madame Ducrest, nièces toutes deux de madame de +Montesson; les deux filles de madame de Valence[38], parfaitement +élevées, polies, et faisant déjà présumer ce qu'elles sont devenues, +des femmes parfaites; mademoiselle Ducrest (Georgette), jolie comme +un ange et fraîche comme un bouton de rose... Voilà ce qui formait +le fond de la société habituelle de madame de Montesson; il faut y +ajouter les dames de La Tour[39], amies malheureuses pour qui elle +fut une providence... Les plus habituées ensuite étaient madame +Récamier, madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély... Madame Bonaparte +y allait aussi souvent qu'elle le pouvait, ainsi que la princesse +Borghèse. J'y allais aussi, mais je fus à Arras alors, ce qui me +rendit moins assidue. On y voyait aussi presque toujours madame de +Fontanges[40], fille de M. de Pont; et puis encore madame de +Custine, mademoiselle de Sabran, cette belle et ravissante personne, +dont le dévouement, aussi grand que son courage et sa beauté, fit +impression sur un peuple en délire, et ne put toucher des juges qui, +pour la satisfaire, n'avaient qu'à écouter la justice!... + +[Note 35: La serre de la Folie de Saint-James, à Neuilly, avait été +faite sur ce plan bien avant toutes deux.] + +[Note 36: Madame Robadet, dame de compagnie de madame de Montesson, +fut toujours attentive à lui plaire, mais n'en fut pas récompensée +comme elle aurait dû l'être à la mort de madame de Montesson. Elle fut +à peu près oubliée dans le testament, si elle ne le fut pas +tout-à-fait. J'ai contribué pour ma part, et sans qu'elle l'ait su, +peut-être, à lui faire avoir une place de dame de compagnie en Italie. +Madame Robadet était une aimable femme.] + +[Note 37: J'ai vu des exemples de ce que je viens de citer, pas plus +tard que l'hiver dernier. C'était dans un salon où il y avait beaucoup +de monde; la maîtresse de la maison se levait pour aller parler à +quelqu'un à l'extrémité du salon; elle trouvait sa place auprès de la +cheminée prise, cette place qui est toujours un lieu réservé, ainsi +que tout le monde sait. Cette ridicule usurpation se fit plusieurs +fois de suite; il fallut que la maîtresse de la maison le dît enfin, +pour qu'on ne retombât plus dans cette faute.] + +[Note 38: Qui depuis épousèrent, l'une M. de Celles, préfet de Nantes, +l'autre le maréchal Gérard. Toutes deux sont faites pour servir de +modèle comme filles, comme épouses et comme mères. Madame de Celles +est morte à Rome en 1825.] + +[Note 39: Madame de La Tour était mademoiselle de Polastron et soeur +de la duchesse Jules de Polignac.] + +[Note 40: Madame la marquise de Fontanges, fille de l'ancien intendant +de Metz, était une charmante personne et jolie comme un ange; sa fille +Delphine a depuis épousé M. Onslow (Georges), qui possède un si beau +talent pour la composition de musique dramatique. + +Madame de Fontanges et son père, M. de Pont, étaient aussi des amis +intimes de ma mère. M. de Pont était avec M. de Valence et César +Ducrest, lorsque ce malheureux jeune homme fut tué par une bombe, au +feu d'artifice tiré pour la paix avec l'Angleterre: M. de Pont eut le +bras cassé à plus de soixante-six ans. Il était l'ami le plus intime, +après M. de Valence, de madame de Montesson.] + +On voyait encore chez madame de Montesson toutes les étrangères ayant +une spécialité de fortune, de rang ou de beauté: la marquise de +Luchesini[41], la marquise de Gallo[42], madame Visconti, la duchesse +de Courlande, madame Divoff, madame Demidoff, la princesse Dolgorouki +et la belle madame Zamoïska[43], et une foule de Françaises et +d'étrangères dont les noms m'échappent. + +[Note 41: Femme du ministre de Prusse.--C'était une énorme Prussienne, +très-bonne femme du reste.] + +[Note 42: Ambassadrice de Naples.] + +[Note 43: Soeur du prince Czartorinsky.] + +J'ai dit que madame de Montesson ne sortait pas. Sa santé, presque +détruite, en était encore plus la cause que l'étiquette, contre +laquelle plusieurs personnes se révoltaient. À l'époque dont je parle +surtout (en 1804), elle souffrait cruellement de douleurs aiguës qui +lui ôtaient presque ses facultés. Un jour cependant, quelles que +fussent ses souffrances, elle prouva combien madame de Genlis avait +tort en l'accusant de manquer de coeur[44]. Elle était plus accablée +que de coutume, et retirée dans l'intérieur de son appartement; elle +était entourée de ses femmes, qui empêchaient le moindre bruit de +parvenir à elle... Tout à coup, elle entend la voix de madame de La +Tour, de son amie, qui, au milieu de sanglots étouffés, suppliait la +femme de chambre de garde auprès de la malade de la laisser entrer... +Madame de Montesson, émue de ce qu'elle entend, sonne, et donne +l'ordre de laisser entrer madame de La Tour. + +[Note 44: Madame de Genlis a été pour madame de Montesson comme +beaucoup de gens sont envers les grands parents, c'est-à-dire ingrats, +du jour où celui qui a longtemps fait s'arrête. Alors ce parent a tous +les défauts; il a d'abord les siens, et puis toutes ses qualités qui +se sont changées en défauts. Bienheureux qu'elles ne deviennent pas +des vices!] + +--Ah! mon amie, ma seule amie, venez à notre secours! s'écrie madame +de La Tour, en tombant à genoux près de son lit... Mes neveux vont +périr si vous ne les secourez pas!... Vous seule le pouvez; car vous +avez tout pouvoir sur madame Bonaparte, et madame Bonaparte peut tout +à son tour sur le général Bonaparte[45]. + +[Note 45: Madame de La Tour se serait crue coupable d'appeler +l'Empereur par son nom.] + +Et madame de La Tour apprend à son amie ce qu'elle ignorait, n'ayant +lu aucun journal depuis le matin, la conspiration de Georges et le +danger de MM. de Polignac. + +Madame de Montesson, dont l'esprit rapide comprit sur-le-champ le +danger des accusés, ne perd pas un moment à délibérer; elle sonne, +donne l'ordre de mettre ses chevaux et demande une robe. + +--Mais vous êtes malade, mon amie!... vous souffrez cruellement... +vous ne pouvez aller à Paris... Je ne vous demandais qu'un billet pour +madame Bonaparte! + +--Un billet n'est point assez éloquent lorsqu'il s'agit de la vie +d'un homme, lui répondit madame de Montesson... Il faut que je voie +non-seulement Joséphine, mais l'Empereur!... + +--Mais vous avez la fièvre! s'écrie madame de La Tour, qui venait de +serrer sa main. + +--Eh bien! je n'en parlerai que mieux et plus vivement, dit-elle en +souriant et en montrant des dents encore superbes... + +Et une demi-heure n'était pas encore écoulée depuis l'entrée de madame +de La Tour dans sa chambre, qu'elle était sur le chemin de +Saint-Cloud. + +En arrivant, elle fut aussitôt introduite auprès de Joséphine; elle +lui demanda avec instance, avec larmes, la grâce de MM. de Polignac et +de M. de Rivière[46]. + +[Note 46: On a dit vulgairement que MM. de Polignac avaient été tous +deux condamnés à mort; c'est une erreur. M. Armand le fut, mais non +pas M. Jules. Il fut condamné à deux ans de prison; il n'eut pas de +lettres de grâce comme les autres.] + +--Hélas! répondit Joséphine, que puis-je pour eux? + +--Tout! dit avec force madame de Montesson; car vous avez un motif +puissant pour exiger de l'Empereur qu'il vous accorde les trois têtes +qu'il veut faire tomber. C'est sa propre gloire que vous voulez +sauver avec elles!... Que veut-il?... être roi!... Eh bien! veut-il +aussi que nos voeux, qui seront toujours pour lui, soient refoulés +dans nos coeurs par cet acte de cruauté?... Veut-il que les marches du +trône où il monte soient teintes du sang innocent?... + +--Mais ils sont coupables! dit doucement Joséphine. + +--Non, ils ne sont pas coupables! dit madame de Montesson, avec une +force que lui donnait la fièvre qu'elle avait et l'émotion de son âme. +Non, ils ne sont pas coupables!... Quels serments ont-ils prêtés?... +quelle est la foi jurée qu'ils ont violée?... Toujours fidèles à leur +souverain, ils sont rentrés en France pour ses intérêts; c'est vrai... +Eh bien! qu'on les surveille... qu'on les enferme... Mais pas de +mort!... pas de sang versé!... Mon Dieu! la France n'en a-t-elle pas +assez vu couler?... + +Et, tout épuisée de l'effort qu'elle venait de faire, elle retomba sur +le canapé d'où elle s'était levée, entraînée par son agitation. + +--Calmez-vous, lui dit Joséphine en l'embrassant, vous me faites +rougir de mes craintes. Je parlerai... Bonaparte m'entendra... et je +vous jure qu'il faudra qu'il me donne la grâce de MM. de Polignac, ou +je n'aurai plus d'affection pour lui. Vous m'ouvrez les yeux!... Sans +doute, ils ne sont pas aussi coupables que ce Moreau!... + +--Oh! lui, je vous l'abandonne!... quoiqu'à vrai dire, il faudrait que +la première action de votre héros, dans la route nouvelle que sa +gloire lui a frayée, fût tout entière grande et généreuse. Ah! +Joséphine! la clémence est si belle dans un souverain!... + +--Je vous promets de faire tout ce que je ferais pour sauver mon +frère... Reposez-vous sur moi. + +--Ne pourrais-je le voir? demanda madame de Montesson. + +--Je vais le savoir, dit Joséphine avec empressement, et peut-être +charmée d'avoir un auxiliaire aussi puissant avec elle. + +Elle revint au bout de quelques minutes l'air tout abattu.--Je ne puis +le voir _moi-même_, dit-elle... Partez; mais comptez sur moi. + +Madame de Montesson revint à Romainville dans un état digne de pitié. +Sa fièvre avait redoublé par la crainte de ne pas réussir, et de +rapporter une parole de mort dans cette famille désolée[47], au lieu +de la joie qu'elle lui avait promise... En arrivant, elle vit accourir +madame de La Tour et sa fille.--Espérez!...«leur cria-t-elle du plus +loin qu'elle put se faire entendre. Il lui semblait que cette +espérance ne serait pas vaine... + +[Note 47: Junot et moi nous étions alors à Arras, et Murat était +gouverneur de Paris. J'ai vu Junot se féliciter, avec un bonheur dont +des paroles ne peuvent donner l'idée, de s'être trouvé loin de Paris +dans un pareil moment.--Si je m'y fusse trouvée, toutefois, j'aurais +été aussi une des premières auprès de l'Empereur.--Madame de La Tour +était l'amie de ma mère, comme je l'ai déjà dit, ainsi que la famille +Polastron, à Toulouse.] + +On a dit une foule de versions sur cette affaire de MM. de Polignac; +le fait réel est celui que je raconte. On a mis sur le compte de +Murat, de Savary, de l'impératrice, le salut des accusés. Ce fut +madame de Montesson, ce fut elle qui sauva M. de Polignac, M. de +Rivière et M. d'Hozier[48]. Murat, qui alors était gouverneur de +Paris, dit seulement à l'Empereur: _Soyez clément, et vous sèmerez +pour recueillir_. + +[Note 48: Il ne faut pas confondre M. d'Hozier avec M. Bouvet de +Lozier, aussi accusé dans cette affaire de Georges. M. Bouvet de +Lozier ne courait aucun risque, sa prompte franchise avait assuré sa +vie.] + +Mais ces paroles furent dites _pour tous les accusés_, et même pour +Moreau, Coster de Saint-Victor, M. d'Hozier et les autres. Quant à +Savary, ce qu'il fit fut pour plaire à sa femme et satisfaire son +amour-propre, parce qu'il était allié de très-près, par madame +Savary, aux Polignac; mais quand il vit se froncer le sourcil +impérial, il se retira au fond de sa coquille pour s'y tenir +tranquille. Ce fut, je le répète, madame de Montesson qui sauva MM. de +Polignac et de Rivière. + +L'espérance que madame de Montesson avait rapportée à ses amies ne fut +pas d'abord réalisée... La condamnation fut prononcée... En +l'apprenant, madame de Montesson oublia de nouveau toutes ses +souffrances; elle ne sentit plus qu'une seule douleur, celle de ces +femmes qui pleuraient et sanglotaient dans ses bras, l'appelant à leur +aide et lui criant qu'elles n'espéraient qu'en elle. + +--Mon Dieu! mon Dieu! disait madame de Montesson tandis que sa voiture +roulait rapidement vers Saint-Cloud, prêtez-moi un accent _qui le_ +persuade; car ce n'est que de _lui seul_ que j'attends quelque pitié. + +Elle avait raison; elle savait qu'autour des rois, et Napoléon l'était +déjà par le fait[49], il n'y a que trop de gens perfides dont la +volonté d'exécution outre-passe toujours l'intention de punir du +maître. + +[Note 49: Il était empereur depuis le 4 mai 1804; on était alors en +juin.] + +--J'ai parlé, lui dit Joséphine aussitôt qu'elle l'aperçut, mais j'ai +peu d'espoir... Il est plus irrité cette fois que je ne l'ai vu encore +pour des conspirations, même celle de la machine infernale, où, sans +ce pauvre Rapp, Hortense et moi nous sautions en l'air, _sans compter_ +madame Murat[50]... Je lui ai parlé avec l'intérêt que je devais +mettre à une aussi importante affaire, et je crains... + +[Note 50: Malgré sa vive préoccupation, madame de Montesson fut +frappée d'une façon risible en entendant ce mot si comique dans une +circonstance de vie et de mort.--On sait que madame Bonaparte n'aimait +aucune de ses belles-soeurs, et madame Murat était, dans le temps où +nous sommes maintenant, l'une de celles qu'elle aimait le moins.--Le +jour de la machine infernale, madame Murat était en effet dans la +voiture de madame Bonaparte avec mademoiselle de Beauharnais[50-A]. +Elles ne furent sauvées toutes trois que parce que Rapp, qui pourtant +ne s'entendait guère à la toilette des femmes, s'avisa, en descendant +l'escalier, de trouver que le châle de madame Bonaparte n'allait pas +avec la robe, ou je ne sais quelle autre partie de l'habillement. +Madame Bonaparte, qui allait immédiatement après le Consul, se serait +trouvée dans l'explosion, tandis qu'elle ne se trouva qu'à une grande +distance. M. d'Abrantès échappa à la mort également ce jour-là par un +hasard miraculeux.] + +[Note 50-A: Ou sa voiture suivait celle de sa belle-soeur, je n'ai pas +la chose bien présente; je crois cependant qu'elle était avec madame +Bonaparte. Comme, depuis que madame Murat est à Paris, je ne la vois +pas et n'ai aucun rapport avec elle, je n'ai pu le savoir d'elle. Si +cette conduite de ma part paraît étonnante, qu'on se rappelle celle de +madame Murat!... Elle n'est quelque chose aujourd'hui en France que +pour des amis personnels: tout ce qui porte le souvenir de l'Empereur +au coeur doit se rappeler le traité de la cour de Naples en 1814!... +Qui le provoqua?... lorsqu'on songe à ce que pouvait la force de +l'armée napolitaine dans les affaires de cette époque, pour ou contre +l'Autriche, on s'étonne et l'on s'irrite à la fois en voyant une +personne qui avait la prétention de savoir régner presque avant celle +de plaire, ne savoir être ni reine, ni soeur. Comment put-elle croire +UN MOMENT que les couronnes posées sur des fronts fraternels par la +main de Napoléon y demeureraient un jour après la chute de la +sienne?... Les insensés!... ils ne furent rois que par le vertige qui +entoure les trônes au moment du danger!... + +Quant à l'amitié particulière qui existait entre nous dans notre +jeunesse assez intimement pour nous tutoyer, il y a longtemps que les +liens en ont été brisés par madame Murat elle-même. Ma fidélité et mon +dévouement au nom de l'Empereur, à sa mémoire... rendent témoignage +pour moi de ce que j'aurais été pour sa soeur si elle-même eût +toujours été ce qu'elle devait être. Cet attachement et ce dévouement +ont survécu à l'éclat du soleil impérial... La duchesse de Saint-Leu, +le prince de Canino, le comte de Survilliers, tout ce qui reste de +cette illustre et malheureuse famille est dans mon coeur et pour +toujours!...] + +--Mais je veux le voir! s'écria madame de Montesson... Joséphine, +faites que je le voie, et vous serez un ange. + +--Vous le verrez, mon amie!... vous le verrez, calmez-vous... mais, au +nom de vous-même, si vous voulez parvenir à son âme, ne me faites pas +craindre ce qu'il _appelle des scènes_. Je le connais, et je sais que +c'est le moyen de n'arriver à rien... calmez-vous. + +--Eh! puis-je être calme!... si vous saviez quelle douleur, quelle +désolation j'ai laissée derrière moi... + +--Mais soyez tranquille, au moins en apparence... Attendez-moi... je +reviens dans un moment. + +Et Joséphine partit en courant... À cette époque elle était svelte +encore, et sa taille avait ce charme qu'elle a conservé si longtemps. + +Quelques minutes après, elle revint précipitamment;... sa figure, +toujours bonne et gracieuse, était ravissante en ce moment. + +--Venez, venez! s'écria-t-elle en offrant son bras à madame de +Montesson et l'entraînant vers le cabinet de l'Empereur; il veut bien +vous voir!... c'est d'un heureux augure. + +Madame de Montesson le pensait aussi, et cette pensée lui donna des +forces pour parcourir l'espace assez grand qu'il y avait entre la +chambre de Joséphine et le cabinet de Napoléon; mais à peine fut-elle +entrée dans ce cabinet et eut-elle regardé Napoléon, que tout espoir +s'évanouit de nouveau, et ce ne fut qu'en tremblant qu'elle entra dans +l'appartement... Napoléon se promenait rapidement dans la chambre, +ayant encore son chapeau sur sa tête, qu'il n'ôta même pas à l'entrée +de madame de Montesson. + +--Eh bien, madame, lui dit-il assez brusquement... vous aussi vous +vous liguez avec mes ennemis!... vous venez me demander leur vie quand +ils ne rêvent que ma mort!... quand ils la cherchent et veulent me la +faire trouver jusque dans l'air que je respire!... Ils me rendent +craintif... moi!... oui... ils m'empêchent de sortir, parce que je +redoute que la moitié de Paris ne soit victime de leur barbarie... ce +sont des monstres!... + +Madame de Montesson ne répondit rien... l'Empereur s'irrita de son +silence: + +--Vous n'êtes pas de mon avis, à ce qu'il paraît, madame?... dit-il +avec amertume. + +Elle baissa les yeux. + + +NAPOLÉON. + +Vous ne voulez pas me faire l'honneur de me répondre? + + +MADAME DE MONTESSON. + +Que puis-je vous dire, Sire?... vous êtes ému, vous êtes surtout +offensé... et vous ne m'entendriez pas. Ce que je puis seulement vous +affirmer, c'est que j'ai l'horreur du sang, même de celui d'un +coupable!... Jugez ce que je pense de ceux qui veulent faire couler le +vôtre!!!... + + +NAPOLÉON, se rapprochant d'elle. + +Pourquoi donc alors, si vous avez de l'amitié pour moi, venez-vous +intercéder pour des hommes qui me tueront demain, si tout à l'heure je +leur fais grâce?... + + +MADAME DE MONTESSON. + +Non, Sire; on vous a trompé. MM. de Polignac peuvent avoir une pensée +unique, absolue, qui régit leur vie et les guide dans tout ce qu'ils +font et ce qu'ils disent. Ils veulent le retour des princes, comme le +général Berthier, le général Junot voudraient le vôtre en pareille +circonstance; mais ils ne sont pas _assassins_. Ils ont pu employer un +homme à qui tous les moyens sont bons; mais eux, ils sont incapables +d'imaginer et encore moins d'exécuter une infamie. + + +JOSÉPHINE allant à lui et l'embrassant sur le front. + +Que t'ai-je dit, mon ami?... tu vois que madame de Montesson te parle +comme moi!... Que t'ai-je dit encore? que MM. de Polignac seraient à +l'avenir liés par la reconnaissance s'ils te doivent leur vie! + + +MADAME DE MONTESSON. + +Ajoutez à cette considération, qui est immense, que vous êtes dans un +moment, Sire, où vous devez marquer par votre clémence plus que par la +sévérité... Cette époque à laquelle vous êtes parvenu, vous savez que +je vous l'ai presque prédite[51]; en faveur de cette prédiction... +soyez toujours mon héros!... soyez plus, soyez l'ange protecteur de la +France!... qu'on dise de vous _seul_ ce qu'on n'a dit encore d'aucun +souverain:--_Il fut vaillant comme Alexandre et César, et bon comme +Louis XII_. + +[Note 51: La faveur dont jouissait madame de Montesson ne venait pas, +comme on le croyait, de madame Bonaparte, mais de Napoléon lui-même. +Un jour, le duc d'Orléans était à Brienne avec madame de Montesson, +alors sa femme; le prince fut invité à donner les prix aux élèves de +l'école militaire, et ce fut madame de Montesson que le prince chargea +de ce soin, et qui les couronna. En donnant le laurier à _Napoleone +Buonaparte_, elle lui dit: _Je souhaite qu'il vous porte bonheur_. +Cette phrase, dite sans aucune pensée directe, fit impression sur le +jeune homme couronné; et plus tard, lorsqu'il fut au pouvoir, il se +rappela madame de Montesson et fut doublement heureux en la retrouvant +liée avec Joséphine. Et son amitié pour elle se ressentit beaucoup de +la pensée de Brienne, à laquelle d'ailleurs elle faisait très-souvent +allusion.] + + +NAPOLÉON, d'une voix plus douce. + +Mais je ne suis pas roi!... je ne suis, comme empereur, que le premier +magistrat de la république. + + +MADAME DE MONTESSON, souriant. + +Vous êtes tout ce que vous voulez et vous serez aussi tout ce que vous +voudrez... Enfin, comme premier magistrat de votre république, comme +vous l'appelez, vous pouvez faire grâce, et il faut la faire. + + +NAPOLÉON. + +Et qui me garantira non-seulement ma vie, mais celle de tout ce qui +m'entoure, si je fais grâce? + + +MADAME DE MONTESSON. + +La parole d'honneur des condamnés qu'ils ne violeront jamais, j'en +suis garant. + + +NAPOLÉON. + +Vous connaissez mal ceux dont vous répondez, madame, à ce qu'il me +paraît; MM. de Polignac sont des hommes d'honneur, sans doute, mais +ils regarderont la parole donnée comme un serment prêté sous les +verrous, et ils s'en feront relever par le pape. + + +JOSÉPHINE. + +Eh bien! si tu crains qu'ils ne soient pas assez forts contre leur +volonté dominante, garde-les sous des verrous; mais pas de mort, mon +ami..., pas de mort! + + +MADAME DE MONTESSON se levant et allant à lui en lui prenant la +main. + +Sire!... que faut-il faire? Faut-il vous conjurer à genoux?... Sauvez +M. de Polignac... sauvez les accusés; sauvez-les tous!... oh! je vous +supplie!... + +Et elle plia le genou au point de toucher la terre; Napoléon la releva +précipitamment et la contraignit presque de se rasseoir. + + +NAPOLÉON. + +Vous m'affligez... car, en vérité, je ne puis vous accorder la vie de +tous ces hommes, pour qui le repos de la France n'est rien, et qui se +jouent du sang de ses fils comme de celui d'une peuplade sauvage. + + +JOSÉPHINE. + +Bonaparte[52], je t'ai déjà bien prié... je te prierai tant qu'il y +aura de l'espoir... mais, si tu me refuses, je ne t'aimerai plus... + +[Note 52: Elle ne lui donnait jamais le nom de Napoléon, ni en lui +parlant, ni loin de lui. Elle disait toujours Bonaparte, et plus tard, +en parlant de lui, l'Empereur. Mais elle fut très-longtemps à prendre +l'habitude de ce dernier nom... et en lui parlant alors, elle lui +disait: Mon ami.] + + +NAPOLÉON l'embrassant. + +Mais puisque tu m'aimes, comment peux-tu me demander la grâce de ces +hommes qui non-seulement, je le répète, veulent ma mort, mais le +bouleversement de la France? + + +MADAME DE MONTESSON avec douceur. + +Ce n'est pas ce qu'ils veulent. + + +NAPOLÉON. + +Eh! madame, peuvent-ils espérer autre chose? L'agitation +révolutionnaire que j'ai tant de peine moi-même à contenir se +soumettrait-elle à une main inhabile? On n'improvise pas un +gouvernement, madame, et les passions populaires ne répondraient plus +aujourd'hui à leur colère royaliste contre la Révolution et la +République... Cependant, tout en accusant MM. de Polignac et de +Rivière de ramener des troubles peut-être plus sanglants que ceux de +93, je les trouve moins coupables que des généraux républicains... +des hommes comme Moreau (sa voix devint tremblante), Pichegru!... qui +vont serrer la main, comme frères, au chouan Georges!... + +Il se laissa aller sur un canapé... Il était pâle et semblait avoir le +frisson; ses lèvres étaient blêmes et toute sa physionomie +bouleversée. Madame de Montesson fut alarmée et fit un mouvement; mais +Joséphine lui fit signe de demeurer tranquille, et, s'approchant de +Napoléon, elle lui prit les mains, les serra dans les siennes, puis +elle l'embrassa, lui parla bas longtemps, et peu à peu le calme revint +sur la belle physionomie de l'Empereur. Mais madame de Montesson dit +ensuite qu'elle avait eu peur lorsque ses yeux s'étaient fermés et +qu'il était tombé sur le canapé. Oui, reprit-il en se levant et +marchant très-vite, en partie dans la chambre et en partie dans le +jardin[53]... ces hommes de la France sont plus coupables que des +serviteurs de la famille de Louis XVI, de ce malheureux Louis XVI!... +Mais Moreau... le vainqueur d'Hohenlinden!... lui, devenir un +conspirateur!... Il me croit jaloux[54] de lui! et pourquoi, grand +Dieu!... Ma portion de renommée est assez belle; je n'ai besoin de +nulle autre pour la rendre plus brillante... Et si Dieu me prend en +faveur, j'espère bien en mériter une aussi élevée qu'il y en a sous le +ciel!... + +[Note 53: Cette scène, que je tiens en entier de M. de Valence et de +madame de Montesson, me fut confirmée depuis par l'impératrice +Joséphine; elle avait intérêt à laisser croire qu'elle avait obtenu la +grâce à elle seule, mais, comme je savais la vérité, elle n'osa pas +l'altérer devant moi.] + +[Note 54: C'est ici le lieu de parler de la manière dont on comprend +le mot _jalousie_: il paraît qu'il y a de certaines gens qui voient ce +sentiment en autrui lorsqu'ils le sentent en eux-mêmes, comme ceux qui +ont la jaunisse et voient tout jaune. J'ai entendu souvent des hommes +qui, après avoir rimé vingt vers, prétendaient que Victor Hugo et +Dumas étaient jaloux d'eux!... J'ai vu pareille stupidité dans +beaucoup de femmes relativement à madame de Genlis et à madame de +Staël!... madame de Staël, le plus beau génie de son époque après M. +de Châteaubriand! J'ai entendu la même parole sur madame Sand, le plus +beau talent de notre temps! De qui serait-elle jalouse, elle, bon +Dieu?... aussi ne l'est-elle pas.--De qui Napoléon eût-il été +jaloux?... lui dont la tête penchait sous le poids des couronnes, et +qui, sans quitter celle de laurier, allait les surmonter toutes par +celle de Charlemagne, comme lui-même avait surpassé sa gloire.] + +--Eh bien! donc, dirent les deux femmes en même temps en se mettant +presque à genoux, soyez clément pour MM. de Polignac... commuez la +peine... mais pas de mort!... Oh! pas de mort!... + +--Demain tu viendras me parler pour Moreau, dit Napoléon à +Joséphine!... Croiriez-vous, dit-il ensuite à madame de Montesson, +qu'après avoir été le but des impertinences de la femme pendant quatre +ans, elle a été plus qu'importune pour obtenir la grâce entière du +mari?... Elle est vraiment bonne, ma Joséphine. Et l'attirant à lui, +il l'embrassa avec une profonde émotion. + +--Et moi, dit madame de Montesson, il me faut aussi vous embrasser +pour vous remercier. + + +NAPOLÉON étonné, mais souriant. + +Me remercier! et de quoi? + + +MADAME DE MONTESSON. + +Mais de la grâce de mes amis! Ne venez-vous pas de le dire?... +N'avez-vous pas reconnu que Moreau était plus coupable qu'eux?... + + +NAPOLÉON. + +Sans doute. + + +MADAME DE MONTESSON. + +Eh bien! s'il en est ainsi, vous ne pouvez pas condamner les uns quand +vous faites grâce au plus criminel... + + +NAPOLÉON la regardant. + +Eh! qui vous dit, madame, que je ferai grâce à quelqu'un? + + +MADAME DE MONTESSON. + +Mon coeur qui vous connaît et qui m'assure que vous ne voulez pas +faire condamner Moreau... Il ne le sera pas. + + +JOSÉPHINE. + +Mon ami... grâce!... grâce!... + + +MADAME DE MONTESSON. + +Allons, dites ce mot-là!... il vous fera du bien. + + +NAPOLÉON. + +Mais je ne puis la faire entière cette grâce..... il me faut une +garantie, et je ne puis l'avoir que dans la liberté de ces +messieurs..... + + +MADAME DE MONTESSON l'embrassant avec affection[55]. + +[Note 55: Elle était naturellement très-froide et peu expansive; elle +avait même habituellement une dignité qui donnait de la crainte aux +jeunes femmes qu'on lui présentait.] + +Ah! merci! merci!.... vous êtes bon! vous êtes aussi bon que vous êtes +grand!.... + + +JOSÉPHINE l'embrassant aussi très-émue. + +Merci, mon ami!.... merci!.... Voilà une belle journée!.... elle doit +aussi être belle pour toi!... + + +NAPOLÉON. + +Mais que dans leur prison ils soient circonspects; pas d'intrigues.... +pas de complots. + + +MADAME DE MONTESSON avec assurance. + +Je réponds d'eux... (_Elle va vers l'Empereur, mais sans crainte._) En +parlant _des accusés_... j'ai entendu _tous les accusés_ pour la cause +royale. + + +NAPOLÉON très-vivement. + +Non, madame..... En vous accordant, ainsi qu'à Joséphine, la vie de M. +de Polignac et de M. de Rivière, je n'ai entendu et compris que ces +deux noms; les autres doivent subir leur sort. + + +MADAME DE MONTESSON. + +Même M. d'Hozier?.... + + +NAPOLÉON. + +M. d'Hozier comme les autres. + + +JOSÉPHINE. + +Mon ami!.... + + +NAPOLÉON frappant du pied avec colère. + +On a bien raison de dire qu'un homme d'état ne devrait jamais laisser +approcher une femme de son cabinet!.... Que me voulez-vous toutes +deux?... Vous me tourmentez depuis une heure pour obtenir une chose +qui peut-être me sera fatale!.... Dieu veuille qu'un jour vous ne vous +rappeliez pas cette conversation avec effroi! + + +MADAME DE MONTESSON. + +Dieu protége les rois cléments, et nous ne nous la rappellerons que +pour vous en aimer davantage... Mais, je vous en conjure, donnez-moi +la vie de M. d'Hozier. + + +NAPOLÉON. + +Vous l'aimez donc beaucoup? + + +MADAME DE MONTESSON. + +Moi! du tout, je ne le connais pas[56]. + +[Note 56: Je crois qu'en effet elle ne le connaissait pas du tout.] + + +NAPOLÉON. + +Eh bien! pourquoi donc alors vouloir arrêter le cours de la loi?.... + + +MADAME DE MONTESSON. + +Que vous importe?.... Allons, accordez-moi sa grâce!... je vous +en conjure!... Hélas! pour vous-même, je voudrais vous voir +signer une amnistie pleine et entière. Ainsi, par exemple, +M. de Saint-Victor..... + + +NAPOLÉON l'interrompant avec une sorte de hauteur. + +Ah! pour celui-là, je vous demande de ne pas aller plus loin! M. de +Saint-Victor est sans doute un brave homme; mais il est du nombre de +ces conspirateurs qui ruinent une cause, quand ils y entrent comme +associés actifs..... C'est un homme bien dangereux[57]... et il a fait +bien du mal à tous les siens!... Il doit mourir!... (ajouta-t-il après +un long silence et comme répondant à une voix intérieure.) Nous ne +sommes plus au temps des Brutus. + +[Note 57: M. Coster de Saint-Victor était fanatique pour ses rois +comme un Romain de l'ancienne Rome l'était pour sa république. Pendant +tout le procès il fit constamment des réponses inconcevables, et +toujours bravant les juges et l'autorité... Souvent il dédaignait de +répondre, et en tout Napoléon avait raison: il fit beaucoup de mal à +sa cause par l'obstination qu'il apportait quelquefois dans ses +réponses... Du reste loyal, brave, et brave chevaleresquement... +L'infortuné périt avec le plus noble courage, et sur l'échafaud, au +moment où sa tête tombait, il criait encore: Vive le Roi!] + + +MADAME DE MONTESSON. + +Je ne connais M. de Saint-Victor que de nom, ainsi que M. d'Hozier; +mais des rapports intimes existent entre ce dernier et moi par des +amis communs: voilà pourquoi je tiens tant à le sauver. + + +NAPOLÉON. + +Eh bien! soit: je vous le donne encore..... (_se reprenant_) +c'est-à-dire j'en parlerai avec Cambacérès et le grand-juge; car je +n'ai pas pouvoir à moi seul..... + +Madame de Montesson quitta Saint-Cloud tellement heureuse d'avoir +obtenu ce qu'elle voulait, qu'elle ne souffrait plus... + +--Victoire! cria-t-elle du plus loin qu'elle aperçut ses amies +désolées qui accouraient à elle.... Victoire!--Et elle leur annonça ce +que l'Empereur venait de faire. + +--C'est un homme qui veut mériter ce qu'il cherche à obtenir, dit M. +de Valence... et ce n'est pas moi qui lui serai un empêchement. + +Telle fut la véritable histoire de MM. de Polignac[58]. Je ne sais +s'ils en sont instruits; mais la voici telle qu'elle me fut racontée +par la principale actrice de ce drame intéressant et confirmée par la +seconde. + +[Note 58: On croit généralement que M. Jules de Polignac avait été +condamné à mort; c'est une erreur, il ne le fut jamais qu'à deux ans +de détention.] + +Nous remarquâmes, en parlant de cette conspiration et du jugement des +accusés, qu'ils montrèrent dans cette circonstance le même courage +insouciant que toute la noblesse a constamment prouvé pendant le temps +de la Révolution.--M. de Rivière, à qui je reproche trop de ferveur +pour son parti peut-être, fut pendant ce procès l'homme de cour +d'autrefois... C'était M. de Narbonne se battant avec un bouton de +rose dans la bouche, et qui, le laissant[59] tomber, se penche, le +ramasse, mais sans cesser de croiser le fer, se relève, reprend +aussitôt son avantage et désarme son adversaire.--M. de Rivière +faisait des vers. Un jour, se trouvant au tribunal et apercevant +madame de La Force parmi ses nombreux amis, ayant à côté d'elle +mademoiselle de La Ferté[60], il fit ce couplet, et l'ayant écrit au +crayon, il le lui fit passer: + + En prison est-on bien ou mal? + On est mal, j'en ai maint exemple. + On est mal au bureau central; + On est encor plus mal au Temple. + À l'Abbaye on n'est pas mieux, + Car d'en sortir chacun s'efforce. + Le prisonnier le plus heureux, + C'est le prisonnier _de la Force_. + +Chanter sous le couteau; comme c'est français!... + +[Note 59: Ce fut à M. de Narbonne (le comte Louis de Narbonne) que ce +fait arriva.] + +[Note 60: Qui depuis est devenue duchesse de Rivière. C'est un beau +caractère de femme. C'est le dévouement, la tendresse, tout ce qu'une +âme de femme renferme, mais ce que souvent elle n'a pas le courage de +donner. Mademoiselle de La Ferté eut ce courage; honneur à elle!] + +La conduite de madame de Montesson dans cette circonstance fut connue, +mais moins peut-être qu'elle n'aurait dû l'être en raison de sa +modestie. On parla beaucoup dans le monde de la vie de MM. de Polignac +sauvée par Joséphine, mais voici la vraie version. Sans doute que les +MM. de Polignac l'ont su, ainsi que M. de Rivière, et que leur +reconnaissance aura payé celle qui ne faisait en cela que servir ses +amis et sauver la vie d'un homme. + +La santé de madame de Montesson, qui, à cette époque, était déjà +perdue, parut reprendre un peu de mieux par la joie qu'elle vit autour +d'elle. Madame de La Tour remerciait Dieu chaque soir et le priait +pour cette âme parfaite qui lui avait conservé tout ce qui lui restait +d'une soeur bien-aimée.... Madame de Montesson, heureuse du bonheur de +ses amis, jouissait de son ouvrage, et pendant toute l'année 1804 +elle fut encore assez bien pour donner de l'espoir. Sa maison de +Romainville, toujours ouverte, était plus que jamais le rendez-vous de +tout ce qui arrivait à Paris en gens distingués, et de cette belle +fleur de bonne compagnie française dont il y avait encore alors un bon +nombre en France... Remplie de reconnaissance, attachée d'amitié à +l'Empereur, elle prit une part positive à tout ce qui lui arriva dans +les années qui s'écoulèrent entre la grâce de MM. de Polignac et le +jour où elle mourut. L'arrivée du Pape, les événements immenses qui se +groupaient autour de Napoléon pour prouver qu'il ne pouvait être servi +par la fortune qu'en raison de sa gigantesque destinée, trouvaient en +elle une amie pour les faire valoir. Elle l'aimait de coeur, enfin, +ainsi que Joséphine et plusieurs des généraux attachés à l'Empereur. +M. d'Abrantès y allait beaucoup lorsqu'il était à Paris. J'y voyais +aussi le maréchal Pérignon, mais pas très-souvent. Duroc y allait +aussi;--Savary jamais. Madame de Montesson le détestait... + +Mais la santé de madame de Montesson s'altéra au point que Hallé, que +je voyais souvent, et qui à cette époque était mon médecin, me dit +qu'elle était fort mal. On lui fit quitter Romainville et elle revint +à Paris, mais dans un état désespéré. Madame de Genlis eut alors une +conduite admirable et à laquelle il faut rendre justice. Madame de +Montesson était riche; elle avait même une immense fortune, et elle +laissait sa nièce travailler la nuit pour gagner sa subsistance. +Peut-être avait-elle pour se conduire ainsi des motifs que +j'ignore[61], cela se peut;--je le veux croire même pour l'excuser... +mais madame de Genlis ne devait pas moins en ressentir la blessure. +Aussitôt qu'elle apprit le danger de madame de Montesson, elle laissa +un ouvrage pour lequel elle avait un dédit assez fort si elle ne le +livrait pas pour un jour fixé, et elle consacra ses journées entières +à sa tante, partant de l'Arsenal, où elle logeait alors, pour aller +chez la malade dans la Chaussée-d'Antin, à dix heures du matin, pour +n'en revenir qu'à dix heures du soir!... Pendant ses journées de +souffrance, madame de Montesson avait constamment sa tête, et comme +ses douleurs n'étaient pas fort aiguës, madame de Genlis lui faisait +la lecture pendant quatre et cinq heures... Le jour de sa mort, +sentant sa fin approcher, elle demanda elle-même les sacrements... sa +nièce les lui vit recevoir et pria avec le clergé... À peine les +prêtres étaient-ils partis, que l'agonie commença... Cachée derrière +le rideau du lit de la mourante, madame de Genlis priait tout bas et +sans qu'elle pût entendre les prières des agonisants que sa nièce +disait pour elle!... Aussitôt qu'elle fut expirée, madame de Genlis, +fort émue et toute en pleurs, tira le rideau, et, tombant à genoux +près du corps de cette parente à un degré si intime qui avait oublié +au moment extrême qu'elle laissait la fille de sa soeur dans un état +malheureux, elle pria longtemps pour elle... puis, se relevant, elle +lui ferma les yeux; alluma deux cierges qu'elle mit auprès de son lit, +et fit chercher à Saint-Roch, paroisse de madame de Montesson, un +prêtre, qu'elle établit dans la chambre mortuaire pour dire les +prières des morts auprès du corps. + +[Note 61: Lorsqu'on voit une personne naturellement bonne se conduire +sévèrement envers des parents très-proches, que le public ne se presse +pas de lui donner tort; il est probable qu'elle n'en a aucun.] + +Pendant la maladie de madame de Montesson, un page de l'Empereur ou de +l'Impératrice allait tous les jours savoir des nouvelles de la malade, +et en apprenant sa mort, Napoléon ordonna qu'elle reçût les honneurs +qu'une princesse recevrait. Elle fut exposée, pendant UNE SEMAINE, +dans une chapelle ardente à Saint-Roch, chose qui n'avait jamais lieu, +pas plus qu'aujourd'hui, au reste, pour une personne du monde. + +Une circonstance dramatique eut lieu au moment où le corps descendait +les vingt-cinq marches de Saint-Roch, pour être déposé sur le +corbillard qui devait le porter à Seine-Assise, où il devait être +enterré près du duc d'Orléans. Au moment où l'on descendait le +cercueil, escorté de plus de cent personnes qui lui faisaient cortége, +un autre convoi s'arrêtait au bas de l'escalier de l'église, et les +deux cercueils se croisèrent dans leur marche funèbre. La dernière +arrivée était mademoiselle Marquise, autrefois danseuse de l'Opéra, +adorée jadis de M. le duc d'Orléans, qu'elle avait rendu père de M. de +Saint-Far, de M. de Saint-Albin et de madame de Brossard. M. le duc +d'Orléans l'avait aimée avec passion, l'avait faite marquise de +Villemomble...; et puis il avait aimé madame de Montesson et abandonné +la mère de ses fils. Et ces deux femmes, jadis rivales, jalouses et +vindicatives, se retrouvaient ainsi sur le seuil du cimetière, de ce +lieu où s'éteignent toutes les passions!... Le même _requiem_ était +chanté sur leur bière, les mêmes tentures drapaient l'église pour leur +fête de mort, et les mêmes cierges brûlaient pour l'éclairer. + + + + +SALON + +DE + +MADAME DE GENLIS, + +À L'ARSENAL. + + +Lorsqu'après dix ans d'exil, madame de Genlis revit la France, elle +n'eut pas d'abord la pensée d'avoir un salon, ni de pouvoir même de +longtemps former une société intime dont l'agrément devait remplacer +tout ce que les malheurs révolutionnaires avaient enlevé à chacun. +Rien ne peut se comparer à ce qu'on voyait alors en France: la France, +qui, peu d'années avant, se disait avec orgueil la reine des nations +civilisées pour tout ce qui est élégance et bon goût! Ce qu'on +appelait _le monde_ n'était qu'une bigarrure mal composée même, et qui +n'offrait à l'oeil qu'un assemblage choquant des couleurs les plus +opposées. _Le monde_, ou plutôt la société de cette époque, était une +réunion de parvenus à la fortune par des fournitures à l'armée, ou par +l'agiotage au perron, ou par d'autres moyens moins honorables et moins +_industriels_. Pendant nos temps calamiteux de la Révolution, une +seule route s'était offerte pour conduire à un noble but: c'était +l'armée; parler de gloire à des Français, c'est flatter leur passion +favorite, c'est leur parler selon leur coeur. Aussi les hommes de +toutes les classes répondirent-ils à cet appel, et la France fut +défendue et puis ensuite sauvée par ces mêmes hommes qui ne s'étaient +d'abord levés que pour former une barrière de leurs corps à +l'étranger, qui voulait nous envahir... Les _parvenus_ par ce noble +chemin furent toujours différents des autres; et cela fut de tout +temps. La Rochefoucauld dit: «_L'air bourgeois se perd rarement à la +Cour, il se perd toujours à l'armée_.» Aussi était-ce une chose +remarquable à voir, que les fils d'une famille dont le père et la mère +restés à Paris avaient fait leur fortune par les causes que j'ai +dites. Les enfants, sans avoir eu d'autres maîtres que les dangers, +une vue continuelle des hommes dans toutes les positions, +rapportaient dans la maison paternelle une attitude aisée et souvent +même agréable, tandis que le père et la mère étaient demeurés comme +devant leur comptoir... + +Les plus insupportables de ces parvenus à la fortune de l'époque +révolutionnaire, c'étaient les fournisseurs de l'armée. Je n'en +excepte qu'un; mais aussi celui-là est tout à fait à part, c'est M. +Collot. Il est lui-même un type d'esprit et de manières courtoises et +polies... Mais il y a longtemps que j'ai parlé de lui dans ce sens, en +disant ce que j'en pense et ce que j'en connais... + +Paris offrait alors lui-même dans son ensemble, comme ville, un coup +d'oeil étrange et terrible à la fois pour l'infortuné qui le revoyait +après quinze ans d'exil!... S'il voulait faire une course dans la +ville, il ne retrouvait plus son chemin... Les rues ne portaient plus +leur ancien nom... Ceux des hôtels, gravés jadis sur des plaques de +marbre ou de pierre, étaient effacés et mutilés, tandis que dans +chaque carrefour il reculait en frémissant devant une dalle de marbre +noir, sur laquelle il voyait gravées en lettres d'or ces paroles +faites pour un peuple LIBRE: _La liberté, la fraternité_ OU LA MORT! +ou bien: _Lois et actes_ de l'autorité publique[62]. + +[Note 62: Il y eut longtemps en France jusque sur les arbres des +grandes routes... sur des rochers, de pareilles inscriptions.] + +Un émigré venait de rentrer; c'était un ami de ma famille. Un jour, il +arrive chez ma mère les yeux pleins de larmes. + +--Qu'avez-vous? lui dit-elle... + +Le malheureux ne pouvait parler. Enfin il nous dit que dans une petite +rue près de Saint-Roch, il était entré, pour éviter la pluie, chez un +marchand de bric à brac, et que là, parmi de vieux cadres tout +mutilés, abîmés, il avait retrouvé le portrait de son père, de son +frère et celui de sa femme...: son frère avait péri sur l'échafaud!... + +À chaque pas, à cette époque, on trouvait le burlesque s'alliant au +terrible!... + +Les femmes ne pouvaient alors remédier au mal qui s'était introduit +dans ce qu'on appelait _la société_: car enfin, depuis surtout la +rentrée des émigrés, elle se recomposait d'elle-même. Mais le mélange +forcé était plus insupportable encore que la solitude. Les femmes des +parvenus haïssaient tout naturellement une conversation intéressante, +parce qu'elles y étaient étrangères. Continuellement occupées +d'étiquette, point sur lequel elles étaient encore plus ignorantes que +sur tout le reste, elles marchandaient une révérence et comptaient les +visites; ce qui était simple, parce quelles devaient craindre à chaque +moment qu'on se rappelât leur basse origine, et très-souvent plus que +cela, et qu'alors on ne voulût leur manquer. J'ai vu longtemps encore +à la Cour impériale de ces pauvretés, de ces _mièvreries_ qui +élevaient des querelles sur une visite plus ou moins longue, plus ou +moins différée... + +La conversation même la plus simple se ressentait, comme on doit le +croire, de l'état de la société à cette époque. Madame de Genlis, +femme élégante et surtout difficile dans tout ce qui tient à la grande +et même l'excessive recherche du langage, souffrait plus qu'un autre +de ce bouleversement complet. Un jour, elle voit arriver chez elle, +rue d'Enfer, où elle demeura avant d'aller à l'Arsenal, une femme dans +une voiture fort élégante, attelée de deux beaux chevaux, et conduite +par un cocher dont la mise eût paru étrange sans un petit nègre encore +plus ridicule, qui était complètement habillé en Maure, et qui n'avait +pas plus de trois pieds de haut: c'était ce personnage qui ouvrait et +fermait la portière. + +Cette dame, qui elle-même était une caricature par sa mise, portait +une robe d'une forme outrée et absurde. Sur sa tête était un +très-petit chapeau de velours avec deux plumes tombantes. Elle se fit +annoncer sous le nom de madame DE Privas. + +En entendant ce nom qui promettait quelque chose, madame de Genlis se +leva et fit deux pas au-devant d'elle. + + +MADAME PRIVAS. + +Vous devez être _joliment_ surprise de me voir, n'est-ce pas? _Eh +bien! qu'est-ce que vous faites donc! rasseyez-vous donc!_... + + +MADAME DE GENLIS, avançant un fauteuil à la dame. + +Veuillez vous asseoir, madame... + + +MADAME PRIVAS, s'asseyant lourdement dans la bergère. + +Tiens, que c'est drôle! vous dites MADAME! vous ne dites pas +_citoyenne_, vous!... vous avez bien raison! Au reste, je l'avais +parié avec M. Privas, je lui ai dit: Je te parie six francs que la +citoyenne Genlis me dira MADAME; il a parié que non, parce qu'il +prétend que vous avez peur. + + +MADAME DE GENLIS, souriant doucement. + +Mais comment M. de Privas, que je n'ai pas l'honneur de connaître, me +fait-il celui de juger ainsi mes sentiments les plus intimes? + + +MADAME PRIVAS. + +Oh! il vous connaît bien, allez, lui!..... tiens! qu'est-ce que c'est +donc que tout ça?... + +Et elle se mit à retourner et à remuer tout ce qui était sur la table +de madame de Genlis... Il y avait, entre autres choses, un charmant +livre de la forme de nos albums d'aujourd'hui, dans lequel madame de +Genlis peignait alors une guirlande de fleurs allégoriques ou plutôt +emblématiques. Elle avait fait un langage des fleurs. Il y a aussi, je +crois, une nouvelle d'elle[63] qui a donné l'idée à M. Révéroni de +Saint-Cyr de faire son roman de _Sabina d'Herfeld_. Madame de Genlis +fut alarmée pour le sort de ses fleurs, et puis elle voulait savoir ce +qui lui valait une visite aussi étrange. + +[Note 63: Les fleurs funéraires.] + +--Permettez-moi, madame, lui dit-elle en refermant doucement le livre, +de vous prier de ne point toucher à cet ouvrage. Il n'est point +terminé et pourrait s'effacer... et puis... mon temps est bien +limité... il n'est même pas à moi. + + +MADAME PRIVAS. + +Vraiment!... pauvre chère dame!... voyez-vous bien! cette chienne de +révolution!... c'est ce que je dis toute la journée à M. Privas!... +là, une dame comme il faut, une dame comme vous, qui a roulé _su_ l'or +et _su_ l'argent..., en être réduite là, à travailler pour vivre!... +Ah! mon Dieu! mon Dieu!... + + +MADAME DE GENLIS, presque impatientée. + +J'ai l'honneur de vous faire observer, madame, que c'est pour cette +raison que mon temps est pris par mon travail... Puis-je savoir ce qui +me procure l'avantage de vous voir? + + +MADAME PRIVAS, la regardant avec admiration. + +Comme vous parlez bien!... voilà comme je voudrais parler!... c'est ce +que je dis toute la journée à M. Privas. Il a été longtemps à le +comprendre, mais j'ai gagné la bataille. + +Madame de Genlis sourit doucement: en effet, madame Privas paraissait +réunir toutes les conditions nécessaires pour remporter la victoire +dans une lutte à coups de poing. Elle avait une taille au-dessus de la +médiocre: son embonpoint très-prononcé, ses bras et ses mains surtout, +d'un volume respectable dans un combat, devaient lui assurer la +victoire... Son visage eût été joli (car elle était encore jeune et +ses traits étaient agréables), s'il avait eu une expression +quelconque; mais elle n'en avait jamais aucune et sa bouche souriait +constamment pour montrer des dents assez jolies, ou plutôt même sans +motifs. Ses yeux étaient bleus, et, avec ou sans regard, ils +paraissaient toujours immobiles. Son nez était bien fait, la forme de +son visage agréable, ses cheveux d'une jolie couleur: eh bien! tout +cela ne lui servait à rien. On aurait même autant aimé qu'elle fût +laide, parce qu'elle aurait peut-être eu de l'esprit. Mais on va voir +que ce n'était pas l'intention qui lui manquait. + +Elle continuait à regarder madame de Genlis avec une expression +admirative vraiment comique, et finit par amuser madame de Genlis, +qui, ainsi que toutes les personnes d'esprit, vit d'abord le côté +plaisant de la chose. Dans le même moment, la femme de chambre de +madame de Genlis annonça M. Millin. + + +MADAME DE GENLIS, lui tendant la main, et lui faisant un signe +d'intelligence en lui indiquant la dame étrangère. + +Je suis bien aise de vous voir, mon ami....... et vous attendais avec +une vive impatience... ma copie est prête, nous n'avons qu'à +l'assembler. + + +M. MILLIN, ne comprenant pas très-bien et croyant qu'il s'agit +d'une lecture. + +Eh bien! je ne vois pas ce qui s'oppose à ce que la lecture se fasse +tout de suite... Madame en est-elle?... + + +MADAME PRIVAS. + +Une lecture!... certainement que j'en suis!... C'est-il beau ça!... +une lecture!... + + +MADAME DE GENLIS. + +Je vois, madame, avec regret que je suis forcée de vous prier +d'abréger votre visite qui m'honore, sans doute, mais à laquelle je ne +puis donner l'attention qu'elle mérite, étant obligé de lire à M. +Millin un ouvrage de moi, auquel vous ne prendriez aucun plaisir... et +puisque vous ne voulez pas me dire le motif pour lequel vous êtes +venue me chercher dans ma retraite, je suis forcée... + + +MADAME PRIVAS. + +Eh là! là! comme elle s'emporte donc, cette petite dame! Eh bien! +voyons! soyez donc gentille! on ne veut pas vous faire de mal... au +contraire... voilà l'histoire. Mon mari et moi nous sommes de bonnes +gens... nous sommes riches... très-riches même... M. Privas, +voyez-vous, a vendu des farines aux armées... il a eu des fournitures +dans un bon temps, le temps _où le blé manquait_... il a eu des +protecteurs... on l'a payé, enfin... et bien payé aussi. Nous sommes +riches, et riches en honnêtes gens. + + +MILLIN, à demi-voix. + +Oui, comme des accapareurs! Oh! les voleurs! + + +MADAME DE GENLIS. + +Enfin, madame... + + +MADAME PRIVAS. + +M'y voilà!... m'y voilà!... comme vous êtes vive!... m'y voilà!... +Vous saurez donc que M. Privas et moi nous aimons beaucoup le monde, +mais le beau monde... Nous voulons tenir maison, recevoir, nous faire +honneur de notre belle fortune, enfin; et pour cela il me faut +quelqu'un qui sache ce que c'est que la belle société, voyez-vous... +Moi j'aime les gens comme il faut. _Je n'aime pas ces parvenus qui se +donnent des tons_, comme si nous n'étions pas tous de la _même +farine_. J'ai lu les _Veillées du Château_, j'ai lu _Adèle et +Théodore_, et j'ai dit à M. Privas: Voilà _la dame_ qu'il nous faut... +et alors, voyez-vous, je suis venue moi-même, pour vous expliquer que +vous gagnerez plus gros avec nous qu'avec vos livres, et que vous +serez heureuse, parce que vous entendez bien que je ne vous +tyranniserai pas... Voulez-vous accepter, chère madame? + + +MADAME DE GENLIS. + +Je suis fort sensible, madame, à l'obligeance de votre offre, mais je +ne puis y répondre. + + +MADAME PRIVAS, stupéfaite. + +Vous me refusez! + + +MADAME DE GENLIS. + +Croyez que je n'en suis pas moins sensible à votre bonté pour moi, +madame; mais j'ai l'honneur de vous dire que je ne puis accepter. + + +MADAME PRIVAS. + +Mais pourquoi? Songez donc que nous vous donnerons douze mille francs +par an, si vous voulez venir vivre avec nous. L'hiver, nous occupons +un bel hôtel dans la rue Saint-Dominique; et l'été, nous le passons +tout entier dans une superbe terre que M. Privas vient d'acheter en +Bourgogne, près d'Autun. + + +MADAME DE GENLIS, avec émotion. + +Près d'Autun!... C'est dans les environs d'Autun qu'est le château qui +appartenait à mon père, et où j'ai passé mon enfance!... Mais, encore +une fois, madame, recevez mes remerciements, sans chercher à ébranler +ma résolution; elle est positivement arrêtée, et pour vous éviter +toute insistance, je dois vous dire que jamais je ne sacrifierai ma +liberté; je suis et _veux_ rester indépendante: voilà mon dernier +mot. + + +MADAME PRIVAS. + +Hé bien! vous avez tort: vous seriez toujours indépendante, parce que +vous auriez en nous des amis... _et écoutez donc, voyez-vous_, des +amis qui ont cinq millions de fortune, c'est beau, ça!... + + +MADAME DE GENLIS. + +Tous vos efforts, madame, en me prouvant que vous avez la bonté de +tenir à moi, me donnent encore plus de regrets... Mais, je vous le +répète, la chose ne peut avoir lieu. + + +MADAME PRIVAS. + +Mon Dieu! vous n'êtes pas raisonnable! + + +MILLIN, avec impatience. + +Pardieu! madame, c'est vous qui ne l'êtes guère! Voilà une heure que +Madame vous répète qu'elle ne veut pas aller avec vous, et vous ne la +comprenez pas! + + +MADAME PRIVAS, regardant Millin de travers. + +Hé bien! qu'est-ce que _c'est donc_? De quoi se mêle-t-il, ce +monsieur? Est-il votre parent, ma chère dame?... (_Elle regarde Millin +alternativement avec madame de Genlis._) Écoutez, voyez-vous, si vous +êtes habitués à vivre ensemble, nous prendrons _le cousin_ avec nous! +oh! mon Dieu! je suis bien sûre que M. Privas ne me désavouera pas. + + +MILLIN, éclatant de rire. + +Eh? non! non... nous sommes amis, bons amis; mais pas du tout +_cousins_, comme vous l'entendez!... + + +MADAME DE GENLIS, plus sérieusement et en se levant. + +Toute prolongation de conversation à ce sujet est tout à fait +superflue. J'ai eu l'honneur de vous répondre, madame, et n'ai plus +rien à vous dire. + + +MADAME PRIVAS, se levant aussi. + +Eh bien! donc, adieu, ma bonne dame! Je m'en vais bien affliger M. +Privas, car il se faisait une fête de vous voir, le cher homme; et... +puisqu'il faut vous le dire, le château de Saint-Aubin est bien connu +de lui, allez!... il a demeuré sur les terres de votre père, M. +Privas. + + +MILLIN, tout en se promenant. + +Il a peut-être été son meunier!... + + +MADAME PRIVAS. + +Eh bien! s'il l'a été, qu'est-ce que ça vous fait?... Allons, bonjour, +madame, je m'en vais bien fâchée de ne pas vous emmener; si vous vous +ravisez, écrivez-moi: voilà mon adresse... + +Elle mit sur la table un morceau de vilain carton avec son nom et son +adresse grossièrement imprimés, et faisant une belle révérence à +madame de Genlis, elle sortit en n'adressant qu'une inclination de +tête à Millin... Madame de Genlis et lui la virent monter dans sa +voiture, où l'enferma le petit nègre, qui, par parenthèse, s'appelait +Othello, en l'honneur de Talma probablement, dont ce rôle était alors +le triomphe. Lorsqu'elle fut dans sa voiture, madame Privas cria d'une +voix forte: + +--À la maison!... + +Ce que le petit Maure répéta en fausset. + +Après le départ de cette femme, madame de Genlis croisa ses mains, +puis, les laissant retomber: + +Eh quoi! dit-elle, la France en est-elle à ce point, que la fortune et +les biens de tant de malheureux qui souffrent dans l'exil et la +pauvreté, tant d'héritiers des victimes massacrées, soient dans les +mains de telles gens!... Cinq millions! ainsi cette femme a deux cent +cinquante mille livres de rentes!... peut-être le château de mon père, +tandis que je travaille pour vivre... Voilà donc le résultat de la +Révolution!... + +Elle tomba rêveuse sur une chaise, et y demeura assez longtemps sans +que Millin la troublât. Il comprenait trop bien sa dernière +exclamation[64]. Il dit enfin: + +--Oui, ce serait une bien triste besogne que celle d'avoir provoqué la +révolution, si elle n'avait pas eu d'autres résultats que celui de +tuer et de ruiner les légitimes propriétaires pour enrichir les +intrigants..... oui, ce serait en effet bien triste! + +[Note 64: Millin était fort royaliste. L'empereur, qui le savait, ne +l'aimait pas; et deux fois, sans l'inquiète amitié et les démarches de +ses amis, il aurait été privé de sa place, qui était sa seule +fortune!...] + +Madame de Genlis se leva et marcha quelque temps assez agitée; puis +lorsqu'elle se rassit, elle était calme, et reprit la conversation sur +madame Privas avec une grande liberté d'esprit. + +--Comment l'avez-vous refusée sans réfléchir? lui dit Millin. Songez +donc, douze mille francs! et cette femme paraissait tenir tellement à +vous qu'elle en eût donné quinze et même vingt pour vous avoir. + +--Et moi, jamais je ne sacrifierai ma chère liberté à une fortune, +quelle qu'elle soit; et puis, savez-vous bien que cinquante mille +francs ne paieraient pas l'ennui de vivre avec une pareille femme!... +Est-il donc vrai que beaucoup de ces parvenus soient ainsi? + +Dans ce moment, on annonça M. de Valence. + +--Tenez, dit Millin, voici quelqu'un qui pourra vous donner là-dessus +tous les renseignements possibles. + +--Sur quoi? dit M. de Valence. + + +MILLIN. + +Sur la société d'aujourd'hui... Madame de Genlis est surprise du ton +qui règne maintenant dans le monde, et, pour dire la vérité, elle a +grandement raison. + + +M. DE VALENCE. + +Sans doute elle a raison d'en être choquée; mais elle a tort d'en être +surprise. C'est une conséquence toute naturelle du long bouleversement +qui a mis la France sens dessus dessous... Comment pouvez-vous être +_étonnée_ de cela? répéta-t-il en se tournant vers sa belle-mère. + + +MADAME DE GENLIS. + +Que les choses se soient dérangées, je le conçois; mais qu'elles aient +pris cette attitude et cette couleur, tandis que parmi ces parvenus, +et même dans leurs amis, il y a tant de gens comme il faut, voilà ce +qui m'étonne, et en même temps me choque. Ainsi, par exemple, je +dînais l'autre jour chez ma tante[65], qui, je le croyais, devait +avoir conservé les anciens usages: pas du tout; elle aussi a sacrifié +à la mode et aux exigences de l'époque. De son temps et du mien, car +nous sommes contemporaines, nous ne mettions pas d'hommes à côté de +nous à table. Le maître et la maîtresse de la maison choisissaient +entre eux les quatre femmes les plus distinguées de l'assemblée et les +engageaient à se mettre à côté d'eux[66], et tout cela sans faire de +scène. On était poli pour celles qu'on distinguait, et l'on ne +désobligeait personne. Maintenant ce n'est plus cela: non-seulement le +maître de la maison vient avec beaucoup de bruit prendre la femme _la +plus considérable_, et lui fait traverser le salon devant toutes les +autres, à qui elle marchera sur les pieds, si elle ressemble à ma +marchande de farine de tout à l'heure... mais ce n'est pas tout, il +lui faut encore _un second_: il appelle alors l'homme le plus élevé en +grade après lui, pour enfermer la pauvre femme qui est à sa droite +entre deux ennuyeux qu'elle aurait évités, si elle eût été libre. + +[Note 65: Madame de Montesson.] + +[Note 66: Madame de Genlis ne dit ici que ce qui est. Autrefois les +femmes, lorsque le maître d'hôtel avait annoncé le dîner, sortaient +toutes les premières du salon: celles qui étaient le plus près de la +porte passaient les premières en se faisant quelques compliments, mais +qui n'entravaient pas la marche. Les hommes passaient ensuite, et à +table on se plaçait selon ses goûts et sa convenance. Quelquefois le +maître de la maison mettait _auprès de lui_ les deux femmes les plus +importantes.] + + +M. DE VALENCE. + +Sans doute, _cela était_; et cela n'est plus. Les usages sont des lois +tant qu'ils conviennent; le jour où d'autres exigences nécessitent +d'autres usages, eh bien! ils s'établissent et remplacent les +anciens... Mon Dieu!... c'est la marche commune. L'origine de ce dont +vous parliez tout à l'heure remonte beaucoup plus loin que les +derniers temps de la révolution. Cet usage de placer des femmes en +leur faisant une politesse marquée date, au contraire, de celui des +assemblées. Il fallait souvent flatter un député: pour l'acquérir à +son parti, on plaçait alors sa femme à côté de soi, au grand +mécontentement de dix autres; mais l'esprit de parti ne transige pas, +et avec la politesse moins qu'avec toute autre chose. Les femmes ont +appelé les hommes à côté d'elles dans le même but. + + +MADAME DE GENLIS. + +Vous avez admis chez vous une coutume anglaise, tout aussi mal +appliquée à nos manières que beaucoup d'autres: c'est celle de laver +ses mains et de rincer sa bouche à table. En Angleterre, c'est une +chose simple, parce que les femmes se lèvent de table au dessert; +mais, pour nous, je trouve cela choquant au dernier point, de voir un +homme faire sa toilette à côté de moi. + + +M. DE VALENCE. + +Je suis de votre avis: aussi vous avez dû voir que chez votre tante +toute cette toilette se fait sur des buffets où les femmes trouvent ce +qui leur est nécessaire, ainsi que les hommes..... En général, la +maison de madame de Montesson est citée, je vous le dirai, comme la +meilleure de Paris. + + +MILLIN, avec un accent profondément touché. + +Oh!... cela est vrai; on y fait d'abord les meilleurs dîners que j'aie +mangés de ma vie. Je raisonnais de cela l'autre jour avec M. de Pont, +qui trouvait avec Lavaupalière que les dîners du mercredi, surtout en +carême, étaient ce qu'il avait jamais compris de plus parfait. + + +M. DE VALENCE. + +Permettez-moi, mon cher Millin, de vous faire observer que ce n'est +pas seulement par ses bons dîners que ma tante se fait autant aimer +dans le monde; cela est bon pour Lavaupalière et madame de Guémené. + + +MILLIN. + +Mais qui dit le contraire? ce n'est certes pas moi, qui suis si +heureux de l'entendre causer elle-même de toutes les sciences et des +arts aussi bien que les artistes et les savants eux-mêmes qu'elle +rassemble chez elle. + +Madame de Genlis sourit, mais sans faire une observation. + + +M. DE VALENCE. + +Oui; le premier Consul me disait l'autre jour qu'il serait le plus +heureux des hommes, _ravi_, _charmé_[67], si madame de Montesson +voulait être de la société la plus intime et la plus habituelle de +madame Bonaparte. + +[Note 67: M. de Valence parle ainsi parce que de son temps c'était la +manière de s'exprimer: on était ou _charmé_, ou _ravi_, ou +_désespéré_, et souvent c'était de ne pas rencontrer ou de rencontrer +quelqu'un. Cette façon de parler était surtout singulière lorsqu'on +faisait une narration dans laquelle on faisait, comme ici M. de +Valence, intervenir Napoléon qui était surtout le plus concis des +hommes.] + + +MADAME DE GENLIS. + +C'est-à-dire sa dame de compagnie!... en effet, cela plairait à +Bonaparte, la duchesse douairière d'Orléans!... + + +M. DE VALENCE. + +Quoi qu'il en soit, il l'aime fort et vient chez elle, lorsqu'il ne va +nulle part que chez des élus. + +Dans le moment entrèrent, d'abord M. de Choiseul-Gouffier et puis +Radet, M. de La Harpe[68], M. de Cabre[69], M. Fiévée, qui alors +faisait de charmantes nouvelles dans la _Bibliothèque des romans_; il +était auteur de cette jolie petite histoire, _la Dot de Suzette_: je +dis histoire, car jamais en la lisant je ne puis me persuader que ce +soit un roman, tant il y a de vérité et de naturel. Puis vint encore +M. Marigné, auteur de charmants vers qu'il ne lisait que dans +l'intimité. + +[Note 68: Il ne fut exilé que quelque temps après.] + +[Note 69: Sabatier de Cabre, ancien conseiller-clerc au parlement de +Paris, homme de beaucoup d'esprit, le plus grand _puriste_ que j'aie +connu. Il avait un esprit qui pouvait ne pas plaire en tout, en ayant +beaucoup.] + +--Que je vous fasse mon compliment, dit M. de Cabre à madame de Genlis +en lui baisant la main, quel adorable petit miracle vous nous avez +donné! jamais rien de plus suave, de plus pur, de plus ravissant n'est +sorti de la plume d'une femme! Comment donc ne me l'aviez-vous pas +envoyé? comment au moins ne m'aviez-vous pas présenté à _Mademoiselle +de Clermont_, si les convenances s'opposaient à ce que vous me la +donnassiez? + +--Le fait est, dit M. de La Harpe, que l'on peut vous faire un +compliment sans craindre d'être accusé de fadeur. _Mademoiselle de +Clermont_ est un diamant _sans une_ tache. _C'est mon opinion_, +ajouta-t-il en s'asseyant avec une assurance qui voulait être modeste, +et qui trahissait néanmoins l'homme dont la vanité n'a pas eu de +concurrent, si son talent en a eu beaucoup. + +Plusieurs personnes survinrent, et la conversation se soutint avec le +charme que pouvaient y apporter les nouveaux venus: c'étaient M. de +Talleyrand, M. de Fontanes, M. et madame d'Harville, M. de +Caulaincourt, celui que j'appelais alors _mon petit père_, ses deux +fils, qui, malgré leur jeunesse, étaient tous deux connus dans l'armée +pour deux hommes de haute espérance... Comme leur père était fier de +leur avenir!... Pauvre père!--Tous deux morts!... et quelles morts!... + +Il était rare que la conversation fût hostile en apparence chez madame +de Genlis; elle connaissait trop les formes du bon goût pour ne pas +savoir que rien n'est plus contraire à la bonne grâce d'une femme que +cette manière acerbe avec laquelle quelques-unes accueillent +aujourd'hui les productions des autres[70]. Il y a de l'_envie_, et +l'envie donne tant de laideur à un visage de femme!... tant de +fausseté au sourire!... tant d'aigreur à la voix!... tant d'amertume +au regard!... + +[Note 70: À cette époque, on aurait trouvé peu convenable qu'on fût +trop hostile contre les ouvrages d'une femme; mais le champ était +libre, et M. de Feletz l'a prouvé avec madame de Staël: elle fut +souvent péniblement affectée par les feuilletons du _Journal des +Débats_. Que de lignes fines et spirituelles ont été insérées dans le +_Journal de l'Empire_ (le même journal que les Débats) sur le petit +nuage de Corinne! Ce petit nuage a suffi pour déranger quelquefois la +paix littéraire de l'auteur. Mais pour faire de l'esprit sur un défaut +sans arriver à l'injure, il faut de l'_esprit_ et de l'_esprit_ de +critique.--On ne l'a pas parce qu'on rêve qu'on l'a. La critique +haineuse est non-seulement une entrave à l'esprit, mais à la raison, +sans laquelle on ne peut écrire, même un feuilleton.--Les +personnalités sont odieuses, presque toujours injustes, et, ce qui est +plaisant à observer, toujours inutiles à la critique. Qu'est-ce que +tout cela prouve? répondait Beaumarchais dans ce fameux mémoire que +les Goëzman l'avaient contraint d'écrire. Qu'est-ce que cela +prouve?... et il ajoutait des pages qu'il n'eût pas écrites sans la +polémique ouverte par ses ennemis.--Ce qui lui fit dire un jour: Mes +ennemis m'ont forcé de me sauver sur un piédestal.] + +Madame de Genlis n'avait aucun de ces défauts en parlant; lorsqu'elle +écrivait, elle se laissait aller trop vivement contre madame de Staël. +À cette époque, on parlait dans le monde d'un roman que faisait +madame de Staël et dont elle faisait des lectures chez elle en petit +comité ou bien chez ses amis intimes. + + +MADAME DE GENLIS, avec curiosité. + +Sait-on le titre de ce nouvel ouvrage? + + +M. DE CABRE. + +Pas encore... mais j'en ai entendu quelques passages avant-hier qui +m'ont charmé. + + +MADAME DE GENLIS, souriant. + +Et votre approbation est d'un bien grand prix!--Mais comment ne +savez-vous pas le titre?... Si j'avais assez de confiance en des amis +pour leur lire un ouvrage, cette confiance n'aurait aucune +restriction. + + +M. DE TALLEYRAND, qui a longtemps écouté sans parler. + +Mais si elle ne sait pas encore quel nom elle donnera à son roman!... + + +M. DE LA HARPE. + +Comment, elle ne sait pas quel ouvrage elle fait? + + +M. DE TALLEYRAND, froidement et sans élever la voix. + +Je n'ai pas dit cela; j'ai dit qu'elle ne savait pas quel nom elle +donnerait à ses lettres[71]. + +[Note 71: Les quatre premiers volumes de la _Correspondance littéraire +avec le grand-duc de Russie_. Ces quatre premiers volumes parurent à +cette époque, et l'impression, bien plus soignée que celle des autres, +fut surveillée par La Harpe lui-même avant son exil.] + + +MADAME DE GENLIS. + +Ah! ce sont des lettres? + + +M. DE TALLEYRAND. + +Oui, et admirables. + + +M. DE LA HARPE. + +Il est à désirer que cet ouvrage ne contienne pas l'expression des +doctrines de l'auteur, car elles sont subversives de tout ordre et +même de quelque partie de la morale. + + +MADAME DE GENLIS, souriant doucement. + +Vous n'avez pas toujours pensé ainsi... + + +M. DE LA HARPE, avec humilité. + +Peut-être. Je ne m'en défends pas. + +Pendant ce dernier colloque, M. de Talleyrand s'était levé et avait +été à la cheminée, où il avait pris un immense flacon rempli d'eau de +miel d'Angleterre, et commença à le jeter sur ses mains et sur son +habit. + + +M. DE CABRE. + +M. de La Harpe, savez-vous que votre livre fait un bruit +épouvantable?... + + +M. DE LA HARPE, SOURIANT. + +Vraiment!... mais j'en suis charmé, malgré le grand mot qui doit me +troubler; mais pourquoi ce bruit?... + + +M. DE CABRE. + +Comment! cette foule de personnages de toute espèce, tant morts que +vivants, qui paraissent dans ce livre comme dans une galerie de +portraits et qui, certes, ne sont pas flattés. + + +M. DE LA HARPE. + +Eh bien! les morts ne diront rien apparemment; et je parle des vivants +comme s'ils étaient morts... ou peu s'en faut... qu'avez-vous à dire? + + +M. DE CABRE. + +Moi, rien du tout... Cependant, ne craignez-vous pas que les vivants +ne crient pour leur compte et pour celui des morts?....... J'entends +d'ici un bruit... + + +M. DE LA HARPE. + +Du bruit!... Vraiment, voilà bien de quoi m'effrayer!... Ne vous +rappelez-vous plus le temps où le bruit que faisait la littérature +française aux quatre coins de Paris retentissait dans toute l'Europe? +Je n'ai pas la prétention de faire des mémoires, comme Jean-Jacques, +sur tout ce que j'ai vu et entendu; mais, en temps et lieu, je +pourrais bien m'amuser du souvenir de ces bruyantes époques, ne fût-ce +que pour faire voir que ce grand fracas ne fait jamais beaucoup +mal...: il en reste à peine quelque chose dans les oreilles des +curieux, et même des intéressés. Depuis longtemps, pour moi, a succédé +autour de moi un bruit d'une autre espèce!... (M. de La Harpe poursuit +d'un ton sombre et comme inspiré.) Voilà que j'entends même dans les +intervalles de silence... Quant au bruit dont vous me parlez +aujourd'hui, je ne sais plus ce que c'est. + + +M. DE FONTANES. + +Ah! parce que vous ne dites rien, vous croyez que les autres se +taisent!....... parce que depuis _le grand fructidor_ on n'a pas lu +une ligne de vous dans les journaux, vous ne vous doutez pas que ceux +qui vous y attaquent n'y sont que plus à leur aise? + + +M. DE LA HARPE. + +Tant mieux pour eux et pour moi! rien n'est plus commode pour ces +gens-là que de parler tout seuls, et pour moi de n'en rien savoir... +Si je les lisais, cela me donnerait peut-être de la colère... il vaut +mieux tout ignorer; après tout, ils n'ont pas au fond de mauvaises +intentions. Seulement, ils sont quelquefois tellement pressés de +parler, qu'ils n'attendent pas même à savoir ce qu'ils ont à dire. Ce +n'est pas pour critiquer plutôt une chose qu'une autre, c'est +démangeaison de faire des phrases..... Il m'est tombé sous la main il +y a peu de jours, et sans la chercher, une vieille feuille du temps où +je donnais mes séances du lycée, et dans laquelle l'auteur _croit_ +rendre compte de l'une de ces séances bien plus pour approuver que +pour contredire. Il ne manque pas d'esprit, mais il n'est pas +réfléchi, et c'est de la meilleure foi du monde sans doute qu'il me +fait dire et faire précisément tout le contraire de ce que j'ai fait +et dit... Mais (ici M. de La Harpe devient plus modéré et plus humble +de nouveau) je lui pardonne, ainsi qu'à ceux qui, me réfutant le livre +à la main, et sachant fort bien ce qu'ils faisaient, ont affecté de +combattre ce que jamais je n'ai écrit et m'ont opposé ce qu'ils +prenaient dans mon propre ouvrage[72]... Pourquoi s'en étonnerait-on? +Cela est plus ou moins dans tous les temps: cela est du _métier_, pour +dire le mot. Mais je vous le répète: tout cela fait peu de bruit et +encore moins d'effet... Avez-vous vu souvent de ces feuilles du jour +avoir un lendemain?... Mon ami, ce n'est pas dans les journaux, ce +n'est pas dans des brochures, des extraits, qu'on ira chercher ce que +j'ai pensé: c'est dans mes ouvrages eux-mêmes... C'est là aussi qu'il +conviendra de consigner, quand il en sera temps, ce qui est fait pour +caractériser la critique et la littérature de nos jours. + +[Note 72: On dirait que celui qui attaquait M. de La Harpe est un +frère de celui qui m'a fait l'honneur d'un feuilleton si véridique, +comme critique, dans le numéro du 9 septembre dernier de la _Gazette +de France_. J'ai répondu avec des faits à ce que ce monsieur disait +sur les miens; mais j'ai été plus concise dans ce qui me concerne, +quoique cependant j'eusse beau jeu pour répondre victorieusement. +Voici une des omissions que j'ai faites dans ma réponse au feuilleton. +Je répare ici cet oubli pour donner encore un exemple de la mauvaise +foi d'une critique de ce genre. + +L'auteur du feuilleton, pour prouver que je ne suis VRAIE EN RIEN, +disait, comme on le sait, que j'avais _quatre-vingt-trois ans, et que +j'étais de la communion de l'abbé Châtel_! et pour fortifier ces +belles assertions, il disait encore: + +«Enfin, madame d'Abrantès sait si peu ce dont elle parle, qu'elle +prend Christophe de Beaumont pour Élie de Beaumont, et elle confond +l'archevêque et l'avocat.» + +Je connais peut-être mieux l'histoire et les noms des archevêques de +Paris que le monsieur du feuilleton; mais je ne le lui prouverai pas +autrement que par _un mot_; ce qui suffit pour ce qu'il avance. Le +voici: il le trouvera dans mon _Histoire des Salons_, tome Ier, page +298, Salon de monseigneur de Beaumont: + +«La masse du clergé tonnait contre les réfractaires, et M. Turgot +surtout était désigné comme indigne du nom de chrétien. À la tête de +ces prêtres exaltés, était _Christophe_ de Beaumont, archevêque de +Paris, etc.» + +Et voilà ce qu'on appelle de la critique!... + +La phrase que je cite est la première du Salon de monseigneur de +Beaumont, où je parle de lui; et dans le courant de ce même Salon, je +ne dis pas un mot qui puisse donner lieu à l'erreur.] + + +M. MILLIN. + +Eh vraiment! voilà ce qui soulève déjà une foule de gens qui ne se +promettent rien de bon de la figure qu'ils feront dans votre galerie. + + +M. DE LA HARPE, avec une satisfaction qu'il veut cacher, mais +avec une sorte d'humilité. + +Mon Dieu! pourquoi me craindre? que puis-je maintenant en ce monde?... +Peut-être si je continue ce que j'ai commencé, raconterai-je des +choses qui pourront égayer l'instruction...., car il ne faut +s'occuper du mal que pour en tirer du bien... Cependant je serai +très-mesuré, et bien des gens seront tout étonnés de n'avoir rien à +démêler avec moi,... à moins cependant qu'ils ne se formalisent de mon +silence, ce qui n'est pas impossible. + + +MADAME DE GENLIS. + +Et dans quels termes parlez-vous de l'empereur de Russie dans votre +ouvrage?... + + +M. DE LA HARPE. + +Mais j'aurais pu le louer avec toute liberté, car vous vous rappelez, +madame, l'opinion que le comte du Nord laissa de lui lorsqu'il visita +la France; ce qu'on en disait alors qu'il y avait une voix publique, +car on était parfaitement libre, et voyez comme il règne +aujourd'hui... Mais je ne pouvais le louer ainsi en face, puisqu'il me +comblait de marques de bonté..... La reconnaissance peut rendre +suspecte la vérité. + + +M. DE TALLEYRAND. + +Vous devez alors avoir toute satisfaction sur ce qui le concerne, car +son éloge est aujourd'hui partout... Les papiers publics en sont +remplis. + + +M. DE LA HARPE, souriant. + +Raison de plus pour ne pas m'en mêler. + + +MILLIN. + +Eh! pourquoi donc?... + + +M. DE LA HARPE. + +Parce que je dirais du bien de lui autrement que les autres, et +aujourd'hui je ne le veux pas. Vous vous rappelez tous qu'à chacune +des _révolutions_ de notre _révolution_, il semblait qu'il n'y eût en +France qu'une seule voix dans ce qu'on entendait, un seul esprit dans +ce qu'on lisait, et vous savez pourquoi. Après le _18 fructidor_, s'il +eût été à propos que j'écrivisse, j'aurais écrit, mais j'aurais tout +dit. J'aurais été à mon aise... J'aurais dit ce que personne n'a même +dit encore... C'est ma méthode. Voyez-en la preuve dans l'écrit sur le +mot _fanatisme_, publié sous ce même Directoire entre deux +proscriptions!... et cherchez ailleurs dans le même temps ce qu'on +trouve là, et qu'on fut si étonné d'y lire. Les temps sont bien +changés; grâces à Dieu! mes principes ne le sont pas. Je reconnais des +circonstances qui prescrivent le silence: je n'en connais pas qui +puissent dicter mes paroles. + + +M. DE CHOISEUL. + +Mais vous nous parlez là de vos principes comme s'ils n'avaient jamais +changé...; et ceux que vous aviez quand vous _étiez philosophe_? + + +M. DE LA HARPE. + +Ah! monsieur! et vous aussi vous parlez cette langue! Vous appelez +principes le mépris de ce qu'on ne connaît pas!..... Permettez-moi de +vous faire observer que ce que vous venez de dire équivaut à ceci: +«_Vous aviez d'autres principes quand vous n'en aviez point._» Depuis +quand la déraison et l'ignorance sont-elles des principes, si ce n'est +pour cette espèce de _philosophes_ qui n'en a jamais eu d'autres? +Heureusement vous n'êtes pas philosophe de cette façon-là. + + +M. DE CHOISEUL. + +Dieu m'en préserve! mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit ici, c'est +de vous; et je vous dirai franchement qu'on ne comprend pas comment +vous vous en êtes tiré. + + +M. DE LA HARPE. + +On le verra; et si d'avance on ne le comprend pas, c'est que comme +vous on suppose ce qui n'est pas, et ce n'est pas la première fois. +Premièrement, si j'ai été philosophe, ou, pour parler français, +incrédule, ceux qui m'ont connu savent si j'étais animé de cet esprit +de prosélytisme qui était celui de la secte, et dont je me suis +toujours moqué.--Voltaire m'a souvent reproché de n'avoir pas le _zèle +de la maison du Seigneur_. Est-ce ma faute, à moi, si un monde né +depuis vingt ans parle tous les jours de notre ancien monde comme des +siècles antédiluviens? Les jeunes aristarques sont surtout curieux à +cet égard, et ils me font souvent sourire de pitié en me faisant +_élève_ de Diderot. + + +MADAME DE GENLIS. + +Mais enfin, sans avoir le zèle de vos confrères, il était alors fort +naturel pour vous de vous laisser aller à l'habitude de parler +légèrement _au moins_ de ce que vous révérez aujourd'hui. + + +M. DE LA HARPE. + +Ma correspondance avec le grand-duc était toute littéraire, et de plus +je savais qu'il n'aimait pas qu'on parlât d'un objet de cette +importance avec légèreté; l'avertissement était sérieux et +authentique. Ce fut assez pour me tracer une route que j'ai toujours +suivie.--Il n'y a rien d'un chrétien, mais aussi rien d'un impie. On y +voit l'ami des philosophes, mais non pas leur flatteur. + + +M. DE TALLEYRAND. + +Ainsi nous pouvons espérer de lire en 1801 votre correspondance comme +elle fut écrite de 1774 jusqu'en 89? + + +M. DE LA HARPE. + +S'il en était autrement, la chose serait mauvaise pour le public et +pour moi. Ces lettres n'auraient plus leur caractère originel... tout +y serait factice. Je me suis même défendu d'effacer quelques opinions +que je regarde maintenant comme des erreurs. _Mais pour obvier à +tout_, je les réfute dans quelques notes. + + +M. DE CABRE. + +Ah! vous avez aussi des notes? y en a-t-il beaucoup? + + +M. DE LA HARPE. + +Peu. Il en fallait quelques-unes; mais elles sont en petit nombre et +courtes. + + +M. DE CABRE. + +Rétractez-vous quelques jugements sur des auteurs? + + +M. DE LA HARPE. + +Je ne crois pas. Je vous l'ai dit, je suis de bonne foi.--Je suis un +rapporteur intègre et de conscience. Je sais bien qu'on m'a donné le +surnom de _Contempteur_[73], mais j'ai trouvé ma récompense en voyant +mes _conclusions_ ratifiées à la cour souveraine du public, avec le +grand sceau du temps. + +[Note 73: M. de La Harpe rappelait lui-même fort souvent qu'on lui +avait donné ce nom de _Contempteur_, et cela avec orgueil.] + + +MILLIN. + +Prenez garde; vous allez rouvrir les blessures de l'amour-propre... + + +M. DE LA HARPE. + +Rouvrir!... est-ce qu'elles se ferment jamais! + + +M. DE CABRE. + +Je vois un autre danger, car vous n'ignorez pas que depuis longtemps +tout est danger pour vous. + + +M. DE LA HARPE. + +Lequel? + + +M. DE CABRE. + +Eh! mon ami, celui de parler de soi... car dans un ouvrage du genre de +celui que vous publiez, vous devez souvent parler de vous, sous peine +d'être accusé de manquer à votre devoir d'écrivain qui doit tenir ce +qu'il a promis... Pour beaucoup d'autres cela eût été facile... mais +vous... + + +M. DE LA HARPE. + +J'ai tâché de m'acquitter de ce devoir le plus succinctement possible +et avec un laconisme purement historique. Je dis les faits, parce +qu'il les faut dire; si je m'y trouve mêlé, ce n'est pas ma faute; et +s'il m'arrive de jouir de quelques succès, ils sont donnés à l'amitié +qui les partage; car enfin mon ouvrage sera lu par mes amis, tout +autant que par mes ennemis. Quant aux gens qui se trouvent bien plus +blessés du bien que je dis de leurs ennemis que du mal que je dis de +leurs amis, que puis-je pour eux? + + +M. DE FONTANES. + +Ah! rien, je le sais... mais cela ne rassure pas mon amitié, au +contraire... C'est bien dommage qu'on ne puisse pas réconcilier +l'amour-propre avec la vérité! + + +M. DE LA HARPE. + +Mon ami, cela ne se peut pas, parce que la vérité est bonne et +l'amour-propre mauvais. + + +MADAME DE GENLIS. + +Monsieur de La Harpe a bien raison. Mais observez cependant que le mal +de l'amour-propre a ses nuances et ses degrés comme tout autre; +l'orgueil d'étouffer la vérité par la force oppressive est le crime de +l'amour-propre et le plus grand des crimes imaginables. C'est celui de +la révolution pendant douze ans; il suffirait à lui seul pour +expliquer à la raison les peines éternelles, quand elles ne seraient +pas article de foi... (_on rit_) sans doute; la vanité, c'est-à-dire +l'orgueil des petites choses, n'est proprement que la sottise de +l'amour-propre... Ce que je ne comprends pas, c'est qu'après avoir +été, comme de nos jours, tant éprouvé dans les grandes choses, on se +cabre encore pour les petites. + + +M. DE TALLEYRAND. + +Ah!... c'est que la sottise est une maladie incurable. + + +M. DE LA HARPE. + +Tant pis pour elle... + + +M. DE CABRE. + +Hum!... elle peut alors devenir méchante... + + +M. DE LA HARPE. + +Eh bien, après tout, que peuvent-ils dire ou faire qui n'ait été fait +et dit? + + +M. DE CABRE. + +Vraiment, ils sont bien embarrassés pour se répéter les uns les +autres, ou bien encore de se répéter eux-mêmes! + + +M. DE LA HARPE. + +Ils n'ont jamais fait autre chose, même ce pauvre Marmontel... Au +surplus, si la critique m'a peu affecté lorsque je commençais à +écrire, que sera-ce maintenant que je suis au moment de déposer ma +plume? En faisant ce livre, j'ai eu un but principal, c'est de cela +qu'il s'agit. Ce recueil pourra peut-être tenir sa place parmi les +mémoires du temps par les événements qui le rendront curieux et utile; +c'est, si je l'ose dire, une sorte de monument qui paraît au milieu +des ruines, non pas celui d'une génération, transmis à la suivante +pour se reconnaître plus ou moins dans ses pères, mais celui d'un +monde qui n'existe plus, dont une partie a péri, et dont l'autre se +survit à elle-même, puisque personne n'est plus ce qu'il était!... Ah! +quel sujet de réflexion!... En vérité, ceux qui ne lisent pas pour +réfléchir feraient bien mieux de ne pas lire. + + +M. DE CABRE, se levant et allant à M. de La Harpe, lui dit tout bas: + +Enfin, qu'il en soit ce que Dieu aura résolu... mais j'en suis fort +occupé. + + +M. DE LA HARPE. + +Merci, mon ami; moi, je suis tranquille. + + +M. DE CABRE, indiquant qu'il va sortir. + +Venez-vous? + + +M. DE LA HARPE. + +Non, je reste. J'ai quelque chose à dire à madame de Genlis. + + +M. DE CABRE, souriant avec intention. + +Eh! eh! je me rappelle que vous en étiez bien amoureux en 17... 17... + + +M. DE LA HARPE. + +Ne cherchez pas si loin dans le passé, étant aussi près d'elle, car il +y a bien des années de cela!... Adieu, mon ami, M. de Fontanes et M. +de Talleyrand vous attendent. + +Tout le monde se retira insensiblement, et quelque longue qu'eût été +la visite de M. de La Harpe, il la prolongeait encore. Enfin, +lorsqu'ils furent seuls, il s'approcha de madame de Genlis, et lui +dit: + +--Je vous ai peut-être étonnée en parlant comme je viens de le faire. + +--Vraiment non, répondit madame de Genlis; car, si vous vous le +rappelez, je vous ai prédit ce qui vous est arrivé. + +--Oui, j'étais, en effet, plutôt incrédule par _genre_ que par +conscience; la grandeur de la religion, la beauté de sa morale me +frappaient bien, mais je n'avais pas la force d'aller à elle. Enfin +dans sa miséricorde Dieu vint à moi... Dieu, _l'unique but de notre +vie!... Dieu! dont je ne m'étais éloigné que par orgueil et par +l'attrait de la volupté._ + +Il soupira profondément; puis, comme paraissant vouloir repousser un +sentiment trop puissant qui le voulait dominer en ce moment, il +poursuivit: + +--Vous savez combien je vous ai aimée... et bien plus, dans tous les +temps j'ai rendu justice à votre beau caractère... et lorsque +j'entendais les accusations les plus indignes vous accabler: Non, +m'écriais-je, c'est faux! elle est pure, elle est digne de respect... +_Alors, je disais combien je vous avais aimée, et comment vous m'aviez +toujours résisté!..._ + +--Vraiment, dit en souriant madame de Genlis, j'ai beaucoup de +remerciements à vous faire pour une aussi _victorieuse_ justification. +J'en suis profondément reconnaissante. + +--Eh bien! que ce soit le commencement d'une tendre et solide amitié +entre nous! Il faut que vous soyez _des nôtres_. Écoutez; un jour de +la semaine, je reçois le soir; nous nous rassemblons _pour causer_; +quelques amis, et voilà tout; on prend une tasse de thé, et l'on se +retire avec l'espoir d'une pareille _séance_ de confiance et d'amitié. +Voulez-vous me promettre d'y venir? + +Madame de Genlis le promit, mais, par une sorte d'instinct, elle fit +cette promesse vaguement, et finit par le congédier après une visite +qui avait duré trois heures. Elle prit quelques renseignements sur les +réunions de M. de La Harpe et sut qu'il recevait en effet toutes les +semaines, mais beaucoup plus de monde qu'il ne l'avait dit; on y était +vingt-cinq ou trente personnes, et _cette séance d'amitié_, comme il +l'appelait, n'était autre chose qu'un _bureau d'esprit_ et un +_conciliabule_ mystique et politique. Cette ordonnance et cette +distribution, cet emploi du temps par un homme qui savait très-bien +comment la bonne société arrangeait ses heures, parurent étranges à +madame de Genlis; elle n'y fut pas. Il lui écrivit qu'elle était _des +leurs_; ce mot-là la confirma dans la pensée que ces réunions +pouvaient avoir un mauvais but; elle n'y fut pas davantage. Peu de +temps après, effectivement, M. de La Harpe fut exilé dans un village à +quelques lieues de Paris pendant plusieurs mois, et revint ensuite +mourir ici, vieux, infirme et malheureux. Ce fut, au reste, une +injustice; son âge et ses talents devaient lui être une sauvegarde, +même avec des torts. + +Vers ce même temps, madame de Genlis fut elle-même obligée de quitter +Paris, mais volontairement. Elle avait fait beaucoup d'ouvrages[74] +depuis son arrivée à Paris; mais elle avait une maison plus +considérable qu'elle ne la pouvait supporter. C'était Casimir; c'était +Stéphanie Alyon, _jeune filleule_ de madame de Genlis, fille de M. +Alyon, l'un des hommes attachés à l'éducation de Bellechasse: elle +avait quatorze ans; puis une autre jeune fille, une Allemande nommée +Helmina, dessinant, faisant des vers: celle-ci avait dix-sept ans, et +elle était charmante. + +[Note 74: Depuis son arrivée en France, elle avait donné un autre +volume des _Annales de la vertu_, une nouvelle méthode d'enseignement, +un livre d'Heures pour les enfants, une nouvelle édition du _Petit La +Bruyère_.] + +Madame de Genlis fut à Versailles, puis le quitta, dit-elle, parce que +son neveu César Ducrest ayant été tué dans une fête nationale, le +chagrin qu'elle en ressentit la fit revenir à Paris, bien qu'elle fût +à merveille à Versailles[75]. + +[Note 75: César Ducrest, fils du chancelier du duc d'Orléans, qui +était frère de madame de Genlis. Il était avec M. de Pont, ami de +madame de Montesson et ancien intendant de Metz. M. de Pont voulut +voir la fête, c'est-à-dire le feu d'artifice[75-A], du plus près +possible; en conséquence il monte sur un petit bateau dans lequel le +suivent M. Ducrest et une autre personne dont j'ai oublié le nom. Une +bombe d'artifice, lancée en l'air et qui ne prit pas, retomba et +éclata dans leur bateau; le malheureux César Ducrest fut tué, et M. de +Pont eut le bras cassé et fut très-mal pendant longtemps. J'avoue que +je concevrais que madame de Genlis eût quitté Versailles pour venir à +Paris, si son neveu était mort à Versailles; mais revenir au contraire +dans la ville où il avait péri, c'est ce que je ne comprends guère. +Madame de Genlis me donne ici une nouvelle preuve de ce que j'ai vu en +elle; elle ne faisait rien comme personne, et pourtant elle n'était ni +originale, ni amusante, ce qui est pourtant une condition des gens qui +ne sont pas comme les autres.] + +[Note 75-A: Pour un 1er vendémiaire.] + +Ce fut alors qu'elle vint habiter l'Arsenal. Elle avait là un fort bel +appartement contigu à la bibliothèque, que lui donna M. Chaptal, alors +ministre de l'Intérieur, avec une grâce parfaite, aussitôt qu'elle +l'eut demandé. + +Étant à Versailles, elle travaillait avec une assiduité remarquable et +fort estimable, lorsqu'on réfléchit que c'est pour élever des enfants +malheureux enfin qu'elle avait ce courage..... Un jour M. de Cabre et +Millin furent la voir et lui firent des reproches de _sa déraison_; +deux jours après Millin reçut d'elle des vers dont j'ai retenu les +suivants: + + Et malade et souffrant, un malheureux auteur, + Languissamment assis à son pupitre, + En gémissant composait une épître + Sur la gaîté, sur le bonheur. + Dans le moment arrive son docteur, + Qui, mécontent de le voir à l'ouvrage, + L'exhorte à devenir plus sage, + Si de ses maux il veut guérir. + Hélas! répond l'auteur en poussant un soupir, + Ce conseil est très-bon, que ne puis-je le suivre! + Je ne travaille pas, ami, pour mon plaisir. + Croyez-moi, ce n'est pas la gloire qui m'enivre. + Qui mieux que moi saurait jouir + Des charmes d'un heureux loisir!... + Mais je suis obligé de me tuer pour vivre. + +M. Fiévée, qui voyait souvent alors madame de Genlis, ayant appris sa +triste position, voulut contribuer à l'adoucir. Au moment où madame de +Genlis était dans la rue d'Enfer, M. Fiévée était en prison pour cause +politique; on prétend qu'il était en correspondance directe avec Louis +XVIII. Moi je crois que c'est une calomnie, si j'en juge par _ce que +je sais_ de la manière dont il fut ensuite avec le premier Consul et +l'Empereur. Mais enfin alors il était en disgrâce. Madame de Genlis +employa le crédit de ses amis et de ses parents, car il est à croire +que ce fut M. de Talleyrand, ou madame de Montesson[76] et M. de +Valence, qui, étant tous fort en crédit à cette époque, lui rendirent +ce bon office. Quoi qu'il en soit, M. Fiévée témoigna noblement sa +reconnaissance à madame de Genlis. Connaissant tout ce qu'elle +souffrait, sachant qu'aucun des siens, ainsi qu'elle-même, n'avait +sollicité une pension du Gouvernement, il résolut de le faire pour +elle. Il avait bien prouvé que son arrestation était injuste et qu'il +n'était pas en correspondance avec Louis XVIII; car presque +_immédiatement_ après sa sortie de prison, il fut en correspondance +avec le premier Consul, ce qui est un peu différent de Louis XVIII. +Quelle que fût, au reste, la manière dont il correspondait, quel que +fût le sujet de ses lettres, il est bien certain qu'il n'y avait pas +dedans une phrase qui voulût dire que Napoléon Bonaparte fût un +usurpateur. + +[Note 76: Madame de Montesson avait un immense crédit sur madame +Bonaparte (Joséphine), et le premier Consul avait pour elle une grande +considération. Je suis même convaincue que la faveur de madame de +Genlis depuis vint de sa tante.] + +M. Fiévée, étant donc en correspondance avec le premier Consul, lui +parla avec intérêt de madame de Genlis. Napoléon comprenait à ravir +toutes les convenances de ce genre. À peine connut-il la position +d'une personne aussi distinguée, qu'il donna des ordres; et un matin +on annonça à madame de Genlis M. de Rémusat, venant de la part du +premier Consul. + +--_Madame_, lui dit M. de Rémusat, _le premier Consul vient seulement +d'apprendre votre pénible position; s'il l'eût connue dès le moment de +votre arrivée en France, il l'aurait fait cesser à l'instant même... +Ce qu'il peut faire maintenant, c'est de vous demander ce qui peut +vous rendre heureuse. Veuillez le dire, et ce que vous demanderez vous +sera accordé sur-le-champ[77]._ «Comme mes premiers mouvements sont +toujours romanesques, dit madame de Genlis, je refusai en disant que +mon travail me suffisait et que je ne demandais rien.» + +[Note 77: Ce furent les propres paroles de Napoléon. _Madame_, dit M. +de Rémusat, _j'ai l'honneur de vous faire observer que ce sont les +propres expressions du premier Consul_.] + +Ce fut à l'Arsenal que madame de Genlis donna _Madame la duchesse de +la Vallière_, _Madame de Maintenon_ et _Madame de Montespan_; mais +_Madame de la Vallière_ est supérieure aux deux autres, qui respirent +l'ennui; _Madame de la Vallière_, quoique remplie de fautes comme +roman historique, en ce qu'il ne peint nullement le siècle de Louis +XIV tel qu'il est, tel que nous le peignent Mademoiselle, la grande +Mademoiselle, et tous les autres mémoires, et surtout Saint-Simon. Ce +qui a fait errer madame de Genlis, c'est son admiration pour les +mémoires de Dangeau. Sans doute ils sont bons; mais toutes les idées +de M. de Dangeau étaient mesquines et étroites. Il a dû +nécessairement donner une couleur semblable à tout ce qu'il décrit: +c'est ce qui arrive lorsqu'on _calque_ des événements au lieu d'écrire +des souvenirs[78]. + +[Note 78: Je regardais un jour le tableau de Gérard représentant Louis +XIV tenant par la main le duc d'Anjou, en disant: _Messieurs, voilà le +roi d'Espagne_,--et j'étais étonnée que le tableau sorti de l'atelier +d'un homme de génie fût aussi froid. Madame Aubert, ma fille, après +l'avoir regardé, trouva le motif du peu de charme de ce tableau. +C'est, me dit-elle, que toutes les figures sont _copiées_ sur des +émaux et des profils, du moins en grande partie. Cette remarque est +très-fine et très-juste.] + +Madame de Genlis fut très-fière d'un suffrage qui lui arriva par une +voie détournée et lui porta une véritable joie d'auteur au coeur. Elle +avait une amie, très-spirituelle personne, madame Élisabeth de Bon, +auteur de plusieurs ouvrages qui dans le temps furent assez connus; +elle écrivit à madame de Genlis le billet que voici: + +«Je vous dirai, _mon ange_, que le premier Consul a lu _Madame de la +Vallière_ avant-hier, et qu'il l'a lue tout d'un trait, sans pouvoir +la quitter, et qu'il a pleuré... C'est un fait positif; car c'est M. +de Fontanes qui me l'a dit et qui le tient du premier Consul lui-même. +Marigné prétend que je vous envoie les larmes du Consul, et que cela +vaut mieux que des vers. Le fait est que cela m'a fait un plaisir +extrême. + +«Adieu, vous que j'adore et pour qui je donnerais ma vie. + + «ÉLISABETH.» + +Madame Élisabeth de Bon, qui signe à la manière des reines et des +princesses souveraines, comme on voit, devait écrire des lettres bien +passionnées à vingt ans, à en juger par la chaleur de son amitié dans +un âge plus avancé. Madame de Sévigné est bien froide, même dans son +amour maternel, qui est quelquefois exagéré dans son expression, à +côté des paroles brûlantes de madame de Bon. + +Quoi qu'il en soit de madame de Bon, qui du reste était fort aimable, +madame de Genlis fut touchée au coeur de cet éloge. _Je fus +enchantée_, dit-elle elle-même, d'obtenir le suffrage de celui qui +était _le plus grand capitaine de son siècle, d'avoir fait pleurer +l'homme qui venait de rétablir l'ordre, la religion et la paix, et +d'arracher mon pays à l'anarchie_. + +Elle fit aussitôt un impromptu _en vers_ et l'envoya à madame de Bon +pour le faire remettre au premier Consul. Madame de Bon[79] était à +cette époque _fort intimement_ liée avec M. d'Abrantès, et ce fut +_lui_ qui fut chargé de donner ces vers au premier Consul, et non pas +M. de Fontanes, comme je l'ai vu je ne sais plus où. + +[Note 79: Madame de Bon était fort agréable de figure et de tournure; +elle avait un petit garçon ravissant de beauté. M. d'Abrantès me +l'amena un jour, et je crus voir un Amour de l'Albane animé: c'était +un être idéal. Je lui demandai comment il se nommait? «_Bon_ et +_Beau_, me répondit-il, en levant sur moi les plus beaux yeux que +j'eusse encore vus.» Et cette réponse fut faite avec une naïveté +charmante. Il avait, je crois, trois ou quatre ans.] + +Madame de Genlis était devenue une personne non-seulement supérieure +dans la littérature courante, mais sa place était désormais marquée au +premier rang de l'époque littéraire où elle écrivait. Mais je crois +que cette place eût été de tous points plus noblement conquise, si +elle avait moins crié après ses ennemis. Madame de Staël a eu plus de +détracteurs que madame de Genlis, et madame de Staël a toujours gardé +un noble silence; une fois ou deux dans tout le cours de sa vie +littéraire elle répondit, je crois, et encore parce que son père était +attaqué. Mais madame de Genlis répondait dans des brochures qu'elle +faisait imprimer exprès, et surtout écrites avec de l'acrimonie et de +l'humeur, ce qui éternisait la querelle... Elle se plaignait surtout +de plagiats qui étaient un peu rêvés[80]. Ainsi, par exemple, elle se +plaint de ce que M. A. Duval a fait de _la Curieuse_, une comédie du +_Théâtre d'éducation_, son drame d'_Édouard en Écosse_. Quel rapport y +a-t-il entre une petite fille qui mérite d'avoir un bonnet d'âne pour +écouter aux portes, un jeune homme qui se cache pour un duel, je +crois; et une femme d'un parti, qui voit devant elle, dans sa demeure, +le chef du parti ennemi, le dernier des Stuarts, couvert de haillons +et lui demandant du pain!... Cette situation est une des plus +tragiques, une des plus touchantes qu'on puisse mettre à la scène, et +d'ailleurs M. Duval avait devant lui le livre de l'histoire dans +lequel il pouvait facilement prendre son sujet sans se faire de +querelle et sans soumettre son imagination à une sorte de torture pour +former son sujet à la position d'un autre plan, dans lequel il ne se +trouve d'ailleurs d'autre ressemblance que deux hommes qui se +cachent... Ceci me rappelle une histoire qui me fut racontée par M. +Lenormand d'Étiolles, qui en savait et en faisait de bonnes et _de +salées_, comme dit Saint-Simon. + +[Note 80: C'est encore comme celui que madame de Genlis reproche à +madame Cottin; elle dit que c'est son roman des _Voeux téméraires_ qui +lui a donné l'idée de _Malvina_. Il faut qu'elle se soit trompée en +citant ce roman. Il n'y a pas le moindre rapport entre les deux +ouvrages. Malvina est une femme qui n'est pas une inconnue dans le +château de la tante d'Edmond: Edmond lui est infidèle, elle devient +folle, et meurt de douleur. Rien n'est semblable.] + +M. Lenormand était au spectacle un jour, loin de Paris. Je crois que +c'était à Marseille. Il était assis à côté d'un homme fort bien en +apparence, mais qui pleurait à verse depuis que le rideau était levé. + +--Que peut donc avoir cet original-là? se disait M. Lenormand... Si on +donnait quelque chose qui fût de nature à l'attrister, à la bonne +heure. Mais que diable peut lui faire ce qu'on joue là? + +On donnait _Oedipe à Colone_. + +Enfin les exclamations du monsieur et ses sanglots augmentèrent à un +tel point, que M. Lenormand crut devoir intervenir, et il demanda au +monsieur si affligé ce qui le faisait ainsi pleurer. + +--Hélas! monsieur, une parfaite similitude dans ma situation, une fois +en ma vie, avec le malheureux roi de Thèbes!... + +--Eh quoi!... auriez-vous eu le malheur de tuer monsieur votre +père?... Et M. Lenormand se recula du monsieur!... + +--Oh! non, non! monsieur; mon père est mort de sa très-belle mort, à +soixante-seize ans... un beau vieillard, ma foi!... + +--Mais alors, monsieur... vous avez donc été assez infortuné pour... +pour épouser madame votre mère? + +--Eh! du tout, monsieur!... Mais en allant une fois en diligence de +Marseille à Toulon (ici les sanglots redoublèrent), nous fûmes arrêtés +par une des troupes de voleurs qui désolaient alors la Provence, et +tellement dévalisés, que pour gagner Toulon, dont nous étions encore à +huit ou dix lieues, il me fallut implorer la charité publique. Depuis +ce temps, je ne puis voir ce bon roi de Thèbes s'en allant aussi par +les chemins pour demander l'aumône, sans faire le triste rapprochement +de nos deux positions... hi! hi! hi! hi!... + +Et les sanglots recommencèrent. + +La plainte du plagiat, pour _Édouard en Écosse_, copié sur _la +Curieuse_, est de même force. + +.... Un jour M. de Lavalette écrivit à madame de Genlis en lui +demandant un rendez-vous important pour ses intérêts; madame de Genlis +lui indiqua le jour suivant[81]. + +[Note 81: Ce ne fut que dans une conversation entre Lavalette et +madame de Genlis qu'eut lieu l'accord définitif pour la +correspondance. Madame de Genlis ne répondit pas clairement à la +lettre de Lavalette. Il fut un matin chez elle et traita la chose +comme je la rapporte.] + +M. de Lavalette, aussi bon que spirituel, gai jusqu'à la folie, +bouffon même quelquefois, lorsqu'il était avec ses amis, était +pourtant un homme fort habile et parlant de hautes affaires avec le +sérieux qui leur convient. En arrivant chez madame de Genlis, il +était aussi grave que le sujet qu'il venait traiter avec elle. + +--Madame, lui dit-il, le premier Consul n'existe plus; l'Empereur lui +a succédé. Tout vous démontre jusqu'à l'évidence que la famille à +laquelle vous avez consacré bien gratuitement, au reste, les plus +belles années de votre vie, ne reviendra plus en France. Celui qui la +gouverne aujourd'hui ne veut pas qu'un nom illustré comme le vôtre +demeure entouré de privations; votre pays vous doit une vie heureuse. +Parlez, madame; que vous faut-il pour qu'elle le soit? + +--J'ai déjà fait une réponse à M. de Rémusat, dit madame de Genlis. + +--Cette réponse n'est point vraie, permettez-moi ce démenti, madame; +l'Empereur sait, en outre, que votre santé souffre beaucoup de l'excès +de travail auquel vous vous livrez. Encore une fois, faites une +demande, que voulez-vous? + +--Je répondrai toujours de même, dit en riant madame de Genlis. + +--Eh bien! dit en souriant à son tour M. de Lavalette, voyons si votre +obstination résistera à cette proposition. L'Empereur vous demanda de +lui écrire tous les quinze jours... Il aime votre manière d'écrire. + +--Eh! d'où la connaît-il? + +--Il la connaît, enfin, que vous importe; acceptez-vous? + +Madame de Genlis réfléchit un moment. + +--J'accepte, dit-elle enfin; j'accepte et même avec joie. Je suis sûre +que cette correspondance ne peut qu'être bonne à tous deux. + +--Et moi, dit M. de Lavalette, j'ai une joie tout aussi vive en vous +annonçant que l'Empereur vous prie d'agréer une pension _de 12,000 +francs_. Elle vous sera payée comme vous le voudrez; et si vous n'y +avez aucune répugnance, ce paiement passera par mes mains. + +Madame de Genlis accepta, et la correspondance commença. Elle avait +lieu tous les mois, quelquefois tous les quinze jours. Le sujet en +était toujours moral, politique, ou pieux; souvent sur la manière dont +il fallait tenir sa cour. Madame de Genlis fit à cet égard beaucoup de +bien à l'Empereur lui-même. Avec lui, il n'y avait qu'à mettre l'index +sur l'entrée d'une route conduisant à un bon résultat; il la +parcourait avec un succès que nul autre n'aurait eu. Ce que madame de +Genlis lui dit relativement au luxe ne fut pas perdu pour lui, et ce +fut, sans doute, le lendemain du jour où il reçut une lettre d'elle +sur ce sujet, qu'il nous disait à toutes: + +Mesdames, _je veux_ que vous receviez. _Soyez grandes dames_, +surtout!... Soyez grandes et point mesquines dans vos dépenses pour +vos habits, votre maison, vos ameublements. Point, ou du moins +très-peu de ces mousselines anglaises qui entravent l'exécution de mon +système continental en donnant au goût, à la mode un autre moyen de se +nourrir. Beaucoup de soieries pour chaque saison. Du velours pour +l'hiver, du satin; et puis, du taffetas pour l'été. D'abord, vous +serez conséquentes; ensuite vous aurez de belles étoffes bien épaisses +pour le temps de la neige, et des étoffes légères pour les temps +chauds où il faut de l'air autour de soi. + +L'empereur mit, à dater de ce moment, une grande importance à ce que +toute la cour fût somptueuse et magnifique, non-seulement sur un +point, mais sur tous. + +Un jour l'empereur s'étant assis à côté de moi à un bal chez la +princesse Caroline, pendant une contredanse dans laquelle je ne +dansais pas, il me demanda si je connaissais madame de Genlis; je lui +dis que oui. + +--Vous a-t-elle écrit?--Jamais, Sire.--Eh bien! elle est encore plus +spirituelle en écrivant. Ses lettres ont de la gaîté, en même temps +qu'une raison solide et éclairée: _il est seulement dommage qu'elle +ne soit pas plus naturelle_. + +L'époque où madame de Genlis reprenait une sorte d'influence, qu'elle +eut, au reste, le bon esprit de tenir secrète, était fort belle pour +notre gloire littéraire. On a beaucoup dit que le temps de l'Empire +avait _donné de toutes les gloires, excepté celle de la pensée_. Cela +n'est pas tout à fait juste; car il me semble qu'une nation qui peut +donner à la renommée autant de noms que la nôtre à cette époque est +encore remarquable par la pensée comme par la gloire. Châteaubriand, +madame de Staël, madame de Genlis, Delille, Bonald, Michaud, Arnault, +Fontanes, Picard, Duval, et tant de poëtes agréables, font, à eux +tous, une preuve sans réplique. Et dans les arts: David, Gérard, +Girodet, Gros, Lethière, Robert Lefèvre, Isabey, Augustin, +Godefroy[82], Desnoyers, Méhul, Lesueur, Boïeldieu, Cherubini; et dans +les sciences, Berthollet, Cuvier, Fourcroy, Lacépède, etc. + +[Note 82: Cet artiste, doué d'un grand talent qu'on admire encore plus +particulièrement dans _la Bataille d'Austerlitz_, qu'il a gravée +d'après le tableau de Gérard, ainsi que _la Psyché_ et _l'Ossian_ du +même auteur, demande en vain la croix sans pouvoir l'obtenir depuis +dix ans! C'est un artiste renommé, qui est encore plein de verve, et +qui grave en ce moment _la Bataille de Marengo_ pour que _la Bataille +d'Austerlitz_ ait un pendant... Croirait-on qu'on a répondu sous le +ministère de M. Gasparin à un artiste aussi honorable: Vous ne +produisez plus!--Mais vous ne donnez donc de récompenses qu'aux +talents à venir? et vous ne récompensez jamais le _certain_, celui qui +a déjà fait ses preuves. Le tableau d'après lequel M. Godefroy fait +_la Bataille de Marengo_ est de lui-même... Voilà l'homme qui ne +produit plus!...] + +À cette liste, déjà nombreuse, combien je pourrais ajouter de noms +vraiment remarquables et faits pour tenir leur place dans une +nomenclature de ce genre! Mais madame de Genlis les connaissait bien, +et ce fut eux qu'elle appela, avec beaucoup de ceux que je viens de +nommer, pour reformer, _refaire_ son salon. Le cardinal Maury venait +alors de rentrer en France, et allait très-souvent chez madame de +Genlis. + +Alors elle prit un jour; ce fut le samedi. Ce jour était le plus +commode pour beaucoup d'hommes qui avaient des places plus ou moins +importantes, mais qui toutes occupaient; et le dimanche donnait du +repos en n'obligeant pas à se lever trop tôt. Ce calcul me frappa +lorsque Millin me le fit remarquer. + +Un jour, madame de Genlis reçut une lettre fort singulière; cette +lettre, très-bien écrite, sur de joli papier fort élégant, avait pour +signature le nom de _Jeanneton_; elle témoignait un vif désir de +suivre une correspondance, et indiquait une adresse qui, évidemment, +n'était pas la véritable. + +Madame de Genlis, entraînée par une sorte de charme répandu dans cet +écrit, répondit à cette lettre... Une autre vint encore, et reçut +aussi une réponse... Enfin la correspondance dura dix-huit mois. Un +jour, madame de Genlis voulut enfin causer avec _son anonyme_.--Eh +bien, nous causerons, lui dit l'étrange personne, mais vous ne me +verrez pas. + +Et la conversation se fit à travers une cloison. + +Un jour, c'était pendant le séjour de madame de Genlis à l'Arsenal, on +vint lui dire qu'une jeune paysanne lui apportait des fleurs de la +part de mademoiselle Jeanneton; madame de Genlis sourit.--Faites +entrer, dit-elle. + +Elle vit arriver une jeune paysanne, d'une taille charmante, mince, +élancée, portant le costume complet de paysanne, mais évidemment fait +avec des étoffes moins grossières que celles des vraies paysannes. +Elle avait son petit bavolet exactement placé sur le haut de sa tête, +et son chignon bien lissé. Une belle croix d'or avec un coeur tenait à +son cou par un velours qui faisait juger de l'étonnant éclat du cou de +cygne de la fille des champs. Ses bras, d'une blancheur également +éblouissante, ainsi que ses mains, étaient tous deux d'une forme +parfaite. Elle portait des fleurs dans ses bras et dans son tablier +d'indienne, et un petit garçon la suivait, chargé d'une innombrable +quantité de pots et de caisses contenant des plantes très-rares. +L'ambassadrice de mademoiselle Jeanneton se mit en devoir de placer +les fleurs coupées dans des vases de porcelaine qu'elle demanda à +madame de Genlis. + +--Pourquoi n'est-elle pas venue elle-même? dit celle-ci à la petite +paysanne. + + +LA PAYSANNE. + +Dame! j'savons pas, moi! + + +MADAME DE GENLIS. + +Comment!... serait-elle malade? + + +LA PAYSANNE. + +Nenni, nenni, elle n'est pas malade, et vous aime ben, allez!... + + +MADAME DE GENLIS. + +Et votre village est-il loin d'ici? + + +LA PAYSANNE, embarrassée. + +Not' village! quoiqu' ça vous fait donc, ça... mais non, qu'il n'est +pas loin... par là... du côté de Bièvre... de Jouy. + + +MADAME DE GENLIS. + +Ah! ah! je connais une grande dame qui possède une belle terre pas +bien loin de cet endroit. + + +LA PAYSANNE. + +Qui donc ça? + + +MADAME DE GENLIS. + +Madame de Chevreuse, à Dampierre. + + +LA PAYSANNE, vivement. + +Mais ce n'est pas à elle! c'est à sa belle-mère. Et, ajouta-t-elle en +levant les yeux et les mains au Ciel, Dieu puisse-t-il l'en faire +jouir encore longtemps! + +Dans ce moment, la paysanne avait laissé tomber l'énorme gerbe de +fleurs qu'elle tenait, et elles se répandirent toutes autour d'elle. +Dans cette attitude, elle était charmante, et recevait encore un +reflet de beauté de l'expression qui s'était répandue sur son front, +et de là sur tout son visage. Bientôt elle s'aperçut que madame de +Genlis la fixait avec attention, et elle rougit, ce qui l'embellit +encore... Elle voulut cependant toujours soutenir son incognito, et +tout en continuant de placer les fleurs dans les vases, elle dit: + +--Dame! voyez-vous, j'avons dit ça comme ça, moi... parce que, +voyez-vous, c'est une brave dame tout d'même que la vieille +douairière, comme ils la nomment, et que j'sommes presque de ses +terres. + + +MADAME DE GENLIS, avec intention. + +Ah! ah! la jeune dame est donc méchante? + + +LA PAYSANNE, vivement. + +Non, non!... alle n'est pas méchante... un brin tant seulement; mais +la vieille est ben bonne aussi! + + +MADAME DE GENLIS. + +Est-elle jolie, la jeune? + + +LA PAYSANNE. + +Non, alle n'est pas laide, c'est tout[83]... Ah çà, v'là qu'est fini. +Bonjour, madame... vot' servante. + +[Note 83: Ermesinde de Narbonne (Narbonne Fritzlar ou Narbonne Pelet) +était une jeune personne charmante d'élégance et de distinction dans +ses manières. Elle avait un grand éclat dans la physionomie, et le +premier coup d'oeil jeté sur elle lui faisait trouver de la beauté. +Elle était rousse, mais elle s'était fait raser la tête et portait une +perruque artistement faite. Madame de Chevreuse était la seule jeune +femme de son époque qui, par son insouciance de bon goût, rappelât les +manières d'un autre temps. Elle avait des partisans fanatiques comme +je n'en ai vu à aucune femme à la mode depuis elle.] + + +MADAME DE GENLIS. + +Un moment, ma chère enfant; vous avez été bien gentille, il faut +maintenant vous reposer... asseyez-vous. + + +LA PAYSANNE. + +Oh, j'n'oserai jamais!... + + +MADAME DE GENLIS, souriant. + +Eh bien! figurez-vous un moment que vous êtes madame de Chevreuse, et +asseyez-vous près. + + +LA PAYSANNE, rougissant et se détournant pour s'en aller. + +Comment, comment! qu'est-ce donc que ça veut dire?... + + +MADAME DE GENLIS. + +Que vous êtes reconnue, ma chère Jeanneton; et que je vous demande de +faire cesser un mystère qui est une entrave à cette amitié que vous +êtes assez bonne pour m'accorder, et que je vous rends avec une +tendresse de mère. + + +LA PAYSANNE, après avoir hésité quelque temps. + +Eh bien! oui, vous avez raison; il ne faut pas plus longtemps résister +à la tentation d'une causerie d'amitié avec une personne comme vous. + +Et madame de Chevreuse, car c'était elle en effet, redevint elle-même. +Elle n'avait jamais cessé de l'être; elle se croyait parfaitement +déguisée, parce qu'elle portait un bonnet et une jupe de paysanne, et +qu'elle disait: _J'allions_, _j'venions_; mais ses mains blanches, ses +bras délicats et polis comme de l'ivoire, sa démarche et sa tournure +si parfaitement élégantes, la douceur de son organe, tout cela formait +un trop grand contraste avec le rôle qu'elle jouait pour qu'elle pût +le remplir longtemps... Elle jouait en effet la comédie; mais elle +était comme un premier rôle remplissant sans illusion, et par +conséquent fort mal, un autre rôle hors de son genre. C'était une +charmante personne... j'en parlerai plus loin. + +La manie de connaître madame de Genlis gagnait tout le monde. Anatole +de Montesquiou, que nous voyons aujourd'hui si raisonnable comme père +de famille et comme homme du pays, si bien enfin dans tout ce qu'il +est et ce qu'il fait, Anatole de Montesquiou était tout jeune homme +alors, et il voulait aussi connaître madame de Genlis. Au lieu de +chercher quelqu'un qui le conduisît chez elle, car elle avait _un +jour_ (le samedi), il aima mieux prendre un moyen presque +_impossible_. Il s'en alla chez Maradan, éditeur de presque tous les +livres de madame de Genlis, et lui demanda de lui donner des épreuves +d'imprimeur, pour qu'il les portât à madame de Genlis, comme le garçon +de l'imprimerie; Maradan s'y refusa. Mieux conseillé par une seconde +réflexion, Anatole de Montesquiou s'adressa tout simplement à madame +de Lascours pour faire la connaissance de madame de Genlis, et madame +de Lascours lui donna tout simplement à dîner avec elle. Ce fut alors +que se forma cette amitié qui sut résister à trois révolutions, et +qui, au moment de la mort de madame de Genlis, était une de ses plus +douces consolations: c'est qu'elle avait placé son affection sur un +noble coeur, un généreux caractère. Anatole de Montesquiou est un +homme qui peut avoir à la fois l'orgueil de la bonté et celui de +l'esprit. + +Il est étrange que madame de Genlis ait été aussi souvent attaquée par +l'anonyme. Une personne connue maintenant par plusieurs ouvrages +littéraires était fort jeune à l'époque dont je parle: c'est madame de +Brady. Elle était belle et spirituelle; elle écrivit à madame de +Genlis, et aussi sous un nom supposé, en lui donnant une adresse qui +n'était pas la sienne. Cette étrange correspondance dura près d'une +année. + +En deux ans de temps voilà trois personnes d'un nom connu qui prennent +la voie romanesque de l'anonyme avec une vieille femme, pour +converser avec elle. À sa place, je m'en serais fâchée, moi; j'aurais +pu penser qu'on me prenait pour une femme à ridicules prétentions de +sentiments. + +Le moment le plus brillant pour le salon de madame de Genlis fut +pendant son séjour à l'Arsenal. Elle voyait alors une foule d'hommes +spirituels et de femmes remarquables, qui contribuaient tous à +l'agrément de ses soirées: les uns jouaient des proverbes, les autres +les composaient; on faisait de la musique, et alors Casimir jouait de +la harpe. Dans d'autres soirées, un auteur estimé, comme +Millevoye[84], disait une pièce de vers, à laquelle sa diction +touchante, sa figure si parfaitement en accord avec ses vers et sa +mélancolique nature, qui n'était, hélas! qu'un instinct d'avenir, +donnaient un charme encore plus profond. Une autre fois, Dussault +venait lire un feuilleton inédit du _Journal de Paris_, écrit avec +tout son talent. Le lendemain, M. le comte de Sabran[85] disait +plusieurs de ses fables; ses fables, dont quelques-unes peuvent +rivaliser avec celles du grand fabuliste. M. de Sabran dit également +d'une manière admirable non-seulement les vers qu'il fait, mais ceux +de nos grands maîtres: il dit Molière et Racine à ravir. Venait +ensuite, pour apporter son tribut à la ruche, M. Briffaut, très-jeune +alors, mais qui montrait déjà un talent remarquable. M. de Cabre[86], +ami fort intime de madame de Genlis, était un homme fort instruit, et +cependant fort _aimable_ dans l'acception positive de ce mot. Il +contait bien, et faisait parfois de jolis vers. En voici qu'il composa +étant jeune encore, mais _abbé_, pour répondre à la demande de faire +le portrait d'une femme belle et charmante. Ce fut un impromptu: + + Pourquoi me demander ce que c'est qu'une femme, + À moi, dont le destin est d'ignorer l'amour! + De l'aveugle affligé vous déchirerez l'âme, + Si vous lui demandez ce que c'est qu'un beau jour! + +[Note 84: Millevoye, mort trop tôt pour son beau talent, fut enlevé +aux lettres et à ses amis inconsolables de sa perte en 1822.] + +[Note 85: C'est M. le comte Elzéar de Sabran, dont j'ai parlé dans le +Salon de madame de Polignac, et qui joua devant le roi et la reine le +rôle d'Oreste dans _Iphigénie en Tauride_, tandis que sa soeur +remplissait celui d'Iphigénie. Cette soeur fut depuis madame de +Custine.] + +[Note 86: M. Sabatier de Cabre, ancien conseiller-clerc au Parlement. +Il était abbé, mais pas prêtre ordonné; il portait seulement le petit +collet. Il est oncle de madame la comtesse Alexandre de Laborde.] + +Parmi les femmes littéraires qui fréquentaient habituellement le salon +de madame de Genlis, on peut bien placer madame Victorine de +Chastenay, qui a enrichi notre littérature de plusieurs romans +remarquables de la littérature anglaise, et dont l'esprit charmant est +si bien venu dans une agréable causerie. Il y avait aussi madame la +comtesse de Beaufort-d'Hautpoul, auteur de jolies poésies et de +_Zilia_, agréable petit conte; madame Kennem, connue par plusieurs +ouvrages distingués; madame de Vannoz, poëte charmant, et _presque_ +rivale de Delille dans le petit poëme de _la Conversation_; madame de +Choiseul (princesse de Bauffremont). Celle-ci est une personne que +j'ai pu juger par moi-même, et dont l'esprit avait, en effet, dû être +apprécié par une femme comme madame de Genlis, qui se connaissait, +certes, bien en esprit aimable, et surtout en esprit de société; et +madame de Choiseul est plus que cela, c'est une personne supérieure. +Je juge ainsi une femme lorsque je trouve de la bonté dans son esprit. + +Chez madame de Genlis, on voyait encore madame Élisabeth de Bon, +connue par la traduction de _la Dame du Lac_ de Walter Scott, mais +beaucoup plus anciennement par des romans assez oubliés aujourd'hui. +C'était, comme je l'ai dit plus haut, une personne fort agréable +d'esprit, très-passionnée dans son amitié; trop peut-être. Mais ses +amis trouvaient que c'était sans exigence. + +D'autres femmes qui n'étaient pas littéraires, mais qui avaient leur +célébrité, allaient aussi chez madame de Genlis. C'étaient mesdames de +Bellegarde, toutes deux connues par leur amitié fraternelle et la +douceur et la bienveillance de leur commerce; madame Cabarus[87], +madame Roger[88]; madame Dubrosseron, jeune femme agréable et beaucoup +du monde bruyant de ce temps-là; madame Hainguerlot, femme d'argent, +qui, je ne sais pourquoi, voulut être femme d'esprit, et que le +chevalier de Boufflers, qui, certes, savait pourtant ce que c'était +que les muses, n'a pas craint d'appeler la dixième muse. + +[Note 87: Madame Tallien.] + +[Note 88: Depuis comtesse de Montholon.] + +À toutes les femmes que je viens de nommer, il faut ajouter beaucoup +d'autres noms, tels que celui de la maréchale Bernadotte, qui, plus +tard, fut princesse de Ponte-Corvo, puis ensuite reine de Suède. Elle +et la reine Julie aimaient beaucoup madame de Genlis. Madame de Genlis +avait encore avec elle deux jeunes filles dont elle prenait soin, +mademoiselle Stéphanie Alyon et une jeune Prussienne, Helmina, qu'elle +avait amenée de Berlin à Paris[89]. Ces deux jeunes filles +augmentaient la famille adoptive de madame de Genlis, car elle avait +encore Casimir et Alfred Lemaire, enfant que Casimir avait adopté pour +ne pas déroger aux habitudes de la maison; et pourtant à cette époque +existait-il quelqu'un de plus heureux que madame de Genlis dans ses +mêmes relations de famille, mais _directes_!... Où pouvait-elle +trouver des femmes et des jeunes filles plus charmantes que celles de +sa fille, madame de Valence? rien n'est plus admirable que l'éducation +donnée à ses enfants par madame de Valence. Une mère qui forme les +filles qu'elle a formées est une femme ayant bien mérité de toutes les +mères. Une conduite irréprochable, des vertus naturelles parfaitement +développées, voilà ce que madame de Valence a produit dans ses deux +filles, madame la comtesse Gérard et madame la comtesse de Celles[90]. + +[Note 89: Cette jeune Prussienne que madame de Genlis amena avec elle +eut ensuite des torts, à ce qu'il paraît et d'après ce que disait +madame de Genlis elle-même; elle la donna à un ange dont la bonté +jamais ne se lasse, à madame Récamier.] + +[Note 90: Les filles de madame de Valence ont été des personnes +remarquables de tous points. Madame de Celles mourut encore jeune et +emporta les regrets de tout ce qui l'a connue. Son esprit et son coeur +lui attachaient tous ceux qui la voyaient seulement une fois; +instruite sans pédanterie, vertueuse sans rigorisme pour les autres, +elle était aimée non-seulement de ceux qui devaient l'aimer, mais de +tout ce qui la connaissait. Elle mourut à Rome, où son mari était +ministre du roi des Pays-Bas. Madame Gérard, sa soeur, est également +bonne et charmante comme elle. Les enfants de ces deux dames étaient +au nombre de quatre au moins à cette époque.] + +Aux autres noms littéraires que j'ai cités plus haut en nommant tant +d'hommes remarquables, il faut ajouter M. de Coriolis, que j'ai été +charmé de rencontrer dans quelques maisons, où il nous charmait en +disant de bien jolies productions de lui, dont une, _la Messe de +minuit_, est l'une des pièces fugitives en vers que l'on peut placer +dans le bon temps. Il était en outre un des hommes de la bonne +compagnie qu'on aime toujours à rencontrer. + +Un soir, ce fut M. de Treneuil qui fit les frais de la réunion de +madame de Genlis. M. de Treneuil était un littérateur et un poëte +distingué; il avait justifié la France d'avoir souffert que Lebrun, +dans son _Ode patriotique_, articulât des paroles infâmes devant des +objets sacrés que les tribus sauvages respectent et vénèrent... devant +les tombeaux!... + +M. de Treneuil, dans son poëme des _Tombeaux de Saint-Denis_, répond à +ces vers de cannibales d'une manière triomphante!... Ah! ce n'est pas +par des actes comme l'odieuse action signalée par Lebrun[91] que la +Révolution s'est acquis une renommée!... elle s'est, au contraire, +couverte de honte et d'ignominie!... + +[Note 91: Ou plutôt provoquée. Voici une des strophes de Lebrun dans +cette ode abominable. Le cardinal Maury la récitait de sa voix si +retentissante avec une énergie vraiment profonde et communicative. + + Purgeons le sol des patriotes + Par des rois encore infecté. + La terre de la liberté + Rejette les os des despotes. + De ces monstres divinisés + Que tous les cercueils soient brisés, + Que leur mémoire soit flétrie, + Et qu'avec leurs mânes errants + Sortent du sein de la patrie + Les cadavres de ces tyrans. + +Pour commentaire à cette strophe, il faut ajouter que ce même Lebrun +fut le plus vil flatteur du régime impérial!...] + +M. de Treneuil parla de cet acte avec horreur. Il fit observer que +l'empereur, qui réédifiait _tout_, avait ordonné de réparer les +souterrains de Saint-Denis, et cette pensée lui inspira deux bien +beaux vers: + + Et sans verser le sang d'une seule victime, + L'hommage expiatoire a surpassé le crime. + +On ne peut comprendre pourquoi l'Institut refusa longtemps la couronne +à cet ouvrage. Pour quelle raison? il serait bien pénible que des +hommes de science pussent arriver à ce point d'oubli de leur haute +mission, pour écouter des voix qui leur parlent en faveur ou contre +l'esprit de parti? Cette pièce de vers, c'est-à-dire ce poëme, fut +enfin couronnée cependant, et avec la plus grande justice: certes, il +n'y eut pas de faveur. M. de Treneuil était attaché à la bibliothèque +de l'Arsenal. + +D'autres hommes fort spirituels aussi, qui contribuaient à embellir +les soirées de madame de Genlis, étaient M. Després; M. Alexandre de +Laborde, si bon, si parfait et si amusant avec ses distractions, _même +dans son Itinéraire_; et Millin, meilleur ami que parfait antiquaire, +malgré ses ouvrages sans nombre sur la numismatique. Elle voyait +encore des hommes du monde, mais aussi lettrés que des littérateurs de +profession: c'étaient M. le comte de Ségur, M. Carrion-de-Nisas, M. +d'Estourmel, M. de Choiseul-Gouffier, spirituel dans sa causerie, si +intéressant dans ses révélations des mystères du sérail, soit qu'il +parlât des kiosques des sultanes entourés d'esclaves noirs[92], du +chant plaintif et simple qui s'entendait au travers des rideaux +flottants d'or et de soie, ou bien qu'il vous fît entrer avec lui dans +les sombres détours de la politique ottomane à cette époque, où, +jouissant encore d'un reste de pouvoir, elle dénouait avec le mensonge +ce qu'elle ne pouvait trancher avec le poignard ou endormir avec le +poison. Que j'ai passé de doux moments à écouter M. de Choiseul!... +aucune conversation, excepté la sienne et celle, avant tout, de M. de +Narbonne et de M. de Talleyrand[93], ne rappelait autant la bonne +compagnie française, comme nous en avions la tradition, nous autres +jeunes femmes à l'époque dont je parle ici, nous qui avions pu voir et +entendre une foule d'hommes de bon goût et de bonnes manières, dernier +reste de la cour de Louis XV. M. de Choiseul contait surtout avec une +grâce admirable. + +[Note 92: On sait comment M. de Choiseul a connu beaucoup de détails +intimes du sérail: c'était par le moyen de marchandes arméniennes qui +pouvaient pénétrer jusque dans les cours intérieures.] + +[Note 93: C'était la même société. M. de Nassau, M. de Montrond, M. de +Talleyrand, M. de Narbonne et M. de Choiseul formaient la société la +plus intime de l'hôtel de Talleyrand, et cela, il faut le dire à la +louange de M. de Talleyrand, sans secousse et sans caprice.] + +M. le prince de Nassau allait aussi chez madame de Genlis, mais pas +souvent. Il était aussi bien aimable; mais comme il mentait celui-là, +quand une fois il se mettait à raconter! + +Le cardinal Maury était, comme homme important dans notre monde et +notre histoire politique, le plus remarquable de la société de madame +de Genlis; il y allait fort souvent, quoiqu'il ne l'aimât pas. +C'était un homme singulier dans ses affections; il les montait ou les +descendait d'après un baromètre qui n'était pas toujours celui du +temps[94]. + +[Note 94: Je ne puis m'en plaindre, car il fut admirable dans son +affection pour moi jusqu'au moment de sa mort.] + +M. de Talleyrand allait aussi assez souvent à l'Arsenal; mais soit +qu'il le voulût ainsi, soit que madame de Genlis ait dit la vérité +lorsqu'elle affirmait que c'était pour mieux jouir du charme de sa +conversation, elle le recevait toujours étant seule. Le fait est qu'il +est vrai que M. de Talleyrand a dans la physionomie un air +d'insouciance et même d'ennui qui glace tout ce qui l'entoure. On +voudrait dissiper cette apparence d'ennui par le pouvoir qu'on se +suppose toujours à tort ou à raison. C'est pour cela que dans la +société on ne pardonne pas aux personnes d'esprit d'avoir de la +sécheresse...: il ne faut pas qu'elles se communiquent trop +rapidement; mais aussi il ne faut pas qu'elles soient trop importantes +ni trop repliées sur elles-mêmes. + +Avant que M. de Talleyrand ne nous fît tout le mal dont la France +souffrira encore longtemps, il y avait dans ma pensée un penchant à +le croire bon. C'est une drôle d'idée que j'avais là, me dira-t-on? Il +y a des révolutions dans la vie humaine comme dans la vie des empires. +Enfin, je crois que M. de Talleyrand est né bon; il est devenu méchant +comme nous l'avons vu par des causes connues de Dieu seul. Mais ce qui +est connu de tous, car nous sentons nos blessures, c'est qu'il a fait +bien du mal à la France. + +Une femme charmante qui contribuait autant et peut-être plus que +madame de Genlis à l'agrément de sa maison, c'était madame de +Valence... elle avait un charme, une grâce... ses grands yeux noirs +donnaient des regards si doux et si animés!... et puis elle est bonne. +C'est une femme dont on sent qu'on voudrait être l'amie, que madame de +Valence. J'ai rencontré peu de femmes qui aient pour moi plus +d'attrait. + +Mais il y avait au salon de madame de Genlis un singulier inconvénient +d'attaché. Elle a toujours eu beaucoup de mobilité dans l'esprit, et +conséquemment dans l'exécution de ses volontés, car l'esprit a +toujours été son guide avant toute chose. Cette manière d'être lui a +quelquefois valu de drôles d'aventures; en voici une qui eut lieu vers +l'année où elle quitta l'Arsenal. + +On a vu que les conversations étaient ce qu'elle aimait le mieux, +mais, je crois, après les correspondances _anonymes_[95]. Comme on le +savait, tout le monde lui écrivait; il s'ensuivit, et cela de son +propre aveu, qu'elle perdit à répondre à ces lettres un temps qui lui +aurait donné deux volumes de plus par an. C'étaient des lettres dont +le port coûtait cher. + +[Note 95: Il me faut ici dire mon sentiment, non pas sur les lettres +anonymes injurieuses, je me réserve cette satisfaction pour plus tard. +Je parlerai seulement ici de ces correspondances voilées, +mystérieuses, dans lesquelles des femmes ne craignent pas de parler +comme elles rougiraient de le faire à découvert. Je ne blâme pas une +correspondance mystérieuse entre femmes comme atteinte à la morale: +elle n'est que sotte et niaise; cependant j'y trouve aussi peu de ce +qui est estimable. Comme base de toute amitié, c'est la loyauté et la +franchise. Qu'est-ce qu'un mystère en amitié? Qu'est-ce qu'une +_coquetterie_? Tout cela est la preuve du peu de vérité d'un +sentiment, quel qu'il soit. S'il est amitié, on ne jouit de celle que +l'on inspire que lorsqu'elle vous _est accordée à vous_, et non à un +être imaginaire; s'il est amour, alors je ne le connais pas: il est +absurde, au reste, dans les deux sentiments. Au reste, voilà mon +opinion, et je ferai toujours peu de cas de ceux qui emploieront ce +moyen.] + +Avec ce goût pour le romanesque et le mystérieux, on pense que toutes +les lettres de ce genre étaient accueillies. Un jour, madame de Genlis +en reçoit une de je ne sais plus quelle ville, je crois pourtant que +c'est de Mâcon, écrite avec un tel charme, le style en était si +admirable, que madame de Genlis se passionna pour l'auteur, et lui +répondit. + +C'était une femme heureusement!... Mais quelle femme! rien n'était +admirable comme elle... Pendant quinze jours madame de Genlis +racontait bien encore une histoire intéressante; mais à peine achevée, +la dame inconnue la remplaçait; et c'était un ravissement en montrant +et en regardant son écriture, son orthographe si bien soignée!... et +ne pas connaître une personne si charmante! car elle était charmante! +cela ne pouvait être autrement... quel malheur!... + +Enfin, un jour madame de Genlis reçoit une lettre qui la ravit!... la +dame anonyme consentait enfin à se nommer... elle était malheureuse, +et sa lettre, cette fois, était plus éloquente encore que les +précédentes. Madame de Genlis, émue par la peinture d'une position +déplorable, sentit un intérêt profond pour celle qui en souffrait. +Elle relit ses autres lettres; elle y voit l'âme la plus élevée, le +coeur le plus sensible. D'après ce qu'elle disait de sa personne, elle +devait être belle; et l'imagination de madame de Genlis lui prêta +encore plus de charmes. C'était le moment où Helmina, la jeune +Prussienne qu'elle avait amenée de Berlin, venait de la quitter. Elle +pensa qu'elle ne pouvait mieux faire que de prendre avec elle la dame +inconnue comme compagne plutôt que comme dame de compagnie, et dans +l'effusion du premier mouvement, madame de Genlis écrivit à la dame de +venir au plus vite. Elle répondit par des bénédictions en manière de +remerciements. Mais, hélas! les chemins de fer et les ballons +n'étaient pas inventés alors, et il en coûtait cher à de pauvres gens, +même pour faire soixante lieues. Il faut ici rendre justice à madame +de Genlis: elle envoya courrier par courrier l'argent nécessaire au +voyage de madame De***. Pendant le temps qui dut nécessairement +s'écouler entre le moment du départ de l'argent et l'arrivée de la +dame, Madame de Genlis fut dans une agitation extraordinaire. Enfin, +le jour heureux arriva, et la dame avec lui. Dès qu'elle aperçut +madame de Genlis, elle accourut à elle, et ouvrant deux immenses bras +plats et maigres appartenants à une grande femme sèche et blafarde: + +--Ma bienfaitrice, s'écria-t-elle!... mon amie! vous avez donc eu +pitié de mon infortune!... soyez désormais mon soutien, mon guide! + +Elle avait cinquante ans! + +Madame de Genlis, abasourdie par cette scène sentimentale qui devint +en quelques minutes d'un comique achevé, crut d'abord qu'elle était +trompée, et qu'on jouait une seconde représentation d'_Une Folie_. +Elle hésitait presque à reconnaître l'héroïne du roman qu'elle seule +avait composé dans son imagination... car rien n'est à comparer à ce +qu'elle-même racontait à ses amis intimes relativement à l'arrivée de +madame D***. + +Cependant, au bout de quelques jours, le premier étonnement passé, +madame de Genlis reconnut l'esprit de son anonyme dans la grande femme +sèche et blafarde; mais cet esprit était insupportable. Pour le +malheur de ceux avec qui elle causait, elle avait étudié à fond toutes +les grammaires connues; elle était d'un purisme qui tuait toute +conversation; il fallait faire une attention scrupuleuse à ses +moindres paroles. Madame de Genlis elle-même, si châtiée dans son +langage, si pure dans sa diction, passait vingt fois par jour sous son +scalpel... toute la société de madame de Genlis l'avait en aversion. +Souvent le cardinal Maury m'en racontait, ainsi que Millin, des scènes +incroyables. + +Un seul homme dans ce cercle avait une tendre préférence pour madame +D***; il lui parlait avec une déférence incroyable dans un homme assez +peu soigneux d'ailleurs dans ces sortes de choses. C'était M. Alyon, +père de Stéphanie Alyon, aimable jeune fille que madame de Genlis +éleva, que tout le monde aimait chez elle, et qui depuis épousa M. +Savary. + +M. Alyon était excessivement laid, et son âge passait cinquante ans. +Il avait été attaché à l'éducation des princes à Belle-Chasse, et son +esprit avait ce tour savant, cette manière toute didactique qui lui +fit d'abord aimer une femme qui ne parlait qu'un pur et beau langage. +Elle répondit à son admiration par de nouvelles découvertes dans les +recherches du participe et du conditionnel. Cela acheva M. Alyon, et +au bout de quelque temps tout le monde s'aperçut de la tendresse de +ces deux amants, qui, à eux deux, faisaient près d'un siècle. + +Madame D*** se souciait peu de cela; il est vrai qu'elle avait une +perruque, une peau qui n'avait pas été mal, et un teint tellement +blanc qu'il allait jusqu'à la tache de rousseur, et recouvrant des os +malheureusement très-saillants. Mais tout cela n'empêcha pas l'amour. + +Un jour, elle entra dans la chambre de madame de Genlis, qui depuis +quelques semaines la tenait dans la plus belle des antipathies. Madame +D*** était extrêmement parée. Depuis que M. Alyon s'était mêlé +d'achever de lui tourner la tête, l'affaire était en bon train, et +pour l'accomplir, elle minaudait tant qu'elle avait de forces... Ce +jour-là, elle avait un bonnet avec des roses... elle se regarda dans +la glace, puis elle dit avec un sourire qu'on ne peut rendre: + +--Savez-vous bien, madame, _que j'ai encore de la peau_? + +--Mon Dieu! madame, lui répondit madame de Genlis, ce n'est pas +étonnant: le temps enlaidit, _mais il n'écorche pas_. + +Madame D*** sourit avec une douce expression de pitié et un haussement +d'épaules tout à fait gracieux. Puis venant à madame de Genlis, elle +lui dit comme on dirait à un enfant: + +--Mais ne savez-vous pas que la grammaire autorise à dire cette +phrase, pour faire entendre qu'on a de l'éclat, _elle a de la peau, +elle a du teint_... En vérité, pour une personne qui écrit et qui a de +la célébrité, ne pas savoir ce que veut dire: _J'ai de la peau_... +c'est inconcevable!... + +Le fait réel, c'est que cette peau, qui avait été fraîche et belle +lorsque la dame avait vingt ans, était considérablement changée; que +ses dents, qui avaient été belles, étaient gâtées; que sa taille, +jadis élégante peut-être, l'était encore selon elle, parce qu'étant +sèche elle était maigre et mince, mais sans aucune forme ni grâce. Du +reste, revêche à la réplique, la supportant peu et même pas du tout; +d'un commerce quotidien impossible à supporter, s'étonnant à chaque +instant d'elle-même, et n'admirant que son propre mérite... + +Cette aimable personne demeura près de deux ans avec madame de Genlis. +Au bout de ce temps, la passion de M. Alyon devint si vive, qu'il +fallait surveiller ces _jeunes amants_... Enfin, il l'enleva, au grand +amusement de tous et à la joie personnelle de madame de Genlis. + +Une aventure d'un genre bien autrement sérieux lui arriva à cette même +époque à peu près, mais quelques mois avant le départ d'Helmina. + +Madame de Genlis reçut un jour une lettre de Beauvais; cette lettre +était bien écrite, et touchante par l'expression de plusieurs phrases +qu'elle contenait. Mais celle-ci n'était pas anonyme; elle était d'une +jeune fille âgée seulement de dix-huit ans, s'exprimant sur les +ouvrages de madame de Genlis avec une passion vraiment sentie, et +révélant dans ses paroles même les plus simples qu'elle ne tenait plus +à la terre que par quelque affection toute profonde et en même temps +passionnée. Madame de Genlis fut frappée par la vérité des +expressions, et répondit. Un commerce de lettres s'engagea; madame de +Genlis apprit qu'en effet elle ne s'était pas trompée, et que cette +jeune personne était mourante de la poitrine, et que sa maladie était +déclarée mortelle. + +Cette jeune fille s'appelait mademoiselle de Beaulieu; elle était +fille de M. Hyacinthe de Beaulieu, ancien capitaine de cavalerie; elle +habitait Beauvais... Madame de Genlis lui répondait exactement. +Bientôt ses lettres furent attendues par la malade avec une impatience +non-seulement de mourante, mais de quelqu'un qui souffre profondément +d'un mal et qui est soulagé par une main habile. Madame de Genlis +rassura cette âme pure, qui s'alarmait de quitter ce monde pour se +rendre dans le sein de Dieu; car où pouvait aller une âme aussi +candide, aussi dégagée de toute pensée impure?... C'était un ange que +cette jeune fille. J'ai vu d'elle plusieurs lettres vraiment +admirables... c'était la plainte suave d'une colombe blessée à mort. +Un jour, elle écrivit à madame de Genlis: + +«Je me sens bien mal... ils ne veulent pas me dire que je mourrai +bientôt; mais _je le sais_, moi!... Oh! combien je voudrais vous voir +avant de quitter ce monde!... c'est un désir ardent... c'est celui du +coeur, et je ne vis plus que par le mien.» + +Mademoiselle de Beaulieu voulait en effet venir à Paris; et sa famille +entière, dont elle était adorée, craignant qu'elle ne pût soutenir +même la fatigue de cette course, s'y opposait toujours... Mais ayant +appris que sa soeur venait passer un jour à Paris, et qu'elle était +seule dans une calèche, alors il parut impossible de continuer une +opposition qui eût été plus funeste que la fatigue qu'on craignait... +Elle partit... l'air, la vue de la campagne, celle de nouveaux objets, +la ranimèrent un peu, et lorsqu'elle arriva à Paris, son charmant +visage était aussi beau que lorsqu'elle faisait l'orgueil d'une +heureuse famille. + +Il était midi. Madame de Genlis était dans son cabinet; on vient lui +dire qu'une jeune dame malade, qui arrive, veut la voir à l'instant... +Madame de Genlis s'élance au-devant d'elle, et se trouve devant une +figure fantastique de grâces, de beauté et de ce charme qui séduit +parce qu'il vient de l'âme et passe par le regard et la physionomie +qu'il illumine... C'était la jeune mourante! + +--Oh! comme je craignais de mourir avant de vous voir! dit-elle en se +laissant tomber haletante et frissonnant d'un froid nerveux dans les +bras de madame de Genlis... Combien je redoutais de ne pas vous +entendre me répéter les consolantes paroles qui me font sortir de ce +monde sans regret et sans crainte pour celui où je vais entrer!... + +Madame de Genlis, dans un saisissement inexprimable, la conduisit dans +sa chambre, et la contraignit de se coucher sur une chaise longue, où +elle passa toute la journée sans prononcer deux phrases de suite. +Seulement elle écoutait avec avidité celle qu'elle était venue +chercher presqu'au dernier moment de sa vie!...... on voyait que sa +pensée plongeait dans son avenir terrestre, qui n'avait plus que +quelques heures, et l'infortunée n'avait que dix-huit ans!... et elle +était aimée!... ... elle écoutait, mais silencieuse, calme, +recueillie, pleurant doucement et tenant dans les siennes une main de +madame de Genlis, qu'elle pressait contre son coeur et qu'elle baisait +à tous moments... Dans toute la journée, elle ne prit qu'un +bouillon... vers le soir, elle parut prier avec un profond +recueillement, et fit signe à madame de Genlis de prier aussi... +Pendant ce moment de silence, fatiguée de larmes et de souffrances, +elle s'endormit... ce fut surtout alors que sa charmante figure +apparut à madame de Genlis dans tout son éclat, malgré la pâleur de +ses joues... c'était un ange sommeillant... mais ce sommeil fut +court... elle en était à ce point, la malheureuse enfant, où la +souffrance laisse peu de trêve à ceux qu'elle détruit... elle +tressaillit en s'éveillant... la chambre était sombre...--Faites venir +de la lumière, dit-elle... je veux vous voir ENCORE!... + +Huit heures sonnèrent à la pendule... elle fit un mouvement...--Ah! +dit-elle... je vais partir! + +En effet, peu de minutes après, on entendit le bruit d'une voiture: +c'était celle qui venait chercher mademoiselle de Beaulieu... sa soeur +retournait le lendemain même à Beauvais... sa femme de chambre venait +prendre la jeune malade... l'infortunée était mourante. + +Elle se leva avec peine... on voyait qu'elle s'arrachait malgré elle +d'une maison où il restait une partie d'elle-même... Il est évident +que cette amitié extrême avait une cause; et cette jeune fille, +frappée par une douleur profonde et secrète, une de ces douleurs enfin +qui donnent la mort!.. avait trouvé seulement du réconfort dans sa +confiance en madame de Genlis, qui en effet devait, je crois, avoir +des paroles puissantes pour adoucir les maux de l'âme. Elle avait une +manière de présenter la religion, en lui donnant un pouvoir +consolateur, qui devait nécessairement lui acquérir le coeur dont elle +calmait la souffrance... En voyant arriver le moment de la quitter, +mademoiselle de Beaulieu comprit en même temps qu'il fallait lui dire +un éternel adieu... Déjà presque suffoquée par le mal lui-même, qui +était à son dernier période, elle se laissa tomber sur ses genoux, et +prenant les mains de madame de Genlis, elle les baisa en les mouillant +de larmes et sanglotant avec déchirement.--Bénissez-moi, lui dit-elle +d'une voix brisée... bénissez-moi!... Madame de Genlis la releva, la +prit dans ses bras et l'embrassa avec tendresse... alors elle eut une +crise effrayante dans laquelle on crut qu'elle allait expirer... Enfin +elle partit!... Revenue dans son appartement, madame de Genlis crut y +retrouver encore cette jeune fille si belle et aimante, si douce même +dans la mort... C'était comme une apparition qui ne la quittait +plus.--Pendant plusieurs heures elle voyait mademoiselle de Beaulieu +pleurant en silence, et ne lui disant combien elle souffrait que par +le regard prolongé de ses yeux admirablement beaux et que la maladie +avait encore agrandis... Le jour ne dissipa pas cette vision, qui +obstinément demeurait à la même place... + +... Mademoiselle de Beaulieu _était morte_ le lendemain de son retour +à Beauvais!... son père lui-même l'annonça à madame de Genlis. + +En mourant, sa fille l'avait chargé de transmettre un dernier adieu à +celle qu'elle regardait comme une seconde mère;--il lui annonçait +aussi qu'elle avait disposé de ce qu'elle avait de plus précieux en +faveur de la plus jeune de ses soeurs, qu'elle la priait d'aimer en sa +place: son legs lui servirait, disait la mourante, de titre auprès +d'elle!... C'était une tresse des cheveux de madame de Genlis +qu'elle-même lui avait donnée. + +C'était une âme belle et pure que celle d'une jeune fille qui se +passionne ainsi sur des écrits qui parlent le langage d'une haute +morale... Cette jeune fille, je le crois, eût été une femme d'une +grande supériorité. + + + + +SALON + +DE + +LA GOUVERNANTE DE PARIS. + +1806 À 1814. + + +Ce ne fut qu'en 1806, après la victoire d'Austerlitz, que la Cour +impériale prit une couleur décidée et eut une position tout à fait +arrêtée. Jusque-là il y avait beaucoup de luxe, beaucoup de fêtes, une +grande profusion de beaux habits, de diamants, de voitures, de +chevaux; mais, au fond, rien n'était bien réglé et totalement arrêté. +Il ne suffisait pas d'avoir M. de Montesquiou pour grand-chambellan, +M. de Ségur pour grand-maître des cérémonies, et MM. de Montmorency, +de Mortemart, de Bouillé, d'Angosse, de Beaumont, de Brigode, de +Mérode, etc., pour chambellans ordinaires; MM. d'Audenarde, de +Caulaincourt, etc., pour écuyers; et mesdames de Montmorency, de +Noailles, de Serrant, de Mortemart, de Bouillé, etc., pour dames du +palais: tout cela ne suffisait pas. Il fallait une volonté émanée, +annoncée comme _loi_ et de très-haut. Sans cela rien ne pouvait aller. + +À mon retour de Lisbonne, l'Empereur me fit l'honneur de me parler de +cette volonté intime qu'il avait de faire arriver sa Cour à être une +des plus brillantes du monde entier. + +--Et pourquoi pas _la plus_ brillante, Sire? lui dis-je.--Il +sourit:--Je veux qu'on fasse un traité sur cette matière, +poursuivit-il... + +--Je dirai encore pourquoi, Sire? il suffit que l'Empereur émette une +volonté pour qu'elle soit suivie; qu'il dise: Je veux qu'on +reçoive,--et on recevra;--qu'il ajoute: Je veux que ce soit bien, et +ce sera bien. + +Il rit tout à fait cette fois, et heureusement il ne se fâcha pas, car +il était visible que je raillais: en effet, comment _organiser_ une +société en quelques jours comme on fait un régiment de conscrits!... + +--Eh bien! il faut que les femmes de la Cour me secondent.--Vous +_tenez_ bien votre salon. Il faut donner l'exemple. Junot va être +nommé gouverneur de Paris et de la première division militaire. Cette +position, qui est plus belle que celle d'aucun ministre, vous donne +l'obligation aussi d'une grande représentation; il faut la +remplir.--Songez que jamais vous ne ferez _trop_ bien. + +M. d'Abrantès était alors gouverneur-général des États de Parme et de +Plaisance. Il fut en effet rappelé, aussitôt qu'il eut apaisé la +révolte des Apennins, et l'Empereur le nomma gouverneur de Paris, avec +des attributions aussi étendues que l'Empereur put les lui donner. Il +était alors aussi premier aide-de-camp de l'Empereur, faisant +conséquemment partie de sa maison. + +Paris était en ce moment aussi brillant qu'il le fut plus tard: la +France, en paix avec toute l'Europe, voyait affluer une quantité +d'étrangers qui venaient admirer de plus près l'homme des siècles... +mais, moins à l'aise entre elles, les différentes maisons qui devaient +au contraire s'entendre pour que le corps de la société fût organisé, +se voyaient peu et ne provoquaient pas ces rapports mutuels sans +lesquels ce qu'on appelle la _société_ n'est plus qu'une réunion +momentanée de gens qui ne se connaissent plus aussitôt qu'ils sont +rentrés chez eux. + +Il était impossible de faire comprendre aux ministres ce qu'on +entendait par _recevoir_. Ils donnaient un grand dîner par semaine, +que bien, que mal encore, et puis tout était dit.--Recevoir, c'est +avoir une maison ouverte; une maison, où chaque soir on peut aller +avec sûreté de trouver la maison habitée, éclairée, et les maîtres du +logis disposés à vous accueillir avec bonne mine d'hôte. Il n'est pas +d'absolue nécessité pour cela d'avoir un esprit supérieur, de +descendre de Charlemagne ou d'avoir deux cent mille livres de rentes; +mais il faut absolument de l'usage du monde, et surtout de +l'éducation, et tout le monde n'était pas pourvu de ces deux +qualités-là. + +J'avais une place à la Cour: cette place avait été demandée +spécialement par la princesse à laquelle j'étais attachée; j'aimais +cette princesse: c'était la mère de l'Empereur, l'amie de ma mère, +avec qui elle avait été élevée: toutes ces considérations +m'empêchèrent de refuser une faveur que bien certainement je n'aurais +pas demandée, et que plus sûrement encore je n'eusse pas acceptée près +d'une autre princesse de la famille impériale. J'aimais trop mon +indépendance pour la sacrifier à une chose qui, dans la position où +j'étais, n'ajoutait rien à mes avantages de situation dans le monde. +Mais, malgré tout mon désir de demeurer auprès de Madame mère, pour y +faire mon service activement, je vis bientôt que cela me serait +impossible avec mon titre, et je puis dire _mon emploi_, de +gouvernante de Paris. + +Toutes les parties dont se compose un grand empire ne dominent pas +toujours également. Sous Louis XI, les hommes comme Philippe de +Commines, les conseillers, les ambassadeurs, tout ce qui parlait en +langue cauteleuse, en beau langage doré, tout cela avait le pas sur +les autres;--tandis que sous un gouvernement militaire, l'armée et ses +chefs sont les premiers de l'État. C'était précisément notre position. +Mais nous n'avions pas les mêmes avantages que nos pères.--Sous Louis +XI, puisque je viens de le citer, sous Louis XIII, époque plus +rapprochée de nous, sous Louis XIV, les hommes de l'armée étaient en +même temps des hommes du monde et de la Cour, et lorsque Mademoiselle +s'en allait faire véritablement la guerre aux troupes du Roi, elle +marchait au milieu des mêmes hommes avec qui elle dansait _un +passe-pied_ un mois après dans la galerie de Saint-Germain ou dans +celle de Fontainebleau. + +Mais chez nous il n'en était pas ainsi. L'armée était composée, comme +on le sait, d'hommes qui n'avaient presque pas quitté leur tente +pendant toute la révolution. Dans le nombre il s'en trouvait même +dont le nom devait garantir la bonne éducation et qui ne se +rappelaient plus qu'une chose, c'était de commander un régiment. +Lorsque l'Empereur, plus calme et plus ramené à des idées d'intérieur, +_voulut_ une Cour comme il voulait tout, immédiatement, il sentit que +la chose était impossible: le premier essai le convainquit de la +justesse de ma remarque;--je la lui avais faite un jour où il me fit +l'honneur de me consulter après mon retour de la cour de Portugal. Il +rit même beaucoup de la comparaison que je fis. + +--Vous autres femmes, vous pouvez tout faire dans ce que je veux, me +disait-il; vous êtes toutes jeunes, et presque toutes jolies (c'était +vrai): eh bien! une jeune et jolie femme fait tout ce qu'elle veut. + +--Sire, ce que Votre Majesté dit là peut être vrai, mais jusqu'à un +certain point; et si elle me le permet, je vais le lui prouver...--Si +l'Empereur, au lieu de sa garde et de bons soldats, n'avait que des +conscrits qui reculassent au feu... il ne gagnerait pas de belles +batailles comme celle d'Austerlitz... et pourtant il est le premier +guerrier du monde. + +Il se mit à rire...--Vous avez raison, dit-il enfin; mais faites pour +le mieux. + +Mais, avant tout, il fallait monter la maison _militairement_ +parlant, c'est-à-dire pour le gouverneur de Paris et de la première +division militaire; tous les quinze jours il y avait un dîner de +quatre-vingts couverts dans la grande galerie que nous avions fait +bâtir sur le jardin. Ce dîner n'était donné qu'aux officiers-généraux, +aux colonels, aux maréchaux et à leurs femmes. Le soir, les grands +appartements tenant à la galerie étaient ouverts, et tout ce qu'il y +avait de militaire à Paris y venait comme chez le vice-connétable et +chez le ministre de la Guerre. Ces journées-là étaient bien fatigantes +pour moi. Aussi, dans les premiers temps, il me fut bien difficile de +faire coïncider mon service et mes devoirs de maîtresse de maison. +J'en parlai à madame Mère dans un voyage que je fis à Pont cette même +année. Elle parut d'abord fâchée;--mais l'Empereur lui parla ensuite, +et elle comprit la chose parfaitement.--Mon hôtel était vaste et bien +distribué pour recevoir comme j'avais le projet de le faire. Au +rez-de-chaussée, il y avait plusieurs salons et une immense galerie de +soixante-cinq pieds de long sur trente-cinq de large, donnant sur un +joli jardin. Au premier, étaient les appartements de M. d'Abrantès et +les miens, ainsi qu'une belle et grande salle de billard et une vaste +bibliothèque, construite exprès pour recevoir les deux collections +complètes de tout ce que Bodoni et Didot ont jamais imprimé, et que +nous possédions. Je donne ce détail particulier, parce qu'il sera +souvent question de la part que ces deux pièces avaient dans nos +occupations du soir, et souvent du matin. + +Avant d'en être gouverneur, M. d'Abrantès avait été commandant de la +ville de Paris. Il s'y était fait aimer, et lorsqu'on apprit qu'il +était gouverneur avec une aussi grande autorité, la ville entière fut +contente[96] et tranquillisée sur son sort pendant l'absence de +l'Empereur, qui allait partir pour l'Allemagne. Les moyens qu'il avait +dans les mains lui donnaient à lui-même une grande sécurité pour la +responsabilité qu'il avait acceptée. + +[Note 96: M. d'Abrantès fut nommé gouverneur au mois de juin 1806 (28 +juin), et ses lettres de nomination furent _entérinées_ dans la +quinzaine qui suivit. Sans qu'il l'eût demandé, son cortége, formé par +les officiers-généraux à Paris, fut extrêmement nombreux, et tous s'y +rendirent par amitié pour lui. Il était le premier gouverneur de Paris +sous l'Empereur dont les lettres fussent entérinées; le frère et le +beau-frère de Napoléon ne l'ont pas fait. L'Empereur le voulut ainsi, +parce que l'autorité de M. d'Abrantès était supérieure à toutes les +autres. En l'absence de l'Empereur, il ne correspondait qu'avec lui et +ne recevait d'ordre que de l'archi-chancelier. Le gouvernement de +Paris était un ministère.] + +La ville de Paris voulut donner un bal à l'Empereur avant son +départ[97].--Frochot[98] n'avait point de femme: je fus chargée de +faire les honneurs de l'Hôtel-de-Ville. + +[Note 97: Il partait pour Iéna. Il quitta Paris au mois de septembre +ou d'octobre 1806.] + +[Note 98: Frochot était marié; mais sa femme était en Bourgogne, et ne +pouvait d'ailleurs faire les honneurs de l'Hôtel-de-Ville, où +l'Empereur ne voulait qu'élégance et luxe. Ce fut lui-même qui donna +l'ordre que la gouvernante de Paris ferait les honneurs de +l'Hôtel-de-Ville. La chose ne fut pas demandée.] + +Jamais la chose n'avait eu lieu; on ne pouvait donc suivre aucun +exemple pour régler l'étiquette. Ce furent M. de Ségur et Duroc qui +réglèrent le protocole de celle de la Cour impériale alors; et ce qui +devait être fait pour les fêtes de l'Hôtel-de-Ville fut arrêté de +cette manière: + +Le Préfet faisait une liste des noms des femmes les plus distinguées +dans le commerce et dans la banque, et parmi les femmes de maires et +de conseillers de préfecture. On choisissait ensuite dans cette liste +vingt noms des plus remarquables. Je soumettais cette liste à +l'Empereur en y joignant l'autre, et il arrêtait en définitive ce qui +devait être fait. Il y a eu plusieurs noms qui furent rayés de sa +main et à plusieurs reprises[99]. Les femmes ne furent pas toujours +les mêmes non plus, excepté quelques-unes, comme madame Thibou, par +exemple, femme du sous-gouverneur de la Banque. + +[Note 99: J'ai mis cette particularité pour montrer qu'il n'y eut +jamais de ma faute lorsque cette marque d'apparent oubli arriva.] + +Ces dames étaient en habit de ville, mais en toilette de bal, et elles +se tenaient ainsi que moi dans un petit salon qui avait une entrée sur +l'escalier de l'Hôtel-de-Ville. Aussitôt qu'on nous avertissait de +l'arrivée de l'Impératrice, nous descendions avec le préfet pour la +recevoir à la descente de sa voiture, et nous l'accompagnions jusque +dans la grande salle Saint-Jean, où nos places nous étaient réservées +autour du trône et immédiatement auprès. J'étais seule en grand habit. + +L'Empereur arrivait ensuite. Alors le préfet descendait avec M. +d'Abrantès pour le recevoir comme nous avions reçu l'Impératrice. Il +la rejoignait, et puis tous deux commençaient le tour des salles, +accompagnés de leur service, du préfet, de M. d'Abrantès et de moi. + +Ce fut dans ce bal que l'Empereur fut frappé à la vue d'une jeune +enfant d'une beauté d'ange: sa fraîcheur surtout était éblouissante; +elle pouvait avoir douze ans. Elle portait une robe de crêpe rose, et +ses beaux cheveux blonds bouclés autour de son cou et de son visage +n'avaient aucun bijou, aucune fleur.--Son regard, en harmonie avec son +angélique figure, avait seulement une rapidité qui d'abord étonnait, +mais dans lequel on retrouvait ensuite toute la candeur et la pureté +de sa physionomie... elle était sur la banquette des danseuses. +L'Empereur s'arrêta devant elle et lui parla; à côté d'elle était sa +mère, encore jeune et fort belle aussi. Elle répondit pour sa fille... +l'infortunée était sourde et muette!... Madame Robert, sa mère, était +femme d'un architecte, et l'une des plus estimables personnes qui +fussent assurément dans toute la fête; elle était _dame d'inspection +d'arrondissement_[100]. Je dis quelques mots à l'Impératrice sur +madame Robert, à laquelle elle parla avec une extrême bonté. Madame +Robert avait dans sa vie plusieurs circonstances assez singulières et +qui mériteraient d'être citées, entre autres celle de mettre +alternativement au monde un enfant sourd-muet et un enfant pouvant +entendre et parler. Elle avait alors un petit garçon de cinq ou six +ans, sourd-muet comme sa soeur, et plus jeune qu'elle. L'Empereur fut +très-frappé de cette rencontre, mais il savait très-bien que +mademoiselle Robert était sourde et muette. Il n'est pas vrai, comme +je l'ai vu je ne sais plus où, qu'il lui parla et s'éloigna d'elle +sans savoir qu'elle fût sourde-muette. + +[Note 100: J'allai passer la soirée, il y a quelques mois, chez une +femme de ma connaissance. J'étais à peine assise qu'elle vint à moi +tenant par la main une grande et belle femme, ayant encore de la +fraîcheur et une figure qui avait dû être encore plus belle et +charmante.--Permettez-moi, dit madame C....., de vous présenter mon +amie d'enfance. Elle voudrait bien vous témoigner elle-même combien +elle est heureuse de vous voir; malheureusement elle est sourde et +muette. À mesure que je regardais cette grande et belle personne, des +souvenirs me frappaient en foule.--En vérité, dis-je enfin, si la +grande et belle taille de Madame ne me rejetait loin de l'image que sa +belle figure me rappelle, je croirais presque qu'elle est une jolie +enfant que je présentai à l'Empereur à un bal de la Ville... +mademoiselle Robert!--Précisément... C'était elle!... + +Je ne puis dire avec quel intérêt je la revis. Ce n'était plus cette +tête d'ange entourée de boucles blondes et d'un nuage rose; mais elle +est devenue une belle femme, ayant toujours son candide et spirituel +regard. Elle est peintre de portraits, et possède un beau talent. Rien +n'est plus remarquable que l'intelligence de son regard. Je crois que +pour un peintre de portraits, c'est une grande chose que de n'être pas +distrait par le bruit ou les remarques. On a voulu faire parler +mademoiselle Robert, ce qu'elle a fait, mais d'une manière si +singulière qu'elle me fit tressaillir. Je ne conçois pas que les +sourds-muets aient tous la manie de faire entendre des sons sauvages, +qui après tout ne leur servent à rien, et ne sont qu'un regret de plus +pour ceux qui les aiment lorsque le malheureux retombe dans son +silence.] + +Je crois que ce fut à ce même bal, sans cependant en être sûre, que +madame Cardon, femme d'un banquier extrêmement riche, fit à l'Empereur +une réponse parfaite de tous points, car elle renferme à la fois un +esprit remarquable et une finesse de tact tout à fait rare dans une +pareille circonstance.--L'Empereur n'aimait pas qu'on eût un nom +indépendant de son patronage et de sa volonté; il me demanda le nom de +madame Cardon (qu'il avait rayé lui-même de la liste des femmes qui +recevaient avec moi l'Impératrice), et s'approchant d'elle il lui +demanda ou plutôt lui dit assez brusquement: + +--Vous êtes madame Cardon? + +--Oui, Sire. + +--N'êtes-vous pas très-riche? + +--Oui, Sire... j'ai huit enfants. + +L'Empereur s'arrêta. Il avait une autre parole amère qui allait suivre +la question de la fortune. La réponse de madame Cardon la retint sur +ses lèvres par sa noble dignité...; en général il n'insistait pas +lorsque la personne qu'il attaquait savait garder sa dignité d'homme +ou de femme. + +Le bal s'ouvrait ensuite. La première contredanse était dansée par +_moi_[101], les princesses et une femme de la ville, soit femme d'un +maire ou d'un conseiller de préfecture;--cette contredanse à huit +était la seule qu'on dansât d'abord au milieu de l'immense salle de +bal[102]. Les hommes étaient M. d'Abrantès, et cette fois le grand-duc +de Berg, le prince Jérôme et une personne de la ville dont j'ai oublié +le nom. J'étais _menée_ par le grand-duc de Berg; M. d'Abrantès était +avec la grande-duchesse, et les deux autres femmes étaient, l'une la +princesse Stéphanie et l'autre madame Lallemand, femme du major +Lallemand alors, qui depuis est devenu le général Lallemand, dont le +nom est si honorablement placé dans notre histoire. + +[Note 101: Je me place la première parce qu'à l'Hôtel-de-Ville, cela +était ainsi dans cette circonstance. Un jour ayant mis trop peu de +noms de la ville sur la grande liste, l'Empereur s'écria de fort +mauvaise humeur: «Mettez-moi des noms de la ville et pas de noms de la +Cour; je ne vais pas à l'Hôtel-de-Ville pour voir des gens que je vois +tous les jours.»] + +[Note 102: On sait que, dans les grandes fêtes, la cour devenait une +immense salle soutenue par de forts piliers. Cette salle est la grande +salle Saint-Jean, qui pouvait contenir au moins quatre mille +personnes. + +La fête donnée par M. de Rambuteau au moment du mariage du duc +d'Orléans fut admirable. J'en parlerai au temps actuel dans le +dernier volume.] + +Le cérémonial pour le départ de l'Empereur et de l'Impératrice était +le même que pour leur arrivée. + +J'ai raconté ce fait d'un bal à l'Hôtel-de-Ville pour montrer combien +mes obligations étaient étendues comme maîtresse de maison. M. +d'Abrantès était obligé de recevoir, comme gouverneur de la première +division militaire, tout ce qui passait d'un peu considérable de +l'armée par Paris; comme gouverneur de Paris, il devait nécessairement +recevoir tout ce qui tenait à la ville de Paris; comme premier +aide-de-camp de l'Empereur, il devait également recevoir tout ce qui +faisait partie de sa maison. J'étais dans la même obligation ayant une +place à la Cour et par ma position personnelle. De plus, comme +gouverneur de Paris, il nous fut ordonné par l'Empereur de recevoir +convenablement tout le corps diplomatique et de faire les honneurs de +la ville de Paris aux étrangers de distinction. + +Qu'on ajoute maintenant à ces obligations ma volonté d'avoir une +société agréable, mon goût personnellement décidé pour celle des +artistes distingués, et on aura l'idée de ce que pouvait être ma +maison dès que je fus maîtresse de l'organiser comme je l'entendais. + +Tout se disposait pour le départ de l'Empereur... M. d'Abrantès lui +demanda de nous faire l'honneur de venir chasser un cerf au +Raincy[103]. Il nous l'accorda cinq jours avant son départ; il y vint +avec Duroc et Caulaincourt. Ils vinrent déjeûner; on chassa pendant +deux heures, et l'Empereur revint à Paris. Il nous fit cette grâce +avec une bonté parfaite. Il vint au Raincy comme chez un ami... En +effet, il n'en avait pas un plus dévoué que le premier de tous ceux +qui s'étaient donnés à lui. M. d'Abrantès l'aimait comme il n'aima +rien en ce monde... lui dont l'âme était si passionnée. + +[Note 103: Nous venions de l'acquérir de M. Ouvrard quelques mois +avant.] + +Deux jours après cette course au Raincy, il y eut une grande +présentation à la Cour. C'était un ambassadeur persan. Il donna de +fort beaux présents à l'Empereur au nom de son maître: de très-belles +masses de perles fines; des cachemires magnifiques: l'Empereur en fit +une distribution dans laquelle je fus comprise pour un grand châle +rayé de quatre couleurs, jaune, rouge, bleu et blanc; j'en fis faire +une robe. On nous donna ces châles le jour où nous allâmes prendre +congé de l'Empereur à Saint-Cloud. J'étais de service auprès de madame +Mère, qui mena avec elle le cardinal Fesch. L'Empereur fut +parfaitement aimable dans les adieux qu'il fit à M. d'Abrantès, qui +était fort affecté de ne pas le suivre à l'armée. + +--Mon vieil ami, lui dit-il, tu me seras bien plus utile à Paris que +dans tout autre lieu. Il faut pour maintenir cette ville populeuse et +agitée un homme qui sache parler à la fois à la raison et au coeur de +ces gens-là. Le peuple de Paris est bon. Il ne s'agit que de le savoir +prendre. _Je te le confie._ + +Ces mots firent une telle impression sur M. d'Abrantès qu'il fut un +moment sans pouvoir répondre... Il fit depuis graver cette parole avec +la date sur un cachet de cornaline qu'il portait toujours à sa montre; +il l'avait encore à son départ pour l'Illyrie... + +--N'oubliez pas tout ce que vous m'avez promis, madame Junot, me dit +l'Empereur en me disant adieu. + +L'Impératrice ouvrit de grands yeux. L'Empereur s'en aperçut et fronça +d'abord le sourcil. Moi, j'avais envie de rire, car je songeais à la +mystification de la Malmaison[104]. Napoléon reprit son sourire de +bonne humeur et répéta: + +[Note 104: Scène rapportée dans le cinquième volume de mes Mémoires, +1re édition.] + +--N'oubliez pas vos promesses, madame Junot... Ne sois pas jalouse, +Joséphine; il n'est question que d'affaires de salon... et il alla lui +tirer l'oreille. + +Il partit le lendemain au point du jour pour la campagne d'Iéna. Avant +son départ, il avait _ordonné_ à tous les ministres de _recevoir_ et +de donner des fêtes. Il voulait que la nouvelle d'une victoire arrivât +le lendemain d'un bal, pour qu'on pût dire que la bataille avait été +livrée entre deux fêtes... + +L'Impératrice avait aussi ses instructions; il y avait cercle, il y +avait réception du corps diplomatique, et tous les matins on allait +lui faire sa cour. C'est ici le lieu de parler des femmes de la Cour +dans ce qu'elles offraient de ressources pour ce qu'on appelle _le +monde_. Comme elles formaient d'ailleurs le fonds sociable de Paris, +en parlant d'elles, je parlerai des femmes qui venaient chez moi, et +formaient ma société plus ou moins intime. + +Les deux premières en dignité, madame de Lavalette et madame de La +Rochefoucauld étaient en partie nulles pour l'effet que voulait +produire l'Empereur et le résultat qu'il voulait amener. Madame de +Lavalette était belle, très-bonne, ayant un esprit doux comme son +visage et sa voix, mais sans aucune fortune, et puis par elle-même +aussi nulle qu'il était possible d'en trouver; pensionnaire enfin; et +à trente ans, c'est trop tard. + +Madame de La Rochefoucauld était fort spirituelle. Elle aurait tenu +une excellente maison, j'en suis sûre; mais elle n'avait aucune +fortune, excepté sa charge de dame d'honneur. Aussi n'était-elle +maîtresse de maison que lorsqu'elle faisait les honneurs de la table +des différentes personnes de service, soit au château, soit à +Saint-Cloud, ou Compiègne, ou Fontainebleau. + +La duchesse de Montebello, belle personne, ayant dans le monde une +attitude aussi convenable que nulle autre à la Cour, femme d'un des +hommes les plus renommés, non-seulement en France mais en Europe, +pouvait par sa fortune et sa position avoir une maison agréable; mais +le monde ne lui plaisait pas, et pourtant le monde l'aimait. Elle +vivait dans sa maison, retirée, solitaire, ne voyant que quelques +amis, et fort indifférente aux plaisirs bruyants, qu'elle fuyait, à +moins que son service ne la forçât à les partager. + +Madame de Thalouet avait une belle fortune; et de plus elle était une +des dames du palais rétribuées. Elle aimait le monde. Elle était même +plus jeune que son âge dans sa toilette. Ses yeux noirs et actifs +disaient beaucoup de choses... Mais en tout j'aimais bien mieux sa +fille qu'elle[105]. Madame de Thalouet était une de ces hauteurs +_d'argent_ que j'ai toujours eues en aversion. + +[Note 105: Madame la comtesse de Lagrange, mère de madame la duchesse +d'Istrie.] + +Madame Marescot était bonne, essentielle même, et fort estimée dans le +monde et par ses amis; mais ayant, comme alors les trois quarts et +demi de Paris, une maison tout intérieure où l'on voyait une fois par +an une présentation. + +Madame la duchesse de Rovigo était belle; elle était parente de +l'Impératrice, et dans une position qu'elle aurait pu rendre, si elle +l'avait bien comprise, une des plus belles de l'Empire après celle de +la souveraine; mais il n'en fut pas ainsi, et des raisonnements aussi +faux qu'insensés lui firent prendre à gauche tandis qu'elle eût réussi +avec triomphe d'une autre manière.--Elle était dame du palais, parente +de Joséphine, femme de ministre, belle personne, bien née, riche; et +tout cela ne fit pas d'elle une femme au-dessus de toutes les +autres.--Elle aimait peu la causerie, mais en revanche beaucoup le bal +et les joies de ce monde, pour lesquelles, au reste, elle était bien +faite, car elle était bien belle. + +Madame de Chevreuse eût été, dans les dames du palais, celle qui +pouvait le mieux opérer cette fusion des deux partis que désirait +l'Empereur et qu'il me recommandait toujours avec tant d'instances... +Sa fortune immense, sa position, la maison déjà ouverte de sa +belle-mère, l'autorité absolue qu'elle exerçait sur cette belle-mère +qui l'adorait et sur la nombreuse société de l'hôtel de Luynes, tout +lui donnait le pouvoir de faire ce miracle de fusion; et si l'on y +ajoute son esprit si fin, si vif, son noble caractère, on peut avoir +la certitude qu'elle aurait réussi. Mais pour cela il aurait avant +tout fallu ce qui lui manquait, de la volonté _de faire_,--tandis +qu'elle n'en avait qu'une, celle de tout détruire. Je parlerai plus +tard de sa conduite à la Cour impériale, qu'il m'est impossible de +blâmer, parce qu'on eut tort de vouloir la contraindre. Seulement je +dirai que la forme fut trop acerbe; mais elle avait raison pour le +fond. + +Une femme charmante dans les dames du palais était madame de Rémusat; +son caractère, son esprit, tout en elle attachait. Elle était +distinguée en tout. Longtemps à la Cour impériale, auprès de +l'impératrice Joséphine surtout et dans sa grande confiance, elle +aurait pu écrire des Mémoires qui eussent été des chefs-d'oeuvre +précieux, rédigés par une plume comme la sienne. Très-avant dans la +confiance de Joséphine, elle sut par son bon esprit lui faire prendre +souvent une bonne détermination au lieu d'une fausse décision dans +des choses de la plus haute importance. Sa figure, sans être belle, +était agréable. On sentait qu'elle pouvait plaire, et beaucoup. + +Elle a fait un ouvrage d'une haute portée, qu'a publié son fils. Cet +ouvrage, qu'on croirait d'abord être la répétition de ce qu'avait +écrit en cinquante volumes madame de Genlis, n'est la redite d'aucune +autre pensée; c'est celle de madame de Rémusat, c'est sa création que +cet ouvrage, et une création tout admirable. On trouve dans ce livre, +au reste, tout ce qui était en elle. + +J'aimais beaucoup madame de Rémusat[106]. + +[Note 106: Elle me le rendait aussi. Que de fois nous avons raisonné +de confiance sur cette société qu'on voulait _refaire_ sans qu'une +volonté uniforme secondât la volonté première!] + +Elle recevait quelques personnes chez elle: ce n'était pas une maison +ouverte et bruyante; mais il y avait toujours quelques amis, des +hommes de lettres, des hommes du monde aimant la causerie ou ayant de +la bonté, et alors différant de la sottise qui bavarde toujours, +laissant parler les gens d'esprit. + +Madame de Nansouty, soeur de madame de Rémusat[107], et que je place +ici parce que comme femme du premier écuyer de l'Impératrice elle +faisait partie de sa maison, était encore une personne parfaitement +aimable et généralement aimée. Bonne et pourtant spirituelle comme la +femme la plus spirituelle de cette époque de madame du Deffant et de +madame Geoffrin, où il y en avait un bon nombre, jamais elle n'a dit +un mot qui coûtât une larme; et pourtant elle est bien amusante quand +elle se moque de quelqu'un, mais jamais méchante!... C'est que son +esprit _a du coeur_. + +[Note 107: Elles étaient toutes deux mesdemoiselles de Vergennes, +nièces du ministre.] + +Elle chantait avec un grand talent, et une simplicité digne de ce même +talent. + +Madame de Montmorency était dame du palais de l'Impératrice, et dans +la position de madame de Chevreuse pour arriver à cette fusion des +partis. Elle était alors ce qu'elle est encore: une femme du monde +très-aimable, connaissant ce même monde comme la patrie où elle a +passé sa vie, et se riant de ses orages comme de ses joies. Ne croyant +à rien de bon, et faisant continuellement du bien, elle a bien +travaillé, je crois, à cette fusion, parce qu'elle a toujours témoigné +de la reconnaissance à l'Empereur pour les biens non vendus qu'il lui +a rendus. Madame de Montmorency avait bien une maison où elle +recevait; mais ce n'était pas recevoir comme l'entendait l'Empereur. +Cependant sa famille n'y mettait aucun obstacle, car M. de Breteuil +venait fort souvent chez moi, et madame de Matignon[108] avait trop +l'usage des Cours pour mettre une entrave à ce qui pouvait rendre un +ancien éclat à la famille des Montmorency. Elle était bien +spirituelle, madame de Matignon; elle était, comme sa fille, bien +amusante et bien aimable. + +[Note 108: Je revenais un jour de faire une visite dans une maison où +était madame de Matignon, peu de temps après son retour d'émigration. +Je le dis à dîner chez moi le même soir. «A-t-elle toujours son +éclatante fraîcheur?» me demanda mon oncle. Je demeurai stupéfaite; +mais bien plus encore lorsque mon oncle ajouta: «Ah! dans le fait, +_elle n'est pas tout-à-fait_ si fraîche que madame de Simiane!...» + +Je venais de voir ces deux dames chez madame de Bouillé la mère et +chez madame de Contades, et toutes deux m'avaient semblé des statues +de cire jaune! + +Madame de Matignon était la plus naturelle personne du monde et fort +amusante, mais emportant le morceau lorsqu'elle mordait sur +quelqu'un.] + +Madame de Bouillé, également dame du palais, l'était aussi, à ce qu'on +prétend. Je ne le puis affirmer. Elle était blanche, blonde et belle: +voilà ce qu'on voyait parfaitement, et tout ce que j'en sais. + +Madame de Mortemart[109], dame du palais comme sa belle-soeur, était +une charmante personne, douce, polie et généralement aimée, +non-seulement au palais, mais parmi les autres maisons des +princesses, qui ordinairement étaient en hostilité avec la maison de +l'Impératrice, je ne sais pourquoi, ni elles non plus, je pense. + +[Note 109: Soeur du baron de Montmorency.] + +Madame Duchâtel était, de toutes les dames du palais, celle qui avait +le plus le goût du beau monde, excepté deux ou trois parmi celles que +je viens de nommer, et à laquelle ce goût seyait admirablement: belle, +élégante de tournure et de langage, spirituelle, parfaitement +distinguée, madame Duchâtel était une de ces personnes rares à +l'époque où elle entra dans le monde et que j'aurais voulu plus +nombreuses; elle joignait à tous ces avantages que je viens de +raconter des talents remarquables, chantant bien, jouant d'une force +distinguée de la harpe. Elle était enfin une véritable femme de Cour +et du monde comme de l'intimité. Je la voyais souvent, et toujours +avec un nouveau plaisir. + +Il y eut quelque temps parmi les dames du palais une femme que +j'entrevis à peine parce qu'elle y demeura seulement pendant le temps +de mon séjour à Lisbonne, lors de l'ambassade de M. d'Abrantès: c'est +madame de Vaudé. Elle a pris depuis une haine absurde contre +l'Empereur. Cela fut jusqu'à en faire une _Clorinde_; excepté qu'elle +voulait non pas le combattre, mais l'assassiner!... Conçoit-on une +telle aberration!... Ce qui prouve l'état de folie, c'est qu'elle +alla trouver M. de Polignac pour lui proposer ce moyen honnête d'en +finir; M. de Polignac la prit pour ce qu'elle est, et la renvoya en +riant. C'est pitoyable. Je n'en parlerai pas davantage, n'ayant rien à +en dire, car je ne l'ai pas connue personnellement. Ce que je sais, +c'est que Napoléon l'avait nommée dame du palais, croyant qu'elle +savait les bonnes manières aussi bien que madame de Montmorency. + +Madame de Vaux, qui fut nommée dame du palais par une raison +personnelle que j'ai entendu raconter, mais que j'ai oubliée, n'avait +aucune fortune, ni une position _marquée_ dans le monde d'alors, ni +dans le précédent; c'était, du reste, une personne d'esprit et de +politesse. + +Il y avait ensuite madame de Luçay. Madame de Luçay était d'une grande +recherche dans sa politesse du monde; et tellement qu'un jour elle me +chercha querelle bien injustement sur une quintessence de manière qui +eût été une chose incivile, si je m'y fusse conformée. Mais, à part +cela, madame de Luçay, qui à cette époque avait une bien plus grande +fortune que maintenant, possédait la belle terre de Saint-Gratien, à +présent morcelée par la bande noire, et sur laquelle est construit en +partie ce qu'on appelle les eaux d'Enghien. Elle recevait dans sa +maison de Paris, et M. de Luçay et elle faisaient les honneurs de ces +deux habitations avec beaucoup de bienveillance. Sans avoir un esprit +transcendant, madame de Luçay avait de l'amabilité, qui aurait pu être +de la grâce, si la _manière_ exagérée dont elle accompagnait la +moindre de ses paroles et même un simple bonjour n'avait détruit le +commencement du charme. Je la voyais assez souvent, ainsi que M. de +Luçay. + +Sa fille, Lucie de Luçay, qui fut depuis madame Philippe de Ségur, +fut, par une faveur spéciale, nommée dame du palais, sans être tenue +d'en remplir les fonctions, parce qu'à son mariage c'était une jolie +jeune fille aux yeux de velours noirs, à la taille svelte quoique +petite. Sa voix était désagréable, mais son ensemble était celui d'une +jolie femme; elle était spirituelle, mais dans le goût de sa mère, +précieuse et maniérée. + +Madame Octave de Ségur, dame du palais comme sa belle-soeur, était +jolie femme, ainsi que je l'ai dit dans le _Salon de madame de +Bassano_, où j'ai parlé d'elle assez longuement pour la faire +connaître. Je la voyais, mais moins souvent que plusieurs autres. +Elle-même n'aimait pas alors la société des femmes. Je ne sais si elle +a changé. + +Madame Auguste de Colbert, également dame du palais, était une des +personnes les plus excellentes du château; douce, égale dans son +humeur, polie comme il fallait l'être, ni plus, ni moins; elle avait +une réputation parfaite et avec un grand mérite pour cela, car elle +avait un mari qui, tout en étant le meilleur garçon du monde, était le +plus mauvais des maris; non pas qu'il rendît sa femme matériellement +malheureuse, mais il continuait sa vie de jeune homme: et Dieu sait ce +qu'elle était, sa vie de jeune homme! Il était de nos amis fort +intimes, et pour ma part je l'aimais comme un frère. J'ai voulu +souvent le rappeler à une vie plus réglée, mais la chose était +impossible: «C'est une seconde nature en moi,» me disait-il, lorsque +je lui faisais une remontrance sur la nécessité de mieux régler son +temps. Il estimait profondément sa femme, et son bon coeur lui a +souvent fait regretter de n'être pas mieux pour elle. Aussi lorsque, +dans les derniers temps de sa brillante vie militaire, il était à +Paris, déjeûnant un peu plus qu'il ne fallait chez Tortoni, ou bien +chez Véry, au lieu d'aller chez sa femme, il allait chez madame R..., +chez madame H..., chez la duchesse de R..., enfin chez une de ses +amies qu'il savait indulgente, et puis qui n'avait aucun droit sur +lui... Il craignait le regard sévère de son beau-père, le comte de +Canclaux, brave homme, intègre, plein d'honneur, et devant qui celui +d'Auguste Colbert n'avait certes pas à rougir, mais qui imposait à son +étourderie peut-être un peu trop prolongée. + +Un jour Auguste Colbert dînait chez moi. Nous étions peu de monde. Il +n'y avait que M. Alexandre de Girardin, monseigneur le cardinal Maury, +M. de Narbonne, M. et madame de Braamcamp[110] et M. et madame de +Rambuteau[111]. Madame de Rambuteau venait de se marier à un homme +aimé et estimé de nous tous, et ce mariage faisait la joie de son +excellent père. Comme j'étais de la famille, ce dîner était un peu +pour témoigner aussi ma joie de cet événement. Auguste Colbert +arrivait de la Silésie et était à Paris de la veille au soir. Comme il +avait une grande amitié pour moi, il était venu me demander à dîner et +une place dans ma loge à l'Opéra pour voir _la Vestale_, qui faisait +fureur, et qui ferait toujours bien plaisir si les administrateurs de +l'Opéra voulaient nous donner autre chose que des nouveautés qu'il +nous faut écouter et applaudir sous peine d'être anathématisés, et +cela _parce que ce sont des nouveautés_. + +[Note 110: Madame de Braamcamp est fille de M. le comte Louis de +Narbonne; elle a été élevée par Mesdames, tantes de Louis XVI: on le +voit à ses excellentes manières, son ton parfait. La nature lui a +donné de plus un coeur d'or, et tout cela dans une charmante +enveloppe; je l'aime tendrement.] + +[Note 111: Madame la comtesse de Rambuteau, Adélaïde de Narbonne, est +également fille de M. le comte Louis de Narbonne.] + +Mais comme je menais mes amis avec moi le soir à l'Opéra, je ne pus +prendre Auguste. Et comme je ne me gênais pas avec lui, je le lui dis: + +--Eh bien! tant mieux, me répondit-il, je vais faire chercher mon +uniforme et j'irai, au lieu de m'amuser, dire bonjour à ce ministre de +*****, quoique je ne l'aime guère, et, en attendant, nous disputerons +l'abbé Maury et moi, aidé de M. de C... + +Ce point une fois réglé, nous dînons; et nous dînons fort +raisonnablement, comme on peut le faire d'ailleurs chez une femme qui +ne boit que de l'eau en l'absence du maître... Nous sortons de table, +et je ne m'aperçois de rien... Pendant le dîner, Auguste avait été +placé auprès du cardinal, avec lequel il avait engagé une conversation +sur les Prussiens, que le cardinal avait en horreur, et qu'Auguste +défendait, non pas qu'il les aimât, tout au contraire, mais il voulait +contredire le cardinal, qu'il appelait _son camarade_[112]. Au moment +où nous partîmes, le cardinal me dit: + +--Savez-vous, madame la duchesse, qu'il fait rudement froid!... +Permettez-vous que j'ordonne en votre nom qu'on nous fasse un bol de +punch? + +--Martin, vous prendrez le meilleur rhum de la Jamaïque que vous +aurez; ou plutôt écoutez: demandez au sommelier de vous donner de +celui de la réserve du duc, et puis vous ferez votre punch avec les +dernières oranges venues de Lisbonne... Monseigneur, faites redoubler +le feu et augmenter les lumières et tenez portes closes. Ce, Dieu +aidant, vous pouvez vous trouver assez bien entre ces deux messieurs +pour que je vous y retrouve en sortant de l'Opéra. + +[Note 112: On sait que le cardinal Maury était fort libre dans son +maintien et ses propos.] + +Le cardinal voulut me prendre la main pour la baiser; mais j'avisai la +sienne toute noire de tabac d'Espagne, et craignant pour mes gants +blancs, je me sauvai en criant: Adieu, monseigneur! adieu!.. à +revoir!... que Votre Éminence se croie chez elle, et en use comme il +lui plaira. + +Je laissai donc chez moi le cardinal, le général Auguste C. et M. de +C......l, ami fort habitué de la maison. Lorsque je rentrai le soir, +il était près de minuit, parce que le ballet de _la Vestale_ avait été +plus long qu'à l'ordinaire. Je trouvai mon salon désert. + +Le lendemain matin, il n'était pas dix heures que le maréchal Duroc +arrive tout ébouriffé chez moi, et me gronde très-vertement au nom de +l'Empereur, et même au sien. + +Comme il ne me disait pas pourquoi, je commençais à m'impatienter. Si +_le Barbier de Séville_ avait été dans toutes les bouches comme dans +toutes les mémoires dans ce temps-là, je lui aurais chanté: + + Io sono docile, sono obediente, + Ma se mi toccano... una vipera saro, etc. + +mais comme on ne le savait pas, je me contentai de me fâcher à mon +tour, et de demander à qui ils en avaient, l'Empereur tout le premier? + +--Vous avez donné à dîner à Auguste Colbert? + +--Oui certes!... J'étais si contente de le recevoir, ce bon et +excellent ami... + +--Et c'est pour cela que vous l'avez fait boire à la joie du retour. + +--Hein! qu'est-ce que vous dites?--Je crus que Duroc était fou. + +--Et l'inviter à dîner en uniforme encore, pour le laisser après faire +toutes les extravagances qu'il a faites... + +--Ah ça, mon cher maréchal, jouons-nous ici un proverbe? Donnez-moi +alors le mot, pour que je puisse remplir mon rôle. + +En me voyant si étonnée et même fâchée, Duroc me raconta que la veille +le pauvre Auguste était entré dans les salons du Cercle[113], et là, +qu'il avait appelé Mourad-bey[114] et tous les Mamelouks, en les +défiant. Il était beau à exciter l'admiration, me dit Duroc, dans +cette attitude toute martiale, et sa belle figure[115] animée par la +bravoure et la colère, car il se croyait en Égypte devant les Arabes; +et cette belle campagne s'est terminée par le décollement de +Mourad-bey, ce qui eut lieu en effet sous la forme d'un énorme lustre +suspendu au milieu du salon et qu'Auguste fit tomber d'un revers de +son sabre qu'il avait tiré... On l'a emporté malgré lui, et il criait: + +[Note 113: Où était Frascati; ce qui est abattu maintenant.] + +[Note 114: Le général Auguste Colbert a été en Égypte, ainsi que ses +deux frères Alphonse et Édouard. C'est une brave et digne famille. On +connaît la bravoure d'Édouard et d'Alphonse; qu'on voie ensuite leur +vie privée et d'homme social: elle est admirable comme pères de +famille et comme hommes du monde.] + +[Note 115: Il ressemblait à l'Antinoüs.] + +--Qu'on me rapporte chez la duchesse d'Abrantès! Je veux prouver à ce +coquin de cardinal que nous avons des sabres qui sont aussi bons que +ces méchants damas turcs!... Qu'est-ce qu'il en sait, d'ailleurs?... + +--Pour Dieu! ajouta Duroc, que lui avez-vous donc fait boire pour +qu'il ait été ainsi? Il était comme fou. + +Je sonnai et fis venir mon officier, qui raconta que le cardinal avait +voulu faire le punch _lui-même_, et qu'il l'avait fait presque sans +thé et sans eau, et qu'il n'y avait mis que du rhum et des oranges +avec beaucoup de sucre... «Il était demeuré ainsi jusqu'à dix heures +avec le général _disputant_, me dit Martin; mais, comme je le +connaissais, je compris que ce n'était qu'une discussion.» Il faisait +un froid des plus rigoureux: ils étaient devant un grand feu, avaient +beaucoup parlé et conséquemment avaient laissé leur raison dans le bol +de punch. M. de C......, qui, seul, pouvait les avertir, s'était +ennuyé de cette sorte de petite orgie cardinalesse et s'en était allé. +Mais ce que nous apprîmes, Duroc et moi, dans l'explication, nous +donna bien de la gaieté. Lorsqu'il fut question de s'en aller, le +général n'avait pas de voiture; comptant aller à l'Opéra avec moi, il +avait donné l'ordre à son cabriolet d'aller l'y attendre. Il avait +bien recommandé à celui de mes gens qu'il avait envoyé chez lui, dans +le Marais, de dire à son cabriolet de venir chez moi; mais l'ordre, +étant verbal, ne fut pas bien exécuté ou bien compris, et il n'avait +pas de voiture. + +Le cardinal avait la sienne. + +--Je vous conduirai, mon ami; où allez-vous? demanda-t-il à son +antagoniste. + +--Mais, dit Auguste, dont les idées n'étaient pas bien claires..., je +vais... et pardieu chez le major-général... prince vice-connétable, +prince de Neuchâtel!... + +Et les voilà en route pour l'hôtel du prince Berthier. Ce n'était pas +jour de réception; Berthier n'y était pas. + +--Eh bien! chez le ministre de la Guerre! Qu'on juge de l'heure pour +faire des visites en grande tenue...: il était onze heures! Enfin, en +passant dans la rue Richelieu pour venir dans le faubourg +Saint-Germain, il aperçut Frascati et voulut monter; il pria donc le +cardinal de s'arrêter un moment, et ce fut le cardinal, dans sa belle +soutane rouge, qui conduisit Auguste au salon, qui alors était le +cercle par excellence. Il l'aurait mené autre part s'il le lui eût +demandé. + +Le résultat de cela fut que le pauvre Auguste reçut l'ordre de +repartir le lendemain pour la Silésie, où était sa division de +cavalerie, et que je reçus une mercuriale de l'Empereur, malgré ce que +Duroc lui dit; mais je me défendis, et d'autant mieux que je n'avais +nul autre tort que celui d'avoir laissé une seule fois en ma vie +quelqu'un commander dans ma maison en mon absence. Et comment se +méfier d'un cardinal? Alors ce fut à son tour. L'Empereur le chapitra +comme un sous-lieutenant; mais le cardinal n'en fit que rire et +répondit à l'Empereur que la manière dont Auguste Colbert le servait +le dispensait de savoir être doucereux comme un homme qui ne quitte +jamais le coin de son feu en hiver, jamais le bosquet le plus frais de +son parc en été, et il nomma M. P.... + +--Eh bien! dit l'Empereur, voilà ce qui s'oppose à ce que j'aie jamais +une cour polie et courtoise!... Comment le cardinal Maury!... lui! un +abbé du côté droit de l'Assemblée!... moi qui le croyais un de ces +abbés de cour comme ceux qu'on nous met sur la scène. + +Si l'Empereur m'en avait parlé, je lui aurais dit ce que j'en savais +et ce qui m'a empêchée de le trouver aussi étonnant qu'il a paru +l'être en arrivant à Paris. Il avait du talent, de grandes qualités, +mais comme homme du monde il était fort nul, et même embarrassant, car +sa dignité dans l'Église imposait des devoirs envers lui auxquels les +femmes elles-mêmes sont soumises. + +L'Empereur fut soucieux de cette petite aventure pendant plusieurs +semaines; il ne me voyait jamais sans me menacer du doigt... mais, +comme je n'avais aucun tort, je ne craignais pas, car il était d'une +extrême justice. + +Lorsque le cardinal Maury fut bien convaincu que l'ancien ordre de +choses ne pouvait revenir en France, et que l'Empereur était appelé au +pouvoir par la France presque entière, il lui écrivit pour se mettre à +sa disposition. Sa lettre était habilement faite, excepté quelques +mots... L'Empereur le rappela, et lui donna aussitôt la charge de +premier aumônier du prince Jérôme, depuis roi de Westphalie... + +L'Empereur avait pris du cardinal Maury une opinion très-élevée, et, +après tout, il avait raison. L'écorce en était rude; mais on trouvait +sous cette écorce une plus douce et meilleure nature qu'on ne le +pouvait présumer. Quant à son talent oratoire, il est assez connu pour +que je ne sois pas obligée d'en parler ici.--Sa vie eut un étrange +commencement. + +Il était d'une naissance assez obscure; mais, je ne sais comment, il +fit de bonnes études. Ces études devinrent même assez fortes pour lui +donner l'espoir d'arriver à TOUT. Alors, comme à présent, Paris était +le lieu par excellence, _le Potose_, _l'Eldorado_... Le jeune Maury se +mit en marche un matin avec quelques écus dans le gousset, un paquet +assez léger sur le dos, et beaucoup d'espoir dans le coeur. + +Il cheminait gaiement vers Paris, et chantait des cantiques avec une +voix[116] dont la vigueur attestait des poumons pleins de cette vie +qui est alimentée par un sang jeune et actif, lorsqu'à une halte qu'il +fit pour ouvrir son bissac et donner une atteinte à ce qu'il +contenait, il fut rejoint par un jeune homme de son âge à peu près, +mais pâle et débile, faible et languissant, autant qu'il était, lui, +robuste et fleuri... Ils firent connaissance et reprirent ensemble le +même chemin... Ils se demandèrent où ils allaient? Tous deux à Paris. +Ce qu'ils y allaient chercher? fortune!--et tous deux dirent ce mot +avec une expression qui affirmait leur volonté. + +[Note 116: Sa voix faisait tressaillir la première fois qu'on +l'entendait; elle effrayait dans la colère. Il était très-violent et +très-courageux.] + +--Elle court bien, dit Maury; mais j'ai de bonnes jambes, et je +l'attraperai. + +--Je cours mal, dit l'autre; mais avec de la persévérance on arrive au +but, quelque loin qu'il soit. + +Et les joues pâles du jeune homme se colorèrent d'un rouge vif. + +--Bien cela! dit Maury... vous êtes un brave jeune homme. Vous irez +loin... L'homme qui veut est si puissant! + +Ces deux jeunes gens, se lièrent d'une profonde amitié pendant ce +voyage entrepris, sur la foi d'une illusion de vingt ans, pour aller +chercher la fortune loin de la terre de famille, loin de l'appui +paternel. + +Arrivés à Paris, ils louèrent en commun une petite chambre au +quatrième étage, dans la rue Serpente, et puis dans celle de la +Huchette; là, ils travaillèrent tous deux pour le but qu'ils se +proposaient d'atteindre: l'un faisait des sermons, c'était Maury,--il +était abbé; l'autre apprenait à tuer et à sauver des malades,--il +était médecin. + +--Si je pouvais obtenir, par un protecteur, de faire l'oraison funèbre +de la première princesse ou du premier prince qui mourra! disait +Maury. + +--Si je pouvais disséquer et embaumer son corps, disait l'autre. + +Et voilà que pour leur rendre service, le ciel appelle à lui madame +Sophie, l'une des filles de Louis XV! Les protecteurs de ce temps-là +étaient un peu plus consciencieux qu'aujourd'hui. Ils avaient +promis, ils tinrent parole. L'abbé Maury fit tant bien que mal +l'oraison funèbre de madame Sophie, et l'élève médecin s'en tira +très-adroitement... Et savez-vous quel était ce médecin? C'était +Portal! + +Portal a longtemps passé pour un médecin à l'eau rose, parce qu'il +n'était appelé qu'auprès des grandes dames seulement malades de +vapeurs. Mais il avait du talent, et, de plus, beaucoup de cet esprit +gracieux qu'on a perdu, mais qu'on cherche encore avec une +obstination d'instinct qui prouverait à elle seule combien il est +nécessaire au bien-être de la vie. + +Portal et le cardinal conservèrent leur amitié toujours intacte, au +milieu des troubles qui en brisèrent tant d'autres; ils dînaient +ensemble chez moi, assez souvent, lorsque la déplorable santé de +Portal le lui permettait. En l'absence de Corvisart et de Desgenettes, +mes deux médecins, c'était Portal qui me donnait des soins. + +Portal avait imaginé un plaisant moyen de se faire connaître lorsque +son nom n'était pas encore ce qu'il est devenu: dans les premières +années de sa profession de médecin, un domestique arrivait en courant +à la porte d'un grand hôtel de la rue Saint-Dominique ou de la rue de +l'Université; il frappait trois ou quatre coups violemment: + +--M. Portal, le médecin, est ici, n'est-ce pas?... voulez-vous lui +faire dire qu'on le demande?--On répondait qu'on ne le connaissait +pas. + +--Comment, vous ne connaissez pas M. Portal, le premier médecin de +Paris?... ah! mon Dieu, que va dire monsieur le Duc, qui n'a confiance +qu'en lui?... + +Et le domestique s'en allait en courant comme il était venu, pour +aller frapper à une autre porte, avant que le suisse, qu'il avait +réveillé à deux heures du matin, eût le temps de lui demander le nom +de ce duc, qui ne pouvait être soigné que par un médecin qu'on ne +connaissait pas. + +Le lendemain, on demandait quelle était la cause du tumulte de la +nuit; le suisse racontait l'aventure, et, à la première maladie, les +gens qui ne tenaient pas à leur médecin disaient: + +--Mais si nous envoyions chercher ce M. Portal, qui est si en vogue? + +Quand on demandait à Portal si cela était vrai, il riait et ne +répondait rien. + +Dès que le cardinal Maury fut rentré en France, il alla voir ses +anciennes connaissances. Hélas! le cercle en était cruellement +resserré! La mort, le malheur, tout avait contribué à détruire cet +édifice de la société de France, son plus grand charme, à cette +France, qu'on venait voir pour cette seule société quelquefois... Il +fut voir madame de Simiane, madame de Lostanges, madame de Poix, si +spirituelle et si charmante à la fois; madame de Beauvau, sa +belle-mère, le type le plus parfait de l'amabilité française...; la +marquise de Coigny, qui était encore agréable et rappelait combien +elle l'avait été; madame de Vauborel, qui l'était un peu moins; +plusieurs femmes, comme madame de Fausse-Landry et quelques autres, +dont la conversation donnait un grand charme à une simple visite; +madame Lebrun, qui avait vu tant de personnages différents et d'un si +haut intérêt... Le cardinal retrouva bien une foule de ces personnes, +mais avec un grand changement.--Au reste, madame de Beauvau, lorsqu'il +fut la voir, lui dit un mot qui lui fit voir que le changement n'était +pas d'un seul côté. + +--Ah! madame, s'écria le cardinal... Comment! vous avez été assez +bonne pour conserver mon portrait[117]! + +[Note 117: Une très-belle gravure représentant l'abbé Maury répondant +à Mirabeau, qui l'attaquait à faux sur les libertés de l'Église +gallicane.] + +--Oui, certainement, répondit la princesse avec cette politesse qui +jamais ne la quittait, mais cependant avec une froideur que le +cardinal dut comprendre... Mais je n'ai pas le bon exemplaire, le +meilleur aujourd'hui est _celui avant la lettre_. + +Le cardinal affectionnait particulièrement ma maison, et j'avoue qu'à +part quelques défauts, qu'il eût été à désirer sans doute qu'il n'eût +pas, c'était un homme d'une haute supériorité, mais seulement comme +homme littéraire et orateur.--Il avait ensuite des formes extérieures +vraiment repoussantes; son physique même avait une apparence de +vulgarité au premier coup d'oeil, qui donnait une sorte d'éloignement +pour lui, surtout aux femmes, qui aiment tout ce qui est élégant et +gracieux. Sa voix retentissante causait comme une secousse qui faisait +vibrer les carreaux. Rarement cette voix proférait un compliment: +aussi disait-on que j'avais ensorcelé le cardinal, car il ne cessait +de m'en faire. + +Pendant sept ans je l'ai vu tous les jours, excepté à ceux du cercle +et des réceptions chez les princesses, et même, ces jours-là, il +venait chez moi avant de retourner à l'archevêché, si j'avais été +malade et qu'il ne m'eût pas vue au cercle. Aussitôt qu'il arrivait, +un valet de chambre apportait un plateau qu'il déposait dans la pièce +voisine, sur lequel était un verre, une carafe et un sucrier: le +cardinal le voulait ainsi; cela l'ennuyait d'aller sonner à chaque +instant; c'est qu'à chaque instant il buvait un verre d'eau sucrée. Je +l'ai vu quelquefois vider trois grandes carafes de cristal dans la +soirée, c'est-à-dire de sept à onze heures. + +L'Empereur ne l'aimait pas, mais il s'en servait, parce qu'il le +croyait dévoué, et en effet il l'était. + +Le cardinal Maury était un homme supérieur, mais son beau talent ne +fut pas le fruit de la Révolution; il n'est pas un homme de cette +époque, quoiqu'il y ait marqué: la Révolution développa seulement de +grandes qualités, qu'on avait jusqu'alors ignorées en lui. C'est ainsi +qu'il fit voir le courage le plus remarquable devant la mort[118], lui +dont l'état était la paix et la vie tranquille; quels que fussent les +périls de sa position, comme le cardinal de Retz, il fut toujours à +leur hauteur. Son esprit, lumineux et lucide, était à la fois ferme, +vif et sage. La rapidité de son coup d'oeil intellectuel, jeté sur une +affaire, quelque compliquée qu'elle fût, y répandait bientôt la +clarté... Peut-être son écorce était-elle épaisse et rude, mais non +pas assez cependant pour que dans la conversation la plus ordinaire il +ne jaillît de cet esprit, en apparence si acerbe, des mots, des +anecdotes piquantes... Il contait bien, mais à sa manière, et son +coloris ne serait peut-être pas bon à donner aux tableaux qu'on +peindrait d'après lui; cependant sa conversation était d'un haut +intérêt lorsqu'on savait la diriger, quoiqu'il n'eût rien de léger +dans l'esprit. C'est l'homme de son époque[119] qui écrivait avec le +plus de pureté et qui se connût le mieux en style. Quant à son +caractère politique et privé, c'est autre chose... Le premier était +incorruptible à l'appât des richesses, quoiqu'il fût fort avare; mais +il avait de l'intégrité, et s'il faiblissait devant une séduction, +c'était celle que lui offrait l'ambition satisfaite. Ayant peu de +besoins pour lui-même, car il était négligé jusqu'au cynisme, l'argent +n'ébranla jamais sa probité, qui ensuite était naturelle chez lui. + +[Note 118: On sait qu'un jour, allant à l'Assemblée, il fut entouré +par une foule de peuple qui voulait le mettre _à la lanterne_: +«Imbéciles, leur cria-t-il, en verrez-vous plus clair?» On se mit à +rire, et il fut sauvé. Une autre fois, il fut cerné par deux ou trois +cents de ces Marseillais, qui étaient ici en 1791 déjà, et qui +voulurent aussi le pendre. «Attends, chien d'abbé, lui dit un des plus +déterminés, je vais t'envoyer dire la messe aux enfers.--Prends garde +que je ne t'y envoie avant moi pour la servir; et voilà mes burettes, +s'écria l'abbé en marchant sur lui avec deux pistolets qu'il venait de +sortit de sa poche, car il marchait toujours armé.] + +[Note 119: En parlant de son temps, je le prends à l'Assemblée +constituante.] + +Quant à sa moralité comme homme privé et comme prélat, elle était, +dit-on, peu sévère. Son langage, lorsqu'il racontait une histoire un +peu leste, devenait quelquefois intolérable; il se permettait, même +avec l'impératrice, des mots qui la faisaient rire aux larmes, mais +qui déplaisaient fort à l'Empereur, dont ce n'était pas le genre. + +Mais toutes ces ombres disparaissaient souvent lorsque les éclairs de +son esprit éclairaient une conversation soutenue par lui. Il pouvait +n'être pas un bon modèle à suivre, mais peut-être aussi cela +venait-il de la difficulté de l'imiter. + +Les autres personnes de mon intimité étaient également toutes +remarquables. Parmi elles je citerai M. de Cherval, dont j'ai si +souvent parlé dans mes Mémoires, pour essayer, mais bien +imparfaitement, de donner une idée de son charmant esprit[120], de +sa grâce en racontant, du charme répandu dans la plus petite +anecdote racontée par lui... Comme je l'ai fatigué souvent de mes +questions! comme je lui ai fait souvent répéter les histoires du +règne de Louis XV, qu'il avait entendues dans son enfance, et puis +ce qu'il a vu dans sa jeunesse, Voltaire, Rousseau, d'Alembert, +Diderot, toute cette armée philosophique et tous ses antagonistes! +comme il racontait avec charme dans nos soirées d'automne au Raincy +les histoires de la Cour sous les premières années du règne de Louis +XVI. C'est lui et ma tante la princesse de Comnène qui tous deux +m'ont fait aimer Marie-Antoinette, que jusque-là je n'avais que +vénérée... M. de Cherval est demeuré quinze mois sur le sol natal, +qui, pour lui, n'était plus qu'une terre maudite et couverte de sang +et de cadavres, mais la Reine vivait encore, il la voulait sauver! +Hélas! il ne peut pas même prier sur sa tombe!... + +[Note 120: Il a quatre-vingt-trois ans, et son esprit est toujours +ravissant.] + +M. de Cherval, ami de M. de Talleyrand, dont il est même parent, était +comme lui grand-vicaire de Reims. Ils ont le même esprit, surtout +lorsque M. de Talleyrand veut être aimable, c'est-à-dire qu'il consent +à parler. Ils ont été ensemble au séminaire, puis ensuite +grands-vicaires de Reims, et puis lancés tous deux dans les grands +intérêts politiques de l'époque; tous deux suivirent une route +différente. M. de Cherval demeura toujours attaché à la famille +royale. M. de Talleyrand devint évêque constitutionnel!... Ils ne +s'aimaient guère lorsqu'ils se revirent au retour de l'émigration. M. +de Cherval ne revint en France qu'en 1800. M. de Talleyrand l'avait +gagné de vitesse à cet égard, mais en cela seulement; il avait déjà +servi deux gouvernements. Celui de 93 l'avait effrayé; ses yeux +sentaient un peu trop le tigre: il s'en fut en Amérique. Ce fut là, à +Boston, qu'un jour, traversant un marché, il fut obligé de s'arrêter +pour faire place à une longue file de charrettes, toutes remplies de +légumes; il s'amusa quelque temps à voir défiler ces charrettes, +presque toutes conduites par de jeunes paysannes fort jolies... Dans +un moment où les charrettes se trouvèrent de nouveau arrêtées, M. de +Talleyrand jeta les yeux sur l'une des jeunes paysannes, qui lui +parut plus belle et plus gracieuse que ses compagnes... Tout à coup +une exclamation lui échappe!... elle attire l'attention de la jeune +femme qui, vêtue comme les autres, et comme elles la tête couverte +d'un grand chapeau de paille, paraissait être là comme une personne +qui y vient tous les jours; en apercevant M. de Talleyrand, qu'elle +reconnut, elle se mit à rire... + +--Eh quoi! c'est vous? s'écria-t-elle. + +--Vraiment oui, c'est moi! Mais vous, que faites-vous donc là? + +--J'attends mon tour pour passer; je vais au marché vendre mes +légumes. Dans le moment, les charrettes s'ébranlent, la paysanne +fouette son cheval, et, donnant à M. de Talleyrand le nom du village +où elle demeurait, elle lui demande instamment de venir la voir, et +disparaît en le laissant surpris de cette étrange apparition. + +Cette jeune femme était la plus élégante de la Cour de France... +C'était madame de Latour-du-Pin[121], que depuis nous avons vue en +France faisant le charme de la société de ses amis. Le moment de +l'émigration l'avait trouvée jeune, brillante, remplie de talents +ravissants, et, comme toutes les femmes ayant une place à la Cour, ne +s'occupant que des devoirs de cette vie en dehors de la vie +habituelle, où s'engouffrait le bonheur et tout ce qui le prépare. +N'ayant jamais connu que les délices d'une grande existence, qu'on se +figure ce que dut souffrir cette jeune femme en sortant des salons +parfumés et dorés de Versailles, et se trouvant entourée non-seulement +de sang et de massacres, mais de périls menaçant la tête de son mari, +jeune comme elle, et d'un enfant au berceau!... Enfin, ils quittèrent +la France; et alors, en fuyant ses bords sanglants, on était +heureux!... et les enfants ne regrettaient plus même la demeure +paternelle. Hélas! dans ces temps de désastres, rien n'était un asile +contre la recherche des bourreaux qui avaient soif du sang innocent. + +[Note 121: Mademoiselle de Dillon, madame de Latour-du-Pin +(Gouverney), rentra en France sous le consulat; son mari fut préfet; +ils ont bien malheureusement perdu leur fils. Madame de Latour-du-Pin +était une femme fort spirituelle et d'une société charmante.] + +Les fugitifs abordèrent en Amérique, et furent d'abord à Boston. Là, +se trouva une retraite pour eux. Mais quel changement pour la femme à +la mode, jeune, jolie, gâtée par une louange continuelle sur sa beauté +et ses talents[122]! M. de Latour-du-Pin adorait sa femme. Il ne lui +reprochait pas ses succès; il en avait joui, car jamais ils n'avaient +altéré ses devoirs. Mais à présent, sur la terre de l'exil, à quoi lui +serviraient-ils? Une étude approfondie de _la Bonne Fermière_ de M. +Parmentier lui semblait préférable à un rondeau de Clementi[123] ou à +_la Coquette_ d'Hermann[124]. Tout en étant heureux de la voir +échappée à tous ces périls qu'il avait tant redoutés pour elle, M. de +Latour-du-Pin gémissait sur l'avenir de sa femme; mais, en bon père et +en bon mari, il s'occupait à le rendre moins sombre que celui de +beaucoup d'émigrés qui mouraient de faim, quand le peu d'argent qu'ils +avaient emporté avec eux était épuisé. Il ne savait pas l'anglais; +mais madame de Latour-du-Pin le parlait à merveille. Ils logeaient +chez une dame Muller qui était une bonne bourgeoise américaine[125] +pleine d'attention et même d'admiration pour madame de Latour-du-Pin. +Son mari craignait pour elle l'ennui des conversations éternelles de +cette femme. Quelle différence de celles de M. de Narbonne, de M. de +Talleyrand, de cette fleur de la noblesse et de la bonne compagnie de +France! Quand M. de Latour-du-Pin pensait à cette transition si triste +et qu'il y pensait loin de sa femme, tout en labourant le jardin de la +chaumière qu'ils allaient habiter, il lui venait au coeur une telle +douleur qu'il n'osait lever les yeux sur sa femme en rentrant chez +madame Muller, de peur de trouver les siens rouges et gros de larmes. + +[Note 122: Elle était excellente musicienne, et jouait admirablement +du piano.] + +[Note 123: Auteur en vogue.] + +[Note 124: Maître de piano de la reine.] + +[Note 125: L'aristocratie américaine, celle de l'argent, est plus +marquée que la nôtre.] + +Cependant madame Muller lui secouait les mains et lui répétait +toujours: _Happy husband! happy husband[126]!_ + +[Note 126: Heureux époux!] + +Enfin vint le jour de la translation de la famille fugitive de la +maison de madame Muller dans la chaumière qui devait voir des jours au +moins à l'abri du besoin!... Tout le domestique se composait d'un +nègre qui devait être maître Jacques: jardinier, domestique et +_cuisinier_! C'était cette dernière fonction que M. de Latour-du-Pin +redoutait le plus de lui voir exercer! + +Eh! qui n'a pas compris, dans tout le cours de notre Révolution, le +malheur de souffrir de cette manière pour un être chéri! combien les +privations qu'il supporte vous blessent le coeur! Comme vos yeux +suivaient tous ses mouvements pour juger de ses impressions!... Ah! +j'étais bien enfant à cette époque de nos malheurs, et ce +souvenir[127] est cependant toujours aussi déchirant!... + +[Note 127: Lire là-dessus un roman bien touchant, intitulé _Mémoires +de madame de M....._] + +Le moment du dîner approchait. M. de Latour-du-Pin fut dans son petit +jardin pour cueillir quelques fruits. Il y demeura le plus longtemps +qu'il put; en rentrant il demande sa femme et la cherche,... entre +dans la cuisine,... ne voit qu'une jeune paysanne qui, le dos tourné à +la porte, pétrissait un pain. Ses bras, nus jusqu'au-dessus du coude, +étaient éblouissants de blancheur. M. de Latour-du-Pin fait un +mouvement, elle se retourne... C'était sa femme!... ayant dépouillé +ses robes de mousseline et de soie... pour revêtir, non pas un habit +de paysanne pour jouer la comédie, mais bien pour servir à une vraie +fermière. En apercevant son mari, elle rougit, et joignant les +mains:--Oh! mon ami, lui dit-elle, ne vous moquez pas de moi!... Je +suis aussi habile que madame Muller! + +M. de Latour-du-Pin, trop ému pour pouvoir parler, la prend dans ses +bras... l'interroge... Il apprend que, pendant qu'il la croyait livrée +au désespoir, elle avait employé ce temps beaucoup plus utilement pour +le bonheur de leur avenir. Elle avait pris des leçons de madame Muller +et de ses domestiques, et en six mois elle était devenue une +très-bonne cuisinière, une ménagère parfaite... et avait dévoilé toute +une nature angélique et une âme d'une grande force... + +--Si vous saviez comme c'est facile, mon ami[128]! dit-elle à son +mari. Ce qu'une paysanne met quelquefois un ou deux ans à comprendre, +l'est d'abord par nous!... Maintenant nous serons heureux. Vous ne +craindrez plus _l'ennui_ pour moi... et moi je n'aurai plus vos doutes +à supporter sur mon habileté, dont je vous donnerai des preuves, +ajouta-t-elle en souriant... Allons, vous devez nous donner une +salade, je vais achever mon pain pour demain. Mon four est chaud. Nous +avons aujourd'hui le pain de la ville; mais désormais ce soin-là me +regarde. + +[Note 128: Il est bien vrai!...] + +À partir de ce moment, madame de Latour-du-Pin fut ce qu'elle avait +promis. Elle voulut de plus aller elle-même au marché de Boston vendre +ses légumes et ses fromages à la crème! Ce fut dans une de ces courses +que M. de Talleyrand la rencontra... Le lendemain, il fut la voir et +il la trouva au milieu de ses poules, de ses pigeons, de sa +basse-cour... Enfin, elle était, je le répète, ce qu'elle avait promis +d'être. De plus, ce genre de vie avait été salutaire pour elle. Son +travail était moins rude, au fait, que trente nuits passées au bal +dans un hiver. Sa beauté[129], qui était remarquable dans la galerie +de Versailles, était devenue éclatante dans sa chaumière du +Nouveau-Monde. M. de Talleyrand le lui dit. + +[Note 129: Elle était grande, blonde, et son teint éblouissant de +blancheur.] + +--Vraiment! répondit-elle naturellement et sans rougir, vraiment! le +trouvez-vous? J'en suis ravie, une femme tient toujours un peu à ses +avantages personnels. + +Dans ce moment le nègre entra dans le petit parloir avec sa casaque +toute déchirée au milieu du dos. Il se met devant madame de +Latour-du-Pin et lui dit: + +--_Maîtresse, raccommode casaque à moi, qui vient de déchirer._ + +Et sans interrompre la conversation, madame de Latour-du-Pin prend une +aiguille et raccommode la casaque du nègre tout en causant avec un +charme de simplicité vraiment touchant. + +Le souvenir de cette petite aventure avait un moment frappé M. de +Talleyrand: aussi la racontait-il avec un accent tout particulier qui +avait vraiment de l'éloquence du coeur. Qu'on juge avec son esprit ce +que cela devait produire! Voilà où M. de Talleyrand est unique. + +C'est aussi dans sa parole, dans sa manière de construire ses phrases. +J'ai longtemps cherché quel était le mécanisme de cette conversation, +toute composée de riens ou de choses souvent ordinaires, car nous +n'avions pas toujours de bonnes fortunes comme l'histoire de madame de +Latour-du-Pin; mais ce mécanisme, je ne l'ai pas trouvé. Il n'existe +pas; c'est _l'art naturel_ de parler, inculqué dès l'enfance à ceux +qui en font usage, leur bon goût personnel leur enseignant plus tard +l'usage qu'il en fallait faire. Ils ne savaient aucunement _se donner_ +ce que nous cherchions à découvrir en eux; et lorsque l'Empereur +voulut former des maisons et _des sociétés_, il créa bien des maisons +_où l'on recevait_... mais des _causeries_, il n'en créa pas là où +elles n'existaient pas avant lui. Aussi qu'arriva-t-il? C'est qu'à sa +chute tout tomba avec lui. + +Parmi les hommes d'esprit que je voyais souvent, il en était un qui ne +venait guère chez moi que le matin... ou, s'il venait dîner, c'était +pour partir immédiatement après. Le cardinal ne l'aimait pas, et il le +savait. Cet homme était Dussaulx. + +Dussaulx avait été non pas révolutionnaire, mais peut-être plus que +cela, parce que, comblé par les financiers et les receveurs-généraux, +il avait écrit, à l'époque où les malheurs de la France étaient à leur +comble, des choses qui font frémir sur la haute finance, à laquelle il +était redevable du peu qu'il avait. Mon père l'avait obligé en lui +prêtant de l'argent à son entrée dans le monde, et sa reconnaissance +fut aussi longue que sa vie. Ma mère, accoutumée à accueillir tous +ceux que mon père avait accueillis, reçut Dussaulx lorsqu'après avoir +été[130] _fructidorisé_, à ce que je crois, il revint à Paris après +avoir vécu longtemps caché; mais un jour, le prince de Chalais, ami de +ma mère, se trouvant chez elle avec Dussaulx, répéta à ma mère le +propos _écrit_ et imprimé par lui!... Ce propos, trop infâme pour que +je le répète ici, nous fit horreur!... Il ne l'avait que trop +écrit!... mais il en avait du remords, et depuis il écrivit beaucoup +sur Robespierre, et attaqua le comité de Salut public avec une verve +qui versa encore plus de haine sur les chefs de la sanglante tyrannie +populaire... Après le 9 thermidor, il se mit avec Fréron, autre homme +de l'époque, chantant la palinodie après la chute des siens... Leur +journal était une feuille périodique appelée _l'Orateur du peuple_... +_Le Véridique_ ensuite fut rédigé par lui... + +[Note 130: Il ne fut pas arrêté, mais il vécut longtemps caché.] + +Dussaulx était un des hommes les plus habiles, pour critiquer un +livre, que j'aie connus, Hoffmann et M. de Feletz exceptés... Il y +avait une moquerie sérieuse et consciencieuse dans la critique de +Dussaulx, qui portait un coup mortel à celui qu'il frappait. Sa +critique était terrible, parce qu'elle était toujours juste. Comme son +esprit était fort remarquable, il ne manquait pas de saisir le côté +ridicule de la pièce ou du livre, et il partait d'un point vrai. _Il +lisait_ avant de faire son article, et ne chargeait pas, comme je sais +que font beaucoup de critiques, un secrétaire de lire pour eux, ou +bien une maîtresse, une femme, une soeur dont les unes s'endorment +quelquefois sur le livre qu'elles ne comprennent pas, et l'autre ne +lit pas toujours ce qu'il doit lire pour faire son extrait. Dussaulx +était critique comme Colnet, par exemple... Voilà encore un critique +qui connaissait les devoirs d'un critique; il savait, comme Dussaulx +et comme Salgues[131], aussi dire du mal du livre sans dire du mal de +l'auteur: il est vrai que c'est la chose difficile en critique. Rien +n'est plus aisé à mettre au bout de sa plume que des sottises +grossières et très-souvent mensongères; mais une critique saine, +éclairée, voilà ce qui prend un temps qu'on ne veut pas lui donner. On +va _en chemin de fer_ sur la route de la critique... Il suit de là +qu'on ne voit et qu'on n'entend pas ce qu'on lit et ce qu'on écrit, et +que souvent on parle à faux d'une chose qui n'est même pas dans votre +livre. Cela m'est arrivé à moi, ainsi vous pouvez m'en croire. + +[Note 131: Le _Journal de Paris_ était rédigé en grande partie par +lui.] + +Dussaulx était sévère dans ses critiques; il était judicieux, et son +style était remarquable; mais pas toujours, il était inégal... Il +travaillait, à l'époque où je le voyais, au _Journal des Débats_, qui +s'appela ensuite _Journal de l'Empire_... Plusieurs écrits détachés +sur la Révolution ont ajouté à sa réputation littéraire, entre autres +un fort court, mais étincelant de beauté, intitulé _Robespierre +dévoilé_... Chénier avait Dussaulx en horreur. Il l'appelait un frère +_perfide_. + +Chénier ne venait pas chez moi, et à mon grand regret. Je ne voyais en +lui que l'homme de lettres, le poëte, et non pas le Caïn que le parti +contraire s'obstinait à trouver dans cet homme. Je le voyais dans une +maison tierce, et assez souvent. Une fois j'eus le malheur de +prononcer son nom devant M. d'Abrantès; il me regarda avec colère, et +me dit:--Rappelez-vous que jamais l'homme qui a fait ce vers: + + Le tyran dans sa cour remarqua mon absence, etc.[132] + +n'entrera de mon consentement dans ma maison. + +[Note 132: Il avait fait ce vers contre l'Empereur.] + +Je me le tins pour dit. + +Un autre homme de talent, que je voyais beaucoup avant son malheur, +c'était Legouvé[133]... J'aimais à la fois son talent et son esprit, +tous deux avaient une sorte d'abandon qui me plaisait; il ne préparait +jamais sa conversation, comme beaucoup d'hommes de lettres de son +temps. Il avait pour ses ouvrages des prédilections incroyables. +Croirait-on qu'une pièce qu'il préférait à tout ce qu'il avait fait +était une certaine oeuvre faite en commun d'abord avec Laya, qu'il +aimait tendrement, intitulée: + +«_La mère des Brutus à Brutus son mari, en revenant du supplice de ses +fils._» + +[Note 133: Gabriel-Jean-Baptiste-Marie Legouvé, né à Paris le 23 juin +1764. Son père était un avocat distingué.] + +Le sujet et _le titre_ étaient réclamés par Legouvé comme son bien, et +il entrait dans des fureurs comiques lorsque je lui disais que +personne ne les lui disputerait... + +Legouvé était le plus excellent des hommes, d'un caractère doux et +rêveur. En lisant ses ouvrages, on reconnaît ce type particulier de +son talent; nullement affecté dans sa conversation, d'une société +aimable et sûre, d'une rare bonté, son commerce avait des charmes +qu'on trouvait rarement alors dans celui des autres gens de lettres; +ils étaient gourmés dans leur manière d'être. Qu'il était amusant +lorsqu'on voulait lui faire dire du mal de ceux qui l'avaient +critiqué! Il ne comprenait pas la haine ni la vengeance. La Harpe +avait été indigne pour lui dans sa critique de _la Mort d'Abel_, qui +après tout avait un grand charme, je l'avoue, et non-seulement à la +lecture, mais à la représentation. Eh bien! Legouvé n'aimait pas qu'on +dît du mal de La Harpe devant lui! + +On trouvait du calme, du repos dans les scènes primitives et +patriarcales de _la mort d'Abel_, qui nous reportaient aux premiers +jours du monde dans un moment où les chemins étaient encore couverts +de proscrits, les places publiques de sang innocent, et les prisons +remplies de victimes. On trouvait une sorte de fraîcheur dans la +peinture de ces moeurs de nos premiers pères, à côté des premiers +sentiments de la haine surtout, apparaissant tout à coup avec ses +douleurs, ses jalousies, ses vengeances et toutes les passions +honteuses qui dérivent d'elle... Mais elle ne tient qu'une place dans +la pièce de Legouvé; on voit qu'il trouvait bien plus de plaisir à +faire les scènes champêtres et les scènes d'amour et de paix que les +querelles violentes. La catastrophe[134] est horrible. + +[Note 134: La critique de _la Mort d'Abel_ est injuste, comme toutes +les critiques de La Harpe sur ses contemporains. _La Mort d'Abel_ est +admirablement versifiée; c'est déjà quelque chose, et on y retrouve +des scènes de Gessner, avec sa riante pastorale, et des scènes de +Klopstock, avec leurs sombres beautés. M. de La Harpe a été _pédant_ +comme presque toujours, comme l'observe très-judicieusement M. +Denne-Baron, dans son excellente biographie de Legouvé, dont ses amis +doivent le remercier.] + +Legouvé étant un jour à Bièvre, chez moi, en admirait la belle vallée, +depuis Jouy jusqu'à Virginie... Il me dit qu'il voulait faire une +idylle sur la vallée de Bièvre; il était alors midi: il part... +demeure trois ou quatre heures absent, et revient avec une pièce de +quarante à cinquante vers, l'une des plus charmantes choses qu'il ait +faites, même en y comprenant _le Mérite des femmes_, cet ouvrage qui +eut un si prodigieux succès, que Legouvé, toujours simple et naturel +et d'une grande modestie, quoiqu'on ait dit le contraire, contestait +fort plaisamment. Je ne sais ce que devint cette idylle écrite au +crayon, et qui ne fut pas autrement revue; ce fut M. d'Abrantès qui la +prit. + +Sa tragédie d'_Epicharis_ a de grandes beautés; il y a mis de son âme, +qui était belle, noble et généreuse. Tacite lui a fourni le texte et +une partie des incidents; mais encore dans _Epicharis_ on retrouve +cette pureté de diction que Legouvé a toujours eue pour première +qualité de son talent. + +_Le Mérite des Femmes_, et je dois le dire, toute femme que je suis, +était sans doute un ouvrage parfaitement fait; mais il avait un défaut +sur lequel il était fort curieux de nous entendre discuter ensemble; +c'était la perfection des noms qu'il chantait. C'est partout des +stations à faire. Il n'y a pas un nom qui ne demande une prière; la +perfection partout, enfin! + +--Mais que vouliez-vous que je fisse, dès que je chantais les femmes? +me disait-il tout ébouriffé de me voir prendre parti contre lui parce +qu'il nous présentait trop parfaites, nous autres femmes... Je ne +pouvais chanter que des vertus! + +Il avait raison; mais j'aimais à le pousser non pas pour le mettre en +colère, mais pour qu'il sortît un peu de son caractère. Et cet effet +avait toujours lieu lorsque je lui disais: + +--Legouvé, il faut faire un ouvrage pour pendant à votre _Mérite des +Femmes_. Il faut faire _les Crimes des Femmes_... Vous y mettrez +_Catherine II_, _Élisabeth_, _Christine_, _Tullie_, _Messaline_, +_Agrippine_, _Marie_ et _Catherine de Médicis_... + +--Assez, assez! s'écriait-il alors en se levant et frappant dans ses +mains. Pour Dieu, laissez-moi respirer après cette nomenclature de +monstres... + +--Attendez, je n'ai pas fini... Et je reprenais: Jeanne de Naples... +la Cenci... Marie Stuart!.. + +Oh! alors, ici il entrait dans une vraie colère... c'était entre nous +un sujet interminable de dispute. Lui voulait canoniser Marie Stuart; +mais moi, je la vois ce qu'elle est, une ravissante créature, sans +doute, mais coupable, non-seulement de tenir une conduite irrégulière, +mais d'avoir connu l'assassinat de son mari Darnley. Plaisanterie +cessante, je soutenais une thèse facile à discuter, parce qu'elle +était juste. + +Legouvé fut perdu pour ses amis même avant sa mort. Cet esprit si +doux, si aimable, s'altéra et devint presque nul!... Des chagrins, des +malheurs dont la blessure[135] cachée par lui versait goutte à goutte +le sang de la plaie dans l'âme, lui causèrent un dérangement total +dans ses facultés intellectuelles. Il se retira du monde. Cet adieu +fut pénible à tous ceux dont il était aimé... Cependant il redevint +encore lui; quelquefois on le retrouvait encore. Mais un jour, étant à +la campagne chez mademoiselle Contat (alors madame de Parny), il tomba +assez malheureusement pour que cette chute amenât le dérangement total +de ses facultés.--Il perdit la raison, mais toujours par une cause +spéciale et qui a sa source dans la chaleur de son âme, la bonté de +son coeur. S'il eût été moins aimant, il vivrait encore peut-être.--Un +homme de lettres, de cette même époque que Legouvé, et qui vit encore +tandis que sa victime est dans la tombe, pourrait, s'il le voulait, +donner de curieux détails sur la cause de la folie du malheureux +Legouvé... J'avoue que cet homme, quelque esprit qu'il ait, m'a +toujours déplu, en raison de l'affection que j'avais pour +Legouvé[136]... + +[Note 135: On sait que sa femme s'en fut avec M. de ****. Legouvé ne +put résister à ce coup, et ne fit que languir après la connaissance +qu'il eut de son malheur.] + +[Note 136: Legouvé mourut paisiblement trois ans après la perte de sa +femme; c'était un ami pour beaucoup de ceux qui le connaissaient, +comme il était un des premiers poëtes du moment où il vivait. Son +fils, qui fut camarade de collége du mien, annonce le plus grand +talent, et succèdera à son père.] + +Avec Legouvé, je voyais aussi Lemercier chez moi... C'était le même +esprit, doux et charmant dans la conversation, mais avec plus de +_trait_, si l'on peut dire ce mot tout français et qu'on ne pourrait +traduire. Lemercier était aussi plus profond, et en même temps il est +parfaitement aimable; il avait de cette amabilité sociale d'autrefois +et les plus douces manières. Sa causerie reposait et attachait en même +temps. Il contait surtout admirablement, avec un _sotto voce_ +parfaitement harmonieux. Sa figure était agréable, sans être belle; sa +taille petite et son ensemble maladif, comme il l'était en effet +presque toujours. Il disait les vers avec une bonne diction, mais une +lettre qu'il ne pouvait pas bien prononcer (L) donnait quelque chose +d'étrange à sa diction. Il avait eu une querelle avec l'Empereur, et +l'on prétendait que cela devait m'empêcher de le voir. + +--Pourquoi donc cela? répondis-je; si M. Lemercier parlait mal de +l'Empereur devant moi, je comprends que sa présence serait +inconvenante dans ma maison. Mais il a trop bon goût et moi aussi pour +que la conversation ne tourne pas vers un autre sujet que celui-là.-- + +En effet, jamais Lemercier ne m'a parlé de l'Empereur. Un jour il me +dit: + +--Il faut que je vous lise une pièce de moi qu'ils ne veulent pas +jouer aux Français. + +--C'est donc à faire un aussi beau vacarme que _Pinto_?--Il sourit... +il ne pouvait se fâcher, il connaissait mon opinion sur _Pinto_, que +je regardais dès lors comme un chef-d'oeuvre dramatique. + +--Si je donnais ma pièce, on sifflerait encore plus qu'à _Pinto_. + +--Ce n'est pas possible. + +--C'est vrai; mais ici, il y a des capucins, des cardinaux... on a +ramené le clergé et toutes ses bannières... Jugez quels cris on +pousserait, joints aux sifflets, en admettant que la censure laissât +passer l'ouvrage. + +--Eh bien! venez nous la lire; ici vous êtes sûr d'être jugé ce que +vous êtes, un homme de talent et de mérite. Nous n'avons pas de +partialité _de parti_. + +Il ne voulut qu'un auditoire peu nombreux. Il vint la lire lui-même, +et sa pièce eut un grand et beau succès. + +C'était _la Journée des Dupes_, belle composition, non-seulement +dramatique, mais politique et morale. Je n'ai pas entendu de pièce +qui, à la lecture, m'ait autant amusé que celle-là.-- + +Les artistes que je voyais dans mon intimité étaient tous aimables et +sociables, à part leur talent et leur spécialité. C'étaient Garat, +Crescentini, mademoiselle Duchamp, Nadermann, Frédéric Duvernoy, +Boïeldieu, Nicolo-Isouard, Dusseck, Steibelt, Drouet, Libon, +Hulmandel, et une foule d'autres noms également connus. + +Garat, Nadermann, Steibelt, Crescentini et Libon étaient les plus +assidus chez moi. Steibelt était mon maître de piano et Libon +m'accompagnait; il accompagnait aussi mes enfants. + +Garat a été fort connu comme chanteur de romances, mais non pas comme +il aurait fallu qu'il le fût comme homme du monde. Garat était fort +spirituel; il avait une tournure de phrase que je n'ai vue qu'à lui, +et cette originalité avait d'abord du piquant et presque toujours du +charme. Jamais je n'ai eu Garat pendant toute une soirée chez moi sans +qu'il laissât échapper un mot spirituel, fin et très souvent mordant. +Quelle ravissante manière de chanter! comme cet homme accentuait!... +comme il comprenait Gluck!... Il avait toujours quelque histoire sur +Gluck, ou sur Mozart, ou sur Beethoven. Une particularité du caractère +de Garat, c'est la bonne foi avec laquelle il reconnaissait le talent +dans autrui; ainsi Crescentini, lorsqu'il chantait, trouvait toujours +Garat au bout du piano l'écoutant avec l'admiration la plus profonde. + +--Voilà du chant! disait-il un jour, après avoir entendu chez moi +chanter à Crescentini le bel air: _Ombra adorata aspetta_; voilà comme +on chante... + +Nourrit le père, qui était bien loin de chanter et surtout de jouer +comme son fils, débuta vers ce même temps dans je ne sais plus quelle +pièce, et dans _le Devin du Village_[137]. Garat me demanda la +permission de me l'amener pour me le faire entendre. Il chanta, sa +voix était ravissante, mais il ne me fit aucune impression... Garat +était sur des charbons ardents: + +--Comment chantes-tu ce morceau? disait-il en faisant grimacer encore +plus sa figure de singe. Il se mettait alors en attitude et chantait: + + Je vais revoir ma charmante maîtresse, + Adieu plaisirs, grandeurs, richesse, etc. + +[Note 137: Je crois même que ce ne fut que dans _le Devin du Village_; +mais je n'en suis pas sûre.] + +N'as-tu donc pas une maîtresse que tu aies quittée pendant un mois et +que tu vas revoir? s'écriait Garat en colère.-- + +Garat avait une main estropiée et ne pouvait s'accompagner; jamais il +n'avait pu trouver, disait-il, un homme capable de l'accompagner que +Carbonnel... Carbonnel était l'homme, en effet, qui connût le mieux +toutes les nuances de l'accompagnement... + +Garat ne s'accompagnait avec deux doigts que des boléros ou des airs +basques, qu'il chantait dans la perfection... et puis de petits airs +italiens de Crescentini, comme: _Clori la pastorella_,--_Numi se +giusti siete!... Addio!_ Il chantait tout cela comme un homme +possédant à fond la science du chant; et c'est cet homme que j'ai +entendu accuser de ne pas savoir la musique[138]!... Cela me rappelle +ce que lui disait Sacchini: + +--_Vous êtes la musique même..._ + +[Note 138: Voici un fait que je puis certifier. M. d'Abrantès me +rapporta de Parme, en 1806, plus de cent partitions _manuscrites_ de +_Cimarosa_, _Guglielmi_, _Fioravanti_, et il avait trouvé tout cela à +Parme. J'annonçai cette bonne nouvelle à Garat; il vint le lendemain +matin. Nous déjeunâmes ensemble, et après, nous nous mîmes à parcourir +les partitions. Il ne fut arrêté par aucun passage, lut tout à livre +ouvert, et fut parfaitement aimable et gai. Il déchiffrait tout cela +en marchant et causant.] + +Garat était royaliste au fond du coeur, et quand on le pressait un +peu, il chantait admirablement l'air de _Pauvre Jacques_!... + +Crescentini, après avoir fait les délices de Lisbonne, de Madrid et de +l'Italie, vint à Paris pour y avoir les mêmes triomphes. À Madrid sa +voix se perdit presque entièrement; mais il lui restait son admirable +méthode, qui n'a pas de supérieure... cette divine mélodie donnée aux +notes et aux cordes vocales par la volonté d'un homme qui, n'ayant +plus de voix, s'en fait une et se fait admirer, fait pleurer et +soulève toutes les émotions avec sa voix factice, mais dans laquelle +est passée son âme!... + +Crescentini est bien vieux, et pourtant dans la Parthénope, la ville +aux chansons, aux fêtes d'harmonie, Crescentini a été choisi pour +diriger le conservatoire... Honneur à lui! il fera de bons élèves. + +Jamais je ne perdrai le souvenir de madame Grassini et de Crescentini +dans _Roméo et Juliette_, au troisième acte surtout, lorsque, trouvant +Juliette dans la tombe, Roméo la reconnaît et s'empoisonne... Alors +commençait le duo, chef d'oeuvre de Zingarelli: + + _Odiosa mi si rende questa mia vita!..._ + +Non! jamais l'acteur le plus tragique, le plus dramatique dans son +jeu, ne le fut au delà de Crescentini dans cette admirable scène où +Juliette s'éveille au moment où le poison agit déjà sur son amant!... +Ce fut en lui voyant jouer _Roméo et Juliette_, et surtout après la +belle scène du duel, que l'Empereur donna la croix de la +Couronne-de-Fer à Crescentini. + +Nadermann avait, avec son beau talent, le meilleur et le plus +excellent caractère. Lorsque mon frère était ici, il ne faisait alors +que peu de musique chez moi; c'était Albert qui _était_ et prétendait +_être_ mon barde. Mais autrement nous jouions très-souvent des duos +de harpe et de piano, Nadermann et moi, et il composait ces morceaux +exprès pour nous. Qui ne connaît pas en Europe le duo de Nadermann, +pour piano et harpe, dédié à madame Junot? il fit ce morceau exprès +pour un concert qui eut lieu au Raincy[139]. Il avait un beau talent +de composition, Nadermann. Frédéric Duvernoy venait aussi se joindre à +nous quand nous étions au Raincy et que nous faisions de la musique +dans le grand salon, formant à la fois salon de musique et +billard.--Libon avait un charmant talent: doux comme son esprit et ses +manières, qui sont excellentes. + +[Note 139: Il composa pour lui, Libon et moi, un trio intitulé _la +Pensée_, dont le thème est une romance de moi: _Ma peine a devancé +l'aurore!_ Il eut un grand succès.] + +Steibelt était un type à part des autres artistes qui venaient chez +moi; estimé comme talent, mais méprisé comme homme, il avait une +détestable réputation qu'il soutenait avec une rare impudence. Jamais +il n'abaissa son regard devant celui d'un honnête homme, si l'honnête +homme était un ignorant en musique. Il avait une profonde indifférence +pour la valeur des jugements du monde, et toute sa crainte, son unique +volonté était non pas d'être mal jugé, mais de ne pas faire effet. + +Lorsque je le pris pour maître, on s'empressa d'avertir mes femmes de +ne laisser traîner aucun bijou, aucune chose précieuse... C'était +merveilleux comme sa réputation était faite et établie.--Quel malheur! +quelle affliction pour la femme de cet homme de voir un aussi beau +talent plongé dans une impénitence finale qui devait naturellement +abrutir son talent! Je ne suis pas de l'avis de ceux qui disent: + +--Qu'importe! voyez Mozart!... + +Eh bien! Mozart eût peut-être fait un chef-d'oeuvre au-dessus de _Don +Juan_ s'il eût été un autre homme.--Et puis Mozart ne faisait rien +contre l'honneur... Au reste, je dois dire que Steibelt n'a rien pris +chez moi que _mon argent_, pendant les deux ans qu'il a été mon +maître; mais il l'a bien gagné. Jamais je n'ai vu mieux donner leçon. +J'ai vu Steibelt passer une heure à me faire jouer la première page de +la fantaisie de _Bélisaire_, pour que je la lui fisse entendre comme +il le voulait. Sans doute, il était fort négligent; mais il ne l'était +que lorsqu'il voyait que l'élève ne faisait rien: alors il pensait à +autre chose. + +Quel talent! quelle puissance d'exécution! Listz et lui, voilà les +deux hommes qui m'ont émue sur le piano. Steibelt a le premier révélé +la musique romantique; la première fantaisie avec le même mode de +variations, par triolets, en mineur, par octaves, fut faite par +lui.--C'est toujours sa belle fantaisie des _Mystères d'Isis_, puis +celle de _Bélisaire_, qu'on imite aujourd'hui... Lorsqu'il jouait +devant des gens capables de l'apprécier, il s'élevait jusqu'au sublime +dans les sons harmoniques; ces _tremendos_ qu'il employait si à propos +et que ceux qui ne l'ont pas entendu ne savent pas encore faire, +quelque progrès, quelque immense progrès qu'ait pu faire le piano +depuis lui!--Cette manière de bouleverser un instrument, je ne l'ai +vue, je le répète, qu'à Listz. M. de Thalberg[140] me rappelle Dussek +davantage, mais Steibelt m'est représenté avec le progrès dans Listz; +car on peut dire que Steibelt est le fondateur de la musique +romantique pour le piano. + +[Note 140: Je déclare ici n'établir aucun parallèle. Le talent de M. +de Thalberg est admirable, et je ne le mets ni au-dessus ni non plus +au-dessous de Listz; mais par la même raison que les yeux ne reçoivent +pas tous la même impression de la beauté d'une femme, les oreilles ne +sont-elles pas soumises à la même délicatesse des organes? J'adore le +talent de Listz; j'avoue qu'il a le don de me faire pleurer, parce que +je crois qu'il pleure. Son émotion n'est pas feinte; elle se +communique à mon âme plus que la perfection du toucher.] + +Steibelt était le plus étrange des hommes: il fallait l'écouter; +autrement il agissait singulièrement, comme on le va voir. + +Un jour il était au Raincy. Il y avait eu une grande chasse, et M. +d'Abrantès avait engagé beaucoup de monde à dîner, entre autres le +cardinal Maury... Après le dîner, le cardinal, qui, à son ordinaire, +avait parfaitement officié, se mit dans un grand fauteuil contre une +des colonnes qui séparent les deux salons, et se crut bien à l'abri de +l'oeil investigateur de Steibelt, qui regardait partout, avant de +commencer, pour savoir s'il n'y avait pas dans le salon quelqu'un qui +lui déplût; le cardinal abhorrait la musique; en général, il n'aimait +pas les arts et n'y entendait rien... Steibelt commença. C'était un +morceau d'inspiration et d'improvisation sur un charmant air de son +bel opéra de _la Princesse de Babylone_, qu'il a composé presque en +entier chez moi... Il avait bu ce jour-là du vin de Champagne frappé +et du vin de Madère excellent, et sa verve musicale était aussi +fervente que jamais... Tout à coup il s'arrête, et un ronflement +pareil au grondement d'un taureau se fait entendre... C'était le +cardinal, qui s'était endormi presqu'au commencement du morceau et que +le voisinage du piano, son ennemi, n'avait pu tenir éveillé... Nos +éclats de rire le réveillèrent, mais à demi... Il entr'ouvrit les +yeux... voulut parler; mais sa langue lourde et empâtée refusa le +service, et il retomba. Steibelt s'inclina, comme pour demander +pardon; puis il se remit au piano... Mais qui le connaissait pouvait +voir combien il avait d'humeur. Cependant, à mesure qu'il avançait +dans son improvisation, son succès parmi nous releva son moral... Sa +tête ne demeura plus penchée... Il regarda autour de lui avec +orgueil... La chose allait donc bien, lorsqu'à un passage qui +demandait de la douceur et l'absence des pédales, que Steibelt +employait beaucoup, comme on le sait, le ronflement domina le piano à +un tel point que tout le monde se mit à rire. Steibelt, furieux, +imagina une singulière vengeance: il calcule en un moment la +composition de l'accord _le plus discordant_ du clavier, et alors, +employant toute la force de ses deux poignets et de la pédale, il +frappa cet accord aux oreilles du cardinal, et puis quitta le piano et +s'en alla en disant: _J'aimerais mieux jouer devant un buffle de la +campagne de Rome_. + +Le cardinal, réveillé en sursaut par cette harmonie diabolique, après +s'être endormi au son d'une musique céleste, fit un bond en l'air, et +retombant sur sa bergère, à peine éveillé, il se crut en enfer. Malgré +l'inconvenance de la conduite de Steibelt, que nous aurions dû +réparer au lieu de l'augmenter, nous nous mîmes tous à rire avec un +abandon qu'excitait d'ailleurs la figure du cardinal... Mais ce ne fut +pas long, et le calme se rétablit bientôt. Le cardinal convint que _le +musicien_, comme il appelait Steibelt, devait être fâché, et que le +sommeil n'est de mise que lorsqu'on est dans son lit: tout en +racontant cela il prenait congé, et s'en allait en bâillant. + +On courut après Steibelt, qui était dans le parc à se promener avec +Nicolo, avec qui il logeait dans la maison Russe[141], en face du +château. M. d'Abrantès avait beaucoup d'humeur de ce qu'il avait fait, +et me gronda beaucoup aussi d'avoir ri... Je défendis Steibelt ainsi +que moi, en disant que l'inconvenance était bien plutôt dans l'homme +qui dort dans le salon d'une femme où se trouvent d'autres femmes... +M. d'Abrantès et ces messieurs me donnèrent enfin raison... mais +Steibelt était furieux. Dormir aux chants des Gangarides! +s'écriait-il,... le plus beau choeur de l'opéra!... + +[Note 141: La maison Russe est une des charmantes fabriques qui +servent à loger des étrangers au Raincy, comme la Pompe à feu, la +maison de l'Horloge, la porte de Chelles, la maison du Rendez-vous.] + +Il emporta cet opéra en Russie. Je ne sais s'il l'a donné. + +Je viens de nommer Nicolo Isouard. C'était un de mes plus intimes +habitués. J'ai rarement rencontré dans le monde un artiste aussi +complaisant, aussi bon; il avait la tête folle, mais bien du talent. +_Le Médecin turc_,... _Joconde_, le charmant opéra de _Joconde_, le +premier acte de la _Lampe merveilleuse_, si différent des autres, une +foule de productions détachées, font preuve du talent musical de +Nicolo... Mais ce que ses amis seuls connaissent, c'est son esprit +gai, actif..., son caractère serviable..., son inépuisable bonté. +Toujours prêt à partir pour Rome, s'il l'avait fallu, pour rendre +service n'importe à qui... Nicolo chantait, sans voix, tout ce qu'on +lui présentait. Il contrefaisait toutes les voix de l'Opéra, des +Bouffes, de l'Opéra-Comique... Martin était copié par lui, derrière un +paravent, de manière, non pas à s'y tromper, mais à faire rire par la +ressemblance de l'accent... Jamais Nicolo ne fut arrêté un instant, +quand il entrait une fois dans une affaire comme dans une +plaisanterie. Souvent, au Raincy, à Bièvre ou à Neuilly, après avoir +fait de la musique, nous voulions danser... Alors Nicolo prenait un +violon, grimpait sur une table, et nous jouait des contredanses, ayant +une paupière retroussée, des manches d'habit venant au coude, et +mêlant un couplet de complainte à chaque figure... Alors c'étaient +des rires fous qui duraient toute la soirée. + +Deux amies logeaient avec moi à Paris et à la campagne, et deux femmes +des aides-de-camp de M. d'Abrantès venaient dîner avec moi tous les +jours. L'une était madame de Grandsaigne, femme du colonel +Grandsaigne, premier aide-de-camp, et l'autre, madame Thomassin, femme +d'un chef d'escadron, aussi aide-de-camp de mon mari... + +Celle de mes amies qui logeaient avec moi, que je regardais et regarde +encore aujourd'hui comme ma soeur, est madame la baronne Lallemand. +Jamais on ne vit une plus charmante créature: grande, élancée, une +taille de jonc, fine, ronde et déliée, un regard ravissant donné par +de grands yeux bleus... une abondance de cheveux châtains tombant sur +des épaules admirables, des dents de perles, une main, un pied +d'enfant. Tout, dans sa personne, était enchanteur: aussi quel effet +elle produisait lorsqu'elle allait dans le monde!... J'en étais fière. +Mes enfants étaient encore trop jeunes pour m'occuper en ce genre; +toute ma coquetterie de femme, dont je n'ai jamais voulu faire usage +pour moi, se réveilla pour Caroline... J'étais fâchée lorsqu'elle +n'était pas mise selon mon goût. Son mari était à l'armée, il me +l'avait laissée, et je jouissais délicieusement de la société intime +de cette compagne, dont l'esprit naïf et fin, le coeur dévoué à +l'amitié, n'eut, pendant neuf ans que nous passâmes sous le même toit +ensemble, d'autre sollicitude que de m'entourer de soins et +d'affection; aussi, quels que soient le temps, les événements, nous +nous retrouvons toujours avec notre amitié et nos souvenirs, qui sont +purs même d'une pensée de mécontentement[142]. + +[Note 142: Le général Lallemand, mari de Caroline de Lartigues, fille +du plus riche planteur de Saint-Domingue, a été aide-de-camp de M. +d'Abrantès. Il est aujourd'hui pair de France.] + +L'autre jeune femme de mes amis qui demeurait avec moi était veuve du +général Laplanche-Mortière. Elle était jeune et agréable, petite, mais +bien faite. Sa vue était très-basse, ce qui nuisait à ses yeux, qui +étaient fort beaux et d'un bleu foncé, avec des paupières noires, ce +qui rend ces yeux-là très-rares... Madame Mortière était douce et d'un +commerce agréable. Elle avait un fort beau talent de dessin, et +chantait agréablement... Elle était de mes amies, mais non pas aussi +intimement que madame Lallemand. Elle est remariée, et elle est +aujourd'hui madame la baronne de Montgardé. + +Madame de Grandsaigne n'était pas jolie. Elle était vive, alerte, +avait de belles dents qui la rendaient gaie, et souvent la faisaient +plus rire qu'elle ne voulait... Mais elle n'avait que ses dents, il +les fallait bien montrer... Elle avait l'esprit prompt, la repartie +vive, surtout pour une parole sèche... Elle avait de la facilité à +toutes choses qui rendaient son commerce agréable. Je montais presque +tous les jours à cheval avec elle. Elle y montait comme un jeune +garçon, et pouvait au besoin dompter un cheval. + +Madame Thomassin était agréable, douce, mélancolique; une prévision de +son sort, malgré sa jeunesse, lui disait qu'elle n'avait que peu de +jours à vivre... elle était déjà frappée de la cruelle maladie dont +elle mourut quelques années après, ayant à peine accompli sa +vingt-septième année!... + +J'avais aussi près de moi une nièce de M. d'Abrantès, mademoiselle +Clotilde Chaudon... Elle avait dix-sept ans. Elle était charmante, +faite à peindre, de jolis cheveux blonds, une peau admirable, de +belles dents, et tout ce qui pouvait plaire si elle avait eu de jolies +mains et de jolis pieds. Clotilde dansait, était assez bonne +musicienne, vive comme un lutin, et jolie à l'avenant. On voit que le +noyau de la société qu'on trouvait chez moi avant qu'il n'y vînt même +un étranger était formé de manière à ne pas faire craindre l'ennui à +la personne qui venait passer deux heures avec nous. + + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE ET DES PORTRAITS DES ARTISTES. + + + + +SECONDE PARTIE. + +SOCIÉTÉ SOUS L'EMPIRE. + + +J'ai parlé des hommes de lettres[143] qui venaient chez moi, et dont +l'esprit donnait tant de charme à une conversation soutenue, mais non +pédante. Maintenant, il faut y ajouter les hommes d'esprit, qui +contribuaient autant et peut-être plus que les autres à l'agrément de +nos soupers et de nos soirées. + +[Note 143: Il y en a dont les noms se retrouveront par la suite, et +dont je n'ai pas fait mention; c'est qu'alors je les aurais oubliés, +ou qu'ils ne seraient venus que rarement chez moi. De ce nombre était, +par exemple, l'abbé Delille: il ne nous aimait pas, nous autres gens +de l'Empire, et il ne fut peut-être pas accueilli par M. d'Abrantès +comme il aurait dû peut-être, mais surtout voulu l'être.] + +J'ai parlé de M. de Cherval. Son portrait, déjà tracé par moi, ne peut +l'être assez souvent; car je l'aime et le respecte comme un père. Son +esprit est profond, mais on ne s'en aperçoit pas dans un salon; il +conte alors, il cause, et toujours les autres se taisent pour +l'écouter. Cela est encore aujourd'hui, et pourtant il a tout à +l'heure quatre-vingt-trois ans! + +M. de Sainte-Foix était un homme spirituel, un homme du monde, ayant +d'excellentes manières et contant des choses du temps passé avec un +charme sans pareil, et cela sans prendre l'état de conteur; il avait +l'air de céder à une instance. J'avais toujours un nouveau plaisir à +l'écouter. + +M. de Montrond était aussi un habitué du soir chez moi. Son esprit est +connu de tout le monde; ce qui l'est moins, c'est la grande +instruction et même la science qui accompagnent cet esprit. Son +caractère est un type qui a formé de mauvais modèles, tandis que +l'original était inimitable... Il connaissait le monde entier... +voyait la bonne et la mauvaise compagnie indifféremment, n'ayant +jamais dans l'une le ton de l'autre, et préférant d'ailleurs la bonne, +où il passait sa vie. Spirituel autant qu'on peut l'être, il possède +le talent assez rare de se moquer des gens tout en les faisant rire. +D'une bravoure reconnue, insoucieux de fâcher ou d'être agréable, à +moins que ses affections ne soient engagées dans la question, il a une +façon de dire qui n'est qu'à lui, et rappelle le genre que devait +avoir M. de Grammont... il a cette assurance à la fois insolente et +polie qui faisait répondre par M. de Grammont à Louis XIV, qui se +plaignait de n'avoir plus de dents: + +_Eh! sire, qui est-ce qui a des dents?..._ + +Et il lui en montrait trente-deux magnifiques. + +À son esprit, M. de Montrond joignait l'usage du grand monde, et avait +dans la bonne société les plus excellentes manières. Jamais, par +exemple, il n'était grossier, ce que l'on voit si souvent aujourd'hui +être pris pour de l'aisance. M. de Montrond disait un mot mordant, +jamais malhonnête. Il avait eu de grands succès parmi les femmes, +qu'il aimait après ou tout autant que le jeu. Cette vie un peu à la +Valmont l'avait jeté dans la route d'une charmante femme, qui était +devenue la sienne, et qu'alors il n'avait plus aimée du tout: c'était +la duchesse de Fleury[144]. Jamais, au reste, il ne parlait de sa +femme; et il venait chez moi depuis bien des années, que je ne me +doutais même pas qu'il fût ou qu'il eût été marié. + +[Note 144: Mademoiselle de Coigny, fille du marquis de Coigny.] + +L'existence de M. de Montrond, sur laquelle beaucoup de gens ont dit +des bêtises, comme cela arrive toujours quand on raisonne sur ce qu'on +ne sait pas, est beaucoup moins mystérieuse qu'on ne le croit. Il a de +l'ambition sans but, ce qui est funeste toujours, mais surtout à +l'époque où M. de Montrond marquait dans le monde; il possède +d'excellentes qualités... et le prouve en ayant de longues et fidèles +amitiés; il est dévoué aux gens qu'il aime: après cela, le nombre en +est petit, je le sais, mais la chose alors en est plus certaine. Je +l'ai vu fort souvent, non-seulement à Paris, mais à la campagne, aux +eaux, dans cette intimité enfin où l'homme ne se masque qu'un jour et +se dévoile le lendemain; il donne aux pauvres... Il est bon maître, et +tient à honneur seulement de se montrer méchant et frivole, sans être +ni l'un ni l'autre, chose à laquelle il a réussi. + +M. de Montrond ne contait jamais: il était en cela le contraire de M. +de Sainte-Foix; lorsqu'il avait cependant quelque bonne chose à dire, +alors il s'y prenait de telle manière, qu'il faisait autrement qu'un +autre et si différemment, il mettait, par exemple, tant de sérieux à +dire l'aventure la plus bouffonne, qu'il fallait renoncer à la +raconter après lui. Beau joueur en perdant, mais seulement sous le +rapport de l'argent, car il était insupportable _au whist_, qu'il y +gagnât ou qu'il y perdît, il était continuellement au moment de se +faire une querelle, qu'il aurait au reste parfaitement soutenue. + +Enfin, j'ai beaucoup vu M. de Montrond, et crois le connaître assez +pour dire que ce qui est pour presque tout le monde est surtout vrai +pour lui: c'est qu'il est mal jugé... + +Un fait positif, c'est qu'il a des amis qui lui sont attachés depuis +quarante ans... Dire et vouloir persuader qu'il est bon, je ne +l'entreprendrai pas, non plus que d'indiquer sa conversation comme un +cours de morale; mais un homme qui est fidèle à ses affections, quel +que soit le vent qui souffle sur elles, n'est pas non plus un méchant +homme. Le mal des jugements portés sur des personnages très-connus +vient particulièrement de la légèreté avec laquelle on recueille des +traditions, sans même s'inquiéter si elles sont plus ou moins fidèles. + +M. de Saint-Aulaire, aujourd'hui notre ambassadeur à Vienne, venait +aussi chez moi... il était de la maison de l'Empereur, et je l'avais +connu avant mon mariage, chez ma mère, où il allait habituellement. +Son esprit charmant et doux, ses bonnes manières, sa façon piquante de +raconter, sa distraction ensuite parfaitement réelle, lui donnaient un +charme tout particulier. Il discutait avec une extrême mesure, et +jamais _en disputant_. Il n'était pas comme beaucoup de littérateurs +que je connais, qui, à peine dans la carrière, jugent et tranchent sur +les plus belles renommées, et se croient Lamartine ou bien Victor Hugo +pour avoir fait des vers... Quant à M. de Saint-Aulaire, il était +_sociable_ au-delà de tout ce que je vois maintenant. + +Mais un homme qui était pour moi plus qu'un homme aimable, car son +coeur et son esprit étaient tous deux dans ce que son affection me +témoignait, c'était M. de Narbonne! + +Son portrait a souvent été tracé: on a beaucoup parlé de lui; on a +beaucoup vanté sa politesse, ses manières distinguées, son esprit +même... Eh bien! jamais on n'a pu donner une idée juste, ni tracer +même une silhouette ressemblante du comte Louis de Narbonne. J'en +parlerai souvent dans le cours de cet ouvrage, et avant d'aller plus +loin, je voudrais pouvoir placer ici plusieurs lettres[145] qu'il +m'écrivit dans un moment bien pénible. Elles montreraient à quel point +M. de Narbonne était aimant et bon. On lui a refusé d'être attaché à +ses amis, c'est une calomnie: les amis qui eurent à se plaindre de +lui, c'est qu'ils furent, eux, ingrats et perfides. Je sais que depuis +la mort de celui qu'ils devaient bénir, loin de l'accuser; je sais +qu'ils ont osé élever la voix et parler de la _légèreté de coeur_ de +M. de Narbonne... Si son coeur était léger, ensuite, c'est qu'il en +avait un; chose fort douteuse chez quelques-uns de ceux qui parlaient +ainsi. + +[Note 145: Ces lettres me furent écrites au moment où je reçus la +nouvelle de la mort de mon mari. + +Voici quelques lignes de l'une d'elles. + +«Et, dans un tel malheur, je suis à trois cents lieues de vous[145-A], +ou plutôt je ne suis pas où vous êtes!... mais n'importe; vous savez +que partout et toujours vous pouvez compter sur moi comme sur votre +frère... sur votre père!... Dites-vous bien surtout que si j'étais +malheureux, il n'est rien que je ne vous demandasse. Adieu, serrez vos +enfants contre votre pauvre coeur, et faites tout pour vous conserver +à eux et à ceux qui vous aiment...] + +[Note 145-A: Il était à Torgau, où l'Empereur l'avait envoyé en +sortant de son ambassade d'Autriche... ce fut là qu'il mourut aussi +deux mois après avoir écrit cette lettre... Je ne le revis pas!...] + +Si jamais un portrait _écrit_ fut difficile à faire, c'est celui de M. +de Narbonne; il y avait dans sa nature, dans son langage, un charme +qui échappait à l'analyse. Il était spirituel naturellement, instruit +sans pédanterie, parlant et connaissant à fond plusieurs langues, +s'occupant d'études sérieuses sur la guerre et l'administration; d'une +bonté de coeur, d'une jeunesse d'âme bien méritoires chez un homme qui +avait passé sa vie à la cour, et avait été élevé par une mère tout +entière dans ces menées d'intrigues de coteries qui faisaient la vie +des gens de Versailles. M. de Narbonne devait être un autre homme; +mais sa nature était d'élite, et ces natures-là, loin de se corrompre, +se retrempent au milieu du mal... Sans doute il était léger dans +beaucoup d'habitudes de la vie, mais jamais, rien de sérieux n'était +froissé par lui... Madame de Staël, qui lui avait sauvé la vie en +1792, était pour lui l'objet d'un culte sacré. Il est des affections, +disait-il, dont le souvenir est une chose sainte... Il adorait ses +enfants, et sa mère était pour lui ce que devait être une mère de +l'époque de la sienne, c'est-à-dire qu'il était toujours dans une +attitude respectueuse, qui pourtant n'avait rien de ridicule à son +âge, et sa mère elle-même était bien ce qu'il fallait pour porter ce +nom de _duchesse de Narbonne_!... Cette vieille femme de la cour de +Louis XV, dame d'honneur de Mesdames, qui avait survécu à son temps et +à ses maîtres..., ce débris de l'époque de madame Dubarry, je l'ai vue +encore bien fraîche de pensées et de souvenirs. + +J'ai dit que M. de Narbonne _contait_ peu; son esprit n'allait pas à +ce genre de conversation; il ne l'aimait pas: aussi appelait-il M. de +Sainte-Foix _la sultane Scheherazade_. Quant à lui, lorsqu'il contait, +on ne s'en doutait pas... C'était un peu M. de Talleyrand, mais +lorsque celui-ci était de bonne humeur. Pour M. de Narbonne, il était +toujours égal, toujours bon pour ses amis, les écoutant, répondant à +leurs chagrins, lorsque lui-même quelquefois était accablé d'ennuis... +La perte d'un tel ami devait être et fut en effet douloureusement +sentie par moi. L'amie en souffrit par le coeur, la maîtresse de +maison ne le remplaça jamais!... + +J'ai parlé du cardinal Maury; il était d'une immense ressource dans un +salon comme le mien, malgré les inconvénients de sa brusquerie; le +cardinal trouvait aussi en moi beaucoup de reconnaissance pour la +préférence qu'il m'accordait; il n'allait aussi régulièrement que chez +moi... + +Millin, conservateur ou directeur du cabinet des Médailles, était +aussi de ma grande intimité; il venait chaque jour, et par son heureux +caractère, ses connaissances (qu'on lui disputait, mais qui n'en +étaient pas moins fort étendues et réelles), son esprit _anecdotique_ +et conteur, sa manière d'être toujours vouée à la gaîté, et sa volonté +de s'amuser en amusant les autres, avec toutes ses qualités, Millin +formait un des appuis les plus solides de notre société. Voulait-on +jouer la comédie, Millin prenait le rôle qu'on lui donnait... Il +aurait joué le marquis de Moncade, Othello, Crispin ou bien le +Misanthrope, avec la même complaisance. Il est vrai qu'il jouait la +comédie aussi mal que possible; mais c'est égal... Voulait-on jouer +des charades en action, ce que nous faisions très-souvent, oh! alors, +Millin était dans son centre!... il distribuait les rôles... mettait +les turbans, faisait des casques de papier avec une dextérité +admirable, et tout cela avec un sérieux d'autant plus grand, qu'il +s'amusait en conscience... Et puis, lorsqu'il voyait qu'on avait assez +des charades, des répétitions, il faisait apporter de sa propre +bibliothèque, qui était fort belle, une vingtaine de collections de +voyages, de costumes, de belles gravures[146], qu'il étalait sur le +billard, et là, prenant une queue, il démontrait en nasillant et +faisant l'explication des planches. C'était surtout aux portraits de +femmes qu'il était comique! Il fallait l'entendre lorsqu'il faisait +l'histoire de la sultane Ipomai!... et puis celle du prince Isouf!... +Il était alors bien amusant!... + +[Note 146: Comme, par exemple, le voyage de Melling à Constantinople.] + +Un autre homme bien spirituel, qui venait aussi souvent chez moi, et +n'était pas aussi connu alors qu'il l'a été depuis, c'est M. de +Planard... il avait déjà fait à cette époque _la Nièce supposée_... Il +était fort timide, mais fort aimable... il jouait la comédie chez moi +à Neuilly, et il excellait avec Millin dans les charades en action. + +On rencontrait aussi chez moi Geoffroy de Saint-Hilaire, dont le beau +talent rivalisait avec Cuvier, le docteur Hallé, Corvisart, lorsqu'il +était à Paris, Desgenettes, qui était mon ami plus que mon médecin, +enfin une foule d'autres notabilités parmi les artistes, comme, par +exemple, Gérard, Girodet et Augustin[147], ainsi que d'autres gens de +lettres dont les noms trouveront leur place à mesure que nous +avancerons dans la narration des événements de l'époque. Parmi les +hommes du monde remarquables par leur esprit, il faut aussi placer M. +le duc Decazes. Il n'était pas alors ce qu'il est devenu depuis, et +comme nous l'avons vu peu de temps après l'époque dont je parle; il +n'était pas encore un des grands de la terre; mais il était comme +toujours un homme parfaitement spirituel, aimable et gracieux, et d'un +commerce doux et facile, qui avait un grand charme... Je le voyais +souvent; il était un de nos habitués. + +[Note 147: Célèbre peintre en miniature, et rival d'Isabey; mais +Isabey lui était supérieur.] + +M. de Grefulhe, que je voyais aussi beaucoup, était un homme fort +remarquable. Son esprit sérieux, qui tout à coup prenait une couleur +railleuse, sans amertume pourtant, mais frappant toujours à coup sûr, +avait un grand charme d'étrangeté, et cependant il y avait un accord +complet en lui. Sa figure et sa tournure, toutes deux d'une grande +distinction, ajoutaient à ce que sa conversation avait de puissance; +son visage pâle, ses cheveux d'un noir de jais, ainsi que ses yeux; sa +bouche, dont le sourire était aussi rare[148] que fin et spirituel, et +s'accordait avec son regard et sa parole; sa personne, enfin, était +celle d'un homme distingué sous tous les rapports et par tout ce qu'on +exige dans la haute et bonne société. + +[Note 148: La peinture que je fais là de M. de Grefulhe lui donne de +la ressemblance avec un héros de roman, et pourtant jamais homme ne le +fut moins que lui. Il est en tout d'une nature absolue et positive.] + +M. Alexandre de Girardin était plus qu'un habitué chez moi; c'était un +ami. C'était un homme redouté plus qu'il n'était méchant; on craignait +son esprit très-fin et surtout très-clairvoyant pour discerner +aussitôt les ridicules; mais excepté cette triste partie de +nous-mêmes, je ne l'ai jamais entendu attaquer personne sérieusement; +il est au contraire fort dévoué aux amitiés saintes, et depuis plus de +trente ans que je le connais, je l'ai toujours trouvé digne d'être mon +ami, et je ne dis pas la même chose de beaucoup de gens qui ont la +prétention de l'être. M. le comte de Girardin fut longtemps fort à la +mode à Paris, où cette mode ne donne guère son sceptre facilement... +Il était fort jeune, mais déjà son esprit se montrait tel qu'il est, +et malgré son apparente légèreté, il joignait à cet esprit, +non-seulement du monde, mais plus sérieux qu'on ne le croit, un coeur +parfait pour ses amis. Sa mère avait en lui le fils le plus +respectueux et le plus tendre. Au milieu de ses succès les plus +bruyants et certes les mieux faits pour tourner une jeune tête, il ne +manquait _jamais_ un seul jour d'aller voir sa mère à l'issue de son +dîner, qui avait lieu pour elle à cinq heures précises. M. Alexandre +de Girardin demeurait auprès d'elle pendant une heure et souvent plus: +quelquefois madame T.....n venait le chercher avant l'heure fixée... +Il la laissait attendre: + +--Va donc, mon fils, lui disait sa mère en souriant. + +--Non, non, répondait-il avec une grâce charmante, je ne veux pas +perdre un de mes bons moments. + +L'homme qui agit ainsi à vingt-cinq ans et dans l'âge des plus +fougueuses passions n'est _jamais_, en aucun temps, autre chose qu'un +homme digne d'être estimé, autant qu'aimé de ses amis. + +Il contribuait aussi grandement à l'agrément de nos bonnes soirées, +lorsque les éternels voyages de l'Empereur permettaient à tout ce qui +portait une épée de demeurer à Paris quelques mois. + +En remontant aux premiers temps de l'Empire, on trouve une époque +assez remarquable, c'est l'établissement de la société et de +l'étiquette. Les princesses l'apprenaient, et l'apprenaient vite; +quelques-unes furent même tout près de l'impertinence. L'Empereur le +sut, et fut très-sévère avec ses soeurs... mais bientôt il eut, lui +aussi, une lutte à soutenir avec elles. La princesse Borghèse n'avait +que le duché de Guastalla!...--Qu'est-ce que Guastalla, mon bon petit +frère? demandait-elle gentiment à l'Empereur. Est-ce une belle grande +ville, avec un beau palais et des sujets?... + +--Guastalla est un village... un bourg, répondait assez durement +l'Empereur, dans les États de Parme et de Plaisance... + +--Un village! un bourg! s'écria la princesse en se redressant de sa +hauteur sur sa chaise longue... un village!... _la date buona_, +fratello!... et que voulez-vous que j'en fasse?... + +--Ce que tu voudras... + +--Comment! ce que je voudrai!... Et elle se mit à pleurer. + +--Annonciata[149] est _grande_ duchesse!... et elle est ma +cadette!... pourquoi donc ne suis-je pas autant qu'elle, au moins?... +elle a des _états_... elle a des ministres!...--Napoléon, lui dit +enfin la princesse, je vous préviens que je vous arrache les yeux si +je ne suis pas mieux traitée. Et mon pauvre Camille! pourquoi ne rien +faire pour lui? + +[Note 149: Vrai nom de madame Murat. Elle a pris depuis le nom de +Caroline, qui est probablement le second de ses noms. Mais dans son +enfance, et avant son arrivée à Paris, on l'appelait _Annonciata_.] + +--C'est un imbécile. + +--C'est vrai... mais qu'est-ce que ça fait?... + +L'Empereur leva les épaules... la princesse pleurait à sanglots... +L'Empereur l'aimait, et au fond elle n'était pas méchante... et puis +elle était si _câline_!... si habile à émouvoir!... si belle en +pleurant!... + +Le résultat de cette attaque fut qu'on donna le pauvre peuple +piémontais à gouverner au prince Camille. + +Lorsque les autres soeurs virent que les larmes et les scènes avaient +du succès, l'Empereur n'en manqua pas, et n'eut plus un moment de +repos. La grande-duchesse de Berg voulut la couronne royale, et même +un beau royaume, et la princesse Élisa un empire. Tout allait par +hiérarchie selon elles, et pas un droit n'était oublié... L'Empereur +écouta longtemps en silence, se contentant de ne pas répondre; mais la +princesse Élisa n'était pas belle en pleurant, et la grande-duchesse +de Berg n'était rien moins que douce: aussi l'Empereur finit-il par se +fâcher, et ce fut alors qu'un jour il dit, en frappant du pied: + +--Pardieu! ces femmes-là sont étranges! on dirait, en vérité, que nous +partageons l'héritage du feu roi notre père!... + +Lavalette était aussi, et dans tous les temps, un habitué de ma +maison; il était fort aimable et racontait à ravir. Ce fut lui qui, en +sortant de chez l'Empereur, nous rapporta ce mot qu'il avait +entendu... + +Une femme que je voyais très-souvent et avec un charme toujours +nouveau, c'était la duchesse de Raguse. Nous étions liées aussi +intimement que deux femmes peuvent l'être, et je l'aimais autant qu'on +peut aimer une amie... Charmante, gaie, vive, spirituelle, +très-instruite, naturelle et possédant tous les avantages d'une haute +position dans le monde social, jusqu'à une grande fortune, ce qui la +double encore... la duchesse de Raguse était, à cette époque, la plus +chère de mes amies, et toutes les fois que j'entendais annoncer son +nom, il me faisait le même effet que celui de M. de Narbonne: l'amie +était heureuse, la maîtresse de maison contente. + +L'esprit de la duchesse de Raguse est d'une nature remarquablement +attachante lorsqu'on en a la clef; non pas qu'elle soit difficile à +trouver, la duchesse est trop naturelle pour cela; mais elle est peu +facile à contenter, et dès que les gens ne lui plaisent pas, elle +devient silencieuse et se met à bâiller. Mais qu'elle soit au milieu +de gens qui lui conviennent ou qu'elle aime, alors son esprit a des +éclats, des jets d'une lumière non-seulement brillante, mais +chaleureuse; elle est à toutes les questions; elle comprend tout ce +qui se dit... Que de journées délicieuses j'ai passées avec elle!... +seules toutes deux, à Viry, dans une maison dont elle a fait un +paradis!... C'est là qu'il la fallait entendre et voir!... + +Elle était de ma grande intimité. Son mari était le frère d'armes que +M. d'Abrantès aimait le mieux et le plus; ils avaient été élevés +ensemble au collége de Châtillon-sur-Seine, et depuis, cette liaison +d'enfance avait pris des forces dans la fraternité d'armes qu'ils +contractèrent à l'armée d'Italie, où tous deux étaient aides-de-camp +du général en chef. + +Un homme que je n'ai pas encore nommé, et qui était, à cette époque, +l'homme le plus remarquable, peut-être, de la Cour impériale, et qui +était de ma société intime, c'est M. le comte de Forbin!... Jolie +tournure, figure agréable, esprit charmant, talents distingués, +naissance honorable et belle, caractère facile, manières exquises de +politesse et de bon goût... M. de Forbin possédait tous ces avantages +à un degré fort éminent; il était aussi un de mes habitués. Il y a +bien de la tristesse dans ce souvenir!... + +J'étais établie au Raincy après le départ de l'Empereur pour +l'Allemagne, lorsque M. d'Abrantès me dit qu'il fallait me disposer à +recevoir les princesses et l'Impératrice, mais chacune séparément, +pour que les honneurs fussent faciles à rendre; et il avait raison, +car, malgré la hiérarchie toute naturelle, il fallait toujours que les +princesses, surtout la princesse Pauline, fussent en première ligne. + +L'Impératrice et la Reine Hortense vinrent les premières. +L'Impératrice avait avec elle madame de Rémusat, madame de Lavalette, +madame d'Arberg et M. de Beaumont. La Reine avait madame de Brock, et +je ne me rappelle plus le nom du chambellan. + +La journée était superbe; nous montâmes tous dans des calèches en +forme de gondoles, et faites pour parcourir facilement les routes +ferrées du parc du Raincy, et même les belles routes de la forêt de +Bondy, dont nous avions la jouissance pour chasser, et dans laquelle +nous nous promenions tous les jours. Une chasse au daim avait été +ordonnée dès la veille, mais dans l'intérieur du parc. Plusieurs +hommes, désignés par l'Impératrice, étaient venus dès le matin pour se +trouver au Raincy au moment de l'arrivée de Joséphine, qui, selon sa +coutume, fut d'une ponctualité admirable[150]. Tous les hommes +désignés avaient été invités pour le déjeuner; dans le nombre était M. +de Montbreton, premier écuyer de la princesse Pauline; il était depuis +longtemps l'ami de ma famille et le mien: son aimable esprit, sa +bonté, sa vivacité et sa joyeuse gaîté surtout, qui doublait toujours +celle de la moindre réunion où il se trouvait, le faisaient aimer de +tous ceux dont il fréquentait la maison. Leste, gai, vif, chasseur +déterminé, sonnant comme un maître, on le voyait toujours le premier +en avant dans ces belles routes du Raincy, ayant autour de lui sa +trompe lorsqu'il ne sonnait pas, ou bien on l'entendait au loin +appelant les chasseurs et sonnant un rappel; mais ce qui est bien +curieux, c'est que M. de Montbreton est toujours le même qu'à cette +époque. + +[Note 150: Elle était tellement exacte, qu'à la Malmaison je ne me +rappelle pas l'avoir vue arriver dans le salon à dix heures moins +seize ou dix-sept minutes; toujours à dix heures moins un quart +juste.] + +L'Impératrice fut charmante. La Reine Hortense chanta, on fit de la +musique, on causa; on eut enfin une journée aussi agréable que si +l'étiquette ne s'en fût pas mêlée, et pourtant on ne s'en écarta pas +d'une ligne. Madame d'Arberg était là. + +En parlant des dames du palais, il en est plusieurs dont je n'ai pas +ajouté les noms, parce qu'elles ont pour moi une spécialité +d'affection ou de toute autre chose qui me fait retrouver une place +plus convenable pour les peindre et en donner une idée. + +Madame d'Arberg est d'une famille noble parmi les nobles dans cette +Allemagne, pays du blason et des généalogies. Mais quelle que fût son +origine, elle avait cette marque de la vraie noblesse, qui consiste à +ne la pas vanter en même temps qu'elle porte à la révolte lorsqu'on la +veut attaquer. Madame d'Arberg avait été admirablement belle, grande, +bien faite, d'une noble tournure; elle avait de la distinction jusque +dans les plis de son manteau de cour; et quoique sa fortune la privât +de mettre d'aussi beaux diamants que beaucoup de femmes qui +l'écrasaient ou qui _croyaient_ l'écraser de leur titre de nouvelle +duchesse, elle avait l'air aussi imposant que pas une de celles qui +l'entouraient. + +J'aimais madame d'Arberg: elle-même avait pour moi de l'amitié, et +j'ai toujours compris comment elle avait eu des répulsions dans ce +pays de cour, où elle primait trop naturellement pour ne pas trouver +des antipathies dans celles qui voulaient avoir le premier jour ce que +donnent et amènent les siècles. + +En apprenant le déjeuner de l'Impératrice, la princesse Pauline, qui +cette année-là occupait les appartements du rez-de-chaussée de +Saint-Cloud[151], voulut venir, quoique le froid fût déjà vif, et que +d'ailleurs elle, qui ne pouvait aller en voiture qu'avec des +précautions infinies, ne pourrait pas suivre la chasse. M. d'Abrantès, +qui lui parlait fort _amicalement_[152], lui objecta tout cela. + +[Note 151: Les appartements à gauche en entrant dans la cour, +au-dessous de l'Impératrice.] + +[Note 152: Ils avaient dû se marier. Le mariage n'eut pas lieu, parce +que ni l'un ni l'autre n'_étaient assez riches_.] + +--Eh bien! nous ne chasserons pas.--Mais que ferons-nous?--Nous +causerons. + +Ce n'était pas le côté de sa personne qu'il fallait admirer que la +conversation, surtout quand elle entreprenait de nous réciter +Pétrarque, le tout en mon honneur, disait-elle, parce que je me nomme +Laure. + +--J'ai bien peur, madame, que ce froid-là ne vous soit nuisible, lui +dit M. d'Abrantès. + +Le fait réel, c'est que nous avions peur qu'elle ne s'ennuyât et ne +prît en effet quelque nouvelle douleur dans une longue promenade en +calèche dans les bois déjà dépouillés du Raincy. + +Enfin il n'y eut pas moyen de l'en empêcher; nous lui donnâmes à +déjeuner avec une douzaine de personnes qu'elle désigna. Dans le +nombre était M. de Forbin, qui venait d'être nommé son chambellan. + +C'est ici le lieu de rappeler les noms des personnes qui composaient +quelques-unes des maisons impériales, en femmes seulement; je nommerai +les hommes plus tard dans la maison de l'Empereur. + + +_Maison de l'Impératrice._ + + Madame de La Rochefoucault, dame d'honneur. + Madame de Lavalette, dame d'atours. + Madame de Rémusat, } + Madame la duchesse de Bassano, } + Madame Duchâtel, } + Madame d'Arberg, } + Madame de Mortemart, } Dames du Palais. + Madame de Montmorency, } + Madame de Marescot, } + Madame de Bouillé, } + Madame Octave de Ségur, } + + Madame de Chevreuse, } + Madame Philippe de Ségur, } + Madame de Luçay, } + Madame la maréchale Ney, } + Madame la maréchale Lannes, } Dames du Palais. + Madame la duchesse de Rovigo, } + Madame de Lauriston, } + Madame de Vaux, } + Madame de Montalivet, } + Mademoiselle d'Arberg (depuis madame la comtesse Klein); + Madame de Colbert (Auguste); + Madame de Serrant (mademoiselle de Vaudreuil); + Madame Gazani, lectrice. + + +_Maison de madame Mère._ + +_Dame d'honneur._ + + Madame la baronne de Fontanges (la créole, mais point l'amie + de madame de Montesson). + +_Dames pour accompagner._ + + Madame la maréchale Soult, duchesse de Dalmatie; + Madame la duchesse d'Abrantès; + Madame la princesse d'Eckmühl; + Madame la baronne de Saint-Sauveur (fille du prince Masserano). + Madame la comtesse de Laborde-Méréville; + Madame la comtesse de Fleurien; + Madame la comtesse Dupuis; + Madame de Saint-Pern; + Madame de Rochefort; + Madame de Bressieux. + + Madame de Chantereine, lectrice, succédant à mademoiselle de Launay[153]. + +[Note 153: Mademoiselle de Launay, charmante personne, fut obligée de +quitter Madame, ce qui me fit personnellement de la peine. Elle était +la seule personne jeune dans le vaste château de Pont, et nous nous +entendions à merveille ensemble. Elle était soeur de la lectrice de la +reine Hortense.] + + Chambellans: MM. de Brissac et de Laville. + Écuyers: MM. de Beaumont, sénateur, général Destrées et vicomte + d'Arlincourt. + + Premier aumônier: M. l'évêque de Verceil. + Aumôniers ordinaires: MM. + +La maison de la princesse Pauline était montée plus magnifiquement +qu'aucune autre. L'Empereur lui avait donné un jouet pour l'empêcher +de pleurer: elle avait des pages, ce qu'aucune de ses soeurs n'avait à +Paris, à moins qu'elles ne fussent reines. Cette quantité de dames et +d'officiers dans la maison venait de ce que le prince Camille était +gouverneur-général par-delà les Alpes. + +Cette maison de la princesse Borghèse n'était connue de nous qu'en ce +qui concernait la France. Deux seules femmes furent connues à Paris, +l'une, madame de Cavour, parce qu'elle vint y faire son service, et +l'autre, madame de Mathis, par l'amour que l'Empereur eut pour elle. +Le reste nous était presque étranger. + +Mais, en revanche, quelques-unes des dames françaises attachées à la +princesse étaient fort aimées et fort répandues dans la société de +l'Empire. De ce nombre, je dois citer la marquise de Bréhan; elle +était liée avec moi, et venait habituellement dans ma maison. C'est +une femme non-seulement spirituelle, mais instruite plus qu'une femme +ne l'est ordinairement. Sûre en amitié, solide dans ses affections, +madame de Bréhan est une de ces amies qu'on pleure à jamais quand on +les perd, mais qu'on est aussi bien heureuse d'avoir comme moi depuis +tant d'années. + + +_Maison de la reine Hortense._ + + Madame la comtesse de Viry, dame d'honneur; + Madame la baronne de Broc, dame pour accompagner; + Madame la comtesse d'Arguzon, dame pour accompagner; + Madame la comtesse Mollien, dame pour accompagner; + Madame la duchesse de Villeneuve, dame pour accompagner; + Mademoiselle Cochelet, lectrice; + M. de Boucheporn, chambellan; + M. de Villeneuve, chambellan; + Madame de Boubers, gouvernante des jeunes princes; + Madame de Boucheporn, sous-gouvernante; + Madame de Mornay, sous-gouvernante; + Monsieur l'abbé Bertrand, aumônier; + M. , second aumônier. + + +_Maison de la princesse Joseph._ + +La maison de la reine Julie était si peu nombreuse que nous +connaissions à peine ses dames, excepté, toutefois, madame la comtesse +de Girardin, la dame d'honneur que chacun aimait parce qu'elle était +une charmante et gracieuse personne[154]. + +[Note 154: Autrefois madame la duchesse d'Aiguillon. Elle était en +prison avec Joséphine, lorsqu'un geôlier vint chercher un meuble qui +appartenait à madame de Beauharnais...--Mais, s'écrièrent les +compagnes de chambre de la pauvre Joséphine, elle n'est pas +condamnée!.... Le geôlier se mit à rire.--C'est chose toute prête... +ne vous en inquiétez pas!... + +Les femmes alors se mirent à pleurer; mais madame de Beauharnais les +consola. + +--Que craignez-vous? leur dit-elle... il n'est pas possible que je +meure! ne faut-il pas que je sois reine de France? + +Elles la crurent folle!... + +En effet, une vieille esclave de la Martinique lui avait prédit +qu'elle _serait reine de France, et mourrait_ DANS UN HOSPICE. + +--Eh! pourquoi ne pas nommer votre maison? lui dit presque en colère +la duchesse d'Aiguillon, qui souffrait de voir son amie dans cette +sorte de tranquillité; pourquoi ne pas nommer votre maison tout de +suite?... + +--Eh bien! oui, et je vous nommerai madame d'honneur, lorsque je serai +reine de France!... + +Mais lorsque l'Impératrice fut couronnée, elle se rappela l'amie dont +l'affection avait adouci ses malheurs, et la demanda à Napoléon pour +dame d'honneur. + +--Non, dit l'Empereur, elle est _divorcée_!... + +Mais, plus tard, il fut moins sévère pour une femme qui possédait +toutes les qualités et toutes les vertus. Madame Louis de Girardin fut +nommée dame d'honneur de la reine Julie.] + + +_Maison de la grande-duchesse de Berg._ + + Madame de Beauharnais, dame d'honneur; + Madame Adélaïde de La Grange, dame pour accompagner + (plus tard madame de Curnieux); + Madame la comtesse de Saint-Martin, dame pour accompagner; + Madame de Colbert (Alphonse), dame pour accompagner; + Madame la baronne Lambert, dame pour accompagner; + Madame , dame pour accompagner; + Madame Michel, lectrice; + M. d'Aligre, chambellan; + M. de Cambis, écuyer. + +On voit que les maisons des princesses étaient formées de manière à +donner de l'âme et de la gaieté à une cour qui ne demandait que des +fêtes. Et, pour des fêtes, que faut-il?... Il faut de la jeunesse, de +la fortune et de la beauté; avec cela, une cour sera la plus brillante +de l'univers. + +Madame de Barral, favorite de la princesse Pauline, était, à cette +époque, une des plus jolies femmes de Paris, et il y en avait +beaucoup. Non-seulement la Cour impériale en renfermait un grand +nombre, mais Paris alors était brillant d'un luxe de beauté autant que +de celui de ses fêtes. Combien il était augmenté, par exemple, lorsque +dans une de ces fêtes on y voyait rassemblées toutes les femmes dont +la beauté vraiment remarquable portait leur nom au-delà des mers. La +princesse Borghèse, madame de Canisy[155], madame de Barral, madame +Gazani, la duchesse de Montebello, madame Savary, madame de Bassano, +madame Pellaprat, madame de Laborde, mademoiselle Masséna, la +grande-duchesse de Berg, madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély, +madame Duchâtel, madame de Lavalette, madame Augereau, et une foule de +noms qui rappelleraient les charmants visages auxquels ils +appartenaient; et plus tard, madame la duchesse de Guiche, la duchesse +d'Esclignac, madame de Castellane, mesdemoiselles de Laborde, +mademoiselle de Lavauguyon, depuis madame de Carignan, mademoiselle de +Cetto, mademoiselle de Bourgoin; et si l'on ajoute les beautés +contemporaines, madame Récamier, madame Tallien, madame Michel, et +tant d'autres femmes moins belles, mais toujours charmantes, on croira +aisément qu'une fête où tout cela se trouvait devait être brillante et +joyeuse. Dans le nombre des jolies femmes, il faut mettre madame de +Broc, madame Mollien, la duchesse de Raguse, madame de Massa, madame +Perregaux, et tant d'autres qui étaient fraîches, jeunes et jolies à +faire envie, et quelques femmes qui étaient en dehors de la Cour de la +Restauration. Mais, après ce dernier effort, la nature, fatiguée, à ce +qu'il paraît, d'avoir tant produit, veut se reposer de ses fatigues. + +[Note 155: Madame de Canisy était la plus belle personne et l'une des +plus aimables de la Cour impériale, sans comparaison... quand je songe +à cette époque où vingt-cinq femmes belles à être suivies, comme le +prouvent au reste leurs bustes et leurs portraits, embellissaient une +fête, et que je vois comme il est facile de passer aujourd'hui pour +_belle_, je souris et m'étonne... On a donné, par exemple, le sceptre +de la beauté il y a trois ans à une femme, _grisette_ de naissance et +de figure!... on n'était pas difficile.] + +J'ai raconté plus haut les déjeûners donnés à Madame Mère et à +l'impératrice Joséphine. La grande-duchesse de Berg, qui alors était +en grande coquetterie avec M. d'Abrantès, voulut à son tour venir au +Raincy. C'était comme un pélerinage que chacun voulait faire; la +grande-duchesse de Berg y vint donc aussi, accompagnée de madame +Lambert et de madame Adélaïde de La Grange, ainsi que de M. de Cambis, +son premier écuyer. Le grand-duc, pendant ce temps-là, se battait tant +qu'il pouvait à Iéna et _autres lieux_. + +J'avais été en grande intimité avec la grande-duchesse de Berg à son +arrivée à Paris; mais cette intimité avait été plutôt ordonnée par ma +mère qu'amenée par la sympathie: nous étions déjà assez grandes l'une +et l'autre pour _causer_, et elle ne connaissait ni mes habitudes +d'études, ni mes goûts. J'avais d'ailleurs une amie, Laure de +Caseaux[156], ma soeur de coeur, avec qui j'étais liée depuis mon +enfance, avec qui je passais ma vie; j'étais aussi très-liée avec +mademoiselle de Périgord, toutes deux charmantes et bonnes jeunes +filles, élégantes, et tout autre chose pour moi qu'une jolie jeune +personne, à la vérité, mais seulement _cela_, et d'une ignorance qui +allait jusqu'à la plus grande de tout... Cependant, comme la jeunesse +est confiante, je me liai avec elle selon le désir de sa mère et de la +mienne, ainsi que de son excellent oncle Joseph, chez lequel elle +logeait, dans sa maison de la rue du Rocher, lorsqu'elle venait à +Paris de Saint-Germain, où elle était en pension chez madame Campan, +qui alors était l'institutrice la plus en vogue... Mais nos causeries +étaient nulles, et le temps se passait, de sa part et de la mienne, à +regarder et montrer son écrin, qui, déjà à cette époque, se trouvait +très-remarquable pour une jeune personne (c'était pendant la campagne +d'Égypte); cela, pour le dire en passant, me causait une petite +douleur, car enfin quelle est la jeune fille de quatorze ans qui voit +philosophiquement ce qui pare une autre jeune fille... Je ne sais si +sa vanité en a beaucoup joui, mais moi je sais que mon amitié ne s'en +est pas accrue; et toutes les fois que je rentrais chez moi en +revenant de la rue du Rocher, je pensais à mes deux amies, si bonnes +et si simples avec tout ce qui devait leur inspirer de l'orgueil, et +qui jamais ne m'avaient fait sentir que ma fortune était au-dessous de +la leur. Nous en vînmes, malgré tout cela, à nous tutoyer, Caroline +Bonaparte et moi. Nous étions assez inconnues l'une à l'autre, +cependant, et la suite m'a bien prouvé que pour elle, du moins, elle +ne me connaissait pas du tout!... surtout à l'époque dont je parle... +lors de ces chasses du Raincy. + +[Note 156: Laure de Caseaux était une jeune fille gaie, vive, +spirituelle, bonne et charmante. Son père était premier président au +parlement de Bordeaux, et sa mère était mademoiselle de Taillefer. +Laure de Caseaux était de mon âge, fille unique et héritière de plus +de 300,000 livres de rentes!... élevée à ravir par une mère la plus +digne des femmes, et une gouvernante, mademoiselle Roulier, également +bonne pour cette tâche, elle leur donna la douce jouissance de voir +réussir leur entreprise. Jamais éducation n'eut un plus brillant +succès. Le coeur, l'esprit, les talents à un degré supérieur, tout +vint justifier de ce que pouvait produire une éducation bien dirigée +avec une personne comme Laure de Caseaux!... Elle donna plus tard des +preuves d'une autre admirable partie d'elle-même, lorsque ses malheurs +l'appelèrent à rendre témoignage de sa force et de son courage... son +âme se montra alors ce qu'elle était, la plus belle partie +d'elle-même... Elle est aujourd'hui mariée à M. de Cassarède, et +établie près de Pau, et là, après avoir été la meilleure des filles, +elle est la meilleure des mères... Mademoiselle Mélanie de Périgord, +fille d'Archambaud de Périgord, frère de M. de Talleyrand, était +l'autre amie dont j'ai parlé, d'une belle et grande naissance, et fort +riche héritière aussi; elle avait, comme Laure de Caseaux, tous les +avantages de coeur et d'esprit qui font aimer ceux qui les possèdent: +aussi l'aimai-je tendrement, et mon amitié, toujours la même, ne +finira qu'avec moi.] + +L'hiver fut terrible; malgré la rigueur du froid les chasses eurent +lieu: je ne pouvais les suivre à cheval, étant dans un commencement de +grossesse; mais je suivais en voiture découverte. C'était la même +chose pour voir la chasse et même pour le daim, pauvre bête, qui s'en +vint se faire prendre un jour jusque dans ma calèche, mais non pour +autre chose qu'il m'importait beaucoup de connaître... La chasse eut +un plein succès; la princesse dîna au Raincy et y passa la soirée. +Nicolo Isouard y était; on fit de la musique; Nicolo et moi, nous +chantâmes le beau duo de la _Camilla_ de Fioraventi, et puis Nicolo +chanta quelques-unes de ses jolies romances, entre autres une appelée +_le pauvre Hylas_!... Cette particularité de la romance d'Hylas, +qu'_une autre personne_ se rappellera sans doute comme je me la +rappelle, lui prouvera que j'ai une excellente mémoire. + +L'hiver fut brillant. Tous les ministres donnaient des bals et des +fêtes superbes: le ministre de la Marine, surtout, se distingua des +autres, en ce que son local était le plus magnifique de toute la +troupe ministérielle. Quelles que fussent les inquiétudes de +l'Impératrice, elle venait toujours à ces fêtes avec le front serein: +il lui fallait parler à M. de Metternich, dont certes le cabinet, pour +être forcément fidèle, n'en était pas plus ami; à M. le ministre de +Wurtemberg, qui était, ainsi que celui de Bavière, dans la même +position; à tout le corps diplomatique enfin, qui était notre ennemi, +ou bien tellement lié à nos intérêts, que ceux qui nous étaient +fidèles devaient craindre une défaite pour la France. Cela +n'empêchait pas M. de Metternich de valser avec la grande-duchesse de +Berg, M. de Cetto de donner sa charmante fille pour faire une nymphe +dans un quadrille, et le ministre de Wurtemberg de faire la partie de +l'Impératrice. Pour le gros Decrès, il circulait dans sa longue +galerie, où il y avait de bien jolies femmes, mais aussi bien mauvaise +compagnie: ce qui arriva, au reste, le même soir le prouvera. + +Il y avait eu un souper, mais servi de telle sorte, que beaucoup de +gens avaient faim... Vers trois heures du matin, deux ou trois femmes, +qui connaissaient très-intimement le ministre de la Marine, dirent +entre elles: Si nous allions chercher le ministre et nous faire donner +à souper! On interroge les valets de chambre, qui répondent qu'il est +dans le bal... Mais où est-il? C'était cependant bien lui, plus que le +duc d'Orléans le père[157], qui devait s'appeler la cathédrale de +Reims! On regarde... l'un des jeunes gens qui donnaient le bras à ces +dames se levait sur la pointe de ses pieds et le _hélait_ tant qu'il +pouvait... Enfin il dit un mot à l'une des trois dames, et tout à coup +la troupe chercheuse disparut par une petite porte qui donnait dans +l'intérieur des appartements. + +[Note 157: M. le duc d'Orléans, père de celui qui périt dans la +révolution.] + +--Où nous menez-vous donc? dit l'une des jeunes femmes; on n'y voit +goutte. + +Ils étaient en effet dans un corridor fort sombre, d'où l'on +n'entendait déjà plus qu'imparfaitement le bruit de la fête... Le +silence et l'obscurité régnaient dans cette partie de la maison... Le +conducteur des jeunes femmes paraissait connaître admirablement tous +les détours de cette vaste maison... Enfin, un bruit singulier se fit +entendre...: c'était comme de la musique, mais barbare, dissonante, et +tellement bizarre, que les femmes s'arrêtèrent pour écouter. + +Le bruit venait d'une chambre contre laquelle elles venaient +d'arriver; de vifs rayons de lumière se glissaient par l'intervalle de +la porte mal jointe et venaient briller sur le satin blanc des +souliers des jeunes danseuses... Tout à coup le jeune homme qui les +avait guidées quitte le bras de celle qu'il conduisait, et, se coulant +vers la porte, il l'ouvrit tout à coup en leur disant tout bas +d'entrer; mais ce qu'elles virent leur donna d'abord un tel accès de +joie rieuse, qu'elles ne purent qu'éclater, ce qu'elles firent si +bruyamment, que celui qui était l'objet de cette fougue plaisante se +prit à rire comme elles[158]. + +[Note 158: Depuis que j'ai parlé très-succinctement de cette petite +aventure dans mes Mémoires, j'ai revu l'une des trois femmes qui +étaient en _quête_ du ministre de la Marine, et l'histoire me fut +racontée telle que je la mets ici.] + +Ce n'était ni plus ni moins que le maître du lieu..., mais débarrassé +des insignes de sa grandeur et tout simplement en habit de ville...; +mais il n'était pas seul, et avait pour lui tenir compagnie trois fort +jolies femmes dont la toilette de bal prouvait qu'elles venaient de la +fête. + +--Qu'est-ce que c'est donc que cette _romance_ que vous chantiez à +tue-tête? dit madame de M... au ministre.... Je croyais que vous ne +faisiez de la musique qu'avec votre porte-voix, vous autres gens de +mer?... + +--Ah! c'est... c'est ma chanson de haut-bord!... Je la chantais à +Madame. + +--_Ah! c'est joliment joli_, dit la madame..., et... Madame de T... se +retourna à demi et lança un de ces coups d'oeil impertinemment +aristocratiques sur la madame, dont la langue se tint _coi_ tout +aussitôt... Madame de M... se leva et fit signe à ses compagnes. + +--Dites-moi où nous pouvons trouver à manger, mon cher amiral, +dit-elle au ministre, qui paraissait assez honteux de la descente +faite par l'ennemi. Cependant, il comprit qu'il ne devait pas +augmenter le ridicule de l'histoire, qui serait sûrement contée, et +sonnant avec violence, il fit accourir deux ou trois valets de chambre +auxquels il intima l'ordre de servir ces trois dames (les jeunes gens +les attendaient dans le corridor). Decrès comprenait très-bien que ces +dames n'étaient pas seules, mais il était loin de se douter que des +officiers de son état-major fussent de la partie. Quand les dames +quittèrent la chambre, la hardiesse lui revint. + +--Voulez-vous entendre ma chanson? dit-il à madame de M... + +--Non, non, s'écria-t-elle en se bouchant les oreilles. + +--Vraiment! dit-il fort ironiquement; ah! vous venez à quatre heures +du matin chercher un vieux libertin comme moi dans son antre, et vous +vous en iriez comme vous y êtes venue? cela ne se peut pas. + +Et il entonna d'une voix de Stentor le premier couplet... Les dames se +sauvèrent aussi rapidement qu'elles le purent, y voyant à peine; mais +leurs conducteurs les attendaient, et dans la crainte eux-mêmes d'être +aperçus, ils les entraînèrent, mais pas assez promptement pour que +leurs oreilles ne fussent frappées désagréablement par le poëme du +dithyrambe ministériel. + +C'était, au reste, l'homme le plus cynique et le plus dépourvu de +toute retenue... Il avait de l'esprit cependant. Ses collègues ne le +plaçaient pas très-haut; ses inférieurs le détestaient, et ses +supérieurs n'en faisaient rien qu'un ministre premier commis. + +Je voyais aussi beaucoup la maréchale Ney. Elle me plaisait par tout +le charme de douceur qu'il y avait dans elle; son esprit était ce que +je veux trouver dans une femme: il était fin et doux; elle y joignait +des talents charmants. Enfin elle était une femme des plus agréables à +avoir non-seulement dans son salon, mais dans son intimité. Je la +préférais à sa soeur; elle était bien plus naturelle que madame de +Broc. + +Cherchant tous les moyens de reformer cette société qui était si +désunie, j'en imaginai un nouveau: ce fut de faire trouver ensemble +tous les enfants de ces jeunes mères qui se trouvaient être du même +âge. Ma fille aînée avait alors six ans. Je fis faire en son nom des +invitations à tous les enfants de son âge, et même à ceux de deux ans +au-dessus et de deux ans au-dessous. Cette liste fut immense, et, dès +la première année, nous eûmes près de soixante ou quatre-vingts +enfants. On leur donnait les marionnettes, le singe savant, le général +Jacquot, et puis à neuf heures et demie ou dix heures, on servait un +ambigu où dominaient surtout les meringues, les plombières et les +charlottes russes, et puis tout le bon petit peuple allait se coucher. +Lorsque les enfants étaient partis avec leurs gouvernantes et leurs +bonnes, les jeunes mères dansaient une ou deux valses, quelques +contredanses, et puis à minuit on soupait et à deux ou trois heures on +allait se coucher, heureux non-seulement de s'être trouvés et +rapprochés par ce lien tout amical et presque saint de ces enfants, +riant et jouant ensemble, formant ainsi entre eux pour l'avenir une +chaîne d'amitié, une liaison que rien ne devait rompre. Tous les six +janvier, jour de naissance de ma fille, la même fête avait lieu chez +moi. À mesure que les années arrivaient les enfants grandissaient; les +amusements changèrent aussi: les marionnettes, la lanterne magique, +firent place à Olivier[159], aux serins savants, à Fitz-James, et +enfin, en 1813, dernière année de nos fêtes régulières du 6 janvier, +ma fille aînée _dansa le menuet de la cour avec Abraham_, son maître. +Les jeunes filles commençaient déjà à remplacer les enfants: il y +avait même une sorte d'émulation parmi les jeunes personnes; quant +aux mères, elles avaient toujours continué à remplacer les enfants +dans ma grande galerie, où se donnaient toutes les fêtes du 6 janvier. +Nous dansions, nous riions comme nos enfants... Hélas! nous riions +sans doute, car nous ne pouvions pas prévoir la violence de l'orage +qui s'avançait sur nous sombre et menaçant... + +[Note 159: Olivier était un homme qui faisait des tours de cartes et +d'adresse avec un talent merveilleux. Il avait surtout un certain tour +d'un anneau dans une boîte, et cette boîte fermée... Enfin, les +enfants en étaient dans le ravissement...] + +Le jour de Saint-Joseph, je donnais également une fête d'enfants à ma +fille, mais bien moins nombreuse, à laquelle elle invitait seulement +ses jeunes amies; nous dansions ensuite comme le 6 janvier, et nous +nous amusions beaucoup plus que lorsque nous allions au bal chez le +ministre de la Guerre ou de la Marine. C'était aussi la fête de +l'Impératrice; et ma fille allait ordinairement la lui souhaiter. + +La maréchale Ney donnait aussi des bals d'enfants et des bals +_déguisés_. Un jour de carnaval de l'une des années précédentes, elle +en donna un charmant auquel furent invités mes enfants. Je devais m'y +rendre aussi, et après le départ de nos enfants nous devions jouer des +charades en action. + +Je fis faire à mes deux filles deux ravissants petits costumes de +_majas_, l'un blanc, pour l'aînée, et l'autre blanc et rouge pour la +cadette; je donnai ordre à leur gouvernante, qui était une Anglaise +(mademoiselle Podewin[160]), de conduire ses élèves chez la maréchale +Ney. Comme la maréchale Ney n'a pas de fille, les miennes n'allaient +jamais chez elle comme chez madame de Rovigo et les autres femmes de +cette époque. Ce n'était pas non plus mon cocher qui les conduisait: +c'était le leur, qui ne connaissait guère que le chemin de l'hôtel à +l'église Saint-Roch ou celle de l'Assomption, et puis celui du bois de +Boulogne... Enfin mademoiselle Podewin, bien endoctrinée, part pour la +rue de Lille, mais sans savoir justement l'adresse de la maréchale. Le +domestique, qui était aussi celui de mes enfants, s'informe; on lui +montre un fort bel hôtel, devant la porte duquel il voit plusieurs +lampions. Mademoiselle Podewin dit au cocher d'entrer; la voiture +roule dans une cour immense et s'arrête au bas d'un perron sur lequel +s'avancèrent plusieurs domestiques, mais tous vieux, et couverts d'une +livrée dont la couleur sombre ne rappelait en rien l'élégance de la +maison de la maréchale, dont mademoiselle Podewin m'entendait souvent +parler. Ces hommes entourent mes chères petites, qui, jolies comme +deux anges avec leur costume de _majas_, avaient peur de ces vieilles +figures et se serraient contre leur gouvernante tout en marchant et +traversant de vastes salons meublés avec une élégance magnifique, mais +sombres, peu éclairés, comme il aurait fallu qu'ils le fussent, pour +une fête d'enfants surtout; et partout le plus profond silence. + +[Note 160: Cette miss Podewin, aujourd'hui madame Amet, après avoir +fait l'éducation de mes filles, a fait celle de lady Suzanne Douglas, +aujourd'hui comtesse de Lincoln, fille du duc d'Hamilton. Madame Amet +est une des plus dignes et des plus honorables femmes que je +connaisse.] + +Arrivés dans un salon plus gai que les pièces précédentes, mes enfants +y trouvèrent deux valets de chambre qui demandèrent à mademoiselle +Podewin quel nom il fallait annoncer. + +--Mesdemoiselles Junot, répondit-elle, stupéfaite de cette solennité +pour des enfants, et presque effrayée du silence singulier de cette +maison. + +--Mesdemoiselles Junot!... dit le valet de chambre, d'une voix +retentissante, en ouvrant les deux battants d'une vaste pièce +très-éclairée cette fois. Mais ce ne fut qu'une raison pour ajouter à +la stupéfaction de mademoiselle Podewin, et à la frayeur de mes +petites filles. + +Dans ce salon, meublé d'un velours cramoisi à crépines d'or et +magnifiquement orné, étaient plusieurs hommes vêtus de noir, au visage +sévère et presque tous vieux et laids, pour dire le mot, excepté l'un +d'eux, mais dont la figure avait tellement la volonté d'être caduque, +malgré l'âge de son possesseur, qu'il ne tenait qu'à lui de passer +pour vieux s'il en avait eu envie dès cette époque... Une grande table +ronde était au milieu de l'appartement; elle était couverte de +papiers, et plusieurs hommes tout noirs écrivaient... D'un côté de la +cheminée, était une femme qui avait dû être fort belle et dans +laquelle on retrouvait encore des restes frappants de beauté; près +d'elle, et comme une apparition fantastique au milieu de cette cohorte +d'hommes sombres et sérieux, était une jeune fille vêtue de blanc, +blonde, blanche comme un lis et jolie comme un ange... Elle voulait +être sérieuse pour se conformer, on le voyait, au décorum d'une +circonstance inaccoutumée. Toutefois, sa bouche de rose fut la +première qui sourit à la vue du groupe qui vint tout à coup se jeter +au milieu de la grave cérémonie... Devant la cheminée était un +vieillard de taille moyenne, mais dont le dos était voûté, portant +l'habit ecclésiastique et décoré de plusieurs ordres. Sur un petit +manteau de taffetas noir était sur son dos une grande plaque qui +disait qu'il était chanoine de Munster. Enfin mes filles étaient tout +simplement chez le prince primat!... Il logeait alors dans l'hôtel du +prince Eugène, qui était, comme on sait, contigu à celui de la +maréchale Ney, et ce même jour il mariait, c'est-à-dire fiançait son +neveu, M. le duc Dalberg, à la jolie mademoiselle de Brignolé. + +On sait comme le prince primat était excellent, et surtout poli et +affectueux. Je le connaissais beaucoup, et il venait assez souvent +chez moi; mais il n'était nullement connu de mes enfants, qui, à cette +époque de leur vie, ne descendaient chez moi que lorsqu'il n'y avait +personne: c'était dans la journée et le soir après dîner pour remonter +à huit heures chez elles; mais aussitôt que le prince entendit +prononcer mon nom, il s'avança vers mes enfants, accueillit +parfaitement la pauvre miss Podewin, toute troublée de son aventure: +car tout cela s'était succédé bien plus promptement que je ne mets de +temps à l'écrire, et dans son phlegme anglais, qui ne se démentait +jamais, elle ne comprenait rien à tout cela. + +Ma fille aînée Joséphine[161] fut celle qui se tira le mieux de +l'affaire; elle était la filleule favorite de l'Impératrice, et fort +souvent elle allait déjeûner avec elle aux Tuileries. Toutes les dames +du palais adoraient sa gentille personne et son adorable visage +d'ange. Madame de Brignolé la gâtait plus qu'une autre, ainsi que +madame Dalberg. Aussi dès que Joséphine aperçut madame de Brignolé, +elle courut à elle, lui montra son bel habit espagnol en satin blanc, +avec de belles franges d'argent, et lui demanda où donc était la fête? +Heureusement que la chose s'éclaircissait, car pendant ce temps +Constance[162] s'enhardissant, malgré sa timidité, demandait de sa +douce voix au prince primat: + +--Monsieur, où donc est le général Jacquot?... + +[Note 161: L'aînée de tous mes enfants, et filleule de Napoléon et de +Joséphine.] + +[Note 162: La plus jeune de mes filles; elle était aussi timide que +douce et bonne, et depuis elle a prouvé qu'on pouvait être en même +temps une femme éminemment spirituelle.] + +Or il faut savoir que ce _général Jacquot_ était un énorme singe, avec +lequel, pour le dire en passant, le primat avait un air de famille +très-prononcé. + +--Qu'est-ce donc que le général Jacquot? dit le prince en se +retournant vers plusieurs ecclésiastiques de sa cour, dont plusieurs, +grands chanoines des premiers chapitres d'Allemagne, ne _badaudaient_ +pas souvent sur les boulevards... + +--C'est un singe fort savant, répondit gravement un petit homme ayant +les cheveux coupés en brosse tout autour de sa tête, et une petite +figure dans laquelle on trouvait, ce qu'il avait en effet, +prodigieusement d'esprit. C'était le futur M. le duc Dalberg, neveu du +prince primat grand-duc de Francfort... + +Ceux qui ont connu le prince primat doivent se rappeler sa bonté et +son aimable accueil, chaque fois qu'on se trouvait avec lui... Il fut +parfait pour mes petits masques, mais avec une telle recherche, que je +lui en témoignai ma reconnaissance dès le lendemain matin. On +s'expliqua: mademoiselle Podewin acheva d'éclaircir ce que disaient +mes filles, dont l'une demandait des masques, entre autres, _le grand +sauvage_, parce que les enfants qui se voyaient le plus souvent dans +les intervalles de leurs petites fêtes se confiaient leurs +déguisements, et celui du _grand sauvage_ était celui du prince +Achille Murat, que mes filles voyaient très-souvent, ainsi que ses +deux soeurs: les confidences avaient eu lieu, et Joséphine demandait +_le grand sauvage_; Constance s'en tenait au général Jacquot... Mais +la voiture avait été renvoyée... et celles des personnes présentes ne +devaient aussi, comme celle de mes filles, revenir les prendre que +plus tard. Le prince voulait faire mettre ses chevaux, lorsque le duc +Dalberg leva toutes les difficultés. Il donna l'ordre à deux valets de +pied de prendre mes deux petites dans leurs bras et de les transporter +dans la maison voisine, qui était celle de la maréchale Ney... et les +deux enfants partirent toutes joyeuses et chargées de bonbons +qu'elles n'osaient pas manger de peur de gâter leur belle toilette... + +Elles firent beaucoup d'effet en entrant dans la fête. J'en étais fort +inquiète... Je venais d'arriver à l'instant et ne pouvais m'expliquer +la cause de leur absence, lorsque je les vis entrer, et miss Podewin +me dit le motif de leur retard. L'aventure courut bientôt dans tous +les salons et amusa autant que le singe savant et le général +Jacquot... + +Cette soirée chez la maréchale Ney fut charmante: les enfants furent +heureux d'abord, et nous le fûmes de leur joie, de leur délire même, +car il y avait des moments où ils trépignaient avec une sorte de +frénésie lorsqu'Olivier faisait le tour du _sac fermé_ ou des trois +bobines... ou bien encore de l'anneau, dans une boîte à double fond et +à bascule... Mais enfin, après avoir soupé, ils étaient allés se +coucher. Après leur départ:--Que ferons-nous? dirent les jeunes mères; +il n'est que onze heures... + +--Des charades en actions, dit M. de Metternich[163], qui, en sa +qualité de jeune père, était du conseil.--Oui, oui, des charades en +actions!--Et la maréchale nous fit ouvrir sa garde-robe, que nous +explorâmes au grand chagrin de ses femmes, à en juger par le désespoir +des miennes, lorsque la chose arrivait chez moi; mais aussi nous nous +amusâmes beaucoup... Deux charades eurent surtout un succès complet: +or-ange et pou-pon. La première fut représentée magnifiquement par la +prise du Mexique ou du Pérou, je ne sais lequel; une scène du temple +du soleil: tout cela était admirable; et puis le sacrifice d'Abraham; +mais la seconde fut un triomphe. La première partie n'était pas facile +à faire... Nous représentâmes Antiochus et Stratonice!... le moment où +le médecin juge, par la fréquence du _pouls_, de la passion du prince; +nous y fûmes très-applaudis. M. de Brigode joua le rôle du père, comme +s'il eût été à l'Opéra. Le _pont_ fut représenté par l'action de +Coclès, et enfin le poupon le fut burlesquement par M. de Palfy, +faisant le nourrisson, et par Grandcourt, dont je n'ai pas encore +parlé, mais qui aura tout à l'heure sa place, car il ne bougeait de +chez moi, et certes on s'en amusait assez pour lui témoigner au moins +de la reconnaissance par un souvenir: il faisait la nourrice. + +[Note 163: M. le prince de Metternich, alors comte de Metternich et +ambassadeur d'Autriche en France, avait une ravissante famille, qui +était de toutes nos fêtes. Marie, l'aînée de ses enfants, charmante +jeune fille de huit à neuf ans, était ma favorite!... elle fut depuis +madame d'Esterhazy... L'autre petite fille, Clémentine, était un ange +de beauté et de grâce: c'était un Amour de l'Albane... Le troisième +était Victor; il était un bon et excellent jeune homme... mais son +père lui était si supérieur qu'à côté de lui son infériorité était +visible. Étant enfant, il était bon et toujours en harmonie avec ses +jeunes camarades.] + +Grandcourt était un petit homme qui, disait-on, n'avait pas +d'inconvénient, et à qui j'en trouvais souvent. Il était raconteur, +sot et pas mal glorieux.--De quoi? Je n'en sais rien. Il avait une +grosse tête, un gros ventre et des jambes courtes; il allait partout; +se disait amoureux de toutes les femmes jolies et jeunes, avec cette +figure que je viens de vous dire, et soixante ans par-dessus. + +Ce fut lui que nous chargeâmes du rôle de nourrice: on lui fit des +appas avec deux oreillers, et il remplit très-convenablement son +emploi. + +Le _poupon_, ce fut le comte de Palfy, noble hongrois de haute +naissance certes, et tenant à Paris un grand état; il y était fort à +la mode, nous donnait des fêtes où nous nous amusions beaucoup, et se +mit dans le monde élégant malgré quelques ridicules assez fortement +prononcés qu'il avait: l'un des plus grands était l'état qu'il avait +pris d'être un mangeur de coeurs des plus affamés, et de parler de ses +bonnes fortunes un peu comme le chasseur de l'ours. Au résumé, il +avait de l'esprit cependant, et M. de Metternich, qui se connaissait +en hommes, m'en avait parlé avec une autre opinion que celle qui +dirigeait le monde. Il avait cinq pieds sept à huit pouces, et avait +une sorte de beauté: tout cela fit merveille dans le _pouls-pont_. + +M. de Palfy me rappelle une circonstance assez plaisante qui lui est +relative. On faisait encore quelquefois des _mystifications_; la mode +en avait été fort active, et de temps à autre elle revenait encore. Un +jour, à Neuilly, je demandai à M. de Metternich s'il ne trouverait pas +mauvais qu'on plaisantât un peu avec M. le comte de Palfy; j'étais +bien sûre de sa réponse, mais je n'aurais à cet égard rien voulu faire +sans sa permission. Il me la donna grandement, parce qu'il était bien +sûr que je ne ferais rien que de convenable. Je fis donc venir le gros +Musson, qui était encore bien spirituel et bien amusant; nous le +plaçâmes à côté du comte de Palfy. Au bout d'un quart d'heure je le +vis me regarder et me faire signe d'une manière très-significative,... +je ne savais ce qui se passait à l'autre bout de la table; enfin je +compris que Musson ne trouvait rien à dire au comte de Palfy... Cette +idée s'empara alors de moi sous un aspect si bouffon, que je ne pus +m'empêcher de la communiquer à M. de Metternich. Elle le frappa comme +moi, et aussitôt nous voilà à rire, et bien autrement que si Musson +avait parlé. En effet, quoi de plus comique que vingt-cinq personnes +réunies autour d'une table pour entendre un homme qui se trouve +muet!... et qui est le mystifié au lieu d'être le mystificateur. +Jamais je n'ai ri d'aussi bon coeur. + +Nous nous amusions beaucoup à Neuilly; la proximité de Paris +permettait de venir me voir à tous mes amis, même ceux qui n'avaient +pas de chevaux. J'avais tous les jours vingt personnes à dîner, et +quarante le soir, les jours d'opéra exceptés. On savait que j'allais +au spectacle; je n'y allais pas toujours cependant; mais lorsque j'y +allais, je revenais exactement le soir à Neuilly. + +Nous jouâmes aussi des charades en actions, et _M. Vautour_ eut entre +autres un succès prodigieux. _M. Vautour_ était le nom d'un vaudeville +dans lequel Brunet jouait alors et faisait courir tout Paris. Un homme +de ma société, fort aimable et fort spirituel, parent ou allié de +madame d'Osmond[164], M. Digneron de Saint-Furcy, me proposa un soir +de faire une charade en action sur le mot _vautour_; ce fut lui qui la +monta et l'organisa. La première partie fut représentée par le _veau +d'or_, avec tout le luxe des costumes juifs et même leur exactitude. +La seconde dura longtemps. M. Digneron faisait des tours d'adresse +aussi bien qu'Olivier et Fitz-James; il se mit comme les Indiens qui +étaient alors à Paris, devant une grande table _à lui_, et faite +exprès pour ses tours: il nous en fit pendant une heure de ravissants, +et puis pour le tout, Grandcourt s'était laissé arranger si bel et +bien, qu'il ressemblait à Brunet parfaitement dans le rôle de M. +Vautour. Il y fut très-applaudi. + +[Note 164: Celle à qui appartenait _Vilaines_. Mademoiselle Digneron, +soeur de M. de Saint-Furcy, avait épousé M. Gilbert de Voisins, frère +de madame d'Osmond. M. de Saint-Furcy était cousin-germain de ma plus +intime amie, madame Lallemant, et oncle de M. Alfred de Voisins, mari +de mademoiselle Taglioni.] + +Notre été fut très-brillant à Neuilly; nous jouâmes la comédie; il y +venait encore plus de monde, ainsi que je l'ai dit, qu'au Raincy, en +raison de la proximité de Paris. Un jour le maire de Surênes vint me +prier de _couronner la rosière_: c'était une institution faite par +madame des Bassyns, dans une affreuse circonstance de sa vie. Elle +était en calèche et traversait Surênes en descendant d'une maison +qu'elle habitait sur le haut de la montagne. Sa fille, âgée, je crois, +de cinq ou six ans, était appuyée contre la portière de la calèche; +elle s'ouvre: l'enfant tombe sous la roue, qui l'écrase sous les yeux +de sa mère. La malheureuse femme, insensée de désespoir, serait morte +sur la place sans les secours, les consolations de toutes les femmes +de Surênes; une aussi immense douleur fut comprise par elles; toutes +étaient mères, toutes avaient un coeur... Elles étaient bonnes, et +leurs soins parvinrent à émousser la pointe trop aiguë du malheur qui +frappait une mère... Revenue à elle-même après bien des mois, où sa +raison fut presque égarée, madame des Bassyns sentit alors la +reconnaissance qu'elle devait à ces femmes qui n'avaient pas eu peur +de ce qui souvent effraie, la douleur d'une étrangère. + +--Que puis-je faire pour cette commune? dit-elle un jour au maire. + +--Leur rendre leur rosière, répondit-il. + +Et madame des Bassyns fonda alors une rosière, puisque l'ancienne +fondation n'existait plus. Voilà quelle était l'origine de cette +rosière. J'acceptai en annonçant que je doublerais la dot, et que ce +serait ma fille aînée qui couronnerait la rosière... + +Ce fut une grande fête, non-seulement au château de Neuilly, chez moi, +mais dans la commune de Surênes. Tout le pays était en émoi, et au +château il y avait plus de _deux cents_ personnes, car j'avais engagé +tout ce que je connaissais, pour que la quête, que devaient faire +madame Lallemant et madame la baronne de Montgardé, fût abondante. +L'effet ne manqua pas... Elles eurent presque toute la quête en or, et +firent deux mille francs... La cérémonie eût été superbe dans cette +petite église, mais les rosières étaient aussi par trop laides; +presque toutes étaient vigneronnes, et leurs bras étaient noirs comme +ceux d'une négresse, le visage à l'avenant... Celle qui eut la +couronne était plus jolie que les autres. Le lendemain de la +cérémonie, elle vint dîner au château avec M. le maire; j'avais aussi +invité le fiancé, mais il ne put venir:--Parce que, voyez-vous, me dit +la rosière, il avait un mal de reins qui lui est tombé dans le talon. + +Ceux qui connaissent le jargon, car c'est une langue à part, des +paysannes des environs de Paris, sauront, peut-être, ce qu'elle +voulait dire... + +Sa parure était incroyable: elle portait son grand cordon bleu +par-dessus un déshabillé de basin blanc, ayant des demi-manches qui +tranchaient victorieusement sur des bras d'un pain d'épice parfait... +Son bonnet, très-empesé, avec une fort belle valencienne, était +surmonté par sa couronne, chef-d'oeuvre de Nattier, et que ma fille +avait offerte; la bonne rosière avait, je crois, dormi avec et ne +l'avait pas quittée depuis le moment où l'archevêque _in partibus_ de +je ne sais plus quelle ville de Palestine l'avait bénite. On pourrait +faire un portrait de cette jeune fille; mais faire comprendre le +comique de sa tournure, c'est impossible. + +En 1821, j'allai m'établir à Versailles. Je fis faire quelques +réparations à la maison que j'occupai au Petit-Montreuil; un jour on +me dit que la femme du serrurier qui avait travaillé pour moi +demandait à me parler. Je la fis entrer; c'était une femme de bonne +mine, encore jolie, et toutes les fois qu'on voyait sa main, on +pouvait juger que la femme du serrurier ne mettait pas les mains à la +forge. + +--Madame la duchesse ne me reconnaît pas? me dit cette femme fort +émue. Je la regardai... rien.--Non, lui dis-je, je ne vous ai même, je +crois, jamais vue. + +--Oh! madame!... + +Et cette femme se met à pleurer. + +--Je suis de Surênes!... + +C'était ma rosière!... + +Les maux de reins et de talon étaient tous deux partis; mais la dot et +la fiancée, toutes deux restées, et le fiancé exempté de la +conscription, à l'aide du mal de talon et du mal de reins... Ils +s'étaient mariés, et M. _Leboeuf_ était, en 1821, maître serrurier, +très-achalandé, grande rue de Montreuil, vis-à-vis de l'église, à +Versailles; leur établissement était bon, et je crois que ma seconde +dot n'y avait pas nui. + +Notre comédie allait très-bien à Neuilly; j'étais fort bien secondée +par le général Lallemant, un de nos anciens acteurs de La Malmaison; +il jouait admirablement... Michaud venait nous faire répéter nos rôles +avec une bonté et une patience qu'on ne trouve que dans les grands +talents, ainsi que l'un d'eux nous le prouve tous les jours[165]... +Nous jouâmes surtout deux pièces qui firent le plus grand plaisir, +_Défiance et malice_ et _les Rivaux d'eux-mêmes_. Je faisais Céphise +dans la première et Lise dans la seconde. Madame la baronne de +Montgardé, qui depuis a obtenu de si brillants succès à Lormois, chez +madame la duchesse de Maillé, dont l'admirable talent est un bon juge, +faisait madame Derval; le général Lallemant, Derval; M. de Planard, +l'auteur spirituel de tant de jolis ouvrages, et lui-même un si +excellent homme et si sociable, M. de Planard remplissait le rôle de +l'ami; quant à celui du maître d'auberge, il nous prouva qu'avec +beaucoup d'esprit, jamais on ne peut ce que la nature se refuse à vous +laisser faire. Millin, à qui j'avais donné ce rôle pour apaiser sa +colère de ce que je ne lui avais pas donné celui de d'Héricourt, ne +put jamais dire, sans au moins dix variantes, ce petit couplet de rien +du tout, par lequel commence la pièce: + + Allons, enfants! de l'activité, du zèle, etc. + +[Note 165: M. Michelot, qui est si parfait pour nous au théâtre +Castellane, et dont j'apprécie à un bien haut degré la patience et la +bonne volonté... Nous lui en devons une grande reconnaissance.] + +Un jour Michaud lui demanda si c'était une gageure?--Si vous avez +parié de mal jouer, vous avez gagné. + +--Ce n'est pas de vous cela, dit Millin tout gonflé de colère, et +quand je veux prendre une leçon dans Saint-Simon, je le lis à moi +seul. + +--Saint-Simon? dit Michaud étonné. Qu'est-ce que celui-là?... Ce que +j'ai dit, je l'ai pris en moi. + +--Hum!... hum!... marmottait Millin... parce qu'il fait rire quand il +joue, il croit qu'il peut me faire enrager ici comme un damné... + +À partir du jour de la citation involontaire de Michaud, Millin se +révolta, non pas en ne voulant plus jouer, comme j'ai vu faire à des +gens de mauvaise humeur et mal appris; mais, à la première répétition, +il s'avança jusque sur la tête du souffleur, et dit avec un sérieux +d'autant plus comique qu'il était vrai: + +--Je ne veux pas qu'on me corrige mon rôle, je le veux jouer comme je +l'AI CRÉÉ!... Ceux qui ne le trouvent pas bien... tant pis pour eux, +ajouta-t-il en lançant un regard furieux sur Michaud. + +Or, il faut savoir qu'ils étaient tous deux très-liés, et même amis +intimes: aussi la paix revenait-elle entre eux à peine étaient-ils +sortis du théâtre... Mais sur la scène le rôle de Millin était de +nouveau le sujet d'une querelle... et ce rôle avait quatre-vingt-trois +mots: nous les avions comptés. + +M. de Planard était un homme fort jeune à cette époque et n'ayant +encore fait qu'une pièce, mais qui déjà avait donné l'idée de son +charmant talent: c'était _la Nièce supposée_... Il allait faire une +pièce pour notre théâtre, avec un rôle pour moi... C'était le sujet +d'une nouvelle de madame de Genlis: _Nourmahal_ ou _le Règne de +vingt-quatre heures_. Ce rôle, dans lequel on peut développer beaucoup +de moyens, serait charmant à jouer pour une jeune femme ayant des +talents. Les événements de Portugal, où le duc d'Abrantès faisait +alors le beau traité de Cintra, empêchèrent la continuation de nos +représentations. + +Mais les alarmes furent courtes, car la gloire n'avait jamais +abandonné nos aigles; nous étions toujours les maîtres de l'Europe, et +l'orage ne grondait pas encore, s'il se faisait pressentir. + +La vie habituelle, quelque changée qu'elle fût dans la haute société +par les événements de la révolution de 1793, commençait donc à +reprendre sa gaieté et _ses coutumes_ même, quoique différemment +mises en action, parce que les localités n'étaient plus les mêmes, et +qu'on ne pouvait plus agir dans une maison à l'anglaise comme dans un +vieux château de l'Auvergne ou du Dauphiné. Mais l'esprit français, +ainsi que l'esprit de bonne société, trouve toujours à faire sa +volonté quand il en a une déterminée, et l'on sait que chez nous celle +de s'amuser est, à tous les âges, la plus enracinée de toutes. En +voici la preuve dans une aventure très-plaisante qui arriva en 1810 ou +1811, et qui fit un grand bruit alors. + +On sait combien les maisons de campagne sont nombreuses dans toute la +partie du pays qui entoure la forêt de Sénart et même au-delà; c'est +comme une chartreuse: les maisons, sans avoir la prétention d'être des +châteaux, sont cependant assez grandes pour prendre le nom de _maisons +de campagne_. Ce sont de ces maisons que je veux parler... Plusieurs +familles amies se trouvaient habiter ces maisons, assez rapprochées +pour faciliter des réunions fréquentes. L'une d'elles était à +_Rouvres_, près de Montgeron, et appartenait à madame de Fontenille: +elle l'habitait l'été avec son fils et sa fille, jeune personne vive, +spirituelle et parfaitement aimable, un vrai trésor pour une société +française, où la gaieté et la franchise sont habituellement la base +de ce qui s'y fait et se dit. + +La famille de madame de Fontenille était augmentée, pendant l'été, +d'une vieille amie, dont le nom passera à la postérité, parce qu'il +s'attache à une romance que la France _entière_ et une partie de +l'Europe ont chantée avec les larmes dans les yeux et la douleur au +coeur! c'est la romance de _Pauvre Jacques_[166]! L'auteur était +madame de Travanet[167], femme d'esprit et de coeur, douée d'une +imagination vive et facile à émouvoir, mais d'une bonté de caractère +et d'une sûreté de commerce presque toujours, au reste, le partage des +gens d'esprit avec la tête vive. Je n'ai peur que des têtes froides, +moi; le coeur l'est souvent avec elles, et alors il est détestable. + +[Note 166: Elle fut parodiée ainsi: + + Pauvre peuple, quand j'étais près de toi, + Tu ne sentais pas ta misère; + Mais à présent que tu n'as plus de roi, + Tu manques de tout sur la terre.] + +[Note 167: Femme, je crois, où belle-soeur de celui qui jouait si bien +au trictrac. Il disait: C'est l'année... où j'ai fait une école.] + +La conversation de madame de Travanet était surtout amusante; elle +avait une sorte de naïveté qui, à son âge, donnait beaucoup de piquant +sans être ridicule à tout ce qu'elle disait. Comme on savait qu'elle +était _vraie_ et que ce qu'elle disait et faisait n'était pas _de la +manière_, on en riait avec elle, et elle ne s'en fâchait jamais. + +On était un soir réuni chez madame de Fontenille, et la conversation +avait pour sujet l'enlèvement d'une jeune personne très-connue. + +--Mon Dieu, dit madame de Travanet, combien je regrette de n'avoir +jamais été enlevée!... + +Chacun se récria. + +--Pourquoi non? dit-elle tout tranquillement; chacune de vous le +voudrait peut-être autant que moi pour la raison qui me le fait +désirer. Je voudrais connaître les émotions qui vous agitent dans un +pareil moment; ce doit être très-curieux! + +Et la voilà qui, poursuivant son idée, et la retournant de cent +manières, conclut à ce qu'elle regrette véritablement de n'avoir pas +été enlevée. + +--En vérité, lui dit M. de Folleville[168], vous me feriez regretter +de n'avoir pas été dans votre route, madame, il y a vingt-cinq ans!... +Je dis cela pour moi, ajouta-t-il en s'inclinant devant madame de +Travanet. + +[Note 168: Du château de Montgeron.] + +--Bath! dit M. de Barral[169], si Madame veut être vraie, elle nous +avouera qu'elle a été enlevée au moins une fois en sa vie. + +[Note 169: Mari de la jolie madame de Barral, maintenant madame de +Septeuil.] + + +MADAME DE TRAVANET, naïvement. + +Non, je vous jure! + + +MADEMOISELLE D'ESCLIGNAC[170]. + +[Note 170: Fille du duc d'Esclignac et de Fimarcon. Elle est soeur du +duc d'Esclignac, mari de la jolie duchesse d'Esclignac, nièce de M. de +Talleyrand et fille de son frère Bozon.] + +Comment! pas même une fois!... + + +MADAME DE TRAVANET. + +Pas une seule!... On doit faire une si drôle de figure!... Que peut-on +dire? + + +M. AMÉDÉE DE FONTENILLE. + +Ce n'est pas vous, madame, qui seriez embarrassée dans un pareil +moment... + + +MADAME DE TRAVANET. + +Oh, maintenant!... maintenant ne parlons plus de tout cela... + +On ne continua pas plus longtemps la conversation sur ce sujet; mais +rien n'en fut perdu pour toutes ces personnes désireuses de tout +amusement et voulant ne laisser échapper aucune occasion convenable de +se divertir... + +Mademoiselle de Fontenille, la plus vive de toute la société, imagina +sur l'heure même un projet dont l'exécution devait être admirable. + +Le lendemain, toute la société de Rouvres alla à Crosne chez le duc de +Brancas[171] (Céreste); mademoiselle de Fontenille mit la duchesse de +Brancas dans le secret. Le plan fut parfaitement organisé, rien n'y +manqua. Quelquefois la gaieté ne se pouvait contenir en songeant au +jour où la chose allait arriver; alors les rires redoublaient; et +cette bonne madame de Travanet, qui était toujours heureuse du bonheur +des autres, riait avec eux sans savoir que c'était elle qui faisait +les frais de cette gaieté. + +[Note 171: Le duc de Brancas était chambellan de l'Empereur: c'était +lui qu'on appelait toujours _le grand Brancas_.] + +--Comme ils sont heureux! disait-elle à madame de Fontenille... Toute +la conspiration fut ourdie dans le plus profond mystère, et cependant +bien des conférences eurent lieu. Des demi-répétitions furent faites, +et pour tout cela il fallait des courses à Montgeron, chez M. de +Folleville, à Crosne, chez la duchesse de Brancas... Mademoiselle de +Fontenille n'était plus un moment en place: elle était en course dès +le matin; son frère, Amédée de Fontenille, était comme elle aimable et +actif, et toujours prêt à rire. + +Enfin tout fut terminé à la joie des conspirateurs, qui voyaient +arriver avec bonheur le jour de l'exécution de leur plan; il avait été +bien discuté, bien mûri; les rôles distribués, les lieux reconnus... +Enfin tout était prêt et subordonné seulement au temps qu'il ferait; +on fixa le jour, sauf cette seule exception. + +On était alors en automne, dans ces journées où un rayon de soleil est +tant apprécié! où une promenade a tant de charmes, car celle du +lendemain est incertaine! Mademoiselle de Fontenille proposa d'aller +faire un tour dans la forêt; tout le monde accepta par acclamation, on +se lève, on prend les ombrelles, on met les chapeaux et les guêtres, +et toute la société de Rouvres, réunie ce jour-là _par hasard_ à celle +de Crosne et de Montgeron, se mit en marche pour la forêt de +Sénart[172]. + +[Note 172: _Cette forêt... cette forêt que vous appelez Sénart!..._ +comme dit Arnal dans cette pièce où il apporte _un gros-bec mâle_ et +un ibis de la Haute-Égypte.] + +Une dame de Rouvres dont j'ai oublié le nom fut chargée, et pour +cause, de madame de Travanet. Cette dame connaissait admirablement +les détours de la forêt, et il le fallait pour ce qui allait suivre. + +Madame de Travanet, appuyée sur son bras, était la première en avant +de toute la troupe. Les jeunes personnes causaient tout en ramassant +des fleurs; elles paraissaient rire de tout ce qu'elles voyaient sans +donner le moindre soupçon même à la plus méfiante personne. Aussi +madame de Travanet n'en eut-elle pas même l'ombre; elle causait +vivement sur un sujet qui l'intéressait avec cette dame qui, pendant +qu'elles marchaient, la conduisait vers le lieu du rendez-vous +général, qui était dans le lieu le plus désert de la forêt, et le plus +sauvage. + +--Mon Dieu! pardonnez-moi de vous interrompre, dit tout à coup madame +de ***, mais je crains que nous ne nous soyons égarées! + +--Eh bien! il faut chercher notre route, dit madame de Travanet; il +fait encore jour et nous pouvons très-bien retrouver notre chemin. + +--Ce n'est pas sûr..., mais en tout cas laissez-moi faire; je connais +le pays. Je connais la forêt de Sénart comme mon jardin: ainsi n'ayez +aucune crainte, prenez mon bras et laissez-vous conduire. + +Madame de Travanet passa son bras sous celui de madame de *** et s'en +alla toujours cheminant avec elle:--Je ne sais pas pourquoi je ne lui +ai pas demandé, disait plus tard madame de Travanet, très-drôlement, +pourquoi elle nous avait laissé perdre comme le Petit Poucet +puisqu'elle connaissait la forêt de Sénart comme son jardin... + +Cependant le jour baissait... La forêt, loin de s'éclaircir devant +elles, devenait plus épaisse et plus sombre... Madame de Travanet +était fatiguée... bientôt elle eut peur. Madame de *** convint enfin +qu'elle s'était trompée et que maintenant elle reconnaissait qu'elles +étaient au milieu de la forêt, dans le plus épais du fourré, et qu'à +moins d'une rencontre impossible, elles devaient passer la nuit dans +le bois. + +--Passer la nuit dans le bois! s'écrie madame de Travanet toute +tremblante à cette seule pensée... + +--Mais que faire? + +--Je ne sais; mais tout au monde plutôt que de passer la nuit ici... +Il fait froid d'ailleurs...; je suis déjà gelée... Voyons, tâchons +encore de retrouver notre route. + +--Mais on n'y voit plus!... + +--Ah! mon Dieu! mon Dieu!... + +Pendant toutes les plaintes de madame de Travanet, la nuit s'était +encore épaissie... on n'y voyait pas à dix pas de soi... Tout à coup +on entendit du bruit. + +--Ah! mon Dieu, qu'est cela? dit madame de Travanet tremblante en se +serrant contre madame de ****... + +--Ce sont des chevaux... une voiture!... des lumières!... Ah, nous +sommes sauvées! + +En effet, dans une large route de la forêt, on voyait s'avancer une +fort belle voiture attelée de quatre chevaux, et entourée de plusieurs +hommes dont l'habillement bizarre et fantastique renouvela la terreur +de madame de Travanet, aussitôt que la lumière de plusieurs torches, +que portaient quelques nègres qui suivaient la cavalcade, lui permit +de distinguer les individus qui la composaient, et dont une partie +était masquée... La peur de madame de Travanet était au comble... + +--Que veulent donc ces gens-là, ma chère? disait-elle à madame de ***; +comme ils vont lentement... on dirait qu'ils cherchent!... + +En effet, quelques-uns des hommes qui entouraient la voiture se +détachaient souvent pour entrer sous le fourré et regarder s'ils y +voyaient quelqu'un... et là ils soulevaient chaque branche comme s'ils +cherchaient une mouche. + +Dans ce moment, la voiture et sa suite entrèrent dans la clairière. +Madame de Travanet entraîna madame de ***, qui se laissa faire, dans +un taillis, où elles se blottirent du mieux qu'elles purent... + +Celui qui était à la tête de la troupe, magnifiquement habillé en Turc +et si bien emmoustaché qu'on l'aurait pris pour Mahomet II, s'adressa +à deux hommes qui étaient près de lui, et leur fit une question que +les deux femmes ne purent entendre; mais la réponse fut claire et +précise... + +--Je vous assure sur ma tête, monseigneur, qu'elle est dans la forêt +avec une amie. Elles se sont égarées... et sont même de ce côté, j'en +suis sûr... Eh! tenez, les voilà!... + +Et l'homme dirigeant une longue lance vers le fourré où madame de +Travanet s'était cru bien à l'abri, il la montra _au monseigneur_, +qui, en l'apercevant, fit une exclamation de joie. Madame de Travanet, +confondue de tout ce qu'elle voyait, pensa un moment perdre la raison; +mais son extrême terreur la soutint... + +--Ces gens-là me croient riche, et je vais bien les attraper, +dit-elle, quand ils vont voir qu'il n'y a que dix francs dans mon +sac!... Mais il est donc bien misérable, ce Grand-Turc, que ses +ambassadeurs fassent dévaliser sur la grande route... Dans l'ancien +régime, ma chère, ces coquins de païens-là auraient été pendus!... + +Pendant ce colloque avec madame de ***, madame de Travanet, conduite +respectueusement par deux Turcs, dont l'un était le duc d'Esclignac, +et l'autre M. de Folleville, arrivait au milieu de la clairière, où +elle trouva la belle voiture arrêtée, le marche-pied baissé, et tout +préparé pour se remettre en marche... Madame de Travanet tendit alors +sa bourse aux Turcs... elle ne savait comment les nommer, a-t-elle +avoué ensuite: + +--Messieurs, dit-elle en leur donnant sa bourse, bien fâchée +assurément qu'il n'y en ait pas davantage...; si j'avais su faire +votre aimable rencontre, certainement j'aurais peut-être mis... + +--Comment, madame, nous prenez-vous donc pour des brigands? + +--Moi, monsieur!... à Dieu ne plaise, certainement!... mais que +voulez-vous que je pense en me voyant retenue malgré moi? + +--Eh! quoi, madame, dit alors le Turc magnifiquement habillé, qui +paraissait le chef de la troupe, ne vous vient-il aucune autre pensée +en nous voyant autour de vous, remplis d'un respect profond, et +n'étant que des messagers de bonheur, de paix et d'amour?... + + +MADAME DE TRAVANET. + +D'amour! à moi!... Mais c'est une mauvaise plaisanterie, messieurs les +Turcs!... savez-vous bien que j'ai cinquante-huit ans? + +Et tout de suite se penchant à l'oreille de madame de ***, elle lui +dit rapidement: Je n'en ai que cinquante-quatre...; mais il est bon +d'effrayer ces coquins-là... Malgré tout, ils sont polis, +ajouta-t-elle, comme par manière de dire. + + +LE TURC. + +Votre âge, madame, n'est pas un obstacle qui arrêtera mon glorieux +maître!... il vous a vue, madame, il vous aime, et veut vous plaire. +Il m'a dit son amour, car je connais toutes ses pensées. Je les +approuve, et j'ai cherché le moyen de satisfaire la passion moi-même +de mon glorieux Sultan, et de vous donner à lui. + + +MADAME DE TRAVANET posant un pied sur le marche-pied de la +voiture et le retirant aussitôt. Elle fait cette manoeuvre deux +ou trois fois. + +Mais, monsieur, ayez donc quelque pitié d'une pauvre femme qui ne peut +répondre à l'amour de monsieur votre maître... laissez-moi retourner à +Rouvres, je vous en prie... je veux m'en aller... + + +LE TURC. + +Je causerais la mort de mon glorieux Sultan, madame, et... peut-être +la mienne... car il a non-seulement la passion violente, mais +brutale... et je courrais risque. (_Il fait un signe avec son +poignard._) Alors vous comprenez?... voudriez-vous donc avoir +l'excessive complaisance de monter dans cette voiture... ou je serais +forcé..., à mon inexprimable regret, de vous y mettre de force. + + +MADAME DE TRAVANET. + +Ah! mon Dieu! mon Dieu!... + + +MADAME DE ***, bas à son oreille. + +Allons, allons, ma chère, montez dans cette voiture! que voulez-vous +faire?... toute résistance est inutile... + + +MADAME DE TRAVANET. + +Hélas! je ne le vois que trop... (_Au Turc._) Monsieur, je suis +résignée... + +Elle dit ce mot si drôlement, que le Turc, qui n'était autre que +mademoiselle de Fontenille, pensa éclater sous son masque. On mit les +deux dames dans la voiture de la duchesse de Brancas, et les chevaux +l'emportèrent rapidement au travers de la forêt. + +Le second acte de cette comédie devait se jouer dans un vieux château +situé dans la forêt de Sénart, et appelé le _château des Bergeries_. +Ce château, encore entier sous quelques rapports, n'était pourtant +plus habité, ou ne l'était plus en effet que par un vieux concierge et +sa femme. Le propriétaire l'avait bien destiné à être abattu, mais sa +condamnation n'avait été prononcée que pour l'année suivante, et M. de +Folleville, qui le connaissait, en avait reçu la permission d'y faire +ce qu'il voudrait pour la mystification qu'on préparait à madame de +Travanet. Ce château des Bergeries était une des fabriques les plus +heureuses qu'on pût trouver sous sa main pour servir de théâtre à des +scènes comme celle qu'on jouait. Mais pour faire juger à quel point on +avait compté sur la peur de madame de Travanet, il faut dire qu'elle +connaissait ce château, où elle avait été cent fois; car il était le +but de presque toutes les promenades des personnes qui étaient dans +les environs de la forêt de Sénart, et surtout de celles de Rouvres. +Ce fut donc vers le _château des Bergeries_ que la troupe turque +dirigea sa course. + +Lorsque la portière fut refermée et que les deux amies furent seules, +madame de Travanet donna cours alors à toute son inquiétude.--Que +veulent-ils faire de moi? répétait-elle. + +--Vous épouser... vous emmener à Constantinople... il a nommé le +Sultan... + +--Bah! ils nomment toujours ainsi leur maître!... N'allez-vous pas +croire à présent que le Grand-Turc est amoureux de moi!... la belle +sultane que je ferais!... Mais, grand Dieu! quel peut être cet homme? + +--Écoutez donc, ma chère, il y a ici un nouvel ambassadeur +d'Asker-khan, le grand chah de Perse... c'est peut-être lui!... + +--Asker... hein! comment dites-vous? + +--Asker-khan... c'est l'empereur de Perse. + +--Mais, ma chère amie, la peur vous trouble la cervelle. Je ne suis +jamais allée en Perse. + +--Aussi ne vous parlé-je pas de lui, mais de son ambassadeur. C'est un +bel homme qui devient très-facilement amoureux... mais il n'est pas +d'une humeur facile... l'autre jour il allait faire couper la tête +d'un de ses esclaves, parce qu'il avait cassé une assiette[173]. + +[Note 173: C'est vrai: M. Jaubert arriva au moment et empêcha +l'exécution; l'ambassadeur logeait rue Plumet, à l'hôtel de +mademoiselle de Condé, sur les boulevards neufs, du côté des +Invalides.] + +--Ma chère amie, vous m'effrayez beaucoup... vous feriez mieux de +garder vos histoires pour un autre jour... voulez-vous?... + +Mais tandis qu'on l'_effrayait_ dans la voiture, il arrivait une +étrange chose au-dehors. C'est que la nuit était si noire, que les +gens s'étaient égarés, et ne retrouvaient plus la route du vieux +château où ils devaient passer le reste de la nuit. + +--Que faire? dit mademoiselle de Fontenille; quel malheur! nous ne +pouvons plus continuer notre pièce qui va si bien... et d'autant mieux +que notre amie n'a pas froid, et qu'elle est tranquillement dans une +bonne voiture. + +--Ah! tranquillement, dit le duc d'Esclignac, c'est autre chose: car +elle n'est pas brave; mais si elle ne l'est pas maintenant où elle n'a +rien à craindre, que devait-elle éprouver lorsqu'elle était jeune et +jolie? + +--Il a raison, dit Amédée de Fontenille; mais savez-vous ce que je +crains, moi, c'est que nous ne soyons rencontrés par de la gendarmerie +ou par des gardes-chasses... savez-vous bien que nous serions tous +arrêtés, et, en vérité, dans nos costumes, nous ferions une triste +figure en entrant à Essonne!... + +--Ah! mon Dieu, les gendarmes! dit sa soeur... et que leur +dirions-nous?... prendraient-ils de l'argent? + +--Non, certes, je ne le pense pas! et s'ils en prenaient, je les +ferais punir. Mais les gardes de la forêt sont à craindre plus encore +que les gendarmes. + +Mademoiselle de Fontenille, très-effrayée par ce que son frère lui +disait, se remit en quête de plus belle pour retrouver un carrefour +qui devait les mettre dans la bonne route... Rien n'était plus +comique que de voir en ce moment vingt personnes rassemblées pour en +effrayer une seule, l'être plus qu'elle... Mademoiselle de Fontenille +fit rallumer une des torches qu'on avait éteintes pour ne pas attirer +l'attention, et bientôt, en effet, on retrouva le carrefour qui +indiquait la route à suivre; la voiture y roula aussitôt rapidement, +et, au bout d'un quart d'heure, ils furent arrivés au terme de leur +course, ayant joué le premier acte de leur drame burlesque. + +Rien de ce que nous lisons dans les romans de madame Radcliffe, si +parfaitement traduits par madame Victorine de Chastenay, n'avait été +omis au _château des Bergeries_. Il est vrai qu'il y prêtait lui-même +étonnamment, et que le concierge à lui seul, avec sa lanterne, son +énorme trousseau de clefs avec lequel il vint ouvrir une grille +rouillée et criant sur ses gonds, suffisait pour effrayer... Au moment +où la voiture entra dans une cour remplie de hautes herbes qui +empêchaient presque les roues de tourner, deux chiens hurlèrent +plaintivement... Madame de Travanet tressaillit. + +--Ah ça, dit-elle, ceci passe la plaisanterie... je ne veux pas être +une héroïne de roman, moi! je ne suis ni _Amanda_, ni _Rosalba_, ni +_Fernanda_: c'est odieux, tout cela... et fort ennuyeux! + +À ce moment où la voiture s'arrêtait au bas d'un vieux bâtiment ruiné +dont les murs tenaient à peine... le vieux concierge, son bonnet de +laine à la main, conduisait respectueusement madame de Travanet et +madame de ***, par un escalier étroit et tournant, dans un appartement +où il y avait un bon feu et assez de lumières pour qu'elles pussent +juger du délabrement du lieu où elles se trouvaient... le concierge +les laissa seules. Alors madame de Travanet recommença ses doléances +sur son ennui et son inquiétude, et surtout le motif pour lequel elle +avait été enlevée. + +--Mais par amour!... ma chère, ne soyez pas si incrédule. + +--On a la foi quand on a l'espérance, ma très-chère amie, dit madame +de Travanet en riant... À mon âge, on ne me ferait plus que la charité +en fait d'amour... et en quoi que ce soit je n'aime pas ce qui se fait +par un sentiment de pitié: il n'a rien de noble, et encore moins rien +de tendre. + +--Mais votre esprit... vos talents... + +--Mes talents, mon esprit, me feront des amis, parce que je les +emploierai à leur amusement ou à leur bonheur... + +--Enfin, ma chère, voyez ce que nous a compté l'autre jour madame de +Genlis... À Berlin, un jeune homme de vingt-sept ans était amoureux +d'elle, et voulait l'épouser. + +--Eh bien! si elle y avait consenti, c'est elle qui eût été folle. + +Dans le même moment, la porte du fond s'ouvrit avec fracas, et le Turc +magnifique qui avait parlé à madame de Travanet dans la forêt entra +dans la chambre. La pauvre femme, qui ne l'avait vu que masqué, +faillit mourir de peur en voyant devant elle un homme d'une taille +immense ayant des moustaches comme jamais elle n'en avait vu... + +--Quelle effroyable tête! se disait-elle en elle-même; quel géant!... + +Ce _géant_ était mademoiselle de Fontenille! + +Elle salua profondément à l'orientale, en mettant une main sur sa tête +et l'autre sur son coeur, et remit une lettre à madame de Travanet, +sentant l'essence de rose à en parfumer le vieux château pour dix +ans... puis elle se retira toujours à reculons... _pour mieux observer +le respect et le décorum envers la sultane favorite_, observa madame +de ***. + +Aussitôt que le Turc fut sorti de l'appartement, madame de Travanet ne +sachant pas ce que tout cela devenait, car les choses commençaient à +se brouiller dans sa tête, ouvrit la lettre avec précipitation, +espérant au moins y trouver une explication. + +Mais c'était une déclaration en forme adressée à madame de Travanet. +On lui disait qu'on était à ses pieds; son esclave le plus soumis +et... sollicitant sa main. La lettre était signée _Habed-il-Roumann +Schahabaham Badvildinn Dal-Ilcha-Bekir_... + +Les expressions les plus brûlantes n'y étaient pas épargnées... +_Habed-il-Roumann Schahabaham Badvildinn Dal-Ilcha-Bekir_ n'osait pas +se présenter à madame de Travanet sans son consentement, qu'il +espérait, au reste... Mais pour qu'elle pût se prononcer avec plus de +certitude, il la prévenait qu'il avait fait placer dans la chambre +qu'elle occupait son portrait fait à deux âges différents, afin +qu'elle pût juger de ce qu'il avait été et de ce qu'il était +aujourd'hui. + +En achevant la lecture de cette lettre, madame de Travanet ne put +s'empêcher de regarder autour de la chambre, dont les murs lézardés ne +laissaient voir aucune trace de ce qu'elle y cherchait. Enfin, près de +la haute et antique cheminée, elle aperçut deux dessins au crayon +noir, dont l'un représentait une très-belle tête de jeune Turc... +Madame de Travanet s'arrêta devant ce dessin. + +--Savez-vous qu'il a été très-beau, ce Turc, ma chère? dit-elle à +madame de ***. + + +MADAME DE *** + +Oui, sans doute!... c'est dommage que son nom soit si long!... + + +MADAME DE TRAVANET, regardant toujours le portrait. + +Qu'est-ce que cela fait?... et puis ce n'est pas un nom seul, c'est +une suite de noms... c'est l'usage chez eux... + + +MADAME DE ***. + +Ah! mon Dieu, regardez donc cette horrible figure. + +Madame de Travanet se retourne vivement, et voit en effet, de l'autre +côté de la cheminée, le pendant de la jeunesse du Turc... il était +hideux!... On avait exprès chargé la laideur, et, dans le fait, la +figure était horrible. Au bas était écrit: _Tel que je suis +maintenant..._ + +--Vraiment, dit madame de Travanet, il nous la donne bonne! et moi +aussi j'ai été jeune et belle: je pourrais m'en aller en quête d'un +mari, en montrant mon visage de vingt-cinq ans; mais lorsque celui de +cinquante-cinq se montrerait à son tour, on serait en droit de me dire +que je suis une impertinente. Après tout, je suis fâchée pour lui +qu'il soit changé de cette façon-là, car il était bien beau. Et elle +retournait toujours _au portrait_ du jeune Turc, qui était tout +simplement la figure du jeune Turc mourant de Girodet, auquel on avait +seulement ôté l'expression souffrante. Oui, répétait-elle, c'est +vraiment dommage. + +En ce moment, on entendit un prélude dans la pièce voisine. Ah! ah! +dit madame de ***, on veut vous donner une sérénade... mais je crois +qu'un bon souper et un bon lit nous feraient plus de bien que toutes +les musiques du monde... Madame de Travanet, dont jamais l'aimable +caractère ne se démentait, fut au contraire tout à coup ranimée par +cette musique... elle quitta le portrait, et vint écouter de plus +près... Qu'on juge de ce qu'elle dut éprouver lorsqu'elle entendit des +voix bien connues et aimées chanter en choeur et en partie la romance +si célèbre de _Pauvre Jacques_! + +--Ah! s'écria-t-elle, ce sont nos amis!... Les portes de l'appartement +s'ouvrirent alors avec grand bruit, et tous les acteurs, les actrices, +entrèrent en foule, et pressèrent madame de Travanet dans leurs bras, +en lui demandant pardon du tour qu'on lui avait joué. Non-seulement +elle le pardonna, mais elle fut la première à en rire... Elle regarda +alors sans frayeur mademoiselle de Fontenille, dont les terribles +moustaches l'avaient si fort effrayée. + +--Et maintenant, lui dit Amédée de Fontenille en lui présentant une +grande pelisse pour la préserver de l'air froid de la nuit, retournons +à Rouvres, pour y faire réveillon, et puis ensuite nous irons nous +coucher... + +... On riait encore dans le monde de cette histoire, lorsque le récit +d'une autre aventure détruisit la gaieté qu'avait inspirée celle de la +forêt de Sénart. Elle est d'un haut intérêt: la voici dans tous ses +détails... Comme les personnages dont il est question dans cette +histoire sont pour la plupart existants et à Paris, je ne puis donc +les désigner que par une lettre initiale. + +La comtesse de M*** était une femme bien née, riche, ayant une bonne +maison et la volonté de la faire trouver agréable; avec tous ces +moyens on a ce qu'on veut à Paris. Aussi, quoiqu'elle ne fût plus +jeune, madame de M*** avait un salon fort sociable, et sa maison était +une de celles où un étranger se faisait toujours présenter... + +Madame de M*** avait un frère plus riche qu'elle, et vivant dans ses +terres. Son opinion était fort exagérée. Il avait fait partie de +l'armée de Condé, et rentré en France, il fut assez heureux pour +retrouver toute sa fortune qui lui fut rendue; M. de P*** ne cachait +aucunement son opinion, prétendant que l'Empereur ne l'en estimait que +mieux de savoir confesser sa vraie croyance. M. de P*** n'avait +qu'une fille, qui devait hériter non-seulement de sa belle fortune, +mais aussi de celle de sa tante. + +M. de P*** mourut des suites d'une chute de cheval à la chasse; il +n'eut que le temps de recommander sa fille à sa soeur, et de dire à +mademoiselle de R*** que son dernier voeu était qu'elle demeurât +fidèle à leur opinion sainte. + +Mademoiselle Amélie de P*** avait dix-sept ans au moment où elle +perdit son père. Elle était jolie sans être pourtant une personne +très-remarquable. Elle était habituellement sérieuse, et son rare +sourire frappait harmonieusement lorsqu'on le voyait éclairer son +visage; sa taille était grande, svelte, sa tournure distinguée, et +tout son ensemble enfin formait et présentait une personne agréable et +dont tous les hommes auraient certes désiré l'amour, s'ils n'eussent +été repoussés par une froideur qui annonçait que son coeur se +donnerait difficilement. + +Aussitôt que madame de M*** fut instruite de la mort de son frère, +elle partit de Paris et alla chercher sa nièce dans le château qu'elle +habitait. Elle la trouva accablée de son malheur et peu disposée à +partager les plaisirs de la maison bruyante de sa tante. Son deuil +était une excuse pour les premiers mois, mais enfin il fallut changer +une façon de vivre qui blessait une parente que son père lui avait +ordonné de considérer comme une mère... et dès qu'elle eut pris le +demi-deuil, Amélie descendit chez sa tante. + +Ce fut un événement dans le salon de madame de M***, le jour où sa +nièce y fit son entrée... Les jeunes personnes la regardèrent avec +envie, les mères avec humeur, et les hommes avec l'espérance de lui +plaire... On pense bien que les rangs devaient être pressés, car +Amélie était une héritière comme on n'en voit pas beaucoup... elle +était riche, noble, jeune et belle... + +La comtesse de M*** s'attacha bientôt à sa nièce et l'aima d'une +affection de mère. La jeune fille y répondit avec son âme qui était +aimante et même passionnée, malgré l'apparence de froideur qui +semblait l'envelopper. + +--Amélie, lui dit un jour sa tante, il faut te marier. + +--Pourquoi, ma tante? est-ce donc une condition expresse attachée au +nom de femme que de prendre un mari? Je suis heureuse comme je suis, +laissez-moi rêver la vie... Mon Dieu, le réveil ne viendra que trop +tôt!... d'ailleurs je ne veux pas vous quitter!... + +Et puis elle se penchait sur les mains de la comtesse, les baisait, et +la comtesse, l'embrassant à son tour, disait: + +--En vérité, tu as raison, mon enfant... Je ne sais pas comment je +pourrais me séparer de toi!... + +Mais les prétendants ne se découragèrent pas, et lorsqu'ils surent que +la tante et la nièce ne voulaient pas se séparer, ils déclarèrent +qu'ils demeureraient chez madame de M***, si elle le voulait. + +Amélie recevait froidement tous ces hommages, et sans qu'il parût +qu'un seul même l'eût touchée... Elle était toujours aussi sérieuse... +Sa figure mélancolique ne s'animait d'aucune pensée intérieure à +l'approche de ses prétendants... On était alors en 1809, et Amélie +avait dix-huit ans. + +Un jour madame de M*** parut occupée d'un grand intérêt... Elle, qui +ne sortait jamais, demeurait des journées entières hors de chez elle; +et sa nièce, sa fille pour mieux dire, ne sut ce qui l'avait autant +intéressée que lorsque la réussite eut couronné l'oeuvre... La +comtesse de M***, parente éloignée de Barras, avait eu le crédit de +sauver après la terreur un homme qui devait tout redouter d'une +réaction, car cet homme était Fouché. Contre l'ordinaire des méchants, +il en avait été reconnaissant... et lorsque madame de M*** lui +demandait un service, il le lui rendait avec autant de bonne grâce que +cet homme pouvait en mettre à quelque chose. Cette fois madame de +M*** dit à Fouché que ce qu'elle lui demandait était sans doute +difficile, mais qu'elle serait ensuite des mois et même des années +sans avoir recours à son obligeance, s'il lui accordait ce qu'elle +sollicitait de lui. + +Le service en effet était éminent: il s'agissait de faire rentrer un +homme qui, sur la liste des émigrés en 1793, n'avait en 1800 fait +aucune des diligences pour se mettre en règle, ne voulant pas rentrer +en France à cette époque. Mais depuis, les choses avaient pris un +autre aspect. Il voyait que la puissance de Napoléon s'affermissait de +jour en jour, et chaque jour aussi le besoin de revoir sa patrie se +faisait sentir plus vif et plus pressant. + +«Je sens qu'on peut vivre quelque temps loin de sa patrie, ma vieille +amie, écrivait-il à la comtesse de M***; mais il faut s'en rapprocher +pour mourir. On sent le besoin de fermer ses yeux là où ils se sont +ouverts... Que je vous doive ce bonheur, et il sera double pour moi.» + +C'était pour cet ami de sa jeunesse, ce frère de ses vieux jours, que +la comtesse insistait aussi vivement auprès de Fouché. Enfin ses vives +instances eurent un entier succès, et son ami revit la France. + +Le marquis de R***, aussitôt qu'il fut arrivé à Paris, accourut chez +son amie devenue sa bienfaitrice... Ils furent bien heureux de se +revoir, et cette joie fut pure des deux côtés: car celle qui obligeait +vit qu'on était vraiment reconnaissant, et on est alors si heureux +d'avoir pu réussir!... + +--Mais je ne serai complètement satisfait que lorsque vous aurez +obtenu pour mon fils adoptif la même faveur que pour moi, dit le +marquis à son amie. + +Et il lui raconta qu'après le désastre de Quiberon, il avait recueilli +le fils d'un cousin avec lequel il était intimement lié, et là, sur le +champ de bataille même, à son cousin mourant, il avait juré de servir +de père à son fils... L'enfant avait entendu le serment, et Dieu +l'avait reçu..., car le père avait été martyr pour une cause sainte. + +--Quel âge a donc votre fils adoptif? demanda la comtesse. + +--Vingt-huit ans. + +--Eh quoi! son père l'emmenait aussi jeune pour l'exposer aux chances +d'une bataille? + +Le marquis sourit avec une expression presque triste:--Vous ne +connaissez pas Henri, répondit-il.... vous ne savez pas quelle âme +ardente il y a dans cet être que moi-même je ne connais pas encore, +bien que je sois cependant ce qu'il aime le plus au monde après son +pays..., car la France est pour lui la mère qu'il a perdue... C'est +donc lui qui a voulu suivre son père lorsque le duc de C*** vint +chercher la mort à Quiberon... Si vous voulez que ma joie soit +entière, obtenez que Henri soit rappelé comme moi. + +La comtesse revit Fouché; elle pressa de nouveau, et la grâce du jeune +homme fut ajoutée à celle de son père adoptif... + +La nouvelle lui en fut aussitôt transmise, et peu de jours après il +était à Paris. + +Henri de C*** ne se fit pas d'abord présenter chez la comtesse...; +elle en fut surprise, et ne put s'empêcher d'en faire un reproche au +marquis de R***. + +--Que voulez-vous? lui dit son ami; j'ai assez vu votre nièce pour +être convaincu que lui plaire est une entreprise dans laquelle il est +fort difficile de réussir... Elle est jolie, riche; mon fils adoptif +n'a qu'une fortune médiocre; elle pourrait croire qu'il vient ici pour +se faire aimer d'elle. Henri n'a aucune prétention; mais il est si +beau... si remarquable, qu'il pourrait certes bien en avoir, et... + +--Et pourquoi, dit vivement la comtesse, ne ferions-nous pas un +mariage qui rapprocherait nos deux familles encore plus qu'elles ne le +sont?... Amélie n'a jamais aimé, elle ne veut même pas se marier...; +mais votre fils peut lui plaire, mon ami, et combien je serais +heureuse s'il lui était réservé de fondre la glace de ce coeur que +rien encore n'a pu toucher!... + +Le marquis parla à son fils adoptif de cette présentation; le jeune +homme s'y refusa. + +--Madame de M*** ne peut voir une offense dans mon refus, dit Henri; +j'ai pour elle une profonde reconnaissance, mais je hais le monde et +ne vais nulle part. + +Le marquis insista: ce fut d'abord en vain... Henri semblait redouter +d'entrer dans cette maison... Était-ce un pressentiment!... Enfin, +vaincu par les sollicitations réitérées de son père, il consentit à +l'y accompagner, et un soir où le marquis savait trouver ces dames +seules, il conduisit Henri à l'hôtel de M***. + +Henri de C*** devait produire une vive impression sur les personnes +qui le voyaient pour la première fois, depuis qu'il avait atteint ce +degré d'une beauté mélancolique et mâle qui lui donnait un aspect tout +à fait remarquable. Sa taille était élevée et élégante; sa tournure, +d'une distinction de bonne compagnie, si rare à rencontrer, car il ne +faut pas confondre l'extraordinaire avec la distinction... Sa figure +était belle aussi; mais c'était surtout par son expression qu'elle +plaisait. En voyant cette physionomie pâle, au regard prolongé et +pensif, au sourire triste et presque toujours railleur, comme s'il eût +voulu se punir lui-même de cette apparence de gaieté, on se disait que +cet homme avait beaucoup souffert, et un sentiment attractif portait +aussitôt vers lui...; mais lorsque ensuite on fixait ses yeux sur les +siens, lorsqu'on voyait flamboyer son regard au récit d'une action +généreuse et résolue; lorsque, repoussant les boucles blondes et +naturelles de sa chevelure, il découvrait un front où siégeaient de +profondes pensées, on se disait aussi que cet homme avait une destinée +mystérieuse dont les intérêts étaient forts et puissants. + +Henri parlait peu; mais son silence n'était jamais l'expression du +dédain. On voyait que sa vie était grandement remplie, et que son +silence n'était qu'un refuge dans ses propres pensées. + +Son père le présenta à la comtesse, puis à Amélie. Il témoigna +convenablement sa reconnaissance à la comtesse, causa peu, mais dans +ce qu'il dit laissa voir un esprit et des connaissances auxquels +Amélie n'était pas habituée... Elle fut touchée de cette nouvelle +impression qu'elle recevait et en eut de la reconnaissance. Elle fut +aussi plus affectueuse pour Henri. En lui parlant, sa voix devenait +plus douce; on voyait qu'elle craignait de s'avancer et de heurter +avec maladresse un homme souvent frappé et jusqu'à la douleur... + +Henri, accueilli avec amitié et confiance dans la maison de la +comtesse, y fut bientôt attiré par un charme qu'il ne chercha plus à +éviter... Amélie s'habitua tellement à le voir, que lorsque par hasard +une journée s'écoulait sans que Henri eût paru à l'hôtel de M***, elle +était triste et ne pouvait dormir; Henri avait également pris +l'habitude de passer ses soirées auprès d'Amélie et de sa tante... Il +leur faisait la lecture des ouvrages nouveaux qui paraissaient; puis +il racontait, tandis que les femmes travaillaient, les horreurs des +guerres vendéennes et ce massacre de Quiberon!... mais alors il +changeait de nature: il devenait un lion... Sa longue et blonde +chevelure frémissait sous l'impression qu'il recevait de ses propres +paroles... Il peignait d'abord, il décrivait, et puis ensuite sa voix +se montait à un degré d'énergie qui faisait trembler ceux qui +écoutaient le malheureux enfant recevant le dernier soupir et la +bénédiction d'un père au milieu de ses frères égorgés, et lui-même au +moment d'être un glorieux martyr de plus dans cette sanglante journée. + +Lorsque Henri parlait de cette funeste affaire, il oubliait la vie... +il oubliait tout... Alors Amélie le regardait avec une expression +qu'il fut quelque temps à ne pas comprendre d'abord; mais +lorsqu'enfin, les yeux remplis de larmes, et suivant le regard de feu +du noble jeune homme, elle ne chercha plus à cacher ce qu'elle +éprouvait, alors Henri vit qu'il était aimé... Son premier mouvement +fut de lever les mains et les yeux au ciel, et de remercier Dieu +d'avoir envoyé à lui un noble coeur pour comprendre et consoler le +sien... Il sortit de sa poitrine un objet qu'il y tenait soigneusement +caché; et s'agenouillant ensuite, il pria longtemps; tout à coup une +pensée vint troubler sa religieuse méditation.--Eh quoi, dit-il, je me +réjouis d'être aimé! mais ai-je le droit de chercher l'amour et ses +joies? non, je me dois à d'autres soins!.. Cependant!.. + +Et il retombait accablé sous une foule de pensées qui l'oppressaient +et lui donnaient une douleur poignante qui troublait ses idées et lui +ravissait toute force et toute ardeur. + +Amélie était allée auprès de sa tante.--J'aime Henri de C***, lui +avait-elle dit, et je ne puis être heureuse qu'avec lui... + +Sa tante l'embrassa avec effusion, et lui apprit alors que, depuis +longtemps, cette union était son voeu le plus cher, ainsi que celui du +marquis. + +Le même jour, la comtesse envoya chercher son vieil ami.--Tout va +bien, lui dit-elle; Amélie aime Henri, et je crois que leur affection +est mutuelle: ainsi donc nous ne ferons qu'une même famille. + +Le marquis la regarda tristement et ne répondit rien. Il lui donna +seulement une lettre à lire. Elle était de Henri... + +--Je pars pour la Normandie, mon père, écrivait-il. Je me suis aperçu +que mes affaires souffraient de cette oisiveté dans laquelle je vis +depuis quelque temps... Je pars pour visiter plusieurs des propriétés +qui m'ont été rendues. Écrivez-moi à C***, poste restante. + +En apprenant le départ subit de Henri, Amélie ressentit une douleur +inconnue... elle résista d'abord, mais enfin elle succomba et fut +plusieurs semaines dans un état alarmant... Jamais elle n'avait mis en +doute l'amour de Henri, et perdre en même temps l'illusion de cet +amour et la réalité de sa présence, c'était trop pour une femme qui +n'avait de force que pour aimer. Cette force avait longtemps +sommeillé; mais aussi, à son réveil, elle était puissante et +gigantesque, et ne trouvait plus maintenant d'aliment que dans sa +douleur. + +Ne recevant aucune nouvelle de Henri, son père se décida enfin à lui +annoncer le danger de mademoiselle de P... + +--Reviens aussitôt, lui disait son père; tu as peut-être tué une +femme comme jamais tu n'en trouveras une pour l'approcher de ton +coeur! + +Trois jours après Henri était à Paris... + +En le voyant, le marquis n'eut pas la force de lui adresser un +reproche. Sa pâleur avait redoublé et son abattement était profond. On +voyait que les jours et les nuits s'étaient aussi succédé pour lui +dans les souffrances et peut-être même les pleurs... Il ne répondit +rien à ce que lui dit son père, et se contenta de demander à avoir un +entretien avec Amélie lorsqu'elle serait en état de le supporter... + +En apprenant le retour de Henri, mademoiselle de P... comprit que +l'affection qu'elle avait pour lui était un saint et solennel amour... +Une joie si pure inonda son âme, qu'elle ne put douter alors que Dieu +lui avait envoyé Henri pour qu'il fût son époux... + +--Je sens que je ne puis vivre sans lui, dit-elle à sa tante, et ma +vie est désormais attachée à la sienne. + +Lorsqu'ils se revirent, ils sourirent tristement à la vue du +changement qui s'était opéré en eux dans les jours qui les avaient +séparés... Amélie fut celle qui ressentit le plus de joie de ce +moment, cependant mutuellement souhaité... Henri était grave et même +sévère en abordant Amélie. Il comprit que cette femme mourrait s'il la +repoussait, et pourtant, bien qu'il l'aimât, une force mystérieuse les +séparait l'un de l'autre. + +--Amélie, lui dit Henri en s'asseyant près d'elle et prenant dans les +siennes sa main froide et humide, Amélie, on veut nous unir. Je vous +aime et vous m'aimez, et pourtant je crains que nous ne puissions être +l'un à l'autre. + +Amélie s'écria: Pourquoi être aussi cruel avec moi?... ne me parlez +pas ainsi. + +--Écoutez-moi, Amélie, poursuivit Henri; il faut alors que nous nous +entendions, et que nous tirions de notre affection une consolation +pour tous deux. Vous m'aimez, et je vous aime aussi; mais cet amour, +quelle joie peut-il vous donner? Je suis malheureux, voyez-vous; et +m'aimer c'est vouloir s'associer à mon malheur... En aurez-vous le +courage? + +Amélie leva les mains et les yeux au ciel... Henri poursuivit: + +--Écoutez, Amélie, cet instant est solennel; dites-moi si vous vous +sentez la force d'être la compagne d'un homme qui a souffert et doit +souffrir encore? + +Amélie se leva et dit d'un accent assuré:--Je jure que je serai votre +épouse avec joie et bonheur... + +Henri la serra contre son coeur, et c'est ainsi qu'ils furent fiancés. +Alors Amélie le prit par la main, et ils allèrent trouver la comtesse. + +--Bénissez vos enfants, lui dit sa nièce, en tombant à genoux devant +elle. + +Le mariage eut lieu peu de jours après: il fut célébré dans une terre +appartenant à Amélie, située à quelques lieues de Paris; mais il n'y +eut aucune fête: Henri le demanda comme une grâce à sa fiancée; elle +le lui accorda sans peine: et en effet, que lui importait le monde et +son bruit? pour elle, la véritable fête était dans l'acte qui +l'unissait à celui qu'elle aimait. + +Ils demeurèrent donc dans une entière solitude pendant les quinze +premiers jours de leur mariage; au bout de ce temps, qui fut pour +Amélie un rêve qui lui montrait le ciel, Henri reprit l'air sombre, la +physionomie morne qu'il avait constamment, et qu'on avait pu attribuer +jadis à un amour qui craignait un refus. Silencieux, absorbé dans de +sombres pensées, il finit par donner à sa femme une sorte de terreur +vague, mais instinctive, qui, remplaçant un bonheur et des joies +jusqu'alors inconnus, fut pour elle une douleur également grande; elle +comprit le malheur sans savoir comment le parer, et cet état finit par +lui devenir insupportable. + +--Qu'avez-vous, Henri? lui dit-elle un soir que, rentrés après une +longue promenade dans laquelle il n'avait répondu que par des +monosyllabes à tout ce qu'elle lui disait, il marchait toujours en +silence dans le salon, les bras croisés sur sa poitrine, et comme +perdu dans un monde de pensées étrangères à ce qui l'entourait... + +--Moi! répondit-il en tressaillant... mais je n'ai rien... que du +bonheur, Amélie... et vous le savez bien!... + +Amélie ne répondit pas, mais deux larmes roulèrent lentement sur ses +joues: c'était son coeur qui avait parlé. Henri alla à elle, et la +prenant dans ses bras il lui dit avec un accent de profonde tristesse: + +--Je te l'ai dit, Amélie... il y a du malheur à m'aimer. Tu l'as voulu +cependant, et cette persistance m'a attaché à toi... et voilà +maintenant, que le temps de prouver que tu ne crains pas d'aimer celui +qui souffre est venu, tu parais le redouter? + +--Ah! je jure d'être heureuse, même de souffrir pour toi!... Mais que +je sache du moins ce qui t'occupe... Pourquoi nos pensées ne +sont-elles pas communes? Pourquoi ne pas m'ouvrir ce coeur, qui est +maintenant mon bien?... Pourquoi?... + +--Amélie, tu ne peux rien savoir, du moins pour ce moment, de ce qui +m'occupe au point, je l'avoue, de me faire oublier quelquefois que je +suis près de toi. Mais je t'aime... je n'aime que toi... C'est une +vérité du coeur... crois-la... + +Amélie secoua lentement la tête, et résistant à la pression des bras +de son mari, qui la retenait contre lui, elle s'éloigna blessée dans +l'âme du refus de Henri... Son caractère, doux et bon dans l'habitude +de la vie, était soupçonneux et jaloux dès que l'affection se trouvait +engagée... L'amitié même ne pouvait jamais la rassurer; elle craignait +toujours de n'être pas assez aimée... Ce sentiment avait une source +qui devait le faire excuser, mais il rendait malheureux ceux qu'elle +aimait: la méfiance est si pénible!... Une justification, qu'elle soit +ou non facile, est toujours le sujet d'un reproche, même tacitement +exprimé lorsqu'on craint de le faire à haute voix... + +La comtesse et le marquis étaient retournés à Paris, et avaient laissé +le jeune couple aux joies des premiers jours d'un premier et légitime +amour... Ils étaient donc seuls, et personne ne pouvait se mettre +entre eux et ce nuage qui venait de s'élever... Amélie retourna dans +son appartement après la conversation qu'on vient de rapporter, et là, +pleurant avec angoisse, elle laissa venir à elle les plus pénibles +pensées; pour la première fois elle eut la terrible crainte d'avoir +été épousée pour sa fortune!... Henri en aimait peut-être une autre +avant de la connaître!... Lorsque son imagination lui présentait cette +image, elle devenait froide et pâle et se sentait mourir... D'autres +fois elle pensait que Henri avait peut-être perdu cette femme qu'il +avait aimée... Mais qu'elle fût morte ou vivante, Amélie en était +jalouse...: avec une âme comme la sienne, la tombe n'était pas un +refuge... Cette idée lui parut la plus vraisemblable... et elle la +caressa comme la moins douloureuse; elle essuya ses yeux, et descendit +pour rejoindre Henri. + +Elle le trouva sous la colonnade qui formait la façade de la maison du +côté du parc; il était debout, appuyé contre une des colonnes et +regardant, peut-être sans le voir, le magnifique paysage, éclairé par +la lune, qui se déployait au loin devant lui... C'était cependant une +vue magique, car le pays qu'il avait sous les yeux était cette vallée +de Montmorency que nous laissons, simples que nous sommes, pour aller +au loin chercher ce qui ne la vaut pas... Henri avait en ce moment les +yeux attachés sur le lac d'Enghien, qu'il voyait à sa gauche, et sur +lequel voguaient plusieurs barques qui portaient sans doute des +heureux du monde; car il parvenait jusqu'à lui, dans le calme du +soir, des sons d'une harmonieuse musique et des paroles joyeuses... Ce +contraste lui était probablement pénible, car Amélie le trouva plus +sombre qu'une heure avant. Son front était fortement plissé, et ses +lèvres serrées et contractées semblaient retenir une imprécation... + +Dans une âme jalouse tout éveille un soupçon; Amélie ne vit dans ce +qu'elle remarquait qu'un souvenir rappelé... Henri était allé à +Venise... ces barques, ces chants, cette belle nuit, cette lune aussi +radieuse que dans le beau ciel de l'Italie... Amélie traduisit ainsi +ce qu'elle voyait... En ce moment Henri l'aperçut, et l'attirant à lui +il la baisa au front: + +--Pourquoi m'as-tu quitté? lui demanda-t-il avec cet accent qui +s'adresse toujours au coeur... Reste auprès de moi... J'aime à te voir +et à t'entendre au milieu de ces joies mystérieuses d'une belle nuit +d'été dans un pays enchanté... Reste... ainsi... toujours!... Et il la +rapprochait de lui... et il baisait doucement ses yeux, ses cheveux et +son front... et elle, alors oubliant tout, elle laissait tomber sa +tête sur la poitrine de son mari, et n'avait plus ni doutes, ni +soupçons, ni rien de ce qui lui déchirait le coeur... Elle regardait +avec orgueil et amour son Henri, qui, dans cet instant surtout, lui +paraissait plus beau que jamais elle ne l'avait vu... Entièrement vêtu +de noir, sa belle taille se déployait admirablement sur la colonne +blanche sur laquelle il s'appuyait dans une attitude toute +gracieuse... Amélie en était fière... Tout à coup une réflexion +qu'elle ne put repousser se présenta à elle: + +--Henri, lui dit-elle, pourquoi portez-vous toujours le deuil?... +Depuis que je vous connais, jamais je ne vous ai vu autrement vêtu +qu'en noir!... vous ne l'avez même pas quitté le jour de notre +mariage. + +À cette question, Henri parut entièrement bouleversé!... Sa pâleur +habituelle redoubla... ses mains se contractèrent et repoussèrent +Amélie, qu'auparavant elles serraient avec amour sur son coeur... + +--Oui, s'écria-t-il avec violence, je porte le deuil et le porterai +LONGTEMPS!... TOUJOURS... PEUT-ÊTRE!... C'est un voeu!... un voeu +terrible écrit avec du sang et enregistré par Satan, car c'est de la +vengeance qu'il me faut... et une vengeance plus grande, s'il est +possible, que l'injure... + +Et repoussant Amélie qui, les mains jointes, était devant lui +terrifiée de sa colère, il descendit rapidement le perron et s'enfonça +dans le bois, d'où il ne revint que fort avant dans la nuit. + +À dater de ce jour, les deux époux éprouvèrent un changement réel et +fâcheux dans leur vie intérieure. Henri avait évidemment un secret, +tenant à sa vie passée et présente, qu'il défendait contre la jalousie +curieuse d'Amélie: la chose était visible.--Un jour, tandis qu'ils +étaient à dîner, on remit une lettre à Henri... Amélie vit d'abord +qu'elle était apportée par un messager; car l'heure de la poste était +passée, ainsi que celle de l'arrivée d'une voiture de paysan qui +chaque jour apportait de Paris les commissions et les lettres... Henri +lut cette lettre avec une émotion visible... il la relut plusieurs +fois... et réfléchit ensuite profondément. + +--Monsieur le comte répond-il? demanda le valet de chambre... + +--Dites seulement que c'est BIEN..., dit Henri. + +Il plia la lettre, la mit dans l'une des poches de son gilet, et +continua la conversation pendant le reste du dîner avec une aisance +qui voulait être naturelle, mais qui était évidemment contrainte. +Amélie était plus qu'inquiétée par sa jalousie cette fois, et, en +effet, il y avait motif. + +À peine le dîner fut-il terminé que Henri prit son chapeau, embrassa +Amélie et s'élança dans le parc, en se dirigeant vers une partie qui +donnait sur une route assez déserte. + +L'instinct de la jalousie chez une femme est rarement trompeur, pour +son malheur et celui de l'homme qu'elle aime... Amélie savait que de +ce côté Henri ne pouvait sortir du parc que pour aller à Enghien, et +il n'avait pas de clef... C'était donc du côté de la route qui bordait +le parc qu'il fallait aller... mais à quel endroit?... le parc était +grand... Amélie jeta un chapeau sur sa tête et courut dans la +direction qu'elle avait vu prendre à son mari... + +--Peut-être parleront-ils, se dit-elle avec un sourire qui rendait +tout ce qu'elle souffrait... et je les entendrai... + +Arrivée dans la partie du parc qui touchait à la route, elle écouta... +rien... rien que le bruit qu'elle-même produisait en écrasant les +feuilles sèches sous ses pieds... rien que le bruit des battements de +son coeur... Tout à coup elle s'arrête... elle a entendu des voix près +d'elle... elle écarte des branches... et elle aperçoit à quelques pas +d'elle son mari appuyé sur le chaperon ou le parapet d'un mur à +hauteur d'appui, donnant sur la route dont il a été parlé, et disant +adieu de la main et de la voix, mais parlant bas, à un homme d'une +belle tournure et dont la figure était vivement agitée... Cet homme +répondit affectueusement à l'adieu de Henri; puis, ramenant son +manteau autour de lui, il s'éloigna rapidement... Henri, après l'avoir +conduit de l'oeil, quitta le mur et rentra dans le parc... Tout +redevint silencieux et solitaire, et Amélie demeura seule, livrée à +ses réflexions. + +Elles étaient étranges. Quel était cet homme?... un messager sans +doute... cependant ce n'était pas un domestique... C'était donc un +ami? mais alors pourquoi Henri a-t-il été si peu de temps avec lui?... +Amélie ne savait que résoudre... Dans ce moment, ce qu'elle craint, +c'est que son mari ne la surprenne l'épiant... elle court rapidement +en suivant le mur dans une autre direction, et se trouve enfin dans la +partie du parc tout opposée à celle qu'avait suivie Henri. Plus +tranquille alors sur les suites de sa démarche, Amélie revint +lentement au château sans rencontrer son mari, qu'elle trouva assis +dans le salon et profondément occupé devant une carte d'Europe. +Lorsqu'elle entra, il l'appela de la main et l'embrassa avec une +tendresse qui lui donna une vive émotion... + +--Tu m'aimes donc? lui dit elle, en passant sa main dans la belle et +blonde chevelure de Henri... et le regardant avec cet amour que les +femmes seules ressentent et expriment... + +--Enfant! est-ce que tu en doutes jamais?... + +Et comme il voyait qu'elle gardait le silence: + +--Amélie, si je savais que tu doutasses de moi un seul instant, je +partirais à l'heure même, et tu ne me reverrais jamais. + +Elle se jeta dans ses bras et le serra convulsivement contre elle. + +--Notre union est une union consacrée devant Dieu, Amélie... La femme +qui soupçonne son amant le fait avec raison, elle craint ce qui peut +lui arriver...: l'abandon!... mais, à moins d'avoir une preuve +positive, la femme qui soupçonne son mari lui fait tort dans son +honneur et dans sa foi... Retiens bien cette parole, Amélie!... + +Plusieurs jours s'écoulèrent... Henri paraissait moins accablé depuis +l'entrevue du parc... Lorsque le mois de juillet fut à sa fin, le +jeune ménage retourna à Paris. La comtesse, accoutumée à voir +journellement Amélie, ne pouvait se faire à cette solitude. Amélie le +comprit, et puis ensuite elle retournait avec Henri, et partout où +elle était avec lui elle était bien. + +L'intérieur de cette famille était heureux, du moins en apparence; il +y avait bien quelques peines, mais elles étaient pour Amélie, et +quelquefois pour sa tante lorsque la conversation venait à se porter +sur l'Empereur; alors la colère de Henri ne reconnaissait de bornes +que celles imposées par le respect qu'il devait à la comtesse, dont +l'attachement pour Napoléon était proportionné à sa reconnaissance: +aussi jamais ne souffrit-elle une parole contre lui dans son salon, +alors un des plus brillants de Paris. + +--Il m'a rendu ma fortune, disait-elle, et a été le bienfaiteur des +miens; je l'aime enfin; et d'ailleurs toute la France l'aime comme +moi... Nous l'aimons tous, et nous l'avons prouvé en le proclamant le +2 décembre 1804. + +Le respect arrêtait la réponse de Henri sur ses lèvres: non-seulement +il adorait ses princes, mais c'était avec un saint amour!... et ce qui +n'était pas EUX était son ennemi!... Henri alors quittait le salon et +se retirait chez lui... Amélie allait le joindre... Elle admirait +Napoléon, mais elle ne l'aimait pas, et ce demi-rapport d'opinion +avait été un attrait de plus pour Henri... il était de ces hommes qui +n'ont qu'un jour pour éclairer leur opinion politique, et qui ont +dormi pendant les quarante années de révolution qui viennent de +s'écouler; et pourtant Henri de C*** était un homme de talent et +d'esprit. + +Un jour Henri entra dans la chambre d'Amélie, une lettre à la main, et +lui annonça qu'il venait lui dire adieu parce qu'il partait dans une +heure pour la Normandie. + +--Vous partez! s'écrie Amélie; mais je pars aussi, moi! + +--Impossible, mon amie... Je vais dans un vieux château qui m'a été +rendu lors de ma radiation et que je n'ai pas encore vu. Un vieux +précepteur qui m'a élevé y demeure comme concierge; il est malade, et +je dois y aller sans perdre un instant... + +--Mais, encore une fois, je veux y aller avec toi. Il faut une femme +auprès d'un malade... + +--Pauvre enfant, tu ne sais pas ce que tu demandes! toi, accoutumée au +luxe et à tout ce qu'il donne de superfluité, tu n'aurais pas même le +triste nécessaire dans mon vieux manoir... Non, non, tu ne peux pas +venir... + +--Mais je le veux, moi! répondit Amélie en pleurant; je ne veux pas te +quitter... Que m'importe un dîner plus ou moins bon, un appartement +plus ou moins commode?... Je veux te suivre!... + +Dans ce moment, la comtesse entra chez sa nièce; on la fit juge de +l'objet de la contestation, et elle fut de l'avis d'Amélie. Cette +absence, ne devant durer que huit jours, ne pouvait l'incommoder... +Henri ne savait comment résister davantage. + +--Je ne puis vivre sans toi, même huit jours, répétait Amélie en +pleurant. + +Henri réfléchissait...: quelquefois en contemplant cette jeune femme, +si aimante et si dévouée, il était au moment de céder...; et puis, une +voix intérieure lui criait de s'arrêter... + +--Écoutez, dit-il aux deux femmes, je n'ai jamais rougi de mon peu de +fortune: en épousant Amélie, je l'aimais, et je savais qu'un amour +vrai comme le mien paierait plus qu'une couronne. Mais ce qui est +compris du noble coeur d'Amélie ne l'est pas de tout le monde... +Pourquoi voulez-vous me contraindre à rougir devant vos domestiques, +qui ne comprendront pas la grandeur qui réside dans les murs lézardés +de mon vieux château?... Ses tours eussent été relevées, si, comme +beaucoup d'autres de ma caste, j'avais voulu adorer l'idole!... + +--Eh bien! je partirai seule avec toi... Je n'emmènerai qu'Annette, +comme toi tu n'emmèneras, je présume, que Louis. + +Annette était la soeur de lait d'Amélie; et Louis, le valet de chambre +de Henri, l'avait vu naître. + +En écoutant Amélie, en la regardant, une pensée rapide traversa +l'esprit de son mari... il ne résista pas davantage. + +--Eh bien! lui dit-il, viens avec moi, je ne m'y oppose plus... Ce +sera peut-être heureux pour tous deux. + +Deux jours après ils étaient sur la route de Normandie; Amélie et +Henri étaient dans une calèche bien fermée, Annette sur le siége; +Louis courait en avant et faisait préparer les chevaux... Ils allaient +fort vite... Henri payait les guides comme s'il allait chercher une +couronne... Souvent il regardait à sa montre. + +--Nous ne marchons pas, s'écriait-il; et ils allaient comme le vent. + +Enfin, vers le milieu du second jour, ils atteignirent la dernière +poste de la grande route: c'était un pauvre village comme la plupart +de ceux qui sont près de la mer, en Normandie, de ce côté surtout. À +peine Henri fut-il arrivé qu'il fit demander un fermier qui devait +fournir des chevaux pour aller au château de C***, terme du voyage. En +peu d'instants les chevaux furent prêts: on aurait dit qu'ils +_attendaient_... Les voyageurs repartirent aussitôt, au grand +contentement de Henri, dont l'empressement semblait avoir redoublé +depuis qu'il avait entretenu le fermier. + +À mesure qu'ils avançaient, la route devenait plus difficile. Les +grandes pluies d'automne avaient tellement dégradé le chemin, que la +calèche pouvait à peine avancer. Vers le soir le temps se couvrit, et +de longues rafales annoncèrent un orage. Amélie, qui jamais n'avait +voyagé que dans le midi de la France et en Italie, était +désagréablement surprise de ce froid sombre, de ce ciel gris et de cet +air âpre qui racontait toutes les souffrances que devait éprouver le +pauvre dans cette contrée inhospitalière; tout à coup elle entend un +bruit d'une nature étrange. Le postillon s'était arrêté pour laisser +souffler les chevaux; Amélie entendit alors comme les acclamations de +plusieurs milliers de voix, mais sans rien voir. C'était comme la +rumeur d'une ville éloignée; et ce bruit avait son accroissement et +son affaiblissement. Cette régularité était solennelle... et au milieu +de ce pays presque sauvage, le soir, au moment où la nuit commence à +envelopper tout ce qui est autour de nous d'un voile sombre, ce bruit +avait un mystère qui devait frapper l'âme d'Amélie d'une sorte de +terreur...; et à mesure que la voiture avançait, il devenait plus +retentissant. + +--Mon Dieu, dit-elle enfin, rompant le long silence qui s'était établi +entre elle et Henri depuis le village où ils avaient quitté la grande +route, mon Dieu, quel bruit étonnant!--C'est la mer, lui répondit en +souriant son mari, c'est le bruit de l'Océan dans sa majesté et sa +beauté lorsque la tempête commence à soulever ses vagues. + +Dans ce même moment, un beau spectacle s'offrit aux yeux d'Amélie: la +voiture était parvenue au sommet d'une petite colline de sable; et +tout à coup, comme si un rideau s'était levé, l'Océan, avec ses +vagues, ses falaises et ses grèves solitaires, déroula l'immense +tableau de ses beautés devant Amélie. Alors elle oublia sa terreur +passagère et fut saisie d'admiration... Toutefois elle frissonnait +encore. La belle mer d'Italie, avec ses rivages fleuris et embaumés, +ses bords enchantés; Venise et ses bouquets de roses; l'Adriatique, +ses barques et ses gondoliers toujours poétiques, ne voguant sur ses +eaux claires que pour une fête ou pour l'amour, avaient, pour une +femme comme Amélie, une poésie plus sensible que la voix solennelle de +l'Océan et la sombre grandeur de ses scènes. Mais Henri, à la vue de +la mer, fit une exclamation qui révélait la joie de son coeur...: on +voyait qu'il retrouvait un lieu chéri et préféré... Cette joie se +peignait dans ses yeux, dans sa physionomie radieuse, que la lune +éclairait en ce moment. + +--Tiens, dit-il à sa femme en levant la main vers un rocher qui +s'élevait d'une hauteur de plus de quatre-vingts pieds au-dessus des +falaises qui, en cet endroit, bordaient le rivage, tiens, voilà _ton +château_; vois pour quel lieu tu as quitté le palais enchanté que tu +habitais il y a deux jours. + +Amélie suivit la direction de la main de Henri, et aperçut, en effet, +tout en haut du rocher, quelques tourelles qui se dessinaient en noir +sur l'azur ardoisé du ciel... Placé au sommet de ce roc escarpé +incessamment battu des flots et exposé au courant d'une marée presque +furieuse en cet endroit, dont les lames se brisaient avec fracas +contre les écueils au bas du rocher, ce château semblait une de ces +décorations fantastiques que l'imagination évoque à la suite d'une +vieille légende. Aussi, l'impression que produisit la première vue du +château de C*** sur Amélie fut un effroi qu'elle ne put cacher à Henri +et qu'elle ne chercha même pas à lui dissimuler; car, se jetant dans +ses bras, elle cacha sa tête dans son sein en s'écriant:--Ah! mon ami, +quel horrible lieu! + +Henri l'embrassa avec tendresse en cherchant à la rassurer. Il lui dit +que, parvenus au château, la grandeur du spectacle qu'elle verrait lui +en ferait oublier la première et pénible impression, et que, +d'ailleurs, de l'autre côté du rocher qu'ils allaient tourner, elle +aurait une route facile et moins solitaire. En effet, ils entraient +alors dans un misérable village formé de quelques cabanes de +pêcheurs... Mais cette petite peuplade était déjà couchée et endormie, +et les voyageurs ne furent accueillis, en la traversant, que par les +longs aboiements des chiens qui, se mêlant au bruit de la mer et de la +tempête, formèrent l'harmonie qui salua Amélie et son mari à leur +arrivée dans leur antique manoir... + +Comme Henri l'avait annoncé en effet, la voiture parvint sans peine au +grand portail gothique du château; la plate-forme sur laquelle elle +s'arrêta était recouverte d'un gazon court et épais qui avait fleuri +en cet endroit sous la protection de l'édifice qui le garantissait du +vent salin de la mer. Quant à l'édifice lui-même, son aspect, +lorsqu'elle en fut près, ne diminua pas la terreur que de loin il +avait inspirée à Amélie. On voyait que cette habitation avait été +abandonnée pendant bien des années. Sa construction était antique, +mais grossière, et sans rappeler ces admirables édifices du moyen âge +avec leurs dentelles de pierre, leurs tourelles romantiques, et tout +ce qui éveillait l'imagination du voyageur et lui faisait retrouver, +au milieu d'un château en ruines, la châtelaine et ses pages, ses +troubadours et son chapelain. Le château de C*** était plus vieux que +le moyen âge. Sa construction était grossière, en pierres brutes et +grisâtres, prises évidemment dans les rochers du rivage; ses fenêtres, +peu nombreuses, étroites et fort élevées, étaient distribuées avec un +grand mépris de la régularité. Malgré sa solidité réelle et fort +apparente, une partie du bâtiment avait cédé à l'action du temps et +des éléments, et n'offrait plus que des ruines. On voyait que les +hommes avaient aidé à tous deux, ce qu'ils font toujours lorsqu'il +s'agit de détruire: les poutres avaient été arrachées, pour faire du +feu, par les pauvres vassaux, et les murs s'étaient enfin écroulés: +la partie gauche du château était demeurée seule habitable et intacte. + +Lorsque cette habitation désolée s'offrit ainsi aux yeux de la jeune +femme accoutumée à tout le luxe et à toutes les douceurs d'une vie +toujours heureuse, elle ferma un moment les yeux pour ne rien voir... +Mais ensuite elle fut rappelée à elle-même par la voix de Henri.--Je +l'ai voulu, se dit-elle à elle-même, pourquoi me plaindre et lui faire +de la peine? + +Et tout aussitôt elle courut légèrement à son mari, qui, déjà dans la +cour du château, commençait à se repentir d'avoir eu la pensée +d'amener Amélie au château de C***. Mais elle l'aborda en riant, +plaisanta la première sur la ressemblance de son manoir avec le vieux +château d'_Udolphe dans les Apennins_, et fut si bonne et si aimable, +que Henri, tout joyeux, se dit: + +--J'ai bien fait... Elle fera _tout ce que je voudrai_. + +Toutefois la terreur d'Amélie fut plus forte que sa résolution en +traversant la cour solitaire et en montant l'escalier tournant qui +conduisait à son _appartement_... Elle se serrait contre Henri, et, +s'appuyant sur sa poitrine, elle fermait les yeux, se laissant +conduire comme un enfant. + +La chambre où elle fut conduite était convenable... Les meubles en +étaient vieux mais propres, et un feu brillant, qu'avait allumé le +vieux concierge, lui donnait une gaieté d'aspect qui fit oublier à +Amélie ses fatigues et ses terreurs. + +Sa nuit fut paisible. Elle dormit comme on dort à dix-huit ans +lorsqu'on est fatigué. Le lendemain, la vue magnifique qui s'offrit à +elle à son réveil lui fit non-seulement tout oublier, mais lui donna +le désir de prolonger son séjour à C***. Le soleil brillait dans un +ciel bien bleu, et les vagues, la veille si furieuses, au matin, +étaient calmes et limpides, et portaient les barques des pêcheurs du +hameau qui étaient au bas du château. Henri lui apprit qu'elle +pourrait se promener facilement quand elle le voudrait sur la mer, en +prévenant quelques heures d'avance, parce que les écueils qu'elle +avait aperçus en arrivant, et qui l'avaient tant effrayée, n'étaient +que du côté de la route.--Mais dans cette partie, poursuivit-il en +indiquant celle qui bordait les ruines, il y a une espèce de port +naturel où la mer est paisible. + +--Est-ce que les vaisseaux peuvent y aborder? demanda Amélie. + +--Des vaisseaux! dit vivement Henri...! des vaisseaux!... Vous ai-je +dit cela?... Non sans doute!... Comment voulez-vous que des vaisseaux +puissent arriver ici?... N'allez pas dire une chose comme cela à +Paris, car on rirait de vous, ma chère. + +Il dit ce peu de mots avec une telle vivacité, qu'Amélie fut +étonnée...; mais cette impression fut passagère, et bientôt elle +l'oublia d'autant plus facilement, que Henri mit une telle activité à +faire préparer une embarcation, que le matin même elle put se promener +sur la mer... Henri la conduisit sur la côte à deux ou trois lieues, +dans un pays ravissant. De hautes falaises abritaient des bois de +chênes et de bouleaux, qui, ayant conservé leurs feuilles, étaient +d'un prix inestimable à cette époque de l'année où tous les bois sont +dépouillés... Le lieu où Henri avait conduit Amélie était presque +désert: quelques maisons construites depuis peu, mais n'ayant qu'un +étage et pour une ou deux personnes seulement, formaient le hameau où +se trouvait Amélie.....; elle n'y vit que trois ou quatre femmes dont +le langage la surprit... il n'avait rien de celui de cette province... +Henri connaissait les hommes, à ce qu'elle présuma; car il parla +longtemps avec deux d'entre eux, et leur conférence fut même assez +longue, tandis qu'Amélie, accompagnée d'Annette, s'amusait à parcourir +le bois et à ramasser des coquillages sur le rivage... + +Tout à coup le temps, qui avait été beau depuis le matin, se couvrit, +et le vent recommença à souffler avec violence. Amélie descendit +rapidement et courut à Henri, qui paraissait toujours sérieusement +occupé avec les deux hommes qui l'avaient reçu à sa descente de la +barque... Le temps paraissait surtout les occuper: + +--Mon ami, je t'assure que je n'aurai pas peur, dit Amélie, se +penchant sur son mari. + +Il se retourna vivement, et lui saisissant la main: + +--Quoi donc! s'écria-t-il, avez-vous entendu ce que je disais? + +Amélie sourit de la véhémence de son mari... + +--Moi! dit-elle; je n'ai rien entendu... Eh! que voulais-tu donc que +j'entendisse d'ailleurs?... + +--Je craignais que tu ne t'effrayasses de ce que ces hommes disaient +du temps, dit-il en se reprenant ensuite, comme honteux de sa +vivacité. + +--Oh! je suis aguerrie maintenant, et je braverais une tempête, je +crois!... et puis avec toi, mon Henri, que ne braverais-je pas! + +--Viens, lui dit-il, partons, car la tempête va nous surprendre. + +Le retour fut heureux, malgré le gros temps; mais vers le soir la +tempête se déclara... Henri était dans une violente agitation... rien +ne pouvait expliquer son inquiétude. Amélie fut livrée de nouveau à +une foule de pensées qui troublaient sa raison... Elle en vint à +croire que son mari attendait quelqu'un!... une femme!... et qu'il +était inquiet pour sa vie... En effet, rien ne pouvait expliquer +pourquoi, malgré la pluie et le vent, Henri allait sur le haut du +rocher pour faire allumer des feux et établir une sorte de fanal; +cette occupation dura une partie de la soirée... Vers onze heures la +tempête s'apaisa; alors seulement Henri rentra dans la chambre de sa +femme, qui, pendant son absence, était demeurée en prières et +pleurant. En lui voyant cette tristesse, son mari fut presque irrité +et le lui témoigna durement. + +--Je t'ai emmenée avec moi, Amélie, pour être une consolation et un +accroissement à ma douleur et à ma tristesse. Je suis un +malheureux!... un paria!... je te l'ai dit; pourquoi n'as-tu pas voulu +me croire?... Je me proposais de t'ouvrir mon coeur ici... mais si tu +n'es qu'une enfant insensée, comment le puis-je faire?... + +Amélie se repentit... demanda pardon, l'obtint, et tous deux se +couchèrent accablés des fatigues de la journée. + +Amélie dormait profondément, lorsqu'elle fut à demi réveillée par un +bruit sourd semblable à un coup de canon... Elle ouvrit les yeux, tout +était encore sombre... elle écouta avec attention... le même bruit se +répéta. + +--Éveillerai-je Henri? se dit-elle... Non... Mais dans le même moment +elle comprit que Henri était éveillé comme elle, car il se pencha pour +écouter si elle dormait... Elle ne dit rien... alors Henri se leva +doucement avec une grande circonspection... Il passa seulement une +redingote, s'enveloppa de son manteau, et se penchant sur sa femme, +qu'il croyait endormie, il effleura son front et ses cheveux de ses +lèvres...; puis s'élançant hors de la chambre, elle l'entendit qui +courait rapidement dans les vastes corridors du château. + +Où allait-il ainsi à cette heure de la nuit?... Amélie, demeurée +seule, fut d'abord stupide d'étonnement; il lui était démontré que son +mari attendait quelqu'un... Cette sollicitude du soir pour le fanal... +cette course nocturne... l'homme du parc à Paris!... + +--Mon Dieu, qu'est-ce donc que cela peut être? s'écriait Amélie dans +l'angoisse de son coeur... + +Elle pleura... Sa position lui parut ce qu'elle n'était pas... elle se +crut trahie... elle s'affligea sans mesure...--Oh! s'écriait-elle, +pourquoi ai-je quitté ma mère?... + +Vers le matin elle entendit des pas à la porte de sa chambre, puis +cette porte s'ouvrit lentement... c'était Henri... il s'avança +doucement vers le lit, se pencha de nouveau, et ses lèvres se +posèrent encore sur les cheveux et le front d'Amélie... Ces deux +baisers du départ et du retour tombèrent sur son coeur comme une douce +rosée... Mais pourquoi s'éloigner d'elle au milieu de la nuit?... +pourquoi ce silence surtout? En quelques secondes Henri fut auprès +d'elle, et profondément endormi. + +Lorsque le lendemain tous deux s'éveillèrent, la matinée était +avancée. Le soleil n'éclairait pas comme la veille la vaste chambre +gothique, et la mer grondait toujours furieuse au bas du roc escarpé. +La nature était triste comme l'âme de la pauvre Amélie... Henri au +contraire était plus gai que jamais sa femme ne l'avait vu. Il était +seulement agité, et de grandes pensées semblaient l'occuper. Après le +déjeuner il dit à Amélie qu'il devait descendre au village pour +différents travaux... Il partit en effet et demeura tout le jour +absent, ne revint que le soir, et parut encore absorbé dans une +méditation qui ne parut à Amélie qu'une preuve de plus de ce qu'elle +redoutait. Comme toutes les jalousies, la sienne était insensée: si +Henri la trahissait, l'eût-il emmenée avec lui?... Mais la passion ne +raisonne pas, et Amélie s'y abandonnait entièrement. + +--Amélie, lui dit Henri, je serai peut-être obligé de partir demain +matin pour demeurer absent un jour entier... Je compte sur toi-même +pour que ces heures ne te paraissent pas trop longues... + +--Partir!... s'écria Amélie avec un accent d'aigreur hautaine qu'elle +ne put déguiser; et où donc allez-vous encore?... + +--Je n'aime pas les questions faites sur ce ton, répondit Henri; je te +dirai où je vais lorsque tu le mériteras par ta raison et ta douceur. + +Amélie pleura... demanda de nouveau et obtint son pardon, et la paix +revint encore au milieu d'eux... mais seulement en apparence... + +Le lendemain matin, Amélie, à son réveil, se trouva seule: Henri était +parti avant le jour, lui dit Annette en l'habillant... + +La journée fut mélancolique pour Amélie. Le temps était sombre et +pluvieux... Le vent soufflait dans les longues galeries du vieux +château inhabité et renvoyait des sons effrayants dans la partie où se +tenait Amélie... Ces vastes chambres toutes dégarnies de meubles, ces +dalles grises sur lesquelles résonnaient les pas avec de longs échos +dans les salles désertes, cette physionomie mélancolique prit un +redoublement de tristesse aux yeux d'Amélie dans cette journée, où, +seule avec elle-même et son inquiétude, elle entrevoyait un autre +avenir s'ouvrir devant elle, mais vaguement et sans savoir ce qu'elle +avait à en redouter... Vers le soir, cette inquiétude incertaine se +changea en une terreur réelle... Les objets prirent une forme, une +voix pour lui parler et lui dire des paroles effrayantes... La journée +s'écoula enfin, mais au milieu d'une telle agitation qu'Amélie ne +comprit rien à ce qu'elle éprouvait... Annette ne disait rien... mais +ses regards parlaient pour elle, et lorsque Amélie, cédant enfin à sa +terreur et à ses impressions intérieures, fondit en larmes en +s'écriant qu'elle était bien malheureuse, Annette se mit à genoux +auprès d'elle, pleura sur ses mains froides et tremblantes, et répéta +de sa douce voix: + +--Ah! oui, ma pauvre maîtresse!... bien malheureuse!... + +Rien ne redouble l'affliction d'une femme qui pleure comme de voir +pleurer avec elle. Amélie le prouva, et ses sanglots, longtemps +retenus, sortirent alors avec angoisse de son sein. Toutefois avec les +larmes arrivèrent les consolations, car c'est être consolée déjà que +de pouvoir parler de ses peines à l'amie qui pleure avec vous... +Annette était une soeur plutôt qu'une femme de chambre, et Amélie en +lui parlant croyait parler à la comtesse de M***. + +Comment Amélie n'avait-elle pas fait la remarque que ce précepteur +dont le comte Henri avait parlé à Paris n'était pas au château? +Annette l'avait très-bien remarqué, elle, et le fit observer à sa +maîtresse. Amélie tressaillit. C'était vrai... et jamais depuis trois +jours Henri n'en avait parlé. Il avait oublié le mensonge qu'il avait +fait à Paris... Ce fait accrut encore les inquiétudes d'Amélie... Le +vieillard qui était concierge était un vieux domestique du père +d'Henri... Lui-même l'avait dit à Annette. + +Les deux femmes passèrent la nuit à causer, mais bien bas, car tout +leur faisait peur dans cette vaste solitude, et l'écho de leurs voix +suffisait pour les effrayer. Elles fermèrent exactement la porte de +l'appartement et ne l'ouvrirent que le lendemain à la femme du vieux +concierge, lorsqu'elle vint apporter le déjeuner. + +La journée fut triste et plus sombre que celle de la veille... Le +temps devenait de plus en plus menaçant... La tempête était +furieuse... Le roc sur lequel était bâti le château était quelquefois +ébranlé par les vagues qui se venaient briser sur lui... À chaque coup +Amélie tressaillait... À chaque rafale de vent qui entr'ouvrait la +porte mal close, elle songeait à son ravissant appartement de la rue +d'Anjou à Paris, et une larme roulait sur sa joue pâle en voyant cet +abandon, cet isolement qui l'entouraient de leur glaciale douleur... + +--Mon Dieu, disait-elle à Annette, que suis-je venue chercher dans ce +malheureux séjour!... + +Annette ne répondait rien... Mais voulant au moins distraire sa +maîtresse, dès que le jour fut venu, elle courut partout avec la +légèreté d'une jeune fille de vingt ans, vive et gaie, et tant que le +jour dura et éclaira les vieilles murailles du manoir, elle eut le +courage d'aller jusque dans les ruines, malgré tout ce que lui avait +dit la vieille concierge... Elle lui avait raconté de longues +histoires de revenants, d'apparitions... et Annette, qui n'avait peur +que des vivants, en avait fait une longue énumération à sa maîtresse; +et pour lui prouver qu'elle était brave, elle allait à tout instant +parcourir le château dans toutes ses parties, puis revenait la +chercher, croyant la distraire en la conduisant pour voir une vieille +armure oubliée dans une galerie, ou bien un meuble antique tombant en +poussière. Amélie se laissait conduire par complaisance... Mais après +le dîner, se sentant fatiguée, elle se refusa à parcourir de nouveau +le château... Annette partit donc seule cette fois, et laissa sa +maîtresse au coin de son feu et ensevelie dans ses réflexions... + +Le jour était tout à fait baissé. Amélie, inquiète de ne pas voir +revenir Henri, songeait avec douleur à la différence de cette triste +réalité avec le beau rêve que son imagination de jeune fille lui avait +offert... Seule maintenant dans un vieux château, loin de tous les +siens, de ses amis, abandonnée... elle pleurait... lorsque sa porte +s'ouvrit doucement, et quelqu'un qu'elle ne reconnut pas d'abord +s'approcha lentement d'elle: c'était Annette... À la lueur du feu qui, +de la cheminée, éclairait à peine cette vaste chambre, Amélie vit en +frémissant la pâleur de la jeune fille... Elle tremblait et pouvait à +peine se soutenir. + +--Madame, dit-elle en se laissant tomber sur une chaise, nous sommes +perdues si nous ne partons de suite pour Paris. + +--Qu'y a-t-il? s'écria Amélie... + +--Silence!.. Et Annette mit un doigt sur ses lèvres... en se +retournant pour voir si personne n'était derrière elle; puis elle +s'approcha de sa maîtresse et lui dit très-bas: + +--Madame veut-elle savoir où est M. le comte et ce qu'il fait? + +--Oh! s'écria Amélie, conduis-moi à l'instant... viens... + +Et elle entraînait la jeune fille... + +--Un moment, dit Annette... + +Et allumant une bougie, elle la cacha derrière sa main, puis elle dit +à sa maîtresse de la suivre... Elle lui fit parcourir de vastes +chambres, des galeries délabrées, des chambres abandonnées; enfin +elles arrivèrent dans une pièce assez petite dans laquelle Annette +laissa sa lumière. Puis, montant deux marches qui conduisaient à un +cabinet obscur dans lequel il n'y avait aucun meuble, comme, au reste, +dans toutes les pièces qu'elles venaient de parcourir, Annette se leva +sur la pointe de ses pieds devant une ouverture en oeil-de-boeuf qui +était pratiquée dans l'un des murs de ce petit réduit, et engagea sa +maîtresse à faire comme elle. + +Amélie ne distingua rien d'abord de ce qui était au-dessous d'elle. +C'était comme un vaste hangar, une cour couverte, pleine de ballots, +de caisses... des faisceaux d'armes étaient dans un coin de cette +halle... des voiles de vaisseaux, un vaste drapeau étaient suspendus +au-dessus de la voûte et flottaient agités par le vent, qui pénétrait +dans cette salle immense, malgré les portes en planches qui la +fermaient. Des centaines de bougies jetaient une vive lumière, et dans +le premier moment Amélie éblouïe ne put rien distinguer; mais +insensiblement son oeil s'accoutuma à distinguer les objets qui +étaient au-dessous d'elle... et, d'abord, elle vit ces ballots et ces +caisses, ces armes, ces drapeaux... Mais un grand bruit qui se faisait +entendre sans qu'elle pût voir ce qui le produisait lui inspira plus +de curiosité que le reste... Tout à coup un éclat brillant frappe ses +yeux, il est suivi de vives acclamations... Amélie voit enfin +au-dessous d'elle une table immense qui occupe le milieu de cette +halle... autour de cette table sont assis au moins cent hommes vêtus +de bleu, portant l'habit et le chapeau de marin[174]. Il y avait aussi +d'autres hommes vêtus comme les paysans le sont en France. Parmi eux, +Amélie reconnut les deux hommes de la côte voisine qu'Henri paraissait +connaître le jour où il l'y conduisit... Enfin, ses yeux familiarisés +parcourent la table une autre fois... elle y trouve des figures +étranges, des costumes bizarres, mais rien qui puisse justifier +l'intérêt qui l'a conduite en ce lieu... Elle allait descendre de son +observatoire et demander à Annette ce qu'elle voulait lui montrer, +lorsque tout à coup un cri étouffé lui échappe... ses yeux ont +rencontré un objet... Mais non, ce n'est pas lui... Dieu puissant, ce +ne peut être Henri, son Henri, là... au milieu de ces misérables... +hurlant dans la fureur de l'ivresse et blasphémant les noms les plus +saints... Mais elle ne peut plus douter... c'est Henri, c'est bien +lui... Dieu tout-puissant!... il est assis sur un siége plus élevé... +il est habillé comme eux... et même il les préside... il partage leurs +excès... il dirige l'orgie!... il est enfin un de ceux qu'Amélie a +sous les yeux... Pendant une demi-heure, peut-être, elle demeura +clouée à cette fatale fenêtre, où sa destinée l'avait amenée... Ce +qu'elle vit, ce qu'elle entendit la convainquit, hélas! qu'elle ne +rêvait pas, et que la réalité était là devant elle!... La sensation +qu'elle éprouva fut d'une telle nature, qu'elle crut un moment mourir +en voyant Henri, cet homme qu'elle aimait, cet homme dont elle portait +le nom, présider une orgie de brigands!... et réserver pour ces hommes +le sourire de ses lèvres et la joie de son coeur... oui... Amélie crut +mourir... Au moment où elle allait quitter cette fenêtre qui lui avait +montré son malheur, quelques voix seulement se faisaient entendre. + +[Note 174: La veste bleue, le chapeau ciré.] + +--Il faudra beaucoup d'argent pour cette expédition, commandant, +disait l'un des hommes de la côte à Henri. + +--J'en aurai, disait Henri. + +--Et comment? + +--Que vous importe? vous en aurez. + +--Oui, oui, dit l'un des hommes, cela s'entend... + +Et il fit le signe de mettre quelqu'un en joue. + +Amélie frémit... elle quitta enfin ce lieu maudit et retourna dans sa +chambre à demi morte de frayeur. Vers minuit Henri revint _de son +voyage_. Il paraissait accablé de fatigue, et fut moins tendre pour sa +femme; mais une heure avait suffi pour rendre cette froideur moins +sensible. Le lendemain il sortit encore. Ce fut pendant son absence +qu'Amélie fit avec Annette le plan que celle-ci exécuta. Amélie +écrivit à la comtesse qu'il fallait qu'_aussitôt_ sa lettre reçue, un +courrier envoyé de Paris vînt la chercher à C***, dont elle donnait +l'adresse de manière à ne se pas tromper. Cet homme devait avoir +l'ordre de ramener Amélie, parce que la comtesse était fort mal. + +--Je vous dirai pour quel motif j'en agis ainsi, ne dites pas un mot +de ma lettre au marquis. + +Annette se leva avant le jour, et eut le courage d'aller au village de +la poste porter ce paquet. Elle arriva au moment du passage du +courrier et vit partir la lettre. Tout allait bien. + +Revenue au château sans qu'on se fût aperçu de son absence, Annette +rendit le courage et l'espérance à sa maîtresse. Les deux jours +s'écoulèrent comme les autres, Henri fut presque toujours absent, et +toujours les mêmes assemblées et les mêmes orgies dans la grande salle +furent vues par Annette et par Amélie!... Le troisième jour, au matin, +une calèche attelée de quatre chevaux de poste entra dans la cour du +château, et le valet de chambre de confiance de la comtesse remit une +lettre à Amélie; elle contenait ce qui était convenu. + +--Ah! s'écria Amélie, je vais partir à l'instant. Lisez, dit-elle à +son mari en lui donnant la lettre. + +--Je ne puis t'accompagner, mais il faut partir, dit aussitôt le +malheureux jeune homme. + +Et, serrant sa femme dans ses bras, il la fit monter en voiture, la +recommanda aux soins du valet de chambre de la comtesse, et, veillant +lui-même à ce que tout fût bien dans la voiture, il l'embrassa, lui +promit de la rejoindre bientôt, et donna lui-même l'ordre aux +postillons de partir, et surtout d'aller vite... Le malheureux!... + +Amélie, en se séparant de lui, fut saisie d'un sentiment qui lui fit +éprouver une vive angoisse.--Je souffre bien, disait-elle quelquefois +à Annette... + +Mais la terreur revenait l'assaillir de nouveau, et les remords +s'effaçaient devant elle... + +Arrivée à Paris, elle ne put résister aux instances de sa mère +adoptive, et lui raconta tout ce qu'elle avait vu et entendu. Il leur +fut démontré que le marquis ne savait rien. Quant à Henri, les deux +femmes, dans leur sagesse, ne le virent pas très-coupable. En +conséquence, il fut arrêté entre elles qu'il fallait le taire au +marquis... + +--Comme au monde entier! s'écria Amélie... + +La comtesse ne répondit rien... Mais le lendemain matin elle s'en fut +chez Fouché. + +--Mon cher duc, lui dit-elle, je viens vous rendre _gratis_ un bon +office... mais cependant à une condition. + +--Quelle est-elle? + +--Vous allez le savoir. Vous faites si bien votre affaire qu'il y a +dans une province de France une troupe d'hommes qui conspirent contre +le gouvernement, et vous n'en savez rien... Quelqu'un parmi eux +m'intéresse vivement, et avant de rien vous dire j'exige votre parole +_d'honneur de Français et de chrétien_ qu'il aura la vie sauve et la +liberté; enfin arrêtez les autres et ne lui faites rien, cela est +clair, je pense. + +--Fort clair, en effet... Et où se trouve cette troupe? + +--Vous n'en saurez pas un mot jusqu'à votre serment... + +--Eh bien! je m'y engage... Je vous donne ma _parole d'honneur_ de +_Français_ et de _chrétien_ que le chef de votre troupe aura la vie et +la liberté sauves. + +La comtesse crut à L'HONNEUR, à LA FOI et au PATRIOTISME de Fouché!!.. +et elle parla... À mesure que ses paroles frappèrent l'oreille de +Fouché, les petits yeux de l'homme du comité de salut public +scintillèrent d'un feu joyeux et sanglant. + +--Oh! quel service vous me rendez!... s'écria-t-il; enfin, voilà plus +de dix mois que je suis à la recherche de cette troupe qui depuis un +an m'a été signalée par mes agents de l'Angleterre, et depuis près de +six mois par ceux du Calvados auxquels elle a toujours échappé... Le +chef est, dit-on, le fils d'un homme tué à Quiberon... il a juré de +venger la mort de son père sur tout ce qui reste de l'époque de la +révolution, et il a surtout juré mort à l'Empereur!... et à moi, +m'a-t-on assuré!... + +--Eh! non!... C'est faux!... c'est absurde!... C'est mon neveu, +s'écria la comtesse, et vous l'avez fait rentrer il y a un an!... + +Fouché se frappa le front. + +--Mais vous avez juré!... dit la comtesse. + +--Oui, oui... répondit Fouché; aussi soyez tranquille. + +La comtesse s'éloigna, mais non sans répéter: Songez à votre +serment... + +Quinze jours après cette conversation on lisait dans les journaux: +«Une bande de chouans, chassée du Calvados, dont elle troublait la +sûreté sur les routes et dans les campagnes, presque traquée par la +gendarmerie et au moment d'être saisie, s'était subitement échappée et +dérobée à l'autorité. Elle vient d'être retrouvée et _entièrement_ +détruite, ainsi que tout ce qui tenait à elle.» + +Le même jour, la comtesse reçut un paquet cacheté qui contenait +l'extrait mortuaire d'Henri de C***, fusillé à Caen, le... 1809[175]. + +[Note 175: L'histoire qu'on vient de lire n'aurait aucun mérite si +elle était composée. Elle est vraie dans tous les points: cette +sinistre aventure a eu lieu effectivement dans l'année 1809, et la +catastrophe fut ce que je dis ici. Madame de C*** est remariée +maintenant.] + + +FIN DU TOME QUATRIÈME. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +CONTENUES DANS CE QUATRIÈME VOLUME. + + + Salon de madame de Montesson, à Paris et à Romainville. 1 + + Salon de madame de Genlis, à l'Arsenal. 97 + + Salon de la Gouvernante de Paris (1806 à 1814). 187 + + +PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR, RUE DE LA VIEILLE-MONNAIE, Nº 12. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire des salons de Paris (Tome 4 +/6), by Laure Junot, duchesse d' Abrantès + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44054 *** |
