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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43772 ***
+
+ Note de transcription:
+
+ Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+ corrigées. Il y a une note plus détaillée à la fin de ce livre.
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+
+
+
+ HISTOIRE
+ DE LA
+ PROSTITUTION
+ CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE
+ DEPUIS
+ L'ANTIQUITÉ LA PLUS RECULÉE JUSQU'A NOS JOURS,
+
+ PAR
+
+ PIERRE DUFOUR,
+ Membre de plusieurs Académies et Sociétés savantes françaises et
+ étrangères.
+
+ ÉDITION ILLUSTRÉE
+ Par 20 belles gravures sur acier,
+ exécutées par les Artistes les plus éminents.
+
+ TOME QUATRIÈME
+
+ PARIS.--1853.
+
+ SERÉ, ÉDITEUR, RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 52;
+ ET CHEZ MARTINON, RUE DE GRENELLE-SAINT-HONORÉ, 14.
+
+ TYPOGRAPHIE PLON FRÈRES,
+ RUE DE VAUGIRARD, 36, A PARIS.
+
+
+
+
+ HISTOIRE
+ DE LA
+ PROSTITUTION
+ CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE
+ DEPUIS
+ L'ANTIQUITÉ LA PLUS RECULÉE JUSQU'A NOS JOURS,
+
+ PAR
+
+ PIERRE DUFOUR,
+ Membre de plusieurs Académies et Sociétés savantes françaises et
+ étrangères.
+
+ TOME QUATRIÈME.
+
+ PARIS--1852
+
+ SERÉ, ÉDITEUR, 5, RUE DU PONT-DE-LODI,
+ ET
+ P. MARTINON, RUE DU COQ-SAINT-HONORÉ, 4.
+
+
+
+
+ FRANCE.
+
+
+
+
+ HISTOIRE
+ DE
+ LA PROSTITUTION.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+ SOMMAIRE. --Le roi des ribauds. --Recherches sur les prérogatives,
+ le rang et la charge de cet officier de la maison royale.
+ --Définition de ses attributions. --Analogie des _ministeriales
+ palatini_ de Charlemagne avec les rois des ribauds. --Attributions
+ des _ministeriales palatini_. --_Ribaldus_ ou _ribaud_.
+ --Philippe-Auguste organise les ribauds en corps de troupes
+ soldées. --Témoignages de bravoure et d'intrépidité de ces hordes
+ pillardes et débauchées. --Le _roi des ribauds_. --Avantages
+ honorifiques et lucratifs de cette charge. --_Nu comme un ribaud._
+ --Diminution successive d'importance de la _royauté_ des ribauds.
+ --La _ribaudie_. --Appréciation de la charge du roi des ribauds
+ dans l'intérieur de la maison du roi. --Recherches sur les gages
+ du roi des ribauds. --Crasse Joë, roi des ribauds de Philippe
+ le Long. --Jean Guérin, roi des ribauds du duc de Normandie et
+ d'Aquitaine, fils de Charles V. --Droits d'exécution et d'aubaine
+ du roi des ribauds sur certains patients. --Jean Boulart et
+ Pernette la Basmette. --Le roi des ribauds devait être un fidèle
+ et incorruptible défenseur de la personne du roi. --Coquelet.
+ --Preuves de dévouement de Jean Talleran, seigneur de Grignaux,
+ roi des ribauds de François Ier. --Redevance hebdomadaire des
+ _vassales_ du roi des ribauds. --Dernière transformation de
+ l'office du roi des ribauds à la cour de France. --Les _dames
+ des filles de joie suivant la cour_. --Olive Sainte. --Cécile de
+ Viefville. --Des _rois des ribauds_ relevant de celui de l'hôtel
+ du roi. --Colin-Boule, roi des ribauds de Philippe le Bon, duc de
+ Bourgogne. --Le curé de Notre-Dame d'Abbeville, _roi des ribauds_.
+ --Balderic, roi des ribauds de Henri II, roi d'Angleterre et duc
+ de Normandie. --Attributions des rois des ribauds des villes de
+ province. --Antoine de Sagiac, commissaire du roi des ribauds de
+ Mâcon, et Colette, femme de Pierre Talon.
+
+
+C'est ici que nous avons à faire comparaître un singulier
+personnage, que l'histoire ne nous montre pas, du moins sous son nom
+caractéristique, avant le règne de Philippe-Auguste, et qui pourrait
+bien être contemporain de Charlemagne. Le roi des ribauds, _rex
+ribaldorum_, fut évidemment, dès l'origine, le souverain juge de la
+Prostitution à la cour des rois de France. Un grand nombre de savants,
+depuis Jean Dutillet jusqu'à Gouye de Longuemare, se sont livrés à
+de doctes recherches et à d'ingénieuses dissertations, pour préciser
+quels étaient les prérogatives, le rang et la charge de ce bizarre
+officier de la maison royale; ils ont cité des textes d'ordonnances,
+exhumé des faits nouveaux, fait parler le Trésor des Chartes, et
+cherché la vérité au milieu d'un amas de preuves contradictoires; mais
+ils ne sont pas tombés d'accord sur le véritable caractère du roi des
+ribauds, à force de vouloir systématiquement l'exalter ou le ravaler
+dans ses fonctions, aussi complexes qu'étendues, aussi bizarres que
+terribles. Nous allons nous occuper, après tant de travaux d'érudition
+et de critique consacrés à éclaircir ce sujet obscur, de l'office du
+roi des ribauds, que nous regardons comme le précurseur solennel des
+commissaires de police d'aujourd'hui. Nous croyons pouvoir, à ce titre,
+donner d'assez longs développements historiques à une sorte d'enquête
+sur cet ancien office de cour, qui se rattache intimement à l'histoire
+de la Prostitution en France.
+
+Presque tous les auteurs qui ont parlé du roi des ribauds, et qui
+ont essayé de définir ses attributions, se sont plus ou moins trompés
+dans la conclusion de leurs recherches, parce qu'ils n'ont considéré
+qu'une des faces de ce personnage et de son office. Ainsi, Jean
+Boutillier, qui écrivait sa _Somme rurale_ vers 1460, représente le
+roi des ribauds comme l'_exécuteur des sentences et commandements des
+maréchaux et de leurs prévôts_, à la suite du roi; Jean le Ferron en
+fait le _premier sergent des maîtres d'hôtel du roi_; Carondas, le
+_sergent_ ou le _commissaire du prévôt de l'hôtel_; Claude Fauchet,
+le _concierge du palais royal_; Belleforest, le _prévôt de l'hôtel
+du roi_; Ragueau, le _grand maître des filles publiques_; Étienne
+Pasquier, le _bailli_ ou le _sénéchal des ribauds_. Chacun donne au
+roi des ribauds une physionomie particulière, un pouvoir plus ou moins
+restreint, une dignité plus ou moins considérable, sans tenir compte
+des changements successifs que le temps apporta dans une institution
+qui comprenait des devoirs très-divers et très-multiples. La réunion,
+par ordre chronologique, de tous les sentiments des historiens et des
+jurisconsultes, à l'égard de la mystérieuse charge du roi des ribauds,
+prouverait que pas un d'entre eux ne s'est expliqué le rôle que jouait
+cet officier du palais, à l'époque de sa création, et la décadence
+que son emploi a dû subir, à mesure que d'autres officiers se sont
+établis, dans la maison du roi, aux dépens de ses priviléges et de ses
+droits. Le roi des ribauds a cessé d'exister, quand sa qualification
+est devenue honteuse, quand son ancienne autorité a passé en plusieurs
+mains, et quand ses compétiteurs, portant des noms honorables, se sont
+partagé, de son vivant, la succession de sa charge, tombée en discrédit
+plutôt qu'en désuétude. Ce dernier roi des ribauds, à la cour de
+France, après avoir vu les plus beaux fleurons de sa couronne disputés
+et enlevés par le prévôt de l'hôtel, le concierge du palais, le prévôt
+des maréchaux, et d'autres officiers, de fondation plus récente que la
+sienne, eut le chagrin de voir, à l'avénement de François Ier, le reste
+de sa vieille suprématie, celle qu'il exerçait sur la Prostitution
+_suivant la cour_, passer entre les mains d'une _dame des filles de
+joie_; c'est ainsi que son sceptre tomba tout à fait en quenouille.
+
+Nous avons dit, en citant un capitulaire de Charlemagne sur la police
+intérieure des domaines royaux (tome III, p. 319), que les officiers
+du palais (_ministeriales palatini_), préposés à la surveillance et
+à la garde de ces domaines, avaient beaucoup d'analogie avec les rois
+des ribauds, que nous retrouverons, quatre siècles plus tard, exerçant
+la même surveillance dans l'hôtel du roi. En effet, ces _ministeriales
+palatini_, parmi lesquels les grands officiers de la couronne ont pris
+naissance, devaient avoir l'oeil et la main à expulser des résidences
+royales tout individu suspect, homme ou femme, qui y aurait pénétré:
+c'étaient surtout les vagabonds (_gadales_) et les prostituées
+(_meretrices_), qui redoutaient la juridiction du _ministérial
+palatin_; lequel jugeait souverainement les causes de cette nature
+et faisait battre de verges les délinquants. Voilà bien le premier
+office du roi des ribauds, et l'on peut dire, avec toute apparence
+de raison, que, s'il ne fut nommé ainsi que sous Philippe-Auguste,
+il remplissait déjà sa charge sous Charlemagne. Il est tout naturel
+que cette charge ait été instituée d'abord dans ces vastes fermes
+(_villæ_) ou centres d'exploitation agricole et manufacturière, que
+les rois francs possédaient sur divers points de leur empire, et dont
+les revenus composaient la principale richesse du fisc royal. Les serfs
+et les serves, soumis à certaines lois de police et d'administration,
+n'étaient maîtres ni de leurs corps ni de leur temps; on avait soin
+d'éloigner d'eux toute influence d'oisiveté et de Prostitution: leur
+travail, leur santé et leurs moeurs se trouvaient de la sorte protégés
+par une prévoyance paternelle. Il était donc très-important que des
+inconnus ne s'introduisissent pas dans les gynécées et les dortoirs;
+la régularité de la vie commune aurait souffert du contact malfaisant
+des femmes de mauvaise vie, et il n'eût fallu que la présence d'un
+lépreux, d'un débauché, d'un larron ou d'un mendiant, pour répandre
+la contagion, physique ou morale, parmi la paisible population de ces
+retraites séculières, qui rassemblaient sur un même point plusieurs
+milliers d'esclaves des deux sexes. L'officier à qui appartenait
+spécialement le soin d'interdire aux intrus l'entrée et le séjour d'une
+villa royale, paraît être le concierge; et son office, en ce temps-là,
+équivalait à ceux de grand bouteiller, de grand camérier et de grand
+sénéchal. Il n'y eut qu'un nom à changer pour faire le roi des ribauds.
+
+Les rois mérovingiens et carlovingiens, accompagnés d'une suite
+nombreuse d'officiers et de serviteurs, se portaient sur un domaine
+ou sur un autre, pour y faire résidence, et la multitude de personnes,
+qu'ils traînaient partout après eux, se grossissait inévitablement de
+quantité de femmes étrangères, qu'attirait l'appât du gain et que la
+débauche mettait à sa solde. Il fallait donc une autorité permanente
+et spéciale pour maintenir l'ordre parmi cette masse de gens et pour
+rendre des arrêts qui exigeaient une exécution prompte et irrévocable,
+soit que le roi fût en voyage ou en _chevauchée_, soit qu'il se reposât
+dans ses terres. De là l'établissement d'un officier ou _ministérial_
+du palais, ayant droit de vie et de mort sur tout individu qui causait
+du trouble ou du désordre dans la maison du roi. Aimoin (liv. V, ch.
+10) rapporte que Louis le Débonnaire chassa du palais une immense
+troupe de femmes qui se disaient attachées au service de la reine et
+des soeurs du roi (_omnem coetum foemineum, qui permaximus erat, palatio
+excludi indicavit_), et l'on n'excepta de cette mesure qu'un petit
+nombre de suivantes qu'on jugea indispensables aux besoins du service
+royal. Mais, sans doute, cette affluence féminine ne tarda pas à
+reparaître, et la cour des rois, des reines et des princes devint le
+but de toutes les ambitions faméliques, de tous les vices intéressés,
+de toutes les basses domesticités. On conçoit aisément que la justice
+expéditive du roi des ribauds était en pleine vigueur, avant que son
+nom eût caractérisé ses attributions ordinaires, et indiqué l'espèce de
+gens qui relevaient plus directement de son tribunal sans appel. Ce nom
+qualificatif ne paraît pas antérieur au règne de Philippe-Auguste.
+
+Ce fut sous ce règne, que le mot _ribaldus_ ou _ribaud_, dont nous
+avons ailleurs étudié l'étymologie, fit son apparition dans la
+langue vulgaire, et y figura dès lors en mauvaise part. On désignait
+ainsi, dans le principe, les gens sans aveu de l'un et de l'autre
+sexe, que nous trouvons errant et butinant autour de l'_ost_ ou de
+la _chevauchée_ du roi, et vivant de Prostitution, de vol, de jeu
+et d'aumône. Cette tourbe dégradée s'était prodigieusement accrue
+avec le prétexte des croisades, et dans une armée, le nombre des
+goujats et valets suivant la cour pouvait être bien supérieur
+à celui des combattants. Parmi ces goujats, toujours prêts au
+pillage, il y avait des femmes qui entretenaient l'incontinence et
+l'impudicité sous l'oriflamme du roi et sous les bannières de ses
+vassaux. Philippe-Auguste imagina de faire tourner à son profit un
+mal nécessaire: au lieu de chercher à se débarrasser du fléau de la
+_ribaudie_ par des supplices et des menaces, ce qu'il avait peut-être
+essayé inutilement, il organisa en corps de troupes soldées ces
+hordes parasites, qui étaient moins nuisibles à l'ennemi lui-même qu'à
+l'armée qu'elles suivaient comme une nuée de sauterelles dévorantes.
+Les historiens se taisent sur la manière dont il enrôla ces enfants
+perdus, et dont il les retint, en les disciplinant, à son service
+militaire: mais on peut supposer qu'il leur laissa en partie leurs
+habitudes pillardes et débauchées, qu'il ferma les yeux sur leurs excès
+détestables, et qu'il ne les empêcha pas d'emmener à la guerre autant
+de femmes qu'ils en pouvaient recruter sur leur passage. Quoi qu'il
+en soit, cette bande de ribauds, composée de la lie d'une soldatesque
+vagabonde et forcenée, se distingua par de tels faits d'armes, par
+de si merveilleux coups de main, par de si nombreux témoignages
+de bravoure et d'intrépidité, que Philippe-Auguste en fit un corps
+d'élite, et l'attacha particulièrement à la garde de sa personne.
+Les chroniqueurs disent que le roi avait à se garantir du poignard
+des assassins, que le Vieux de la Montagne envoyait sans cesse contre
+lui, et qui venaient l'un après l'autre se jeter sur les épées nues
+des ribauds du roi très-chrétien. Ces ribauds accompagnent partout
+Philippe-Auguste dans ses guerres, où ils n'épargnent pas leur sang,
+animés qu'ils sont par l'ardeur du pillage. Guillaume le Breton, qui se
+plaît à décrire leurs prouesses dans sa _Philippide_, les dépeint comme
+des héros indomptables qui ne reculent devant aucun péril, et qui ne
+daignent pas même se couvrir d'une armure:
+
+ Et ribaldorum nihilominus agmen inerme,
+ Qui nunquam dubitant in quævis ire pericla.
+
+Ailleurs, le poëte nous les montre tout chargés de butin:
+
+ Nec munus armigeri, ribaldorumque manipli,
+ Ditati spoliis, et rebus, equisque subibant.
+
+Quand Philippe-Auguste vint assiéger Tours, après avoir subjugué le
+Poitou, c'est un capitaine ribaud (_duce ribaldo_) qu'il choisit pour
+chercher un gué dans la Loire; le gué trouvé miraculeusement (_quasi
+per miracula_) par ce capitaine, l'armée traversa le fleuve, et les
+_ribauds du roi_ (_ribaldi regis_, dit Rigord), qui ont coutume de
+monter les premiers à l'assaut (_qui primos impetus in expugnandis
+munitionibus facere consueverunt_), coururent aux échelles, et la ville
+n'attendit pas qu'elle fût prise et mise à sac, pour ouvrir ses portes
+au roi.
+
+D'après ces passages et beaucoup d'autres du même genre, il est
+certain que les ribauds de Philippe-Auguste formaient une milice
+très-redoutable, mais peu disciplinée et capable de toutes les
+violences. Le roi, en faveur de leurs services, n'exigeait pas d'eux la
+même soumission et les mêmes devoirs disciplinaires, que de la part des
+autres milices; néanmoins, comme il n'était pas possible, à cause du
+mauvais exemple, de laisser tous les crimes impunis dans cette troupe
+désordonnée, qui reconnaissait à peine la voix de ses chefs, et qui,
+quand elle ne se battait pas, n'avait pas d'autre occupation que de
+faire la débauche, de jouer aux dés, de s'enivrer et de blasphémer,
+le roi confia le commandement suprême de ces indomptables ribauds
+à un des grands officiers de sa maison, à celui qui était chargé de
+la police intérieure du logis et de l'_ost_ royal, et qui exerçait
+traditionnellement une redoutable autorité sur les auteurs des délits
+de toute nature commis dans le domaine de sa juridiction. Cet officier
+du palais se présentait ainsi, entouré d'un antique prestige de respect
+et de terreur; car il se faisait suivre partout d'un geôlier et d'un
+bourreau; il ne mettait pas d'intervalle entre la condamnation et
+l'exécution; il prononçait la peine de mort aussi facilement que des
+peines légères, qu'il ne séparait jamais d'une amende à son profit.
+La charge de roi des ribauds devint très-lucrative, tant à cause de
+ces amendes criminelles, que des redevances qu'il prélevait sur les
+brelans, les tavernes et les filles publiques. Il avait aussi sa part
+dans le butin que les ribauds rapportaient de leurs expéditions, et il
+s'attribuait même un droit sur les prisonniers de guerre. On lit, dans
+la liste des chevaliers qui furent pris à la bataille de Bouvines, en
+1214: _Rogerus de Wafalia. Hunc habuit Rex Ribaldorum, quia dicebat se
+esse servientem._ Ce passage important, cité par Ducange, prouve que
+le roi des ribauds prenait la qualité de _sergent d'armes_ du roi, en
+temps de guerre; mais il ne nous permet pas de décider si cet officier
+de la couronne de France avait à remplir un rôle actif dans les
+batailles, et s'il combattait à la tête de sa bande, comme les autres
+capitaines. On pourrait le supposer, d'après une fiction du _Roman de
+la Rose_, composé au treizième siècle par Guillaume de Lorris, qui fait
+du roi des ribauds un capitaine, lorsque le _Dieu d'amour_ rassemble
+son armée pour délivrer _Bel-accueil_ de sa prison; mais le choix qu'il
+fait de _Faux-semblant_, pour conduire la ribaudaille à l'assaut,
+témoigne assez que la mauvaise réputation des soldats rejaillissait
+sur leur chef. Voici les vers du _Roman de la Rose_, où le Dieu d'amour
+interpelle Faux-semblant, en lui traçant la conduite qu'il doit tenir:
+
+ Faux-semblant, par tel convenant,
+ Tu seras à moy maintenant,
+ Et à nos amis aideras,
+ Et point tu ne les greveras,
+ Ains penseras les enlever
+ Et tous nos ennemis grever.
+ Tien soit le pouvoir et le baux,
+ Car le roy seras des ribaux.
+
+Il est clair que, dans cette citation, comme le fait observer
+Pasquier, le roi des ribauds est représenté sous la figure d'un
+capitaine d'armes, et non pas avec le caractère d'un magistrat. On a
+lieu pourtant de supposer qu'il pouvait être l'un et l'autre, quand
+on imagine ce que c'était que les ribauds de Philippe-Auguste, lors
+même qu'ils furent organisés en gardes du corps du roi. Un chef qui
+n'aurait pas eu la prépondérance d'un juge, ne fût jamais venu à bout
+de discipliner ce ramas de misérables que la crainte seule pouvait
+retenir dans le devoir. Tous les historiens de cette époque sont
+pleins de sinistres portraits, qui nous initient à la pénible et
+dangereuse mission du roi des ribauds. Écoutons Guillaume de Neubrige
+(liv. V, chap. II): «Certains enfants-perdus de cette espèce d'hommes
+qui s'appellent _ribauds_.» Écoutons Mathieu Pâris: «Des voleurs,
+des bannis, des fuyards, des excommuniés, que la France confond
+vulgairement sous le nom de _ribauds_.» Mais nulle part le genre de
+vie des ribauds n'est mieux décrit que dans la Chronique de Longpont,
+où le prieur de l'abbaye demande à Jean de Montmirel ce qu'il comptait
+faire dans le monde: «Je veux être ribaud!» répond fièrement le jeune
+homme, qui devait devenir un saint canonisé. «Est-il bien vrai!»
+s'écrie le prieur stupéfait; «aspirez-vous donc à faire partie de ces
+vilaines gens, qui sont aussi méprisables devant Dieu que devant les
+hommes? Est-ce que, pour vous mettre sur le pied de pareils scélérats,
+il ne faudra point jurer comme eux, vous parjurer sans cesse, jouer
+aux dés, porter un écriteau (_tabellam comportare_), traîner avec
+vous une concubine (_pellicem circumducere_), et être constamment
+pris de vin?» On conçoit sans peine que les rixes et les meurtres
+étaient fréquents parmi de tels bandits, et que le roi des ribauds
+devait souvent intervenir pour mettre le holà entre ces forcenés, qui
+nous apparaissent partout escortés de leurs ribaudes, aussi rapaces,
+aussi turbulentes, aussi incorrigibles qu'eux-mêmes. Il est probable
+que la compagnie des ribauds du roi fut licenciée après la mort de
+Philippe-Auguste, peut-être à la suite de quelque révolte; car, si
+les ribauds figurent encore dans toutes les croisades, dans toutes les
+guerres, dans toutes les chevauchées, ils ne diffèrent plus des goujats
+d'armée; ils sont mal armés, mal vêtus, si bien que le proverbe, _nu
+comme un ribaud_, avait cours dès l'année 1230, suivant une ancienne
+Chronique manuscrite dont Ducange a extrait quelques vers. Guillaume
+Guiart, qui met en scène les ribauds dans son poëme historique des
+_Royaux lignages_, les dépeint sous les couleurs les plus misérables,
+tantôt:
+
+ Bruient soudoiers et ribaus,
+ Qui de tout perdre sont si baus;
+
+Tantôt:
+
+ Ribauz, qui volentiers oidivent,
+ Par coustume d'antiquité,
+ Queurent aux murs de la cité.
+
+Tantôt:
+
+ Ribaus, qui de l'ost se departent,
+ Par les chans çà et là s'espardent:
+ Li uns une pilete porte;
+ L'autre, croc ou massue torte.
+
+Enfin, ce ne sont plus des troupes régulières ni soldées, ce sont
+des pillards qui dévorent le pays sur le passage de l'ost royal, et
+qui, se recrutant de toutes parts, forment ces bandes redoutables
+d'_aventuriers_, de _routiers_, de _cottereaux_, de _brabançons_,
+que la France vit se multiplier avec leurs horribles excès jusqu'au
+règne de Charles V: «Tels gens,» dit une vieille Chronique française,
+inédite, citée par Ducange, «tels gens comme cottereaux, brigands, gens
+de compagnie, pillards, robeurs, larrons, c'est tout un, et sont gens
+infâmes, et dissolus, et excommuniez.»
+
+Le roi des ribauds avait donc beaucoup à faire avec ces gens-là,
+surtout quand l'armée du roi était aux champs; il rendait une justice
+expéditive, et présidait quelquefois aux exécutions, pour leur
+donner un caractère plus solennel et inspirer plus de terreur à ses
+détestables sujets. Mais sa royauté diminua d'importance, à mesure
+que le tribunal des maréchaux augmenta la sienne; car, le roi des
+ribauds étant attaché personnellement à l'hôtel du roi, on ne le voyait
+figurer que dans les chevauchées où le roi se trouvait en personne.
+Partout ailleurs, dans les expéditions militaires, dans les camps
+et dans les garnisons, la connaissance et le jugement de tous les
+crimes et délits revenaient de droit aux prévôts des maréchaux, qui
+s'emparèrent peu à peu de l'autorité du roi des ribauds. Cet officier
+fut même supplanté par le grand prévôt des maréchaux, dans l'_ost_
+ou _chevauchée du roi_, vers la fin du quatorzième siècle; ce qui
+faisait dire à Jean Boutillier, que le roi des ribauds était chargé
+de l'exécution des jugements rendus par le prévôt des maréchaux: «Et
+s'il advenoit, ajoute-t-il, que aucun forface qui soit mis à exécution
+criminelle, le prévost, de son droit, a l'or et l'argent de la ceinture
+du malfaiteur, et les maréchaux ont le cheval et les harnois et tous
+autres outils, se ils y sont, reservé le drap et les habits, quels
+qu'ils soient, et dont ils soient vestus, qui sont au roy des ribaux
+qui en fait l'exécution.» A l'époque où Boutillier rédigeait sa _Somme
+rurale_, le roi des ribauds n'était plus qu'une ombre, en comparaison
+de ce qu'il avait été; son titre même prêtait à sa déconsidération,
+et les revenus de sa charge ne servaient pas trop à l'honorer: «Le roi
+des ribaux, ajoute Boutillier, a, de son droit, à cause de son office,
+connoissance sur tous jeux de dez, de berlan, et d'autres qui se font
+en ost et chevauchée du roy. _Item_, sur tous les logis des bourdeaulx
+et des femmes bourdellières, doit avoir deux sols la sepmaine.» Ce
+n'est pas tout: le pouvoir du roi des ribauds de l'hôtel du roi était
+circonscrit dans les limites de sa juridiction, hors de laquelle
+agissaient, chacun dans son centre, une foule d'autres rois des
+ribauds, préposés à la police des moeurs, et nommés par les seigneurs
+ou par les villes, ou même par les ignobles suppôts de leur triste
+royauté. Là où était une _ribaudie_, il y avait naturellement un roi
+des ribauds. Cette qualification de _roi_ appartenait coutumièrement
+au chef ou à l'élu d'une corporation, notamment à ceux qui régissaient
+plusieurs communautés distinctes, ou qui réunissaient sous leur
+sceptre un grand nombre d'individus de professions diverses. Ainsi,
+on ne nommait pas de _rois_, chez les pelletiers, les épiciers, les
+boulangers et les autres états, qui n'élisaient que des maîtres jurés,
+parce qu'ils ne renfermaient que des confrères du même ordre et des
+travaux de même nature; mais il y avait un _roi des jongleurs_, un
+_roi des ménétriers_, un _roi des arbalétriers_, et enfin, un _roi
+des ribauds_. La royauté des jongleurs ou des poëtes rassemblait, en
+une seule corporation, les genres et les talents les plus variés: les
+poëtes _royaux_ et les _vielleux_; les ménétriers, qui succédèrent
+aux jongleurs, ou qui les englobèrent dans les statuts d'une grande
+confrérie, comptaient parmi eux, non-seulement les musiciens et les
+poëtes, mais encore les baladins, les danseurs et les mimes. Quant aux
+arbalétriers, ils se recrutaient indifféremment dans tous les corps
+d'état, pour en composer un qui nommait un roi, choisi par le sort ou
+désigné comme le plus adroit tireur d'arbalète. La _ribaudie_, composée
+également d'individus de toute espèce, vivant d'une foule de métiers
+malhonnêtes, tels que filles de joie, courtiers de Prostitution,
+débauchés, joueurs, brelandiers, gueux, vagabonds et autres de même
+qualité, la ribaudie, en un mot, était bien digne d'avoir aussi son
+roi. Le roi des ribauds de la cour exerçait assurément, du moins dans
+certaines occasions, une suprématie quelconque sur le commun des rois
+de la ribaudie.
+
+Claude Fauchet, dans son premier livre des _Dignités et magistrats de
+la France_, nous donne une appréciation assez juste de la charge du
+roi des ribauds dans l'intérieur de la maison du roi: «Celuy, dit-il,
+qu'on appelloit _roy des ribaux_, ne faisoit pas l'estat du grand
+prevost de l'hostel, comme aucuns ont cuidé; ains estoit celuy qui
+avoit charge de bouter hors de la maison du roy ceux qui n'y devoient
+manger ni coucher; car, au temps passé, ceux qui estoient délivrez
+de viandes (qui est ce que depuis on a dit avoir _bouche en cour_),
+après la cloche sonnée, se trouvoient au _tinnel_, ou salle commune
+pour manger, et les autres estoient contraints de vuider la maison;
+et la porte fermée, les clefs estoient apportées sur la table du grand
+maistre, parce qu'il estoit défendu, à ceux qui n'avoient leurs femmes,
+de coucher en l'hostel du roy; et aussi, pour voir si aucuns estrangers
+s'estoient cachez ou avoient amené des garces, ce roy des ribaux,
+une torche au poing, alloit, par tous les coings et lieux secrets de
+l'hostel, chercher ces estrangers, soit larrons ou autres de la qualité
+susdite.» Fauchet, qui était presque contemporain du dernier roi des
+ribauds, le représente, dans l'exercice de ses fonctions, tel qu'on
+l'avait vu encore à la cour de Louis XII; mais Fauchet n'envisage pas
+cet officier sous toutes ses faces, et il ne nous le montre pas, à
+toutes les époques de sa grandeur et de sa décadence.
+
+Étienne Pasquier a extrait cet article, d'un mémorial de la Chambre
+des comptes, sous l'année 1285: «Item, le roi des ribaux a six deniers
+de gages, et une provende, et un valet à gages, et soixante sols pour
+robbe par an.» Comme, avant le susdit article, les deux _portiers en
+parlement, quand le roy n'y est_, sont appointés chacun à deux sols
+de gages _pour toute chose_, on a conclu, de ce rapprochement, que le
+roi des ribauds, n'ayant que six deniers de gages, occupait un rang
+inférieur à celui de portier; mais il y a peut-être une erreur dans
+cet extrait, car le roi des ribauds, outre ses six deniers de gages
+et sa _provende_ (ou provision d'avoine pour son cheval), a soixante
+sols _pour robbe_ par an, ce qui ne permet pas de douter que ses gages
+de six deniers ne fussent journaliers et en dehors des revenus de
+son office. Dans un Compte de l'hôtel du roi, sous l'année 1312, son
+_valet à gages_ est nommé son _prévot_: _Præpositus regis ribaldorum,
+qui duxit IV valletos qui vulnaverant_, etc. Ce prévôt commandait
+évidemment une troupe d'archers ou de sergents, puisque nous le voyons
+conduire en prison quatre valets accusés d'avoir blessé un homme.
+Dans un autre Compte de l'hôtel du roi Philippe le Long, en 1317, on
+voit reparaître le roi des ribauds, en qualité de chef suprême de la
+police du palais; après l'énumération des _huissiers de salle_, des
+_portiers_, des _valets de porte_, avec leurs gages, provendes et
+profits, on lit cet article: «Item, Crasse Joë, roy des ribaux, ne
+mangera point à cour et ne vendra (viendra) en salle, s'il n'y est
+mandé; mais il aura six deniers tournois de pain et deux quartes de
+vin, une pièce de chair et une poule, et une provende d'avoine et
+treize deniers de gages, et sera monté par l'Escuerie, et se doit
+tenir tousjours hors la porte et garder illec qu'il n'y entre que ceux
+qui doivent entrer.» Un autre article du même Compte nous montre le
+roi des ribauds en exercice, aux heures des repas, et cet article est
+assez conforme à l'idée que Fauchet nous donne des attributions de
+cet officier dans l'intérieur de l'hôtel du roi: «Item, assavoir est
+que les huissiers de salle, si tost comme l'en aura crié: _Aux Queux!_
+feront vuider la salle de toutes gens, fors ceux qui doivent mangier,
+et les doivent livrer, à l'huys de la salle, aux varlez de la porte, et
+les varlez de porte aux portiers, et les portiers doivent tenir la cour
+nette et les livrer au roy des ribaux, et le roy des ribaux doit garder
+que il n'entre plus à la porte, et cil qui sera trouvé défaillans sera
+pugny par le maistre d'hostel qui servira à la journée.» Ainsi, sous
+le règne de Philippe le Long, le roi des ribauds se voyait déjà déchu
+de ses anciens priviléges, au point de n'avoir pas _bouche en cour_,
+et d'être subordonné aux maîtres de l'hôtel du roi. Cette prééminence
+des maîtres de l'hôtel apparaît surtout dans un arrêt du parlement du
+16 mars 1404, qui nous apprend «que les vallets du roy des ribaux ne
+portoient verges, comme faisoient les huissiers de la salle et portiers
+de l'hostel du roy, et que les maistres de l'hostel du roy avoient
+juridiction sur lesdits vallets du roy des ribaux.» La décadence
+progressive de l'office du roi des ribauds est encore mieux constatée,
+par la diminution de ses gages: un Compte de l'hôtel du roi les fixe à
+vingt sous, en 1324; ils ne sont plus que de 5 sous par jour, en 1350,
+d'après une ordonnance de Philippe de Valois; en 1386, une ordonnance
+de Charles VI porte: «Le roy des ribaux, quatre sols parisis par jour,
+quand il sera à cour, pour toutes choses.»
+
+Cet office de la couronne, malgré sa décadence, conserva un certain
+relief jusqu'à ce qu'il fut supprimé tout à fait, au commencement
+du seizième siècle. Dutillet dit «qu'il a esté longuement remply de
+gentilshommes de bonne maison et grand service, l'authorité desquelz
+contenoit les familles des princes, seigneurs et autres suyvans la cour
+du roy, de bien vivre et payer leurs hostes.» Cependant l'histoire
+fait mention d'un roi des ribauds, qui fut dégradé et mis au pilori
+avec son prévôt, pour avoir probablement forfait dans l'exercice de sa
+charge. Un Compte de l'hôtel du duc de Normandie et d'Aquitaine, fils
+de Charles V, en 1388, signale en ces termes ce fait remarquable: «Jean
+Guérin, roi des ribaux, pour les despens de lui et de trois autres, en
+allant de Corbeil à Sedane mener Guillet, naguère roi des ribaux, et le
+Picardiau, son prévost, pour faire mettre iceux au pilory.» On pourrait
+supposer que le roi des ribauds, qu'on menait de la sorte au pilori,
+n'avait pas été en charge dans la maison du roi, mais plutôt dans
+quelque ville dépendant de la juridiction du roi des ribauds de l'hôtel
+royal. Ce dernier avait droit d'exécution et d'aubaine sur certains
+patients qui lui étaient livrés, après jugement, par les tribunaux
+ordinaires de l'hôtel du roi, comme il en est fait mention dans les
+registres de la Chambre des comptes, sous l'année 1330: «Les gens
+des requestes du palais imposent silence perpétuel à deux femmes qui
+s'estoient pourveues contre un arrest de la Chambre, à peine d'estre
+livrées au roy des ribaux et d'estre punies comme infâmes.» Dans un
+Compte de l'hôtel du roi, en 1396, soixante-huit sous parisis sont
+payés, par la main du roi des ribauds, à l'exécuteur qui avait pendu
+un malfaiteur, nommé Jean Boulart, et fait enterrer vive une femme,
+nommée Pernette la Basmette, pour vol de vaisselle de cour au château
+de Compiègne. Un roi des ribauds avait fort à faire dans l'hôtel du
+roi, quand il voulait remplir exactement les devoirs de sa charge: il
+n'assistait pas sans doute en personne aux exécutions qui lui étaient
+confiées, et son prévôt le suppléait d'ordinaire en ces désagréables
+commissions, mais il payait lui-même le bourreau, et il répondait de la
+_besogne_, que ses valets laissaient à d'autres mains. Ceux-ci, de même
+que leur maître, portaient des _hoquetons à l'enseigne de l'épée_, dit
+Dutillet, pour rappeler que le roi des ribauds avait autrefois exercé
+la justice criminelle dans l'hôtel du roi.
+
+Ce personnage devait être un serviteur éprouvé de la royauté, un
+fidèle et incorruptible défenseur de la personne du roi, puisque la
+garde des portes et la police intérieure du palais, pendant les repas
+et après le couvre-feu, lui étaient spécialement attribuées. Aussi,
+n'est-on pas surpris de voir un roi des ribauds, nommé Coquelet, mourir
+subitement d'émotion, au sacre de Charles VI, en 1380. Celui qu'on
+regarde comme le dernier titulaire de cette charge, Jean Talleran,
+seigneur de Grignaux, fit preuve de dévouement à la couronne, en
+conseillant au jeune duc d'Angoulême, qu'il voyait fort épris de
+Marie d'Angleterre, de ne pas s'exposer à donner un héritier direct
+au vieux roi Louis XII; ce fut là, pour ainsi dire, le testament de
+cette étrange royauté, qui ne survécut pas à ce conseil de prévoyance
+politique, devant lequel le jeune prince, qui fut François Ier, sentit
+se refroidir et s'éteindre son imprudent amour. Le roi des ribauds ne
+sortait pas trop de ses attributions officielles, lorsqu'il conseillait
+de la sorte son futur souverain, car il n'était point étranger aux
+questions d'adultère; et, selon plusieurs érudits, il exigeait cinq
+sous d'or de toute femme mariée, qui avait un commerce illicite avec un
+autre homme que son mari. Mais il est probable que le roi des ribauds
+de la cour ne participait point aux priviléges locaux des autres rois
+de la ribaudie. Nous avons peine à lui appliquer, par exemple, ce
+que dit, de l'amende des cinq sous sur toute femme adultère, l'auteur
+anonyme de l'_Histoire des inaugurations_ (Bévy): «Si elle refusoit de
+payer, il avoit droit de saisir sa selle,» c'est-à-dire probablement
+sa _chaire_, ou siége d'honneur, qu'elle occupait habituellement. Que
+les femmes bordelières suivant la cour lui payassent patente, c'est
+une circonstance qui n'a rien de contraire aux us et coutumes du droit
+féodal, où chaque feudataire était tenu à des redevances envers son
+seigneur. La redevance hebdomadaire des vassales du roi des ribauds
+aurait été de deux sous d'or, si l'on en croit Boutillier et Ragueau.
+Jean le Ferron, qui représente cet officier comme gardant la chambre
+du roi, n'hésite pourtant pas à l'avilir, en prétendant qu'il logeait
+chez lui et hébergeait les filles publiques à l'usage de la cour. Cette
+nouvelle attribution, dont s'enrichit la royauté des ribauds de l'hôtel
+du roi, ne nous semblera pas si dénuée de vraisemblance, quand nous
+verrons tout à l'heure s'établir, sur les ruines de cette charge, celle
+de _dame des filles de joie suivant la cour_, charge analogue, qui fut
+en plein exercice pendant la majeure partie du seizième siècle. Enfin,
+Dutillet ajoute aux redevances de ces filles de cour, envers leur roi
+des ribauds, qu'elles étaient tenues de _faire son lit_ pendant tout le
+cours du mois de mai.
+
+La royauté des ribauds étant tombée en quenouille après la mort du
+_bon_ seigneur de Grignaux, «ce fut une dame, et une grande dame
+quelquefois, dit M. Rabutaux, qui resta chargée de la police des femmes
+de la cour.» En 1535, elle se nommait Olive Sainte, et recevait de
+François Ier un don de quatre-vingt-dix livres «pour lui aider, et aux
+susdites filles, à vivre et supporter les despenses qu'il leur convient
+faire à suivre ordinairement la cour.» (Voy. le _Glossaire_ de Ducange
+et Carpentier, au mot MERETRICALIS _vestis_.) On a conservé plusieurs
+ordonnances du même genre rendues entre les années 1539 et 1546, et
+ces ordonnances font foi que chaque année, au mois de mai, toutes les
+filles suivant la cour étaient admises à l'honneur de présenter au roi
+le bouquet du _renouveau_ ou du _valentin_, qui annonçait le retour du
+printemps et des plaisirs de l'amour. Le 30 juin 1540, François Ier
+ordonne à Jean du Val, trésorier de son épargne, de «payer comptant
+à Cécile de Viefville, dame des filles de joie suivant la cour, la
+somme de 45 livres tournois, faisant la valeur de 20 escus d'or, à
+45 sols la pièce: dont il lui fait don, tant pour elle que pour les
+autres femmes et filles de sa vacation, à despartir entre elles ainsi
+qu'elles adviseront, et ce, pour le droit du moys de mai dernier passé,
+ainsi qu'il est accoustumé faire de toute ancienneté.» Nous ne sommes
+pourtant pas de l'avis de M. Rabutaux, qui confond Cécile de Viefville
+avec une _duchesse_ de l'ancienne maison de la Vieuville, qui n'eut
+des marquis que sous Henri III, et des ducs que sous Louis XIV. M.
+Champollion-Figeac, en publiant cette remarquable ordonnance dans
+ses _Mélanges historiques_ (t. IV, p. 479), n'a eu garde de voir la
+noble épouse d'un duc et pair dans l'héritière collatérale du roi des
+ribauds de l'hôtel du roi! Cette honteuse charge subsistait encore en
+1558, puisque Gouye de Longuemare a découvert une ordonnance de Henri
+II, en date du 13 juillet de cette année-là, qui réforme les abus de
+l'institution: «Il est très-expressément enjoint et recommandé à toutes
+filles de joie et autres, non estant sur le roole de ladicte dame
+desdites filles, vuider la cour incontinent après la publication (de
+l'ordonnance), avec deffenses à celles estant sur le roole de ladicte
+dame, d'aller par les villages, et aux chartiers, muletiers et autres,
+les mener, retirer ni loger, jurer et blasphémer le nom de Dieu,
+sur peine du fouet et de la marque; et injonction, par mesme moyen,
+auxdictes filles de joie, d'obéir et suivre ladicte dame, ainsi qu'il
+est accoustumé, avec deffense de l'injurier, sous peine du fouet.»
+Telle fut la dernière transformation de l'office du roi des ribauds à
+la cour de France.
+
+Quant aux autres rois des ribauds, qui relevaient certainement de
+celui de l'hôtel du roi, on les retrouve partout dans l'histoire
+municipale des villes, et aussi dans l'histoire particulière des
+maisons princières. Il y avait ainsi, à la cour de Bourgogne, un
+roi des ribauds dont les fonctions étaient réglées sur celles de son
+confrère de la cour de France. Colinboule était en charge sous le
+duc Philippe le Bon, et ce nom-là n'annonce pas un personnage de haute
+distinction. En 1423, il est vrai, le titre de _roi des ribauds_ avait
+perdu beaucoup de son éclat, et le curé de Notre-Dame d'Abbeville
+ne devait pas être très-flatté de s'entendre qualifier de _roi des
+ribauds_, parce que les jongleurs, dits _ribauds_, lui rendaient
+hommage et redevance pour leurs représentations scéniques. On comprend
+que cette qualification n'était pas faite pour inspirer du respect
+à qui savait les excès des ribauds, que leur roi ne gouvernait qu'à
+force de sévérité. Cet officier avait été, dans l'origine, bien plus
+considéré et bien plus puissant, car la ribaudie ne lui avait point
+encore imprimé la tache de son nom. Dans une charte de Henri II, roi
+d'Angleterre et duc de Normandie, qui régnait en 1154 (voy. Ducange,
+au mot PANAGATOR), il est question évidemment de la charge du roi des
+ribauds; et le sergent du roi, qui remplit cette charge, Balderic, fils
+de Gillebert, honoré des grâces de son maître, et institué grand prévôt
+des maréchaux dans la province de Normandie, est appelé «gardien des
+filles publiques qui se prostituent dans le _lupanar_ de Rouen (_custos
+meretricum publice venalium in lupanar de Roth._).»
+
+Dans les villes de province, le roi des ribauds était tantôt juge,
+tantôt exécuteur de la justice criminelle sur le fait de _ribauderie_.
+Un ancien registre de l'hôtel de ville de Bordeaux constate que tout
+condamné était «livré au roy des ribauds, pour le faire courir par
+la ville, avec bonnes verges et bonnes glèbes.» Metz avait aussi son
+roi des ribauds, qui ne faisait pas un personnage plus relevé. Le
+roi des ribauds de la ville de Laon ne vivait pas toujours en bonne
+intelligence avec le bailli de Vermandois: en 1270, son prévôt,
+nommé Poinsard (_Poinçardus, præpositus ribaldorum_), fut décrété
+d'accusation au tribunal du bailli, pour avoir, de complicité avec les
+nommés Jean le Croseton et Wiet Lipois, commis des actes de violence
+contre l'abbaye de Saint-Martin de Laon et son abbé (voy. les _Olim_,
+publiés par le comte Beugnot, t. I, p. 813). Cette affaire motiva
+sans doute la suppression de l'office de roi des ribauds à Laon;
+car Philippe III, dans une ordonnance de 1283, ordonne au bailli de
+Vermandois de ne pas souffrir que cet office subsiste, sous aucun
+prétexte, soit publiquement, soit en cachette (_quod, clam vel palam
+vel sub aliquo simulato colore, non permittat, regem ribaldorum in
+villa Laudunensi_). Cette interdiction d'office ne s'étendait pas à
+toutes les localités; car, en 1483, la ville de Saint-Amand avait un
+«roi des filles amoureuses,» nommé Jacob de Godunesme. Le bourreau de
+Toulouse prenait le titre de _roi des ribauds_, comme pour discréditer
+encore davantage cette pauvre royauté. Enfin, la Coutume de Cambrai
+définit, sans réticence, les priviléges de son roi des ribauds:
+«Ledit roy doit avoir, prendre et recepvoir, sur chacune femme qui
+s'accompagne de homme carnelement, en wagnant son argent, pour tout,
+tant qu'elle ait terme ou tiegne maison à louage en la cité: cinq sols
+parisis pour une fois. Item, sur toutes femmes qui viennent en la cité,
+qui sont de l'ordonnance, pour la première fois: deux sols tournois.
+Item, sur chacune femme de ladite ordonnance qui se remue (déménage)
+et va demeurer de maison ou estuve en autre, ou qui va hors de la ville
+et demeure une nuit: douze deniers, touttes fois que le cas y esquiet.
+Item, doit avoir une table et brælang à part luy, sur un des fiefs du
+palais, ou en telle place qu'au bailli plaira ordonner.»
+
+Ces articles de la Coutume de Cambrai nous font connaître d'une manière
+précise la redevance que le roi des ribauds de cette ville exigeait
+non-seulement des femmes publiques qui étaient à demeure, mais encore
+de celles qui ne faisaient que passer sur son domaine. Cette redevance
+et toutes celles de même nature ne s'acquittaient pas toujours sans
+difficulté, et les agents du roi des ribauds rencontraient parfois une
+terrible opposition. C'est ainsi qu'un certain Antoine de Sagiac, qui
+se disait commissaire du roi des ribauds de Mâcon et suppôt de l'ordre
+de l'État des _goliards_, ou des _bouffons_ de cette ville, périt dans
+une rixe, en 1380, au village de Beaujeu, où il avait voulu taxer à
+cinq sous d'amende une femme mariée, qu'il accusait d'avoir commis un
+adultère. Pierre Talon (_Calcis_), mari de cette femme, nommée Colette
+(_Cola_), et son frère Étienne intervinrent pour prendre la défense
+de leur épouse et belle-soeur. Antoine de Sagiac était un ribaud de
+la pire espèce, qui hantait les cabarets et qui vivait aux dépens des
+malheureuses qu'il mettait à contribution, sous prétexte de _ribaudie_,
+de _goliardie_ et de _bouffonie_, en les menaçant de la prison. Il
+s'adressait mal cette fois, et Colette, forte de son innocence, soutint
+qu'elle n'avait pas couché avec un autre homme que son mari; celui-ci
+se porta garant pour elle de son innocence, et comme le ribaud voulait
+se saisir de la prétendue adultère et la mener à Mâcon, Pierre Talon
+et son frère l'assommèrent sur place. Le bailli de Mâcon instruisit
+l'affaire contre les meurtriers et Colette qui était cause du meurtre;
+mais l'enquête démontra que le défunt avait accusé à tort Colette de
+s'être abandonnée à un autre homme que son mari (_contra veritatem
+imponens quod ipsa cum alio quam viro occubuerat_), et que ce ribaud
+(_se gerens pro ribaldo et se dicens de ordine seu de statu goliardorum
+seu buffonum_) menait la vie la plus scandaleuse dans les tavernes
+et les mauvais lieux, en abusant de la simplicité des femmes les plus
+honnêtes, qu'il taxait au nom du roi des ribauds. On sollicita et on
+obtint des lettres de rémission en faveur des prévenus, qui ne furent
+pas inquiétés davantage au sujet de la mort d'Antoine de Sagiac;
+mais, dans ces lettres, qui justifiaient Colette, il n'était pas dit
+d'une manière formelle que le roi des ribauds de Mâcon n'eût pas le
+droit de taxer à cinq sous d'amende chaque femme mariée convaincue
+d'adultère (_super qualibet muliere uxorata adulterante, sibi competere
+et posse exigere quinque solidos et pro eisdem dictam talem mulierem
+de suo tripede pignorare_). Le roi de France semblait, au contraire,
+reconnaître implicitement cette vieille redevance de la Prostitution
+(_de talique et alio vili quæstu_), que s'arrogeait la ribaudie de
+Mâcon.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+ SOMMAIRE. --État de la Prostitution après l'ordonnance de 1254.
+ --Institution de la police des moeurs. --Les _confrairies_ des
+ filles publiques. --Ordonnance de 1256. --Assimilation des tavernes
+ aux _bordeaux_. --Les taverniers. --Organisation des filles
+ publiques par Louis IX. --Les juifs. --Ordonnances somptuaires
+ concernant les femmes de mauvaise vie. --Statuts des barbiers.
+ --Les baigneurs-étuvistes. --Statuts des bouchers. --Mort de
+ saint Louis. --Philippe le Hardi. --Ordonnance de 1272. --Les
+ _aiguillettes_ et les _ceintures dorées_. --L'_enseigne_ des filles
+ publiques de Toulouse. --_Bonne renommée vaut mieux que ceinture
+ dorée._ --_Courir l'aiguillette_ et _courir le guilledou_. --Les
+ trois brus de Philippe le Bel. --La tour de Nesle. --Philippe et
+ Gautier de Launay. --Jean Buridan. --L'_âne de Buridan_. --État des
+ moeurs après les croisades. --_Hic_ et _hoc_. --Les Templiers.
+
+
+Louis IX avait témoigné de sa candeur et de sa prud'homie en essayant
+de supprimer la Prostitution dans le royaume de France. L'ordonnance
+de 1254, dans laquelle il prononçait le bannissement général des
+femmes de mauvaise vie, ne fut jamais rigoureusement exécutée, parce
+qu'elle ne pouvait pas l'être. Pour échapper aux sévères prescriptions
+de la loi, ces malheureuses femmes n'exercèrent plus qu'en secret
+leur méprisable métier, et elles se couvrirent de tous les masques,
+pour n'être pas reconnues; elles recoururent à toutes les ruses, pour
+n'être pas surprises en flagrant délit. Sans doute, leur nombre diminua
+considérablement, et les débauchés rencontrèrent plus d'obstacles pour
+donner satisfaction à leurs passions honteuses; mais la Prostitution
+n'en continua pas moins dans l'ombre ses hideux travaux, et elle
+réussit presque toujours à tromper la surveillance des baillis, des
+prévôts et de juges. Ce n'était plus, il est vrai, dans les lieux de
+débauche publics qu'elle régnait à certaines heures, sous l'empire de
+certains règlements de police; elle se cachait partout, depuis qu'elle
+n'avait plus le droit de se montrer nulle part, et elle existait, avec
+des apparences honnêtes et même respectables, au milieu des villes
+et dans l'intérieur des maisons particulières, au lieu de se voir
+reléguée dans des quartiers déserts et dans des _clapiers_ infâmes. Les
+créatures qui s'obstinèrent à désobéir à l'ordonnance du roi étaient
+et devaient être les plus vicieuses, les plus corrompues, les plus
+incorrigibles. La nécessité de dissimuler leur dépravation les obligea,
+pour ainsi dire, à se pervertir davantage, en s'armant d'hypocrisie
+et de mensonge; elles ne pouvaient se mettre à l'abri du soupçon,
+qu'en affectant des dehors honorables et en se parant d'une vertu
+feinte; elles fréquentaient donc les églises, et ne paraissaient dans
+les rues qu'un voile sur le visage et un chapelet entre les doigts.
+Quelques-unes, privées de leur impure industrie, entrèrent dans des
+communautés religieuses, sous prétexte de pénitence, et n'améliorèrent
+pas les moeurs des couvents.
+
+Mais on s'aperçut bientôt que la Prostitution légale entraînait
+moins d'inconvénients que la Prostitution occulte et illicite; on se
+convainquit aussi qu'on ne réussirait jamais à la détruire, et que
+c'était même lui donner de nouvelles forces provocatrices, que de
+l'obliger à emprunter tous les noms et tous les déguisements. Les
+libertins de profession savaient toujours où trouver les moyens de
+livrer carrière à leurs scandaleuses habitudes; ils connaissaient
+les retraites de leurs complices, et ils s'y rendaient impunément à
+toute heure; ils ne manquaient pas non plus d'un tact spécial, pour
+distinguer entre mille une femme qui faisait trafic de son corps; mais
+souvent ils feignaient de se méprendre, et ils s'adressaient à des
+femmes d'honneur, qui s'enfuyaient, indignées d'être en butte à de
+telles insultes. Les jeunes gens novices s'abusaient plus naïvement sur
+la condition des femmes qu'ils rencontraient seules et poursuivaient
+de propos indécents. «Ce fut alors, dit Delamare dans son _Traité de
+la Police_, et par ce motif, que l'on changea pour la première fois de
+conduite dans ce point de discipline. On prit donc le parti de tolérer
+ces malheureuses victimes de l'impureté; mais, en même temps, de les
+faire connoître au public et de les montrer, pour ainsi dire, au doigt.
+On leur désigna des rues et des lieux pour leur demeure, les habits
+qu'elles pouvoient porter, et les heures de leur retraite.» Ce passage
+du _Traité de la Police_ est très-remarquable, en ce qu'il fixe une
+date à cette institution de la police des moeurs, lorsque cette date
+n'est établie par aucun témoignage contemporain, par aucune ordonnance
+royale ou municipale; mais le savant Delamare avait compulsé les
+anciens monuments de notre jurisprudence, les registres du parlement,
+ceux du Châtelet, ceux de la prévôté de Paris, et il n'eût pas avancé
+un fait de cette nature, s'il n'en avait eu sous ses yeux la preuve:
+elle résultait probablement des Statuts de la corporation des _femmes
+folles de leur corps_, Statuts que Sauval cite positivement, et qui
+furent rédigés, à cette époque où chaque métier recueillait avec soin
+ses vieux priviléges, et les faisait enregistrer dans les archives
+du prévôt de Paris. Nous avons bien l'ordonnance de 1256 (et non de
+1254, comme le dit Delamare) qui rétablit l'exercice de la Prostitution
+légale; mais, dans cette ordonnance, il n'est nullement question des
+rues et des lieux affectés à la demeure des filles publiques, ni de
+leurs habits ou livrées, ni de leurs heures de retraite. Néanmoins,
+comme il appert des ordonnances postérieures que ces différents détails
+de police avaient été réglés avec beaucoup de précautions, il est tout
+naturel d'attribuer à saint Louis, ou plutôt à Étienne Boileau, cette
+réglementation, qui se rattache à celle des métiers de Paris. Étienne
+Boileau ne fut nommé garde de la prévôté qu'en 1258; mais il jouissait
+bien auparavant de l'estime du roi, qui réclamait souvent ses conseils,
+et qui, l'ayant choisi pour reconstituer la prévôté, venait s'asseoir
+quelquefois à ses côtés, quand Boileau rendait la justice au Châtelet.
+«Ce fut ce sage prévôt de Paris, dit Delamare, qui rangea tous les
+marchands et tous les artisans en différents corps ou communautés,
+sous le titre de _confrairies_, selon le commerce ou les ouvrages
+qui les distinguoient entre eux; ce fut lui qui donna à ces marchands
+les premiers statuts pour leur discipline.» N'est-il pas tout simple
+de comprendre les filles publiques dans cette vaste organisation des
+métiers, où le législateur s'est appliqué à protéger les droits de
+chacun et à définir clairement les professions selon leurs coutumes
+traditionnelles?
+
+Louis IX consentit donc à modifier son ordonnance de 1254: en y
+ajoutant quelques mots qui ne la changeaient pas beaucoup au premier
+coup d'oeil, il lui fit dire le contraire de ce qu'elle disait
+précédemment; c'était une manière détournée d'admettre à tolérance la
+Prostitution. Voici l'article qui mit à néant celui de l'ordonnance
+de 1254: «Item, que toutes foles femmes et ribaudes communes
+soient boutées et mises hors de toutes nos bonnes citez et villes;
+especiallement, qu'elles soient boutées hors des rues qui sont en cuer
+desdites bonnes villes, et mises hors des murs et loing de tous lieux
+saints, comme églises et cimetières; et quiconque loëra maison nulle
+esdites citez et bonnes villes, ès lieus à ce non establis, à folles
+femmes communes, ou les recevra en sa maison, il rendra et payera,
+aux establis à ce garder de par nous, le loyer de la maison d'un an.»
+C'est en vertu de cette ordonnance, datée de Paris, que la Prostitution
+légale, qui avait disparu pendant deux ans seulement, reprit son
+existence régulière sous la protection des officiers royaux; et toutes
+les ordonnances qui depuis intervinrent relativement à la Prostitution,
+se fondèrent sur cette ordonnance de saint Louis, qui avait, sinon
+créé, du moins réformé la police des moeurs. Les articles qui précèdent,
+dans l'ordonnance de 1256, celui que nous avons cité, ne sont pas
+tout à fait étrangers à notre sujet, puisqu'ils placent au rang des
+débauchés les joueurs de dés et les blasphémateurs, en assimilant la
+Prostitution au jeu de dés et au blasphème. Le saint roi défend donc
+à ses sénéchaux, baillis et autres _officiaux_ et _servicials_, de
+quelque état ou condition qu'ils soient, de dire aucune parole qui
+tourne au mépris de Dieu, de la Vierge ou des saints et saintes: «Et
+se gardent, ajoute-t-il, du jeu de dez, de bordeaux et de tavernes.»
+Il défend ensuite la _forge des dez_ par tout son royaume, et ordonne
+que tout homme qui sera trouvé jouant aux dés, _communément ou par
+commune renommée, fréquentant taverne ou bordel_, soit réputé infâme et
+ne puisse témoigner en justice. Ces articles de loi prouvent que, sous
+ce règne, les tavernes n'étaient pas mieux famées que les _bordeaux_;
+et l'on peut apprécier par là l'espèce d'hommes et de femmes qui se
+réunissaient dans ces repaires de débauche, où l'on n'entrait pas sans
+se déshonorer.
+
+C'était un souvenir de la loi romaine que les jurisconsultes
+commençaient à étudier, et qui avait frappé de réprobation les tavernes
+(_tabernæ_), où l'on donnait à boire, à manger, à coucher et à jouer.
+Cependant, au moment même où une ordonnance du roi déclarait infâme
+quiconque serait convaincu de fréquenter ces mauvais lieux, le prévôt
+de Paris publiait les statuts des taverniers, dans lesquels il ne
+s'occupait, il est vrai, que de la vente du vin à la criée; mais, le
+premier venu pouvant être tavernier, pourvu qu'il eut _de quoi_ et
+qu'il payât les redevances au roi et à la ville, la corporation, qui
+se composait ainsi de toutes sortes de gens, ne devait pas prétendre
+à l'estime des gens de bien. Ces taverniers étaient seulement tenus
+de mesurer le vin _à loial mesure_; ils pouvaient, d'ailleurs, se
+mêler des commerces les plus malhonnêtes, en ouvrant leurs portes aux
+ribaudes et aux ribauds, qui passaient la journée à s'enivrer, à jouer
+aux dés, à blasphémer et à commettre les actions les plus coupables.
+Dans ce court intervalle de temps où la Prostitution fut contrainte
+de se cacher, les tavernes remplacèrent les bordeaux, et ceux-ci
+devinrent des tavernes, quand ils furent rétablis par une ordonnance
+du même roi, qui les avait fait fermer avant de s'être rendu compte de
+leur utilité. Delamare prétend que ce fut pendant l'interrègne de la
+Prostitution légale, qu'on commença de qualifier en notre langue les
+filles publiques par des «noms particuliers et odieux qui désignoient
+l'ignominie de leur débauche.» Il semble croire que ces noms-là furent
+inventés exprès pour inspirer plus d'horreur et de mépris à l'égard des
+créatures qui méritaient ces injurieuses qualifications: «On eut sans
+doute en vue, dit-il, qu'en les faisant ainsi connoître, la pudeur,
+si naturelle à leur sexe, viendrait au secours des loix, et que les
+hommes auraient honte eux-mêmes d'être reçus dans des lieux et avec des
+créatures notées de tant d'infamie.»
+
+Nous en sommes réduits à des conjectures au sujet de l'organisation
+des filles publiques par Louis IX, ou du moins sous le règne de ce
+saint roi; mais il est indubitable que cette organisation a existé, et
+qu'elle s'est perpétuée sous les règnes suivants sans être modifiée
+d'une manière radicale; car, ce sont toujours les ordonnances de
+saint Louis qu'invoquent les rois ses successeurs, en réglementant
+la Prostitution légale. Nous essaierons, dans un autre chapitre, de
+découvrir quelles étaient les rues _bourdelières_ de Paris, à cette
+époque. Nous n'avons retrouvé aucun texte historique qui prouve que
+les femmes de mauvaise vie fussent dès lors distinguées des femmes
+honnêtes, soit par une marque infamante comme celle des juifs, soit par
+des vêtements d'une certaine couleur caractéristique. Il y a pourtant
+tout lieu de croire que Louis IX, qui avait voulu que les juifs ne
+fussent pas confondus avec les chrétiens, prit les mêmes précautions à
+l'égard des prostituées et les obligea de porter une marque analogue.
+C'est en 1269 que les juifs, dont le séjour n'était toléré en France
+qu'à des conditions aussi onéreuses que déshonorantes, se virent
+obligés, sous peine de prison et d'amende arbitraire, de coudre sur
+leur robe, devant et derrière «une pièce de feutre ou de drap jaune,
+d'une palme de diamètre et de quatre de circonférence,» qu'on appelait
+_rouelle_ en français, et _rota_ ou _rotella_ en latin. Depuis, cette
+rouelle perdit graduellement sa forme et sa dimension; elle devint
+triangulaire et fut nommée _billette_; quand elle fut supprimée
+tout à fait, elle n'était pas plus grande qu'un écu; mais les juifs
+versèrent de grosses sommes dans le trésor de Philippe le Long pour
+être délivrés de cette marque d'infamie, que leurs pauvres conservèrent
+seuls jusqu'au règne du roi Jean, sous lequel fut rétablie la rouelle,
+mi-partie de rouge et de blanc, de la grandeur du sceau royal. N'est-il
+pas présumable que les filles de joie furent astreintes également à
+porter une marque du même genre? Nous prouverons que cette marque fut
+en usage dans plusieurs provinces de France. Nous avancerons, avec
+plus de probabilité encore, que, dès ce temps-là, les ordonnances
+somptuaires avaient interdit aux femmes dissolues certaines étoffes,
+certaines fourrures, certains joyaux. La première ordonnance connue,
+où il soit question d'un règlement de cette espèce, date de l'année
+1360, et se trouve dans le _Livre vert ancien du Châtelet_, renfermant
+les actes de la prévôté de Paris. Dans cette ordonnance, qui n'est sans
+doute que la confirmation d'une autre plus ancienne, le prévôt de Paris
+défend «aux filles et femmes de mauvaise vie, et faisant péchez de
+leur corps, d'avoir la hardiesse de porter sur leurs robes et chaperon
+aucun gez ou broderies, boutonnières d'argent, blanches ou dorées, des
+perles, ni des manteaux fourrez de gris, sur peine de confiscation.»
+Il leur ordonne de quitter ces ornements, dans un délai de huit
+jours, après lequel tous sergents du Châtelet qui les trouveraient en
+contravention pourront les arrêter, excepté dans les lieux consacrés au
+service de Dieu, et les dépouiller des susdits ornements, en exigeant
+cinq sous parisis pour chaque femme en cas de contravention.
+
+Le prévôt de Paris, Étienne Boileau, confident des vertueuses
+intentions de saint Louis, se chargea sans doute de les mettre
+en oeuvre et de réprimer tous les excès de la Prostitution dans la
+capitale du royaume. Son _Livre des métiers_, dans lequel il s'occupe
+particulièrement de la constitution industrielle de chaque corps
+d'état, ne nous présente, il est vrai, aucun passage où il se pose en
+réformateur des moeurs; mais, comme les statuts des corporations d'arts
+et métiers remontent à cette époque, bien qu'ils n'aient été confirmés
+par les rois de France que sous des dates bien postérieures, nous
+voyons, dans les statuts et priviléges rédigés par les prud'hommes
+et les anciens de chaque industrie, que la police des moeurs avait
+été l'objet de l'attention du prévôt de Paris, qui donna d'abord sa
+sanction officielle à cette loi de famille que les rois approuvèrent
+plus tard et reconnurent par lettres patentes. Dans les Statuts
+des barbiers, confirmés en 1371, il est interdit aux maîtres du
+métier d'entretenir des femmes de mauvaise vie dans leur maison
+et de favoriser le commerce infâme de ces malheureuses, sous peine
+d'être privés de leur office et de perdre en même temps tous leurs
+_outils_: siéges, bassins, rasoirs et _autres choses appartenant
+audit métier_, qui seraient vendus au profit du roi et de la _boîte_
+(caisse) de la communauté. Les barbiers, qui étaient souvent à la fois
+baigneurs-étuvistes, ne tenaient pas toujours compte de l'interdiction,
+et les bénéfices que leur procurait la Prostitution et le _maquerelage_
+les encourageaient à braver des peines pécuniaires qu'il fallait sans
+cesse remettre en vigueur par de nouvelles ordonnances. Dans les
+Statuts des bouchers de Paris, confirmés en 1381, il est interdit
+aux apprentis du métier d'épouser une femme qui aurait été fille
+publique ou qui le serait encore: «Item, se aucun prend femme commune
+diffamée, sans le congé du maistre et des jurez, il sera privé de
+la Grant Boucherie à tousjours, que il ne puisse taillier ne faire
+taillier, soit à luy, soit à autre, sans les chairs perdre; mais il
+pourra taillier à un des étaux du Petit-Pont, tel comme le maistre ou
+les jurez lui bailleront ou asserront.» Enfin, d'après les Statuts des
+lingères, les femmes diffamées par leurs mauvaises moeurs ne pouvaient
+être reçues dans la corporation; et celles qui avaient réussi à s'y
+faire admettre par fraude ou autrement, devaient en être chassées, à la
+suite d'une enquête: pour constater leur expulsion ignominieuse, Sauval
+(t. II, p. 147) dit qu'on jetait dans la rue les marchandises que ces
+impures avaient touchées.
+
+Tous les efforts de saint Louis et de ses ministres, pour imposer
+à la Prostitution un frein salutaire, ne paraissent pas avoir eu le
+succès qu'on en attendait; car le pieux roi, sur la fin de sa vie,
+s'était repenti d'avoir laissé au vice une carrière restreinte sous
+la protection des lois, et il revint à son premier projet d'effacer
+entièrement dans ses États la souillure des mauvaises moeurs. Lorsqu'il
+se disposait à s'embarquer pour la seconde croisade, dans laquelle
+il mourut, l'horreur qu'il avait de l'impureté lui inspira le désir
+de mettre à exécution ce grand projet de réforme. Le 25 juin 1269, il
+écrivit, d'Aigues-Mortes, à Mathieu, abbé de Saint-Denis, et au comte
+Simon de Nesle: «Nous avons ordonné, d'ailleurs, de détruire tout à
+fait les notables et manifestes prostitutions (_notoria et manifesta
+prostibula_) qui souillent de leur infamie notre fidèle peuple, et
+qui entraînent tant de victimes dans le gouffre de la perdition; nous
+avons ordonné de poursuivre ces scandales dans les villes, ainsi que
+dans les campagnes, et de purger absolument notre royaume (_terram
+nostram plenius expurgari_) de tous les hommes débauchés et de tous
+les malfaiteurs publics (_flagitiosis hominibus ac malefactoribus
+publicis_).» Cette lettre renfermait un ordre positif que la mort du
+roi ne permit pas d'exécuter. Les femmes dissolues et leur méprisable
+cortége continuèrent d'exercer leur métier, en raison des précédentes
+ordonnances, et il ne fut donné aucune suite aux vertueux desseins de
+Louis IX, qui aurait échoué encore une fois dans son plan d'épuration
+des moeurs publiques. On peut penser cependant qu'il remit à ses fils le
+soin de tenter cette réforme qu'il n'avait pas eu le temps d'exécuter,
+car il semble y faire allusion dans les _Enseignements_ écrits de
+sa main, qu'il laissa en mourant à Philippe, son fils aîné et son
+successeur: «Garde-toy de fere chose qui à Dieu deplese, disait-il
+dans ce testament moral, c'est à savoir, péchié mortel... Maintiens
+les bonnes coustumes de ton royaume et les mauvèses abesses... Fui et
+eschieve (évite) la compaingnie des mauuez... Aime ton preu (prochain)
+et son bien, et hai touz maux où que ils soient. Nulz ne soit si hardi
+devant toy, que il die parole qui atraie et émeuve pechié.» Philippe le
+Hardi voulut se conformer aux instructions de son glorieux père.
+
+Au parlement de l'Ascension, en 1272, ce roi rendit une ordonnance
+prohibitive contre les blasphèmes, les lieux de débauche et les jeux
+de dés, que saint Louis confondait dans sa réprobation. Nous n'avons
+plus que la lettre missive adressée à tous les baillis, pour «qu'ils
+fassent garder en leurs bailliages et en la terre aux barons ladite
+ordonnance de défendre les vilains serments, les bordeaux communs,
+les jeux de dez: la poine d'argent, disait le roi, pourra estre muée
+en peine de corps, selon la qualité de la personne et quantité du
+méfait.» La perte de l'ordonnance, que cette lettre missive annonçait,
+témoigne, ce nous semble, qu'elle ne fut jamais exécutée, et qu'on
+l'oublia peut-être avant que Philippe le Bel eût succédé à Philippe
+le Hardi. Cette extermination générale des bordeaux était chose
+impossible et dangereuse; on s'en tint à la tolérance tacite qui les
+avait épargnés jusque-là, et qui n'avait mis d'obstacle qu'à leur
+multiplication immodérée. Il est à croire que, dans ce temps-là, on
+se bornait à soumettre la Prostitution aux sévères règlements d'une
+police de surveillance, et qu'on assurait ainsi la sécurité des femmes
+de bien. Nous rapporterons donc au règne de Philippe le Hardi deux
+usages que Pasquier rappelle dans ses _Recherches de la France_, sans
+leur assigner une date précise, mais en les plaçant aux environs du
+temps de saint Louis. C'est vraisemblablement à cette époque, qu'on
+défendit aux prostituées de porter des ceintures dorées, et qu'on
+leur ordonna, au contraire, de ne pas se montrer en public sans
+avoir une aiguillette sur l'épaule. Cette aiguillette devait varier
+de couleur, selon les villes dans lesquelles une _ribaude commune_
+avait droit d'exercice et de séjour. Nous verrons, en parlant des us
+et coutumes de la Prostitution dans les différentes villes de France,
+que les filles publiques de Toulouse avaient, au lieu d'aiguillette
+sur l'épaule, une _enseigne_ ou _jarretière_ au bras, et que cette
+enseigne était toujours d'une autre couleur que la robe, pour mieux
+frapper les regards et proclamer la condition vile de la personne.
+«Ceux qui succédèrent à ce sage roi (Louis IX) dit Pasquier au chap.
+XXXV de son livre VIII, encores qu'ils ne permissent par leurs loix et
+édicts les bordeaux, si les souffrirent-ils par forme de connivence;
+estimans que de deux maux il falloit eslire le moindre, et qu'il
+estoit plus expedient tolérer les femmes publiques, qu'en ce défaut
+donner occasion aux meschans de solliciter les femmes mariées, qui
+doivent faire profession expresse de chasteté. Vray qu'ils voulurent
+que telles femmes qui en lieux publics s'abandonnent au premier
+venant, fussent non-seulement réputées infâmes de droict, mais aussi
+distinctes et séparées d'habillement d'avec les sages matrones; qui est
+la cause pour laquelle on leur deffendit anciennement en la France de
+porter _ceintures dorées_, et, pour ceste mesme occasion, l'on voulut
+anciennement que telles bonnes dames eussent quelque signal sur elles,
+pour les distinguer et recognoistre d'avec le reste des preudes femmes:
+qui fut de porter une esguilette sur l'espaule.»
+
+C'est à ces deux anciens usages que Pasquier rapporte deux proverbes
+qui s'étaient popularisés dès le treizième siècle, et qui n'ont point
+assez vieilli pour qu'on ait cessé de les employer dans le nôtre. On
+disait, on dit encore qu'une femme court l'aiguillette, et que bonne
+renommée vaut mieux que ceinture dorée. Ce fut, en effet, sous le
+règne de Philippe le Hardi et de Philippe le Bel que la mode importa
+d'Orient en France ces ceintures de cuir doré ou de tissu d'or, que les
+ordonnances somptuaires interdirent aux femmes de petite condition,
+et, par conséquent, aux ribaudes, qui, à l'instar des mérétrices de
+Rome, n'avaient pas la permission de porter sur elles or ou argent.
+L'interdiction d'un objet de toilette devait paraître intolérable
+aux bourgeoises et aux femmes de métier, qui se trouvaient par là
+presque assimilées aux _folles femmes_, elles se vengèrent donc de
+l'édit prohibitif, en opposant leur bonne renommée au luxe des dames
+de la cour, qui ne menaient pas toujours une vie irréprochable. Il y
+eut néanmoins de fréquentes infractions à l'ordonnance somptuaire,
+et bien des femmes se parèrent de ces ceintures dorées, qu'elles
+n'avaient pas le droit de porter. Le prévôt de Paris avait beau les
+menacer de confiscations et d'amendes, elles s'obstinaient à braver la
+poursuite des sergents et à jouer le rôle des dames à ceintures dorées.
+Les ribaudes n'étaient pas les moins hardies à prendre cet ornement
+prohibé, au risque de la prison et du fouet. Nous n'avons pas besoin
+de réfuter les écrivains qui ont avancé, sans raison, que la ceinture
+dorée avait été attribuée, comme une marque distinctive, aux femmes
+de mauvaise vie, et que les femmes honnêtes, qui n'osaient pas se
+confondre avec elles en leur empruntant cette parure compromettante, se
+consolaient hautement d'en être privées en faisant valoir les avantages
+de leur bonne réputation. Quant à l'aiguillette, elle ne figura pas
+longtemps sur l'épaule des prostituées de Paris, quoique Pasquier ait
+vu de ses propres yeux, vers la fin du seizième siècle, cette coutume
+pratiquée à Toulouse par les pensionnaires du Châtel-Vert. _Courir
+l'aiguillette_ signifiait, selon Pasquier, «prostituer son corps à
+l'abandon de chacun.» Il est probable qu'on avait entendu d'abord
+désigner des femmes qui couraient les rues l'aiguillette sur l'épaule.
+On ne tarda pas à défigurer cette expression pittoresque, faute d'être
+instruit du fait qui y avait donné lieu: le peuple l'avait corrompue,
+sans le savoir et sans en changer le sens primitif, lorsqu'il prit
+l'habitude de dire _courir le guilledou_. Nous ne chercherons pas à
+convaincre d'erreur certains philologues qui ont voulu démontrer que
+les ribaudes courant l'aiguillette s'adressaient surtout aux chausses
+des gens qu'elles accostaient, attendu que ces chausses étaient
+attachées et retenues à leur place par un lacet ou aiguillette. Ces
+philologues ont fait un anachronisme dans l'archéologie des chausses,
+et ils se sont abusés par le rapprochement malencontreux qu'ils ont
+fait de deux espèces d'aiguillettes.
+
+Quoi qu'il en soit, sous les successeurs de saint Louis, la
+Prostitution, si bien réglementée qu'elle fût, avait impudemment étendu
+son domaine, et les moeurs étaient si relâchées, que les trois brus
+de Philippe le Bel, Marguerite, reine de Navarre, Jeanne, comtesse
+de Poitiers, et Blanche, comtesse de la Marche, furent accusées
+d'adultère à la fois, et enfermées, par ordre du roi, dans la même
+prison, au Château-Gaillard. On leur fit leur procès à huis clos, et
+rien ne transpira des prodigieux débordements qu'on leur imputait;
+seulement, l'une d'elle, Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe,
+comte de Poitiers, se vit transférée dans le château de Dourdan, où
+son mari l'alla chercher pour lui rendre la liberté, sinon l'honneur.
+Marguerite, quoique moins coupable que ses soeurs, périt étranglée
+dans sa prison, et Blanche ne sortit de la sienne, que pour se voir
+répudiée et conduite au couvent de Maubuisson. La voix publique
+attribuait à ces trois soeurs une monstrueuse complicité de débauches
+et de crimes; on racontait qu'elles s'étaient logées à dessein dans
+l'hôtel de Nesle, situé hors de l'enceinte de Paris, au bord de la
+Seine, sur l'emplacement actuel du palais de l'Institut de France, et
+qu'elles attiraient dans cet hôtel, appartenant à Jeanne, comtesse de
+Poitiers, les jeunes écoliers qu'elles avaient distingués à leur bonne
+mine, parmi ceux qui fréquentaient le Pré-aux-Clercs. Ces écoliers,
+après avoir satisfait la lubricité des trois princesses, étaient
+empoisonnés ou poignardés, et jetés ensuite dans la rivière, qui
+ensevelissait les tristes victimes de la tour de Nesle. Deux officiers
+de la maison de ces princesses, Philippe et Gautier de Launay, qui
+étaient frères, furent jugés à Pontoise, en 1314, et condamnés à être
+écorchés vifs, ce qui fut exécuté, et leurs corps restèrent exposés
+sur un gibet, comme ceux des plus vils criminels. Une conformité de
+nom enveloppa un moment dans l'accusation la reine elle-même; mais
+Jeanne de Navarre, qui n'avait jamais habité l'hôtel de Nesle, n'eut
+pas de peine à se justifier vis-à-vis des juges. L'impudicité de ses
+belles-filles n'en rejaillit pas moins sur elle; et une tradition
+injurieuse, perpétuée dans le peuple, fit d'elle l'héroïne sanglante
+des débauches de l'hôtel de Nesle: «Suivant cette tradition erronée,
+dit Robert Gaguin dans son _Compendium_ de l'histoire de France, cette
+reine avait fait partager sa couche à plusieurs écoliers (_aliquot
+scholasticorum concubitu usam_), et pour cacher son crime, après les
+avoir fait tuer, elle les jetait de la fenêtre de sa chambre dans la
+rivière. Un seul de ces écoliers, Jean Buridan, échappa par hasard
+à ce guet-apens; c'est pourquoi il publia ce sophisme: _Reginam
+interficere nolite, timere bonum est._» Ce sophisme célèbre, qui peut
+s'entendre et s'expliquer de plusieurs façons, est une énigme assez
+peu digne du fameux Jean Buridan, que l'Université de Paris cite avec
+honneur parmi ses professeurs de philosophie au quatorzième siècle.
+Ce dernier, qui était recteur de l'Université en 1320 (voy. la _Bibl.
+belg._ de Valère André, p. 471), n'aurait pu être un simple écolier,
+six ou sept ans auparavant. Quant au sophisme dont il serait l'auteur,
+nous croyons pouvoir le rétablir dans le sens de son origine, en
+l'écrivant ainsi: _Reginam interfodere nolite, timere bonum est._ Nous
+mettons à la place du verbe _interficere_, qui ne veut rien dire ici,
+_interfodere_, _interferire_, _interferre_, ou tout autre verbe ayant
+une signification érotique, et nous traduirons alors: «N'allez pas
+coucher avec une reine; il est bon de craindre ce dangereux honneur.»
+
+La tradition attachée à la tour de Nesle, qui a subsisté jusqu'à la fin
+du dix-septième siècle, était si généralement répandue dans le peuple
+de Paris, que Brantôme en fait mention dans ses _Dames galantes_:
+«Cette reine, dit-il, se tenoit à l'hôtel de Nesle à Paris, laquelle
+faisant le guet aux passans, et ceux qui lui revenoient et agréoient
+le plus, de quelque sorte de gens que ce fussent, les faisoit appeler
+et venir à soy, et, après en avoir tiré ce qu'elle en vouloit, les
+faisoit précipiter du haut de la tour, qui paroist encore, en bas, en
+l'eau, et les faisoit noyer. Je ne veux pas dire que cela soit vray,
+mais le vulgaire, au moins la pluspart de Paris, l'affirme; et n'y a
+si commun, qu'en luy monstrant la tour seulement et en l'interrogeant,
+que de luy-mesme ne le die.» Avant Brantôme, Villon avait rappelé aussi
+cette tragique histoire, en disant dans sa _Ballade des dames du temps
+jadis_:
+
+ Semblablement où est la reine
+ Qui commanda que Buridan
+ Fût jeté en un sac en Seine!
+
+Mais la légende historique se trouvait singulièrement affaiblie, et au
+lieu de trois princesses libertines se disputant et se partageant les
+caresses de beaux et robustes écoliers qu'elles renouvelaient toutes
+les nuits, on ne voyait, dans les récits du vulgaire, qu'une reine de
+France amoureuse de Buridan. Remarquons encore que ce Buridan avait pu
+faire allusion à son aventure de la Tour de Nesle, en inventant une
+allégorie qui était devenue proverbiale, et qu'on appelait l'_âne de
+Buridan_: il avait représenté un âne affamé et mourant de faim entre
+deux boisseaux d'avoine, plutôt que d'opter entre l'un ou l'autre.
+Cet âne n'est-il pas Buridan lui-même entre deux ou trois princesses
+également belles, également impatientes de plaisir?
+
+Au reste, si les femmes, si les princesses elles-mêmes se montraient
+si empressées de courir après les hommes, c'était peut-être que les
+hommes faisaient mine de les dédaigner et ne s'occupaient plus d'elles.
+Un horrible libertinage s'était glissé dans toutes les classes de
+la société depuis les croisades, et le vice contre nature, que le
+séjour des Français en Palestine avait acclimaté en France, menaçait
+encore, en dépit de la chevalerie, d'infecter les moeurs et de corrompre
+la population tout entière. Nous avons cité ailleurs un passage de
+l'_Histoire occidentale_, de Jacques de Vitry, qui fait un effrayant
+tableau de la perversité de ses contemporains. Un poëte français de
+la même époque, Gautier de Coincy, quoique prieur de l'abbaye de
+Saint-Médard de Soissons, représente la vie des cloîtres sous des
+couleurs aussi honteuses dans son _Fabliau de sainte Léocade_:
+
+ La Grammaire _hic_ à _hic_ accouple;
+ Mais Nature maldit le couple.
+ La mort perpétuel engenre
+ Cil qui aime masculin genre
+ Plus que le féminin ne face,
+ Et Diex de son livre l'efface.
+ Nature rit, si com moi semble,
+ Quand _hic_ et _hoc_ joignent ensemble.
+ Mais _hic_ et _hic_, chose est perdue,
+ Nature en est tost esperdue.....
+
+Cet abominable vice s'était multiplié à ce point, que la Prostitution
+légale méritait alors d'être encouragée comme un remède, ou du moins
+comme un palliatif à une pareille turpitude. L'existence de la société
+elle-même pouvait paraître menacée, lorsque Philippe le Bel, qui ne
+manquait ni de résolution, ni d'énergie, se proposa d'arrêter les
+progrès de la sodomie, en frappant de terreur ceux qui donnaient
+l'exemple de cette criminelle aberration des sens: telle fut la
+principale cause du procès des Templiers. La lecture attentive des
+pièces authentiques de ce procès nous a prouvé que Philippe le Bel
+n'avait poursuivi, dans cet ordre religieux et militaire, que le
+sacrilége et la débauche arrivés au dernier degré de l'audace et du
+scandale. «Quelque opinion qu'on adopte sur la règle des Templiers et
+l'innocence primitive de l'ordre,» dit l'illustre historien Michelet
+effrayé des imposants témoignages qu'il mettait au jour pour la
+première fois et qui tous confirment notre opinion, «il n'est pas
+difficile d'arrêter un jugement sur les désordres de son dernier âge,
+désordres analogues à ceux des ordres religieux.» La publication des
+documents originaux prouve d'une manière irrécusable que l'ordre du
+Temple était infecté tout entier de la plus exécrable dépravation.
+Philippe le Bel, d'accord avec le pape Boniface VIII, eut le courage
+d'attaquer le mal dans son foyer, et tenta de l'étouffer sous les
+débris de l'ordre du Temple, qui l'avait propagé en le couvrant
+de son manteau blanc. Nous ne savons quelle chronique impute à la
+vengeance d'une femme l'accusation infamante qui s'éleva contre les
+Templiers en 1307, et qui alluma bientôt leurs bûchers par toute
+l'Europe. L'interrogatoire que le grand maître et deux cent trente
+et un chevaliers ou frères servants subirent à Paris, en présence des
+commissaires pontificaux, «fut conduit lentement,» dit Michelet, «et
+avec beaucoup de ménagement et de douceur,» par de hauts dignitaires
+ecclésiastiques, et malgré les dénégations systématiques des accusés,
+il reste avéré que la plupart des charges relatives aux moeurs
+déshonnêtes de l'ordre n'étaient que trop réelles. La nature même du
+supplice infligé aux condamnés prouve assez la nature des crimes que la
+rumeur publique leur attribuait depuis longtemps, avant qu'une enquête
+minutieuse en eût caractérisé l'ignominie.
+
+Les Templiers étaient universellement décriés; leurs principaux vices,
+leur orgueil, leur avarice, leur ambition, leur ivrognerie, leur
+méchanceté, avaient passé en proverbe; mais si l'on disait dans le
+peuple: _boire, jurer, se gorgiaser comme un Templier_; si les poëtes
+satiriques se plaisaient à énumérer les vices de ces moines soldats,
+on ne savait pas les monstrueuses infamies qui se pratiquaient dans le
+sein de l'ordre du Temple, devenu une secte odieuse, vouée à la plus
+ignoble Prostitution. D'après les dépositions des premiers témoins
+qui s'étaient présentés spontanément pour accuser les Templiers, on
+dressa une série de questions sur lesquelles on interrogea séparément
+tous les accusés, et, de leurs réponses plus ou moins évasives, on
+put conclure avec certitude que, dans la cérémonie de réception des
+frères, celui qui était reçu et celui qui le recevait se baisaient
+mutuellement sur la bouche, au nombril ou sur le ventre, à l'anus ou au
+bas de l'épine du dos, et quelquefois sur le membre viril (_aliquando
+in virga virili_); que le récipiendaire, ordinairement, se voyait seul
+soumis à ce mode de baisers impurs, après avoir renié Jésus-Christ et
+craché sur la croix; que son parrain lui défendait d'avoir commerce
+avec les femmes, mais l'autorisait à s'abandonner avec ses confrères
+aux plus horribles excès d'impudicité. Un grand nombre de Templiers,
+fidèles à leurs serments réciproques, se renfermèrent dans une fière
+protestation contre ce qu'ils appelaient de ridicules calomnies.
+Plusieurs, intimidés ou gagnés, en vinrent promptement à des aveux
+circonstanciés, et les autres se contentèrent de déclarer qu'ils
+n'avaient participé à aucun acte répréhensible, tout en constatant
+les obscénités de la réception des chevaliers, selon les statuts de
+l'ordre. Au reste, ces statuts ne furent expliqués par personne, et
+l'on n'essaya pas même de justifier leurs étranges et mystérieuses
+horreurs. Huguet de Baris raconta que, pendant la cérémonie de sa
+réception, lorsqu'il se fut dépouillé de ses vêtements, excepté de sa
+chemise, le frère chargé de le recevoir, l'ayant aidé à se vêtir de la
+robe et du manteau de l'ordre, lui leva ses habits par devant et par
+derrière (_frater P. levavit ipsi testi vestes ante et retro_) et le
+baisa brusquement sur la bouche, au nombril et à la chute des reins.
+Mathieu de Tilley dit, au contraire, que le frère qui l'avait reçu,
+après lui avoir fait renier Jésus-Christ et cracher sur la croix, lui
+ordonna de le baiser sur sa chair nue, et se découvrit la cuisse, où le
+récipiendaire appliqua ses lèvres (_præcepit quod oscularetur eum in
+carne nuda, et discoperuit se circa femur, et ipse fuit osculatus eum
+in anca circa illum_); puis, le frère _receptor_ ajouta: _Et devant!_
+en retroussant sa robe, ce qui fit supposer au récipiendaire qu'il
+devait se prêter à une odieuse pratique (_quod deberet eum osculari
+ante circa femoralia_); mais on ne lui en demanda pas davantage, et
+il en fut quitte pour la honte d'avoir entendu la vilaine injonction
+qu'on lui adressait. Jean de Saint-Just, ayant été sommé de baiser à
+l'anus le frère qui le recevait (_præcepit ei quod oscularetur eum in
+ano_), répondit avec indignation qu'il ne se soumettrait jamais à cette
+infamie.
+
+Beaucoup de Templiers avouèrent que, lors de leur réception, ils
+avaient été invités et autorisés à se prostituer avec leurs frères
+en religion; mais ils soutinrent tous qu'ils n'en avaient rien fait,
+et qu'ils croyaient même la sodomie aussi rare dans l'ordre du Temple
+que dans tout autre ordre monastique. Voici la déposition de Jean de
+Saint-Just: _Deinde dixit ei quod poterat carnaliter commisceri cum
+fratribus ordinis et pati quod ipsi commiscerentur cum eo; hoc tamen
+non fecit, nec fuit requisitus, nec scit, nec audivit quod fratres
+ordinis committerent peccatum prædictum._ La déposition de Rodolphe
+de Taverne est plus explicite encore, puisque, en exigeant de lui le
+voeu de chasteté à l'égard des femmes, on lui conseilla d'éteindre
+autrement les feux de son ardeur naturelle: _Deinde dixit ei quod,
+ex quo voverat castitatem, debebat abstinere a mulieribus, ne ordo
+infamaretur; verumtamen, secundum dicta puncta, si haberet calorem
+naturalem, poterat refrigerare, et carnaliter commisceri cum fratribus
+ordinis, et ipsi cum eo: hoc tamen non fecit, nec credit quod in
+ordine fieret._ La déposition de Gérard de Causse ne fut pas moins
+circonstanciée, quoique elle offrît une contradiction évidente. Ainsi,
+selon lui, tout chevalier du Temple qui se rendait coupable de sodomie
+(_si essent convicti de crimine sodomitico_) était condamné à la prison
+perpétuelle, et les frères, redoutant à cet égard les tentations du
+démon, entretenaient de la lumière dans leurs dortoirs durant la nuit
+(_et quod tenerent lumen de nocte in loco in quo jacerent, ne hostis
+inimicus daret eis occasionem delinquendi_); cependant, lorsque Gérard
+de Causse avait été reçu chevalier, un des frères assesseurs lui avait
+dit que, s'il ne pouvait résister aux entraînements de la convoitise
+charnelle, il ferait mieux, pour l'honneur de l'ordre, de pécher avec
+ses compagnons, que de s'approcher des femmes (_dixit eis quod si
+haberent calorem et motus carnales, poterant ad invicem carnaliter
+commisceri, si volebant, quia melius erat quod hoc facerent inter se,
+ne ordo vituperaretur, quam si accederent ad mulieres_). Ce Templier ne
+manqua pas de protester, comme les autres, qu'il n'avait jamais vu ni
+appris que ce précepte infâme eût été suivi par ses confrères.
+
+Les conséquences de ce procès furent terribles: une foule de Templiers
+périrent dans les supplices. L'ordre du Temple, aboli et anathématisé,
+ne disparut pourtant pas tout à fait, et il se perpétua dans l'ombre,
+avec les mêmes moeurs, si l'on en croit certains témoignages qui n'ont
+pas toute la valeur d'une preuve historique. Mais, après avoir lu et
+comparé les pièces de ce procès mémorable, qui nous montre une secte
+de sodomites et d'impies couverts d'un habit religieux, et se livrant,
+en face des autels, à d'exécrables désordres, on est forcé de chercher
+les causes de la corruption de cet ordre, qui s'était fait longtemps
+respecter par ses moeurs régulières et par ses vertus: ces causes, on
+les trouve dans le long séjour des Templiers en Orient, où le vice
+contre nature est presque endémique, et où la crainte de la lèpre,
+du mal des ardents et de diverses affections cutanées ou organiques,
+est toujours attachée au commerce des femmes. Les Templiers, de peur
+de devenir lépreux et _méseaux_, avaient souillé leur âme et leur
+corps, en acceptant, en approuvant la plus honteuse de toutes les
+prostitutions.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+ SOMMAIRE. --Les mauvais lieux de Paris. --Topographie de la
+ Prostitution parisienne au moyen âge. --La rue _de la Plâtrière_.
+ --La rue _du Puon_. --La rue _des Cordèles_. --La _petite
+ ruellette de Saint-Sevrin_. --La rue _de l'Ospital_. --La
+ rue _Saint-Syphorien_. --La rue _de la Chaveterie_. --La rue
+ _Saint-Hilaire_. --Le _clos Burniau_. --La rue _du Noyer_. --La
+ rue _du Bon-Puits_. --La rue _de l'École_. --La rue _Cocatrix_.
+ --La rue _Charoui_. --La _ruelle Sainte-Croix_. --La rue
+ _Gervese-Laurens_. --La rue _du Marmouset_. --La rue _de Chevez_.
+ --Le _Val d'amour_. --La rue _Saint-Denis de la Chartre_. --La rue
+ _des Lavandières_. --La _place aux Pourceaux_. --La rue _Béthisy_.
+ --La rue _de l'Arbre-Sec_. --La rue _de Maître-Huré_. --La rue
+ _Biaubourc_, etc.
+
+
+Nous avons très-peu de renseignements sur l'histoire des mauvais lieux
+de Paris, et c'est à peine si nous pouvons établir d'une manière
+positive leur situation locale, à certaines époques antérieures au
+seizième siècle. Cependant, à partir du treizième siècle, nous les
+trouvons nommés dans les actes (_instrumenta_) publics de la prévôté,
+dans les cartulaires des paroisses et des couvents, dans les papiers
+terriers, dans les comptes de différentes juridictions et même dans les
+vieilles poésies. Il nous est donc permis, à l'aide de ces autorités,
+de constater, pour ainsi dire, la topographie de la Prostitution
+parisienne au moyen âge. Malheureusement, en relevant avec peine cette
+carte routière des rues malfamées de la capitale, nous sommes dans
+l'impossibilité d'y joindre des détails pittoresques et de curieuses
+particularités, qui viendraient fort à propos distraire le lecteur au
+milieu d'une monotone dissertation d'antiquaire. Ces particularités et
+ces détails nous manquent absolument, et si nous savions quelles rues
+et quelles ruelles avaient alors la triste destination que plusieurs
+d'elles ont conservée jusqu'à nos jours, nous ne savons pas quel était
+l'aspect extérieur de ces séjours de débauche, quels étaient leurs
+noms et leurs enseignes, du moins pour le plus grand nombre, quel
+était le système ordinaire de leur organisation impudique, quelle était
+enfin leur physionomie intérieure. Tout, sur ce chapitre, est livré au
+domaine de l'imagination, qui a le soin de chercher dans Rabelais et
+même dans Regnier les couleurs appropriées à la peinture des _bordeaux_
+de nos ancêtres. Mais, néanmoins, quoique nous n'ayons que des notions
+très-vagues et très-imparfaites sur les mystères d'un pareil sujet,
+nous croyons utile et intéressant de dresser l'inventaire archéologique
+de ces repaires, que nous verrons s'éloigner graduellement du centre
+de la cité et qui semblent avoir été les fiefs de _dame Vénus_ et de
+son fils _Cupidon_, que le moyen âge français n'entourait guère de
+réminiscences mythologiques.
+
+Dans ces temps de priviléges et de traditions, chaque métier possédait
+en propre certains quartiers et certaines rues, auxquels il attachait
+son nom: là étaient les _ouvroirs_, les _fenêtres_, les _étaux_ des
+maîtres de ce métier; là seulement ils concentraient leur industrie
+et leur commerce. La Prostitution, qui se régissait comme un de ces
+métiers, n'aurait pu se confiner dans un seul quartier ni occuper
+quelques rues attenantes l'une à l'autre; car il était de son essence
+et de son intérêt de diviser ses forces et de rayonner dans tous les
+quartiers à la fois, pour être plus à même d'étendre partout ses filets
+et d'y faire tomber plus de victimes. La police, qui la réglementait,
+s'opposa toujours à cette diffusion du libertinage sur tous les points
+de la ville, et elle travailla constamment à restreindre le domaine
+impur qu'elle concédait aux femmes communes. Telle est la lutte que
+nous présente, pendant plusieurs siècles, la Prostitution qui tient
+tête tour à tour à l'autorité de l'archevêque de Paris, à celle du
+prévôt, à celle du parlement, même à celle du roi. Ses empiétements,
+ses obstinations, ses audaces résistent aux ordonnances, aux arrêts et
+aux sergents; elle ne cède que de guerre lasse un terrain qui lui plaît
+et que la tradition lui attribue; elle y revient sans cesse, après en
+avoir été chassée, et ne l'abandonne jamais entièrement; elle n'est pas
+difficile, d'ailleurs, sur le choix des lieux où elle se fixe: elle se
+rend justice, en adoptant de préférence les rues les plus sombres, les
+plus étroites, les plus sales, les plus infectes; c'est une habitude
+qu'elle garde encore, comme si elle n'osait pas sortir de son repaire,
+comme si l'air que respirent les honnêtes gens était malsain pour elle.
+De même que les juifs qui n'avaient pas le droit de mettre le pied hors
+de leur juiverie et qui s'y voyaient enfermer la nuit à l'instar des
+lépreux dans leurs ladreries, les ribaudes et leur infâme sequelle ne
+dépassaient pas les limites de leur résidence, sous peine de s'exposer
+au fouet, à la prison ou à l'amende; mais, depuis que leur existence
+légale était réglée par les ordonnances de saint Louis, elles n'avaient
+plus besoin de se cacher, pour vaquer à leur profession obscène,
+pourvu qu'elles se conformassent aux prescriptions et aux statuts de la
+_ribaudie_.
+
+Le plus ancien document dans lequel nous trouvons une nomenclature
+des mauvais lieux de Paris, c'est un poëme ou un monologue en vers,
+composé au treizième siècle par un certain Guillot, qui ne nous est
+connu que par son _Dit des Rues de Paris_. Ce poëme fut publié pour
+la première fois en 1754 par l'abbé Lebeuf, d'après un manuscrit
+qu'il avait découvert à Dijon et qu'il déposa dans la bibliothèque
+de l'abbé Fleury, chanoine de Notre-Dame. Depuis cette époque, on a
+souvent réimprimé l'ouvrage de Guillot et l'on s'en est servi surtout
+pour fixer la topographie parisienne au treizième siècle; car on peut
+dater de 1270 ce catalogue rimé, où l'_acteur_ parle de _Dom Sequence_,
+chefecier de Saint-Merry, comme d'un contemporain; or ce personnage
+vivait encore en 1283. Les critiques, qui ont cité le Dit des Rues,
+auquel Guillot a donné la forme d'un itinéraire commençant à la rue de
+la Huchette, dans le quartier de l'Université, n'ont pas pris garde
+que le poëte ou plutôt le rimeur, en accumulant des noms de rues et
+de ruelles qu'il se plaît à faire rimer ensemble le plus naïvement du
+monde, semble n'avoir eu d'autre préoccupation que la recherche et le
+signalement des endroits consacrés à la débauche. Nous ne voulons pas
+dire cependant que cet honnête Guillot, qui a peut-être vu son nom
+passer en proverbe avec l'épithète de _songeur_, se soit préoccupé de
+cette recherche dans un but honteux; mais il est toutefois remarquable
+que, dans ces trois cents rimes nomenclatives, les principales
+digressions du poëte soient relatives à la Prostitution; sur cette
+matière, du moins, il se relâche de l'aridité de son catalogue
+onomastique et il y ajoute complaisamment quelques images qui ne sont
+pas du meilleur goût. Chaque fois que Guillot rencontre sur son chemin
+un de ces clapiers que la police urbaine environnait d'une mystérieuse
+tolérance, il a l'air de s'y arrêter, ne fût-ce que pour en marquer
+la place et en constater l'existence. Comme il désigne plus de 20
+rues suspectes dans les trois grandes divisions de Paris, comprises
+sous les dénominations d'_Université_, de _Cité_ et de _Ville_, on a
+lieu de supposer qu'il fut appelé _Guillot le songeur_, par les femmes
+bordelières qui lui reprochaient d'avoir mentionné des _bordeaux_ qui
+n'existaient que dans son imagination.
+
+Le premier qu'il croit reconnaître sur son passage, à partir du
+Petit-Pont, en remontant dans le quartier de l'Université, c'est dans
+la rue _de la Plâtrière_, qui paraît être celle qu'on a nommée depuis
+rue du Battoir:
+
+ La maint (demeure) une dame loudière
+ Qui maint chapel a fait de feuille.
+
+L'abbé Lebeuf, que la pudeur égare sans doute, explique le mot
+_loudière_ par _faiseuse de couvertures_, mais, dans la vieille langue
+française, _loudière_ signifiant _couverture_ au propre, équivalait
+au figuré à _prostituée_, et il n'était pas autrement question de
+couvertures. Cette _loudière_, que Guillot ne se fût pas permis de
+qualifier ainsi au hasard, pouvait bien, dans les loisirs que lui
+laissait son vilain métier, s'occuper à faire des _chapeaux de fleurs_
+ou de _verdure_, que les confrères des corporations portaient aux
+fêtes patronales, dans les processions et en diverses circonstances
+solennelles. Nous ne sommes pas éloigné de croire que ces _chapels_,
+dont la fabrication était une industrie assez importante à Paris,
+figuraient sur la tête des fiancés, des épouses et des amoureux,
+aux repas de famille. Guillot ne s'arrête pas longtemps rue de la
+Plâtrière, quels que fussent les charmes de la dame; il poursuit sa
+route, dit-il, par la rue du Paon, qu'il appelle _Puon_:
+
+ Je descendi tout bellement
+ Droit à la rue des Cordèles:
+ Dame i a: le descord d'elles
+ Ne voudroie avoir nullement.
+
+Cette rue _des Cordèles_ est maintenant la rue des Cordeliers, qui
+devait son nom au couvent des Grands-Cordeliers, que la Révolution
+a détruit. Il est probable que Guillot a remplacé _Cordeliers_ en
+_Cordèles_ pour les besoins de la rime et aussi par allusion aux
+affaires de coeur qui se traitaient dans cette rue-là. Les _dames_ qui
+y demeuraient n'étaient sans doute pas d'une humeur accorte et facile,
+puisque le poëte ne craint rien tant que d'avoir un débat (_descord_)
+avec elles. Cela prouve que de tout temps les femmes de plaisir ont
+été très-promptes à la dispute et très-ardentes dans leurs colères.
+Guillot, pour rencontrer d'autres femmes de la même espèce, est obligé
+d'aller jusqu'à la rue des Prêtres-Saint-Severin, qu'il appelle la
+_petite ruellette de Saint-Sevrin_, où
+
+ .... Mainte meschinete
+ S'y louent souvent et menu,
+ Et font batre le trou velu
+ Des fesseriaux, que nus ne die.
+
+Nous n'entreprendrons pas de dégager des voiles du vieux langage
+le métier scandaleux des _meschinetes_, que Guillot met en scène
+avec beaucoup d'indulgence. Nous le suivrons plutôt dans la rue _de
+l'Ospital_, qu'on a nommée ensuite rue Saint-Jean-de-Latran, en mémoire
+des hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, qui y avaient une maison.
+Guillot tombe au milieu d'une querelle de femmes qui s'injuriaient et
+se battaient en pleine rue, malgré le voisinage des pères hospitaliers;
+le texte est ici moins obscur que corrompu:
+
+ Une femme i d'espital (despita),
+ Une autre femme folement
+ De sa parole moult vilment.....
+
+Guillot s'enfuit, sans attendre la fin de la dispute, et il craignait
+si fort de s'y voir mêler, qu'il ne fit que traverser la rue
+_Saint-Syphorien_, aujourd'hui rue des Cholets, où il connaissait
+pourtant une fille nommée Marie, qui devait être à la fois égyptienne
+(tireuse d'horoscope) et _loudière_:
+
+ La rue de la Chaveterie (à présent rue Chartière)
+ Trouvay. N'allay pas chez Marie,
+ En la rue Saint-Syphorien,
+ Où maignent li logiptien.
+
+En passant dans la rue Saint-Hilaire, qui a conservé son nom, il
+se rappelle qu'une _dame débonnaire_ y demeure, mais il n'a pas le
+temps de faire une pose chez cette dame de bonne volonté, qu'il nomme
+_Gietedas_, sobriquet où il serait aisé de découvrir un sens obscène.
+Le voilà dans le clos Bruneau (_Burniau_), _où l'on a rosti maint
+bruliau_, dit-il; mais, par _bruliau_, il n'entend pas certainement
+parler des fagots qu'on y aurait brûlés. Le clos Bruneau était au
+centre des écoles, et les écoliers, qui, du temps de Rabelais, y
+allaient faire leurs ordures, s'y rendaient auparavant pour y faire
+_chere-lie_ avec leurs _meschines_. Guillot a donc raison de dire que
+l'on _a rôti maint bruliau_ dans ce repaire sombre et infect. Nous
+disons encore dans le même sens _rôtir le balai_. Près de là se trouve
+la rue des Noyers, où il y avait alors autant de femmes de mauvaise vie
+qu'on en rencontrerait de nos jours dans tout le quartier:
+
+ Et puis la rue du Noyer,
+ Où plusieurs dames, por louier
+ Font souvent battre leurs cartiers.
+
+Guillot, dans la rue du Bon-Puits, qui devait son nom à une allusion
+gaillarde, n'oublie pas d'enregistrer les hauts faits d'une commère,
+femme d'un charpentier, fameuse par le nombre d'hommes qu'elle a
+envoyés de son lit au cimetière, suivant une interprétation hasardée de
+ces deux vers:
+
+ La maint la femme à un chapuis
+ Qui de maint homme a fait ses glais.
+
+Leduchat ou Lenglet Dufresnoy, en expliquant le second vers, y verrait
+sans doute une figure érotique empruntée à la sonnerie des cloches
+que l'on ébranle lentement pour tinter le glas des morts. Guillot,
+qui connaît tous les bons endroits, comme on disait dans la langue
+familière du siècle dernier, pousse un soupir en traversant la rue _de
+l'École, où demeure dame Nicole_. Cette rue de l'École, qui est devenue
+la rue du Fouarre, à cause de la paille ou _feurre_ qu'on y étendait
+pour y amortir le bruit des pas, renfermait les grandes Écoles de
+l'Université, et en même temps plus d'une école de Prostitution. Voilà
+pourquoi Guillot dit avec malice:
+
+ En celle rue, ce me semble,
+ Vent-on et fain et feurre ensemble.
+
+Guillot n'a plus rien à apprendre dans ces écoles; il se sauve par la
+rue Saint-Julien-le-Pauvre, et il invoque ce saint-là, _qui nous gard
+de mauvais lieu_. Saint Julien était le protecteur des voyageurs; il
+les garantissait des mauvais pas et des mauvaises rencontres. Guillot
+entre donc sain et sauf dans la Cité, et la première rue où il éprouve
+l'attrait de la concupiscence, c'est la rue Cocatrix:
+
+ Où l'on boit souvent de bons vins
+ Dont maint homs souvent se varie.
+
+Il n'y avait pas, à cette époque, de cabaret qui ne fût un lieu de
+débauche. Guillot mentionne encore une _bonne taverne_ dans la rue
+_Charoui_, qui s'étendait depuis l'entrée du cloître Notre-Dame jusqu'à
+la rue des Trois-Canettes. Ces tavernes et leurs dépendances étaient
+fréquentées probablement par les chantres et les écolâtres de la
+cathédrale. Guillot, sans doute, leur fait raison en passant; espérons,
+pour son honneur, qu'il ne fait que passer aussi dans la ruelle
+Sainte-Croix, _où l'on chengle_ (cingle) _souvent des cois_ (cuisses),
+et dans la rue Gervais-Laurent, qu'il appelle _Gervese Laurens_,
+
+ Où maintes dames ignorent
+ Y mesnent, quis de leur guiterne.
+
+Nous ne pensons pas que les habitantes de cette rue mal famée
+attirassent les innocents aux sons de la _guiterne_ (guitare), et
+nous attribuons plutôt au mot _guiterne_ un sens figuré que la pudeur
+nous défend d'approfondir. Nous ne nous arrêterons pas davantage à une
+rencontre étrange que Guillot fait dans la rue des Marmousets, alors
+_du Marmouset_, où un quidam lui adresse une infâme proposition:
+
+ Trouvay homme qui m'eut fet
+ Une musecorne belourde.
+
+Dans la rue du Chevet-Saint-Landry, Guillot n'a plus affaire qu'aux
+femmes débauchées, dont il définit la profession d'une manière peu
+compréhensible:
+
+ Femmes qui vont tout le chevez
+ Maignent en la rue de Chevez.
+
+Guillot s'enfonce de plus en plus dans le domaine héréditaire de
+la Prostitution; il est en plein Glatigny, qu'on appelait le _Val
+d'amour_:
+
+ En bout de la rue descent.
+ De Glateingni où bonne gent
+ Maignent et dames au cors gent
+ Qui aux hommes, si com moy semblent,
+ Volontiers charnelment assemblent.
+
+Il échappe peut-être au péril de la tentation, et se jette dans la rue
+du Haut-Moulin, qui se nommait rue _Saint-Denis de la Chartre_, à cause
+de l'église qu'on y voyait et qui n'a été démolie qu'à l'époque de la
+Révolution. Le mauvais lieu que Guillot signale dans cette rue, devait
+être un des plus considérables de Paris, et les femmes qu'il renfermait
+ne sortaient jamais de cette abbaye lubrique,
+
+ Où plusieurs dames en grant chartre
+ Ont maint v.. en leur c.. tenu,
+ Comment qu'ilz y soient contenu.
+
+Ce passage et beaucoup d'autres prouveraient que le _Dit des Rues_
+eût été intitulé, avec non moins d'à propos, le _Dit des Bordeaux_
+de Paris. Guillot en avait fini avec ceux de la Cité; il traversa
+le Grand-Pont ou le Pont-au-Change, et il continua dans la Ville son
+enquête pornographique.
+
+Dans la rue des Lavandières, _où il a maintes lavendières_, il nous
+fait entendre que ces filles ne se bornaient pas à rincer du linge
+à la rivière. De tout temps, les blanchisseuses ont eu la même
+réputation, et la reine qu'elles élisaient chaque année avait des
+pouvoirs analogues à ceux du roi des ribauds, mais seulement dans ses
+États et sur ses sujettes. Guillot ne se laisse pas retenir par ces
+joyeuses ribaudes; il poursuit sa route, à travers les rues fangeuses
+du quartier des Halles; il entre un moment, pour se rafraîchir, chez
+un tavernier de la place _aux Pourceaux_, qui devint ensuite la _place
+aux Chats_, puis la _fosse aux Chiens_, parce qu'on y entassait des
+charognes et des immondices: c'est le carrefour formé par la jonction
+des rues Saint-Honoré, des Déchargeurs et de la Lingerie. Guillot, qui
+se plaint ici de n'avoir point de bonheur (_Guillot, qui point d'heur
+bon n'as_), dit pourtant qu'il trouva sa _trace_, son chemin ou plutôt
+ce qu'il cherchait, la piste de quelque jolie _galloise_, avec laquelle
+il vida un pot de clairet ou de muscadet. Dans la rue Béthisy, il ne
+fut pas étonné de se heurter contre un homme qui tenait conférence avec
+une ribaude, sans se soucier de faire rougir les passants:
+
+ Un homs trouvai en ribaudez,
+ En la rue de Bethisi
+ Entré: ne fus pas éthisi.
+
+Guillot ne se déferrait pas pour si peu. Il était arrivé dans la rue
+de l'Arbre-Sec, et il n'avait garde d'oublier un petit cul-de-sac, qui
+existe encore sous le nom de _Cour Baton_, et qui avait autrefois le
+nom malhonnête de _Coul de Bacon_. Il est bien certain que, dans cette
+dénomination locale, il ne faut pas attribuer au mot _bacon_ le sens
+de chair de porc salée, ni même chercher dans ce mot une image plus ou
+moins rapprochée de ce sens primitif. C'était une cour de ribaudie,
+avec son puits, autour duquel les femmes d'amour tenaient leurs
+assises. Guillot ne se fait pas scrupule de dire:
+
+ Trouvai et puis Col de bacon
+ Où l'on a trafarcié maint c...
+
+Il y aurait à faire sur ce vers une curieuse dissertation
+philosophique, que nous recommandons à l'ombre de Leduchat, et
+qui permettra de rétablir la véritable acception du vieux verbe
+_trafarcier_ ou _trafarcer_, que le _Complément du Dictionnaire de
+l'Académie française_ traduit assez mal par _traverser_. Guillot suit
+le bord de la rivière et arrive à l'entrée d'une grande rue qui conduit
+à la porte du Louvre; le voisinage de la rivière caractérise assez les
+dames qu'il rencontre et qui vendaient leurs _denrées_ à un prix trop
+élevé pour sa bourse:
+
+ Dames i a gents et bonnes;
+ De leurs denrées sont trop chiches (ou riches).
+
+Il ne perd pas son temps à marchander ce qu'il ne peut acheter, et il
+se dirige vers la rue Saint-Honoré. Auprès d'une _rue de Maître-Huré_,
+rue dont il n'est plus possible de déterminer la position, quoiqu'elle
+avoisinât la rue des Poulies, il eut sans doute à se louer de la
+politesse de certaines dames qui lui souhaitèrent la bienvenue:
+
+ La rue trouvai-je maistre Huré,
+ Lez lui séant dames polies.
+
+En faisant de _maître Huré_ un personnage vivant, au lieu d'un nom de
+rue, on serait forcé de l'accuser d'un odieux métier que desservaient
+les _dames polies_ dont il paraît entouré. Guillot ne remarque rien
+qui soit relatif à la Prostitution dans les deux rues de la Truanderie,
+où il n'omet pourtant pas de nous montrer le fameux Puits d'Amour: _le
+puits le carrefour despart_, dit-il seulement; mais il se ravise dans
+la rue Mauconseil:
+
+ Une dame vi sur un seil,
+ Qui moult se portoit noblement:
+ Je la saluai simplement,
+ Et elle moi, par saint Loys!
+
+Les habitudes de cette dame ne différaient pas de celles de ses
+pareilles que nous voyons, dans les mêmes rues, exercer le même
+manége qu'autrefois, attendre et guetter leur proie sur le seuil des
+maisons, à l'entrée de sombres allées, en appelant ou invitant les
+passants. Guillot, qui jure par saint Louis lorsqu'il répond à cet
+appel libidineux, pourrait bien avoir voulu rappeler à cette ribaude
+les ordonnances du saint roi. Quand il fut dans la rue Saint-Martin,
+il entendit chanter l'office de Notre-Dame de Saint-Martin-des-Champs,
+et il s'arma de continence pour achever sans encombre son voyage à la
+recherche des lieux impurs. Il traversa rapidement la rue Beaubourg,
+qui lui eût offert de quoi satisfaire tous les genres de débauche:
+
+ Alai droitement en Biaubourc,
+ Ne chassoie chievre ne bouc.
+
+De la rue des Étuves, il s'aventura dans une rue _Lingarière_, qui
+ne peut être que la rue Maubué, un des fiefs les plus anciens de la
+Prostitution:
+
+ Là où leva mainte plastrière
+ D'archal mise en oeuvre pour voir,
+ Plusieurs gens pour leur vie avoir.
+
+Ces gens-là, qui levaient des grillages en fil d'archal pour regarder
+dans la rue, étaient, sans contredit, les hôtes ordinaires de cette
+rue Maubué, dans laquelle il y avait autant de clapiers que de
+maisons, autant de filles et d'hommes dissolus que d'habitants. Les
+rues voisines se ressentaient de ce honteux voisinage. Guillot se
+contente de nommer la rue Quincampoix (_Qui qu'en poit_), la rue
+Aubry-le-Boucher, et le _Conreerie_, dont la modestie du quinzième
+siècle avait fait la _Corroierie_, et qui est cachée à présent dans
+la rue des Cinq-Diamants, par allusion à ses impudiques origines.
+Il craint qu'un malheur ne lui advienne, en approchant de la rue
+Trousse-Vache, qui avait tiré son nom ignoble des moeurs plus ignobles
+encore de sa population ordinaire.
+
+ La rue Amaury de Roussi
+ Encontre Troussevache chiet,
+ Que Dieu garde qu'il ne nous meschiet!
+
+Guillot approchait du terme de ses pérégrinations; il était si fatigué,
+qu'il s'assit, pour prendre quelques instants de repos, dans la rue des
+Arcis; il reprit bientôt sa course et négligea sans doute de désigner
+certaines rues comme affectées spécialement à la Prostitution. Ainsi,
+en passant dans la rue de _l'Étable-du-Cloistre_, qui ne peut être que
+la rue du Cloître-Saint-Merry, il est surpris de n'y pas rencontrer
+de femmes bordelières, comme il en avait vu à une autre époque, et il
+reconnaît que cette rue est maintenant _honestable_; mais, quand il va
+de Saint-Merry en _Baillehoe, où je trouvai beaucoup de boe_, dit-il;
+cette rue Baillehoé, dont le nom n'était qu'un hideux sobriquet et qui
+prit celui de _Brisemiche_, qu'elle a gardé jusqu'à nos jours, ne lui
+représente aucune réminiscence de libertinage, et il s'en éloigne, sans
+l'avoir qualifiée comme elle le méritait. Il s'avance dans le Marais,
+et donne un coup d'oeil à la rue du Plâtre:
+
+ Où maintes dames leur emplastre
+ A maint compagnon ont fait battre,
+ Ce me semble pour eux esbattre.
+
+Guillot est inépuisable pour trouver des périphrases plus libres que
+naïves, qui caractérisent les endroits qu'il cherche. Au carrefour
+_Guillori_, dont le nom équivaut à celui de _Jean-de-l'Épine_, qu'il
+a porté plus tard, et que le savant De l'Aulnaye n'eût pas manqué de
+mettre en évidence avec toute l'obscénité que ce nom-là peut offrir,
+Guillot ne sait plus à qui entendre:
+
+ Li un dit _ho!_ l'autre _hari_.
+
+Nous croyons qu'il était aux prises avec deux _meschines_ qui voulaient
+l'entraîner chacune de son côté; mais il leur résista: _Ne perdis pas
+mon essien_, dit-il, et il débouche dans la rue _Gentien_, maintenant
+rue des Coquilles, où demeurait un _biau varlet_ qui lui inspira
+peut-être une coupable pensée. Il ne se hasarda pas dans la rue de
+l'_Esculerie_, qui était le cul-de-sac de Saint-Faron, et qui n'avait
+pas un honnête homme parmi ses locataires; il longea rapidement la rue
+de _Chartron_ ou des Mauvais-Garçons, près de Saint-Jean en Grève:
+
+ Où mainte dame en chartre ont
+ Tenu maint v.. pour se norier (_nourrir_).
+
+C'est la seconde fois que Guillot nous montre _en chartre_ les
+méprisables artisanes de la Prostitution: il est clair que leur clôture
+n'était pas volontaire et qu'elle ne dépendait que des règlements
+de police. Dans la rue du Roi de Sicile, Guillot se souvint d'une
+nommée Sedile, qui logeait dans la rue Renaut-Lefèvre, _où elle
+vend et pois et febves_, dit-il dans le langage figuré auquel il
+a recours pour exprimer les mystères de l'impudicité. Il s'engage
+ensuite, avec précaution, dans la rue de _Pute-y-musse_, dont le nom
+significatif ne permet pas de doute à l'égard de sa destination: cette
+rue _bordelière_, que le peuple avait baptisée, conserva toujours
+traditionnellement ce nom indécent, quoiqu'on eût essayé de le modifier
+en _Petit-Musc_ et de le changer en _Cloche-Perche_, qu'elle porte
+encore sur son écriteau. La vertu de Guillot avait échappé à bien des
+dangers, quand il entra dans la rue Tyron, où il alla voir dame Luce:
+
+ Y entrai dans la maison Luce
+ Qui maint en la rue Tyron:
+ Des dames hymnes vous diron.
+
+Nous ne pensons pas, avec l'abbé Lebeuf, qu'il s'agisse ici des
+cantiques et des chants religieux qui pouvaient s'élever d'un couvent
+de filles pénitentes. La _maison Luce_ a toute la physionomie d'un
+mauvais lieu, et les hymnes qu'on y chantait s'adressaient évidemment à
+Vénus. Telle est l'abbaye galante que nous persistons à voir dans cette
+rue, où les archéologues ont imaginé de placer un logis appartenant à
+l'abbé de Tiron. Guillot, au terme de son excursion, se donne du bon
+temps; dans la rue Percée, une des cinq rues qui portaient alors ce
+nom, indiquant une ancienne impasse transformée en rue, il se repose et
+se rafraîchit:
+
+ Une femme vi destrecié
+ Pour soi pignier, qui ne donna
+ De bon vin.....
+
+Cette femme, qui se peigne ou qui s'ajuste en versant du vin à Guillot,
+ne peut être qu'une fille publique. Mais Guillot ne se lasse pas: il va
+de la rue des Poulies-Saint-Paul dans la rue des Fauconniers,
+
+ Où l'on trouve bien, por deniers,
+ Pour son cors solacier.
+
+Il ne nous dit pas s'il a usé de la recette qu'il donne à ses lecteurs.
+Puis, dans la rue _aux Commanderesses_, qui est aujourd'hui la rue de
+la Coutellerie, Guillot fait un retour sur lui-même, en disant:
+
+ Où il a maintes tencheresses (_querelleuses_)
+ Qui ont maint homme pris au brai (_à la pipée_).
+
+Enfin, la tâche de Guillot est achevée; il a ramassé la boue de toutes
+les rues de Paris, et il se glorifie de son Dit, rimé en leur honneur,
+sans craindre de dédier cette oeuvre, pleine d'impuretés, _au doux
+Seigneur du firmament_ et _à sa très-douce chiere mère_.
+
+Nonobstant cette dédicace, qui n'épurait pas les rimes de Guillot,
+un autre poëte anonyme, qui vivait à la fin de quatorzième siècle,
+eut l'idée de s'approprier le _Dit des Rues_, en lui ôtant son cachet
+obscène et en rajeunissant le style de cette pièce de vers, dans
+laquelle on ne reconnaissait plus les rues qui avaient changé de nom.
+C'est Henri Geraud qui a publié ce nouveau Dit, d'après un manuscrit
+des Archives nationales, et qui l'a placé à la suite de la Taille
+imposée sur les habitants de Paris en 1292, dans son ouvrage intitulé
+_Paris sous Philippe-le-Bel_. Remarquons, à ce propos, que le rôle de
+la taille ne contient aucun détail particulier qui se rattache à la
+Prostitution: ce qui prouverait que les femmes _folles de leurs corps_
+ne participaient point, du moins sous cette désignation, aux tailles
+extraordinaires, et que leur indignité les exemptait de payer un droit
+proportionnel. Le poëte qui a voulu refaire le poëme de Guillot et qui
+ne fait souvent que le reproduire en l'abrégeant, s'est attaché surtout
+à en ôter ce qui lui donnait un caractère libertin ou ordurier. Cet
+anonyme, au lieu de nous représenter Guillot allant de rue en rue à la
+découverte des mauvais lieux, a inventé une fable assez amusante: il
+se met en scène lui-même, nouvellement débarqué à Paris, où il n'était
+jamais venu, et il parcourt cette capitale, en cherchant de rue en
+rue sa femme, qu'il avait perdue près de Notre-Dame; rien ne peut le
+distraire de ses recherches, qui sont infructueuses, et toutes les
+femmes qu'il rencontre à chaque pas ne lui font pas oublier la sienne,
+jusqu'à ce qu'il ait terminé sa poursuite conjugale à travers 310 rues,
+qu'il a pris soin d'énumérer; il s'écrie alors:
+
+ Tant l'ay quise, que j'en suis las!
+ Or la quiere qui la voudra:
+ Jamais mon corps ne la querra.
+
+Dans cette nomenclature de rues, il ne parle que des chambrières qu'on
+louait dans la rue des Lavandières, et des _trusseresses_ de la rue aux
+Commanderesses; mais il cite, d'ailleurs, les rues les plus malfamées,
+sans faire même allusion à la nature de leur mauvaise renommée.
+
+Depuis le _Dit des Rues_ de Guillot, il y a un intervalle de près d'un
+siècle jusqu'à la première ordonnance du prévôt de Paris, qui fixe les
+endroits où la Prostitution pouvait avoir cours sans être exposée à
+une pénalité quelconque. Cette ordonnance rapportée par Delamare est
+du 18 septembre 1367. On pressent déjà l'influence moralisatrice du
+règne de Charles V. Dans cette ordonnance, le prévôt enjoint à toutes
+les femmes de vie dissolue d'aller demeurer dans les bordeaux et lieux
+publics qui leur sont destinés; savoir: «à l'Abreuvoir Mâcon, en la
+Boucherie, en la rue du Froidmantel, près du Clos Bruneau, en Glatigny,
+en la Cour Robert-de-Paris, en Baillehoe, en Tyron, en la rue Chapon,
+en Champ-fleury.» Ce sont les mêmes lieux à peu près que Guillot avait
+désignés dans le _Dit des Rues_, mais leur nombre est infiniment plus
+restreint et l'on doit en conclure que la police prévôtale s'efforçait
+de diminuer les effets déplorables de la débauche, en lui disputant
+le terrain où elle était autorisée à se produire. Le prévôt de Paris
+fait défenses, en outre, à toutes personnes honorables de louer des
+maisons aux femmes de mauvaise vie en aucun autre endroit, sous peine
+de perdre le prix du loyer; il défend aussi à ces femmes d'acheter des
+maisons hors des rues réservées à leur métier, sous peine de perdre ces
+maisons. Celles qui seraient trouvées faisant leur commerce infâme en
+d'autres lieux, pourraient être, sur la réquisition de deux voisins,
+arrêtées par les sergents et amenées prisonnières au Châtelet. Après
+constatation du fait, on les chasserait hors de la ville, en prenant
+sur leurs biens huit sols parisis par chacune d'elles, pour le salaire
+des sergents. Il y a toute apparence que cette mesure de police fut
+exécutée avec une extrême rigueur.
+
+Les asiles de tolérance que le prévôt de Paris accordait à la
+Prostitution étaient des espèces de cours plutôt que des rues entières;
+nous verrons plus tard s'ouvrir de la même façon les cours des
+Miracles, qui renfermaient les gueux et les mendiants, les voleurs
+et les autres malfaiteurs, comme les cours de ribaudie réunissaient
+les femmes publiques et les _hommes dissolus_, leurs ignobles
+complices. L'Abreuvoir Mâcon était, au quatorzième siècle, un groupe
+de masures environnant une ruelle putride qui descendait à la rivière
+près du pont Saint-Michel, au coin de la rue de la Huchette. Cet
+abreuvoir, que les titres de 1272 nomment _Aquatorium Matisconense_
+et _Adaquatorium comitis Matisconensis_, tirait son nom du voisinage
+de l'hôtel des comtes de Mâcon, situé dans la rue qui porte encore
+leur nom. Ce mauvais lieu s'est perpétué au même endroit jusqu'à nos
+jours: il avait une horrible célébrité au seizième siècle, et les
+libertins lui faisaient honneur des impures analogies de son nom,
+qu'ils s'obstinaient à prononcer d'une façon déshonnête. Ce fut sans
+doute à cause de cette grossière équivoque, qu'on essaya de débaptiser
+l'Abreuvoir mâconnais et d'en faire l'_Abreuvoir du Cagnart_, soit
+parce qu'il servait de repaire nocturne aux cagnardiers, rôdeurs
+de rivière, soit plutôt parce que les habitants du bord de l'eau y
+élevaient des canards. En tout cas, il y avait là bien des cagnardiers,
+vagabonds dangereux, qu'on appelait ainsi, selon Pasquier, à cause de
+leur genre de vie, car, à l'exemple des canards, «ils vouoient leur
+demeure à l'eau.» Borel, au contraire, veut que _cagnardier_ dérive de
+_canis_ et dénote des _gens qui vivent en chiens_.
+
+Il est difficile de préciser l'endroit que le prévôt appelle la
+_Boucherie_, sans autre désignation; mais, quoique plusieurs boucheries
+eussent établi leurs étaux dans différents quartiers de la capitale,
+nous présumons qu'il est question de la Grande Boucherie de l'Apport
+de Paris, qui existait depuis le dixième siècle vis-à-vis du Châtelet,
+et qui s'était agrandie successivement, de manière à former une sorte
+de bourg au milieu de la ville. C'était là qu'on tuait et dépeçait les
+bêtes dont la viande se détaillait ensuite dans tout Paris. On comprend
+que la prévôté autorisât le séjour des ribaudes au milieu d'une
+population de ribauds, tels que les bouchers, les écorcheurs et les
+équarrisseurs; il y eut, à toutes les époques et dans tous les pays,
+une marque d'infamie attachée à ces professions qui respiraient l'odeur
+du sang des animaux. Cependant on exigeait certaines conditions de
+moralité chez ceux qui touchaient aux viandes et qui les taillaient aux
+étaux de la Grande Boucherie.
+
+Le Clos Bruneau, dont Guillot avait déjà fixé la réputation, ainsi
+que pour les rues de Glatigny, de Baillehoé et de Tyron, comprenait
+encore, au quinzième siècle, un vaste espace rempli de jardins et
+de vergers, quoique les rues Saint-Jean-de-Beauvais et Saint-Hilaire
+eussent été prises sur le terrain de ce clos: les _bordes_ des femmes
+de mauvaise vie s'étaient répandues de toute ancienneté aux environs du
+clos _Brunel_, et peut-être, dans son enceinte, derrière les haies et
+parmi les vignes. La rue _Froidmantel_, qu'on a nommée alternativement
+_Frementel_, _Fresmantel_, _Fremanteau_, etc., en latin _Frigidum
+mantellum_, et qui est devenue la rue Fromentel, au mépris de son
+étymologie, dut certainement son nom primitif à une comique allusion
+aux ordonnances de saint Louis qui dépouillaient de leur manteau et
+de leur _peliçon_ les femmes convaincues de Prostitution; celles qui
+habitaient cette rue de prostituées étaient donc naturellement privées
+de manteau: de là leur surnom de _dames de Froidmantel_.
+
+Le fief de Glatigny, qui appartenait en 1241 à Robert et à Guillaume
+de Glatigny, avait donné son nom à un labyrinthe de ruelles étroites
+et malpropres que la Prostitution occupait par privilége et dont elle
+avait fait le fameux _Val d'amour_: Guillot, qui s'y engagea en plein
+jour, y avait vu des _dames au corps gent_ qu'il ne craignait jamais
+de rencontrer sur son chemin. La destination impudique de Glatigny a
+persisté jusqu'au dix-septième siècle, où les rues adjacentes furent
+rebâties et mieux habitées. Sauval et ses continuateurs ne nous disent
+pas en quel quartier était située la Cour Robert-de-Paris, et le nom
+sous lequel cette Cour est désignée ne nous aiderait pas à retrouver
+sa situation, si la Taille de 1292 ne fixait pas notre incertitude
+à cet égard. Cette Cour, qui devait être fort petite, puisque
+le rôle de la taille n'y compte que treize personnes imposables,
+attenait à la rue Baillehoé, qui lui servait de corollaire et qui
+rassemblait la même sorte d'habitants. Henri Geraud prétend que la
+rue du Renard-Saint-Merry a été percée sur l'emplacement de la Cour
+Robert-de-Paris. La rue Chapon, qui n'a pas changé de nom, l'avait
+pris au treizième siècle d'un de ses habitants, Robert Beguon, ou
+Begon, ou Capon, que nous supposons avoir été un roi des truands, un
+maître gueux, car _begon_ ou _beguon_ semble dérivé de _beguinus_,
+qui veut dire originairement _quêteur_ ou _mendiant_, en anglais
+_begging_; _capon_, qui vient de _capus_, oiseau de proie ou faucon,
+était synonyme de _beguon_. Nous ne pensons pas que l'on ait attribué,
+par antiphrase, le nom de _Chapon_ à une rue qui se trouvait affectée
+spécialement à la débauche. Enfin, la rue de _Champfleury_, qui, sous
+le nom de rue de la Bibliothèque, conserve toujours religieusement
+ses traditions bordelières, avait été ouverte depuis peu d'années sur
+l'emplacement du _parc_ du Louvre, car, dans la Taille de 1292, elle ne
+figure que pour quatre contribuables. Cette rue de _Champ-fleury_ ne
+se composait donc que de quelques petites maisons, encloses de haies
+et ombragées d'arbres, dans lesquelles la Prostitution n'avait rien à
+redouter du regard curieux des passants, qui ne venaient là que pour y
+trouver ce qu'ils y cherchaient.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+ SOMMAIRE. --Le cabaret du _Char doré_. --La rue de Glatigny.
+ --La rue du _Fumier_. --La rue d'_Enfer_. --La cour _Ferry_. --La
+ maison de Cocatrix. --Le _Caignard_. --Les voûtes de la Calandre
+ et du Marché-Palu. --L'île _de Gourdaine_. --Le _Terrain_ ou _la
+ Motte aux Papelards_. --Les faubourgs. --Le _Champ Gaillard_.
+ --Les quatre tavernes _méritoires_. --Le _Château-de-Paille_.
+ --La taverne de la Mule. --Les _lupanaires_ de l'Université.
+ --Le _Champ-d'Albiac_. --La rue _Gracieuse_. --Les Champs de la
+ _Boucherie_, _Petit_ et de l'_Allouette_. --La rue de l'_Aronde_.
+ --La rue _Gît-le-Coeur_. --La rue _Sac-à-Lie_. --La rue _Bordet_.
+ --Les Cours des Miracles. --Etc., etc.
+
+
+Nous continuons notre voyage pornographique dans le vieux Paris,
+en nous attachant à signaler les rues suspectes qui ne sont pas
+mentionnées comme telles dans le poëme de Guillot, ni dans les
+ordonnances du Châtelet. L'ancien nom de ces rues est presque toujours
+l'enseigne de leur caractère particulier. D'abord, dans la Cité, nous
+constaterons que, malgré l'usage général qui éloignait du centre des
+villes les femmes de mauvaise vie, pour les rejeter au delà des murs
+et, pour ainsi dire, hors de la vie commune, la Prostitution s'était
+maintenue en plusieurs rues autour de Saint-Denis-de-la-Châtre, qui
+avait vu se former la première confrérie de la Madeleine, comme nous
+l'avons rapporté d'après les traditions recueillies par Dubreul et
+Sauval. Il était tout naturel que le voisinage du Val d'Amour de
+Glatigny fût envahi de préférence par les ribaudes, qui y allaient
+_commettre le péchié_, suivant les termes des anciens édits. On peut
+donc affirmer que la plupart de ces horribles ruelles, qui ont disparu
+depuis peu d'années dans les grands travaux de voirie exécutés à
+travers la vieille cité lutécienne, étaient au moyen âge le théâtre
+permanent de la débauche, quoique les règlements de police municipale
+eussent essayé de la circonscrire dans son sanctuaire de Glatigny.
+Les rues des Marmousets, Cocatrix, d'Enfer, de Perpignan et d'autres,
+qui formaient un labyrinthe de maisons entassées l'une sur l'autre,
+privées de jour et d'air, convenaient merveilleusement aux habitudes
+bordelières. Nous savons, par exemple, que la rue de Perpignan s'était
+nommée rue _Charoui_, à cause d'un cabaret du Char doré (_de carro
+aurico_); Guillot a parlé de ce cabaret:
+
+ En Charoui,--bonne taverne achiez ovri.
+
+Toute taverne devenait, au besoin, un lieu de Prostitution. Cette
+taverne de Charoui devait être accompagnée d'un jardin planté de
+roses, puisque la rue prit successivement les noms significatifs de
+_Champrousiers_, de _Champflory_ et de _Champrosy_. Ce champ de roses
+n'était peut-être qu'une image du plaisir qu'on allait chercher dans
+ce cabaret, qui fut remplacé par un jeu de paume, d'où la rue tira son
+dernier nom de _Panpignon_ ou _Perpignan_.
+
+Le nom de _Val d'Amour_ s'appliquait plus particulièrement à l'entrée
+fort étroite de la rue de Glatigny, qui descendait vers la rivière
+et qui menait au port Saint-Landry. Le long de ce petit port, où
+venaient atterrir quelques barques chargées de bois et de blé,
+régnait une ceinture de maisons qui, accrochées l'une à l'autre et se
+soutenant à peine, baignaient dans l'eau leurs pieds vermoulus; ces
+maisons appartenaient de droit à la plus abjecte Prostitution, que
+nous verrons partout se réfugier aux bords des fleuves. La rue humide
+et ténébreuse, que ces hideuses masures formaient par derrière, se
+nommait tantôt rue du _Port-Saint-Landry-sur-l'Yeau_, et tantôt rue
+du _Fumier_. La famille des Ursins ne craignit pas d'y faire bâtir un
+hôtel où demeura un des membres les plus illustres de cette famille,
+Juvénal des Ursins, prévôt des marchands et chancelier de France sous
+Charles VI. La présence de ce grave personnage dans une rue si mal
+famée ne servit qu'à lui faire changer de nom, elle se nomma dès lors
+rue des Ursins; mais son extrémité inférieure (_via inferior_) fut
+appelée rue _d'Enfer_, par allusion à la damnable vie que menaient
+ses habitants. Nous avons déjà hasardé une conjecture, peut-être
+téméraire, à l'endroit de la rue des Marmousets, que Guillot semble
+nous représenter comme fréquentée par des ribauds, plus encore que
+par des ribaudes. Cependant, une liste des rues de Paris, que l'abbé
+Lebeuf estime avoir été dressée en 1450, enregistre cette rue sous le
+nom de rue _des Marmouzètes_. Nous savons aussi qu'un grand logis, dit
+maison des Marmousets (_domus Marmosetarum_), auquel on montait par
+des degrés extérieurs, y a existé jusqu'au seizième siècle. Ce logis
+renfermait-il une cour de ribaudie? Près de là, il y avait un lieu de
+cette espèce nommé la _cour Ferry_, qui avait donné son nom à la rue
+des Trois-Canettes. Faut-il encore reconnaître un lieu analogue dans
+la maison de Cocatrix (_domus Coquatricis_), qui attenait à celle des
+Marmousets et portait le nom de la rue où il était situé? Cette rue,
+que les archéologues de Paris prétendent honorée du nom d'un bourgeois
+qui l'habitait au treizième siècle, pourrait plutôt, à cause de son
+vilain renom, offrir un champ curieux à l'étymologie. Ainsi, dans
+notre vieille langue, _cocatre_ signifie un _chapon châtré à demi_;
+_cocatrix_ est, au propre, un lézard qui s'engendre dans les puits et
+les citernes; au figuré, c'est une fille de joie qui fait des _coues_
+et des _coqs_, suivant l'expression facétieuse d'un vieux conteur. Dans
+la _Verba erotica_ de son édition de Rabelais, le docte De l'Aulnaye
+définit _Cocquatris_, une prostituée. A l'appui de cette définition,
+et pour ne laisser aucun doute sur les anciennes franchises de la rue
+Cocatrix, les auteurs de la grande _Histoire de Paris_, Félibien et
+Lobineau, ont extrait des registres du parlement les premières lignes
+d'un arrêt qui commence ainsi: «Du mardi, 15e jour de juin 1367, entre
+Jehanne la Peltiere, appelante, d'une part, maistre Jehan d'Alcy et les
+autres habitants de la rue des Marmouzets, d'autre part. L'appelante
+dict qu'elle demeure en la rue Coquatrix, qui est foraine, où il y a
+eu bordel, de si longtemps, qu'il n'est mémoire du contraire, etc.» Ce
+passage prouve, en outre, que les rues où il y avait _bordel_ étaient
+regardées comme _foraines_, c'est-à-dire étrangères au régime et au
+droit commun de la voirie ordinaire.
+
+A l'opposite des mauvais lieux de Glatigny, on trouvait encore dans
+la Cité d'autres asiles de Prostitution connus seulement des plus vils
+vagabonds. C'étaient le _Caignard_ et les voûtes de la Calandre et du
+Marché-Palu. Quoique l'aspect de ces lieux-là soit encore aujourd'hui
+aussi triste que répugnant, on se ferait difficilement une idée de
+ce qu'ils étaient aux treizième et quatorzième siècles, lorsqu'ils
+servaient de repaire nocturne à la débauche la plus immonde. La rue de
+la Calandre, par son nom emprunté à une petite alouette babillarde,
+caractérisait les assemblées de femmes, qui s'y tenaient du matin au
+soir, et qui ne faisaient que _jargonner et débattre_, quand elles ne
+péchaient pas. Cette rue, pleine de boues et d'immondices, conduisait
+au Marché-Palu, dont le nom annonce un étang ou marais (_palus_),
+et qui n'était qu'un cloaque, un _trou punais_, comme on disait
+en ce temps. Mais ce n'étaient que roses auprès des ruelles qui y
+aboutissaient et qui ne furent fermées qu'au milieu du dix-septième
+siècle. Une de ces ruelles, qui, du temps de Sauval, existait encore en
+partie entre les premières maisons du Petit-Pont et quelques maisons
+du Marché-Neuf, s'appelait le _Caignard_, «à cause, dit Sauval (t.
+I, page 174), qu'elle servoit de passage aux hommes et aux femmes de
+mauvaise vie, qui y passoient, en se retirant, la nuit, sous les logis
+du Petit-Pont, où ils menoient une étrange vie.» Enfin, la Prostitution
+errante avait encore dans la Cité deux champs de foire nocturne, l'un
+sous les saussaies d'une petite île, qui, nommée l'_île de Gourdaine_
+au quinzième siècle, et l'_île aux Vaches_ trois siècles auparavant,
+forma depuis la pointe occidentale de l'île de la Cité, et l'autre,
+sur un monticule qui s'élevait à l'extrémité orientale et qui s'est
+toujours nommé le _Terrain_. Ce monticule, que les décombres provenant
+de la reconstruction de Notre-Dame avaient exhaussé dans le lit de la
+rivière, et que le chapitre de la cathédrale s'était approprié sans en
+tirer parti, devenait tous les soirs le rendez-vous des débauchés et de
+leurs méprisables instigateurs: on l'avait surnommé, pour cette raison,
+dès l'année 1258, _la Motte aux Papelards_ (_Motta Papelardorum_.) Une
+citation, tirée d'un sermon de Robert de Sorbon, sur la Conscience,
+nous fera comprendre dans quel sens équivoque le peuple employait
+ici le mot _Papelards_ pour désigner les honteux poursuivants des
+femmes perdues: _Imo propter hoc dicuntur papelardi, quia frequentant
+confessiones._ Il est remarquable que le sermon de Robert de Sorbon,
+où Ducange a pris cette citation singulière, est presque contemporain
+du baptême de ce _terrain_ ou _terrail_ (_terrale_), où les Papelards
+trouvaient à qui parler. Quant à l'île de la Gourdaine, qui avait été
+l'_île aux Vaches_, suivant d'anciens titres que les archéologues n'ont
+pas tenté d'expliquer, son nom a des analogies ou des accointances
+avec _goudine_, _gourgandine_ et _gordane_, qui étaient synonymes de
+_prostituée_. Cette île-là, d'ailleurs, dans laquelle furent brûlés
+les Templiers sous le règne de Philippe le Bel, paraît avoir été un
+lieu de supplice consacré particulièrement à la punition des crimes
+obscènes, parce qu'on voulait tenir à distance du peuple les coupables
+qui s'étaient souillés de cette espèce de crime et qui pouvaient être
+un objet de scandale à leurs derniers moments.
+
+Dans le quartier de l'Université, qui renfermait tant de rues désertes,
+tant de clos et de champs inhabités, tant de _bordes_ et de tavernes,
+la Prostitution avait une foule de retraites que les sergents du
+Châtelet et n'osaient pas violer et dans lesquelles affluait jour et
+nuit la gent écolière. La définition que fait de la vie des faubourgs
+une ordonnance de Henri II, en 1548, peut être appliquée à l'état
+de ces mêmes lieux, deux ou trois siècles auparavant: «Plusieurs des
+maisons desdits faubourgs ne sont que retraites de gens malfaisants,
+taverniers, jeux et bourdeaux, et la ruine d'un grand nombre de jeunes
+gens qui, alléchez et attirés d'oisiveté, consument et perdent là
+profusément leur jeunesse.» Il est aisé d'imaginer les besoins de
+débauche qui dominaient cette population universitaire, composée de
+robustes compagnons ayant la plupart âge d'homme et souvent pervertis
+par la fainéantise et la misère. Les ordonnances de saint Louis
+n'avaient autorisé que deux asiles de ribaudes, l'Abreuvoir Mâcon et
+Froidmantel, près le clos Bruneau, dans l'Université; mais Guillot nous
+a signalé six ou sept rues où s'exerçait ouvertement la Prostitution.
+Les écrivains du même temps, Jacques de Vitry surtout, nous apprennent
+que chaque maison du quartier des Écoles contenait au moins un mauvais
+lieu. Alain de l'Ile, _le docteur universel_, disait des écoliers de
+son temps, qu'ils aimaient mieux contempler les beautés des jeunes
+filles que les beautés de Cicéron. Ce sont les Flamands que Jacques
+de Vitry représente comme plus corrompus que les autres: «Ils sont
+prodigues, dit-il, aiment le luxe, la bonne chère et la débauche, et
+ont des moeurs très-relâchées.» Il fallait une quantité prodigieuse de
+femmes de bonne volonté, pour satisfaire les passions de cette jeunesse
+indisciplinée, qui s'en allait par bandes à ses plaisirs comme à ses
+études. Rabelais, dans son _Pantagruel_, en nous racontant les exploits
+de Panurge, nous apprend que la police municipale n'avait pas encore
+d'action, au seizième siècle, sur les franchises de l'Université, et
+que l'ombre d'un écolier mettait en fuite les sergents du guet: il
+résulte de là que les femmes dissolues se trouvaient placées sous
+la sauvegarde des écoliers, qui les tenaient hors de la portée des
+règlements du Châtelet. Outre les rues de la Plâtrière, des Cordeliers,
+du Bon-Puits, des Noyers, des Prêtres-Saint-Séverin, etc., où
+l'auteur _du Dit des Rues de Paris_ confesse avoir rencontré _mainte
+meschinète_, nous sommes surpris qu'il n'en ait pas trouvé davantage au
+_Champ-Gaillard_ et au _Champ-d'Albiac_. Le _Champ-Gaillard_ était une
+place ou plutôt un préau qui s'étendait le long des murs de l'enceinte
+de Philippe-Auguste, depuis la porte Saint-Victor jusqu'à la porte
+Saint-Marcel; la rue qu'on ouvrit sur ce terrain au treizième siècle
+prit le nom de rue _des Murs_, à cause de sa situation; on l'appela
+ensuite rue _d'Arras_, lorsqu'on y fonda un collége, ainsi nommé,
+en 1332; mais le peuple qui l'avait qualifié de _Champ-Gaillard_,
+pour exprimer sa destination nocturne, ne lui retira pas ce nom,
+que justifiait d'ailleurs l'établissement d'une ribaudie fréquentée
+surtout par les écoliers. Ce mauvais lieu avait encore assez de
+célébrité au seizième siècle, pour que Rabelais, qui n'en parlait
+pas vraisemblablement par ouï-dire, l'ait cité, seulement avec trois
+autres, pour caractériser les désordres des écoliers de Paris: c'est
+dans le chapitre VI du second livre, où le Limousin qui contrefaisait
+le langage français raconte les faits et gestes de ses pareils:
+«Certaines diecules, nous invisons les lupanaires de Champ-Gaillard,
+de Matcon, de cul-de-sac de Bourbon, de Hueleu, et, en ceste ecstase
+venereique, inculcons nos veretres ès penetissimes recesses des
+pudendes de ces meretricules amicabilissimes.» Le langage de l'écolier
+limousin, qui écorchait le latin et croyait pindariser, est assez
+inintelligible, par bonheur, pour qu'on ose le rapporter comme un
+monument de la grammaire érotique de l'Université.
+
+Dans le même chapitre de Rabelais, il est aussi question de quatre
+cabarets qui devaient être aussi mal famés que les bourdeaux, puisque
+nous savons, par plusieurs ordonnances de la prévôté, que la plupart
+des _caves_ et tavernes où l'on donnait à boire étaient tenues par
+des femmes publiques ou par leurs maquignons, ou _courratiers_. «Puis,
+nous cauponisons, dit l'écolier à Pantagruel, ès tabernes méritoires
+de la Pomme-de-Pin, du Castel, de la Maddelaine et de la Mulle.» Voilà
+bien les _tabernæ meritoriæ_ des historiens romains, notamment de
+Suétone, qui nous prouve par là que le mot _meretrix_ a été tiré du
+verbe _mereri_ et du substantif _meritum_. Mais nous ne chercherons
+pas à fixer, au moyen d'une dissertation archéologique, l'emplacement
+de ces quatre tavernes _méritoires_, et nous nous bornerons à faire
+remarquer que leurs noms semblent concorder avec ceux des rues où elles
+étaient sans doute situées; ainsi la rue _de la Madeleine_ et la rue
+_de la Pomme_ dans la Cité, sont devenues depuis le quatorzième siècle
+la rue de la Licorne et la rue des Trois-Canettes, tout en conservant
+leurs cabarets à l'enseigne de la Madeleine et de la Pomme-de-Pin;
+la rue _du Châtel_ ou _du Château-Fètu_ se composait d'une partie de
+la rue de la Ferronnerie, aboutissant à la rue de l'Arbre-Sec, et une
+maison, dite le _Château-Fètu_ ou _Château-de-Paille_, dont l'origine
+n'est pas connue, a subsisté longtemps entre l'église de Saint-Landri
+et la rivière: la place n'était-elle pas bien choisie pour y mettre
+un cabaret et le reste? Quant à la taverne de la Mule, il faut aller
+la chercher jusque dans la rue du Pas-de-la-Mule, que la fondation de
+la place Royale n'a pas débaptisée de son vieux nom, en lui imposant
+celui de rue Royale qu'elle n'a pas gardé. Nous ne craignons donc
+pas de comprendre, dans l'inventaire des mauvais lieux de Paris, ces
+quatre cabarets fameux, qui sont mentionnés souvent par les poëtes
+et les conteurs du seizième siècle. Mais cette digression sur les
+cabarets nous a un peu écarté des _lupanaires_ de l'Université, que
+nous n'avons pas la prétention de connaître tous. La rue Gracieuse,
+qui a porté d'abord le nom de rue _d'Albiac_, avait été bâtie sur un
+terrain qu'on appelait le _Champ-d'Albiac_, et qui était, de temps
+immémorial, consacré à la Prostitution: les asiles qu'elle y avait
+occupés par droit héréditaire, ne furent détruits qu'en 1555, comme
+nous le verrons sous cette date. Les antiquaires étymologistes ont
+trouvé, dans les Comptes de Paris, le nom d'une famille d'_Albiac_ et
+celui d'une famille _Gracieuse_, qu'ils nous donnent pour les parrains
+rivaux de cette même rue, si mal habitée à toutes les époques; mais, si
+nous hasardons une conjecture plus analogue au caractère de ce lieu-là,
+nous aimons mieux reconnaître dans le nom d'_Albiac_ une allusion aux
+Albigeois (_Albiaci_ et _Albigenses_), qui étaient des hérétiques,
+non-seulement en religion, mais encore en amour, suivant l'opinion
+populaire qui confondait sous la dénomination d'_Albigeois_ et
+d'_Albiacs_ tous les débauchés perdus de vices et souillés d'impuretés.
+Le Champ-d'Albiac devait donc être le champ de foire de ces impuretés,
+et la rue qui s'ouvrit sur ce repaire, sans le purifier, fut surnommée
+_Gracieuse_, par moquerie ou par antinomie.
+
+Il y avait d'autres _champs_ où les ribaudes tenaient leurs _bouticles
+au péché_, tels que le _champ de la Boucherie_, près de la rue des
+Mauvais-Garçons; le _champ Petit_, près de la rue du Battoir; le
+_champ de l'Allouette_, etc. Le mot _champ_ désigne ordinairement un
+endroit où l'on vend et où l'on achète. Mais, en nous renfermant dans
+la catégorie des rues et ruelles impures, nous ne pouvons oublier la
+rue de _l'Aronde_ ou de l'Hirondelle, voisine de l'Abreuvoir Mâcon,
+que Rabelais, peu avare d'étymologies ordurières, appelle _Matcon_.
+Cette rue de l'Hirondelle, qui se cache noire et infecte derrière
+les maisons du quai Saint-Michel, avait tiré son nom de l'enseigne
+d'un lieu de débauche. Près de là, il serait facile de découvrir une
+équivoque très-significative dans le nom de la rue Gît-le-Coeur, qui
+a été appelée tour à tour, par corruption malicieuse ou involontaire,
+_Villequeux_, _Guillequeux_, _Gilles-Queux_, _Gui-le-Comte_, etc. A peu
+de distance de cette rue (à propos de laquelle il faut sous-entendre
+la spirituelle parenthèse de Boufflers: _Je dis_ LE COEUR, _par
+bienséance_), on avait encore la rue Pavée, que les bonnes langues
+nommaient tout au long rue _Pavée-d'Andouilles_. Les rues voisines,
+dont les anciens noms accusent l'ancienne industrie, furent également
+infestées de femmes de mauvaise vie; la rue _Sac-à-Lie_, sobriquet
+donné à ces sortes de femmes, est devenue rue Zacharie; la rue de
+l'Éperon se nommait rue de _Gaugai_ (_Gautgay_, plaisir gai) et
+annonçait ainsi le genre de passe-temps qu'on y trouvait. Enfin, c'est
+dans ce dédale de ruelles, qui avaient remplacé le vignoble de Laas ou
+Liaas, où la Prostitution errante promenait ses amours; c'est entre
+la rue de Hurepoix et la rue Poupée, que nous voudrions retrouver le
+_lupanaire du cul-de-sac de Bourbon_, que les commentateurs de Rabelais
+transportent près du Louvre. En un mot, le quartier de l'Université
+était plus riche en lieux de débauche, ou du moins, plus peuplé de
+filles de joie, que tous les autres quartiers de Paris; et cela n'a
+pas besoin de preuves, si l'on considère les habitudes licencieuses
+des écoliers, qui ne sortaient guère des limites de leur domaine et
+qui avaient chez eux assez de _chière-lie_, comme ils disaient, pour
+n'en point chercher ailleurs. Mais les savants qui ont écrit sur les
+rues de Paris se sont attachés à les réhabiliter dans leurs vieux
+noms et dans leurs vieilles traditions pornographiques; ils n'ont pas
+remarqué que ces noms de rues, nés la plupart d'une boutade populaire,
+avaient passé aux hommes plutôt que des hommes aux rues, et ils n'ont
+presque jamais tenu compte de l'autorité de l'étymologie. Ainsi, quand
+ils veulent étudier l'origine du nom de la rue _Bordet_, qui part
+de la fontaine Sainte-Geneviève et monte jusqu'à la rue Mouffetard,
+à l'endroit même où était la porte Bordelle, qui lui a légué son
+nom, ils prétendent qu'un personnage, nommé Pierre de Bordelles (_de
+Bordelis_), demeurait dans cette rue au douzième siècle, et qu'il y a
+naturellement laissé un nom qu'on ne saurait interpréter à mal. «C'est
+une erreur populaire, disent les auteurs du _Dictionnaire historique
+de la ville de Paris_, de croire qu'à cause de la ressemblance de nom,
+cette rue ait été autrefois affectée à la débauche.» Il est certain
+pourtant que Pierre de Bordelles avait été qualifié ainsi dans les
+actes, parce qu'il possédait une maison dans cette rue, qui fut nommée
+_Bordelles_, _Bourdelle_ et _Bordel_, en raison de son usage primitif
+et des nombreuses _bordes_ que l'enceinte de Paris avait comprises
+dans ses murs. La rue Bourdelle, qui conduisait à la porte du même
+nom, ne fit rien pour donner un démenti à ce nom malhonnête, que
+confirmait encore le voisinage d'un _Champ Gaillard_, qui se changea en
+_Chemin-Gaillard_, lorsqu'on y perça une rue, et qui est maintenant la
+rue Clopin, nom moderne où se reflète encore la tradition des mauvaises
+moeurs de toutes ces rues attenantes aux murs d'enceinte et aux portes
+de la ville.
+
+[Illustration:
+ Marckl Del.
+ Imp. de Drouart, r. du Fouarre, 11, Paris.
+ Outhwaite, sc.
+
+ La Cour des Miracles de Paris.
+]
+
+Il ne nous reste plus qu'à indiquer la place topographique de certaines
+cours de ribaudie, qu'on qualifiait de _Cours des Miracles_, parce que
+les gueux, qui s'y rassemblaient et qui simulaient les plus hideuses
+infirmités pour émouvoir la commisération publique, sortaient de là
+boiteux, culs-de-jattes, aveugles, manchots, lépreux et couverts
+d'ulcères, et rentraient le soir ingambes, joyeux et dispos, pour
+faire la débauche toute la nuit. Ces cours des miracles renfermaient
+une population de voleurs, de mendiants, de vagabonds, de ladres et
+de créatures abjectes qui n'avaient conservé de la femme que le nom
+qu'elles déshonoraient. La plus ancienne de ces cavernes d'infamie
+était celle de la Grande-Truanderie, qui envoya des colonies dans tous
+les quartiers de Paris où la police prévôtale leur permit d'ouvrir
+une cour. Les deux grandes succursales de la Truanderie furent _les
+petites maisons du Temple_, ou _les loges des Aumônes_ dans la rue des
+Francs-Bourgeois au Marais, et la _Cour des Miracles_, par excellence,
+près des Filles-Dieu, entre les rues Saint-Denis et Montorgueil. On
+comptait, en outre, plus de vingt cours ou repaires de la même famille,
+où l'on menait la même vie de désordre et de turpitude. Il suffira
+de citer la Cour de la Jussienne, dans la rue Montmartre, à côté de
+la chapelle des prostituées, dédiée à sainte Marie l'Égyptienne; la
+Cour Gentien, dans la rue des Coquilles; la Cour Brisset, dans la rue
+de la Mortellerie; la Cour de Bavière, dans la rue Bordet; la Cour
+Sainte-Catherine et la Cour du roi François, dans la rue du Ponceau;
+la Cour Tricot, dans la rue Montmartre; la Cour Bacon, dans la rue
+de l'Arbre-Sec, etc. Sauval dit, en parlant des hôtes dangereux de
+la rue des Francs-Bourgeois: «A toute heure, leur rue et leur maison
+étoient un coupe-gorge et un asile de débauche et de prostitutions.»
+Sauval fait encore un tableau plus effrayant de la principale Cour des
+Miracles, qu'il avait pu voir dans toute sa splendeur, lorsqu'elle
+servait de refuge à tout ce qu'il y avait de plus criminel, de plus
+impur, de plus ignoble dans le peuple de Paris. C'était là que la
+Prostitution, à l'ombre de l'impunité, atteignait le dernier degré du
+vice.
+
+Cette Cour des Miracles avait eu autrefois une étendue considérable;
+mais elle se trouva insensiblement resserrée entre la rue Montorgueil,
+le couvent des Filles-Dieu et la rue Neuve-Saint-Sauveur; elle ne se
+composait plus que d'une place irrégulière et d'un cul-de-sac boueux
+et puant: «Pour y venir, dit Sauval, il se faut souvent égarer dans
+de petites rues, vilaines, puantes, détournées; pour y entrer, il faut
+descendre une assez longue pente de terre, tortue, raboteuse, inégale.
+J'y ai vu une maison de boue à demi-enterrée, toute chancelante de
+vieillesse et de pourriture, qui n'a pas quatre toises en carré, et où
+logent néanmoins plus de cinquante ménages chargés d'une infinité de
+petits enfants légitimes, naturels et dérobés.» Sauval, qui a recueilli
+des détails si curieux sur les habitants des cours des Miracles, ne
+nous apprend rien malheureusement des femmes que le _royaume argotique_
+enrôlait sous le gouvernement du _grand Coesre_. On regrettera
+davantage de n'avoir pas un portrait physique et moral de ces sujettes
+du roi des gueux et des argotiers, en sachant une étrange particularité
+de leur infâme métier. «Des filles et des femmes, raconte Sauval, les
+moins laides se prostituoient pour deux liards, les autres pour un
+double, la plupart pour rien. La plupart donnoient souvent de l'argent
+à ceux qui avoient fait des enfants à leurs compagnes, afin d'en avoir
+comme elles, et de gagner par là de quoi exciter la compassion et
+arracher les aumônes.» Le tarif des prostituées de la grande Cour des
+Miracles était sans doute le plus humble qu'une femme pût demander
+pour prix de ses honteuses complaisances; mais il faut faire observer
+que deux liards du temps de Sauval valaient environ dix sous de notre
+monnaie, et que le double denier tournois représentait les deux tiers
+d'un liard, c'est-à-dire trois sous au cours actuel. Nous doutons que
+le taux de la Prostitution soit jamais descendu plus bas.
+
+On comprend que cette espèce de Prostitution était tout à fait hors de
+l'action de la police du Châtelet. Les malheureuses qui l'exerçaient,
+protégées par les franchises des cours des Miracles, appartenaient
+à la race cosmopolite des gueux et des voleurs qui peuplaient ces
+asiles du crime. Elles étaient couvertes de haillons et squalides de
+malpropreté; la plupart, qui avaient du sang de _cagot_ ou de bohémien
+dans les veines, se distinguaient par leur laideur repoussante, leur
+teint basané, leurs cheveux crépus et leur odeur infecte; celles
+dont la peau était blanche et la chevelure blonde, passaient pour
+jolies, et servaient, comme telles, d'amorce aux étrangers que leur
+mauvaise étoile égarait à la nuit tombante aux environs d'une cour des
+Miracles. La belle, dressée à cette espèce de chasse, aiguillonnait
+la convoitise de la proie qu'elle guettait au coin d'une rue: tantôt
+elle se montrait en larmes et inventait une fable propre à exciter
+la compassion de celui qui l'interrogeait; tantôt elle allait à la
+rencontre de l'imprudent qui s'offrait à elle, et sous mille prétextes
+elle l'entraînait à sa suite; tantôt elle lui adressait des injures et
+des provocations, pour le forcer à entrer en débat avec elle et pour
+avoir une occasion de crier au secours: alors, ses complices, père,
+frères, amis, accourant à sa voix, se jetaient sur l'homme qu'elle
+accusait d'une insulte imaginaire et qu'on dépouillait sous ses yeux,
+en le maltraitant, en l'assassinant même, s'il cherchait à se défendre.
+Le même sort attendait l'infortuné, quand il s'était laissé séduire par
+cette sirène de carrefour et qu'il avait eu le courage de la suivre
+dans son bouge: c'était encore un père, un mari, un frère qui venait
+lui demander compte d'une séduction qu'on ne lui donnait pas toujours
+le temps d'accomplir, et de gré ou de force il devait payer une rançon,
+dans laquelle on comprenait tout ce qu'il portait sur lui, sans
+excepter ses vêtements. Heureux si on lui permettait de s'en aller en
+chemise, sain et sauf! Il n'est pas besoin de dire que, quant aux ruses
+et à la théorie de cette pipée amoureuse, le père les enseignait à sa
+fille, le mari à sa femme, le frère à sa soeur. Les enfants, dès leur
+bas âge, étaient livrés à la merci de la plus exécrable corruption; ils
+faisaient de leur corps une pâture, vendue, abandonnée, sacrifiée à la
+lubricité de leurs parents ou de leurs maîtres; ils n'avaient aucune
+notion du bien et du mal, surtout dans les choses qui intéressent la
+pudeur: fille ou garçon, leur premier pas dans la vie les menait à
+la Prostitution la plus éhontée, et ils ne sortaient plus de cette
+fange, quand ils y avaient mis le pied. C'était là, de tout temps,
+la pépinière des prostituées, qui en sortaient pour chercher fortune
+et qui y rentraient quand elles étaient devenues vieilles sous le
+harnois. Elles continuaient leur métier, à vil prix, et si elles ne
+trouvaient plus même deux liards ou un double pour salaire, elles se
+résignaient à changer d'industrie, et, selon leur degré de capacité,
+elles tiraient des horoscopes, lisaient l'avenir dans les lignes de la
+main, préparaient des breuvages d'amour, des philtres, des amulettes,
+ou vendaient de la graisse et des cheveux de pendus, pour les maléfices
+et les opérations magiques.
+
+Il ne faut pas croire que les propriétaires des maisons d'une rue
+affectée au service de la débauche publique fussent très-empressés
+à se soustraire à cette honteuse servitude qui leur procurait de
+grands bénéfices. Nous voyons, au contraire, d'après les actes d'un
+procès souvent renouvelé à l'occasion de la rue Baillehoé, que la
+destination même d'une rue de ce genre constituait un privilége fort
+avantageux en faveur de ses propriétaires ou de ses locataires, qui
+se montraient toujours jaloux de le défendre et de le conserver. Ce
+procès, dont nous retrouvons les traces çà et là dans les registres
+du parlement, dura plus d'un siècle et se renouvela sous toutes
+les formes entre les parties intéressées, qui étaient, d'une part,
+certains bourgeois, possesseurs des maisons de cette rue infâme, et
+d'autre part, le curé et les chanoines de Saint-Merry. Le prévôt
+de Paris et le roi, alternativement, intervenaient dans le débat
+et l'embrouillaient davantage par des édits et des ordonnances
+contradictoires. Le parlement, saisi de l'affaire à son tour, ménageait
+les uns et les autres, prononçait des arrêts, ordonnait des enquêtes
+et ne se sentait pas le courage d'anéantir des droits fondés par la
+législation de saint Louis et confirmés par un long usage. Un arrêt du
+24 janvier 1388, rapporté dans les preuves de l'_Histoire de Paris_,
+par Félibien et Lobineau (t. IV, p. 538), nous fait connaître l'état
+de la question et les prétentions réciproques des parties en litige.
+Le chevecier, le curé et les chanoines avaient obtenu des lettres
+royaux qui supprimaient définitivement la Prostitution dans la rue
+Baillehoé, et une ordonnance du prévôt de Paris, nouvellement élu, Jean
+de Folleville, enjoignit aux femmes publiques qui habitaient cette rue
+de vider les lieux sur-le-champ; comme ces femmes se voyaient soutenues
+par les propriétaires des maisons qu'elles occupaient, elles ne se
+pressaient pas d'obéir à l'ordonnance de l'expulsion: le prévôt envoya
+des archers qui les firent sortir de vive force et des maçons qui
+murèrent l'entrée de leurs logis. Les propriétaires lésés dans leurs
+intérêts et indignés de cet abus d'autorité, portèrent plainte devant
+le parlement et mirent en cause le chevecier, le curé et les chanoines
+de Saint-Merry, qu'ils accusaient d'avoir trompé la religion du roi
+et du prévôt. Ces honnêtes propriétaires avaient remis leurs pleins
+pouvoirs à trois d'entre eux, Jacques de Braux, dit Jacobin, Philippe
+Gibier et Guillaume de Nevers. Voici les arguments que chaque partie
+faisait valoir en faveur de sa cause, qui fut sans doute plaidée à fond
+en audience solennelle par les meilleurs avocats du barreau de Paris.
+
+Le chevecier, le curé et les chanoines disaient que le roi saint Louis
+avait ordonné que les ribaudes ne demeurassent point _en lieux et rues
+honnêtes_; le prévôt de Paris, qui était alors en charge, décida que
+la rue Baillehoé était dans les conditions d'honnêteté prescrites par
+l'ordonnance, et il chassa de cette rue les ribaudes, en condamnant
+à l'amende, c'est-à-dire _au quadruple du louage_, les _seigneurs_
+des maisons louées à ces femmes dissolues: «La rue, ajoutent les
+défendeurs, est près de belles et grandes rues notables, où il demeure
+plusieurs bourgeois et plusieurs bourgeoises et les chanoines et
+chapelains de ladite église. En outre, plusieurs inconvénients s'en
+sont ensuis et pourroient plusieurs plus grands inconvénients ensuir;
+car, se aulcun houillier ou ribault tuoit un homme, il seroit près de
+l'église où il pourroit se retraire; et est la rue belle et honneste
+pour aller à Saint-Merry et pour aller d'icelle rue en la Verrerie; et
+en telles rues si honnestes ne doivent demeurer femmes folieuses. Item,
+que la rue est près du moustier, et près du moustier telles femmes ne
+doivent point demourer, et c'est le chemin par lequel les chanoines et
+chapelains doivent aller à l'église.»
+
+Les demandeurs répondaient «qu'il est expédient que telles femmes
+soient emprès les rues publiques, que en forsbourgs, et y sont faits
+moins de maux et inconvénients que en rues foraines; que la rue
+est estroicte et n'est bonne que à ce mestier et n'y a que petites
+bouticles, et s'aucun y faisoit aucun delict, il ne s'en pourroit
+fouir que par grande rue et honneste, et seroit plustost prins que se
+tel delict estoit faict loing de grande rue: et de tout tems telles
+femmes ont demouré en ladite rue; et anciennement y souloit avoir une
+porte, et, pour un inconvénient qui advint dans ladite rue, la porte
+fut abattue, et depuis tousjours y ont demeuré.» Ils rappelaient, à cet
+égard, que sous le règne de Charles V, Hugues Aubriot, prévôt de Paris,
+ayant visité les _bordiaux_, en supprima plusieurs et laissa subsister
+celui de Baillehoé, par cette raison que les _gens honteux oseroient
+mieux y aller_ que dans d'autres. Ils prétendaient que l'église de
+Saint-Merry avait intérêt même à ce que la destination de la rue ne
+fût pas changée, «pour les rentes qui en vallent mieux, et ce dit
+raison escripte, que: _in virorum honestorum domibus sæpe lupanaria
+exercentur_, etc. Dieu mercy, oncques mal ne fut fait en Baillehoé!»
+Ils arguaient des ordonnances de saint Louis qui avait voulu
+qu'_il y eût bourdel_ en Baillehoé, comme en Glatigny et en la Cour
+Robert-de-Paris: «par ainsi volt que près de la Verrerie eust telles
+femmes, et maintenant n'en a plus aucunes en la Cour Robert-de-Paris;
+par conséquent, il est expédient qu'elles demeurent en Baillehoé.»
+Ils objectaient, de plus, que cette petite rue n'était pas le passage
+naturel pour aller à l'église, et que la grande rue Saint-Merry y
+conduisait plus directement; on pouvait aussi, se dispenser d'y faire
+passer le corps de Nostre-Seigneur, quand on le portait aux malades,
+quoiqu'on ne fît pas scrupule de le porter souvent par la rue Tiron,
+qui n'était pas plus honnête «et est expédient, concluaient-ils,
+que le bordiau soit près de l'église, car combien de telles femmes
+pèchent, elles ne sont point du tout damnées, et est expédient qu'elles
+voisent aucune fois à l'église: ce qu'elles font plustost quand elles
+sont près que si elles estoient loing. Et n'est pas inconvénient que
+bordiaux soient près de l'église, car nous veons que Glatigny est
+proche de Saint-Denis de la Chartre, l'une des plus dévotes églises
+de cette ville et aussy près de Saint-Landry.» Les défendeurs, dans
+leur réplique, évitèrent de toucher à une question aussi épineuse
+que celle de la convenance du voisinage des églises et des bordiaux;
+ils se bornèrent à dire que la lettre de l'ordonnance de saint Louis
+s'opposait à ce que les femmes de mauvaise vie demeurassent auprès des
+églises, et ils citèrent un texte de loi romaine à l'appui de cette
+décision: _Deterius est quod penès sacrosanctas ædes morentur._ «Et
+de droit naturel, ajoutaient-ils avec tristesse, il n'est si petit
+en ceste ville, qui ne puet requérir et faire vuider icelles femmes
+d'auprès sa maison; par plus forte raison, le chevecier qui est curé:
+qui fault aller à matines et aux autres heures, et aller à toutes
+heures pour baptiser enfants et anulleer malades et porter _corpus
+Domini_, c'est le plus droict chemin d'aller de l'église Saint-Merry ez
+rue de la Brille (sans doute la rue du Poirier) et Simon-le-Franc, et
+de venir les bourgeoises à l'église par Baillehoé.»
+
+Nous ne savons pas positivement à quelle époque se termina le procès,
+et nous devons regarder comme un de ses derniers épisodes l'ordonnance
+de Henri VI, roi d'Angleterre et de France, qui se déclara, en
+1424, pour le curé et le chapitre de Saint-Merry. Il est probable
+néanmoins que, malgré toutes les ordonnances royales ou prévôtales, la
+Prostitution n'abandonna jamais une rue dont elle avait _joui et usé
+par tel et si long temps, que ne est mémoire du contraire_. Mais le
+curé de Saint-Merry se vengea, dit-on, d'un des _seigneurs_ de cette
+rue, qu'il avait eu pour adversaire dans l'affaire des _bouticles
+au péché_, et il le fit condamner, par l'officialité, à faire amende
+honorable, un dimanche après la messe, devant la porte de l'église,
+comme coupable d'avoir mangé de la viande un vendredi. Ce n'est pas
+tout; le chapitre, ayant enfin triomphé des oppositions judiciaires,
+changea le nom indécent de la rue, qui fut alors confondue avec
+sa voisine la rue Brisemiche, et qui perdit de la sorte son vieux
+caractère d'ignominie; car, en prononçant _Baillehoé_, le peuple
+ajoutait une pantomime et une grimace malhonnêtes, qui n'avaient plus
+de sens à l'égard de la rue _Taillepain_ ou _Brisemiche_. Toutes
+ces étymologies de _Baillehoé_ étaient également significatives,
+soit qu'on l'écrivît _Baillehoue_ ou _Baillehore_ ou _Baillehort_,
+soit qu'on préférât adopter l'ancienne orthographe de _Baillehoc_ ou
+_Baillehoche_; car le verbe _baille_ variait d'acception, suivant
+le mot qu'on y accolait, et ce mot emportait toujours avec lui une
+valeur obscène: _houe_, c'est un instrument de labour; _hore_, c'est
+une fille publique; _hort_, c'est un choc violent; _hoc_, c'est cela;
+_hoche_, c'est une entaille, etc. En un mot, il y avait constamment
+une image indécente attachée aux différents noms de cette rue, qui, en
+perdant ses noms équivoques, ne devint pas plus honnête, puisque dans
+le dernier siècle les filles de la rue Brisemiche avaient encore une
+célébrité proverbiale.
+
+Le document, que nous avons analysé en parlant du procès de la
+fabrique de Saint-Merry contre les _seigneurs_ de Baillehoé, nous
+permet de fixer certains points d'archéologie pornographique. Nous
+pouvons presque, avec certitude, constater que les rues affectées à la
+Prostitution avaient été autrefois fermées la nuit avec des portes;
+que ces rues, hantées par les _ribauds_ et gens dissolus, étaient
+souvent le théâtre de rixes, de meurtres et d'inconvénients graves;
+que néanmoins les maisons s'y louaient plus cher qu'ailleurs et y
+produisaient de bons revenus à leurs propriétaires ou tenanciers;
+que les _femmes folieuses_ avaient l'entrée libre dans les églises,
+où elles allaient, moins pour prier, que pour chercher aventure;
+enfin, que la présence d'un _bordiau_ était avantageuse à la paroisse
+en raison des aumônes que ses pensionnaires payaient au curé et à
+la fabrique. Remarquons, en outre, que dès lors un usage de droit
+coutumier, qui s'est maintenu jusqu'à nos jours, autorisait chaque
+bourgeois à porter plainte contre toute femme de mauvaise vie, qu'il
+voulait faire expulser, de sa maison ou de son voisinage, par les
+sergents du Châtelet chargés de la police des prostituées et des lieux
+de débauche.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+ SOMMAIRE. --Le livre de la Taille de Paris. --Le roi des ribauds
+ _de la royne Marie_. --Ysabiau _l'Espinète_. --Jehanne _la
+ Normande_. --Edeline _l'Enragiée_. --Aaliz _la Bernée_. --Aaliz
+ _la Morelle_. --_La Baillie_ et _la Perronnelle-aux-chiens_.
+ --Perronèle _de Sirènes_. --Anès _l'Alellète_. --Jehanne _la
+ Meigrète_. --Marguerite _la Galaise_. --Geneviève _la Bien-Fêtée_.
+ --Jehanne _la Grant_. --Ysabiau _la Camuse_. --Maheut _la
+ Lombarde_. --Marguerite _la Brete_. --Ysabiau _la Clopine_. --Anès
+ _la Pagesse_. --Juliot _la Béguine_. --Jehanne _la Bourgoingne_.
+ --Maheut _la Normande_. --Gile _la Boiteuse_. --Mabile _l'Escote_.
+ --Agnès _aux blanches mains_. --Jehanette _la Popine_. --Ameline
+ _la Petite_. --Ameline _la Grasse_. --Marie _la Noire_. --Anès _la
+ Grosse_. --Jehanne _la Sage_, etc., etc.
+
+
+Nous avons dit que le livre de la Taille de Paris, pour l'an 1292, ne
+présentait aucun fait relatif à la Prostitution; mais, après avoir
+examiné de nouveau ce livre si précieux pour l'histoire de Paris
+à cette époque, nous croyons pouvoir modifier un peu ce jugement,
+qui, pour être vrai au premier coup d'oeil, mérite de n'être accepté
+qu'avec certaines réserves; car si, en effet, on ne trouve nulle part
+dans les _quêtes_ de la taille une désignation précise des femmes
+_communes_ qui exerçaient le métier de ribauderie, on est tenté de
+les reconnaître çà et là sous des sobriquets qui les caractérisent.
+Il est certain, toutefois, que ces femmes ne payaient aucun impôt,
+dans les tailles extraordinaires levées au profit du roi, en qualité
+de _ribaudes_; mais elles payaient à titre de locataires des maisons
+qu'elles habitaient en ville, hors de leurs _bouticles au péchié_.
+Nous ne savons rien, par malheur, sur les conditions de l'assiette des
+taxes; et, par exemple, il nous est impossible de comprendre pourquoi
+Paris, qui renfermait, sous Philippe le Bel, une population de 400,000
+âmes environ, ne fournit que 15,200 contribuables, suivant les calculs
+du savant Henri Geraud, payant ensemble 12,218 livres et 14 sous. Ces
+contribuables ne sont pas certainement les plus riches habitants, que
+les priviléges de bourgeoisie exemptaient de la taille; ce ne sont
+pas aussi les plus pauvres, comme nous le voyons par les différences
+de fortune que semblent accuser les variations de la taille. Il ne
+faut pas se fier aux étranges suppositions de Dulaure, qui veut que
+le nombre des _tailles_ indique le nombre des _feux_; si cela était,
+le rôle de la Taille ne mentionnerait pas, avec une taxation spéciale,
+les enfants, les valets, les chambrières, les ouvriers compagnons des
+personnes imposées. Nous hasarderons une conjecture, qui ne repose pas
+sur des preuves écrites, en disant que la taille n'atteignait que les
+individus logés au rez-de-chaussée, ayant _ouvroir_, ou _fenêtre_, ou
+issue de plain-pied sur le pavé du roi. Cette conjecture, que rien,
+d'ailleurs, ne contredit, a l'avantage d'expliquer naturellement la
+singulière disproportion qui existe entre le nombre des habitants et
+celui des contribuables, parmi lesquels les femmes ne comptent pas pour
+la dixième partie.
+
+La Taille de 1292 nous permettra de constater un fait que confirment
+plusieurs ordonnances postérieures de la prévôté de Paris: c'est que
+les rues affectées à la débauche publique ne recevaient les femmes
+de mauvaise vie, qu'à certaines heures du jour, dans des _bordeaux_
+ou _clapiers_ où elles exerçaient librement leur abjecte profession.
+Nous verrons qu'elles ne logeaient pas la nuit dans ces mêmes rues,
+comme si le législateur avait voulu qu'elles respirassent l'air de la
+vie honnête en sortant de l'atmosphère de leur infamie. Nous ne les
+rencontrerons donc que dans les rues voisines, et nous n'aurons pas de
+peine à les reconnaître à leurs surnoms populaires et à l'uniformité
+de leur taxe. Avant d'aller à leur recherche dans les paroisses où
+elles cachaient leur existence souvent chrétienne et presque honorable
+en apparence, puisqu'elles étaient quelquefois mariées et avaient un
+ménage, nous devons extraire du livre de la Taille une particularité
+très-bizarre, que l'éditeur a laissée passer inaperçue et qui se
+rattache à l'histoire de la Prostitution. Dans la quête des _menues
+gens_ qui résidaient au quartier Saint-Germain-l'Auxerrois et qui
+furent tous taxés indifféremment à 1 sol ou 12 deniers par tête, on
+est étonné de trouver le _roy des ribaus de la royne Marie_ (voy.
+p. 5 du _Livre de la Taille_, publié avec des commentaires par H.
+Geraud). Quel est ce roi des ribauds qui avait sa demeure dans la rue
+_d'Osteriche_, aujourd'hui rue de l'Oratoire, vis-à-vis du Louvre? A
+coup sûr, il ne s'agit pas ici d'un officier de la maison du roi de
+France; et la misérable quotité de sa contribution témoigne assez de sa
+condition infime. Ce n'est pas le roi des ribauds de la cour de France,
+qui eût payé au fisc la même redevance que _Adam le cavetier_, _Jehan
+menjuepain_ (mendiant) et _Helissent, ferpiere de linge_.
+
+Il y avait, comme nous l'avons dit, un roi des ribauds élu dans chaque
+_cour de ribaudie_, et cette espèce de portier, chargé de maintenir
+l'ordre dans le clapier, n'était qu'une piètre caricature du roi des
+ribauds de l'hôtel du roi. Celui de la rue _d'Osteriche_ appartenait
+à la plus pauvre ribaudie de la ville, et ce titre pompeux, dont il
+se décorait, ne l'empêchait pas de n'être qu'un _truand_ de piteuse
+espèce. Quant à cette _royne Marie_, dont il se déclarait l'officier
+et le ministre, ce ne peut être qu'une ribaude ou quelque vieille
+entremetteuse qui aurait été intronisée reine par ses sujettes ou
+par ses compagnes. Il n'y a pas d'autre conclusion à tirer de cette
+qualification de _reine_ appliquée à une femme du nom de Marie,
+qui avait un roi des ribauds taxé à 12 deniers; et il est inutile
+de démontrer que ce chétif roi des ribauds ne pouvait, en aucun
+cas, appartenir à la reine Marie de Brabant, veuve de Philippe le
+Hardi, laquelle vivait encore à cette époque. Nous sommes fondé à
+croire, d'après cette simple indication, que, du moins dans certaines
+ribaudies, les femmes publiques se donnaient une reine, comme d'autres
+corporations de femmes, notamment les lavandières, les lingères,
+les harengères, etc. Cette reine devait avoir naturellement un roi
+des ribauds, chargé de la police particulière du mauvais lieu où
+régnait son impudique maîtresse. Peut-être, aussi, attribuait-on le
+nom de _reine_ à la gouvernante d'une cour de ribaudes. Nous avons
+vu cependant, à la suite des rois de France, au seizième siècle, une
+gouvernante de cette espèce, à qui les ordonnances de François Ier et
+de Henri II n'accordent pas les honneurs d'une indécente royauté. En
+général, le clapier étant honoré du titre comique d'_abbaye_, dans le
+langage pittoresque du peuple, la directrice d'une semblable abbaye
+se disait _abbesse_ ou _prieure_. On pourrait encore supposer que la
+reine Marie était l'élue d'une de ces joyeuses associations de _fous_,
+de _conards_, de _jongleurs_, etc., qui simulaient un gouvernement avec
+une burlesque imitation des offices de la royauté.
+
+Venons-en à notre enquête sur les femmes sans profession, que la Taille
+de 1292 nous montre logées dans les rues suspectes et aux environs des
+rues consacrées à la Prostitution. Nous remarquons d'abord, parmi les
+_menues gens_ de la paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois, imposés chacun
+à 12 deniers, Florie _du Boscage_, qui demeurait en dehors de la porte
+Saint-Honoré et, par conséquent, sur le fossé de la ville; Ysabiau
+_l'Espinète_, dans la rue _Froidmantel_ du Louvre, qui vient à peine de
+disparaître avec ses vieux repaires de débauche; Jehanne _la Normande_,
+dans la rue _de Biauvoir_, qui existait encore il y a quarante ans
+sous le nom de rue de Beauvais; Edeline _l'Enragiée_ dans la rue
+_Riche-Bourc_, qui est à présent la rue du Coq-Saint-Honoré; Aaliz
+_la Bernée_, au coin de l'abreuvoir qui était à l'entrée de la rue
+des Poulies; Aaliz _la Morelle_, dans la rue _Jehan Evrout_, qui n'a
+pas laissé de traces; _la Baillie_ et _Perronnelle-aux-chiens_, dans
+la rue des Poulies; Letoys, fille d'_Aaliz-sans-argent_, dans la rue
+_d'Averon_, qui est la rue Bailleul. Il est assez bizarre que les rues
+sombres et fétides où résidaient ces filles, dont le sobriquet indique
+assez la profession, n'ont jamais cessé d'être habitées par le rebut
+de la population. Parmi les menues gens du quartier Saint-Eustache,
+nous trouvons Perronèle _de Serènes_ (ou sirène), Anès _l'Alellète_
+(l'alouette), Jehanne _la Meigrète_, Marguerite _la Galaise_, Geneviève
+_la Bien-Fêtée_, Jehanne _la Grant_, etc. Les mêmes sobriquets se
+sont conservés traditionnellement parmi le monde de la Prostitution
+populaire.
+
+Dans les mêmes quartiers et les mêmes rues, la Taille de 1292 signale
+encore par des sobriquets analogues un nombre de femmes qui pouvaient
+vivre également de leur corps, mais qui en tiraient meilleur profit,
+puisqu'elles sont imposées à 2, à 3 et même à 5 sous. Telles étaient,
+en dehors de la Porte-Saint-Honoré, Ysabiau _la Camuse_ et Maheut
+_la Lombarde_; dans la rue _Froidmantel_, Marguerite _la Brete_ et
+Ysabiau _la Clopine_; dans la rue _Biauveoir_, Anès _la Pagesse_; dans
+la rue Richebourg, Juliote _la Beguine_, Jehanne _la Bourgoingne_,
+Maheut _la Normande_, Gile _la boiteuse_, etc. Il faut faire observer
+que les rues pauvres et malfamées, qui acceptaient de pareilles
+habitantes, n'étaient occupées, d'ailleurs, que par des artisans de
+la plus vile espèce: pêcheurs, passeurs, savetiers, fripiers, etc.
+Dans les rues plus passagères et mieux habitées, on ne remarque pas
+souvent une seule femme dont la condition semble équivoque. Nous
+rencontrons seulement ces femmes suspectes aux alentours des rues
+bordelières, où elles ne logeaient pas, comme nous le prouverons plus
+loin. Ainsi, dans la rue de Glatigny, où la débauche avait son plus
+fameux atelier, on ne voit pas sans doute figurer des personnes bien
+honorables: ce sont Margue _la crespinière_, Jean _le pastéeur_, Héloys
+_la chandelière_, Jaque _le savetier_, etc. Mais, en voyant au nombre
+des locataires de cette rue infâme un certain Jeharraz, qui paye 22
+sols de contribution, Guibert le Romain, qui en paye 25, la femme
+de Nicolas le _cervoisier_ et ses deux filles, qui payent ensemble
+38 sols, et Giles Marescot, 36; nous sommes tenté de prendre ces
+individus pour des fermiers de mauvais lieux, et nous allons chercher
+leurs pensionnaires dans les rues voisines. Elles nous présentent
+Mabile _l'Escote_ (ou l'Écossaise), Perronèle _Grosente_, de Gervoi;
+Lucette, Lorencete, Agnès _aux blanches mains_, Jehannette _la Popine_
+et d'autres que nous reconnaissons pour des _femmes d'amour_. Dans
+un centre de Prostitution, non moins actif que le Val d'amour, en
+_Baillehoe_ et en _Cour Robert-de-Paris_, nous ne comptons que quatre
+femmes sans profession entre trente-huit contribuables, dont le plus
+imposé, il est vrai, ne paye que 5 sols: ce sont Ameline _Beleassez_,
+Ameline _la Petite_, Anès _la Bourgoingne_ et Maheut _la Normande_,
+qui sont taxées chacune à 2 sols; la chambrière de Maheut est taxée de
+même que sa maîtresse, dont elle partageait apparemment les travaux
+et les bénéfices. Mais, dans les rues adjacentes, il y a des femmes
+que leur surnom nous fait reconnaître, et qui appartenaient sans
+doute à la ribaudie de Baillehoé, quoiqu'elles eussent leur domicile
+en _honnête mesgnie_. Citons seulement Chrétienne et Marie, sa soeur,
+dans la rue Neuve-Saint-Merry; Juliane et Anès, _sa nourrice_, dans
+la même rue; Ameline _la Grasse_, dans le cloître; Marie _la Noire_,
+Marie _la Picarde_, Anès _la Grosse_, Jehanne _la Sage_, dans la rue
+Simon-le-Franc, etc. Ce n'était pas là, certainement, tout le personnel
+de la Prostitution dans ces quartiers populeux; et nous sommes fort en
+peine d'apprécier le motif qui faisait comprendre telle ribaude plutôt
+que telle autre sur les listes de la taille.
+
+Il faut admettre aussi que toutes les prostituées n'étaient pas vouées
+exclusivement à leur honteuse profession et que la plupart d'entre
+elles se trouvaient réparties dans diverses catégories de métiers.
+Il paraît ressortir de l'esprit des ordonnances de saint Louis, qui
+régissaient toujours la Prostitution, que toute femme était libre
+de son corps et pouvait en faire trafic à son gré, pourvu qu'elle
+ne s'abandonnât au péché que dans _les anciens bordeaux et rues à
+ce ordonnées d'ancienneté_. Selon les termes de plusieurs arrêts du
+parlement, Delamare, qui avait sous les yeux tous les monuments de
+la législation du Châtelet, n'a pas jugé autrement l'état des femmes
+publiques, qui n'avaient cette condition infamante que dans l'exercice
+de leur scandaleuse industrie, et qui, hors de là, retrouvaient presque
+la qualité de femme honnête. Il résulterait de cette distinction
+singulière dans l'une et l'autre phase de leur genre de vie, que
+l'autorité municipale n'avait rien à voir dans les désordres secrets
+des femmes qui se conformaient scrupuleusement aux ordonnances et qui
+ne devenaient ribaudes communes qu'en mettant le pied dans les endroits
+consacrés à cette Prostitution transitoire et locale. Celle qui venait
+de se prostituer en un mauvais lieu, se purifiait, pour ainsi dire,
+dès qu'elle en était sortie. On s'explique de la sorte un jugement
+des magistrats de Bordeaux qui condamnèrent au gibet un homme coupable
+d'avoir violé une fille publique. Ce jugement mémorable est rapporté
+par Angelo-Stefano Garoni, dans son Traité de jurisprudence intitulé:
+_Commentaria in titulum de meretricibus et lenonibus Constit. Mediol._
+«Les lieux infâmes de Prostitution, dit Delamare dans son _Traité
+de la Police_, étoient communs à plusieurs de ces femmes publiques
+et leurs demeures en étoient séparées. C'étoit un lieu d'assemblée,
+où elles avoient la liberté de se rendre pour leur mauvais commerce,
+et qui leur étoit marqué, pour les faire davantage connoître et en
+éloigner celles qui étoient encore susceptibles de quelque pudeur. Il
+leur étoit défendu (selon le _livre vert ancien_ du Châtelet, fol.
+159) de commettre le vice partout ailleurs, non pas même dans les
+lieux de leurs demeures particulières, sous les peines portées par les
+règlements. Elles crurent éluder ces sages précautions, en se rendant
+si tard dans ces lieux publics qu'elles n'y seroient point connues et
+que les voisins ne les y verroient point entrer.»
+
+On réglementa dès lors les heures d'entrée et de sortie dans les
+bordeaux et clapiers qui ne s'ouvraient qu'au point du jour et se
+fermaient au coucher du soleil. On ne voit pas néanmoins que les
+femmes qui y venaient pour pécher, fussent soumises à une inscription
+quelconque; mais on peut prétendre, à coup sûr, qu'elles étaient tenues
+d'acquitter un droit fixe qui figurait dans la recette de la ville ou
+qui faisait partie des revenus du roi des ribauds de l'hôtel du roi.
+Le prévôt de Paris rendit une ordonnance, le 17 mars 1374, portant
+que: «toutes femmes qui s'assemblent ès rues Glatigny, l'Abreuvoir
+Mâcon, Baillehoé, la Cour Robert-de-Paris, et autres bordeaux, soient
+tenues de s'en retirer et de sortir de ces rues, incontinent après dix
+heures du soir sonnées, à peine de vingt sous parisis d'amende pour
+chaque contravention.» Le taux de l'amende, qui équivalait à plus de
+vingt francs de notre monnaie, prouve, ce nous semble, que le salaire
+d'une journée de _péché_ n'était pas inférieur à cette amende, qui
+revenait probablement pour moitié aux sergents du Châtelet; elle fut
+laissée depuis à l'arbitraire du juge, et, par conséquent, doublée ou
+quadruplée, ce qui permettrait de supposer que des femmes de haut rang
+ne craignaient pas quelquefois d'affronter les hasards impudiques de
+ces lieux infâmes et se souciaient peu de l'amende, pourvu qu'elles
+achetassent par là l'impunité et le secret de leur vie dissolue. Le 30
+juin 1395, le prévôt de Paris fit défense à toutes filles et femmes
+de joie, «de se trouver dans leurs bordeaux ou clapiers, après le
+couvre-feu sonné, à peine de prison et amende arbitraire.» Delamare,
+qui rapporte cette ordonnance d'après le _livre rouge ancien_ du
+Châtelet, ajoute une particularité qu'il a vérifiée sur les registres
+de la prévôté: «Les ordonnances étoient renouvelées tous les ans deux
+fois, et cette retraite leur étoit marquée à six heures en hiver, et à
+sept heures en été, qui est l'heure que l'on sonne le couvre-feu.»
+
+Telle était la force de l'usage, tel était l'empire de l'habitude
+au bon vieux temps, qu'il fallut plusieurs siècles pour enlever à
+la Prostitution une des rues que Louis IX lui avait spécialement
+affectées. Lorsque l'ordonnance du prévôt de Paris, du 18 septembre
+1367, eut renouvelé et confirmé la destination de ces rues malhonnêtes,
+l'évêque de Mâcon adressa des représentations au roi Charles V, pour
+obtenir que la rue Chapon fût soustraite à cette impure servitude.
+Les évêques, comtes de Châlons, possédaient depuis plusieurs
+siècles un grand hôtel, situé dans la rue Transnonain, appelée alors
+_Troussenonain_, entre les rues Chapon et _Court-au-vilain_, maintenant
+rue de Montmorency. Les femmes de mauvaise vie s'étaient emparées de
+toutes ces rues, mais elles s'assemblaient tous les jours dans leur
+_asile_ de la rue Chapon, et là, leurs chants, leurs rires, leurs
+altercations, leurs indécences, troublaient sans cesse la vue, les
+oreilles et la conscience des pieux habitants de l'hôtel de Châlons.
+L'évêque, qui était membre du conseil privé du roi, employa tout son
+crédit pour éloigner de sa demeure, et, en même temps, du cimetière de
+Saint-Nicolas-des-Champs, l'odieux voisinage qui semblait insulter à la
+fois les vivants et les morts. Charles V rendit une ordonnance, datée
+du 3 février 1368 (nouveau style, 1369), dans laquelle il remettait
+en vigueur le premier édit de saint Louis contre la Prostitution en
+général. Pour en venir non pas à l'exécution complète de cet édit,
+mais pour l'appliquer seulement à la rue Chapon, les conclusions qu'il
+tirait de l'ordonnance prohibitive de 1254 n'étaient ni justes ni
+motivées; car, après avoir rappelé l'ancienne ordonnance qui expulsait
+de la ville (_de villâ_) les femmes publiques (_publicæ meretrices_)
+et qui confisquait tous leurs biens, jusqu'à la cote et au péliçon
+(_usque ad tunicam vel pelliceam_), il ordonnait aux propriétaires
+et aux locataires de la rue Chapon qui auraient loué leurs maisons à
+des ribaudes, de les mettre dehors sur-le-champ et de ne faire aucun
+bail avec elles à l'avenir, sous peine de perdre le loyer d'une année,
+afin, disait l'édit, que ces viles créatures ne logent plus dans
+ladite rue et n'y tiennent plus leurs assemblées (_quod ibidem sua
+lupanaria ulteriùs de cetero non teneant_); cela, pour l'honneur de
+l'évêque et dans l'intérêt des personnes honnêtes qui habitaient aux
+environs de cette rue ou même dans cette rue, où l'on n'osait plus
+passer. L'ordonnance a l'air d'attribuer au nom de la rue Chapon une
+origine que démentent des titres plus anciens (_saltem metu pene dictus
+viens_). Sauval affirme que les femmes publiques résistèrent aux ordres
+du roi, en se fondant sur leurs priviléges confirmés par saint Louis,
+et prouvèrent que la rue Chapon leur avait été concédée comme un lieu
+d'asile par Philippe-Auguste, avant que cette rue fût enfermée dans
+l'enceinte de Paris. Les évêques de Châlons eurent beau se plaindre et
+s'autoriser de l'ordonnance de Charles V pour se débarrasser de leurs
+scandaleuses voisines: ils n'y réussirent pas, tant la législation de
+saint Louis avait conservé d'autorité, tant la coutume avait de pouvoir
+dans l'administration municipale. «Les ribaudes tinrent bon, dit
+Sauval, et elles ne sortirent de la rue Chapon qu'en 1565, lorsque les
+asiles de femmes publiques furent ruinés de fond en comble à Paris.»
+
+Les ordonnances des rois n'étaient pas mieux exécutées, il est vrai,
+lorsqu'elles avaient pour objet de s'opposer aux envahissements de la
+Prostitution dans les rues de Paris auxquelles ce fléau n'avait pas
+été infligé par droit d'ancienneté. Une fois que les femmes publiques
+envahissaient une rue ou un quartier, elles s'y enracinaient et y
+pullulaient, sans qu'il fût possible de les en chasser, malgré toutes
+les menaces d'amende et de prison. Elles avaient, on le voit, une
+répugnance invincible à se rendre dans les lieux qui leur étaient
+attribués et qui leur imprimaient sans doute une marque particulière
+d'infamie; elles préféraient s'exposer aux rigueurs de la loi et
+pratiquer leur métier en cachette, dans des rues où l'oeil de la
+police n'était pas toujours ouvert sur elles. En 1381, Charles VI
+réclama l'exécution des ordonnances de saint Louis contre ceux qui
+loueraient des maisons ou des logements à des femmes de mauvaise
+vie dans certaines rues qu'elles avaient accaparées et qui n'étaient
+pourtant pas comprises dans le nombre de leurs lieux d'asile. Charles
+VI adressa des lettres patentes, le 3 août, au prévôt de Paris, qu'il
+chargeait d'en faire exécuter la teneur; il s'appuyait sans raison
+sur les anciennes ordonnances de saint Louis qui expulsaient de la
+ville et des champs (_tam de campis quant de villis_) les femmes
+de vie dissolue et qui prohibaient absolument la Prostitution;
+mais, en vertu de ces ordonnances, il n'exigeait que l'expulsion
+des prostituées qui avaient élu domicile dans les rues Beaubourg,
+Geoffroy-l'Angevin, des Jongleurs, Simon-le-Franc, ainsi qu'aux
+alentours de Saint-Denis-de-la-Châtre et de la fontaine Maubué. De
+même que dans l'édit de Charles V, les propriétaires et locataires de
+ces rues et de ces carrefours, qu'on voulait délivrer de leurs hôtes
+incommodes, étaient sommés de ne passer aucun contrat de loyer avec
+des femmes suspectes, sous peine d'avoir à payer une année de loyer
+au bailli du lieu ou au juge du Châtelet. On est fondé à croire que le
+prévôt de Paris fit d'abord diligence pour que les commandements du roi
+fussent observés: il y eut des propriétaires mis à l'amende, des femmes
+expulsées et emprisonnées; mais, en dépit des sergents, la Prostitution
+se maintint dans le nouveau domaine qu'elle avait conquis. Toutes ces
+rues, excepté le cloître de Saint-Denis-de-la-Châtre, avaient fait
+partie du hameau de Beaubourg, que Philippe-Auguste réunit à la ville,
+en l'entourant de murailles; ce Beaubourg était donc naturellement
+occupé par des ribaudes qui s'y perpétuaient par tradition. La
+fontaine Maubué, environnée de chétives bicoques, faisait le centre
+de cette ribaudie qui s'annonçait assez par le nom même de sa fontaine
+(_Maubué_, malpropre, mal lessivé). L'établissement des ribaudes autour
+de l'église de Saint-Denis-de-la-Châtre, dans la Cité, remontait à une
+antiquité encore plus reculée, car nous avons prouvé que la confrérie
+de la Madeleine avait eu d'abord son siége dans cette paroisse: il
+était tout simple que les _joyeuses commères_ qui composaient cette
+confrérie se groupassent aux abords de leur église patronale et
+regardassent ce quartier comme un ancien fief de leur corporation.
+
+Le prévôt de Paris, en publiant les lettres patentes du 3 août 1381,
+destinées à protéger l'_honnêteté_ de certaines rues, crut devoir
+rappeler, en même temps, que d'autres rues avaient été particulièrement
+affectées à la Prostitution; mais, de peur de se mettre en
+contradiction avec quelque ordonnance du roi, telle que celle qui avait
+voulu réhabiliter la rue Chapon, il évita de désigner ces rues; il fit
+défense aux femmes déshonnêtes «de ne eux tenir, héberger ne demeurer
+ès bonnes rues de Paris, mais qu'ils vuident eux et leurs biens hors
+desdites bonnes rues et voisent (aillent) demeurer ès moiens bordeaux
+et ès rues et lieux ad ce ordonnés, sur peine de bannissement.» Cet
+avis, que Ducange a tiré du _livre vert nouveau_ du Châtelet, gardait
+le silence sur les lieux que la prévôté attribuait nominativement au
+marché de la débauche; aussi, les prostituées tirèrent avantage de ce
+silence, pour se répandre dans tous les quartiers de Paris et pour y
+fonder une multitude de lieux infâmes. Le prévôt eut besoin d'expliquer
+l'avis amphibologique de 1381, par un nouvel édit plus explicite, que
+Ducange, dans son Glossaire (au mot GYNÆCEUM), rapporte, sous la date
+de 1395, comme emprunté du _livre noir_ du Châtelet: «_Item_, l'on
+commende et enjoint à toutes femmes publiques bordelières et de vie
+dissolue, à présent demeurans ès rues notables de Paris..., qu'elles
+vuident incontinent après ce présent cry, et se retraient, et qu'elles
+facent leur demeure ès bordeaux et autres lieux et places publiques, à
+eux ordonnez d'ancienneté pour tenir leurs bouticles au péchié devant
+dit, c'est assavoir ès rues de l'Abreuvoir de Mascon, de Glatigny, de
+Tiron, de Court Robert de Paris, Baillehoé, la rue Chapon et la rue
+Palée, sur peine d'estre mises en prison et d'amende volontaire.» Ce
+_cri_, ou proclamation, qui fut fait à son de trompe par les crieurs
+jurés dans les carrefours de Paris, présente cette singularité, qu'on
+n'y a point égard à l'ordonnance du roi relative à la rue Chapon;
+peut être, un arrêt du parlement était-il venu suspendre l'effet de
+cette ordonnance. Parmi les lieux réputés infâmes, on ne trouve plus
+la rue de Champ-Fleuri, mais on voit qu'elle a été remplacée par la
+rue _Palée_, qu'on nomma depuis ruelle _Saint-Julien_ et plus tard
+rue de _la Poterne_ ou _Fausse-Poterne_, parce qu'elle était à peu de
+distance de la poterne Saint-Nicolas-Huidelon. Cette rue, qui tient à
+la rue Beaubourg et qui s'appelle aujourd'hui rue du Maure, renfermait
+une cour de ribaudie, dite _la Cour du More_, dénomination que nous
+rapprocherons du sobriquet de certaines filles, qui devaient être
+moresses ou sarrasinoises, puisque la Taille de 1292 les qualifie de
+_morelles_. C'était là un des principaux repaires de la Prostitution,
+quoique nous ne cherchions pas à retrouver cette rue _Palée_ dans
+la rue du Petit-Hurleur, où Géraud, Jaillot, Lebeuf, ont essayé de
+la placer. La grande rue Palée (il y en eut deux de ce nom) était,
+selon nous, le lieu d'asile des filles de la rue Beaubourg et des rues
+voisines.
+
+Il y avait encore dans Paris une quantité de mauvais lieux non
+autorisés; mais il semble que la prévôté ait négligé de s'en occuper
+jusqu'en l'année 1565, où Charles IX les enveloppa dans une mesure
+générale de prohibition. Mais, avant cette mesure, nous pouvons citer
+deux essais de réforme au sujet de deux rues, dont l'une appartenait
+traditionnellement à la Prostitution, et dont l'autre en avait été
+infectée à une époque bien postérieure. Une ordonnance de Charles VI,
+du 14 septembre 1420, pendant l'occupation de Paris par les Anglais,
+avait renouvelé les anciennes défenses aux femmes dissolues, de loger
+ailleurs que dans les rues de l'Abreuvoir-Macon, de Glatigny, de Tyron,
+la Cour Robert-de-Paris, Baillehoé et la rue Palée, à peine de prison.
+(Delamare a lu _rue Pavée_, dans le registre _noir_ du Châtelet, où
+il copia ce document.) Mais, quatre ans après, Charles VI étant mort,
+Henri VI, roi d'Angleterre, qui s'intitulait _roi de France_, prêta
+l'oreille aux suppliques des marguilliers et paroissiens de l'église de
+Saint-Merry, qui demandaient la suppression des honteuses franchises
+de Baillehoé; «auquel lieu de Baillehoé, disent les lettres patentes
+de Henri VI, datées du mois d'avril 1424, et délivrées à Paris dans le
+conseil du roi; siéent, sont et se tiennent continuellement femmes de
+vie dissolue et communes que on dit bordelières, lesquelles y tiennent
+clappier et bordel publique: qui est chose très-mal séant et non
+convenable à l'honneur qui doit être déféré à l'Église et à chacun bon
+catholique; de mauvais exemple, vil et abominable, mesmement à gens
+notables, honorables et de bonne vie.» En conséquence, pour satisfaire
+au voeu des exposants et de leurs femmes, que scandalisait le spectacle
+de ces impudicités, le roi anglais défendit «qu'il y eust dorénavant
+aucune prostituée en la rue de Baillehoé, ni aux abords de l'église
+Saint-Merry, attendu qu'il y avoit dans la ville moult d'autres lieux
+et places ordonnées à ce, et mesmement assez près d'icelle, comme au
+lieu que l'on dit la Cour Robert, et ailleurs, plus loing de l'église,
+pour retraire lesdites femmes, qui sont comme non habités.»
+
+Il était enjoint au prévôt de Paris de faire exécuter cet édit
+_irrévocable_, et d'expulser sur-le-champ les femmes perdues qui
+logeaient dans la rue Baillehoé. Il est probable que cette ordonnance
+n'eut pas plus de valeur effective que les précédentes, car la rue
+Baillehoé resta consacrée au vice. Nous remarquons pourtant, dans
+les lettres de Henri VI, que les lieux de tolérance étaient _comme
+non habités_; tandis que la proclamation du prévôt de Paris, faite à
+cor et à cri en 1395, ordonne aux prostituées de _faire leur demeure_
+dans ces mêmes lieux qui leur avaient été attribués _d'ancienneté_.
+Nous conclurons de ces deux pièces, presque contemporaines, que la
+législation relative aux femmes de mauvaise vie avait changé sur
+ce point: qu'elles étaient forcées de loger sur le théâtre même de
+leurs désordres, et qu'elles n'avaient plus la liberté de cacher
+leur domicile dans tous les quartiers, pourvu qu'elles y vécussent
+honnêtement. Il résulte aussi de l'ordonnance de Henri VI, que,
+nonobstant des injonctions réitérées, les femmes dissolues refusaient
+de s'agglomérer dans les bordeaux et clapiers, qui restaient déserts et
+abandonnés. Un arrêt du parlement, du 14 juillet 1480, cité par Sauval,
+nous prouve avec quelle obstination cette espèce de femmes s'éloignait
+des rues réservées à leur commerce déshonorant, pour se jeter, comme
+des harpies, sur des rues qu'elles souillaient de leurs débauches.
+Cet arrêt ordonne de faire déloger les femmes de vie déshonnête, de la
+rue des Cannettes et des autres rues voisines, et enjoint à ces femmes
+«d'aller demeurer ès anciens bordeaux» (_Antiquités de Paris_, t. III,
+p. 652). On ne peut pas douter, d'après les termes de l'arrêt, que la
+prévôté de Paris n'eût reconnu la nécessité de confondre le logement
+des femmes publiques avec l'asile de leurs impudicités, et que les
+lieux de tolérance ne fussent devenus de la sorte la demeure permanente
+de ces femmes, qui dans l'origine n'y venaient qu'à certaines heures du
+jour et n'y restaient jamais la nuit.
+
+Il faut maintenant chercher à découvrir, dans la topographie du vieux
+Paris, les rues dont la Prostitution errante avait fait la conquête,
+et que cependant les ordonnances des rois, les arrêts du parlement et
+les _mandements_ de la prévôté ne nous signalent pas nominativement.
+Ces rues, où s'exerçait en secret la coupable industrie des _putes_
+libres, étaient en assez grand nombre, et le nom souvent obscène
+qu'elles devaient à la malice du _populaire_ les désignait à la
+réprobation des honnêtes gens, qui s'en écartaient avec prudence.
+Outre les cours des Miracles, qui englobaient dans la même fange
+les voleurs et les prostituées de la dernière classe, on compterait
+aisément une vingtaine de rues aussi mal famées que celles dont saint
+Louis avait livré entièrement le séjour à la débauche publique. Nous
+avons déjà remarqué plus haut que ces rues étaient ordinairement
+voisines d'un centre de Prostitution. Ainsi, la rue Transnonain
+dépendait, pour ainsi dire, de la rue Chapon; la rue Bourg-l'Abbé,
+de la rue du _Hueleu_; la rue Cocatrix, de la rue Glatigny. Dès les
+premiers temps, les ribaudes avaient choisi leur résidence auprès du
+lieu de leurs _assemblées_, afin de pouvoir s'y rendre à toute heure
+sans être exposées aux insultes et aux huées de la populace. La rue
+Bourg-l'Abbé, qui fut ouverte hors de l'enceinte de Philippe-Auguste,
+sur le territoire de l'abbaye Saint-Martin-des-Champs, participait à
+la mauvaise réputation de la rue ou plutôt du cul-de-sac de _Hueleu_,
+qui formait l'entrée de la rue actuelle du Grand-Hurleur. Sauval (t.
+Ier, p. 120) rapporte une locution proverbiale qui nous fait connaître
+quels étaient les habitants de cette rue: «Ce sont gens de la rue
+Bourg-l'Abbé, disait-on; ils ne demandent qu'amour et simplesse.» Quant
+à la rue de _Hueleu_, exclusivement réservée à la Prostitution, depuis
+son origine jusqu'à nos jours, elle ne devait pas son nom, comme l'a
+dit l'abbé Lebeuf, à un chevalier, nommé Hugo Lupus (en vieux français,
+_Hue-leu_), lequel vivait au douzième siècle et fit plusieurs donations
+à l'église de Saint-Magloire; mais bien aux huées qui accompagnaient
+alors les gens simples ou crédules que le hasard amenait dans ce lieu
+infâme. Cette étymologie, conforme à l'esprit du baptême des rues de
+Paris, est confirmée par le nom des _Innocents_, que la rue a porté
+aussi vers la même époque; on l'appelait encore rue _du Pet_. On lui
+donna depuis le nom de _Grand-Hueleu_, pour la distinguer de la rue
+du _Petit-Hueleu_, sa voisine, qui avait été d'abord la _petite rue
+Palée_, et qui mérita d'être comparée plus tard à celle de Hueleu,
+pour la honteuse destination qu'elle avait prise: «Dès qu'on voyoit
+entrer un homme dans l'une ou l'autre de ces rues, disent les auteurs
+du _Dictionnaire historique de la ville de Paris_, on devinoit
+aisément ce qu'il y alloit faire, et l'on disoit aux enfants: _Hue-le_,
+c'est-à-dire, crie après lui, moque-toi de lui!» Quoi qu'il en soit, de
+tous les _bourdeaux_ de Paris, celui de Hueleu fut celui qui conserva
+la plus horrible renommée; ce fut lui surtout qui détermina les sévères
+mesures de répression que Charles IX étendit à tous les mauvais lieux
+de sa capitale. On pourrait soutenir, par de bonnes autorités, que
+les enfants avaient l'habitude de crier _au loup_ et, par corruption,
+_houloulou_, quand un homme accostait une femme débauchée dans la rue,
+ou quand une de ces malheureuses osait se montrer en plein jour avec le
+costume de son état.
+
+Les rues qui conduisaient à la rue Chapon n'étaient pas mieux habitées
+qu'elle. La rue Transnonain a longtemps servi de prétexte aux grossiers
+jeux de mots du peuple, qui l'appelait tantôt _Trousse-Nonain_ ou
+_Tasse-Nonain_ et tantôt _Trotte-Putain_ et _Tas-de-Putain_. La rue
+Ferpillon, dans le nom de laquelle on a cru retrouver le nom d'un
+de ses premiers habitants, fut d'abord nommée _Serpillon_, vieux mot
+qui correspond à _torchon_. La rue de Montmorency, où les seigneurs
+de Montmorency eurent autrefois un hôtel avec des dépendances
+considérables, n'était connue que sous le nom de _Cour au vilain_, à
+cause d'une espèce de cour des Miracles qu'elle renfermait. La plupart
+des rues situées hors des murs ou le long de cette enceinte de remparts
+construits par Philippe-Auguste, étaient dévolues à la Prostitution
+libre, qui y bravait en paix les ordonnances de la prévôté et la
+police des sergents du Châtelet. Ainsi, la rue des Deux-Portes, la
+rue Beaurepaire, la rue Renard, la rue du Lion-Saint-Sauveur, la rue
+Tireboudin, appartenaient de droit aux ribaudes du plus bas étage. La
+rue des Deux-Portes, qui prit son nom de ses deux portes qu'on fermait
+pendant la nuit, avait été inévitablement un lieu de débauche, ce que
+prouve assez le sobriquet de _Gratec.._, qu'elle a porté jusqu'au
+quinzième siècle. C'est sous ce nom obscène, qu'elle est désignée
+dans une liste des rues de Paris, publiée par l'abbé Lebeuf d'après un
+ancien manuscrit de l'abbaye de Sainte-Geneviève (_Hist. de la ville
+et du diocèse de Paris_, t. II, p. 603). Dans le Compte du domaine de
+Paris, pour l'année 1421 (_Sauval_, t. III, p. 273), le receveur de
+la ville déclare avoir reçu de Jean Jumault «les rentes d'une maison,
+cour et estables, ainsi que tout se comporte, séant à Paris dans la rue
+Gratec.., près de Tirev.., où pend l'enseigne de l'Escu de Bourgogne
+estant en la censive du roi.» La rue Tirev.., dont il est question
+dans ce Compte, a gardé son infâme dénomination jusqu'au seizième
+siècle, où la reine Marie Stuart, femme de François II, passant par
+là, s'avisa de demander le nom de cette rue à un de ses officiers et
+donna lieu à l'altération du nom primitif. Quoi qu'il en soit de cette
+anecdote, que Saint-Foix prétend avoir empruntée à la tradition locale,
+on eut l'étrange idée, en 1809, d'inscrire le nom de Marie Stuart sur
+l'écriteau de la rue Tireboudin.
+
+Les noms de rues, inventés et corrompus par le peuple, qui se plaisait
+aux équivoques les moins décentes, suffiraient presque pour nous faire
+découvrir les traces de la Prostitution publique et secrète dans le
+vieux Paris. Sans sortir des nouveaux quartiers qui composaient la
+Ville et qui rayonnaient au nord de la Cité sur la rive droite de
+la Seine, en deçà et au delà de l'enceinte de Philippe-Auguste, nous
+trouvons, dans les vieux inventaires, les rues de la _Truanderie_, du
+_Puits-d'Amour_, de _Poilec.._, de _Merderel_, de _Putigneuse_, de
+_Pute-y-musse_, etc. Ces noms-là disent eux-mêmes ce qu'étaient les
+rues qui les portaient. Celle de la Truanderie, la seule qui ait gardé
+son nom à travers plus de six siècles, offrait un asile non-seulement
+aux prostituées errantes, mais encore aux gueux, aux voleurs, aux
+vagabonds, en un mot, aux truands. La rue du Puits-d'Amour, qui est
+maintenant la rue de la Petite-Truanderie, avait un puits célèbre,
+dont nous avons parlé déjà et que les femmes amoureuses connaissaient
+bien: ce puits, dont le souvenir se lie à plusieurs chroniques d'amour,
+existait au centre de la petite place de l'Ariane, dont le nom primitif
+semble avoir été place _de la Royne_, peut-être à cause d'une reine
+de ribaudie ou d'amour, qu'on sacrait avec l'eau de ce puits. La rue
+de _Poilec.._, qui est encore reconnaissable sous son nom moderne
+de rue du Pélican, qu'une maladroite pruderie avait métamorphosée en
+rue _Purgée_ au commencement de la Révolution; cette vilaine rue n'a
+jamais changé d'emploi et l'on y rencontre toujours les mêmes moeurs.
+La rue _Merderel_ ou _Merderet_ ou _Merderiau_ s'est un peu nettoyée,
+depuis qu'on en a fait une rue _Verderet_, puis _Verdelet_, mais
+elle a maintenu en partie ses vieux us d'impureté et la Prostitution
+s'y promène, comme autrefois, dans la boue et les immondices. La
+rue _Putigneuse_, au faubourg Saint-Antoine, est à présent rue
+Geoffroy-Lasnier. La rue _Pute-y-Musse_ (c'est-à-dire, fille s'y cache)
+a pris un air honnête, en devenant rue du Petit-Musc. Guillot indique,
+dans son itinéraire, une autre rue de _Pute-y-Musse_ ou _Pute-Musse_,
+que l'abbé Lebeuf a cru reconnaître dans la rue _Cloche-Perce_ ou _de
+la Cloche-Percée_. Il n'est pas besoin de dire que ces rues ou ruelles,
+hantées par les femmes de mauvaise vie et leurs impudiques satellites,
+furent remarquables, entre toutes, par leur saleté et leur puanteur;
+c'est dans cet état d'ignominie, qu'elles nous apparaissent encore au
+milieu du dix-septième siècle, lorsque les commissaires voyers firent
+une enquête de salubrité dans les rues de la capitale et constatèrent,
+dans la plupart des rues bordelières, la présence de cloaques infects
+qui empestaient l'air et de hideuses carognes qui affligeaient les
+regards autant que l'odorat. La Prostitution, comme on en peut juger
+par là, ne se piquait pas des délicatesses et des recherches sensuelles
+que lui inspira plus tard l'exemple d'une cour galante et voluptueuse.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+ SOMMAIRE. --Ordonnances somptuaires de Philippe-Auguste.
+ --Législation des rois de France contre la _dissolution_ et
+ la _superfluité_ des habillements. --Les _reines de ribaudie_.
+ --Défenses des prévôts de Paris et arrêts du parlement. --Arrêt
+ du 26 juin 1420. --Ordonnance du roi Henri VI, roi d'Angleterre.
+ --Arrêt du parlement du 17 avril 1426, prohibant les _ornements que
+ portent les damoiselles_. --Les _reines_ et _princesses d'amour_.
+ --L'_Ordinaire de Paris_. --Jehannette veuve de Pierre Michel,
+ Jehannette la Neufville et Jehannette la Fleurie. --Les ceintures
+ d'argent. --Inventaires des défroques de Marguerite, femme de
+ Pierre de Rains, et de damoiselle Laurence de Villers, femme
+ amoureuse. --Jehanne la Paillarde et Agnès la Petite. --Ordonnance
+ de Henri II. --Jehanneton du Buisson. --De ceux et celles qui
+ vivaient du produit du _maquerellage_, tenaient _bordiaux_,
+ louaient _bouticles au péché_, ou gouvernaient _clapier_ de filles
+ publiques. --Le _marché aux Pourceaux_. --Supplice des _gueuses_.
+
+
+Nous avons vu que le prévôt de Paris, par son ordonnance de 1360,
+avait fait défense aux filles et femmes de mauvaise vie, sous peine
+de confiscation et d'amende, de porter sur leurs robes ou sur leurs
+chaperons «aucuns gez ou broderies, boutonnières d'argent blanches
+ou dorées, ni des perles, ni des manteaux fourrez de gris.» Cette
+ordonnance, la plus ancienne que nous connaissions qui soit relative à
+la police somptuaire des prostituées, avait été certainement précédée
+de quelques autres qui n'ont pas été conservées dans les archives du
+Châtelet de Paris. Philippe-Auguste fut le premier roi qui s'occupa de
+corriger le luxe des habits ou plutôt qui, sous prétexte de le réformer
+dans l'intérêt de bien public, fit servir le costume à établir la
+hiérarchie sociale, selon la naissance, le rang et la fortune. On peut
+donc supposer que, dès les premiers règlements de Philippe-Auguste,
+à l'égard des habits, des étoffes et des joyaux, les prostituées de
+profession se trouvèrent dépossédées du privilége d'être vêtues comme
+des _dames_ et des _châtelaines_; mais il n'est resté qu'un souvenir
+des lois somptuaires de Philippe-Auguste. Celles de Philippe le Bel,
+qui n'étaient sans doute que la répétition et la confirmation des
+précédentes, n'ont pas éprouvé le même sort; et nous pouvons dater
+de 1294 la législation des rois de France contre la _dissolution_ et
+la _superfluité_ des habillements. Dans cette ordonnance de 1294, il
+n'est pas question sans doute des femmes publiques et des _livrées_ qui
+leur appartiennent; mais on doit croire qu'elles n'étaient pas plus
+privilégiées que les bourgeois et bourgeoises, qui ne devaient plus
+porter ni _vair_, ni _gris_, ni hermine, ni or, ni pierres précieuses,
+ni couronnes d'or ou d'argent, et qui étaient tenus de _se délivrer_,
+dans le cours de l'année, des fourrures et des joyaux qu'ils auraient
+acquis antérieurement à l'ordonnance. L'exécution d'une pareille
+ordonnance n'était pas chose facile, et parmi les désobéissances les
+plus obstinées, on rencontra celle des _reines de ribaudie_, qui ne
+manquèrent pas de soutenir qu'un édit concernant les bourgeoises ne les
+atteignait pas, et que le roi de France n'avait pu les déshonorer au
+point de vouloir les contraindre à ne _faire_ que des _robes à 12 sols
+l'aune_.
+
+L'ordonnance de Philippe le Bel fut le point de départ de toutes
+les ordonnances du même genre, qui ne firent que la renouveler et la
+compléter, en y ajoutant des prescriptions qui variaient avec les modes
+et les usages. Plusieurs de ces ordonnances ont dû être publiées, avant
+celle de 1367, qui, seulement destinée aux habitants de Montpellier,
+surtout aux femmes de cette ville, est pleine de détails minutieux sur
+la forme des vêtements et la qualité des étoffes. Il est difficile de
+croire que plusieurs règlements somptuaires, aussi détaillés au moins,
+n'aient pas été appliqués aux femmes de Paris, dans le long espace
+de temps qui s'est écoulé entre le premier édit de 1294 et celui de
+1367, lequel n'avait force de loi que dans la ville de Montpellier.
+On ne trouve cependant que la proclamation du prévôt de Paris, datée
+de 1360, que nous avons citée et dont les femmes communes étaient
+seules l'objet. Il y eut certainement d'autres proclamations analogues,
+sans compter celle qui concernait exclusivement les ceintures dorées
+et que la tradition nous indique d'une manière certaine, quoique
+le texte original ne soit pas parvenu jusqu'à nous. Ce texte,
+d'ailleurs, n'était qu'une paraphrase explicative d'un article de
+l'ordonnance de Philippe le Bel. Mais on a lieu de croire que les
+filles publiques de Paris se montrèrent peu dociles aux avis de la
+prévôté et se mirent peut-être en révolte ouverte contre ses agents
+chargés de faire exécuter la loi, car nous voyons, dans le cours du
+quinzième siècle, reparaître à plusieurs reprises, et toujours avec
+un surcroît de sévérité, les _défenses_ que le prévôt adressait à
+ses humbles sujettes et que des arrêts du parlement ne cessaient de
+venir corroborer. Par son ordonnance du 8 janvier 1415, entièrement
+relative à la Prostitution, le prévôt défendit de nouveau à toutes
+femmes dissolues d'avoir la hardiesse de porter, à Paris ou ailleurs,
+de l'or et de l'argent sur leurs robes et chaperons, des boutonnières
+d'argent blanches ou dorées, des perles, des ceintures d'or ou dorées,
+des habits fourrés de gris, de menu vair, d'écureuil ou d'autres
+fourrures _honnêtes_, et des boucles d'argent aux souliers, sous peine
+de confiscation et d'amende arbitraire. On leur accordait huit jours
+pour quitter ces ornements et pour s'en défaire; après quoi il était
+enjoint aux sergents, qui les trouveraient en contravention, de les
+arrêter en quelque lieu que ce fût, excepté dans les églises, et de
+les mener en prison au Châtelet, pour que là, leurs habits ayant été
+enlevés et arrachés, elles fussent punies suivant l'exigence des cas.
+Cette ordonnance fut renouvelée et criée à son de trompe dans les rues
+et carrefours de Paris, en 1419, ce qui prouve qu'elle n'avait pas
+été trop bien observée par les intéressées et que la persistance des
+rebelles avait découragé la surveillance des sergents.
+
+Le parlement, malgré la guerre civile, la peste et la famine qui
+désolaient alors la capitale et plusieurs provinces du royaume, regarda
+comme assez importante la question somptuaire, en tant que relative
+aux filles et femmes de mauvaise vie, pour rendre un arrêt le 26 juin
+1420, par lequel défenses étaient faites à ces impures, «de porter des
+robes à collets renversez et à queue traînante, ni aucune fourrure de
+quelque valeur que ce soit, des ceintures dorées, des couvre-chiefs,
+ni boutonnières en leurs chaperons,» et cela, sous peine de prison, de
+confiscation et d'amende arbitraire, après un délai de huit jours donné
+aux contrevenantes pour se conformer à la loi. L'arrêt du parlement
+ne trouva pas plus d'obéissance chez les ribaudes, que l'ordonnance
+du prévôt de Paris; et il fallut que ce dernier, cinq ans après,
+recommençât ses publications, qui furent souvent répétées avec aussi
+peu de succès. Les _damoiselles_ de la Prostitution ne voulaient pas
+renoncer à leurs affiquets de toilette, et elles éludaient sans cesse
+l'ordonnance, en modifiant quelque chose dans les inventions de la mode
+et en renchérissant sur le luxe des femmes de bonne vie.
+
+Il paraîtrait que la saisie des habits et joyaux défendus formait
+encore, à cette époque, une assez bonne _aubaine_, puisque le prévôt de
+Paris se l'appropriait comme un des revenus de sa charge; mais Henri
+VI, roi d'Angleterre, qui était maître de Paris en 1424, ne souffrit
+pas que cette source impure de _profits_ fût détournée des coffres du
+roi, et par une ordonnance en date du mois de mai de cette année-là, il
+enjoignit au prévôt, «que dorénavant il ne preigne ou applique à son
+prouffit les ceintures, joyaux, habitz, vestemens ou autres parements
+defenduz aux fillettes et femmes amoureuses ou dissolues.» (Voy. le
+recueil des _Ordonn. des rois de la 3e race_.)
+
+Un nouvel arrêt du parlement prohiba, le 17 avril 1426, «les ornements
+que portent les damoiselles,» les robes traînantes, les collets
+renversés, le drap d'écarlate en robes ou en chaperons, les fourrures
+de petit-gris et les _riches_ autres _fourrures, soit en colets,
+poignets, porfils ou autrement_. Le même arrêt leur défendait aussi «de
+porter aucunes boutonnières en leurs chaperons, des ceintures en tissus
+de soye ni des fourrures d'or ou d'argent, qui sont les ornements
+des femmes d'honneur.» Ces arrêts réitérés prouvent l'obstination des
+femmes publiques à enfreindre les ordonnances: elles ne pouvaient pas
+se persuader qu'elles fussent soumises, comme les petites bourgeoises,
+à la législation somptuaire, qui devenait de plus en plus rigoureuse,
+à mesure que le luxe s'accroissait et que la mode tendait sans cesse
+à établir son niveau frivole dans toutes les classes de la société.
+Pendant le quinzième et le seizième siècle surtout, les rois de France,
+qui donnaient eux-mêmes l'exemple d'une prodigalité excessive dans
+leurs dépenses de toilette, défendaient pourtant, sous les peines les
+plus sévères, tout ce qui semblait appartenir à la _dissolution_ des
+vêtements; ils ne permettaient pas même à leurs gentilshommes et aux
+dames de leur maison l'usage de certaines étoffes réservées aux princes
+et princesses; ils refusaient à _toutes manières de gens_ l'emploi de
+certaines broderies, de certaines pourfilures, de certains passements
+en or ou argent, en velours et en soie; mais les femmes de plaisir,
+qui s'intitulaient _reines et princesses d'amour_, ne tenaient aucun
+compte des édits et continuaient à porter sur elles, dans leurs rues
+privilégiées, toutes ces _superfluités_ défendues. On doit supposer
+qu'elles ne s'aventuraient pas dans les rues _honnêtes_ avec cette
+parure, qui les eût fait remarquer aussitôt et qui aurait certainement
+ameuté contre elles les passants indignés. Nous avons dit que le peuple
+ne leur était nullement sympathique et que souvent, à leur passage, on
+les injuriait, on leur jetait de la boue, on allait jusqu'à les battre.
+
+Il fallait, de temps à autre, donner satisfaction à la vindicte
+populaire, en punissant une de ces femmes effrontées qui se mettaient
+à tout propos en contravention avec les lois. On arrêtait donc en
+pleine rue quelques malheureuses que la voix publique dénonçait
+comme ribaudes de profession et qui étaient trouvées nanties d'objets
+prohibés. Ces arrestations n'atteignaient jamais les plus coupables,
+qui, étant les moins pauvres, avaient toujours en poche de quoi rendre
+aveugles les sergents, lors même qu'on les eût rencontrées dans toute
+leur _pompe_, comme on disait à cette époque; il y en avait même
+qui payaient à ces débonnaires sergents une redevance mensuelle ou
+hebdomadaire pour n'être jamais inquiétées, quels que fussent leurs
+accoutrements et ornements. Celles qui se voyaient menées en prison et
+qui perdaient leurs hardes n'avaient souvent que des guenilles sur le
+corps et ne laissaient pas même au Châtelet une dépouille suffisante
+pour solder les honoraires des sergents. Ainsi, Sauval et Delamare ont
+tiré des Comptes du Domaine de Paris plusieurs articles curieux en ce
+qu'ils nous montrent la pauvreté des victimes ordinaires du Châtelet.
+L'extrait de l'_Ordinaire de Paris_, au chapitre des _Forfaitures,
+Espaves et Aubaines_, pour l'année 1428, mérite d'être rapporté tel
+que Sauval l'a recueilli dans les Preuves de ses _Antiquités de Paris_:
+«De la valeur et vendue d'une houpelande de drap pers, fourrée par le
+collet de penne de gris, dont Jehannette, vefve de feu Pierre Michel,
+femme amoureuse, fut trouvée vestue et ceinte d'une ceinture sur un
+tissu de soie noire, boucle, mordant et huit clous d'argent, pesant en
+tout deux onces et demie; auquel estat elle fut trouvée allant à val
+la ville, outre et par-dessus l'ordonnance et défense sur ce faite,
+et pour ce fait emprisonnée, et ladite robe et ceinture déclarées
+appartenir au roi, par confiscation, en ensuivant ladite ordonnance,
+et délivrée en plein marché le dixième jour de juillet 1427; c'est à
+sçavoir ladite robe le prix de sept livres douze sols parisis, dont
+les sergents qui l'emprisonnèrent eurent le quart pour ce; pour le
+surplus, etc.--De la valeur d'une autre ceinture sur un viel tissu
+de soie noire, où il y avoit une platine et huit clous d'argent,
+boucle et mordant de fer-blanc, trouvée en la possession de Jehannette
+la Neufville, pour ce emprisonnée, etc.--De la valeur d'une autre
+ceinture, ferrée de boucle et mordant sur un tissu de soie noire à
+huit clous d'argent, et d'un collet de penne de gris, trouvés en la
+possession de Jehannette la Fleurie, dite _la Poissonnière_, pour ce
+emprisonnée, etc.»
+
+Nous remarquons, dans cet extrait, plusieurs circonstances qu'il
+importe de signaler comme détails de moeurs. On n'arrêtait, on
+n'emprisonnait que les femmes qui se trouvaient sur la voie publique
+avec des habits qu'elles ne devaient pas porter; d'où il résulte
+qu'elles étaient libres de se vêtir à leur guise dans l'intérieur de
+leurs maisons et même dans l'enceinte des lieux affectés à l'exercice
+de leur scandaleux métier. Les femmes amoureuses, que la police
+du Châtelet n'astreignait à aucune déclaration préalable, et qui
+échappaient de la sorte à l'ignominie de leur condition, pouvaient,
+par leur naissance et par leur état civil, conserver une apparence
+de bourgeoisie et cacher leur véritable profession, jusqu'à ce qu'un
+hasard malheureux fût venu trahir le secret de leur existence honteuse.
+Ainsi, Jehannette, veuve de Pierre Michel, n'avait aucun surnom
+qualificatif qui fît reconnaître le scandale de sa conduite; Jehannette
+la Neufville portait un nom notable parmi les bons bourgeois de Paris;
+quant à Jehannette la Fleurie, ou la Poissonnière, elle avait deux
+sobriquets pour un, et le dernier semble indiquer qu'elle se consacrait
+alternativement à la Prostitution et à la vente du poisson. Nous avons,
+au reste, constaté, dans un chapitre précédent, que le quartier actuel
+que traversent les rues Poissonnière et Montorgueil était entièrement
+occupé par les habitants des cours des Miracles et par la clientèle de
+la débauche foraine. Nous ajouterons que les marchands de poisson, qui
+avaient besoin d'être présents à l'arrivage de la marée, se logèrent
+d'abord sur le chemin appelé _Val larroneux_, qui devint alors _le
+chemin et rue des Poissonniers et des Poissonnières_. On devine tous
+les motifs qui avaient pu faire attribuer le surnom de _Poissonnière_
+à une femme amoureuse qui fréquentait la poissonnerie ou qui était
+entourée de marchands de poisson. Le nom de _Jehannette_ n'était
+pas, comme le pense M. Rabutaux, commun et générique pour désigner
+une fille de joie. N'oublions pas de faire remarquer encore que les
+objets contraires à l'ordonnance trouvés en la possession des femmes
+amoureuses étaient assimilés aux objets perdus sur la voie publique,
+lesquels appartenaient au Domaine, quand ils n'avaient pas été réclamés
+en temps utile: après un délai de 40 jours, on vendait les uns et les
+autres _en plein marché_, et le produit de la vente, qui était bien
+minime, se distribuait entre le roi, la ville et les sergents, à titre
+d'épaves.
+
+Sauval n'a pas analysé toutes les ventes de cette espèce que lui ont
+offertes les Comptes de l'Ordinaire de Paris; mais il en a pris note,
+et l'on voit qu'elles étaient fort rares, puisque Sauval mentionne
+plusieurs années qui n'en présentent pas une seule, du moins dans
+les registres de la prévôté. Le Compte de 1446 contient cet article:
+«Vente d'une petite ceinture, boucle, mordant et quatre petits clous
+d'argent, trouvée en la possession de Guyonne la Frogière, femme
+amoureuse, déclarée appartenir au roy par confiscation, etc.» C'est
+surtout aux ceintures d'argent ou ornées d'argent, que les sergents
+font la guerre, peut-être pour justifier le proverbe. Les amendes
+auxquelles donnait lieu le port illégal de ces ceintures, sont
+enregistrées dans les Comptes des années 1454, 1457, 1460, 1461 et
+1464. Depuis cette dernière époque, les poursuites ont l'air de se
+ralentir, et l'on croirait volontiers que les ceintures sont mises
+hors de cause. L'extrait du chapitre des _Forfaitures_ de 1457 est
+ainsi conçu: «Plusieurs ceintures à usage de femme, ferrées de boucle,
+mordant et clous d'argent, déclarées appartenir au roy par confiscation
+de plusieurs femmes amoureuses qui portoient lesdites ceintures parmi
+Paris contre les ordonnances sur ce faites.» Dans le Compte de 1459,
+on voit l'inventaire de la défroque de deux femmes amoureuses qui,
+l'une et l'autre, portaient un nom noble, mais qui étaient vêtues bien
+différemment. La première accusait, par son costume délabré, la misère
+où le vice l'avait fait tomber, sans que les charmes de sa personne lui
+procurassent les moyens de s'en relever; elle devait donc être vieille
+et laide pour avoir été arrêtée en pareil équipage: «Une robe courte
+de drap gris sur le tenné (_tanné_, étoffe de soie brune), fourrée, de
+penne (fourrure) blanche, fort usée, avec vieilles chausses rempiécées
+de drap violet et un pourpoint de fustaine tel quel, dont Marguerite,
+femme de Pierre de Rains, avait été trouvée vestue et habillée,
+déclarée appartenir au roy, etc.» On est tout surpris de rencontrer
+une femme amoureuse avec pourpoint et chausses, comme si elle voulût
+se faire passer, au besoin, pour un homme. La seconde délinquante, qui
+fut sans doute arrêtée au sortir de l'église sur la dénonciation du
+populaire, valut une meilleure aubaine aux sergents qui l'amenèrent au
+Châtelet: «Une ceinture, ferrée de boucle, mordant et clous d'argent
+doré, pesant deux onces et demie, avec une surceinte (double ceinture
+fort large), aussi ferrée de boucle, mordant et clous d'argent doré,
+un _Pater noster_ (chapelet) de corail, tels et quels à boutons, et un
+_Agnus Dei_ d'argent, des heures à femme telles quelles, à un fermoir
+doré, et un collet de satin fourré de menu-vair tel quel, advenus au
+roy nostre sire, par la confiscation de damoiselle Laurence de Villers,
+femme amoureuse, constituée prisonnière pour le port d'icelles, etc.»
+Voilà bien une damoiselle, noble qui est qualifiée _femme amoureuse_,
+et qui laisse au roi les objets de luxe qu'elle n'avait pas le droit
+de porter sur elle, même dans un but de dévotion. Cette Laurence
+de Villers savait lire, puisqu'elle s'en allait à l'église avec un
+livre d'heures, ce qui devait être une exception parmi les femmes de
+mauvaise vie. Dans le Compte de 1460, les amendes pour port d'habits
+et de ceintures en contravention paraissent avoir été plus nombreuses,
+mais ces amendes, comme toujours, ne sont pas d'un grand profit pour
+le roi, la ville et les sergents. Ici, c'est «une robe de drap gris
+retourné, doublée de blanchet, de laquelle Jehanne la Paillarde, femme
+amoureuse, avait été trouvée vestue et pour icelle emprisonnée;» car
+les bourgeoises elles-mêmes n'avaient pas le droit de doubler leurs
+robes ou de les garnir en étoffe de soie. Là, c'est une «ceinture
+appartenant à Agnès la Petite, qui, combien qu'elle fût mariée, est
+de vie dissolue, et comme telle a esté plusieurs fois emprisonnée,
+de laquelle ceinture elle a esté trouvée ceinte et la portant parmi
+Paris.» Ce dernier article prouve, comme nous l'avons avancé, que
+souvent des femmes mariées exerçaient l'état de prostituée. Le port de
+ceintures étant à cette époque l'objet de poursuites spéciales, nous
+pensons qu'une ordonnance particulière avait motivé ce redoublement
+de poursuites, qui amenaient toujours l'emprisonnement des ribaudes
+arrêtées en contravention.
+
+Ces sortes de femmes étaient incorrigibles, lorsqu'il s'agissait de
+toilette; elles avaient toutes plus ou moins la passion des joyaux,
+et elles ne craignaient pas de s'exposer à la prison et à l'amende
+pour se donner la satisfaction de porter un bijou d'or, ou d'argent,
+ou même d'étain argenté. Ce n'était pas qu'elles voulussent par là
+déguiser leur profession déshonorante et se confondre avec les dames
+et damoiselles d'honneur. Elles ne se révoltaient donc pas contre
+l'esprit des ordonnances, par lesquelles on avait voulu remédier à
+la confusion des classes sociales entre _hommes et femmes de tous
+états, lesquels_, dit une ordonnance de Henri II, _par ce moyen, on ne
+peut choisir ne discerner les uns d'avec les autres_. Les ribaudes de
+profession, au contraire, n'avaient garde de prétendre passer pour ce
+qu'elles n'étaient pas, mais elles prenaient plaisir à se parer et à
+s'_attifer_, pour attirer les regards, et pour faire entre elles assaut
+de magnificence. Comme les colliers, bracelets et bagues leur étaient
+interdits, elles se dédommageaient de cette interdiction, en portant
+des joyaux de sainteté, des chapelets d'orfévrerie, des médailles,
+des croix et des anneaux bénits; mais les sergents n'étaient pas tous
+assez dévots, pour fermer les yeux sur ces contraventions pieuses,
+et ils attendaient les délinquantes à la porte des églises pour les
+conduire au Châtelet à travers les huées de la populace. Il paraîtrait
+que Louis XI, qui faisait pour son propre compte un grand abus de
+médailles, et de chapelets, et d'_Agnus Dei_, ordonna un surcroît de
+sévérité contre les femmes amoureuses qu'on saisirait nanties de ces
+mêmes objets: non-seulement on confisquait au profit du roi les bijoux
+que leur caractère de dévotion ne mettait nullement hors de l'atteinte
+de la loi, mais encore on condamnait à l'amende la femme qui les avait
+portés. En 1463, Jehanneton du Buisson fut condamnée _en quinze sols
+quatre deniers parisis_ (environ 25 francs de notre monnaie) pour
+le port illégal de deux _patenostres_ en vermeil. Louis XI fit punir
+aussi avec rigueur les ribaudes qui étaient trouvées en habits d'homme
+dans les rues de Paris; on lit dans le chapitre des Forfaitures et
+Espaves de l'Ordinaire de Paris en 1471: «De la vente d'une robe noire
+sangle, à usage d'homme, d'un chapeau et d'une cornette, tout vielz,
+dont Jehanne la Thibaude fut trouvée saisie et vestue, et en cet estat
+amenée prisonnière au Chastelet de Paris, le 21 may dernier, déclarés
+acquis et confisqués au roy.» Nous n'osons pas émettre de conjecture
+au sujet de ce déguisement masculin, qui semble avoir eu, parfois du
+moins, un but malhonnête dans les actes de la Prostitution.
+
+A côté des ribaudes, il y avait toujours des courtiers de débauche,
+qui, malgré les terribles menaces de la législation contre eux,
+s'adonnaient assez tranquillement à leur infâme commerce; ils étaient
+rarement poursuivis et plus rarement encore jugés et condamnés.
+D'ordinaire, quand les plaintes de leurs voisins ou de leurs victimes
+avaient obligé la justice à sévir ou à faire une démonstration publique
+de sévérité, on arrêtait, on emprisonnait les prévenus, mais tout
+se terminait par une composition en argent, par une confiscation
+d'immeubles et par le bannissement. Dans bien des cas, le coupable
+était renvoyé absous, après le payement d'une forte amende que
+compensait bientôt le produit de son _maquerellage_. Ceux et celles
+qui tenaient des _bordiaux_ et qui louaient des _bouticles au péché_;
+qui gouvernaient un _clapier_ de filles publiques; qui leur prêtaient
+à usure, soit de l'argent, soit des meubles, soit des hardes; qui
+vivaient, en un mot, aux dépens de la Prostitution légale; étaient
+tolérés, sinon protégés, et l'on reconnaissait dans leur ignoble
+intervention une influence salutaire sur l'exercice de la débauche.
+Les femmes consacrées à ce hideux emploi avaient besoin d'une autorité
+qui leur traçât une règle de conduite, et qui les maintînt sous une
+surveillance continuelle: on ne les empêchait donc pas d'avoir un
+_ribaud_ pour gouverneur, ou une _ribaude_ pour gouvernante. Ces chefs
+de _ribaudie_ se couvraient généralement d'un nom décent et d'un masque
+d'honnêteté: tantôt c'était un portier, tantôt une chambrière, tantôt
+un hôtelier, tantôt un marchand forain; mais toujours, homme ou femme,
+c'était une personne d'un âge mûr, même d'une vieillesse respectable,
+au maintien austère, à la parole grave, à l'air solennel; ce qui
+n'empêchait pas cette digne personne d'être sans cesse exposée aux
+mésaventures de la prison, du fouet, du pilori et de l'exil, suivant
+les traditions de la loi romaine. La loi française prononçait la peine
+de mort contre les _maquereaux avérés_; mais cette pénalité n'était
+presque jamais appliquée, quoiqu'elle demeurât, comme un épouvantail,
+dans le code criminel. Au reste, l'opinion des jurisconsultes n'a pas
+varié à l'égard d'un crime qui ne rencontrait la même tolérance au
+point de vue moral, que dans l'application de la loi. «Macquereaux et
+macquerelles, dit le célèbre Josse de Damhoudère dans sa _Pratique
+judiciaire ès causes criminelles_, qui servait de formulaire à tous
+les magistrats du seizième siècle; macquereaux et macquerelles qui
+aydent les preudes et honnestes femmes à trébucher, sont, de droit,
+punis corporellement, et, de coustume, par le bannissement ou autre
+arbitraire punition, selon la diversité des pays et des villes.»
+
+Les anciens criminalistes ne font que se répéter sur ce point, et
+tombent d'accord que la peine a été laissée dans la loi comme une
+précaution utile pour arrêter les excès du libertinage, en opposant
+à ses agents les plus audacieux une barrière légale. Le docte Jean
+Duret, dans son _Traité des peines et amendes_ (édit. de Lyon, 1583,
+in-8º, fol. 105), est aussi explicite que J. de Damhoudère à cet égard:
+«Ceux qui louent et prestent maisons pour exercer maquerelages, dit-il,
+perdent leur droit de propriété, condamnés d'abondant à dix livres d'or
+d'amende. De faict, nos praticiens, suivant les peines ordonnées de
+droict, les punissent capitalement et de mort.» On citerait cependant
+plus d'un exemple de supplice capital, infligé à des coupables des deux
+sexes, en raison des circonstances particulières de leur crime. Ainsi,
+Duret ajoute ce paragraphe, qui nous apprend en quels cas la peine de
+mort était requise contre les instigateurs de la débauche: «Que si
+c'est le père, mère, frère, soeur, oncle, tante, tuteur ou curateur
+qui livre ainsi sa fille, parente ou mineure, ou que le maquerelage
+soit pour induire à adultère, la seule mort est peine suffisante. Les
+servantes et nourisses de tel estat doivent perdre la vie.» Un autre
+jurisconsulte de la même époque, Claude Lebrun de la Rochette, dans son
+traité pratique intitulé _les Procez civil et criminel_ (édit. de 1647,
+in-4º), emploie un chapitre entier pour établir les différents degrés
+du maquerellage, et il conclut que la paillardise, fille de l'oisiveté
+et dudit maquerellage, produit la fornication, l'adultère, le rapt,
+l'inceste et la sodomie. «Soit donc, dit-il, que les exécrables
+bourreaux des consciences tiennent les paillardes dont ils sont
+courratiers, en leurs maisons; soit que par allèchements, blandices,
+promesses et artifices, ils les y attirent, ou qu'ils conduisent vers
+elles les hommes débordez, ils ne sont en rien dissemblables de ceux
+_qui proprio corpore quæstum faciunt_, comme le décide Ulpian en la loi
+_Palam. § Lenocinium; ff. De ritu nupt. l. Athletas, § 1, ff. De his
+qui not. infam._»
+
+Claude Lebrun de la Rochette constate ensuite l'indulgence des
+tribunaux français sur le fait de _maquerellage_: «Et estoit encor
+anciennement, dit-il, puny du dernier supplice, s'il estoit veriné
+(avéré) que le maquereau fust coustumier de suborner les filles et
+femmes qu'il traînoit à perdition; qu'il les y eust induites par
+présent ou paroles persuasives, et que, par ce moyen, il les eust
+rendues obéyssantes à sa volonté et à la Prostitution qu'il en
+désiroit faire, pour tirer gain de telle turpitude.... Toutefois, les
+Cours souveraines des parlements de ce royaume, et les inférieures,
+les punissent plus doucement, se contentant du bannissement ou de
+la fustigation par les carrefours des villes où ils exercent leurs
+courtages et où ils sont apprehendez.» Nous croyons que la tolérance
+envers les proxénètes ne s'appliquait pas à ceux qui travaillaient
+à corrompre la jeunesse et l'innocence, mais seulement aux maîtres
+et maîtresses des mauvais lieux. On distinguait ceux-ci des vils et
+abominables tentateurs, qui, à l'instar des démons, battaient en brèche
+la pudicité et conspiraient contre l'honneur du sexe féminin: «Que
+si bien ils évitent icy la punition divine, disait de ces corrupteurs
+l'honnête Lebrun de la Rochette; ils n'éviteront pas la divine qui paye
+toujours au meschant avec usure le salaire de sa meschanceté.» Quant
+aux _seigneurs_ et _dames_ des bordeaux, on leur accordait partout une
+protection tacite, et on se servait d'eux à titre d'intermédiaires
+officieux pour l'exécution des règlements de police. C'étaient des
+vieilles, qu'on autorisait de préférence à diriger les établissements
+de débauche, et qu'on qualifiait de _maquerelles publiques_. Ducange
+cite un document daté de 1350, qui confirme cette qualification: _in
+domo cujusdam maquerellæ publicæ in villa Valentianis_, etc. Il est à
+peu près certain que la _maquerelle publique_ existait et pratiquait
+son métier, sous la tolérance de la loi municipale.
+
+Cependant les ordonnances des rois, les arrêts du parlement et les
+proclamations du prévôt de Paris avaient, à plusieurs reprises,
+flétri, prohibé et condamné le _maquerellage_ en général, sans faire
+aucune réserve, sans admettre aucune circonstance atténuante. Dans
+une ordonnance de 1367, analysée par Delamare, le prévôt de Paris
+fit défense «à toutes personnes de l'un et de l'autre sexe, de
+s'entremettre de livrer ou administrer femmes, pour faire péché de
+leur corps, à peine d'être tournées au pilori et brûlées (c'est-à-dire
+marquées d'un fer chaud), et ensuite chassées hors de la ville.»
+Cette ordonnance, on le voit, comprenait indistinctement les personnes
+qui administreraient une _ribaudie_ de femmes folles de leur corps.
+Toutes les ordonnances relatives à la location des maisons, touchaient
+indirectement la question de maquerellage, et les honteux auteurs
+de cette _vilainie_ ne pouvaient la pratiquer sous la qualité de
+propriétaire ou de locataire principal. L'ordonnance prévôtale du 8
+janvier 1415, renouvelée textuellement en 1419, tout en s'occupant
+d'interdire aux femmes débauchées la location des maisons «en rues
+honnêtes,» fait aussi «défenses à toutes personnes de se mesler de
+fournir des filles ou femmes pour faire péché de leur corps, sous
+peine d'estre tournées au pilori, marquées d'un fer chaud et mises
+hors la ville.» Tel était le châtiment le plus fréquent qu'on leur
+infligeait, quand ces _instruments de Satan_, comme les appelle Lebrun
+de la Rochette, avaient prêté la main à quelque scandale public. On
+les condamnait quelquefois à être fustigés et à avoir les oreilles
+coupées; il semblerait même que certaines maquerelles furent enfouies
+vives. Ces condamnations entraînaient sans doute, en plusieurs cas, la
+confiscation, la suppression et la démolition des logis qui avaient été
+le théâtre du crime. C'est, du moins, ce que nous permet de supposer
+ce passage des Comptes de l'Ordinaire de Paris pendant l'année 1428:
+«De Nicolas Sandemer et Isabeau, sa femme, pour les ventes d'une
+place vuide où souloit avoir maisons, quatre bordeaux et édifices à
+présent abattus, assis à Paris, en la Cité, en Glatigny, tenant d'une
+part,... et de l'autre part faisant le coin d'une ruelle, par laquelle
+on descend à la rivière de Seine, du costé devers Grand-Pont.» On
+sait que, d'après un usage qui remonte à l'antiquité la plus reculée,
+on rasait une maison qui avait été souillée par un crime, et on en
+laissait l'emplacement vide pendent un laps de temps déterminé par la
+sentence, comme pour purifier l'endroit maudit. Nous croyons, en outre,
+qu'une maison où il y avait eu longtemps un mauvais lieu, n'était pas
+occupée par des gens d'honneur, sans avoir été rebâtie.
+
+On verra, dans le chapitre suivant, consacré à rassembler les faits
+épars de la Prostitution en différentes villes, que le châtiment
+infligé aux proxénètes subissait quelques variantes suivant les pays.
+Parmi les exécutions qui ont eu lieu à Paris, nous n'en trouvons pas
+une seule où il soit question d'un patient qualifié de _maquereau_,
+mais, en revanche, les _maquerelles_ ne manquent pas. Sauval nous
+apprend (t. II, p. 590) qu'une _maquerelle qui juroit vilainement_,
+en 1301, fut mise au pilori, _à l'échelle_ de Sainte-Geneviève. Il
+y avait à Paris 20 à 25 _justices_ particulières avec _échelle_,
+où les maquereaux et maquerelles pouvaient être fouettés, piloriés,
+essorillés.
+
+L'évêque de Paris lui-même avait son échelle de justice sur le parvis
+de Notre-Dame, et les jugements de l'official, qui remplissait les
+fonctions de bailli de l'évêché, atteignaient souvent des femmes
+dissolues, ce qui prouve que la Prostitution n'était pas bannie
+entièrement du territoire de la justice épiscopale. En 1399, l'official
+de l'évêque de Paris, pour punir une femme qui avait «recepté et
+retrait plusieurs hommes et femmes mariées et à marier, et les
+avoit envoyé querir par certains messages,» la condamnèrent à être
+«pilorisée, les cheveulx bruslez, bannie de la terre dudit évesque,
+et tous ses biens confisquez.» (Voy. le _Glossaire_ de Ducange et
+Carpentier, au mot CAPILLI.) Une autre exécution du même genre avait
+eu lieu auparavant à l'échelle du parvis: une certaine Isabelle,
+qui avait vendu une jeune fille à un chanoine de la cathédrale, fut
+exposée sur cette échelle et là tourmentée et brûlée avec une torche
+ardente; après quoi on la bannit à perpétuité. Mais, en 1357, cette
+Isabelle obtint des lettres de rémission du roi, probablement par
+l'entremise du chanoine, qui ne paraît pas avoir été poursuivi par
+le bras séculier. La torche ardente, qui figure dans le supplice de
+cette courtière de débauche, servait, si l'on peut employer ici une
+expression de cuisine, à _flamber_ la patiente et à brûler tout ce
+qu'elle avait de poil sur le corps. Ces espèces d'exécutions attiraient
+plus de monde que toutes les autres. Dans le Compte de l'Ordinaire
+pour l'année 1416 (Preuves des _Antiq. de Paris_, t. III), on lit
+que les sergents du châtelet achetèrent une douzaine de _boulaies_
+neuves (baguettes de bouleau), pour _faire serrer le peuple_ et «pour
+assister à la justice qui fut faite des maquerelles qui furent menées
+par les carrefours de Paris, tournées, brûlées, oreilles coupées au
+pilori.» On trouve, dans les mêmes Comptes, plusieurs maquerelles
+menées au pilori avec pareil cérémonial et pareille distribution
+de coups de boulaies aux spectateurs. Le pilori, où l'on exposait
+habituellement les maquerelles, était celui des Halles qui avait été
+construit à la place même du puits _Lori_ (c'est-à-dire, sans doute,
+_puits de l'oreille_). Auparavant, au moment des exécutions, on élevait
+au-dessus de ce puits un échafaudage surmonté d'une cage tournante,
+dans laquelle étaient pratiquées des ouvertures où les patients
+passaient la tête et les mains, pour rester ainsi exposés aux regards
+curieux de la foule durant tout un jour de marché. Le bourreau qui
+présidait à ce supplice devait présenter successivement aux quatre
+points cardinaux les coupables qu'il avait mis au pilori, après avoir
+rempli les prescriptions de la sentence, coupé une ou deux oreilles,
+administré le fouet, etc. En général, les maquerelles qui subissaient
+cette peine infamante étaient assaillies d'injures, de huées, de boue
+et d'ordures. Tous les piloris n'étaient pas mobiles comme celui des
+Halles de Paris, il n'y avait souvent qu'une échelle dressée contre un
+gibet; le _pilorié_, attaché au sommet de l'échelle, dans une position
+fort incommode, annonçait lui-même aux passants la nature de son délit,
+par l'écriteau qu'il portait au dos, ou sur la poitrine ou même sur
+le front. Dubreul raconte qu'il se souvenait d'avoir vu, à l'échelle
+du parvis Notre-Dame, appartenant à la justice de l'évêque et de son
+official, un vilain prêtre qui avait au dos cette inscription: _Propter
+fornicationes_.
+
+La fustigation et l'exposition des maquerelles furent de tout temps un
+divertissement pour le peuple de Paris; on se portait en foule sur leur
+passage et on leur faisait cortége jusqu'au pilori. Toutes les filles
+publiques et tous les débauchés prenaient un singulier plaisir à voir
+la punition de ces indignes femmes qui s'étaient souvent enrichies aux
+dépens de leurs nombreuses victimes. Les exécutions de cette espèce,
+toujours accompagnées de la même affluence et de la même gaieté, se
+reproduisaient assez rarement, néanmoins, à cause du scandale qu'elles
+causaient dans la ville. On en citerait pourtant des exemples dans
+le dix-septième siècle: Lebrun de la Rochette parle, dans le _Procez
+criminel_, de la punition d'une _célèbre maquerelle_ de Paris, nommée
+la Dumoulin, qui fut ainsi fustigée dans les carrefours, sous le
+règne de Louis XIII, et ensuite bannie du royaume à perpétuité; mais
+on lui laissa toutefois les oreilles intactes. On découvrirait sans
+doute dans les registres du parlement un grand nombre d'arrêts et
+d'exécutions du même genre; quelques-unes de ces exécutions offriraient
+probablement un spectacle plus tragique. Ainsi, dans les Comptes de
+la Prévôté de Paris en 1440, nous attribuerons volontiers à un fait de
+maquerellage renforcé de vols et d'exactions criminelles, cet extrait
+des _Forfaitures_ rapporté par Sauval: «De la vente des biens meubles
+de feues Jeannette la Bonne-Valette et Marion Bonne-Coste, n'aguerre
+enfouyes vives lez la justice de Paris pour leurs démérites, etc., dont
+ont esté ostés, distraits et rendus à plusieurs personnes plusieurs
+desdits biens, comme à eux appartenans, et qui mal pris et emblés leur
+avaient esté par lesdites femmes.»
+
+C'était ordinairement au _marché aux Pourceaux_, sur la butte
+Saint-Roch, que s'opérait l'enfouissement des femmes condamnées à être
+enterrées vives, supplice fort usité, avant qu'on se fût décidé à les
+pendre comme les hommes. La première que l'on pendit à Paris était une
+misérable qui exerçait tous les métiers inhérents à la Prostitution;
+ce fut en 1449, suivant les historiens du temps de Charles VII, qu'on
+pendit deux gueux et une gueuse, «qui suivoient les pardons et les
+fêtes,» dit Sauval, et qui n'en furent pas moins convaincus de toutes
+sortes de crimes. Un de ces coquins fut pendu à la porte Saint-Jacques;
+l'autre, avec sa femme, à la porte Saint-Denis: «quoique tous deux
+fussent le mari et la femme, ajoute Sauval, néanmoins ils vivoient
+ensemble comme s'ils n'eussent point été mariés;» ce qui signifie
+que le mari prostituait sa femme et que celle-ci favorisait également
+les turpitudes de son mari. Sauval ajoute des détails curieux à cette
+histoire patibulaire: «Or, comme en France on n'avoit point encore vu
+pendre de femme, tout Paris y accourut. Elle y alla tout échevellée,
+vestue d'une longue robe et liée d'une corde au-dessus des genoux. Les
+uns disoient qu'elle avoit demandé à estre exécutée ainsi, parce que
+c'étoit la coutume du pays. D'autres voulurent que ce fût par l'ordre
+des juges, afin que les femmes s'en souvinssent plus longtemps.»
+La potence néanmoins ne fut pas dès lors exclusivement adoptée pour
+le supplice des _gueuses_, car Sauval a extrait, des Comptes de la
+Prévôté, en 1457, ces deux articles qui se rapportent peut-être à des
+_maquerelles_: «Une nommée Ermine Valencienne, condamnée à être enfouie
+toute vive sous le gibet de Paris (c'est-à-dire à Montfaucon), pour ses
+démérites.--Une nommée Louise, femme de Hugues Chaussier, enfouie audit
+lieu, et l'on faisoit une fosse de sept pieds de long à cet effet.»
+La peine de mort entraînait d'autres manières de supplice, suivant
+le bon plaisir du juge, qui ordonnait parfois l'expiation du crime
+par le feu ou par l'eau. Parmi les femmes qui furent brûlées vives
+à Paris ou jetées à l'eau et noyées sous le Pont-au-Change, on peut
+supposer, sans craindre de se tromper, que plusieurs avaient souillé
+leur corps et pratiqué des actes détestables, que la jurisprudence
+du moyen âge enveloppait dans la catégorie des péchés contre nature:
+«Quant aux femmes qui se corrompent l'une l'autre, que les anciens
+nommoient _tribades_, dit l'austère auteur du _Procez criminel_, il
+n'y a point de doute qu'elles ne commettent entre elles une espèce de
+sodomie... Et est ce crime digne de mort, comme remarque M. Boyer en
+ses _Décisions_.»
+
+Nous ne recourrons pas au témoignage de Nicolas Boyer, auteur des
+_Decisiones Burdigalenses_, pour démontrer que les parlements et les
+tribunaux inférieurs étaient toujours impitoyables à l'égard des femmes
+de mauvaise vie qui comparaissaient devant eux sous le poids d'une
+accusation criminelle. Nous donnerons les raisons de cette sévérité,
+en citant ce passage du livre de Lebrun de la Rochette, qui consigne
+en ces termes l'opinion unanime des gens de loi sur les auxiliaires
+infâmes de la Prostitution: «Quant aux maquereaux et maquerelles, ils
+sont du tout insupportables comme ennemis de l'honnesteté, traistres
+de la pudicité conjugale et virginale, assassins de la sainte société
+humaine, proditeurs de la légitime succession des vrais héritiers,
+tisons de l'enfer et vrais truchements de l'esprit immonde, qui n'ont
+jamais esté soufferts en aucune république bien instituée, pour ne
+ressentir que le paganisme ou l'athéisme, comme l'on peut recueillir
+des _Constitutions_ de Justinian, _novella 14_. Aussi, tous les
+jurisconsultes et les docteurs ont tenu que: _Lenocinium gravius et
+majus est crimen adulterio, quia adulter in se tantum et in unam
+foeminam peccat; leno autem peccat in se, et duos pariter peccare
+facit_.» Cependant un des premiers codes écrits en français, le _Livre
+de jostice et de plet_, contenant les coutumes de France mêlées à
+une traduction littérale du Digeste, ne prononce que la peine du
+bannissement et de la confiscation contre les courtiers de débauche:
+«Cil qui fet desloyaus assemblées de bordelerie doivent perdre la
+ville et leurs biens sont le roi (liv. XVIII, ch. 24).» Cet article
+des _paines_ se trouvait complété par le suivant, qui ordonne la
+fustigation avant le bannissement: «Li maquerel de femes doivent estre
+fusté et gesté (fustigé) hors de la vile, et leurs biens sont le roi.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+ SOMMAIRE. --État de la Prostitution légale dans les provinces de
+ l'ancienne France. --_Coutumes du Beauvoisis._ --La Prostitution
+ dans le duché d'Orléans. --Le _Livre de jostice et de plet_.
+ --Les provinces du Nord. --Organisation de la débauche publique
+ à Toulouse, Montpellier, Narbonne, etc. --Coutume de Bayonne.
+ --Coutume de Marseille. --Coutume du comté de Montfort, de Rodez,
+ de Nîmes, de Beaucaire, etc. --Les femmes _légères_ de Bagnols
+ et de Saint-Saturnin. --Bordeaux. --Supplice de l'_accabussade_.
+ --Marseille. --Sisteron. --Avignon. --Lyon. --Genève. --Coutumes
+ diverses. --Les _Lombards_ et les prostituées. --Troyes, Amiens,
+ Laon, Meaux, etc. --Rues _sans chef_ affectées à la Prostitution
+ légale.
+
+
+L'ordonnance de Louis IX, relative à la Prostitution, était donc
+toujours la base unique de la jurisprudence sur cette matière, que les
+autres rois de France semblaient à peine avoir osé toucher après le
+saint roi, qui ne craignit pas d'y porter les mains pour la renfermer
+dans de sages limites; mais les légistes et les magistrats, tout en
+adoptant l'ordonnance de 1254, ou plutôt celle de 1256, en altérèrent
+parfois le texte, et l'interprétèrent aussi de différentes manières,
+selon les besoins de la cause; ils y ajoutèrent, en outre, comme
+corollaires indispensables, certaines dispositions de la loi romaine,
+qui était en vigueur dans les tribunaux, et qui se mêlait plus ou moins
+aux traditions coutumières, derniers vestiges des usages et des codes
+barbares. C'étaient ces coutumes qui changeaient à l'infini l'état de
+la Prostitution légale dans chaque province, et même dans chaque ville.
+Il faudrait passer en revue l'histoire particulière de ces villes
+et de ces provinces, il faudrait surtout faire un examen attentif
+de leur législation locale, pour constater toutes les bizarreries
+qui s'attachaient à la tolérance de la Prostitution, et surtout à
+la pénalité qu'elle comportait en certains cas. Nous ne pouvons que
+glaner dans un sujet si abondant et si complexe, dont les matériaux se
+trouvent dispersés dans une multitude de volumes que nous n'aurions pas
+la patience de feuilleter, et qui ne nous offriraient peut-être qu'un
+prodigieux amas de redites inutiles. On jugera, toutefois, d'après un
+rapide extrait de nos notes, qu'il serait possible d'établir, ville
+par ville, et même village par village, une véritable pornographie de
+l'ancienne France, appuyée sur des textes authentiques.
+
+Remarquons, une fois pour toutes, que la Prostitution n'a jamais de
+titre spécial dans les corps de lois, d'ordonnances ou de coutumes:
+elle se trouve reléguée dans plusieurs titres, où elle figure parmi
+des faits hétérogènes qui ne tiennent pas à elle, et qui lui sont
+parfaitement étrangers. Il y a même des coutumiers généraux où elle
+ne se montre nulle part, comme si la pudeur du jurisconsulte l'avait
+éliminée à dessein. Ainsi, dans les célèbres _Coutumes du Beauvoisis_,
+qui furent la principale source du droit français pendant quatre
+siècles, on cherche inutilement une décision qui ait rapport à la
+débauche publique. On dirait que le savant Philippe de Beaumanoir ait
+voulu la bannir de son livre, comme il eût souhaité l'exclure de la
+_république_. Le caractère personnel du jurisconsulte, l'austérité
+de ses moeurs et la modestie de son langage s'opposaient sans doute
+à ce qu'il admît, dans le formulaire des coutumes de son pays, le
+scandaleux chapitre de la Prostitution. L'auteur anonyme du _Livre de
+jostice et de plet_, rédigé dans le même temps aux écoles de _Décret_
+d'Orléans, ne se montre pas si réservé dans les choses et dans les
+mots. Il commence par paraphraser l'ordonnance de saint Louis sur
+la réformation des moeurs, et il traduit, dans son patois orléanais,
+l'article concernant la Prostitution: «Adecertes, les foles femes
+communes, de chans et de viles, seent getées hors; et quant l'en lor
+aura ce admonesté et devéé, li juge d'icels leur prangnent lor biens,
+ou autres, par l'autorité de cels, jusque à la cote ou le pelicon.
+Ensorque tot qui loera meson à fole feme commune ou recevra bordeaus en
+sa meson, et soit tenue souder au baillif dou leu, ou au prevost, ou
+au juge, tant comme la pension de la meson vaudra en un an.» On voit
+que l'École de droit d'Orléans maintenait force de loi à la première
+ordonnance de Louis IX, qui avait aboli la Prostitution, et non pas
+à la seconde, qui deux ans après l'avait autorisée sous un régime de
+tolérance.
+
+En vertu de ce principe fondamental enregistré dans le _Livre de
+jostice et de plet_, nous avons vu, dans le chapitre précédent, de
+quelles peines étaient punis _li maquerel de feme_ et _cil qui fet
+desloyaus assemblée de bordelerie_. Celui-ci n'était qu'un industriel
+recevant _bordiaus en sa meson_, et en tirant un lucre infâme; l'autre,
+qui pouvait cumuler en fait de maquerellage, cherchait à corrompre
+à son profit les filles et les femmes qu'il entraînait au vice. Ce
+dernier proxénète était bien plus coupable que le simple _bordeler_,
+qui comme tel se trouvait mis au niveau du larron, du _toleor_ et
+du _tricheor_; et qui restait noté d'infamie avec qualification de
+_mau-renomez_ (livre III, ch. 1er). Parmi les entremetteurs et les
+entremetteuses de la pire espèce, le _Livre de jostice et de plet_
+ne signale pourtant pas, en se fondant sur la loi romaine qu'il
+invoque sans cesse, l'ignominie des taverniers et des tavernières,
+qui généralement ne se bornaient pas à donner à boire aux passants, et
+qui leur offraient aussi un _transon de chiere lie_, pour nous servir
+de l'expression consacrée dans ces endroits-là. L'ordonnance de saint
+Louis, placée en tête du _Livre de jostice_, renferme seulement cet
+article, que la traduction de l'auteur anonyme rend assez obscur: «Nus
+ne soit receuz a fere demore en tavernes, se il n'est trespassanz ou se
+il n'a aucun estage en icelle taverne.» On peut comprendre de diverses
+façons la fin du paragraphe, dans lequel nous voyons qu'une taverne
+ne devait être en aucun cas transformée en hôtellerie, et qu'elle se
+composait uniquement d'une boutique sans annexe de domicile et sans
+_étages_ supérieurs destinés à y coucher. Un passage de la vieille
+traduction du Digeste (Ms. de la Bibl. Nation.) confirme la mauvaise
+opinion qu'on avait des taverniers, et surtout des tavernières, en
+France comme chez les Romains: «Se feme est tavernière et ele a
+en sa taverne fole feme que ele abandonne por gaaigner, ele doit
+estre tenue pour houlière (maquerelle).» L'ancien droit français
+diffère radicalement avec le droit romain sur tous les points où le
+christianisme avait modifié; ainsi, quoique le bordelier soit réputé
+_mau-renomez_, la femme de mauvaise vie ne partage pas avec lui cette
+marque d'infamie, et cela, par cette raison de charité évangélique qui
+donnait toujours à la femme pécheresse la faculté de se repentir et de
+reprendre un train de vie honorable. Il n'était pas rare alors, que,
+pour racheter une âme à Dieu, un bon chrétien allât chercher une femme
+légitime dans un repaire de Prostitution. C'est donc en s'appuyant
+d'une décrétale de Clément III, que le rédacteur du _Livre de jostice
+et de plet_ a pu dire: «L'en establit que toz cex qui tréront puteins
+de bordel pour prendre à femme et qui les prendront, que ce soit en
+remission de lor péchiez. Note que c'est ovre de charité de apeler
+à voie de vérité celui qui foloie.» Il se pose néanmoins un cas de
+conscience à l'égard d'un mariage de cette sorte, et, pour le résoudre,
+il s'empare d'une décrétale d'Innocent III, intitulée _Significasti_:
+«Un prist une putain et lessa sa feme; il en fut ecomunié (excommunié):
+quant sa feme fut morte, il la prist. L'on demande s'il poent (peuvent)
+se manoir ensemble? Et l'on dit que, s'il n'ont porchassé la mort la
+feme, ou s'il ne fiança la putain du vivant de sa feme, et li hom soit
+asos (absous), s'il le requiert.»
+
+Le _Livre de jostice et de plet_, dans lequel le chapitre du mariage
+est traité avec une impudente liberté d'expressions, que nous n'osons
+pas reproduire, n'accorde cependant aucune indulgence aux femmes qui
+se prostituent et aux hommes qui aident leur Prostitution. Ceux-ci
+n'avaient pas le droit de tester en justice et ne pouvaient obtenir
+des juges: «Li rois puet faire, par inquisition de mauvese renomée,
+justice de ceux qui tiennent les bordeaux.» Celles qui exerçaient le
+même métier, ou qui tenaient des tavernes, étaient également frappées
+d'incapacité: «L'on defant que feme ne soit tavernière ne bordelière;
+et s'ele est, ele n'est obligée de rien.» Ces deux passages, qui
+semblent contredire ceux que nous avons cités plus haut, prouveraient
+l'existence permise ou tolérée de certains _bordeaux_, tenus ou
+administrés par des hommes et des femmes, qui, de même que les Juifs,
+consentaient à vivre sous la menace permanente de la loi, qu'ils
+conjuraient au moyen de contributions secrètes. Malgré cette tolérance,
+nécessaire à la vie publique des grandes cités, la police des moeurs
+était toujours soumise à des lois austères, qui réprimaient au besoin
+les excès et les scandales. Ainsi, la fornication, tout impunie qu'elle
+fût ordinairement, avait un article pénal dans le code coutumier: «Li
+fornicateur doivent estre chatié atrampéement (modérément) de poine de
+cors.» Il est bien certain que le châtiment n'atteignait pas souvent
+les fornicateurs, à moins de circonstances exceptionnelles. Quant
+à la femme qui se séparait de son mari pour forniquer, elle perdait
+son douaire. Mais le rapt, le viol, l'adultère, la sodomie étaient
+rigoureusement punis par _commun jugement_, c'est-à-dire que chacun
+devait en provoquer la punition: «La loi que li empereres (l'empereur
+Justinien) fit des _avotires_ (adultères) est des communs jugements,
+par coi non pas tant solement cel qui bannissent aucun mariage sont
+puni par glaive, mès cil qui font lor desléal tricheries ô homes;
+et par cele meisme loi est puniz li vices, quant aucun compoigne
+charnelment à virge ou a veve.» Les sodomites des deux sexes n'étaient
+pourtant condamnés à mort, qu'après avoir subi deux condamnations
+corporelles pour le même fait: «C'il qui sont sodomite prové doivent
+perdre les c..... Et se il le fet segonde foiz, il doit perdre menbre;
+et se il le fet la tierce foiz, il doit estre ars. Feme qui le fet doit
+à chascune fois perdre menbre; et la tierce, doit estre arsse. Et toz
+leur biens sont le roi.» Telles étaient les peines concernant la police
+des moeurs dans le duché d'Orléans.
+
+Cette pénalité, que le code Justinien avait fournie au législateur
+français, se retrouvait à peu près partout avec des nuances
+d'application, que le caractère local des habitants variait à l'infini.
+Les provinces du nord avaient à cet égard plus d'indulgence que celles
+du midi: la Prostitution y régnait sans contrainte, et le régime des
+moeurs, abandonnées à leurs instincts natifs, n'avait qu'à se maintenir
+dans les limites assez étendues d'une facile tolérance. Toulouse,
+Montpellier, Narbonne et d'autres villes du Languedoc avaient une
+organisation de débauche publique, plus régulière encore que celle qui
+existait alors à Paris. Cependant Charles d'Anjou, comte de Provence et
+roi des Deux-Siciles, s'était efforcé, à l'exemple de son frère Louis
+IX, d'expulser de ses États la Prostitution légale; il ne réussit pas
+mieux que le roi de France dans ce dessein, plus pieux que politique,
+et il dut renoncer à faire la guerre aux ribaudes, qui ne tenaient
+aucun compte de ses ordonnances. Il se rejeta sur le _lenocinium_,
+ou _lenoine_, qu'il regardait avec raison comme l'élément le plus
+dangereux de la Prostitution, qui avait échappé à toutes les mesures
+de rigueur. En confirmant les Coutumes de Provence, il ordonna que
+tous ceux qui s'entremettaient pour corrompre ou prostituer les femmes
+ou filles, seraient chassés du comté, sans forme de procès; que si,
+dix jours après la publication de cette ordonnance, il se trouvait
+encore quelque misérable qui osât exercer cet _art_ impie, la justice
+informerait et le coupable serait puni de peines corporelles, outre
+la confiscation de ses biens et le bannissement. Charles d'Anjou
+défendait aussi à tous ses officiers de donner asile en leurs maisons à
+aucune femme de mauvaise vie, sous peine de privation de leurs offices
+et d'une amende de _cent livres couronnes_ (voy. la _Biblioth. du
+droit françois_, par Bouchel, t. II, p. 610). Le Languedoc néanmoins
+n'avait garde de se réformer, à l'instar des provinces voisines, où la
+Prostitution se voyait comprimée par des lois et coutumes qui tendaient
+à la détruire tout à fait. La Coutume de Bayonne, rédigée sans doute
+sous l'influence des Constitutions espagnoles, prononçait la peine
+du fouet et du bannissement contre les maquerelles; mais, en cas de
+récidive, si elles avaient rompu leur ban, on les condamnait à mort
+(_Coutumier général_, t. IV, tit. 25). La Coutume de Marseille n'était
+pas moins terrible à l'égard des proxénètes, quoique les ribaudes
+communes fussent tolérées dans certaines rues de cette ville où la
+présence de tant d'étrangers et de gens de mer rendait indispensable la
+libre pratique des mauvais lieux. Toutefois les ribaudes qui exerçaient
+sur le port de Marseille devaient s'abstenir de porter des vêtements
+ou ornements de couleur écarlate, sous peine d'amende; et, en cas
+de récidive, elles encouraient la fustigation. Nous ferons, dans le
+chapitre suivant, l'historique des _abbayes_ obscènes de Toulouse, de
+Montpellier et d'Avignon.
+
+Recherchons les traces de la Prostitution dans quelques autres villes
+du Languedoc. A Narbonne, quoique siége archiépiscopal, les consuls
+de la ville possédaient le privilége d'avoir, dans la juridiction du
+vicomte, une _rue chaude_ (_carreria calida_), où les officiers de ce
+seigneur n'avaient aucun droit de justice, et les femmes amoureuses
+qui habitaient cette rue sous les auspices de l'autorité consulaire
+avaient la liberté d'exercer leur commerce impur dans toute la
+vicomté, sans être molestées ni inquiétées par personne (voy. l'_Hist.
+générale du Languedoc_, par dom Vie et dom Vaissette, t. IV, p. 509).
+A Pamiers, résidence d'un évêque, les filles de joie ne séjournaient
+pas dans l'intérieur de la ville; suivant les Coutumes du comté de
+Montfort, confirmées en 1212, ces pécheresses ne pouvaient ouvrir leurs
+_bordiaus_, qu'en dehors de l'enceinte des villes murées et à certaine
+distance des portes (voy. _Thes. nov. anecdot._, publ. par Martene,
+t. I, col. 837). A Rodez, qui avait aussi un évêché, la Prostitution
+existait pourtant, ce semble, en dedans des murs, car l'évêque de cette
+ville, qui se nommait Pierre de Pleine-Chassaigne, en 1307, défendit
+aux habitants de recevoir dans leurs maisons les femmes publiques
+(_nec recipient in hospitiis suis publicas meretrices_), dont il règle
+d'ailleurs la _livrée_, de telle sorte que ce costume ne diffère pas
+de celui des femmes honnêtes: il défend donc aux prostituées de porter
+des capes, des manteaux, des voiles et des robes à queue; il veut
+que leurs robes descendent jusqu'aux chevilles seulement (voy. ces
+règlements de l'évêque seigneur de Rodez, dans les _Documents inédits_
+tirés des Mss. de la Biblioth. Nation. par Champollion-Figeac, t.
+III, p. 17). A Nîmes, où l'évêque était également seigneur temporel,
+la Prostitution avait été confiée à une gouvernante des filles
+(_magistra_), laquelle affermait ce commerce impudique et recevait ses
+pleins pouvoirs des consuls, qu'elle allait complimenter à des époques
+fixées, en leur apportant un présent d'investiture appelé _osculum_
+ou _osclage_ (voy. le Supplément au _Glossaire_ de Ducange, au mot
+OSCULUM). Beaucaire, qui du moins n'avait pas d'évêché et qui attirait
+à ses foires célèbres une multitude de marchands forains, ne pouvait se
+passer d'un mauvais lieu privilégié, qui s'ouvrait en même temps que la
+foire de Sainte-Madeleine et qui se fermait en même temps qu'elle. Ce
+mauvais lieu était placé sous la dépendance d'une gouvernante, qu'on
+appelait l'_abbesse_, et qui n'obtenait cette charge lucrative que
+sous certaines conditions singulières. Il ne lui était pas permis, par
+exemple, d'accorder l'hospitalité pour plus d'une nuit aux passants
+qui voudraient loger dans son _hôtel_. En 1414, une _abbesse_ du nom
+de Marguerite reçut chez elle le nommé Anequin, et fut si contente de
+lui, qu'elle oublia son devoir et le garda pendant six nuits; elle se
+vit accusée pour ce cas de contravention, et elle dut payer 10 sols
+tournois d'amende au châtelain de Beaucaire. C'est M. Rabutaux qui
+a consigné ce fait curieux dans son mémoire sur la _Prostitution en
+Europe_; mais il a négligé de nous dire la source où il l'a puisé.
+Les revenus que la Prostitution fournissait aux villes de Nîmes et
+de Beaucaire avaient été sans doute très-considérables dans le temps
+où la foire de Beaucaire fut la plus fréquentée; mais, au seizième
+siècle, quand les guerres de François Ier et de Charles-Quint eurent
+empêché les commerçants étrangers de se rendre à cette foire renommée,
+les joyeuses _abbayes_, que leur générosité faisait prospérer naguère,
+étaient à peu près désertes; car, dans les Comptes de la recette
+ordinaire dressés en 1530, Antoine Boireau, receveur de la trésorerie
+de Nîmes et de Beaucaire, ne fait figurer qu'une somme de quinze
+sols, pour les droits perçus pendant trois ans sur les deux _abbayes_
+de cette localité (_de emolumento duorum hospitiorum in quibus fit
+lupanar_). Outre ces deux hôtelleries malfamées, tenues à ferme par un
+nommé Louis Clucher, il en existait une troisième qui ne donnait aucun
+revenu à la ville de Beaucaire, parce qu'elle était presque toujours
+inoccupée (voy. le _Traité de la police_, t. I, p. 525).
+
+Il n'y avait peut-être pas de petite ville en Languedoc, qui n'eût,
+sinon son abbaye, du moins ses femmes _légères_. Celles de Bagnols
+ne pouvaient porter, sans s'exposer à une punition, des _chapels_ de
+fleurs, des voiles, des fourrures d'hermine, des capuchons ouverts,
+ornés de boutons, etc. (Voy. le Supplément au Glossaire de Ducange,
+au mot _Mulier levis_.) Celles de Saint-Saturnin devaient chômer
+les jours de fête, les quatre-temps et vigiles: en 1414, Isabelle
+la Boulangère fut condamnée à une amende de dix sols, pour avoir
+reçu, le jour de Pâques, un nommé Georges, qui pourtant était son
+amant en titre. (_Ibid._, au mot _Meretricalis vestis_.) Ces moeurs
+languedociennes, que l'hérésie des Albigeois ou Cantares n'avait pas
+peu relâchées, débordèrent dans les provinces voisines. Toutefois,
+la ville de Bordeaux, qui se distingua entre toutes par la sévérité
+de sa police des moeurs, paraît avoir quelquefois noyé les ribaudes et
+les entremetteurs incorrigibles, en leur _baillant la cale_. Ducange,
+au mot _Accabussare_, nous apprend que ce supplice était en usage
+à Bordeaux, où le bas peuple sans doute prononçait la sentence et
+dirigeait l'exécution: le patient ou la patiente étaient renfermés
+dans une cage de fer, que l'on plongeait dans la mer, et qu'on n'en
+retirait pas toujours avant que l'asphyxie fût complète. Ducange dit
+positivement que les victimes de la cale étaient noyées (_Subtus navim
+denuò submerguntur_). Il ajoute que la même pénalité punissait les
+blasphémateurs, à Marseille, quand ils n'avaient pas 12 deniers pour se
+racheter de la _cabussa_, ou culbute dans l'eau salée; ils en buvaient
+plus qu'ils ne voulaient, aux huées de la canaille, qui s'amusait de
+leurs grimaces. Un châtiment analogue attendait aussi, à Toulouse, les
+jureurs, les entremetteurs, et «quelquefois, dit Lafaille, les femmes
+prostituées» qui avaient contrevenu aux règlements de police. Jousse,
+dans son _Traité de la justice criminelle de France_, publié en 1771,
+décrit l'_accabussade_ telle qu'on la pratiquait encore de son temps
+pour le plus grand divertissement des amateurs. On conduisait à l'hôtel
+de ville la malheureuse qui avait été condamnée pour quelque méfait de
+prostitution; l'exécuteur lui liait les mains, la coiffait d'un bonnet
+fait en pain de sucre, orné de plumes, et lui attachait sur le dos un
+écriteau portant une inscription qui faisait connaître la nature du
+délit. Cette inscription était ordinairement: _Maquerelle_. Une foule
+railleuse et tracassière accompagnait la condamnée, devant laquelle
+on criait son arrêt. On la menait ainsi processionnellement jusqu'au
+pont qui traverse la Garonne; une barque la recevait avec l'exécuteur
+et ses aides, pour la transporter sur un rocher situé au milieu de la
+rivière. Là, on la faisait entrer dans une cage de fer, faite exprès,
+que l'on plongeait dans l'eau par trois fois: «On la laisse pendant
+quelque temps, dit Jousse, de manière cependant qu'elle ne puisse être
+suffoquée; ce qui fait un spectacle qui attire la curiosité de presque
+tous les habitants de cette ville.» Ensuite, on transférait la pauvre
+femme, à moitié noyée, _dans le quartier de force_, à l'hôpital, où
+elle devait passer le reste de ses jours, à moins qu'elle n'obtînt sa
+grâce et ne retournât à son premier métier. Nous nous rappelons avoir
+lu qu'on infligeait un pareil traitement aux filles publiques accusées
+et convaincues d'avoir communiqué une maladie vénérienne à quelques
+débauchés, qui se portaient parties civiles, et qui réclamaient la
+visite médicale de leurs empoisonneuses; mais nous ne saurions dire
+en quel endroit ni à quelle époque on faisait subir cette ablution
+infamante aux dangereuses ennemies de la santé publique.
+
+[Illustration:
+ A. Cabasson del.
+ Drouart Imp.
+ Alp. Leroy et F. Lefman. Sc.
+
+ COUTUME DE TOULOUSE
+]
+
+Nonobstant les ordonnances de Charles d'Anjou contre la Prostitution
+en général, la Provence n'avait jamais été entièrement délivrée d'un
+fléau que le tempérament chaud et pétulant de ses habitants devait
+naturellement propager et qui mettait obstacle aux désordres des
+passions et des sens. On comprend que la Prostitution légale ne pouvait
+pas avoir un cours régulier et patent dans un pays où la chevalerie et
+la poésie avaient idéalisé les rapports des deux sexes entre eux, où le
+culte de la femme s'était en quelque sorte dégagé de toute souillure
+matérielle, et où les Cours d'Amour, égarées dans les abstractions du
+sentiment, semblaient avoir pris à tâche de tuer l'homme dans l'homme
+et d'annihiler le corps au profit de l'âme. Nous avons vu plus haut
+cependant que la Prostitution existait ouvertement à Marseille pour
+l'usage des marins et des étrangers, qui avaient besoin de trouver
+dans un port de mer les moyens de se distraire des ennuis d'une longue
+traversée. Il y avait des femmes de plaisir dans la plupart des grandes
+villes; mais elles déguisaient leur profession honteuse sous des noms
+et des apparences honnêtes. Elles n'en étaient pas moins en butte aux
+persécutions continuelles de la police municipale et de l'autorité
+ecclésiastique: on les arrêtait, on les emprisonnait, on les mettait
+à l'amende sous le plus frivole prétexte. A Sisteron, par exemple,
+le sous-viguier de la ville faisait incarcérer, par un odieux excès
+de pouvoir, les femmes étrangères qui venaient se fixer dans cette
+cité épiscopale, et qui y arrivaient accompagnées de leurs amants
+(_cum eorum amicis_): ce sous-viguier accusait de débauche ces femmes
+sans appui, et il les forçait à payer une contribution pour recouvrer
+leur liberté et pour vivre en paix (_ut pecunias extorquatur eorumdem
+vexaciones redimendo_). Les habitants se plaignirent de ces extorsions
+iniques, et, par lettres en date du 20 avril 1380, Foulques d'Agoust,
+sénéchal des comtes de Provence et de Forcalquier, enjoignit au
+sous-viguier de ne plus tourmenter les femmes étrangères qui voudraient
+résider dans la ville avec leurs amis (_saltem cum amicis prædictis_),
+à condition qu'elles y vivraient honnêtement (_dum tamen vitam honestam
+teneant_). M. Edouard de Laplane, qui rapporte cette pièce dans son
+_Histoire de Sisteron_ (t. I, p. 527), nous apprend que les magistrats
+de Sisteron, pour obvier sans doute aux fâcheuses erreurs que le séjour
+de ces étrangères avait causées dans la ville, résolurent d'acquérir
+aux frais de la commune un _hôtel_ destiné à recevoir les filles de
+joie et à les héberger seulement à leur passage. Cette acquisition
+avait été décidée en 1394, et dix ans plus tard elle n'était point
+encore faite; ce ne fut qu'en 1424 que les femmes amoureuses trouvèrent
+un refuge à Sisteron, sans craindre d'y être emprisonnées et mises
+à l'amende. Celles qui arrivaient toutefois par le _pas de Peipin_
+étaient soumises, de même que les juifs, à un péage fixe de 5 sols, au
+profit du couvent des dames de Sainte-Claire. Ces religieuses devaient
+sans doute expier par leurs prières les péchés que la Prostitution
+errante venait apporter dans les murs de Sisteron, ou du moins sur son
+territoire; car la maison de refuge des ribaudes n'était pas dans la
+ville. L'établissement de cette maison à Sisteron nous semble confirmer
+tout ce que la tradition rapporte d'un établissement analogue dans la
+cité d'Avignon. Nous traiterons à part cette question d'archéologie
+historique, qui mérite d'être examinée sans idée préconçue.
+
+Il est incontestable que les moeurs italiennes s'acclimatèrent avec
+les papes dans le comtat d'Avignon; et l'on peut soutenir que la
+ville papale ne changea rien aux habitudes des _meretrices_ romaines,
+auxquelles le chapeau rouge des cardinaux ne faisait pas peur.
+D'Avignon à Lyon, la Prostitution n'avait eu qu'à remonter le Rhône;
+et cette grande ville renfermait trop d'habitants pour que la police
+ne fût pas tolérante à l'égard des moeurs. Guillaume Paradin, dans ses
+_Mémoires de l'histoire de Lyon_ (édit. de 1573, in-fol., ch. 58), a
+consigné un règlement municipal de 1475 qui rappelle les ordonnances
+de la prévôté de Paris sur la même matière. Il était enjoint, par
+cet arrêté, aux filles publiques de Lyon d'abandonner les _bonnes
+et honorables rues_, et de se retirer dans deux maisons d'asile où
+elles exerceraient leur misérable métier sous la surveillance des
+consuls: chacune de ces maisons n'avait qu'une seule issue, pour que
+les ribauds qui commettraient un délit dans ces lieux de débauche, ne
+pussent s'enfuir par derrière, au moment où l'on crierait à l'aide.
+Cette ordonnance réglait de plus le costume des femmes dissolues, à qui
+défenses étaient faites, sous peine de confiscation, d'employer à leur
+parure les _corroyes garnies d'argent_, les fourrures _de penne gris,
+menu vair, laitistes, peau noire ou blanche d'aigneaux, excepté tant
+seulement un pelisson de noir ou de blanc_, et enfin les chaperons _de
+femme de bien_; elles étaient tenues à porter, sous peine de prison
+et de 60 sous d'amende, «continuellement chascune au bras senestre
+(gauche), sur la manche de leurs robes, trois doigts au-dessous de la
+joincture de l'espaule, une esguillette ronge, pendant en double du
+long du bras, demy pied.» La marque (_enseigne_) des femmes de mauvaise
+vie ne se voyait que dans les villes où la Prostitution était tolérée
+et _avouée_. Malgré ces complaisances de la loi en faveur du vice,
+la _lenoine_ ou la _houllerie_ ne participait pas au bénéfice de la
+tolérance: maquereaux ou maquerelles étaient toujours laissés en dehors
+du droit commun. On les fouettait, on les emprisonnait, on les chassait
+en confisquant leurs biens, «Quelquefois l'entremetteuse, dit Muyart
+de Vouglans, était montée sur un âne, le visage tourné vers la queue,
+avec un chapeau de paille et un écriteau.» On la promenait ainsi à
+travers la ville, au milieu des insultes de la populace, puis, après
+avoir été fouettée par l'exécuteur, elle était expulsée du pays ou
+enfermée dans un hôpital. Voilà ce qui se passait à Lyon et à Genève,
+où le coupable, «mitré, fouetté publiquement, banni perpétuellement
+sous peine de perdre la vie,» suivant l'auteur du _Traité des peines et
+amendes_, entraînait dans son châtiment le complice qui s'était associé
+au délit en prêtant ou en louant sa maison. Cette maison confisquée, le
+complice payait _d'abondant_ une amende de 10 livres d'or. Jean Duret,
+en se plaignant de l'indulgence d'une telle législation, nous donne à
+entendre que la peine de mort était encore appliquée, de son temps, en
+certains cas. Les villes qui ne possédaient pas de ribaudes à demeure
+se contentaient de celles que le hasard leur amenait et qui couraient
+le pays en cherchant fortune: elles n'avaient pas la permission de
+séjourner plus de vingt-quatre heures dans les endroits habités où
+elles s'arrêtaient avec leurs _ruffians_. Généralement, elles logeaient
+alors dans les faubourgs ou hors des murs, souvent dans une _borde_
+isolée, quelquefois dans un lieu de refuge réservé pour elles, et
+même à la belle étoile, derrière une haie ou bien parmi les blés. Un
+_accord_, intervenu en 1513, à la suite d'une contestation qui divisait
+le seigneur et les habitants des communes de la Roche de Glun et
+d'Alenson (Drôme), interdit aux habitants de ces communes de loger chez
+eux, pendant plus d'une nuit, les ribaudes publiques et leurs ruffians
+qui traversaient le pays: «Que dengune persone non deia logar ribaudes
+publicques audit luoc, plus haut que una nuech, ni ruffians, sur la
+pena de ung chescun et de chescune fois de sinc soulz.» (Voy. les _Doc.
+histor. inédits_, publiés par Champollion-Figeac, t. IV, p. 352.) Cette
+citation, que nous pourrions étayer de plusieurs autres analogues,
+prouve l'existence de ces prostituées vagabondes, qui s'en allaient de
+ville en ville faire trafic de leur corps, et qui avaient d'ordinaire,
+pour compagnons ou amis des ribauds qu'elles nourrissaient des ignobles
+produits de leur impudicité. Ces ribauds n'étaient pas inutiles parfois
+à leurs _dames_ et _maîtresses_ pour les protéger contre les violences
+auxquelles ces malheureuses étaient constamment exposées de la part
+du premier venu. Rien ne fut plus fréquent que ces lâches violences,
+qui restaient presque toujours impunies. Les lois pourtant n'étaient
+pas désarmées à cet égard, et le viol d'une femme de mauvaise vie
+avait été assimilé à celui d'une honnête femme par les jurisconsultes.
+Dans les priviléges que le seigneur de Chaudieu octroya, en 1389, aux
+bourgeois d'Eyrien, près de Valence, priviléges confirmés la même année
+par Charles VI, il est dit que quiconque aura violé une femme dissolue
+ou toute autre appartenant à un lieu de débauche (_Si quis mulierem
+diffamatam aut aliam de lupanari violenter coegerit_) payera 100 sous
+d'amende. Une portion de cette amende revenait, de droit, à la personne
+qui avait éprouvé le dommage, que la législation considérait moins
+comme une injure que comme un vol accompli avec menaces et violence.
+(_Ordonn. des rois de France_, t. VII, p. 316.)
+
+Si le législateur se posait quelquefois en protecteur des femmes
+déshonorées, que leur flétrissure ne livrait point à la merci de
+toutes les insultes, il protégeait également ceux qui avaient à se
+prémunir contre les complots de ces femmes astucieuses et de leurs vils
+auxiliaires. Ainsi, une des spéculations les plus ordinaires et les
+plus faciles, c'était d'accuser de violence un homme qui n'avait fait
+que passer un marché amiable et prendre livraison de la marchandise
+qu'il pensait acheter. Les riches _Lombards_, banquiers juifs ou
+italiens, dans les mains desquels se concentrait tout le commerce de
+l'argent, se voyaient sans cesse exposés à des entreprises de cette
+nature: une femme s'introduisait chez eux à titre de servante ou
+autrement; puis elle portait plainte en justice, et prétendait avoir
+été mise à mal contre sa volonté: le serment déféré à cette débauchée,
+elle n'hésitait pas à le prêter sur l'Évangile; et l'imprudent étranger
+n'en était jamais quitte à moins d'une amende énorme, dans laquelle
+la femme et ses complices avaient la plus grosse part. Cette manière
+d'exploiter la fortune et la position délicate des Lombards était
+devenue si fréquente à la fin du quatorzième siècle, que les Lombards
+ne voulurent plus établir de banque dans les villes de France, sans
+que leur honneur et leur bourse fussent mis à l'abri des embûches de
+la Prostitution. En conséquence, on remarque cette clause, à peu près
+identique, dans les lettres des rois Charles V et Charles VI, qui
+accordaient à des associations de Lombards le privilége d'ouvrir une
+banque et de prêter de l'argent dans les villes de Troyes, de Paris,
+d'Amiens, de Nîmes, de Laon et de Meaux: «Item, se aucunes femmes
+renommées de foie vie estoient dedens les maisons desdiz marchans, qui
+voulsissent dire et maintenir, par leur cautelle et mauvaistié, estre
+ou avoir été efforciées par lesdiz marchans ou aucuns d'eulz; que, à
+ce proposer, ycelles femmes ne fussent point reçues, ne lesdiz marchans
+ne aucuns d'eulz, pour ce, empeschez en corps ou en biens.» Grâce à ce
+paragraphe de leurs priviléges, les Lombards n'avaient rien à redouter
+de la malice des femmes qu'ils recevaient dans leurs maisons et qui
+n'avaient pas d'autre but que de se dire violentées par leurs patrons.
+Cette clause de précaution nous apprend, en outre, que ces Lombards se
+trouvaient, comme étrangers, dispensés de se conformer aux ordonnances
+ecclésiastiques et civiles qui défendaient aux gens d'honneur de loger
+dans leurs maisons une femme débauchée pendant plus d'une nuit. Ce
+séjour d'une prostituée, dans leur demeure, n'avait aucune conséquence
+défavorable pour eux, et ils n'encouraient par là ni prison, ni amende,
+ni blâme.
+
+Toutes ces ordonnances relatives aux banques ou comptoirs d'escompte
+de Paris, de Troyes, d'Amiens, de Laon, de Meaux, etc., constatent
+la présence fréquente ou habituelle des femmes amoureuses dans
+ces différentes villes, et les tentatives de séduction qu'elles
+renouvelaient sans cesse contre les Lombards et les Italiens. Ceux-ci
+pouvaient, d'ailleurs, se permettre impunément tous les désordres
+que la loi eût atteints et châtiés dans la conduite des nationaux,
+sujets du roi. Le sage et vertueux Charles V le dit clairement dans
+les priviléges qu'il accorda en 1366 aux marchands italiens établis à
+Nîmes: ces marchands ne pouvaient être inquiétés et punis pour le cas
+de simple fornication, à moins qu'ils ne fussent convaincus de rapt
+ou d'adultère (_nec pro lubrico carne aliquis eorum punietur_). Il est
+donc présumable que la licence des moeurs de ces étrangers influait sur
+l'état moral de la population qui les entourait et qui se corrompait
+à leur exemple, sinon à leur contact; car ils avaient auprès d'eux
+un cortége de femmes dissolues et de libertins, qui menaient joyeuse
+vie et qui se pervertissaient mutuellement. Nous n'attribuerons
+pourtant pas à leur installation dans la ville de Troyes, en 1380,
+l'établissement des _bouticles_, que les _filles de joie cloistrières_,
+ou _femmes communes_, tenaient _d'ancienneté_ dans plusieurs endroits
+de cette ville, comme nous le savons d'après cet article d'un document
+antérieur, cité par les continuateurs de Ducange au mot _Clausuræ_:
+«Item, que toutes filles de vie cloistrière, ou femmes communes
+diffamées, voisent tenir, tiennent et fassent leurs bouticles ès lieus
+à ce ordonnés d'ancienneté dans ladite ville.» Les villes voisines
+de Paris et qui se trouvaient dans le rayon, pour ainsi dire, de la
+cour du roi, se faisaient un point d'honneur d'obéir les premières
+aux ordonnances royales et d'imiter scrupuleusement l'organisation
+de la police parisienne, comme elles imitaient les moeurs, les modes,
+les usages et le jargon de la capitale. L'imitation ne restait pas
+en défaut dans les choses du libertinage et, pour n'en citer qu'une
+particularité bizarre, nous pencherions à croire qu'un _bon compagnon_
+de province, qui avait vu son Paris et qui s'était amusé des rues
+_Tirev.._, _Trousse-Putain_ et autres aussi malhonnêtes de nom que de
+séjour, fut le parrain narquois de la rue _Pousse-Penil_, à Issoudun,
+et de la rue _Retrousse-Penil_, à Blois, et de toutes les rues _sans
+chef_ affectées à la Prostitution légale.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+ SOMMAIRE. --Provinces centrales de la France. --La Champagne. --La
+ Touraine. --Le Berry. --Le Bourbonnais. --Le Poitou. --L'Orléanais.
+ --Les femmes mariées de Montluçon assimilées aux prostituées.
+ --L'_Adveu_ de la terre du Breuil. --Servitudes bouffonnes et
+ facétieuses. --La _chaussée de l'étang de Souloire_. --Le seigneur
+ de Poizay et les _denrées_ des filles amoureuses. --Le roi de
+ France et les ribaudes de Verneuil. --Les _femmes folles_ de
+ Provins, etc., etc.
+
+
+Les provinces centrales de la France étaient celles où la Prostitution
+rencontrait le moins d'entraves, et trouvait les conditions les plus
+favorables. On lui laissait le champ libre, pourvu qu'elle se soumît
+aux coutumes locales et qu'elle se tînt à l'écart, sans causer de
+trouble ni de _contents_. On ne punissait chez elle que le scandale
+et les contraventions. Il faut remarquer que ces provinces étaient
+aussi celles où la civilisation avait le mieux adouci les moeurs: si
+la débauche publique y vivait en bonne intelligence avec l'autorité
+des seigneurs et des communes, la gaieté et la douceur du caractère
+des habitants les éloignaient naturellement de tous les crimes et de
+toutes les violences que le libertinage entraîne trop souvent après
+lui. La Prostitution avait donc droit de cité dans chaque ville de
+la Champagne, de la Touraine, du Berry, du Bourbonnais, du Poitou et
+de l'Orléanais; elle devait seulement, dans chaque endroit où elle
+passait ou se fixait à sa convenance, payer les redevances féodales
+et se conformer aux usages, qui souvent n'étaient point écrits dans
+les coutumiers du pays, mais que la tradition maintenait de siècle en
+siècle. Parmi ces redevances, il en était de fort singulières, que nous
+ne comprenons plus aujourd'hui, et qui n'ont peut-être jamais eu de
+sens raisonnable. Ainsi, Sauval a tiré des Archives de la Chambre des
+Comptes un document de l'année 1498, lequel constate que la coutume de
+Montluçon assimilait aux prostituées les femmes mariées qui battaient
+leurs maris; mais les unes et les autres ne rendaient pas un hommage
+de même nature à la châtellenie de Montluçon. Toute femme qui avait
+frappé son mari était tenue d'offrir au châtelain ou à la châtelaine
+un escabeau ou un bâton. Toute prostituée qui arrivait dans le pays
+pour y faire vilain commerce, devait payer, une fois pour toutes,
+quatre deniers au seigneur; et, de plus, à titre de vassale, aller
+publiquement sur le pont du château, s'y accroupir et y faire entendre
+un bruit malhonnête, qu'elle n'avait garde d'étouffer sous ses jupes.
+Voici le texte latin de l'_Adveu_ de la terre du Breuil, rendu par
+très-haute, très-noble et très-puissante dame Marguerite de Montluçon,
+le 27 septembre 1498: «_Item in et super qualibet uxore maritum suum
+verberante, unum tripodem. Item in et super filiâ communi, sexus
+videlicet viriles quoscumque cognoscente, de novo in villa Montislucii
+eveniente, quatuor denarios semel, aut unum bombum sive vulgariter_
+PET, _super pontem de castro Montislucii solvendum._»
+
+Les commentateurs, qui se fourrent partout, et de préférence dans
+les endroits les plus malsonnants, n'ont pas manqué de battre les
+buissons à l'occasion de cette sale redevance. Les uns ont prétendu
+que les filles folles de leur corps ne pouvaient donner au seigneur de
+Montluçon plus qu'on ne les estimait généralement; ils ont rapproché
+de la taxe indécente que ce seigneur exigeait d'elles un dicton
+proverbial, qu'on employait jadis à l'égard des prostituées: «La belle
+ne vaut pas un pet.» D'autres archéologues se sont souvenus, à ce
+propos, d'un passage inexpliqué des livres de _Pantagruel_, où Rabelais
+nous montre comment les pets engendrent les petits hommes; les _vesnes_
+ou vesses, les petites femmes. Ce qui fit les deux proverbes: _Glorieux
+comme un pet_ et _Honteux comme une vesse_. Il serait aisé de compiler
+un gros volume sur le pet des ribaudes de Montluçon. Nous préférons
+clore la discussion sur ce sujet délicat, en rappelant que, d'après
+les habitudes du droit féodal, l'hommage et la redevance dépendaient
+du genre de service que le vassal rendait au seigneur et à ses
+tenanciers. L'histoire des fiefs est remplie de servitudes bouffonnes
+et facétieuses, entre lesquelles la part de la Prostitution n'est pas
+la moins étrange. Dans les _aveux_ et dénombrements, faits en 1376 et
+autres années, par les seigneurs des comtés d'Auge, de Souloire et de
+Béthisy en Normandie; le seigneur de Béthisy déclare à sa suzeraine,
+Blanche de France, veuve du duc d'Orléans, que les femmes publiques qui
+viennent à Béthisy ou y demeurent lui doivent 4 deniers parisis, et que
+ce droit, qui lui valait autrefois 10 sols parisis tous les ans (ce qui
+supposait la venue annuelle de trente ribaudes), ne lui rapportait plus
+que 5 sols, «à cause qu'il n'y en venoit plus tant,» dit Sauval (t.
+II, p. 465). Le seigneur de Souloire déclare, à son tour, que toutes
+ces femmes-là, qui passent sur la chaussée de l'étang de Souloire,
+laissent entre les mains de son juge la manche du bras droit ou 4
+deniers ou _autre chose_. Pour comprendre cette _autre chose_, il
+faut ouvrir, à la page 110, les _Réponses_ de J. Boissel, Bordier et
+Joseph Constant sur différentes questions relatives à la Coutume du
+Poitou (1659, in-fol.): le seigneur de Poizay, dans la paroisse de
+Verruye, se réservait formellement, en 1469, le droit de prélever, sur
+chaque fille amoureuse arrivant dans la paroisse, la taxe ordinaire
+de 4 deniers, ou de prendre _ses denrées_, ce qui fixe à 4 deniers le
+salaire obscène de ces malheureuses. Il paraît, du reste, que, dans la
+plupart des fiefs, le seigneur avait droit à cette taxe uniforme de 4
+deniers sur chaque femme de mauvaise vie, qui entrait sur les terres
+du fief et qui annonçait l'intention d'y vivre de son industrie. Mais
+souvent le seigneur rougissait de recevoir la dîme de la Prostitution;
+et il remplaçait cette taxe pécuniaire par quelque redevance ridicule,
+qui maintenait du moins ses priviléges féodaux. Le roi de France se
+montrait plus insouciant de l'origine des impôts qui tombaient dans ses
+coffres; car, en 1283, suivant un document recueilli dans le Glossaire
+de Ducange (au mot _Putagium_, dans la dernière édit.), il recevait
+encore le tribut des ribaudes de Verneuil, à 4 deniers par tête.
+
+La Prostitution, dans ces pays de la langue d'oil, n'avait pas le
+cachet d'infamie qu'elle imprimait aux personnes qui vivaient à ses
+dépens dans les provinces de la langue d'oc. Les fabliaux et les romans
+des trouvères normands, champenois, poitevins et tourangeaux, sont
+remplis de détails empruntés à la vie amoureuse des femmes communes
+et débauchées; les jongleurs, qui les fréquentaient sans doute et qui
+souvent couraient le pays avec elles, n'éprouvaient aucune répugnance à
+faire figurer dans leurs vers ces joyeuses compagnes de leur existence
+vagabonde. M. Bourquelot, dans sa belle _Histoire de Provins_ (t. I,
+p. 273), nous apprend que les femmes folles de cette ville étaient
+célèbres par leurs charmes et leur volupté. Elles habitaient dans
+plusieurs rues dont les noms malhonnêtes accusent l'ancienneté et qui
+furent autrefois _pavées de ribaudes_, selon l'expression locale qui
+s'est conservée et qui rappelle la rue _Pavée-d'Andouilles_ de Paris.
+Le _Fabliau de Boivin de Provins_ (Ms. de la Bibl. Nation., nº 7,218)
+caractérise ainsi une des rues déshonnêtes de la ville:
+
+ Porpensa soi que à Provins
+ A la foire voudra aller,
+ Et vint en la rue aus putains.
+
+Ces rues affectées spécialement au domicile des femmes de mauvaise vie
+témoignent pourtant de la démarcation profonde, qui séparait du reste
+de la population les prostituées et les empêchait de se confondre avec
+les femmes d'honneur. Celles-ci ne possédaient ni la beauté, ni la
+séduction des impudiques, mais elles étaient si jalouses de leur bonne
+renommée, qu'elles ne croyaient pas qu'il y eût une pénalité assez
+grande contre la médisance ou la calomnie qui osait porter atteinte
+à leur réputation. Elles avaient donc obtenu des comtes de Champagne
+appui et protection, dans le cas où l'une d'elles serait injuriée par
+une autre et traitée de _pute_ en présence de témoins. Celle qui se
+permettait une pareille injure, sans raison et sans preuves, devait
+payer 5 sous d'amende et suivre la procession en chemise, comme
+les pénitentes, en portant une pierre qu'on nommait la _pierre du
+scandale_, tandis que la femme qu'elle avait insultée marchait derrière
+elle et lui piquait les fesses avec une aiguille. Voici le texte d'une
+charte, datée de 1287, dans laquelle se trouve relatée cette bizarre
+coutume, que Ducange n'accompagne d'aucun commentaire, en la tirant
+des archives de la Champagne: «La fame qui dira vilonnie à autre, si
+come de putage, paiera 5 sols, ou portera la pierre, toute nue, en
+sa chemise, à la procession, et celle la poindra après, en la nage
+(_nates_, fesses), d'un aguillon, et s'elle disoit autre vilonnie qui
+atourt à honte de cors, ele paierait 3 sols, et li homs ainsin.»
+
+Il est évident que c'étaient les femmes publiques qui se rendaient
+coupables ordinairement de cette espèce d'injure à l'égard des femmes
+honnêtes, et la loi prenait la défense de celles-ci, qui eussent été
+fort empêchées de répondre dans le même style à ces effrontées. La
+Coutume de Champagne s'occupe particulièrement de ce délit d'injure.
+L'homme ou la femme qui outrageait ainsi une femme de bien, lui
+devait l'_escondit_ (l'excuse), outre l'amende de 5 sous, et «s'il
+avenoit, ajoute la Coutume (article 45), que la femme à qui l'on
+diroit le lait (l'offense) eust mary, ceste amende chiet à la volonté
+du seigneur, jusque soixante sols.» Les Coutumes de Cerny en Laonais
+et de la Fère, octroyées par Philippe-Auguste, autorisaient tout
+homme de bien qui entendrait injurier une honnête femme par une femme
+de moeurs scandaleuses à se faire d'office l'avocat et le vengeur de
+l'insultée, en adressant à l'insulteuse deux ou trois bons coups
+de poing (_colaphi_), pourvu qu'il ne fût pas dirigé lui-même par
+une vieille rancune à l'égard de celle qu'il maltraitait au nom de
+l'honnêteté publique. La Coutume de Beauvoisis ne particularise pas
+les injures et _vilenies_, qui valaient 5 sous d'amende pour un vilain
+et 10 sous pour un gentilhomme; elle dit seulement que le plus grand
+_méfait, après le cas de crime_, c'est de prétendre, vis-à-vis d'un
+homme marié, _con a geu o sa feme carnelment_, et, là-dessus, Philippe
+de Beaumanoir raconte que, sous le règne de Philippe-Auguste, un
+homme ayant dit à un autre: «Voz estes coz (cocu) et de moi meismes!»
+celui à qui s'adressait cette injure tira son couteau et en frappa le
+provocateur. Emprisonné et mis en jugement, il fut acquitté, par le
+roi et son conseil, comme ayant agi en cas de légitime défense. Les
+femmes de mauvaise vie, autrefois comme toujours, étaient promptes
+à l'injure et capables des plus indignes procédés pour intimider les
+gens de bien, qui tremblaient de se commettre avec elles. Une de leurs
+tactiques les plus ordinaires consistait dans l'odieux usage qu'elles
+faisaient de la qualité de femme mariée, lorsqu'elles menaçaient d'une
+plainte en adultère l'imprudent qui les avait fréquentées et qui se
+voyait alors obligé d'acheter leur silence. C'était pour exercer ces
+manoeuvres criminelles, et pour exploiter à leur profit les remords
+du libertinage, qu'elles cachaient soigneusement leur condition de
+femme mariée et qu'elles ne la révélaient qu'après avoir commis un
+adultère intéressé. La loi étant formelle et n'admettant pas l'excuse
+d'ignorance dans un pareil crime, il fallut que le droit coutumier
+vînt atténuer, en ce cas d'exception, les rigueurs du droit commun. De
+là cet article des Franchises de la Perouse en Berry, qui remontent
+à l'année 1260 et qui émanaient de la justice seigneuriale: «Si fem
+mariée commaner venoet à la Paerose par putage, hom qui n'auroet feme
+qui gueroet ob li, n'en est tengut vers le segnor.»
+
+Les femmes amoureuses, qui, étant libres de leur corps, n'avaient
+pas un mari à produire comme un épouvantail d'adultère, se livraient
+souvent à un genre de spéculation analogue, en menaçant de dénonciation
+les gens mariés qu'elles faisaient tomber dans le péché. C'était
+encore un genre d'adultère que la loi féodale punissait autant que
+l'autre: un homme marié qui avait eu des relations coupables avec
+une fille publique, pouvait être accusé et condamné. On évitait sans
+doute d'appliquer cette rigoureuse jurisprudence, et l'on fermait les
+yeux sur les délits de cette nature; mais, quand il y avait plainte ou
+dénonciation, le juge était bien forcé de poursuivre le délinquant, qui
+se trouvait heureux d'en être quitte pour une amende, car la pénalité
+la plus fréquente en pareil cas, celle qui donnait satisfaction au
+sentiment de la vindicte populaire, c'était la fustigation des deux
+complices, courant tout nus par la ville et recevant leur châtiment
+des mains de tous les spectateurs, qui devenaient bourreaux en cette
+circonstance. Nous retrouvons, dans ce vieil usage, établi, du moins en
+principe, par toute la France du moyen âge, une tradition des peines
+afflictives de Rome antique, à l'égard des adultères, des courtisanes
+et des débauchés. Les Coutumes d'Alais, rédigées au milieu du treizième
+siècle, et publiées pour la première fois à la suite des _Olim_ (1848,
+t. IV, p. 1484), formulent en ces termes la pénalité de l'adultère:
+«Encoras donam que, si deguns hom que aia moller o femina que aia
+marit son pris en aulterii, que amdui coron ins per la villa e sian ben
+batutz, et en al ren non sian condempnat; e'l femena an primieiran.»
+Les deux coupables couraient donc ensemble; mais la femme allait la
+première à travers les coups de verges. Le même recueil des _Olim_
+nous offre plusieurs applications de cette course des _battus_. En
+1273, le prieur de l'abbaye de Charlieu fit courir ou fouetter par la
+ville (_fecisset currere seu fustigare per villam_) plusieurs personnes
+qui avaient été surprises en adultère sur les terres de l'abbaye. Les
+habitants de la ville se plaignirent au bailli de Mâcon, en prétendant
+que le prieur s'était arrogé un droit de justice qu'il n'avait pas dans
+leur cité (_quod novam et inconsuetam justitiam faciebat in villa_);
+et le bailli revendiqua ce droit de justice au nom du roi. Mais le
+prieur, se fondant sur d'anciens priviléges de l'abbaye, ne persista
+pas moins à faire courir et fustiger les adultères qu'il pouvait saisir
+en flagrant délit. Les justices seigneuriales, enchevêtrées les unes
+dans les autres, se disputaient sans cesse entre elles le terrain
+légal, surtout dans les questions de police des moeurs. A Amiens,
+l'évêque soutenait, en 1261, qu'il avait droit de justice sur les
+sodomites dans la banlieue de la ville d'Amiens; les bourgeois de cette
+ville disaient, au contraire, que ce droit de justice leur appartenait
+depuis la fondation de leur commune: le débat ayant été soumis au
+conseil du roi, Louis IX ordonna que la ville serait maintenue dans son
+droit de justicier corporellement les sodomites: _justiciandi corpora
+sodomiticorum_ (voy. les _Olim_, t. I, p. 136). A Saint-Quentin, l'abbé
+et les moines, d'une part, le mayeur et ses échevins, d'autre part,
+se disputaient, en 1304, le droit de basse justice dans les faubourgs
+de la ville: l'abbé et ses moines voulaient arrêter, chasser et
+emprisonner les femmes folles (_fatuas mulieres_) qui avaient envahi
+les alentours de l'abbaye; le mayeur et ses échevins voulaient que ces
+femmes vécussent en paix, dans la saisine abbatiale. Le conseil du roi
+décida que l'abbé et ses moines étaient maîtres de se débarrasser de
+ce voisinage malhonnête, mais que le mayeur et ses échevins pourraient
+à leur tour arrêter, chasser et emprisonner les femmes folles sur tout
+le territoire de la commune (voy. les _Olim_, t. III, p. 151). Il y eut
+probablement entre les parties une transaction qui réglementa dans les
+faubourgs d'Amiens l'exercice de la Prostitution.
+
+Ces règlements étaient à peu près les mêmes partout, car ils avaient
+toujours le même but: sévir contre les entremetteurs, confiner la
+débauche dans certaines rues ou dans certains lieux, noter d'infamie
+les prostituées et les empêcher de se confondre avec les femmes
+honnêtes. Jean de Bourgogne, comte de Nevers, par ordonnance du 5 mars
+1481, enjoignit à toutes les femmes débauchées de porter sur la manche
+droite une aiguillette rouge ou vermeille; il leur défendit d'aller
+par la ville ou les faubourgs, sans cette marque, à peine de prison,
+et leur interdit de demeurer ailleurs qu'entre les deux fontaines,
+«qui est de tout temps leur demeure ordinaire,» et de fréquenter les
+étuves de la ville. (_Archives de Nevers_, par Parmentier, 1842, t.
+I, p. 185.) Les contraventions aux règlements étaient punies de bien
+des manières. Abbeville se distinguait par le singulier pilori qu'on
+avait inventé exprès pour les filles publiques qui se laissaient
+surprendre en faute: c'était un cheval de bois, appelé le _chevalet_,
+dressé sur la place Saint-Pierre. Après les avoir copieusement
+fouettées on les plaçait à califourchon sur le chevalet, dont le dos
+tranchant ne leur offrait pas une monture très-commode. Ensuite, dans
+quelques circonstances graves, on les bannissait au son de la cloche;
+et si l'une d'elles rompait son ban et revenait dans la ville pour y
+trafiquer de son corps, on lui coupait un membre et on la bannissait
+de nouveau. (_Hist. d'Abbeville_, par Louandre, 1845, t. II, p. 213 et
+286.) Les proxénètes qui étaient convaincus du crime de maquerellage
+dans cette même ville, recevaient un châtiment plus exemplaire que
+partout ailleurs: on les promenait, mitrés, dans un tombereau rempli
+d'ordures; on les menait au pilori, où le bourreau leur coupait et
+brûlait les cheveux; après quoi on les expulsait à toujours, et, en
+cas de rupture de ban, on les condamnait au bûcher. En 1478, Belut
+Cantine d'Abbeville, «pour avoir voulu atraire Jehannette, fille Witace
+de Queux, à soy en aler en la compagnie de ung nommé Franqueville,
+homme d'armes de la garnison d'icelle ville,» fut «menée, mitrée, en
+ung benel, par les carrefours, et ses cheveux bruslez au pilory; et ce
+fait, bannye de ladite ville et banlieue, sur le feu, à tousjours.»
+Au reste, la peine capitale, comme nous l'avons dit, était écrite
+dans la loi; mais on ne l'exécutait qu'en cas de récidive et même en
+raison de causes aggravantes. «La punition des macquereaux, suivant
+les priviléges parcidevant de la ville de Gand, dit J. de Damhoudère,
+estoit le bannissement, et les macquerelles le nez coupé; mais ils
+n'usent plus du nez, come bien du ban, pillori, eschelle ou eschafaut.»
+Le docte auteur de la _Pratique judiciaire ès causes criminelles_
+ajoute cette remarque relative à la jurisprudence de Bruges en
+semblable matière: «Moy, qui ay esté plusieurs ans au Conseil de la
+ville de Bruges, n'ay oncques veu punir corporellement les macquereaux,
+ou macquerelles, ou adultères, ains seulement, au dessoubz de la mort,
+par bannissement hors et dedans la ville ou pays, par le pillory ou
+eschaffaut, par fustigation ou autres peines semblables.»
+
+[Illustration:
+ Cabasson del.
+ Drouart imp., r. du Fouarre, 11, Paris.
+ Roze, sc.
+
+ LA CHEVAUCHÉE DE L'ANE.
+]
+
+Cette jurisprudence, qui était celle du parlement de Paris, s'établit
+de proche en proche dans tous les parlements de France; mais la
+coutume locale se réserva presque toujours de donner à l'exécution un
+caractère différent, qui dépendait des moeurs du pays. Ici, l'amende
+était considérable, comme dans le ressort du parlement de Rennes,
+qui punissait d'une amende de 1,000 livres tournois les _vendries
+de poupées ou filleries_; là, on frappait de confiscation les biens
+meubles et immeubles des condamnés. Tantôt la maquerelle était coiffée
+d'une mitre ou bonnet conique en papier jaune ou vert; tantôt on lui
+mettait sur la tête un chapeau de paille, pour indiquer que son corps
+attendait toujours un acheteur; tantôt on la marquait de la lettre
+M ou de la lettre P, soit au front, soit au bras, soit aux fesses;
+on promenait la condamnée sur un âne galeux, sur un tombereau, sur
+une charrette, sur une claie; on la fustigeait avec des verges, avec
+des lanières de cuir, avec des cordes à noeuds, avec des baguettes.
+Ce supplice, quel qu'il fût, était une fête pour la population, qui
+y prenait part en accompagnant de ses huées et de ses insultes la
+malheureuse qu'on lui livrait comme un jouet. «C'est surtout dans la
+répression de ces sortes de délits, dit Sabatier dans son _Histoire
+de la législation sur les femmes publiques et les lieux de débauche_,
+que nos pères s'attachèrent à déployer une rigueur infamante et des
+châtiments dont le mode blessait et les principes de l'humanité, et la
+décence qu'on se proposait de venger.» Mais le peuple était avide de
+voir la course des adultères et d'y jouer son rôle en poursuivant et en
+battant les coupables; quelquefois il se passait de la sentence du juge
+pour faire courir tout nus ceux qu'il avait surpris en flagrant délit,
+et qu'il regardait comme appartenant à sa justice. Aussi, dans la
+plupart des priviléges que les communes obtenaient de leurs seigneurs,
+elles avaient soin de faire confirmer le droit qu'elles s'attribuaient
+de punir les adultères, et il fallut que les seigneurs et les rois de
+France eux-mêmes restreignissent ce droit à certains cas particuliers,
+en laissant toujours aux délinquants la faculté de se racheter au
+moyen d'une amende. Dans les priviléges de la ville d'Aiguesmortes,
+reconnus par le roi Jean en 1350, la course des adultères fut admise
+en principe, mais les coupables pouvaient la compenser par le payement
+d'une contribution que fixait le magistrat. Si cette course avait lieu,
+les deux coureurs n'étaient pas fustigés; et la femme, quoique nue, à
+l'instar de son complice, devait couvrir son sexe: _Sine fustigatione
+currant nudi, copertis pudendis mulierum_; dit l'ordonnance du roi
+Jean, qui, par le même sentiment de pudeur, défendait de mettre en
+prison les hommes avec les femmes. (Voy. les _Ordonn. des rois de
+France_, t. Ier.) Il arrivait souvent que la populace d'une ville,
+impatiente de se donner le spectacle d'une course aussi peu décente,
+accusait d'adultère les couples d'amants qu'elle avait trouvés à
+l'écart, et taxait de flagrant délit une simple conversation amoureuse.
+Il était donc nécessaire que la loi expliquât clairement ce que c'était
+que le flagrant délit qui entraînait la pénalité de l'adultère. Un
+malentendu n'était plus possible en face des détails minutieux que
+présente à cet égard le code des coutumes, libertés et franchises
+accordées par les comtes de Toulouse aux habitants de Moncuc, et
+confirmées très-sérieusement par Louis XI dans ses lettres patentes du
+30 novembre 1465: «Si omne mollierat era trobat per bayle ab femyna
+maridada en adultero tug sols nut e nuda en leg, o en autra loc
+sospechos, l'omme sobre la femyna, baychadas los bragas, o ce isera
+nut, o, sinon portara, la femyna nuda o sas vestimendas levadas tro a
+l'enbouilh.....»
+
+La Normandie fut, à toutes les époques, aussi avancée que Paris en fait
+de Prostitution. Nous avons parlé de ce mauvais lieu que possédait
+la ville de Rouen, dans la seconde moitié du douzième siècle, et que
+le duc de Normandie, Henri II, roi d'Angleterre, avait placé sous
+la surveillance spéciale d'un de ses officiers, nommé Balderic. Ce
+personnage portait le titre de gardien de toutes les femmes publiques
+exerçant à Rouen (_Custos meretricum publice venalium in lupanar
+de Roth_), et il réunissait à ce titre bizarre celui de maréchal du
+roi-duc, pendant son séjour à Rouen, avec les fonctions de garde de
+la porte de la prison du château, valant 2 sous de gages par jour, la
+perception du droit de glandée dans les bois voisins, etc. (Glossaire
+de Ducange, au mot PANAGATOR.)
+
+Ce mauvais lieu, qui existait à Rouen dès le temps des premiers ducs
+de Normandie, et qui tenait sans doute ses priviléges de Guillaume
+le Conquérant, fut probablement le théâtre des prédications de Robert
+d'Arbrissel. On sait que le pieux fondateur de l'ordre de Fontevrault
+s'en allait, pieds nus, sur les places publiques et dans les
+carrefours, pour amener les pécheresses au repentir et à la pénitence
+(_ut fornicarias ac peccatrices ad medicamentum poenitentiæ posset
+adducere_). «Un jour qu'il était venu à Rouen, raconte la Chronique,
+il entra dans le lupanar et s'assit au foyer pour se chauffer les
+pieds. Les courtisanes l'entourent, croyant qu'il était entré pour
+commettre le péché (_fornicandi causâ_); lui, il prêche les paroles
+de vie et promet la miséricorde du Christ. Alors, celle des ribaudes
+qui commandait aux autres lui dit: «Qui es-tu, toi qui tiens de tels
+discours? Sache que voilà vingt ans que je suis entrée dans cette
+maison pour y servir au péché (_ad perpetranda scelera_), et qu'il n'y
+est jamais venu personne qui parlât de Dieu et de sa miséricorde. Si
+pourtant je savais que ces choses fussent vraies...» A l'instant, il
+les fit sortir de la ville et les conduisit, plein de joie, au désert:
+là, leur ayant fait faire pénitence, il les fit passer du démon au
+Christ.»
+
+L'abbaye de Fontevrault, que le pieux Robert avait fondée pour y
+recueillir de préférence les femmes perdues, ne le mit pas à l'abri
+des tentations du diable et des calomnies du siècle. Il se soumit,
+dit-on, à d'étranges épreuves pour vaincre la chair, cette chair qui
+le torturait et l'enchaînait aux vanités du monde. On l'accusait de
+partager le lit de ses religieuses et de s'échauffer à leur contact,
+pour avoir ensuite la gloire de dompter ses sens. L'abbé de Vendôme,
+Geoffroy, lui écrivit une lettre de reproches à ce sujet: _Feminarum
+quasdam, ut dicitur, nimis familiariter tecum habitare permittis, et
+cum ipsis etiam et inter ipsas noctu frequenter cubare non erubescis.
+Hoc si modo agis vel aliquando egisti, novum et inauditum sed
+infructuosum martyrii genus invenisti_. Robert se vantait de n'avoir
+jamais succombé à ce martyre d'un nouveau genre; et, dans une lettre
+de Marbode, évêque de Rennes, publiée par J. de la Mainferme dans son
+_Clipeus ordinis nascentis Fonterbaldensis_, il est dit positivement
+que la plupart des religieuses de Fontevrault devinrent grosses des
+oeuvres de leur abbé: _Taceo de juventis, quas sine examine religionem
+professas, mutata veste, per diversas cellulas protinus inclusisti.
+Hujus igitur facti temeritatem miserabilis exitus probat: aliæ
+enim, urgente partu, fractis ergastulis, elapserunt, aliæ in ipsis
+ergastulis pepererunt_. On voit, par ce curieux passage, que la maison
+du bienheureux Robert ne se distinguait d'un mauvais lieu que par la
+scandaleuse fécondité de ses habitantes.
+
+Chaque ville de la Normandie avait aussi son lupanar, sinon un
+garde-noble des femmes amoureuses, et l'on peut dire, avec apparence de
+raison, que les _maquereaux_ et les _maquerelles_ qui figurent dans les
+anciennes Coutumes normandes furent baptisés de ce sobriquet au bord
+de la Manche. Nous ne voyons pas cependant que les ducs de Normandie se
+soient montrés aussi favorables à la Prostitution légale, que Guillaume
+IX, duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, qui avait établi ou voulait
+établir à Niort une maison de débauche sur le plan des monastères
+de femmes. Guillaume de Malmesbury (voy. le recueil des _Hist.
+des Gaules_, t. XIII, p. 20) a consigné ce fait singulier dans sa
+Chronique, et il ajoute qu'après avoir construit l'édifice destiné à ce
+monastère lubrique, le duc se proposait d'en confier l'administration
+aux plus fameuses prostituées de ses États: _Apud Niort habitacula
+quædam quasi monasteriola construens, abbatiam pellicum ibi positurum
+delirabat, nuncupatus illam et illam quacumque femosioris prostibuli
+essent, abbatissam et priorem, cæteras vero officiales instituturum
+cantitans_. Ce duc d'Aquitaine, qui fut un galant troubadour et un
+libertin effréné, aurait été déterminé par des raisons de police,
+dit M. Weiss dans la _Biographie universelle_, à former un pareil
+établissement, qui eut depuis son analogue dans plusieurs villes de
+France, d'Italie et d'Espagne. On ne sait si ce fut pour s'expliquer
+sur ce fait que le pape Calixte II cita Guillaume au concile de Reims,
+en 1129. Quoi qu'il en soit, le duc ne se dérangea pas et continua de
+chanter l'amour, en donnant à ses sujets l'exemple d'une joyeuse vie.
+
+Les femmes de plaisir normandes, poitevines et angevines avaient
+beaucoup fait, sans doute, pour mériter leur renommée; celles d'Angers
+l'emportaient sur toutes, comme le prouve ce dicton proverbial
+qui avait cours au quinzième siècle: «Angers, basse ville et hauts
+clochers, riches putains, pauvres écoliers.» Le bas peuple de l'Anjou
+avait lui-même composé son blason: _Angevin, sac à vin; Angevine, sac à
+...._ (Le _Livre des Proverbes français_, par le Roux de Linci, t. Ier,
+p. 203.)
+
+Le voisinage de l'Anjou et du Poitou n'avait pas réussi à pervertir
+la chaste Bretagne, où la Prostitution n'eut jamais qu'une existence
+cachée, timide, que le hasard révélait parfois aux bonnes âmes
+bretonnes. Ainsi, vers la fin du quatorzième siècle, dans l'enquête
+ouverte pour la canonisation de Charles de Blois, un témoin, nommé Jean
+du Fournet, homme d'armes de la paroisse de Saint-Josse, au diocèse
+de Dol, raconta aux commissaires ecclésiastiques comment le saint
+duc avait converti une pécheresse. Le jour du jeudi saint de l'année
+1357, Charles de Blois se rendant de la ville de Dinan au château
+de Léon, accompagné d'Alain du Tenou son argentier, de Godefroi de
+Ponblanc son maître d'hôtel, du chevalier Guillaume le Bardi et de
+quelques gens d'armes, aperçut une femme assise au bord du chemin;
+il lui demanda ce qu'elle faisait là, et celle-ci, s'étant levée,
+répondit qu'elle gagnait son pain à la sueur de son corps (_quod panem
+suum isto modo, per publicationem sui corporis, lucrabatur_). Le duc,
+prenant à part son argentier, lui ordonna de s'approcher de cette
+femme et de l'interroger sur le genre de métier qu'elle exerçait, car
+le bon seigneur n'avait pas compris la réponse de la pauvre créature,
+qui avoua tristement qu'elle était au service de l'impureté publique
+(_quod erat mulier publica_), et que la misère l'avait obligée à faire
+ce vilain métier. Le duc, entendant cela, dit à cette malheureuse
+qu'elle devrait au moins s'abstenir de pécher de la sorte pendant la
+semaine sainte. Elle répliqua que si elle avait vingt sous, elle s'en
+abstiendrait bien jusqu'à la fin du mois. Charles de Blois mit la main
+à sa bourse, qui n'était pas trop garnie (_modicam bursam suam_),
+et en tira 40 sous, qu'il offrit à cette femme. Elle promit, en les
+recevant, de rester vingt jours sans commettre le péché de fornication.
+Godefroi de Ponblanc voulait qu'elle s'engageât, par serment, à
+cette pénitence, de quarante jours; mais le duc ne permit pas qu'elle
+s'exposât à un parjure, et il la quitta en l'exhortant à persévérer
+dans la bonne voie. Cette prostituée, qui se nommait Jehanne du Pont,
+tint sa promesse et n'oublia pas les conseils de Charles de Blois. Elle
+renonça pour toujours à la vie dissolue, et, avec ses 40 sous, qui
+lui faisaient une petite dot, elle épousa un garçon du pays, fils de
+Mathieu Ronce de Pludilhan, et ne retomba plus dans le péché. (_Hist.
+de Bretagne_, par Lobineau, t. II, p. 551.) On peut induire, de cette
+aventure, que Jehanne du Pont, comme _femme de champs et de haies_, ne
+gagnait pas plus d'un ou deux sous par jour en attendant les chalands
+sur le bord du chemin ainsi que les prostituées étrangères dans la
+Judée et telles que nous les représentent les saintes Écritures.
+
+Les provinces occidentales, où les moeurs franques s'étaient conservées
+dans toute leur impureté, furent de tout temps le théâtre des plus
+grands débordements de la Prostitution. Il y avait en Lorraine et en
+Alsace comme ailleurs des coutumes et des ordonnances qui punissaient
+les excès de la débauche, surtout quand elle portait atteinte à la
+considération du clergé, qui s'y livrait avec emportement; mais,
+dans chaque ville, l'impudicité publique trouva des institutions
+protectrices, s'il est permis d'employer cette expression pour
+caractériser l'organisation du vice au point de vue de la police
+édilitaire. M. Rabutaux, après avoir décrit l'état de la Prostitution
+dans les climats du midi, «où nous voyons, dit-il, sans étonnement,
+des passions fougueuses produire leur naturelle conséquence,» s'étonne
+de ne pas rencontrer des moeurs plus sévères dans les pays du nord:
+«Si nous portons notre attention, ajoute-t-il, sur des pays qu'un
+ciel moins brûlant semblait disposer à une conduite plus grave, nous
+y retrouvons les mêmes excès, empreints peut-être d'un caractère plus
+grossier.» L'explication de ce fait doit ressortir, à notre avis, d'une
+cause historique et de certaines conditions d'économie politique.
+La population austrasienne, d'une part, avait gardé ses habitudes
+de luxure féroce, et, d'autre part, la législation nationale n'avait
+rien fait pour dompter ces appétits brutaux, que l'abus des boissons
+fermentées, de la bière ou _cervoise_, de l'hydromel et des vins du
+Rhin, exaltait jusqu'au délire. La Prostitution est donc admise comme
+loi de nécessité, pour sauvegarder l'honneur des femmes mariées,
+qui, malgré cela, ne se préservaient pas toujours des outrages et des
+attentats de la sensualité masculine. Le législateur ne recherche et
+ne condamne que les méfaits qui découlent de cette source impure. Ainsi
+le maquerellage est châtié plus rigoureusement que le viol; mais toute
+fille et toute femme n'en a pas moins le droit de se vendre elle-même,
+en se soumettant toutefois à diverses formalités de police municipale.
+La loi n'était sévère contre elles, que dans le cas où elles se
+prostituaient aux gens d'église. Charles III, duc de Lorraine, résume
+l'ancienne jurisprudence dans son ordonnance du 12 janvier 1583, qui
+condamne au fouet «les femmes et filles notoirement notées et diffamées
+de paillardise, qui hantent les maisons des gens d'église, et chez
+lesquelles ils se retirent pour en abuser.» Quant aux règlements de
+la Prostitution légale, ils ne différaient guère, quoique plus larges
+et moins austères, de ceux que des raisons d'utilité, de morale et de
+prudence, avaient fait adopter dans les grandes villes du midi. Les
+femmes de mauvaise vie se trouvaient comme retranchées de la société;
+elles habitaient des quartiers et des rues infâmes; elles ne pouvaient
+vaquer ailleurs à leur ignoble métier; elles portaient un costume
+spécial ou une marque distinctive à l'instar des Juifs; elles payaient
+une redevance au fisc; elles se gouvernaient entre elles d'après les
+statuts d'une association régulière, analogue à celles des corps de
+métier.
+
+A Strasbourg, des ordonnances municipales de 1409 et 1430 constatent
+que les femmes publiques étaient reléguées dans les rues Bieckergass,
+Klappergass, Greibengass, et derrière les murs de la ville, où ces
+sortes de femmes avaient demeuré de tout temps, disent les ordonnances,
+qui furent renouvelées plusieurs fois dans le cours du quinzième
+siècle. (Voy. dans les _Mém. de l'Institut, Sciences morales et
+politiques_, les Observations de M. Koch sur l'origine de la maladie
+vénérienne et sur son introduction en Alsace et à Strasbourg.) On
+conserve, en effet, dans les archives de cette ville, les règlements
+et statuts accordés, le 24 mars 1455, par le magistrat de Strasbourg,
+à la communauté des filles établies dans la rue et maison dites
+_Picken-gaff_. Ces règlements, composés de treize articles, renferment
+les mesures de police auxquelles étaient soumis les lieux de débauche.
+(_Dict. des sciences médicales_, t. XLV, art. PROSTITUTION.) Ces
+mauvais lieux se multiplièrent tellement, que, vers la fin du
+quinzième siècle, les officiers publics chargés de les surveiller et
+d'y recueillir l'impôt lustral, en comptaient plus de cinquante-sept
+dans six rues différentes; en outre, la seule rue dite Undengassen
+renfermait dix-neuf de ces maisons de paillardise; il y en avait
+_une foule_ dans la petite rue vis-à-vis du Kettener, et plusieurs
+derrière la maison appelée _Schnabelburg_. Koch a eu sous les yeux le
+rapport de police qui prouve que la Prostitution légale comptait une
+centaine de _bordiaux_ dans la ville archiépiscopale de Strasbourg.
+Les entrepreneurs de ces harems ouverts à la lubricité alsacienne
+envoyaient leurs agents et leurs courtiers jusque dans les pays
+étrangers pour y faire provision de belles jeunes filles, qui louaient
+leur corps par contrat, et qui, une fois prisonnières dans les clapiers
+(_klapper_) de Strasbourg, se voyaient réduites à une condition pire
+que l'esclavage. Enfin, vers le commencement du seizième siècle, les
+maisons publiques ne suffisaient plus pour contenir toutes les femmes
+de vie dissolue, qui affluaient de tous côtés, et qui, n'ayant pas de
+gîte, envahirent les clochers de la cathédrale et des autres églises.
+«Pour ce qui est des _hirondelles_ ou ribaudes de la cathédrale, dit
+une ordonnance de 1521, le magistrat arrête qu'on les laissera encore
+quinze jours; après quoi, on leur fera prêter serment d'abandonner la
+cathédrale et autres églises et lieux saints. Il sera nommément enjoint
+à celles qui voudront persister dans le libertinage de se retirer
+au Rieberg (hors la ville, près de la porte des Bouchers) et dans
+d'autres lieux qui leur seront assignés.» Quinze ans plus tard, grâce
+au protestantisme, qui, selon la remarquable expression dont se sert M.
+Rabutaux, «rendit quelque dignité à la vie privée,» il n'y avait plus
+dans tout Strasbourg que deux maisons de Prostitution. A cette époque,
+les femmes débauchées portaient encore l'_enseigne_ que le magistrat
+de Strasbourg leur avait imposée en 1388: c'était un haut _bonnet_
+conique, noir et blanc, posé par-dessus leur voile; c'était, à la
+couleur près, ce _hennin_ qu'Isabeau de Bavière introduisit à la cour
+de France, au grand scandale des _prudes femmes_. (Voy. les _Observat._
+de M. Koch, citées déjà.)
+
+La Prostitution ne régnait pas avec moins de fureur dans le pays
+Messin qu'en Alsace, et, à Metz comme à Strasbourg, les moines et les
+ecclésiastiques se mêlaient à ses désordres les plus scandaleux. Dans
+un _atour_ ou ordonnance des magistrats, de l'année 1332, défense est
+faite aux gens d'église «d'aller de nuc et de jor, en place commune,
+en nosses, en danses et en autres leus qui ne sont mie à dire.» Cet
+_atour_ constate «la grant dissolucion qui estoit en moines de Gorze,
+de Saint-Arnoul, de Saint-Clément, de Saint-Martin, devant Mès, etc.,»
+lesquels couraient les rues pendant la nuit, brisaient les portes
+des maisons, fréquentaient les tavernes et les lieux infâmes. Cet
+état de choses ne fit qu'empirer vers la fin du seizième siècle, et
+le chroniqueur Philippe de Vigneulles attribue ces monstrueux excès
+à l'affluence des gens de guerre que la ville avait pris à sa solde:
+«On ne voyoit par les rues, que ribaudes, dit-il, et pource que les
+choses estoient si fort diffamées,» on fit des _huchements_ sévères
+(proclamations), sur la pierre _Bordelesse_, en présence de tous
+les _Treze_ (magistrats de la ville). Cette pierre Bordelesse devait
+être le pilori ou la _justice_ de Metz. Un de ces _huchements_, en
+date du 6 juillet 1493, est rapporté dans la Chronique inédite de
+Philippe de Vigneulles: «Que touttes femmes mariées, estant arrière
+de leurs mairits, et les filles qui se pourveoient mal, allaissent aux
+bordeaulx, comme en Anglemur (cul-de-sac voisin des murs de la ville),
+et en les aultres rues accoustumées où telles femmes et filles doibvent
+demeurer au bas Mets, si elles ne se voulloient retireir et vivre comme
+femmes de bien emprès de leurs mairits. Et que nulz manans de Mets ne
+les soustenissent et ne leur louaissent maisons en bonnes rues, sus
+peine de quarante sols d'amende. Et que lesdites femmes et filles ne se
+trouvaissent en nulles festes, ne à nulles danses, aux nopces ne aux
+festes, qui se feroient aval la cité, et que nulz ne les menaissent
+danser, sur la somme de dix solz d'amende.»
+
+Metz avait plusieurs rues affectées, depuis une époque très-reculée,
+à la demeure des femmes dissolues, et celles de ces rues qui n'ont
+pas disparu avec la vieille ville gardent toujours leur destination
+primitive. Près du cul-de-sac d'Anglemur, qui était le principal
+foyer de la débauche urbaine, se trouvait la rue des _Bordaux_ ou
+du _Bordel_, qui a été fermée, et qui aboutissait autrefois à la
+muraille d'enceinte, parallèlement avec la rue Stancul. Celle-ci,
+qui monte sur le versant oriental de la colline Sainte-Croix, où
+était situé le palais des rois d'Austrasie, est étroite, sombre et
+puante, comme toutes les rues de son espèce. Les femmes de mauvaise
+vie s'engageaient, moyennant certaine pension fixée par contrat, à
+servir corporellement dans les maisons de tolérance, que des ribaudes
+tenaient à bail et à ferme sous la _mainburnie_ des magistrats. Ainsi,
+toute fille non mariée qui causait esclandre par ses moeurs dépravées,
+était menée honteusement au _bourdel_, et livrée aux ribaudes, qui
+trafiquaient de son corps, si on ne leur payait une bonne rançon,
+supérieure à la somme qu'elles croyaient pouvoir retirer de cette
+nouvelle marchandise. Philippe de Vigneulles raconte, à ce sujet,
+une touchante histoire qu'il date de 1491: Une _garse_, allant à la
+cathédrale le jour des Rameaux, rencontra son _ami par amour_, qui
+la prit avec lui et l'emmena en son logis, au lieu de l'accompagner
+à la messe. La chose fut sue, et les magistrats mandèrent à leur
+tribunal l'auteur de ce scandale: on le condamna seulement à 40 sous
+d'amende; mais la fille, qu'on jugea _remplie de malvaise voulenté_,
+fut enfermée dans une maison de débauche. «Son ami s'en alla après,
+dit le naïf chroniqueur, et la racheta des mains des ribaudes, en
+payant quinze solz, et la ramena en son hostel, et vendist tous ses
+biens, et s'en alla demourer dehors.» Un autre chroniqueur, le doyen
+de Saint-Thiébaut, nous fournit un renseignement précis sur le salaire
+de la Prostitution, dans un temps, il est vrai, où l'abondance des
+femmes communes ne faisait pas compensation à la disette du blé. En
+1420 on avait quatre femmes pour un oeuf, dit M. Émile Bégin (_Histoire
+des sciences dans le pays Messin_, p. 311) d'après l'autorité de ce
+chroniqueur: «car un oeuf coustoit un gros, et une femme quatre deniers;
+encores les a-on meilleur marchié.» Le maquerellage ne formait pas
+néanmoins un commerce peu lucratif, et malgré les dangers d'un jugement
+criminel, malgré le fréquent exemple des châtiments infligés aux
+_maquerelles_, il ne manquait pas de honteuses femmes qui vivaient du
+trafic de leurs propres enfants. «Eut une femme les oreilles coupées,
+rapporte Philippe de Vigneulles (sous l'année 1480), pour tant qu'elle
+avoit fait beaucoup de larrecins, et qu'elle avoit aussy mené une
+jeune fille qu'elle avoit, qui estoit sa fille, au bourdel et mis à
+honte.» Un siècle plus tard, pour le même fait, elle eût subi la peine
+capitale.
+
+L'histoire particulière de toutes les villes de la Lorraine et de
+l'Alsace nous offre une multitude de faits analogues qui démontrent
+l'unité de la jurisprudence en matière de Prostitution. Nous consignons
+seulement ici deux singularités relatives aux villes de Saint-Dié et
+de Montbéliard. Dans cette dernière ville, un _ribaud_, qui parcourait
+la ville en habits de femme (1539), fut «appréhendé au corps, mis ès
+mains du maître de la haute justice, pour estre placé sur une eschelle,
+avec deux quenouilles ès costés, puis fouetté et chassé à toujours
+des terres du seigneur de Montbéliard.» Il est probable que ce ribaud
+faisait un assez détestable usage de son déguisement féminin. Nous
+avons vu qu'on arrêtait aussi à Paris les ribaudes qui descendaient en
+habits d'homme dans la rue; mais, ordinairement, on se contentait de
+confisquer ces habits qui n'appartenaient pas à leur sexe. A Saint-Dié,
+les femmes de mauvaise vie, qui habitaient les rues Destord et
+Nozeville, pouvaient se vanter d'être d'un tempérament très-prolifique,
+puisque quatre villages voisins: Pierpont, Sainte-Hélène, Bult et
+Padoux, appelés les _villes mâleuses_, avaient été peuplés par leurs
+enfants mâles, qui s'y mariaient, et qui devenaient sujets du chapitre
+de la cathédrale de Saint-Dié, de même que les impurs habitants de
+la basse rue de Destord et de Nozeville. (Voy. dans les _Arrêts de
+la Chambre royale de Metz_, un dénombrement fourni à la Chambre le 7
+janvier 1681.)
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+ SOMMAIRE. --Influence des moeurs et des usages de l'Italie sur la
+ Provence et le Languedoc au moyen âge. --La _Grant-Abbaye_ de
+ la rue de Comenge, à Toulouse. --_Enseigne_ des pensionnaires
+ de la _Grant-Abbaye_. --Le quartier des Croses. --La maison du
+ _Châtel-Vert_. --Vicissitudes de la Prostitution légale à Toulouse
+ jusqu'à la fin du seizième siècle. --_Hospice_ de la Prostitution
+ légale à Montpellier. --Les entrepreneurs du _Bourdeau_ de
+ Montpellier. --Clare Panais. --Guillaume de la Croix et les deux
+ fils de Clare Panais. --La _maison_ de Paullet Dandréa. --Le
+ _bourdeou_ privilégié d'Avignon. --_Statuts_ de Jeanne de Naples.
+ --De la Prostitution à Avignon antérieurement aux statuts de 1347.
+ --Etc., etc.
+
+
+Il y a trois villes de France dans chacune desquelles l'histoire de la
+Prostitution légale peut constater l'existence d'un lieu de débauche
+établi en vertu d'un privilége royal et affermé au profit de la cité.
+Ces trois villes sont: Avignon, Toulouse et Montpellier; où l'on
+trouve, dans l'intérêt des bonnes moeurs, l'institution d'une _abbaye_
+obscène, que l'autorité municipale administrait comme un établissement
+d'utilité publique. Nous croyons que les annales de ces trois
+établissements méritent d'être écrites et rapprochées dans le même
+chapitre, pour faire comprendre l'influence des moeurs et des usages de
+l'Italie sur la Provence et le Languedoc au moyen âge.
+
+«De toute ancienneté, dit une ordonnance de Louis XI que nous
+avons déjà citée, est de coustume en notre pays de Languedoc et
+espéciallement ès bonnes villes dudit pays, estre establie une
+maison et demourance, au dehors des ditesvilles, pour l'habitation
+et résidence des filles communes.» En effet, à Toulouse, du temps de
+ses premiers comtes, une maison de débauche avait été ouverte aux
+frais de la ville, qui en tirait un gros revenu, et qui assurait
+par là le repos des femmes honnêtes: cette _abbaye_ était située
+dans la rue de Comenge. L'hérésie des Cathares, ou Albigeois, qui
+ne pouvaient avoir de commerce charnel avec aucune femme, contribua
+probablement à faire déchoir pour un temps le règne de la Prostitution
+à Toulouse, et, pour employer la belle expression dont se sert M.
+Mignet en analysant la doctrine de ces austères hérétiques (_Journal
+des Savants_, mai 1852), «le dieu de la matière qui dominait sur les
+régions ténébreuses des corps souillés» fut impuissant à défendre
+son temple. Une ordonnance des capitouls, de l'an 1201, purifia
+la rue de Comenge, et transféra dans le faubourg Saint-Cyprien
+l'établissement impur qui la déshonorait. Ce mauvais lieu autorisé
+sembla encore trop voisin du coeur de la ville; et on le transféra
+plus tard hors des murs, près de la porte et dans le quartier
+des Croses (voy. les _Mém. de l'hist. du Languedoc_, de Catel, et
+l'_Hist. de Toulouse_, par Lafaille). Si l'on eût fermé les portes
+de cette maison publique, qu'on appelait la _Grant-Abbaye_ et qui
+renfermait non-seulement les ribaudes de la ville, mais encore celles
+qu'amenait à Toulouse le caprice de leur métier vagabond, les écoliers
+de l'Université et les débauchés ou _goliards_ du pays se fussent
+révoltés pour maintenir ce qu'ils nommaient leurs antiques priviléges.
+La Ville et l'Université avaient donc d'intelligence fait les frais
+d'installation des _fillas communes_, et partageaient, _bono jure et
+justo titulo_, comme propriétaires, les profits de l'exploitation
+impudique. Les prostituées, qui logeaient à demeure ou de passage
+dans la Grant-Abbaye, étaient astreintes à porter un chaperon blanc
+avec des cordons blancs, pour _enseigne_ de leur honteuse profession.
+Elles ne se soumettaient qu'avec peine à ce règlement somptuaire,
+qui les empêchait de _se vêtir et assegneir à leur plaisir_: car ce
+chaperon, de couleur éclatante, refusait de s'associer avec d'autres
+couleurs à la mode et gênait toujours, dans les questions de toilette,
+la communauté impure de la Grant-Abbaye. Les magistrats cependant
+se montraient inflexibles observateurs des anciennes ordonnances, et
+punissaient rigoureusement toute contravention à la règle des chaperons
+et cordons blancs.
+
+Au mois de décembre 1389, le roi Charles VI, visitant les bonnes
+villes de son royaume, fit son entrée triomphante dans la capitale du
+Languedoc, où il fut reçu avec pompe et où il résida quelques jours.
+La population tout entière avait pris part aux fêtes de cette entrée,
+et les recluses de la Grant-Abbaye étaient allées à la rencontre
+du roi, avec des présents de confitures, de vins et de fleurs, pour
+lui présenter une supplique; elles lui demandaient, en don de joyeux
+avénement, de les délivrer des _injures_, _vitupères_ et _dommages_
+que leur attiraient souvent les chaperons blancs et les cordons blancs
+qu'une vieille ordonnance attribuait à leur confrérie. Il paraîtrait
+que le cri: _Au chaperon blanc!_... dans les rues de Toulouse
+faisait sortir des maisons et des boutiques une foule d'enfants qui
+poursuivaient avec des huées la malencontreuse coiffure, en lui jetant
+de la boue et des pierres. Les femmes de la Grant-Abbaye se plaignaient
+de ce que les ordonnances _sur leurs robes et autres vestures_ avaient
+été faites par les capitouls, sans la _grâce et licence_ du roi; elles
+conjuraient donc ce prince de les mettre hors d'une telle servitude.
+L'affaire fut portée devant le conseil des requêtes et débattue en
+présence de l'évêque de Noyon, du vicomte de Melun et de messires
+Enguerrand Deudin et Jean d'Estouteville. Charles VI, qui n'était pas
+encore en démence, prit un intérêt tout paternel à la _supplication
+des filles de joie du Bourdel de la ville de Toulouse_, et, selon
+les termes de l'ordonnance qu'il rendit en cette occasion, «désirans
+à chascun faire grâces et tenir en franchise et liberté les habitans
+conversans et demeurans en son royaume,» il octroya aux suppliantes
+«que doresnavant elles et leurs successeurs en ladite Abbaye portent
+et puissent porter et vestir telles robes et chaperons et de telles
+couleurs comme elles vouldront tenir et porter, parmi ce qu'elles
+seront tenues de porter, entour l'un de leurs bras, une ensaigne
+ou différence d'un jarretier ou lisière de drap, d'autre couleur
+que la robe qu'ils auront vestue ou vestiront, sans ce qu'elles en
+soient ou puissent estre traitiées ne approchiées pour ce en aucune
+amende; nonobstant les ordonnances ou deffenses dessusdictes ne autres
+quelconques.» Les sénéchal et viguier de Toulouse et tous autres
+justiciers et officiers étaient chargés, en conséquence, de protéger à
+l'avenir les dames de l'Abbaye et de les faire jouir _paisiblement_ et
+_perpétuellement_ de l'octroi de cette grâce, sans les molester et sans
+souffrir qu'elles fussent molestées au sujet de leur habillement (voy.
+les _Ordonn. des rois de France_, t. VII, p. 327).
+
+Les filles de la Grant-Abbaye eurent lieu de se repentir d'avoir été
+exceptées, par grâce spéciale du roi, de la servitude des chaperons
+et cordons blancs. La population de Toulouse s'indigna de ce que
+ces créatures s'étaient permis de quitter leur _enseigne_, en vertu
+de l'ordonnance du mois de décembre 1389, et ce fut un mot d'ordre
+général d'injurier et de maltraiter toutes celles qui se montreraient
+par la ville sans chaperons et cordons blancs. Le sénéchal et viguier
+de Toulouse ferma les yeux sur les avanies qu'on leur faisait subir
+journellement, et les justiciers et officiers royaux refusèrent de
+recevoir leurs plaintes. Ne pouvant obtenir justice et protection, les
+ribaudes, plutôt que de renoncer au bénéfice de l'ordonnance qui les
+affranchissait d'une servitude infamante, se tinrent renfermées dans
+leur asile (_hospitium_) et ne s'exposèrent plus à paraître en public
+avec la simple jarretière ou lisière de drap d'autre couleur que leur
+robe; mais elles ne se firent pas oublier de leurs persécuteurs, qui
+venaient les tourmenter jusque dans la Grant-Abbaye. Ces persécutions
+éloignèrent successivement les habitués du lieu, lesquels procuraient à
+la ville un revenu considérable (_commodum magnum_), qui était consacré
+à des dépenses d'utilité publique. Ce revenu baissa continuellement; et
+le trésorier du Capitole, qui le percevait chaque année sur les femmes
+communes et sur leurs fermiers (_arrendatoribus_), alla se plaindre
+aux capitouls, qui s'émurent de la perte d'une recette si facile
+et si sûre. On fit une enquête, et l'on apprit que les habitantes
+de l'Abbaye n'étaient plus en sûreté chez elles; que des bandes de
+mauvais garçons et de libertins (_ribaldi, lenones et malevoli_)
+venaient jour et nuit fondre sur le couvent impur, et y commettaient
+des désordres inouïs; que ces méchants, qui ne craignaient ni Dieu,
+ni justice, et qui semblaient inspirés du malin esprit (_non verentes
+Deum, neque justitiam, cum sint imbuti maligno spiritu_), brisaient
+les portes, pénétraient dans l'intérieur de la maison, et, pour
+atteindre les malheureuses qui se barricadaient dans leurs chambres,
+démolissaient la muraille ou perçaient la toiture; ensuite, ils
+maltraitaient, frappaient et outrageaient de la manière la plus atroce
+(_vituperose et atrociter_) les pauvres victimes de leur furieuse et
+cruelle lubricité. Celles-ci, pour échapper à ces oppressions, à ces
+violences, à ces injures, s'enfuyaient avec leurs servantes et leurs
+domestiques (_familiares_), et la Grant-Abbaye n'était plus qu'une
+ruine abandonnée. Les capitouls essayaient inutilement de porter remède
+au mal et de ramener les fugitives au bercail, en leur promettant appui
+et protection; l'habitude était prise, et, malgré les injonctions
+des capitouls, malgré les efforts de la garde urbaine, le siége de
+l'Abbaye recommençait sans cesse avec les mêmes épisodes de violence
+et de scandale. Les capitouls, en désespoir de cause, s'adressèrent
+au roi pour le supplier de venir en aide à leur pouvoir bravé et
+méconnu; Charles VII, qui ne régnait que sur quelques provinces de son
+royaume, parcourait alors le Languedoc pour y réchauffer le zèle de
+ses partisans: il se rendit à Toulouse, il examina dans son conseil la
+requête des capitouls, il se souvint que son père avait octroyé un don
+de joyeux avénement aux filles de joie de Toulouse, et, par lettres
+patentes du 13 février 1425, il menaça de toute sa colère les auteurs
+des excès qui s'étaient reproduits plusieurs fois dans la Grant-Abbaye;
+il enjoignit à ses officiers de protéger cet établissement, qu'il
+prenait sous sa garde spéciale, et il fit planter devant la porte dudit
+lieu des poteaux fleurdelisés (_baculos cum floribus lilii depictos_),
+en signe de protection royale (voy. le _Recueil des Ordonnances des
+rois de France_, t. XIII, p. 75).
+
+Les armes de France imposèrent peu aux perturbateurs, qui renouvelaient
+de temps en temps leurs attaques nocturnes contre l'Abbaye; ils
+se réservaient ainsi l'excuse de n'avoir pas vu les fleurs de lis,
+mais les pauvres pécheresses avaient beau sonner la cloche d'alarme,
+appeler au secours et demander merci, elles se trouvaient heureuses
+d'en être quittes pour un viol. Enfin, elles abandonnèrent tout à
+fait l'Abbaye qui les livrait sans défense à leurs bourreaux; et
+elles rentrèrent dans le quartier des Croses, où elles furent moins
+exposées aux insolences des perturbateurs. Les capitouls virent alors
+s'élever à l'ancien taux les revenus obscènes de la ville, et cette
+grave considération leur fit fermer les yeux sur l'envahissement
+de la débauche publique dans l'enceinte des murailles de Toulouse.
+Les _fillas communes_ restèrent près d'un siècle dans les ruelles
+voisines de la porte des Croses; elles n'émigrèrent qu'en 1525, lorsque
+l'Université s'empara des maisons qu'elles occupaient et y construisit
+des bâtiments à son usage. On les relégua de nouveau hors de la
+cité; et l'on acheta pour elles, aux frais de la ville, une grande
+maison, située hors des murs dans un lieu appelé le Pré-Moutardi,
+appartenant à M. de Saint-Pol, maître des requêtes. Cette maison de
+Prostitution, qui fut surnommée le _Château-Vert_ ou _Châtel-Vert_,
+n'avait plus à redouter les assauts des mauvais garnements et elle
+offrait une retraite paisible à ses pensionnaires, qui travaillaient
+toujours de leur infâme métier pour le compte de la ville; mais des
+règlements sévères régissaient, à cette époque, l'institution du
+Château-Vert. En 1557, la peste s'étant déclarée à Toulouse, ordre
+avait été donné aux femmes amoureuses de demeurer enfermées dans
+leur fort et de n'y admettre personne jusqu'à la cessation du fléau;
+quelques-unes désobéirent à cet ordre de police et furent fouettées
+sur la place du marché, les autres s'enfuirent et passèrent dans des
+villes où la peste n'était pas. Elles reparurent à Toulouse en 1560,
+quand l'amélioration de la santé publique leur rouvrit les portes du
+Château-Vert. Leur retour fut joyeusement fêté, mais les capitouls,
+offensés des railleries que leur valait la direction suprême de ce
+_bourdel_ municipal, sachant aussi qu'on les accusait d'acheter leurs
+robes avec l'impôt du Château-Vert, cédèrent cet impôt aux hôpitaux de
+la ville. Les hôpitaux n'en jouirent que six ans, après lesquels ils
+rendirent à la ville un privilége aussi onéreux: les bénéfices produits
+par l'exploitation du Château-Vert se trouvaient absorbés, et au delà,
+par les charges attachées aux redevances de ce domaine déshonnête; car
+les hôpitaux étaient tenus, en compensation, de recevoir et de soigner
+les malades qui sortaient du Château-Vert. Or, depuis six ans, ces
+malades avaient été plus nombreux que jamais et le traitement vénérien
+coûtait fort cher. Un conseil solennel s'assembla au Capitole; on y
+agita la question qui préoccupait en ce temps-là tous les magistrats
+du royaume: l'abolition radicale de la Prostitution. Les notables de
+la cité assistaient à cette réunion, et ils opinèrent la plupart pour
+la suppression du Château-Vert; mais l'avis de l'abbé de la Casedieu
+l'emporta de concert avec celui du premier président du parlement, qui
+conseillait de remettre cette suppression à un moment plus opportun.
+
+En effet, il n'y avait pas de ville où la Prostitution légale fût
+plus nécessaire qu'à Toulouse: les moeurs y étaient fort relâchées, et
+les passions, sous l'influence du climat, y éprouvaient des besoins
+impérieux qu'il fallait satisfaire dans de certaines limites. C'était
+le seul moyen d'éviter des scandales et d'assurer la sécurité des
+femmes honnêtes. Deux faits récents prouvaient que l'autorité des
+magistrats de la ville ne pouvait exercer trop de surveillance sur
+les filles de joie, que le Château-Vert ne renfermait pas même assez
+strictement. En 1559, on avait trouvé quatre de ces malheureuses dans
+le couvent des Grands-Augustins; elles s'y étaient cachées sous la robe
+monastique et elles servaient aux débauches de toute la communauté.
+Trois de ces faux moines de perdition furent pendus aux trois portes du
+couvent, et un véritable moine, leur principal complice, fut envoyé,
+les fers aux pieds, à son évêque. En 1566, trois autres femmes de
+cette espèce s'étant glissées dans le couvent des Béguines, on les
+pendit sans forme de procès. Le Château-Vert conserva donc encore
+ses attributions et ses franchises jusqu'en 1587. Cette année-là, on
+remit en vigueur les mesures de salubrité que réclamait le règne d'une
+épidémie à Toulouse: le Château-Vert fut évacué et l'on en scella les
+portes; mais les prostituées, en sortant de leur repaire, ne changèrent
+pas leur genre de vie, et en dépit de la peste, qui ne les effrayait
+pas, elles exerçaient en plein champ leur dangereuse industrie. Un des
+capitouls, que la peur de la peste avait forcé de quitter son poste
+et de se réfugier à la campagne, fut témoin des débauches vagabondes
+qui avaient lieu autour de la ville. Lorsque la peste eut cessé et
+que ce capitoul eut repris ses fonctions, il raconta, dans le conseil
+de ville, les honteux spectacles qu'il avait eus sous les yeux dans
+les vignes et dans les champs qui avaient remplacé le Château-Vert.
+On ne songea point à rouvrir ce dernier, et l'on donna la chasse à
+toutes les ribaudes qui avaient mené une vie si désordonnée pendant la
+peste. Elles furent enfermées dans les prisons de la ville, et on les
+attachait à des tombereaux _pour le nettoiement des rues_ (voy. les
+_Annales de la ville de Toulouse_, par Lafaille, t. II, p. 189, 199 et
+280).
+
+Telles furent les vicissitudes de la Prostitution légale à Toulouse
+jusqu'à la fin du seizième siècle. L'histoire des mauvais lieux de
+Montpellier ne remonte pas à une date aussi reculée, du moins les
+documents authentiques qui nous la racontent ne sont pas antérieurs au
+quinzième siècle; mais, à Montpellier comme à Toulouse, nous voyons
+que, suivant l'usage établi de toute ancienneté dans les principales
+villes du Languedoc, la Prostitution légale avait son _hospice_ hors
+des murs de la cité et sous la garde des magistrats, qui percevaient
+un impôt sur les femmes communes et sur leurs fermiers privilégiés. Au
+commencement du quinzième siècle ce privilége malhonnête appartenait
+à un nommé Clare Panais, qui avait établi le centre de ses affaires
+dans une maison située hors des murs de la ville en un lieu appelé
+communément le _Bourdeau_: «C'est là, disent les lettres patentes de
+Charles VIII qui confirment l'ancien privilége de Panais, c'est là
+que les filles communes et publicques ont accoustumé de faire leur
+demourance et y résider de jour et de nuit.» Clare Panais jouissait
+paisiblement de son privilége et s'enrichissait, en payant des droits
+énormes à la ville. Il avait deux fils, Aubert et Guillaume, qu'il
+faisait élever avec beaucoup de soin, et qui devaient être des jeunes
+gens de famille accomplis. Cet excellent père mourut, et les deux
+fils héritèrent du privilége attaché à la maison du Bourdeau. Comme
+ce privilége rapportait beaucoup d'argent, ils ne pensèrent pas à
+s'en dessaisir; mais ils en cédèrent une partie à Guillaume de la
+Croix, changeur, qui était d'une bonne noblesse de Montpellier, et
+qui comptait parmi ses ancêtres le fameux patron des pestiférés,
+saint Roch. Depuis lors, la propriété indivise du Bourdeau demeura
+entre les mains de Guillaume de la Croix et des deux frères Panais,
+qui devinrent changeurs et banquiers, sans cesser d'exploiter la
+ferme de la Prostitution légale à Montpellier. Ils n'en furent pas
+plus déshonorés que le conseil de ville, qui touchait les deniers de
+l'impôt et qui avait la haute direction du Bourdeau. Le mayeur et les
+magistrats qui composaient le conseil voulurent empêcher les femmes
+de mauvaise vie d'entrer dans la ville, même avec l'aiguillette sur
+l'épaule, et, pour leur ôter tout prétexte de fréquenter les étuves
+et les bains publics, où elles exerçaient en cachette leur ignoble
+profession, ils proposèrent aux fermiers de la débauche urbaine de
+faire construire des étuves et des bains dans la maison du Bourdeau.
+Aubert Panais et son frère Guillaume, ainsi que leur associé Guillaume
+de la Croix, consentirent à faire ces _grandes et somptueuses
+dépenses_, qui avaient pour objet de rendre tout à fait sédentaires les
+habitantes du Bourdeau; mais ils profitèrent d'une si belle occasion,
+pour faire renouveler et confirmer l'ancien privilége de cette maison
+de tolérance, en vertu duquel, moyennant la somme de cinq livres
+tournois payée annuellement au roi ou à son lieutenant, «dès lors en
+avant, nulles personnes, de quelque estat ou condicion qu'ils soient
+ou feussent, ne pourroient faire ou faire faire, en la part antique
+de Montpellier, nul bourdeau, cabaret, hostellerie, ne autres estuves,
+pour loger, retraire ne estuver lesdites filles communes, sur peine de
+perdre et confisquer lesdites maisons, bourdeau, cabaret ou estuves.»
+Le conseil de ville, à qui l'on représenta l'_instrument public_ fait
+et passé entre les parties intéressées, approuva de nouveau les clauses
+du contrat, et augmenta les avantages des fermiers du Bourdeau.
+
+Mais ceux-ci furent bientôt troublés dans la jouissance de leur
+privilége: un des associés, Aubert Panais, ayant cédé sa part à
+sa fille Jaquète, qui l'apporta en dot à Jacques Bucelli, qu'elle
+épousa vers 1465, un nommé Paullet Dandréa, habitant la même ville,
+se crut autorisé à poursuivre la déchéance du privilége des Panais.
+Il agissait ainsi _par envie ou autrement_, et il était sans doute
+soutenu par le _recteur_ ou le bailli de la vieille ville. Il commença
+donc par «retirer et accueillir lesdites filles communes en une sienne
+maison située en dedans de la ville en la partie de la Baillie.» Mais
+l'existence d'un lieu de débauche à l'intérieur de la cité était
+une infraction à tous les vieux us du Languedoc, et les habitants
+du voisinage, prêtres et bourgeois, se plaignirent aux consuls et
+protestèrent contre l'audacieuse entreprise de Paullet Dandréa:
+car ils voyaient «la chose estre au grant vitupere et deshonneur
+et très-mauvais exemple des femmes mariées, bourgeoises et autres,
+et de leurs filles et servantes, et mesmement pour les scandales
+et inconvéniens qui s'en pouvoient avenir.» Dandréa tint bon; et,
+probablement avec l'appui secret de certains débauchés qui trouvaient
+leur profit à l'établissement de cette maison centrale, il continua
+d'y tenir une _cour amoureuse_, et il y attira souvent les _dames_ du
+Bourdeau. Mais Guillaume de la Croix et Guillaume Panais étaient riches
+et puissants, le premier surtout; ils sommèrent le gouverneur de la
+ville de faire fermer la maison de Dandréa, ouverte contrairement aux
+ordonnances des rois et au privilége de Clare Panais; ils ne rougirent
+pas de se déclarer propriétaires et entrepreneurs du Bourdeau, en
+portant plainte au roi. Charles VII envoyait justement aux états du
+Languedoc, comme ses commissaires, le sire de Montaigu, sénéchal de
+Limousin, et maîtres Jean Hébert et François Halle, conseillers du
+roi, qui se rendirent à Montpellier, où les états s'assemblèrent
+au mois de décembre 1458. Ces trois personnages furent saisis de
+l'affaire par une requête que Guillaume de la Croix et ses associés
+adressèrent aux états, qui ne dédaignèrent pas de s'en occuper.
+Les commissaires du roi firent comparaître les parties devant eux,
+et, après les avoir entendues en présence du procureur de la ville,
+défendirent à Dandréa, sous peine d'une amende de dix marcs d'argent,
+de loger ni de recevoir dans sa maison aucune femme publique. Le
+procureur de la ville et le sénéchal de Beaucaire furent avertis
+d'avoir l'oeil et la main à l'exécution de cet arrêt, conforme aux
+antiques coutumes de Montpellier. Quant aux héritiers et successeurs
+de Clare Panais, ils furent confirmés dans la jouissance de leur
+privilége moyennant la redevance annuelle de cinq sols tournois au
+profit du roi: «sans qu'aucun puisse doresnavant édiffier ne establir
+autre maison ou lieu publicque pour l'habitation desdites filles
+communes, soit en la Rectorie ou Baillie de la ville ou ailleurs.» Les
+associés, non satisfaits du gain de leur procès, demandèrent au roi
+la confirmation de l'arrêt, en 1469, et cette confirmation leur fut
+accordée moyennant finance. Vingt ans plus tard Guillaume de la Croix
+était devenu conseiller du roi et trésorier de ses guerres, mais il
+n'avait pas renoncé, pour cela, à sa part d'entrepreneur du Bourdeau
+de Montpellier. Comme il ne résidait pas habituellement à Montpellier,
+et que Guillaume Panais ne s'occupait plus guère de l'administration de
+leur propriété indivise, il craignit de voir reparaître la concurrence
+fâcheuse que Dandréa leur avait faite naguère: «Doubtant que aucuns
+leur voulsissent, en la jouissance des choses dessus déclarées,
+donner destourbier et empeschement,» il sollicita de Charles VIII la
+confirmation des lettres patentes qu'il avait obtenues de Louis XI, et
+qui contenaient la teneur des priviléges du Bourdeau de Montpellier.
+Charles VIII s'empressa d'accorder à son _amé et féal conseiller_,
+«pour le bien et interest de la chose publique,» l'ordonnance qui
+maintenait ses droits sur la Prostitution de Montpellier, ainsi que
+ceux de Guillaume Panais et de Jaquète, femme de Jacques Bucelli, tous
+habitants honorables de cette ville.
+
+De même que Montpellier, Toulouse et les principales villes du
+Languedoc et de la Provence, Avignon avait aussi son _bourdeou_
+privilégié, établi et constitué en vertu d'ordonnances royales et
+municipales, et ce mauvais lieu, le plus célèbre de tous ceux de
+la France à cause des statuts qui le régissaient, semble avoir
+été organisé sur le modèle des maisons publiques de l'Italie.
+L'authenticité de ces statuts, que le savant médecin Astruc publia
+pour la première fois en 1736 dans la première édition de son traité
+_De Morbis venereis_, nous paraît incontestable, malgré la spécieuse
+réfutation que M. Jules Courtet a fait paraître dans la _Revue
+archéologique_ (2e année, 3e livraison). Selon M. Jules Courtet,
+Astruc aurait été la dupe d'une plaisante mystification et les statuts
+apocryphes, attribués à la reine Jeanne de Naples, seraient l'oeuvre
+de M. de Garcin et de ses amis. C'est dans une note anonyme, écrite
+à la main sur un exemplaire de la _Cacomonade_ de Linguet, que se
+trouve racontée l'histoire de cette mystification, dans laquelle on
+fait intervenir comme complice un Avignonnais, M. Commin, qui a vu le
+jour dix ans après le livre d'Astruc. On sait ce que vaut, en général,
+une note tracée sur la garde d'un livre, et nous sommes surpris que
+la critique ait fondé sur une pareille note la négation d'un fait
+historique qui a traversé le dix-huitième siècle, ce siècle sceptique
+et railleur, sans être démenti ni même mis en doute. A coup sûr, si des
+mystificateurs d'Avignon avaient pu s'amuser de la sorte aux dépens
+d'un savant aussi renommé que l'était Astruc, l'Europe entière eût
+retenti d'un immense éclat de rire, et le traité _De Morbis venereis_,
+dans lequel la pièce en question fut imprimée pour la première fois,
+n'eût point échappé aux conséquences d'une telle mystification; car
+le but de toute mystification est la publicité satirique. Dans tous
+les cas, la facétie de M. de Garcin et de ses amis eût transpiré,
+du moins à Avignon, et Astruc se fût bien gardé de conserver les
+statuts apocryphes dans la seconde édition de son ouvrage, corrigée
+et augmentée, en 1740. Cet ouvrage, d'ailleurs, traduit en français
+par Jault, et en plusieurs langues, aurait rencontré plus d'un
+contradicteur sur le fameux chapitre du _bourdeou_ d'Avignon. Il est
+démontré, au contraire, que la tradition locale à l'égard de cette
+maison de Prostitution était constante et très-répandue lorsque Astruc
+écrivit à une personne d'Avignon (vers 1725 ou 1730) pour obtenir, s'il
+était possible, une copie de l'original des statuts de 1347.
+
+M. Jules Courtet dit que cette copie a été faite d'après un prétendu
+original que de malins faussaires ont intercalé dans un beau manuscrit
+du treizième et du quatorzième siècle, intitulé _Statuta et privilegia
+reipublicæ Avenionensis_. Ce manuscrit, qui a fait partie de la
+magnifique bibliothèque du marquis de Cambis Velleron, est entré depuis
+au Musée Calvet, où M. Jules Courtet a pu l'examiner. Les _Statuta
+prostibuli civitatis Avenionis_, que M. Jules Courtet regarde comme
+«une imitation, une contrefaçon maladroite, non-seulement du style,
+mais encore de l'écriture du quatorzième siècle,» sont transcrits sur
+une feuille de parchemin, «dont le second verso portait déjà la copie
+d'une bulle du pape Grégoire, écriture du seizième siècle.» Cette
+circonstance seule prouverait qu'on n'a voulu tromper ici personne,
+et que l'ancien possesseur du manuscrit, au seizième siècle sans
+doute, s'est ingéré de le compléter lui-même en y ajoutant une copie
+faite sur une autre plus ou moins fautive qu'il était parvenu à se
+procurer. Le marquis de Cambis, qui était d'Avignon et qui se trouvait
+ainsi à la source de tous les bruits relatifs à cette affaire, n'eût
+pas manqué de faire disparaître les feuillets qui déshonoraient son
+manuscrit, au lieu de mentionner dans son Catalogue les singuliers
+statuts «qui, dit-il (page 465), sont en langue provençale telle qu'on
+la parlait alors, et qui diffère peu de celle d'aujourd'hui.» Il est
+probable que l'original existait ou avait existé dans les archives
+du palais des papes ou dans celles des comtes de Provence, et qu'un
+curieux en avait fait une transcription à sa manière, en altérant et
+modernisant le texte provençal, peut-être même en traduisant dans cette
+langue le texte latin. Ce qui paraît certain, c'est que l'existence
+de ces statuts n'a jamais été douteuse; et que leur authenticité est,
+d'ailleurs, confirmée par leur contexte, qui est d'accord avec tout ce
+que nous savons sur le régime de la Prostitution dans la Provence au
+moyen âge. Quant à toutes les considérations morales qui ont été mises
+en avant pour accuser de grossière invraisemblance ces statuts donnés
+ou plutôt consentis par une jeune reine, elles n'ont pas de valeur pour
+quiconque étudie la police des moeurs à cette époque: Jeanne de Naples,
+comtesse de Provence, n'a rien innové en ce genre; elle n'a fait que
+sanctionner de son autorité souveraine les mesures d'administration
+urbaine que les magistrats d'Avignon avaient prises dans l'_intérêt de
+la chose publique_, suivant les motifs qui dictèrent à Charles VIII une
+ordonnance et des _lettres royaux_ sur une matière analogue.
+
+La dissertation de M. Jules Courtet nous aidera du moins à montrer
+qu'antérieurement aux statuts de 1347, la Prostitution s'était
+installée à la mode italienne dans la ville papale d'Avignon. Au
+concile de Vienne, tenu en 1311-1312, le pieux et savant évêque de
+Mende, Guillaume Durandi, demanda la répression sévère des excès de
+la débauche; il s'indigna que le maréchal de la cour d'Avignon eût
+pour tributaires les femmes communes et leurs scandaleux complices;
+il voulait que l'on reléguât dans les quartiers les moins fréquentés
+ces _pestes publiques_, qui s'exposaient en foire aux portes des
+églises, devant les hôtels des prélats et jusque sous les murs du
+palais des papes; il voulait aussi que le maréchal de la cour renonçât
+aux infâmes redevances de la Prostitution (voy. _Vitæ pap. Aven._,
+publ. par Baluze, t. I, fº 810). Tous les Pères du concile firent
+écho aux plaintes de l'évêque de Mende, mais on ne s'arrêta point à
+un projet de réforme qui aurait nui à bien des intérêts particuliers;
+et le maréchal de la cour du pape continua de toucher les revenus
+impurs de sa charge, qui avait plus d'un rapport avec celle du roi
+des ribauds de la cour de France. Les ribaudes se multipliaient et
+se répandaient par toute la ville. «Il n'y avait point, dit M. Jules
+Courtet, de lieu, quelque sacré qu'il fût, à l'abri de leur incroyable
+audace.» Pétrarque, qui résidait dans cette ville en 1326, s'étonne
+du dérèglement des moeurs, que la translation du saint-siége semblait
+avoir favorisé, comme si le pape et les cardinaux avaient emmené de
+Rome un cortége de femmes et d'hommes dépravés: «Dans Rome la grande,
+dit Pétrarque, il n'y avait que deux courtiers de débauche; il y en a
+onze dans la petite ville d'Avignon.» (_Cum in magna Roma duo fuerint
+lenones, in parva Avenione sunt undecim._ Voy. les _OEuvres latines de
+Pétrarque_, édit. de Bâle, fº 1184.) On comprend que la Prostitution,
+livrée à elle-même, avait besoin d'un règlement, semblable à celui qui
+en faisait une institution de prévoyance et d'utilité publique dans les
+autres villes de la Provence. La reine Jeanne, menacée dans son royaume
+de Naples par l'armée de son beau-frère Louis de Hongrie, venait de
+déposer sa couronne teinte du sang de son mari; elle s'était réfugiée
+sur les terres de France, et, après avoir épousé en secondes noces
+son cousin et son amant Louis de Tarente, elle se préparait à vendre
+au pape le comtat d'Avignon pour acheter l'absolution de son crime et
+l'appui de la papauté. Ce fut en présence de ces graves événements,
+que la reine, qui devait être à Aix, rédigea ou plutôt confirma les
+statuts de la Prostitution légale à Avignon, comme Charles VII et Louis
+XI confirmèrent ceux du même genre pour les villes de Toulouse et de
+Montpellier. Ces statuts (et le premier article en fait foi) furent
+dressés par les consuls ou gouverneurs de la ville, dans la forme
+ordinaire de tous les priviléges des mauvais lieux, et la jeune reine
+ne fit que les signer, sans les lire, sur la foi de son chancelier, qui
+les avait approuvés. On peut avancer avec certitude, que le premier
+à qui l'on concéda l'exploitation de ces priviléges, étant le plus
+intéressé à les obtenir, n'épargna pas l'argent, pour s'assurer ainsi
+l'approbation de la reine, et pour faire reconnaître ses droits, avant
+la cession du Comtat au saint-siége apostolique.
+
+Nous ne pouvons que reproduire le texte provençal des statuts tel
+qu'Astruc l'a donné, et nous regrettons que M. Jules Courtet n'ait
+pas collationné ce texte avec celui que renferme le manuscrit du
+Musée Calvet, et qui est rempli de ratures et de surcharges. Ce seul
+fait doit exclure toute idée de supercherie, de la part du copiste
+ou du traducteur de la pièce originale. Nous allons donc, sans y
+rien changer, donner ce texte provençal, et nous le ferons suivre
+d'une version française, plus littérale que celle qui figure dans la
+traduction du livre d'Astruc, et qui a été mal à propos répétée avec
+ses erreurs et ses périphrases incolores.
+
+I. L'an mil très cent quaranto et set, au hueit dau mès d'avous, nostro
+bono Reino Jano a permès lou Bourdeou dins Avignon; et vel ques toudos
+las fremos debauchados non se tengon dins la Cioutat, mai que sian
+fermados din lou Bourdeou, et que per estre couneigudos, que portan uno
+agullietto rougeou sus l'espallou de la man escairo.
+
+II. Item. Se qualcuno a fach fauto et volgo continuâ de mal faire,
+lou clavairé ou capitané das sergeans la menara soutou lou bras per la
+Cioutat, lou tambourin batten, embé l'agullieto rougeou sus l'espallo,
+et la lougeora din lou Bordeou ambé las autros; ly defendra de non si
+trouba foro per la villo à peno das amarinos la premieiro vegado, et
+lou foué et bandido la secundo fès.
+
+III. Nostro bono Reino commando que lou Bourdeou siego à la carriero
+dou Pont-Traucat, proché lous Fraires Augoustins, jusqu'au Portau
+Peiré; et que siego une porto d'au mesmo cousta, dou todos las gens
+intraran, et sarrado à clau per garda que gis de jouinesso non vejeoun
+las dondos sensou la permissieou de l'abadesso ou baylouno, qué sara
+toudos lous ans nommado per lous Consouls. La baylouno gardara la
+clau, avertira la jouinessou de n'en faire gis de rumour, ni d'aiglary
+eis fillios abandonnados; autromen la mendro plagno que y ajo, noun
+sortiran pas que lous sargeans noun lous menoun en prison.
+
+IV. La Reino vol que toudos lous samdès la baylouno et un barbier
+deputat das Consouls visitoun todos las fillios debauchados, que
+seran au Bourdeou; et si sen trobo qualcuno qu'abia mal vengut de
+paillardiso, que talos fillios sian separados et lougeados à part, afin
+que non las counongeoun, per evita lou mal que la jouinesso pourrié
+prenre.
+
+V. Item. Sé sé trobo qualco fillio, que siego istado impregnado din lou
+Bourdeou, la baylouno n'en prendra gardo que l'enfan noun se perdo, et
+n'avertira lous Consouls per pourvesi à l'enfan.
+
+VI. Item. Que la baylouno noun perméttra à ges d'amos d'intra dins lous
+Bourdeou lou jour Vendré et Sandé san, ni lou benhoura jour de Pasques,
+à peno d'estré cassado et d'avé lou foué.
+
+VII. Item. La Reino vol que todos las fillios debauchados, que seran
+au Bourdeou, noun sian eu ges de disputo et jalousié; que noun se
+doranboun, ne battoun, mai que sian como sorès; qué quand qualco
+quarello arribo, que la baylouno las accordé et que caduno s'en stié à
+ce que la baylouno n'en jugeara.
+
+VIII. Item. Se qualcuno a rauba, que la baylouno fasso rendré lo
+larrecin à l'amiable; et se la larrouno noun lou fai, que ly sian
+donnados las amarinas per un sargean dins uno cambro, et la secundo lon
+foué per lou bourreou de la Cioutat.
+
+IX. Item. Que la baylouno noun dounara intrado à gis de Jusious; que se
+per finesso se trobo que qualcun sie intrat, et ago agu conneissencé
+de calcuno dondo, que sia emprisonnat per avé lou foué per touto la
+Cioutat.
+
+I. L'an mil trois cent quarante-sept, au huit du mois d'août, notre
+bonne reine Jeanne a permis le bordel dans Avignon. Elle veut que
+toutes les femmes débauchées ne se tiennent plus dans la cité, mais
+qu'elles soient renfermées dans le bordel, et que, pour être reconnues,
+elles portent une aiguillette rouge sur l'épaule gauche.
+
+II. Si quelque fille a fait une faute et veut continuer de mal
+faire, le garde des clefs de la ville ou le capitaine des sergents
+l'amènera, par-dessous le bras, à travers la cité, tambour battant,
+avec l'aiguillette rouge sur l'épaule, et la logera dans le bordel avec
+les autres, et lui défendra de se trouver dehors par la ville, à peine
+d'amende pour la première fois, et du fouet et du bannissement pour la
+seconde.
+
+III. Notre bonne reine commande que le bordel ait son siége dans la rue
+du Pont-Traucat, près les frères Augustins, jusqu'à la porte Peiré,
+et qu'il y ait une porte du même côté par où tout le monde entrera,
+mais qui sera fermée à clef pour empêcher qu'aucun jeune homme puisse
+voir les femmes sans la permission de l'abbesse ou baillive, qui sera
+tous les ans nommée par les consuls. La baillive gardera la clef et
+avertira la jeunesse de ne faire aucun tumulte, et de ne pas maltraiter
+les filles abandonnées; autrement, à la moindre plainte qu'il y aurait
+contre les auteurs du désordre, ils ne sortiraient de là que pour être
+menés en prison par les sergents.
+
+IV. La reine veut que tous les samedis la baillive et un barbier,
+délégué par les consuls, visitent toutes les filles débauchées qui
+seront au bordel; et, s'il s'en trouve quelqu'une qui ait mal, venu
+de paillardise, que cette fille soit séparée des autres et logée à
+part, afin qu'on ne l'approche pas, pour éviter le mal que la jeunesse
+pourrait prendre.
+
+V. Item, s'il advenait que quelque fille devînt grosse dans le bordel,
+la baillive prendra garde que l'enfant ne soit détruit et avertira les
+consuls, qui pourvoieront à la naissance de cet enfant.
+
+VI. Item, la baillive ne permettra à aucun homme d'entrer dans le
+bordel le jour du saint Vendredi, le jour du Samedi saint et le
+bienheureux jour de Pâques, sous peine d'être cassée et d'avoir le
+fouet.
+
+VII. Item, la reine veut que toutes les filles débauchées qui seront
+au bordel ne soient en cas de dispute et de jalousie; qu'elles ne se
+volent, ni ne se battent, mais qu'elles vivent comme soeurs; si une
+querelle arrive, la baillive doit les accorder entre elles, et chacune
+s'en tienne à ce que la baillive décidera.
+
+VIII. Que si quelqu'une a dérobé, la baillive lui fasse rendre
+à l'amiable l'objet volé, et si la voleuse refuse de faire cette
+restitution, qu'elle soit fustigée par un sergent dans une chambre, et,
+en cas de récidive qu'elle ait le fouet, de la main du bourreau de la
+ville.
+
+IX. Item, que la baillive ne donna accès dans le bordel à aucun juif,
+et s'il se trouve que quelque juif y soit entré par ruse et y ait connu
+quelque femme, qu'il soit emprisonné pour avoir le fouet par toute la
+cité.
+
+Astruc, en rapportant ces statuts tels qu'on les lui avait envoyés
+d'Avignon, dit qu'ils avaient été copiés sur les registres de Me
+Tamarin, notaire et tabellion apostolique en 1392; mais il ne put avoir
+aucun renseignement sur ce Tamarin et sur son manuscrit, à l'exception
+d'un extrait des mêmes registres, constatant qu'un juif de Carpentras,
+nommé Doupedo, fut fouetté publiquement à Avignon en 1408, pour être
+entré en secret dans le _Bordeou_ et y avoir connu une des filles.
+Un fait analogue est relaté dans l'_Appendix Marcæ-Hispanicæ_, où le
+savant Pierre de Marca cite un acte de l'an 1024, dans lequel il est
+dit qu'un juif, nommé Isaac, eut ses biens confisqués, et fut puni
+corporellement, pour avoir commis adultère avec une chrétienne. Astruc,
+qui a recueilli ce précieux détail de moeurs (_Traité des maladies
+vénér._, t. I, p. 210), ajoute peu de réflexions aux statuts de la
+reine Jeanne; il se borne, suivant son système, à prétendre que _le
+mal vengut de paillardiso_ ne pouvait être une maladie vénérienne. M.
+Jules Courtet dit que «cet article, qui fait douter le grave Merlin de
+l'authenticité des statuts, suffirait aux yeux de beaucoup de gens pour
+invalider le prétendu original.» Nous verrons, en faisant l'histoire
+de la Prostitution en Angleterre, que les statuts des mauvais lieux
+de Londres défendaient, en 1430, de garder dans une maison publique
+«aucune femme infectée du mal de l'arsure.» En résumé, et après un
+sérieux examen de la question, nous croyons que, si nous ne possédons
+pas le texte original des statuts du _Bordeou_ d'Avignon, nous en avons
+du moins les règlements, qui semblent conformes à ceux que la tolérance
+municipale avait mis en vigueur dans les villes du Midi. N'oublions pas
+de remarquer, en passant, que le vieux refrain populaire
+
+ Sur le pont d'Avignon,
+ Tout le monde y passe,
+
+pourrait bien être une allusion joyeuse à la mauvaise renommée de la
+rue du Pont-Traucatou-Troué.
+
+Cette rue avait des étuves si malfamées, qu'un synode, tenu à Avignon
+le 17 octobre 1441, défendit aux ecclésiastiques et aux hommes
+mariés, de fréquenter ce lieu de Prostitution, _considerantes quod
+stuphæ Pontis-Trouati præsentis civitatis sint prostibulosæ et in
+eis meretricia prostibularia publice et manifeste committantur_. Ceux
+qui osaient braver cette défense et l'excommunication que le synode y
+attachait, étaient tenus de payer, au profit de l'évêque, dix marcs
+d'argent, si on les surprenait sortant de ces étuves en plein jour,
+et vingt marcs s'ils y allaient la nuit. Le viguier d'Avignon, Jean
+Blanchier, fut chargé de faire exécuter ces statuts synodaux et de
+veiller à la police intérieure des étuves publiques (voy. le _Thesaurus
+novus anecdotorum_ de Martenne, t. IV, col. 585). Peu d'années
+après, en 1448, le Conseil de ville s'occupa aussi des étuves de la
+Servelerie, qui n'étaient que des repaires de Prostitution comme les
+_stuphæ Pontis-Trouati_. M. Jules Courtet cite encore, d'après les
+petites archives de la mairie d'Avignon (Ier vol. des _Délibérations du
+Conseil_, séance du 4 novembre 1372), une mesure de police relative aux
+femmes dissolues de cette ville. Le viguier fit crier, à son de trompe,
+dans les carrefours, qu'aucune de ces malheureuses ne se hasardât point
+à porter en public un manteau ni un voile, ni un chapelet d'ambre, ni
+un anneau d'or, sous peine d'une amende et de confiscation des objets.
+Vers le même temps, on faisait un _cri et proclamation_ semblable
+dans la ville de Paris, et cette injonction aux filles publiques de
+se conformer aux lois somptuaires prouve suffisamment qu'elles ne
+pouvaient se départir de leur caractère infâme, une fois qu'elles
+avaient fait profession dans une _abbaye_ d'impureté. Nous retrouverons
+plus loin, à Naples, dans les usages de la débauche publique, l'origine
+traditionnelle du _Bordeou_ d'Avignon, cette étrange fondation d'une
+jeune reine belle et galante.
+
+Au reste, si les _abbayes_ obscènes étaient des établissements de
+fondation royale ou municipale dans la plupart des villes de la
+Provence, les femmes perdues qui se consacraient à la Prostitution
+n'avaient nulle part l'autorisation d'exercer leur honteuse industrie
+hors de l'asile qui leur était assigné. On considérait partout comme
+une enfreinte aux règlements de police leur présence dans les rues avec
+le costume des femmes de bien. Un article des statuts d'Arles, dressés
+en 1454, nous prouve que ces règlements de police, en usage dans cette
+ville, ne différaient pas de ceux que nous voyons établis à Avignon
+vers la même époque.
+
+Voici l'article des statuts, rapporté par Millin dans son _Essai sur
+la langue et la littérature provençales_: «Toutes femmes publiques,
+putan, catoniere ou tenen malo vido et inhonesto, demourant en carriere
+de las femmes de ben, que porte mantel, vel en la testa, subre son
+col ou espalles, hoplecho, garlandes ou annel d'or ou d'argent, sie
+condamnade, per chascune cause, en 50 sols coronas et en perdamen de
+las causas susdiches.» Ce passage de la législature arlésienne nous
+paraît constater que l'on distinguait, des femmes de mauvaise vie
+reconnues (_putan_), et en quelque sorte patentées, les coureuses
+de nuit (_catoniere_) et les débauchées qui logeaient dans des rues
+honnêtes. Quant aux objets de toilette qu'elles ne devaient pas porter,
+ce sont les mêmes qui étaient interdits aux _fillios abandonnados_
+d'Avignon.
+
+Nous n'avons pas trouvé de document qui nous permette d'estimer le
+prix courant du _Bourdeou_ de la reine Jeanne, mais on est fondé à
+croire que ce prix était très-modique dans une province où, suivant
+le proverbe populaire, la meilleure femme ne valait pas quinze sous:
+_Qui perde sa fremo eme quinze sous es grand dommagi de l'argent_.
+Les proverbes sont, il est vrai, si hostiles aux femmes dans tous les
+pays du monde, qu'il faut bien supposer que ces proverbes se font sans
+elles: _Ombre d'home vau cen fremos_, disait-on à Arles ainsi qu'à
+Avignon.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+ SOMMAIRE. --La Prostitution légale et la Prostitution libre. --De
+ l'influence de la Chevalerie sur l'honnêteté publique. --L'_Enfant
+ d'honneur de la Dame des Belles-Cousines_. --Le vrai chevalier,
+ _destructeur de la corruption_. --L'envoi de la _Camise_. --Le
+ châtelain de Coucy et la dame de Fayel. --_Principalia amoris
+ præcepta_ de maître André, chapelain de Louis VII. --Les _Cours
+ d'amour_ et les _Parlements de gentillesse_. --La jurisprudence
+ amoureuse. --Arrêts d'amour. --Le _maire des Bois-Verts_, le
+ _baillif de Joye_, le _viguier d'amours_, etc. --Les Jongleurs,
+ etc.
+
+
+Nous avons constaté, en étudiant les moralistes et les poëtes du
+moyen âge, que la Prostitution légale était en horreur au peuple, à la
+bourgeoisie et à la noblesse, qui la considéraient comme une souillure
+secrète de la société, et qui d'un commun accord l'empêchaient de se
+produire au grand jour et d'affliger par un scandale éclatant les yeux,
+les oreilles et la pensée des honnêtes gens. Cette Prostitution n'en
+était pas moins solidement établie sur une large échelle, pour l'usage
+d'une classe dangereuse et suspecte, qui vivait en dehors de la décence
+publique, et qui se composait des ribauds et des débauchés de toutes
+les catégories, depuis les vagabonds ou _batteurs d'estrade_, depuis
+les truands et les gueux, jusqu'aux jongleurs, aux ménétriers et aux
+mauvais garçons. Il fallait que chaque ville offrît au moins un asile
+de débauche à cette population flottante, qui se renouvelait sans
+cesse, et qui échappait constamment à l'action régulière de la police
+municipale. C'était une sauvegarde permanente contre les entreprises de
+ces _enfants perdus_, comme on les appelait partout, redoutables aux
+femmes de bien et à leurs maris, mais heureusement détournés de leurs
+méchants instincts de rapt et de violence, quand on leur permettait
+de hanter la compagnie des _folles femmes_ et de se divertir avec
+elles. Il y avait ainsi beaucoup de ces créatures qui couraient le
+pays accompagnées de leurs _goliards_ et de leurs amants, et ceux-ci
+faisaient bombance, aux dépens du trafic obscène qui s'exerçait sous
+leurs yeux, dans les cours de ribaudie où ils s'arrêtaient avec leurs
+infâmes compagnes; mais on peut dire que ces impuretés ne transpiraient
+pas hors des lieux qui en étaient le théâtre ordinaire et ce qui se
+passait dans le mystère du _bordeou_ provençal ou du _clapier_ normand
+ne laissait aucune trace de désordre dans les moeurs de la famille et de
+la cité.
+
+Ces moeurs n'en étaient pas souvent plus austères; mais, si relâchées
+qu'elles fussent, elles n'avaient pas de rapport intime ni de contact
+apparent avec les choses de la Prostitution légale, car les femmes
+communes qui étaient au service de cette Prostitution, ne communiquant
+qu'avec certains hommes malfamés qui participaient à la honte d'une
+pareille vie: ribaudes et ribauds, formaient une sorte de corporation
+impudique retranchée du sein de la société. Celle-ci, toutefois, en se
+tenant à l'écart de la ribauderie, n'en menait pas une conduite plus
+exemplaire et ne se faisait pas faute de donner satisfaction au vice
+de l'incontinence; la fornication et l'adultère entraient, d'ailleurs,
+dans toutes les maisons et y étaient les bienvenus: le seigneur dans
+son château avait un sérail de servantes et de pages; le moine dans
+son couvent cachait les plus criminelles _accointances_; le marchand
+dans sa boutique convoitait la femme de son voisin; le pauvre ouvrier
+ou _mécanique_ ne se refusait pas des plaisirs qui ne lui coûtaient
+rien; mais, nulle part, au milieu de ce débordement d'immoralité, la
+Prostitution proprement dite n'exerçait une influence pernicieuse, et
+ne venait en aide à la corruption générale; elle aurait plutôt attiré
+à elle les éléments impurs de la vie sociale, si elle n'eût pas été
+frappée d'un sceau de réprobation, si ses misérables sujettes eussent
+conservé quelque prestige aux yeux du monde, si l'opinion n'eût pas
+flétri du même déshonneur les hommes qui osaient pénétrer dans la
+retraite des _folles femmes_. La Prostitution ainsi constituée manquait
+donc en partie son but fondamental, puisqu'elle ne servait pas à
+épurer les moeurs et qu'elle laissait subsister hors de son domaine de
+tolérance une autre Prostitution libre, plus active, plus audacieuse,
+plus épidémique en un mot. On peut dire, nous le répétons, que pendant
+plusieurs siècles en France ces deux espèces de Prostitution n'eurent
+entre elles aucun lien, aucune relation, même indirecte, aucune
+similitude dans les actes et dans les personnes. L'autorité civile
+ne s'inquiétait, ne s'occupait que d'une seule de ces Prostitutions;
+quant à l'autre, qui n'avait ni livrée, ni _enseigne_, ni maisons
+spéciales, ni règlements de police, elle se promenait à visage
+découvert dans tous les rangs sociaux, et elle répandait son venin à
+travers les généreuses et brillantes institutions de la chevalerie.
+Ce fut surtout pour réformer les moeurs, pour leur imposer un frein
+salutaire, pour les retremper à la source de l'honneur et de la vertu,
+qu'un sage législateur, un philosophe inconnu, un grand politique créa
+la chevalerie, qui vint à propos, au milieu d'une société dépravée
+et gangrenée, pour réhabiliter l'esprit en face de la matière et pour
+porter un défi, en quelque sorte, à toutes les Prostitutions de l'âme
+et du corps. La chevalerie n'était qu'une forme attrayante, donnée à
+la philosophie, à la morale et à la religion; elle protégea, elle sauva
+l'honnêteté publique, malgré les inévitables excès des croisades et les
+influences démoralisatrices de la poésie des jongleurs.
+
+Nous ne croyons pas que la chevalerie ait été encore appréciée
+à ce point de vue, comme l'ennemie implacable de toute espèce de
+Prostitution, comme la sauvegarde des moeurs: elle opposa les nobles
+et pures inspirations de l'amour métaphysique aux grossières et
+avilissantes tyrannies de l'amour matériel; elle créa les Cours
+d'amour, ces gracieux tribunaux de galanterie et de _gentillesse_, pour
+abolir les cours de ribaudie; elle dompta et pacifia les passions avec
+les sens; elle fonda la vertu sur le respect de soi et des autres; elle
+fit, pour ainsi dire, un piédestal de tendre admiration et un trône
+d'honneur, pour y placer la femme. C'est là évidemment le principe
+de la chevalerie: elle affranchit un sexe que la Prostitution avait
+soumis à la plus dégradante servitude. Ici, la femme était esclave et
+humiliée de son rôle indigne; là, elle est reine, et sa souveraineté
+repose encore sur l'amour; mais ce n'est plus l'amour charnel, dont les
+coupables jouissances étouffent l'instinct du bien et prédisposent le
+coeur à tous les vices; c'est l'amour parfait, c'est l'amour héroïque,
+qui prend sa source dans les plus beaux sentiments et qui s'exalte
+par l'imagination en se dégageant des entraves de la nature physique.
+Les premières leçons que recevait un page, varlet ou damoiseau, qui se
+destinait au métier de la chevalerie, regardaient uniquement l'amour
+de Dieu et des dames, c'est-à-dire, suivant Lacurne de Sainte-Palaye,
+la religion et la galanterie. C'étaient les dames elles-mêmes qui se
+chargeaient ordinairement d'apprendre aux jeunes gens le catéchisme
+et l'art d'aimer. «Il semble, dit le savant auteur des _Mémoires sur
+l'ancienne chevalerie_, il semble qu'on ne pouvoit, dans ces siècles
+ignorants et grossiers, présenter aux hommes la religion sous une forme
+assez matérielle pour la mettre à leur portée, ni leur donner en même
+temps une idée de l'amour assez pure, assez métaphysique, pour prévenir
+les désordres et les excès dont étoit capable une nation qui conservoit
+partout le caractère impétueux qu'elle montroit à la guerre.» Lacurne
+de Sainte-Palaye n'a fait qu'entrevoir les causes philosophiques de
+l'institution de la chevalerie, qui fut, dans l'origine, une barrière
+morale et religieuse contre l'athéisme et la Prostitution.
+
+Pour se rendre bien compte de l'esprit de la chevalerie, il faut lire,
+dans la charmante _Histoire et plaisante chronique du petit Jehan
+de Saintré_, les admonitions que lui adresse la _Dame des belles
+cousines_, lorsqu'il fut attaché au service de cette princesse en
+qualité _d'enfant d'honneur_ et de page. La dame, qui parle latin comme
+un Père de l'Église, lui fait une édifiante instruction sur les sept
+péchés mortels. Voici en quels termes elle lui conseille d'éviter le
+péché de luxure: «Vraiement, mon amy, lui dit-elle, ce péchié est, au
+cueur du vray amant, bien estaint; car tant sont grandes les doubtes
+(craintes) que sa dame n'en preigne desplaisir, qu'un seul deshonneste
+penser n'en est luy; dont, par ainsi, il ensuit le dict de saint
+Augustin qui dict ainsi:
+
+ Luxuriam fugias, ne vili nomine fias;
+ Carni non credas, ne Christum nomine ledas.
+
+C'est à dire, mon amy: Fuy luxure, à ce que tu ne sois brouillé
+en deshonneste renommée; aussi, ne croys point ta chair, affin que
+par péchié tu ne blesses Jesus Christ. Et, à ce propos, encores se
+accorde saint Pierre l'apostre, en sa première épistre où il dict:
+_Obsecro vos, tamquam advenas et peregrinos, abstinere vos à carnalibus
+desideriis qui militant adversus animam._ C'est à dire, mon amy: Je
+vous prie, comme estrangers et pellerins, que vous vous absteniez des
+delits carnels, car ils bataillent jour et nuyt à l'encontre de l'âme.
+Et, à ce propos, dict encore le philosophe:
+
+ Sex perdunt vere homines in muliere:
+ Ingenium, mores, animam, vim, lumina, vocem.
+
+C'est à dire, mon amy, que homme qui hante les folles femmes pert six
+choses, dont la première est que pert l'âme, la seconde l'engin, la
+troisième les bonnes moeurs, la quatriesme la force, la cinquiesme sa
+clarté, et la sixiesme sa voix. Et, pour ce, mon amy, fuy ce péchié
+et toutes ses circonstances.» La dame des Belles Cousines termine son
+sermon sur la luxure, par cette citation empruntée à Boëce: «_Luxuria
+est ardor in accessu, foedor in recessu, brevis delectatio corporis
+et animæ destinctio._ C'est à dire, mon amy, que luxure est ardeur à
+l'assembler, puantise au despartir, briefve delectation du corps, et de
+l'âme destruction.» Il est certain qu'Antoine de la Salle, en écrivant
+l'Histoire du petit Jehan de Saintré, pour l'amusement de la cour de
+Charles VII, a puisé les matériaux de cette histoire dans une chronique
+de la cour du roi Jean et a tiré d'un livre de chevalerie beaucoup plus
+ancien les enseignements moraux de la dame des Belles Cousines.
+
+Les cérémonies de la création d'un chevalier prouvent encore mieux,
+que la chevalerie était instituée pour corriger les moeurs et abolir
+la Prostitution. Le novice se préparait à entrer dans l'ordre de
+la chevalerie, par des pratiques d'austérité et de dévotion, qui
+auraient pu introduire un moine dans un ordre monastique. C'étaient
+des jeûnes rigoureux, des nuits passées en prières dans une église,
+des sermons dogmatiques sur les principaux articles de la foi et de
+la morale chrétiennes, des bains et des ablutions, qui figuraient la
+pureté nécessaire dans l'état de la chevalerie, des habits blancs,
+qui étaient le symbole de cette pureté chevaleresque; c'était enfin
+une promesse solennelle, au pied des autels, de mener une bonne vie
+devant Dieu et devant les hommes. «Celuy qui veut entrer en un ordre,
+soit en religion, ou en mariage, ou en chevalerie, ou en quelque estat
+que ce soit, dit un des personnages du roman de _Perceforest_, il doit
+premièrement son coeur et sa conscience nettoyer et purger de tous vices
+et remplir et aorner de toutes vertus.» Les nombreux écrits, en vers et
+en prose, qui traitent des moeurs de la chevalerie, répètent à l'envi
+que le vrai chevalier doit être le _destructeur de la corruption_. La
+chevalerie était donc une sorte de _clergie_, qui prêchait d'exemple
+pour rendre le peuple meilleur et vertueux, pour maintenir le bon
+ordre dans la société et pour en expulser tous les vices: «Nul ne doit
+estre reçu à la dignité de chevalier, dit le respectable chevalier de
+la Tour, dans son _Guidon des guerres_, si on ne scet qu'il ayme le
+bien du royaume et du commun, et qu'il soit bon et expert en l'ouvrage
+batailleux, et qu'il veuille, suivant les commandements du prince,
+apaiser les discords du peuple, et soy combattre pour oster, à son
+povoir, tout ce qu'il scet empescher le bien commun.» La Prostitution
+ne trouva jamais grâce devant la chevalerie, qui ne parvint pas
+néanmoins à la détruire.
+
+Cependant la chevalerie n'employait pas de moyen plus efficace que
+l'amour des dames, pour exciter au bien commun la jeune noblesse,
+qui, dès l'âge le plus tendre, avait été dressée à cette école de
+galanterie: «Les préceptes d'amour, dit Lacurne de Sainte-Palaye,
+répandoient dans le commerce des dames ces considérations et ces égards
+respectueux, qui, n'ayant jamais été effacés de l'esprit des François,
+ont toujours fait un des caractères distinctifs de notre nation. Les
+instructions que ces jeunes gens recevoient, par rapport à la décence,
+aux moeurs, à la vertu, étoient continuellement soutenues par les
+exemples des dames et des chevaliers qu'ils servoient.» Le premier
+acte de chevalerie était le choix d'une dame ou damoiselle à aimer et
+à servir; le page, varlet ou damoiseau, commençait ainsi son _devoir_
+de courtoisie, et c'était à cette dame de ses pensées qu'il rapportait
+dès lors toutes ses _emprises_ et tous ses faits d'armes. C'était pour
+se faire distinguer par elle et pour se faire aimer aussi, qu'il se
+montrait preux et vaillant, honnête et courtois, loyal et vertueux.
+Le nom et les couleurs de cette dame lui tenaient lieu de talisman
+dans les circonstances les plus difficiles de sa vie; il l'invoquait
+comme une sainte patronne au milieu des combats, et, s'il était
+frappé à mort, il exhalait son dernier soupir en pensant à elle et en
+l'_honorant_. Rien ne ressemblait moins à l'amour matériel, que cette
+profonde et délicate dévotion amoureuse à l'égard d'une seule dame,
+qui souvent ne récompensait pas même d'un chaste baiser un sentiment
+si exalté; mais ce sentiment, pur et ardent à la fois, trouvait en soi
+une force invincible qui s'augmentait sans cesse par l'idée fixe et par
+l'extase: il s'attachait, en quelque sorte, comme une ombre, à la femme
+qui l'avait inspiré et qui n'y répondait pas toujours, et il persistait
+à travers les temps et les distances, sans s'affaiblir et sans
+s'arrêter, à moins que son objet n'eût cessé d'être digne de lui. «Plus
+vous me témoignerez d'amour et plus vous me verrez fidèle!» disait à
+sa dame Albert de Gapensac, qui fut à la fois troubadour et chevalier.
+Dans le langage de la chevalerie, on se souhaitait mutuellement, entre
+écuyers et chevaliers, les bonnes grâces et les faveurs de sa dame:
+ces bonnes grâces, d'ordinaire, se bornaient à un sourire, à un doux
+regard, à un simple baiser; ces faveurs, au don d'une coiffe, d'une
+manche, d'un ruban, à l'envoi d'une _camise_ (chemise). Olivier de
+la Marche termine, par un souhait de cette espèce, une lettre qu'il
+écrit au maître d'hôtel du duc de Bretagne: «Je prie Dieu qu'il vous
+doint (donne) joye de vostre dame et ce que vous desirez» (liv. II de
+ses _Mémoires_). C'est dans le même sens, que la reine dit à Jehan
+de Saintré: «Dieu vous doint joye de la chose que plus desirez!» Ce
+que Jehan de Saintré désirait le plus, c'était de rester seul avec sa
+maîtresse: «Là furent les baisiers donnés et baisiers rendus, tant
+qu'ilz ne s'en pouvoient saouller, et demandes et responses telles
+qu'amours vouloient et commandoient. Et en celle tres plaisante joye
+furent jusques à ce que force leur fut de partir.» Malgré ces baisers
+donnés et rendus, malgré ces longs entretiens d'amour, jamais Jehan de
+Saintré et sa dame ne dépassèrent les limites de la vraie courtoisie et
+ne se fourvoyèrent dans le _bourbier de l'incontinence_. On eût dit que
+les amants prenaient plaisir à surexciter leurs désirs, afin de prouver
+jusqu'à quel point ils pouvaient les combattre ensuite et les vaincre;
+en cherchant le péril et en s'y exposant avec une sorte d'orgueil,
+on peut croire qu'ils y succombaient quelquefois. Cet amour presque
+mystique, qui se permettait tout, excepté la dernière expression
+de ses voeux les plus brûlants, ne craignait pas de satisfaire dans
+une certaine mesure ses appétits sensuels; on croirait voir souvent
+ces assauts, que le démon de la chair livrait aux saints et aux
+saintes, dans la légende, et qui ne servaient qu'à leur procurer une
+victoire nouvelle, après de nouveaux efforts que soutenait la pensée
+du Rédempteur ou de sa divine Mère. Les chevaliers et leurs dames ne
+fuyaient pas la tentation, parce qu'ils se plaisaient à en triompher,
+et tout en imposant à leurs sens une barrière infranchissable au
+delà de l'amour décent et vertueux, ils ne se refusaient pas quelques
+compensations de libertinage métaphysique. Ainsi, le fameux châtelain
+de Coucy, étant à la croisade, envoya une chemise, qu'il avait
+portée, à la dame de Fayel, qui aimait de pur amour ce beau chevalier,
+quoiqu'elle fût en puissance de mari et qu'elle n'eût garde d'être
+adultère de fait, sinon d'intention. Cette chemise, la dame s'en
+revêtait pendant la nuit, lorsque l'amour l'empêchait de dormir, et
+elle s'imaginait, en touchant le linge, sentir sur sa chair nue les
+baisers de son amant. Ce sont les paroles mêmes de la dame de Fayel
+dans les chansons du châtelain de Coucy:
+
+ Sa chemis qu'ot vestue
+ M'envoia pour embracier.
+ La nuit, quant s'amour m'argue,
+ La met delez moi couchier,
+ Toute la nuit à ma char, nue,
+ Por mes mals assolacier.
+
+Tout n'était qu'amour dans la chevalerie, mais amour loyal et discret,
+dont maître André, chapelain de Louis VII a rédigé le code, sous le
+titre de _Principalia amoris præcepta_. Il n'est pas une seule des lois
+de ce code, qui n'ait été écrite sous l'inspiration des plus nobles
+sentiments, et de la morale la plus respectable; on en peut juger par
+les maximes suivantes: «Ne recherche pas l'amour de celle que tu ne
+peux épouser.--Ne cherche pas à arracher les faveurs qu'on te refuse
+(_in amoris exercendo solatio, voluntatem non excedas amantis_).--Même
+dans les plus vifs emportements de l'amour, ne t'écarte jamais de
+la pudeur (_in amoris præstando solatio et recipiendo, omnis debet
+verecundiæ rubor adesse_).» Il y a loin de là sans doute à l'Art
+d'aimer d'Ovide. Maître André, tout chapelain qu'il fût, n'était pas
+novice en amour, mais la définition qu'il donne de l'amour, tel qu'on
+doit le pratiquer honnêtement, ne semble pas condamner les moeurs du
+digne clerc: «Le pur amour, dit-il, est celui qui unit absolument les
+coeurs de deux amants par les liens d'une tendresse intime. Mais cet
+amour consiste dans la contemplation spirituelle et dans une ardente
+passion. Il peut aller jusqu'au baiser, jusqu'à l'embrassement et
+même jusqu'au contact de la chair nue, en s'interdisant toutefois
+le _dernier soulas de Vénus_ (_procedit autem usque ad oris osculum,
+lacertique amplexum et ad incurrendum amantis nadum tactum, extremo
+Veneris solatio prætermisso_). Cette législation d'amour n'était pas
+une lettre morte. La chevalerie avait établi, dans chaque province, et
+notamment dans celles du Midi, des _Cours d'amour_ et des _Parlements
+de gentillesse_, aréopages féminins, devant lesquels se débattaient
+toutes les causes d'amour. Ces assises de dames se tenaient, le soir,
+sous l'ombrage d'un ormeau séculaire; le tribunal était présidé par
+un chevalier de distinction, qu'on appelait le _prince d'amour_ et
+quelquefois _prince de la jeunesse_, élu par les dames qui composaient
+la Cour et qui avaient pour assesseurs plusieurs hauts personnages de
+la noblesse et du clergé. La forme des jugements et des arrêts était
+la même que dans les tribunaux de justice royale et seigneuriale;
+mais les sentences avaient toujours un caractère métaphysique et ne
+soumettaient les amants à aucune punition corporelle ou pécuniaire.
+C'était l'opinion, en quelque sorte, qui se chargeait du châtiment des
+coupables. Ces Cours d'amour, où siégeaient les plus nobles dames et
+les plus honorées par leur _prud'homie_, remplissaient une mission plus
+délicate encore, lorsqu'elles répondaient doctoralement aux questions
+d'amour qu'on venait leur soumettre. «Enfin, dit Papon, dans son
+_Histoire de Provence_, la galanterie étoit tellement l'esprit dominant
+de ce siècle d'ignorance, qu'elle se mêloit à tout: elle faisoit
+le sujet ordinaire des entretiens. Les dames, les chevaliers et les
+troubadours s'exerçoient à disputer sérieusement sur cette importante
+matière; il n'y avoit aucun sentiment du coeur, quelque finesse qu'on
+lui suppose, qui put échapper à leur sagacité; tous les cas imaginables
+étoient prévus et décidés.» Ce fut surtout l'affaire des Cours d'amour,
+de se prononcer dans ces questions ardues et minutieuses, que les
+avocats des deux parties discutaient avec d'incroyables recherches
+d'éloquence et de science amoureuse.
+
+On comprend quelle influence devait avoir une pareille jurisprudence,
+contre la Prostitution; aussi, dans les arrêts d'amour qui sont
+parvenus jusqu'à nous, ne remarque-t-on pas des circonstances graves
+qui accusent la conduite licencieuse de l'une ou l'autre des parties
+mises en cause. Jamais un acte de débauche ne vient souiller les
+oreilles et l'esprit des juges; jamais l'amour, qui est l'âme de
+tous les procès, ne se jette dans une voie obscène. Ce sont des
+peccadilles d'amants, ce sont des bagatelles de galanterie raffinée;
+ou bien la cause est sérieuse, et la Cour d'amour devient un tribunal
+d'honneur. Un secrétaire, envoyé auprès d'une dame, oublie ses devoirs
+d'intermédiaire de confiance et supplante son maître, en priant d'amour
+pour son propre compte la dame auprès de laquelle il devait servir et
+défendre les intérêts d'autrui. La comtesse de Flandres, assistée de
+soixante dames, condamne le coupable et sa complice, en les déclarant
+exclus de la compagnie des dames et des cours plénières de chevaliers.
+Maître André cite cet autre exemple de jurisprudence amoureuse: un
+amant avait quitté sa maîtresse pour en prendre une nouvelle; il
+se lassa bientôt de celle-ci et voulut retourner à la première, qui
+l'accueillit avec mépris et dénonça son procédé à la vicomtesse de
+Narbonne. La Cour d'amour, présidée par la vicomtesse, décida que
+l'amant volage et trompeur perdrait en même temps l'affection de ses
+deux maîtresses et ne serait plus digne à l'avenir de posséder le
+coeur d'une femme honnête (_nullus probæ feminæ debet ulterius amore
+gaudere_). Condamner avec tant de rigueur l'inconstance frauduleuse
+d'un amant, c'était ne promettre aucune indulgence à la Prostitution.
+L'infidélité chez une femme était condamnée plus sévèrement encore,
+car une dame, dont l'amant guerroyait en Palestine depuis deux ans,
+fut traduite au tribunal de la comtesse de Champagne et accusée d'avoir
+voulu _faire nouvel ami_. Cette dame allégua pour sa défense, qu'elle
+s'était conformée aux lois d'amour qui ordonnent de pleurer deux ans un
+amant défunt, et que l'absent, qui ne donne pas de ses nouvelles, peut
+être assimilé à un mort «sans lui faire injure;» mais la comtesse de
+Champagne décida en principe qu'une amante ne doit jamais abandonner
+son amant pour cause d'absence prolongée. Les Cours des dames étaient
+inexorables pour tout ce qui ressemblait à une Prostitution du coeur ou
+du corps. Un chevalier avait comblé de dons une dame qu'il aimait et
+qui ne lui accordait aucune faveur en échange: il alla se plaindre à
+la reine Éléonore de Guyenne, femme de Louis VII. Cette belle reine,
+qui se connaissait en galanterie, rendit cet arrêt mémorable: «Il faut
+qu'une femme refuse les présents qu'on lui offre dans une intention
+amoureuse, ou bien elle doit consentir à les payer par l'abandon de
+sa personne; mais, en ce cas, elle se place dans la catégorie des
+courtisanes.» (Voy. l'_Histoire des moeurs et de la vie privée des
+Français_, par E. de la Bédollière, t. III, p. 324 et suiv.) Robert de
+Blois, dans son poëme du _Chastoiement des dames_, a reproduit cette
+maxime fondamentale du droit d'aimer, sur la question des joyaux qu'une
+femme reçoit d'un homme qui la courtise:
+
+ Et bien sachiez, s'ele les prent,
+ Cil qui li donc chier li vent;
+ Quar tost lui coustent son honor
+ Li joiel doné par amour.
+
+Les _Arrêts d'amour_ que Martial d'Auvergne a recueillis et rédigés
+vers la fin du quinzième siècle, et qu'un autre jurisconsulte aussi
+gravement facétieux a commentés dans le style du Palais, ne sont pas
+d'une morale aussi sévère, et quelques-uns paraissent dictés par une
+galanterie assez relâchée. Nous croyons donc qu'ils n'émanent pas des
+anciennes Cours d'amour de la Provence, et qu'ils ont été rendus, du
+temps même de Martial d'Auvergne, dans quelque assemblée de dames et
+de gentilshommes tenant parlement à l'instar des _grands jours_ de
+Pierrefeu, de Signes et de Romanin. Ce n'est plus la doctrine naïve
+et austère de la chevalerie primitive, qui ne plaisantait pas avec
+l'amour; c'est une galanterie encore raffinée, mais malicieuse et
+libertine: on sent que l'amour se matérialise, et on le voit d'ailleurs
+passer sans trop de scrupule, au _dernier soulas_. Le tribunal
+diffère aussi des véritables Cours d'amour, en ce qu'il prononce des
+amendes, parfois considérables, et des peines corporelles, contre les
+délinquants, qui ont en perspective le fouet à recevoir de la main
+des dames et quelque bonne somme à _employer en banquets_ et en _herbe
+verde_. Les causes se plaident devant des juges de différents ressorts,
+tels que le _maire des bois verts_, le _baillif de joye_, le _viguier
+d'amours_, etc. Les surnoms allégoriques de ces magistrats laissent
+soupçonner que cette justice-là n'était qu'un jeu. Parmi les arrêts
+bizarres que Martial d'Auvergne a réunis avec une gaieté sournoise,
+nous en choisirons deux qui permettront d'apprécier le mérite des
+autres. Dans le XIe arrêt, c'est une dame qui se plaint de son ami
+_devant le maistre des forestz et des eaues sur le faict du gibier
+d'amours_; elle accuse son ami de l'avoir fait choir dans une rivière
+tout exprès pour lui _mettre la main sur les tetins_; en conséquence,
+elle demande que cet audacieux amant soit _très grievement puny de
+punition publique_. L'amant répondait qu'il était tombé dans l'eau
+avec elle, mais que, «cheyant, il ne l'avoit ni tastée ni pincée,
+ne n'eut pas le loisir de ce faire, pour l'eau dont il estoit tout
+esblouy.» Néanmoins, «le procureur d'amours dessus le faict des eaues
+et des forestz, disoit que par les ordonnances il est deffendu de
+ne point chasser à engins, par lesquels on puisse prendre testins
+en l'eaue,» et concluait à ce que l'amant fût condamné à une grosse
+amende. Celui-ci répliquait que si sa main, à son insu, avait touché
+les tetins de sa dame, ce n'aurait été qu'en tombant: «Et estoit force
+qu'il se soustint à quelque chose.» Le tribunal admit cette excuse,
+mais il décida que l'amant donnerait à la maîtresse une robe neuve, de
+couleur verte, en dédommagement de la robe que l'eau avait gâtée. Dans
+le IVe arrêt, c'est encore une dame qui se _complaint_ de son ami, en
+disant «qu'il lui avoit baisé sa robe si rudement, qu'il l'avoit cuydé
+affoler (blesser) et qu'en cheyant, sa gorgerette estoit dépecée, et
+en avoit-on peu voir le bout de sa chemise.» Elle requérait qu'il fût
+défendu à cet amoureux brutal, «de ne plus se jouer ny toucher plus
+à elle, sans son congié.» Cette requête de la dame eut plein succès,
+et l'amant eut beau en appeler, la sentence fut confirmée, en dernier
+ressort, par le _maire des bois verts_.
+
+Les jugements des Cours d'amour n'étaient pas les seuls qui
+atteignissent les mauvaises moeurs des personnes appartenant à la
+juridiction de la chevalerie: l'opinion avait à se prononcer aussi, et
+ses arrêts n'épargnaient ni la naissance, ni le rang, ni la richesse,
+quand ils s'adressaient à des actions honteuses et répréhensibles. La
+bonne renommée était une condition essentielle pour les hommes ainsi
+que pour les femmes qui voulaient qu'on leur _fît honneur_, et les
+plus puissants seigneurs, les plus grandes dames, ne se trouvaient
+pas au-dessus du blâme des petites gens. «Les dames qui se respectant
+elles-mêmes vouloient être respectées, dit Lacurne de Sainte-Palaye,
+étoient bien sûres qu'on ne manqueroit point aux égards qu'on leur
+devoit, mais si, par une conduite opposée, elles donnoient matière à
+une censure légitime, elles devoient craindre de trouver des chevaliers
+tout prêts à l'exercer.» Le chevalier de la Tour racontait à ses
+filles, en 1371, qu'un modèle de chevalerie, nommé messire Geoffroy,
+s'était voué à la répression de l'inconduite des dames: «Quant il
+chevauchoit par les champs et il véoit le chasteau ou manoir de quelque
+dame, il demandoit toujours à qui il estoit, et quant on lui disoit:
+_il est à telle_, se la dame estoit blasmée de son honneur, il se
+fust avant tort d'une demi-lieue, qu'il ne feust venu jusques devant
+la porte, et là prenoit un petit de croye (craie) qu'il portoit,
+et notoit cette porte et y fesoit un signet et l'en venoit (l'on
+vessait). Et, aussi, au contraire, quant il passoit devant l'hostel
+de dame ou damoiselle de bonne renommée, se il n'avoit trop grant
+haste, il la venoit veoir et huchoit: «Ma bonne amie, ou ma bonne
+dame ou damoiselle, je prie Dieu que en ce bien et en cest honneur
+il vous veuille maintenir au nombre des bonnes, car bien devez estre
+louée et honorée.» Et, par cette voie, les bonnes se craignoient et
+se tenoient plus fermes de faire chose dont elles pussent perdre leur
+honneur et leur estat.» Nous ignorons quel pouvait être ce _signet_,
+que le chevalier Geoffroy marquait à la craie sur la porte des dames
+malfamées, et qui invitait les passants à saluer d'un pet la maîtresse
+du lieu, en signe de mépris, ce que les gens du peuple ne manquaient
+jamais de faire lorsqu'ils rencontraient une fille publique sur leur
+passage.
+
+Cependant, si la moralité publique, grâce à la chevalerie, faisait
+des progrès journaliers dans toutes les classes de la société et
+descendait par degrés jusqu'aux plus infimes, la Prostitution, tout en
+se cachant au fond de ses repaires, continuait à déshonorer le langage
+usuel et à s'ébattre dans les poésies des trouvères. Ces poëtes de la
+langue d'oil n'étaient pas, comme les troubadours, des chevaliers et
+des écuyers nourris dans les Cours d'amour et formés de bonne heure
+aux leçons de la fine galanterie; les trouvères, sortis du peuple
+pour la plupart, conservaient dans leurs oeuvres la tache originelle
+et appliquaient, à des compositions pleines de verve, de gaieté et de
+malice, la langue crue et grossière qu'ils avaient apprise dans la
+maison de leurs parents; ils appelaient chaque chose par son nom et
+ils employaient de préférence l'expression la plus populaire, qui était
+toujours la plus pittoresque. Leurs premiers auditeurs avaient été des
+villageois, des _mechaniques_, des marchands, des _vilains_ en un mot,
+et si ces juges-là se connaissaient en bonne plaisanterie et en franche
+joyeuseté, ils ne trouvaient rien de trop gros ni de trop obscène dans
+les détails ou dans les mots. Ce n'est pas tout, les trouvères, qui
+avaient quitté la charrue ou la navette pour rimer des romans, des
+chansons, des lais et des fabliaux, embrassaient une vie vagabonde
+et désordonnée; ils devenaient presque tous ivrognes et débauchés, en
+vivant avec les jongleurs, _jongleors_ et _canteors_, qui passaient à
+bon droit pour les plus dépravés des hommes. Ces jongleurs, du moins
+ordinairement, ne composaient pas eux-mêmes les vers qu'ils chantaient
+ou récitaient; ils ne faisaient que les dire avec plus ou moins de
+savoir faire et d'intelligence; ils accompagnaient leur débit ou leur
+chant, de pantomimes, de danses et de tours d'adresse. Il arriva sans
+doute que le même _acteur_ réunissait les métiers distincts du trouvère
+et du jongleur, mais ce ne fut jamais qu'une exception, d'autant plus
+rare que les trouvères n'étaient point aussi méprisés que les jongleurs
+et les ménestrels. Ces derniers, en effet, méritaient bien le mépris
+qu'on leur accordait partout: ils s'adonnaient à tous les vices, et
+surtout aux plus infâmes; ils ne reconnaissaient aucune loi sociale;
+ils erraient de ville en ville, de château en château, traînant avec
+eux un troupeau de jongleresses et d'enfants; ils tenaient école de
+Prostitution. Pourtant, ils n'en étaient pas plus riches; on les voyait
+errer demi-nus, n'ayant pas souvent robe entière, comme les dépeint
+un poëte du treizième siècle, sans _sorcot et sans cotelle_, les
+souliers _pertuissés_, et couverts de vermine. Ces malheureux, on le
+pense bien, avaient été tous élevés dans les Cours des Miracles; leurs
+moeurs et leur langage en gardaient la souillure, et c'étaient eux,
+qui, courant le pays, corrompaient à la fois le langage et les moeurs.
+Ils s'étaient glissés d'abord dans les assemblées honnêtes, dans les
+festins d'apparat, dans les fêtes chevaleresques, lorsqu'ils récitaient
+des _chansons de geste_, les épopées féeriques de la Table-Ronde et de
+Charlemagne; ils excitaient alors l'enthousiasme de leur auditoire,
+composé de seigneurs et de dames, qui ne se lassaient pas d'entendre
+parler _d'armes et d'amour_. Il y avait toutefois çà et là, dans ces
+vieux romans rimés, quelques scènes assez libres et quelques termes
+licencieux, mais l'intention du poëte était toujours irréprochable, et
+le jongleur n'ajoutait pas, par son jeu et ses grimaces, à l'indécence
+du tableau. Alors il était généreusement payé, on lui donnait des robes
+et des manteaux neufs; on l'hébergeait, lui, ses valets et ses animaux
+(car il montrait aussi des chiens, des singes et des oiseaux dressés
+à divers exercices); on le logeait au château, et, quand il partait,
+l'escarcelle bien garnie, on l'invitait à revenir, en lui offrant le
+coup de l'étrier.
+
+Ce paradis de la jonglerie se changea en enfer, sous le règne de saint
+Louis: les trouvères faisaient encore des _chansons de geste_ contenant
+douze à vingt mille vers, mais les jongleurs ne les apprenaient plus
+par coeur et ne les récitaient plus; un changement notable s'était
+opéré dans le goût; on n'aimait plus à écouter, à table, les _gestes_
+merveilleux des preux du roi Arthus et de l'empereur Charlemagne;
+on préférait les lire dans le silence du _retrait_ ou cabinet.
+Les jongleurs se prêtèrent volontiers à ce caprice de la mode, qui
+subissait l'influence des croisades; ils allégèrent leur bagage et ne
+récitèrent plus que des contes gaillards et dévots. Les trouvères, ceux
+du moins qui puisaient leurs inspirations dans le peuple, répondirent
+avec empressement au bon accueil qu'on faisait à leurs fabliaux, et
+ils en inventèrent un grand nombre, plus joyeux les uns que les autres,
+qui se répandirent, aux sons de la vielle et de la _rote_, dans toutes
+les compagnies où le rire gaulois avait encore accès. Mais l'abus ne
+tarda pas à faire condamner et proscrire ce genre de divertissement;
+les trouvères ne mettaient plus de bornes à la licence de leurs
+compositions, et les jongleurs en exagéraient encore l'obscénité;
+on considéra jongleurs et trouvères comme des suppôts du démon et
+on leur imputa, peut-être avec justice, un nouveau développement
+de la Prostitution. Le pieux Louis IX avait pourtant protégé la
+_ménestrandie_, puisque, après son dîner et avant d'ouïr les grâces, il
+donnait audience aux _menestriers_, qui jouaient de la vielle devant
+lui; mais ces encouragements ne s'adressaient qu'à la musique et non
+aux fabliaux, car, suivant un texte ancien adopté dans plusieurs
+éditions de Joinville, «il chassa de son royaume tous basteleurs
+et autres joueurs de passe-passe, par lesquels venoient au peuple
+plusieurs lascivités.» Ces lascivités ne déplaisaient pas à certains
+nobles, qui, en dépit des chastes enseignements de la chevalerie, se
+montraient partisans passionnés de la _gaie science_ et ne fermaient
+jamais la porte de leurs manoirs aux jongleurs les plus libertins;
+mais, en général, les pauvres ménestrels étaient bannis des châteaux,
+ainsi que les lépreux, et le son de leurs instruments, annonçant leur
+présence au bord des fossés d'une résidence seigneuriale, n'avait pas
+d'autre résultat que de faire aboyer les chiens. Selon un apologue
+facétieux, écrit en latin à cette époque (voy. _les Fabliaux_ de
+Legrand d'Aussy, t. IV, p. 357), Dieu, en créant le monde, y plaça
+trois espèces d'hommes, les nobles, les clercs et les vilains. Il donna
+aux premiers les terres, aux seconds les dîmes et les aumônes, et aux
+derniers le travail avec la misère; mais, le partage étant fait ainsi,
+les ménétriers et les ribauds présentèrent simultanément leur requête à
+Dieu, pour lui demander de fixer leur sort et de leur assigner de quoi
+vivre: «Le Seigneur, dit l'auteur de l'apologue, chargea les nobles de
+nourrir les ménétriers, et les prêtres d'entretenir les catins. Ceux-ci
+ont obéi à Dieu, et rempli avec zèle la loi qui leur est imposée; aussi
+seront-ils sauvés incontestablement. Quant aux gentilshommes qui n'ont
+eu nul soin de ceux qu'on leur avait confiés, ils ne doivent attendre
+aucun salut.» Les jongleurs, n'étant plus reçus dans les châteaux,
+oublièrent tout à fait les _chansons de geste_ et la poésie honnête;
+ils avaient trouvé un public plus facile à divertir et moins scrupuleux
+sur la nature de ses plaisirs; ils allaient frapper à la porte des
+bourgeois et des marchands; ils venaient s'asseoir dans les tavernes et
+chez le bon _populaire_ qui les recevait avec joie et qui ne riait pas
+du bout des lèvres aux contes licencieux qu'on lui contait après boire.
+
+Ces contes, monuments précieux de l'imagination et de la gaieté de nos
+ancêtres, forment un recueil considérable, dont une partie seulement a
+été publiée en original par Barbazan, et traduite par Legrand d'Aussy.
+C'est dans ce graveleux répertoire que Boccace, Arioste, la Fontaine et
+mille autres poëtes et romanciers modernes ont puisé des sujets et des
+idées comiques, qu'ils n'ont fait que remettre en oeuvre et rajeunir de
+forme. «Le recueil des fabliaux, dit M. Émile de la Bédollière, abonde
+en saillies piquantes, en inventions drôlatiques, en traits d'une
+gaieté communicative, mais il est souvent d'une dégoûtante obscénité:
+les mots les plus sales de la langue française y semblent prodigués à
+plaisir; les fonctions les plus vulgaires de la machine humaine y sont
+le sujet de grossières plaisanteries; les parties les plus secrètes
+du corps y sont nommées en termes dont rougiraient les prostituées
+d'aujourd'hui.» Et, à l'appui de cette appréciation générale des
+fabliaux du treizième et du quatorzième siècle, l'ingénieux auteur de
+l'_Histoire des moeurs et de la vie privée des Français_ cite les titres
+de quelques-uns, qu'il choisit dans l'édition de Barbazan: _Fabliau de
+la m...._; _une femme pour cent hommes_; _de Charlot le juif qui chia
+en la pel dou lievre_; _du Chevalier qui fesoit parler les c... et les
+c..._; _de l'anel qui fesoit les v... grands et roides_; _du vilain à
+la c..... noire_; _d'une pucelle qui ne pooit oïr parler de f.....,
+qu'elle ne se pasmast_, etc. Barbazan a laissé, dans les manuscrits
+où ils reposent encore inédits, plusieurs fabliaux dont les titres
+promettent des histoires plus ordurières encore, s'il est possible;
+M. de la Bédollière enregistre quelques-uns de ces titres, d'après
+le Ms. coté 1830, Bibl. Nationale: _de la male vieille qui conchia la
+preude feme_; _du fouteor_; _du conin_; d'après le Ms. 7,218: _du c..
+et du c.._; _de honte et de puterie_; _du v.. et de la c....._; _du c..
+qui fut fait à la besche_, etc. Pour avoir idée de cette littérature
+joyeuse, il faut lire les contes les plus libres de la Fontaine, qui se
+délectait à la lecture des trouvères; mais on ne se rendra compte des
+monstrueuses libertés du langage de ces poëtes, qui avaient leur Cour
+des Muses dans un mauvais lieu, qu'en comparant leurs oeuvres badines
+avec celles de Grécourt, de Piron et de Robbé, ces effrontés trouvères
+du dix-huitième siècle.
+
+«Il est évident, dit encore M. de la Bédollière (t. III, de l'ouvrage
+cité, p. 341), que nos ancêtres prononçaient, sans sentir leur pudeur
+effarouchée, des mots que nous avons proscrits; mais ils n'étaient
+pas étrangers à la délicatesse, et les contes scandaleux inspiraient
+un juste dégoût aux honnêtes gens.» En effet, dans le _Jeu de Robin
+et Marion_, petite comédie mêlée de chants, représentée au treizième
+siècle, et dont l'auteur, Adam de la Hale, était un des trouvères
+les plus estimés de son temps, un des personnages de la pièce, nommé
+Gauthier, sous prétexte de réciter une chanson de geste, entonne
+un refrain ordurier; Robin l'interrompt, en lui disant d'un ton de
+reproche:
+
+ Ah! Gauthier, je n'a voiel plus; fi!
+ Dites, serez-vous toujours teus (tel)?
+ Vous estes un ord (sale) menestreus!
+
+Les ménétriers et les jongleurs avaient concouru à propager la langue
+déshonnête, en débitant et en chantant les poésies des trouvères;
+et ceux-ci, que leur réputation littéraire recommandait comme des
+modèles dans l'_art de rithmer et de bien dire_, exerçaient une
+funeste influence sur la langue écrite comme sur la langue parlée: car
+quiconque écrivait en prose ou en vers s'autorisait de leur exemple
+pour se servir des mots les plus indécents, et pour étaler avec
+complaisance les images les plus impudiques. Les trouvères, dans les
+compositions du genre le plus relevé, ne se défendaient pas de cette
+mauvaise habitude de mêler à la langue poétique l'idiome des tavernes
+et des _bordiaux_. L'auteur du roman célèbre de _Partenopex de Blois_
+fait une peinture qui serait mieux à sa place dans un fabliau:
+
+ Il li a les cuisses ouvertes,
+ Et quant les soles i a mises,
+ Les flors del pucelage a prises.
+
+L'auteur du roman de _Garin le Lehorain_ n'attribue pas un langage plus
+décent à ses chevaliers; l'un d'eux s'écrie dans un accès de convoitise
+lubrique:
+
+ Si la tenoie, par mon chief à naisil,
+ La demoisel coucheroie avec mi!
+
+Quelquefois le trouvère abordait un sujet de sainteté, et il ne
+changeait pas pour cela de vocabulaire; ainsi, dans les _Miracles de
+Nostre-Dame_, le poëte traducteur, que ce sujet édifiant n'avait pas
+purifié, se complaît à retracer les épisodes d'une nuit de noces, où,
+par la grâce de la Vierge immaculée, l'époux ne joua qu'un triste rôle:
+
+ La nuit première, en son beau lit,
+ Faire en cuida tout son delit,
+ Li espoux, es c... de sa fame;
+ Mais si la garda Nostre-Dame....
+ Chascune nuit que il anuite,
+ Touz fois revient à la meslée,
+ Mais la porte est si fort peslée
+ Si fort serrée et si fort close,
+ Qu'entrer ne puet pour nule chose.....
+
+Les poëtes et les écrivains qui n'avaient pas _bouche en cour_,
+c'est-à-dire qui ne mangeaient point à la table des rois et des
+princes, savaient mal faire la distinction du langage honnête et de
+celui qui ne l'était pas; ils ignoraient la valeur réelle des mots, et
+ils ne soupçonnaient pas que la langue eût plusieurs espèces de style
+appropriées chacune au caractère de l'oeuvre. Le sentiment de la décence
+littéraire ne les touchait pas même lorsqu'ils passaient d'un sujet
+profane à un sujet sacré. Un de ces trouvères sans doute fut chargé
+assez mal à propos de traduire la Bible en français, pour l'usage d'un
+prince de France. Il exécuta ce travail avec toute la conscience dont
+il était capable et il ne se fit aucun scrupule d'introduire dans sa
+traduction littérale une foule de mots, qui, pour avoir été employés
+en hébreu par Moïse, n'étaient point admissibles dans les saintes
+Écritures _faites françoises_; cependant cette étrange traduction fut
+écrite sur vélin par un scribe, ornée de miniatures et couverte d'une
+belle reliure. Ce fut en cet état qu'elle arriva dans les mains des
+rois de France, qui, pendant plusieurs générations, lisaient la Bible
+dans ce beau manuscrit et ne se scandalisaient pas d'y rencontrer, à
+chaque page, des énormités semblables à celles-ci, que M. Paulin Paris
+a extraites dans son excellent _Catalogue des manuscrits français de la
+Bibliothèque du Roi_: «Et autres foys dist Dieu à Abraam: Chacun masle
+de vous sera circumsis, et vous circumsizerez la char de votre v..; que
+ce soit en signe de lien entre moy et vous. Lors mena Abraham Ismael
+son fils, et touz les frankes mesmes de sa maison, et tous les masles
+de tous les bouviers de sa maison, et il circumsiza la char de leur v..
+(ch. 17, vers. 10 et 23). Notre-Seigneur, a de certes, se remembra de
+Rachel, et overi son c..; laquelle conceust et enfanta un fils (ch. 30,
+vers. 22). Si se courroucèrent pour le despucelage de leur sorour... et
+ils répondirent: Dussent-ils avoir usé nostre sorour pour putage (ch.
+34, vers. 13 et 31)!» Cette Bible _françoise_ est conservée, sous le
+nº 6,701, parmi les manuscrits de la Bibliothèque Nationale, et l'on
+s'étonne, en la lisant, qu'elle n'ait pas été translatée pour l'usage
+des clapiers de Glatigny, de Tyron et de Brisemiche, plutôt que pour
+servir aux dévotions des Rois Très-Chrétiens. Au reste les moralistes
+et les sermonnaires, qui s'adressaient souvent au peuple, et qui lui
+parlaient son langage, n'étaient pas plus réservés dans le choix de
+leurs expressions, qu'ils ramassaient dans la fange pour les mêler à
+des choses saintes ou édifiantes. Saint Bernard croyait encore prêcher
+en latin quand il disait énergiquement dans un de ses sermons: «Vieille
+femme menant pute vie de corps est putain!» Un autre sermonnaire du
+même temps, dans un discours sur l'humilité, prenait pour texte ces
+paroles du roi-prophète: _Laus mea sordet eo quod sit in ore meo_; et
+il les interprétait ainsi: «Ma louange n'est que merde et conchiure!»
+Le langage de la Prostitution avait débordé partout et jusque dans
+L'Église, qui eut la sagesse d'interdire aux fidèles la lecture des
+livres saints travestis indécemment en style vulgaire.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+ SOMMAIRE. --Les moeurs publiques et privées à partir du onzième
+ siècle. --Jean _Flore_, évêque d'Orléans. --Le _Goliath_ de la
+ Prostitution. --Excentricités licencieuses du duc d'Aquitaine.
+ --Les Croisades et les Croisés. --Les trois cents femmes franques.
+ --Les concubines de l'_ost_ du roi. --L'_arrière-garde_ des armées
+ en campagne. --Les mille prostituées du capitaine Garnier. --Jeanne
+ d'Arc à Sancerre. --Ordonnance de cette héroïne contre les ribaudes
+ de la milice. --Comment la chevalerie entendait l'hospitalité.
+ --Décadence des moeurs chevaleresques. --Abominations du règne
+ de Charles VI. --Anne Piedeleu. --Indulgence d'Ambroise de Loré,
+ prévôt de Paris, pour les prostituées, etc.
+
+
+La chevalerie avait certainement réprimé les excès de la Prostitution,
+qu'elle ne put néanmoins faire disparaître. A partir du douzième
+siècle, une amélioration heureuse se fit sentir dans les moeurs
+publiques et privées, malgré l'action toujours corruptrice de la
+poésie populaire, qui devait finir par remplacer la poésie héroïque.
+Il y a encore sans doute bien des désordres chez les nobles et dans
+le bas peuple; mais, ordinairement, les premiers ne donnent plus au
+_commun_ l'exemple de la perversité la plus abominable. Ainsi, quoique
+les habitudes de l'Orient se fussent introduites dans l'armée des
+croisés, le vice contre nature n'est plus aussi fréquent qu'il l'était
+à la cour de Normandie en 1120. Selon Guillaume de Nangis, un prélat
+n'ose plus afficher effrontément ses turpitudes, comme cet évêque
+d'Orléans, nommé Jean, qui en 1092 se faisait appeler Flore par ses
+mignons (_concubii_), et qui entendait, sur les places et dans les
+carrefours, d'infâmes adolescents, voués à la débauche masculine,
+chanter le soir les hideuses chansons composées en son honneur (_quidam
+enim sui concubii_, dit le vénérable Ives de Chartres dans une lettre
+adressée au pape Urbain II, _appellant eum Floram, multas rhythmicas
+cantilenas de eo composuerunt, quæ a foedis adolescentibus, sicut nostis
+miseriam terræ illius, per urbes Franciæ, in plateis et compitis,
+cantitantur_). Ces écrivains satiriques ne font pas grâce sans doute
+aux vices de leur époque; ils accusent l'avarice, l'orgueil, la
+cruauté, la gourmandise des seigneurs, mais ils ne leur reprochent pas,
+à l'instar des historiens du onzième siècle, de vivre dans le gouffre
+de l'impudicité (_impudicitatis barathrum_). Orderic Vital s'écriait,
+en gémissant, «que la licence ne connaissait plus de bornes, et qu'on
+s'était écarté des traces des héros pour se livrer à la Prostitution
+la plus effrénée;» il ne se lassait pas de maudire l'iniquité de
+son temps (_sevitia iniqui temporis_, dit-il dans le livre III de
+sa Chronique); et pourtant, au milieu de la licence effroyable du
+onzième siècle, l'Église travaillait activement à la réforme des ordres
+monastiques, et la chevalerie, dont l'institution est attribuée à un
+vieil ermite descendu d'un trône (cette tradition n'était probablement
+qu'un symbole), commençait à régénérer la noblesse en corrigeant ses
+mauvaises moeurs.
+
+C'est à l'influence salutaire de la chevalerie, qu'il faut rapporter
+la conversion du plus grand pécheur que le onzième siècle ait produit.
+Entre tant de _fils du diable_, comme on les nommait, Guillaume,
+neuvième du nom, duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, fut le
+Goliath de la Prostitution, pour nous servir d'une figure biblique
+qui caractérise les énormes débauches de ce prince, que M. Émile de
+la Bédollière qualifie de _Joconde du onzième siècle_. Suivant le
+jugement d'un troubadour contemporain (_Choix de poésies orig. des
+Troubadours_, t. V, p. 115), il fut le plus grand trompeur de femmes
+et le plus fieffé libertin, dont la réputation ait parcouru le monde
+(_si fo uns dols maiors trichadors de dampnas et anet lonc temps per
+lo mon per enganar las domnas_). Tout lui était bon, pourvu que ce
+fût une conquête à faire; il ne dédaignait pas de tendre ses lacs à
+ses plus humbles vassales, et il avait un goût particulier pour les
+religieuses, qu'il allait séduire dans leurs couvents. Nous avons
+déjà mentionné son projet de mauvais lieu, constitué sur le modèle des
+abbayes, et destiné à renfermer une congrégation de filles publiques
+sous la direction des plus grandes dévergondées du Poitou. On ne sait
+ce qui l'empêcha de mettre ce plan à exécution, lorsqu'il eut fait
+élever l'édifice abbatial. Il s'était épris de la belle comtesse de
+Châtellerault, nommée Malborgiane, et il vivait en concubinage avec
+elle, après avoir congédié sa femme légitime. Il avait fait peindre
+sur son bouclier le portrait de sa maîtresse, en disant qu'il voulait
+la porter dans les combats, comme elle le portait lui-même dans le lit
+(_dictitans se illam velle ferre in prælio, sicut illa portabat eum in
+triclinio_). Guillaume de Malmesbury, qui raconte dans sa Chronique les
+excentricités licencieuses du duc d'Aquitaine, nous laisse entendre
+que ce terrible fornicateur ne se piquait pas d'être fidèle à la
+vicomtesse, qu'il aimait pourtant avec passion. La nuit du samedi
+saint, il était dans une église où l'on prêchait sur la résurrection
+de Jésus: «Quelle fable! quel mensonge! s'écria-t-il en éclatant de
+rire.--Si telle est votre opinion, lui dit vivement le prédicateur,
+pourquoi restez-vous ici?--J'y reste, repartit l'impie, pour regarder
+les jolies femmes qui viennent faire la veillée de Pâques.» Un jour, il
+tomba malade; et un moine qui le soignait lui conseilla de se préparer
+à faire une bonne mort: «Tu voudrais, je le vois, lui répondit le
+moribond, que je donnasse mes biens aux parasites, c'est-à-dire aux
+prêtres! ils n'en auront pas une obole. Quant à mes débauches, je n'ai
+pas à m'en repentir: beaucoup de gens, qui te surpassent en savoir,
+m'ont assuré que toutes les femmes devaient être communes, et que se
+livrer à leurs caresses était un péché sans conséquence.» Il ne mourut
+pas dans l'impénitence finale, car, sous les auspices de la chevalerie,
+il passa subitement du culte de la matière à la contemplation
+spirituelle, de l'incrédulité à la foi, et du scandale de sa vie
+immonde aux pratiques édifiantes de l'ascétisme: il se fit soldat du
+Christ, et il expia ses péchés par un éclatant repentir. Il était vieux
+alors, et il n'aurait pu continuer le _train d'amour_ qu'il menait dans
+sa jeunesse, même en ayant recours à ces excitations factices que le
+charlatanisme médical offrait aux vieillards libertins et dont le docte
+Arnauld de Villeneuve a recueilli la recette sous ce titre: _Ad virgam
+erigendam_. Guillaume d'Aquitaine, dans son bon temps, avait poussé
+fort loin la recherche sensuelle, et la renommée lui faisait honneur
+de diverses inventions érotiques, qu'on trouve aussi dans les oeuvres
+d'Arnauld de Villeneuve, qui a eu la pudeur de les traduire en latin
+(_Ut desiderium et dulcedo in coitu augmentetur.--Ut mulier habeat
+dulcedinem in coitu...._).
+
+Les croisades furent le plus beau moment de la chevalerie, et pourtant
+on ne peut pas nier que ce prodigieux rassemblement d'hommes de tous
+âges, de tous rangs et de tous pays n'ait réchauffé dans son sein les
+germes corrupteurs de la Prostitution. L'abbé Fleury, parlant de ces
+armées innombrables qui venaient fondre sur l'Orient, dit avec raison
+qu'elles étaient pires que les armées ordinaires: «Tous les vices y
+régnoient, et ceux que les pèlerins avoient apportés de leurs pays,
+et ceux qu'ils avoient pris dans les pays étrangers.» Nous avons
+rapporté, d'après le témoignage de Joinville, que, dans la première
+croisade de saint Louis, ses barons _tenoient leurs bordeaux_ autour
+de la tente royale. Ce devait être pis dans les croisades précédentes,
+dans la première surtout, qui bouleversa l'Europe, avant de mettre
+sens dessus dessous tout l'Orient. «Les croisés, dit Albert d'Aix,
+se conduisirent en gens grossiers, insensés et indomptables dès que
+l'amour charnel éteignit en eux la flamme de l'amour divin; ils avaient
+dans leurs rangs une foule de femmes portant des habits d'hommes, et
+ils voyageaient ensemble, sans distinction de sexe, en se confiant au
+hasard d'une affreuse promiscuité.» L'auteur des _Gesta Urbani II_ se
+borne à constater le fait: _Innumerabiles feminas secum habere non
+timuerunt, quæ naturalem habitum in virilem nefarie mutaverunt, cum
+quibus fornicaverunt_ (_Histor. des Gaules_, t. XIV, p. 684). Albert
+d'Aix ajoute quelques détails qui nous permettent d'en deviner de plus
+scandaleux: «Les pèlerins ne s'abstinrent point des réunions illicites
+et des plaisirs de la chair; ils s'adonnèrent sans relâche à tous
+les excès de la table, se divertissant avec les femmes mariées ou les
+jeunes filles, qui n'avaient quitté leurs foyers que pour se livrer aux
+mêmes folies et se jeter imprudemment dans toute espèce de vanités.»
+Pour s'expliquer de quelle sorte de vanités le chroniqueur voulait
+parler, il faut voir ce ramas de vagabonds, de fanatiques violer les
+filles et déshonorer l'hospitalité qu'ils reçurent en Hongrie (_puellis
+eripiebatur, violentiâ ablata, virginitas; dehonestabantur conjugia_).
+Ce ne fut pas sans cause que la main de Dieu s'étendit sur ces
+misérables qui «avaient péché sous ses yeux, en se vautrant dans toutes
+les souillures de la chair.» Il n'y eut pas le tiers de ces hordes
+indisciplinées et souillées de crimes qui arrivât en Palestine.
+
+Les Cours des Miracles et les lieux de Prostitution avaient fourni
+leur impur contingent à l'armée des croisés, dans laquelle les ribauds,
+les pékins (_piquichini_), les truands (_trudennes_) et les _thafurs_
+(vagabonds) formaient des bandes redoutables, grossies de filles
+perdues qui avaient pris la croix avec leurs amants. Au reste, toutes
+les armées du moyen âge étaient invariablement suivies d'une tourbe
+de gens sans aveu, de _goujats_ et de ribaudes, qui accompagnaient les
+bagages et qui les pillaient en cas de déroute. Le soldat ou _soudoyer_
+ne pouvait se passer de ce cortége embarrassant et inquiétant à la
+fois: les femmes servaient à ses passe-temps, les hommes se rendaient
+utiles dans l'occasion en portant des fardeaux et en ravageant le pays
+sur le passage des troupes. Les croisés ne renoncèrent pas aux moeurs
+militaires, en se vouant à la délivrance du saint sépulcre; et quand
+les femmes leur manquèrent en Palestine, où la religion mahométane
+s'opposait à tout commerce illicite avec les chrétiens, on fit venir
+d'Europe un renfort de chrétiennes qui concoururent, à leur manière,
+au triomphe de la croisade. Un historien arabe, Ém-ad-Eddin, rapporte
+que pendant le siége de Saint-Jean-d'Acre, en 1189, «trois cents jolies
+femmes franques, ramassées dans les Iles, arrivèrent sur un vaisseau
+pour le soulagement des soldats francs, auxquels elles se dévouèrent
+entièrement; car les soldats francs ne vont point au combat, s'ils
+sont privés de femmes.» Le même historien, cité par Hammer dans son
+_Histoire de l'empire ottoman_, ajoute que l'exemple des Francs fut
+contagieux pour leurs ennemis, qui voulurent aussi avoir des femmes de
+joie dans leur armée, où pareil déréglement n'avait jamais été toléré
+auparavant. Cette multitude de femmes se trouva constamment à la suite
+des armées françaises jusqu'à la fin du seizième siècle. Geoffroy,
+moine du Vigeois, estime à quinze cents le nombre des concubines qui
+suivaient l'_ost_ du roi en 1180, et les parures de ces courtisanes
+royales (_meretrices regiæ_) avaient coûté des sommes immenses (_quarum
+ornamenta inestimabili thesauro comparata sunt_). Ce chroniqueur ne
+veut parler sans doute que des femmes qui relevaient directement du
+roi des ribauds, et qui n'exerçaient leur vil métier qu'en payant
+une redevance à cet officier de l'hôtel du roi. Quant aux ribaudes
+libres et non autorisées, leur nombre devait être vingt fois plus
+considérable, surtout dans les armées irrégulières comme celles des
+croisades, comme ces _Grandes Compagnies_ qui se mettaient à la solde
+de quiconque pouvait les payer et leur promettre du butin. Le moine
+du Vigeois énumère les différentes espèces de soudoyers qui à la fin
+du douzième siècle ravageaient, à l'instar d'une nuée de sauterelles,
+le pays qu'ils traversaient: _Primo Basculi, postmodum Theuthonici,
+Flandrenses; et, ut rustice loquar, Brabansons, Hannuyers, Asperes,
+Pailler, Nadar, Turlau, Vales, Roma, Cotarel, Catalan, Arragones,
+quorum dentes et arma omnem Aquitaniam corroserunt_. Chacune de ces
+bandes dévorantes traînait après elle une masse de prostituées, qui se
+grossissait sans cesse et qui prenait part au pillage des villes mises
+à feu et à sang.
+
+On rencontre partout dans l'histoire militaire de la France et des
+autres nations de l'Europe cette affluence de femmes débauchées dans
+les armées en campagne; l'arrière-garde se composait toujours de ces
+sortes de femmes et de leurs compagnons, ribauds et goujats, pour
+qui, suivant une expression consacrée, rien n'était trop chaud ni trop
+pesant lorsqu'il s'agissait de piller. Cette arrière-garde, incommode
+et malfaisante, était souvent presque aussi nombreuse que le reste
+de l'armée. On lit, dans la Chronique de Modène, écrite par Jean de
+Bazano (voy. le grand recueil de Muratori, t. XV, col. 600), qu'un
+capitaine allemand nommé Garnier, qui envahit, à la tête de trois
+mille cinq cents lances, le territoire de Modène, de Reggio et de
+Mantoue, au commencement de l'année 1342, était accompagné de mille
+prostituées, mauvais garçons et ribauds (_mille meretrices, ragazii et
+rubaldi_). Les chefs de guerre et les capitaines, si preux chevaliers
+qu'ils fussent, ne pouvaient rien contre cette Prostitution des camps;
+ils auraient vu leurs troupes se révolter et refuser de servir sous
+une bannière qui n'eût pas protégé aussi les folles femmes destinées
+au _soulas_ du soldat. Jeanne d'Arc seule, qui avait en horreur les
+femmes de mauvaise vie, quoique les Anglais la nommassent la _putain
+des Armignats_ (voy. _Hist. de France_ de Michelet, t. V, p. 75), puisa
+dans sa mission divine assez d'autorité pour expulser de l'armée du
+roi toutes ces méprisables créatures. Elle ordonna d'abord que les
+soldats se confessassent, «et leur fit oster leurs fillettes,» dit
+l'auteur anonyme des Mémoires, qui concernent cette chaste héroïne.
+«Il est à sçavoir, raconte Jean Chartier dans son Histoire de Charles
+VII, que, après la journée de Patay, ladite Jehanne la Pucelle fit
+faire un cry, que nul homme de sa compagnie ne tînt aucune femme
+diffamée ou concubine.» Néanmoins l'usage fut plus fort que sa volonté,
+et quelques-unes de ces femmes, qui se sentaient appuyées par leurs
+amants, essayèrent de braver les ordres de la Pucelle. Celle-ci, dans
+une revue que Charles VII passait à Sancerre avant son départ pour
+Reims, aperçut «plusieurs femmes desbauchées qui empeschoient aucuns
+gens d'armes de faire diligence au service du roy,» elle tira son épée
+de Fierbois et courut sur ces misérables, qu'elle frappa de si bon
+coeur, que l'épée se brisa en éclats sur leurs épaules. Charles VII fut
+très-chagrin de cet accident, et il dit à Jeanne qu'elle aurait mieux
+fait de prendre un bâton pour frapper dessus, plutôt que de perdre
+ainsi une épée qui lui était venue par miracle. La Pucelle comprenait
+que la présence d'une femme nuisait à la discipline dans l'armée,
+et elle s'était vêtue en homme pour ne pas exciter la concupiscence
+charnelle de ses compagnons d'armes. «Me semble, disait-elle, qu'en
+cet estat je conserverai mieux ma virginité de pensée et de fait.»
+Sa virginité, en effet, ne reçut pas d'atteinte, quoique plusieurs
+grands seigneurs fussent «deliberez de sçavoir se ilz pourroient
+avoir sa compagnie charnelle;» mais, quand ils se présentaient à elle,
+_gentiment habillée_, «toute mauvaise volonté leur cessoit.»
+
+L'ordonnance de Jeanne d'Arc contre les ribaudes de la milice ne
+pouvait pas lui survivre; et ce ne fut qu'une exception dans la vie des
+gens de guerre, qui ne se séparèrent plus de leurs concubines. Il est
+possible que cette quantité de femmes dissolues attachées au service
+permanent d'une armée eut quelquefois une influence favorable sur les
+conséquences ordinaires d'une prise de ville, car le soldat, ayant sa
+maîtresse parmi les filles publiques de l'armée, se montrait moins
+ardent à outrager et à violer ses prisonnières. Quoi qu'il en soit,
+le nombre des femmes amoureuses, enrôlées, pour ainsi dire, sous le
+drapeau d'un capitaine, diminuait ou augmentait en raison des succès
+ou des revers de l'expédition. Dans un temps où le pillage était une
+condition inévitable de la guerre, ces prostituées attiraient à elles
+la meilleure part du butin. Plus une armée était bien équipée, bien
+approvisionnée, bien payée, plus la Prostitution y affluait de toutes
+parts. Aussi la belle armée que Charles-le-Téméraire, duc de Bourgogne,
+conduisit en personne dans le pays des Suisses, en 1476, était-elle
+amplement fournie de renfort féminin, et, après la défaite de Granson,
+les vainqueurs trouvèrent dans le camp du duc, raconte Philippe de
+Comines, «grandes bandes de valets, marchands et filles de joyeux
+amour;» mais les Suisses furent peu sensibles à ce genre de capture:
+car, ajoute Comines, «les messieurs des Ligues ramassèrent, chacun
+son saoul, piques, coulevrines, armures, preciosetés; et pour ce qui
+regarde les deux mille courtisanes, joyeuses donzelles, délibérant que
+telles marchandises ne bailleroient pas grand profit aux leurs, si les
+laissèrent courir à travers champs.» Malgré cette indifférence pour les
+courtisanes flamandes et bourguignonnes, les Suisses ne menaient pas
+sous les drapeaux une vie plus austère que leur ennemi; car, en temps
+de paix, on entretenait dans les villages, aux frais de la commune,
+un certain nombre de filles de joie, qui, en temps de guerre, étaient
+attachées corporellement aux compagnies et aux bandes de chaque Canton.
+(_Rec. d'édits et d'ordonn. royaux_, par Neron et Girard, 1720, in-f.,
+t. I, p. 643.)
+
+Revenons à la chevalerie, qui ne donnait pas toujours l'exemple de la
+chasteté et de la continence. Les chevaliers, qui filaient le parfait
+amour avec les dames et damoiselles, et qui n'en obtenaient que des
+dons honnêtes, des baisers quelquefois, mais rarement ce qu'on appelait
+le _don d'amour en sa merci_, se dédommageaient de ces privations avec
+des servantes et des _fillettes_. C'était même un usage d'hospitalité
+que de _garnir la couche_ d'un chevalier qui demandait asile dans un
+château. Lacurne de Sainte-Palaye cite, à propos de cet usage courtois,
+un extrait fort curieux d'un fabliau (Ms. du Roi, nº 7,615, fol. 210),
+dans lequel une dame qui a reçu chez elle un chevalier ne veut pas
+s'endormir sans lui envoyer une compagne de lit.
+
+ Et la comtesse à chief se pose,
+ Apele un soun (_sienne_) pucelle,
+ La plus cortoise et la plus belle;
+ A consoil (_en secret_) li dis: Belle amie,
+ Alez tost, ne vous ennuit mie!
+ Avec ce chevalier gesir (_coucher_)...
+ Si le servez, s'il est metiers (_besoin_).
+ Je isa lassa volontiers,
+ Que ja ne laissasse pour honte,
+ Ne fust pour monseigneur le conte
+ Qui n'est pas encore endormiz....
+
+La dame châtelaine était sans doute peu rigoriste, et la lecture de
+l'_Art d'amour_, composé par le trouvère Guiart (Ms. du Roi, nº 7,615,
+fol. 178 et s.), ce poëme qui contient les leçons d'amour les plus
+dissolues avait pu façonner la dame à ce genre de complaisance. On peut
+présumer que de pareilles coutumes hospitalières ne se rencontraient
+pas dans tous les châteaux. Un poëte du treizième siècle nous sert
+de garant à cet égard, et la manière dont il attaque la Prostitution
+des villes nous permet de supposer qu'il la comparait tacitement à la
+décence des moeurs chevaleresques. Voici ce passage intéressant, que
+Lacurne de Sainte-Palaye a tiré d'un Ms. de la Bibliothèque Nationale
+(Fonds du Roi, nº 7,615, fol. 140).
+
+ Qui reson voudroit faire! l'on devroit, par saint Gille!
+ Riche femme qui sert de baval et de guile (_tromperie_),
+ Et qui pour gaignier vent son corps et aville (_avilit_),
+ Chacier hors de la ville aussi com un mesel (_lépreux_),
+ S'en souloit (_si on avait coutume_) maintes femmes, par maintes
+ achoisons,
+ Chacier hors de la ville, c'estoit droiz et resons:
+ Or est venu le temps et or est la resons.
+ Plus a partout bordiaux qu'il n'a autres mesons.....
+
+Les lois municipales mirent un frein à la Prostitution, comme nous
+l'avons dit, et la noblesse, que la chevalerie avait généralement
+amendée, se distingua du peuple et de la bourgeoisie par des moeurs
+plus régulières et plus honnêtes, du moins en apparence. Mais la
+bourgeoisie et le peuple s'amendèrent à leur tour, pendant que la
+chevalerie tombait en décadence et que les nobles s'abandonnaient à
+tous les désordres qu'ils avaient évités jusque-là; ils se piquaient
+toutefois d'être aussi bons chevaliers que leurs prédécesseurs. Ce
+fut sous le règne de Charles VI que commença cette décadence des moeurs
+chevaleresques. Un poëte de ce règne, Eustache Deschamps, compare la
+conduite des anciens preux à celle de ses contemporains:
+
+ Les chevaliers estoient vertueux
+ Et pour amours plains de chevalerie,
+ Loyaux, secrez, frisques et gracieux:
+ Chascuns avoit lors sa dame, s' amie,
+ Et vivoient liement (_joyeusement_);
+ On les amoit aussi très loyalment,
+ Et ne jangloit (_jasait_), ne mesdisoit en rien.
+ Or m'esbahy quant chascun jangle et ment,
+ Car meilleur temps fut le temps ancien!
+
+Les plaintes d'Eustache Deschamps n'étaient que trop justes en présence
+des orgies de la cour, où Charles VI et son frère, le duc d'Orléans,
+qui se vantaient de _maintenir_ la vraie chevalerie, semblaient en
+avoir oublié les préceptes vertueux. Les tournois célébrés en 1389 à
+Saint-Denis en l'honneur du roi de Sicile et de son frère, qui furent
+armés chevaliers, se terminèrent par une hideuse saturnale, dont
+l'abbaye fut le théâtre. Le religieux de Saint-Denis, dans sa Chronique
+de Charles VI, n'a pas cru devoir passer sous silence les désordres de
+la quatrième nuit: «Les seigneurs, dit-il, en faisant de la nuit le
+jour, en se livrant à tous les excès de la table, furent poussés par
+l'ivresse à de tels déréglements, que, sans respect pour la présence
+du roi, plusieurs d'entre eux souillèrent la sainteté de la maison
+religieuse et s'abandonnèrent au libertinage et à l'adultère (_ad
+inconcessam venerem et adulteria nefanda prolapsi sunt_).
+
+Les maisons religieuses, à cette époque, avaient des moeurs aussi
+mauvaises que la cour du roi et des princes; l'Église était tombée
+au même degré de décadence que la chevalerie, et la société tout
+entière semblait aller à sa dissolution. Nous ne voulons pénétrer
+dans les couvents que pour soulever le voile qui couvrait les vices
+des moines et des _nonnains_. La Prostitution s'était emparée de la
+maison du Seigneur, comme de la maison des grands de la terre. Les
+prédicateurs, en ce temps-là, répétaient souvent ces paroles de l'ange
+dans l'Apocalypse: «Venez, je vous montrerai la condamnation de la
+grande prostituée qui est assise sur les grandes eaux, avec laquelle
+les rois de la terre se sont corrompus, et qui a enivré du vin de la
+Prostitution les habitants de la terre.» Rien ne peut rendre, en effet,
+les abominations du règne de Charles VI, où le clergé, la noblesse et
+le peuple luttaient de perversité et de turpitude. Que devait être la
+vie de cour, lorsque la vie des couvents était aussi déplorable que
+nous la dépeint Nicolas de Clémenges, archidiacre de Bayeux, dans son
+traité _De corrupto statu ecclesiæ_: «A propos de vierges consacrées
+au Seigneur, dit ce philosophe chrétien, il nous faudrait retracer
+toutes les infamies des lieux de Prostitution, toutes les ruses et
+l'effronterie des courtisanes, toutes les oeuvres exécrables de la
+fornication et de l'inceste; car, je vous prie, que sont aujourd'hui
+(vers 1400) les monastères de femmes, sinon des sanctuaires consacrés
+non pas au culte du vrai Dieu, mais à celui de Vénus; sinon d'impurs
+réceptables où une jeunesse effrénée s'abandonne à tous les désordres
+de la luxure, de telle sorte que c'est maintenant la même chose de
+faire prendre le voile à une jeune fille ou de l'exposer publiquement
+dans un lieu d'abomination!» Nicolas de Clémenges pousse ici jusqu'à
+l'hyperbole la critique des moeurs monacales, mais la démoralisation des
+ecclésiastiques n'était que trop éclatante, et l'on ne saurait dire si
+c'était l'Église qui démoralisait la chevalerie, ou la chevalerie qui
+démoralisait l'Église. Dulaure, dont le témoignage est généralement
+suspect, s'appuie sur des autorités respectables pour esquisser ce
+tableau des moeurs cléricales et chevaleresques: «Les prélats et les
+prêtres subalternes étaient ordinairement vêtus en habits séculiers,
+portaient l'épée, joutaient dans les tournois, fréquentaient les
+cabarets, entretenaient des concubines. Les prêtres et les curés
+occupaient des emplois judiciaires, prêtaient à usure, s'adonnaient
+à la débauche et aux excès de la table. Dans certains diocèses, les
+grands vicaires recevaient la permission de commettre l'adultère
+pendant l'espace d'une année; dans d'autres, on pouvait acheter le
+droit de forniquer impunément dans tout le cours de sa vie: l'acheteur
+en était quitte en payant chaque année à l'official une quarte de vin;
+et lorsque l'âge le rendait incapable d'user de ce privilége, il n'en
+était pas moins tenu de payer la taxe.» C'était dans les décrétales
+des papes, que l'officialité trouvait le pouvoir étrange qu'elle
+s'arrogeait sur le péché d'impureté; le canon _De dilectissimis_
+exhorte les chrétiens à la pratique de cet axiome: _Tout est commun
+entre amis_; même les femmes, ajoute-t-il. On eut l'audace de présenter
+requête au pape Sixte IV pour obtenir la permission de commettre le
+péché infâme pendant les mois caniculaires, et Sixte IV écrivit au bas
+de la requête: Soit fait ainsi qu'il est requis (_Hist. de France_, par
+l'abbé Velly, t. V, p. 10 et suiv.)!
+
+Il est vraiment remarquable que jamais les ordonnances royales et
+municipales contre la Prostitution ne furent plus fréquentes ni plus
+sévères que pendant cette période de déréglement. On se montrait
+sans pitié pour les filles publiques, lorsque la décence et la pudeur
+semblaient bannies des moeurs, lorsque les vêtements dissolus étaient
+seuls à la mode, en dépit des édits somptuaires. On avait repris avec
+les souliers à la poulaine ces ornements obscènes qui les décoraient
+au douzième siècle, à la cour de Normandie, suivant Orderic Vital, et
+les ornements en question s'étaient allongés et mieux caractérisés. Les
+femmes n'osèrent pas, il est vrai, adopter les accessoires de cette
+vilaine chaussure; mais, en revanche, elles eurent des robes fendues
+ou relevées qui laissaient entrevoir la jambe, et même la cuisse nue:
+quant à la gorge, elles la découvraient jusqu'au bout du sein. L'auteur
+du _Chastoiement des dames_, Robert de Blois, leur reproche ces modes
+impudiques.
+
+ Aucune lesse differmée
+ Sa poitrine, pource c'on voie
+ Comme fetement sa chair blanchoie;
+ Une autre lesse tout de gré
+ Sa chair apparoir au costé:
+ Une ses jambes trop descuevre.
+ Prud hom ne loe pas cette oevre.
+
+Les cérémonies de l'Église, les processions surtout, participaient à
+cette immodestie des vêtements. On voyait figurer, dans les processions
+et les pénitences publiques, des hommes et des femmes entièrement
+nus: «Parmi ces pénitents, dit le partial auteur de l'_Histoire de
+Paris_, les uns portaient dans leurs chemises des pierres enchaînées;
+les autres, sans chemises, étaient flagellés ou piqués aux fesses
+avec des aiguillons.» Ici Dulaure n'invente rien, n'exagère rien, et
+il peut renvoyer son lecteur avec confiance au Glossaire de Ducange
+et Carpentier (aux mots _penitentiæ_, _processiones_, _villaniæ_,
+_lapides catenatos ferre_, _putagium_, _naticæ_, etc.). Nous supposons
+que les pénitentes qui suivaient les processions, dans un état complet
+de nudité, et qui se faisaient piquer avec des aiguillons, devaient
+être des prostituées, ainsi que celles qui portaient des pierres dans
+leur chemise. C'étaient là, en effet, les châtiments habituels que la
+justice séculière prononçait à l'égard des adultères et des femmes
+de mauvaise vie. Dulaure nous en fournit un exemple mémorable qu'il
+emprunte aux registres criminels du parlement de Paris (registre VIII).
+Anne Piedeleu, femme amoureuse, tenait un lieu de débauche dans la rue
+Saint-Martin, elle était donc en contravention avec les ordonnances de
+la prévôté; et le prévôt qui était en charge alors (1373), le fameux
+Hugues Aubriot, faisait exécuter les ordonnances avec beaucoup de
+vigueur. Les bourgeois du voisinage allèrent dénoncer Anne Piedeleu à
+la prévôté, et aussitôt les sergents firent déloger cette femme, en
+usant d'indulgence pour elle, puisqu'elle ne fut pas même menée en
+prison. Elle se sentait sans doute soutenue par quelque personnage
+capable de tenir tête au prévôt, car elle porta plainte contre ce
+magistrat en l'accusant de plusieurs crimes et en produisant de faux
+témoins pour le perdre. Le parlement, au mois de février 1374, sur les
+conclusions de l'avocat du roi, condamna Anne Piedeleu à être promenée
+par la ville, toute nue, ayant sur la tête une couronne de parchemin
+où était écrit ce mot: _faussaire_. On la conduisit en cet état au
+pilori des Halles, où elle fut exposée deux heures aux regards du
+peuple; elle ne sortit de prison que pour être bannie de Paris et du
+royaume. Les promenades de ce genre devaient être assez fréquentes, et
+la populace y courait avec un joyeux empressement. Comme les ribaudes
+et les maquerelles qu'on livrait de la sorte à l'indécente curiosité
+des badauds de Paris grelottaient de froid et toussaient souvent
+en marchant toutes nues dans la boue à travers les intempéries de
+la saison, les spectateurs, et surtout les enfants, avaient coutume
+de chanter une chanson composée pour la circonstance. Cette chanson
+ordurière, qui se conserva longtemps dans la mémoire du bas peuple,
+finissait par ce refrain, que rapporte le _Journal du Bourgeois de
+Paris_:
+
+ Votre c.. a la toux, commère,
+ Votre c.. a la toux, la toux!
+
+Il était tout simple que les plus impudentes de ces femmes qu'on menait
+au pilori répondissent aux chanteurs par des injures, entre lesquelles
+n'étaient point épargnées les imprécations et les malédictions. Aussi
+quand une toux épidémique se répandit dans la population parisienne,
+durant l'hiver de l'année 1413, ceux qui n'avaient point encore gagné
+cette toux cruelle ou qui en étaient guéris raillaient ceux qu'ils
+entendaient tousser à se «rompre les génitoires,» et leur disaient _par
+esbattements_: «En as-tu? Par ma foi! tu as chanté: _Votre c.. a la
+toux, commère_.» On faisait ainsi allusion aux maux de toute espèce,
+tel que le mal saint-main, la lèpre, la gale, la toux, etc., que
+souhaitaient aux mauvais plaisants les malheureuses qu'on ne plaignait
+pas de voir s'enrhumer au pilori. On n'avait aucune compassion pour
+ces pécheresses, comme nous l'avons fait observer, et les petits
+enfants étaient les plus acharnés à les persécuter. L'autorité croyait
+se conformer au sentiment unanime, en n'accordant pas la moindre
+indulgence à ces pauvres filles. Cependant il y eut un prévôt de
+Paris qui les prit sous sa protection et qui leur donna peut-être trop
+d'appui. Ce fut Ambroise de Loré, baron de Juilly, qui fut nommé prévôt
+en 1436 et qui mourut en 1445 dans l'exercice de sa charge. Le peuple
+de la capitale ne lui pardonna pas d'avoir favorisé la Prostitution, en
+laissant tomber en désuétude les anciens règlements qui la régissaient.
+Tant que dura son administration, les prostituées furent à peu près
+libres; elles s'habillaient à leur guise et logeaient partout dans la
+ville. Ambroise de Loré, à son lit de mort, se repentit d'avoir été
+si paterne pour ces créatures, et il essaya de réparer le désordre
+qui s'était introduit dans la police des moeurs. «La semaine devant
+l'Ascension, raconte le _Bourgeois de Paris_ dans son Journal, fut
+crié parmy Paris, que les ribaudes ne porteroient plus de sainctures
+d'argent, ne de collez renversés, ne pennes de gris en leurs robes,
+ne de menuvair, et qu'elles allassent demourer ès borderaulx, ordonnez
+comme ils estoient au temps passé.» Cette satisfaction tardive donnée
+à l'opinion ne fit pas oublier les scandales qui l'avaient précédée,
+et quand Ambroise de Loré mourut peu de jours après, le _Bourgeois
+de Paris_ se chargea de son oraison funèbre, et le représenta comme
+«moins aimant le bien commun, que nul prévost que devant luy eust esté
+puis quarante ans.» Le _Bourgeois_ ajoute que ce prévôt avait une des
+plus belles et des plus honnêtes femmes du monde, mais, néanmoins,
+«il estoit si luxurieux, qu'on disoit, pour vray, qu'il avoit trois
+ou quatre concubines qui estoient droites communes, et supportoit
+partout les femmes folieuses, dont trop avoit à Paris, par sa lascheté,
+et acquit une très-mauvaise renommée de tout le peuple; car à peine
+povoit-on avoir droit des folles femmes, tant les supportoit et leurs
+maquerelles.»
+
+Ambroise de Loré, avant d'être prévôt de Paris et de lâcher la bride
+aux femmes _folieuses_, était un des plus braves chevaliers de l'_ost_
+de Charles VII, mais ses prouesses d'armes ne l'avaient point rendu
+plus vertueux, quoiqu'il fût contemporain de plusieurs bons chevaliers,
+de vie exemplaire et de moeurs honnêtes. Il avait passé sa jeunesse
+à la cour de Charles VI, où l'on faisait consister la chevalerie en
+tournois et en mascarades; il n'appartenait pas à cette famille de
+chevaliers chastes et continents, qui, comme le maréchal de Boucicaut,
+pensaient que «luxure est plus que chose du monde contraire à vaillant
+homme d'armes.» Le _bon messire_ Jehan le Maingre, dit Boucicaut, ne
+se départit même pas de sa continence, lorsqu'il fut gouverneur de
+Gênes, où les occasions de plaisir venaient sans cesse le chercher:
+«Les vertus qui sont contraires à lubricité sont en luy,» disait son
+biographe secrétaire; il ne songeait guère à _débaucher_ les Génoises,
+«car plus de semblant n'en fait, que si pierre estoit, nonobstant que
+les dames y soyent bien parées et bien attifées, et que moult de belles
+en y ait.» Un jour qu'il chevauchait avec ses gentilshommes dans la
+ville de Gênes, une dame, qui peignait ses cheveux blonds, se mit à
+la fenêtre pour le voir passer; il n'y prit pas garde; mais un de ses
+écuyers la remarqua et ne put s'empêcher de dire: «Oh! que voilà beau
+chef!» Le maréchal eut l'air de ne pas entendre; mais, comme l'écuyer
+se retournait encore pour regarder la dame, il lui dit avec un regard
+glacial: «C'est assez fait!» Le biographe qui a recueilli les _faits_
+de Boucicaut ajoute cette réflexion: «Ainsi, de fait et de semblant, le
+mareschal est net de celuy vice de charnalité et de toute superfluité,
+qui est parfait signe de sa continence.»
+
+Boucicaut, il est vrai, avait été nourri à la cour de Charles V, qui,
+entre toutes les vertus, dit son historiographe, Christine de Pisan,
+«amoit celle de chasteté, laquelle estoit de luy gardée en fait, en
+dict, et en pensée.» Charles V, si sévère à cet égard pour lui-même,
+l'était également pour ses serviteurs, et voulait qu'ils fussent
+chastes, «tant en continences comme en habits, parolles, et faits
+et toutes choses.» Lorsqu'il apprenait qu'un de ses officiers avait
+_déshonoré femme_, fût-ce son favori, il le chassait de sa présence et
+le dispensait à toujours de son service. Cependant il ne manquait pas
+de charité chrétienne pour les pécheurs, et, «considérant la fragilité
+humaine,» il ne consentit jamais à ce qu'un mari «emmurast sa femme
+à pénitence perpétuelle, pour meffaict de son corps;» il permettait
+seulement de la tenir enfermée dans une chambre, si elle était trop
+déshonorée, afin qu'elle ne fît pas honte à son époux et à ses parents.
+Il défendait que des livres déshonnêtes fussent introduits et lus à
+la cour de la reine et des princes. On lui rapporta, un jour, qu'un
+chevalier de la cour avait _instruit le dauphin à amour et vagueté_:
+il renvoya ce chevalier, et lui défendit de jamais paraître devant
+sa femme et ses enfants. Christine de Pisan, qui a consigné ces
+particularités dans le _Livre des faits et bonnes moeurs du feu roi
+Charles_, nous apprend qu'il ne souffrait pas à sa table les _gouliars
+de bouche, aportant paroles vagues_, et qu'il regardait les jeux des
+ménétriers comme des _introductions à la luxure_; il répétait souvent
+la parole de saint Paul, dans une épître aux Corinthiens: «Les parolles
+maulvaises corrompent les bonnes moeurs.» Le règne de Charles VI et une
+partie de celui de Charles VII furent souillés de tous les vices et de
+tous les crimes que Charles V avait essayé de faire disparaître de son
+royaume; et la Prostitution, que ce sage roi réprimait surtout par son
+exemple, ne connut plus de barrières ni de limites.
+
+Pour se rendre compte du degré de perversité auquel étaient parvenus
+quelques nobles, quelques grands seigneurs, qui s'abandonnaient à
+toutes les aberrations de la débauche, il faut lire, dans les archives
+de Nantes, le procès criminel de Gilles de Retz, maréchal de France,
+condamné au feu en 1440. Gilles de Retz était un des plus puissants
+seigneurs de la Bretagne; il avait vaillamment servi Charles VII
+pendant la guerre des Anglais; il avait combattu, avec Dunois et
+Lahire, sous la bannière de Jeanne d'Arc; il était docte et lettré.
+Mais la lecture de Suétone l'avait excité à imiter les monstrueuses
+débauches des empereurs romains: comme Tibère et Néron, il se passionna
+pour le sang mêlé à l'ordure; il n'eut plus d'autre passe-temps que de
+flétrir de ses abominables caresses les pauvres enfants qu'il faisait
+enlever de tous côtés: quand ils étaient beaux et _joliets_, il les
+attachait à sa personne ou il les égorgeait de ses propres mains. La
+superstition et la magie étaient les auxiliaires de ses cruautés et de
+ses souillures: il avait une chapelle magnifique, avec des chantres
+et des chanoines qu'il nourrissait bien, et, en même temps, il avait
+des sorciers et des magiciens à sa solde, avec lesquels il faisait
+des invocations au diable. Cet exécrable homme, qui eut plus d'une
+analogie avec un autre scélérat que nous verrons plus tard (le marquis
+de Sade), fut enfin déféré à la justice, arrêté avec les principaux
+agents de ses forfaits et jugé par un tribunal extraordinaire, nommé
+à cet effet par le duc de Bretagne, son cousin. L'enquête révéla des
+horreurs que confirmèrent les dépositions des témoins. On trouva, dans
+les souterrains des châteaux de Chantocé, de la Suze, d'Ingrande, etc.,
+les ossements calcinés et les cendres des enfants que le maréchal
+de Retz avait assassinés, après avoir abusé d'eux. Il ne tarda pas
+à tout avouer lui-même, et, ne pouvant espérer sa grâce du tribunal
+des hommes, il demanda pardon au Juge éternel devant lequel il allait
+comparaître.
+
+Les dépositions des complices de Gilles de Retz nous initient aux
+scènes horribles dont le vieux château de Chantocé était le théâtre.
+Henriet, chambellan du maréchal, déclare «que Gilles de Sillé et Pontou
+ont livré plusieurs petits enfans audit sire de Rais en sa chambre:
+desquels petits enfans il avoit habitation, et s'y eschauffoit,
+et rendoit nature sur leur ventre, et y prenant sa plaisance et
+délectation, qu'il n'avoit habitation de l'un desdits enfans que
+une fois ou deux, et que, après, celui sire, aucunes fois de sa main
+leur coupoit la gorge, et aucunes fois, Gilles de Sillé, Henriet et
+Pontou la leur coupoient, en la chambre dudit sire: dont le sang
+cheoit à la place, qui après estoit nettoyée; et que ceux enfans,
+ainsi morts, estoient ars en ladite chambre dudit sire, après qu'il
+estoit couché, et la poudre d'eux jettée, et que celui sire prenoit
+plus grande plaisance à leur couper la gorge, qu'à avoir habitation
+d'eux.» Henriet, interrogé derechef sur ces infâmes mystères, compléta
+ses premiers aveux par de nouveaux détails; il raconta «avoir ouï
+dire audit sire de Rais, qu'il estoit bien aise de voir séparer la
+teste des enfans, après avoir eu habitation sur le ventre, ayant les
+jambes entre les siennes, et autrefois se seoir sur le ventre desdits
+enfans quand on séparoit la teste de leurs corps, et par autre fois les
+inciser sur le cou par derrière pour les faire languir, où il prenoit
+grande plaisance, et en languissant, avoit aucune fois habitation d'eux
+jusques à la mort, et aucune fois après qu'ils estoient morts, tandis
+qu'ils estoient chauds; et y avoit un braquemart à leur couper la
+teste, et quant aucune fois ceux enfans n'étoient beaux à sa plaisance,
+il leur coupoit la teste, de luy-mesme, avec ledit braquemart, et après
+avoit aucune fois habitation d'eux. Il disoit qu'aucun homme en la
+planète ne pouvoit savoir ou faire ce qu'il faisoit. Aucune fois celui
+sire faisoit desmembrer lesdits enfans par les aisselles et prenoit
+plaisance à en voir le sang.
+
+»_Item_, celui sire, affin de garder lesdits enfans de crier quand
+il vouloit avoir habitation d'eux, leur faisoit, par avant, mettre
+une corde au cou et les pendre, comme à trois pieds de haut, à un
+coin de sa chambre, et avant qu'ils fussent morts, les descendoit
+ou les faisoit descendre, disant qu'ils ne sonnassent mot et qu'ils
+eschauffoient son membre, le tenant en la main; et, après, leur rendoit
+nature sur le ventre, et ce fait, leur faisoit couper la gorge et
+séparer la teste de leurs corps.» Ces effrayants aveux furent confirmés
+par Estienne Cornillaut, dit Pontou, le favori du maréchal et un de ses
+complices. Pontou n'attendit pas qu'il fût appliqué à la question pour
+confesser les crimes de son maître et les siens; il ajouta quelques
+faits nouveaux à ceux que Henriet avait dénoncés. Ainsi, le sire de
+Retz donnait deux ou trois écus par chaque enfant qu'on lui procurait;
+quelquefois, il choisissait lui-même les enfants et les faisait
+entrer secrètement dans un de ses châteaux. «Il prenoit aucune fois de
+petites filles, desquelles il avoit habitation sur le ventre, ainsi
+que des enfans mâles, disant qu'il y prenoit plus grande plaisance
+et moins de peine qu'à le faire esdites filles en leur nature. Quant
+on lui menoit deux enfans ensemble, afin que l'un pour l'autre ne
+criât, après s'estre esbattu avec l'un, il gardoit l'autre jusqu'à ce
+que son appétit fut venu.» Gilles de Retz, après des dépositions si
+explicites, n'avait plus rien à faire, qu'à en constater la sincérité.
+Il avoua donc avoir abusé des enfants, «pour son ardeur et délectation
+de luxure, et les avoir fait tuer par ses gens, soit en leur coupant
+la gorge avec dagues et couteaux, en séparant la teste de leurs corps,
+ou leur rompant les testes à coups de baston, ou autres choses; et
+aucune fois leur enlevoit ou faisoit enlever des membres, les fendoit
+pour en avoir les entrailles, les faisoit attacher à un croc de fer,
+pour les estrangler et les faire languir; comme ils languissoient à
+mourir, avoit habitation d'eux, et aucune fois après qu'ils estoient
+morts en les baisant, et prenoit plaisir et délectation à voir les
+plus belles testes desdits enfans, lesquels, en après, estoient ars.»
+On lui demanda quand et comment il s'était avisé de ces atrocités
+inouïes pour la première fois; il répondit «qu'il commença ce train
+de vie, à Chantocé, l'année que son aïeul le sire de la Suze alla de
+vie à trespas, et, de lui mesme et de sa teste, sans conseil d'autrui,
+il prist imagination de ce faire, seulement pour la plaisance et
+délectation de luxure, sans autre intention.»
+
+En écoutant ces aveux prononcés de l'air le plus calme, les juges
+tressaillaient sur leurs siéges et se signaient à chaque instant. Ce
+monstre fut condamné avec ses complices, mais il ne se troubla pas, et
+il les encouragea paternellement à faire une bonne mort, pour qu'ils
+pussent se revoir tous _en la grant joie du paradis_. Il subit sa peine
+le 26 octobre 1440, dans une prairie située au-dessus des ponts de
+Nantes; et dès qu'il eut été étranglé sur le bûcher allumé, on rendit
+son corps à sa famille, et des _damoiselles de grand estat_ vinrent
+chercher ce corps souillé, le mirent dans le cercueil et le portèrent
+solennellement à l'église des Carmes, où il fut enterré, en laissant
+parmi les spectateurs de son supplice le souvenir de sa _repentance_ et
+de sa fin chrétienne.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+ SOMMAIRE. --Apparition des maladies vénériennes en France.
+ --Origine de la syphilis ou _mal français_. --Ses progrès
+ effrayants vers la fin du quinzième siècle. --Marche du
+ mal vénérien à travers le moyen âge. --Ses noms différents.
+ --L'éléphantiasis et les autres dégénérescences de la lèpre.
+ --La mentagre et les dartres sordides. --_Lues inquinaria_ ou
+ _inguinaria_. --Pèlerinages dans les lieux saints. --L'église de
+ Notre-Dame de Paris. --Le _feu sacré_. --Vice des Normands. --Le
+ _mal des ardents_. --Ses ravages effrayants. --Le _mal de saint
+ Main_ et le _feu de saint Antoine_. --Invocations à saint Marcel
+ et à sainte Geneviève. --La syphilis du quinzième siècle. --Les
+ lépreux et les léproseries. --Les croisés et la _mésellerie_.
+ --Rigoureuse police de salubrité à laquelle on soumit les lépreux.
+ --Du caractère le plus général de la lèpre, d'après Guy de
+ Chauliac, Laurent Joubert, Théodoric, Jean de Gaddesden, etc., etc.
+
+
+L'apparition ou plutôt le développement des maladies vénériennes en
+France, comme dans toute l'Europe, changea en quelque sorte la face de
+la Prostitution légale et faillit amener sa ruine définitive. En voyant
+ces terribles maladies attaquer dans son principe la société tout
+entière, les hommes les plus éclairés et les plus libres de préjugés
+purent croire que la débauche publique était l'unique cause d'un
+pareil fléau, tandis que les esprits prévenus et crédules regardaient
+ce fléau comme une punition du ciel, frappant l'incontinence dans ce
+qu'elle avait de plus cher. Alors les magistrats se repentirent d'avoir
+autorisé et organisé l'exercice du péché qui entraînait de si fatales
+conséquences, et le premier remède qu'ils opposèrent à l'invasion de
+cette nouvelle peste fut la suspension des règlements de tolérance,
+en vertu desquels il y avait dans chaque ville un foyer permanent
+d'infection morbide. Mais on jugea bientôt inutile d'arrêter le cours
+régulier de la Prostitution, quand on eut reconnu que la source du
+mal n'était pas seulement dans les mauvais lieux. On prit toutefois
+des mesures de police sanitaire que la nécessité n'avait pas encore
+prescrites, et l'on soumit à l'enquête des médecins la vie dissolue
+des femmes communes. Ce fut une amélioration notable dans le régime de
+la tolérance pornographique, et, depuis cette époque, l'administration
+municipale eut à se préoccuper sérieusement de la santé publique dans
+toutes ces questions délicates qui n'avaient intéressé jusqu'alors que
+la morale et l'ordre public.
+
+Nous devons traiter ici de l'origine de la syphilis, puisque les
+circonstances ont fait que le nom de _mal français_ lui fut donné au
+moment de son explosion en Europe, et puisque ce nom se rattache, en
+effet, aux événements qui accompagnèrent son entrée en France; mais
+nous nous proposons d'abord de poursuivre une thèse que nous avons
+déjà soutenue sur l'ancienneté des maladies vénériennes. Sans doute,
+ces maladies, de même que la plupart des épidémies et des contagions,
+subirent une foule de métamorphoses, notamment dans leurs symptômes,
+en raison de la variété des conditions locales atmosphériques
+et naturelles qui présidaient à leur naissance; sans doute, ce
+hideux fléau, que la science, après trois siècles et demi d'études
+approfondies, considère toujours comme un protée insaisissable,
+n'avait pas, avant l'année 1493 ou 1496, les caractères effrayants,
+et surtout le virus propagateur, qu'on observa pour la première fois
+à cette époque, où les cas d'exception devinrent des cas généraux.
+Toutefois, le mal vénérien existait, le même mal, depuis la plus haute
+antiquité, comme nous l'avons démontré, et l'on ne se fût pas inquiété
+de lui plus que de toute autre maladie chronique, si une réunion de
+circonstances imprévues et inappréciables ne lui avait communiqué
+tout à coup les moyens de se répandre, de se multiplier, de s'aggraver
+avec une sorte de fureur. Nous avons prouvé, d'après le témoignage de
+Celse, d'Arétée et des plus illustres médecins grecs et romains, que
+la véritable syphilis, qu'on s'obstine à faire contemporaine de la
+découverte de l'Amérique, n'avait pas tardé à suivre à Rome la lèpre
+et les maladies cutanées qui furent apportées d'Asie et d'Afrique avec
+les dépouilles des peuples conquis. Il n'était pas difficile de faire
+comprendre, en remontant à ces prémices morbifiques, que l'épouvantable
+débauche romaine avait réchauffé dans son sein les germes de toutes
+les affections vénéréiques, et que leur impur mélange avait créé
+des maux inconnus qui retournaient sans cesse à leur source en la
+corrompant toujours davantage. Nous persistons à croire, cependant, que
+la transmission du virus n'était pas aussi prompte ni aussi fréquente
+qu'elle l'est devenue dans les temps modernes, et il est probable,
+en outre, que les anciens qui possédaient plus de cinq cents espèces
+de collyres pour les maux d'yeux avaient autant de recettes curatives
+pour les infirmités de l'amour. Nous allons, à travers le moyen âge,
+signaler la marche éclatante du mal vénérien sous des noms différents,
+jusqu'à ce qu'il soit arrivé à sa dernière transformation avec le nom
+de _grosse vérole_.
+
+Ce mal obscène a toujours existé à l'état chronique chez des individus
+isolés; il s'est reproduit par contagion, avec une grande variété
+d'accidents résultant du tempérament des malades et dérivant d'une
+foule de circonstances locales qu'il serait impossible d'énumérer ou
+de caractériser; mais il prenait toujours son germe dans un commerce
+impur, et il ne se développait pas de lui-même, sans cause préexistante
+d'infection, au milieu de l'exercice modéré des rapports sexuels. La
+Prostitution était le foyer le plus actif de cette lèpre libidineuse,
+qui se répandait avec plus ou moins de malignité suivant le pays, la
+saison, le sujet, etc. Il n'y avait que les débauchés qui allassent
+se gâter à cette honteuse source, et le mal restait en quelque sorte
+circonscrit et confiné parmi ces êtres dégradés qui n'avaient aucun
+contact avec les honnêtes gens. Cependant, à certaines époques, et par
+suite d'une agrégation de faits physiologiques, la maladie s'exaspérait
+et sortait de ses limites ordinaires, en s'associant à d'autres
+maladies épidémiques ou contagieuses; elle se multipliait alors avec
+les symptômes les plus affreux, et elle menaçait d'empoisonner la
+population tout entière qu'elle décimait; après avoir fait des ravages
+manifestes et cachés elle s'arrêtait, elle s'assoupissait tout à coup.
+Ce n'était jamais la médecine qui s'opposait à sa marche occulte et
+qui la combattait en face par des remèdes énergiques, c'était la
+religion, qui ordonnait des pénitences publiques et qui éloignait
+ainsi les périls de la contagion, en faisant la guerre au péché qui en
+était la cause immédiate. La privation absolue des joies de la chair,
+pendant un laps de temps assez considérable, était le remède le plus
+efficace que le clergé ou plutôt l'épiscopat français, si prévoyant et
+si ingénieux à faire le bien du peuple, eût imaginé contre les progrès
+du fléau pestilentiel. Durant ces longues crises de la santé publique,
+il faut dire que la Prostitution légale disparaissait complétement:
+les mauvais lieux étaient fermés; les femmes communes devaient, sous
+peine de châtiment arbitraire, s'interdire leur dangereux métier, et
+la police municipale avait des prescriptions si sévères à cet égard,
+que dès le début d'une épidémie au seizième siècle, on chassait ou l'on
+emprisonnait toutes les femmes suspectes, et on les tenait enfermées
+jusqu'à ce que le mal eût disparu.
+
+N'oublions pas de constater que le climat de la Gaule n'était que trop
+favorable aux maladies pestilentielles et à toutes les affections de
+la peau. D'immenses marécages, des forêts impénétrables, entretenaient
+sur tous les points du territoire une humidité putride et malsaine, que
+les chaleurs de l'été chargeaient de miasmes délétères et empoisonnés.
+Le sol, au lieu d'être assaini par la culture, dégageait incessamment
+des émanations morbides. La nourriture et le genre de vie des habitants
+ne s'accordaient guère, d'ailleurs, avec les préceptes de l'hygiène:
+ils couchaient par terre, sur des peaux de bêtes, sans autre abri
+que des tentes de cuir ou des cabanes de branchages; ils mangeaient
+peu de pain et beaucoup de viande, beaucoup de poisson, beaucoup de
+chair salée, car ils nourrissaient de grands troupeaux de porcs noirs
+sur la lisière des bois druidiques. On ne s'étonnera donc pas que
+l'éléphantiasis et les autres hideuses dégénérescences de la lèpre
+fussent déjà bien acclimatées dans les Gaules au deuxième siècle de
+l'ère moderne. Le savant Arétée, qui paraît avoir écrit sous Trajan
+le traité _De Curatione elephantiasis_, dit que les Celtes ou Gaulois
+ont une quantité de remèdes contre cette terrible maladie, et qu'ils
+emploient surtout de petites boules de nitre avec lesquelles ils se
+frottent le corps dans le bain. Marcellus Empiricus, qui exerçait la
+médecine à Bordeaux du temps de l'empereur Gratien, rapporte que le
+médecin Soranus avait entrepris de guérir, dans la province Aquitanique
+seulement, deux cents personnes attaquées de la mentagre et de dartres
+sordides qui se répercutaient par tout le corps. Nous avons prouvé
+que le mal vénérien n'était qu'une forme de la lèpre contractée dans
+l'habitude des rapports sexuels. Nous avons laissé entendre comment
+d'abominables aberrations des sens avaient pu, en cas exceptionnel,
+centupler les forces du virus, en le portant dans les parties de
+l'organisme les moins propres à le recevoir; nous avons enfin appliqué
+aux origines de l'éléphantiasis les suppositions que nous verrons
+remettre en avant, par les médecins du quinzième siècle, à l'occasion
+du mal de Naples, dans lequel on voulut reconnaître les monstrueux
+effets des désordres du crime contre nature.
+
+Ce fut pendant le sixième siècle que le mal vénérien sévit en France
+avec les apparences d'une épidémie: on le nomma _lues inquinaria_
+ou _inguinaria_. Selon la première dénomination, ce mal était une
+souillure, peut-être une gonorrhée, telle que les livres de Moïse l'ont
+décrite (_Lévitiq._, ch. 15); selon la seconde qualification de ce
+mal, que Grégoire de Tours signale souvent sans indiquer sa nature,
+c'était une inflammation des aines, où se formait un ulcère malin
+qui causait la mort, après des souffrances inouïes. Dom Ruinart, dans
+son édition de l'Histoire de Grégoire de Tours, note que cet ulcère
+inguinal tuait le malade à l'instar d'un serpent (_lues inguinaria sic
+dicebatur, quod, nascente in inguine vel in axilla, ulcere in modum
+serpentis interficeret_), Le Glossaire de Ducange a bien recueilli,
+dans l'édition des Bénédictins, les deux noms de cette _pestilence_,
+qui fit sa première apparition en 546 et qui revint plusieurs fois
+à la charge sur des populations adonnées aux hideux égarements de
+la débauche antiphysique. Mais les doctes éditeurs ont négligé de
+faciliter l'interprétation de ces deux noms, attribués à la même
+maladie, par le rapprochement lumineux des passages où il est question
+d'elle dans les chroniqueurs contemporains. L'origine infâme de cette
+maladie nous paraît assez indiquée par l'horreur qu'elle inspirait
+et qui ne résidait pas seulement dans la crainte de la mort, car
+ceux qui en étaient atteints semblaient frappés de la main de Dieu, à
+cause de leurs souillures: l'enflure et la purulence des organes de la
+génération, les bubons des aines, le flux de sang des intestins, les
+abcès gangréneux aux cuisses, en disent assez sur la nature de cette
+contagion obscène.
+
+Elle reparut avec de nouveaux symptômes en 945, après l'invasion des
+Normands, qui pourraient bien n'y avoir pas été étrangers. Flodoard
+s'abstient néanmoins de toute conjecture impudique à cet égard: «Autour
+de Paris et en divers endroits des environs, dit-il dans sa Chronique,
+plusieurs hommes se trouvèrent affligés d'un feu en diverses parties
+de leur corps, qui insensiblement se consumoit jusqu'à ce que la mort
+finît leur supplice; dont quelques-uns, se retirant dans quelques lieux
+saints, s'échappèrent de ces tourments; mais la plupart furent guéris
+à Paris, en l'église de la sainte mère de Dieu, Marie, de sorte qu'on
+assure que tous ceux qui purent s'y rendre furent garantis de cette
+peste, et le duc Hugues leur donnoit tous les jours de quoi vivre.
+Il y en eut quelques-uns qui, voulant retourner chez eux, sentirent
+rallumer en eux ce feu qui s'étoit éteint, et, retournant à cette
+église, furent délivrés.» Sauval, qui nous fournit cette traduction
+naïve, ajoute que, «comme les remèdes ne servoient de rien, on eut
+recours à la Vierge, dans l'église Nostre-Dame, qui servit d'hospital
+dans cette occasion.» On trouve, en effet, dans le grand Pastoral de
+cette église, sous l'année 1248, une charte capitulaire relative à six
+lampes ardentes, qui éclairaient nuit et jour l'endroit où gisaient
+pêle-mêle les pauvres moribonds, affligés de cette vilaine maladie,
+qu'on appelait le _feu sacré_ (_ubi infirmi et morbo, qui ignis sacer
+vocatur, in ecclesiâ laborantes, consueverunt reponi_).» La plupart
+des auteurs qui ont parlé de cette horrible maladie, dit le savant
+compilateur du _Mémorial portatif de chronologie_ (t. II, p. 839) se
+sont accordés à lui attribuer les mêmes symptômes et les mêmes effets:
+son invasion était subite; elle brûlait les entrailles ou toute autre
+partie du corps, qui tombait en lambeaux; sous une peau livide, elle
+consumait les chairs en les séparant des os. Ce que ce mal avait de
+plus étonnant, c'est qu'il agissait sans chaleur et qu'il pénétrait
+d'un froid glacial ceux qui en étaient atteints, et qu'à ce froid
+mortel succédait une ardeur si grande dans les mêmes parties, que les
+malades y éprouvaient tous les accidents d'un cancer.» Nous pensons que
+les hommes du Nord avaient laissé sur leur passage cet impur témoignage
+de leurs moeurs dépravées, car le mal abominable qui était leur ouvrage
+ne s'adressait généralement qu'au sexe masculin.
+
+Le _feu sacré_ ne fut arrêté dans ses progrès que par les sages
+conseils de l'Église, qui s'efforça de guérir les malades qu'elle avait
+absous; mais le vice des Normands s'était invétéré dans les provinces
+qu'ils avaient envahies. L'année 994 vit renaître le _mal des ardents_,
+avec les causes criminelles qui l'avaient allumé la première fois, et
+ce mal, transmis par la débauche la plus infecte, passa promptement
+de la France en Allemagne et en Italie. Le dixième siècle n'était,
+d'ailleurs, que trop propice à tous les genres de calamités qui pouvant
+frapper l'espèce humaine. On croyait que l'an 1000 amènerait la fin
+du monde, et, dans cette prévision, les méchants, qui se jugeaient
+destinés aux flammes de l'enfer, jouissaient de leur reste, en se
+livrant avec plus de fureur à leurs détestables habitudes. Les pluies
+continuelles, les froids excessifs, les inondations fréquentes vinrent
+en aide aux épidémies pour dépeupler la terre. Les champs, qu'on ne
+cultivait plus, se convertirent en bruyères, en étangs, en marais,
+dont les émanations infectaient l'air. Les poissons périssaient
+dans les rivières, les animaux dans les bois, et tous ces cadavres
+putrides exhalaient des vapeurs empestées qui engendrèrent une foule
+de maladies. Le _mal des ardents_ recommença ses moissons d'hommes à
+travers la France. Le roi de France, Hugues Capet, y succomba lui-même,
+victime des soins tout paternels qu'il avait administrés aux malades.
+Ceux-ci mouraient presque tous, lorsqu'ils avaient laissé au mal le
+temps de s'enraciner dans leurs organes atrophiés. Cette affreuse
+contagion, contre laquelle l'art se déclarait impuissant, parce
+que le vice lui disputait toujours le terrain, avait reçu le nom de
+_mal sacré_, à cause de son origine maudite; car, dit le livre _de
+l'Excellence de sainte Geneviève_, «dans le système de la formation des
+noms, on impose souvent à une chose le nom qui veut dire le contraire
+de ce qu'elle comporte (_morbus igneus, quem physici sacrum ignem
+appellent eâ nominum institutione, quâ nomen unius contrarii alterius
+significationem sortitur_). Il est certain que l'opinion publique, sans
+trop se rendre compte de ce que ce mal pouvait être, en attribuait
+l'invasion à un châtiment du ciel et la guérison à l'intercession
+de la Vierge et des saints. Ce furent sans doute les ecclésiastiques
+qui débaptisèrent le _mal sacré_, pour lui imprimer, comme un sceau
+de honte, le nom de _mal des ardents_, que le peuple changea depuis
+en _mal de saint Main_ et en _feu de saint Antoine_, parce que ces
+deux saints avaient eu l'honneur de guérir ou de soulager beaucoup
+de malades. Le pape Urbain II, informé des miracles que les fidèles
+rapportaient à l'intercession de saint Antoine, fonda sous l'invocation
+de ce saint un ordre religieux, dont les pères hospitaliers prenaient
+soin exclusivement des victimes du _mal des ardents_. N'oublions pas,
+à propos de cette fondation, de rappeler que le porc, qui est sujet
+à la lèpre et dont la chair donne aussi la lèpre quand on ne se sert
+pas d'autre aliment, devint vers cette époque l'animal symbolique de
+saint Antoine. Enfin, une simple imprécation, qui s'était conservée
+dans le vocabulaire du bas peuple jusqu'au temps de Rabelais, lequel
+l'a recueillie, nous dispensera de prouver que le feu Saint-Antoine
+avait la plus infâme origine; le peuple et Rabelais disaient encore au
+seizième siècle: «Que le feu Sainct-Antoine vous arde le boyau culier!»
+
+Il y eut encore plusieurs recrudescences mémorables de cette impureté,
+notamment en 1043 et en 1089; la dernière semble avoir été celle de
+1130, sous le règne de Louis VI: «Il courut une estrange maladie par
+la ville de Paris et autres lieux circonvoisins, raconte Dubreul,
+laquelle le vulgaire surnommoit du _feu sacré_ ou _des ardents_ pour
+la violence intérieure du mal, qui brusloit les entrailles de celuy
+qui en estoit frappé, avec l'excès d'une ardeur continuelle dont les
+médecins ne pouvoient concevoir la cause et par conséquent inventer le
+remède.» Saint Antoine n'eut pas, cette fois, le privilége exclusif des
+prières, des offrandes et des guérisons. Sainte Geneviève, la bonne
+patronne de Paris, et saint Marcel s'interposèrent d'intelligence
+pour faire cesser le fléau. Depuis cette époque, la petite chapelle
+de la sainte, dans la Cité, fut transformée en église avec le titre
+de Sainte-Geneviève-des-Ardents, qu'elle garda longtemps après que la
+maladie eut été restreinte à des cas isolés. Remarquons, toutefois,
+que les premiers malades de la syphilis du quinzième siècle prirent
+tout naturellement le chemin de cette vieille église pour y chercher
+des miracles curatifs. La tradition reconnaissait dans ces nouveaux
+invocateurs de sainte Geneviève les héritiers directs du _mal des
+ardents_; par la même loi d'hérédité, les autres saints, tels que saint
+Antoine, saint Main, saint Job, etc., qu'on avait invoqués pour la
+guérison des maladies lépreuses et galeuses dès les plus anciens temps,
+maintinrent leurs attributions à l'égard de la maladie vénérienne
+proprement dite, qui n'était pas nouvelle pour eux. Mais, à partir
+du douzième siècle jusqu'à l'installation du mal de Naples, toutes
+les maladies honteuses, nées ou aggravées dans un commerce impur, se
+trouvèrent absorbées et enveloppées par l'hydre de la lèpre, qui se
+dressait de toutes parts et qui se multipliait sous les formes les plus
+disparates. La lèpre du douzième siècle, qu'elle eût ou non une origine
+vénérienne, devait surtout à la Prostitution les progrès menaçants
+qu'elle fit à cette époque, et que tous les gouvernements arrêtèrent à
+la fois par des mesures analogues de police et de salubrité. Nous ne
+craignons pas d'avancer que le relâchement et la suppression de ces
+mesures enfantèrent la syphilis du quinzième siècle.
+
+Il ne faut pas induire du silence des annales de la médecine pendant
+cinq ou six cents ans, que la lèpre, décrite pour la dernière fois
+par Paul d'Égine au sixième siècle, ait disparu en Europe jusqu'au
+onzième siècle, où nous la voyons éclater de nouveau avec fureur.
+L'histoire de la vie privée au moyen âge serait un monument irrécusable
+de l'existence continue de l'éléphantiasis (puisque les causes qui
+produisent cette lèpre mère existaient alors au plus haut degré),
+si les écrivains ecclésiastiques n'étaient remplis de témoignages
+qui viennent confirmer ce fait: le recueil des Bollandistes et les
+cartulaires des églises et des monastères font souvent mention des
+lépreux. Grégoire de Tours dit qu'ils avaient à Paris une sorte de
+lieu d'asile où ils se nettoyaient le corps et où ils pansaient leurs
+plaies. Le pape saint Grégoire, dans ses écrits, représente un lépreux
+que le mal avait défiguré, _quem densis vulneribus morbus elephantinus
+defoedaverat_. Ailleurs, il raconte que deux moines gagnèrent le même
+mal, _pour avoir tué un ours_, qui les gâta de telle sorte, que leurs
+membres tombèrent en pourriture. Dans le huitième siècle, Nicolas,
+abbé de Corbie, fit construire une léproserie, ce qui démontre
+suffisamment que les lépreux étaient en assez grand nombre. La loi de
+Rotharis, roi des Lombards, datée de 630, faisait le fonds de toutes
+les législations sur la matière. Partout, le lépreux était retranché du
+sein de la société, qui le tenait pour mort; et si la misère le forçait
+à vivre d'aumônes, il ne s'approchait de personne et il annonçait sa
+présence par le bruit d'une cliquette de bois. Malgré ces précautions
+législatives, les lépreux parvenaient quelquefois à cacher leur triste
+état de santé et à contracter mariage avec des personnes saines; de là
+le capitulaire de Pepin pour la dissolution de ces mariages, en 737.
+Un autre capitulaire de Charlemagne, en 789, défend aux lépreux, sous
+des peines très-sévères, de fréquenter la compagnie des gens sains.
+On comprend sans peine que les relations sexuelles étaient le plus
+dangereux auxiliaire de la contagion, qui ne se propageait pas trop,
+grâce à l'horreur générale qu'inspiraient les lépreux, grâce surtout à
+l'intervention préventive de la police municipale.
+
+Mais, comme nous l'avons déjà fait observer, c'était l'influence
+ecclésiastique qui avait le plus d'action sur les moeurs et sur leurs
+conséquences: la pénitence se chargeait bien souvent d'une sorte
+de régime hygiénique, et la confession remplaçait les consultations
+médicales. Le prêtre s'occupait de la santé physique de ses ouailles
+comme de leur santé morale, et il ne les maintenait parfois dans la
+bonne voie qu'en les menaçant de ces maux hideux que la punition de
+Dieu envoyait comme une marque de réprobation aux libertins et aux
+infâmes. Il est à constater que les épidémies coïncidaient toujours
+avec des temps de corruption sociale, et que le déréglement des moeurs
+publiques entraînait avec lui la perte de l'économie sanitaire. Les
+classes honnêtes se voyaient avec stupeur atteintes des maux impurs
+qui devaient être endémiques parmi l'immense tourbe des vagabonds,
+des mendiants, des débauchés et des filles perdues, errant dans
+les champs ou relégués dans les cours des Miracles. C'était là que
+la maladie vénérienne puisait, dans la débauche et la misère, ses
+symptômes les plus caractérisés et ses plus hideuses métamorphoses.
+Jamais un _mire_ ou un _physicien_ n'avait pénétré dans ces repaires
+inabordables, pour y étudier les maladies sans nom qui les habitaient
+et qui se combinaient avec les plus monstrueuses variétés, en se mêlant
+sans cesse, en se dévorant l'une par l'autre. Il est certain que les
+misérables que réunissait cette vie _truande_ n'avaient aucun contact
+avec la population saine et honnête, excepté à des époques de crise et
+de débordement, après lesquelles le flot impur rentrait dans son lit
+et laissait au temps, à la religion et à la police humaine, le soin
+d'effacer ses traces. C'est ainsi que la lèpre se répandit tout à coup,
+comme un torrent qui a rompu ses digues, à travers le corps social,
+qu'elle aurait empoisonné, si la prudence et l'énergie du pouvoir
+n'eussent élevé une barrière contre les envahissements de la contagion.
+Les croisades avaient réuni, pour ainsi dire, toutes les fanges de
+la société, et mélangé dans un étrange bouleversement la noblesse
+avec le peuple. Les règlements de police ne soutinrent pas le choc de
+cette armée de pèlerins qui s'en allaient mourir ou chercher fortune
+en Orient. La Prostitution la plus audacieuse gangrena ces hordes
+indisciplinées. A leur retour, après les aventures de la Palestine,
+tous les pauvres croisés étaient plus ou moins suspects de lèpre ou
+de _mésellerie_; les uns ladres verts, les autres ladres blancs, la
+plupart rapportant avec eux les fruits amers de la débauche orientale:
+on peut assurer que la maladie vénérienne n'était alors qu'une des
+formes de la lèpre.
+
+Il fallut soumettre les lépreux à une rigoureuse police de salubrité,
+qui fut renouvelée trois siècles plus tard contre les vérolés, et qui
+avait pour but d'empêcher la contagion de se répandre davantage. De
+même que dans le code de Rotharis, le lépreux était censé mort, du
+moment où il entrait dans la léproserie, accompagné des exorcismes
+et des funérailles d'usage. Le curé lui jetait trois fois de la terre
+du cimetière sur la tête, en lui adressant ces lugubres injonctions:
+«Gardez-vous d'entrer en nulle maison que votre borde. Quand vous
+parlerez à quelqu'un, vous irez au-dessous du vent. Quand vous
+demanderez l'aumône, vous sonnerez votre crécelle. Vous n'irez pas
+loin de votre borde, sans avoir votre habillement de bon malade. Vous
+ne regarderez ni puiserez en puits ou en fontaine, sinon les vôtres.
+Vous ne passerez pas planches ni ponceau où il y ait appui, sans
+avoir mis vos gants,» etc. On lui défendait, en outre, de marcher
+nu-pieds, de passer par des ruelles étroites, de toucher les enfants,
+de cracher en l'air, de frôler les murs, les portes, les arbres, en
+passant; de dormir au bord des chemins, etc. Quand il venait à mourir,
+il n'avait pas même de sépulture au milieu des chrétiens, et ses
+compagnons de misère étaient requis de l'enterrer dans le cimetière
+de la léproserie. Jamais un lépreux ne pouvait, fût-il guéri, rentrer
+dans le cercle de la _loi mondaine_ et vivre dans l'intérieur de la
+ville sous le régime de la vie commune. Il y avait pourtant bien des
+degrés dans la maladie, qui n'était pas absolument incurable, et qui
+ne se montrait pas toujours en signes apparents; mais, comme elle
+affligeait de préférence la classe la plus pauvre, les médecins ne
+songeaient pas plus à la traiter, que les malades à se faire soigner.
+Ceux-ci, qu'ils le fussent de naissance ou par accident, se regardaient
+comme voués irrévocablement à la lèpre et se livraient en proie aux
+ravages de cette affreuse infirmité, qui, faute de soins, ne faisait
+que s'accroître et s'exaspérer jusqu'à ce qu'elle eût détruit tous les
+organes vitaux. Quelquefois, le mal était stationnaire, et quoique
+son principe subsistât dans l'individu, ses effets se trouvaient
+paralysés ou assoupis par une bonne constitution ou par quelque
+cause inappréciable. Tout commerce avec les lépreux de profession
+fut interdit aux personnes saines par le dégoût et l'effroi qu'ils
+excitaient plutôt encore que par la loi qui les tenait à l'écart sous
+peine de mort. Mais, en compensation, les lépreux communiquaient entre
+eux librement; ils avaient des femmes, des enfants, des ménages; ils
+ne se croyaient étrangers à aucun des sentiments qui poussent l'homme
+à se reproduire, et c'est ainsi que leur race se perpétuait au milieu
+d'une population qui évitait leur vue et leur approche; c'est ainsi
+que la lèpre passait de génération en génération et gâtait l'enfant
+dès le ventre de la mère. Cependant les lépreux ne se multipliaient pas
+comme on aurait pu le croire, car le germe de mort qu'ils portaient en
+eux-mêmes les décimait sans cesse, après les avoir changés en cadavres
+ambulants. Le fils d'un lépreux était ordinairement plus lépreux
+que son père, et le mal, en se transmettant de la sorte, prenait de
+nouvelles forces, au lieu de s'affaiblir; la famille la plus nombreuse
+s'éteignait, en se consumant, dans l'espace d'un siècle. Voilà pourquoi
+la lèpre disparut presque avec les lépreux au bout de quelques siècles,
+quoique la plupart des ladres fussent très-ardents et très-aptes à
+procréer leurs semblables.
+
+Le caractère le plus général de la lèpre était une éruption de
+boutons par tout le corps, notamment au visage; mais ces boutons,
+qui se renouvelaient sans cesse, se distinguaient par la variété de
+leurs formes et de leurs couleurs: les uns, durs et secs; les autres,
+mous et purulents; ceux-ci, croûtelevés; ceux-là, crevassés; blancs,
+rouges, jaunes, verts, tous hideux à la vue et à l'odorat. Quant aux
+signes uniformes de la maladie, le célèbre Guy de Chauliac en compte
+six principaux, que Laurent Joubert définit en ces termes, dans sa
+_Grande chirurgie_, au chapitre de la ladrerie: «Rondeur des yeux et
+des oreilles, dépilation et grossesse ou tubérosité des sourcils,
+dilatation et toursure des narilles par dehors avec étroitesse
+intérieure, laideur des lèvres, voix rauque comme s'il parloit du nez,
+puanteur d'haleine et de toute la personne, regard fixe et horrible.»
+Guy de Chauliac, qui vivait au quatorzième siècle, avait eu sous les
+yeux une foule de sujets, que ne fut pas à même d'observer Laurent
+Joubert, qui écrivait sur la ladrerie à la fin du seizième siècle,
+lorsqu'elle n'existait plus guère que de nom. Les signes équivoques
+de la lèpre étaient au nombre de seize: «Le premier est dureté et
+tubérosité de la chair, spécialement des jointures et extrémités; le
+second est couleur de Morphée et ténébreuse; le troisiesme est cheute
+des cheveux et renaissance de subcils; le quatriesme, consomption
+des muscles, et principalement du poulce; cinquiesme, insensibilité
+et stupeur, et grampe des extrémitez; sixiesme, rogne et dertes,
+copperose et ulcérations au corps; le septiesme est grains sous la
+langue, sous les paupières et derrière les oreilles; huitiesme, ardeur
+et sentiment de piqueure d'aiguilles au corps; neuviesme, crespure de
+la peau exposée à l'air, à mode d'oye plumée; dixiesme, quand on jette
+de l'eau sur eux, ils semblent oingtz; unziesme, ils n'ont guères
+souvent fièvre; douziesme, ils sont fins, trompeurs, furieux, et se
+veulent trop ingérer sur le peuple; treiziesme, ils ont des songes
+pesans et griefs; quatorziesme, ils ont le poulx débile; quinziesme,
+ils ont le sang noir, plombin et ténébreux, cendreux, graveleux et
+grumeleux; seiziesme, ils ont les urines livides, blanches, solides
+et cendreuses.» Nous verrons plus tard que ces symptômes sont presque
+identiques avec ceux de la grosse vérole, qui ne fut qu'une renaissance
+de la lèpre, sous l'influence des guerres d'Italie.
+
+La lèpre avait, d'ailleurs, une infinité d'autres caractères
+particuliers, que déterminaient les circonstances locales et
+climatériques. Par exemple, le _mal des ardents_, qui avait dégénéré
+en gonorrhée virulente, provenait encore de la cohabitation avec
+une personne lépreuse. Dans cette maladie, qu'on nommait l'_ardeur_,
+l'_arsure_, l'_incendie_, l'_échauffaison_ (en anglais _brenning_),
+les parties génitales étant attaquées de phlogose, d'érysipèle,
+d'ulcérations, de phlyctènes, etc., le malade éprouvait de vives
+douleurs en urinant. Un savant médecin du treizième siècle, nommé
+Théodoric, dit textuellement dans le livre VI de sa Chirurgie, que
+quiconque approche une femme qui a connu un lépreux contracte un
+_mauvais mal_. Dans un traité de Chirurgie attribué à Roger Bacon, qui
+écrivait à la même époque, on trouve une description des maux horribles
+qui pouvaient suivre un commerce impur de cette espèce. Plusieurs
+médecins anglais contemporains ont étudié ce genre d'affection
+vénérienne, qui régnait à Londres aux treizième et quatorzième siècles,
+comme nous aurons lieu de le raconter en parlant de l'Angleterre. Un de
+ces médecins, Jean de Gaddesden, consacre un chapitre de sa _Practica
+medicinæ seu Rosa anglicana_ aux accidents qui résultent de la
+fréquentation impudique des lépreux et des lépreuses. «Celui, dit-il,
+qui a couché avec une femme à laquelle un lépreux a eu affaire, ressent
+des piqûres entre cuir et chair, et quelquefois des échauffements par
+tout le corps.» Les médecins anglais de ce temps-là nous fournissent
+sur la lèpre vénérienne plus de renseignements, que les médecins
+italiens et français, parce que les lois contre les lépreux étaient
+beaucoup moins rigoureuses en Angleterre que partout ailleurs; aussi,
+les cas de contagion lépreuse y furent-ils plus communs et plus graves
+que dans tout autre pays.
+
+Grâce aux mesures énergiques et générales qui furent prises dans toute
+l'Europe, excepté peut-être en Angleterre, pour arrêter les progrès de
+la lèpre et des maladies qui en dépendaient, on put conserver saine et
+sauve la majeure partie de la population. Du temps de Matthieu Paris,
+qui écrivait au milieu du treizième siècle, il y avait plus de dix-neuf
+mille léproseries en Europe. Deux siècles plus tard, les léproseries
+de la France étaient en ruines et abandonnées, faute de malades.
+Elles furent accaparées successivement par des parasites, au moyen de
+la suppression des titres de fondation et des contrats de rente; en
+sorte que, par son ordonnance de 1543, François Ier provoqua presque
+inutilement la recherche de ces chartes et titres perdus ou dérobés.
+
+Il est donc certain que, dans l'intervalle de deux ou trois siècles,
+la grande lèpre ou éléphantiasis avait à peu près disparu avec les
+malheureux qui en étaient atteints et qui n'avaient pas réussi à se
+perpétuer au delà de trois ou quatre générations. Quant à la petite
+lèpre et à ses dérivatifs, ils se déguisaient sous des dehors moins
+inquiétants, et ils allaient toujours s'affaiblissant dans leurs
+symptômes extérieurs, quoique le germe du mal fût toujours vivace dans
+un sang qui l'avait reçu de naissance ou par transmission contagieuse.
+La société, qui avait rejeté de son sein les lépreux, se trouva donc de
+nouveau envahie par eux, ou du moins par leurs enfants, et la lèpre;
+en perdant une partie de ses hideux phénomènes, recommença sourdement
+à travailler la santé publique. Ce fut par la Prostitution que cette
+infâme maladie rentra dans les classes abjectes et se glissa jusqu'aux
+plus élevées, à la faveur de ses secrètes métamorphoses. Nous ne
+doutons pas que le mal de Naples, qui n'était autre qu'une résurrection
+de la lèpre combinée avec d'autres maux, a fait silencieusement son
+chemin dans les lieux de débauche et dans les mystères de l'impudicité,
+avant d'éclater au grand jour, sous le nom de _grosse vérole_, par
+toute l'Europe à la fois.
+
+Nous parlions plus haut de l'_arsure_ qui avait infecté les mauvais
+lieux de Londres, tellement qu'il fallut, en 1430, faire des lois
+de police pour empêcher, sous peine d'amende, de recevoir dans ces
+maisons aucune femme atteinte de l'arsure, et pour faire garder à vue
+celles qui seraient attaquées de cette détestable maladie (_infirmitas
+nefanda_, disent ces lois sanitaires, citées par Guillaume Beckett
+dans le tome XXX des _Transactions philosophiques_). Voici maintenant
+les témoignages de quelques médecins et chirurgiens, qui ne nous
+permettent pas de croire que les maladies vénériennes fussent seulement
+contemporaines de la découverte de l'Amérique. Guillaume de Salicet,
+médecin de Plaisance au treizième siècle, n'oublie pas dans sa
+Chirurgie, au chapitre intitulé _De Apostemate in inguinibus_, le bubon
+ou dragonneau, ou abcès de l'aine, qui se forme quelquefois, dit-il,
+«lorsqu'il arrive à l'homme une corruption dans la verge, pour avoir
+eu affaire à une femme malpropre.» (_Traité des Malad. vénér._, par
+Astruc, trad. par Louis, t. Ier, p. 134 et suiv.) Le même praticien,
+dans un autre chapitre, traite des pustules blanches et rouges, de la
+dartre miliaire et des crevasses qui viennent à la verge ou autour du
+prépuce, et qui sont occasionnées «par le commerce qu'on a eu avec une
+femme sale ou avec une fille publique.» Lanfranc, fameux médecin et
+chirurgien de Milan, qui vint se fixer à Paris vers 1395, développe la
+même doctrine sur les maladies des parties honteuses, dans son livre
+intitulé _Practica seu ars completa chirurgiæ_: «Les ulcères de la
+verge, dit-il, sont occasionnés par des humeurs âcres qui ulcèrent
+l'endroit où elles s'arrêtent, ou bien par une conjonction charnelle
+avec une femme sale qui aurait eu affaire récemment à un homme attaqué
+de pareille maladie.» Bernard Gordon, non moins célèbre médecin de la
+Faculté de Montpellier, qui dut survivre à Lanfranc, professe les mêmes
+opinions à l'égard des maladies de la verge (_de passionibus virgæ_),
+dans son _Lilium medicinæ_: «Ces maladies sont en grand nombre, dit-il,
+comme les abcès, les ulcères, les chancres, le gonflement, la douleur,
+la démangeaison. Leurs causes sont externes ou internes: les externes,
+comme une chute, un coup et la conjonction charnelle avec une femme
+dont la matrice est impure, pleine de sanie ou de virulence, ou de
+ventosité, ou de semblables matières corrompues. Mais, si la cause
+est interne, ces maladies sont alors produites par quelques humeurs
+corrompues et mauvaises qui descendent de la verge et aux parties
+inférieures.» Jean de Gaddesden, médecin anglais de l'université
+d'Oxford; Guy de Chauliac, de l'université de Montpellier; Valesius
+de Tarenta, de la même université, et plusieurs autres docteurs qui
+faisaient leurs observations dans différents pays durant le quatorzième
+siècle, reconnurent tous que le commerce impur engendrait des maladies
+virulentes qui étaient contagieuses et qui devaient être ainsi
+vénériennes.
+
+Dans ces diverses maladies, la lèpre jouait inévitablement le principal
+rôle, avant comme après l'apparition du mal de Naples. Les praticiens,
+qui ont étudié la lèpre et qui ont publié leurs recherches à ce sujet,
+sont tombés d'accord que la lèpre se communiquait par les relations
+sexuelles plutôt que par toute autre voie. Ces relations étaient fort
+rares entre les personnes saines et les lépreux; mais l'imprudence
+ou la dissolution les déterminait parfois, au grand préjudice de la
+personne saine, qui devenait lépreuse à son tour. Bernard Gordon,
+que nous avons cité plus haut, raconte qu'une certaine comtesse qui
+avait la lèpre vint à Montpellier, et qu'il la traita sur la fin de
+sa maladie. Un bachelier en médecine, qu'il avait mis auprès d'elle
+pour la soigner, eut le malheur de partager son lit: elle devint
+enceinte, et, lui, lépreux. (_Lilium medicinæ_, part. 1, ch. 22.) On
+trouverait quantité de faits analogues dans les écrits de Forestus, de
+Paulmier, de Paré, de Fernel, etc., qui écrivaient sur l'éléphantiasis
+ou la lèpre, d'après le sentiment unanime des écoles de médecine et
+de chirurgie. Jean Manardi de Ferrare résume ainsi la question, au
+commencement du seizième siècle, sans s'apercevoir qu'il confond la
+lèpre et les maladies vénériennes: «Ceux, dit-il dans ses _Epistolæ
+médicinales_, publiées en 1525, ceux qui ont commerce avec une femme,
+laquelle a eu affaire un peu auparavant à un lépreux, tandis que la
+semence reste encore dans la matrice, gagnent quelquefois la lèpre
+et quelquefois d'autres maladies, plus ou moins considérables, selon
+qu'ils sont eux-mêmes disposés, aussi bien que le lépreux qui a infecté
+la femme.» Dans toutes ces citations, nous reproduisons la traduction
+que Louis, traducteur et annotateur d'Astruc, pour ne pas altérer le
+sens médical du savant auteur du traité _De Morbis venereis_, avait
+cru pouvoir établir dans l'intérêt de son système; mais ces citations
+mêmes nous paraissent souvent tout à fait contraires à ce système. En
+examinant ce passage de Jean Manardi, par exemple, il est impossible de
+ne pas reconnaître les maladies vénériennes dans ces _autres maladies
+plus ou moins considérables_, engendrées par un commerce plus ou
+moins imprudent avec une personne plus ou moins lépreuse. Au reste,
+un commerce de cette nature, qui eût entraîné la peine de mort, en
+certains cas, pour le lépreux, avait sans doute été jugé impossible par
+le législateur, qui ne l'a prévu nulle part dans le droit criminel.
+
+Le droit coutumier règle seulement tout ce qui concerne l'institution
+des léproseries, dans lesquelles la lèpre était mise en charte privée,
+pour ainsi dire. Selon la Coutume du Boulenois, quand on découvrait,
+après la mort d'un homme, qu'il était ladre et qu'il avait néanmoins
+vécu en compagnie de gens sains, ceux-ci devaient être considérés
+comme ses complices; et tout le bétail à pied fourchu, appartenant
+aux habitants du lieu où ce ladre venait de mourir, était confisqué au
+profit du seigneur. Chaque paroisse se trouvait de la sorte responsable
+de ses ladres: elle était tenue de les nourrir, après les avoir vêtus
+d'une espèce de livrée et confinés dans des _bordes_, où il y avait
+un lit, une table et quelques menus ustensiles de bois et de terre.
+(_Traité de la Police_, par Delamare, t. I, p. 636 et suiv.) Les
+ladres, qui regardaient leurs maladies comme des tombes anticipées,
+cherchaient sans cesse à rentrer dans le sein de la société, et
+celle-ci les expulsait sans cesse avec horreur. Chaque fois que
+l'incurie de la police permettait à ces malheureux de dissimuler leur
+triste condition et de participer à la vie commune, il y avait dans
+les villes un réveil de la lèpre, qui forçait les magistrats à remettre
+en vigueur les anciennes ordonnances. En 1371, le prévôt de Paris fit
+publier les lettres patentes que lui avait adressées Charles V, pour
+enjoindre à tous les ladres de quitter la capitale dans le délai de
+quinze jours, «sous de très-grosses peines corporelles et pécuniaires.»
+En 1388, il défendit aux lépreux d'entrer dorénavant dans Paris, sans
+permission expresse signée de lui. En 1394 et 1402, mêmes défenses aux
+ladres, «sur peine d'estre pris par l'exécuteur et ses valets à ce
+commis, et détenus prisonniers pendant un mois, au pain et à l'eau,
+et ensuite bannis du royaume.» Ces défenses étaient toujours éludées
+à cette époque, et la population saine se relâchait de ses terreurs à
+l'égard des lépreux, qui vivaient parmi elle, comme s'ils n'étaient pas
+affectés d'un mal contagieux, car la lèpre diminuait tous les jours,
+ou du moins ses signes extérieurs devenaient moins manifestes. Le
+parlement de Paris rendit un arrêt, en date du 11 juillet 1453, contre
+un lépreux qui avait épousé une femme saine. Cette femme, que la lèpre
+n'avait pas encore atteinte, à ce qu'il paraît, fut séparée de son
+mari, et défenses lui furent faites de _converser_ avec lui, sur peine
+d'être mise au pilori et bannie ensuite. On la laissa toutefois habiter
+dans l'intérieur de la ville, mais on lui ordonna de cesser d'y vendre
+des fruits, de peur qu'elle ne communiquât à quelqu'un la contagion de
+la lèpre.
+
+Cet arrêt est très-significatif; il prouve que les règlements
+concernant la lèpre étaient mal observés au quinzième siècle, et que
+les lépreux pouvaient résider hors des léproseries. La conséquence de
+ce relâchement de sévérité devait être le retour de la lèpre et des
+maladies qui en résultaient. En effet, peu d'années avant que le mal
+vénérien eût été signalé en Italie et en France, les ladres avaient
+de nouveau multiplié et ravivé le venin de l'éléphantiasis, et la
+santé publique avait subi une atteinte profonde, par l'intermédiaire
+de la Prostitution, où lépreux et lépreuses osèrent apporter leur
+hideux concours. Par ordonnance du prévôt de Paris, datée du 15 avril
+1488, il fut enjoint «à toutes personnes attaquées du mal abominable,
+très-périlleux et contagieux, de la lèpre, de sortir de Paris avant la
+feste de Pâques et de se retirer dans leurs maladreries aussitost après
+la publication de ladite ordonnance, sur peine de prison pendant un
+mois, au pain et à l'eau; de perdre leurs chevaux, housses, cliquettes
+et barillets, et punition corporelle arbitraire; leur permet néanmoins
+d'envoyer quester pour eux leurs serviteurs et servantes estant
+en santé.» Ces ladres, qui avaient des chevaux et des housses, des
+serviteurs et des servantes en bonne santé, faisaient évidemment une
+effrayante diffusion de la lèpre dans la partie saine de la population
+qu'ils fréquentaient; et cette lèpre sourde, transmise de proche en
+proche par les plaisirs vénériens, corrompait physiquement ce que le
+vice avait gâté de sa souillure morale. Ce n'était déjà plus la lèpre
+proprement dite, c'était la lèpre de l'incontinence et des mauvais
+lieux; c'était une maladie horrible que la Prostitution avait portée
+dans ses flancs et qu'elle réchauffait sans cesse en son sein; c'était
+la _grosse vérole_, que les Français nommèrent dès sa naissance le _mal
+de Naples_, et que les Italiens, par contradiction, appelèrent le _mal
+français_.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+ SOMMAIRE. --Noms scientifiques de la syphilis, _morbus novus_,
+ _pestilentialis scorra_, _pudendagra_, etc. --Ses surnoms
+ populaires. --Les saints qui avaient le privilége de la guérir.
+ --Coïncidence de son apparition en Italie avec l'expédition de
+ Charles VIII. --Quelle est la date précise de cette apparition?
+ --Les médecins et les historiens ne sont pas d'accord. --Traditions
+ relatives à son origine. --Les conjonctions de planètes. --Le vin
+ empoisonné avec du sang de lépreux. --Boucheries de chair humaine.
+ --La bestialité punie par elle-même. --La jument et les singes.
+ --La syphilis d'Europe n'est pas venue d'Amérique. --Les médecins
+ refusent d'abord de traiter cette maladie. --Manardi, Mathiole,
+ Brassavola et Paracelse disent que l'infection vénérienne est née
+ de la lèpre et de la Prostitution.
+
+
+Il nous paraît démontré jusqu'à l'évidence, par le simple rapprochement
+de quelques dates, que la maladie vénérienne n'avait pas attendu
+la découverte de l'Amérique, pour s'introduire en Europe et pour y
+faire de terribles progrès. Cette maladie, comme nous avons cherché
+à le prouver par des faits et par des inductions, existait de toute
+antiquité; mais elle s'était successivement combinée avec d'autres
+maladies, et surtout avec la lèpre, qui lui avait donné une physionomie
+toute nouvelle. Ce fut la Prostitution, qui, dans tous les temps et
+dans tous les pays, servit d'auxiliaire énergique à ce fléau, que la
+police des gouvernements s'appliquait à entourer, pour ainsi dire, d'un
+cordon sanitaire. Quand ce cordon sanitaire fut rompu et tout à fait
+abandonné, le mal prit son essor et retrouva sa puissance dans le sein
+de la Prostitution légale. Voilà comment la lèpre vénérienne éclata
+en même temps, avec la même fureur, en France, en Italie, en Espagne,
+en Allemagne et en Angleterre, au moment où Christophe Colomb était à
+peine de retour du premier voyage qu'il fit à l'île Espagnole. Nous
+n'aurons pas de peine à établir que la _grosse vérole_, ou du moins
+un mal analogue, avait été signalée en Europe dès l'année 1483; que
+ce mal, ou tout autre, de même nature et de même origine, subsistait
+antérieurement aux Antilles et n'y produisait pas les mêmes accidents
+que sous les latitudes tempérées; que l'expédition de Charles VIII en
+Italie concourut peut-être à répandre et à envenimer cette affreuse
+maladie, mais que l'Italie et la France, qui se renvoyaient l'une à
+l'autre la priorité de l'infection, n'eurent rien à s'envier sur ce
+point, et se donnèrent réciproquement ce qu'elles avaient de longue
+date, dans un échange de contagion mutuelle; enfin, que, depuis son
+apparition constatée, la maladie changea souvent de symptômes, de
+caractères et de noms.
+
+Parmi ces noms, qui furent très-multipliés et qui eurent chacun
+une origine locale, il faut distinguer les noms populaires des noms
+scientifiques. Ceux-ci étaient naturellement latins dans tous les
+livres et les _recipe_ (ordonnances) de médecine, mais ils disparurent
+l'un après l'autre, en cédant la place à celui que Fracastor inventa
+pour les besoins de sa fable poétique, dans laquelle le berger Syphile
+est atteint le premier de cette vilaine maladie, parce qu'il avait
+offensé les dieux. La plupart des médecins italiens ou allemands, qui
+écrivirent à la fin du quinzième siècle sur le mal nouveau (_morbus
+novus_) que les guerres d'Italie avaient fait sortir de son obscurité,
+Joseph Grundbeck, Coradin Gilini, Nicolas Leoniceno, Antoine Benivenio,
+Wendelin Hock de Brackenaw, Jacques Cataneo, etc., se servirent de la
+dénomination usuelle de _morbus gallicus_ (mal français). Cependant,
+comme s'ils eussent été peu satisfaits d'admettre dans la langue
+médicale une erreur et une calomnie à la fois, plusieurs d'entre eux
+forgèrent des noms plus dignes de la science et moins éloignés de la
+vérité historique. Joseph Grundbeck, le plus ancien de tous, ajouta au
+surnom de _mala de Frantzos_ la périphrase de _gorre pestilentielle_
+(_pestilentialis scorra_) et la qualification de _mentulagra_ (maladie
+de membre viril); Gaspard Torrella, qui, comme Italien, se piquait de
+savoir latiniser mieux qu'un Allemand, adopta _pudendagra_ (maladie
+des parties honteuses); Wendelin Hock préféra _mentagra_, parce qu'il
+crut reconnaître dans ce prétendu mal français la mentagre ou lèpre
+du menton, décrite par Pline (_Hist. nat._, lib. XXVI, c. 1); Jean
+Antoine Roverel et Jean Almenar se servirent du mot _patursa_, sans que
+la véritable signification de ce mot leur fût connue: ce qui permet de
+supposer que c'était le nom générique de la maladie dans l'Amérique.
+
+Chaque nation se défendait d'avoir engendré cette maladie, en lui
+attribuant le nom de la nation voisine à laquelle l'opinion populaire
+attribuait le principe du mal. Ainsi, les Italiens, les Allemands
+et les Anglais, qui accusaient la France d'avoir été le berceau de
+la _grosse vérole_, l'appelaient _mal français_: _mal francese_,
+_frantzosen_ ou _frantzosichen pocken_, _french pox_; les Français
+s'avisèrent plus tard de se revancher, en l'appelant _mal napolitain_;
+les Flamands et les Hollandais, les Africains et les Maures,
+les Portugais et les Navarrais maudissaient le _mal espagnol_ ou
+_castillan_; mais, en souvenir de cet odieux présent que chaque peuple
+refusait de croire émané de son propre sein, les Orientaux le nommaient
+_mal des chrétiens_; les Asiatiques, _mal des Portugais_; les Persans,
+_mal des Turcs_; les Polonais, _mal des Allemands_, et les Moscovites,
+_mal des Polonais_ (voy. le _Traité_ d'Astruc, _De Morbis venereis_,
+lib. I, cap. 1). Les divers symptômes de la maladie lui imposèrent
+aussi différents noms, qui rappelaient surtout l'état pustuleux ou
+cancéreux de la peau des malades; ainsi, les Espagnols appelaient
+ce mal _las bubas_ ou _buvas_ ou _boas_; les Génois, _lo malo de le
+tavele_; les Toscans, _il malo delle bolle_; les Lombards, _lo malo
+de le brosule_, à cause des pustules ulcéreuses et multicolores qui
+sortaient de toutes les parties du corps chez les individus atteints
+de cette espèce de peste. Les Français la nommèrent _grosse vérole_,
+pour la distinguer de la petite vérole, qu'on avait classée, de temps
+immémorial, parmi les maladies épidémiques, et qui, moins redoutable
+que sa soeur cadette, lui ressemblait cependant par la _variété_ des
+pustules et des ulcérations de la face; de là, son nom générique de
+_vérole_ ou _variole_, formé du latin _varius_ et du vieux mot _vair_,
+qui signifiait une fourrure blanche et grise, et qui s'entendait
+aussi d'un des métaux héraldiques, composé de pièces égales, ayant la
+forme de cloches et disposées symétriquement. On prétend que cette
+disposition des pièces du _vair_ avait quelque analogie d'aspect
+avec la peau bigarrée et crevassée d'un malheureux _variolé_. Enfin,
+on mit en réquisition tous les saints qui passaient pour guérir la
+lèpre, et qu'on invoquait comme tels; on les invoqua aussi contre
+les maux vénériens, et on ne se fit pas scrupule d'appliquer leurs
+noms respectés à ces maux déshonnêtes qu'on plaçait de la sorte sous
+leurs auspices. Il y eut alors entre la lèpre et la grosse vérole une
+confraternité avouée, qui se manifesta par les noms de saints attachés
+indistinctement aux deux maladies, qu'on appela _mal de saint Mein_, de
+_saint Job_, de _saint Sement_, de _saint Roch_, de _saint Évagre_, et
+même de _sainte Reine_, etc. Il suffisait qu'un saint fût réputé comme
+ayant quelque influence pour la guérison des plaies et des ulcères
+malins: les vérolés s'adressaient à lui et se disaient ses malades
+privilégiés.
+
+Les médecins et les historiens, qui ont parlé les premiers de
+l'épidémie vénérienne des dernières années du quinzième siècle, sont à
+peu près d'accord sur ce point, que la maladie ne s'est déclarée avec
+éclat qu'à la suite de l'expédition de Naples; mais ils rapportent
+presque tous à l'année 1494 cette expédition, qui n'eut lieu qu'en
+1495. Cette contradiction de dates ne constitue pourtant pas une erreur
+historique; car, avant Charles IX, l'année commençait à Pâques, selon
+la manière de dresser le calendrier en France. Les écrivains, qui
+ont fait un rapprochement d'époque entre l'invasion de Charles VIII
+en Italie et celle de la _grosse vérole_ en Europe, n'ont pas hésité
+à ranger ces deux faits hétérogènes sous la même année 1494. Suivant
+eux, la maladie vénérienne aurait été signalée dès le commencement de
+cette année-là; mais le roi de France ne fit son entrée à Naples, où
+il trouva cette horrible maladie glorieusement installée avant lui,
+que le 22 février 1495, qui tombait en 1494, puisque la fête de Pâques
+ne devait marquer la nouvelle année qu'au 19 avril. Il faudrait donc,
+pour justifier la date de 1494 enregistrée par les médecins et les
+historiens qui ont voulu préciser le moment où le fléau éclata, il
+faudrait que ce _mal français_ fût né à Naples entre le 22 février
+et le 19 avril 1495. On objectera difficilement que les autorités qui
+fixent à l'année 1494 l'apparition de la maladie ont pu faire erreur
+d'une année; cette erreur n'est pas probable, quand il s'agit d'un
+fait si récent et si remarquable. Ajoutons encore que les premiers
+qui ont établi cette date de 1494, sont Italiens, et que l'année en
+Italie commençait au premier janvier et non à Pâques comme en France.
+Il résulte de ces contradictions, que ç'a été un parti pris chez les
+Italiens d'accuser l'aventureuse expédition des Français en Italie,
+d'un fléau qu'elle développa et aggrava peut-être, mais qu'elle
+n'apporta point avec elle. «Les médecins de notre temps, écrivait en
+1497 Nicolas Leoniceno dans son traité _De Morbo gallico_, n'ont point
+encore donné de véritable nom à cette maladie, mais ils l'appellent
+communément le _mal français_, soit qu'ils prétendent que sa contagion
+a été apportée en Italie par les Français, ou que l'Italie a été
+en même temps attaquée par l'armée française et par cette maladie.»
+Gaspard Torrella, dans son traité _De Dolore in pudendagra_, est plus
+explicite encore: «Cette maladie, dit-il, fut découverte lorsque les
+Français entrèrent à main armée en Italie, et surtout après qu'ils
+se furent emparés du royaume de Naples et qu'ils y eurent séjourné.
+C'est pourquoi les Italiens lui donnèrent le nom de _mal français_,
+s'imaginant qu'il était naturel aux Français.» Jacques Cataneo dans son
+livre _De Morbo gallico_, qui parut en 1505, se borne à rappeler le
+même fait: «L'an 1494 de la Nativité de Notre-Seigneur, au temps que
+Charles VIII, roi de France, s'empara du royaume de Naples, et sous
+le pontificat d'Alexandre VI, on vit naître en Italie une affreuse
+maladie qui n'avait jamais paru dans les siècles précédents et qui
+était inconnue dans le monde entier.» Jean de Vigo fait coïncider
+aussi avec le passage de Charles VIII en Italie l'irruption subite de
+cette maladie, qu'on n'avait jamais vue ou du moins jamais observée
+auparavant.
+
+L'antipathie nationale des Italiens contre leurs vainqueurs ne manqua
+pas de fortifier et de propager cette opinion erronée, qui resta dans
+le peuple avec d'injustes ressentiments. Les Français furent moins
+empressés de se plaindre des vaincus et de répandre la vérité qui les
+justifiait eux-mêmes, en les montrant comme des victimes du mal de
+Naples; car les premiers auteurs français qui ont parlé de ce mal ne
+disent rien de son origine, et n'incriminent pas même les délices de
+Naples conquise par Charles VIII.
+
+Il y eut cependant en Italie et en Allemagne plusieurs hommes de
+l'art et plusieurs historiens plus impartiaux, qui n'hésitèrent pas
+à proclamer l'innocence des Français dans cette affaire, et à se
+rapprocher ainsi d'une vérité que la science et l'histoire ne devaient
+pas envelopper d'un nuage. Les uns infirmèrent la date de 1494
+attribuée à la naissance de la peste vénérienne (_lues venerea_); les
+autres firent remonter beaucoup plus haut son origine ou plutôt ses
+premiers ravages; quelques-uns, moins bien instruits que les autres
+ou peut-être feignant une ignorance calculée à ce sujet, reportèrent
+à l'année 1496 la première invasion de la maladie, qu'ils faisaient
+venir d'Espagne, et, par conséquent, d'Amérique. «L'an de notre
+salut 1496, écrivait Antoine Benivenio en 1507, une nouvelle maladie
+se glissa, non-seulement en Italie, mais encore dans presque toute
+l'Europe. Ce mal, qui venait d'Espagne, s'étant répandu de tous côtés,
+premièrement en Italie, ensuite en France et dans les autres pays de
+l'Europe, attaqua une infinité de personnes.» Voilà le pauvre Charles
+VIII bel et bien innocenté d'une injuste accusation qui le mettait au
+ban de l'Europe maléficiée. Les historiens viennent ici à l'appui de
+la justification des Français. Antoine Coccius Sabellicus, qui savait
+ce que c'était que la grosse vérole puisqu'il l'avait gagnée (voy.
+les _Élogia_ de Paul Jove), dit fermement dans son recueil historique
+publié à Venise en 1502: «Dans le même temps (1496), un nouveau genre
+de maladie commença à se répandre par toute l'Italie, vers la première
+descente que les Français y avaient faite dès l'année précédente
+(1495), et il est probable que c'est par cette raison qu'on la nomma
+le _mal français_, car, comme je vois, on n'est pas sûr d'où est
+venue d'abord cette cruelle maladie qu'aucun siècle n'avait éprouvée
+jusque-là.» Si la date de 1496 avait pu être établie et prouvée, la
+provenance du mal eût été tout naturellement renvoyée à la découverte
+de l'Amérique. Dans tous les cas, la date de 1496 se rapporterait
+évidemment à l'extension rapide et formidable de l'épidémie vénérienne.
+
+Mais, pour les savants qui ne suivaient pas aveuglément la tradition
+populaire, il n'était pas douteux que le mal français et le mal de
+Naples avaient précédé la triomphante expédition de Charles VIII. «Les
+Français, dit judicieusement François Guicciardin dans l'Histoire de
+son temps, ayant été attaqués de cette maladie pendant leur séjour à
+Naples, et s'en retournant ensuite chez eux, la répandirent par toute
+l'Italie; or, cette maladie, absolument nouvelle ou ignorée jusqu'à
+nos jours dans notre continent, excepté peut-être dans les régions les
+plus reculées, a sévi si horriblement durant plusieurs années, qu'elle
+semble devoir être transmise à la postérité comme une des calamités les
+plus funestes.» Guicciardin était dans le vrai, en attribuant seulement
+à l'armée du roi de France la propagation du mal par toute l'Italie.
+Il est clair que ce mal hideux avait pris racine à Naples, avant
+l'arrivée des Français. Ulrich de Hutten, docte écrivain allemand qui
+avait fait lui-même une triste expérience de la contagion vénérienne,
+assigne à ses commencements la date de 1493, qu'il ne pouvait apprécier
+que par ouï-dire, puisqu'il rédigeait à Mayence en 1519 son livre
+intitulé _De morbi gallici curatione_: «L'an 1493 ou environ, de la
+naissance de Jésus-Christ, dit-il, un mal très-pernicieux commença
+à se faire sentir, non pas en France, mais premièrement à Naples.
+Le nom de cette maladie vient de ce qu'elle commença à paraître dans
+l'armée des Français qui faisaient la guerre dans ce pays-là sous le
+commandement de leur roi Charles.» Puis, il ajoute cette intéressante
+particularité qui nous explique comment on n'est pas d'accord sur la
+date précise de l'invasion du mal: «On n'en parla point pendant deux
+années entières, à compter du temps qu'il avait commencé.» Ulrich de
+Hutten partageait l'opinion des praticiens allemands qui regardaient
+la maladie comme bien antérieure à la conquête de Naples par les
+Français; ainsi, Wendelin Hock de Brackenaw, qui avait fait ses études
+médicales à l'université de Bologne, répète bien ce qu'il avait entendu
+dire en Italie sur l'époque primitive du mal de Naples: «Depuis l'an
+1494 jusqu'à la présente année 1502, dit-il, une certaine maladie
+contagieuse, qu'on nomme le _mal français_, a fait assez de ravages;»
+mais, ailleurs, dans le même ouvrage, il déclare ce que savaient à
+cet égard tous ses confrères d'Allemagne: «Ce mal, dit-il, qui avait
+commencé, pour parler juste, dès l'an 1483 de Notre-Seigneur,» par
+suite des conjonctions de plusieurs planètes, au mois d'octobre de
+cette année-là, annonçait «la corruption du sang et de la bile, et la
+confusion de toutes les humeurs, ainsi que l'abondance de l'humeur
+mélancolique tant dans les hommes que dans les femmes.» Les plus
+habiles médecins allemands, Laurent Phrisius, Jean Benoist, etc.,
+se rangèrent du côté de ce système, et voulurent voir la cause de
+la maladie dans les révolutions planétaires et dans les désordres
+atmosphériques de l'année 1483.
+
+Ce ne fut pas la seule cause ni la plus invraisemblable que supposèrent
+les historiens; ils se firent, en général, les échos du vulgaire qui a
+toujours, en Italie surtout, une histoire prête, pour créer une origine
+merveilleuse à tout ce qu'il ne comprend pas. Le _mal français_, plus
+que toute autre chose, exerça l'imagination des Napolitains et se prêta
+naturellement aux inventions les plus bizarres, à travers lesquelles
+pourtant il ne serait pas impossible de découvrir quelque fait réel,
+enveloppé de fables ridicules. Gabriel Fallope, qui écrivait longtemps
+après l'événement qu'il rapporte (1560), soutient que, dans le cours de
+la première guerre de Naples, une garnison espagnole qui défendait le
+passage abandonna la nuit les retranchements confiés à sa garde, après
+avoir empoisonné les puits et conseillé aux boulangers italiens de
+mêler du plâtre et de la chaux à la farine avec laquelle ils feraient
+du pain pour l'armée française. Ce plâtre et l'eau empoisonnée auraient
+produit l'infection vénérienne, selon le récit de Gabriel Fallope.
+André Coesalpini d'Arezzo, qui fut médecin de Clément VIII, prétend que
+l'empoisonnement des Français fut exécuté avec d'autres procédés, et il
+assure que des témoins oculaires lui avaient raconté le fait: «Après la
+prise de Naples, les Français assiégèrent la petite ville de Somma, qui
+avait une garnison d'Espagnols; ceux-ci sortirent de la place pendant
+la nuit, en laissant à la disposition des assiégeants plusieurs tonnes
+d'excellent vin du Vésuve, où l'on avait mêlé du sang fourni par les
+lépreux de l'hôpital Saint-Lazare. Les Français entrèrent dans la ville
+sans coup férir, et s'enivrèrent avec ce vin empoisonné; ils furent
+aussitôt très-malades, et les symptômes de leur maladie ressemblaient
+à ceux de la lèpre.» On peut déjà entrevoir la vérité sous les voiles
+qui la couvrent ici d'une manière assez transparente. Viennent ensuite
+d'autres traditions qui s'exagèrent et renchérissent l'une sur l'autre
+en s'écartant toujours davantage de l'opinion la plus répandue et la
+moins déraisonnable. Fioravanti, dans ses _Capricci medicinali_ qu'il
+publia en 1564, raconte une singulière histoire qu'il disait tenir
+d'un certain Pascal Gibilotto de Naples, encore vivant à l'époque où il
+écrivait, et garant des faits qu'il révélait le premier. Pendant cette
+expédition de Naples, qui est partout complice de la maladie qu'elle
+vit commencer, les vivandiers napolitains, qui approvisionnaient
+les deux armées, manquèrent de bétail, et eurent l'infernale idée
+d'employer la chair des morts en guise de viande de boeuf ou de mouton;
+ceux qui mangèrent de la chair humaine, que la mort et la corruption
+avaient empoisonnée, furent bientôt attaqués d'une maladie qui n'était
+autre que la syphilis. Fioravanti ne dit pas quel fut le théâtre de
+ces épouvantables scènes d'anthropophagie; mais comme il place dans
+son récit les Espagnols en présence des Français, il faut croire que
+ce fait isolé aurait eu lieu durant le siége de quelque petite ville
+de la Calabre occupée par une garnison espagnole. On sait que toute
+chair corrompue est capable de produire l'effet d'un empoisonnement,
+mais il n'y a pas possibilité de croire, avec Fioravanti, que des
+animaux nourris de la chair des animaux de même espèce soient exposés
+à gagner par là une maladie analogue au mal de Naples. C'était un
+préjugé enraciné au moyen âge, qui voulait que l'usage de la chair
+humaine causât des maladies aiguës, épidémiques et pestilentielles.
+L'illustre philosophe François Bacon, baron de Verulam, tout bon
+physicien qu'il était, n'a point balancé à répéter dans son Histoire
+naturelle l'horrible récit de Fioravanti: «Les Français, dit-il, de qui
+le mal de Naples a reçu son nom, rapportent qu'il y avait au siége de
+Naples des coquins de marchands qui, au lieu de thons, vendaient de la
+chair d'hommes tués récemment dans la Mauritanie, et qu'on attribuait
+l'origine de la maladie à un si horrible aliment. La chose paraît
+assez vraisemblable, ajoute l'auteur de tant de lumineux traités sur
+les sciences, car les cannibales des rades occidentales, qui vivent de
+chair humaine, sont fort sujets à la vérole.»
+
+Trouver dans l'anthropophagie l'origine du mal de Naples, ce n'était
+point encore attacher assez d'horreur aux causes de ce mal hideux,
+qu'on s'accordait à considérer comme un fruit monstrueux du péché
+mortel. Deux savants médecins du seizième siècle, qui n'avaient observé
+pourtant que les effets décroissants de cette terrible contagion,
+lui jetèrent, pour ainsi dire, la dernière pierre, en essayant de
+démontrer, avec plus de raison que de succès, qu'il fallait peut-être
+attribuer le mal vénérien à la sodomie et à la bestialité: «Un saint
+laïque, dit Jean-Baptiste van Helmont dans son _Tumulus pestis_,
+tâchant de deviner pourquoi la vérole avait paru au siècle passé et non
+auparavant, fut ravi en esprit et eut une vision d'une jument rongée du
+farcin, d'où il soupçonna qu'au siége de Naples, où cette maladie parut
+pour la première fois, quelque homme avait eu un commerce abominable
+avec une bête de cette espèce attaquée du même mal, et qu'ensuite,
+par un effet de la justice divine, il avait malheureusement infecté le
+genre humain.»
+
+Plus tard, en 1706, un médecin anglais, Jean Linder, ne craignit pas,
+en cherchant à démêler les causes secrètes de la syphilis américaine,
+d'avancer que «cette maladie provenait de la sodomie exercée entre
+des hommes et de gros singes, dit-il, qui sont les satyres des
+anciens.» Il est important de constater que, dans tous les récits et
+les observations des médecins qui étudièrent les premiers le mal de
+Naples, soit en Italie, soit en France, soit en Allemagne, on ne fait
+nullement mention de la maladie que Christophe Colomb aurait rapportée
+des Antilles, et qui, en tout cas, ne pouvait gagner de vitesse un
+mal analogue né et acclimaté en Europe avant que la découverte de
+l'Amérique eût porté ses fruits amers. Christophe Colomb, revenant de
+l'île Espagnole qu'il avait habitée pendant un mois à peine, aborda au
+port de Palos en Portugal, le 13 janvier 1493, avec quatre-vingt-deux
+matelots ou soldats et neuf Indiens qu'il ramenait avec lui. La santé
+de son équipage pouvait être en mauvais état, mais les historiens n'en
+parlent pas; et l'on sait seulement qu'il se rendit à Barcelone avec
+quelques-uns de ses compagnons de voyage, pour rendre compte de sa
+navigation à Ferdinand le Catholique et à Isabelle d'Aragon. «La ville
+de Barcelone, dit Roderic Diaz dans son traité _Contra las bubas_,
+fut bientôt infectée de la vérole, qui y fit des progrès étonnants.»
+Le 25 septembre de la même année, Christophe Colomb repartait avec
+quinze vaisseaux chargés de quinze cents soldats et d'un grand nombre
+de matelots et d'artisans; quatorze de ces vaisseaux revinrent en
+Espagne l'année suivante, pendant laquelle Barthélemy Colomb, frère
+de Christophe, partit avec trois vaisseaux qui ramenèrent en Espagne,
+vers la fin de 1494, Pierre Margarit, gentilhomme catalan, gravement
+atteint de la syphilis. Probablement, il n'était pas le seul qui se
+trouvât malade de la même maladie; mais le journal du bord n'en cite
+pas d'autre. L'année 1495 multiplia les rapports maritimes entre les
+Antilles et l'Espagne. Aussi, lorsque Christophe Colomb, accusé de
+crimes imaginaires, retournait chargé de chaînes dans le vieux monde,
+le navire où il était prisonnier transportait avec lui deux cents
+soldats attaqués de la vérole américaine. Ces deux cents pestiférés
+débarquèrent à Cadix, le 10 juin 1496. Neuf mois après, le parlement de
+Paris publiait déjà une ordonnance relative aux malades de la _grosse
+vérole_.
+
+On pourrait, sans tomber dans un excès de paradoxe, soutenir que c'est
+l'Europe qui a doté l'Amérique d'une maladie à laquelle le climat
+des Antilles convenait mieux que celui de Naples; on pourrait mettre
+en avant d'assez bonnes raisons pour démontrer que les aventuriers
+espagnols qui avaient pris du service dans l'armée du roi de Naples
+retournèrent dans leur patrie gâtés par la contagion vénérienne, et
+s'embarquèrent pour les Antilles, sans avoir été guéris. On sait quelle
+terrible influence a toujours eue le changement d'air et d'habitudes
+sur cette maladie inexplicable, que la chaleur endort et que le froid
+réveille avec un surcroît de fureur. Enfin, il restera probable,
+sinon avéré, que le mal vénérien, tel qu'il éclata en Europe vers
+1494, n'était qu'un infâme produit de la lèpre et de la débauche.
+Tous les médecins reconnurent très-tard que le mal n'était peut-être
+pas aussi nouveau qu'on l'avait cru d'abord, et ils jugèrent que la
+lèpre, et surtout l'éléphantiasis, avait plus d'une similitude avec
+cette affection virulente qui s'entourait de symptômes inusités,
+mais dont le principe ne variait pas. La voix populaire parlait assez
+haut d'ailleurs, pour que la médecine l'entendît. On doit s'étonner
+de ce que les plus hardis fondateurs de la science se soient bornés
+à répéter les bruits qui circulaient sur les origines syphilitiques,
+sans en déduire tout un système qu'il eût été facile d'appuyer sur
+des preuves et sur des expériences. Mais, dans les premiers temps de
+cette épidémie, qu'on regardait comme une plaie envoyée du ciel et
+odieuse à la nature (ce sont les termes dont se sert Joseph Grundbeck,
+qui fit le plus ancien traité qu'on possède sur cette matière), les
+médecins et les chirurgiens se tenaient à l'écart et refusaient de
+soigner les malades qui réclamaient des secours: «Les savants, dit
+Gaspard Torrella, évitaient de traiter cette maladie, étant persuadés
+qu'ils n'y entendaient rien eux-mêmes. C'est pourquoi les vendeurs de
+drogues, les herboristes, les coureurs et les charlatans se donnent
+encore aujourd'hui pour être ceux qui la guérissent véritablement
+et parfaitement.» Ulrich de Hutten s'exprime avec plus de vivacité
+encore, en avouant que le mal fut abandonné à lui-même et à ses forces
+mystérieuses, avant que la médecine et la chirurgie eussent repris
+courage: «Les médecins, dit-il, effrayés de ce mal, non-seulement se
+gardèrent bien de s'approcher de ceux qui en étaient attaqués, mais ils
+en fuyaient même la vue, comme de la maladie la plus désespérée....
+Enfin, dans cette consternation des médecins, les chirurgiens
+s'ingérèrent à mettre la main à un traitement si difficile.» Ces
+circonstances expliquent suffisamment pourquoi les premières périodes
+de la lèpre vénérienne sont demeurées si obscures et si mal étudiées
+dans tous les pays où ce mal apparut presque à la fois.
+
+On tenait pourtant la clef de l'énigme, et il n'aurait fallu que
+consulter les traditions des Cours des Miracles et des lieux de
+débauche, pour apprendre de quelle façon s'engendrait et se décuplait,
+sous l'influence de la Prostitution, le monstre, le Protée de la
+syphilis. La vérité scientifique se trouvait sans doute renfermée dans
+ces anecdotes, que de grands médecins ne dédaignèrent pas de ramasser
+parmi les carrefours où elles avaient traîné. Jean Manardi, de Ferrare,
+dans une lettre adressée vers 1525 à Michel Santanna, chirurgien qui se
+mêlait de traiter les vénériens, lui dit que l'opinion la plus ancienne
+et la mieux établie place le commencement de la vérole à l'époque où
+Charles VIII se préparait à la guerre d'Italie (vers 1493): «Cette
+maladie, dit-il, éclata d'abord à Valence en Espagne, par le fait
+d'une fameuse courtisane qui, pour le prix de cinquante écus d'or,
+accorda ses faveurs à un chevalier qui était lépreux; cette femme,
+ayant été gâtée, gâta à son tour les jeunes gens qui la voyaient, et
+dont plus de quatre cents furent infectés en peu de temps. Quelques-uns
+d'eux ayant suivi le roi Charles en Italie, y portèrent celle cruelle
+maladie.» Manardi se borne à rapporter le fait, de même que le savant
+médecin naturaliste Pierre-André Mathiole, qui ne fait que changer les
+personnages et le lieu de la scène: «Quelques-uns, dit-il, ont écrit
+que les Français avaient gagné ce mal par un commerce impur avec des
+femmes lépreuses, lorsqu'ils traversaient une montagne d'Italie (voy.
+son traité _De Morbo gallico_).» L'identité de la syphilis avec la
+lèpre était clairement indiquée dans ces simples réminiscences du bon
+sens populaire; mais les hommes de l'art les recueillaient, en fermant
+les yeux devant ces renseignements lumineux qui leur montraient la
+route. Un autre médecin de Ferrare, Antoine Musa Brassavola, admettait
+probablement la préexistence des maux vénériens et du virus qui les
+communique, quand il raconte le fait suivant, dans son livre sur le
+_Mal français_: «Au camp des Français devant Naples, dit-il, il y
+avait une courtisane très-fameuse et très-belle, qui avait un ulcère
+sordide à l'orifice de la matrice. Les hommes qui avaient commerce
+avec elle, contractaient une affection maligne qui ulcérait le membre
+viril. Plusieurs hommes furent bientôt infectés, et ensuite beaucoup
+de femmes, ayant habité avec ces hommes, gagnèrent aussi le mal, dont
+elles firent à leur tour présent à d'autres hommes.» Ainsi, selon
+Antoine Musa Brassavola, le mal de Naples n'était qu'une complication
+accidentelle du mal vénérien qui aurait existé isolément chez quelques
+individus, avant d'être épidémique et d'avoir acquis sa prodigieuse
+activité.
+
+Enfin, un des plus grands hommes qui aient porté le flambeau dans les
+ténèbres de l'art médical, Théophraste Paracelse, décréta toute une
+doctrine nouvelle au sujet des maladies vénériennes, quand il proclama
+leur affinité avec la lèpre, dans sa _Grande Chirurgie_ (liv. I, ch.
+7): «La vérole, dit-il avec cette conviction que le génie peut seul
+donner, a pris son origine dans le commerce impur d'un Français lépreux
+avec une courtisane qui avait des bubons vénériens, laquelle infecta
+ensuite tous ceux qui eurent affaire à elle. C'est ainsi, continue cet
+habile et audacieux observateur, c'est ainsi que la vérole provenue
+de la lèpre et du bubon vénérien, à peu près comme la race des mulets
+est sortie de l'accouplement d'un cheval et d'une ânesse, se répandit
+par contagion dans tout l'univers.» Il y a, dans ce passage de la
+_Grande Chirurgie_, plus de logique et plus de science que dans tous
+les écrits des quinzième et seizième siècles, concernant la maladie
+vénérienne, dont aucun médecin n'avait deviné la véritable origine.
+Paracelse considérait donc la vérole de 1494 comme un genre nouveau
+dans l'antique famille des maladies vénériennes.
+
+
+FIN DU TOME QUATRIÈME.
+
+[Illustration:
+ A. Cabasson del.
+ Drouart Imp.
+ A. Leroy Scul.
+
+ COUTUME DU BERRY (XVe Siècle)
+]
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+ DU QUATRIÈME VOLUME.
+
+
+ _FRANCE._
+
+
+ CHAPITRE VIII. Page 7
+
+ SOMMAIRE. --Le roi des ribauds. --Recherches sur les prérogatives,
+ le rang et la charge de cet officier de la maison royale.
+ --Définition de ses attributions. --Analogie des _ministeriales
+ palatini_ de Charlemagne, avec les rois des ribauds. --Attributions
+ des _ministeriales palatini_. --_Ribaldus_ ou _ribaud_.
+ --Philippe-Auguste organise les ribauds en corps de troupes
+ soldées. --Témoignages de bravoure et d'intrépidité de ces hordes
+ pillardes et débauchées. --Le _roi des ribauds_. --Avantages
+ honorifiques et lucratifs de cette charge. --_Nu comme un ribaud._
+ --Diminution successive d'importance de la _royauté_ des ribauds.
+ --La _ribaudie_. --Appréciation de la charge du roi des ribauds
+ dans l'intérieur de la maison du roi. --Recherches sur les gages
+ du roi des ribauds. --Crasse Joë, roi des ribauds de Philippe
+ le Long. --Jean Guérin, roi des ribauds du duc de Normandie et
+ d'Aquitaine, fils de Charles V. --Droits d'exécution et d'aubaine
+ du roi des ribauds sur certains patients. --Jean Boulart et
+ Pernette la Basmette. --Le roi des ribauds devait être un fidèle
+ et incorruptible défenseur de la personne du roi. --Coquelet.
+ --Preuves de dévouement de Jean Talleran, seigneur de Grignaux,
+ roi des ribauds de François Ier. --Redevance hebdomadaire des
+ _vassales_ du roi des ribauds. --Dernière transformation de
+ l'office du roi des ribauds à la cour de France. --Les _dames
+ des filles de joie suivant la cour_. --Olive Sainte. --Cécile de
+ Viefville. --Des _rois des ribauds_ relevant de celui de l'hôtel
+ du roi. --Colin-Boule, roi des ribauds de Philippe le Bon, duc de
+ Bourgogne. --Le curé de Notre-Dame d'Abbeville, _roi des ribauds_.
+ --Balderic, roi des ribauds de Henri II, roi d'Angleterre et duc
+ de Normandie. --Attributions des rois des ribauds des villes de
+ province. --Antoine de Sagiac, commissaire du roi des ribauds de
+ Mâcon, et Colette, femme de Pierre Talon.
+
+
+ CHAPITRE IX. Page 37
+
+ SOMMAIRE. --État de la Prostitution, après l'ordonnance de 1254.
+ --Institution de la police des moeurs. --Les _confrairies_ des
+ filles publiques. --Ordonnance de 1256. --Assimilation des tavernes
+ aux _bordeaux_. --Les taverniers. --Organisation des filles
+ publiques par Louis IX. --Les juifs. --Ordonnances somptuaires
+ concernant les femmes de mauvaise vie. --Statuts des barbiers.
+ --Les baigneurs-étuvistes. --Statuts des bouchers. --Mort de
+ saint Louis. --Philippe le Hardi. --Ordonnance de 1272. --Les
+ _aiguillettes_ et les _ceintures dorées_. --L'_enseigne_ des filles
+ publiques de Toulouse. --_Bonne renommée vaut mieux que ceinture
+ dorée._ --_Courir l'aiguillette_ et _courir le guilledou_. --Les
+ trois brus de Philippe le Bel. --La tour de Nesle. --Philippe et
+ Gautier de Launay. --Jean Buridan. --L'_âne de Buridan_. --État des
+ moeurs après les croisades. --_Hic_ et _hoc_. --Les Templiers.
+
+
+ CHAPITRE X. Page 65
+
+ SOMMAIRE. --Les mauvais lieux de Paris. --Topographie de la
+ Prostitution parisienne au moyen âge. --La rue _de la Plâtrière_.
+ --La rue _du Puon_. --La rue _des Cordèles_. --La _petite
+ ruellette de Saint-Sevrin_. --La rue _de l'Ospital_. --La
+ rue _Saint-Syphorien_. --La rue _de la Chaveterie_. --La rue
+ _Saint-Hilaire_. --Le _clos Burniau_. --La rue _du Noyer_. --La
+ rue _du Bon-Puits_. --La rue _de l'École_. --La rue _Cocatrix_.
+ --La rue _Charoui_. --La _ruelle Sainte-Croix_. --La rue
+ _Gervese-Laurens_. --La rue _du Marmouset_. --La rue _de Chevez_.
+ --Le _Val d'amour_. --La rue _Saint-Denis de la Chartre_. --La rue
+ _des Lavandières_. --La _place aux Pourceaux_. --La rue _Béthisy_.
+ --La rue _de l'Arbre-Sec_. --La rue _de Maître-Huré_. --La rue
+ _Biaubourc_, etc.
+
+
+ CHAPITRE XI. Page 91
+
+ SOMMAIRE. --Le cabaret du _Char doré_. --La rue de Glatigny.
+ --La rue du _Fumier_. --La rue d'_Enfer_. --La cour _Ferry_. --La
+ maison de Cocatrix. --Le _Caignard_. --Les voûtes de la Calandre
+ et du Marché-Palu. --L'île _de Gourdaine_. --Le _Terrain_ ou _la
+ Motte aux Papelards_. --Les faubourgs. --Le _Champ Gaillard_.
+ --Les quatre tavernes _méritoires_. --Le _Château-de-Paille_.
+ --La taverne de la Mule. --Les _lupanaires_ de l'Université.
+ --Le _Champ-d'Albiac_. --La rue _Gracieuse_. --Les Champs de la
+ _Boucherie_, _Petit_ et de l'_Allouette_. --La rue de l'_Aronde_.
+ --La rue _Gît-le-Coeur_. --La rue _Sac-à-Lie_. --La rue _Bordet_.
+ --Les Cours des Miracles. --Etc., etc.
+
+
+ CHAPITRE XII. Page 119
+
+ SOMMAIRE. --Le Livre de la Taille de Paris. --Le roi des ribauds
+ _de la royne Marie_. --Ysabiau _l'Espinète_. --Jehanne _la
+ Normande_. --Edeline _l'Enragiée_. --Aaliz _la Bernée_. --Aaliz
+ _la Morelle_. --_La Baillie_ et _la Perronnelle-aux-chiens_.
+ --Perronèle _de Sirènes_. --Anès _l'Alellète_. --Jehanne _la
+ Meigrète_. --Marguerite _la Galaise_. --Geneviève _la Bien-Fêtée_.
+ --Jehanne _la Grant_. --Ysabiau _la Camuse_. --Maheut _la
+ Lombarde_. --Marguerite _la Brete_. --Ysabiau _la Clopine_. --Anès
+ _la Pagesse_. --Juliot _la Béguine_. --Jehanne _la Bourgoingne_.
+ --Maheut _la Normande_. --Gile _la Boiteuse_. --Mabile _l'Escote_.
+ --Agnès _aux blanches mains_. --Jehanette _la Popine_. --Ameline
+ _la Petite_. --Ameline _la Grasse_. --Marie _la Noire_. --Anès _la
+ Grosse_. --Jehanne _la Sage_, etc., etc.
+
+
+ CHAPITRE XIII. Page 147
+
+ SOMMAIRE. --Ordonnances somptuaires de Philippe-Auguste.
+ --Législation des rois de France contre la _dissolution_ et
+ la _superfluité_ des habillements. --Les _reines de ribaudie_.
+ --Défenses des prévôts de Paris et arrêts du parlement. --Arrêt
+ du 26 juin 1420. --Ordonnance du roi Henri VI, roi d'Angleterre.
+ --Arrêt du parlement du 17 avril 1426, prohibant les _ornements que
+ portent les damoiselles_. --Les _reines et princesses d'amour_.
+ --L'_Ordinaire de Paris_. --Jehannette, veuve de Pierre Michel,
+ Jehannette la Neufville et Jehannette la Fleurie. --Les ceintures
+ d'argent. --Inventaires des défroques de Marguerite, femme de
+ Pierre de Rains, et de damoiselle Laurence de Villers, femme
+ amoureuse. --Jehanne la Paillarde et Agnès la Petite. --Ordonnance
+ de Henri II. --Jehanneton du Buisson. --De ceux et celles qui
+ vivaient du produit du _maquerellage_, tenaient _bordiaux_,
+ louaient _bouticles au péché_, ou gouvernaient _clapier_ de filles
+ publiques. --Le _marché aux Pourceaux_. --Supplice des _gueuses_.
+
+
+ CHAPITRE XIV. Page 177
+
+ SOMMAIRE. --État de la Prostitution légale dans les provinces de
+ l'ancienne France. --_Coutumes du Beauvoisis._ --La Prostitution
+ dans le duché d'Orléans. --Le _Livre de jostice et de plet_.
+ --Les provinces du Nord. --Organisation de la débauche publique
+ à Toulouse, Montpellier, Narbonne, etc. --Coutume de Bayonne.
+ --Coutume de Marseille. --Coutume du comté de Montfort, de Rodez,
+ de Nîmes, de Beaucaire, etc. --Les femmes _légères_ de Bagnols
+ et de Saint-Saturnin. --Bordeaux. --Supplice de l'_accabussade_.
+ --Marseille. --Sisteron. --Avignon. --Lyon. --Genève. --Coutumes
+ diverses. --Les _Lombards_ et les prostituées. --Troyes, Amiens,
+ Laon, Meaux, etc. --Rues _sans chef_, affectées à la Prostitution
+ légale.
+
+
+ CHAPITRE XV. Page 203
+
+ SOMMAIRE. --Provinces centrales de la France. --La Champagne. --La
+ Touraine. --Le Berry. --Le Bourbonnais. --Le Poitou. --L'Orléanais.
+ --Les femmes mariées de Montluçon assimilées aux prostituées.
+ --L'_Adveu_ de la terre du Breuil. --Servitudes bouffonnes et
+ facétieuses. --La _chaussée de l'étang de Souloire_. --Le seigneur
+ de Poizay et les _denrées_ des filles amoureuses. --Le roi de
+ France et les ribaudes de Verneuil. --Les _femmes folles_ de
+ Provins, etc., etc.
+
+
+ CHAPITRE XVI. Page 235
+
+ SOMMAIRE. --Influence des moeurs et des usages de l'Italie sur la
+ Provence et le Languedoc au moyen âge. --La _Grant-Abbaye_ de
+ la rue de Comenge, à Toulouse. --_Enseigne_ des pensionnaires
+ de la _Grant-Abbaye_. --Le quartier des Croses. --La maison du
+ _Châtel-Vert_. --Vicissitudes de la Prostitution légale à Toulouse
+ jusqu'à la fin du seizième siècle. --_Hospice_ de la Prostitution
+ légale à Montpellier. --Les entrepreneurs du _Bourdeau_ de
+ Montpellier. --Clare Panais. --Guillaume de la Croix et les deux
+ fils de Clare Panais. --La _maison_ de Paullet Dandréa. --Le
+ _bourdeou_ privilégié d'Avignon. --_Statuts_ de Jeanne de Naples.
+ --De la Prostitution à Avignon antérieurement aux statuts de 1347.
+ --Etc., etc.
+
+
+ CHAPITRE XVII. Page 267
+
+ SOMMAIRE. --La Prostitution légale et la Prostitution libre. --De
+ l'influence de la Chevalerie sur l'honnêteté publique. --L'_Enfant
+ d'honneur_ de la _Dame des Belles-Cousines_. --Le vrai chevalier,
+ _destructeur de la corruption_. --L'envoi de la _Camise_. --Le
+ châtelain de Coucy et la dame de Fayel. --_Principalia amoris
+ præcepta_ de maître André, chapelain de Louis VII. --Les _Cours
+ d'amour_ et les _Parlements de gentillesse_. --La jurisprudence
+ amoureuse. --Arrêts d'amour. --Le _maire des Bois-Verts_, le
+ _baillif de Joye_, le _viguier d'amours_, etc. --Les Jongleurs.
+ --Etc., etc.
+
+
+ CHAPITRE XVIII. Page 299
+
+ SOMMAIRE. --Les moeurs publiques et privées à partir du onzième
+ siècle. --Jean _Flore_, évêque d'Orléans. --Le _Goliath_ de la
+ Prostitution. --Excentricités licencieuses du duc d'Aquitaine.
+ --Les Croisades et les Croisés. --Les trois cents femmes franques.
+ --Les concubines de l'_ost_ du roi. --L'_arrière-garde_ des armées
+ en campagne. --Les mille prostituées du capitaine Garnier. --Jeanne
+ d'Arc à Sancerre. --Ordonnance de cette héroïne contre les ribaudes
+ de la milice. --Comment la chevalerie entendait l'hospitalité.
+ --Décadence des moeurs chevaleresques. --Abominations du règne
+ de Charles VI. --Anne Piedeleu. --Indulgence d'Ambroise de Loré,
+ prévôt de Paris, pour les prostituées, etc.
+
+
+ CHAPITRE XIX. Page 331
+
+ SOMMAIRE. --Apparition des maladies vénériennes en France.
+ --Origine de la syphilis ou _mal français_. --Ses progrès
+ effrayants vers la fin du quinzième siècle. --Marche du
+ mal vénérien à travers le moyen âge. --Ses noms différents.
+ --L'éléphantiasis et les autres dégénérescences de la lèpre.
+ --La mentagre et les dartres sordides. --_Lues inquinaria_ ou
+ _inguinaria_. --Pèlerinages dans les lieux saints. --L'église de
+ Notre-Dame de Paris. --Le _feu sacré_. --Vice des Normands. --Le
+ _mal des ardents_. --Ses ravages effrayants. --Le _mal de saint
+ Main_ et le _feu de saint Antoine_. --Invocations à saint Marcel
+ et à sainte Geneviève. --La syphilis du quinzième siècle. --Les
+ lépreux et les léproseries. --Les croisés et la _mésellerie_.
+ --Rigoureuse police de salubrité, à laquelle on soumit les
+ lépreux. --Du caractère le plus général de la lèpre, d'après Guy de
+ Chauliac, Laurent Joubert, Théodoric, Jean de Gaddesden, etc., etc.
+
+
+ CHAPITRE XX. Page 363
+
+ SOMMAIRE. --Noms scientifiques de la syphilis, _morbus novus_,
+ _pestilentialis scorra_, _pudendagra_, etc. --Ses surnoms
+ populaires. --Les saints qui avaient le privilége de la guérir.
+ --Coïncidence de son apparition en Italie avec l'expédition de
+ Charles VIII. --Quelle est la date précise de cette apparition?
+ --Les médecins et les historiens ne sont pas d'accord. --Traditions
+ relatives à son origine. --Les conjonctions de planètes. --Le vin
+ empoisonné avec du sang de lépreux. --Boucheries de chair humaine.
+ --La bestialité punie par elle-même. --La jument et les singes.
+ --La syphilis d'Europe n'est pas venue d'Amérique. --Les médecins
+ refusent d'abord de traiter cette maladie. --Manardi, Mathiole,
+ Brassavola et Paracelse disent que l'infection vénérienne est née
+ de la lèpre et de la Prostitution.
+
+
+ FIN DE LA TABLE.
+
+
+Note de transcription détaillée:
+
+En plus des corrections des erreurs clairement introduites par le
+typographe, les erreurs suivantes ont été corrigées:
+
+ p. 7 et 385, «François 1er» harmonisé en «François Ier»,
+ p. 7, «des» corrigé en «de» («seigneur de Grignaux»),
+ p. 71, «ia» corrigé en «i a» («Dame i a»),
+ p. 111, suppression d'une virgule après «Les propriétaires lésés»
+ comme dans les éditions suivantes du livre,
+ p. 116, «archéologique» corrigé en «archéologie»
+ («archéologie pornographique»),
+ p. 132, «envahissemens» corrigé en «envahissements»
+ («aux envahissements de la Prostitution»),
+ p. 138, suppression d'une virgule après
+ «cette espèce de femmes s'éloignait»,
+ p. 177 et 299, «Sommaire:» harmonisé en «Sommaire.»,
+ p. 205, «tuum» corrigé en «suum» («maritum suum verberante»),
+ p. 258, «bayouno» corrigé en «baylouno» («lous samdès la baylouno»),
+ p. 331, «solides» corrigé en «sordides» («les dartres sordides»),
+ p. 331 et 351, «Gaddesen» corrigé en «Gaddesden»
+ («Jean de Gaddesden»),
+ p. 358, «Delamarre» corrigé en «Delamare».
+
+Quand il subsistait un doute sur l'orthographe ou l'accentuation
+de l'époque, celle-ci n'a pas été corrigée: Champ Gaillard /
+Champ-Gaillard, maquerelage / maquerellage, Bois-Verts / bois verts,
+Colin-Boule / Colinboule, ...
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la prostitution chez tous
+les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 4/6, by Pierre Dufour
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43772 ***
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-peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 4/6, by Pierre Dufour
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-
-Title: Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 4/6
-
-Author: Pierre Dufour
-
-Release Date: September 20, 2013 [EBook #43772]
-
-Language: French
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-Character set encoding: ISO-8859-1
-
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-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel, Bibimbop, Guy de Montpellier
-and the Online Distributed Proofreading Team at
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-images of public domain material from the Google Print
-project.)
-
-
-
-
-
-
-
-
-
- Note de transcription:
-
- Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
- corrigées. Il y a une note plus détaillée à la fin de ce livre.
-
-
-
-
- HISTOIRE
- DE LA
- PROSTITUTION
- CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE
- DEPUIS
- L'ANTIQUITÉ LA PLUS RECULÉE JUSQU'A NOS JOURS,
-
- PAR
-
- PIERRE DUFOUR,
- Membre de plusieurs Académies et Sociétés savantes françaises et
- étrangères.
-
- ÉDITION ILLUSTRÉE
- Par 20 belles gravures sur acier,
- exécutées par les Artistes les plus éminents.
-
- TOME QUATRIÈME
-
- PARIS.--1853.
-
- SERÉ, ÉDITEUR, RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 52;
- ET CHEZ MARTINON, RUE DE GRENELLE-SAINT-HONORÉ, 14.
-
- TYPOGRAPHIE PLON FRÈRES,
- RUE DE VAUGIRARD, 36, A PARIS.
-
-
-
-
- HISTOIRE
- DE LA
- PROSTITUTION
- CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE
- DEPUIS
- L'ANTIQUITÉ LA PLUS RECULÉE JUSQU'A NOS JOURS,
-
- PAR
-
- PIERRE DUFOUR,
- Membre de plusieurs Académies et Sociétés savantes françaises et
- étrangères.
-
- TOME QUATRIÈME.
-
- PARIS--1852
-
- SERÉ, ÉDITEUR, 5, RUE DU PONT-DE-LODI,
- ET
- P. MARTINON, RUE DU COQ-SAINT-HONORÉ, 4.
-
-
-
-
- FRANCE.
-
-
-
-
- HISTOIRE
- DE
- LA PROSTITUTION.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
- SOMMAIRE. --Le roi des ribauds. --Recherches sur les prérogatives,
- le rang et la charge de cet officier de la maison royale.
- --Définition de ses attributions. --Analogie des _ministeriales
- palatini_ de Charlemagne avec les rois des ribauds. --Attributions
- des _ministeriales palatini_. --_Ribaldus_ ou _ribaud_.
- --Philippe-Auguste organise les ribauds en corps de troupes
- soldées. --Témoignages de bravoure et d'intrépidité de ces hordes
- pillardes et débauchées. --Le _roi des ribauds_. --Avantages
- honorifiques et lucratifs de cette charge. --_Nu comme un ribaud._
- --Diminution successive d'importance de la _royauté_ des ribauds.
- --La _ribaudie_. --Appréciation de la charge du roi des ribauds
- dans l'intérieur de la maison du roi. --Recherches sur les gages
- du roi des ribauds. --Crasse Joë, roi des ribauds de Philippe
- le Long. --Jean Guérin, roi des ribauds du duc de Normandie et
- d'Aquitaine, fils de Charles V. --Droits d'exécution et d'aubaine
- du roi des ribauds sur certains patients. --Jean Boulart et
- Pernette la Basmette. --Le roi des ribauds devait être un fidèle
- et incorruptible défenseur de la personne du roi. --Coquelet.
- --Preuves de dévouement de Jean Talleran, seigneur de Grignaux,
- roi des ribauds de François Ier. --Redevance hebdomadaire des
- _vassales_ du roi des ribauds. --Dernière transformation de
- l'office du roi des ribauds à la cour de France. --Les _dames
- des filles de joie suivant la cour_. --Olive Sainte. --Cécile de
- Viefville. --Des _rois des ribauds_ relevant de celui de l'hôtel
- du roi. --Colin-Boule, roi des ribauds de Philippe le Bon, duc de
- Bourgogne. --Le curé de Notre-Dame d'Abbeville, _roi des ribauds_.
- --Balderic, roi des ribauds de Henri II, roi d'Angleterre et duc
- de Normandie. --Attributions des rois des ribauds des villes de
- province. --Antoine de Sagiac, commissaire du roi des ribauds de
- Mâcon, et Colette, femme de Pierre Talon.
-
-
-C'est ici que nous avons à faire comparaître un singulier
-personnage, que l'histoire ne nous montre pas, du moins sous son nom
-caractéristique, avant le règne de Philippe-Auguste, et qui pourrait
-bien être contemporain de Charlemagne. Le roi des ribauds, _rex
-ribaldorum_, fut évidemment, dès l'origine, le souverain juge de la
-Prostitution à la cour des rois de France. Un grand nombre de savants,
-depuis Jean Dutillet jusqu'à Gouye de Longuemare, se sont livrés à
-de doctes recherches et à d'ingénieuses dissertations, pour préciser
-quels étaient les prérogatives, le rang et la charge de ce bizarre
-officier de la maison royale; ils ont cité des textes d'ordonnances,
-exhumé des faits nouveaux, fait parler le Trésor des Chartes, et
-cherché la vérité au milieu d'un amas de preuves contradictoires; mais
-ils ne sont pas tombés d'accord sur le véritable caractère du roi des
-ribauds, à force de vouloir systématiquement l'exalter ou le ravaler
-dans ses fonctions, aussi complexes qu'étendues, aussi bizarres que
-terribles. Nous allons nous occuper, après tant de travaux d'érudition
-et de critique consacrés à éclaircir ce sujet obscur, de l'office du
-roi des ribauds, que nous regardons comme le précurseur solennel des
-commissaires de police d'aujourd'hui. Nous croyons pouvoir, à ce titre,
-donner d'assez longs développements historiques à une sorte d'enquête
-sur cet ancien office de cour, qui se rattache intimement à l'histoire
-de la Prostitution en France.
-
-Presque tous les auteurs qui ont parlé du roi des ribauds, et qui
-ont essayé de définir ses attributions, se sont plus ou moins trompés
-dans la conclusion de leurs recherches, parce qu'ils n'ont considéré
-qu'une des faces de ce personnage et de son office. Ainsi, Jean
-Boutillier, qui écrivait sa _Somme rurale_ vers 1460, représente le
-roi des ribauds comme l'_exécuteur des sentences et commandements des
-maréchaux et de leurs prévôts_, à la suite du roi; Jean le Ferron en
-fait le _premier sergent des maîtres d'hôtel du roi_; Carondas, le
-_sergent_ ou le _commissaire du prévôt de l'hôtel_; Claude Fauchet,
-le _concierge du palais royal_; Belleforest, le _prévôt de l'hôtel
-du roi_; Ragueau, le _grand maître des filles publiques_; Étienne
-Pasquier, le _bailli_ ou le _sénéchal des ribauds_. Chacun donne au
-roi des ribauds une physionomie particulière, un pouvoir plus ou moins
-restreint, une dignité plus ou moins considérable, sans tenir compte
-des changements successifs que le temps apporta dans une institution
-qui comprenait des devoirs très-divers et très-multiples. La réunion,
-par ordre chronologique, de tous les sentiments des historiens et des
-jurisconsultes, à l'égard de la mystérieuse charge du roi des ribauds,
-prouverait que pas un d'entre eux ne s'est expliqué le rôle que jouait
-cet officier du palais, à l'époque de sa création, et la décadence
-que son emploi a dû subir, à mesure que d'autres officiers se sont
-établis, dans la maison du roi, aux dépens de ses priviléges et de ses
-droits. Le roi des ribauds a cessé d'exister, quand sa qualification
-est devenue honteuse, quand son ancienne autorité a passé en plusieurs
-mains, et quand ses compétiteurs, portant des noms honorables, se sont
-partagé, de son vivant, la succession de sa charge, tombée en discrédit
-plutôt qu'en désuétude. Ce dernier roi des ribauds, à la cour de
-France, après avoir vu les plus beaux fleurons de sa couronne disputés
-et enlevés par le prévôt de l'hôtel, le concierge du palais, le prévôt
-des maréchaux, et d'autres officiers, de fondation plus récente que la
-sienne, eut le chagrin de voir, à l'avénement de François Ier, le reste
-de sa vieille suprématie, celle qu'il exerçait sur la Prostitution
-_suivant la cour_, passer entre les mains d'une _dame des filles de
-joie_; c'est ainsi que son sceptre tomba tout à fait en quenouille.
-
-Nous avons dit, en citant un capitulaire de Charlemagne sur la police
-intérieure des domaines royaux (tome III, p. 319), que les officiers
-du palais (_ministeriales palatini_), préposés à la surveillance et
-à la garde de ces domaines, avaient beaucoup d'analogie avec les rois
-des ribauds, que nous retrouverons, quatre siècles plus tard, exerçant
-la même surveillance dans l'hôtel du roi. En effet, ces _ministeriales
-palatini_, parmi lesquels les grands officiers de la couronne ont pris
-naissance, devaient avoir l'oeil et la main à expulser des résidences
-royales tout individu suspect, homme ou femme, qui y aurait pénétré:
-c'étaient surtout les vagabonds (_gadales_) et les prostituées
-(_meretrices_), qui redoutaient la juridiction du _ministérial
-palatin_; lequel jugeait souverainement les causes de cette nature
-et faisait battre de verges les délinquants. Voilà bien le premier
-office du roi des ribauds, et l'on peut dire, avec toute apparence
-de raison, que, s'il ne fut nommé ainsi que sous Philippe-Auguste,
-il remplissait déjà sa charge sous Charlemagne. Il est tout naturel
-que cette charge ait été instituée d'abord dans ces vastes fermes
-(_villæ_) ou centres d'exploitation agricole et manufacturière, que
-les rois francs possédaient sur divers points de leur empire, et dont
-les revenus composaient la principale richesse du fisc royal. Les serfs
-et les serves, soumis à certaines lois de police et d'administration,
-n'étaient maîtres ni de leurs corps ni de leur temps; on avait soin
-d'éloigner d'eux toute influence d'oisiveté et de Prostitution: leur
-travail, leur santé et leurs moeurs se trouvaient de la sorte protégés
-par une prévoyance paternelle. Il était donc très-important que des
-inconnus ne s'introduisissent pas dans les gynécées et les dortoirs;
-la régularité de la vie commune aurait souffert du contact malfaisant
-des femmes de mauvaise vie, et il n'eût fallu que la présence d'un
-lépreux, d'un débauché, d'un larron ou d'un mendiant, pour répandre
-la contagion, physique ou morale, parmi la paisible population de ces
-retraites séculières, qui rassemblaient sur un même point plusieurs
-milliers d'esclaves des deux sexes. L'officier à qui appartenait
-spécialement le soin d'interdire aux intrus l'entrée et le séjour d'une
-villa royale, paraît être le concierge; et son office, en ce temps-là,
-équivalait à ceux de grand bouteiller, de grand camérier et de grand
-sénéchal. Il n'y eut qu'un nom à changer pour faire le roi des ribauds.
-
-Les rois mérovingiens et carlovingiens, accompagnés d'une suite
-nombreuse d'officiers et de serviteurs, se portaient sur un domaine
-ou sur un autre, pour y faire résidence, et la multitude de personnes,
-qu'ils traînaient partout après eux, se grossissait inévitablement de
-quantité de femmes étrangères, qu'attirait l'appât du gain et que la
-débauche mettait à sa solde. Il fallait donc une autorité permanente
-et spéciale pour maintenir l'ordre parmi cette masse de gens et pour
-rendre des arrêts qui exigeaient une exécution prompte et irrévocable,
-soit que le roi fût en voyage ou en _chevauchée_, soit qu'il se reposât
-dans ses terres. De là l'établissement d'un officier ou _ministérial_
-du palais, ayant droit de vie et de mort sur tout individu qui causait
-du trouble ou du désordre dans la maison du roi. Aimoin (liv. V, ch.
-10) rapporte que Louis le Débonnaire chassa du palais une immense
-troupe de femmes qui se disaient attachées au service de la reine et
-des soeurs du roi (_omnem coetum foemineum, qui permaximus erat, palatio
-excludi indicavit_), et l'on n'excepta de cette mesure qu'un petit
-nombre de suivantes qu'on jugea indispensables aux besoins du service
-royal. Mais, sans doute, cette affluence féminine ne tarda pas à
-reparaître, et la cour des rois, des reines et des princes devint le
-but de toutes les ambitions faméliques, de tous les vices intéressés,
-de toutes les basses domesticités. On conçoit aisément que la justice
-expéditive du roi des ribauds était en pleine vigueur, avant que son
-nom eût caractérisé ses attributions ordinaires, et indiqué l'espèce de
-gens qui relevaient plus directement de son tribunal sans appel. Ce nom
-qualificatif ne paraît pas antérieur au règne de Philippe-Auguste.
-
-Ce fut sous ce règne, que le mot _ribaldus_ ou _ribaud_, dont nous
-avons ailleurs étudié l'étymologie, fit son apparition dans la
-langue vulgaire, et y figura dès lors en mauvaise part. On désignait
-ainsi, dans le principe, les gens sans aveu de l'un et de l'autre
-sexe, que nous trouvons errant et butinant autour de l'_ost_ ou de
-la _chevauchée_ du roi, et vivant de Prostitution, de vol, de jeu
-et d'aumône. Cette tourbe dégradée s'était prodigieusement accrue
-avec le prétexte des croisades, et dans une armée, le nombre des
-goujats et valets suivant la cour pouvait être bien supérieur
-à celui des combattants. Parmi ces goujats, toujours prêts au
-pillage, il y avait des femmes qui entretenaient l'incontinence et
-l'impudicité sous l'oriflamme du roi et sous les bannières de ses
-vassaux. Philippe-Auguste imagina de faire tourner à son profit un
-mal nécessaire: au lieu de chercher à se débarrasser du fléau de la
-_ribaudie_ par des supplices et des menaces, ce qu'il avait peut-être
-essayé inutilement, il organisa en corps de troupes soldées ces
-hordes parasites, qui étaient moins nuisibles à l'ennemi lui-même qu'à
-l'armée qu'elles suivaient comme une nuée de sauterelles dévorantes.
-Les historiens se taisent sur la manière dont il enrôla ces enfants
-perdus, et dont il les retint, en les disciplinant, à son service
-militaire: mais on peut supposer qu'il leur laissa en partie leurs
-habitudes pillardes et débauchées, qu'il ferma les yeux sur leurs excès
-détestables, et qu'il ne les empêcha pas d'emmener à la guerre autant
-de femmes qu'ils en pouvaient recruter sur leur passage. Quoi qu'il
-en soit, cette bande de ribauds, composée de la lie d'une soldatesque
-vagabonde et forcenée, se distingua par de tels faits d'armes, par
-de si merveilleux coups de main, par de si nombreux témoignages
-de bravoure et d'intrépidité, que Philippe-Auguste en fit un corps
-d'élite, et l'attacha particulièrement à la garde de sa personne.
-Les chroniqueurs disent que le roi avait à se garantir du poignard
-des assassins, que le Vieux de la Montagne envoyait sans cesse contre
-lui, et qui venaient l'un après l'autre se jeter sur les épées nues
-des ribauds du roi très-chrétien. Ces ribauds accompagnent partout
-Philippe-Auguste dans ses guerres, où ils n'épargnent pas leur sang,
-animés qu'ils sont par l'ardeur du pillage. Guillaume le Breton, qui se
-plaît à décrire leurs prouesses dans sa _Philippide_, les dépeint comme
-des héros indomptables qui ne reculent devant aucun péril, et qui ne
-daignent pas même se couvrir d'une armure:
-
- Et ribaldorum nihilominus agmen inerme,
- Qui nunquam dubitant in quævis ire pericla.
-
-Ailleurs, le poëte nous les montre tout chargés de butin:
-
- Nec munus armigeri, ribaldorumque manipli,
- Ditati spoliis, et rebus, equisque subibant.
-
-Quand Philippe-Auguste vint assiéger Tours, après avoir subjugué le
-Poitou, c'est un capitaine ribaud (_duce ribaldo_) qu'il choisit pour
-chercher un gué dans la Loire; le gué trouvé miraculeusement (_quasi
-per miracula_) par ce capitaine, l'armée traversa le fleuve, et les
-_ribauds du roi_ (_ribaldi regis_, dit Rigord), qui ont coutume de
-monter les premiers à l'assaut (_qui primos impetus in expugnandis
-munitionibus facere consueverunt_), coururent aux échelles, et la ville
-n'attendit pas qu'elle fût prise et mise à sac, pour ouvrir ses portes
-au roi.
-
-D'après ces passages et beaucoup d'autres du même genre, il est
-certain que les ribauds de Philippe-Auguste formaient une milice
-très-redoutable, mais peu disciplinée et capable de toutes les
-violences. Le roi, en faveur de leurs services, n'exigeait pas d'eux la
-même soumission et les mêmes devoirs disciplinaires, que de la part des
-autres milices; néanmoins, comme il n'était pas possible, à cause du
-mauvais exemple, de laisser tous les crimes impunis dans cette troupe
-désordonnée, qui reconnaissait à peine la voix de ses chefs, et qui,
-quand elle ne se battait pas, n'avait pas d'autre occupation que de
-faire la débauche, de jouer aux dés, de s'enivrer et de blasphémer,
-le roi confia le commandement suprême de ces indomptables ribauds
-à un des grands officiers de sa maison, à celui qui était chargé de
-la police intérieure du logis et de l'_ost_ royal, et qui exerçait
-traditionnellement une redoutable autorité sur les auteurs des délits
-de toute nature commis dans le domaine de sa juridiction. Cet officier
-du palais se présentait ainsi, entouré d'un antique prestige de respect
-et de terreur; car il se faisait suivre partout d'un geôlier et d'un
-bourreau; il ne mettait pas d'intervalle entre la condamnation et
-l'exécution; il prononçait la peine de mort aussi facilement que des
-peines légères, qu'il ne séparait jamais d'une amende à son profit.
-La charge de roi des ribauds devint très-lucrative, tant à cause de
-ces amendes criminelles, que des redevances qu'il prélevait sur les
-brelans, les tavernes et les filles publiques. Il avait aussi sa part
-dans le butin que les ribauds rapportaient de leurs expéditions, et il
-s'attribuait même un droit sur les prisonniers de guerre. On lit, dans
-la liste des chevaliers qui furent pris à la bataille de Bouvines, en
-1214: _Rogerus de Wafalia. Hunc habuit Rex Ribaldorum, quia dicebat se
-esse servientem._ Ce passage important, cité par Ducange, prouve que
-le roi des ribauds prenait la qualité de _sergent d'armes_ du roi, en
-temps de guerre; mais il ne nous permet pas de décider si cet officier
-de la couronne de France avait à remplir un rôle actif dans les
-batailles, et s'il combattait à la tête de sa bande, comme les autres
-capitaines. On pourrait le supposer, d'après une fiction du _Roman de
-la Rose_, composé au treizième siècle par Guillaume de Lorris, qui fait
-du roi des ribauds un capitaine, lorsque le _Dieu d'amour_ rassemble
-son armée pour délivrer _Bel-accueil_ de sa prison; mais le choix qu'il
-fait de _Faux-semblant_, pour conduire la ribaudaille à l'assaut,
-témoigne assez que la mauvaise réputation des soldats rejaillissait
-sur leur chef. Voici les vers du _Roman de la Rose_, où le Dieu d'amour
-interpelle Faux-semblant, en lui traçant la conduite qu'il doit tenir:
-
- Faux-semblant, par tel convenant,
- Tu seras à moy maintenant,
- Et à nos amis aideras,
- Et point tu ne les greveras,
- Ains penseras les enlever
- Et tous nos ennemis grever.
- Tien soit le pouvoir et le baux,
- Car le roy seras des ribaux.
-
-Il est clair que, dans cette citation, comme le fait observer
-Pasquier, le roi des ribauds est représenté sous la figure d'un
-capitaine d'armes, et non pas avec le caractère d'un magistrat. On a
-lieu pourtant de supposer qu'il pouvait être l'un et l'autre, quand
-on imagine ce que c'était que les ribauds de Philippe-Auguste, lors
-même qu'ils furent organisés en gardes du corps du roi. Un chef qui
-n'aurait pas eu la prépondérance d'un juge, ne fût jamais venu à bout
-de discipliner ce ramas de misérables que la crainte seule pouvait
-retenir dans le devoir. Tous les historiens de cette époque sont
-pleins de sinistres portraits, qui nous initient à la pénible et
-dangereuse mission du roi des ribauds. Écoutons Guillaume de Neubrige
-(liv. V, chap. II): «Certains enfants-perdus de cette espèce d'hommes
-qui s'appellent _ribauds_.» Écoutons Mathieu Pâris: «Des voleurs,
-des bannis, des fuyards, des excommuniés, que la France confond
-vulgairement sous le nom de _ribauds_.» Mais nulle part le genre de
-vie des ribauds n'est mieux décrit que dans la Chronique de Longpont,
-où le prieur de l'abbaye demande à Jean de Montmirel ce qu'il comptait
-faire dans le monde: «Je veux être ribaud!» répond fièrement le jeune
-homme, qui devait devenir un saint canonisé. «Est-il bien vrai!»
-s'écrie le prieur stupéfait; «aspirez-vous donc à faire partie de ces
-vilaines gens, qui sont aussi méprisables devant Dieu que devant les
-hommes? Est-ce que, pour vous mettre sur le pied de pareils scélérats,
-il ne faudra point jurer comme eux, vous parjurer sans cesse, jouer
-aux dés, porter un écriteau (_tabellam comportare_), traîner avec
-vous une concubine (_pellicem circumducere_), et être constamment
-pris de vin?» On conçoit sans peine que les rixes et les meurtres
-étaient fréquents parmi de tels bandits, et que le roi des ribauds
-devait souvent intervenir pour mettre le holà entre ces forcenés, qui
-nous apparaissent partout escortés de leurs ribaudes, aussi rapaces,
-aussi turbulentes, aussi incorrigibles qu'eux-mêmes. Il est probable
-que la compagnie des ribauds du roi fut licenciée après la mort de
-Philippe-Auguste, peut-être à la suite de quelque révolte; car, si
-les ribauds figurent encore dans toutes les croisades, dans toutes les
-guerres, dans toutes les chevauchées, ils ne diffèrent plus des goujats
-d'armée; ils sont mal armés, mal vêtus, si bien que le proverbe, _nu
-comme un ribaud_, avait cours dès l'année 1230, suivant une ancienne
-Chronique manuscrite dont Ducange a extrait quelques vers. Guillaume
-Guiart, qui met en scène les ribauds dans son poëme historique des
-_Royaux lignages_, les dépeint sous les couleurs les plus misérables,
-tantôt:
-
- Bruient soudoiers et ribaus,
- Qui de tout perdre sont si baus;
-
-Tantôt:
-
- Ribauz, qui volentiers oidivent,
- Par coustume d'antiquité,
- Queurent aux murs de la cité.
-
-Tantôt:
-
- Ribaus, qui de l'ost se departent,
- Par les chans çà et là s'espardent:
- Li uns une pilete porte;
- L'autre, croc ou massue torte.
-
-Enfin, ce ne sont plus des troupes régulières ni soldées, ce sont
-des pillards qui dévorent le pays sur le passage de l'ost royal, et
-qui, se recrutant de toutes parts, forment ces bandes redoutables
-d'_aventuriers_, de _routiers_, de _cottereaux_, de _brabançons_,
-que la France vit se multiplier avec leurs horribles excès jusqu'au
-règne de Charles V: «Tels gens,» dit une vieille Chronique française,
-inédite, citée par Ducange, «tels gens comme cottereaux, brigands, gens
-de compagnie, pillards, robeurs, larrons, c'est tout un, et sont gens
-infâmes, et dissolus, et excommuniez.»
-
-Le roi des ribauds avait donc beaucoup à faire avec ces gens-là,
-surtout quand l'armée du roi était aux champs; il rendait une justice
-expéditive, et présidait quelquefois aux exécutions, pour leur
-donner un caractère plus solennel et inspirer plus de terreur à ses
-détestables sujets. Mais sa royauté diminua d'importance, à mesure
-que le tribunal des maréchaux augmenta la sienne; car, le roi des
-ribauds étant attaché personnellement à l'hôtel du roi, on ne le voyait
-figurer que dans les chevauchées où le roi se trouvait en personne.
-Partout ailleurs, dans les expéditions militaires, dans les camps
-et dans les garnisons, la connaissance et le jugement de tous les
-crimes et délits revenaient de droit aux prévôts des maréchaux, qui
-s'emparèrent peu à peu de l'autorité du roi des ribauds. Cet officier
-fut même supplanté par le grand prévôt des maréchaux, dans l'_ost_
-ou _chevauchée du roi_, vers la fin du quatorzième siècle; ce qui
-faisait dire à Jean Boutillier, que le roi des ribauds était chargé
-de l'exécution des jugements rendus par le prévôt des maréchaux: «Et
-s'il advenoit, ajoute-t-il, que aucun forface qui soit mis à exécution
-criminelle, le prévost, de son droit, a l'or et l'argent de la ceinture
-du malfaiteur, et les maréchaux ont le cheval et les harnois et tous
-autres outils, se ils y sont, reservé le drap et les habits, quels
-qu'ils soient, et dont ils soient vestus, qui sont au roy des ribaux
-qui en fait l'exécution.» A l'époque où Boutillier rédigeait sa _Somme
-rurale_, le roi des ribauds n'était plus qu'une ombre, en comparaison
-de ce qu'il avait été; son titre même prêtait à sa déconsidération,
-et les revenus de sa charge ne servaient pas trop à l'honorer: «Le roi
-des ribaux, ajoute Boutillier, a, de son droit, à cause de son office,
-connoissance sur tous jeux de dez, de berlan, et d'autres qui se font
-en ost et chevauchée du roy. _Item_, sur tous les logis des bourdeaulx
-et des femmes bourdellières, doit avoir deux sols la sepmaine.» Ce
-n'est pas tout: le pouvoir du roi des ribauds de l'hôtel du roi était
-circonscrit dans les limites de sa juridiction, hors de laquelle
-agissaient, chacun dans son centre, une foule d'autres rois des
-ribauds, préposés à la police des moeurs, et nommés par les seigneurs
-ou par les villes, ou même par les ignobles suppôts de leur triste
-royauté. Là où était une _ribaudie_, il y avait naturellement un roi
-des ribauds. Cette qualification de _roi_ appartenait coutumièrement
-au chef ou à l'élu d'une corporation, notamment à ceux qui régissaient
-plusieurs communautés distinctes, ou qui réunissaient sous leur
-sceptre un grand nombre d'individus de professions diverses. Ainsi,
-on ne nommait pas de _rois_, chez les pelletiers, les épiciers, les
-boulangers et les autres états, qui n'élisaient que des maîtres jurés,
-parce qu'ils ne renfermaient que des confrères du même ordre et des
-travaux de même nature; mais il y avait un _roi des jongleurs_, un
-_roi des ménétriers_, un _roi des arbalétriers_, et enfin, un _roi
-des ribauds_. La royauté des jongleurs ou des poëtes rassemblait, en
-une seule corporation, les genres et les talents les plus variés: les
-poëtes _royaux_ et les _vielleux_; les ménétriers, qui succédèrent
-aux jongleurs, ou qui les englobèrent dans les statuts d'une grande
-confrérie, comptaient parmi eux, non-seulement les musiciens et les
-poëtes, mais encore les baladins, les danseurs et les mimes. Quant aux
-arbalétriers, ils se recrutaient indifféremment dans tous les corps
-d'état, pour en composer un qui nommait un roi, choisi par le sort ou
-désigné comme le plus adroit tireur d'arbalète. La _ribaudie_, composée
-également d'individus de toute espèce, vivant d'une foule de métiers
-malhonnêtes, tels que filles de joie, courtiers de Prostitution,
-débauchés, joueurs, brelandiers, gueux, vagabonds et autres de même
-qualité, la ribaudie, en un mot, était bien digne d'avoir aussi son
-roi. Le roi des ribauds de la cour exerçait assurément, du moins dans
-certaines occasions, une suprématie quelconque sur le commun des rois
-de la ribaudie.
-
-Claude Fauchet, dans son premier livre des _Dignités et magistrats de
-la France_, nous donne une appréciation assez juste de la charge du
-roi des ribauds dans l'intérieur de la maison du roi: «Celuy, dit-il,
-qu'on appelloit _roy des ribaux_, ne faisoit pas l'estat du grand
-prevost de l'hostel, comme aucuns ont cuidé; ains estoit celuy qui
-avoit charge de bouter hors de la maison du roy ceux qui n'y devoient
-manger ni coucher; car, au temps passé, ceux qui estoient délivrez
-de viandes (qui est ce que depuis on a dit avoir _bouche en cour_),
-après la cloche sonnée, se trouvoient au _tinnel_, ou salle commune
-pour manger, et les autres estoient contraints de vuider la maison;
-et la porte fermée, les clefs estoient apportées sur la table du grand
-maistre, parce qu'il estoit défendu, à ceux qui n'avoient leurs femmes,
-de coucher en l'hostel du roy; et aussi, pour voir si aucuns estrangers
-s'estoient cachez ou avoient amené des garces, ce roy des ribaux,
-une torche au poing, alloit, par tous les coings et lieux secrets de
-l'hostel, chercher ces estrangers, soit larrons ou autres de la qualité
-susdite.» Fauchet, qui était presque contemporain du dernier roi des
-ribauds, le représente, dans l'exercice de ses fonctions, tel qu'on
-l'avait vu encore à la cour de Louis XII; mais Fauchet n'envisage pas
-cet officier sous toutes ses faces, et il ne nous le montre pas, à
-toutes les époques de sa grandeur et de sa décadence.
-
-Étienne Pasquier a extrait cet article, d'un mémorial de la Chambre
-des comptes, sous l'année 1285: «Item, le roi des ribaux a six deniers
-de gages, et une provende, et un valet à gages, et soixante sols pour
-robbe par an.» Comme, avant le susdit article, les deux _portiers en
-parlement, quand le roy n'y est_, sont appointés chacun à deux sols
-de gages _pour toute chose_, on a conclu, de ce rapprochement, que le
-roi des ribauds, n'ayant que six deniers de gages, occupait un rang
-inférieur à celui de portier; mais il y a peut-être une erreur dans
-cet extrait, car le roi des ribauds, outre ses six deniers de gages
-et sa _provende_ (ou provision d'avoine pour son cheval), a soixante
-sols _pour robbe_ par an, ce qui ne permet pas de douter que ses gages
-de six deniers ne fussent journaliers et en dehors des revenus de
-son office. Dans un Compte de l'hôtel du roi, sous l'année 1312, son
-_valet à gages_ est nommé son _prévot_: _Præpositus regis ribaldorum,
-qui duxit IV valletos qui vulnaverant_, etc. Ce prévôt commandait
-évidemment une troupe d'archers ou de sergents, puisque nous le voyons
-conduire en prison quatre valets accusés d'avoir blessé un homme.
-Dans un autre Compte de l'hôtel du roi Philippe le Long, en 1317, on
-voit reparaître le roi des ribauds, en qualité de chef suprême de la
-police du palais; après l'énumération des _huissiers de salle_, des
-_portiers_, des _valets de porte_, avec leurs gages, provendes et
-profits, on lit cet article: «Item, Crasse Joë, roy des ribaux, ne
-mangera point à cour et ne vendra (viendra) en salle, s'il n'y est
-mandé; mais il aura six deniers tournois de pain et deux quartes de
-vin, une pièce de chair et une poule, et une provende d'avoine et
-treize deniers de gages, et sera monté par l'Escuerie, et se doit
-tenir tousjours hors la porte et garder illec qu'il n'y entre que ceux
-qui doivent entrer.» Un autre article du même Compte nous montre le
-roi des ribauds en exercice, aux heures des repas, et cet article est
-assez conforme à l'idée que Fauchet nous donne des attributions de
-cet officier dans l'intérieur de l'hôtel du roi: «Item, assavoir est
-que les huissiers de salle, si tost comme l'en aura crié: _Aux Queux!_
-feront vuider la salle de toutes gens, fors ceux qui doivent mangier,
-et les doivent livrer, à l'huys de la salle, aux varlez de la porte, et
-les varlez de porte aux portiers, et les portiers doivent tenir la cour
-nette et les livrer au roy des ribaux, et le roy des ribaux doit garder
-que il n'entre plus à la porte, et cil qui sera trouvé défaillans sera
-pugny par le maistre d'hostel qui servira à la journée.» Ainsi, sous
-le règne de Philippe le Long, le roi des ribauds se voyait déjà déchu
-de ses anciens priviléges, au point de n'avoir pas _bouche en cour_,
-et d'être subordonné aux maîtres de l'hôtel du roi. Cette prééminence
-des maîtres de l'hôtel apparaît surtout dans un arrêt du parlement du
-16 mars 1404, qui nous apprend «que les vallets du roy des ribaux ne
-portoient verges, comme faisoient les huissiers de la salle et portiers
-de l'hostel du roy, et que les maistres de l'hostel du roy avoient
-juridiction sur lesdits vallets du roy des ribaux.» La décadence
-progressive de l'office du roi des ribauds est encore mieux constatée,
-par la diminution de ses gages: un Compte de l'hôtel du roi les fixe à
-vingt sous, en 1324; ils ne sont plus que de 5 sous par jour, en 1350,
-d'après une ordonnance de Philippe de Valois; en 1386, une ordonnance
-de Charles VI porte: «Le roy des ribaux, quatre sols parisis par jour,
-quand il sera à cour, pour toutes choses.»
-
-Cet office de la couronne, malgré sa décadence, conserva un certain
-relief jusqu'à ce qu'il fut supprimé tout à fait, au commencement
-du seizième siècle. Dutillet dit «qu'il a esté longuement remply de
-gentilshommes de bonne maison et grand service, l'authorité desquelz
-contenoit les familles des princes, seigneurs et autres suyvans la cour
-du roy, de bien vivre et payer leurs hostes.» Cependant l'histoire
-fait mention d'un roi des ribauds, qui fut dégradé et mis au pilori
-avec son prévôt, pour avoir probablement forfait dans l'exercice de sa
-charge. Un Compte de l'hôtel du duc de Normandie et d'Aquitaine, fils
-de Charles V, en 1388, signale en ces termes ce fait remarquable: «Jean
-Guérin, roi des ribaux, pour les despens de lui et de trois autres, en
-allant de Corbeil à Sedane mener Guillet, naguère roi des ribaux, et le
-Picardiau, son prévost, pour faire mettre iceux au pilory.» On pourrait
-supposer que le roi des ribauds, qu'on menait de la sorte au pilori,
-n'avait pas été en charge dans la maison du roi, mais plutôt dans
-quelque ville dépendant de la juridiction du roi des ribauds de l'hôtel
-royal. Ce dernier avait droit d'exécution et d'aubaine sur certains
-patients qui lui étaient livrés, après jugement, par les tribunaux
-ordinaires de l'hôtel du roi, comme il en est fait mention dans les
-registres de la Chambre des comptes, sous l'année 1330: «Les gens
-des requestes du palais imposent silence perpétuel à deux femmes qui
-s'estoient pourveues contre un arrest de la Chambre, à peine d'estre
-livrées au roy des ribaux et d'estre punies comme infâmes.» Dans un
-Compte de l'hôtel du roi, en 1396, soixante-huit sous parisis sont
-payés, par la main du roi des ribauds, à l'exécuteur qui avait pendu
-un malfaiteur, nommé Jean Boulart, et fait enterrer vive une femme,
-nommée Pernette la Basmette, pour vol de vaisselle de cour au château
-de Compiègne. Un roi des ribauds avait fort à faire dans l'hôtel du
-roi, quand il voulait remplir exactement les devoirs de sa charge: il
-n'assistait pas sans doute en personne aux exécutions qui lui étaient
-confiées, et son prévôt le suppléait d'ordinaire en ces désagréables
-commissions, mais il payait lui-même le bourreau, et il répondait de la
-_besogne_, que ses valets laissaient à d'autres mains. Ceux-ci, de même
-que leur maître, portaient des _hoquetons à l'enseigne de l'épée_, dit
-Dutillet, pour rappeler que le roi des ribauds avait autrefois exercé
-la justice criminelle dans l'hôtel du roi.
-
-Ce personnage devait être un serviteur éprouvé de la royauté, un
-fidèle et incorruptible défenseur de la personne du roi, puisque la
-garde des portes et la police intérieure du palais, pendant les repas
-et après le couvre-feu, lui étaient spécialement attribuées. Aussi,
-n'est-on pas surpris de voir un roi des ribauds, nommé Coquelet, mourir
-subitement d'émotion, au sacre de Charles VI, en 1380. Celui qu'on
-regarde comme le dernier titulaire de cette charge, Jean Talleran,
-seigneur de Grignaux, fit preuve de dévouement à la couronne, en
-conseillant au jeune duc d'Angoulême, qu'il voyait fort épris de
-Marie d'Angleterre, de ne pas s'exposer à donner un héritier direct
-au vieux roi Louis XII; ce fut là, pour ainsi dire, le testament de
-cette étrange royauté, qui ne survécut pas à ce conseil de prévoyance
-politique, devant lequel le jeune prince, qui fut François Ier, sentit
-se refroidir et s'éteindre son imprudent amour. Le roi des ribauds ne
-sortait pas trop de ses attributions officielles, lorsqu'il conseillait
-de la sorte son futur souverain, car il n'était point étranger aux
-questions d'adultère; et, selon plusieurs érudits, il exigeait cinq
-sous d'or de toute femme mariée, qui avait un commerce illicite avec un
-autre homme que son mari. Mais il est probable que le roi des ribauds
-de la cour ne participait point aux priviléges locaux des autres rois
-de la ribaudie. Nous avons peine à lui appliquer, par exemple, ce
-que dit, de l'amende des cinq sous sur toute femme adultère, l'auteur
-anonyme de l'_Histoire des inaugurations_ (Bévy): «Si elle refusoit de
-payer, il avoit droit de saisir sa selle,» c'est-à-dire probablement
-sa _chaire_, ou siége d'honneur, qu'elle occupait habituellement. Que
-les femmes bordelières suivant la cour lui payassent patente, c'est
-une circonstance qui n'a rien de contraire aux us et coutumes du droit
-féodal, où chaque feudataire était tenu à des redevances envers son
-seigneur. La redevance hebdomadaire des vassales du roi des ribauds
-aurait été de deux sous d'or, si l'on en croit Boutillier et Ragueau.
-Jean le Ferron, qui représente cet officier comme gardant la chambre
-du roi, n'hésite pourtant pas à l'avilir, en prétendant qu'il logeait
-chez lui et hébergeait les filles publiques à l'usage de la cour. Cette
-nouvelle attribution, dont s'enrichit la royauté des ribauds de l'hôtel
-du roi, ne nous semblera pas si dénuée de vraisemblance, quand nous
-verrons tout à l'heure s'établir, sur les ruines de cette charge, celle
-de _dame des filles de joie suivant la cour_, charge analogue, qui fut
-en plein exercice pendant la majeure partie du seizième siècle. Enfin,
-Dutillet ajoute aux redevances de ces filles de cour, envers leur roi
-des ribauds, qu'elles étaient tenues de _faire son lit_ pendant tout le
-cours du mois de mai.
-
-La royauté des ribauds étant tombée en quenouille après la mort du
-_bon_ seigneur de Grignaux, «ce fut une dame, et une grande dame
-quelquefois, dit M. Rabutaux, qui resta chargée de la police des femmes
-de la cour.» En 1535, elle se nommait Olive Sainte, et recevait de
-François Ier un don de quatre-vingt-dix livres «pour lui aider, et aux
-susdites filles, à vivre et supporter les despenses qu'il leur convient
-faire à suivre ordinairement la cour.» (Voy. le _Glossaire_ de Ducange
-et Carpentier, au mot MERETRICALIS _vestis_.) On a conservé plusieurs
-ordonnances du même genre rendues entre les années 1539 et 1546, et
-ces ordonnances font foi que chaque année, au mois de mai, toutes les
-filles suivant la cour étaient admises à l'honneur de présenter au roi
-le bouquet du _renouveau_ ou du _valentin_, qui annonçait le retour du
-printemps et des plaisirs de l'amour. Le 30 juin 1540, François Ier
-ordonne à Jean du Val, trésorier de son épargne, de «payer comptant
-à Cécile de Viefville, dame des filles de joie suivant la cour, la
-somme de 45 livres tournois, faisant la valeur de 20 escus d'or, à
-45 sols la pièce: dont il lui fait don, tant pour elle que pour les
-autres femmes et filles de sa vacation, à despartir entre elles ainsi
-qu'elles adviseront, et ce, pour le droit du moys de mai dernier passé,
-ainsi qu'il est accoustumé faire de toute ancienneté.» Nous ne sommes
-pourtant pas de l'avis de M. Rabutaux, qui confond Cécile de Viefville
-avec une _duchesse_ de l'ancienne maison de la Vieuville, qui n'eut
-des marquis que sous Henri III, et des ducs que sous Louis XIV. M.
-Champollion-Figeac, en publiant cette remarquable ordonnance dans
-ses _Mélanges historiques_ (t. IV, p. 479), n'a eu garde de voir la
-noble épouse d'un duc et pair dans l'héritière collatérale du roi des
-ribauds de l'hôtel du roi! Cette honteuse charge subsistait encore en
-1558, puisque Gouye de Longuemare a découvert une ordonnance de Henri
-II, en date du 13 juillet de cette année-là, qui réforme les abus de
-l'institution: «Il est très-expressément enjoint et recommandé à toutes
-filles de joie et autres, non estant sur le roole de ladicte dame
-desdites filles, vuider la cour incontinent après la publication (de
-l'ordonnance), avec deffenses à celles estant sur le roole de ladicte
-dame, d'aller par les villages, et aux chartiers, muletiers et autres,
-les mener, retirer ni loger, jurer et blasphémer le nom de Dieu,
-sur peine du fouet et de la marque; et injonction, par mesme moyen,
-auxdictes filles de joie, d'obéir et suivre ladicte dame, ainsi qu'il
-est accoustumé, avec deffense de l'injurier, sous peine du fouet.»
-Telle fut la dernière transformation de l'office du roi des ribauds à
-la cour de France.
-
-Quant aux autres rois des ribauds, qui relevaient certainement de
-celui de l'hôtel du roi, on les retrouve partout dans l'histoire
-municipale des villes, et aussi dans l'histoire particulière des
-maisons princières. Il y avait ainsi, à la cour de Bourgogne, un
-roi des ribauds dont les fonctions étaient réglées sur celles de son
-confrère de la cour de France. Colinboule était en charge sous le
-duc Philippe le Bon, et ce nom-là n'annonce pas un personnage de haute
-distinction. En 1423, il est vrai, le titre de _roi des ribauds_ avait
-perdu beaucoup de son éclat, et le curé de Notre-Dame d'Abbeville
-ne devait pas être très-flatté de s'entendre qualifier de _roi des
-ribauds_, parce que les jongleurs, dits _ribauds_, lui rendaient
-hommage et redevance pour leurs représentations scéniques. On comprend
-que cette qualification n'était pas faite pour inspirer du respect
-à qui savait les excès des ribauds, que leur roi ne gouvernait qu'à
-force de sévérité. Cet officier avait été, dans l'origine, bien plus
-considéré et bien plus puissant, car la ribaudie ne lui avait point
-encore imprimé la tache de son nom. Dans une charte de Henri II, roi
-d'Angleterre et duc de Normandie, qui régnait en 1154 (voy. Ducange,
-au mot PANAGATOR), il est question évidemment de la charge du roi des
-ribauds; et le sergent du roi, qui remplit cette charge, Balderic, fils
-de Gillebert, honoré des grâces de son maître, et institué grand prévôt
-des maréchaux dans la province de Normandie, est appelé «gardien des
-filles publiques qui se prostituent dans le _lupanar_ de Rouen (_custos
-meretricum publice venalium in lupanar de Roth._).»
-
-Dans les villes de province, le roi des ribauds était tantôt juge,
-tantôt exécuteur de la justice criminelle sur le fait de _ribauderie_.
-Un ancien registre de l'hôtel de ville de Bordeaux constate que tout
-condamné était «livré au roy des ribauds, pour le faire courir par
-la ville, avec bonnes verges et bonnes glèbes.» Metz avait aussi son
-roi des ribauds, qui ne faisait pas un personnage plus relevé. Le
-roi des ribauds de la ville de Laon ne vivait pas toujours en bonne
-intelligence avec le bailli de Vermandois: en 1270, son prévôt,
-nommé Poinsard (_Poinçardus, præpositus ribaldorum_), fut décrété
-d'accusation au tribunal du bailli, pour avoir, de complicité avec les
-nommés Jean le Croseton et Wiet Lipois, commis des actes de violence
-contre l'abbaye de Saint-Martin de Laon et son abbé (voy. les _Olim_,
-publiés par le comte Beugnot, t. I, p. 813). Cette affaire motiva
-sans doute la suppression de l'office de roi des ribauds à Laon;
-car Philippe III, dans une ordonnance de 1283, ordonne au bailli de
-Vermandois de ne pas souffrir que cet office subsiste, sous aucun
-prétexte, soit publiquement, soit en cachette (_quod, clam vel palam
-vel sub aliquo simulato colore, non permittat, regem ribaldorum in
-villa Laudunensi_). Cette interdiction d'office ne s'étendait pas à
-toutes les localités; car, en 1483, la ville de Saint-Amand avait un
-«roi des filles amoureuses,» nommé Jacob de Godunesme. Le bourreau de
-Toulouse prenait le titre de _roi des ribauds_, comme pour discréditer
-encore davantage cette pauvre royauté. Enfin, la Coutume de Cambrai
-définit, sans réticence, les priviléges de son roi des ribauds:
-«Ledit roy doit avoir, prendre et recepvoir, sur chacune femme qui
-s'accompagne de homme carnelement, en wagnant son argent, pour tout,
-tant qu'elle ait terme ou tiegne maison à louage en la cité: cinq sols
-parisis pour une fois. Item, sur toutes femmes qui viennent en la cité,
-qui sont de l'ordonnance, pour la première fois: deux sols tournois.
-Item, sur chacune femme de ladite ordonnance qui se remue (déménage)
-et va demeurer de maison ou estuve en autre, ou qui va hors de la ville
-et demeure une nuit: douze deniers, touttes fois que le cas y esquiet.
-Item, doit avoir une table et brælang à part luy, sur un des fiefs du
-palais, ou en telle place qu'au bailli plaira ordonner.»
-
-Ces articles de la Coutume de Cambrai nous font connaître d'une manière
-précise la redevance que le roi des ribauds de cette ville exigeait
-non-seulement des femmes publiques qui étaient à demeure, mais encore
-de celles qui ne faisaient que passer sur son domaine. Cette redevance
-et toutes celles de même nature ne s'acquittaient pas toujours sans
-difficulté, et les agents du roi des ribauds rencontraient parfois une
-terrible opposition. C'est ainsi qu'un certain Antoine de Sagiac, qui
-se disait commissaire du roi des ribauds de Mâcon et suppôt de l'ordre
-de l'État des _goliards_, ou des _bouffons_ de cette ville, périt dans
-une rixe, en 1380, au village de Beaujeu, où il avait voulu taxer à
-cinq sous d'amende une femme mariée, qu'il accusait d'avoir commis un
-adultère. Pierre Talon (_Calcis_), mari de cette femme, nommée Colette
-(_Cola_), et son frère Étienne intervinrent pour prendre la défense
-de leur épouse et belle-soeur. Antoine de Sagiac était un ribaud de
-la pire espèce, qui hantait les cabarets et qui vivait aux dépens des
-malheureuses qu'il mettait à contribution, sous prétexte de _ribaudie_,
-de _goliardie_ et de _bouffonie_, en les menaçant de la prison. Il
-s'adressait mal cette fois, et Colette, forte de son innocence, soutint
-qu'elle n'avait pas couché avec un autre homme que son mari; celui-ci
-se porta garant pour elle de son innocence, et comme le ribaud voulait
-se saisir de la prétendue adultère et la mener à Mâcon, Pierre Talon
-et son frère l'assommèrent sur place. Le bailli de Mâcon instruisit
-l'affaire contre les meurtriers et Colette qui était cause du meurtre;
-mais l'enquête démontra que le défunt avait accusé à tort Colette de
-s'être abandonnée à un autre homme que son mari (_contra veritatem
-imponens quod ipsa cum alio quam viro occubuerat_), et que ce ribaud
-(_se gerens pro ribaldo et se dicens de ordine seu de statu goliardorum
-seu buffonum_) menait la vie la plus scandaleuse dans les tavernes
-et les mauvais lieux, en abusant de la simplicité des femmes les plus
-honnêtes, qu'il taxait au nom du roi des ribauds. On sollicita et on
-obtint des lettres de rémission en faveur des prévenus, qui ne furent
-pas inquiétés davantage au sujet de la mort d'Antoine de Sagiac;
-mais, dans ces lettres, qui justifiaient Colette, il n'était pas dit
-d'une manière formelle que le roi des ribauds de Mâcon n'eût pas le
-droit de taxer à cinq sous d'amende chaque femme mariée convaincue
-d'adultère (_super qualibet muliere uxorata adulterante, sibi competere
-et posse exigere quinque solidos et pro eisdem dictam talem mulierem
-de suo tripede pignorare_). Le roi de France semblait, au contraire,
-reconnaître implicitement cette vieille redevance de la Prostitution
-(_de talique et alio vili quæstu_), que s'arrogeait la ribaudie de
-Mâcon.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
- SOMMAIRE. --État de la Prostitution après l'ordonnance de 1254.
- --Institution de la police des moeurs. --Les _confrairies_ des
- filles publiques. --Ordonnance de 1256. --Assimilation des tavernes
- aux _bordeaux_. --Les taverniers. --Organisation des filles
- publiques par Louis IX. --Les juifs. --Ordonnances somptuaires
- concernant les femmes de mauvaise vie. --Statuts des barbiers.
- --Les baigneurs-étuvistes. --Statuts des bouchers. --Mort de
- saint Louis. --Philippe le Hardi. --Ordonnance de 1272. --Les
- _aiguillettes_ et les _ceintures dorées_. --L'_enseigne_ des filles
- publiques de Toulouse. --_Bonne renommée vaut mieux que ceinture
- dorée._ --_Courir l'aiguillette_ et _courir le guilledou_. --Les
- trois brus de Philippe le Bel. --La tour de Nesle. --Philippe et
- Gautier de Launay. --Jean Buridan. --L'_âne de Buridan_. --État des
- moeurs après les croisades. --_Hic_ et _hoc_. --Les Templiers.
-
-
-Louis IX avait témoigné de sa candeur et de sa prud'homie en essayant
-de supprimer la Prostitution dans le royaume de France. L'ordonnance
-de 1254, dans laquelle il prononçait le bannissement général des
-femmes de mauvaise vie, ne fut jamais rigoureusement exécutée, parce
-qu'elle ne pouvait pas l'être. Pour échapper aux sévères prescriptions
-de la loi, ces malheureuses femmes n'exercèrent plus qu'en secret
-leur méprisable métier, et elles se couvrirent de tous les masques,
-pour n'être pas reconnues; elles recoururent à toutes les ruses, pour
-n'être pas surprises en flagrant délit. Sans doute, leur nombre diminua
-considérablement, et les débauchés rencontrèrent plus d'obstacles pour
-donner satisfaction à leurs passions honteuses; mais la Prostitution
-n'en continua pas moins dans l'ombre ses hideux travaux, et elle
-réussit presque toujours à tromper la surveillance des baillis, des
-prévôts et de juges. Ce n'était plus, il est vrai, dans les lieux de
-débauche publics qu'elle régnait à certaines heures, sous l'empire de
-certains règlements de police; elle se cachait partout, depuis qu'elle
-n'avait plus le droit de se montrer nulle part, et elle existait, avec
-des apparences honnêtes et même respectables, au milieu des villes
-et dans l'intérieur des maisons particulières, au lieu de se voir
-reléguée dans des quartiers déserts et dans des _clapiers_ infâmes. Les
-créatures qui s'obstinèrent à désobéir à l'ordonnance du roi étaient
-et devaient être les plus vicieuses, les plus corrompues, les plus
-incorrigibles. La nécessité de dissimuler leur dépravation les obligea,
-pour ainsi dire, à se pervertir davantage, en s'armant d'hypocrisie
-et de mensonge; elles ne pouvaient se mettre à l'abri du soupçon,
-qu'en affectant des dehors honorables et en se parant d'une vertu
-feinte; elles fréquentaient donc les églises, et ne paraissaient dans
-les rues qu'un voile sur le visage et un chapelet entre les doigts.
-Quelques-unes, privées de leur impure industrie, entrèrent dans des
-communautés religieuses, sous prétexte de pénitence, et n'améliorèrent
-pas les moeurs des couvents.
-
-Mais on s'aperçut bientôt que la Prostitution légale entraînait
-moins d'inconvénients que la Prostitution occulte et illicite; on se
-convainquit aussi qu'on ne réussirait jamais à la détruire, et que
-c'était même lui donner de nouvelles forces provocatrices, que de
-l'obliger à emprunter tous les noms et tous les déguisements. Les
-libertins de profession savaient toujours où trouver les moyens de
-livrer carrière à leurs scandaleuses habitudes; ils connaissaient
-les retraites de leurs complices, et ils s'y rendaient impunément à
-toute heure; ils ne manquaient pas non plus d'un tact spécial, pour
-distinguer entre mille une femme qui faisait trafic de son corps; mais
-souvent ils feignaient de se méprendre, et ils s'adressaient à des
-femmes d'honneur, qui s'enfuyaient, indignées d'être en butte à de
-telles insultes. Les jeunes gens novices s'abusaient plus naïvement sur
-la condition des femmes qu'ils rencontraient seules et poursuivaient
-de propos indécents. «Ce fut alors, dit Delamare dans son _Traité de
-la Police_, et par ce motif, que l'on changea pour la première fois de
-conduite dans ce point de discipline. On prit donc le parti de tolérer
-ces malheureuses victimes de l'impureté; mais, en même temps, de les
-faire connoître au public et de les montrer, pour ainsi dire, au doigt.
-On leur désigna des rues et des lieux pour leur demeure, les habits
-qu'elles pouvoient porter, et les heures de leur retraite.» Ce passage
-du _Traité de la Police_ est très-remarquable, en ce qu'il fixe une
-date à cette institution de la police des moeurs, lorsque cette date
-n'est établie par aucun témoignage contemporain, par aucune ordonnance
-royale ou municipale; mais le savant Delamare avait compulsé les
-anciens monuments de notre jurisprudence, les registres du parlement,
-ceux du Châtelet, ceux de la prévôté de Paris, et il n'eût pas avancé
-un fait de cette nature, s'il n'en avait eu sous ses yeux la preuve:
-elle résultait probablement des Statuts de la corporation des _femmes
-folles de leur corps_, Statuts que Sauval cite positivement, et qui
-furent rédigés, à cette époque où chaque métier recueillait avec soin
-ses vieux priviléges, et les faisait enregistrer dans les archives
-du prévôt de Paris. Nous avons bien l'ordonnance de 1256 (et non de
-1254, comme le dit Delamare) qui rétablit l'exercice de la Prostitution
-légale; mais, dans cette ordonnance, il n'est nullement question des
-rues et des lieux affectés à la demeure des filles publiques, ni de
-leurs habits ou livrées, ni de leurs heures de retraite. Néanmoins,
-comme il appert des ordonnances postérieures que ces différents détails
-de police avaient été réglés avec beaucoup de précautions, il est tout
-naturel d'attribuer à saint Louis, ou plutôt à Étienne Boileau, cette
-réglementation, qui se rattache à celle des métiers de Paris. Étienne
-Boileau ne fut nommé garde de la prévôté qu'en 1258; mais il jouissait
-bien auparavant de l'estime du roi, qui réclamait souvent ses conseils,
-et qui, l'ayant choisi pour reconstituer la prévôté, venait s'asseoir
-quelquefois à ses côtés, quand Boileau rendait la justice au Châtelet.
-«Ce fut ce sage prévôt de Paris, dit Delamare, qui rangea tous les
-marchands et tous les artisans en différents corps ou communautés,
-sous le titre de _confrairies_, selon le commerce ou les ouvrages
-qui les distinguoient entre eux; ce fut lui qui donna à ces marchands
-les premiers statuts pour leur discipline.» N'est-il pas tout simple
-de comprendre les filles publiques dans cette vaste organisation des
-métiers, où le législateur s'est appliqué à protéger les droits de
-chacun et à définir clairement les professions selon leurs coutumes
-traditionnelles?
-
-Louis IX consentit donc à modifier son ordonnance de 1254: en y
-ajoutant quelques mots qui ne la changeaient pas beaucoup au premier
-coup d'oeil, il lui fit dire le contraire de ce qu'elle disait
-précédemment; c'était une manière détournée d'admettre à tolérance la
-Prostitution. Voici l'article qui mit à néant celui de l'ordonnance
-de 1254: «Item, que toutes foles femmes et ribaudes communes
-soient boutées et mises hors de toutes nos bonnes citez et villes;
-especiallement, qu'elles soient boutées hors des rues qui sont en cuer
-desdites bonnes villes, et mises hors des murs et loing de tous lieux
-saints, comme églises et cimetières; et quiconque loëra maison nulle
-esdites citez et bonnes villes, ès lieus à ce non establis, à folles
-femmes communes, ou les recevra en sa maison, il rendra et payera,
-aux establis à ce garder de par nous, le loyer de la maison d'un an.»
-C'est en vertu de cette ordonnance, datée de Paris, que la Prostitution
-légale, qui avait disparu pendant deux ans seulement, reprit son
-existence régulière sous la protection des officiers royaux; et toutes
-les ordonnances qui depuis intervinrent relativement à la Prostitution,
-se fondèrent sur cette ordonnance de saint Louis, qui avait, sinon
-créé, du moins réformé la police des moeurs. Les articles qui précèdent,
-dans l'ordonnance de 1256, celui que nous avons cité, ne sont pas
-tout à fait étrangers à notre sujet, puisqu'ils placent au rang des
-débauchés les joueurs de dés et les blasphémateurs, en assimilant la
-Prostitution au jeu de dés et au blasphème. Le saint roi défend donc
-à ses sénéchaux, baillis et autres _officiaux_ et _servicials_, de
-quelque état ou condition qu'ils soient, de dire aucune parole qui
-tourne au mépris de Dieu, de la Vierge ou des saints et saintes: «Et
-se gardent, ajoute-t-il, du jeu de dez, de bordeaux et de tavernes.»
-Il défend ensuite la _forge des dez_ par tout son royaume, et ordonne
-que tout homme qui sera trouvé jouant aux dés, _communément ou par
-commune renommée, fréquentant taverne ou bordel_, soit réputé infâme et
-ne puisse témoigner en justice. Ces articles de loi prouvent que, sous
-ce règne, les tavernes n'étaient pas mieux famées que les _bordeaux_;
-et l'on peut apprécier par là l'espèce d'hommes et de femmes qui se
-réunissaient dans ces repaires de débauche, où l'on n'entrait pas sans
-se déshonorer.
-
-C'était un souvenir de la loi romaine que les jurisconsultes
-commençaient à étudier, et qui avait frappé de réprobation les tavernes
-(_tabernæ_), où l'on donnait à boire, à manger, à coucher et à jouer.
-Cependant, au moment même où une ordonnance du roi déclarait infâme
-quiconque serait convaincu de fréquenter ces mauvais lieux, le prévôt
-de Paris publiait les statuts des taverniers, dans lesquels il ne
-s'occupait, il est vrai, que de la vente du vin à la criée; mais, le
-premier venu pouvant être tavernier, pourvu qu'il eut _de quoi_ et
-qu'il payât les redevances au roi et à la ville, la corporation, qui
-se composait ainsi de toutes sortes de gens, ne devait pas prétendre
-à l'estime des gens de bien. Ces taverniers étaient seulement tenus
-de mesurer le vin _à loial mesure_; ils pouvaient, d'ailleurs, se
-mêler des commerces les plus malhonnêtes, en ouvrant leurs portes aux
-ribaudes et aux ribauds, qui passaient la journée à s'enivrer, à jouer
-aux dés, à blasphémer et à commettre les actions les plus coupables.
-Dans ce court intervalle de temps où la Prostitution fut contrainte
-de se cacher, les tavernes remplacèrent les bordeaux, et ceux-ci
-devinrent des tavernes, quand ils furent rétablis par une ordonnance
-du même roi, qui les avait fait fermer avant de s'être rendu compte de
-leur utilité. Delamare prétend que ce fut pendant l'interrègne de la
-Prostitution légale, qu'on commença de qualifier en notre langue les
-filles publiques par des «noms particuliers et odieux qui désignoient
-l'ignominie de leur débauche.» Il semble croire que ces noms-là furent
-inventés exprès pour inspirer plus d'horreur et de mépris à l'égard des
-créatures qui méritaient ces injurieuses qualifications: «On eut sans
-doute en vue, dit-il, qu'en les faisant ainsi connoître, la pudeur,
-si naturelle à leur sexe, viendrait au secours des loix, et que les
-hommes auraient honte eux-mêmes d'être reçus dans des lieux et avec des
-créatures notées de tant d'infamie.»
-
-Nous en sommes réduits à des conjectures au sujet de l'organisation
-des filles publiques par Louis IX, ou du moins sous le règne de ce
-saint roi; mais il est indubitable que cette organisation a existé, et
-qu'elle s'est perpétuée sous les règnes suivants sans être modifiée
-d'une manière radicale; car, ce sont toujours les ordonnances de
-saint Louis qu'invoquent les rois ses successeurs, en réglementant
-la Prostitution légale. Nous essaierons, dans un autre chapitre, de
-découvrir quelles étaient les rues _bourdelières_ de Paris, à cette
-époque. Nous n'avons retrouvé aucun texte historique qui prouve que
-les femmes de mauvaise vie fussent dès lors distinguées des femmes
-honnêtes, soit par une marque infamante comme celle des juifs, soit par
-des vêtements d'une certaine couleur caractéristique. Il y a pourtant
-tout lieu de croire que Louis IX, qui avait voulu que les juifs ne
-fussent pas confondus avec les chrétiens, prit les mêmes précautions à
-l'égard des prostituées et les obligea de porter une marque analogue.
-C'est en 1269 que les juifs, dont le séjour n'était toléré en France
-qu'à des conditions aussi onéreuses que déshonorantes, se virent
-obligés, sous peine de prison et d'amende arbitraire, de coudre sur
-leur robe, devant et derrière «une pièce de feutre ou de drap jaune,
-d'une palme de diamètre et de quatre de circonférence,» qu'on appelait
-_rouelle_ en français, et _rota_ ou _rotella_ en latin. Depuis, cette
-rouelle perdit graduellement sa forme et sa dimension; elle devint
-triangulaire et fut nommée _billette_; quand elle fut supprimée
-tout à fait, elle n'était pas plus grande qu'un écu; mais les juifs
-versèrent de grosses sommes dans le trésor de Philippe le Long pour
-être délivrés de cette marque d'infamie, que leurs pauvres conservèrent
-seuls jusqu'au règne du roi Jean, sous lequel fut rétablie la rouelle,
-mi-partie de rouge et de blanc, de la grandeur du sceau royal. N'est-il
-pas présumable que les filles de joie furent astreintes également à
-porter une marque du même genre? Nous prouverons que cette marque fut
-en usage dans plusieurs provinces de France. Nous avancerons, avec
-plus de probabilité encore, que, dès ce temps-là, les ordonnances
-somptuaires avaient interdit aux femmes dissolues certaines étoffes,
-certaines fourrures, certains joyaux. La première ordonnance connue,
-où il soit question d'un règlement de cette espèce, date de l'année
-1360, et se trouve dans le _Livre vert ancien du Châtelet_, renfermant
-les actes de la prévôté de Paris. Dans cette ordonnance, qui n'est sans
-doute que la confirmation d'une autre plus ancienne, le prévôt de Paris
-défend «aux filles et femmes de mauvaise vie, et faisant péchez de
-leur corps, d'avoir la hardiesse de porter sur leurs robes et chaperon
-aucun gez ou broderies, boutonnières d'argent, blanches ou dorées, des
-perles, ni des manteaux fourrez de gris, sur peine de confiscation.»
-Il leur ordonne de quitter ces ornements, dans un délai de huit
-jours, après lequel tous sergents du Châtelet qui les trouveraient en
-contravention pourront les arrêter, excepté dans les lieux consacrés au
-service de Dieu, et les dépouiller des susdits ornements, en exigeant
-cinq sous parisis pour chaque femme en cas de contravention.
-
-Le prévôt de Paris, Étienne Boileau, confident des vertueuses
-intentions de saint Louis, se chargea sans doute de les mettre
-en oeuvre et de réprimer tous les excès de la Prostitution dans la
-capitale du royaume. Son _Livre des métiers_, dans lequel il s'occupe
-particulièrement de la constitution industrielle de chaque corps
-d'état, ne nous présente, il est vrai, aucun passage où il se pose en
-réformateur des moeurs; mais, comme les statuts des corporations d'arts
-et métiers remontent à cette époque, bien qu'ils n'aient été confirmés
-par les rois de France que sous des dates bien postérieures, nous
-voyons, dans les statuts et priviléges rédigés par les prud'hommes
-et les anciens de chaque industrie, que la police des moeurs avait
-été l'objet de l'attention du prévôt de Paris, qui donna d'abord sa
-sanction officielle à cette loi de famille que les rois approuvèrent
-plus tard et reconnurent par lettres patentes. Dans les Statuts
-des barbiers, confirmés en 1371, il est interdit aux maîtres du
-métier d'entretenir des femmes de mauvaise vie dans leur maison
-et de favoriser le commerce infâme de ces malheureuses, sous peine
-d'être privés de leur office et de perdre en même temps tous leurs
-_outils_: siéges, bassins, rasoirs et _autres choses appartenant
-audit métier_, qui seraient vendus au profit du roi et de la _boîte_
-(caisse) de la communauté. Les barbiers, qui étaient souvent à la fois
-baigneurs-étuvistes, ne tenaient pas toujours compte de l'interdiction,
-et les bénéfices que leur procurait la Prostitution et le _maquerelage_
-les encourageaient à braver des peines pécuniaires qu'il fallait sans
-cesse remettre en vigueur par de nouvelles ordonnances. Dans les
-Statuts des bouchers de Paris, confirmés en 1381, il est interdit
-aux apprentis du métier d'épouser une femme qui aurait été fille
-publique ou qui le serait encore: «Item, se aucun prend femme commune
-diffamée, sans le congé du maistre et des jurez, il sera privé de
-la Grant Boucherie à tousjours, que il ne puisse taillier ne faire
-taillier, soit à luy, soit à autre, sans les chairs perdre; mais il
-pourra taillier à un des étaux du Petit-Pont, tel comme le maistre ou
-les jurez lui bailleront ou asserront.» Enfin, d'après les Statuts des
-lingères, les femmes diffamées par leurs mauvaises moeurs ne pouvaient
-être reçues dans la corporation; et celles qui avaient réussi à s'y
-faire admettre par fraude ou autrement, devaient en être chassées, à la
-suite d'une enquête: pour constater leur expulsion ignominieuse, Sauval
-(t. II, p. 147) dit qu'on jetait dans la rue les marchandises que ces
-impures avaient touchées.
-
-Tous les efforts de saint Louis et de ses ministres, pour imposer
-à la Prostitution un frein salutaire, ne paraissent pas avoir eu le
-succès qu'on en attendait; car le pieux roi, sur la fin de sa vie,
-s'était repenti d'avoir laissé au vice une carrière restreinte sous
-la protection des lois, et il revint à son premier projet d'effacer
-entièrement dans ses États la souillure des mauvaises moeurs. Lorsqu'il
-se disposait à s'embarquer pour la seconde croisade, dans laquelle
-il mourut, l'horreur qu'il avait de l'impureté lui inspira le désir
-de mettre à exécution ce grand projet de réforme. Le 25 juin 1269, il
-écrivit, d'Aigues-Mortes, à Mathieu, abbé de Saint-Denis, et au comte
-Simon de Nesle: «Nous avons ordonné, d'ailleurs, de détruire tout à
-fait les notables et manifestes prostitutions (_notoria et manifesta
-prostibula_) qui souillent de leur infamie notre fidèle peuple, et
-qui entraînent tant de victimes dans le gouffre de la perdition; nous
-avons ordonné de poursuivre ces scandales dans les villes, ainsi que
-dans les campagnes, et de purger absolument notre royaume (_terram
-nostram plenius expurgari_) de tous les hommes débauchés et de tous
-les malfaiteurs publics (_flagitiosis hominibus ac malefactoribus
-publicis_).» Cette lettre renfermait un ordre positif que la mort du
-roi ne permit pas d'exécuter. Les femmes dissolues et leur méprisable
-cortége continuèrent d'exercer leur métier, en raison des précédentes
-ordonnances, et il ne fut donné aucune suite aux vertueux desseins de
-Louis IX, qui aurait échoué encore une fois dans son plan d'épuration
-des moeurs publiques. On peut penser cependant qu'il remit à ses fils le
-soin de tenter cette réforme qu'il n'avait pas eu le temps d'exécuter,
-car il semble y faire allusion dans les _Enseignements_ écrits de
-sa main, qu'il laissa en mourant à Philippe, son fils aîné et son
-successeur: «Garde-toy de fere chose qui à Dieu deplese, disait-il
-dans ce testament moral, c'est à savoir, péchié mortel... Maintiens
-les bonnes coustumes de ton royaume et les mauvèses abesses... Fui et
-eschieve (évite) la compaingnie des mauuez... Aime ton preu (prochain)
-et son bien, et hai touz maux où que ils soient. Nulz ne soit si hardi
-devant toy, que il die parole qui atraie et émeuve pechié.» Philippe le
-Hardi voulut se conformer aux instructions de son glorieux père.
-
-Au parlement de l'Ascension, en 1272, ce roi rendit une ordonnance
-prohibitive contre les blasphèmes, les lieux de débauche et les jeux
-de dés, que saint Louis confondait dans sa réprobation. Nous n'avons
-plus que la lettre missive adressée à tous les baillis, pour «qu'ils
-fassent garder en leurs bailliages et en la terre aux barons ladite
-ordonnance de défendre les vilains serments, les bordeaux communs,
-les jeux de dez: la poine d'argent, disait le roi, pourra estre muée
-en peine de corps, selon la qualité de la personne et quantité du
-méfait.» La perte de l'ordonnance, que cette lettre missive annonçait,
-témoigne, ce nous semble, qu'elle ne fut jamais exécutée, et qu'on
-l'oublia peut-être avant que Philippe le Bel eût succédé à Philippe
-le Hardi. Cette extermination générale des bordeaux était chose
-impossible et dangereuse; on s'en tint à la tolérance tacite qui les
-avait épargnés jusque-là, et qui n'avait mis d'obstacle qu'à leur
-multiplication immodérée. Il est à croire que, dans ce temps-là, on
-se bornait à soumettre la Prostitution aux sévères règlements d'une
-police de surveillance, et qu'on assurait ainsi la sécurité des femmes
-de bien. Nous rapporterons donc au règne de Philippe le Hardi deux
-usages que Pasquier rappelle dans ses _Recherches de la France_, sans
-leur assigner une date précise, mais en les plaçant aux environs du
-temps de saint Louis. C'est vraisemblablement à cette époque, qu'on
-défendit aux prostituées de porter des ceintures dorées, et qu'on
-leur ordonna, au contraire, de ne pas se montrer en public sans
-avoir une aiguillette sur l'épaule. Cette aiguillette devait varier
-de couleur, selon les villes dans lesquelles une _ribaude commune_
-avait droit d'exercice et de séjour. Nous verrons, en parlant des us
-et coutumes de la Prostitution dans les différentes villes de France,
-que les filles publiques de Toulouse avaient, au lieu d'aiguillette
-sur l'épaule, une _enseigne_ ou _jarretière_ au bras, et que cette
-enseigne était toujours d'une autre couleur que la robe, pour mieux
-frapper les regards et proclamer la condition vile de la personne.
-«Ceux qui succédèrent à ce sage roi (Louis IX) dit Pasquier au chap.
-XXXV de son livre VIII, encores qu'ils ne permissent par leurs loix et
-édicts les bordeaux, si les souffrirent-ils par forme de connivence;
-estimans que de deux maux il falloit eslire le moindre, et qu'il
-estoit plus expedient tolérer les femmes publiques, qu'en ce défaut
-donner occasion aux meschans de solliciter les femmes mariées, qui
-doivent faire profession expresse de chasteté. Vray qu'ils voulurent
-que telles femmes qui en lieux publics s'abandonnent au premier
-venant, fussent non-seulement réputées infâmes de droict, mais aussi
-distinctes et séparées d'habillement d'avec les sages matrones; qui est
-la cause pour laquelle on leur deffendit anciennement en la France de
-porter _ceintures dorées_, et, pour ceste mesme occasion, l'on voulut
-anciennement que telles bonnes dames eussent quelque signal sur elles,
-pour les distinguer et recognoistre d'avec le reste des preudes femmes:
-qui fut de porter une esguilette sur l'espaule.»
-
-C'est à ces deux anciens usages que Pasquier rapporte deux proverbes
-qui s'étaient popularisés dès le treizième siècle, et qui n'ont point
-assez vieilli pour qu'on ait cessé de les employer dans le nôtre. On
-disait, on dit encore qu'une femme court l'aiguillette, et que bonne
-renommée vaut mieux que ceinture dorée. Ce fut, en effet, sous le
-règne de Philippe le Hardi et de Philippe le Bel que la mode importa
-d'Orient en France ces ceintures de cuir doré ou de tissu d'or, que les
-ordonnances somptuaires interdirent aux femmes de petite condition,
-et, par conséquent, aux ribaudes, qui, à l'instar des mérétrices de
-Rome, n'avaient pas la permission de porter sur elles or ou argent.
-L'interdiction d'un objet de toilette devait paraître intolérable
-aux bourgeoises et aux femmes de métier, qui se trouvaient par là
-presque assimilées aux _folles femmes_, elles se vengèrent donc de
-l'édit prohibitif, en opposant leur bonne renommée au luxe des dames
-de la cour, qui ne menaient pas toujours une vie irréprochable. Il y
-eut néanmoins de fréquentes infractions à l'ordonnance somptuaire,
-et bien des femmes se parèrent de ces ceintures dorées, qu'elles
-n'avaient pas le droit de porter. Le prévôt de Paris avait beau les
-menacer de confiscations et d'amendes, elles s'obstinaient à braver la
-poursuite des sergents et à jouer le rôle des dames à ceintures dorées.
-Les ribaudes n'étaient pas les moins hardies à prendre cet ornement
-prohibé, au risque de la prison et du fouet. Nous n'avons pas besoin
-de réfuter les écrivains qui ont avancé, sans raison, que la ceinture
-dorée avait été attribuée, comme une marque distinctive, aux femmes
-de mauvaise vie, et que les femmes honnêtes, qui n'osaient pas se
-confondre avec elles en leur empruntant cette parure compromettante, se
-consolaient hautement d'en être privées en faisant valoir les avantages
-de leur bonne réputation. Quant à l'aiguillette, elle ne figura pas
-longtemps sur l'épaule des prostituées de Paris, quoique Pasquier ait
-vu de ses propres yeux, vers la fin du seizième siècle, cette coutume
-pratiquée à Toulouse par les pensionnaires du Châtel-Vert. _Courir
-l'aiguillette_ signifiait, selon Pasquier, «prostituer son corps à
-l'abandon de chacun.» Il est probable qu'on avait entendu d'abord
-désigner des femmes qui couraient les rues l'aiguillette sur l'épaule.
-On ne tarda pas à défigurer cette expression pittoresque, faute d'être
-instruit du fait qui y avait donné lieu: le peuple l'avait corrompue,
-sans le savoir et sans en changer le sens primitif, lorsqu'il prit
-l'habitude de dire _courir le guilledou_. Nous ne chercherons pas à
-convaincre d'erreur certains philologues qui ont voulu démontrer que
-les ribaudes courant l'aiguillette s'adressaient surtout aux chausses
-des gens qu'elles accostaient, attendu que ces chausses étaient
-attachées et retenues à leur place par un lacet ou aiguillette. Ces
-philologues ont fait un anachronisme dans l'archéologie des chausses,
-et ils se sont abusés par le rapprochement malencontreux qu'ils ont
-fait de deux espèces d'aiguillettes.
-
-Quoi qu'il en soit, sous les successeurs de saint Louis, la
-Prostitution, si bien réglementée qu'elle fût, avait impudemment étendu
-son domaine, et les moeurs étaient si relâchées, que les trois brus
-de Philippe le Bel, Marguerite, reine de Navarre, Jeanne, comtesse
-de Poitiers, et Blanche, comtesse de la Marche, furent accusées
-d'adultère à la fois, et enfermées, par ordre du roi, dans la même
-prison, au Château-Gaillard. On leur fit leur procès à huis clos, et
-rien ne transpira des prodigieux débordements qu'on leur imputait;
-seulement, l'une d'elle, Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe,
-comte de Poitiers, se vit transférée dans le château de Dourdan, où
-son mari l'alla chercher pour lui rendre la liberté, sinon l'honneur.
-Marguerite, quoique moins coupable que ses soeurs, périt étranglée
-dans sa prison, et Blanche ne sortit de la sienne, que pour se voir
-répudiée et conduite au couvent de Maubuisson. La voix publique
-attribuait à ces trois soeurs une monstrueuse complicité de débauches
-et de crimes; on racontait qu'elles s'étaient logées à dessein dans
-l'hôtel de Nesle, situé hors de l'enceinte de Paris, au bord de la
-Seine, sur l'emplacement actuel du palais de l'Institut de France, et
-qu'elles attiraient dans cet hôtel, appartenant à Jeanne, comtesse de
-Poitiers, les jeunes écoliers qu'elles avaient distingués à leur bonne
-mine, parmi ceux qui fréquentaient le Pré-aux-Clercs. Ces écoliers,
-après avoir satisfait la lubricité des trois princesses, étaient
-empoisonnés ou poignardés, et jetés ensuite dans la rivière, qui
-ensevelissait les tristes victimes de la tour de Nesle. Deux officiers
-de la maison de ces princesses, Philippe et Gautier de Launay, qui
-étaient frères, furent jugés à Pontoise, en 1314, et condamnés à être
-écorchés vifs, ce qui fut exécuté, et leurs corps restèrent exposés
-sur un gibet, comme ceux des plus vils criminels. Une conformité de
-nom enveloppa un moment dans l'accusation la reine elle-même; mais
-Jeanne de Navarre, qui n'avait jamais habité l'hôtel de Nesle, n'eut
-pas de peine à se justifier vis-à-vis des juges. L'impudicité de ses
-belles-filles n'en rejaillit pas moins sur elle; et une tradition
-injurieuse, perpétuée dans le peuple, fit d'elle l'héroïne sanglante
-des débauches de l'hôtel de Nesle: «Suivant cette tradition erronée,
-dit Robert Gaguin dans son _Compendium_ de l'histoire de France, cette
-reine avait fait partager sa couche à plusieurs écoliers (_aliquot
-scholasticorum concubitu usam_), et pour cacher son crime, après les
-avoir fait tuer, elle les jetait de la fenêtre de sa chambre dans la
-rivière. Un seul de ces écoliers, Jean Buridan, échappa par hasard
-à ce guet-apens; c'est pourquoi il publia ce sophisme: _Reginam
-interficere nolite, timere bonum est._» Ce sophisme célèbre, qui peut
-s'entendre et s'expliquer de plusieurs façons, est une énigme assez
-peu digne du fameux Jean Buridan, que l'Université de Paris cite avec
-honneur parmi ses professeurs de philosophie au quatorzième siècle.
-Ce dernier, qui était recteur de l'Université en 1320 (voy. la _Bibl.
-belg._ de Valère André, p. 471), n'aurait pu être un simple écolier,
-six ou sept ans auparavant. Quant au sophisme dont il serait l'auteur,
-nous croyons pouvoir le rétablir dans le sens de son origine, en
-l'écrivant ainsi: _Reginam interfodere nolite, timere bonum est._ Nous
-mettons à la place du verbe _interficere_, qui ne veut rien dire ici,
-_interfodere_, _interferire_, _interferre_, ou tout autre verbe ayant
-une signification érotique, et nous traduirons alors: «N'allez pas
-coucher avec une reine; il est bon de craindre ce dangereux honneur.»
-
-La tradition attachée à la tour de Nesle, qui a subsisté jusqu'à la fin
-du dix-septième siècle, était si généralement répandue dans le peuple
-de Paris, que Brantôme en fait mention dans ses _Dames galantes_:
-«Cette reine, dit-il, se tenoit à l'hôtel de Nesle à Paris, laquelle
-faisant le guet aux passans, et ceux qui lui revenoient et agréoient
-le plus, de quelque sorte de gens que ce fussent, les faisoit appeler
-et venir à soy, et, après en avoir tiré ce qu'elle en vouloit, les
-faisoit précipiter du haut de la tour, qui paroist encore, en bas, en
-l'eau, et les faisoit noyer. Je ne veux pas dire que cela soit vray,
-mais le vulgaire, au moins la pluspart de Paris, l'affirme; et n'y a
-si commun, qu'en luy monstrant la tour seulement et en l'interrogeant,
-que de luy-mesme ne le die.» Avant Brantôme, Villon avait rappelé aussi
-cette tragique histoire, en disant dans sa _Ballade des dames du temps
-jadis_:
-
- Semblablement où est la reine
- Qui commanda que Buridan
- Fût jeté en un sac en Seine!
-
-Mais la légende historique se trouvait singulièrement affaiblie, et au
-lieu de trois princesses libertines se disputant et se partageant les
-caresses de beaux et robustes écoliers qu'elles renouvelaient toutes
-les nuits, on ne voyait, dans les récits du vulgaire, qu'une reine de
-France amoureuse de Buridan. Remarquons encore que ce Buridan avait pu
-faire allusion à son aventure de la Tour de Nesle, en inventant une
-allégorie qui était devenue proverbiale, et qu'on appelait l'_âne de
-Buridan_: il avait représenté un âne affamé et mourant de faim entre
-deux boisseaux d'avoine, plutôt que d'opter entre l'un ou l'autre.
-Cet âne n'est-il pas Buridan lui-même entre deux ou trois princesses
-également belles, également impatientes de plaisir?
-
-Au reste, si les femmes, si les princesses elles-mêmes se montraient
-si empressées de courir après les hommes, c'était peut-être que les
-hommes faisaient mine de les dédaigner et ne s'occupaient plus d'elles.
-Un horrible libertinage s'était glissé dans toutes les classes de
-la société depuis les croisades, et le vice contre nature, que le
-séjour des Français en Palestine avait acclimaté en France, menaçait
-encore, en dépit de la chevalerie, d'infecter les moeurs et de corrompre
-la population tout entière. Nous avons cité ailleurs un passage de
-l'_Histoire occidentale_, de Jacques de Vitry, qui fait un effrayant
-tableau de la perversité de ses contemporains. Un poëte français de
-la même époque, Gautier de Coincy, quoique prieur de l'abbaye de
-Saint-Médard de Soissons, représente la vie des cloîtres sous des
-couleurs aussi honteuses dans son _Fabliau de sainte Léocade_:
-
- La Grammaire _hic_ à _hic_ accouple;
- Mais Nature maldit le couple.
- La mort perpétuel engenre
- Cil qui aime masculin genre
- Plus que le féminin ne face,
- Et Diex de son livre l'efface.
- Nature rit, si com moi semble,
- Quand _hic_ et _hoc_ joignent ensemble.
- Mais _hic_ et _hic_, chose est perdue,
- Nature en est tost esperdue.....
-
-Cet abominable vice s'était multiplié à ce point, que la Prostitution
-légale méritait alors d'être encouragée comme un remède, ou du moins
-comme un palliatif à une pareille turpitude. L'existence de la société
-elle-même pouvait paraître menacée, lorsque Philippe le Bel, qui ne
-manquait ni de résolution, ni d'énergie, se proposa d'arrêter les
-progrès de la sodomie, en frappant de terreur ceux qui donnaient
-l'exemple de cette criminelle aberration des sens: telle fut la
-principale cause du procès des Templiers. La lecture attentive des
-pièces authentiques de ce procès nous a prouvé que Philippe le Bel
-n'avait poursuivi, dans cet ordre religieux et militaire, que le
-sacrilége et la débauche arrivés au dernier degré de l'audace et du
-scandale. «Quelque opinion qu'on adopte sur la règle des Templiers et
-l'innocence primitive de l'ordre,» dit l'illustre historien Michelet
-effrayé des imposants témoignages qu'il mettait au jour pour la
-première fois et qui tous confirment notre opinion, «il n'est pas
-difficile d'arrêter un jugement sur les désordres de son dernier âge,
-désordres analogues à ceux des ordres religieux.» La publication des
-documents originaux prouve d'une manière irrécusable que l'ordre du
-Temple était infecté tout entier de la plus exécrable dépravation.
-Philippe le Bel, d'accord avec le pape Boniface VIII, eut le courage
-d'attaquer le mal dans son foyer, et tenta de l'étouffer sous les
-débris de l'ordre du Temple, qui l'avait propagé en le couvrant
-de son manteau blanc. Nous ne savons quelle chronique impute à la
-vengeance d'une femme l'accusation infamante qui s'éleva contre les
-Templiers en 1307, et qui alluma bientôt leurs bûchers par toute
-l'Europe. L'interrogatoire que le grand maître et deux cent trente
-et un chevaliers ou frères servants subirent à Paris, en présence des
-commissaires pontificaux, «fut conduit lentement,» dit Michelet, «et
-avec beaucoup de ménagement et de douceur,» par de hauts dignitaires
-ecclésiastiques, et malgré les dénégations systématiques des accusés,
-il reste avéré que la plupart des charges relatives aux moeurs
-déshonnêtes de l'ordre n'étaient que trop réelles. La nature même du
-supplice infligé aux condamnés prouve assez la nature des crimes que la
-rumeur publique leur attribuait depuis longtemps, avant qu'une enquête
-minutieuse en eût caractérisé l'ignominie.
-
-Les Templiers étaient universellement décriés; leurs principaux vices,
-leur orgueil, leur avarice, leur ambition, leur ivrognerie, leur
-méchanceté, avaient passé en proverbe; mais si l'on disait dans le
-peuple: _boire, jurer, se gorgiaser comme un Templier_; si les poëtes
-satiriques se plaisaient à énumérer les vices de ces moines soldats,
-on ne savait pas les monstrueuses infamies qui se pratiquaient dans le
-sein de l'ordre du Temple, devenu une secte odieuse, vouée à la plus
-ignoble Prostitution. D'après les dépositions des premiers témoins
-qui s'étaient présentés spontanément pour accuser les Templiers, on
-dressa une série de questions sur lesquelles on interrogea séparément
-tous les accusés, et, de leurs réponses plus ou moins évasives, on
-put conclure avec certitude que, dans la cérémonie de réception des
-frères, celui qui était reçu et celui qui le recevait se baisaient
-mutuellement sur la bouche, au nombril ou sur le ventre, à l'anus ou au
-bas de l'épine du dos, et quelquefois sur le membre viril (_aliquando
-in virga virili_); que le récipiendaire, ordinairement, se voyait seul
-soumis à ce mode de baisers impurs, après avoir renié Jésus-Christ et
-craché sur la croix; que son parrain lui défendait d'avoir commerce
-avec les femmes, mais l'autorisait à s'abandonner avec ses confrères
-aux plus horribles excès d'impudicité. Un grand nombre de Templiers,
-fidèles à leurs serments réciproques, se renfermèrent dans une fière
-protestation contre ce qu'ils appelaient de ridicules calomnies.
-Plusieurs, intimidés ou gagnés, en vinrent promptement à des aveux
-circonstanciés, et les autres se contentèrent de déclarer qu'ils
-n'avaient participé à aucun acte répréhensible, tout en constatant
-les obscénités de la réception des chevaliers, selon les statuts de
-l'ordre. Au reste, ces statuts ne furent expliqués par personne, et
-l'on n'essaya pas même de justifier leurs étranges et mystérieuses
-horreurs. Huguet de Baris raconta que, pendant la cérémonie de sa
-réception, lorsqu'il se fut dépouillé de ses vêtements, excepté de sa
-chemise, le frère chargé de le recevoir, l'ayant aidé à se vêtir de la
-robe et du manteau de l'ordre, lui leva ses habits par devant et par
-derrière (_frater P. levavit ipsi testi vestes ante et retro_) et le
-baisa brusquement sur la bouche, au nombril et à la chute des reins.
-Mathieu de Tilley dit, au contraire, que le frère qui l'avait reçu,
-après lui avoir fait renier Jésus-Christ et cracher sur la croix, lui
-ordonna de le baiser sur sa chair nue, et se découvrit la cuisse, où le
-récipiendaire appliqua ses lèvres (_præcepit quod oscularetur eum in
-carne nuda, et discoperuit se circa femur, et ipse fuit osculatus eum
-in anca circa illum_); puis, le frère _receptor_ ajouta: _Et devant!_
-en retroussant sa robe, ce qui fit supposer au récipiendaire qu'il
-devait se prêter à une odieuse pratique (_quod deberet eum osculari
-ante circa femoralia_); mais on ne lui en demanda pas davantage, et
-il en fut quitte pour la honte d'avoir entendu la vilaine injonction
-qu'on lui adressait. Jean de Saint-Just, ayant été sommé de baiser à
-l'anus le frère qui le recevait (_præcepit ei quod oscularetur eum in
-ano_), répondit avec indignation qu'il ne se soumettrait jamais à cette
-infamie.
-
-Beaucoup de Templiers avouèrent que, lors de leur réception, ils
-avaient été invités et autorisés à se prostituer avec leurs frères
-en religion; mais ils soutinrent tous qu'ils n'en avaient rien fait,
-et qu'ils croyaient même la sodomie aussi rare dans l'ordre du Temple
-que dans tout autre ordre monastique. Voici la déposition de Jean de
-Saint-Just: _Deinde dixit ei quod poterat carnaliter commisceri cum
-fratribus ordinis et pati quod ipsi commiscerentur cum eo; hoc tamen
-non fecit, nec fuit requisitus, nec scit, nec audivit quod fratres
-ordinis committerent peccatum prædictum._ La déposition de Rodolphe
-de Taverne est plus explicite encore, puisque, en exigeant de lui le
-voeu de chasteté à l'égard des femmes, on lui conseilla d'éteindre
-autrement les feux de son ardeur naturelle: _Deinde dixit ei quod,
-ex quo voverat castitatem, debebat abstinere a mulieribus, ne ordo
-infamaretur; verumtamen, secundum dicta puncta, si haberet calorem
-naturalem, poterat refrigerare, et carnaliter commisceri cum fratribus
-ordinis, et ipsi cum eo: hoc tamen non fecit, nec credit quod in
-ordine fieret._ La déposition de Gérard de Causse ne fut pas moins
-circonstanciée, quoique elle offrît une contradiction évidente. Ainsi,
-selon lui, tout chevalier du Temple qui se rendait coupable de sodomie
-(_si essent convicti de crimine sodomitico_) était condamné à la prison
-perpétuelle, et les frères, redoutant à cet égard les tentations du
-démon, entretenaient de la lumière dans leurs dortoirs durant la nuit
-(_et quod tenerent lumen de nocte in loco in quo jacerent, ne hostis
-inimicus daret eis occasionem delinquendi_); cependant, lorsque Gérard
-de Causse avait été reçu chevalier, un des frères assesseurs lui avait
-dit que, s'il ne pouvait résister aux entraînements de la convoitise
-charnelle, il ferait mieux, pour l'honneur de l'ordre, de pécher avec
-ses compagnons, que de s'approcher des femmes (_dixit eis quod si
-haberent calorem et motus carnales, poterant ad invicem carnaliter
-commisceri, si volebant, quia melius erat quod hoc facerent inter se,
-ne ordo vituperaretur, quam si accederent ad mulieres_). Ce Templier ne
-manqua pas de protester, comme les autres, qu'il n'avait jamais vu ni
-appris que ce précepte infâme eût été suivi par ses confrères.
-
-Les conséquences de ce procès furent terribles: une foule de Templiers
-périrent dans les supplices. L'ordre du Temple, aboli et anathématisé,
-ne disparut pourtant pas tout à fait, et il se perpétua dans l'ombre,
-avec les mêmes moeurs, si l'on en croit certains témoignages qui n'ont
-pas toute la valeur d'une preuve historique. Mais, après avoir lu et
-comparé les pièces de ce procès mémorable, qui nous montre une secte
-de sodomites et d'impies couverts d'un habit religieux, et se livrant,
-en face des autels, à d'exécrables désordres, on est forcé de chercher
-les causes de la corruption de cet ordre, qui s'était fait longtemps
-respecter par ses moeurs régulières et par ses vertus: ces causes, on
-les trouve dans le long séjour des Templiers en Orient, où le vice
-contre nature est presque endémique, et où la crainte de la lèpre,
-du mal des ardents et de diverses affections cutanées ou organiques,
-est toujours attachée au commerce des femmes. Les Templiers, de peur
-de devenir lépreux et _méseaux_, avaient souillé leur âme et leur
-corps, en acceptant, en approuvant la plus honteuse de toutes les
-prostitutions.
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
- SOMMAIRE. --Les mauvais lieux de Paris. --Topographie de la
- Prostitution parisienne au moyen âge. --La rue _de la Plâtrière_.
- --La rue _du Puon_. --La rue _des Cordèles_. --La _petite
- ruellette de Saint-Sevrin_. --La rue _de l'Ospital_. --La
- rue _Saint-Syphorien_. --La rue _de la Chaveterie_. --La rue
- _Saint-Hilaire_. --Le _clos Burniau_. --La rue _du Noyer_. --La
- rue _du Bon-Puits_. --La rue _de l'École_. --La rue _Cocatrix_.
- --La rue _Charoui_. --La _ruelle Sainte-Croix_. --La rue
- _Gervese-Laurens_. --La rue _du Marmouset_. --La rue _de Chevez_.
- --Le _Val d'amour_. --La rue _Saint-Denis de la Chartre_. --La rue
- _des Lavandières_. --La _place aux Pourceaux_. --La rue _Béthisy_.
- --La rue _de l'Arbre-Sec_. --La rue _de Maître-Huré_. --La rue
- _Biaubourc_, etc.
-
-
-Nous avons très-peu de renseignements sur l'histoire des mauvais lieux
-de Paris, et c'est à peine si nous pouvons établir d'une manière
-positive leur situation locale, à certaines époques antérieures au
-seizième siècle. Cependant, à partir du treizième siècle, nous les
-trouvons nommés dans les actes (_instrumenta_) publics de la prévôté,
-dans les cartulaires des paroisses et des couvents, dans les papiers
-terriers, dans les comptes de différentes juridictions et même dans les
-vieilles poésies. Il nous est donc permis, à l'aide de ces autorités,
-de constater, pour ainsi dire, la topographie de la Prostitution
-parisienne au moyen âge. Malheureusement, en relevant avec peine cette
-carte routière des rues malfamées de la capitale, nous sommes dans
-l'impossibilité d'y joindre des détails pittoresques et de curieuses
-particularités, qui viendraient fort à propos distraire le lecteur au
-milieu d'une monotone dissertation d'antiquaire. Ces particularités et
-ces détails nous manquent absolument, et si nous savions quelles rues
-et quelles ruelles avaient alors la triste destination que plusieurs
-d'elles ont conservée jusqu'à nos jours, nous ne savons pas quel était
-l'aspect extérieur de ces séjours de débauche, quels étaient leurs
-noms et leurs enseignes, du moins pour le plus grand nombre, quel
-était le système ordinaire de leur organisation impudique, quelle était
-enfin leur physionomie intérieure. Tout, sur ce chapitre, est livré au
-domaine de l'imagination, qui a le soin de chercher dans Rabelais et
-même dans Regnier les couleurs appropriées à la peinture des _bordeaux_
-de nos ancêtres. Mais, néanmoins, quoique nous n'ayons que des notions
-très-vagues et très-imparfaites sur les mystères d'un pareil sujet,
-nous croyons utile et intéressant de dresser l'inventaire archéologique
-de ces repaires, que nous verrons s'éloigner graduellement du centre
-de la cité et qui semblent avoir été les fiefs de _dame Vénus_ et de
-son fils _Cupidon_, que le moyen âge français n'entourait guère de
-réminiscences mythologiques.
-
-Dans ces temps de priviléges et de traditions, chaque métier possédait
-en propre certains quartiers et certaines rues, auxquels il attachait
-son nom: là étaient les _ouvroirs_, les _fenêtres_, les _étaux_ des
-maîtres de ce métier; là seulement ils concentraient leur industrie
-et leur commerce. La Prostitution, qui se régissait comme un de ces
-métiers, n'aurait pu se confiner dans un seul quartier ni occuper
-quelques rues attenantes l'une à l'autre; car il était de son essence
-et de son intérêt de diviser ses forces et de rayonner dans tous les
-quartiers à la fois, pour être plus à même d'étendre partout ses filets
-et d'y faire tomber plus de victimes. La police, qui la réglementait,
-s'opposa toujours à cette diffusion du libertinage sur tous les points
-de la ville, et elle travailla constamment à restreindre le domaine
-impur qu'elle concédait aux femmes communes. Telle est la lutte que
-nous présente, pendant plusieurs siècles, la Prostitution qui tient
-tête tour à tour à l'autorité de l'archevêque de Paris, à celle du
-prévôt, à celle du parlement, même à celle du roi. Ses empiétements,
-ses obstinations, ses audaces résistent aux ordonnances, aux arrêts et
-aux sergents; elle ne cède que de guerre lasse un terrain qui lui plaît
-et que la tradition lui attribue; elle y revient sans cesse, après en
-avoir été chassée, et ne l'abandonne jamais entièrement; elle n'est pas
-difficile, d'ailleurs, sur le choix des lieux où elle se fixe: elle se
-rend justice, en adoptant de préférence les rues les plus sombres, les
-plus étroites, les plus sales, les plus infectes; c'est une habitude
-qu'elle garde encore, comme si elle n'osait pas sortir de son repaire,
-comme si l'air que respirent les honnêtes gens était malsain pour elle.
-De même que les juifs qui n'avaient pas le droit de mettre le pied hors
-de leur juiverie et qui s'y voyaient enfermer la nuit à l'instar des
-lépreux dans leurs ladreries, les ribaudes et leur infâme sequelle ne
-dépassaient pas les limites de leur résidence, sous peine de s'exposer
-au fouet, à la prison ou à l'amende; mais, depuis que leur existence
-légale était réglée par les ordonnances de saint Louis, elles n'avaient
-plus besoin de se cacher, pour vaquer à leur profession obscène,
-pourvu qu'elles se conformassent aux prescriptions et aux statuts de la
-_ribaudie_.
-
-Le plus ancien document dans lequel nous trouvons une nomenclature
-des mauvais lieux de Paris, c'est un poëme ou un monologue en vers,
-composé au treizième siècle par un certain Guillot, qui ne nous est
-connu que par son _Dit des Rues de Paris_. Ce poëme fut publié pour
-la première fois en 1754 par l'abbé Lebeuf, d'après un manuscrit
-qu'il avait découvert à Dijon et qu'il déposa dans la bibliothèque
-de l'abbé Fleury, chanoine de Notre-Dame. Depuis cette époque, on a
-souvent réimprimé l'ouvrage de Guillot et l'on s'en est servi surtout
-pour fixer la topographie parisienne au treizième siècle; car on peut
-dater de 1270 ce catalogue rimé, où l'_acteur_ parle de _Dom Sequence_,
-chefecier de Saint-Merry, comme d'un contemporain; or ce personnage
-vivait encore en 1283. Les critiques, qui ont cité le Dit des Rues,
-auquel Guillot a donné la forme d'un itinéraire commençant à la rue de
-la Huchette, dans le quartier de l'Université, n'ont pas pris garde
-que le poëte ou plutôt le rimeur, en accumulant des noms de rues et
-de ruelles qu'il se plaît à faire rimer ensemble le plus naïvement du
-monde, semble n'avoir eu d'autre préoccupation que la recherche et le
-signalement des endroits consacrés à la débauche. Nous ne voulons pas
-dire cependant que cet honnête Guillot, qui a peut-être vu son nom
-passer en proverbe avec l'épithète de _songeur_, se soit préoccupé de
-cette recherche dans un but honteux; mais il est toutefois remarquable
-que, dans ces trois cents rimes nomenclatives, les principales
-digressions du poëte soient relatives à la Prostitution; sur cette
-matière, du moins, il se relâche de l'aridité de son catalogue
-onomastique et il y ajoute complaisamment quelques images qui ne sont
-pas du meilleur goût. Chaque fois que Guillot rencontre sur son chemin
-un de ces clapiers que la police urbaine environnait d'une mystérieuse
-tolérance, il a l'air de s'y arrêter, ne fût-ce que pour en marquer
-la place et en constater l'existence. Comme il désigne plus de 20
-rues suspectes dans les trois grandes divisions de Paris, comprises
-sous les dénominations d'_Université_, de _Cité_ et de _Ville_, on a
-lieu de supposer qu'il fut appelé _Guillot le songeur_, par les femmes
-bordelières qui lui reprochaient d'avoir mentionné des _bordeaux_ qui
-n'existaient que dans son imagination.
-
-Le premier qu'il croit reconnaître sur son passage, à partir du
-Petit-Pont, en remontant dans le quartier de l'Université, c'est dans
-la rue _de la Plâtrière_, qui paraît être celle qu'on a nommée depuis
-rue du Battoir:
-
- La maint (demeure) une dame loudière
- Qui maint chapel a fait de feuille.
-
-L'abbé Lebeuf, que la pudeur égare sans doute, explique le mot
-_loudière_ par _faiseuse de couvertures_, mais, dans la vieille langue
-française, _loudière_ signifiant _couverture_ au propre, équivalait
-au figuré à _prostituée_, et il n'était pas autrement question de
-couvertures. Cette _loudière_, que Guillot ne se fût pas permis de
-qualifier ainsi au hasard, pouvait bien, dans les loisirs que lui
-laissait son vilain métier, s'occuper à faire des _chapeaux de fleurs_
-ou de _verdure_, que les confrères des corporations portaient aux
-fêtes patronales, dans les processions et en diverses circonstances
-solennelles. Nous ne sommes pas éloigné de croire que ces _chapels_,
-dont la fabrication était une industrie assez importante à Paris,
-figuraient sur la tête des fiancés, des épouses et des amoureux,
-aux repas de famille. Guillot ne s'arrête pas longtemps rue de la
-Plâtrière, quels que fussent les charmes de la dame; il poursuit sa
-route, dit-il, par la rue du Paon, qu'il appelle _Puon_:
-
- Je descendi tout bellement
- Droit à la rue des Cordèles:
- Dame i a: le descord d'elles
- Ne voudroie avoir nullement.
-
-Cette rue _des Cordèles_ est maintenant la rue des Cordeliers, qui
-devait son nom au couvent des Grands-Cordeliers, que la Révolution
-a détruit. Il est probable que Guillot a remplacé _Cordeliers_ en
-_Cordèles_ pour les besoins de la rime et aussi par allusion aux
-affaires de coeur qui se traitaient dans cette rue-là. Les _dames_ qui
-y demeuraient n'étaient sans doute pas d'une humeur accorte et facile,
-puisque le poëte ne craint rien tant que d'avoir un débat (_descord_)
-avec elles. Cela prouve que de tout temps les femmes de plaisir ont
-été très-promptes à la dispute et très-ardentes dans leurs colères.
-Guillot, pour rencontrer d'autres femmes de la même espèce, est obligé
-d'aller jusqu'à la rue des Prêtres-Saint-Severin, qu'il appelle la
-_petite ruellette de Saint-Sevrin_, où
-
- .... Mainte meschinete
- S'y louent souvent et menu,
- Et font batre le trou velu
- Des fesseriaux, que nus ne die.
-
-Nous n'entreprendrons pas de dégager des voiles du vieux langage
-le métier scandaleux des _meschinetes_, que Guillot met en scène
-avec beaucoup d'indulgence. Nous le suivrons plutôt dans la rue _de
-l'Ospital_, qu'on a nommée ensuite rue Saint-Jean-de-Latran, en mémoire
-des hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, qui y avaient une maison.
-Guillot tombe au milieu d'une querelle de femmes qui s'injuriaient et
-se battaient en pleine rue, malgré le voisinage des pères hospitaliers;
-le texte est ici moins obscur que corrompu:
-
- Une femme i d'espital (despita),
- Une autre femme folement
- De sa parole moult vilment.....
-
-Guillot s'enfuit, sans attendre la fin de la dispute, et il craignait
-si fort de s'y voir mêler, qu'il ne fit que traverser la rue
-_Saint-Syphorien_, aujourd'hui rue des Cholets, où il connaissait
-pourtant une fille nommée Marie, qui devait être à la fois égyptienne
-(tireuse d'horoscope) et _loudière_:
-
- La rue de la Chaveterie (à présent rue Chartière)
- Trouvay. N'allay pas chez Marie,
- En la rue Saint-Syphorien,
- Où maignent li logiptien.
-
-En passant dans la rue Saint-Hilaire, qui a conservé son nom, il
-se rappelle qu'une _dame débonnaire_ y demeure, mais il n'a pas le
-temps de faire une pose chez cette dame de bonne volonté, qu'il nomme
-_Gietedas_, sobriquet où il serait aisé de découvrir un sens obscène.
-Le voilà dans le clos Bruneau (_Burniau_), _où l'on a rosti maint
-bruliau_, dit-il; mais, par _bruliau_, il n'entend pas certainement
-parler des fagots qu'on y aurait brûlés. Le clos Bruneau était au
-centre des écoles, et les écoliers, qui, du temps de Rabelais, y
-allaient faire leurs ordures, s'y rendaient auparavant pour y faire
-_chere-lie_ avec leurs _meschines_. Guillot a donc raison de dire que
-l'on _a rôti maint bruliau_ dans ce repaire sombre et infect. Nous
-disons encore dans le même sens _rôtir le balai_. Près de là se trouve
-la rue des Noyers, où il y avait alors autant de femmes de mauvaise vie
-qu'on en rencontrerait de nos jours dans tout le quartier:
-
- Et puis la rue du Noyer,
- Où plusieurs dames, por louier
- Font souvent battre leurs cartiers.
-
-Guillot, dans la rue du Bon-Puits, qui devait son nom à une allusion
-gaillarde, n'oublie pas d'enregistrer les hauts faits d'une commère,
-femme d'un charpentier, fameuse par le nombre d'hommes qu'elle a
-envoyés de son lit au cimetière, suivant une interprétation hasardée de
-ces deux vers:
-
- La maint la femme à un chapuis
- Qui de maint homme a fait ses glais.
-
-Leduchat ou Lenglet Dufresnoy, en expliquant le second vers, y verrait
-sans doute une figure érotique empruntée à la sonnerie des cloches
-que l'on ébranle lentement pour tinter le glas des morts. Guillot,
-qui connaît tous les bons endroits, comme on disait dans la langue
-familière du siècle dernier, pousse un soupir en traversant la rue _de
-l'École, où demeure dame Nicole_. Cette rue de l'École, qui est devenue
-la rue du Fouarre, à cause de la paille ou _feurre_ qu'on y étendait
-pour y amortir le bruit des pas, renfermait les grandes Écoles de
-l'Université, et en même temps plus d'une école de Prostitution. Voilà
-pourquoi Guillot dit avec malice:
-
- En celle rue, ce me semble,
- Vent-on et fain et feurre ensemble.
-
-Guillot n'a plus rien à apprendre dans ces écoles; il se sauve par la
-rue Saint-Julien-le-Pauvre, et il invoque ce saint-là, _qui nous gard
-de mauvais lieu_. Saint Julien était le protecteur des voyageurs; il
-les garantissait des mauvais pas et des mauvaises rencontres. Guillot
-entre donc sain et sauf dans la Cité, et la première rue où il éprouve
-l'attrait de la concupiscence, c'est la rue Cocatrix:
-
- Où l'on boit souvent de bons vins
- Dont maint homs souvent se varie.
-
-Il n'y avait pas, à cette époque, de cabaret qui ne fût un lieu de
-débauche. Guillot mentionne encore une _bonne taverne_ dans la rue
-_Charoui_, qui s'étendait depuis l'entrée du cloître Notre-Dame jusqu'à
-la rue des Trois-Canettes. Ces tavernes et leurs dépendances étaient
-fréquentées probablement par les chantres et les écolâtres de la
-cathédrale. Guillot, sans doute, leur fait raison en passant; espérons,
-pour son honneur, qu'il ne fait que passer aussi dans la ruelle
-Sainte-Croix, _où l'on chengle_ (cingle) _souvent des cois_ (cuisses),
-et dans la rue Gervais-Laurent, qu'il appelle _Gervese Laurens_,
-
- Où maintes dames ignorent
- Y mesnent, quis de leur guiterne.
-
-Nous ne pensons pas que les habitantes de cette rue mal famée
-attirassent les innocents aux sons de la _guiterne_ (guitare), et
-nous attribuons plutôt au mot _guiterne_ un sens figuré que la pudeur
-nous défend d'approfondir. Nous ne nous arrêterons pas davantage à une
-rencontre étrange que Guillot fait dans la rue des Marmousets, alors
-_du Marmouset_, où un quidam lui adresse une infâme proposition:
-
- Trouvay homme qui m'eut fet
- Une musecorne belourde.
-
-Dans la rue du Chevet-Saint-Landry, Guillot n'a plus affaire qu'aux
-femmes débauchées, dont il définit la profession d'une manière peu
-compréhensible:
-
- Femmes qui vont tout le chevez
- Maignent en la rue de Chevez.
-
-Guillot s'enfonce de plus en plus dans le domaine héréditaire de
-la Prostitution; il est en plein Glatigny, qu'on appelait le _Val
-d'amour_:
-
- En bout de la rue descent.
- De Glateingni où bonne gent
- Maignent et dames au cors gent
- Qui aux hommes, si com moy semblent,
- Volontiers charnelment assemblent.
-
-Il échappe peut-être au péril de la tentation, et se jette dans la rue
-du Haut-Moulin, qui se nommait rue _Saint-Denis de la Chartre_, à cause
-de l'église qu'on y voyait et qui n'a été démolie qu'à l'époque de la
-Révolution. Le mauvais lieu que Guillot signale dans cette rue, devait
-être un des plus considérables de Paris, et les femmes qu'il renfermait
-ne sortaient jamais de cette abbaye lubrique,
-
- Où plusieurs dames en grant chartre
- Ont maint v.. en leur c.. tenu,
- Comment qu'ilz y soient contenu.
-
-Ce passage et beaucoup d'autres prouveraient que le _Dit des Rues_
-eût été intitulé, avec non moins d'à propos, le _Dit des Bordeaux_
-de Paris. Guillot en avait fini avec ceux de la Cité; il traversa
-le Grand-Pont ou le Pont-au-Change, et il continua dans la Ville son
-enquête pornographique.
-
-Dans la rue des Lavandières, _où il a maintes lavendières_, il nous
-fait entendre que ces filles ne se bornaient pas à rincer du linge
-à la rivière. De tout temps, les blanchisseuses ont eu la même
-réputation, et la reine qu'elles élisaient chaque année avait des
-pouvoirs analogues à ceux du roi des ribauds, mais seulement dans ses
-États et sur ses sujettes. Guillot ne se laisse pas retenir par ces
-joyeuses ribaudes; il poursuit sa route, à travers les rues fangeuses
-du quartier des Halles; il entre un moment, pour se rafraîchir, chez
-un tavernier de la place _aux Pourceaux_, qui devint ensuite la _place
-aux Chats_, puis la _fosse aux Chiens_, parce qu'on y entassait des
-charognes et des immondices: c'est le carrefour formé par la jonction
-des rues Saint-Honoré, des Déchargeurs et de la Lingerie. Guillot, qui
-se plaint ici de n'avoir point de bonheur (_Guillot, qui point d'heur
-bon n'as_), dit pourtant qu'il trouva sa _trace_, son chemin ou plutôt
-ce qu'il cherchait, la piste de quelque jolie _galloise_, avec laquelle
-il vida un pot de clairet ou de muscadet. Dans la rue Béthisy, il ne
-fut pas étonné de se heurter contre un homme qui tenait conférence avec
-une ribaude, sans se soucier de faire rougir les passants:
-
- Un homs trouvai en ribaudez,
- En la rue de Bethisi
- Entré: ne fus pas éthisi.
-
-Guillot ne se déferrait pas pour si peu. Il était arrivé dans la rue
-de l'Arbre-Sec, et il n'avait garde d'oublier un petit cul-de-sac, qui
-existe encore sous le nom de _Cour Baton_, et qui avait autrefois le
-nom malhonnête de _Coul de Bacon_. Il est bien certain que, dans cette
-dénomination locale, il ne faut pas attribuer au mot _bacon_ le sens
-de chair de porc salée, ni même chercher dans ce mot une image plus ou
-moins rapprochée de ce sens primitif. C'était une cour de ribaudie,
-avec son puits, autour duquel les femmes d'amour tenaient leurs
-assises. Guillot ne se fait pas scrupule de dire:
-
- Trouvai et puis Col de bacon
- Où l'on a trafarcié maint c...
-
-Il y aurait à faire sur ce vers une curieuse dissertation
-philosophique, que nous recommandons à l'ombre de Leduchat, et
-qui permettra de rétablir la véritable acception du vieux verbe
-_trafarcier_ ou _trafarcer_, que le _Complément du Dictionnaire de
-l'Académie française_ traduit assez mal par _traverser_. Guillot suit
-le bord de la rivière et arrive à l'entrée d'une grande rue qui conduit
-à la porte du Louvre; le voisinage de la rivière caractérise assez les
-dames qu'il rencontre et qui vendaient leurs _denrées_ à un prix trop
-élevé pour sa bourse:
-
- Dames i a gents et bonnes;
- De leurs denrées sont trop chiches (ou riches).
-
-Il ne perd pas son temps à marchander ce qu'il ne peut acheter, et il
-se dirige vers la rue Saint-Honoré. Auprès d'une _rue de Maître-Huré_,
-rue dont il n'est plus possible de déterminer la position, quoiqu'elle
-avoisinât la rue des Poulies, il eut sans doute à se louer de la
-politesse de certaines dames qui lui souhaitèrent la bienvenue:
-
- La rue trouvai-je maistre Huré,
- Lez lui séant dames polies.
-
-En faisant de _maître Huré_ un personnage vivant, au lieu d'un nom de
-rue, on serait forcé de l'accuser d'un odieux métier que desservaient
-les _dames polies_ dont il paraît entouré. Guillot ne remarque rien
-qui soit relatif à la Prostitution dans les deux rues de la Truanderie,
-où il n'omet pourtant pas de nous montrer le fameux Puits d'Amour: _le
-puits le carrefour despart_, dit-il seulement; mais il se ravise dans
-la rue Mauconseil:
-
- Une dame vi sur un seil,
- Qui moult se portoit noblement:
- Je la saluai simplement,
- Et elle moi, par saint Loys!
-
-Les habitudes de cette dame ne différaient pas de celles de ses
-pareilles que nous voyons, dans les mêmes rues, exercer le même
-manége qu'autrefois, attendre et guetter leur proie sur le seuil des
-maisons, à l'entrée de sombres allées, en appelant ou invitant les
-passants. Guillot, qui jure par saint Louis lorsqu'il répond à cet
-appel libidineux, pourrait bien avoir voulu rappeler à cette ribaude
-les ordonnances du saint roi. Quand il fut dans la rue Saint-Martin,
-il entendit chanter l'office de Notre-Dame de Saint-Martin-des-Champs,
-et il s'arma de continence pour achever sans encombre son voyage à la
-recherche des lieux impurs. Il traversa rapidement la rue Beaubourg,
-qui lui eût offert de quoi satisfaire tous les genres de débauche:
-
- Alai droitement en Biaubourc,
- Ne chassoie chievre ne bouc.
-
-De la rue des Étuves, il s'aventura dans une rue _Lingarière_, qui
-ne peut être que la rue Maubué, un des fiefs les plus anciens de la
-Prostitution:
-
- Là où leva mainte plastrière
- D'archal mise en oeuvre pour voir,
- Plusieurs gens pour leur vie avoir.
-
-Ces gens-là, qui levaient des grillages en fil d'archal pour regarder
-dans la rue, étaient, sans contredit, les hôtes ordinaires de cette
-rue Maubué, dans laquelle il y avait autant de clapiers que de
-maisons, autant de filles et d'hommes dissolus que d'habitants. Les
-rues voisines se ressentaient de ce honteux voisinage. Guillot se
-contente de nommer la rue Quincampoix (_Qui qu'en poit_), la rue
-Aubry-le-Boucher, et le _Conreerie_, dont la modestie du quinzième
-siècle avait fait la _Corroierie_, et qui est cachée à présent dans
-la rue des Cinq-Diamants, par allusion à ses impudiques origines.
-Il craint qu'un malheur ne lui advienne, en approchant de la rue
-Trousse-Vache, qui avait tiré son nom ignoble des moeurs plus ignobles
-encore de sa population ordinaire.
-
- La rue Amaury de Roussi
- Encontre Troussevache chiet,
- Que Dieu garde qu'il ne nous meschiet!
-
-Guillot approchait du terme de ses pérégrinations; il était si fatigué,
-qu'il s'assit, pour prendre quelques instants de repos, dans la rue des
-Arcis; il reprit bientôt sa course et négligea sans doute de désigner
-certaines rues comme affectées spécialement à la Prostitution. Ainsi,
-en passant dans la rue de _l'Étable-du-Cloistre_, qui ne peut être que
-la rue du Cloître-Saint-Merry, il est surpris de n'y pas rencontrer
-de femmes bordelières, comme il en avait vu à une autre époque, et il
-reconnaît que cette rue est maintenant _honestable_; mais, quand il va
-de Saint-Merry en _Baillehoe, où je trouvai beaucoup de boe_, dit-il;
-cette rue Baillehoé, dont le nom n'était qu'un hideux sobriquet et qui
-prit celui de _Brisemiche_, qu'elle a gardé jusqu'à nos jours, ne lui
-représente aucune réminiscence de libertinage, et il s'en éloigne, sans
-l'avoir qualifiée comme elle le méritait. Il s'avance dans le Marais,
-et donne un coup d'oeil à la rue du Plâtre:
-
- Où maintes dames leur emplastre
- A maint compagnon ont fait battre,
- Ce me semble pour eux esbattre.
-
-Guillot est inépuisable pour trouver des périphrases plus libres que
-naïves, qui caractérisent les endroits qu'il cherche. Au carrefour
-_Guillori_, dont le nom équivaut à celui de _Jean-de-l'Épine_, qu'il
-a porté plus tard, et que le savant De l'Aulnaye n'eût pas manqué de
-mettre en évidence avec toute l'obscénité que ce nom-là peut offrir,
-Guillot ne sait plus à qui entendre:
-
- Li un dit _ho!_ l'autre _hari_.
-
-Nous croyons qu'il était aux prises avec deux _meschines_ qui voulaient
-l'entraîner chacune de son côté; mais il leur résista: _Ne perdis pas
-mon essien_, dit-il, et il débouche dans la rue _Gentien_, maintenant
-rue des Coquilles, où demeurait un _biau varlet_ qui lui inspira
-peut-être une coupable pensée. Il ne se hasarda pas dans la rue de
-l'_Esculerie_, qui était le cul-de-sac de Saint-Faron, et qui n'avait
-pas un honnête homme parmi ses locataires; il longea rapidement la rue
-de _Chartron_ ou des Mauvais-Garçons, près de Saint-Jean en Grève:
-
- Où mainte dame en chartre ont
- Tenu maint v.. pour se norier (_nourrir_).
-
-C'est la seconde fois que Guillot nous montre _en chartre_ les
-méprisables artisanes de la Prostitution: il est clair que leur clôture
-n'était pas volontaire et qu'elle ne dépendait que des règlements
-de police. Dans la rue du Roi de Sicile, Guillot se souvint d'une
-nommée Sedile, qui logeait dans la rue Renaut-Lefèvre, _où elle
-vend et pois et febves_, dit-il dans le langage figuré auquel il
-a recours pour exprimer les mystères de l'impudicité. Il s'engage
-ensuite, avec précaution, dans la rue de _Pute-y-musse_, dont le nom
-significatif ne permet pas de doute à l'égard de sa destination: cette
-rue _bordelière_, que le peuple avait baptisée, conserva toujours
-traditionnellement ce nom indécent, quoiqu'on eût essayé de le modifier
-en _Petit-Musc_ et de le changer en _Cloche-Perche_, qu'elle porte
-encore sur son écriteau. La vertu de Guillot avait échappé à bien des
-dangers, quand il entra dans la rue Tyron, où il alla voir dame Luce:
-
- Y entrai dans la maison Luce
- Qui maint en la rue Tyron:
- Des dames hymnes vous diron.
-
-Nous ne pensons pas, avec l'abbé Lebeuf, qu'il s'agisse ici des
-cantiques et des chants religieux qui pouvaient s'élever d'un couvent
-de filles pénitentes. La _maison Luce_ a toute la physionomie d'un
-mauvais lieu, et les hymnes qu'on y chantait s'adressaient évidemment à
-Vénus. Telle est l'abbaye galante que nous persistons à voir dans cette
-rue, où les archéologues ont imaginé de placer un logis appartenant à
-l'abbé de Tiron. Guillot, au terme de son excursion, se donne du bon
-temps; dans la rue Percée, une des cinq rues qui portaient alors ce
-nom, indiquant une ancienne impasse transformée en rue, il se repose et
-se rafraîchit:
-
- Une femme vi destrecié
- Pour soi pignier, qui ne donna
- De bon vin.....
-
-Cette femme, qui se peigne ou qui s'ajuste en versant du vin à Guillot,
-ne peut être qu'une fille publique. Mais Guillot ne se lasse pas: il va
-de la rue des Poulies-Saint-Paul dans la rue des Fauconniers,
-
- Où l'on trouve bien, por deniers,
- Pour son cors solacier.
-
-Il ne nous dit pas s'il a usé de la recette qu'il donne à ses lecteurs.
-Puis, dans la rue _aux Commanderesses_, qui est aujourd'hui la rue de
-la Coutellerie, Guillot fait un retour sur lui-même, en disant:
-
- Où il a maintes tencheresses (_querelleuses_)
- Qui ont maint homme pris au brai (_à la pipée_).
-
-Enfin, la tâche de Guillot est achevée; il a ramassé la boue de toutes
-les rues de Paris, et il se glorifie de son Dit, rimé en leur honneur,
-sans craindre de dédier cette oeuvre, pleine d'impuretés, _au doux
-Seigneur du firmament_ et _à sa très-douce chiere mère_.
-
-Nonobstant cette dédicace, qui n'épurait pas les rimes de Guillot,
-un autre poëte anonyme, qui vivait à la fin de quatorzième siècle,
-eut l'idée de s'approprier le _Dit des Rues_, en lui ôtant son cachet
-obscène et en rajeunissant le style de cette pièce de vers, dans
-laquelle on ne reconnaissait plus les rues qui avaient changé de nom.
-C'est Henri Geraud qui a publié ce nouveau Dit, d'après un manuscrit
-des Archives nationales, et qui l'a placé à la suite de la Taille
-imposée sur les habitants de Paris en 1292, dans son ouvrage intitulé
-_Paris sous Philippe-le-Bel_. Remarquons, à ce propos, que le rôle de
-la taille ne contient aucun détail particulier qui se rattache à la
-Prostitution: ce qui prouverait que les femmes _folles de leurs corps_
-ne participaient point, du moins sous cette désignation, aux tailles
-extraordinaires, et que leur indignité les exemptait de payer un droit
-proportionnel. Le poëte qui a voulu refaire le poëme de Guillot et qui
-ne fait souvent que le reproduire en l'abrégeant, s'est attaché surtout
-à en ôter ce qui lui donnait un caractère libertin ou ordurier. Cet
-anonyme, au lieu de nous représenter Guillot allant de rue en rue à la
-découverte des mauvais lieux, a inventé une fable assez amusante: il
-se met en scène lui-même, nouvellement débarqué à Paris, où il n'était
-jamais venu, et il parcourt cette capitale, en cherchant de rue en
-rue sa femme, qu'il avait perdue près de Notre-Dame; rien ne peut le
-distraire de ses recherches, qui sont infructueuses, et toutes les
-femmes qu'il rencontre à chaque pas ne lui font pas oublier la sienne,
-jusqu'à ce qu'il ait terminé sa poursuite conjugale à travers 310 rues,
-qu'il a pris soin d'énumérer; il s'écrie alors:
-
- Tant l'ay quise, que j'en suis las!
- Or la quiere qui la voudra:
- Jamais mon corps ne la querra.
-
-Dans cette nomenclature de rues, il ne parle que des chambrières qu'on
-louait dans la rue des Lavandières, et des _trusseresses_ de la rue aux
-Commanderesses; mais il cite, d'ailleurs, les rues les plus malfamées,
-sans faire même allusion à la nature de leur mauvaise renommée.
-
-Depuis le _Dit des Rues_ de Guillot, il y a un intervalle de près d'un
-siècle jusqu'à la première ordonnance du prévôt de Paris, qui fixe les
-endroits où la Prostitution pouvait avoir cours sans être exposée à
-une pénalité quelconque. Cette ordonnance rapportée par Delamare est
-du 18 septembre 1367. On pressent déjà l'influence moralisatrice du
-règne de Charles V. Dans cette ordonnance, le prévôt enjoint à toutes
-les femmes de vie dissolue d'aller demeurer dans les bordeaux et lieux
-publics qui leur sont destinés; savoir: «à l'Abreuvoir Mâcon, en la
-Boucherie, en la rue du Froidmantel, près du Clos Bruneau, en Glatigny,
-en la Cour Robert-de-Paris, en Baillehoe, en Tyron, en la rue Chapon,
-en Champ-fleury.» Ce sont les mêmes lieux à peu près que Guillot avait
-désignés dans le _Dit des Rues_, mais leur nombre est infiniment plus
-restreint et l'on doit en conclure que la police prévôtale s'efforçait
-de diminuer les effets déplorables de la débauche, en lui disputant
-le terrain où elle était autorisée à se produire. Le prévôt de Paris
-fait défenses, en outre, à toutes personnes honorables de louer des
-maisons aux femmes de mauvaise vie en aucun autre endroit, sous peine
-de perdre le prix du loyer; il défend aussi à ces femmes d'acheter des
-maisons hors des rues réservées à leur métier, sous peine de perdre ces
-maisons. Celles qui seraient trouvées faisant leur commerce infâme en
-d'autres lieux, pourraient être, sur la réquisition de deux voisins,
-arrêtées par les sergents et amenées prisonnières au Châtelet. Après
-constatation du fait, on les chasserait hors de la ville, en prenant
-sur leurs biens huit sols parisis par chacune d'elles, pour le salaire
-des sergents. Il y a toute apparence que cette mesure de police fut
-exécutée avec une extrême rigueur.
-
-Les asiles de tolérance que le prévôt de Paris accordait à la
-Prostitution étaient des espèces de cours plutôt que des rues entières;
-nous verrons plus tard s'ouvrir de la même façon les cours des
-Miracles, qui renfermaient les gueux et les mendiants, les voleurs
-et les autres malfaiteurs, comme les cours de ribaudie réunissaient
-les femmes publiques et les _hommes dissolus_, leurs ignobles
-complices. L'Abreuvoir Mâcon était, au quatorzième siècle, un groupe
-de masures environnant une ruelle putride qui descendait à la rivière
-près du pont Saint-Michel, au coin de la rue de la Huchette. Cet
-abreuvoir, que les titres de 1272 nomment _Aquatorium Matisconense_
-et _Adaquatorium comitis Matisconensis_, tirait son nom du voisinage
-de l'hôtel des comtes de Mâcon, situé dans la rue qui porte encore
-leur nom. Ce mauvais lieu s'est perpétué au même endroit jusqu'à nos
-jours: il avait une horrible célébrité au seizième siècle, et les
-libertins lui faisaient honneur des impures analogies de son nom,
-qu'ils s'obstinaient à prononcer d'une façon déshonnête. Ce fut sans
-doute à cause de cette grossière équivoque, qu'on essaya de débaptiser
-l'Abreuvoir mâconnais et d'en faire l'_Abreuvoir du Cagnart_, soit
-parce qu'il servait de repaire nocturne aux cagnardiers, rôdeurs
-de rivière, soit plutôt parce que les habitants du bord de l'eau y
-élevaient des canards. En tout cas, il y avait là bien des cagnardiers,
-vagabonds dangereux, qu'on appelait ainsi, selon Pasquier, à cause de
-leur genre de vie, car, à l'exemple des canards, «ils vouoient leur
-demeure à l'eau.» Borel, au contraire, veut que _cagnardier_ dérive de
-_canis_ et dénote des _gens qui vivent en chiens_.
-
-Il est difficile de préciser l'endroit que le prévôt appelle la
-_Boucherie_, sans autre désignation; mais, quoique plusieurs boucheries
-eussent établi leurs étaux dans différents quartiers de la capitale,
-nous présumons qu'il est question de la Grande Boucherie de l'Apport
-de Paris, qui existait depuis le dixième siècle vis-à-vis du Châtelet,
-et qui s'était agrandie successivement, de manière à former une sorte
-de bourg au milieu de la ville. C'était là qu'on tuait et dépeçait les
-bêtes dont la viande se détaillait ensuite dans tout Paris. On comprend
-que la prévôté autorisât le séjour des ribaudes au milieu d'une
-population de ribauds, tels que les bouchers, les écorcheurs et les
-équarrisseurs; il y eut, à toutes les époques et dans tous les pays,
-une marque d'infamie attachée à ces professions qui respiraient l'odeur
-du sang des animaux. Cependant on exigeait certaines conditions de
-moralité chez ceux qui touchaient aux viandes et qui les taillaient aux
-étaux de la Grande Boucherie.
-
-Le Clos Bruneau, dont Guillot avait déjà fixé la réputation, ainsi
-que pour les rues de Glatigny, de Baillehoé et de Tyron, comprenait
-encore, au quinzième siècle, un vaste espace rempli de jardins et
-de vergers, quoique les rues Saint-Jean-de-Beauvais et Saint-Hilaire
-eussent été prises sur le terrain de ce clos: les _bordes_ des femmes
-de mauvaise vie s'étaient répandues de toute ancienneté aux environs du
-clos _Brunel_, et peut-être, dans son enceinte, derrière les haies et
-parmi les vignes. La rue _Froidmantel_, qu'on a nommée alternativement
-_Frementel_, _Fresmantel_, _Fremanteau_, etc., en latin _Frigidum
-mantellum_, et qui est devenue la rue Fromentel, au mépris de son
-étymologie, dut certainement son nom primitif à une comique allusion
-aux ordonnances de saint Louis qui dépouillaient de leur manteau et
-de leur _peliçon_ les femmes convaincues de Prostitution; celles qui
-habitaient cette rue de prostituées étaient donc naturellement privées
-de manteau: de là leur surnom de _dames de Froidmantel_.
-
-Le fief de Glatigny, qui appartenait en 1241 à Robert et à Guillaume
-de Glatigny, avait donné son nom à un labyrinthe de ruelles étroites
-et malpropres que la Prostitution occupait par privilége et dont elle
-avait fait le fameux _Val d'amour_: Guillot, qui s'y engagea en plein
-jour, y avait vu des _dames au corps gent_ qu'il ne craignait jamais
-de rencontrer sur son chemin. La destination impudique de Glatigny a
-persisté jusqu'au dix-septième siècle, où les rues adjacentes furent
-rebâties et mieux habitées. Sauval et ses continuateurs ne nous disent
-pas en quel quartier était située la Cour Robert-de-Paris, et le nom
-sous lequel cette Cour est désignée ne nous aiderait pas à retrouver
-sa situation, si la Taille de 1292 ne fixait pas notre incertitude
-à cet égard. Cette Cour, qui devait être fort petite, puisque
-le rôle de la taille n'y compte que treize personnes imposables,
-attenait à la rue Baillehoé, qui lui servait de corollaire et qui
-rassemblait la même sorte d'habitants. Henri Geraud prétend que la
-rue du Renard-Saint-Merry a été percée sur l'emplacement de la Cour
-Robert-de-Paris. La rue Chapon, qui n'a pas changé de nom, l'avait
-pris au treizième siècle d'un de ses habitants, Robert Beguon, ou
-Begon, ou Capon, que nous supposons avoir été un roi des truands, un
-maître gueux, car _begon_ ou _beguon_ semble dérivé de _beguinus_,
-qui veut dire originairement _quêteur_ ou _mendiant_, en anglais
-_begging_; _capon_, qui vient de _capus_, oiseau de proie ou faucon,
-était synonyme de _beguon_. Nous ne pensons pas que l'on ait attribué,
-par antiphrase, le nom de _Chapon_ à une rue qui se trouvait affectée
-spécialement à la débauche. Enfin, la rue de _Champfleury_, qui, sous
-le nom de rue de la Bibliothèque, conserve toujours religieusement
-ses traditions bordelières, avait été ouverte depuis peu d'années sur
-l'emplacement du _parc_ du Louvre, car, dans la Taille de 1292, elle ne
-figure que pour quatre contribuables. Cette rue de _Champ-fleury_ ne
-se composait donc que de quelques petites maisons, encloses de haies
-et ombragées d'arbres, dans lesquelles la Prostitution n'avait rien à
-redouter du regard curieux des passants, qui ne venaient là que pour y
-trouver ce qu'ils y cherchaient.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI.
-
- SOMMAIRE. --Le cabaret du _Char doré_. --La rue de Glatigny.
- --La rue du _Fumier_. --La rue d'_Enfer_. --La cour _Ferry_. --La
- maison de Cocatrix. --Le _Caignard_. --Les voûtes de la Calandre
- et du Marché-Palu. --L'île _de Gourdaine_. --Le _Terrain_ ou _la
- Motte aux Papelards_. --Les faubourgs. --Le _Champ Gaillard_.
- --Les quatre tavernes _méritoires_. --Le _Château-de-Paille_.
- --La taverne de la Mule. --Les _lupanaires_ de l'Université.
- --Le _Champ-d'Albiac_. --La rue _Gracieuse_. --Les Champs de la
- _Boucherie_, _Petit_ et de l'_Allouette_. --La rue de l'_Aronde_.
- --La rue _Gît-le-Coeur_. --La rue _Sac-à-Lie_. --La rue _Bordet_.
- --Les Cours des Miracles. --Etc., etc.
-
-
-Nous continuons notre voyage pornographique dans le vieux Paris,
-en nous attachant à signaler les rues suspectes qui ne sont pas
-mentionnées comme telles dans le poëme de Guillot, ni dans les
-ordonnances du Châtelet. L'ancien nom de ces rues est presque toujours
-l'enseigne de leur caractère particulier. D'abord, dans la Cité, nous
-constaterons que, malgré l'usage général qui éloignait du centre des
-villes les femmes de mauvaise vie, pour les rejeter au delà des murs
-et, pour ainsi dire, hors de la vie commune, la Prostitution s'était
-maintenue en plusieurs rues autour de Saint-Denis-de-la-Châtre, qui
-avait vu se former la première confrérie de la Madeleine, comme nous
-l'avons rapporté d'après les traditions recueillies par Dubreul et
-Sauval. Il était tout naturel que le voisinage du Val d'Amour de
-Glatigny fût envahi de préférence par les ribaudes, qui y allaient
-_commettre le péchié_, suivant les termes des anciens édits. On peut
-donc affirmer que la plupart de ces horribles ruelles, qui ont disparu
-depuis peu d'années dans les grands travaux de voirie exécutés à
-travers la vieille cité lutécienne, étaient au moyen âge le théâtre
-permanent de la débauche, quoique les règlements de police municipale
-eussent essayé de la circonscrire dans son sanctuaire de Glatigny.
-Les rues des Marmousets, Cocatrix, d'Enfer, de Perpignan et d'autres,
-qui formaient un labyrinthe de maisons entassées l'une sur l'autre,
-privées de jour et d'air, convenaient merveilleusement aux habitudes
-bordelières. Nous savons, par exemple, que la rue de Perpignan s'était
-nommée rue _Charoui_, à cause d'un cabaret du Char doré (_de carro
-aurico_); Guillot a parlé de ce cabaret:
-
- En Charoui,--bonne taverne achiez ovri.
-
-Toute taverne devenait, au besoin, un lieu de Prostitution. Cette
-taverne de Charoui devait être accompagnée d'un jardin planté de
-roses, puisque la rue prit successivement les noms significatifs de
-_Champrousiers_, de _Champflory_ et de _Champrosy_. Ce champ de roses
-n'était peut-être qu'une image du plaisir qu'on allait chercher dans
-ce cabaret, qui fut remplacé par un jeu de paume, d'où la rue tira son
-dernier nom de _Panpignon_ ou _Perpignan_.
-
-Le nom de _Val d'Amour_ s'appliquait plus particulièrement à l'entrée
-fort étroite de la rue de Glatigny, qui descendait vers la rivière
-et qui menait au port Saint-Landry. Le long de ce petit port, où
-venaient atterrir quelques barques chargées de bois et de blé,
-régnait une ceinture de maisons qui, accrochées l'une à l'autre et se
-soutenant à peine, baignaient dans l'eau leurs pieds vermoulus; ces
-maisons appartenaient de droit à la plus abjecte Prostitution, que
-nous verrons partout se réfugier aux bords des fleuves. La rue humide
-et ténébreuse, que ces hideuses masures formaient par derrière, se
-nommait tantôt rue du _Port-Saint-Landry-sur-l'Yeau_, et tantôt rue
-du _Fumier_. La famille des Ursins ne craignit pas d'y faire bâtir un
-hôtel où demeura un des membres les plus illustres de cette famille,
-Juvénal des Ursins, prévôt des marchands et chancelier de France sous
-Charles VI. La présence de ce grave personnage dans une rue si mal
-famée ne servit qu'à lui faire changer de nom, elle se nomma dès lors
-rue des Ursins; mais son extrémité inférieure (_via inferior_) fut
-appelée rue _d'Enfer_, par allusion à la damnable vie que menaient
-ses habitants. Nous avons déjà hasardé une conjecture, peut-être
-téméraire, à l'endroit de la rue des Marmousets, que Guillot semble
-nous représenter comme fréquentée par des ribauds, plus encore que
-par des ribaudes. Cependant, une liste des rues de Paris, que l'abbé
-Lebeuf estime avoir été dressée en 1450, enregistre cette rue sous le
-nom de rue _des Marmouzètes_. Nous savons aussi qu'un grand logis, dit
-maison des Marmousets (_domus Marmosetarum_), auquel on montait par
-des degrés extérieurs, y a existé jusqu'au seizième siècle. Ce logis
-renfermait-il une cour de ribaudie? Près de là, il y avait un lieu de
-cette espèce nommé la _cour Ferry_, qui avait donné son nom à la rue
-des Trois-Canettes. Faut-il encore reconnaître un lieu analogue dans
-la maison de Cocatrix (_domus Coquatricis_), qui attenait à celle des
-Marmousets et portait le nom de la rue où il était situé? Cette rue,
-que les archéologues de Paris prétendent honorée du nom d'un bourgeois
-qui l'habitait au treizième siècle, pourrait plutôt, à cause de son
-vilain renom, offrir un champ curieux à l'étymologie. Ainsi, dans
-notre vieille langue, _cocatre_ signifie un _chapon châtré à demi_;
-_cocatrix_ est, au propre, un lézard qui s'engendre dans les puits et
-les citernes; au figuré, c'est une fille de joie qui fait des _coues_
-et des _coqs_, suivant l'expression facétieuse d'un vieux conteur. Dans
-la _Verba erotica_ de son édition de Rabelais, le docte De l'Aulnaye
-définit _Cocquatris_, une prostituée. A l'appui de cette définition,
-et pour ne laisser aucun doute sur les anciennes franchises de la rue
-Cocatrix, les auteurs de la grande _Histoire de Paris_, Félibien et
-Lobineau, ont extrait des registres du parlement les premières lignes
-d'un arrêt qui commence ainsi: «Du mardi, 15e jour de juin 1367, entre
-Jehanne la Peltiere, appelante, d'une part, maistre Jehan d'Alcy et les
-autres habitants de la rue des Marmouzets, d'autre part. L'appelante
-dict qu'elle demeure en la rue Coquatrix, qui est foraine, où il y a
-eu bordel, de si longtemps, qu'il n'est mémoire du contraire, etc.» Ce
-passage prouve, en outre, que les rues où il y avait _bordel_ étaient
-regardées comme _foraines_, c'est-à-dire étrangères au régime et au
-droit commun de la voirie ordinaire.
-
-A l'opposite des mauvais lieux de Glatigny, on trouvait encore dans
-la Cité d'autres asiles de Prostitution connus seulement des plus vils
-vagabonds. C'étaient le _Caignard_ et les voûtes de la Calandre et du
-Marché-Palu. Quoique l'aspect de ces lieux-là soit encore aujourd'hui
-aussi triste que répugnant, on se ferait difficilement une idée de
-ce qu'ils étaient aux treizième et quatorzième siècles, lorsqu'ils
-servaient de repaire nocturne à la débauche la plus immonde. La rue de
-la Calandre, par son nom emprunté à une petite alouette babillarde,
-caractérisait les assemblées de femmes, qui s'y tenaient du matin au
-soir, et qui ne faisaient que _jargonner et débattre_, quand elles ne
-péchaient pas. Cette rue, pleine de boues et d'immondices, conduisait
-au Marché-Palu, dont le nom annonce un étang ou marais (_palus_),
-et qui n'était qu'un cloaque, un _trou punais_, comme on disait
-en ce temps. Mais ce n'étaient que roses auprès des ruelles qui y
-aboutissaient et qui ne furent fermées qu'au milieu du dix-septième
-siècle. Une de ces ruelles, qui, du temps de Sauval, existait encore en
-partie entre les premières maisons du Petit-Pont et quelques maisons
-du Marché-Neuf, s'appelait le _Caignard_, «à cause, dit Sauval (t.
-I, page 174), qu'elle servoit de passage aux hommes et aux femmes de
-mauvaise vie, qui y passoient, en se retirant, la nuit, sous les logis
-du Petit-Pont, où ils menoient une étrange vie.» Enfin, la Prostitution
-errante avait encore dans la Cité deux champs de foire nocturne, l'un
-sous les saussaies d'une petite île, qui, nommée l'_île de Gourdaine_
-au quinzième siècle, et l'_île aux Vaches_ trois siècles auparavant,
-forma depuis la pointe occidentale de l'île de la Cité, et l'autre,
-sur un monticule qui s'élevait à l'extrémité orientale et qui s'est
-toujours nommé le _Terrain_. Ce monticule, que les décombres provenant
-de la reconstruction de Notre-Dame avaient exhaussé dans le lit de la
-rivière, et que le chapitre de la cathédrale s'était approprié sans en
-tirer parti, devenait tous les soirs le rendez-vous des débauchés et de
-leurs méprisables instigateurs: on l'avait surnommé, pour cette raison,
-dès l'année 1258, _la Motte aux Papelards_ (_Motta Papelardorum_.) Une
-citation, tirée d'un sermon de Robert de Sorbon, sur la Conscience,
-nous fera comprendre dans quel sens équivoque le peuple employait
-ici le mot _Papelards_ pour désigner les honteux poursuivants des
-femmes perdues: _Imo propter hoc dicuntur papelardi, quia frequentant
-confessiones._ Il est remarquable que le sermon de Robert de Sorbon,
-où Ducange a pris cette citation singulière, est presque contemporain
-du baptême de ce _terrain_ ou _terrail_ (_terrale_), où les Papelards
-trouvaient à qui parler. Quant à l'île de la Gourdaine, qui avait été
-l'_île aux Vaches_, suivant d'anciens titres que les archéologues n'ont
-pas tenté d'expliquer, son nom a des analogies ou des accointances
-avec _goudine_, _gourgandine_ et _gordane_, qui étaient synonymes de
-_prostituée_. Cette île-là, d'ailleurs, dans laquelle furent brûlés
-les Templiers sous le règne de Philippe le Bel, paraît avoir été un
-lieu de supplice consacré particulièrement à la punition des crimes
-obscènes, parce qu'on voulait tenir à distance du peuple les coupables
-qui s'étaient souillés de cette espèce de crime et qui pouvaient être
-un objet de scandale à leurs derniers moments.
-
-Dans le quartier de l'Université, qui renfermait tant de rues désertes,
-tant de clos et de champs inhabités, tant de _bordes_ et de tavernes,
-la Prostitution avait une foule de retraites que les sergents du
-Châtelet et n'osaient pas violer et dans lesquelles affluait jour et
-nuit la gent écolière. La définition que fait de la vie des faubourgs
-une ordonnance de Henri II, en 1548, peut être appliquée à l'état
-de ces mêmes lieux, deux ou trois siècles auparavant: «Plusieurs des
-maisons desdits faubourgs ne sont que retraites de gens malfaisants,
-taverniers, jeux et bourdeaux, et la ruine d'un grand nombre de jeunes
-gens qui, alléchez et attirés d'oisiveté, consument et perdent là
-profusément leur jeunesse.» Il est aisé d'imaginer les besoins de
-débauche qui dominaient cette population universitaire, composée de
-robustes compagnons ayant la plupart âge d'homme et souvent pervertis
-par la fainéantise et la misère. Les ordonnances de saint Louis
-n'avaient autorisé que deux asiles de ribaudes, l'Abreuvoir Mâcon et
-Froidmantel, près le clos Bruneau, dans l'Université; mais Guillot nous
-a signalé six ou sept rues où s'exerçait ouvertement la Prostitution.
-Les écrivains du même temps, Jacques de Vitry surtout, nous apprennent
-que chaque maison du quartier des Écoles contenait au moins un mauvais
-lieu. Alain de l'Ile, _le docteur universel_, disait des écoliers de
-son temps, qu'ils aimaient mieux contempler les beautés des jeunes
-filles que les beautés de Cicéron. Ce sont les Flamands que Jacques
-de Vitry représente comme plus corrompus que les autres: «Ils sont
-prodigues, dit-il, aiment le luxe, la bonne chère et la débauche, et
-ont des moeurs très-relâchées.» Il fallait une quantité prodigieuse de
-femmes de bonne volonté, pour satisfaire les passions de cette jeunesse
-indisciplinée, qui s'en allait par bandes à ses plaisirs comme à ses
-études. Rabelais, dans son _Pantagruel_, en nous racontant les exploits
-de Panurge, nous apprend que la police municipale n'avait pas encore
-d'action, au seizième siècle, sur les franchises de l'Université, et
-que l'ombre d'un écolier mettait en fuite les sergents du guet: il
-résulte de là que les femmes dissolues se trouvaient placées sous
-la sauvegarde des écoliers, qui les tenaient hors de la portée des
-règlements du Châtelet. Outre les rues de la Plâtrière, des Cordeliers,
-du Bon-Puits, des Noyers, des Prêtres-Saint-Séverin, etc., où
-l'auteur _du Dit des Rues de Paris_ confesse avoir rencontré _mainte
-meschinète_, nous sommes surpris qu'il n'en ait pas trouvé davantage au
-_Champ-Gaillard_ et au _Champ-d'Albiac_. Le _Champ-Gaillard_ était une
-place ou plutôt un préau qui s'étendait le long des murs de l'enceinte
-de Philippe-Auguste, depuis la porte Saint-Victor jusqu'à la porte
-Saint-Marcel; la rue qu'on ouvrit sur ce terrain au treizième siècle
-prit le nom de rue _des Murs_, à cause de sa situation; on l'appela
-ensuite rue _d'Arras_, lorsqu'on y fonda un collége, ainsi nommé,
-en 1332; mais le peuple qui l'avait qualifié de _Champ-Gaillard_,
-pour exprimer sa destination nocturne, ne lui retira pas ce nom,
-que justifiait d'ailleurs l'établissement d'une ribaudie fréquentée
-surtout par les écoliers. Ce mauvais lieu avait encore assez de
-célébrité au seizième siècle, pour que Rabelais, qui n'en parlait
-pas vraisemblablement par ouï-dire, l'ait cité, seulement avec trois
-autres, pour caractériser les désordres des écoliers de Paris: c'est
-dans le chapitre VI du second livre, où le Limousin qui contrefaisait
-le langage français raconte les faits et gestes de ses pareils:
-«Certaines diecules, nous invisons les lupanaires de Champ-Gaillard,
-de Matcon, de cul-de-sac de Bourbon, de Hueleu, et, en ceste ecstase
-venereique, inculcons nos veretres ès penetissimes recesses des
-pudendes de ces meretricules amicabilissimes.» Le langage de l'écolier
-limousin, qui écorchait le latin et croyait pindariser, est assez
-inintelligible, par bonheur, pour qu'on ose le rapporter comme un
-monument de la grammaire érotique de l'Université.
-
-Dans le même chapitre de Rabelais, il est aussi question de quatre
-cabarets qui devaient être aussi mal famés que les bourdeaux, puisque
-nous savons, par plusieurs ordonnances de la prévôté, que la plupart
-des _caves_ et tavernes où l'on donnait à boire étaient tenues par
-des femmes publiques ou par leurs maquignons, ou _courratiers_. «Puis,
-nous cauponisons, dit l'écolier à Pantagruel, ès tabernes méritoires
-de la Pomme-de-Pin, du Castel, de la Maddelaine et de la Mulle.» Voilà
-bien les _tabernæ meritoriæ_ des historiens romains, notamment de
-Suétone, qui nous prouve par là que le mot _meretrix_ a été tiré du
-verbe _mereri_ et du substantif _meritum_. Mais nous ne chercherons
-pas à fixer, au moyen d'une dissertation archéologique, l'emplacement
-de ces quatre tavernes _méritoires_, et nous nous bornerons à faire
-remarquer que leurs noms semblent concorder avec ceux des rues où elles
-étaient sans doute situées; ainsi la rue _de la Madeleine_ et la rue
-_de la Pomme_ dans la Cité, sont devenues depuis le quatorzième siècle
-la rue de la Licorne et la rue des Trois-Canettes, tout en conservant
-leurs cabarets à l'enseigne de la Madeleine et de la Pomme-de-Pin;
-la rue _du Châtel_ ou _du Château-Fètu_ se composait d'une partie de
-la rue de la Ferronnerie, aboutissant à la rue de l'Arbre-Sec, et une
-maison, dite le _Château-Fètu_ ou _Château-de-Paille_, dont l'origine
-n'est pas connue, a subsisté longtemps entre l'église de Saint-Landri
-et la rivière: la place n'était-elle pas bien choisie pour y mettre
-un cabaret et le reste? Quant à la taverne de la Mule, il faut aller
-la chercher jusque dans la rue du Pas-de-la-Mule, que la fondation de
-la place Royale n'a pas débaptisée de son vieux nom, en lui imposant
-celui de rue Royale qu'elle n'a pas gardé. Nous ne craignons donc
-pas de comprendre, dans l'inventaire des mauvais lieux de Paris, ces
-quatre cabarets fameux, qui sont mentionnés souvent par les poëtes
-et les conteurs du seizième siècle. Mais cette digression sur les
-cabarets nous a un peu écarté des _lupanaires_ de l'Université, que
-nous n'avons pas la prétention de connaître tous. La rue Gracieuse,
-qui a porté d'abord le nom de rue _d'Albiac_, avait été bâtie sur un
-terrain qu'on appelait le _Champ-d'Albiac_, et qui était, de temps
-immémorial, consacré à la Prostitution: les asiles qu'elle y avait
-occupés par droit héréditaire, ne furent détruits qu'en 1555, comme
-nous le verrons sous cette date. Les antiquaires étymologistes ont
-trouvé, dans les Comptes de Paris, le nom d'une famille d'_Albiac_ et
-celui d'une famille _Gracieuse_, qu'ils nous donnent pour les parrains
-rivaux de cette même rue, si mal habitée à toutes les époques; mais, si
-nous hasardons une conjecture plus analogue au caractère de ce lieu-là,
-nous aimons mieux reconnaître dans le nom d'_Albiac_ une allusion aux
-Albigeois (_Albiaci_ et _Albigenses_), qui étaient des hérétiques,
-non-seulement en religion, mais encore en amour, suivant l'opinion
-populaire qui confondait sous la dénomination d'_Albigeois_ et
-d'_Albiacs_ tous les débauchés perdus de vices et souillés d'impuretés.
-Le Champ-d'Albiac devait donc être le champ de foire de ces impuretés,
-et la rue qui s'ouvrit sur ce repaire, sans le purifier, fut surnommée
-_Gracieuse_, par moquerie ou par antinomie.
-
-Il y avait d'autres _champs_ où les ribaudes tenaient leurs _bouticles
-au péché_, tels que le _champ de la Boucherie_, près de la rue des
-Mauvais-Garçons; le _champ Petit_, près de la rue du Battoir; le
-_champ de l'Allouette_, etc. Le mot _champ_ désigne ordinairement un
-endroit où l'on vend et où l'on achète. Mais, en nous renfermant dans
-la catégorie des rues et ruelles impures, nous ne pouvons oublier la
-rue de _l'Aronde_ ou de l'Hirondelle, voisine de l'Abreuvoir Mâcon,
-que Rabelais, peu avare d'étymologies ordurières, appelle _Matcon_.
-Cette rue de l'Hirondelle, qui se cache noire et infecte derrière
-les maisons du quai Saint-Michel, avait tiré son nom de l'enseigne
-d'un lieu de débauche. Près de là, il serait facile de découvrir une
-équivoque très-significative dans le nom de la rue Gît-le-Coeur, qui
-a été appelée tour à tour, par corruption malicieuse ou involontaire,
-_Villequeux_, _Guillequeux_, _Gilles-Queux_, _Gui-le-Comte_, etc. A peu
-de distance de cette rue (à propos de laquelle il faut sous-entendre
-la spirituelle parenthèse de Boufflers: _Je dis_ LE COEUR, _par
-bienséance_), on avait encore la rue Pavée, que les bonnes langues
-nommaient tout au long rue _Pavée-d'Andouilles_. Les rues voisines,
-dont les anciens noms accusent l'ancienne industrie, furent également
-infestées de femmes de mauvaise vie; la rue _Sac-à-Lie_, sobriquet
-donné à ces sortes de femmes, est devenue rue Zacharie; la rue de
-l'Éperon se nommait rue de _Gaugai_ (_Gautgay_, plaisir gai) et
-annonçait ainsi le genre de passe-temps qu'on y trouvait. Enfin, c'est
-dans ce dédale de ruelles, qui avaient remplacé le vignoble de Laas ou
-Liaas, où la Prostitution errante promenait ses amours; c'est entre
-la rue de Hurepoix et la rue Poupée, que nous voudrions retrouver le
-_lupanaire du cul-de-sac de Bourbon_, que les commentateurs de Rabelais
-transportent près du Louvre. En un mot, le quartier de l'Université
-était plus riche en lieux de débauche, ou du moins, plus peuplé de
-filles de joie, que tous les autres quartiers de Paris; et cela n'a
-pas besoin de preuves, si l'on considère les habitudes licencieuses
-des écoliers, qui ne sortaient guère des limites de leur domaine et
-qui avaient chez eux assez de _chière-lie_, comme ils disaient, pour
-n'en point chercher ailleurs. Mais les savants qui ont écrit sur les
-rues de Paris se sont attachés à les réhabiliter dans leurs vieux
-noms et dans leurs vieilles traditions pornographiques; ils n'ont pas
-remarqué que ces noms de rues, nés la plupart d'une boutade populaire,
-avaient passé aux hommes plutôt que des hommes aux rues, et ils n'ont
-presque jamais tenu compte de l'autorité de l'étymologie. Ainsi, quand
-ils veulent étudier l'origine du nom de la rue _Bordet_, qui part
-de la fontaine Sainte-Geneviève et monte jusqu'à la rue Mouffetard,
-à l'endroit même où était la porte Bordelle, qui lui a légué son
-nom, ils prétendent qu'un personnage, nommé Pierre de Bordelles (_de
-Bordelis_), demeurait dans cette rue au douzième siècle, et qu'il y a
-naturellement laissé un nom qu'on ne saurait interpréter à mal. «C'est
-une erreur populaire, disent les auteurs du _Dictionnaire historique
-de la ville de Paris_, de croire qu'à cause de la ressemblance de nom,
-cette rue ait été autrefois affectée à la débauche.» Il est certain
-pourtant que Pierre de Bordelles avait été qualifié ainsi dans les
-actes, parce qu'il possédait une maison dans cette rue, qui fut nommée
-_Bordelles_, _Bourdelle_ et _Bordel_, en raison de son usage primitif
-et des nombreuses _bordes_ que l'enceinte de Paris avait comprises
-dans ses murs. La rue Bourdelle, qui conduisait à la porte du même
-nom, ne fit rien pour donner un démenti à ce nom malhonnête, que
-confirmait encore le voisinage d'un _Champ Gaillard_, qui se changea en
-_Chemin-Gaillard_, lorsqu'on y perça une rue, et qui est maintenant la
-rue Clopin, nom moderne où se reflète encore la tradition des mauvaises
-moeurs de toutes ces rues attenantes aux murs d'enceinte et aux portes
-de la ville.
-
-[Illustration:
- Marckl Del.
- Imp. de Drouart, r. du Fouarre, 11, Paris.
- Outhwaite, sc.
-
- La Cour des Miracles de Paris.
-]
-
-Il ne nous reste plus qu'à indiquer la place topographique de certaines
-cours de ribaudie, qu'on qualifiait de _Cours des Miracles_, parce que
-les gueux, qui s'y rassemblaient et qui simulaient les plus hideuses
-infirmités pour émouvoir la commisération publique, sortaient de là
-boiteux, culs-de-jattes, aveugles, manchots, lépreux et couverts
-d'ulcères, et rentraient le soir ingambes, joyeux et dispos, pour
-faire la débauche toute la nuit. Ces cours des miracles renfermaient
-une population de voleurs, de mendiants, de vagabonds, de ladres et
-de créatures abjectes qui n'avaient conservé de la femme que le nom
-qu'elles déshonoraient. La plus ancienne de ces cavernes d'infamie
-était celle de la Grande-Truanderie, qui envoya des colonies dans tous
-les quartiers de Paris où la police prévôtale leur permit d'ouvrir
-une cour. Les deux grandes succursales de la Truanderie furent _les
-petites maisons du Temple_, ou _les loges des Aumônes_ dans la rue des
-Francs-Bourgeois au Marais, et la _Cour des Miracles_, par excellence,
-près des Filles-Dieu, entre les rues Saint-Denis et Montorgueil. On
-comptait, en outre, plus de vingt cours ou repaires de la même famille,
-où l'on menait la même vie de désordre et de turpitude. Il suffira
-de citer la Cour de la Jussienne, dans la rue Montmartre, à côté de
-la chapelle des prostituées, dédiée à sainte Marie l'Égyptienne; la
-Cour Gentien, dans la rue des Coquilles; la Cour Brisset, dans la rue
-de la Mortellerie; la Cour de Bavière, dans la rue Bordet; la Cour
-Sainte-Catherine et la Cour du roi François, dans la rue du Ponceau;
-la Cour Tricot, dans la rue Montmartre; la Cour Bacon, dans la rue
-de l'Arbre-Sec, etc. Sauval dit, en parlant des hôtes dangereux de
-la rue des Francs-Bourgeois: «A toute heure, leur rue et leur maison
-étoient un coupe-gorge et un asile de débauche et de prostitutions.»
-Sauval fait encore un tableau plus effrayant de la principale Cour des
-Miracles, qu'il avait pu voir dans toute sa splendeur, lorsqu'elle
-servait de refuge à tout ce qu'il y avait de plus criminel, de plus
-impur, de plus ignoble dans le peuple de Paris. C'était là que la
-Prostitution, à l'ombre de l'impunité, atteignait le dernier degré du
-vice.
-
-Cette Cour des Miracles avait eu autrefois une étendue considérable;
-mais elle se trouva insensiblement resserrée entre la rue Montorgueil,
-le couvent des Filles-Dieu et la rue Neuve-Saint-Sauveur; elle ne se
-composait plus que d'une place irrégulière et d'un cul-de-sac boueux
-et puant: «Pour y venir, dit Sauval, il se faut souvent égarer dans
-de petites rues, vilaines, puantes, détournées; pour y entrer, il faut
-descendre une assez longue pente de terre, tortue, raboteuse, inégale.
-J'y ai vu une maison de boue à demi-enterrée, toute chancelante de
-vieillesse et de pourriture, qui n'a pas quatre toises en carré, et où
-logent néanmoins plus de cinquante ménages chargés d'une infinité de
-petits enfants légitimes, naturels et dérobés.» Sauval, qui a recueilli
-des détails si curieux sur les habitants des cours des Miracles, ne
-nous apprend rien malheureusement des femmes que le _royaume argotique_
-enrôlait sous le gouvernement du _grand Coesre_. On regrettera
-davantage de n'avoir pas un portrait physique et moral de ces sujettes
-du roi des gueux et des argotiers, en sachant une étrange particularité
-de leur infâme métier. «Des filles et des femmes, raconte Sauval, les
-moins laides se prostituoient pour deux liards, les autres pour un
-double, la plupart pour rien. La plupart donnoient souvent de l'argent
-à ceux qui avoient fait des enfants à leurs compagnes, afin d'en avoir
-comme elles, et de gagner par là de quoi exciter la compassion et
-arracher les aumônes.» Le tarif des prostituées de la grande Cour des
-Miracles était sans doute le plus humble qu'une femme pût demander
-pour prix de ses honteuses complaisances; mais il faut faire observer
-que deux liards du temps de Sauval valaient environ dix sous de notre
-monnaie, et que le double denier tournois représentait les deux tiers
-d'un liard, c'est-à-dire trois sous au cours actuel. Nous doutons que
-le taux de la Prostitution soit jamais descendu plus bas.
-
-On comprend que cette espèce de Prostitution était tout à fait hors de
-l'action de la police du Châtelet. Les malheureuses qui l'exerçaient,
-protégées par les franchises des cours des Miracles, appartenaient
-à la race cosmopolite des gueux et des voleurs qui peuplaient ces
-asiles du crime. Elles étaient couvertes de haillons et squalides de
-malpropreté; la plupart, qui avaient du sang de _cagot_ ou de bohémien
-dans les veines, se distinguaient par leur laideur repoussante, leur
-teint basané, leurs cheveux crépus et leur odeur infecte; celles
-dont la peau était blanche et la chevelure blonde, passaient pour
-jolies, et servaient, comme telles, d'amorce aux étrangers que leur
-mauvaise étoile égarait à la nuit tombante aux environs d'une cour des
-Miracles. La belle, dressée à cette espèce de chasse, aiguillonnait
-la convoitise de la proie qu'elle guettait au coin d'une rue: tantôt
-elle se montrait en larmes et inventait une fable propre à exciter
-la compassion de celui qui l'interrogeait; tantôt elle allait à la
-rencontre de l'imprudent qui s'offrait à elle, et sous mille prétextes
-elle l'entraînait à sa suite; tantôt elle lui adressait des injures et
-des provocations, pour le forcer à entrer en débat avec elle et pour
-avoir une occasion de crier au secours: alors, ses complices, père,
-frères, amis, accourant à sa voix, se jetaient sur l'homme qu'elle
-accusait d'une insulte imaginaire et qu'on dépouillait sous ses yeux,
-en le maltraitant, en l'assassinant même, s'il cherchait à se défendre.
-Le même sort attendait l'infortuné, quand il s'était laissé séduire par
-cette sirène de carrefour et qu'il avait eu le courage de la suivre
-dans son bouge: c'était encore un père, un mari, un frère qui venait
-lui demander compte d'une séduction qu'on ne lui donnait pas toujours
-le temps d'accomplir, et de gré ou de force il devait payer une rançon,
-dans laquelle on comprenait tout ce qu'il portait sur lui, sans
-excepter ses vêtements. Heureux si on lui permettait de s'en aller en
-chemise, sain et sauf! Il n'est pas besoin de dire que, quant aux ruses
-et à la théorie de cette pipée amoureuse, le père les enseignait à sa
-fille, le mari à sa femme, le frère à sa soeur. Les enfants, dès leur
-bas âge, étaient livrés à la merci de la plus exécrable corruption; ils
-faisaient de leur corps une pâture, vendue, abandonnée, sacrifiée à la
-lubricité de leurs parents ou de leurs maîtres; ils n'avaient aucune
-notion du bien et du mal, surtout dans les choses qui intéressent la
-pudeur: fille ou garçon, leur premier pas dans la vie les menait à
-la Prostitution la plus éhontée, et ils ne sortaient plus de cette
-fange, quand ils y avaient mis le pied. C'était là, de tout temps,
-la pépinière des prostituées, qui en sortaient pour chercher fortune
-et qui y rentraient quand elles étaient devenues vieilles sous le
-harnois. Elles continuaient leur métier, à vil prix, et si elles ne
-trouvaient plus même deux liards ou un double pour salaire, elles se
-résignaient à changer d'industrie, et, selon leur degré de capacité,
-elles tiraient des horoscopes, lisaient l'avenir dans les lignes de la
-main, préparaient des breuvages d'amour, des philtres, des amulettes,
-ou vendaient de la graisse et des cheveux de pendus, pour les maléfices
-et les opérations magiques.
-
-Il ne faut pas croire que les propriétaires des maisons d'une rue
-affectée au service de la débauche publique fussent très-empressés
-à se soustraire à cette honteuse servitude qui leur procurait de
-grands bénéfices. Nous voyons, au contraire, d'après les actes d'un
-procès souvent renouvelé à l'occasion de la rue Baillehoé, que la
-destination même d'une rue de ce genre constituait un privilége fort
-avantageux en faveur de ses propriétaires ou de ses locataires, qui
-se montraient toujours jaloux de le défendre et de le conserver. Ce
-procès, dont nous retrouvons les traces çà et là dans les registres
-du parlement, dura plus d'un siècle et se renouvela sous toutes
-les formes entre les parties intéressées, qui étaient, d'une part,
-certains bourgeois, possesseurs des maisons de cette rue infâme, et
-d'autre part, le curé et les chanoines de Saint-Merry. Le prévôt
-de Paris et le roi, alternativement, intervenaient dans le débat
-et l'embrouillaient davantage par des édits et des ordonnances
-contradictoires. Le parlement, saisi de l'affaire à son tour, ménageait
-les uns et les autres, prononçait des arrêts, ordonnait des enquêtes
-et ne se sentait pas le courage d'anéantir des droits fondés par la
-législation de saint Louis et confirmés par un long usage. Un arrêt du
-24 janvier 1388, rapporté dans les preuves de l'_Histoire de Paris_,
-par Félibien et Lobineau (t. IV, p. 538), nous fait connaître l'état
-de la question et les prétentions réciproques des parties en litige.
-Le chevecier, le curé et les chanoines avaient obtenu des lettres
-royaux qui supprimaient définitivement la Prostitution dans la rue
-Baillehoé, et une ordonnance du prévôt de Paris, nouvellement élu, Jean
-de Folleville, enjoignit aux femmes publiques qui habitaient cette rue
-de vider les lieux sur-le-champ; comme ces femmes se voyaient soutenues
-par les propriétaires des maisons qu'elles occupaient, elles ne se
-pressaient pas d'obéir à l'ordonnance de l'expulsion: le prévôt envoya
-des archers qui les firent sortir de vive force et des maçons qui
-murèrent l'entrée de leurs logis. Les propriétaires lésés dans leurs
-intérêts et indignés de cet abus d'autorité, portèrent plainte devant
-le parlement et mirent en cause le chevecier, le curé et les chanoines
-de Saint-Merry, qu'ils accusaient d'avoir trompé la religion du roi
-et du prévôt. Ces honnêtes propriétaires avaient remis leurs pleins
-pouvoirs à trois d'entre eux, Jacques de Braux, dit Jacobin, Philippe
-Gibier et Guillaume de Nevers. Voici les arguments que chaque partie
-faisait valoir en faveur de sa cause, qui fut sans doute plaidée à fond
-en audience solennelle par les meilleurs avocats du barreau de Paris.
-
-Le chevecier, le curé et les chanoines disaient que le roi saint Louis
-avait ordonné que les ribaudes ne demeurassent point _en lieux et rues
-honnêtes_; le prévôt de Paris, qui était alors en charge, décida que
-la rue Baillehoé était dans les conditions d'honnêteté prescrites par
-l'ordonnance, et il chassa de cette rue les ribaudes, en condamnant
-à l'amende, c'est-à-dire _au quadruple du louage_, les _seigneurs_
-des maisons louées à ces femmes dissolues: «La rue, ajoutent les
-défendeurs, est près de belles et grandes rues notables, où il demeure
-plusieurs bourgeois et plusieurs bourgeoises et les chanoines et
-chapelains de ladite église. En outre, plusieurs inconvénients s'en
-sont ensuis et pourroient plusieurs plus grands inconvénients ensuir;
-car, se aulcun houillier ou ribault tuoit un homme, il seroit près de
-l'église où il pourroit se retraire; et est la rue belle et honneste
-pour aller à Saint-Merry et pour aller d'icelle rue en la Verrerie; et
-en telles rues si honnestes ne doivent demeurer femmes folieuses. Item,
-que la rue est près du moustier, et près du moustier telles femmes ne
-doivent point demourer, et c'est le chemin par lequel les chanoines et
-chapelains doivent aller à l'église.»
-
-Les demandeurs répondaient «qu'il est expédient que telles femmes
-soient emprès les rues publiques, que en forsbourgs, et y sont faits
-moins de maux et inconvénients que en rues foraines; que la rue
-est estroicte et n'est bonne que à ce mestier et n'y a que petites
-bouticles, et s'aucun y faisoit aucun delict, il ne s'en pourroit
-fouir que par grande rue et honneste, et seroit plustost prins que se
-tel delict estoit faict loing de grande rue: et de tout tems telles
-femmes ont demouré en ladite rue; et anciennement y souloit avoir une
-porte, et, pour un inconvénient qui advint dans ladite rue, la porte
-fut abattue, et depuis tousjours y ont demeuré.» Ils rappelaient, à cet
-égard, que sous le règne de Charles V, Hugues Aubriot, prévôt de Paris,
-ayant visité les _bordiaux_, en supprima plusieurs et laissa subsister
-celui de Baillehoé, par cette raison que les _gens honteux oseroient
-mieux y aller_ que dans d'autres. Ils prétendaient que l'église de
-Saint-Merry avait intérêt même à ce que la destination de la rue ne
-fût pas changée, «pour les rentes qui en vallent mieux, et ce dit
-raison escripte, que: _in virorum honestorum domibus sæpe lupanaria
-exercentur_, etc. Dieu mercy, oncques mal ne fut fait en Baillehoé!»
-Ils arguaient des ordonnances de saint Louis qui avait voulu
-qu'_il y eût bourdel_ en Baillehoé, comme en Glatigny et en la Cour
-Robert-de-Paris: «par ainsi volt que près de la Verrerie eust telles
-femmes, et maintenant n'en a plus aucunes en la Cour Robert-de-Paris;
-par conséquent, il est expédient qu'elles demeurent en Baillehoé.»
-Ils objectaient, de plus, que cette petite rue n'était pas le passage
-naturel pour aller à l'église, et que la grande rue Saint-Merry y
-conduisait plus directement; on pouvait aussi, se dispenser d'y faire
-passer le corps de Nostre-Seigneur, quand on le portait aux malades,
-quoiqu'on ne fît pas scrupule de le porter souvent par la rue Tiron,
-qui n'était pas plus honnête «et est expédient, concluaient-ils,
-que le bordiau soit près de l'église, car combien de telles femmes
-pèchent, elles ne sont point du tout damnées, et est expédient qu'elles
-voisent aucune fois à l'église: ce qu'elles font plustost quand elles
-sont près que si elles estoient loing. Et n'est pas inconvénient que
-bordiaux soient près de l'église, car nous veons que Glatigny est
-proche de Saint-Denis de la Chartre, l'une des plus dévotes églises
-de cette ville et aussy près de Saint-Landry.» Les défendeurs, dans
-leur réplique, évitèrent de toucher à une question aussi épineuse
-que celle de la convenance du voisinage des églises et des bordiaux;
-ils se bornèrent à dire que la lettre de l'ordonnance de saint Louis
-s'opposait à ce que les femmes de mauvaise vie demeurassent auprès des
-églises, et ils citèrent un texte de loi romaine à l'appui de cette
-décision: _Deterius est quod penès sacrosanctas ædes morentur._ «Et
-de droit naturel, ajoutaient-ils avec tristesse, il n'est si petit
-en ceste ville, qui ne puet requérir et faire vuider icelles femmes
-d'auprès sa maison; par plus forte raison, le chevecier qui est curé:
-qui fault aller à matines et aux autres heures, et aller à toutes
-heures pour baptiser enfants et anulleer malades et porter _corpus
-Domini_, c'est le plus droict chemin d'aller de l'église Saint-Merry ez
-rue de la Brille (sans doute la rue du Poirier) et Simon-le-Franc, et
-de venir les bourgeoises à l'église par Baillehoé.»
-
-Nous ne savons pas positivement à quelle époque se termina le procès,
-et nous devons regarder comme un de ses derniers épisodes l'ordonnance
-de Henri VI, roi d'Angleterre et de France, qui se déclara, en
-1424, pour le curé et le chapitre de Saint-Merry. Il est probable
-néanmoins que, malgré toutes les ordonnances royales ou prévôtales, la
-Prostitution n'abandonna jamais une rue dont elle avait _joui et usé
-par tel et si long temps, que ne est mémoire du contraire_. Mais le
-curé de Saint-Merry se vengea, dit-on, d'un des _seigneurs_ de cette
-rue, qu'il avait eu pour adversaire dans l'affaire des _bouticles
-au péché_, et il le fit condamner, par l'officialité, à faire amende
-honorable, un dimanche après la messe, devant la porte de l'église,
-comme coupable d'avoir mangé de la viande un vendredi. Ce n'est pas
-tout; le chapitre, ayant enfin triomphé des oppositions judiciaires,
-changea le nom indécent de la rue, qui fut alors confondue avec
-sa voisine la rue Brisemiche, et qui perdit de la sorte son vieux
-caractère d'ignominie; car, en prononçant _Baillehoé_, le peuple
-ajoutait une pantomime et une grimace malhonnêtes, qui n'avaient plus
-de sens à l'égard de la rue _Taillepain_ ou _Brisemiche_. Toutes
-ces étymologies de _Baillehoé_ étaient également significatives,
-soit qu'on l'écrivît _Baillehoue_ ou _Baillehore_ ou _Baillehort_,
-soit qu'on préférât adopter l'ancienne orthographe de _Baillehoc_ ou
-_Baillehoche_; car le verbe _baille_ variait d'acception, suivant
-le mot qu'on y accolait, et ce mot emportait toujours avec lui une
-valeur obscène: _houe_, c'est un instrument de labour; _hore_, c'est
-une fille publique; _hort_, c'est un choc violent; _hoc_, c'est cela;
-_hoche_, c'est une entaille, etc. En un mot, il y avait constamment
-une image indécente attachée aux différents noms de cette rue, qui, en
-perdant ses noms équivoques, ne devint pas plus honnête, puisque dans
-le dernier siècle les filles de la rue Brisemiche avaient encore une
-célébrité proverbiale.
-
-Le document, que nous avons analysé en parlant du procès de la
-fabrique de Saint-Merry contre les _seigneurs_ de Baillehoé, nous
-permet de fixer certains points d'archéologie pornographique. Nous
-pouvons presque, avec certitude, constater que les rues affectées à la
-Prostitution avaient été autrefois fermées la nuit avec des portes;
-que ces rues, hantées par les _ribauds_ et gens dissolus, étaient
-souvent le théâtre de rixes, de meurtres et d'inconvénients graves;
-que néanmoins les maisons s'y louaient plus cher qu'ailleurs et y
-produisaient de bons revenus à leurs propriétaires ou tenanciers;
-que les _femmes folieuses_ avaient l'entrée libre dans les églises,
-où elles allaient, moins pour prier, que pour chercher aventure;
-enfin, que la présence d'un _bordiau_ était avantageuse à la paroisse
-en raison des aumônes que ses pensionnaires payaient au curé et à
-la fabrique. Remarquons, en outre, que dès lors un usage de droit
-coutumier, qui s'est maintenu jusqu'à nos jours, autorisait chaque
-bourgeois à porter plainte contre toute femme de mauvaise vie, qu'il
-voulait faire expulser, de sa maison ou de son voisinage, par les
-sergents du Châtelet chargés de la police des prostituées et des lieux
-de débauche.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII.
-
- SOMMAIRE. --Le livre de la Taille de Paris. --Le roi des ribauds
- _de la royne Marie_. --Ysabiau _l'Espinète_. --Jehanne _la
- Normande_. --Edeline _l'Enragiée_. --Aaliz _la Bernée_. --Aaliz
- _la Morelle_. --_La Baillie_ et _la Perronnelle-aux-chiens_.
- --Perronèle _de Sirènes_. --Anès _l'Alellète_. --Jehanne _la
- Meigrète_. --Marguerite _la Galaise_. --Geneviève _la Bien-Fêtée_.
- --Jehanne _la Grant_. --Ysabiau _la Camuse_. --Maheut _la
- Lombarde_. --Marguerite _la Brete_. --Ysabiau _la Clopine_. --Anès
- _la Pagesse_. --Juliot _la Béguine_. --Jehanne _la Bourgoingne_.
- --Maheut _la Normande_. --Gile _la Boiteuse_. --Mabile _l'Escote_.
- --Agnès _aux blanches mains_. --Jehanette _la Popine_. --Ameline
- _la Petite_. --Ameline _la Grasse_. --Marie _la Noire_. --Anès _la
- Grosse_. --Jehanne _la Sage_, etc., etc.
-
-
-Nous avons dit que le livre de la Taille de Paris, pour l'an 1292, ne
-présentait aucun fait relatif à la Prostitution; mais, après avoir
-examiné de nouveau ce livre si précieux pour l'histoire de Paris
-à cette époque, nous croyons pouvoir modifier un peu ce jugement,
-qui, pour être vrai au premier coup d'oeil, mérite de n'être accepté
-qu'avec certaines réserves; car si, en effet, on ne trouve nulle part
-dans les _quêtes_ de la taille une désignation précise des femmes
-_communes_ qui exerçaient le métier de ribauderie, on est tenté de
-les reconnaître çà et là sous des sobriquets qui les caractérisent.
-Il est certain, toutefois, que ces femmes ne payaient aucun impôt,
-dans les tailles extraordinaires levées au profit du roi, en qualité
-de _ribaudes_; mais elles payaient à titre de locataires des maisons
-qu'elles habitaient en ville, hors de leurs _bouticles au péchié_.
-Nous ne savons rien, par malheur, sur les conditions de l'assiette des
-taxes; et, par exemple, il nous est impossible de comprendre pourquoi
-Paris, qui renfermait, sous Philippe le Bel, une population de 400,000
-âmes environ, ne fournit que 15,200 contribuables, suivant les calculs
-du savant Henri Geraud, payant ensemble 12,218 livres et 14 sous. Ces
-contribuables ne sont pas certainement les plus riches habitants, que
-les priviléges de bourgeoisie exemptaient de la taille; ce ne sont
-pas aussi les plus pauvres, comme nous le voyons par les différences
-de fortune que semblent accuser les variations de la taille. Il ne
-faut pas se fier aux étranges suppositions de Dulaure, qui veut que
-le nombre des _tailles_ indique le nombre des _feux_; si cela était,
-le rôle de la Taille ne mentionnerait pas, avec une taxation spéciale,
-les enfants, les valets, les chambrières, les ouvriers compagnons des
-personnes imposées. Nous hasarderons une conjecture, qui ne repose pas
-sur des preuves écrites, en disant que la taille n'atteignait que les
-individus logés au rez-de-chaussée, ayant _ouvroir_, ou _fenêtre_, ou
-issue de plain-pied sur le pavé du roi. Cette conjecture, que rien,
-d'ailleurs, ne contredit, a l'avantage d'expliquer naturellement la
-singulière disproportion qui existe entre le nombre des habitants et
-celui des contribuables, parmi lesquels les femmes ne comptent pas pour
-la dixième partie.
-
-La Taille de 1292 nous permettra de constater un fait que confirment
-plusieurs ordonnances postérieures de la prévôté de Paris: c'est que
-les rues affectées à la débauche publique ne recevaient les femmes
-de mauvaise vie, qu'à certaines heures du jour, dans des _bordeaux_
-ou _clapiers_ où elles exerçaient librement leur abjecte profession.
-Nous verrons qu'elles ne logeaient pas la nuit dans ces mêmes rues,
-comme si le législateur avait voulu qu'elles respirassent l'air de la
-vie honnête en sortant de l'atmosphère de leur infamie. Nous ne les
-rencontrerons donc que dans les rues voisines, et nous n'aurons pas de
-peine à les reconnaître à leurs surnoms populaires et à l'uniformité
-de leur taxe. Avant d'aller à leur recherche dans les paroisses où
-elles cachaient leur existence souvent chrétienne et presque honorable
-en apparence, puisqu'elles étaient quelquefois mariées et avaient un
-ménage, nous devons extraire du livre de la Taille une particularité
-très-bizarre, que l'éditeur a laissée passer inaperçue et qui se
-rattache à l'histoire de la Prostitution. Dans la quête des _menues
-gens_ qui résidaient au quartier Saint-Germain-l'Auxerrois et qui
-furent tous taxés indifféremment à 1 sol ou 12 deniers par tête, on
-est étonné de trouver le _roy des ribaus de la royne Marie_ (voy.
-p. 5 du _Livre de la Taille_, publié avec des commentaires par H.
-Geraud). Quel est ce roi des ribauds qui avait sa demeure dans la rue
-_d'Osteriche_, aujourd'hui rue de l'Oratoire, vis-à-vis du Louvre? A
-coup sûr, il ne s'agit pas ici d'un officier de la maison du roi de
-France; et la misérable quotité de sa contribution témoigne assez de sa
-condition infime. Ce n'est pas le roi des ribauds de la cour de France,
-qui eût payé au fisc la même redevance que _Adam le cavetier_, _Jehan
-menjuepain_ (mendiant) et _Helissent, ferpiere de linge_.
-
-Il y avait, comme nous l'avons dit, un roi des ribauds élu dans chaque
-_cour de ribaudie_, et cette espèce de portier, chargé de maintenir
-l'ordre dans le clapier, n'était qu'une piètre caricature du roi des
-ribauds de l'hôtel du roi. Celui de la rue _d'Osteriche_ appartenait
-à la plus pauvre ribaudie de la ville, et ce titre pompeux, dont il
-se décorait, ne l'empêchait pas de n'être qu'un _truand_ de piteuse
-espèce. Quant à cette _royne Marie_, dont il se déclarait l'officier
-et le ministre, ce ne peut être qu'une ribaude ou quelque vieille
-entremetteuse qui aurait été intronisée reine par ses sujettes ou
-par ses compagnes. Il n'y a pas d'autre conclusion à tirer de cette
-qualification de _reine_ appliquée à une femme du nom de Marie,
-qui avait un roi des ribauds taxé à 12 deniers; et il est inutile
-de démontrer que ce chétif roi des ribauds ne pouvait, en aucun
-cas, appartenir à la reine Marie de Brabant, veuve de Philippe le
-Hardi, laquelle vivait encore à cette époque. Nous sommes fondé à
-croire, d'après cette simple indication, que, du moins dans certaines
-ribaudies, les femmes publiques se donnaient une reine, comme d'autres
-corporations de femmes, notamment les lavandières, les lingères,
-les harengères, etc. Cette reine devait avoir naturellement un roi
-des ribauds, chargé de la police particulière du mauvais lieu où
-régnait son impudique maîtresse. Peut-être, aussi, attribuait-on le
-nom de _reine_ à la gouvernante d'une cour de ribaudes. Nous avons
-vu cependant, à la suite des rois de France, au seizième siècle, une
-gouvernante de cette espèce, à qui les ordonnances de François Ier et
-de Henri II n'accordent pas les honneurs d'une indécente royauté. En
-général, le clapier étant honoré du titre comique d'_abbaye_, dans le
-langage pittoresque du peuple, la directrice d'une semblable abbaye
-se disait _abbesse_ ou _prieure_. On pourrait encore supposer que la
-reine Marie était l'élue d'une de ces joyeuses associations de _fous_,
-de _conards_, de _jongleurs_, etc., qui simulaient un gouvernement avec
-une burlesque imitation des offices de la royauté.
-
-Venons-en à notre enquête sur les femmes sans profession, que la Taille
-de 1292 nous montre logées dans les rues suspectes et aux environs des
-rues consacrées à la Prostitution. Nous remarquons d'abord, parmi les
-_menues gens_ de la paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois, imposés chacun
-à 12 deniers, Florie _du Boscage_, qui demeurait en dehors de la porte
-Saint-Honoré et, par conséquent, sur le fossé de la ville; Ysabiau
-_l'Espinète_, dans la rue _Froidmantel_ du Louvre, qui vient à peine de
-disparaître avec ses vieux repaires de débauche; Jehanne _la Normande_,
-dans la rue _de Biauvoir_, qui existait encore il y a quarante ans
-sous le nom de rue de Beauvais; Edeline _l'Enragiée_ dans la rue
-_Riche-Bourc_, qui est à présent la rue du Coq-Saint-Honoré; Aaliz
-_la Bernée_, au coin de l'abreuvoir qui était à l'entrée de la rue
-des Poulies; Aaliz _la Morelle_, dans la rue _Jehan Evrout_, qui n'a
-pas laissé de traces; _la Baillie_ et _Perronnelle-aux-chiens_, dans
-la rue des Poulies; Letoys, fille d'_Aaliz-sans-argent_, dans la rue
-_d'Averon_, qui est la rue Bailleul. Il est assez bizarre que les rues
-sombres et fétides où résidaient ces filles, dont le sobriquet indique
-assez la profession, n'ont jamais cessé d'être habitées par le rebut
-de la population. Parmi les menues gens du quartier Saint-Eustache,
-nous trouvons Perronèle _de Serènes_ (ou sirène), Anès _l'Alellète_
-(l'alouette), Jehanne _la Meigrète_, Marguerite _la Galaise_, Geneviève
-_la Bien-Fêtée_, Jehanne _la Grant_, etc. Les mêmes sobriquets se
-sont conservés traditionnellement parmi le monde de la Prostitution
-populaire.
-
-Dans les mêmes quartiers et les mêmes rues, la Taille de 1292 signale
-encore par des sobriquets analogues un nombre de femmes qui pouvaient
-vivre également de leur corps, mais qui en tiraient meilleur profit,
-puisqu'elles sont imposées à 2, à 3 et même à 5 sous. Telles étaient,
-en dehors de la Porte-Saint-Honoré, Ysabiau _la Camuse_ et Maheut
-_la Lombarde_; dans la rue _Froidmantel_, Marguerite _la Brete_ et
-Ysabiau _la Clopine_; dans la rue _Biauveoir_, Anès _la Pagesse_; dans
-la rue Richebourg, Juliote _la Beguine_, Jehanne _la Bourgoingne_,
-Maheut _la Normande_, Gile _la boiteuse_, etc. Il faut faire observer
-que les rues pauvres et malfamées, qui acceptaient de pareilles
-habitantes, n'étaient occupées, d'ailleurs, que par des artisans de
-la plus vile espèce: pêcheurs, passeurs, savetiers, fripiers, etc.
-Dans les rues plus passagères et mieux habitées, on ne remarque pas
-souvent une seule femme dont la condition semble équivoque. Nous
-rencontrons seulement ces femmes suspectes aux alentours des rues
-bordelières, où elles ne logeaient pas, comme nous le prouverons plus
-loin. Ainsi, dans la rue de Glatigny, où la débauche avait son plus
-fameux atelier, on ne voit pas sans doute figurer des personnes bien
-honorables: ce sont Margue _la crespinière_, Jean _le pastéeur_, Héloys
-_la chandelière_, Jaque _le savetier_, etc. Mais, en voyant au nombre
-des locataires de cette rue infâme un certain Jeharraz, qui paye 22
-sols de contribution, Guibert le Romain, qui en paye 25, la femme
-de Nicolas le _cervoisier_ et ses deux filles, qui payent ensemble
-38 sols, et Giles Marescot, 36; nous sommes tenté de prendre ces
-individus pour des fermiers de mauvais lieux, et nous allons chercher
-leurs pensionnaires dans les rues voisines. Elles nous présentent
-Mabile _l'Escote_ (ou l'Écossaise), Perronèle _Grosente_, de Gervoi;
-Lucette, Lorencete, Agnès _aux blanches mains_, Jehannette _la Popine_
-et d'autres que nous reconnaissons pour des _femmes d'amour_. Dans
-un centre de Prostitution, non moins actif que le Val d'amour, en
-_Baillehoe_ et en _Cour Robert-de-Paris_, nous ne comptons que quatre
-femmes sans profession entre trente-huit contribuables, dont le plus
-imposé, il est vrai, ne paye que 5 sols: ce sont Ameline _Beleassez_,
-Ameline _la Petite_, Anès _la Bourgoingne_ et Maheut _la Normande_,
-qui sont taxées chacune à 2 sols; la chambrière de Maheut est taxée de
-même que sa maîtresse, dont elle partageait apparemment les travaux
-et les bénéfices. Mais, dans les rues adjacentes, il y a des femmes
-que leur surnom nous fait reconnaître, et qui appartenaient sans
-doute à la ribaudie de Baillehoé, quoiqu'elles eussent leur domicile
-en _honnête mesgnie_. Citons seulement Chrétienne et Marie, sa soeur,
-dans la rue Neuve-Saint-Merry; Juliane et Anès, _sa nourrice_, dans
-la même rue; Ameline _la Grasse_, dans le cloître; Marie _la Noire_,
-Marie _la Picarde_, Anès _la Grosse_, Jehanne _la Sage_, dans la rue
-Simon-le-Franc, etc. Ce n'était pas là, certainement, tout le personnel
-de la Prostitution dans ces quartiers populeux; et nous sommes fort en
-peine d'apprécier le motif qui faisait comprendre telle ribaude plutôt
-que telle autre sur les listes de la taille.
-
-Il faut admettre aussi que toutes les prostituées n'étaient pas vouées
-exclusivement à leur honteuse profession et que la plupart d'entre
-elles se trouvaient réparties dans diverses catégories de métiers.
-Il paraît ressortir de l'esprit des ordonnances de saint Louis, qui
-régissaient toujours la Prostitution, que toute femme était libre
-de son corps et pouvait en faire trafic à son gré, pourvu qu'elle
-ne s'abandonnât au péché que dans _les anciens bordeaux et rues à
-ce ordonnées d'ancienneté_. Selon les termes de plusieurs arrêts du
-parlement, Delamare, qui avait sous les yeux tous les monuments de
-la législation du Châtelet, n'a pas jugé autrement l'état des femmes
-publiques, qui n'avaient cette condition infamante que dans l'exercice
-de leur scandaleuse industrie, et qui, hors de là, retrouvaient presque
-la qualité de femme honnête. Il résulterait de cette distinction
-singulière dans l'une et l'autre phase de leur genre de vie, que
-l'autorité municipale n'avait rien à voir dans les désordres secrets
-des femmes qui se conformaient scrupuleusement aux ordonnances et qui
-ne devenaient ribaudes communes qu'en mettant le pied dans les endroits
-consacrés à cette Prostitution transitoire et locale. Celle qui venait
-de se prostituer en un mauvais lieu, se purifiait, pour ainsi dire,
-dès qu'elle en était sortie. On s'explique de la sorte un jugement
-des magistrats de Bordeaux qui condamnèrent au gibet un homme coupable
-d'avoir violé une fille publique. Ce jugement mémorable est rapporté
-par Angelo-Stefano Garoni, dans son Traité de jurisprudence intitulé:
-_Commentaria in titulum de meretricibus et lenonibus Constit. Mediol._
-«Les lieux infâmes de Prostitution, dit Delamare dans son _Traité
-de la Police_, étoient communs à plusieurs de ces femmes publiques
-et leurs demeures en étoient séparées. C'étoit un lieu d'assemblée,
-où elles avoient la liberté de se rendre pour leur mauvais commerce,
-et qui leur étoit marqué, pour les faire davantage connoître et en
-éloigner celles qui étoient encore susceptibles de quelque pudeur. Il
-leur étoit défendu (selon le _livre vert ancien_ du Châtelet, fol.
-159) de commettre le vice partout ailleurs, non pas même dans les
-lieux de leurs demeures particulières, sous les peines portées par les
-règlements. Elles crurent éluder ces sages précautions, en se rendant
-si tard dans ces lieux publics qu'elles n'y seroient point connues et
-que les voisins ne les y verroient point entrer.»
-
-On réglementa dès lors les heures d'entrée et de sortie dans les
-bordeaux et clapiers qui ne s'ouvraient qu'au point du jour et se
-fermaient au coucher du soleil. On ne voit pas néanmoins que les
-femmes qui y venaient pour pécher, fussent soumises à une inscription
-quelconque; mais on peut prétendre, à coup sûr, qu'elles étaient tenues
-d'acquitter un droit fixe qui figurait dans la recette de la ville ou
-qui faisait partie des revenus du roi des ribauds de l'hôtel du roi.
-Le prévôt de Paris rendit une ordonnance, le 17 mars 1374, portant
-que: «toutes femmes qui s'assemblent ès rues Glatigny, l'Abreuvoir
-Mâcon, Baillehoé, la Cour Robert-de-Paris, et autres bordeaux, soient
-tenues de s'en retirer et de sortir de ces rues, incontinent après dix
-heures du soir sonnées, à peine de vingt sous parisis d'amende pour
-chaque contravention.» Le taux de l'amende, qui équivalait à plus de
-vingt francs de notre monnaie, prouve, ce nous semble, que le salaire
-d'une journée de _péché_ n'était pas inférieur à cette amende, qui
-revenait probablement pour moitié aux sergents du Châtelet; elle fut
-laissée depuis à l'arbitraire du juge, et, par conséquent, doublée ou
-quadruplée, ce qui permettrait de supposer que des femmes de haut rang
-ne craignaient pas quelquefois d'affronter les hasards impudiques de
-ces lieux infâmes et se souciaient peu de l'amende, pourvu qu'elles
-achetassent par là l'impunité et le secret de leur vie dissolue. Le 30
-juin 1395, le prévôt de Paris fit défense à toutes filles et femmes
-de joie, «de se trouver dans leurs bordeaux ou clapiers, après le
-couvre-feu sonné, à peine de prison et amende arbitraire.» Delamare,
-qui rapporte cette ordonnance d'après le _livre rouge ancien_ du
-Châtelet, ajoute une particularité qu'il a vérifiée sur les registres
-de la prévôté: «Les ordonnances étoient renouvelées tous les ans deux
-fois, et cette retraite leur étoit marquée à six heures en hiver, et à
-sept heures en été, qui est l'heure que l'on sonne le couvre-feu.»
-
-Telle était la force de l'usage, tel était l'empire de l'habitude
-au bon vieux temps, qu'il fallut plusieurs siècles pour enlever à
-la Prostitution une des rues que Louis IX lui avait spécialement
-affectées. Lorsque l'ordonnance du prévôt de Paris, du 18 septembre
-1367, eut renouvelé et confirmé la destination de ces rues malhonnêtes,
-l'évêque de Mâcon adressa des représentations au roi Charles V, pour
-obtenir que la rue Chapon fût soustraite à cette impure servitude.
-Les évêques, comtes de Châlons, possédaient depuis plusieurs
-siècles un grand hôtel, situé dans la rue Transnonain, appelée alors
-_Troussenonain_, entre les rues Chapon et _Court-au-vilain_, maintenant
-rue de Montmorency. Les femmes de mauvaise vie s'étaient emparées de
-toutes ces rues, mais elles s'assemblaient tous les jours dans leur
-_asile_ de la rue Chapon, et là, leurs chants, leurs rires, leurs
-altercations, leurs indécences, troublaient sans cesse la vue, les
-oreilles et la conscience des pieux habitants de l'hôtel de Châlons.
-L'évêque, qui était membre du conseil privé du roi, employa tout son
-crédit pour éloigner de sa demeure, et, en même temps, du cimetière de
-Saint-Nicolas-des-Champs, l'odieux voisinage qui semblait insulter à la
-fois les vivants et les morts. Charles V rendit une ordonnance, datée
-du 3 février 1368 (nouveau style, 1369), dans laquelle il remettait
-en vigueur le premier édit de saint Louis contre la Prostitution en
-général. Pour en venir non pas à l'exécution complète de cet édit,
-mais pour l'appliquer seulement à la rue Chapon, les conclusions qu'il
-tirait de l'ordonnance prohibitive de 1254 n'étaient ni justes ni
-motivées; car, après avoir rappelé l'ancienne ordonnance qui expulsait
-de la ville (_de villâ_) les femmes publiques (_publicæ meretrices_)
-et qui confisquait tous leurs biens, jusqu'à la cote et au péliçon
-(_usque ad tunicam vel pelliceam_), il ordonnait aux propriétaires
-et aux locataires de la rue Chapon qui auraient loué leurs maisons à
-des ribaudes, de les mettre dehors sur-le-champ et de ne faire aucun
-bail avec elles à l'avenir, sous peine de perdre le loyer d'une année,
-afin, disait l'édit, que ces viles créatures ne logent plus dans
-ladite rue et n'y tiennent plus leurs assemblées (_quod ibidem sua
-lupanaria ulteriùs de cetero non teneant_); cela, pour l'honneur de
-l'évêque et dans l'intérêt des personnes honnêtes qui habitaient aux
-environs de cette rue ou même dans cette rue, où l'on n'osait plus
-passer. L'ordonnance a l'air d'attribuer au nom de la rue Chapon une
-origine que démentent des titres plus anciens (_saltem metu pene dictus
-viens_). Sauval affirme que les femmes publiques résistèrent aux ordres
-du roi, en se fondant sur leurs priviléges confirmés par saint Louis,
-et prouvèrent que la rue Chapon leur avait été concédée comme un lieu
-d'asile par Philippe-Auguste, avant que cette rue fût enfermée dans
-l'enceinte de Paris. Les évêques de Châlons eurent beau se plaindre et
-s'autoriser de l'ordonnance de Charles V pour se débarrasser de leurs
-scandaleuses voisines: ils n'y réussirent pas, tant la législation de
-saint Louis avait conservé d'autorité, tant la coutume avait de pouvoir
-dans l'administration municipale. «Les ribaudes tinrent bon, dit
-Sauval, et elles ne sortirent de la rue Chapon qu'en 1565, lorsque les
-asiles de femmes publiques furent ruinés de fond en comble à Paris.»
-
-Les ordonnances des rois n'étaient pas mieux exécutées, il est vrai,
-lorsqu'elles avaient pour objet de s'opposer aux envahissements de la
-Prostitution dans les rues de Paris auxquelles ce fléau n'avait pas
-été infligé par droit d'ancienneté. Une fois que les femmes publiques
-envahissaient une rue ou un quartier, elles s'y enracinaient et y
-pullulaient, sans qu'il fût possible de les en chasser, malgré toutes
-les menaces d'amende et de prison. Elles avaient, on le voit, une
-répugnance invincible à se rendre dans les lieux qui leur étaient
-attribués et qui leur imprimaient sans doute une marque particulière
-d'infamie; elles préféraient s'exposer aux rigueurs de la loi et
-pratiquer leur métier en cachette, dans des rues où l'oeil de la
-police n'était pas toujours ouvert sur elles. En 1381, Charles VI
-réclama l'exécution des ordonnances de saint Louis contre ceux qui
-loueraient des maisons ou des logements à des femmes de mauvaise
-vie dans certaines rues qu'elles avaient accaparées et qui n'étaient
-pourtant pas comprises dans le nombre de leurs lieux d'asile. Charles
-VI adressa des lettres patentes, le 3 août, au prévôt de Paris, qu'il
-chargeait d'en faire exécuter la teneur; il s'appuyait sans raison
-sur les anciennes ordonnances de saint Louis qui expulsaient de la
-ville et des champs (_tam de campis quant de villis_) les femmes
-de vie dissolue et qui prohibaient absolument la Prostitution;
-mais, en vertu de ces ordonnances, il n'exigeait que l'expulsion
-des prostituées qui avaient élu domicile dans les rues Beaubourg,
-Geoffroy-l'Angevin, des Jongleurs, Simon-le-Franc, ainsi qu'aux
-alentours de Saint-Denis-de-la-Châtre et de la fontaine Maubué. De
-même que dans l'édit de Charles V, les propriétaires et locataires de
-ces rues et de ces carrefours, qu'on voulait délivrer de leurs hôtes
-incommodes, étaient sommés de ne passer aucun contrat de loyer avec
-des femmes suspectes, sous peine d'avoir à payer une année de loyer
-au bailli du lieu ou au juge du Châtelet. On est fondé à croire que le
-prévôt de Paris fit d'abord diligence pour que les commandements du roi
-fussent observés: il y eut des propriétaires mis à l'amende, des femmes
-expulsées et emprisonnées; mais, en dépit des sergents, la Prostitution
-se maintint dans le nouveau domaine qu'elle avait conquis. Toutes ces
-rues, excepté le cloître de Saint-Denis-de-la-Châtre, avaient fait
-partie du hameau de Beaubourg, que Philippe-Auguste réunit à la ville,
-en l'entourant de murailles; ce Beaubourg était donc naturellement
-occupé par des ribaudes qui s'y perpétuaient par tradition. La
-fontaine Maubué, environnée de chétives bicoques, faisait le centre
-de cette ribaudie qui s'annonçait assez par le nom même de sa fontaine
-(_Maubué_, malpropre, mal lessivé). L'établissement des ribaudes autour
-de l'église de Saint-Denis-de-la-Châtre, dans la Cité, remontait à une
-antiquité encore plus reculée, car nous avons prouvé que la confrérie
-de la Madeleine avait eu d'abord son siége dans cette paroisse: il
-était tout simple que les _joyeuses commères_ qui composaient cette
-confrérie se groupassent aux abords de leur église patronale et
-regardassent ce quartier comme un ancien fief de leur corporation.
-
-Le prévôt de Paris, en publiant les lettres patentes du 3 août 1381,
-destinées à protéger l'_honnêteté_ de certaines rues, crut devoir
-rappeler, en même temps, que d'autres rues avaient été particulièrement
-affectées à la Prostitution; mais, de peur de se mettre en
-contradiction avec quelque ordonnance du roi, telle que celle qui avait
-voulu réhabiliter la rue Chapon, il évita de désigner ces rues; il fit
-défense aux femmes déshonnêtes «de ne eux tenir, héberger ne demeurer
-ès bonnes rues de Paris, mais qu'ils vuident eux et leurs biens hors
-desdites bonnes rues et voisent (aillent) demeurer ès moiens bordeaux
-et ès rues et lieux ad ce ordonnés, sur peine de bannissement.» Cet
-avis, que Ducange a tiré du _livre vert nouveau_ du Châtelet, gardait
-le silence sur les lieux que la prévôté attribuait nominativement au
-marché de la débauche; aussi, les prostituées tirèrent avantage de ce
-silence, pour se répandre dans tous les quartiers de Paris et pour y
-fonder une multitude de lieux infâmes. Le prévôt eut besoin d'expliquer
-l'avis amphibologique de 1381, par un nouvel édit plus explicite, que
-Ducange, dans son Glossaire (au mot GYNÆCEUM), rapporte, sous la date
-de 1395, comme emprunté du _livre noir_ du Châtelet: «_Item_, l'on
-commende et enjoint à toutes femmes publiques bordelières et de vie
-dissolue, à présent demeurans ès rues notables de Paris..., qu'elles
-vuident incontinent après ce présent cry, et se retraient, et qu'elles
-facent leur demeure ès bordeaux et autres lieux et places publiques, à
-eux ordonnez d'ancienneté pour tenir leurs bouticles au péchié devant
-dit, c'est assavoir ès rues de l'Abreuvoir de Mascon, de Glatigny, de
-Tiron, de Court Robert de Paris, Baillehoé, la rue Chapon et la rue
-Palée, sur peine d'estre mises en prison et d'amende volontaire.» Ce
-_cri_, ou proclamation, qui fut fait à son de trompe par les crieurs
-jurés dans les carrefours de Paris, présente cette singularité, qu'on
-n'y a point égard à l'ordonnance du roi relative à la rue Chapon;
-peut être, un arrêt du parlement était-il venu suspendre l'effet de
-cette ordonnance. Parmi les lieux réputés infâmes, on ne trouve plus
-la rue de Champ-Fleuri, mais on voit qu'elle a été remplacée par la
-rue _Palée_, qu'on nomma depuis ruelle _Saint-Julien_ et plus tard
-rue de _la Poterne_ ou _Fausse-Poterne_, parce qu'elle était à peu de
-distance de la poterne Saint-Nicolas-Huidelon. Cette rue, qui tient à
-la rue Beaubourg et qui s'appelle aujourd'hui rue du Maure, renfermait
-une cour de ribaudie, dite _la Cour du More_, dénomination que nous
-rapprocherons du sobriquet de certaines filles, qui devaient être
-moresses ou sarrasinoises, puisque la Taille de 1292 les qualifie de
-_morelles_. C'était là un des principaux repaires de la Prostitution,
-quoique nous ne cherchions pas à retrouver cette rue _Palée_ dans
-la rue du Petit-Hurleur, où Géraud, Jaillot, Lebeuf, ont essayé de
-la placer. La grande rue Palée (il y en eut deux de ce nom) était,
-selon nous, le lieu d'asile des filles de la rue Beaubourg et des rues
-voisines.
-
-Il y avait encore dans Paris une quantité de mauvais lieux non
-autorisés; mais il semble que la prévôté ait négligé de s'en occuper
-jusqu'en l'année 1565, où Charles IX les enveloppa dans une mesure
-générale de prohibition. Mais, avant cette mesure, nous pouvons citer
-deux essais de réforme au sujet de deux rues, dont l'une appartenait
-traditionnellement à la Prostitution, et dont l'autre en avait été
-infectée à une époque bien postérieure. Une ordonnance de Charles VI,
-du 14 septembre 1420, pendant l'occupation de Paris par les Anglais,
-avait renouvelé les anciennes défenses aux femmes dissolues, de loger
-ailleurs que dans les rues de l'Abreuvoir-Macon, de Glatigny, de Tyron,
-la Cour Robert-de-Paris, Baillehoé et la rue Palée, à peine de prison.
-(Delamare a lu _rue Pavée_, dans le registre _noir_ du Châtelet, où
-il copia ce document.) Mais, quatre ans après, Charles VI étant mort,
-Henri VI, roi d'Angleterre, qui s'intitulait _roi de France_, prêta
-l'oreille aux suppliques des marguilliers et paroissiens de l'église de
-Saint-Merry, qui demandaient la suppression des honteuses franchises
-de Baillehoé; «auquel lieu de Baillehoé, disent les lettres patentes
-de Henri VI, datées du mois d'avril 1424, et délivrées à Paris dans le
-conseil du roi; siéent, sont et se tiennent continuellement femmes de
-vie dissolue et communes que on dit bordelières, lesquelles y tiennent
-clappier et bordel publique: qui est chose très-mal séant et non
-convenable à l'honneur qui doit être déféré à l'Église et à chacun bon
-catholique; de mauvais exemple, vil et abominable, mesmement à gens
-notables, honorables et de bonne vie.» En conséquence, pour satisfaire
-au voeu des exposants et de leurs femmes, que scandalisait le spectacle
-de ces impudicités, le roi anglais défendit «qu'il y eust dorénavant
-aucune prostituée en la rue de Baillehoé, ni aux abords de l'église
-Saint-Merry, attendu qu'il y avoit dans la ville moult d'autres lieux
-et places ordonnées à ce, et mesmement assez près d'icelle, comme au
-lieu que l'on dit la Cour Robert, et ailleurs, plus loing de l'église,
-pour retraire lesdites femmes, qui sont comme non habités.»
-
-Il était enjoint au prévôt de Paris de faire exécuter cet édit
-_irrévocable_, et d'expulser sur-le-champ les femmes perdues qui
-logeaient dans la rue Baillehoé. Il est probable que cette ordonnance
-n'eut pas plus de valeur effective que les précédentes, car la rue
-Baillehoé resta consacrée au vice. Nous remarquons pourtant, dans
-les lettres de Henri VI, que les lieux de tolérance étaient _comme
-non habités_; tandis que la proclamation du prévôt de Paris, faite à
-cor et à cri en 1395, ordonne aux prostituées de _faire leur demeure_
-dans ces mêmes lieux qui leur avaient été attribués _d'ancienneté_.
-Nous conclurons de ces deux pièces, presque contemporaines, que la
-législation relative aux femmes de mauvaise vie avait changé sur
-ce point: qu'elles étaient forcées de loger sur le théâtre même de
-leurs désordres, et qu'elles n'avaient plus la liberté de cacher
-leur domicile dans tous les quartiers, pourvu qu'elles y vécussent
-honnêtement. Il résulte aussi de l'ordonnance de Henri VI, que,
-nonobstant des injonctions réitérées, les femmes dissolues refusaient
-de s'agglomérer dans les bordeaux et clapiers, qui restaient déserts et
-abandonnés. Un arrêt du parlement, du 14 juillet 1480, cité par Sauval,
-nous prouve avec quelle obstination cette espèce de femmes s'éloignait
-des rues réservées à leur commerce déshonorant, pour se jeter, comme
-des harpies, sur des rues qu'elles souillaient de leurs débauches.
-Cet arrêt ordonne de faire déloger les femmes de vie déshonnête, de la
-rue des Cannettes et des autres rues voisines, et enjoint à ces femmes
-«d'aller demeurer ès anciens bordeaux» (_Antiquités de Paris_, t. III,
-p. 652). On ne peut pas douter, d'après les termes de l'arrêt, que la
-prévôté de Paris n'eût reconnu la nécessité de confondre le logement
-des femmes publiques avec l'asile de leurs impudicités, et que les
-lieux de tolérance ne fussent devenus de la sorte la demeure permanente
-de ces femmes, qui dans l'origine n'y venaient qu'à certaines heures du
-jour et n'y restaient jamais la nuit.
-
-Il faut maintenant chercher à découvrir, dans la topographie du vieux
-Paris, les rues dont la Prostitution errante avait fait la conquête,
-et que cependant les ordonnances des rois, les arrêts du parlement et
-les _mandements_ de la prévôté ne nous signalent pas nominativement.
-Ces rues, où s'exerçait en secret la coupable industrie des _putes_
-libres, étaient en assez grand nombre, et le nom souvent obscène
-qu'elles devaient à la malice du _populaire_ les désignait à la
-réprobation des honnêtes gens, qui s'en écartaient avec prudence.
-Outre les cours des Miracles, qui englobaient dans la même fange
-les voleurs et les prostituées de la dernière classe, on compterait
-aisément une vingtaine de rues aussi mal famées que celles dont saint
-Louis avait livré entièrement le séjour à la débauche publique. Nous
-avons déjà remarqué plus haut que ces rues étaient ordinairement
-voisines d'un centre de Prostitution. Ainsi, la rue Transnonain
-dépendait, pour ainsi dire, de la rue Chapon; la rue Bourg-l'Abbé,
-de la rue du _Hueleu_; la rue Cocatrix, de la rue Glatigny. Dès les
-premiers temps, les ribaudes avaient choisi leur résidence auprès du
-lieu de leurs _assemblées_, afin de pouvoir s'y rendre à toute heure
-sans être exposées aux insultes et aux huées de la populace. La rue
-Bourg-l'Abbé, qui fut ouverte hors de l'enceinte de Philippe-Auguste,
-sur le territoire de l'abbaye Saint-Martin-des-Champs, participait à
-la mauvaise réputation de la rue ou plutôt du cul-de-sac de _Hueleu_,
-qui formait l'entrée de la rue actuelle du Grand-Hurleur. Sauval (t.
-Ier, p. 120) rapporte une locution proverbiale qui nous fait connaître
-quels étaient les habitants de cette rue: «Ce sont gens de la rue
-Bourg-l'Abbé, disait-on; ils ne demandent qu'amour et simplesse.» Quant
-à la rue de _Hueleu_, exclusivement réservée à la Prostitution, depuis
-son origine jusqu'à nos jours, elle ne devait pas son nom, comme l'a
-dit l'abbé Lebeuf, à un chevalier, nommé Hugo Lupus (en vieux français,
-_Hue-leu_), lequel vivait au douzième siècle et fit plusieurs donations
-à l'église de Saint-Magloire; mais bien aux huées qui accompagnaient
-alors les gens simples ou crédules que le hasard amenait dans ce lieu
-infâme. Cette étymologie, conforme à l'esprit du baptême des rues de
-Paris, est confirmée par le nom des _Innocents_, que la rue a porté
-aussi vers la même époque; on l'appelait encore rue _du Pet_. On lui
-donna depuis le nom de _Grand-Hueleu_, pour la distinguer de la rue
-du _Petit-Hueleu_, sa voisine, qui avait été d'abord la _petite rue
-Palée_, et qui mérita d'être comparée plus tard à celle de Hueleu,
-pour la honteuse destination qu'elle avait prise: «Dès qu'on voyoit
-entrer un homme dans l'une ou l'autre de ces rues, disent les auteurs
-du _Dictionnaire historique de la ville de Paris_, on devinoit
-aisément ce qu'il y alloit faire, et l'on disoit aux enfants: _Hue-le_,
-c'est-à-dire, crie après lui, moque-toi de lui!» Quoi qu'il en soit, de
-tous les _bourdeaux_ de Paris, celui de Hueleu fut celui qui conserva
-la plus horrible renommée; ce fut lui surtout qui détermina les sévères
-mesures de répression que Charles IX étendit à tous les mauvais lieux
-de sa capitale. On pourrait soutenir, par de bonnes autorités, que
-les enfants avaient l'habitude de crier _au loup_ et, par corruption,
-_houloulou_, quand un homme accostait une femme débauchée dans la rue,
-ou quand une de ces malheureuses osait se montrer en plein jour avec le
-costume de son état.
-
-Les rues qui conduisaient à la rue Chapon n'étaient pas mieux habitées
-qu'elle. La rue Transnonain a longtemps servi de prétexte aux grossiers
-jeux de mots du peuple, qui l'appelait tantôt _Trousse-Nonain_ ou
-_Tasse-Nonain_ et tantôt _Trotte-Putain_ et _Tas-de-Putain_. La rue
-Ferpillon, dans le nom de laquelle on a cru retrouver le nom d'un
-de ses premiers habitants, fut d'abord nommée _Serpillon_, vieux mot
-qui correspond à _torchon_. La rue de Montmorency, où les seigneurs
-de Montmorency eurent autrefois un hôtel avec des dépendances
-considérables, n'était connue que sous le nom de _Cour au vilain_, à
-cause d'une espèce de cour des Miracles qu'elle renfermait. La plupart
-des rues situées hors des murs ou le long de cette enceinte de remparts
-construits par Philippe-Auguste, étaient dévolues à la Prostitution
-libre, qui y bravait en paix les ordonnances de la prévôté et la
-police des sergents du Châtelet. Ainsi, la rue des Deux-Portes, la
-rue Beaurepaire, la rue Renard, la rue du Lion-Saint-Sauveur, la rue
-Tireboudin, appartenaient de droit aux ribaudes du plus bas étage. La
-rue des Deux-Portes, qui prit son nom de ses deux portes qu'on fermait
-pendant la nuit, avait été inévitablement un lieu de débauche, ce que
-prouve assez le sobriquet de _Gratec.._, qu'elle a porté jusqu'au
-quinzième siècle. C'est sous ce nom obscène, qu'elle est désignée
-dans une liste des rues de Paris, publiée par l'abbé Lebeuf d'après un
-ancien manuscrit de l'abbaye de Sainte-Geneviève (_Hist. de la ville
-et du diocèse de Paris_, t. II, p. 603). Dans le Compte du domaine de
-Paris, pour l'année 1421 (_Sauval_, t. III, p. 273), le receveur de
-la ville déclare avoir reçu de Jean Jumault «les rentes d'une maison,
-cour et estables, ainsi que tout se comporte, séant à Paris dans la rue
-Gratec.., près de Tirev.., où pend l'enseigne de l'Escu de Bourgogne
-estant en la censive du roi.» La rue Tirev.., dont il est question
-dans ce Compte, a gardé son infâme dénomination jusqu'au seizième
-siècle, où la reine Marie Stuart, femme de François II, passant par
-là, s'avisa de demander le nom de cette rue à un de ses officiers et
-donna lieu à l'altération du nom primitif. Quoi qu'il en soit de cette
-anecdote, que Saint-Foix prétend avoir empruntée à la tradition locale,
-on eut l'étrange idée, en 1809, d'inscrire le nom de Marie Stuart sur
-l'écriteau de la rue Tireboudin.
-
-Les noms de rues, inventés et corrompus par le peuple, qui se plaisait
-aux équivoques les moins décentes, suffiraient presque pour nous faire
-découvrir les traces de la Prostitution publique et secrète dans le
-vieux Paris. Sans sortir des nouveaux quartiers qui composaient la
-Ville et qui rayonnaient au nord de la Cité sur la rive droite de
-la Seine, en deçà et au delà de l'enceinte de Philippe-Auguste, nous
-trouvons, dans les vieux inventaires, les rues de la _Truanderie_, du
-_Puits-d'Amour_, de _Poilec.._, de _Merderel_, de _Putigneuse_, de
-_Pute-y-musse_, etc. Ces noms-là disent eux-mêmes ce qu'étaient les
-rues qui les portaient. Celle de la Truanderie, la seule qui ait gardé
-son nom à travers plus de six siècles, offrait un asile non-seulement
-aux prostituées errantes, mais encore aux gueux, aux voleurs, aux
-vagabonds, en un mot, aux truands. La rue du Puits-d'Amour, qui est
-maintenant la rue de la Petite-Truanderie, avait un puits célèbre,
-dont nous avons parlé déjà et que les femmes amoureuses connaissaient
-bien: ce puits, dont le souvenir se lie à plusieurs chroniques d'amour,
-existait au centre de la petite place de l'Ariane, dont le nom primitif
-semble avoir été place _de la Royne_, peut-être à cause d'une reine
-de ribaudie ou d'amour, qu'on sacrait avec l'eau de ce puits. La rue
-de _Poilec.._, qui est encore reconnaissable sous son nom moderne
-de rue du Pélican, qu'une maladroite pruderie avait métamorphosée en
-rue _Purgée_ au commencement de la Révolution; cette vilaine rue n'a
-jamais changé d'emploi et l'on y rencontre toujours les mêmes moeurs.
-La rue _Merderel_ ou _Merderet_ ou _Merderiau_ s'est un peu nettoyée,
-depuis qu'on en a fait une rue _Verderet_, puis _Verdelet_, mais
-elle a maintenu en partie ses vieux us d'impureté et la Prostitution
-s'y promène, comme autrefois, dans la boue et les immondices. La
-rue _Putigneuse_, au faubourg Saint-Antoine, est à présent rue
-Geoffroy-Lasnier. La rue _Pute-y-Musse_ (c'est-à-dire, fille s'y cache)
-a pris un air honnête, en devenant rue du Petit-Musc. Guillot indique,
-dans son itinéraire, une autre rue de _Pute-y-Musse_ ou _Pute-Musse_,
-que l'abbé Lebeuf a cru reconnaître dans la rue _Cloche-Perce_ ou _de
-la Cloche-Percée_. Il n'est pas besoin de dire que ces rues ou ruelles,
-hantées par les femmes de mauvaise vie et leurs impudiques satellites,
-furent remarquables, entre toutes, par leur saleté et leur puanteur;
-c'est dans cet état d'ignominie, qu'elles nous apparaissent encore au
-milieu du dix-septième siècle, lorsque les commissaires voyers firent
-une enquête de salubrité dans les rues de la capitale et constatèrent,
-dans la plupart des rues bordelières, la présence de cloaques infects
-qui empestaient l'air et de hideuses carognes qui affligeaient les
-regards autant que l'odorat. La Prostitution, comme on en peut juger
-par là, ne se piquait pas des délicatesses et des recherches sensuelles
-que lui inspira plus tard l'exemple d'une cour galante et voluptueuse.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII.
-
- SOMMAIRE. --Ordonnances somptuaires de Philippe-Auguste.
- --Législation des rois de France contre la _dissolution_ et
- la _superfluité_ des habillements. --Les _reines de ribaudie_.
- --Défenses des prévôts de Paris et arrêts du parlement. --Arrêt
- du 26 juin 1420. --Ordonnance du roi Henri VI, roi d'Angleterre.
- --Arrêt du parlement du 17 avril 1426, prohibant les _ornements que
- portent les damoiselles_. --Les _reines_ et _princesses d'amour_.
- --L'_Ordinaire de Paris_. --Jehannette veuve de Pierre Michel,
- Jehannette la Neufville et Jehannette la Fleurie. --Les ceintures
- d'argent. --Inventaires des défroques de Marguerite, femme de
- Pierre de Rains, et de damoiselle Laurence de Villers, femme
- amoureuse. --Jehanne la Paillarde et Agnès la Petite. --Ordonnance
- de Henri II. --Jehanneton du Buisson. --De ceux et celles qui
- vivaient du produit du _maquerellage_, tenaient _bordiaux_,
- louaient _bouticles au péché_, ou gouvernaient _clapier_ de filles
- publiques. --Le _marché aux Pourceaux_. --Supplice des _gueuses_.
-
-
-Nous avons vu que le prévôt de Paris, par son ordonnance de 1360,
-avait fait défense aux filles et femmes de mauvaise vie, sous peine
-de confiscation et d'amende, de porter sur leurs robes ou sur leurs
-chaperons «aucuns gez ou broderies, boutonnières d'argent blanches
-ou dorées, ni des perles, ni des manteaux fourrez de gris.» Cette
-ordonnance, la plus ancienne que nous connaissions qui soit relative à
-la police somptuaire des prostituées, avait été certainement précédée
-de quelques autres qui n'ont pas été conservées dans les archives du
-Châtelet de Paris. Philippe-Auguste fut le premier roi qui s'occupa de
-corriger le luxe des habits ou plutôt qui, sous prétexte de le réformer
-dans l'intérêt de bien public, fit servir le costume à établir la
-hiérarchie sociale, selon la naissance, le rang et la fortune. On peut
-donc supposer que, dès les premiers règlements de Philippe-Auguste,
-à l'égard des habits, des étoffes et des joyaux, les prostituées de
-profession se trouvèrent dépossédées du privilége d'être vêtues comme
-des _dames_ et des _châtelaines_; mais il n'est resté qu'un souvenir
-des lois somptuaires de Philippe-Auguste. Celles de Philippe le Bel,
-qui n'étaient sans doute que la répétition et la confirmation des
-précédentes, n'ont pas éprouvé le même sort; et nous pouvons dater
-de 1294 la législation des rois de France contre la _dissolution_ et
-la _superfluité_ des habillements. Dans cette ordonnance de 1294, il
-n'est pas question sans doute des femmes publiques et des _livrées_ qui
-leur appartiennent; mais on doit croire qu'elles n'étaient pas plus
-privilégiées que les bourgeois et bourgeoises, qui ne devaient plus
-porter ni _vair_, ni _gris_, ni hermine, ni or, ni pierres précieuses,
-ni couronnes d'or ou d'argent, et qui étaient tenus de _se délivrer_,
-dans le cours de l'année, des fourrures et des joyaux qu'ils auraient
-acquis antérieurement à l'ordonnance. L'exécution d'une pareille
-ordonnance n'était pas chose facile, et parmi les désobéissances les
-plus obstinées, on rencontra celle des _reines de ribaudie_, qui ne
-manquèrent pas de soutenir qu'un édit concernant les bourgeoises ne les
-atteignait pas, et que le roi de France n'avait pu les déshonorer au
-point de vouloir les contraindre à ne _faire_ que des _robes à 12 sols
-l'aune_.
-
-L'ordonnance de Philippe le Bel fut le point de départ de toutes
-les ordonnances du même genre, qui ne firent que la renouveler et la
-compléter, en y ajoutant des prescriptions qui variaient avec les modes
-et les usages. Plusieurs de ces ordonnances ont dû être publiées, avant
-celle de 1367, qui, seulement destinée aux habitants de Montpellier,
-surtout aux femmes de cette ville, est pleine de détails minutieux sur
-la forme des vêtements et la qualité des étoffes. Il est difficile de
-croire que plusieurs règlements somptuaires, aussi détaillés au moins,
-n'aient pas été appliqués aux femmes de Paris, dans le long espace
-de temps qui s'est écoulé entre le premier édit de 1294 et celui de
-1367, lequel n'avait force de loi que dans la ville de Montpellier.
-On ne trouve cependant que la proclamation du prévôt de Paris, datée
-de 1360, que nous avons citée et dont les femmes communes étaient
-seules l'objet. Il y eut certainement d'autres proclamations analogues,
-sans compter celle qui concernait exclusivement les ceintures dorées
-et que la tradition nous indique d'une manière certaine, quoique
-le texte original ne soit pas parvenu jusqu'à nous. Ce texte,
-d'ailleurs, n'était qu'une paraphrase explicative d'un article de
-l'ordonnance de Philippe le Bel. Mais on a lieu de croire que les
-filles publiques de Paris se montrèrent peu dociles aux avis de la
-prévôté et se mirent peut-être en révolte ouverte contre ses agents
-chargés de faire exécuter la loi, car nous voyons, dans le cours du
-quinzième siècle, reparaître à plusieurs reprises, et toujours avec
-un surcroît de sévérité, les _défenses_ que le prévôt adressait à
-ses humbles sujettes et que des arrêts du parlement ne cessaient de
-venir corroborer. Par son ordonnance du 8 janvier 1415, entièrement
-relative à la Prostitution, le prévôt défendit de nouveau à toutes
-femmes dissolues d'avoir la hardiesse de porter, à Paris ou ailleurs,
-de l'or et de l'argent sur leurs robes et chaperons, des boutonnières
-d'argent blanches ou dorées, des perles, des ceintures d'or ou dorées,
-des habits fourrés de gris, de menu vair, d'écureuil ou d'autres
-fourrures _honnêtes_, et des boucles d'argent aux souliers, sous peine
-de confiscation et d'amende arbitraire. On leur accordait huit jours
-pour quitter ces ornements et pour s'en défaire; après quoi il était
-enjoint aux sergents, qui les trouveraient en contravention, de les
-arrêter en quelque lieu que ce fût, excepté dans les églises, et de
-les mener en prison au Châtelet, pour que là, leurs habits ayant été
-enlevés et arrachés, elles fussent punies suivant l'exigence des cas.
-Cette ordonnance fut renouvelée et criée à son de trompe dans les rues
-et carrefours de Paris, en 1419, ce qui prouve qu'elle n'avait pas
-été trop bien observée par les intéressées et que la persistance des
-rebelles avait découragé la surveillance des sergents.
-
-Le parlement, malgré la guerre civile, la peste et la famine qui
-désolaient alors la capitale et plusieurs provinces du royaume, regarda
-comme assez importante la question somptuaire, en tant que relative
-aux filles et femmes de mauvaise vie, pour rendre un arrêt le 26 juin
-1420, par lequel défenses étaient faites à ces impures, «de porter des
-robes à collets renversez et à queue traînante, ni aucune fourrure de
-quelque valeur que ce soit, des ceintures dorées, des couvre-chiefs,
-ni boutonnières en leurs chaperons,» et cela, sous peine de prison, de
-confiscation et d'amende arbitraire, après un délai de huit jours donné
-aux contrevenantes pour se conformer à la loi. L'arrêt du parlement
-ne trouva pas plus d'obéissance chez les ribaudes, que l'ordonnance
-du prévôt de Paris; et il fallut que ce dernier, cinq ans après,
-recommençât ses publications, qui furent souvent répétées avec aussi
-peu de succès. Les _damoiselles_ de la Prostitution ne voulaient pas
-renoncer à leurs affiquets de toilette, et elles éludaient sans cesse
-l'ordonnance, en modifiant quelque chose dans les inventions de la mode
-et en renchérissant sur le luxe des femmes de bonne vie.
-
-Il paraîtrait que la saisie des habits et joyaux défendus formait
-encore, à cette époque, une assez bonne _aubaine_, puisque le prévôt de
-Paris se l'appropriait comme un des revenus de sa charge; mais Henri
-VI, roi d'Angleterre, qui était maître de Paris en 1424, ne souffrit
-pas que cette source impure de _profits_ fût détournée des coffres du
-roi, et par une ordonnance en date du mois de mai de cette année-là, il
-enjoignit au prévôt, «que dorénavant il ne preigne ou applique à son
-prouffit les ceintures, joyaux, habitz, vestemens ou autres parements
-defenduz aux fillettes et femmes amoureuses ou dissolues.» (Voy. le
-recueil des _Ordonn. des rois de la 3e race_.)
-
-Un nouvel arrêt du parlement prohiba, le 17 avril 1426, «les ornements
-que portent les damoiselles,» les robes traînantes, les collets
-renversés, le drap d'écarlate en robes ou en chaperons, les fourrures
-de petit-gris et les _riches_ autres _fourrures, soit en colets,
-poignets, porfils ou autrement_. Le même arrêt leur défendait aussi «de
-porter aucunes boutonnières en leurs chaperons, des ceintures en tissus
-de soye ni des fourrures d'or ou d'argent, qui sont les ornements
-des femmes d'honneur.» Ces arrêts réitérés prouvent l'obstination des
-femmes publiques à enfreindre les ordonnances: elles ne pouvaient pas
-se persuader qu'elles fussent soumises, comme les petites bourgeoises,
-à la législation somptuaire, qui devenait de plus en plus rigoureuse,
-à mesure que le luxe s'accroissait et que la mode tendait sans cesse
-à établir son niveau frivole dans toutes les classes de la société.
-Pendant le quinzième et le seizième siècle surtout, les rois de France,
-qui donnaient eux-mêmes l'exemple d'une prodigalité excessive dans
-leurs dépenses de toilette, défendaient pourtant, sous les peines les
-plus sévères, tout ce qui semblait appartenir à la _dissolution_ des
-vêtements; ils ne permettaient pas même à leurs gentilshommes et aux
-dames de leur maison l'usage de certaines étoffes réservées aux princes
-et princesses; ils refusaient à _toutes manières de gens_ l'emploi de
-certaines broderies, de certaines pourfilures, de certains passements
-en or ou argent, en velours et en soie; mais les femmes de plaisir,
-qui s'intitulaient _reines et princesses d'amour_, ne tenaient aucun
-compte des édits et continuaient à porter sur elles, dans leurs rues
-privilégiées, toutes ces _superfluités_ défendues. On doit supposer
-qu'elles ne s'aventuraient pas dans les rues _honnêtes_ avec cette
-parure, qui les eût fait remarquer aussitôt et qui aurait certainement
-ameuté contre elles les passants indignés. Nous avons dit que le peuple
-ne leur était nullement sympathique et que souvent, à leur passage, on
-les injuriait, on leur jetait de la boue, on allait jusqu'à les battre.
-
-Il fallait, de temps à autre, donner satisfaction à la vindicte
-populaire, en punissant une de ces femmes effrontées qui se mettaient
-à tout propos en contravention avec les lois. On arrêtait donc en
-pleine rue quelques malheureuses que la voix publique dénonçait
-comme ribaudes de profession et qui étaient trouvées nanties d'objets
-prohibés. Ces arrestations n'atteignaient jamais les plus coupables,
-qui, étant les moins pauvres, avaient toujours en poche de quoi rendre
-aveugles les sergents, lors même qu'on les eût rencontrées dans toute
-leur _pompe_, comme on disait à cette époque; il y en avait même
-qui payaient à ces débonnaires sergents une redevance mensuelle ou
-hebdomadaire pour n'être jamais inquiétées, quels que fussent leurs
-accoutrements et ornements. Celles qui se voyaient menées en prison et
-qui perdaient leurs hardes n'avaient souvent que des guenilles sur le
-corps et ne laissaient pas même au Châtelet une dépouille suffisante
-pour solder les honoraires des sergents. Ainsi, Sauval et Delamare ont
-tiré des Comptes du Domaine de Paris plusieurs articles curieux en ce
-qu'ils nous montrent la pauvreté des victimes ordinaires du Châtelet.
-L'extrait de l'_Ordinaire de Paris_, au chapitre des _Forfaitures,
-Espaves et Aubaines_, pour l'année 1428, mérite d'être rapporté tel
-que Sauval l'a recueilli dans les Preuves de ses _Antiquités de Paris_:
-«De la valeur et vendue d'une houpelande de drap pers, fourrée par le
-collet de penne de gris, dont Jehannette, vefve de feu Pierre Michel,
-femme amoureuse, fut trouvée vestue et ceinte d'une ceinture sur un
-tissu de soie noire, boucle, mordant et huit clous d'argent, pesant en
-tout deux onces et demie; auquel estat elle fut trouvée allant à val
-la ville, outre et par-dessus l'ordonnance et défense sur ce faite,
-et pour ce fait emprisonnée, et ladite robe et ceinture déclarées
-appartenir au roi, par confiscation, en ensuivant ladite ordonnance,
-et délivrée en plein marché le dixième jour de juillet 1427; c'est à
-sçavoir ladite robe le prix de sept livres douze sols parisis, dont
-les sergents qui l'emprisonnèrent eurent le quart pour ce; pour le
-surplus, etc.--De la valeur d'une autre ceinture sur un viel tissu
-de soie noire, où il y avoit une platine et huit clous d'argent,
-boucle et mordant de fer-blanc, trouvée en la possession de Jehannette
-la Neufville, pour ce emprisonnée, etc.--De la valeur d'une autre
-ceinture, ferrée de boucle et mordant sur un tissu de soie noire à
-huit clous d'argent, et d'un collet de penne de gris, trouvés en la
-possession de Jehannette la Fleurie, dite _la Poissonnière_, pour ce
-emprisonnée, etc.»
-
-Nous remarquons, dans cet extrait, plusieurs circonstances qu'il
-importe de signaler comme détails de moeurs. On n'arrêtait, on
-n'emprisonnait que les femmes qui se trouvaient sur la voie publique
-avec des habits qu'elles ne devaient pas porter; d'où il résulte
-qu'elles étaient libres de se vêtir à leur guise dans l'intérieur de
-leurs maisons et même dans l'enceinte des lieux affectés à l'exercice
-de leur scandaleux métier. Les femmes amoureuses, que la police
-du Châtelet n'astreignait à aucune déclaration préalable, et qui
-échappaient de la sorte à l'ignominie de leur condition, pouvaient,
-par leur naissance et par leur état civil, conserver une apparence
-de bourgeoisie et cacher leur véritable profession, jusqu'à ce qu'un
-hasard malheureux fût venu trahir le secret de leur existence honteuse.
-Ainsi, Jehannette, veuve de Pierre Michel, n'avait aucun surnom
-qualificatif qui fît reconnaître le scandale de sa conduite; Jehannette
-la Neufville portait un nom notable parmi les bons bourgeois de Paris;
-quant à Jehannette la Fleurie, ou la Poissonnière, elle avait deux
-sobriquets pour un, et le dernier semble indiquer qu'elle se consacrait
-alternativement à la Prostitution et à la vente du poisson. Nous avons,
-au reste, constaté, dans un chapitre précédent, que le quartier actuel
-que traversent les rues Poissonnière et Montorgueil était entièrement
-occupé par les habitants des cours des Miracles et par la clientèle de
-la débauche foraine. Nous ajouterons que les marchands de poisson, qui
-avaient besoin d'être présents à l'arrivage de la marée, se logèrent
-d'abord sur le chemin appelé _Val larroneux_, qui devint alors _le
-chemin et rue des Poissonniers et des Poissonnières_. On devine tous
-les motifs qui avaient pu faire attribuer le surnom de _Poissonnière_
-à une femme amoureuse qui fréquentait la poissonnerie ou qui était
-entourée de marchands de poisson. Le nom de _Jehannette_ n'était
-pas, comme le pense M. Rabutaux, commun et générique pour désigner
-une fille de joie. N'oublions pas de faire remarquer encore que les
-objets contraires à l'ordonnance trouvés en la possession des femmes
-amoureuses étaient assimilés aux objets perdus sur la voie publique,
-lesquels appartenaient au Domaine, quand ils n'avaient pas été réclamés
-en temps utile: après un délai de 40 jours, on vendait les uns et les
-autres _en plein marché_, et le produit de la vente, qui était bien
-minime, se distribuait entre le roi, la ville et les sergents, à titre
-d'épaves.
-
-Sauval n'a pas analysé toutes les ventes de cette espèce que lui ont
-offertes les Comptes de l'Ordinaire de Paris; mais il en a pris note,
-et l'on voit qu'elles étaient fort rares, puisque Sauval mentionne
-plusieurs années qui n'en présentent pas une seule, du moins dans
-les registres de la prévôté. Le Compte de 1446 contient cet article:
-«Vente d'une petite ceinture, boucle, mordant et quatre petits clous
-d'argent, trouvée en la possession de Guyonne la Frogière, femme
-amoureuse, déclarée appartenir au roy par confiscation, etc.» C'est
-surtout aux ceintures d'argent ou ornées d'argent, que les sergents
-font la guerre, peut-être pour justifier le proverbe. Les amendes
-auxquelles donnait lieu le port illégal de ces ceintures, sont
-enregistrées dans les Comptes des années 1454, 1457, 1460, 1461 et
-1464. Depuis cette dernière époque, les poursuites ont l'air de se
-ralentir, et l'on croirait volontiers que les ceintures sont mises
-hors de cause. L'extrait du chapitre des _Forfaitures_ de 1457 est
-ainsi conçu: «Plusieurs ceintures à usage de femme, ferrées de boucle,
-mordant et clous d'argent, déclarées appartenir au roy par confiscation
-de plusieurs femmes amoureuses qui portoient lesdites ceintures parmi
-Paris contre les ordonnances sur ce faites.» Dans le Compte de 1459,
-on voit l'inventaire de la défroque de deux femmes amoureuses qui,
-l'une et l'autre, portaient un nom noble, mais qui étaient vêtues bien
-différemment. La première accusait, par son costume délabré, la misère
-où le vice l'avait fait tomber, sans que les charmes de sa personne lui
-procurassent les moyens de s'en relever; elle devait donc être vieille
-et laide pour avoir été arrêtée en pareil équipage: «Une robe courte
-de drap gris sur le tenné (_tanné_, étoffe de soie brune), fourrée, de
-penne (fourrure) blanche, fort usée, avec vieilles chausses rempiécées
-de drap violet et un pourpoint de fustaine tel quel, dont Marguerite,
-femme de Pierre de Rains, avait été trouvée vestue et habillée,
-déclarée appartenir au roy, etc.» On est tout surpris de rencontrer
-une femme amoureuse avec pourpoint et chausses, comme si elle voulût
-se faire passer, au besoin, pour un homme. La seconde délinquante, qui
-fut sans doute arrêtée au sortir de l'église sur la dénonciation du
-populaire, valut une meilleure aubaine aux sergents qui l'amenèrent au
-Châtelet: «Une ceinture, ferrée de boucle, mordant et clous d'argent
-doré, pesant deux onces et demie, avec une surceinte (double ceinture
-fort large), aussi ferrée de boucle, mordant et clous d'argent doré,
-un _Pater noster_ (chapelet) de corail, tels et quels à boutons, et un
-_Agnus Dei_ d'argent, des heures à femme telles quelles, à un fermoir
-doré, et un collet de satin fourré de menu-vair tel quel, advenus au
-roy nostre sire, par la confiscation de damoiselle Laurence de Villers,
-femme amoureuse, constituée prisonnière pour le port d'icelles, etc.»
-Voilà bien une damoiselle, noble qui est qualifiée _femme amoureuse_,
-et qui laisse au roi les objets de luxe qu'elle n'avait pas le droit
-de porter sur elle, même dans un but de dévotion. Cette Laurence
-de Villers savait lire, puisqu'elle s'en allait à l'église avec un
-livre d'heures, ce qui devait être une exception parmi les femmes de
-mauvaise vie. Dans le Compte de 1460, les amendes pour port d'habits
-et de ceintures en contravention paraissent avoir été plus nombreuses,
-mais ces amendes, comme toujours, ne sont pas d'un grand profit pour
-le roi, la ville et les sergents. Ici, c'est «une robe de drap gris
-retourné, doublée de blanchet, de laquelle Jehanne la Paillarde, femme
-amoureuse, avait été trouvée vestue et pour icelle emprisonnée;» car
-les bourgeoises elles-mêmes n'avaient pas le droit de doubler leurs
-robes ou de les garnir en étoffe de soie. Là, c'est une «ceinture
-appartenant à Agnès la Petite, qui, combien qu'elle fût mariée, est
-de vie dissolue, et comme telle a esté plusieurs fois emprisonnée,
-de laquelle ceinture elle a esté trouvée ceinte et la portant parmi
-Paris.» Ce dernier article prouve, comme nous l'avons avancé, que
-souvent des femmes mariées exerçaient l'état de prostituée. Le port de
-ceintures étant à cette époque l'objet de poursuites spéciales, nous
-pensons qu'une ordonnance particulière avait motivé ce redoublement
-de poursuites, qui amenaient toujours l'emprisonnement des ribaudes
-arrêtées en contravention.
-
-Ces sortes de femmes étaient incorrigibles, lorsqu'il s'agissait de
-toilette; elles avaient toutes plus ou moins la passion des joyaux,
-et elles ne craignaient pas de s'exposer à la prison et à l'amende
-pour se donner la satisfaction de porter un bijou d'or, ou d'argent,
-ou même d'étain argenté. Ce n'était pas qu'elles voulussent par là
-déguiser leur profession déshonorante et se confondre avec les dames
-et damoiselles d'honneur. Elles ne se révoltaient donc pas contre
-l'esprit des ordonnances, par lesquelles on avait voulu remédier à
-la confusion des classes sociales entre _hommes et femmes de tous
-états, lesquels_, dit une ordonnance de Henri II, _par ce moyen, on ne
-peut choisir ne discerner les uns d'avec les autres_. Les ribaudes de
-profession, au contraire, n'avaient garde de prétendre passer pour ce
-qu'elles n'étaient pas, mais elles prenaient plaisir à se parer et à
-s'_attifer_, pour attirer les regards, et pour faire entre elles assaut
-de magnificence. Comme les colliers, bracelets et bagues leur étaient
-interdits, elles se dédommageaient de cette interdiction, en portant
-des joyaux de sainteté, des chapelets d'orfévrerie, des médailles,
-des croix et des anneaux bénits; mais les sergents n'étaient pas tous
-assez dévots, pour fermer les yeux sur ces contraventions pieuses,
-et ils attendaient les délinquantes à la porte des églises pour les
-conduire au Châtelet à travers les huées de la populace. Il paraîtrait
-que Louis XI, qui faisait pour son propre compte un grand abus de
-médailles, et de chapelets, et d'_Agnus Dei_, ordonna un surcroît de
-sévérité contre les femmes amoureuses qu'on saisirait nanties de ces
-mêmes objets: non-seulement on confisquait au profit du roi les bijoux
-que leur caractère de dévotion ne mettait nullement hors de l'atteinte
-de la loi, mais encore on condamnait à l'amende la femme qui les avait
-portés. En 1463, Jehanneton du Buisson fut condamnée _en quinze sols
-quatre deniers parisis_ (environ 25 francs de notre monnaie) pour
-le port illégal de deux _patenostres_ en vermeil. Louis XI fit punir
-aussi avec rigueur les ribaudes qui étaient trouvées en habits d'homme
-dans les rues de Paris; on lit dans le chapitre des Forfaitures et
-Espaves de l'Ordinaire de Paris en 1471: «De la vente d'une robe noire
-sangle, à usage d'homme, d'un chapeau et d'une cornette, tout vielz,
-dont Jehanne la Thibaude fut trouvée saisie et vestue, et en cet estat
-amenée prisonnière au Chastelet de Paris, le 21 may dernier, déclarés
-acquis et confisqués au roy.» Nous n'osons pas émettre de conjecture
-au sujet de ce déguisement masculin, qui semble avoir eu, parfois du
-moins, un but malhonnête dans les actes de la Prostitution.
-
-A côté des ribaudes, il y avait toujours des courtiers de débauche,
-qui, malgré les terribles menaces de la législation contre eux,
-s'adonnaient assez tranquillement à leur infâme commerce; ils étaient
-rarement poursuivis et plus rarement encore jugés et condamnés.
-D'ordinaire, quand les plaintes de leurs voisins ou de leurs victimes
-avaient obligé la justice à sévir ou à faire une démonstration publique
-de sévérité, on arrêtait, on emprisonnait les prévenus, mais tout
-se terminait par une composition en argent, par une confiscation
-d'immeubles et par le bannissement. Dans bien des cas, le coupable
-était renvoyé absous, après le payement d'une forte amende que
-compensait bientôt le produit de son _maquerellage_. Ceux et celles
-qui tenaient des _bordiaux_ et qui louaient des _bouticles au péché_;
-qui gouvernaient un _clapier_ de filles publiques; qui leur prêtaient
-à usure, soit de l'argent, soit des meubles, soit des hardes; qui
-vivaient, en un mot, aux dépens de la Prostitution légale; étaient
-tolérés, sinon protégés, et l'on reconnaissait dans leur ignoble
-intervention une influence salutaire sur l'exercice de la débauche.
-Les femmes consacrées à ce hideux emploi avaient besoin d'une autorité
-qui leur traçât une règle de conduite, et qui les maintînt sous une
-surveillance continuelle: on ne les empêchait donc pas d'avoir un
-_ribaud_ pour gouverneur, ou une _ribaude_ pour gouvernante. Ces chefs
-de _ribaudie_ se couvraient généralement d'un nom décent et d'un masque
-d'honnêteté: tantôt c'était un portier, tantôt une chambrière, tantôt
-un hôtelier, tantôt un marchand forain; mais toujours, homme ou femme,
-c'était une personne d'un âge mûr, même d'une vieillesse respectable,
-au maintien austère, à la parole grave, à l'air solennel; ce qui
-n'empêchait pas cette digne personne d'être sans cesse exposée aux
-mésaventures de la prison, du fouet, du pilori et de l'exil, suivant
-les traditions de la loi romaine. La loi française prononçait la peine
-de mort contre les _maquereaux avérés_; mais cette pénalité n'était
-presque jamais appliquée, quoiqu'elle demeurât, comme un épouvantail,
-dans le code criminel. Au reste, l'opinion des jurisconsultes n'a pas
-varié à l'égard d'un crime qui ne rencontrait la même tolérance au
-point de vue moral, que dans l'application de la loi. «Macquereaux et
-macquerelles, dit le célèbre Josse de Damhoudère dans sa _Pratique
-judiciaire ès causes criminelles_, qui servait de formulaire à tous
-les magistrats du seizième siècle; macquereaux et macquerelles qui
-aydent les preudes et honnestes femmes à trébucher, sont, de droit,
-punis corporellement, et, de coustume, par le bannissement ou autre
-arbitraire punition, selon la diversité des pays et des villes.»
-
-Les anciens criminalistes ne font que se répéter sur ce point, et
-tombent d'accord que la peine a été laissée dans la loi comme une
-précaution utile pour arrêter les excès du libertinage, en opposant
-à ses agents les plus audacieux une barrière légale. Le docte Jean
-Duret, dans son _Traité des peines et amendes_ (édit. de Lyon, 1583,
-in-8º, fol. 105), est aussi explicite que J. de Damhoudère à cet égard:
-«Ceux qui louent et prestent maisons pour exercer maquerelages, dit-il,
-perdent leur droit de propriété, condamnés d'abondant à dix livres d'or
-d'amende. De faict, nos praticiens, suivant les peines ordonnées de
-droict, les punissent capitalement et de mort.» On citerait cependant
-plus d'un exemple de supplice capital, infligé à des coupables des deux
-sexes, en raison des circonstances particulières de leur crime. Ainsi,
-Duret ajoute ce paragraphe, qui nous apprend en quels cas la peine de
-mort était requise contre les instigateurs de la débauche: «Que si
-c'est le père, mère, frère, soeur, oncle, tante, tuteur ou curateur
-qui livre ainsi sa fille, parente ou mineure, ou que le maquerelage
-soit pour induire à adultère, la seule mort est peine suffisante. Les
-servantes et nourisses de tel estat doivent perdre la vie.» Un autre
-jurisconsulte de la même époque, Claude Lebrun de la Rochette, dans son
-traité pratique intitulé _les Procez civil et criminel_ (édit. de 1647,
-in-4º), emploie un chapitre entier pour établir les différents degrés
-du maquerellage, et il conclut que la paillardise, fille de l'oisiveté
-et dudit maquerellage, produit la fornication, l'adultère, le rapt,
-l'inceste et la sodomie. «Soit donc, dit-il, que les exécrables
-bourreaux des consciences tiennent les paillardes dont ils sont
-courratiers, en leurs maisons; soit que par allèchements, blandices,
-promesses et artifices, ils les y attirent, ou qu'ils conduisent vers
-elles les hommes débordez, ils ne sont en rien dissemblables de ceux
-_qui proprio corpore quæstum faciunt_, comme le décide Ulpian en la loi
-_Palam. § Lenocinium; ff. De ritu nupt. l. Athletas, § 1, ff. De his
-qui not. infam._»
-
-Claude Lebrun de la Rochette constate ensuite l'indulgence des
-tribunaux français sur le fait de _maquerellage_: «Et estoit encor
-anciennement, dit-il, puny du dernier supplice, s'il estoit veriné
-(avéré) que le maquereau fust coustumier de suborner les filles et
-femmes qu'il traînoit à perdition; qu'il les y eust induites par
-présent ou paroles persuasives, et que, par ce moyen, il les eust
-rendues obéyssantes à sa volonté et à la Prostitution qu'il en
-désiroit faire, pour tirer gain de telle turpitude.... Toutefois, les
-Cours souveraines des parlements de ce royaume, et les inférieures,
-les punissent plus doucement, se contentant du bannissement ou de
-la fustigation par les carrefours des villes où ils exercent leurs
-courtages et où ils sont apprehendez.» Nous croyons que la tolérance
-envers les proxénètes ne s'appliquait pas à ceux qui travaillaient
-à corrompre la jeunesse et l'innocence, mais seulement aux maîtres
-et maîtresses des mauvais lieux. On distinguait ceux-ci des vils et
-abominables tentateurs, qui, à l'instar des démons, battaient en brèche
-la pudicité et conspiraient contre l'honneur du sexe féminin: «Que
-si bien ils évitent icy la punition divine, disait de ces corrupteurs
-l'honnête Lebrun de la Rochette; ils n'éviteront pas la divine qui paye
-toujours au meschant avec usure le salaire de sa meschanceté.» Quant
-aux _seigneurs_ et _dames_ des bordeaux, on leur accordait partout une
-protection tacite, et on se servait d'eux à titre d'intermédiaires
-officieux pour l'exécution des règlements de police. C'étaient des
-vieilles, qu'on autorisait de préférence à diriger les établissements
-de débauche, et qu'on qualifiait de _maquerelles publiques_. Ducange
-cite un document daté de 1350, qui confirme cette qualification: _in
-domo cujusdam maquerellæ publicæ in villa Valentianis_, etc. Il est à
-peu près certain que la _maquerelle publique_ existait et pratiquait
-son métier, sous la tolérance de la loi municipale.
-
-Cependant les ordonnances des rois, les arrêts du parlement et les
-proclamations du prévôt de Paris avaient, à plusieurs reprises,
-flétri, prohibé et condamné le _maquerellage_ en général, sans faire
-aucune réserve, sans admettre aucune circonstance atténuante. Dans
-une ordonnance de 1367, analysée par Delamare, le prévôt de Paris
-fit défense «à toutes personnes de l'un et de l'autre sexe, de
-s'entremettre de livrer ou administrer femmes, pour faire péché de
-leur corps, à peine d'être tournées au pilori et brûlées (c'est-à-dire
-marquées d'un fer chaud), et ensuite chassées hors de la ville.»
-Cette ordonnance, on le voit, comprenait indistinctement les personnes
-qui administreraient une _ribaudie_ de femmes folles de leur corps.
-Toutes les ordonnances relatives à la location des maisons, touchaient
-indirectement la question de maquerellage, et les honteux auteurs
-de cette _vilainie_ ne pouvaient la pratiquer sous la qualité de
-propriétaire ou de locataire principal. L'ordonnance prévôtale du 8
-janvier 1415, renouvelée textuellement en 1419, tout en s'occupant
-d'interdire aux femmes débauchées la location des maisons «en rues
-honnêtes,» fait aussi «défenses à toutes personnes de se mesler de
-fournir des filles ou femmes pour faire péché de leur corps, sous
-peine d'estre tournées au pilori, marquées d'un fer chaud et mises
-hors la ville.» Tel était le châtiment le plus fréquent qu'on leur
-infligeait, quand ces _instruments de Satan_, comme les appelle Lebrun
-de la Rochette, avaient prêté la main à quelque scandale public. On
-les condamnait quelquefois à être fustigés et à avoir les oreilles
-coupées; il semblerait même que certaines maquerelles furent enfouies
-vives. Ces condamnations entraînaient sans doute, en plusieurs cas, la
-confiscation, la suppression et la démolition des logis qui avaient été
-le théâtre du crime. C'est, du moins, ce que nous permet de supposer
-ce passage des Comptes de l'Ordinaire de Paris pendant l'année 1428:
-«De Nicolas Sandemer et Isabeau, sa femme, pour les ventes d'une
-place vuide où souloit avoir maisons, quatre bordeaux et édifices à
-présent abattus, assis à Paris, en la Cité, en Glatigny, tenant d'une
-part,... et de l'autre part faisant le coin d'une ruelle, par laquelle
-on descend à la rivière de Seine, du costé devers Grand-Pont.» On
-sait que, d'après un usage qui remonte à l'antiquité la plus reculée,
-on rasait une maison qui avait été souillée par un crime, et on en
-laissait l'emplacement vide pendent un laps de temps déterminé par la
-sentence, comme pour purifier l'endroit maudit. Nous croyons, en outre,
-qu'une maison où il y avait eu longtemps un mauvais lieu, n'était pas
-occupée par des gens d'honneur, sans avoir été rebâtie.
-
-On verra, dans le chapitre suivant, consacré à rassembler les faits
-épars de la Prostitution en différentes villes, que le châtiment
-infligé aux proxénètes subissait quelques variantes suivant les pays.
-Parmi les exécutions qui ont eu lieu à Paris, nous n'en trouvons pas
-une seule où il soit question d'un patient qualifié de _maquereau_,
-mais, en revanche, les _maquerelles_ ne manquent pas. Sauval nous
-apprend (t. II, p. 590) qu'une _maquerelle qui juroit vilainement_,
-en 1301, fut mise au pilori, _à l'échelle_ de Sainte-Geneviève. Il
-y avait à Paris 20 à 25 _justices_ particulières avec _échelle_,
-où les maquereaux et maquerelles pouvaient être fouettés, piloriés,
-essorillés.
-
-L'évêque de Paris lui-même avait son échelle de justice sur le parvis
-de Notre-Dame, et les jugements de l'official, qui remplissait les
-fonctions de bailli de l'évêché, atteignaient souvent des femmes
-dissolues, ce qui prouve que la Prostitution n'était pas bannie
-entièrement du territoire de la justice épiscopale. En 1399, l'official
-de l'évêque de Paris, pour punir une femme qui avait «recepté et
-retrait plusieurs hommes et femmes mariées et à marier, et les
-avoit envoyé querir par certains messages,» la condamnèrent à être
-«pilorisée, les cheveulx bruslez, bannie de la terre dudit évesque,
-et tous ses biens confisquez.» (Voy. le _Glossaire_ de Ducange et
-Carpentier, au mot CAPILLI.) Une autre exécution du même genre avait
-eu lieu auparavant à l'échelle du parvis: une certaine Isabelle,
-qui avait vendu une jeune fille à un chanoine de la cathédrale, fut
-exposée sur cette échelle et là tourmentée et brûlée avec une torche
-ardente; après quoi on la bannit à perpétuité. Mais, en 1357, cette
-Isabelle obtint des lettres de rémission du roi, probablement par
-l'entremise du chanoine, qui ne paraît pas avoir été poursuivi par
-le bras séculier. La torche ardente, qui figure dans le supplice de
-cette courtière de débauche, servait, si l'on peut employer ici une
-expression de cuisine, à _flamber_ la patiente et à brûler tout ce
-qu'elle avait de poil sur le corps. Ces espèces d'exécutions attiraient
-plus de monde que toutes les autres. Dans le Compte de l'Ordinaire
-pour l'année 1416 (Preuves des _Antiq. de Paris_, t. III), on lit
-que les sergents du châtelet achetèrent une douzaine de _boulaies_
-neuves (baguettes de bouleau), pour _faire serrer le peuple_ et «pour
-assister à la justice qui fut faite des maquerelles qui furent menées
-par les carrefours de Paris, tournées, brûlées, oreilles coupées au
-pilori.» On trouve, dans les mêmes Comptes, plusieurs maquerelles
-menées au pilori avec pareil cérémonial et pareille distribution
-de coups de boulaies aux spectateurs. Le pilori, où l'on exposait
-habituellement les maquerelles, était celui des Halles qui avait été
-construit à la place même du puits _Lori_ (c'est-à-dire, sans doute,
-_puits de l'oreille_). Auparavant, au moment des exécutions, on élevait
-au-dessus de ce puits un échafaudage surmonté d'une cage tournante,
-dans laquelle étaient pratiquées des ouvertures où les patients
-passaient la tête et les mains, pour rester ainsi exposés aux regards
-curieux de la foule durant tout un jour de marché. Le bourreau qui
-présidait à ce supplice devait présenter successivement aux quatre
-points cardinaux les coupables qu'il avait mis au pilori, après avoir
-rempli les prescriptions de la sentence, coupé une ou deux oreilles,
-administré le fouet, etc. En général, les maquerelles qui subissaient
-cette peine infamante étaient assaillies d'injures, de huées, de boue
-et d'ordures. Tous les piloris n'étaient pas mobiles comme celui des
-Halles de Paris, il n'y avait souvent qu'une échelle dressée contre un
-gibet; le _pilorié_, attaché au sommet de l'échelle, dans une position
-fort incommode, annonçait lui-même aux passants la nature de son délit,
-par l'écriteau qu'il portait au dos, ou sur la poitrine ou même sur
-le front. Dubreul raconte qu'il se souvenait d'avoir vu, à l'échelle
-du parvis Notre-Dame, appartenant à la justice de l'évêque et de son
-official, un vilain prêtre qui avait au dos cette inscription: _Propter
-fornicationes_.
-
-La fustigation et l'exposition des maquerelles furent de tout temps un
-divertissement pour le peuple de Paris; on se portait en foule sur leur
-passage et on leur faisait cortége jusqu'au pilori. Toutes les filles
-publiques et tous les débauchés prenaient un singulier plaisir à voir
-la punition de ces indignes femmes qui s'étaient souvent enrichies aux
-dépens de leurs nombreuses victimes. Les exécutions de cette espèce,
-toujours accompagnées de la même affluence et de la même gaieté, se
-reproduisaient assez rarement, néanmoins, à cause du scandale qu'elles
-causaient dans la ville. On en citerait pourtant des exemples dans
-le dix-septième siècle: Lebrun de la Rochette parle, dans le _Procez
-criminel_, de la punition d'une _célèbre maquerelle_ de Paris, nommée
-la Dumoulin, qui fut ainsi fustigée dans les carrefours, sous le
-règne de Louis XIII, et ensuite bannie du royaume à perpétuité; mais
-on lui laissa toutefois les oreilles intactes. On découvrirait sans
-doute dans les registres du parlement un grand nombre d'arrêts et
-d'exécutions du même genre; quelques-unes de ces exécutions offriraient
-probablement un spectacle plus tragique. Ainsi, dans les Comptes de
-la Prévôté de Paris en 1440, nous attribuerons volontiers à un fait de
-maquerellage renforcé de vols et d'exactions criminelles, cet extrait
-des _Forfaitures_ rapporté par Sauval: «De la vente des biens meubles
-de feues Jeannette la Bonne-Valette et Marion Bonne-Coste, n'aguerre
-enfouyes vives lez la justice de Paris pour leurs démérites, etc., dont
-ont esté ostés, distraits et rendus à plusieurs personnes plusieurs
-desdits biens, comme à eux appartenans, et qui mal pris et emblés leur
-avaient esté par lesdites femmes.»
-
-C'était ordinairement au _marché aux Pourceaux_, sur la butte
-Saint-Roch, que s'opérait l'enfouissement des femmes condamnées à être
-enterrées vives, supplice fort usité, avant qu'on se fût décidé à les
-pendre comme les hommes. La première que l'on pendit à Paris était une
-misérable qui exerçait tous les métiers inhérents à la Prostitution;
-ce fut en 1449, suivant les historiens du temps de Charles VII, qu'on
-pendit deux gueux et une gueuse, «qui suivoient les pardons et les
-fêtes,» dit Sauval, et qui n'en furent pas moins convaincus de toutes
-sortes de crimes. Un de ces coquins fut pendu à la porte Saint-Jacques;
-l'autre, avec sa femme, à la porte Saint-Denis: «quoique tous deux
-fussent le mari et la femme, ajoute Sauval, néanmoins ils vivoient
-ensemble comme s'ils n'eussent point été mariés;» ce qui signifie
-que le mari prostituait sa femme et que celle-ci favorisait également
-les turpitudes de son mari. Sauval ajoute des détails curieux à cette
-histoire patibulaire: «Or, comme en France on n'avoit point encore vu
-pendre de femme, tout Paris y accourut. Elle y alla tout échevellée,
-vestue d'une longue robe et liée d'une corde au-dessus des genoux. Les
-uns disoient qu'elle avoit demandé à estre exécutée ainsi, parce que
-c'étoit la coutume du pays. D'autres voulurent que ce fût par l'ordre
-des juges, afin que les femmes s'en souvinssent plus longtemps.»
-La potence néanmoins ne fut pas dès lors exclusivement adoptée pour
-le supplice des _gueuses_, car Sauval a extrait, des Comptes de la
-Prévôté, en 1457, ces deux articles qui se rapportent peut-être à des
-_maquerelles_: «Une nommée Ermine Valencienne, condamnée à être enfouie
-toute vive sous le gibet de Paris (c'est-à-dire à Montfaucon), pour ses
-démérites.--Une nommée Louise, femme de Hugues Chaussier, enfouie audit
-lieu, et l'on faisoit une fosse de sept pieds de long à cet effet.»
-La peine de mort entraînait d'autres manières de supplice, suivant
-le bon plaisir du juge, qui ordonnait parfois l'expiation du crime
-par le feu ou par l'eau. Parmi les femmes qui furent brûlées vives
-à Paris ou jetées à l'eau et noyées sous le Pont-au-Change, on peut
-supposer, sans craindre de se tromper, que plusieurs avaient souillé
-leur corps et pratiqué des actes détestables, que la jurisprudence
-du moyen âge enveloppait dans la catégorie des péchés contre nature:
-«Quant aux femmes qui se corrompent l'une l'autre, que les anciens
-nommoient _tribades_, dit l'austère auteur du _Procez criminel_, il
-n'y a point de doute qu'elles ne commettent entre elles une espèce de
-sodomie... Et est ce crime digne de mort, comme remarque M. Boyer en
-ses _Décisions_.»
-
-Nous ne recourrons pas au témoignage de Nicolas Boyer, auteur des
-_Decisiones Burdigalenses_, pour démontrer que les parlements et les
-tribunaux inférieurs étaient toujours impitoyables à l'égard des femmes
-de mauvaise vie qui comparaissaient devant eux sous le poids d'une
-accusation criminelle. Nous donnerons les raisons de cette sévérité,
-en citant ce passage du livre de Lebrun de la Rochette, qui consigne
-en ces termes l'opinion unanime des gens de loi sur les auxiliaires
-infâmes de la Prostitution: «Quant aux maquereaux et maquerelles, ils
-sont du tout insupportables comme ennemis de l'honnesteté, traistres
-de la pudicité conjugale et virginale, assassins de la sainte société
-humaine, proditeurs de la légitime succession des vrais héritiers,
-tisons de l'enfer et vrais truchements de l'esprit immonde, qui n'ont
-jamais esté soufferts en aucune république bien instituée, pour ne
-ressentir que le paganisme ou l'athéisme, comme l'on peut recueillir
-des _Constitutions_ de Justinian, _novella 14_. Aussi, tous les
-jurisconsultes et les docteurs ont tenu que: _Lenocinium gravius et
-majus est crimen adulterio, quia adulter in se tantum et in unam
-foeminam peccat; leno autem peccat in se, et duos pariter peccare
-facit_.» Cependant un des premiers codes écrits en français, le _Livre
-de jostice et de plet_, contenant les coutumes de France mêlées à
-une traduction littérale du Digeste, ne prononce que la peine du
-bannissement et de la confiscation contre les courtiers de débauche:
-«Cil qui fet desloyaus assemblées de bordelerie doivent perdre la
-ville et leurs biens sont le roi (liv. XVIII, ch. 24).» Cet article
-des _paines_ se trouvait complété par le suivant, qui ordonne la
-fustigation avant le bannissement: «Li maquerel de femes doivent estre
-fusté et gesté (fustigé) hors de la vile, et leurs biens sont le roi.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV.
-
- SOMMAIRE. --État de la Prostitution légale dans les provinces de
- l'ancienne France. --_Coutumes du Beauvoisis._ --La Prostitution
- dans le duché d'Orléans. --Le _Livre de jostice et de plet_.
- --Les provinces du Nord. --Organisation de la débauche publique
- à Toulouse, Montpellier, Narbonne, etc. --Coutume de Bayonne.
- --Coutume de Marseille. --Coutume du comté de Montfort, de Rodez,
- de Nîmes, de Beaucaire, etc. --Les femmes _légères_ de Bagnols
- et de Saint-Saturnin. --Bordeaux. --Supplice de l'_accabussade_.
- --Marseille. --Sisteron. --Avignon. --Lyon. --Genève. --Coutumes
- diverses. --Les _Lombards_ et les prostituées. --Troyes, Amiens,
- Laon, Meaux, etc. --Rues _sans chef_ affectées à la Prostitution
- légale.
-
-
-L'ordonnance de Louis IX, relative à la Prostitution, était donc
-toujours la base unique de la jurisprudence sur cette matière, que les
-autres rois de France semblaient à peine avoir osé toucher après le
-saint roi, qui ne craignit pas d'y porter les mains pour la renfermer
-dans de sages limites; mais les légistes et les magistrats, tout en
-adoptant l'ordonnance de 1254, ou plutôt celle de 1256, en altérèrent
-parfois le texte, et l'interprétèrent aussi de différentes manières,
-selon les besoins de la cause; ils y ajoutèrent, en outre, comme
-corollaires indispensables, certaines dispositions de la loi romaine,
-qui était en vigueur dans les tribunaux, et qui se mêlait plus ou moins
-aux traditions coutumières, derniers vestiges des usages et des codes
-barbares. C'étaient ces coutumes qui changeaient à l'infini l'état de
-la Prostitution légale dans chaque province, et même dans chaque ville.
-Il faudrait passer en revue l'histoire particulière de ces villes
-et de ces provinces, il faudrait surtout faire un examen attentif
-de leur législation locale, pour constater toutes les bizarreries
-qui s'attachaient à la tolérance de la Prostitution, et surtout à
-la pénalité qu'elle comportait en certains cas. Nous ne pouvons que
-glaner dans un sujet si abondant et si complexe, dont les matériaux se
-trouvent dispersés dans une multitude de volumes que nous n'aurions pas
-la patience de feuilleter, et qui ne nous offriraient peut-être qu'un
-prodigieux amas de redites inutiles. On jugera, toutefois, d'après un
-rapide extrait de nos notes, qu'il serait possible d'établir, ville
-par ville, et même village par village, une véritable pornographie de
-l'ancienne France, appuyée sur des textes authentiques.
-
-Remarquons, une fois pour toutes, que la Prostitution n'a jamais de
-titre spécial dans les corps de lois, d'ordonnances ou de coutumes:
-elle se trouve reléguée dans plusieurs titres, où elle figure parmi
-des faits hétérogènes qui ne tiennent pas à elle, et qui lui sont
-parfaitement étrangers. Il y a même des coutumiers généraux où elle
-ne se montre nulle part, comme si la pudeur du jurisconsulte l'avait
-éliminée à dessein. Ainsi, dans les célèbres _Coutumes du Beauvoisis_,
-qui furent la principale source du droit français pendant quatre
-siècles, on cherche inutilement une décision qui ait rapport à la
-débauche publique. On dirait que le savant Philippe de Beaumanoir ait
-voulu la bannir de son livre, comme il eût souhaité l'exclure de la
-_république_. Le caractère personnel du jurisconsulte, l'austérité
-de ses moeurs et la modestie de son langage s'opposaient sans doute
-à ce qu'il admît, dans le formulaire des coutumes de son pays, le
-scandaleux chapitre de la Prostitution. L'auteur anonyme du _Livre de
-jostice et de plet_, rédigé dans le même temps aux écoles de _Décret_
-d'Orléans, ne se montre pas si réservé dans les choses et dans les
-mots. Il commence par paraphraser l'ordonnance de saint Louis sur
-la réformation des moeurs, et il traduit, dans son patois orléanais,
-l'article concernant la Prostitution: «Adecertes, les foles femes
-communes, de chans et de viles, seent getées hors; et quant l'en lor
-aura ce admonesté et devéé, li juge d'icels leur prangnent lor biens,
-ou autres, par l'autorité de cels, jusque à la cote ou le pelicon.
-Ensorque tot qui loera meson à fole feme commune ou recevra bordeaus en
-sa meson, et soit tenue souder au baillif dou leu, ou au prevost, ou
-au juge, tant comme la pension de la meson vaudra en un an.» On voit
-que l'École de droit d'Orléans maintenait force de loi à la première
-ordonnance de Louis IX, qui avait aboli la Prostitution, et non pas
-à la seconde, qui deux ans après l'avait autorisée sous un régime de
-tolérance.
-
-En vertu de ce principe fondamental enregistré dans le _Livre de
-jostice et de plet_, nous avons vu, dans le chapitre précédent, de
-quelles peines étaient punis _li maquerel de feme_ et _cil qui fet
-desloyaus assemblée de bordelerie_. Celui-ci n'était qu'un industriel
-recevant _bordiaus en sa meson_, et en tirant un lucre infâme; l'autre,
-qui pouvait cumuler en fait de maquerellage, cherchait à corrompre
-à son profit les filles et les femmes qu'il entraînait au vice. Ce
-dernier proxénète était bien plus coupable que le simple _bordeler_,
-qui comme tel se trouvait mis au niveau du larron, du _toleor_ et
-du _tricheor_; et qui restait noté d'infamie avec qualification de
-_mau-renomez_ (livre III, ch. 1er). Parmi les entremetteurs et les
-entremetteuses de la pire espèce, le _Livre de jostice et de plet_
-ne signale pourtant pas, en se fondant sur la loi romaine qu'il
-invoque sans cesse, l'ignominie des taverniers et des tavernières,
-qui généralement ne se bornaient pas à donner à boire aux passants, et
-qui leur offraient aussi un _transon de chiere lie_, pour nous servir
-de l'expression consacrée dans ces endroits-là. L'ordonnance de saint
-Louis, placée en tête du _Livre de jostice_, renferme seulement cet
-article, que la traduction de l'auteur anonyme rend assez obscur: «Nus
-ne soit receuz a fere demore en tavernes, se il n'est trespassanz ou se
-il n'a aucun estage en icelle taverne.» On peut comprendre de diverses
-façons la fin du paragraphe, dans lequel nous voyons qu'une taverne
-ne devait être en aucun cas transformée en hôtellerie, et qu'elle se
-composait uniquement d'une boutique sans annexe de domicile et sans
-_étages_ supérieurs destinés à y coucher. Un passage de la vieille
-traduction du Digeste (Ms. de la Bibl. Nation.) confirme la mauvaise
-opinion qu'on avait des taverniers, et surtout des tavernières, en
-France comme chez les Romains: «Se feme est tavernière et ele a
-en sa taverne fole feme que ele abandonne por gaaigner, ele doit
-estre tenue pour houlière (maquerelle).» L'ancien droit français
-diffère radicalement avec le droit romain sur tous les points où le
-christianisme avait modifié; ainsi, quoique le bordelier soit réputé
-_mau-renomez_, la femme de mauvaise vie ne partage pas avec lui cette
-marque d'infamie, et cela, par cette raison de charité évangélique qui
-donnait toujours à la femme pécheresse la faculté de se repentir et de
-reprendre un train de vie honorable. Il n'était pas rare alors, que,
-pour racheter une âme à Dieu, un bon chrétien allât chercher une femme
-légitime dans un repaire de Prostitution. C'est donc en s'appuyant
-d'une décrétale de Clément III, que le rédacteur du _Livre de jostice
-et de plet_ a pu dire: «L'en establit que toz cex qui tréront puteins
-de bordel pour prendre à femme et qui les prendront, que ce soit en
-remission de lor péchiez. Note que c'est ovre de charité de apeler
-à voie de vérité celui qui foloie.» Il se pose néanmoins un cas de
-conscience à l'égard d'un mariage de cette sorte, et, pour le résoudre,
-il s'empare d'une décrétale d'Innocent III, intitulée _Significasti_:
-«Un prist une putain et lessa sa feme; il en fut ecomunié (excommunié):
-quant sa feme fut morte, il la prist. L'on demande s'il poent (peuvent)
-se manoir ensemble? Et l'on dit que, s'il n'ont porchassé la mort la
-feme, ou s'il ne fiança la putain du vivant de sa feme, et li hom soit
-asos (absous), s'il le requiert.»
-
-Le _Livre de jostice et de plet_, dans lequel le chapitre du mariage
-est traité avec une impudente liberté d'expressions, que nous n'osons
-pas reproduire, n'accorde cependant aucune indulgence aux femmes qui
-se prostituent et aux hommes qui aident leur Prostitution. Ceux-ci
-n'avaient pas le droit de tester en justice et ne pouvaient obtenir
-des juges: «Li rois puet faire, par inquisition de mauvese renomée,
-justice de ceux qui tiennent les bordeaux.» Celles qui exerçaient le
-même métier, ou qui tenaient des tavernes, étaient également frappées
-d'incapacité: «L'on defant que feme ne soit tavernière ne bordelière;
-et s'ele est, ele n'est obligée de rien.» Ces deux passages, qui
-semblent contredire ceux que nous avons cités plus haut, prouveraient
-l'existence permise ou tolérée de certains _bordeaux_, tenus ou
-administrés par des hommes et des femmes, qui, de même que les Juifs,
-consentaient à vivre sous la menace permanente de la loi, qu'ils
-conjuraient au moyen de contributions secrètes. Malgré cette tolérance,
-nécessaire à la vie publique des grandes cités, la police des moeurs
-était toujours soumise à des lois austères, qui réprimaient au besoin
-les excès et les scandales. Ainsi, la fornication, tout impunie qu'elle
-fût ordinairement, avait un article pénal dans le code coutumier: «Li
-fornicateur doivent estre chatié atrampéement (modérément) de poine de
-cors.» Il est bien certain que le châtiment n'atteignait pas souvent
-les fornicateurs, à moins de circonstances exceptionnelles. Quant
-à la femme qui se séparait de son mari pour forniquer, elle perdait
-son douaire. Mais le rapt, le viol, l'adultère, la sodomie étaient
-rigoureusement punis par _commun jugement_, c'est-à-dire que chacun
-devait en provoquer la punition: «La loi que li empereres (l'empereur
-Justinien) fit des _avotires_ (adultères) est des communs jugements,
-par coi non pas tant solement cel qui bannissent aucun mariage sont
-puni par glaive, mès cil qui font lor desléal tricheries ô homes;
-et par cele meisme loi est puniz li vices, quant aucun compoigne
-charnelment à virge ou a veve.» Les sodomites des deux sexes n'étaient
-pourtant condamnés à mort, qu'après avoir subi deux condamnations
-corporelles pour le même fait: «C'il qui sont sodomite prové doivent
-perdre les c..... Et se il le fet segonde foiz, il doit perdre menbre;
-et se il le fet la tierce foiz, il doit estre ars. Feme qui le fet doit
-à chascune fois perdre menbre; et la tierce, doit estre arsse. Et toz
-leur biens sont le roi.» Telles étaient les peines concernant la police
-des moeurs dans le duché d'Orléans.
-
-Cette pénalité, que le code Justinien avait fournie au législateur
-français, se retrouvait à peu près partout avec des nuances
-d'application, que le caractère local des habitants variait à l'infini.
-Les provinces du nord avaient à cet égard plus d'indulgence que celles
-du midi: la Prostitution y régnait sans contrainte, et le régime des
-moeurs, abandonnées à leurs instincts natifs, n'avait qu'à se maintenir
-dans les limites assez étendues d'une facile tolérance. Toulouse,
-Montpellier, Narbonne et d'autres villes du Languedoc avaient une
-organisation de débauche publique, plus régulière encore que celle qui
-existait alors à Paris. Cependant Charles d'Anjou, comte de Provence et
-roi des Deux-Siciles, s'était efforcé, à l'exemple de son frère Louis
-IX, d'expulser de ses États la Prostitution légale; il ne réussit pas
-mieux que le roi de France dans ce dessein, plus pieux que politique,
-et il dut renoncer à faire la guerre aux ribaudes, qui ne tenaient
-aucun compte de ses ordonnances. Il se rejeta sur le _lenocinium_,
-ou _lenoine_, qu'il regardait avec raison comme l'élément le plus
-dangereux de la Prostitution, qui avait échappé à toutes les mesures
-de rigueur. En confirmant les Coutumes de Provence, il ordonna que
-tous ceux qui s'entremettaient pour corrompre ou prostituer les femmes
-ou filles, seraient chassés du comté, sans forme de procès; que si,
-dix jours après la publication de cette ordonnance, il se trouvait
-encore quelque misérable qui osât exercer cet _art_ impie, la justice
-informerait et le coupable serait puni de peines corporelles, outre
-la confiscation de ses biens et le bannissement. Charles d'Anjou
-défendait aussi à tous ses officiers de donner asile en leurs maisons à
-aucune femme de mauvaise vie, sous peine de privation de leurs offices
-et d'une amende de _cent livres couronnes_ (voy. la _Biblioth. du
-droit françois_, par Bouchel, t. II, p. 610). Le Languedoc néanmoins
-n'avait garde de se réformer, à l'instar des provinces voisines, où la
-Prostitution se voyait comprimée par des lois et coutumes qui tendaient
-à la détruire tout à fait. La Coutume de Bayonne, rédigée sans doute
-sous l'influence des Constitutions espagnoles, prononçait la peine
-du fouet et du bannissement contre les maquerelles; mais, en cas de
-récidive, si elles avaient rompu leur ban, on les condamnait à mort
-(_Coutumier général_, t. IV, tit. 25). La Coutume de Marseille n'était
-pas moins terrible à l'égard des proxénètes, quoique les ribaudes
-communes fussent tolérées dans certaines rues de cette ville où la
-présence de tant d'étrangers et de gens de mer rendait indispensable la
-libre pratique des mauvais lieux. Toutefois les ribaudes qui exerçaient
-sur le port de Marseille devaient s'abstenir de porter des vêtements
-ou ornements de couleur écarlate, sous peine d'amende; et, en cas
-de récidive, elles encouraient la fustigation. Nous ferons, dans le
-chapitre suivant, l'historique des _abbayes_ obscènes de Toulouse, de
-Montpellier et d'Avignon.
-
-Recherchons les traces de la Prostitution dans quelques autres villes
-du Languedoc. A Narbonne, quoique siége archiépiscopal, les consuls
-de la ville possédaient le privilége d'avoir, dans la juridiction du
-vicomte, une _rue chaude_ (_carreria calida_), où les officiers de ce
-seigneur n'avaient aucun droit de justice, et les femmes amoureuses
-qui habitaient cette rue sous les auspices de l'autorité consulaire
-avaient la liberté d'exercer leur commerce impur dans toute la
-vicomté, sans être molestées ni inquiétées par personne (voy. l'_Hist.
-générale du Languedoc_, par dom Vie et dom Vaissette, t. IV, p. 509).
-A Pamiers, résidence d'un évêque, les filles de joie ne séjournaient
-pas dans l'intérieur de la ville; suivant les Coutumes du comté de
-Montfort, confirmées en 1212, ces pécheresses ne pouvaient ouvrir leurs
-_bordiaus_, qu'en dehors de l'enceinte des villes murées et à certaine
-distance des portes (voy. _Thes. nov. anecdot._, publ. par Martene,
-t. I, col. 837). A Rodez, qui avait aussi un évêché, la Prostitution
-existait pourtant, ce semble, en dedans des murs, car l'évêque de cette
-ville, qui se nommait Pierre de Pleine-Chassaigne, en 1307, défendit
-aux habitants de recevoir dans leurs maisons les femmes publiques
-(_nec recipient in hospitiis suis publicas meretrices_), dont il règle
-d'ailleurs la _livrée_, de telle sorte que ce costume ne diffère pas
-de celui des femmes honnêtes: il défend donc aux prostituées de porter
-des capes, des manteaux, des voiles et des robes à queue; il veut
-que leurs robes descendent jusqu'aux chevilles seulement (voy. ces
-règlements de l'évêque seigneur de Rodez, dans les _Documents inédits_
-tirés des Mss. de la Biblioth. Nation. par Champollion-Figeac, t.
-III, p. 17). A Nîmes, où l'évêque était également seigneur temporel,
-la Prostitution avait été confiée à une gouvernante des filles
-(_magistra_), laquelle affermait ce commerce impudique et recevait ses
-pleins pouvoirs des consuls, qu'elle allait complimenter à des époques
-fixées, en leur apportant un présent d'investiture appelé _osculum_
-ou _osclage_ (voy. le Supplément au _Glossaire_ de Ducange, au mot
-OSCULUM). Beaucaire, qui du moins n'avait pas d'évêché et qui attirait
-à ses foires célèbres une multitude de marchands forains, ne pouvait se
-passer d'un mauvais lieu privilégié, qui s'ouvrait en même temps que la
-foire de Sainte-Madeleine et qui se fermait en même temps qu'elle. Ce
-mauvais lieu était placé sous la dépendance d'une gouvernante, qu'on
-appelait l'_abbesse_, et qui n'obtenait cette charge lucrative que
-sous certaines conditions singulières. Il ne lui était pas permis, par
-exemple, d'accorder l'hospitalité pour plus d'une nuit aux passants
-qui voudraient loger dans son _hôtel_. En 1414, une _abbesse_ du nom
-de Marguerite reçut chez elle le nommé Anequin, et fut si contente de
-lui, qu'elle oublia son devoir et le garda pendant six nuits; elle se
-vit accusée pour ce cas de contravention, et elle dut payer 10 sols
-tournois d'amende au châtelain de Beaucaire. C'est M. Rabutaux qui
-a consigné ce fait curieux dans son mémoire sur la _Prostitution en
-Europe_; mais il a négligé de nous dire la source où il l'a puisé.
-Les revenus que la Prostitution fournissait aux villes de Nîmes et
-de Beaucaire avaient été sans doute très-considérables dans le temps
-où la foire de Beaucaire fut la plus fréquentée; mais, au seizième
-siècle, quand les guerres de François Ier et de Charles-Quint eurent
-empêché les commerçants étrangers de se rendre à cette foire renommée,
-les joyeuses _abbayes_, que leur générosité faisait prospérer naguère,
-étaient à peu près désertes; car, dans les Comptes de la recette
-ordinaire dressés en 1530, Antoine Boireau, receveur de la trésorerie
-de Nîmes et de Beaucaire, ne fait figurer qu'une somme de quinze
-sols, pour les droits perçus pendant trois ans sur les deux _abbayes_
-de cette localité (_de emolumento duorum hospitiorum in quibus fit
-lupanar_). Outre ces deux hôtelleries malfamées, tenues à ferme par un
-nommé Louis Clucher, il en existait une troisième qui ne donnait aucun
-revenu à la ville de Beaucaire, parce qu'elle était presque toujours
-inoccupée (voy. le _Traité de la police_, t. I, p. 525).
-
-Il n'y avait peut-être pas de petite ville en Languedoc, qui n'eût,
-sinon son abbaye, du moins ses femmes _légères_. Celles de Bagnols
-ne pouvaient porter, sans s'exposer à une punition, des _chapels_ de
-fleurs, des voiles, des fourrures d'hermine, des capuchons ouverts,
-ornés de boutons, etc. (Voy. le Supplément au Glossaire de Ducange,
-au mot _Mulier levis_.) Celles de Saint-Saturnin devaient chômer
-les jours de fête, les quatre-temps et vigiles: en 1414, Isabelle
-la Boulangère fut condamnée à une amende de dix sols, pour avoir
-reçu, le jour de Pâques, un nommé Georges, qui pourtant était son
-amant en titre. (_Ibid._, au mot _Meretricalis vestis_.) Ces moeurs
-languedociennes, que l'hérésie des Albigeois ou Cantares n'avait pas
-peu relâchées, débordèrent dans les provinces voisines. Toutefois,
-la ville de Bordeaux, qui se distingua entre toutes par la sévérité
-de sa police des moeurs, paraît avoir quelquefois noyé les ribaudes et
-les entremetteurs incorrigibles, en leur _baillant la cale_. Ducange,
-au mot _Accabussare_, nous apprend que ce supplice était en usage
-à Bordeaux, où le bas peuple sans doute prononçait la sentence et
-dirigeait l'exécution: le patient ou la patiente étaient renfermés
-dans une cage de fer, que l'on plongeait dans la mer, et qu'on n'en
-retirait pas toujours avant que l'asphyxie fût complète. Ducange dit
-positivement que les victimes de la cale étaient noyées (_Subtus navim
-denuò submerguntur_). Il ajoute que la même pénalité punissait les
-blasphémateurs, à Marseille, quand ils n'avaient pas 12 deniers pour se
-racheter de la _cabussa_, ou culbute dans l'eau salée; ils en buvaient
-plus qu'ils ne voulaient, aux huées de la canaille, qui s'amusait de
-leurs grimaces. Un châtiment analogue attendait aussi, à Toulouse, les
-jureurs, les entremetteurs, et «quelquefois, dit Lafaille, les femmes
-prostituées» qui avaient contrevenu aux règlements de police. Jousse,
-dans son _Traité de la justice criminelle de France_, publié en 1771,
-décrit l'_accabussade_ telle qu'on la pratiquait encore de son temps
-pour le plus grand divertissement des amateurs. On conduisait à l'hôtel
-de ville la malheureuse qui avait été condamnée pour quelque méfait de
-prostitution; l'exécuteur lui liait les mains, la coiffait d'un bonnet
-fait en pain de sucre, orné de plumes, et lui attachait sur le dos un
-écriteau portant une inscription qui faisait connaître la nature du
-délit. Cette inscription était ordinairement: _Maquerelle_. Une foule
-railleuse et tracassière accompagnait la condamnée, devant laquelle
-on criait son arrêt. On la menait ainsi processionnellement jusqu'au
-pont qui traverse la Garonne; une barque la recevait avec l'exécuteur
-et ses aides, pour la transporter sur un rocher situé au milieu de la
-rivière. Là, on la faisait entrer dans une cage de fer, faite exprès,
-que l'on plongeait dans l'eau par trois fois: «On la laisse pendant
-quelque temps, dit Jousse, de manière cependant qu'elle ne puisse être
-suffoquée; ce qui fait un spectacle qui attire la curiosité de presque
-tous les habitants de cette ville.» Ensuite, on transférait la pauvre
-femme, à moitié noyée, _dans le quartier de force_, à l'hôpital, où
-elle devait passer le reste de ses jours, à moins qu'elle n'obtînt sa
-grâce et ne retournât à son premier métier. Nous nous rappelons avoir
-lu qu'on infligeait un pareil traitement aux filles publiques accusées
-et convaincues d'avoir communiqué une maladie vénérienne à quelques
-débauchés, qui se portaient parties civiles, et qui réclamaient la
-visite médicale de leurs empoisonneuses; mais nous ne saurions dire
-en quel endroit ni à quelle époque on faisait subir cette ablution
-infamante aux dangereuses ennemies de la santé publique.
-
-[Illustration:
- A. Cabasson del.
- Drouart Imp.
- Alp. Leroy et F. Lefman. Sc.
-
- COUTUME DE TOULOUSE
-]
-
-Nonobstant les ordonnances de Charles d'Anjou contre la Prostitution
-en général, la Provence n'avait jamais été entièrement délivrée d'un
-fléau que le tempérament chaud et pétulant de ses habitants devait
-naturellement propager et qui mettait obstacle aux désordres des
-passions et des sens. On comprend que la Prostitution légale ne pouvait
-pas avoir un cours régulier et patent dans un pays où la chevalerie et
-la poésie avaient idéalisé les rapports des deux sexes entre eux, où le
-culte de la femme s'était en quelque sorte dégagé de toute souillure
-matérielle, et où les Cours d'Amour, égarées dans les abstractions du
-sentiment, semblaient avoir pris à tâche de tuer l'homme dans l'homme
-et d'annihiler le corps au profit de l'âme. Nous avons vu plus haut
-cependant que la Prostitution existait ouvertement à Marseille pour
-l'usage des marins et des étrangers, qui avaient besoin de trouver
-dans un port de mer les moyens de se distraire des ennuis d'une longue
-traversée. Il y avait des femmes de plaisir dans la plupart des grandes
-villes; mais elles déguisaient leur profession honteuse sous des noms
-et des apparences honnêtes. Elles n'en étaient pas moins en butte aux
-persécutions continuelles de la police municipale et de l'autorité
-ecclésiastique: on les arrêtait, on les emprisonnait, on les mettait
-à l'amende sous le plus frivole prétexte. A Sisteron, par exemple,
-le sous-viguier de la ville faisait incarcérer, par un odieux excès
-de pouvoir, les femmes étrangères qui venaient se fixer dans cette
-cité épiscopale, et qui y arrivaient accompagnées de leurs amants
-(_cum eorum amicis_): ce sous-viguier accusait de débauche ces femmes
-sans appui, et il les forçait à payer une contribution pour recouvrer
-leur liberté et pour vivre en paix (_ut pecunias extorquatur eorumdem
-vexaciones redimendo_). Les habitants se plaignirent de ces extorsions
-iniques, et, par lettres en date du 20 avril 1380, Foulques d'Agoust,
-sénéchal des comtes de Provence et de Forcalquier, enjoignit au
-sous-viguier de ne plus tourmenter les femmes étrangères qui voudraient
-résider dans la ville avec leurs amis (_saltem cum amicis prædictis_),
-à condition qu'elles y vivraient honnêtement (_dum tamen vitam honestam
-teneant_). M. Edouard de Laplane, qui rapporte cette pièce dans son
-_Histoire de Sisteron_ (t. I, p. 527), nous apprend que les magistrats
-de Sisteron, pour obvier sans doute aux fâcheuses erreurs que le séjour
-de ces étrangères avait causées dans la ville, résolurent d'acquérir
-aux frais de la commune un _hôtel_ destiné à recevoir les filles de
-joie et à les héberger seulement à leur passage. Cette acquisition
-avait été décidée en 1394, et dix ans plus tard elle n'était point
-encore faite; ce ne fut qu'en 1424 que les femmes amoureuses trouvèrent
-un refuge à Sisteron, sans craindre d'y être emprisonnées et mises
-à l'amende. Celles qui arrivaient toutefois par le _pas de Peipin_
-étaient soumises, de même que les juifs, à un péage fixe de 5 sols, au
-profit du couvent des dames de Sainte-Claire. Ces religieuses devaient
-sans doute expier par leurs prières les péchés que la Prostitution
-errante venait apporter dans les murs de Sisteron, ou du moins sur son
-territoire; car la maison de refuge des ribaudes n'était pas dans la
-ville. L'établissement de cette maison à Sisteron nous semble confirmer
-tout ce que la tradition rapporte d'un établissement analogue dans la
-cité d'Avignon. Nous traiterons à part cette question d'archéologie
-historique, qui mérite d'être examinée sans idée préconçue.
-
-Il est incontestable que les moeurs italiennes s'acclimatèrent avec
-les papes dans le comtat d'Avignon; et l'on peut soutenir que la
-ville papale ne changea rien aux habitudes des _meretrices_ romaines,
-auxquelles le chapeau rouge des cardinaux ne faisait pas peur.
-D'Avignon à Lyon, la Prostitution n'avait eu qu'à remonter le Rhône;
-et cette grande ville renfermait trop d'habitants pour que la police
-ne fût pas tolérante à l'égard des moeurs. Guillaume Paradin, dans ses
-_Mémoires de l'histoire de Lyon_ (édit. de 1573, in-fol., ch. 58), a
-consigné un règlement municipal de 1475 qui rappelle les ordonnances
-de la prévôté de Paris sur la même matière. Il était enjoint, par
-cet arrêté, aux filles publiques de Lyon d'abandonner les _bonnes
-et honorables rues_, et de se retirer dans deux maisons d'asile où
-elles exerceraient leur misérable métier sous la surveillance des
-consuls: chacune de ces maisons n'avait qu'une seule issue, pour que
-les ribauds qui commettraient un délit dans ces lieux de débauche, ne
-pussent s'enfuir par derrière, au moment où l'on crierait à l'aide.
-Cette ordonnance réglait de plus le costume des femmes dissolues, à qui
-défenses étaient faites, sous peine de confiscation, d'employer à leur
-parure les _corroyes garnies d'argent_, les fourrures _de penne gris,
-menu vair, laitistes, peau noire ou blanche d'aigneaux, excepté tant
-seulement un pelisson de noir ou de blanc_, et enfin les chaperons _de
-femme de bien_; elles étaient tenues à porter, sous peine de prison
-et de 60 sous d'amende, «continuellement chascune au bras senestre
-(gauche), sur la manche de leurs robes, trois doigts au-dessous de la
-joincture de l'espaule, une esguillette ronge, pendant en double du
-long du bras, demy pied.» La marque (_enseigne_) des femmes de mauvaise
-vie ne se voyait que dans les villes où la Prostitution était tolérée
-et _avouée_. Malgré ces complaisances de la loi en faveur du vice,
-la _lenoine_ ou la _houllerie_ ne participait pas au bénéfice de la
-tolérance: maquereaux ou maquerelles étaient toujours laissés en dehors
-du droit commun. On les fouettait, on les emprisonnait, on les chassait
-en confisquant leurs biens, «Quelquefois l'entremetteuse, dit Muyart
-de Vouglans, était montée sur un âne, le visage tourné vers la queue,
-avec un chapeau de paille et un écriteau.» On la promenait ainsi à
-travers la ville, au milieu des insultes de la populace, puis, après
-avoir été fouettée par l'exécuteur, elle était expulsée du pays ou
-enfermée dans un hôpital. Voilà ce qui se passait à Lyon et à Genève,
-où le coupable, «mitré, fouetté publiquement, banni perpétuellement
-sous peine de perdre la vie,» suivant l'auteur du _Traité des peines et
-amendes_, entraînait dans son châtiment le complice qui s'était associé
-au délit en prêtant ou en louant sa maison. Cette maison confisquée, le
-complice payait _d'abondant_ une amende de 10 livres d'or. Jean Duret,
-en se plaignant de l'indulgence d'une telle législation, nous donne à
-entendre que la peine de mort était encore appliquée, de son temps, en
-certains cas. Les villes qui ne possédaient pas de ribaudes à demeure
-se contentaient de celles que le hasard leur amenait et qui couraient
-le pays en cherchant fortune: elles n'avaient pas la permission de
-séjourner plus de vingt-quatre heures dans les endroits habités où
-elles s'arrêtaient avec leurs _ruffians_. Généralement, elles logeaient
-alors dans les faubourgs ou hors des murs, souvent dans une _borde_
-isolée, quelquefois dans un lieu de refuge réservé pour elles, et
-même à la belle étoile, derrière une haie ou bien parmi les blés. Un
-_accord_, intervenu en 1513, à la suite d'une contestation qui divisait
-le seigneur et les habitants des communes de la Roche de Glun et
-d'Alenson (Drôme), interdit aux habitants de ces communes de loger chez
-eux, pendant plus d'une nuit, les ribaudes publiques et leurs ruffians
-qui traversaient le pays: «Que dengune persone non deia logar ribaudes
-publicques audit luoc, plus haut que una nuech, ni ruffians, sur la
-pena de ung chescun et de chescune fois de sinc soulz.» (Voy. les _Doc.
-histor. inédits_, publiés par Champollion-Figeac, t. IV, p. 352.) Cette
-citation, que nous pourrions étayer de plusieurs autres analogues,
-prouve l'existence de ces prostituées vagabondes, qui s'en allaient de
-ville en ville faire trafic de leur corps, et qui avaient d'ordinaire,
-pour compagnons ou amis des ribauds qu'elles nourrissaient des ignobles
-produits de leur impudicité. Ces ribauds n'étaient pas inutiles parfois
-à leurs _dames_ et _maîtresses_ pour les protéger contre les violences
-auxquelles ces malheureuses étaient constamment exposées de la part
-du premier venu. Rien ne fut plus fréquent que ces lâches violences,
-qui restaient presque toujours impunies. Les lois pourtant n'étaient
-pas désarmées à cet égard, et le viol d'une femme de mauvaise vie
-avait été assimilé à celui d'une honnête femme par les jurisconsultes.
-Dans les priviléges que le seigneur de Chaudieu octroya, en 1389, aux
-bourgeois d'Eyrien, près de Valence, priviléges confirmés la même année
-par Charles VI, il est dit que quiconque aura violé une femme dissolue
-ou toute autre appartenant à un lieu de débauche (_Si quis mulierem
-diffamatam aut aliam de lupanari violenter coegerit_) payera 100 sous
-d'amende. Une portion de cette amende revenait, de droit, à la personne
-qui avait éprouvé le dommage, que la législation considérait moins
-comme une injure que comme un vol accompli avec menaces et violence.
-(_Ordonn. des rois de France_, t. VII, p. 316.)
-
-Si le législateur se posait quelquefois en protecteur des femmes
-déshonorées, que leur flétrissure ne livrait point à la merci de
-toutes les insultes, il protégeait également ceux qui avaient à se
-prémunir contre les complots de ces femmes astucieuses et de leurs vils
-auxiliaires. Ainsi, une des spéculations les plus ordinaires et les
-plus faciles, c'était d'accuser de violence un homme qui n'avait fait
-que passer un marché amiable et prendre livraison de la marchandise
-qu'il pensait acheter. Les riches _Lombards_, banquiers juifs ou
-italiens, dans les mains desquels se concentrait tout le commerce de
-l'argent, se voyaient sans cesse exposés à des entreprises de cette
-nature: une femme s'introduisait chez eux à titre de servante ou
-autrement; puis elle portait plainte en justice, et prétendait avoir
-été mise à mal contre sa volonté: le serment déféré à cette débauchée,
-elle n'hésitait pas à le prêter sur l'Évangile; et l'imprudent étranger
-n'en était jamais quitte à moins d'une amende énorme, dans laquelle
-la femme et ses complices avaient la plus grosse part. Cette manière
-d'exploiter la fortune et la position délicate des Lombards était
-devenue si fréquente à la fin du quatorzième siècle, que les Lombards
-ne voulurent plus établir de banque dans les villes de France, sans
-que leur honneur et leur bourse fussent mis à l'abri des embûches de
-la Prostitution. En conséquence, on remarque cette clause, à peu près
-identique, dans les lettres des rois Charles V et Charles VI, qui
-accordaient à des associations de Lombards le privilége d'ouvrir une
-banque et de prêter de l'argent dans les villes de Troyes, de Paris,
-d'Amiens, de Nîmes, de Laon et de Meaux: «Item, se aucunes femmes
-renommées de foie vie estoient dedens les maisons desdiz marchans, qui
-voulsissent dire et maintenir, par leur cautelle et mauvaistié, estre
-ou avoir été efforciées par lesdiz marchans ou aucuns d'eulz; que, à
-ce proposer, ycelles femmes ne fussent point reçues, ne lesdiz marchans
-ne aucuns d'eulz, pour ce, empeschez en corps ou en biens.» Grâce à ce
-paragraphe de leurs priviléges, les Lombards n'avaient rien à redouter
-de la malice des femmes qu'ils recevaient dans leurs maisons et qui
-n'avaient pas d'autre but que de se dire violentées par leurs patrons.
-Cette clause de précaution nous apprend, en outre, que ces Lombards se
-trouvaient, comme étrangers, dispensés de se conformer aux ordonnances
-ecclésiastiques et civiles qui défendaient aux gens d'honneur de loger
-dans leurs maisons une femme débauchée pendant plus d'une nuit. Ce
-séjour d'une prostituée, dans leur demeure, n'avait aucune conséquence
-défavorable pour eux, et ils n'encouraient par là ni prison, ni amende,
-ni blâme.
-
-Toutes ces ordonnances relatives aux banques ou comptoirs d'escompte
-de Paris, de Troyes, d'Amiens, de Laon, de Meaux, etc., constatent
-la présence fréquente ou habituelle des femmes amoureuses dans
-ces différentes villes, et les tentatives de séduction qu'elles
-renouvelaient sans cesse contre les Lombards et les Italiens. Ceux-ci
-pouvaient, d'ailleurs, se permettre impunément tous les désordres
-que la loi eût atteints et châtiés dans la conduite des nationaux,
-sujets du roi. Le sage et vertueux Charles V le dit clairement dans
-les priviléges qu'il accorda en 1366 aux marchands italiens établis à
-Nîmes: ces marchands ne pouvaient être inquiétés et punis pour le cas
-de simple fornication, à moins qu'ils ne fussent convaincus de rapt
-ou d'adultère (_nec pro lubrico carne aliquis eorum punietur_). Il est
-donc présumable que la licence des moeurs de ces étrangers influait sur
-l'état moral de la population qui les entourait et qui se corrompait
-à leur exemple, sinon à leur contact; car ils avaient auprès d'eux
-un cortége de femmes dissolues et de libertins, qui menaient joyeuse
-vie et qui se pervertissaient mutuellement. Nous n'attribuerons
-pourtant pas à leur installation dans la ville de Troyes, en 1380,
-l'établissement des _bouticles_, que les _filles de joie cloistrières_,
-ou _femmes communes_, tenaient _d'ancienneté_ dans plusieurs endroits
-de cette ville, comme nous le savons d'après cet article d'un document
-antérieur, cité par les continuateurs de Ducange au mot _Clausuræ_:
-«Item, que toutes filles de vie cloistrière, ou femmes communes
-diffamées, voisent tenir, tiennent et fassent leurs bouticles ès lieus
-à ce ordonnés d'ancienneté dans ladite ville.» Les villes voisines
-de Paris et qui se trouvaient dans le rayon, pour ainsi dire, de la
-cour du roi, se faisaient un point d'honneur d'obéir les premières
-aux ordonnances royales et d'imiter scrupuleusement l'organisation
-de la police parisienne, comme elles imitaient les moeurs, les modes,
-les usages et le jargon de la capitale. L'imitation ne restait pas
-en défaut dans les choses du libertinage et, pour n'en citer qu'une
-particularité bizarre, nous pencherions à croire qu'un _bon compagnon_
-de province, qui avait vu son Paris et qui s'était amusé des rues
-_Tirev.._, _Trousse-Putain_ et autres aussi malhonnêtes de nom que de
-séjour, fut le parrain narquois de la rue _Pousse-Penil_, à Issoudun,
-et de la rue _Retrousse-Penil_, à Blois, et de toutes les rues _sans
-chef_ affectées à la Prostitution légale.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV.
-
- SOMMAIRE. --Provinces centrales de la France. --La Champagne. --La
- Touraine. --Le Berry. --Le Bourbonnais. --Le Poitou. --L'Orléanais.
- --Les femmes mariées de Montluçon assimilées aux prostituées.
- --L'_Adveu_ de la terre du Breuil. --Servitudes bouffonnes et
- facétieuses. --La _chaussée de l'étang de Souloire_. --Le seigneur
- de Poizay et les _denrées_ des filles amoureuses. --Le roi de
- France et les ribaudes de Verneuil. --Les _femmes folles_ de
- Provins, etc., etc.
-
-
-Les provinces centrales de la France étaient celles où la Prostitution
-rencontrait le moins d'entraves, et trouvait les conditions les plus
-favorables. On lui laissait le champ libre, pourvu qu'elle se soumît
-aux coutumes locales et qu'elle se tînt à l'écart, sans causer de
-trouble ni de _contents_. On ne punissait chez elle que le scandale
-et les contraventions. Il faut remarquer que ces provinces étaient
-aussi celles où la civilisation avait le mieux adouci les moeurs: si
-la débauche publique y vivait en bonne intelligence avec l'autorité
-des seigneurs et des communes, la gaieté et la douceur du caractère
-des habitants les éloignaient naturellement de tous les crimes et de
-toutes les violences que le libertinage entraîne trop souvent après
-lui. La Prostitution avait donc droit de cité dans chaque ville de
-la Champagne, de la Touraine, du Berry, du Bourbonnais, du Poitou et
-de l'Orléanais; elle devait seulement, dans chaque endroit où elle
-passait ou se fixait à sa convenance, payer les redevances féodales
-et se conformer aux usages, qui souvent n'étaient point écrits dans
-les coutumiers du pays, mais que la tradition maintenait de siècle en
-siècle. Parmi ces redevances, il en était de fort singulières, que nous
-ne comprenons plus aujourd'hui, et qui n'ont peut-être jamais eu de
-sens raisonnable. Ainsi, Sauval a tiré des Archives de la Chambre des
-Comptes un document de l'année 1498, lequel constate que la coutume de
-Montluçon assimilait aux prostituées les femmes mariées qui battaient
-leurs maris; mais les unes et les autres ne rendaient pas un hommage
-de même nature à la châtellenie de Montluçon. Toute femme qui avait
-frappé son mari était tenue d'offrir au châtelain ou à la châtelaine
-un escabeau ou un bâton. Toute prostituée qui arrivait dans le pays
-pour y faire vilain commerce, devait payer, une fois pour toutes,
-quatre deniers au seigneur; et, de plus, à titre de vassale, aller
-publiquement sur le pont du château, s'y accroupir et y faire entendre
-un bruit malhonnête, qu'elle n'avait garde d'étouffer sous ses jupes.
-Voici le texte latin de l'_Adveu_ de la terre du Breuil, rendu par
-très-haute, très-noble et très-puissante dame Marguerite de Montluçon,
-le 27 septembre 1498: «_Item in et super qualibet uxore maritum suum
-verberante, unum tripodem. Item in et super filiâ communi, sexus
-videlicet viriles quoscumque cognoscente, de novo in villa Montislucii
-eveniente, quatuor denarios semel, aut unum bombum sive vulgariter_
-PET, _super pontem de castro Montislucii solvendum._»
-
-Les commentateurs, qui se fourrent partout, et de préférence dans
-les endroits les plus malsonnants, n'ont pas manqué de battre les
-buissons à l'occasion de cette sale redevance. Les uns ont prétendu
-que les filles folles de leur corps ne pouvaient donner au seigneur de
-Montluçon plus qu'on ne les estimait généralement; ils ont rapproché
-de la taxe indécente que ce seigneur exigeait d'elles un dicton
-proverbial, qu'on employait jadis à l'égard des prostituées: «La belle
-ne vaut pas un pet.» D'autres archéologues se sont souvenus, à ce
-propos, d'un passage inexpliqué des livres de _Pantagruel_, où Rabelais
-nous montre comment les pets engendrent les petits hommes; les _vesnes_
-ou vesses, les petites femmes. Ce qui fit les deux proverbes: _Glorieux
-comme un pet_ et _Honteux comme une vesse_. Il serait aisé de compiler
-un gros volume sur le pet des ribaudes de Montluçon. Nous préférons
-clore la discussion sur ce sujet délicat, en rappelant que, d'après
-les habitudes du droit féodal, l'hommage et la redevance dépendaient
-du genre de service que le vassal rendait au seigneur et à ses
-tenanciers. L'histoire des fiefs est remplie de servitudes bouffonnes
-et facétieuses, entre lesquelles la part de la Prostitution n'est pas
-la moins étrange. Dans les _aveux_ et dénombrements, faits en 1376 et
-autres années, par les seigneurs des comtés d'Auge, de Souloire et de
-Béthisy en Normandie; le seigneur de Béthisy déclare à sa suzeraine,
-Blanche de France, veuve du duc d'Orléans, que les femmes publiques qui
-viennent à Béthisy ou y demeurent lui doivent 4 deniers parisis, et que
-ce droit, qui lui valait autrefois 10 sols parisis tous les ans (ce qui
-supposait la venue annuelle de trente ribaudes), ne lui rapportait plus
-que 5 sols, «à cause qu'il n'y en venoit plus tant,» dit Sauval (t.
-II, p. 465). Le seigneur de Souloire déclare, à son tour, que toutes
-ces femmes-là, qui passent sur la chaussée de l'étang de Souloire,
-laissent entre les mains de son juge la manche du bras droit ou 4
-deniers ou _autre chose_. Pour comprendre cette _autre chose_, il
-faut ouvrir, à la page 110, les _Réponses_ de J. Boissel, Bordier et
-Joseph Constant sur différentes questions relatives à la Coutume du
-Poitou (1659, in-fol.): le seigneur de Poizay, dans la paroisse de
-Verruye, se réservait formellement, en 1469, le droit de prélever, sur
-chaque fille amoureuse arrivant dans la paroisse, la taxe ordinaire
-de 4 deniers, ou de prendre _ses denrées_, ce qui fixe à 4 deniers le
-salaire obscène de ces malheureuses. Il paraît, du reste, que, dans la
-plupart des fiefs, le seigneur avait droit à cette taxe uniforme de 4
-deniers sur chaque femme de mauvaise vie, qui entrait sur les terres
-du fief et qui annonçait l'intention d'y vivre de son industrie. Mais
-souvent le seigneur rougissait de recevoir la dîme de la Prostitution;
-et il remplaçait cette taxe pécuniaire par quelque redevance ridicule,
-qui maintenait du moins ses priviléges féodaux. Le roi de France se
-montrait plus insouciant de l'origine des impôts qui tombaient dans ses
-coffres; car, en 1283, suivant un document recueilli dans le Glossaire
-de Ducange (au mot _Putagium_, dans la dernière édit.), il recevait
-encore le tribut des ribaudes de Verneuil, à 4 deniers par tête.
-
-La Prostitution, dans ces pays de la langue d'oil, n'avait pas le
-cachet d'infamie qu'elle imprimait aux personnes qui vivaient à ses
-dépens dans les provinces de la langue d'oc. Les fabliaux et les romans
-des trouvères normands, champenois, poitevins et tourangeaux, sont
-remplis de détails empruntés à la vie amoureuse des femmes communes
-et débauchées; les jongleurs, qui les fréquentaient sans doute et qui
-souvent couraient le pays avec elles, n'éprouvaient aucune répugnance à
-faire figurer dans leurs vers ces joyeuses compagnes de leur existence
-vagabonde. M. Bourquelot, dans sa belle _Histoire de Provins_ (t. I,
-p. 273), nous apprend que les femmes folles de cette ville étaient
-célèbres par leurs charmes et leur volupté. Elles habitaient dans
-plusieurs rues dont les noms malhonnêtes accusent l'ancienneté et qui
-furent autrefois _pavées de ribaudes_, selon l'expression locale qui
-s'est conservée et qui rappelle la rue _Pavée-d'Andouilles_ de Paris.
-Le _Fabliau de Boivin de Provins_ (Ms. de la Bibl. Nation., nº 7,218)
-caractérise ainsi une des rues déshonnêtes de la ville:
-
- Porpensa soi que à Provins
- A la foire voudra aller,
- Et vint en la rue aus putains.
-
-Ces rues affectées spécialement au domicile des femmes de mauvaise vie
-témoignent pourtant de la démarcation profonde, qui séparait du reste
-de la population les prostituées et les empêchait de se confondre avec
-les femmes d'honneur. Celles-ci ne possédaient ni la beauté, ni la
-séduction des impudiques, mais elles étaient si jalouses de leur bonne
-renommée, qu'elles ne croyaient pas qu'il y eût une pénalité assez
-grande contre la médisance ou la calomnie qui osait porter atteinte
-à leur réputation. Elles avaient donc obtenu des comtes de Champagne
-appui et protection, dans le cas où l'une d'elles serait injuriée par
-une autre et traitée de _pute_ en présence de témoins. Celle qui se
-permettait une pareille injure, sans raison et sans preuves, devait
-payer 5 sous d'amende et suivre la procession en chemise, comme
-les pénitentes, en portant une pierre qu'on nommait la _pierre du
-scandale_, tandis que la femme qu'elle avait insultée marchait derrière
-elle et lui piquait les fesses avec une aiguille. Voici le texte d'une
-charte, datée de 1287, dans laquelle se trouve relatée cette bizarre
-coutume, que Ducange n'accompagne d'aucun commentaire, en la tirant
-des archives de la Champagne: «La fame qui dira vilonnie à autre, si
-come de putage, paiera 5 sols, ou portera la pierre, toute nue, en
-sa chemise, à la procession, et celle la poindra après, en la nage
-(_nates_, fesses), d'un aguillon, et s'elle disoit autre vilonnie qui
-atourt à honte de cors, ele paierait 3 sols, et li homs ainsin.»
-
-Il est évident que c'étaient les femmes publiques qui se rendaient
-coupables ordinairement de cette espèce d'injure à l'égard des femmes
-honnêtes, et la loi prenait la défense de celles-ci, qui eussent été
-fort empêchées de répondre dans le même style à ces effrontées. La
-Coutume de Champagne s'occupe particulièrement de ce délit d'injure.
-L'homme ou la femme qui outrageait ainsi une femme de bien, lui
-devait l'_escondit_ (l'excuse), outre l'amende de 5 sous, et «s'il
-avenoit, ajoute la Coutume (article 45), que la femme à qui l'on
-diroit le lait (l'offense) eust mary, ceste amende chiet à la volonté
-du seigneur, jusque soixante sols.» Les Coutumes de Cerny en Laonais
-et de la Fère, octroyées par Philippe-Auguste, autorisaient tout
-homme de bien qui entendrait injurier une honnête femme par une femme
-de moeurs scandaleuses à se faire d'office l'avocat et le vengeur de
-l'insultée, en adressant à l'insulteuse deux ou trois bons coups
-de poing (_colaphi_), pourvu qu'il ne fût pas dirigé lui-même par
-une vieille rancune à l'égard de celle qu'il maltraitait au nom de
-l'honnêteté publique. La Coutume de Beauvoisis ne particularise pas
-les injures et _vilenies_, qui valaient 5 sous d'amende pour un vilain
-et 10 sous pour un gentilhomme; elle dit seulement que le plus grand
-_méfait, après le cas de crime_, c'est de prétendre, vis-à-vis d'un
-homme marié, _con a geu o sa feme carnelment_, et, là-dessus, Philippe
-de Beaumanoir raconte que, sous le règne de Philippe-Auguste, un
-homme ayant dit à un autre: «Voz estes coz (cocu) et de moi meismes!»
-celui à qui s'adressait cette injure tira son couteau et en frappa le
-provocateur. Emprisonné et mis en jugement, il fut acquitté, par le
-roi et son conseil, comme ayant agi en cas de légitime défense. Les
-femmes de mauvaise vie, autrefois comme toujours, étaient promptes
-à l'injure et capables des plus indignes procédés pour intimider les
-gens de bien, qui tremblaient de se commettre avec elles. Une de leurs
-tactiques les plus ordinaires consistait dans l'odieux usage qu'elles
-faisaient de la qualité de femme mariée, lorsqu'elles menaçaient d'une
-plainte en adultère l'imprudent qui les avait fréquentées et qui se
-voyait alors obligé d'acheter leur silence. C'était pour exercer ces
-manoeuvres criminelles, et pour exploiter à leur profit les remords
-du libertinage, qu'elles cachaient soigneusement leur condition de
-femme mariée et qu'elles ne la révélaient qu'après avoir commis un
-adultère intéressé. La loi étant formelle et n'admettant pas l'excuse
-d'ignorance dans un pareil crime, il fallut que le droit coutumier
-vînt atténuer, en ce cas d'exception, les rigueurs du droit commun. De
-là cet article des Franchises de la Perouse en Berry, qui remontent
-à l'année 1260 et qui émanaient de la justice seigneuriale: «Si fem
-mariée commaner venoet à la Paerose par putage, hom qui n'auroet feme
-qui gueroet ob li, n'en est tengut vers le segnor.»
-
-Les femmes amoureuses, qui, étant libres de leur corps, n'avaient
-pas un mari à produire comme un épouvantail d'adultère, se livraient
-souvent à un genre de spéculation analogue, en menaçant de dénonciation
-les gens mariés qu'elles faisaient tomber dans le péché. C'était
-encore un genre d'adultère que la loi féodale punissait autant que
-l'autre: un homme marié qui avait eu des relations coupables avec
-une fille publique, pouvait être accusé et condamné. On évitait sans
-doute d'appliquer cette rigoureuse jurisprudence, et l'on fermait les
-yeux sur les délits de cette nature; mais, quand il y avait plainte ou
-dénonciation, le juge était bien forcé de poursuivre le délinquant, qui
-se trouvait heureux d'en être quitte pour une amende, car la pénalité
-la plus fréquente en pareil cas, celle qui donnait satisfaction au
-sentiment de la vindicte populaire, c'était la fustigation des deux
-complices, courant tout nus par la ville et recevant leur châtiment
-des mains de tous les spectateurs, qui devenaient bourreaux en cette
-circonstance. Nous retrouvons, dans ce vieil usage, établi, du moins en
-principe, par toute la France du moyen âge, une tradition des peines
-afflictives de Rome antique, à l'égard des adultères, des courtisanes
-et des débauchés. Les Coutumes d'Alais, rédigées au milieu du treizième
-siècle, et publiées pour la première fois à la suite des _Olim_ (1848,
-t. IV, p. 1484), formulent en ces termes la pénalité de l'adultère:
-«Encoras donam que, si deguns hom que aia moller o femina que aia
-marit son pris en aulterii, que amdui coron ins per la villa e sian ben
-batutz, et en al ren non sian condempnat; e'l femena an primieiran.»
-Les deux coupables couraient donc ensemble; mais la femme allait la
-première à travers les coups de verges. Le même recueil des _Olim_
-nous offre plusieurs applications de cette course des _battus_. En
-1273, le prieur de l'abbaye de Charlieu fit courir ou fouetter par la
-ville (_fecisset currere seu fustigare per villam_) plusieurs personnes
-qui avaient été surprises en adultère sur les terres de l'abbaye. Les
-habitants de la ville se plaignirent au bailli de Mâcon, en prétendant
-que le prieur s'était arrogé un droit de justice qu'il n'avait pas dans
-leur cité (_quod novam et inconsuetam justitiam faciebat in villa_);
-et le bailli revendiqua ce droit de justice au nom du roi. Mais le
-prieur, se fondant sur d'anciens priviléges de l'abbaye, ne persista
-pas moins à faire courir et fustiger les adultères qu'il pouvait saisir
-en flagrant délit. Les justices seigneuriales, enchevêtrées les unes
-dans les autres, se disputaient sans cesse entre elles le terrain
-légal, surtout dans les questions de police des moeurs. A Amiens,
-l'évêque soutenait, en 1261, qu'il avait droit de justice sur les
-sodomites dans la banlieue de la ville d'Amiens; les bourgeois de cette
-ville disaient, au contraire, que ce droit de justice leur appartenait
-depuis la fondation de leur commune: le débat ayant été soumis au
-conseil du roi, Louis IX ordonna que la ville serait maintenue dans son
-droit de justicier corporellement les sodomites: _justiciandi corpora
-sodomiticorum_ (voy. les _Olim_, t. I, p. 136). A Saint-Quentin, l'abbé
-et les moines, d'une part, le mayeur et ses échevins, d'autre part,
-se disputaient, en 1304, le droit de basse justice dans les faubourgs
-de la ville: l'abbé et ses moines voulaient arrêter, chasser et
-emprisonner les femmes folles (_fatuas mulieres_) qui avaient envahi
-les alentours de l'abbaye; le mayeur et ses échevins voulaient que ces
-femmes vécussent en paix, dans la saisine abbatiale. Le conseil du roi
-décida que l'abbé et ses moines étaient maîtres de se débarrasser de
-ce voisinage malhonnête, mais que le mayeur et ses échevins pourraient
-à leur tour arrêter, chasser et emprisonner les femmes folles sur tout
-le territoire de la commune (voy. les _Olim_, t. III, p. 151). Il y eut
-probablement entre les parties une transaction qui réglementa dans les
-faubourgs d'Amiens l'exercice de la Prostitution.
-
-Ces règlements étaient à peu près les mêmes partout, car ils avaient
-toujours le même but: sévir contre les entremetteurs, confiner la
-débauche dans certaines rues ou dans certains lieux, noter d'infamie
-les prostituées et les empêcher de se confondre avec les femmes
-honnêtes. Jean de Bourgogne, comte de Nevers, par ordonnance du 5 mars
-1481, enjoignit à toutes les femmes débauchées de porter sur la manche
-droite une aiguillette rouge ou vermeille; il leur défendit d'aller
-par la ville ou les faubourgs, sans cette marque, à peine de prison,
-et leur interdit de demeurer ailleurs qu'entre les deux fontaines,
-«qui est de tout temps leur demeure ordinaire,» et de fréquenter les
-étuves de la ville. (_Archives de Nevers_, par Parmentier, 1842, t.
-I, p. 185.) Les contraventions aux règlements étaient punies de bien
-des manières. Abbeville se distinguait par le singulier pilori qu'on
-avait inventé exprès pour les filles publiques qui se laissaient
-surprendre en faute: c'était un cheval de bois, appelé le _chevalet_,
-dressé sur la place Saint-Pierre. Après les avoir copieusement
-fouettées on les plaçait à califourchon sur le chevalet, dont le dos
-tranchant ne leur offrait pas une monture très-commode. Ensuite, dans
-quelques circonstances graves, on les bannissait au son de la cloche;
-et si l'une d'elles rompait son ban et revenait dans la ville pour y
-trafiquer de son corps, on lui coupait un membre et on la bannissait
-de nouveau. (_Hist. d'Abbeville_, par Louandre, 1845, t. II, p. 213 et
-286.) Les proxénètes qui étaient convaincus du crime de maquerellage
-dans cette même ville, recevaient un châtiment plus exemplaire que
-partout ailleurs: on les promenait, mitrés, dans un tombereau rempli
-d'ordures; on les menait au pilori, où le bourreau leur coupait et
-brûlait les cheveux; après quoi on les expulsait à toujours, et, en
-cas de rupture de ban, on les condamnait au bûcher. En 1478, Belut
-Cantine d'Abbeville, «pour avoir voulu atraire Jehannette, fille Witace
-de Queux, à soy en aler en la compagnie de ung nommé Franqueville,
-homme d'armes de la garnison d'icelle ville,» fut «menée, mitrée, en
-ung benel, par les carrefours, et ses cheveux bruslez au pilory; et ce
-fait, bannye de ladite ville et banlieue, sur le feu, à tousjours.»
-Au reste, la peine capitale, comme nous l'avons dit, était écrite
-dans la loi; mais on ne l'exécutait qu'en cas de récidive et même en
-raison de causes aggravantes. «La punition des macquereaux, suivant
-les priviléges parcidevant de la ville de Gand, dit J. de Damhoudère,
-estoit le bannissement, et les macquerelles le nez coupé; mais ils
-n'usent plus du nez, come bien du ban, pillori, eschelle ou eschafaut.»
-Le docte auteur de la _Pratique judiciaire ès causes criminelles_
-ajoute cette remarque relative à la jurisprudence de Bruges en
-semblable matière: «Moy, qui ay esté plusieurs ans au Conseil de la
-ville de Bruges, n'ay oncques veu punir corporellement les macquereaux,
-ou macquerelles, ou adultères, ains seulement, au dessoubz de la mort,
-par bannissement hors et dedans la ville ou pays, par le pillory ou
-eschaffaut, par fustigation ou autres peines semblables.»
-
-[Illustration:
- Cabasson del.
- Drouart imp., r. du Fouarre, 11, Paris.
- Roze, sc.
-
- LA CHEVAUCHÉE DE L'ANE.
-]
-
-Cette jurisprudence, qui était celle du parlement de Paris, s'établit
-de proche en proche dans tous les parlements de France; mais la
-coutume locale se réserva presque toujours de donner à l'exécution un
-caractère différent, qui dépendait des moeurs du pays. Ici, l'amende
-était considérable, comme dans le ressort du parlement de Rennes,
-qui punissait d'une amende de 1,000 livres tournois les _vendries
-de poupées ou filleries_; là, on frappait de confiscation les biens
-meubles et immeubles des condamnés. Tantôt la maquerelle était coiffée
-d'une mitre ou bonnet conique en papier jaune ou vert; tantôt on lui
-mettait sur la tête un chapeau de paille, pour indiquer que son corps
-attendait toujours un acheteur; tantôt on la marquait de la lettre
-M ou de la lettre P, soit au front, soit au bras, soit aux fesses;
-on promenait la condamnée sur un âne galeux, sur un tombereau, sur
-une charrette, sur une claie; on la fustigeait avec des verges, avec
-des lanières de cuir, avec des cordes à noeuds, avec des baguettes.
-Ce supplice, quel qu'il fût, était une fête pour la population, qui
-y prenait part en accompagnant de ses huées et de ses insultes la
-malheureuse qu'on lui livrait comme un jouet. «C'est surtout dans la
-répression de ces sortes de délits, dit Sabatier dans son _Histoire
-de la législation sur les femmes publiques et les lieux de débauche_,
-que nos pères s'attachèrent à déployer une rigueur infamante et des
-châtiments dont le mode blessait et les principes de l'humanité, et la
-décence qu'on se proposait de venger.» Mais le peuple était avide de
-voir la course des adultères et d'y jouer son rôle en poursuivant et en
-battant les coupables; quelquefois il se passait de la sentence du juge
-pour faire courir tout nus ceux qu'il avait surpris en flagrant délit,
-et qu'il regardait comme appartenant à sa justice. Aussi, dans la
-plupart des priviléges que les communes obtenaient de leurs seigneurs,
-elles avaient soin de faire confirmer le droit qu'elles s'attribuaient
-de punir les adultères, et il fallut que les seigneurs et les rois de
-France eux-mêmes restreignissent ce droit à certains cas particuliers,
-en laissant toujours aux délinquants la faculté de se racheter au
-moyen d'une amende. Dans les priviléges de la ville d'Aiguesmortes,
-reconnus par le roi Jean en 1350, la course des adultères fut admise
-en principe, mais les coupables pouvaient la compenser par le payement
-d'une contribution que fixait le magistrat. Si cette course avait lieu,
-les deux coureurs n'étaient pas fustigés; et la femme, quoique nue, à
-l'instar de son complice, devait couvrir son sexe: _Sine fustigatione
-currant nudi, copertis pudendis mulierum_; dit l'ordonnance du roi
-Jean, qui, par le même sentiment de pudeur, défendait de mettre en
-prison les hommes avec les femmes. (Voy. les _Ordonn. des rois de
-France_, t. Ier.) Il arrivait souvent que la populace d'une ville,
-impatiente de se donner le spectacle d'une course aussi peu décente,
-accusait d'adultère les couples d'amants qu'elle avait trouvés à
-l'écart, et taxait de flagrant délit une simple conversation amoureuse.
-Il était donc nécessaire que la loi expliquât clairement ce que c'était
-que le flagrant délit qui entraînait la pénalité de l'adultère. Un
-malentendu n'était plus possible en face des détails minutieux que
-présente à cet égard le code des coutumes, libertés et franchises
-accordées par les comtes de Toulouse aux habitants de Moncuc, et
-confirmées très-sérieusement par Louis XI dans ses lettres patentes du
-30 novembre 1465: «Si omne mollierat era trobat per bayle ab femyna
-maridada en adultero tug sols nut e nuda en leg, o en autra loc
-sospechos, l'omme sobre la femyna, baychadas los bragas, o ce isera
-nut, o, sinon portara, la femyna nuda o sas vestimendas levadas tro a
-l'enbouilh.....»
-
-La Normandie fut, à toutes les époques, aussi avancée que Paris en fait
-de Prostitution. Nous avons parlé de ce mauvais lieu que possédait
-la ville de Rouen, dans la seconde moitié du douzième siècle, et que
-le duc de Normandie, Henri II, roi d'Angleterre, avait placé sous
-la surveillance spéciale d'un de ses officiers, nommé Balderic. Ce
-personnage portait le titre de gardien de toutes les femmes publiques
-exerçant à Rouen (_Custos meretricum publice venalium in lupanar
-de Roth_), et il réunissait à ce titre bizarre celui de maréchal du
-roi-duc, pendant son séjour à Rouen, avec les fonctions de garde de
-la porte de la prison du château, valant 2 sous de gages par jour, la
-perception du droit de glandée dans les bois voisins, etc. (Glossaire
-de Ducange, au mot PANAGATOR.)
-
-Ce mauvais lieu, qui existait à Rouen dès le temps des premiers ducs
-de Normandie, et qui tenait sans doute ses priviléges de Guillaume
-le Conquérant, fut probablement le théâtre des prédications de Robert
-d'Arbrissel. On sait que le pieux fondateur de l'ordre de Fontevrault
-s'en allait, pieds nus, sur les places publiques et dans les
-carrefours, pour amener les pécheresses au repentir et à la pénitence
-(_ut fornicarias ac peccatrices ad medicamentum poenitentiæ posset
-adducere_). «Un jour qu'il était venu à Rouen, raconte la Chronique,
-il entra dans le lupanar et s'assit au foyer pour se chauffer les
-pieds. Les courtisanes l'entourent, croyant qu'il était entré pour
-commettre le péché (_fornicandi causâ_); lui, il prêche les paroles
-de vie et promet la miséricorde du Christ. Alors, celle des ribaudes
-qui commandait aux autres lui dit: «Qui es-tu, toi qui tiens de tels
-discours? Sache que voilà vingt ans que je suis entrée dans cette
-maison pour y servir au péché (_ad perpetranda scelera_), et qu'il n'y
-est jamais venu personne qui parlât de Dieu et de sa miséricorde. Si
-pourtant je savais que ces choses fussent vraies...» A l'instant, il
-les fit sortir de la ville et les conduisit, plein de joie, au désert:
-là, leur ayant fait faire pénitence, il les fit passer du démon au
-Christ.»
-
-L'abbaye de Fontevrault, que le pieux Robert avait fondée pour y
-recueillir de préférence les femmes perdues, ne le mit pas à l'abri
-des tentations du diable et des calomnies du siècle. Il se soumit,
-dit-on, à d'étranges épreuves pour vaincre la chair, cette chair qui
-le torturait et l'enchaînait aux vanités du monde. On l'accusait de
-partager le lit de ses religieuses et de s'échauffer à leur contact,
-pour avoir ensuite la gloire de dompter ses sens. L'abbé de Vendôme,
-Geoffroy, lui écrivit une lettre de reproches à ce sujet: _Feminarum
-quasdam, ut dicitur, nimis familiariter tecum habitare permittis, et
-cum ipsis etiam et inter ipsas noctu frequenter cubare non erubescis.
-Hoc si modo agis vel aliquando egisti, novum et inauditum sed
-infructuosum martyrii genus invenisti_. Robert se vantait de n'avoir
-jamais succombé à ce martyre d'un nouveau genre; et, dans une lettre
-de Marbode, évêque de Rennes, publiée par J. de la Mainferme dans son
-_Clipeus ordinis nascentis Fonterbaldensis_, il est dit positivement
-que la plupart des religieuses de Fontevrault devinrent grosses des
-oeuvres de leur abbé: _Taceo de juventis, quas sine examine religionem
-professas, mutata veste, per diversas cellulas protinus inclusisti.
-Hujus igitur facti temeritatem miserabilis exitus probat: aliæ
-enim, urgente partu, fractis ergastulis, elapserunt, aliæ in ipsis
-ergastulis pepererunt_. On voit, par ce curieux passage, que la maison
-du bienheureux Robert ne se distinguait d'un mauvais lieu que par la
-scandaleuse fécondité de ses habitantes.
-
-Chaque ville de la Normandie avait aussi son lupanar, sinon un
-garde-noble des femmes amoureuses, et l'on peut dire, avec apparence de
-raison, que les _maquereaux_ et les _maquerelles_ qui figurent dans les
-anciennes Coutumes normandes furent baptisés de ce sobriquet au bord
-de la Manche. Nous ne voyons pas cependant que les ducs de Normandie se
-soient montrés aussi favorables à la Prostitution légale, que Guillaume
-IX, duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, qui avait établi ou voulait
-établir à Niort une maison de débauche sur le plan des monastères
-de femmes. Guillaume de Malmesbury (voy. le recueil des _Hist.
-des Gaules_, t. XIII, p. 20) a consigné ce fait singulier dans sa
-Chronique, et il ajoute qu'après avoir construit l'édifice destiné à ce
-monastère lubrique, le duc se proposait d'en confier l'administration
-aux plus fameuses prostituées de ses États: _Apud Niort habitacula
-quædam quasi monasteriola construens, abbatiam pellicum ibi positurum
-delirabat, nuncupatus illam et illam quacumque femosioris prostibuli
-essent, abbatissam et priorem, cæteras vero officiales instituturum
-cantitans_. Ce duc d'Aquitaine, qui fut un galant troubadour et un
-libertin effréné, aurait été déterminé par des raisons de police,
-dit M. Weiss dans la _Biographie universelle_, à former un pareil
-établissement, qui eut depuis son analogue dans plusieurs villes de
-France, d'Italie et d'Espagne. On ne sait si ce fut pour s'expliquer
-sur ce fait que le pape Calixte II cita Guillaume au concile de Reims,
-en 1129. Quoi qu'il en soit, le duc ne se dérangea pas et continua de
-chanter l'amour, en donnant à ses sujets l'exemple d'une joyeuse vie.
-
-Les femmes de plaisir normandes, poitevines et angevines avaient
-beaucoup fait, sans doute, pour mériter leur renommée; celles d'Angers
-l'emportaient sur toutes, comme le prouve ce dicton proverbial
-qui avait cours au quinzième siècle: «Angers, basse ville et hauts
-clochers, riches putains, pauvres écoliers.» Le bas peuple de l'Anjou
-avait lui-même composé son blason: _Angevin, sac à vin; Angevine, sac à
-...._ (Le _Livre des Proverbes français_, par le Roux de Linci, t. Ier,
-p. 203.)
-
-Le voisinage de l'Anjou et du Poitou n'avait pas réussi à pervertir
-la chaste Bretagne, où la Prostitution n'eut jamais qu'une existence
-cachée, timide, que le hasard révélait parfois aux bonnes âmes
-bretonnes. Ainsi, vers la fin du quatorzième siècle, dans l'enquête
-ouverte pour la canonisation de Charles de Blois, un témoin, nommé Jean
-du Fournet, homme d'armes de la paroisse de Saint-Josse, au diocèse
-de Dol, raconta aux commissaires ecclésiastiques comment le saint
-duc avait converti une pécheresse. Le jour du jeudi saint de l'année
-1357, Charles de Blois se rendant de la ville de Dinan au château
-de Léon, accompagné d'Alain du Tenou son argentier, de Godefroi de
-Ponblanc son maître d'hôtel, du chevalier Guillaume le Bardi et de
-quelques gens d'armes, aperçut une femme assise au bord du chemin;
-il lui demanda ce qu'elle faisait là, et celle-ci, s'étant levée,
-répondit qu'elle gagnait son pain à la sueur de son corps (_quod panem
-suum isto modo, per publicationem sui corporis, lucrabatur_). Le duc,
-prenant à part son argentier, lui ordonna de s'approcher de cette
-femme et de l'interroger sur le genre de métier qu'elle exerçait, car
-le bon seigneur n'avait pas compris la réponse de la pauvre créature,
-qui avoua tristement qu'elle était au service de l'impureté publique
-(_quod erat mulier publica_), et que la misère l'avait obligée à faire
-ce vilain métier. Le duc, entendant cela, dit à cette malheureuse
-qu'elle devrait au moins s'abstenir de pécher de la sorte pendant la
-semaine sainte. Elle répliqua que si elle avait vingt sous, elle s'en
-abstiendrait bien jusqu'à la fin du mois. Charles de Blois mit la main
-à sa bourse, qui n'était pas trop garnie (_modicam bursam suam_),
-et en tira 40 sous, qu'il offrit à cette femme. Elle promit, en les
-recevant, de rester vingt jours sans commettre le péché de fornication.
-Godefroi de Ponblanc voulait qu'elle s'engageât, par serment, à
-cette pénitence, de quarante jours; mais le duc ne permit pas qu'elle
-s'exposât à un parjure, et il la quitta en l'exhortant à persévérer
-dans la bonne voie. Cette prostituée, qui se nommait Jehanne du Pont,
-tint sa promesse et n'oublia pas les conseils de Charles de Blois. Elle
-renonça pour toujours à la vie dissolue, et, avec ses 40 sous, qui
-lui faisaient une petite dot, elle épousa un garçon du pays, fils de
-Mathieu Ronce de Pludilhan, et ne retomba plus dans le péché. (_Hist.
-de Bretagne_, par Lobineau, t. II, p. 551.) On peut induire, de cette
-aventure, que Jehanne du Pont, comme _femme de champs et de haies_, ne
-gagnait pas plus d'un ou deux sous par jour en attendant les chalands
-sur le bord du chemin ainsi que les prostituées étrangères dans la
-Judée et telles que nous les représentent les saintes Écritures.
-
-Les provinces occidentales, où les moeurs franques s'étaient conservées
-dans toute leur impureté, furent de tout temps le théâtre des plus
-grands débordements de la Prostitution. Il y avait en Lorraine et en
-Alsace comme ailleurs des coutumes et des ordonnances qui punissaient
-les excès de la débauche, surtout quand elle portait atteinte à la
-considération du clergé, qui s'y livrait avec emportement; mais,
-dans chaque ville, l'impudicité publique trouva des institutions
-protectrices, s'il est permis d'employer cette expression pour
-caractériser l'organisation du vice au point de vue de la police
-édilitaire. M. Rabutaux, après avoir décrit l'état de la Prostitution
-dans les climats du midi, «où nous voyons, dit-il, sans étonnement,
-des passions fougueuses produire leur naturelle conséquence,» s'étonne
-de ne pas rencontrer des moeurs plus sévères dans les pays du nord:
-«Si nous portons notre attention, ajoute-t-il, sur des pays qu'un
-ciel moins brûlant semblait disposer à une conduite plus grave, nous
-y retrouvons les mêmes excès, empreints peut-être d'un caractère plus
-grossier.» L'explication de ce fait doit ressortir, à notre avis, d'une
-cause historique et de certaines conditions d'économie politique.
-La population austrasienne, d'une part, avait gardé ses habitudes
-de luxure féroce, et, d'autre part, la législation nationale n'avait
-rien fait pour dompter ces appétits brutaux, que l'abus des boissons
-fermentées, de la bière ou _cervoise_, de l'hydromel et des vins du
-Rhin, exaltait jusqu'au délire. La Prostitution est donc admise comme
-loi de nécessité, pour sauvegarder l'honneur des femmes mariées,
-qui, malgré cela, ne se préservaient pas toujours des outrages et des
-attentats de la sensualité masculine. Le législateur ne recherche et
-ne condamne que les méfaits qui découlent de cette source impure. Ainsi
-le maquerellage est châtié plus rigoureusement que le viol; mais toute
-fille et toute femme n'en a pas moins le droit de se vendre elle-même,
-en se soumettant toutefois à diverses formalités de police municipale.
-La loi n'était sévère contre elles, que dans le cas où elles se
-prostituaient aux gens d'église. Charles III, duc de Lorraine, résume
-l'ancienne jurisprudence dans son ordonnance du 12 janvier 1583, qui
-condamne au fouet «les femmes et filles notoirement notées et diffamées
-de paillardise, qui hantent les maisons des gens d'église, et chez
-lesquelles ils se retirent pour en abuser.» Quant aux règlements de
-la Prostitution légale, ils ne différaient guère, quoique plus larges
-et moins austères, de ceux que des raisons d'utilité, de morale et de
-prudence, avaient fait adopter dans les grandes villes du midi. Les
-femmes de mauvaise vie se trouvaient comme retranchées de la société;
-elles habitaient des quartiers et des rues infâmes; elles ne pouvaient
-vaquer ailleurs à leur ignoble métier; elles portaient un costume
-spécial ou une marque distinctive à l'instar des Juifs; elles payaient
-une redevance au fisc; elles se gouvernaient entre elles d'après les
-statuts d'une association régulière, analogue à celles des corps de
-métier.
-
-A Strasbourg, des ordonnances municipales de 1409 et 1430 constatent
-que les femmes publiques étaient reléguées dans les rues Bieckergass,
-Klappergass, Greibengass, et derrière les murs de la ville, où ces
-sortes de femmes avaient demeuré de tout temps, disent les ordonnances,
-qui furent renouvelées plusieurs fois dans le cours du quinzième
-siècle. (Voy. dans les _Mém. de l'Institut, Sciences morales et
-politiques_, les Observations de M. Koch sur l'origine de la maladie
-vénérienne et sur son introduction en Alsace et à Strasbourg.) On
-conserve, en effet, dans les archives de cette ville, les règlements
-et statuts accordés, le 24 mars 1455, par le magistrat de Strasbourg,
-à la communauté des filles établies dans la rue et maison dites
-_Picken-gaff_. Ces règlements, composés de treize articles, renferment
-les mesures de police auxquelles étaient soumis les lieux de débauche.
-(_Dict. des sciences médicales_, t. XLV, art. PROSTITUTION.) Ces
-mauvais lieux se multiplièrent tellement, que, vers la fin du
-quinzième siècle, les officiers publics chargés de les surveiller et
-d'y recueillir l'impôt lustral, en comptaient plus de cinquante-sept
-dans six rues différentes; en outre, la seule rue dite Undengassen
-renfermait dix-neuf de ces maisons de paillardise; il y en avait
-_une foule_ dans la petite rue vis-à-vis du Kettener, et plusieurs
-derrière la maison appelée _Schnabelburg_. Koch a eu sous les yeux le
-rapport de police qui prouve que la Prostitution légale comptait une
-centaine de _bordiaux_ dans la ville archiépiscopale de Strasbourg.
-Les entrepreneurs de ces harems ouverts à la lubricité alsacienne
-envoyaient leurs agents et leurs courtiers jusque dans les pays
-étrangers pour y faire provision de belles jeunes filles, qui louaient
-leur corps par contrat, et qui, une fois prisonnières dans les clapiers
-(_klapper_) de Strasbourg, se voyaient réduites à une condition pire
-que l'esclavage. Enfin, vers le commencement du seizième siècle, les
-maisons publiques ne suffisaient plus pour contenir toutes les femmes
-de vie dissolue, qui affluaient de tous côtés, et qui, n'ayant pas de
-gîte, envahirent les clochers de la cathédrale et des autres églises.
-«Pour ce qui est des _hirondelles_ ou ribaudes de la cathédrale, dit
-une ordonnance de 1521, le magistrat arrête qu'on les laissera encore
-quinze jours; après quoi, on leur fera prêter serment d'abandonner la
-cathédrale et autres églises et lieux saints. Il sera nommément enjoint
-à celles qui voudront persister dans le libertinage de se retirer
-au Rieberg (hors la ville, près de la porte des Bouchers) et dans
-d'autres lieux qui leur seront assignés.» Quinze ans plus tard, grâce
-au protestantisme, qui, selon la remarquable expression dont se sert M.
-Rabutaux, «rendit quelque dignité à la vie privée,» il n'y avait plus
-dans tout Strasbourg que deux maisons de Prostitution. A cette époque,
-les femmes débauchées portaient encore l'_enseigne_ que le magistrat
-de Strasbourg leur avait imposée en 1388: c'était un haut _bonnet_
-conique, noir et blanc, posé par-dessus leur voile; c'était, à la
-couleur près, ce _hennin_ qu'Isabeau de Bavière introduisit à la cour
-de France, au grand scandale des _prudes femmes_. (Voy. les _Observat._
-de M. Koch, citées déjà.)
-
-La Prostitution ne régnait pas avec moins de fureur dans le pays
-Messin qu'en Alsace, et, à Metz comme à Strasbourg, les moines et les
-ecclésiastiques se mêlaient à ses désordres les plus scandaleux. Dans
-un _atour_ ou ordonnance des magistrats, de l'année 1332, défense est
-faite aux gens d'église «d'aller de nuc et de jor, en place commune,
-en nosses, en danses et en autres leus qui ne sont mie à dire.» Cet
-_atour_ constate «la grant dissolucion qui estoit en moines de Gorze,
-de Saint-Arnoul, de Saint-Clément, de Saint-Martin, devant Mès, etc.,»
-lesquels couraient les rues pendant la nuit, brisaient les portes
-des maisons, fréquentaient les tavernes et les lieux infâmes. Cet
-état de choses ne fit qu'empirer vers la fin du seizième siècle, et
-le chroniqueur Philippe de Vigneulles attribue ces monstrueux excès
-à l'affluence des gens de guerre que la ville avait pris à sa solde:
-«On ne voyoit par les rues, que ribaudes, dit-il, et pource que les
-choses estoient si fort diffamées,» on fit des _huchements_ sévères
-(proclamations), sur la pierre _Bordelesse_, en présence de tous
-les _Treze_ (magistrats de la ville). Cette pierre Bordelesse devait
-être le pilori ou la _justice_ de Metz. Un de ces _huchements_, en
-date du 6 juillet 1493, est rapporté dans la Chronique inédite de
-Philippe de Vigneulles: «Que touttes femmes mariées, estant arrière
-de leurs mairits, et les filles qui se pourveoient mal, allaissent aux
-bordeaulx, comme en Anglemur (cul-de-sac voisin des murs de la ville),
-et en les aultres rues accoustumées où telles femmes et filles doibvent
-demeurer au bas Mets, si elles ne se voulloient retireir et vivre comme
-femmes de bien emprès de leurs mairits. Et que nulz manans de Mets ne
-les soustenissent et ne leur louaissent maisons en bonnes rues, sus
-peine de quarante sols d'amende. Et que lesdites femmes et filles ne se
-trouvaissent en nulles festes, ne à nulles danses, aux nopces ne aux
-festes, qui se feroient aval la cité, et que nulz ne les menaissent
-danser, sur la somme de dix solz d'amende.»
-
-Metz avait plusieurs rues affectées, depuis une époque très-reculée,
-à la demeure des femmes dissolues, et celles de ces rues qui n'ont
-pas disparu avec la vieille ville gardent toujours leur destination
-primitive. Près du cul-de-sac d'Anglemur, qui était le principal
-foyer de la débauche urbaine, se trouvait la rue des _Bordaux_ ou
-du _Bordel_, qui a été fermée, et qui aboutissait autrefois à la
-muraille d'enceinte, parallèlement avec la rue Stancul. Celle-ci,
-qui monte sur le versant oriental de la colline Sainte-Croix, où
-était situé le palais des rois d'Austrasie, est étroite, sombre et
-puante, comme toutes les rues de son espèce. Les femmes de mauvaise
-vie s'engageaient, moyennant certaine pension fixée par contrat, à
-servir corporellement dans les maisons de tolérance, que des ribaudes
-tenaient à bail et à ferme sous la _mainburnie_ des magistrats. Ainsi,
-toute fille non mariée qui causait esclandre par ses moeurs dépravées,
-était menée honteusement au _bourdel_, et livrée aux ribaudes, qui
-trafiquaient de son corps, si on ne leur payait une bonne rançon,
-supérieure à la somme qu'elles croyaient pouvoir retirer de cette
-nouvelle marchandise. Philippe de Vigneulles raconte, à ce sujet,
-une touchante histoire qu'il date de 1491: Une _garse_, allant à la
-cathédrale le jour des Rameaux, rencontra son _ami par amour_, qui
-la prit avec lui et l'emmena en son logis, au lieu de l'accompagner
-à la messe. La chose fut sue, et les magistrats mandèrent à leur
-tribunal l'auteur de ce scandale: on le condamna seulement à 40 sous
-d'amende; mais la fille, qu'on jugea _remplie de malvaise voulenté_,
-fut enfermée dans une maison de débauche. «Son ami s'en alla après,
-dit le naïf chroniqueur, et la racheta des mains des ribaudes, en
-payant quinze solz, et la ramena en son hostel, et vendist tous ses
-biens, et s'en alla demourer dehors.» Un autre chroniqueur, le doyen
-de Saint-Thiébaut, nous fournit un renseignement précis sur le salaire
-de la Prostitution, dans un temps, il est vrai, où l'abondance des
-femmes communes ne faisait pas compensation à la disette du blé. En
-1420 on avait quatre femmes pour un oeuf, dit M. Émile Bégin (_Histoire
-des sciences dans le pays Messin_, p. 311) d'après l'autorité de ce
-chroniqueur: «car un oeuf coustoit un gros, et une femme quatre deniers;
-encores les a-on meilleur marchié.» Le maquerellage ne formait pas
-néanmoins un commerce peu lucratif, et malgré les dangers d'un jugement
-criminel, malgré le fréquent exemple des châtiments infligés aux
-_maquerelles_, il ne manquait pas de honteuses femmes qui vivaient du
-trafic de leurs propres enfants. «Eut une femme les oreilles coupées,
-rapporte Philippe de Vigneulles (sous l'année 1480), pour tant qu'elle
-avoit fait beaucoup de larrecins, et qu'elle avoit aussy mené une
-jeune fille qu'elle avoit, qui estoit sa fille, au bourdel et mis à
-honte.» Un siècle plus tard, pour le même fait, elle eût subi la peine
-capitale.
-
-L'histoire particulière de toutes les villes de la Lorraine et de
-l'Alsace nous offre une multitude de faits analogues qui démontrent
-l'unité de la jurisprudence en matière de Prostitution. Nous consignons
-seulement ici deux singularités relatives aux villes de Saint-Dié et
-de Montbéliard. Dans cette dernière ville, un _ribaud_, qui parcourait
-la ville en habits de femme (1539), fut «appréhendé au corps, mis ès
-mains du maître de la haute justice, pour estre placé sur une eschelle,
-avec deux quenouilles ès costés, puis fouetté et chassé à toujours
-des terres du seigneur de Montbéliard.» Il est probable que ce ribaud
-faisait un assez détestable usage de son déguisement féminin. Nous
-avons vu qu'on arrêtait aussi à Paris les ribaudes qui descendaient en
-habits d'homme dans la rue; mais, ordinairement, on se contentait de
-confisquer ces habits qui n'appartenaient pas à leur sexe. A Saint-Dié,
-les femmes de mauvaise vie, qui habitaient les rues Destord et
-Nozeville, pouvaient se vanter d'être d'un tempérament très-prolifique,
-puisque quatre villages voisins: Pierpont, Sainte-Hélène, Bult et
-Padoux, appelés les _villes mâleuses_, avaient été peuplés par leurs
-enfants mâles, qui s'y mariaient, et qui devenaient sujets du chapitre
-de la cathédrale de Saint-Dié, de même que les impurs habitants de
-la basse rue de Destord et de Nozeville. (Voy. dans les _Arrêts de
-la Chambre royale de Metz_, un dénombrement fourni à la Chambre le 7
-janvier 1681.)
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI.
-
- SOMMAIRE. --Influence des moeurs et des usages de l'Italie sur la
- Provence et le Languedoc au moyen âge. --La _Grant-Abbaye_ de
- la rue de Comenge, à Toulouse. --_Enseigne_ des pensionnaires
- de la _Grant-Abbaye_. --Le quartier des Croses. --La maison du
- _Châtel-Vert_. --Vicissitudes de la Prostitution légale à Toulouse
- jusqu'à la fin du seizième siècle. --_Hospice_ de la Prostitution
- légale à Montpellier. --Les entrepreneurs du _Bourdeau_ de
- Montpellier. --Clare Panais. --Guillaume de la Croix et les deux
- fils de Clare Panais. --La _maison_ de Paullet Dandréa. --Le
- _bourdeou_ privilégié d'Avignon. --_Statuts_ de Jeanne de Naples.
- --De la Prostitution à Avignon antérieurement aux statuts de 1347.
- --Etc., etc.
-
-
-Il y a trois villes de France dans chacune desquelles l'histoire de la
-Prostitution légale peut constater l'existence d'un lieu de débauche
-établi en vertu d'un privilége royal et affermé au profit de la cité.
-Ces trois villes sont: Avignon, Toulouse et Montpellier; où l'on
-trouve, dans l'intérêt des bonnes moeurs, l'institution d'une _abbaye_
-obscène, que l'autorité municipale administrait comme un établissement
-d'utilité publique. Nous croyons que les annales de ces trois
-établissements méritent d'être écrites et rapprochées dans le même
-chapitre, pour faire comprendre l'influence des moeurs et des usages de
-l'Italie sur la Provence et le Languedoc au moyen âge.
-
-«De toute ancienneté, dit une ordonnance de Louis XI que nous
-avons déjà citée, est de coustume en notre pays de Languedoc et
-espéciallement ès bonnes villes dudit pays, estre establie une
-maison et demourance, au dehors des ditesvilles, pour l'habitation
-et résidence des filles communes.» En effet, à Toulouse, du temps de
-ses premiers comtes, une maison de débauche avait été ouverte aux
-frais de la ville, qui en tirait un gros revenu, et qui assurait
-par là le repos des femmes honnêtes: cette _abbaye_ était située
-dans la rue de Comenge. L'hérésie des Cathares, ou Albigeois, qui
-ne pouvaient avoir de commerce charnel avec aucune femme, contribua
-probablement à faire déchoir pour un temps le règne de la Prostitution
-à Toulouse, et, pour employer la belle expression dont se sert M.
-Mignet en analysant la doctrine de ces austères hérétiques (_Journal
-des Savants_, mai 1852), «le dieu de la matière qui dominait sur les
-régions ténébreuses des corps souillés» fut impuissant à défendre
-son temple. Une ordonnance des capitouls, de l'an 1201, purifia
-la rue de Comenge, et transféra dans le faubourg Saint-Cyprien
-l'établissement impur qui la déshonorait. Ce mauvais lieu autorisé
-sembla encore trop voisin du coeur de la ville; et on le transféra
-plus tard hors des murs, près de la porte et dans le quartier
-des Croses (voy. les _Mém. de l'hist. du Languedoc_, de Catel, et
-l'_Hist. de Toulouse_, par Lafaille). Si l'on eût fermé les portes
-de cette maison publique, qu'on appelait la _Grant-Abbaye_ et qui
-renfermait non-seulement les ribaudes de la ville, mais encore celles
-qu'amenait à Toulouse le caprice de leur métier vagabond, les écoliers
-de l'Université et les débauchés ou _goliards_ du pays se fussent
-révoltés pour maintenir ce qu'ils nommaient leurs antiques priviléges.
-La Ville et l'Université avaient donc d'intelligence fait les frais
-d'installation des _fillas communes_, et partageaient, _bono jure et
-justo titulo_, comme propriétaires, les profits de l'exploitation
-impudique. Les prostituées, qui logeaient à demeure ou de passage
-dans la Grant-Abbaye, étaient astreintes à porter un chaperon blanc
-avec des cordons blancs, pour _enseigne_ de leur honteuse profession.
-Elles ne se soumettaient qu'avec peine à ce règlement somptuaire,
-qui les empêchait de _se vêtir et assegneir à leur plaisir_: car ce
-chaperon, de couleur éclatante, refusait de s'associer avec d'autres
-couleurs à la mode et gênait toujours, dans les questions de toilette,
-la communauté impure de la Grant-Abbaye. Les magistrats cependant
-se montraient inflexibles observateurs des anciennes ordonnances, et
-punissaient rigoureusement toute contravention à la règle des chaperons
-et cordons blancs.
-
-Au mois de décembre 1389, le roi Charles VI, visitant les bonnes
-villes de son royaume, fit son entrée triomphante dans la capitale du
-Languedoc, où il fut reçu avec pompe et où il résida quelques jours.
-La population tout entière avait pris part aux fêtes de cette entrée,
-et les recluses de la Grant-Abbaye étaient allées à la rencontre
-du roi, avec des présents de confitures, de vins et de fleurs, pour
-lui présenter une supplique; elles lui demandaient, en don de joyeux
-avénement, de les délivrer des _injures_, _vitupères_ et _dommages_
-que leur attiraient souvent les chaperons blancs et les cordons blancs
-qu'une vieille ordonnance attribuait à leur confrérie. Il paraîtrait
-que le cri: _Au chaperon blanc!_... dans les rues de Toulouse
-faisait sortir des maisons et des boutiques une foule d'enfants qui
-poursuivaient avec des huées la malencontreuse coiffure, en lui jetant
-de la boue et des pierres. Les femmes de la Grant-Abbaye se plaignaient
-de ce que les ordonnances _sur leurs robes et autres vestures_ avaient
-été faites par les capitouls, sans la _grâce et licence_ du roi; elles
-conjuraient donc ce prince de les mettre hors d'une telle servitude.
-L'affaire fut portée devant le conseil des requêtes et débattue en
-présence de l'évêque de Noyon, du vicomte de Melun et de messires
-Enguerrand Deudin et Jean d'Estouteville. Charles VI, qui n'était pas
-encore en démence, prit un intérêt tout paternel à la _supplication
-des filles de joie du Bourdel de la ville de Toulouse_, et, selon
-les termes de l'ordonnance qu'il rendit en cette occasion, «désirans
-à chascun faire grâces et tenir en franchise et liberté les habitans
-conversans et demeurans en son royaume,» il octroya aux suppliantes
-«que doresnavant elles et leurs successeurs en ladite Abbaye portent
-et puissent porter et vestir telles robes et chaperons et de telles
-couleurs comme elles vouldront tenir et porter, parmi ce qu'elles
-seront tenues de porter, entour l'un de leurs bras, une ensaigne
-ou différence d'un jarretier ou lisière de drap, d'autre couleur
-que la robe qu'ils auront vestue ou vestiront, sans ce qu'elles en
-soient ou puissent estre traitiées ne approchiées pour ce en aucune
-amende; nonobstant les ordonnances ou deffenses dessusdictes ne autres
-quelconques.» Les sénéchal et viguier de Toulouse et tous autres
-justiciers et officiers étaient chargés, en conséquence, de protéger à
-l'avenir les dames de l'Abbaye et de les faire jouir _paisiblement_ et
-_perpétuellement_ de l'octroi de cette grâce, sans les molester et sans
-souffrir qu'elles fussent molestées au sujet de leur habillement (voy.
-les _Ordonn. des rois de France_, t. VII, p. 327).
-
-Les filles de la Grant-Abbaye eurent lieu de se repentir d'avoir été
-exceptées, par grâce spéciale du roi, de la servitude des chaperons
-et cordons blancs. La population de Toulouse s'indigna de ce que
-ces créatures s'étaient permis de quitter leur _enseigne_, en vertu
-de l'ordonnance du mois de décembre 1389, et ce fut un mot d'ordre
-général d'injurier et de maltraiter toutes celles qui se montreraient
-par la ville sans chaperons et cordons blancs. Le sénéchal et viguier
-de Toulouse ferma les yeux sur les avanies qu'on leur faisait subir
-journellement, et les justiciers et officiers royaux refusèrent de
-recevoir leurs plaintes. Ne pouvant obtenir justice et protection, les
-ribaudes, plutôt que de renoncer au bénéfice de l'ordonnance qui les
-affranchissait d'une servitude infamante, se tinrent renfermées dans
-leur asile (_hospitium_) et ne s'exposèrent plus à paraître en public
-avec la simple jarretière ou lisière de drap d'autre couleur que leur
-robe; mais elles ne se firent pas oublier de leurs persécuteurs, qui
-venaient les tourmenter jusque dans la Grant-Abbaye. Ces persécutions
-éloignèrent successivement les habitués du lieu, lesquels procuraient à
-la ville un revenu considérable (_commodum magnum_), qui était consacré
-à des dépenses d'utilité publique. Ce revenu baissa continuellement; et
-le trésorier du Capitole, qui le percevait chaque année sur les femmes
-communes et sur leurs fermiers (_arrendatoribus_), alla se plaindre
-aux capitouls, qui s'émurent de la perte d'une recette si facile
-et si sûre. On fit une enquête, et l'on apprit que les habitantes
-de l'Abbaye n'étaient plus en sûreté chez elles; que des bandes de
-mauvais garçons et de libertins (_ribaldi, lenones et malevoli_)
-venaient jour et nuit fondre sur le couvent impur, et y commettaient
-des désordres inouïs; que ces méchants, qui ne craignaient ni Dieu,
-ni justice, et qui semblaient inspirés du malin esprit (_non verentes
-Deum, neque justitiam, cum sint imbuti maligno spiritu_), brisaient
-les portes, pénétraient dans l'intérieur de la maison, et, pour
-atteindre les malheureuses qui se barricadaient dans leurs chambres,
-démolissaient la muraille ou perçaient la toiture; ensuite, ils
-maltraitaient, frappaient et outrageaient de la manière la plus atroce
-(_vituperose et atrociter_) les pauvres victimes de leur furieuse et
-cruelle lubricité. Celles-ci, pour échapper à ces oppressions, à ces
-violences, à ces injures, s'enfuyaient avec leurs servantes et leurs
-domestiques (_familiares_), et la Grant-Abbaye n'était plus qu'une
-ruine abandonnée. Les capitouls essayaient inutilement de porter remède
-au mal et de ramener les fugitives au bercail, en leur promettant appui
-et protection; l'habitude était prise, et, malgré les injonctions
-des capitouls, malgré les efforts de la garde urbaine, le siége de
-l'Abbaye recommençait sans cesse avec les mêmes épisodes de violence
-et de scandale. Les capitouls, en désespoir de cause, s'adressèrent
-au roi pour le supplier de venir en aide à leur pouvoir bravé et
-méconnu; Charles VII, qui ne régnait que sur quelques provinces de son
-royaume, parcourait alors le Languedoc pour y réchauffer le zèle de
-ses partisans: il se rendit à Toulouse, il examina dans son conseil la
-requête des capitouls, il se souvint que son père avait octroyé un don
-de joyeux avénement aux filles de joie de Toulouse, et, par lettres
-patentes du 13 février 1425, il menaça de toute sa colère les auteurs
-des excès qui s'étaient reproduits plusieurs fois dans la Grant-Abbaye;
-il enjoignit à ses officiers de protéger cet établissement, qu'il
-prenait sous sa garde spéciale, et il fit planter devant la porte dudit
-lieu des poteaux fleurdelisés (_baculos cum floribus lilii depictos_),
-en signe de protection royale (voy. le _Recueil des Ordonnances des
-rois de France_, t. XIII, p. 75).
-
-Les armes de France imposèrent peu aux perturbateurs, qui renouvelaient
-de temps en temps leurs attaques nocturnes contre l'Abbaye; ils
-se réservaient ainsi l'excuse de n'avoir pas vu les fleurs de lis,
-mais les pauvres pécheresses avaient beau sonner la cloche d'alarme,
-appeler au secours et demander merci, elles se trouvaient heureuses
-d'en être quittes pour un viol. Enfin, elles abandonnèrent tout à
-fait l'Abbaye qui les livrait sans défense à leurs bourreaux; et
-elles rentrèrent dans le quartier des Croses, où elles furent moins
-exposées aux insolences des perturbateurs. Les capitouls virent alors
-s'élever à l'ancien taux les revenus obscènes de la ville, et cette
-grave considération leur fit fermer les yeux sur l'envahissement
-de la débauche publique dans l'enceinte des murailles de Toulouse.
-Les _fillas communes_ restèrent près d'un siècle dans les ruelles
-voisines de la porte des Croses; elles n'émigrèrent qu'en 1525, lorsque
-l'Université s'empara des maisons qu'elles occupaient et y construisit
-des bâtiments à son usage. On les relégua de nouveau hors de la
-cité; et l'on acheta pour elles, aux frais de la ville, une grande
-maison, située hors des murs dans un lieu appelé le Pré-Moutardi,
-appartenant à M. de Saint-Pol, maître des requêtes. Cette maison de
-Prostitution, qui fut surnommée le _Château-Vert_ ou _Châtel-Vert_,
-n'avait plus à redouter les assauts des mauvais garnements et elle
-offrait une retraite paisible à ses pensionnaires, qui travaillaient
-toujours de leur infâme métier pour le compte de la ville; mais des
-règlements sévères régissaient, à cette époque, l'institution du
-Château-Vert. En 1557, la peste s'étant déclarée à Toulouse, ordre
-avait été donné aux femmes amoureuses de demeurer enfermées dans
-leur fort et de n'y admettre personne jusqu'à la cessation du fléau;
-quelques-unes désobéirent à cet ordre de police et furent fouettées
-sur la place du marché, les autres s'enfuirent et passèrent dans des
-villes où la peste n'était pas. Elles reparurent à Toulouse en 1560,
-quand l'amélioration de la santé publique leur rouvrit les portes du
-Château-Vert. Leur retour fut joyeusement fêté, mais les capitouls,
-offensés des railleries que leur valait la direction suprême de ce
-_bourdel_ municipal, sachant aussi qu'on les accusait d'acheter leurs
-robes avec l'impôt du Château-Vert, cédèrent cet impôt aux hôpitaux de
-la ville. Les hôpitaux n'en jouirent que six ans, après lesquels ils
-rendirent à la ville un privilége aussi onéreux: les bénéfices produits
-par l'exploitation du Château-Vert se trouvaient absorbés, et au delà,
-par les charges attachées aux redevances de ce domaine déshonnête; car
-les hôpitaux étaient tenus, en compensation, de recevoir et de soigner
-les malades qui sortaient du Château-Vert. Or, depuis six ans, ces
-malades avaient été plus nombreux que jamais et le traitement vénérien
-coûtait fort cher. Un conseil solennel s'assembla au Capitole; on y
-agita la question qui préoccupait en ce temps-là tous les magistrats
-du royaume: l'abolition radicale de la Prostitution. Les notables de
-la cité assistaient à cette réunion, et ils opinèrent la plupart pour
-la suppression du Château-Vert; mais l'avis de l'abbé de la Casedieu
-l'emporta de concert avec celui du premier président du parlement, qui
-conseillait de remettre cette suppression à un moment plus opportun.
-
-En effet, il n'y avait pas de ville où la Prostitution légale fût
-plus nécessaire qu'à Toulouse: les moeurs y étaient fort relâchées, et
-les passions, sous l'influence du climat, y éprouvaient des besoins
-impérieux qu'il fallait satisfaire dans de certaines limites. C'était
-le seul moyen d'éviter des scandales et d'assurer la sécurité des
-femmes honnêtes. Deux faits récents prouvaient que l'autorité des
-magistrats de la ville ne pouvait exercer trop de surveillance sur
-les filles de joie, que le Château-Vert ne renfermait pas même assez
-strictement. En 1559, on avait trouvé quatre de ces malheureuses dans
-le couvent des Grands-Augustins; elles s'y étaient cachées sous la robe
-monastique et elles servaient aux débauches de toute la communauté.
-Trois de ces faux moines de perdition furent pendus aux trois portes du
-couvent, et un véritable moine, leur principal complice, fut envoyé,
-les fers aux pieds, à son évêque. En 1566, trois autres femmes de
-cette espèce s'étant glissées dans le couvent des Béguines, on les
-pendit sans forme de procès. Le Château-Vert conserva donc encore
-ses attributions et ses franchises jusqu'en 1587. Cette année-là, on
-remit en vigueur les mesures de salubrité que réclamait le règne d'une
-épidémie à Toulouse: le Château-Vert fut évacué et l'on en scella les
-portes; mais les prostituées, en sortant de leur repaire, ne changèrent
-pas leur genre de vie, et en dépit de la peste, qui ne les effrayait
-pas, elles exerçaient en plein champ leur dangereuse industrie. Un des
-capitouls, que la peur de la peste avait forcé de quitter son poste
-et de se réfugier à la campagne, fut témoin des débauches vagabondes
-qui avaient lieu autour de la ville. Lorsque la peste eut cessé et
-que ce capitoul eut repris ses fonctions, il raconta, dans le conseil
-de ville, les honteux spectacles qu'il avait eus sous les yeux dans
-les vignes et dans les champs qui avaient remplacé le Château-Vert.
-On ne songea point à rouvrir ce dernier, et l'on donna la chasse à
-toutes les ribaudes qui avaient mené une vie si désordonnée pendant la
-peste. Elles furent enfermées dans les prisons de la ville, et on les
-attachait à des tombereaux _pour le nettoiement des rues_ (voy. les
-_Annales de la ville de Toulouse_, par Lafaille, t. II, p. 189, 199 et
-280).
-
-Telles furent les vicissitudes de la Prostitution légale à Toulouse
-jusqu'à la fin du seizième siècle. L'histoire des mauvais lieux de
-Montpellier ne remonte pas à une date aussi reculée, du moins les
-documents authentiques qui nous la racontent ne sont pas antérieurs au
-quinzième siècle; mais, à Montpellier comme à Toulouse, nous voyons
-que, suivant l'usage établi de toute ancienneté dans les principales
-villes du Languedoc, la Prostitution légale avait son _hospice_ hors
-des murs de la cité et sous la garde des magistrats, qui percevaient
-un impôt sur les femmes communes et sur leurs fermiers privilégiés. Au
-commencement du quinzième siècle ce privilége malhonnête appartenait
-à un nommé Clare Panais, qui avait établi le centre de ses affaires
-dans une maison située hors des murs de la ville en un lieu appelé
-communément le _Bourdeau_: «C'est là, disent les lettres patentes de
-Charles VIII qui confirment l'ancien privilége de Panais, c'est là
-que les filles communes et publicques ont accoustumé de faire leur
-demourance et y résider de jour et de nuit.» Clare Panais jouissait
-paisiblement de son privilége et s'enrichissait, en payant des droits
-énormes à la ville. Il avait deux fils, Aubert et Guillaume, qu'il
-faisait élever avec beaucoup de soin, et qui devaient être des jeunes
-gens de famille accomplis. Cet excellent père mourut, et les deux
-fils héritèrent du privilége attaché à la maison du Bourdeau. Comme
-ce privilége rapportait beaucoup d'argent, ils ne pensèrent pas à
-s'en dessaisir; mais ils en cédèrent une partie à Guillaume de la
-Croix, changeur, qui était d'une bonne noblesse de Montpellier, et
-qui comptait parmi ses ancêtres le fameux patron des pestiférés,
-saint Roch. Depuis lors, la propriété indivise du Bourdeau demeura
-entre les mains de Guillaume de la Croix et des deux frères Panais,
-qui devinrent changeurs et banquiers, sans cesser d'exploiter la
-ferme de la Prostitution légale à Montpellier. Ils n'en furent pas
-plus déshonorés que le conseil de ville, qui touchait les deniers de
-l'impôt et qui avait la haute direction du Bourdeau. Le mayeur et les
-magistrats qui composaient le conseil voulurent empêcher les femmes
-de mauvaise vie d'entrer dans la ville, même avec l'aiguillette sur
-l'épaule, et, pour leur ôter tout prétexte de fréquenter les étuves
-et les bains publics, où elles exerçaient en cachette leur ignoble
-profession, ils proposèrent aux fermiers de la débauche urbaine de
-faire construire des étuves et des bains dans la maison du Bourdeau.
-Aubert Panais et son frère Guillaume, ainsi que leur associé Guillaume
-de la Croix, consentirent à faire ces _grandes et somptueuses
-dépenses_, qui avaient pour objet de rendre tout à fait sédentaires les
-habitantes du Bourdeau; mais ils profitèrent d'une si belle occasion,
-pour faire renouveler et confirmer l'ancien privilége de cette maison
-de tolérance, en vertu duquel, moyennant la somme de cinq livres
-tournois payée annuellement au roi ou à son lieutenant, «dès lors en
-avant, nulles personnes, de quelque estat ou condicion qu'ils soient
-ou feussent, ne pourroient faire ou faire faire, en la part antique
-de Montpellier, nul bourdeau, cabaret, hostellerie, ne autres estuves,
-pour loger, retraire ne estuver lesdites filles communes, sur peine de
-perdre et confisquer lesdites maisons, bourdeau, cabaret ou estuves.»
-Le conseil de ville, à qui l'on représenta l'_instrument public_ fait
-et passé entre les parties intéressées, approuva de nouveau les clauses
-du contrat, et augmenta les avantages des fermiers du Bourdeau.
-
-Mais ceux-ci furent bientôt troublés dans la jouissance de leur
-privilége: un des associés, Aubert Panais, ayant cédé sa part à
-sa fille Jaquète, qui l'apporta en dot à Jacques Bucelli, qu'elle
-épousa vers 1465, un nommé Paullet Dandréa, habitant la même ville,
-se crut autorisé à poursuivre la déchéance du privilége des Panais.
-Il agissait ainsi _par envie ou autrement_, et il était sans doute
-soutenu par le _recteur_ ou le bailli de la vieille ville. Il commença
-donc par «retirer et accueillir lesdites filles communes en une sienne
-maison située en dedans de la ville en la partie de la Baillie.» Mais
-l'existence d'un lieu de débauche à l'intérieur de la cité était
-une infraction à tous les vieux us du Languedoc, et les habitants
-du voisinage, prêtres et bourgeois, se plaignirent aux consuls et
-protestèrent contre l'audacieuse entreprise de Paullet Dandréa:
-car ils voyaient «la chose estre au grant vitupere et deshonneur
-et très-mauvais exemple des femmes mariées, bourgeoises et autres,
-et de leurs filles et servantes, et mesmement pour les scandales
-et inconvéniens qui s'en pouvoient avenir.» Dandréa tint bon; et,
-probablement avec l'appui secret de certains débauchés qui trouvaient
-leur profit à l'établissement de cette maison centrale, il continua
-d'y tenir une _cour amoureuse_, et il y attira souvent les _dames_ du
-Bourdeau. Mais Guillaume de la Croix et Guillaume Panais étaient riches
-et puissants, le premier surtout; ils sommèrent le gouverneur de la
-ville de faire fermer la maison de Dandréa, ouverte contrairement aux
-ordonnances des rois et au privilége de Clare Panais; ils ne rougirent
-pas de se déclarer propriétaires et entrepreneurs du Bourdeau, en
-portant plainte au roi. Charles VII envoyait justement aux états du
-Languedoc, comme ses commissaires, le sire de Montaigu, sénéchal de
-Limousin, et maîtres Jean Hébert et François Halle, conseillers du
-roi, qui se rendirent à Montpellier, où les états s'assemblèrent
-au mois de décembre 1458. Ces trois personnages furent saisis de
-l'affaire par une requête que Guillaume de la Croix et ses associés
-adressèrent aux états, qui ne dédaignèrent pas de s'en occuper.
-Les commissaires du roi firent comparaître les parties devant eux,
-et, après les avoir entendues en présence du procureur de la ville,
-défendirent à Dandréa, sous peine d'une amende de dix marcs d'argent,
-de loger ni de recevoir dans sa maison aucune femme publique. Le
-procureur de la ville et le sénéchal de Beaucaire furent avertis
-d'avoir l'oeil et la main à l'exécution de cet arrêt, conforme aux
-antiques coutumes de Montpellier. Quant aux héritiers et successeurs
-de Clare Panais, ils furent confirmés dans la jouissance de leur
-privilége moyennant la redevance annuelle de cinq sols tournois au
-profit du roi: «sans qu'aucun puisse doresnavant édiffier ne establir
-autre maison ou lieu publicque pour l'habitation desdites filles
-communes, soit en la Rectorie ou Baillie de la ville ou ailleurs.» Les
-associés, non satisfaits du gain de leur procès, demandèrent au roi
-la confirmation de l'arrêt, en 1469, et cette confirmation leur fut
-accordée moyennant finance. Vingt ans plus tard Guillaume de la Croix
-était devenu conseiller du roi et trésorier de ses guerres, mais il
-n'avait pas renoncé, pour cela, à sa part d'entrepreneur du Bourdeau
-de Montpellier. Comme il ne résidait pas habituellement à Montpellier,
-et que Guillaume Panais ne s'occupait plus guère de l'administration de
-leur propriété indivise, il craignit de voir reparaître la concurrence
-fâcheuse que Dandréa leur avait faite naguère: «Doubtant que aucuns
-leur voulsissent, en la jouissance des choses dessus déclarées,
-donner destourbier et empeschement,» il sollicita de Charles VIII la
-confirmation des lettres patentes qu'il avait obtenues de Louis XI, et
-qui contenaient la teneur des priviléges du Bourdeau de Montpellier.
-Charles VIII s'empressa d'accorder à son _amé et féal conseiller_,
-«pour le bien et interest de la chose publique,» l'ordonnance qui
-maintenait ses droits sur la Prostitution de Montpellier, ainsi que
-ceux de Guillaume Panais et de Jaquète, femme de Jacques Bucelli, tous
-habitants honorables de cette ville.
-
-De même que Montpellier, Toulouse et les principales villes du
-Languedoc et de la Provence, Avignon avait aussi son _bourdeou_
-privilégié, établi et constitué en vertu d'ordonnances royales et
-municipales, et ce mauvais lieu, le plus célèbre de tous ceux de
-la France à cause des statuts qui le régissaient, semble avoir
-été organisé sur le modèle des maisons publiques de l'Italie.
-L'authenticité de ces statuts, que le savant médecin Astruc publia
-pour la première fois en 1736 dans la première édition de son traité
-_De Morbis venereis_, nous paraît incontestable, malgré la spécieuse
-réfutation que M. Jules Courtet a fait paraître dans la _Revue
-archéologique_ (2e année, 3e livraison). Selon M. Jules Courtet,
-Astruc aurait été la dupe d'une plaisante mystification et les statuts
-apocryphes, attribués à la reine Jeanne de Naples, seraient l'oeuvre
-de M. de Garcin et de ses amis. C'est dans une note anonyme, écrite
-à la main sur un exemplaire de la _Cacomonade_ de Linguet, que se
-trouve racontée l'histoire de cette mystification, dans laquelle on
-fait intervenir comme complice un Avignonnais, M. Commin, qui a vu le
-jour dix ans après le livre d'Astruc. On sait ce que vaut, en général,
-une note tracée sur la garde d'un livre, et nous sommes surpris que
-la critique ait fondé sur une pareille note la négation d'un fait
-historique qui a traversé le dix-huitième siècle, ce siècle sceptique
-et railleur, sans être démenti ni même mis en doute. A coup sûr, si des
-mystificateurs d'Avignon avaient pu s'amuser de la sorte aux dépens
-d'un savant aussi renommé que l'était Astruc, l'Europe entière eût
-retenti d'un immense éclat de rire, et le traité _De Morbis venereis_,
-dans lequel la pièce en question fut imprimée pour la première fois,
-n'eût point échappé aux conséquences d'une telle mystification; car
-le but de toute mystification est la publicité satirique. Dans tous
-les cas, la facétie de M. de Garcin et de ses amis eût transpiré,
-du moins à Avignon, et Astruc se fût bien gardé de conserver les
-statuts apocryphes dans la seconde édition de son ouvrage, corrigée
-et augmentée, en 1740. Cet ouvrage, d'ailleurs, traduit en français
-par Jault, et en plusieurs langues, aurait rencontré plus d'un
-contradicteur sur le fameux chapitre du _bourdeou_ d'Avignon. Il est
-démontré, au contraire, que la tradition locale à l'égard de cette
-maison de Prostitution était constante et très-répandue lorsque Astruc
-écrivit à une personne d'Avignon (vers 1725 ou 1730) pour obtenir, s'il
-était possible, une copie de l'original des statuts de 1347.
-
-M. Jules Courtet dit que cette copie a été faite d'après un prétendu
-original que de malins faussaires ont intercalé dans un beau manuscrit
-du treizième et du quatorzième siècle, intitulé _Statuta et privilegia
-reipublicæ Avenionensis_. Ce manuscrit, qui a fait partie de la
-magnifique bibliothèque du marquis de Cambis Velleron, est entré depuis
-au Musée Calvet, où M. Jules Courtet a pu l'examiner. Les _Statuta
-prostibuli civitatis Avenionis_, que M. Jules Courtet regarde comme
-«une imitation, une contrefaçon maladroite, non-seulement du style,
-mais encore de l'écriture du quatorzième siècle,» sont transcrits sur
-une feuille de parchemin, «dont le second verso portait déjà la copie
-d'une bulle du pape Grégoire, écriture du seizième siècle.» Cette
-circonstance seule prouverait qu'on n'a voulu tromper ici personne,
-et que l'ancien possesseur du manuscrit, au seizième siècle sans
-doute, s'est ingéré de le compléter lui-même en y ajoutant une copie
-faite sur une autre plus ou moins fautive qu'il était parvenu à se
-procurer. Le marquis de Cambis, qui était d'Avignon et qui se trouvait
-ainsi à la source de tous les bruits relatifs à cette affaire, n'eût
-pas manqué de faire disparaître les feuillets qui déshonoraient son
-manuscrit, au lieu de mentionner dans son Catalogue les singuliers
-statuts «qui, dit-il (page 465), sont en langue provençale telle qu'on
-la parlait alors, et qui diffère peu de celle d'aujourd'hui.» Il est
-probable que l'original existait ou avait existé dans les archives
-du palais des papes ou dans celles des comtes de Provence, et qu'un
-curieux en avait fait une transcription à sa manière, en altérant et
-modernisant le texte provençal, peut-être même en traduisant dans cette
-langue le texte latin. Ce qui paraît certain, c'est que l'existence
-de ces statuts n'a jamais été douteuse; et que leur authenticité est,
-d'ailleurs, confirmée par leur contexte, qui est d'accord avec tout ce
-que nous savons sur le régime de la Prostitution dans la Provence au
-moyen âge. Quant à toutes les considérations morales qui ont été mises
-en avant pour accuser de grossière invraisemblance ces statuts donnés
-ou plutôt consentis par une jeune reine, elles n'ont pas de valeur pour
-quiconque étudie la police des moeurs à cette époque: Jeanne de Naples,
-comtesse de Provence, n'a rien innové en ce genre; elle n'a fait que
-sanctionner de son autorité souveraine les mesures d'administration
-urbaine que les magistrats d'Avignon avaient prises dans l'_intérêt de
-la chose publique_, suivant les motifs qui dictèrent à Charles VIII une
-ordonnance et des _lettres royaux_ sur une matière analogue.
-
-La dissertation de M. Jules Courtet nous aidera du moins à montrer
-qu'antérieurement aux statuts de 1347, la Prostitution s'était
-installée à la mode italienne dans la ville papale d'Avignon. Au
-concile de Vienne, tenu en 1311-1312, le pieux et savant évêque de
-Mende, Guillaume Durandi, demanda la répression sévère des excès de
-la débauche; il s'indigna que le maréchal de la cour d'Avignon eût
-pour tributaires les femmes communes et leurs scandaleux complices;
-il voulait que l'on reléguât dans les quartiers les moins fréquentés
-ces _pestes publiques_, qui s'exposaient en foire aux portes des
-églises, devant les hôtels des prélats et jusque sous les murs du
-palais des papes; il voulait aussi que le maréchal de la cour renonçât
-aux infâmes redevances de la Prostitution (voy. _Vitæ pap. Aven._,
-publ. par Baluze, t. I, fº 810). Tous les Pères du concile firent
-écho aux plaintes de l'évêque de Mende, mais on ne s'arrêta point à
-un projet de réforme qui aurait nui à bien des intérêts particuliers;
-et le maréchal de la cour du pape continua de toucher les revenus
-impurs de sa charge, qui avait plus d'un rapport avec celle du roi
-des ribauds de la cour de France. Les ribaudes se multipliaient et
-se répandaient par toute la ville. «Il n'y avait point, dit M. Jules
-Courtet, de lieu, quelque sacré qu'il fût, à l'abri de leur incroyable
-audace.» Pétrarque, qui résidait dans cette ville en 1326, s'étonne
-du dérèglement des moeurs, que la translation du saint-siége semblait
-avoir favorisé, comme si le pape et les cardinaux avaient emmené de
-Rome un cortége de femmes et d'hommes dépravés: «Dans Rome la grande,
-dit Pétrarque, il n'y avait que deux courtiers de débauche; il y en a
-onze dans la petite ville d'Avignon.» (_Cum in magna Roma duo fuerint
-lenones, in parva Avenione sunt undecim._ Voy. les _OEuvres latines de
-Pétrarque_, édit. de Bâle, fº 1184.) On comprend que la Prostitution,
-livrée à elle-même, avait besoin d'un règlement, semblable à celui qui
-en faisait une institution de prévoyance et d'utilité publique dans les
-autres villes de la Provence. La reine Jeanne, menacée dans son royaume
-de Naples par l'armée de son beau-frère Louis de Hongrie, venait de
-déposer sa couronne teinte du sang de son mari; elle s'était réfugiée
-sur les terres de France, et, après avoir épousé en secondes noces
-son cousin et son amant Louis de Tarente, elle se préparait à vendre
-au pape le comtat d'Avignon pour acheter l'absolution de son crime et
-l'appui de la papauté. Ce fut en présence de ces graves événements,
-que la reine, qui devait être à Aix, rédigea ou plutôt confirma les
-statuts de la Prostitution légale à Avignon, comme Charles VII et Louis
-XI confirmèrent ceux du même genre pour les villes de Toulouse et de
-Montpellier. Ces statuts (et le premier article en fait foi) furent
-dressés par les consuls ou gouverneurs de la ville, dans la forme
-ordinaire de tous les priviléges des mauvais lieux, et la jeune reine
-ne fit que les signer, sans les lire, sur la foi de son chancelier, qui
-les avait approuvés. On peut avancer avec certitude, que le premier
-à qui l'on concéda l'exploitation de ces priviléges, étant le plus
-intéressé à les obtenir, n'épargna pas l'argent, pour s'assurer ainsi
-l'approbation de la reine, et pour faire reconnaître ses droits, avant
-la cession du Comtat au saint-siége apostolique.
-
-Nous ne pouvons que reproduire le texte provençal des statuts tel
-qu'Astruc l'a donné, et nous regrettons que M. Jules Courtet n'ait
-pas collationné ce texte avec celui que renferme le manuscrit du
-Musée Calvet, et qui est rempli de ratures et de surcharges. Ce seul
-fait doit exclure toute idée de supercherie, de la part du copiste
-ou du traducteur de la pièce originale. Nous allons donc, sans y
-rien changer, donner ce texte provençal, et nous le ferons suivre
-d'une version française, plus littérale que celle qui figure dans la
-traduction du livre d'Astruc, et qui a été mal à propos répétée avec
-ses erreurs et ses périphrases incolores.
-
-I. L'an mil très cent quaranto et set, au hueit dau mès d'avous, nostro
-bono Reino Jano a permès lou Bourdeou dins Avignon; et vel ques toudos
-las fremos debauchados non se tengon dins la Cioutat, mai que sian
-fermados din lou Bourdeou, et que per estre couneigudos, que portan uno
-agullietto rougeou sus l'espallou de la man escairo.
-
-II. Item. Se qualcuno a fach fauto et volgo continuâ de mal faire,
-lou clavairé ou capitané das sergeans la menara soutou lou bras per la
-Cioutat, lou tambourin batten, embé l'agullieto rougeou sus l'espallo,
-et la lougeora din lou Bordeou ambé las autros; ly defendra de non si
-trouba foro per la villo à peno das amarinos la premieiro vegado, et
-lou foué et bandido la secundo fès.
-
-III. Nostro bono Reino commando que lou Bourdeou siego à la carriero
-dou Pont-Traucat, proché lous Fraires Augoustins, jusqu'au Portau
-Peiré; et que siego une porto d'au mesmo cousta, dou todos las gens
-intraran, et sarrado à clau per garda que gis de jouinesso non vejeoun
-las dondos sensou la permissieou de l'abadesso ou baylouno, qué sara
-toudos lous ans nommado per lous Consouls. La baylouno gardara la
-clau, avertira la jouinessou de n'en faire gis de rumour, ni d'aiglary
-eis fillios abandonnados; autromen la mendro plagno que y ajo, noun
-sortiran pas que lous sargeans noun lous menoun en prison.
-
-IV. La Reino vol que toudos lous samdès la baylouno et un barbier
-deputat das Consouls visitoun todos las fillios debauchados, que
-seran au Bourdeou; et si sen trobo qualcuno qu'abia mal vengut de
-paillardiso, que talos fillios sian separados et lougeados à part, afin
-que non las counongeoun, per evita lou mal que la jouinesso pourrié
-prenre.
-
-V. Item. Sé sé trobo qualco fillio, que siego istado impregnado din lou
-Bourdeou, la baylouno n'en prendra gardo que l'enfan noun se perdo, et
-n'avertira lous Consouls per pourvesi à l'enfan.
-
-VI. Item. Que la baylouno noun perméttra à ges d'amos d'intra dins lous
-Bourdeou lou jour Vendré et Sandé san, ni lou benhoura jour de Pasques,
-à peno d'estré cassado et d'avé lou foué.
-
-VII. Item. La Reino vol que todos las fillios debauchados, que seran
-au Bourdeou, noun sian eu ges de disputo et jalousié; que noun se
-doranboun, ne battoun, mai que sian como sorès; qué quand qualco
-quarello arribo, que la baylouno las accordé et que caduno s'en stié à
-ce que la baylouno n'en jugeara.
-
-VIII. Item. Se qualcuno a rauba, que la baylouno fasso rendré lo
-larrecin à l'amiable; et se la larrouno noun lou fai, que ly sian
-donnados las amarinas per un sargean dins uno cambro, et la secundo lon
-foué per lou bourreou de la Cioutat.
-
-IX. Item. Que la baylouno noun dounara intrado à gis de Jusious; que se
-per finesso se trobo que qualcun sie intrat, et ago agu conneissencé
-de calcuno dondo, que sia emprisonnat per avé lou foué per touto la
-Cioutat.
-
-I. L'an mil trois cent quarante-sept, au huit du mois d'août, notre
-bonne reine Jeanne a permis le bordel dans Avignon. Elle veut que
-toutes les femmes débauchées ne se tiennent plus dans la cité, mais
-qu'elles soient renfermées dans le bordel, et que, pour être reconnues,
-elles portent une aiguillette rouge sur l'épaule gauche.
-
-II. Si quelque fille a fait une faute et veut continuer de mal
-faire, le garde des clefs de la ville ou le capitaine des sergents
-l'amènera, par-dessous le bras, à travers la cité, tambour battant,
-avec l'aiguillette rouge sur l'épaule, et la logera dans le bordel avec
-les autres, et lui défendra de se trouver dehors par la ville, à peine
-d'amende pour la première fois, et du fouet et du bannissement pour la
-seconde.
-
-III. Notre bonne reine commande que le bordel ait son siége dans la rue
-du Pont-Traucat, près les frères Augustins, jusqu'à la porte Peiré,
-et qu'il y ait une porte du même côté par où tout le monde entrera,
-mais qui sera fermée à clef pour empêcher qu'aucun jeune homme puisse
-voir les femmes sans la permission de l'abbesse ou baillive, qui sera
-tous les ans nommée par les consuls. La baillive gardera la clef et
-avertira la jeunesse de ne faire aucun tumulte, et de ne pas maltraiter
-les filles abandonnées; autrement, à la moindre plainte qu'il y aurait
-contre les auteurs du désordre, ils ne sortiraient de là que pour être
-menés en prison par les sergents.
-
-IV. La reine veut que tous les samedis la baillive et un barbier,
-délégué par les consuls, visitent toutes les filles débauchées qui
-seront au bordel; et, s'il s'en trouve quelqu'une qui ait mal, venu
-de paillardise, que cette fille soit séparée des autres et logée à
-part, afin qu'on ne l'approche pas, pour éviter le mal que la jeunesse
-pourrait prendre.
-
-V. Item, s'il advenait que quelque fille devînt grosse dans le bordel,
-la baillive prendra garde que l'enfant ne soit détruit et avertira les
-consuls, qui pourvoieront à la naissance de cet enfant.
-
-VI. Item, la baillive ne permettra à aucun homme d'entrer dans le
-bordel le jour du saint Vendredi, le jour du Samedi saint et le
-bienheureux jour de Pâques, sous peine d'être cassée et d'avoir le
-fouet.
-
-VII. Item, la reine veut que toutes les filles débauchées qui seront
-au bordel ne soient en cas de dispute et de jalousie; qu'elles ne se
-volent, ni ne se battent, mais qu'elles vivent comme soeurs; si une
-querelle arrive, la baillive doit les accorder entre elles, et chacune
-s'en tienne à ce que la baillive décidera.
-
-VIII. Que si quelqu'une a dérobé, la baillive lui fasse rendre
-à l'amiable l'objet volé, et si la voleuse refuse de faire cette
-restitution, qu'elle soit fustigée par un sergent dans une chambre, et,
-en cas de récidive qu'elle ait le fouet, de la main du bourreau de la
-ville.
-
-IX. Item, que la baillive ne donna accès dans le bordel à aucun juif,
-et s'il se trouve que quelque juif y soit entré par ruse et y ait connu
-quelque femme, qu'il soit emprisonné pour avoir le fouet par toute la
-cité.
-
-Astruc, en rapportant ces statuts tels qu'on les lui avait envoyés
-d'Avignon, dit qu'ils avaient été copiés sur les registres de Me
-Tamarin, notaire et tabellion apostolique en 1392; mais il ne put avoir
-aucun renseignement sur ce Tamarin et sur son manuscrit, à l'exception
-d'un extrait des mêmes registres, constatant qu'un juif de Carpentras,
-nommé Doupedo, fut fouetté publiquement à Avignon en 1408, pour être
-entré en secret dans le _Bordeou_ et y avoir connu une des filles.
-Un fait analogue est relaté dans l'_Appendix Marcæ-Hispanicæ_, où le
-savant Pierre de Marca cite un acte de l'an 1024, dans lequel il est
-dit qu'un juif, nommé Isaac, eut ses biens confisqués, et fut puni
-corporellement, pour avoir commis adultère avec une chrétienne. Astruc,
-qui a recueilli ce précieux détail de moeurs (_Traité des maladies
-vénér._, t. I, p. 210), ajoute peu de réflexions aux statuts de la
-reine Jeanne; il se borne, suivant son système, à prétendre que _le
-mal vengut de paillardiso_ ne pouvait être une maladie vénérienne. M.
-Jules Courtet dit que «cet article, qui fait douter le grave Merlin de
-l'authenticité des statuts, suffirait aux yeux de beaucoup de gens pour
-invalider le prétendu original.» Nous verrons, en faisant l'histoire
-de la Prostitution en Angleterre, que les statuts des mauvais lieux
-de Londres défendaient, en 1430, de garder dans une maison publique
-«aucune femme infectée du mal de l'arsure.» En résumé, et après un
-sérieux examen de la question, nous croyons que, si nous ne possédons
-pas le texte original des statuts du _Bordeou_ d'Avignon, nous en avons
-du moins les règlements, qui semblent conformes à ceux que la tolérance
-municipale avait mis en vigueur dans les villes du Midi. N'oublions pas
-de remarquer, en passant, que le vieux refrain populaire
-
- Sur le pont d'Avignon,
- Tout le monde y passe,
-
-pourrait bien être une allusion joyeuse à la mauvaise renommée de la
-rue du Pont-Traucatou-Troué.
-
-Cette rue avait des étuves si malfamées, qu'un synode, tenu à Avignon
-le 17 octobre 1441, défendit aux ecclésiastiques et aux hommes
-mariés, de fréquenter ce lieu de Prostitution, _considerantes quod
-stuphæ Pontis-Trouati præsentis civitatis sint prostibulosæ et in
-eis meretricia prostibularia publice et manifeste committantur_. Ceux
-qui osaient braver cette défense et l'excommunication que le synode y
-attachait, étaient tenus de payer, au profit de l'évêque, dix marcs
-d'argent, si on les surprenait sortant de ces étuves en plein jour,
-et vingt marcs s'ils y allaient la nuit. Le viguier d'Avignon, Jean
-Blanchier, fut chargé de faire exécuter ces statuts synodaux et de
-veiller à la police intérieure des étuves publiques (voy. le _Thesaurus
-novus anecdotorum_ de Martenne, t. IV, col. 585). Peu d'années
-après, en 1448, le Conseil de ville s'occupa aussi des étuves de la
-Servelerie, qui n'étaient que des repaires de Prostitution comme les
-_stuphæ Pontis-Trouati_. M. Jules Courtet cite encore, d'après les
-petites archives de la mairie d'Avignon (Ier vol. des _Délibérations du
-Conseil_, séance du 4 novembre 1372), une mesure de police relative aux
-femmes dissolues de cette ville. Le viguier fit crier, à son de trompe,
-dans les carrefours, qu'aucune de ces malheureuses ne se hasardât point
-à porter en public un manteau ni un voile, ni un chapelet d'ambre, ni
-un anneau d'or, sous peine d'une amende et de confiscation des objets.
-Vers le même temps, on faisait un _cri et proclamation_ semblable
-dans la ville de Paris, et cette injonction aux filles publiques de
-se conformer aux lois somptuaires prouve suffisamment qu'elles ne
-pouvaient se départir de leur caractère infâme, une fois qu'elles
-avaient fait profession dans une _abbaye_ d'impureté. Nous retrouverons
-plus loin, à Naples, dans les usages de la débauche publique, l'origine
-traditionnelle du _Bordeou_ d'Avignon, cette étrange fondation d'une
-jeune reine belle et galante.
-
-Au reste, si les _abbayes_ obscènes étaient des établissements de
-fondation royale ou municipale dans la plupart des villes de la
-Provence, les femmes perdues qui se consacraient à la Prostitution
-n'avaient nulle part l'autorisation d'exercer leur honteuse industrie
-hors de l'asile qui leur était assigné. On considérait partout comme
-une enfreinte aux règlements de police leur présence dans les rues avec
-le costume des femmes de bien. Un article des statuts d'Arles, dressés
-en 1454, nous prouve que ces règlements de police, en usage dans cette
-ville, ne différaient pas de ceux que nous voyons établis à Avignon
-vers la même époque.
-
-Voici l'article des statuts, rapporté par Millin dans son _Essai sur
-la langue et la littérature provençales_: «Toutes femmes publiques,
-putan, catoniere ou tenen malo vido et inhonesto, demourant en carriere
-de las femmes de ben, que porte mantel, vel en la testa, subre son
-col ou espalles, hoplecho, garlandes ou annel d'or ou d'argent, sie
-condamnade, per chascune cause, en 50 sols coronas et en perdamen de
-las causas susdiches.» Ce passage de la législature arlésienne nous
-paraît constater que l'on distinguait, des femmes de mauvaise vie
-reconnues (_putan_), et en quelque sorte patentées, les coureuses
-de nuit (_catoniere_) et les débauchées qui logeaient dans des rues
-honnêtes. Quant aux objets de toilette qu'elles ne devaient pas porter,
-ce sont les mêmes qui étaient interdits aux _fillios abandonnados_
-d'Avignon.
-
-Nous n'avons pas trouvé de document qui nous permette d'estimer le
-prix courant du _Bourdeou_ de la reine Jeanne, mais on est fondé à
-croire que ce prix était très-modique dans une province où, suivant
-le proverbe populaire, la meilleure femme ne valait pas quinze sous:
-_Qui perde sa fremo eme quinze sous es grand dommagi de l'argent_.
-Les proverbes sont, il est vrai, si hostiles aux femmes dans tous les
-pays du monde, qu'il faut bien supposer que ces proverbes se font sans
-elles: _Ombre d'home vau cen fremos_, disait-on à Arles ainsi qu'à
-Avignon.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII.
-
- SOMMAIRE. --La Prostitution légale et la Prostitution libre. --De
- l'influence de la Chevalerie sur l'honnêteté publique. --L'_Enfant
- d'honneur de la Dame des Belles-Cousines_. --Le vrai chevalier,
- _destructeur de la corruption_. --L'envoi de la _Camise_. --Le
- châtelain de Coucy et la dame de Fayel. --_Principalia amoris
- præcepta_ de maître André, chapelain de Louis VII. --Les _Cours
- d'amour_ et les _Parlements de gentillesse_. --La jurisprudence
- amoureuse. --Arrêts d'amour. --Le _maire des Bois-Verts_, le
- _baillif de Joye_, le _viguier d'amours_, etc. --Les Jongleurs,
- etc.
-
-
-Nous avons constaté, en étudiant les moralistes et les poëtes du
-moyen âge, que la Prostitution légale était en horreur au peuple, à la
-bourgeoisie et à la noblesse, qui la considéraient comme une souillure
-secrète de la société, et qui d'un commun accord l'empêchaient de se
-produire au grand jour et d'affliger par un scandale éclatant les yeux,
-les oreilles et la pensée des honnêtes gens. Cette Prostitution n'en
-était pas moins solidement établie sur une large échelle, pour l'usage
-d'une classe dangereuse et suspecte, qui vivait en dehors de la décence
-publique, et qui se composait des ribauds et des débauchés de toutes
-les catégories, depuis les vagabonds ou _batteurs d'estrade_, depuis
-les truands et les gueux, jusqu'aux jongleurs, aux ménétriers et aux
-mauvais garçons. Il fallait que chaque ville offrît au moins un asile
-de débauche à cette population flottante, qui se renouvelait sans
-cesse, et qui échappait constamment à l'action régulière de la police
-municipale. C'était une sauvegarde permanente contre les entreprises de
-ces _enfants perdus_, comme on les appelait partout, redoutables aux
-femmes de bien et à leurs maris, mais heureusement détournés de leurs
-méchants instincts de rapt et de violence, quand on leur permettait
-de hanter la compagnie des _folles femmes_ et de se divertir avec
-elles. Il y avait ainsi beaucoup de ces créatures qui couraient le
-pays accompagnées de leurs _goliards_ et de leurs amants, et ceux-ci
-faisaient bombance, aux dépens du trafic obscène qui s'exerçait sous
-leurs yeux, dans les cours de ribaudie où ils s'arrêtaient avec leurs
-infâmes compagnes; mais on peut dire que ces impuretés ne transpiraient
-pas hors des lieux qui en étaient le théâtre ordinaire et ce qui se
-passait dans le mystère du _bordeou_ provençal ou du _clapier_ normand
-ne laissait aucune trace de désordre dans les moeurs de la famille et de
-la cité.
-
-Ces moeurs n'en étaient pas souvent plus austères; mais, si relâchées
-qu'elles fussent, elles n'avaient pas de rapport intime ni de contact
-apparent avec les choses de la Prostitution légale, car les femmes
-communes qui étaient au service de cette Prostitution, ne communiquant
-qu'avec certains hommes malfamés qui participaient à la honte d'une
-pareille vie: ribaudes et ribauds, formaient une sorte de corporation
-impudique retranchée du sein de la société. Celle-ci, toutefois, en se
-tenant à l'écart de la ribauderie, n'en menait pas une conduite plus
-exemplaire et ne se faisait pas faute de donner satisfaction au vice
-de l'incontinence; la fornication et l'adultère entraient, d'ailleurs,
-dans toutes les maisons et y étaient les bienvenus: le seigneur dans
-son château avait un sérail de servantes et de pages; le moine dans
-son couvent cachait les plus criminelles _accointances_; le marchand
-dans sa boutique convoitait la femme de son voisin; le pauvre ouvrier
-ou _mécanique_ ne se refusait pas des plaisirs qui ne lui coûtaient
-rien; mais, nulle part, au milieu de ce débordement d'immoralité, la
-Prostitution proprement dite n'exerçait une influence pernicieuse, et
-ne venait en aide à la corruption générale; elle aurait plutôt attiré
-à elle les éléments impurs de la vie sociale, si elle n'eût pas été
-frappée d'un sceau de réprobation, si ses misérables sujettes eussent
-conservé quelque prestige aux yeux du monde, si l'opinion n'eût pas
-flétri du même déshonneur les hommes qui osaient pénétrer dans la
-retraite des _folles femmes_. La Prostitution ainsi constituée manquait
-donc en partie son but fondamental, puisqu'elle ne servait pas à
-épurer les moeurs et qu'elle laissait subsister hors de son domaine de
-tolérance une autre Prostitution libre, plus active, plus audacieuse,
-plus épidémique en un mot. On peut dire, nous le répétons, que pendant
-plusieurs siècles en France ces deux espèces de Prostitution n'eurent
-entre elles aucun lien, aucune relation, même indirecte, aucune
-similitude dans les actes et dans les personnes. L'autorité civile
-ne s'inquiétait, ne s'occupait que d'une seule de ces Prostitutions;
-quant à l'autre, qui n'avait ni livrée, ni _enseigne_, ni maisons
-spéciales, ni règlements de police, elle se promenait à visage
-découvert dans tous les rangs sociaux, et elle répandait son venin à
-travers les généreuses et brillantes institutions de la chevalerie.
-Ce fut surtout pour réformer les moeurs, pour leur imposer un frein
-salutaire, pour les retremper à la source de l'honneur et de la vertu,
-qu'un sage législateur, un philosophe inconnu, un grand politique créa
-la chevalerie, qui vint à propos, au milieu d'une société dépravée
-et gangrenée, pour réhabiliter l'esprit en face de la matière et pour
-porter un défi, en quelque sorte, à toutes les Prostitutions de l'âme
-et du corps. La chevalerie n'était qu'une forme attrayante, donnée à
-la philosophie, à la morale et à la religion; elle protégea, elle sauva
-l'honnêteté publique, malgré les inévitables excès des croisades et les
-influences démoralisatrices de la poésie des jongleurs.
-
-Nous ne croyons pas que la chevalerie ait été encore appréciée
-à ce point de vue, comme l'ennemie implacable de toute espèce de
-Prostitution, comme la sauvegarde des moeurs: elle opposa les nobles
-et pures inspirations de l'amour métaphysique aux grossières et
-avilissantes tyrannies de l'amour matériel; elle créa les Cours
-d'amour, ces gracieux tribunaux de galanterie et de _gentillesse_, pour
-abolir les cours de ribaudie; elle dompta et pacifia les passions avec
-les sens; elle fonda la vertu sur le respect de soi et des autres; elle
-fit, pour ainsi dire, un piédestal de tendre admiration et un trône
-d'honneur, pour y placer la femme. C'est là évidemment le principe
-de la chevalerie: elle affranchit un sexe que la Prostitution avait
-soumis à la plus dégradante servitude. Ici, la femme était esclave et
-humiliée de son rôle indigne; là, elle est reine, et sa souveraineté
-repose encore sur l'amour; mais ce n'est plus l'amour charnel, dont les
-coupables jouissances étouffent l'instinct du bien et prédisposent le
-coeur à tous les vices; c'est l'amour parfait, c'est l'amour héroïque,
-qui prend sa source dans les plus beaux sentiments et qui s'exalte
-par l'imagination en se dégageant des entraves de la nature physique.
-Les premières leçons que recevait un page, varlet ou damoiseau, qui se
-destinait au métier de la chevalerie, regardaient uniquement l'amour
-de Dieu et des dames, c'est-à-dire, suivant Lacurne de Sainte-Palaye,
-la religion et la galanterie. C'étaient les dames elles-mêmes qui se
-chargeaient ordinairement d'apprendre aux jeunes gens le catéchisme
-et l'art d'aimer. «Il semble, dit le savant auteur des _Mémoires sur
-l'ancienne chevalerie_, il semble qu'on ne pouvoit, dans ces siècles
-ignorants et grossiers, présenter aux hommes la religion sous une forme
-assez matérielle pour la mettre à leur portée, ni leur donner en même
-temps une idée de l'amour assez pure, assez métaphysique, pour prévenir
-les désordres et les excès dont étoit capable une nation qui conservoit
-partout le caractère impétueux qu'elle montroit à la guerre.» Lacurne
-de Sainte-Palaye n'a fait qu'entrevoir les causes philosophiques de
-l'institution de la chevalerie, qui fut, dans l'origine, une barrière
-morale et religieuse contre l'athéisme et la Prostitution.
-
-Pour se rendre bien compte de l'esprit de la chevalerie, il faut lire,
-dans la charmante _Histoire et plaisante chronique du petit Jehan
-de Saintré_, les admonitions que lui adresse la _Dame des belles
-cousines_, lorsqu'il fut attaché au service de cette princesse en
-qualité _d'enfant d'honneur_ et de page. La dame, qui parle latin comme
-un Père de l'Église, lui fait une édifiante instruction sur les sept
-péchés mortels. Voici en quels termes elle lui conseille d'éviter le
-péché de luxure: «Vraiement, mon amy, lui dit-elle, ce péchié est, au
-cueur du vray amant, bien estaint; car tant sont grandes les doubtes
-(craintes) que sa dame n'en preigne desplaisir, qu'un seul deshonneste
-penser n'en est luy; dont, par ainsi, il ensuit le dict de saint
-Augustin qui dict ainsi:
-
- Luxuriam fugias, ne vili nomine fias;
- Carni non credas, ne Christum nomine ledas.
-
-C'est à dire, mon amy: Fuy luxure, à ce que tu ne sois brouillé
-en deshonneste renommée; aussi, ne croys point ta chair, affin que
-par péchié tu ne blesses Jesus Christ. Et, à ce propos, encores se
-accorde saint Pierre l'apostre, en sa première épistre où il dict:
-_Obsecro vos, tamquam advenas et peregrinos, abstinere vos à carnalibus
-desideriis qui militant adversus animam._ C'est à dire, mon amy: Je
-vous prie, comme estrangers et pellerins, que vous vous absteniez des
-delits carnels, car ils bataillent jour et nuyt à l'encontre de l'âme.
-Et, à ce propos, dict encore le philosophe:
-
- Sex perdunt vere homines in muliere:
- Ingenium, mores, animam, vim, lumina, vocem.
-
-C'est à dire, mon amy, que homme qui hante les folles femmes pert six
-choses, dont la première est que pert l'âme, la seconde l'engin, la
-troisième les bonnes moeurs, la quatriesme la force, la cinquiesme sa
-clarté, et la sixiesme sa voix. Et, pour ce, mon amy, fuy ce péchié
-et toutes ses circonstances.» La dame des Belles Cousines termine son
-sermon sur la luxure, par cette citation empruntée à Boëce: «_Luxuria
-est ardor in accessu, foedor in recessu, brevis delectatio corporis
-et animæ destinctio._ C'est à dire, mon amy, que luxure est ardeur à
-l'assembler, puantise au despartir, briefve delectation du corps, et de
-l'âme destruction.» Il est certain qu'Antoine de la Salle, en écrivant
-l'Histoire du petit Jehan de Saintré, pour l'amusement de la cour de
-Charles VII, a puisé les matériaux de cette histoire dans une chronique
-de la cour du roi Jean et a tiré d'un livre de chevalerie beaucoup plus
-ancien les enseignements moraux de la dame des Belles Cousines.
-
-Les cérémonies de la création d'un chevalier prouvent encore mieux,
-que la chevalerie était instituée pour corriger les moeurs et abolir
-la Prostitution. Le novice se préparait à entrer dans l'ordre de
-la chevalerie, par des pratiques d'austérité et de dévotion, qui
-auraient pu introduire un moine dans un ordre monastique. C'étaient
-des jeûnes rigoureux, des nuits passées en prières dans une église,
-des sermons dogmatiques sur les principaux articles de la foi et de
-la morale chrétiennes, des bains et des ablutions, qui figuraient la
-pureté nécessaire dans l'état de la chevalerie, des habits blancs,
-qui étaient le symbole de cette pureté chevaleresque; c'était enfin
-une promesse solennelle, au pied des autels, de mener une bonne vie
-devant Dieu et devant les hommes. «Celuy qui veut entrer en un ordre,
-soit en religion, ou en mariage, ou en chevalerie, ou en quelque estat
-que ce soit, dit un des personnages du roman de _Perceforest_, il doit
-premièrement son coeur et sa conscience nettoyer et purger de tous vices
-et remplir et aorner de toutes vertus.» Les nombreux écrits, en vers et
-en prose, qui traitent des moeurs de la chevalerie, répètent à l'envi
-que le vrai chevalier doit être le _destructeur de la corruption_. La
-chevalerie était donc une sorte de _clergie_, qui prêchait d'exemple
-pour rendre le peuple meilleur et vertueux, pour maintenir le bon
-ordre dans la société et pour en expulser tous les vices: «Nul ne doit
-estre reçu à la dignité de chevalier, dit le respectable chevalier de
-la Tour, dans son _Guidon des guerres_, si on ne scet qu'il ayme le
-bien du royaume et du commun, et qu'il soit bon et expert en l'ouvrage
-batailleux, et qu'il veuille, suivant les commandements du prince,
-apaiser les discords du peuple, et soy combattre pour oster, à son
-povoir, tout ce qu'il scet empescher le bien commun.» La Prostitution
-ne trouva jamais grâce devant la chevalerie, qui ne parvint pas
-néanmoins à la détruire.
-
-Cependant la chevalerie n'employait pas de moyen plus efficace que
-l'amour des dames, pour exciter au bien commun la jeune noblesse,
-qui, dès l'âge le plus tendre, avait été dressée à cette école de
-galanterie: «Les préceptes d'amour, dit Lacurne de Sainte-Palaye,
-répandoient dans le commerce des dames ces considérations et ces égards
-respectueux, qui, n'ayant jamais été effacés de l'esprit des François,
-ont toujours fait un des caractères distinctifs de notre nation. Les
-instructions que ces jeunes gens recevoient, par rapport à la décence,
-aux moeurs, à la vertu, étoient continuellement soutenues par les
-exemples des dames et des chevaliers qu'ils servoient.» Le premier
-acte de chevalerie était le choix d'une dame ou damoiselle à aimer et
-à servir; le page, varlet ou damoiseau, commençait ainsi son _devoir_
-de courtoisie, et c'était à cette dame de ses pensées qu'il rapportait
-dès lors toutes ses _emprises_ et tous ses faits d'armes. C'était pour
-se faire distinguer par elle et pour se faire aimer aussi, qu'il se
-montrait preux et vaillant, honnête et courtois, loyal et vertueux.
-Le nom et les couleurs de cette dame lui tenaient lieu de talisman
-dans les circonstances les plus difficiles de sa vie; il l'invoquait
-comme une sainte patronne au milieu des combats, et, s'il était
-frappé à mort, il exhalait son dernier soupir en pensant à elle et en
-l'_honorant_. Rien ne ressemblait moins à l'amour matériel, que cette
-profonde et délicate dévotion amoureuse à l'égard d'une seule dame,
-qui souvent ne récompensait pas même d'un chaste baiser un sentiment
-si exalté; mais ce sentiment, pur et ardent à la fois, trouvait en soi
-une force invincible qui s'augmentait sans cesse par l'idée fixe et par
-l'extase: il s'attachait, en quelque sorte, comme une ombre, à la femme
-qui l'avait inspiré et qui n'y répondait pas toujours, et il persistait
-à travers les temps et les distances, sans s'affaiblir et sans
-s'arrêter, à moins que son objet n'eût cessé d'être digne de lui. «Plus
-vous me témoignerez d'amour et plus vous me verrez fidèle!» disait à
-sa dame Albert de Gapensac, qui fut à la fois troubadour et chevalier.
-Dans le langage de la chevalerie, on se souhaitait mutuellement, entre
-écuyers et chevaliers, les bonnes grâces et les faveurs de sa dame:
-ces bonnes grâces, d'ordinaire, se bornaient à un sourire, à un doux
-regard, à un simple baiser; ces faveurs, au don d'une coiffe, d'une
-manche, d'un ruban, à l'envoi d'une _camise_ (chemise). Olivier de
-la Marche termine, par un souhait de cette espèce, une lettre qu'il
-écrit au maître d'hôtel du duc de Bretagne: «Je prie Dieu qu'il vous
-doint (donne) joye de vostre dame et ce que vous desirez» (liv. II de
-ses _Mémoires_). C'est dans le même sens, que la reine dit à Jehan
-de Saintré: «Dieu vous doint joye de la chose que plus desirez!» Ce
-que Jehan de Saintré désirait le plus, c'était de rester seul avec sa
-maîtresse: «Là furent les baisiers donnés et baisiers rendus, tant
-qu'ilz ne s'en pouvoient saouller, et demandes et responses telles
-qu'amours vouloient et commandoient. Et en celle tres plaisante joye
-furent jusques à ce que force leur fut de partir.» Malgré ces baisers
-donnés et rendus, malgré ces longs entretiens d'amour, jamais Jehan de
-Saintré et sa dame ne dépassèrent les limites de la vraie courtoisie et
-ne se fourvoyèrent dans le _bourbier de l'incontinence_. On eût dit que
-les amants prenaient plaisir à surexciter leurs désirs, afin de prouver
-jusqu'à quel point ils pouvaient les combattre ensuite et les vaincre;
-en cherchant le péril et en s'y exposant avec une sorte d'orgueil,
-on peut croire qu'ils y succombaient quelquefois. Cet amour presque
-mystique, qui se permettait tout, excepté la dernière expression
-de ses voeux les plus brûlants, ne craignait pas de satisfaire dans
-une certaine mesure ses appétits sensuels; on croirait voir souvent
-ces assauts, que le démon de la chair livrait aux saints et aux
-saintes, dans la légende, et qui ne servaient qu'à leur procurer une
-victoire nouvelle, après de nouveaux efforts que soutenait la pensée
-du Rédempteur ou de sa divine Mère. Les chevaliers et leurs dames ne
-fuyaient pas la tentation, parce qu'ils se plaisaient à en triompher,
-et tout en imposant à leurs sens une barrière infranchissable au
-delà de l'amour décent et vertueux, ils ne se refusaient pas quelques
-compensations de libertinage métaphysique. Ainsi, le fameux châtelain
-de Coucy, étant à la croisade, envoya une chemise, qu'il avait
-portée, à la dame de Fayel, qui aimait de pur amour ce beau chevalier,
-quoiqu'elle fût en puissance de mari et qu'elle n'eût garde d'être
-adultère de fait, sinon d'intention. Cette chemise, la dame s'en
-revêtait pendant la nuit, lorsque l'amour l'empêchait de dormir, et
-elle s'imaginait, en touchant le linge, sentir sur sa chair nue les
-baisers de son amant. Ce sont les paroles mêmes de la dame de Fayel
-dans les chansons du châtelain de Coucy:
-
- Sa chemis qu'ot vestue
- M'envoia pour embracier.
- La nuit, quant s'amour m'argue,
- La met delez moi couchier,
- Toute la nuit à ma char, nue,
- Por mes mals assolacier.
-
-Tout n'était qu'amour dans la chevalerie, mais amour loyal et discret,
-dont maître André, chapelain de Louis VII a rédigé le code, sous le
-titre de _Principalia amoris præcepta_. Il n'est pas une seule des lois
-de ce code, qui n'ait été écrite sous l'inspiration des plus nobles
-sentiments, et de la morale la plus respectable; on en peut juger par
-les maximes suivantes: «Ne recherche pas l'amour de celle que tu ne
-peux épouser.--Ne cherche pas à arracher les faveurs qu'on te refuse
-(_in amoris exercendo solatio, voluntatem non excedas amantis_).--Même
-dans les plus vifs emportements de l'amour, ne t'écarte jamais de
-la pudeur (_in amoris præstando solatio et recipiendo, omnis debet
-verecundiæ rubor adesse_).» Il y a loin de là sans doute à l'Art
-d'aimer d'Ovide. Maître André, tout chapelain qu'il fût, n'était pas
-novice en amour, mais la définition qu'il donne de l'amour, tel qu'on
-doit le pratiquer honnêtement, ne semble pas condamner les moeurs du
-digne clerc: «Le pur amour, dit-il, est celui qui unit absolument les
-coeurs de deux amants par les liens d'une tendresse intime. Mais cet
-amour consiste dans la contemplation spirituelle et dans une ardente
-passion. Il peut aller jusqu'au baiser, jusqu'à l'embrassement et
-même jusqu'au contact de la chair nue, en s'interdisant toutefois
-le _dernier soulas de Vénus_ (_procedit autem usque ad oris osculum,
-lacertique amplexum et ad incurrendum amantis nadum tactum, extremo
-Veneris solatio prætermisso_). Cette législation d'amour n'était pas
-une lettre morte. La chevalerie avait établi, dans chaque province, et
-notamment dans celles du Midi, des _Cours d'amour_ et des _Parlements
-de gentillesse_, aréopages féminins, devant lesquels se débattaient
-toutes les causes d'amour. Ces assises de dames se tenaient, le soir,
-sous l'ombrage d'un ormeau séculaire; le tribunal était présidé par
-un chevalier de distinction, qu'on appelait le _prince d'amour_ et
-quelquefois _prince de la jeunesse_, élu par les dames qui composaient
-la Cour et qui avaient pour assesseurs plusieurs hauts personnages de
-la noblesse et du clergé. La forme des jugements et des arrêts était
-la même que dans les tribunaux de justice royale et seigneuriale;
-mais les sentences avaient toujours un caractère métaphysique et ne
-soumettaient les amants à aucune punition corporelle ou pécuniaire.
-C'était l'opinion, en quelque sorte, qui se chargeait du châtiment des
-coupables. Ces Cours d'amour, où siégeaient les plus nobles dames et
-les plus honorées par leur _prud'homie_, remplissaient une mission plus
-délicate encore, lorsqu'elles répondaient doctoralement aux questions
-d'amour qu'on venait leur soumettre. «Enfin, dit Papon, dans son
-_Histoire de Provence_, la galanterie étoit tellement l'esprit dominant
-de ce siècle d'ignorance, qu'elle se mêloit à tout: elle faisoit
-le sujet ordinaire des entretiens. Les dames, les chevaliers et les
-troubadours s'exerçoient à disputer sérieusement sur cette importante
-matière; il n'y avoit aucun sentiment du coeur, quelque finesse qu'on
-lui suppose, qui put échapper à leur sagacité; tous les cas imaginables
-étoient prévus et décidés.» Ce fut surtout l'affaire des Cours d'amour,
-de se prononcer dans ces questions ardues et minutieuses, que les
-avocats des deux parties discutaient avec d'incroyables recherches
-d'éloquence et de science amoureuse.
-
-On comprend quelle influence devait avoir une pareille jurisprudence,
-contre la Prostitution; aussi, dans les arrêts d'amour qui sont
-parvenus jusqu'à nous, ne remarque-t-on pas des circonstances graves
-qui accusent la conduite licencieuse de l'une ou l'autre des parties
-mises en cause. Jamais un acte de débauche ne vient souiller les
-oreilles et l'esprit des juges; jamais l'amour, qui est l'âme de
-tous les procès, ne se jette dans une voie obscène. Ce sont des
-peccadilles d'amants, ce sont des bagatelles de galanterie raffinée;
-ou bien la cause est sérieuse, et la Cour d'amour devient un tribunal
-d'honneur. Un secrétaire, envoyé auprès d'une dame, oublie ses devoirs
-d'intermédiaire de confiance et supplante son maître, en priant d'amour
-pour son propre compte la dame auprès de laquelle il devait servir et
-défendre les intérêts d'autrui. La comtesse de Flandres, assistée de
-soixante dames, condamne le coupable et sa complice, en les déclarant
-exclus de la compagnie des dames et des cours plénières de chevaliers.
-Maître André cite cet autre exemple de jurisprudence amoureuse: un
-amant avait quitté sa maîtresse pour en prendre une nouvelle; il
-se lassa bientôt de celle-ci et voulut retourner à la première, qui
-l'accueillit avec mépris et dénonça son procédé à la vicomtesse de
-Narbonne. La Cour d'amour, présidée par la vicomtesse, décida que
-l'amant volage et trompeur perdrait en même temps l'affection de ses
-deux maîtresses et ne serait plus digne à l'avenir de posséder le
-coeur d'une femme honnête (_nullus probæ feminæ debet ulterius amore
-gaudere_). Condamner avec tant de rigueur l'inconstance frauduleuse
-d'un amant, c'était ne promettre aucune indulgence à la Prostitution.
-L'infidélité chez une femme était condamnée plus sévèrement encore,
-car une dame, dont l'amant guerroyait en Palestine depuis deux ans,
-fut traduite au tribunal de la comtesse de Champagne et accusée d'avoir
-voulu _faire nouvel ami_. Cette dame allégua pour sa défense, qu'elle
-s'était conformée aux lois d'amour qui ordonnent de pleurer deux ans un
-amant défunt, et que l'absent, qui ne donne pas de ses nouvelles, peut
-être assimilé à un mort «sans lui faire injure;» mais la comtesse de
-Champagne décida en principe qu'une amante ne doit jamais abandonner
-son amant pour cause d'absence prolongée. Les Cours des dames étaient
-inexorables pour tout ce qui ressemblait à une Prostitution du coeur ou
-du corps. Un chevalier avait comblé de dons une dame qu'il aimait et
-qui ne lui accordait aucune faveur en échange: il alla se plaindre à
-la reine Éléonore de Guyenne, femme de Louis VII. Cette belle reine,
-qui se connaissait en galanterie, rendit cet arrêt mémorable: «Il faut
-qu'une femme refuse les présents qu'on lui offre dans une intention
-amoureuse, ou bien elle doit consentir à les payer par l'abandon de
-sa personne; mais, en ce cas, elle se place dans la catégorie des
-courtisanes.» (Voy. l'_Histoire des moeurs et de la vie privée des
-Français_, par E. de la Bédollière, t. III, p. 324 et suiv.) Robert de
-Blois, dans son poëme du _Chastoiement des dames_, a reproduit cette
-maxime fondamentale du droit d'aimer, sur la question des joyaux qu'une
-femme reçoit d'un homme qui la courtise:
-
- Et bien sachiez, s'ele les prent,
- Cil qui li donc chier li vent;
- Quar tost lui coustent son honor
- Li joiel doné par amour.
-
-Les _Arrêts d'amour_ que Martial d'Auvergne a recueillis et rédigés
-vers la fin du quinzième siècle, et qu'un autre jurisconsulte aussi
-gravement facétieux a commentés dans le style du Palais, ne sont pas
-d'une morale aussi sévère, et quelques-uns paraissent dictés par une
-galanterie assez relâchée. Nous croyons donc qu'ils n'émanent pas des
-anciennes Cours d'amour de la Provence, et qu'ils ont été rendus, du
-temps même de Martial d'Auvergne, dans quelque assemblée de dames et
-de gentilshommes tenant parlement à l'instar des _grands jours_ de
-Pierrefeu, de Signes et de Romanin. Ce n'est plus la doctrine naïve
-et austère de la chevalerie primitive, qui ne plaisantait pas avec
-l'amour; c'est une galanterie encore raffinée, mais malicieuse et
-libertine: on sent que l'amour se matérialise, et on le voit d'ailleurs
-passer sans trop de scrupule, au _dernier soulas_. Le tribunal
-diffère aussi des véritables Cours d'amour, en ce qu'il prononce des
-amendes, parfois considérables, et des peines corporelles, contre les
-délinquants, qui ont en perspective le fouet à recevoir de la main
-des dames et quelque bonne somme à _employer en banquets_ et en _herbe
-verde_. Les causes se plaident devant des juges de différents ressorts,
-tels que le _maire des bois verts_, le _baillif de joye_, le _viguier
-d'amours_, etc. Les surnoms allégoriques de ces magistrats laissent
-soupçonner que cette justice-là n'était qu'un jeu. Parmi les arrêts
-bizarres que Martial d'Auvergne a réunis avec une gaieté sournoise,
-nous en choisirons deux qui permettront d'apprécier le mérite des
-autres. Dans le XIe arrêt, c'est une dame qui se plaint de son ami
-_devant le maistre des forestz et des eaues sur le faict du gibier
-d'amours_; elle accuse son ami de l'avoir fait choir dans une rivière
-tout exprès pour lui _mettre la main sur les tetins_; en conséquence,
-elle demande que cet audacieux amant soit _très grievement puny de
-punition publique_. L'amant répondait qu'il était tombé dans l'eau
-avec elle, mais que, «cheyant, il ne l'avoit ni tastée ni pincée,
-ne n'eut pas le loisir de ce faire, pour l'eau dont il estoit tout
-esblouy.» Néanmoins, «le procureur d'amours dessus le faict des eaues
-et des forestz, disoit que par les ordonnances il est deffendu de
-ne point chasser à engins, par lesquels on puisse prendre testins
-en l'eaue,» et concluait à ce que l'amant fût condamné à une grosse
-amende. Celui-ci répliquait que si sa main, à son insu, avait touché
-les tetins de sa dame, ce n'aurait été qu'en tombant: «Et estoit force
-qu'il se soustint à quelque chose.» Le tribunal admit cette excuse,
-mais il décida que l'amant donnerait à la maîtresse une robe neuve, de
-couleur verte, en dédommagement de la robe que l'eau avait gâtée. Dans
-le IVe arrêt, c'est encore une dame qui se _complaint_ de son ami, en
-disant «qu'il lui avoit baisé sa robe si rudement, qu'il l'avoit cuydé
-affoler (blesser) et qu'en cheyant, sa gorgerette estoit dépecée, et
-en avoit-on peu voir le bout de sa chemise.» Elle requérait qu'il fût
-défendu à cet amoureux brutal, «de ne plus se jouer ny toucher plus
-à elle, sans son congié.» Cette requête de la dame eut plein succès,
-et l'amant eut beau en appeler, la sentence fut confirmée, en dernier
-ressort, par le _maire des bois verts_.
-
-Les jugements des Cours d'amour n'étaient pas les seuls qui
-atteignissent les mauvaises moeurs des personnes appartenant à la
-juridiction de la chevalerie: l'opinion avait à se prononcer aussi, et
-ses arrêts n'épargnaient ni la naissance, ni le rang, ni la richesse,
-quand ils s'adressaient à des actions honteuses et répréhensibles. La
-bonne renommée était une condition essentielle pour les hommes ainsi
-que pour les femmes qui voulaient qu'on leur _fît honneur_, et les
-plus puissants seigneurs, les plus grandes dames, ne se trouvaient
-pas au-dessus du blâme des petites gens. «Les dames qui se respectant
-elles-mêmes vouloient être respectées, dit Lacurne de Sainte-Palaye,
-étoient bien sûres qu'on ne manqueroit point aux égards qu'on leur
-devoit, mais si, par une conduite opposée, elles donnoient matière à
-une censure légitime, elles devoient craindre de trouver des chevaliers
-tout prêts à l'exercer.» Le chevalier de la Tour racontait à ses
-filles, en 1371, qu'un modèle de chevalerie, nommé messire Geoffroy,
-s'était voué à la répression de l'inconduite des dames: «Quant il
-chevauchoit par les champs et il véoit le chasteau ou manoir de quelque
-dame, il demandoit toujours à qui il estoit, et quant on lui disoit:
-_il est à telle_, se la dame estoit blasmée de son honneur, il se
-fust avant tort d'une demi-lieue, qu'il ne feust venu jusques devant
-la porte, et là prenoit un petit de croye (craie) qu'il portoit,
-et notoit cette porte et y fesoit un signet et l'en venoit (l'on
-vessait). Et, aussi, au contraire, quant il passoit devant l'hostel
-de dame ou damoiselle de bonne renommée, se il n'avoit trop grant
-haste, il la venoit veoir et huchoit: «Ma bonne amie, ou ma bonne
-dame ou damoiselle, je prie Dieu que en ce bien et en cest honneur
-il vous veuille maintenir au nombre des bonnes, car bien devez estre
-louée et honorée.» Et, par cette voie, les bonnes se craignoient et
-se tenoient plus fermes de faire chose dont elles pussent perdre leur
-honneur et leur estat.» Nous ignorons quel pouvait être ce _signet_,
-que le chevalier Geoffroy marquait à la craie sur la porte des dames
-malfamées, et qui invitait les passants à saluer d'un pet la maîtresse
-du lieu, en signe de mépris, ce que les gens du peuple ne manquaient
-jamais de faire lorsqu'ils rencontraient une fille publique sur leur
-passage.
-
-Cependant, si la moralité publique, grâce à la chevalerie, faisait
-des progrès journaliers dans toutes les classes de la société et
-descendait par degrés jusqu'aux plus infimes, la Prostitution, tout en
-se cachant au fond de ses repaires, continuait à déshonorer le langage
-usuel et à s'ébattre dans les poésies des trouvères. Ces poëtes de la
-langue d'oil n'étaient pas, comme les troubadours, des chevaliers et
-des écuyers nourris dans les Cours d'amour et formés de bonne heure
-aux leçons de la fine galanterie; les trouvères, sortis du peuple
-pour la plupart, conservaient dans leurs oeuvres la tache originelle
-et appliquaient, à des compositions pleines de verve, de gaieté et de
-malice, la langue crue et grossière qu'ils avaient apprise dans la
-maison de leurs parents; ils appelaient chaque chose par son nom et
-ils employaient de préférence l'expression la plus populaire, qui était
-toujours la plus pittoresque. Leurs premiers auditeurs avaient été des
-villageois, des _mechaniques_, des marchands, des _vilains_ en un mot,
-et si ces juges-là se connaissaient en bonne plaisanterie et en franche
-joyeuseté, ils ne trouvaient rien de trop gros ni de trop obscène dans
-les détails ou dans les mots. Ce n'est pas tout, les trouvères, qui
-avaient quitté la charrue ou la navette pour rimer des romans, des
-chansons, des lais et des fabliaux, embrassaient une vie vagabonde
-et désordonnée; ils devenaient presque tous ivrognes et débauchés, en
-vivant avec les jongleurs, _jongleors_ et _canteors_, qui passaient à
-bon droit pour les plus dépravés des hommes. Ces jongleurs, du moins
-ordinairement, ne composaient pas eux-mêmes les vers qu'ils chantaient
-ou récitaient; ils ne faisaient que les dire avec plus ou moins de
-savoir faire et d'intelligence; ils accompagnaient leur débit ou leur
-chant, de pantomimes, de danses et de tours d'adresse. Il arriva sans
-doute que le même _acteur_ réunissait les métiers distincts du trouvère
-et du jongleur, mais ce ne fut jamais qu'une exception, d'autant plus
-rare que les trouvères n'étaient point aussi méprisés que les jongleurs
-et les ménestrels. Ces derniers, en effet, méritaient bien le mépris
-qu'on leur accordait partout: ils s'adonnaient à tous les vices, et
-surtout aux plus infâmes; ils ne reconnaissaient aucune loi sociale;
-ils erraient de ville en ville, de château en château, traînant avec
-eux un troupeau de jongleresses et d'enfants; ils tenaient école de
-Prostitution. Pourtant, ils n'en étaient pas plus riches; on les voyait
-errer demi-nus, n'ayant pas souvent robe entière, comme les dépeint
-un poëte du treizième siècle, sans _sorcot et sans cotelle_, les
-souliers _pertuissés_, et couverts de vermine. Ces malheureux, on le
-pense bien, avaient été tous élevés dans les Cours des Miracles; leurs
-moeurs et leur langage en gardaient la souillure, et c'étaient eux,
-qui, courant le pays, corrompaient à la fois le langage et les moeurs.
-Ils s'étaient glissés d'abord dans les assemblées honnêtes, dans les
-festins d'apparat, dans les fêtes chevaleresques, lorsqu'ils récitaient
-des _chansons de geste_, les épopées féeriques de la Table-Ronde et de
-Charlemagne; ils excitaient alors l'enthousiasme de leur auditoire,
-composé de seigneurs et de dames, qui ne se lassaient pas d'entendre
-parler _d'armes et d'amour_. Il y avait toutefois çà et là, dans ces
-vieux romans rimés, quelques scènes assez libres et quelques termes
-licencieux, mais l'intention du poëte était toujours irréprochable, et
-le jongleur n'ajoutait pas, par son jeu et ses grimaces, à l'indécence
-du tableau. Alors il était généreusement payé, on lui donnait des robes
-et des manteaux neufs; on l'hébergeait, lui, ses valets et ses animaux
-(car il montrait aussi des chiens, des singes et des oiseaux dressés
-à divers exercices); on le logeait au château, et, quand il partait,
-l'escarcelle bien garnie, on l'invitait à revenir, en lui offrant le
-coup de l'étrier.
-
-Ce paradis de la jonglerie se changea en enfer, sous le règne de saint
-Louis: les trouvères faisaient encore des _chansons de geste_ contenant
-douze à vingt mille vers, mais les jongleurs ne les apprenaient plus
-par coeur et ne les récitaient plus; un changement notable s'était
-opéré dans le goût; on n'aimait plus à écouter, à table, les _gestes_
-merveilleux des preux du roi Arthus et de l'empereur Charlemagne;
-on préférait les lire dans le silence du _retrait_ ou cabinet.
-Les jongleurs se prêtèrent volontiers à ce caprice de la mode, qui
-subissait l'influence des croisades; ils allégèrent leur bagage et ne
-récitèrent plus que des contes gaillards et dévots. Les trouvères, ceux
-du moins qui puisaient leurs inspirations dans le peuple, répondirent
-avec empressement au bon accueil qu'on faisait à leurs fabliaux, et
-ils en inventèrent un grand nombre, plus joyeux les uns que les autres,
-qui se répandirent, aux sons de la vielle et de la _rote_, dans toutes
-les compagnies où le rire gaulois avait encore accès. Mais l'abus ne
-tarda pas à faire condamner et proscrire ce genre de divertissement;
-les trouvères ne mettaient plus de bornes à la licence de leurs
-compositions, et les jongleurs en exagéraient encore l'obscénité;
-on considéra jongleurs et trouvères comme des suppôts du démon et
-on leur imputa, peut-être avec justice, un nouveau développement
-de la Prostitution. Le pieux Louis IX avait pourtant protégé la
-_ménestrandie_, puisque, après son dîner et avant d'ouïr les grâces, il
-donnait audience aux _menestriers_, qui jouaient de la vielle devant
-lui; mais ces encouragements ne s'adressaient qu'à la musique et non
-aux fabliaux, car, suivant un texte ancien adopté dans plusieurs
-éditions de Joinville, «il chassa de son royaume tous basteleurs
-et autres joueurs de passe-passe, par lesquels venoient au peuple
-plusieurs lascivités.» Ces lascivités ne déplaisaient pas à certains
-nobles, qui, en dépit des chastes enseignements de la chevalerie, se
-montraient partisans passionnés de la _gaie science_ et ne fermaient
-jamais la porte de leurs manoirs aux jongleurs les plus libertins;
-mais, en général, les pauvres ménestrels étaient bannis des châteaux,
-ainsi que les lépreux, et le son de leurs instruments, annonçant leur
-présence au bord des fossés d'une résidence seigneuriale, n'avait pas
-d'autre résultat que de faire aboyer les chiens. Selon un apologue
-facétieux, écrit en latin à cette époque (voy. _les Fabliaux_ de
-Legrand d'Aussy, t. IV, p. 357), Dieu, en créant le monde, y plaça
-trois espèces d'hommes, les nobles, les clercs et les vilains. Il donna
-aux premiers les terres, aux seconds les dîmes et les aumônes, et aux
-derniers le travail avec la misère; mais, le partage étant fait ainsi,
-les ménétriers et les ribauds présentèrent simultanément leur requête à
-Dieu, pour lui demander de fixer leur sort et de leur assigner de quoi
-vivre: «Le Seigneur, dit l'auteur de l'apologue, chargea les nobles de
-nourrir les ménétriers, et les prêtres d'entretenir les catins. Ceux-ci
-ont obéi à Dieu, et rempli avec zèle la loi qui leur est imposée; aussi
-seront-ils sauvés incontestablement. Quant aux gentilshommes qui n'ont
-eu nul soin de ceux qu'on leur avait confiés, ils ne doivent attendre
-aucun salut.» Les jongleurs, n'étant plus reçus dans les châteaux,
-oublièrent tout à fait les _chansons de geste_ et la poésie honnête;
-ils avaient trouvé un public plus facile à divertir et moins scrupuleux
-sur la nature de ses plaisirs; ils allaient frapper à la porte des
-bourgeois et des marchands; ils venaient s'asseoir dans les tavernes et
-chez le bon _populaire_ qui les recevait avec joie et qui ne riait pas
-du bout des lèvres aux contes licencieux qu'on lui contait après boire.
-
-Ces contes, monuments précieux de l'imagination et de la gaieté de nos
-ancêtres, forment un recueil considérable, dont une partie seulement a
-été publiée en original par Barbazan, et traduite par Legrand d'Aussy.
-C'est dans ce graveleux répertoire que Boccace, Arioste, la Fontaine et
-mille autres poëtes et romanciers modernes ont puisé des sujets et des
-idées comiques, qu'ils n'ont fait que remettre en oeuvre et rajeunir de
-forme. «Le recueil des fabliaux, dit M. Émile de la Bédollière, abonde
-en saillies piquantes, en inventions drôlatiques, en traits d'une
-gaieté communicative, mais il est souvent d'une dégoûtante obscénité:
-les mots les plus sales de la langue française y semblent prodigués à
-plaisir; les fonctions les plus vulgaires de la machine humaine y sont
-le sujet de grossières plaisanteries; les parties les plus secrètes
-du corps y sont nommées en termes dont rougiraient les prostituées
-d'aujourd'hui.» Et, à l'appui de cette appréciation générale des
-fabliaux du treizième et du quatorzième siècle, l'ingénieux auteur de
-l'_Histoire des moeurs et de la vie privée des Français_ cite les titres
-de quelques-uns, qu'il choisit dans l'édition de Barbazan: _Fabliau de
-la m...._; _une femme pour cent hommes_; _de Charlot le juif qui chia
-en la pel dou lievre_; _du Chevalier qui fesoit parler les c... et les
-c..._; _de l'anel qui fesoit les v... grands et roides_; _du vilain à
-la c..... noire_; _d'une pucelle qui ne pooit oïr parler de f.....,
-qu'elle ne se pasmast_, etc. Barbazan a laissé, dans les manuscrits
-où ils reposent encore inédits, plusieurs fabliaux dont les titres
-promettent des histoires plus ordurières encore, s'il est possible;
-M. de la Bédollière enregistre quelques-uns de ces titres, d'après
-le Ms. coté 1830, Bibl. Nationale: _de la male vieille qui conchia la
-preude feme_; _du fouteor_; _du conin_; d'après le Ms. 7,218: _du c..
-et du c.._; _de honte et de puterie_; _du v.. et de la c....._; _du c..
-qui fut fait à la besche_, etc. Pour avoir idée de cette littérature
-joyeuse, il faut lire les contes les plus libres de la Fontaine, qui se
-délectait à la lecture des trouvères; mais on ne se rendra compte des
-monstrueuses libertés du langage de ces poëtes, qui avaient leur Cour
-des Muses dans un mauvais lieu, qu'en comparant leurs oeuvres badines
-avec celles de Grécourt, de Piron et de Robbé, ces effrontés trouvères
-du dix-huitième siècle.
-
-«Il est évident, dit encore M. de la Bédollière (t. III, de l'ouvrage
-cité, p. 341), que nos ancêtres prononçaient, sans sentir leur pudeur
-effarouchée, des mots que nous avons proscrits; mais ils n'étaient
-pas étrangers à la délicatesse, et les contes scandaleux inspiraient
-un juste dégoût aux honnêtes gens.» En effet, dans le _Jeu de Robin
-et Marion_, petite comédie mêlée de chants, représentée au treizième
-siècle, et dont l'auteur, Adam de la Hale, était un des trouvères
-les plus estimés de son temps, un des personnages de la pièce, nommé
-Gauthier, sous prétexte de réciter une chanson de geste, entonne
-un refrain ordurier; Robin l'interrompt, en lui disant d'un ton de
-reproche:
-
- Ah! Gauthier, je n'a voiel plus; fi!
- Dites, serez-vous toujours teus (tel)?
- Vous estes un ord (sale) menestreus!
-
-Les ménétriers et les jongleurs avaient concouru à propager la langue
-déshonnête, en débitant et en chantant les poésies des trouvères;
-et ceux-ci, que leur réputation littéraire recommandait comme des
-modèles dans l'_art de rithmer et de bien dire_, exerçaient une
-funeste influence sur la langue écrite comme sur la langue parlée: car
-quiconque écrivait en prose ou en vers s'autorisait de leur exemple
-pour se servir des mots les plus indécents, et pour étaler avec
-complaisance les images les plus impudiques. Les trouvères, dans les
-compositions du genre le plus relevé, ne se défendaient pas de cette
-mauvaise habitude de mêler à la langue poétique l'idiome des tavernes
-et des _bordiaux_. L'auteur du roman célèbre de _Partenopex de Blois_
-fait une peinture qui serait mieux à sa place dans un fabliau:
-
- Il li a les cuisses ouvertes,
- Et quant les soles i a mises,
- Les flors del pucelage a prises.
-
-L'auteur du roman de _Garin le Lehorain_ n'attribue pas un langage plus
-décent à ses chevaliers; l'un d'eux s'écrie dans un accès de convoitise
-lubrique:
-
- Si la tenoie, par mon chief à naisil,
- La demoisel coucheroie avec mi!
-
-Quelquefois le trouvère abordait un sujet de sainteté, et il ne
-changeait pas pour cela de vocabulaire; ainsi, dans les _Miracles de
-Nostre-Dame_, le poëte traducteur, que ce sujet édifiant n'avait pas
-purifié, se complaît à retracer les épisodes d'une nuit de noces, où,
-par la grâce de la Vierge immaculée, l'époux ne joua qu'un triste rôle:
-
- La nuit première, en son beau lit,
- Faire en cuida tout son delit,
- Li espoux, es c... de sa fame;
- Mais si la garda Nostre-Dame....
- Chascune nuit que il anuite,
- Touz fois revient à la meslée,
- Mais la porte est si fort peslée
- Si fort serrée et si fort close,
- Qu'entrer ne puet pour nule chose.....
-
-Les poëtes et les écrivains qui n'avaient pas _bouche en cour_,
-c'est-à-dire qui ne mangeaient point à la table des rois et des
-princes, savaient mal faire la distinction du langage honnête et de
-celui qui ne l'était pas; ils ignoraient la valeur réelle des mots, et
-ils ne soupçonnaient pas que la langue eût plusieurs espèces de style
-appropriées chacune au caractère de l'oeuvre. Le sentiment de la décence
-littéraire ne les touchait pas même lorsqu'ils passaient d'un sujet
-profane à un sujet sacré. Un de ces trouvères sans doute fut chargé
-assez mal à propos de traduire la Bible en français, pour l'usage d'un
-prince de France. Il exécuta ce travail avec toute la conscience dont
-il était capable et il ne se fit aucun scrupule d'introduire dans sa
-traduction littérale une foule de mots, qui, pour avoir été employés
-en hébreu par Moïse, n'étaient point admissibles dans les saintes
-Écritures _faites françoises_; cependant cette étrange traduction fut
-écrite sur vélin par un scribe, ornée de miniatures et couverte d'une
-belle reliure. Ce fut en cet état qu'elle arriva dans les mains des
-rois de France, qui, pendant plusieurs générations, lisaient la Bible
-dans ce beau manuscrit et ne se scandalisaient pas d'y rencontrer, à
-chaque page, des énormités semblables à celles-ci, que M. Paulin Paris
-a extraites dans son excellent _Catalogue des manuscrits français de la
-Bibliothèque du Roi_: «Et autres foys dist Dieu à Abraam: Chacun masle
-de vous sera circumsis, et vous circumsizerez la char de votre v..; que
-ce soit en signe de lien entre moy et vous. Lors mena Abraham Ismael
-son fils, et touz les frankes mesmes de sa maison, et tous les masles
-de tous les bouviers de sa maison, et il circumsiza la char de leur v..
-(ch. 17, vers. 10 et 23). Notre-Seigneur, a de certes, se remembra de
-Rachel, et overi son c..; laquelle conceust et enfanta un fils (ch. 30,
-vers. 22). Si se courroucèrent pour le despucelage de leur sorour... et
-ils répondirent: Dussent-ils avoir usé nostre sorour pour putage (ch.
-34, vers. 13 et 31)!» Cette Bible _françoise_ est conservée, sous le
-nº 6,701, parmi les manuscrits de la Bibliothèque Nationale, et l'on
-s'étonne, en la lisant, qu'elle n'ait pas été translatée pour l'usage
-des clapiers de Glatigny, de Tyron et de Brisemiche, plutôt que pour
-servir aux dévotions des Rois Très-Chrétiens. Au reste les moralistes
-et les sermonnaires, qui s'adressaient souvent au peuple, et qui lui
-parlaient son langage, n'étaient pas plus réservés dans le choix de
-leurs expressions, qu'ils ramassaient dans la fange pour les mêler à
-des choses saintes ou édifiantes. Saint Bernard croyait encore prêcher
-en latin quand il disait énergiquement dans un de ses sermons: «Vieille
-femme menant pute vie de corps est putain!» Un autre sermonnaire du
-même temps, dans un discours sur l'humilité, prenait pour texte ces
-paroles du roi-prophète: _Laus mea sordet eo quod sit in ore meo_; et
-il les interprétait ainsi: «Ma louange n'est que merde et conchiure!»
-Le langage de la Prostitution avait débordé partout et jusque dans
-L'Église, qui eut la sagesse d'interdire aux fidèles la lecture des
-livres saints travestis indécemment en style vulgaire.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII.
-
- SOMMAIRE. --Les moeurs publiques et privées à partir du onzième
- siècle. --Jean _Flore_, évêque d'Orléans. --Le _Goliath_ de la
- Prostitution. --Excentricités licencieuses du duc d'Aquitaine.
- --Les Croisades et les Croisés. --Les trois cents femmes franques.
- --Les concubines de l'_ost_ du roi. --L'_arrière-garde_ des armées
- en campagne. --Les mille prostituées du capitaine Garnier. --Jeanne
- d'Arc à Sancerre. --Ordonnance de cette héroïne contre les ribaudes
- de la milice. --Comment la chevalerie entendait l'hospitalité.
- --Décadence des moeurs chevaleresques. --Abominations du règne
- de Charles VI. --Anne Piedeleu. --Indulgence d'Ambroise de Loré,
- prévôt de Paris, pour les prostituées, etc.
-
-
-La chevalerie avait certainement réprimé les excès de la Prostitution,
-qu'elle ne put néanmoins faire disparaître. A partir du douzième
-siècle, une amélioration heureuse se fit sentir dans les moeurs
-publiques et privées, malgré l'action toujours corruptrice de la
-poésie populaire, qui devait finir par remplacer la poésie héroïque.
-Il y a encore sans doute bien des désordres chez les nobles et dans
-le bas peuple; mais, ordinairement, les premiers ne donnent plus au
-_commun_ l'exemple de la perversité la plus abominable. Ainsi, quoique
-les habitudes de l'Orient se fussent introduites dans l'armée des
-croisés, le vice contre nature n'est plus aussi fréquent qu'il l'était
-à la cour de Normandie en 1120. Selon Guillaume de Nangis, un prélat
-n'ose plus afficher effrontément ses turpitudes, comme cet évêque
-d'Orléans, nommé Jean, qui en 1092 se faisait appeler Flore par ses
-mignons (_concubii_), et qui entendait, sur les places et dans les
-carrefours, d'infâmes adolescents, voués à la débauche masculine,
-chanter le soir les hideuses chansons composées en son honneur (_quidam
-enim sui concubii_, dit le vénérable Ives de Chartres dans une lettre
-adressée au pape Urbain II, _appellant eum Floram, multas rhythmicas
-cantilenas de eo composuerunt, quæ a foedis adolescentibus, sicut nostis
-miseriam terræ illius, per urbes Franciæ, in plateis et compitis,
-cantitantur_). Ces écrivains satiriques ne font pas grâce sans doute
-aux vices de leur époque; ils accusent l'avarice, l'orgueil, la
-cruauté, la gourmandise des seigneurs, mais ils ne leur reprochent pas,
-à l'instar des historiens du onzième siècle, de vivre dans le gouffre
-de l'impudicité (_impudicitatis barathrum_). Orderic Vital s'écriait,
-en gémissant, «que la licence ne connaissait plus de bornes, et qu'on
-s'était écarté des traces des héros pour se livrer à la Prostitution
-la plus effrénée;» il ne se lassait pas de maudire l'iniquité de
-son temps (_sevitia iniqui temporis_, dit-il dans le livre III de
-sa Chronique); et pourtant, au milieu de la licence effroyable du
-onzième siècle, l'Église travaillait activement à la réforme des ordres
-monastiques, et la chevalerie, dont l'institution est attribuée à un
-vieil ermite descendu d'un trône (cette tradition n'était probablement
-qu'un symbole), commençait à régénérer la noblesse en corrigeant ses
-mauvaises moeurs.
-
-C'est à l'influence salutaire de la chevalerie, qu'il faut rapporter
-la conversion du plus grand pécheur que le onzième siècle ait produit.
-Entre tant de _fils du diable_, comme on les nommait, Guillaume,
-neuvième du nom, duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, fut le
-Goliath de la Prostitution, pour nous servir d'une figure biblique
-qui caractérise les énormes débauches de ce prince, que M. Émile de
-la Bédollière qualifie de _Joconde du onzième siècle_. Suivant le
-jugement d'un troubadour contemporain (_Choix de poésies orig. des
-Troubadours_, t. V, p. 115), il fut le plus grand trompeur de femmes
-et le plus fieffé libertin, dont la réputation ait parcouru le monde
-(_si fo uns dols maiors trichadors de dampnas et anet lonc temps per
-lo mon per enganar las domnas_). Tout lui était bon, pourvu que ce
-fût une conquête à faire; il ne dédaignait pas de tendre ses lacs à
-ses plus humbles vassales, et il avait un goût particulier pour les
-religieuses, qu'il allait séduire dans leurs couvents. Nous avons
-déjà mentionné son projet de mauvais lieu, constitué sur le modèle des
-abbayes, et destiné à renfermer une congrégation de filles publiques
-sous la direction des plus grandes dévergondées du Poitou. On ne sait
-ce qui l'empêcha de mettre ce plan à exécution, lorsqu'il eut fait
-élever l'édifice abbatial. Il s'était épris de la belle comtesse de
-Châtellerault, nommée Malborgiane, et il vivait en concubinage avec
-elle, après avoir congédié sa femme légitime. Il avait fait peindre
-sur son bouclier le portrait de sa maîtresse, en disant qu'il voulait
-la porter dans les combats, comme elle le portait lui-même dans le lit
-(_dictitans se illam velle ferre in prælio, sicut illa portabat eum in
-triclinio_). Guillaume de Malmesbury, qui raconte dans sa Chronique les
-excentricités licencieuses du duc d'Aquitaine, nous laisse entendre
-que ce terrible fornicateur ne se piquait pas d'être fidèle à la
-vicomtesse, qu'il aimait pourtant avec passion. La nuit du samedi
-saint, il était dans une église où l'on prêchait sur la résurrection
-de Jésus: «Quelle fable! quel mensonge! s'écria-t-il en éclatant de
-rire.--Si telle est votre opinion, lui dit vivement le prédicateur,
-pourquoi restez-vous ici?--J'y reste, repartit l'impie, pour regarder
-les jolies femmes qui viennent faire la veillée de Pâques.» Un jour, il
-tomba malade; et un moine qui le soignait lui conseilla de se préparer
-à faire une bonne mort: «Tu voudrais, je le vois, lui répondit le
-moribond, que je donnasse mes biens aux parasites, c'est-à-dire aux
-prêtres! ils n'en auront pas une obole. Quant à mes débauches, je n'ai
-pas à m'en repentir: beaucoup de gens, qui te surpassent en savoir,
-m'ont assuré que toutes les femmes devaient être communes, et que se
-livrer à leurs caresses était un péché sans conséquence.» Il ne mourut
-pas dans l'impénitence finale, car, sous les auspices de la chevalerie,
-il passa subitement du culte de la matière à la contemplation
-spirituelle, de l'incrédulité à la foi, et du scandale de sa vie
-immonde aux pratiques édifiantes de l'ascétisme: il se fit soldat du
-Christ, et il expia ses péchés par un éclatant repentir. Il était vieux
-alors, et il n'aurait pu continuer le _train d'amour_ qu'il menait dans
-sa jeunesse, même en ayant recours à ces excitations factices que le
-charlatanisme médical offrait aux vieillards libertins et dont le docte
-Arnauld de Villeneuve a recueilli la recette sous ce titre: _Ad virgam
-erigendam_. Guillaume d'Aquitaine, dans son bon temps, avait poussé
-fort loin la recherche sensuelle, et la renommée lui faisait honneur
-de diverses inventions érotiques, qu'on trouve aussi dans les oeuvres
-d'Arnauld de Villeneuve, qui a eu la pudeur de les traduire en latin
-(_Ut desiderium et dulcedo in coitu augmentetur.--Ut mulier habeat
-dulcedinem in coitu...._).
-
-Les croisades furent le plus beau moment de la chevalerie, et pourtant
-on ne peut pas nier que ce prodigieux rassemblement d'hommes de tous
-âges, de tous rangs et de tous pays n'ait réchauffé dans son sein les
-germes corrupteurs de la Prostitution. L'abbé Fleury, parlant de ces
-armées innombrables qui venaient fondre sur l'Orient, dit avec raison
-qu'elles étaient pires que les armées ordinaires: «Tous les vices y
-régnoient, et ceux que les pèlerins avoient apportés de leurs pays,
-et ceux qu'ils avoient pris dans les pays étrangers.» Nous avons
-rapporté, d'après le témoignage de Joinville, que, dans la première
-croisade de saint Louis, ses barons _tenoient leurs bordeaux_ autour
-de la tente royale. Ce devait être pis dans les croisades précédentes,
-dans la première surtout, qui bouleversa l'Europe, avant de mettre
-sens dessus dessous tout l'Orient. «Les croisés, dit Albert d'Aix,
-se conduisirent en gens grossiers, insensés et indomptables dès que
-l'amour charnel éteignit en eux la flamme de l'amour divin; ils avaient
-dans leurs rangs une foule de femmes portant des habits d'hommes, et
-ils voyageaient ensemble, sans distinction de sexe, en se confiant au
-hasard d'une affreuse promiscuité.» L'auteur des _Gesta Urbani II_ se
-borne à constater le fait: _Innumerabiles feminas secum habere non
-timuerunt, quæ naturalem habitum in virilem nefarie mutaverunt, cum
-quibus fornicaverunt_ (_Histor. des Gaules_, t. XIV, p. 684). Albert
-d'Aix ajoute quelques détails qui nous permettent d'en deviner de plus
-scandaleux: «Les pèlerins ne s'abstinrent point des réunions illicites
-et des plaisirs de la chair; ils s'adonnèrent sans relâche à tous
-les excès de la table, se divertissant avec les femmes mariées ou les
-jeunes filles, qui n'avaient quitté leurs foyers que pour se livrer aux
-mêmes folies et se jeter imprudemment dans toute espèce de vanités.»
-Pour s'expliquer de quelle sorte de vanités le chroniqueur voulait
-parler, il faut voir ce ramas de vagabonds, de fanatiques violer les
-filles et déshonorer l'hospitalité qu'ils reçurent en Hongrie (_puellis
-eripiebatur, violentiâ ablata, virginitas; dehonestabantur conjugia_).
-Ce ne fut pas sans cause que la main de Dieu s'étendit sur ces
-misérables qui «avaient péché sous ses yeux, en se vautrant dans toutes
-les souillures de la chair.» Il n'y eut pas le tiers de ces hordes
-indisciplinées et souillées de crimes qui arrivât en Palestine.
-
-Les Cours des Miracles et les lieux de Prostitution avaient fourni
-leur impur contingent à l'armée des croisés, dans laquelle les ribauds,
-les pékins (_piquichini_), les truands (_trudennes_) et les _thafurs_
-(vagabonds) formaient des bandes redoutables, grossies de filles
-perdues qui avaient pris la croix avec leurs amants. Au reste, toutes
-les armées du moyen âge étaient invariablement suivies d'une tourbe
-de gens sans aveu, de _goujats_ et de ribaudes, qui accompagnaient les
-bagages et qui les pillaient en cas de déroute. Le soldat ou _soudoyer_
-ne pouvait se passer de ce cortége embarrassant et inquiétant à la
-fois: les femmes servaient à ses passe-temps, les hommes se rendaient
-utiles dans l'occasion en portant des fardeaux et en ravageant le pays
-sur le passage des troupes. Les croisés ne renoncèrent pas aux moeurs
-militaires, en se vouant à la délivrance du saint sépulcre; et quand
-les femmes leur manquèrent en Palestine, où la religion mahométane
-s'opposait à tout commerce illicite avec les chrétiens, on fit venir
-d'Europe un renfort de chrétiennes qui concoururent, à leur manière,
-au triomphe de la croisade. Un historien arabe, Ém-ad-Eddin, rapporte
-que pendant le siége de Saint-Jean-d'Acre, en 1189, «trois cents jolies
-femmes franques, ramassées dans les Iles, arrivèrent sur un vaisseau
-pour le soulagement des soldats francs, auxquels elles se dévouèrent
-entièrement; car les soldats francs ne vont point au combat, s'ils
-sont privés de femmes.» Le même historien, cité par Hammer dans son
-_Histoire de l'empire ottoman_, ajoute que l'exemple des Francs fut
-contagieux pour leurs ennemis, qui voulurent aussi avoir des femmes de
-joie dans leur armée, où pareil déréglement n'avait jamais été toléré
-auparavant. Cette multitude de femmes se trouva constamment à la suite
-des armées françaises jusqu'à la fin du seizième siècle. Geoffroy,
-moine du Vigeois, estime à quinze cents le nombre des concubines qui
-suivaient l'_ost_ du roi en 1180, et les parures de ces courtisanes
-royales (_meretrices regiæ_) avaient coûté des sommes immenses (_quarum
-ornamenta inestimabili thesauro comparata sunt_). Ce chroniqueur ne
-veut parler sans doute que des femmes qui relevaient directement du
-roi des ribauds, et qui n'exerçaient leur vil métier qu'en payant
-une redevance à cet officier de l'hôtel du roi. Quant aux ribaudes
-libres et non autorisées, leur nombre devait être vingt fois plus
-considérable, surtout dans les armées irrégulières comme celles des
-croisades, comme ces _Grandes Compagnies_ qui se mettaient à la solde
-de quiconque pouvait les payer et leur promettre du butin. Le moine
-du Vigeois énumère les différentes espèces de soudoyers qui à la fin
-du douzième siècle ravageaient, à l'instar d'une nuée de sauterelles,
-le pays qu'ils traversaient: _Primo Basculi, postmodum Theuthonici,
-Flandrenses; et, ut rustice loquar, Brabansons, Hannuyers, Asperes,
-Pailler, Nadar, Turlau, Vales, Roma, Cotarel, Catalan, Arragones,
-quorum dentes et arma omnem Aquitaniam corroserunt_. Chacune de ces
-bandes dévorantes traînait après elle une masse de prostituées, qui se
-grossissait sans cesse et qui prenait part au pillage des villes mises
-à feu et à sang.
-
-On rencontre partout dans l'histoire militaire de la France et des
-autres nations de l'Europe cette affluence de femmes débauchées dans
-les armées en campagne; l'arrière-garde se composait toujours de ces
-sortes de femmes et de leurs compagnons, ribauds et goujats, pour
-qui, suivant une expression consacrée, rien n'était trop chaud ni trop
-pesant lorsqu'il s'agissait de piller. Cette arrière-garde, incommode
-et malfaisante, était souvent presque aussi nombreuse que le reste
-de l'armée. On lit, dans la Chronique de Modène, écrite par Jean de
-Bazano (voy. le grand recueil de Muratori, t. XV, col. 600), qu'un
-capitaine allemand nommé Garnier, qui envahit, à la tête de trois
-mille cinq cents lances, le territoire de Modène, de Reggio et de
-Mantoue, au commencement de l'année 1342, était accompagné de mille
-prostituées, mauvais garçons et ribauds (_mille meretrices, ragazii et
-rubaldi_). Les chefs de guerre et les capitaines, si preux chevaliers
-qu'ils fussent, ne pouvaient rien contre cette Prostitution des camps;
-ils auraient vu leurs troupes se révolter et refuser de servir sous
-une bannière qui n'eût pas protégé aussi les folles femmes destinées
-au _soulas_ du soldat. Jeanne d'Arc seule, qui avait en horreur les
-femmes de mauvaise vie, quoique les Anglais la nommassent la _putain
-des Armignats_ (voy. _Hist. de France_ de Michelet, t. V, p. 75), puisa
-dans sa mission divine assez d'autorité pour expulser de l'armée du
-roi toutes ces méprisables créatures. Elle ordonna d'abord que les
-soldats se confessassent, «et leur fit oster leurs fillettes,» dit
-l'auteur anonyme des Mémoires, qui concernent cette chaste héroïne.
-«Il est à sçavoir, raconte Jean Chartier dans son Histoire de Charles
-VII, que, après la journée de Patay, ladite Jehanne la Pucelle fit
-faire un cry, que nul homme de sa compagnie ne tînt aucune femme
-diffamée ou concubine.» Néanmoins l'usage fut plus fort que sa volonté,
-et quelques-unes de ces femmes, qui se sentaient appuyées par leurs
-amants, essayèrent de braver les ordres de la Pucelle. Celle-ci, dans
-une revue que Charles VII passait à Sancerre avant son départ pour
-Reims, aperçut «plusieurs femmes desbauchées qui empeschoient aucuns
-gens d'armes de faire diligence au service du roy,» elle tira son épée
-de Fierbois et courut sur ces misérables, qu'elle frappa de si bon
-coeur, que l'épée se brisa en éclats sur leurs épaules. Charles VII fut
-très-chagrin de cet accident, et il dit à Jeanne qu'elle aurait mieux
-fait de prendre un bâton pour frapper dessus, plutôt que de perdre
-ainsi une épée qui lui était venue par miracle. La Pucelle comprenait
-que la présence d'une femme nuisait à la discipline dans l'armée,
-et elle s'était vêtue en homme pour ne pas exciter la concupiscence
-charnelle de ses compagnons d'armes. «Me semble, disait-elle, qu'en
-cet estat je conserverai mieux ma virginité de pensée et de fait.»
-Sa virginité, en effet, ne reçut pas d'atteinte, quoique plusieurs
-grands seigneurs fussent «deliberez de sçavoir se ilz pourroient
-avoir sa compagnie charnelle;» mais, quand ils se présentaient à elle,
-_gentiment habillée_, «toute mauvaise volonté leur cessoit.»
-
-L'ordonnance de Jeanne d'Arc contre les ribaudes de la milice ne
-pouvait pas lui survivre; et ce ne fut qu'une exception dans la vie des
-gens de guerre, qui ne se séparèrent plus de leurs concubines. Il est
-possible que cette quantité de femmes dissolues attachées au service
-permanent d'une armée eut quelquefois une influence favorable sur les
-conséquences ordinaires d'une prise de ville, car le soldat, ayant sa
-maîtresse parmi les filles publiques de l'armée, se montrait moins
-ardent à outrager et à violer ses prisonnières. Quoi qu'il en soit,
-le nombre des femmes amoureuses, enrôlées, pour ainsi dire, sous le
-drapeau d'un capitaine, diminuait ou augmentait en raison des succès
-ou des revers de l'expédition. Dans un temps où le pillage était une
-condition inévitable de la guerre, ces prostituées attiraient à elles
-la meilleure part du butin. Plus une armée était bien équipée, bien
-approvisionnée, bien payée, plus la Prostitution y affluait de toutes
-parts. Aussi la belle armée que Charles-le-Téméraire, duc de Bourgogne,
-conduisit en personne dans le pays des Suisses, en 1476, était-elle
-amplement fournie de renfort féminin, et, après la défaite de Granson,
-les vainqueurs trouvèrent dans le camp du duc, raconte Philippe de
-Comines, «grandes bandes de valets, marchands et filles de joyeux
-amour;» mais les Suisses furent peu sensibles à ce genre de capture:
-car, ajoute Comines, «les messieurs des Ligues ramassèrent, chacun
-son saoul, piques, coulevrines, armures, preciosetés; et pour ce qui
-regarde les deux mille courtisanes, joyeuses donzelles, délibérant que
-telles marchandises ne bailleroient pas grand profit aux leurs, si les
-laissèrent courir à travers champs.» Malgré cette indifférence pour les
-courtisanes flamandes et bourguignonnes, les Suisses ne menaient pas
-sous les drapeaux une vie plus austère que leur ennemi; car, en temps
-de paix, on entretenait dans les villages, aux frais de la commune,
-un certain nombre de filles de joie, qui, en temps de guerre, étaient
-attachées corporellement aux compagnies et aux bandes de chaque Canton.
-(_Rec. d'édits et d'ordonn. royaux_, par Neron et Girard, 1720, in-f.,
-t. I, p. 643.)
-
-Revenons à la chevalerie, qui ne donnait pas toujours l'exemple de la
-chasteté et de la continence. Les chevaliers, qui filaient le parfait
-amour avec les dames et damoiselles, et qui n'en obtenaient que des
-dons honnêtes, des baisers quelquefois, mais rarement ce qu'on appelait
-le _don d'amour en sa merci_, se dédommageaient de ces privations avec
-des servantes et des _fillettes_. C'était même un usage d'hospitalité
-que de _garnir la couche_ d'un chevalier qui demandait asile dans un
-château. Lacurne de Sainte-Palaye cite, à propos de cet usage courtois,
-un extrait fort curieux d'un fabliau (Ms. du Roi, nº 7,615, fol. 210),
-dans lequel une dame qui a reçu chez elle un chevalier ne veut pas
-s'endormir sans lui envoyer une compagne de lit.
-
- Et la comtesse à chief se pose,
- Apele un soun (_sienne_) pucelle,
- La plus cortoise et la plus belle;
- A consoil (_en secret_) li dis: Belle amie,
- Alez tost, ne vous ennuit mie!
- Avec ce chevalier gesir (_coucher_)...
- Si le servez, s'il est metiers (_besoin_).
- Je isa lassa volontiers,
- Que ja ne laissasse pour honte,
- Ne fust pour monseigneur le conte
- Qui n'est pas encore endormiz....
-
-La dame châtelaine était sans doute peu rigoriste, et la lecture de
-l'_Art d'amour_, composé par le trouvère Guiart (Ms. du Roi, nº 7,615,
-fol. 178 et s.), ce poëme qui contient les leçons d'amour les plus
-dissolues avait pu façonner la dame à ce genre de complaisance. On peut
-présumer que de pareilles coutumes hospitalières ne se rencontraient
-pas dans tous les châteaux. Un poëte du treizième siècle nous sert
-de garant à cet égard, et la manière dont il attaque la Prostitution
-des villes nous permet de supposer qu'il la comparait tacitement à la
-décence des moeurs chevaleresques. Voici ce passage intéressant, que
-Lacurne de Sainte-Palaye a tiré d'un Ms. de la Bibliothèque Nationale
-(Fonds du Roi, nº 7,615, fol. 140).
-
- Qui reson voudroit faire! l'on devroit, par saint Gille!
- Riche femme qui sert de baval et de guile (_tromperie_),
- Et qui pour gaignier vent son corps et aville (_avilit_),
- Chacier hors de la ville aussi com un mesel (_lépreux_),
- S'en souloit (_si on avait coutume_) maintes femmes, par maintes
- achoisons,
- Chacier hors de la ville, c'estoit droiz et resons:
- Or est venu le temps et or est la resons.
- Plus a partout bordiaux qu'il n'a autres mesons.....
-
-Les lois municipales mirent un frein à la Prostitution, comme nous
-l'avons dit, et la noblesse, que la chevalerie avait généralement
-amendée, se distingua du peuple et de la bourgeoisie par des moeurs
-plus régulières et plus honnêtes, du moins en apparence. Mais la
-bourgeoisie et le peuple s'amendèrent à leur tour, pendant que la
-chevalerie tombait en décadence et que les nobles s'abandonnaient à
-tous les désordres qu'ils avaient évités jusque-là; ils se piquaient
-toutefois d'être aussi bons chevaliers que leurs prédécesseurs. Ce
-fut sous le règne de Charles VI que commença cette décadence des moeurs
-chevaleresques. Un poëte de ce règne, Eustache Deschamps, compare la
-conduite des anciens preux à celle de ses contemporains:
-
- Les chevaliers estoient vertueux
- Et pour amours plains de chevalerie,
- Loyaux, secrez, frisques et gracieux:
- Chascuns avoit lors sa dame, s' amie,
- Et vivoient liement (_joyeusement_);
- On les amoit aussi très loyalment,
- Et ne jangloit (_jasait_), ne mesdisoit en rien.
- Or m'esbahy quant chascun jangle et ment,
- Car meilleur temps fut le temps ancien!
-
-Les plaintes d'Eustache Deschamps n'étaient que trop justes en présence
-des orgies de la cour, où Charles VI et son frère, le duc d'Orléans,
-qui se vantaient de _maintenir_ la vraie chevalerie, semblaient en
-avoir oublié les préceptes vertueux. Les tournois célébrés en 1389 à
-Saint-Denis en l'honneur du roi de Sicile et de son frère, qui furent
-armés chevaliers, se terminèrent par une hideuse saturnale, dont
-l'abbaye fut le théâtre. Le religieux de Saint-Denis, dans sa Chronique
-de Charles VI, n'a pas cru devoir passer sous silence les désordres de
-la quatrième nuit: «Les seigneurs, dit-il, en faisant de la nuit le
-jour, en se livrant à tous les excès de la table, furent poussés par
-l'ivresse à de tels déréglements, que, sans respect pour la présence
-du roi, plusieurs d'entre eux souillèrent la sainteté de la maison
-religieuse et s'abandonnèrent au libertinage et à l'adultère (_ad
-inconcessam venerem et adulteria nefanda prolapsi sunt_).
-
-Les maisons religieuses, à cette époque, avaient des moeurs aussi
-mauvaises que la cour du roi et des princes; l'Église était tombée
-au même degré de décadence que la chevalerie, et la société tout
-entière semblait aller à sa dissolution. Nous ne voulons pénétrer
-dans les couvents que pour soulever le voile qui couvrait les vices
-des moines et des _nonnains_. La Prostitution s'était emparée de la
-maison du Seigneur, comme de la maison des grands de la terre. Les
-prédicateurs, en ce temps-là, répétaient souvent ces paroles de l'ange
-dans l'Apocalypse: «Venez, je vous montrerai la condamnation de la
-grande prostituée qui est assise sur les grandes eaux, avec laquelle
-les rois de la terre se sont corrompus, et qui a enivré du vin de la
-Prostitution les habitants de la terre.» Rien ne peut rendre, en effet,
-les abominations du règne de Charles VI, où le clergé, la noblesse et
-le peuple luttaient de perversité et de turpitude. Que devait être la
-vie de cour, lorsque la vie des couvents était aussi déplorable que
-nous la dépeint Nicolas de Clémenges, archidiacre de Bayeux, dans son
-traité _De corrupto statu ecclesiæ_: «A propos de vierges consacrées
-au Seigneur, dit ce philosophe chrétien, il nous faudrait retracer
-toutes les infamies des lieux de Prostitution, toutes les ruses et
-l'effronterie des courtisanes, toutes les oeuvres exécrables de la
-fornication et de l'inceste; car, je vous prie, que sont aujourd'hui
-(vers 1400) les monastères de femmes, sinon des sanctuaires consacrés
-non pas au culte du vrai Dieu, mais à celui de Vénus; sinon d'impurs
-réceptables où une jeunesse effrénée s'abandonne à tous les désordres
-de la luxure, de telle sorte que c'est maintenant la même chose de
-faire prendre le voile à une jeune fille ou de l'exposer publiquement
-dans un lieu d'abomination!» Nicolas de Clémenges pousse ici jusqu'à
-l'hyperbole la critique des moeurs monacales, mais la démoralisation des
-ecclésiastiques n'était que trop éclatante, et l'on ne saurait dire si
-c'était l'Église qui démoralisait la chevalerie, ou la chevalerie qui
-démoralisait l'Église. Dulaure, dont le témoignage est généralement
-suspect, s'appuie sur des autorités respectables pour esquisser ce
-tableau des moeurs cléricales et chevaleresques: «Les prélats et les
-prêtres subalternes étaient ordinairement vêtus en habits séculiers,
-portaient l'épée, joutaient dans les tournois, fréquentaient les
-cabarets, entretenaient des concubines. Les prêtres et les curés
-occupaient des emplois judiciaires, prêtaient à usure, s'adonnaient
-à la débauche et aux excès de la table. Dans certains diocèses, les
-grands vicaires recevaient la permission de commettre l'adultère
-pendant l'espace d'une année; dans d'autres, on pouvait acheter le
-droit de forniquer impunément dans tout le cours de sa vie: l'acheteur
-en était quitte en payant chaque année à l'official une quarte de vin;
-et lorsque l'âge le rendait incapable d'user de ce privilége, il n'en
-était pas moins tenu de payer la taxe.» C'était dans les décrétales
-des papes, que l'officialité trouvait le pouvoir étrange qu'elle
-s'arrogeait sur le péché d'impureté; le canon _De dilectissimis_
-exhorte les chrétiens à la pratique de cet axiome: _Tout est commun
-entre amis_; même les femmes, ajoute-t-il. On eut l'audace de présenter
-requête au pape Sixte IV pour obtenir la permission de commettre le
-péché infâme pendant les mois caniculaires, et Sixte IV écrivit au bas
-de la requête: Soit fait ainsi qu'il est requis (_Hist. de France_, par
-l'abbé Velly, t. V, p. 10 et suiv.)!
-
-Il est vraiment remarquable que jamais les ordonnances royales et
-municipales contre la Prostitution ne furent plus fréquentes ni plus
-sévères que pendant cette période de déréglement. On se montrait
-sans pitié pour les filles publiques, lorsque la décence et la pudeur
-semblaient bannies des moeurs, lorsque les vêtements dissolus étaient
-seuls à la mode, en dépit des édits somptuaires. On avait repris avec
-les souliers à la poulaine ces ornements obscènes qui les décoraient
-au douzième siècle, à la cour de Normandie, suivant Orderic Vital, et
-les ornements en question s'étaient allongés et mieux caractérisés. Les
-femmes n'osèrent pas, il est vrai, adopter les accessoires de cette
-vilaine chaussure; mais, en revanche, elles eurent des robes fendues
-ou relevées qui laissaient entrevoir la jambe, et même la cuisse nue:
-quant à la gorge, elles la découvraient jusqu'au bout du sein. L'auteur
-du _Chastoiement des dames_, Robert de Blois, leur reproche ces modes
-impudiques.
-
- Aucune lesse differmée
- Sa poitrine, pource c'on voie
- Comme fetement sa chair blanchoie;
- Une autre lesse tout de gré
- Sa chair apparoir au costé:
- Une ses jambes trop descuevre.
- Prud hom ne loe pas cette oevre.
-
-Les cérémonies de l'Église, les processions surtout, participaient à
-cette immodestie des vêtements. On voyait figurer, dans les processions
-et les pénitences publiques, des hommes et des femmes entièrement
-nus: «Parmi ces pénitents, dit le partial auteur de l'_Histoire de
-Paris_, les uns portaient dans leurs chemises des pierres enchaînées;
-les autres, sans chemises, étaient flagellés ou piqués aux fesses
-avec des aiguillons.» Ici Dulaure n'invente rien, n'exagère rien, et
-il peut renvoyer son lecteur avec confiance au Glossaire de Ducange
-et Carpentier (aux mots _penitentiæ_, _processiones_, _villaniæ_,
-_lapides catenatos ferre_, _putagium_, _naticæ_, etc.). Nous supposons
-que les pénitentes qui suivaient les processions, dans un état complet
-de nudité, et qui se faisaient piquer avec des aiguillons, devaient
-être des prostituées, ainsi que celles qui portaient des pierres dans
-leur chemise. C'étaient là, en effet, les châtiments habituels que la
-justice séculière prononçait à l'égard des adultères et des femmes
-de mauvaise vie. Dulaure nous en fournit un exemple mémorable qu'il
-emprunte aux registres criminels du parlement de Paris (registre VIII).
-Anne Piedeleu, femme amoureuse, tenait un lieu de débauche dans la rue
-Saint-Martin, elle était donc en contravention avec les ordonnances de
-la prévôté; et le prévôt qui était en charge alors (1373), le fameux
-Hugues Aubriot, faisait exécuter les ordonnances avec beaucoup de
-vigueur. Les bourgeois du voisinage allèrent dénoncer Anne Piedeleu à
-la prévôté, et aussitôt les sergents firent déloger cette femme, en
-usant d'indulgence pour elle, puisqu'elle ne fut pas même menée en
-prison. Elle se sentait sans doute soutenue par quelque personnage
-capable de tenir tête au prévôt, car elle porta plainte contre ce
-magistrat en l'accusant de plusieurs crimes et en produisant de faux
-témoins pour le perdre. Le parlement, au mois de février 1374, sur les
-conclusions de l'avocat du roi, condamna Anne Piedeleu à être promenée
-par la ville, toute nue, ayant sur la tête une couronne de parchemin
-où était écrit ce mot: _faussaire_. On la conduisit en cet état au
-pilori des Halles, où elle fut exposée deux heures aux regards du
-peuple; elle ne sortit de prison que pour être bannie de Paris et du
-royaume. Les promenades de ce genre devaient être assez fréquentes, et
-la populace y courait avec un joyeux empressement. Comme les ribaudes
-et les maquerelles qu'on livrait de la sorte à l'indécente curiosité
-des badauds de Paris grelottaient de froid et toussaient souvent
-en marchant toutes nues dans la boue à travers les intempéries de
-la saison, les spectateurs, et surtout les enfants, avaient coutume
-de chanter une chanson composée pour la circonstance. Cette chanson
-ordurière, qui se conserva longtemps dans la mémoire du bas peuple,
-finissait par ce refrain, que rapporte le _Journal du Bourgeois de
-Paris_:
-
- Votre c.. a la toux, commère,
- Votre c.. a la toux, la toux!
-
-Il était tout simple que les plus impudentes de ces femmes qu'on menait
-au pilori répondissent aux chanteurs par des injures, entre lesquelles
-n'étaient point épargnées les imprécations et les malédictions. Aussi
-quand une toux épidémique se répandit dans la population parisienne,
-durant l'hiver de l'année 1413, ceux qui n'avaient point encore gagné
-cette toux cruelle ou qui en étaient guéris raillaient ceux qu'ils
-entendaient tousser à se «rompre les génitoires,» et leur disaient _par
-esbattements_: «En as-tu? Par ma foi! tu as chanté: _Votre c.. a la
-toux, commère_.» On faisait ainsi allusion aux maux de toute espèce,
-tel que le mal saint-main, la lèpre, la gale, la toux, etc., que
-souhaitaient aux mauvais plaisants les malheureuses qu'on ne plaignait
-pas de voir s'enrhumer au pilori. On n'avait aucune compassion pour
-ces pécheresses, comme nous l'avons fait observer, et les petits
-enfants étaient les plus acharnés à les persécuter. L'autorité croyait
-se conformer au sentiment unanime, en n'accordant pas la moindre
-indulgence à ces pauvres filles. Cependant il y eut un prévôt de
-Paris qui les prit sous sa protection et qui leur donna peut-être trop
-d'appui. Ce fut Ambroise de Loré, baron de Juilly, qui fut nommé prévôt
-en 1436 et qui mourut en 1445 dans l'exercice de sa charge. Le peuple
-de la capitale ne lui pardonna pas d'avoir favorisé la Prostitution, en
-laissant tomber en désuétude les anciens règlements qui la régissaient.
-Tant que dura son administration, les prostituées furent à peu près
-libres; elles s'habillaient à leur guise et logeaient partout dans la
-ville. Ambroise de Loré, à son lit de mort, se repentit d'avoir été
-si paterne pour ces créatures, et il essaya de réparer le désordre
-qui s'était introduit dans la police des moeurs. «La semaine devant
-l'Ascension, raconte le _Bourgeois de Paris_ dans son Journal, fut
-crié parmy Paris, que les ribaudes ne porteroient plus de sainctures
-d'argent, ne de collez renversés, ne pennes de gris en leurs robes,
-ne de menuvair, et qu'elles allassent demourer ès borderaulx, ordonnez
-comme ils estoient au temps passé.» Cette satisfaction tardive donnée
-à l'opinion ne fit pas oublier les scandales qui l'avaient précédée,
-et quand Ambroise de Loré mourut peu de jours après, le _Bourgeois
-de Paris_ se chargea de son oraison funèbre, et le représenta comme
-«moins aimant le bien commun, que nul prévost que devant luy eust esté
-puis quarante ans.» Le _Bourgeois_ ajoute que ce prévôt avait une des
-plus belles et des plus honnêtes femmes du monde, mais, néanmoins,
-«il estoit si luxurieux, qu'on disoit, pour vray, qu'il avoit trois
-ou quatre concubines qui estoient droites communes, et supportoit
-partout les femmes folieuses, dont trop avoit à Paris, par sa lascheté,
-et acquit une très-mauvaise renommée de tout le peuple; car à peine
-povoit-on avoir droit des folles femmes, tant les supportoit et leurs
-maquerelles.»
-
-Ambroise de Loré, avant d'être prévôt de Paris et de lâcher la bride
-aux femmes _folieuses_, était un des plus braves chevaliers de l'_ost_
-de Charles VII, mais ses prouesses d'armes ne l'avaient point rendu
-plus vertueux, quoiqu'il fût contemporain de plusieurs bons chevaliers,
-de vie exemplaire et de moeurs honnêtes. Il avait passé sa jeunesse
-à la cour de Charles VI, où l'on faisait consister la chevalerie en
-tournois et en mascarades; il n'appartenait pas à cette famille de
-chevaliers chastes et continents, qui, comme le maréchal de Boucicaut,
-pensaient que «luxure est plus que chose du monde contraire à vaillant
-homme d'armes.» Le _bon messire_ Jehan le Maingre, dit Boucicaut, ne
-se départit même pas de sa continence, lorsqu'il fut gouverneur de
-Gênes, où les occasions de plaisir venaient sans cesse le chercher:
-«Les vertus qui sont contraires à lubricité sont en luy,» disait son
-biographe secrétaire; il ne songeait guère à _débaucher_ les Génoises,
-«car plus de semblant n'en fait, que si pierre estoit, nonobstant que
-les dames y soyent bien parées et bien attifées, et que moult de belles
-en y ait.» Un jour qu'il chevauchait avec ses gentilshommes dans la
-ville de Gênes, une dame, qui peignait ses cheveux blonds, se mit à
-la fenêtre pour le voir passer; il n'y prit pas garde; mais un de ses
-écuyers la remarqua et ne put s'empêcher de dire: «Oh! que voilà beau
-chef!» Le maréchal eut l'air de ne pas entendre; mais, comme l'écuyer
-se retournait encore pour regarder la dame, il lui dit avec un regard
-glacial: «C'est assez fait!» Le biographe qui a recueilli les _faits_
-de Boucicaut ajoute cette réflexion: «Ainsi, de fait et de semblant, le
-mareschal est net de celuy vice de charnalité et de toute superfluité,
-qui est parfait signe de sa continence.»
-
-Boucicaut, il est vrai, avait été nourri à la cour de Charles V, qui,
-entre toutes les vertus, dit son historiographe, Christine de Pisan,
-«amoit celle de chasteté, laquelle estoit de luy gardée en fait, en
-dict, et en pensée.» Charles V, si sévère à cet égard pour lui-même,
-l'était également pour ses serviteurs, et voulait qu'ils fussent
-chastes, «tant en continences comme en habits, parolles, et faits
-et toutes choses.» Lorsqu'il apprenait qu'un de ses officiers avait
-_déshonoré femme_, fût-ce son favori, il le chassait de sa présence et
-le dispensait à toujours de son service. Cependant il ne manquait pas
-de charité chrétienne pour les pécheurs, et, «considérant la fragilité
-humaine,» il ne consentit jamais à ce qu'un mari «emmurast sa femme
-à pénitence perpétuelle, pour meffaict de son corps;» il permettait
-seulement de la tenir enfermée dans une chambre, si elle était trop
-déshonorée, afin qu'elle ne fît pas honte à son époux et à ses parents.
-Il défendait que des livres déshonnêtes fussent introduits et lus à
-la cour de la reine et des princes. On lui rapporta, un jour, qu'un
-chevalier de la cour avait _instruit le dauphin à amour et vagueté_:
-il renvoya ce chevalier, et lui défendit de jamais paraître devant
-sa femme et ses enfants. Christine de Pisan, qui a consigné ces
-particularités dans le _Livre des faits et bonnes moeurs du feu roi
-Charles_, nous apprend qu'il ne souffrait pas à sa table les _gouliars
-de bouche, aportant paroles vagues_, et qu'il regardait les jeux des
-ménétriers comme des _introductions à la luxure_; il répétait souvent
-la parole de saint Paul, dans une épître aux Corinthiens: «Les parolles
-maulvaises corrompent les bonnes moeurs.» Le règne de Charles VI et une
-partie de celui de Charles VII furent souillés de tous les vices et de
-tous les crimes que Charles V avait essayé de faire disparaître de son
-royaume; et la Prostitution, que ce sage roi réprimait surtout par son
-exemple, ne connut plus de barrières ni de limites.
-
-Pour se rendre compte du degré de perversité auquel étaient parvenus
-quelques nobles, quelques grands seigneurs, qui s'abandonnaient à
-toutes les aberrations de la débauche, il faut lire, dans les archives
-de Nantes, le procès criminel de Gilles de Retz, maréchal de France,
-condamné au feu en 1440. Gilles de Retz était un des plus puissants
-seigneurs de la Bretagne; il avait vaillamment servi Charles VII
-pendant la guerre des Anglais; il avait combattu, avec Dunois et
-Lahire, sous la bannière de Jeanne d'Arc; il était docte et lettré.
-Mais la lecture de Suétone l'avait excité à imiter les monstrueuses
-débauches des empereurs romains: comme Tibère et Néron, il se passionna
-pour le sang mêlé à l'ordure; il n'eut plus d'autre passe-temps que de
-flétrir de ses abominables caresses les pauvres enfants qu'il faisait
-enlever de tous côtés: quand ils étaient beaux et _joliets_, il les
-attachait à sa personne ou il les égorgeait de ses propres mains. La
-superstition et la magie étaient les auxiliaires de ses cruautés et de
-ses souillures: il avait une chapelle magnifique, avec des chantres
-et des chanoines qu'il nourrissait bien, et, en même temps, il avait
-des sorciers et des magiciens à sa solde, avec lesquels il faisait
-des invocations au diable. Cet exécrable homme, qui eut plus d'une
-analogie avec un autre scélérat que nous verrons plus tard (le marquis
-de Sade), fut enfin déféré à la justice, arrêté avec les principaux
-agents de ses forfaits et jugé par un tribunal extraordinaire, nommé
-à cet effet par le duc de Bretagne, son cousin. L'enquête révéla des
-horreurs que confirmèrent les dépositions des témoins. On trouva, dans
-les souterrains des châteaux de Chantocé, de la Suze, d'Ingrande, etc.,
-les ossements calcinés et les cendres des enfants que le maréchal
-de Retz avait assassinés, après avoir abusé d'eux. Il ne tarda pas
-à tout avouer lui-même, et, ne pouvant espérer sa grâce du tribunal
-des hommes, il demanda pardon au Juge éternel devant lequel il allait
-comparaître.
-
-Les dépositions des complices de Gilles de Retz nous initient aux
-scènes horribles dont le vieux château de Chantocé était le théâtre.
-Henriet, chambellan du maréchal, déclare «que Gilles de Sillé et Pontou
-ont livré plusieurs petits enfans audit sire de Rais en sa chambre:
-desquels petits enfans il avoit habitation, et s'y eschauffoit,
-et rendoit nature sur leur ventre, et y prenant sa plaisance et
-délectation, qu'il n'avoit habitation de l'un desdits enfans que
-une fois ou deux, et que, après, celui sire, aucunes fois de sa main
-leur coupoit la gorge, et aucunes fois, Gilles de Sillé, Henriet et
-Pontou la leur coupoient, en la chambre dudit sire: dont le sang
-cheoit à la place, qui après estoit nettoyée; et que ceux enfans,
-ainsi morts, estoient ars en ladite chambre dudit sire, après qu'il
-estoit couché, et la poudre d'eux jettée, et que celui sire prenoit
-plus grande plaisance à leur couper la gorge, qu'à avoir habitation
-d'eux.» Henriet, interrogé derechef sur ces infâmes mystères, compléta
-ses premiers aveux par de nouveaux détails; il raconta «avoir ouï
-dire audit sire de Rais, qu'il estoit bien aise de voir séparer la
-teste des enfans, après avoir eu habitation sur le ventre, ayant les
-jambes entre les siennes, et autrefois se seoir sur le ventre desdits
-enfans quand on séparoit la teste de leurs corps, et par autre fois les
-inciser sur le cou par derrière pour les faire languir, où il prenoit
-grande plaisance, et en languissant, avoit aucune fois habitation d'eux
-jusques à la mort, et aucune fois après qu'ils estoient morts, tandis
-qu'ils estoient chauds; et y avoit un braquemart à leur couper la
-teste, et quant aucune fois ceux enfans n'étoient beaux à sa plaisance,
-il leur coupoit la teste, de luy-mesme, avec ledit braquemart, et après
-avoit aucune fois habitation d'eux. Il disoit qu'aucun homme en la
-planète ne pouvoit savoir ou faire ce qu'il faisoit. Aucune fois celui
-sire faisoit desmembrer lesdits enfans par les aisselles et prenoit
-plaisance à en voir le sang.
-
-»_Item_, celui sire, affin de garder lesdits enfans de crier quand
-il vouloit avoir habitation d'eux, leur faisoit, par avant, mettre
-une corde au cou et les pendre, comme à trois pieds de haut, à un
-coin de sa chambre, et avant qu'ils fussent morts, les descendoit
-ou les faisoit descendre, disant qu'ils ne sonnassent mot et qu'ils
-eschauffoient son membre, le tenant en la main; et, après, leur rendoit
-nature sur le ventre, et ce fait, leur faisoit couper la gorge et
-séparer la teste de leurs corps.» Ces effrayants aveux furent confirmés
-par Estienne Cornillaut, dit Pontou, le favori du maréchal et un de ses
-complices. Pontou n'attendit pas qu'il fût appliqué à la question pour
-confesser les crimes de son maître et les siens; il ajouta quelques
-faits nouveaux à ceux que Henriet avait dénoncés. Ainsi, le sire de
-Retz donnait deux ou trois écus par chaque enfant qu'on lui procurait;
-quelquefois, il choisissait lui-même les enfants et les faisait
-entrer secrètement dans un de ses châteaux. «Il prenoit aucune fois de
-petites filles, desquelles il avoit habitation sur le ventre, ainsi
-que des enfans mâles, disant qu'il y prenoit plus grande plaisance
-et moins de peine qu'à le faire esdites filles en leur nature. Quant
-on lui menoit deux enfans ensemble, afin que l'un pour l'autre ne
-criât, après s'estre esbattu avec l'un, il gardoit l'autre jusqu'à ce
-que son appétit fut venu.» Gilles de Retz, après des dépositions si
-explicites, n'avait plus rien à faire, qu'à en constater la sincérité.
-Il avoua donc avoir abusé des enfants, «pour son ardeur et délectation
-de luxure, et les avoir fait tuer par ses gens, soit en leur coupant
-la gorge avec dagues et couteaux, en séparant la teste de leurs corps,
-ou leur rompant les testes à coups de baston, ou autres choses; et
-aucune fois leur enlevoit ou faisoit enlever des membres, les fendoit
-pour en avoir les entrailles, les faisoit attacher à un croc de fer,
-pour les estrangler et les faire languir; comme ils languissoient à
-mourir, avoit habitation d'eux, et aucune fois après qu'ils estoient
-morts en les baisant, et prenoit plaisir et délectation à voir les
-plus belles testes desdits enfans, lesquels, en après, estoient ars.»
-On lui demanda quand et comment il s'était avisé de ces atrocités
-inouïes pour la première fois; il répondit «qu'il commença ce train
-de vie, à Chantocé, l'année que son aïeul le sire de la Suze alla de
-vie à trespas, et, de lui mesme et de sa teste, sans conseil d'autrui,
-il prist imagination de ce faire, seulement pour la plaisance et
-délectation de luxure, sans autre intention.»
-
-En écoutant ces aveux prononcés de l'air le plus calme, les juges
-tressaillaient sur leurs siéges et se signaient à chaque instant. Ce
-monstre fut condamné avec ses complices, mais il ne se troubla pas, et
-il les encouragea paternellement à faire une bonne mort, pour qu'ils
-pussent se revoir tous _en la grant joie du paradis_. Il subit sa peine
-le 26 octobre 1440, dans une prairie située au-dessus des ponts de
-Nantes; et dès qu'il eut été étranglé sur le bûcher allumé, on rendit
-son corps à sa famille, et des _damoiselles de grand estat_ vinrent
-chercher ce corps souillé, le mirent dans le cercueil et le portèrent
-solennellement à l'église des Carmes, où il fut enterré, en laissant
-parmi les spectateurs de son supplice le souvenir de sa _repentance_ et
-de sa fin chrétienne.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX.
-
- SOMMAIRE. --Apparition des maladies vénériennes en France.
- --Origine de la syphilis ou _mal français_. --Ses progrès
- effrayants vers la fin du quinzième siècle. --Marche du
- mal vénérien à travers le moyen âge. --Ses noms différents.
- --L'éléphantiasis et les autres dégénérescences de la lèpre.
- --La mentagre et les dartres sordides. --_Lues inquinaria_ ou
- _inguinaria_. --Pèlerinages dans les lieux saints. --L'église de
- Notre-Dame de Paris. --Le _feu sacré_. --Vice des Normands. --Le
- _mal des ardents_. --Ses ravages effrayants. --Le _mal de saint
- Main_ et le _feu de saint Antoine_. --Invocations à saint Marcel
- et à sainte Geneviève. --La syphilis du quinzième siècle. --Les
- lépreux et les léproseries. --Les croisés et la _mésellerie_.
- --Rigoureuse police de salubrité à laquelle on soumit les lépreux.
- --Du caractère le plus général de la lèpre, d'après Guy de
- Chauliac, Laurent Joubert, Théodoric, Jean de Gaddesden, etc., etc.
-
-
-L'apparition ou plutôt le développement des maladies vénériennes en
-France, comme dans toute l'Europe, changea en quelque sorte la face de
-la Prostitution légale et faillit amener sa ruine définitive. En voyant
-ces terribles maladies attaquer dans son principe la société tout
-entière, les hommes les plus éclairés et les plus libres de préjugés
-purent croire que la débauche publique était l'unique cause d'un
-pareil fléau, tandis que les esprits prévenus et crédules regardaient
-ce fléau comme une punition du ciel, frappant l'incontinence dans ce
-qu'elle avait de plus cher. Alors les magistrats se repentirent d'avoir
-autorisé et organisé l'exercice du péché qui entraînait de si fatales
-conséquences, et le premier remède qu'ils opposèrent à l'invasion de
-cette nouvelle peste fut la suspension des règlements de tolérance,
-en vertu desquels il y avait dans chaque ville un foyer permanent
-d'infection morbide. Mais on jugea bientôt inutile d'arrêter le cours
-régulier de la Prostitution, quand on eut reconnu que la source du
-mal n'était pas seulement dans les mauvais lieux. On prit toutefois
-des mesures de police sanitaire que la nécessité n'avait pas encore
-prescrites, et l'on soumit à l'enquête des médecins la vie dissolue
-des femmes communes. Ce fut une amélioration notable dans le régime de
-la tolérance pornographique, et, depuis cette époque, l'administration
-municipale eut à se préoccuper sérieusement de la santé publique dans
-toutes ces questions délicates qui n'avaient intéressé jusqu'alors que
-la morale et l'ordre public.
-
-Nous devons traiter ici de l'origine de la syphilis, puisque les
-circonstances ont fait que le nom de _mal français_ lui fut donné au
-moment de son explosion en Europe, et puisque ce nom se rattache, en
-effet, aux événements qui accompagnèrent son entrée en France; mais
-nous nous proposons d'abord de poursuivre une thèse que nous avons
-déjà soutenue sur l'ancienneté des maladies vénériennes. Sans doute,
-ces maladies, de même que la plupart des épidémies et des contagions,
-subirent une foule de métamorphoses, notamment dans leurs symptômes,
-en raison de la variété des conditions locales atmosphériques
-et naturelles qui présidaient à leur naissance; sans doute, ce
-hideux fléau, que la science, après trois siècles et demi d'études
-approfondies, considère toujours comme un protée insaisissable,
-n'avait pas, avant l'année 1493 ou 1496, les caractères effrayants,
-et surtout le virus propagateur, qu'on observa pour la première fois
-à cette époque, où les cas d'exception devinrent des cas généraux.
-Toutefois, le mal vénérien existait, le même mal, depuis la plus haute
-antiquité, comme nous l'avons démontré, et l'on ne se fût pas inquiété
-de lui plus que de toute autre maladie chronique, si une réunion de
-circonstances imprévues et inappréciables ne lui avait communiqué
-tout à coup les moyens de se répandre, de se multiplier, de s'aggraver
-avec une sorte de fureur. Nous avons prouvé, d'après le témoignage de
-Celse, d'Arétée et des plus illustres médecins grecs et romains, que
-la véritable syphilis, qu'on s'obstine à faire contemporaine de la
-découverte de l'Amérique, n'avait pas tardé à suivre à Rome la lèpre
-et les maladies cutanées qui furent apportées d'Asie et d'Afrique avec
-les dépouilles des peuples conquis. Il n'était pas difficile de faire
-comprendre, en remontant à ces prémices morbifiques, que l'épouvantable
-débauche romaine avait réchauffé dans son sein les germes de toutes
-les affections vénéréiques, et que leur impur mélange avait créé
-des maux inconnus qui retournaient sans cesse à leur source en la
-corrompant toujours davantage. Nous persistons à croire, cependant, que
-la transmission du virus n'était pas aussi prompte ni aussi fréquente
-qu'elle l'est devenue dans les temps modernes, et il est probable,
-en outre, que les anciens qui possédaient plus de cinq cents espèces
-de collyres pour les maux d'yeux avaient autant de recettes curatives
-pour les infirmités de l'amour. Nous allons, à travers le moyen âge,
-signaler la marche éclatante du mal vénérien sous des noms différents,
-jusqu'à ce qu'il soit arrivé à sa dernière transformation avec le nom
-de _grosse vérole_.
-
-Ce mal obscène a toujours existé à l'état chronique chez des individus
-isolés; il s'est reproduit par contagion, avec une grande variété
-d'accidents résultant du tempérament des malades et dérivant d'une
-foule de circonstances locales qu'il serait impossible d'énumérer ou
-de caractériser; mais il prenait toujours son germe dans un commerce
-impur, et il ne se développait pas de lui-même, sans cause préexistante
-d'infection, au milieu de l'exercice modéré des rapports sexuels. La
-Prostitution était le foyer le plus actif de cette lèpre libidineuse,
-qui se répandait avec plus ou moins de malignité suivant le pays, la
-saison, le sujet, etc. Il n'y avait que les débauchés qui allassent
-se gâter à cette honteuse source, et le mal restait en quelque sorte
-circonscrit et confiné parmi ces êtres dégradés qui n'avaient aucun
-contact avec les honnêtes gens. Cependant, à certaines époques, et par
-suite d'une agrégation de faits physiologiques, la maladie s'exaspérait
-et sortait de ses limites ordinaires, en s'associant à d'autres
-maladies épidémiques ou contagieuses; elle se multipliait alors avec
-les symptômes les plus affreux, et elle menaçait d'empoisonner la
-population tout entière qu'elle décimait; après avoir fait des ravages
-manifestes et cachés elle s'arrêtait, elle s'assoupissait tout à coup.
-Ce n'était jamais la médecine qui s'opposait à sa marche occulte et
-qui la combattait en face par des remèdes énergiques, c'était la
-religion, qui ordonnait des pénitences publiques et qui éloignait
-ainsi les périls de la contagion, en faisant la guerre au péché qui en
-était la cause immédiate. La privation absolue des joies de la chair,
-pendant un laps de temps assez considérable, était le remède le plus
-efficace que le clergé ou plutôt l'épiscopat français, si prévoyant et
-si ingénieux à faire le bien du peuple, eût imaginé contre les progrès
-du fléau pestilentiel. Durant ces longues crises de la santé publique,
-il faut dire que la Prostitution légale disparaissait complétement:
-les mauvais lieux étaient fermés; les femmes communes devaient, sous
-peine de châtiment arbitraire, s'interdire leur dangereux métier, et
-la police municipale avait des prescriptions si sévères à cet égard,
-que dès le début d'une épidémie au seizième siècle, on chassait ou l'on
-emprisonnait toutes les femmes suspectes, et on les tenait enfermées
-jusqu'à ce que le mal eût disparu.
-
-N'oublions pas de constater que le climat de la Gaule n'était que trop
-favorable aux maladies pestilentielles et à toutes les affections de
-la peau. D'immenses marécages, des forêts impénétrables, entretenaient
-sur tous les points du territoire une humidité putride et malsaine, que
-les chaleurs de l'été chargeaient de miasmes délétères et empoisonnés.
-Le sol, au lieu d'être assaini par la culture, dégageait incessamment
-des émanations morbides. La nourriture et le genre de vie des habitants
-ne s'accordaient guère, d'ailleurs, avec les préceptes de l'hygiène:
-ils couchaient par terre, sur des peaux de bêtes, sans autre abri
-que des tentes de cuir ou des cabanes de branchages; ils mangeaient
-peu de pain et beaucoup de viande, beaucoup de poisson, beaucoup de
-chair salée, car ils nourrissaient de grands troupeaux de porcs noirs
-sur la lisière des bois druidiques. On ne s'étonnera donc pas que
-l'éléphantiasis et les autres hideuses dégénérescences de la lèpre
-fussent déjà bien acclimatées dans les Gaules au deuxième siècle de
-l'ère moderne. Le savant Arétée, qui paraît avoir écrit sous Trajan
-le traité _De Curatione elephantiasis_, dit que les Celtes ou Gaulois
-ont une quantité de remèdes contre cette terrible maladie, et qu'ils
-emploient surtout de petites boules de nitre avec lesquelles ils se
-frottent le corps dans le bain. Marcellus Empiricus, qui exerçait la
-médecine à Bordeaux du temps de l'empereur Gratien, rapporte que le
-médecin Soranus avait entrepris de guérir, dans la province Aquitanique
-seulement, deux cents personnes attaquées de la mentagre et de dartres
-sordides qui se répercutaient par tout le corps. Nous avons prouvé
-que le mal vénérien n'était qu'une forme de la lèpre contractée dans
-l'habitude des rapports sexuels. Nous avons laissé entendre comment
-d'abominables aberrations des sens avaient pu, en cas exceptionnel,
-centupler les forces du virus, en le portant dans les parties de
-l'organisme les moins propres à le recevoir; nous avons enfin appliqué
-aux origines de l'éléphantiasis les suppositions que nous verrons
-remettre en avant, par les médecins du quinzième siècle, à l'occasion
-du mal de Naples, dans lequel on voulut reconnaître les monstrueux
-effets des désordres du crime contre nature.
-
-Ce fut pendant le sixième siècle que le mal vénérien sévit en France
-avec les apparences d'une épidémie: on le nomma _lues inquinaria_
-ou _inguinaria_. Selon la première dénomination, ce mal était une
-souillure, peut-être une gonorrhée, telle que les livres de Moïse l'ont
-décrite (_Lévitiq._, ch. 15); selon la seconde qualification de ce
-mal, que Grégoire de Tours signale souvent sans indiquer sa nature,
-c'était une inflammation des aines, où se formait un ulcère malin
-qui causait la mort, après des souffrances inouïes. Dom Ruinart, dans
-son édition de l'Histoire de Grégoire de Tours, note que cet ulcère
-inguinal tuait le malade à l'instar d'un serpent (_lues inguinaria sic
-dicebatur, quod, nascente in inguine vel in axilla, ulcere in modum
-serpentis interficeret_), Le Glossaire de Ducange a bien recueilli,
-dans l'édition des Bénédictins, les deux noms de cette _pestilence_,
-qui fit sa première apparition en 546 et qui revint plusieurs fois
-à la charge sur des populations adonnées aux hideux égarements de
-la débauche antiphysique. Mais les doctes éditeurs ont négligé de
-faciliter l'interprétation de ces deux noms, attribués à la même
-maladie, par le rapprochement lumineux des passages où il est question
-d'elle dans les chroniqueurs contemporains. L'origine infâme de cette
-maladie nous paraît assez indiquée par l'horreur qu'elle inspirait
-et qui ne résidait pas seulement dans la crainte de la mort, car
-ceux qui en étaient atteints semblaient frappés de la main de Dieu, à
-cause de leurs souillures: l'enflure et la purulence des organes de la
-génération, les bubons des aines, le flux de sang des intestins, les
-abcès gangréneux aux cuisses, en disent assez sur la nature de cette
-contagion obscène.
-
-Elle reparut avec de nouveaux symptômes en 945, après l'invasion des
-Normands, qui pourraient bien n'y avoir pas été étrangers. Flodoard
-s'abstient néanmoins de toute conjecture impudique à cet égard: «Autour
-de Paris et en divers endroits des environs, dit-il dans sa Chronique,
-plusieurs hommes se trouvèrent affligés d'un feu en diverses parties
-de leur corps, qui insensiblement se consumoit jusqu'à ce que la mort
-finît leur supplice; dont quelques-uns, se retirant dans quelques lieux
-saints, s'échappèrent de ces tourments; mais la plupart furent guéris
-à Paris, en l'église de la sainte mère de Dieu, Marie, de sorte qu'on
-assure que tous ceux qui purent s'y rendre furent garantis de cette
-peste, et le duc Hugues leur donnoit tous les jours de quoi vivre.
-Il y en eut quelques-uns qui, voulant retourner chez eux, sentirent
-rallumer en eux ce feu qui s'étoit éteint, et, retournant à cette
-église, furent délivrés.» Sauval, qui nous fournit cette traduction
-naïve, ajoute que, «comme les remèdes ne servoient de rien, on eut
-recours à la Vierge, dans l'église Nostre-Dame, qui servit d'hospital
-dans cette occasion.» On trouve, en effet, dans le grand Pastoral de
-cette église, sous l'année 1248, une charte capitulaire relative à six
-lampes ardentes, qui éclairaient nuit et jour l'endroit où gisaient
-pêle-mêle les pauvres moribonds, affligés de cette vilaine maladie,
-qu'on appelait le _feu sacré_ (_ubi infirmi et morbo, qui ignis sacer
-vocatur, in ecclesiâ laborantes, consueverunt reponi_).» La plupart
-des auteurs qui ont parlé de cette horrible maladie, dit le savant
-compilateur du _Mémorial portatif de chronologie_ (t. II, p. 839) se
-sont accordés à lui attribuer les mêmes symptômes et les mêmes effets:
-son invasion était subite; elle brûlait les entrailles ou toute autre
-partie du corps, qui tombait en lambeaux; sous une peau livide, elle
-consumait les chairs en les séparant des os. Ce que ce mal avait de
-plus étonnant, c'est qu'il agissait sans chaleur et qu'il pénétrait
-d'un froid glacial ceux qui en étaient atteints, et qu'à ce froid
-mortel succédait une ardeur si grande dans les mêmes parties, que les
-malades y éprouvaient tous les accidents d'un cancer.» Nous pensons que
-les hommes du Nord avaient laissé sur leur passage cet impur témoignage
-de leurs moeurs dépravées, car le mal abominable qui était leur ouvrage
-ne s'adressait généralement qu'au sexe masculin.
-
-Le _feu sacré_ ne fut arrêté dans ses progrès que par les sages
-conseils de l'Église, qui s'efforça de guérir les malades qu'elle avait
-absous; mais le vice des Normands s'était invétéré dans les provinces
-qu'ils avaient envahies. L'année 994 vit renaître le _mal des ardents_,
-avec les causes criminelles qui l'avaient allumé la première fois, et
-ce mal, transmis par la débauche la plus infecte, passa promptement
-de la France en Allemagne et en Italie. Le dixième siècle n'était,
-d'ailleurs, que trop propice à tous les genres de calamités qui pouvant
-frapper l'espèce humaine. On croyait que l'an 1000 amènerait la fin
-du monde, et, dans cette prévision, les méchants, qui se jugeaient
-destinés aux flammes de l'enfer, jouissaient de leur reste, en se
-livrant avec plus de fureur à leurs détestables habitudes. Les pluies
-continuelles, les froids excessifs, les inondations fréquentes vinrent
-en aide aux épidémies pour dépeupler la terre. Les champs, qu'on ne
-cultivait plus, se convertirent en bruyères, en étangs, en marais,
-dont les émanations infectaient l'air. Les poissons périssaient
-dans les rivières, les animaux dans les bois, et tous ces cadavres
-putrides exhalaient des vapeurs empestées qui engendrèrent une foule
-de maladies. Le _mal des ardents_ recommença ses moissons d'hommes à
-travers la France. Le roi de France, Hugues Capet, y succomba lui-même,
-victime des soins tout paternels qu'il avait administrés aux malades.
-Ceux-ci mouraient presque tous, lorsqu'ils avaient laissé au mal le
-temps de s'enraciner dans leurs organes atrophiés. Cette affreuse
-contagion, contre laquelle l'art se déclarait impuissant, parce
-que le vice lui disputait toujours le terrain, avait reçu le nom de
-_mal sacré_, à cause de son origine maudite; car, dit le livre _de
-l'Excellence de sainte Geneviève_, «dans le système de la formation des
-noms, on impose souvent à une chose le nom qui veut dire le contraire
-de ce qu'elle comporte (_morbus igneus, quem physici sacrum ignem
-appellent eâ nominum institutione, quâ nomen unius contrarii alterius
-significationem sortitur_). Il est certain que l'opinion publique, sans
-trop se rendre compte de ce que ce mal pouvait être, en attribuait
-l'invasion à un châtiment du ciel et la guérison à l'intercession
-de la Vierge et des saints. Ce furent sans doute les ecclésiastiques
-qui débaptisèrent le _mal sacré_, pour lui imprimer, comme un sceau
-de honte, le nom de _mal des ardents_, que le peuple changea depuis
-en _mal de saint Main_ et en _feu de saint Antoine_, parce que ces
-deux saints avaient eu l'honneur de guérir ou de soulager beaucoup
-de malades. Le pape Urbain II, informé des miracles que les fidèles
-rapportaient à l'intercession de saint Antoine, fonda sous l'invocation
-de ce saint un ordre religieux, dont les pères hospitaliers prenaient
-soin exclusivement des victimes du _mal des ardents_. N'oublions pas,
-à propos de cette fondation, de rappeler que le porc, qui est sujet
-à la lèpre et dont la chair donne aussi la lèpre quand on ne se sert
-pas d'autre aliment, devint vers cette époque l'animal symbolique de
-saint Antoine. Enfin, une simple imprécation, qui s'était conservée
-dans le vocabulaire du bas peuple jusqu'au temps de Rabelais, lequel
-l'a recueillie, nous dispensera de prouver que le feu Saint-Antoine
-avait la plus infâme origine; le peuple et Rabelais disaient encore au
-seizième siècle: «Que le feu Sainct-Antoine vous arde le boyau culier!»
-
-Il y eut encore plusieurs recrudescences mémorables de cette impureté,
-notamment en 1043 et en 1089; la dernière semble avoir été celle de
-1130, sous le règne de Louis VI: «Il courut une estrange maladie par
-la ville de Paris et autres lieux circonvoisins, raconte Dubreul,
-laquelle le vulgaire surnommoit du _feu sacré_ ou _des ardents_ pour
-la violence intérieure du mal, qui brusloit les entrailles de celuy
-qui en estoit frappé, avec l'excès d'une ardeur continuelle dont les
-médecins ne pouvoient concevoir la cause et par conséquent inventer le
-remède.» Saint Antoine n'eut pas, cette fois, le privilége exclusif des
-prières, des offrandes et des guérisons. Sainte Geneviève, la bonne
-patronne de Paris, et saint Marcel s'interposèrent d'intelligence
-pour faire cesser le fléau. Depuis cette époque, la petite chapelle
-de la sainte, dans la Cité, fut transformée en église avec le titre
-de Sainte-Geneviève-des-Ardents, qu'elle garda longtemps après que la
-maladie eut été restreinte à des cas isolés. Remarquons, toutefois,
-que les premiers malades de la syphilis du quinzième siècle prirent
-tout naturellement le chemin de cette vieille église pour y chercher
-des miracles curatifs. La tradition reconnaissait dans ces nouveaux
-invocateurs de sainte Geneviève les héritiers directs du _mal des
-ardents_; par la même loi d'hérédité, les autres saints, tels que saint
-Antoine, saint Main, saint Job, etc., qu'on avait invoqués pour la
-guérison des maladies lépreuses et galeuses dès les plus anciens temps,
-maintinrent leurs attributions à l'égard de la maladie vénérienne
-proprement dite, qui n'était pas nouvelle pour eux. Mais, à partir
-du douzième siècle jusqu'à l'installation du mal de Naples, toutes
-les maladies honteuses, nées ou aggravées dans un commerce impur, se
-trouvèrent absorbées et enveloppées par l'hydre de la lèpre, qui se
-dressait de toutes parts et qui se multipliait sous les formes les plus
-disparates. La lèpre du douzième siècle, qu'elle eût ou non une origine
-vénérienne, devait surtout à la Prostitution les progrès menaçants
-qu'elle fit à cette époque, et que tous les gouvernements arrêtèrent à
-la fois par des mesures analogues de police et de salubrité. Nous ne
-craignons pas d'avancer que le relâchement et la suppression de ces
-mesures enfantèrent la syphilis du quinzième siècle.
-
-Il ne faut pas induire du silence des annales de la médecine pendant
-cinq ou six cents ans, que la lèpre, décrite pour la dernière fois
-par Paul d'Égine au sixième siècle, ait disparu en Europe jusqu'au
-onzième siècle, où nous la voyons éclater de nouveau avec fureur.
-L'histoire de la vie privée au moyen âge serait un monument irrécusable
-de l'existence continue de l'éléphantiasis (puisque les causes qui
-produisent cette lèpre mère existaient alors au plus haut degré),
-si les écrivains ecclésiastiques n'étaient remplis de témoignages
-qui viennent confirmer ce fait: le recueil des Bollandistes et les
-cartulaires des églises et des monastères font souvent mention des
-lépreux. Grégoire de Tours dit qu'ils avaient à Paris une sorte de
-lieu d'asile où ils se nettoyaient le corps et où ils pansaient leurs
-plaies. Le pape saint Grégoire, dans ses écrits, représente un lépreux
-que le mal avait défiguré, _quem densis vulneribus morbus elephantinus
-defoedaverat_. Ailleurs, il raconte que deux moines gagnèrent le même
-mal, _pour avoir tué un ours_, qui les gâta de telle sorte, que leurs
-membres tombèrent en pourriture. Dans le huitième siècle, Nicolas,
-abbé de Corbie, fit construire une léproserie, ce qui démontre
-suffisamment que les lépreux étaient en assez grand nombre. La loi de
-Rotharis, roi des Lombards, datée de 630, faisait le fonds de toutes
-les législations sur la matière. Partout, le lépreux était retranché du
-sein de la société, qui le tenait pour mort; et si la misère le forçait
-à vivre d'aumônes, il ne s'approchait de personne et il annonçait sa
-présence par le bruit d'une cliquette de bois. Malgré ces précautions
-législatives, les lépreux parvenaient quelquefois à cacher leur triste
-état de santé et à contracter mariage avec des personnes saines; de là
-le capitulaire de Pepin pour la dissolution de ces mariages, en 737.
-Un autre capitulaire de Charlemagne, en 789, défend aux lépreux, sous
-des peines très-sévères, de fréquenter la compagnie des gens sains.
-On comprend sans peine que les relations sexuelles étaient le plus
-dangereux auxiliaire de la contagion, qui ne se propageait pas trop,
-grâce à l'horreur générale qu'inspiraient les lépreux, grâce surtout à
-l'intervention préventive de la police municipale.
-
-Mais, comme nous l'avons déjà fait observer, c'était l'influence
-ecclésiastique qui avait le plus d'action sur les moeurs et sur leurs
-conséquences: la pénitence se chargeait bien souvent d'une sorte
-de régime hygiénique, et la confession remplaçait les consultations
-médicales. Le prêtre s'occupait de la santé physique de ses ouailles
-comme de leur santé morale, et il ne les maintenait parfois dans la
-bonne voie qu'en les menaçant de ces maux hideux que la punition de
-Dieu envoyait comme une marque de réprobation aux libertins et aux
-infâmes. Il est à constater que les épidémies coïncidaient toujours
-avec des temps de corruption sociale, et que le déréglement des moeurs
-publiques entraînait avec lui la perte de l'économie sanitaire. Les
-classes honnêtes se voyaient avec stupeur atteintes des maux impurs
-qui devaient être endémiques parmi l'immense tourbe des vagabonds,
-des mendiants, des débauchés et des filles perdues, errant dans
-les champs ou relégués dans les cours des Miracles. C'était là que
-la maladie vénérienne puisait, dans la débauche et la misère, ses
-symptômes les plus caractérisés et ses plus hideuses métamorphoses.
-Jamais un _mire_ ou un _physicien_ n'avait pénétré dans ces repaires
-inabordables, pour y étudier les maladies sans nom qui les habitaient
-et qui se combinaient avec les plus monstrueuses variétés, en se mêlant
-sans cesse, en se dévorant l'une par l'autre. Il est certain que les
-misérables que réunissait cette vie _truande_ n'avaient aucun contact
-avec la population saine et honnête, excepté à des époques de crise et
-de débordement, après lesquelles le flot impur rentrait dans son lit
-et laissait au temps, à la religion et à la police humaine, le soin
-d'effacer ses traces. C'est ainsi que la lèpre se répandit tout à coup,
-comme un torrent qui a rompu ses digues, à travers le corps social,
-qu'elle aurait empoisonné, si la prudence et l'énergie du pouvoir
-n'eussent élevé une barrière contre les envahissements de la contagion.
-Les croisades avaient réuni, pour ainsi dire, toutes les fanges de
-la société, et mélangé dans un étrange bouleversement la noblesse
-avec le peuple. Les règlements de police ne soutinrent pas le choc de
-cette armée de pèlerins qui s'en allaient mourir ou chercher fortune
-en Orient. La Prostitution la plus audacieuse gangrena ces hordes
-indisciplinées. A leur retour, après les aventures de la Palestine,
-tous les pauvres croisés étaient plus ou moins suspects de lèpre ou
-de _mésellerie_; les uns ladres verts, les autres ladres blancs, la
-plupart rapportant avec eux les fruits amers de la débauche orientale:
-on peut assurer que la maladie vénérienne n'était alors qu'une des
-formes de la lèpre.
-
-Il fallut soumettre les lépreux à une rigoureuse police de salubrité,
-qui fut renouvelée trois siècles plus tard contre les vérolés, et qui
-avait pour but d'empêcher la contagion de se répandre davantage. De
-même que dans le code de Rotharis, le lépreux était censé mort, du
-moment où il entrait dans la léproserie, accompagné des exorcismes
-et des funérailles d'usage. Le curé lui jetait trois fois de la terre
-du cimetière sur la tête, en lui adressant ces lugubres injonctions:
-«Gardez-vous d'entrer en nulle maison que votre borde. Quand vous
-parlerez à quelqu'un, vous irez au-dessous du vent. Quand vous
-demanderez l'aumône, vous sonnerez votre crécelle. Vous n'irez pas
-loin de votre borde, sans avoir votre habillement de bon malade. Vous
-ne regarderez ni puiserez en puits ou en fontaine, sinon les vôtres.
-Vous ne passerez pas planches ni ponceau où il y ait appui, sans
-avoir mis vos gants,» etc. On lui défendait, en outre, de marcher
-nu-pieds, de passer par des ruelles étroites, de toucher les enfants,
-de cracher en l'air, de frôler les murs, les portes, les arbres, en
-passant; de dormir au bord des chemins, etc. Quand il venait à mourir,
-il n'avait pas même de sépulture au milieu des chrétiens, et ses
-compagnons de misère étaient requis de l'enterrer dans le cimetière
-de la léproserie. Jamais un lépreux ne pouvait, fût-il guéri, rentrer
-dans le cercle de la _loi mondaine_ et vivre dans l'intérieur de la
-ville sous le régime de la vie commune. Il y avait pourtant bien des
-degrés dans la maladie, qui n'était pas absolument incurable, et qui
-ne se montrait pas toujours en signes apparents; mais, comme elle
-affligeait de préférence la classe la plus pauvre, les médecins ne
-songeaient pas plus à la traiter, que les malades à se faire soigner.
-Ceux-ci, qu'ils le fussent de naissance ou par accident, se regardaient
-comme voués irrévocablement à la lèpre et se livraient en proie aux
-ravages de cette affreuse infirmité, qui, faute de soins, ne faisait
-que s'accroître et s'exaspérer jusqu'à ce qu'elle eût détruit tous les
-organes vitaux. Quelquefois, le mal était stationnaire, et quoique
-son principe subsistât dans l'individu, ses effets se trouvaient
-paralysés ou assoupis par une bonne constitution ou par quelque
-cause inappréciable. Tout commerce avec les lépreux de profession
-fut interdit aux personnes saines par le dégoût et l'effroi qu'ils
-excitaient plutôt encore que par la loi qui les tenait à l'écart sous
-peine de mort. Mais, en compensation, les lépreux communiquaient entre
-eux librement; ils avaient des femmes, des enfants, des ménages; ils
-ne se croyaient étrangers à aucun des sentiments qui poussent l'homme
-à se reproduire, et c'est ainsi que leur race se perpétuait au milieu
-d'une population qui évitait leur vue et leur approche; c'est ainsi
-que la lèpre passait de génération en génération et gâtait l'enfant
-dès le ventre de la mère. Cependant les lépreux ne se multipliaient pas
-comme on aurait pu le croire, car le germe de mort qu'ils portaient en
-eux-mêmes les décimait sans cesse, après les avoir changés en cadavres
-ambulants. Le fils d'un lépreux était ordinairement plus lépreux
-que son père, et le mal, en se transmettant de la sorte, prenait de
-nouvelles forces, au lieu de s'affaiblir; la famille la plus nombreuse
-s'éteignait, en se consumant, dans l'espace d'un siècle. Voilà pourquoi
-la lèpre disparut presque avec les lépreux au bout de quelques siècles,
-quoique la plupart des ladres fussent très-ardents et très-aptes à
-procréer leurs semblables.
-
-Le caractère le plus général de la lèpre était une éruption de
-boutons par tout le corps, notamment au visage; mais ces boutons,
-qui se renouvelaient sans cesse, se distinguaient par la variété de
-leurs formes et de leurs couleurs: les uns, durs et secs; les autres,
-mous et purulents; ceux-ci, croûtelevés; ceux-là, crevassés; blancs,
-rouges, jaunes, verts, tous hideux à la vue et à l'odorat. Quant aux
-signes uniformes de la maladie, le célèbre Guy de Chauliac en compte
-six principaux, que Laurent Joubert définit en ces termes, dans sa
-_Grande chirurgie_, au chapitre de la ladrerie: «Rondeur des yeux et
-des oreilles, dépilation et grossesse ou tubérosité des sourcils,
-dilatation et toursure des narilles par dehors avec étroitesse
-intérieure, laideur des lèvres, voix rauque comme s'il parloit du nez,
-puanteur d'haleine et de toute la personne, regard fixe et horrible.»
-Guy de Chauliac, qui vivait au quatorzième siècle, avait eu sous les
-yeux une foule de sujets, que ne fut pas à même d'observer Laurent
-Joubert, qui écrivait sur la ladrerie à la fin du seizième siècle,
-lorsqu'elle n'existait plus guère que de nom. Les signes équivoques
-de la lèpre étaient au nombre de seize: «Le premier est dureté et
-tubérosité de la chair, spécialement des jointures et extrémités; le
-second est couleur de Morphée et ténébreuse; le troisiesme est cheute
-des cheveux et renaissance de subcils; le quatriesme, consomption
-des muscles, et principalement du poulce; cinquiesme, insensibilité
-et stupeur, et grampe des extrémitez; sixiesme, rogne et dertes,
-copperose et ulcérations au corps; le septiesme est grains sous la
-langue, sous les paupières et derrière les oreilles; huitiesme, ardeur
-et sentiment de piqueure d'aiguilles au corps; neuviesme, crespure de
-la peau exposée à l'air, à mode d'oye plumée; dixiesme, quand on jette
-de l'eau sur eux, ils semblent oingtz; unziesme, ils n'ont guères
-souvent fièvre; douziesme, ils sont fins, trompeurs, furieux, et se
-veulent trop ingérer sur le peuple; treiziesme, ils ont des songes
-pesans et griefs; quatorziesme, ils ont le poulx débile; quinziesme,
-ils ont le sang noir, plombin et ténébreux, cendreux, graveleux et
-grumeleux; seiziesme, ils ont les urines livides, blanches, solides
-et cendreuses.» Nous verrons plus tard que ces symptômes sont presque
-identiques avec ceux de la grosse vérole, qui ne fut qu'une renaissance
-de la lèpre, sous l'influence des guerres d'Italie.
-
-La lèpre avait, d'ailleurs, une infinité d'autres caractères
-particuliers, que déterminaient les circonstances locales et
-climatériques. Par exemple, le _mal des ardents_, qui avait dégénéré
-en gonorrhée virulente, provenait encore de la cohabitation avec
-une personne lépreuse. Dans cette maladie, qu'on nommait l'_ardeur_,
-l'_arsure_, l'_incendie_, l'_échauffaison_ (en anglais _brenning_),
-les parties génitales étant attaquées de phlogose, d'érysipèle,
-d'ulcérations, de phlyctènes, etc., le malade éprouvait de vives
-douleurs en urinant. Un savant médecin du treizième siècle, nommé
-Théodoric, dit textuellement dans le livre VI de sa Chirurgie, que
-quiconque approche une femme qui a connu un lépreux contracte un
-_mauvais mal_. Dans un traité de Chirurgie attribué à Roger Bacon, qui
-écrivait à la même époque, on trouve une description des maux horribles
-qui pouvaient suivre un commerce impur de cette espèce. Plusieurs
-médecins anglais contemporains ont étudié ce genre d'affection
-vénérienne, qui régnait à Londres aux treizième et quatorzième siècles,
-comme nous aurons lieu de le raconter en parlant de l'Angleterre. Un de
-ces médecins, Jean de Gaddesden, consacre un chapitre de sa _Practica
-medicinæ seu Rosa anglicana_ aux accidents qui résultent de la
-fréquentation impudique des lépreux et des lépreuses. «Celui, dit-il,
-qui a couché avec une femme à laquelle un lépreux a eu affaire, ressent
-des piqûres entre cuir et chair, et quelquefois des échauffements par
-tout le corps.» Les médecins anglais de ce temps-là nous fournissent
-sur la lèpre vénérienne plus de renseignements, que les médecins
-italiens et français, parce que les lois contre les lépreux étaient
-beaucoup moins rigoureuses en Angleterre que partout ailleurs; aussi,
-les cas de contagion lépreuse y furent-ils plus communs et plus graves
-que dans tout autre pays.
-
-Grâce aux mesures énergiques et générales qui furent prises dans toute
-l'Europe, excepté peut-être en Angleterre, pour arrêter les progrès de
-la lèpre et des maladies qui en dépendaient, on put conserver saine et
-sauve la majeure partie de la population. Du temps de Matthieu Paris,
-qui écrivait au milieu du treizième siècle, il y avait plus de dix-neuf
-mille léproseries en Europe. Deux siècles plus tard, les léproseries
-de la France étaient en ruines et abandonnées, faute de malades.
-Elles furent accaparées successivement par des parasites, au moyen de
-la suppression des titres de fondation et des contrats de rente; en
-sorte que, par son ordonnance de 1543, François Ier provoqua presque
-inutilement la recherche de ces chartes et titres perdus ou dérobés.
-
-Il est donc certain que, dans l'intervalle de deux ou trois siècles,
-la grande lèpre ou éléphantiasis avait à peu près disparu avec les
-malheureux qui en étaient atteints et qui n'avaient pas réussi à se
-perpétuer au delà de trois ou quatre générations. Quant à la petite
-lèpre et à ses dérivatifs, ils se déguisaient sous des dehors moins
-inquiétants, et ils allaient toujours s'affaiblissant dans leurs
-symptômes extérieurs, quoique le germe du mal fût toujours vivace dans
-un sang qui l'avait reçu de naissance ou par transmission contagieuse.
-La société, qui avait rejeté de son sein les lépreux, se trouva donc de
-nouveau envahie par eux, ou du moins par leurs enfants, et la lèpre;
-en perdant une partie de ses hideux phénomènes, recommença sourdement
-à travailler la santé publique. Ce fut par la Prostitution que cette
-infâme maladie rentra dans les classes abjectes et se glissa jusqu'aux
-plus élevées, à la faveur de ses secrètes métamorphoses. Nous ne
-doutons pas que le mal de Naples, qui n'était autre qu'une résurrection
-de la lèpre combinée avec d'autres maux, a fait silencieusement son
-chemin dans les lieux de débauche et dans les mystères de l'impudicité,
-avant d'éclater au grand jour, sous le nom de _grosse vérole_, par
-toute l'Europe à la fois.
-
-Nous parlions plus haut de l'_arsure_ qui avait infecté les mauvais
-lieux de Londres, tellement qu'il fallut, en 1430, faire des lois
-de police pour empêcher, sous peine d'amende, de recevoir dans ces
-maisons aucune femme atteinte de l'arsure, et pour faire garder à vue
-celles qui seraient attaquées de cette détestable maladie (_infirmitas
-nefanda_, disent ces lois sanitaires, citées par Guillaume Beckett
-dans le tome XXX des _Transactions philosophiques_). Voici maintenant
-les témoignages de quelques médecins et chirurgiens, qui ne nous
-permettent pas de croire que les maladies vénériennes fussent seulement
-contemporaines de la découverte de l'Amérique. Guillaume de Salicet,
-médecin de Plaisance au treizième siècle, n'oublie pas dans sa
-Chirurgie, au chapitre intitulé _De Apostemate in inguinibus_, le bubon
-ou dragonneau, ou abcès de l'aine, qui se forme quelquefois, dit-il,
-«lorsqu'il arrive à l'homme une corruption dans la verge, pour avoir
-eu affaire à une femme malpropre.» (_Traité des Malad. vénér._, par
-Astruc, trad. par Louis, t. Ier, p. 134 et suiv.) Le même praticien,
-dans un autre chapitre, traite des pustules blanches et rouges, de la
-dartre miliaire et des crevasses qui viennent à la verge ou autour du
-prépuce, et qui sont occasionnées «par le commerce qu'on a eu avec une
-femme sale ou avec une fille publique.» Lanfranc, fameux médecin et
-chirurgien de Milan, qui vint se fixer à Paris vers 1395, développe la
-même doctrine sur les maladies des parties honteuses, dans son livre
-intitulé _Practica seu ars completa chirurgiæ_: «Les ulcères de la
-verge, dit-il, sont occasionnés par des humeurs âcres qui ulcèrent
-l'endroit où elles s'arrêtent, ou bien par une conjonction charnelle
-avec une femme sale qui aurait eu affaire récemment à un homme attaqué
-de pareille maladie.» Bernard Gordon, non moins célèbre médecin de la
-Faculté de Montpellier, qui dut survivre à Lanfranc, professe les mêmes
-opinions à l'égard des maladies de la verge (_de passionibus virgæ_),
-dans son _Lilium medicinæ_: «Ces maladies sont en grand nombre, dit-il,
-comme les abcès, les ulcères, les chancres, le gonflement, la douleur,
-la démangeaison. Leurs causes sont externes ou internes: les externes,
-comme une chute, un coup et la conjonction charnelle avec une femme
-dont la matrice est impure, pleine de sanie ou de virulence, ou de
-ventosité, ou de semblables matières corrompues. Mais, si la cause
-est interne, ces maladies sont alors produites par quelques humeurs
-corrompues et mauvaises qui descendent de la verge et aux parties
-inférieures.» Jean de Gaddesden, médecin anglais de l'université
-d'Oxford; Guy de Chauliac, de l'université de Montpellier; Valesius
-de Tarenta, de la même université, et plusieurs autres docteurs qui
-faisaient leurs observations dans différents pays durant le quatorzième
-siècle, reconnurent tous que le commerce impur engendrait des maladies
-virulentes qui étaient contagieuses et qui devaient être ainsi
-vénériennes.
-
-Dans ces diverses maladies, la lèpre jouait inévitablement le principal
-rôle, avant comme après l'apparition du mal de Naples. Les praticiens,
-qui ont étudié la lèpre et qui ont publié leurs recherches à ce sujet,
-sont tombés d'accord que la lèpre se communiquait par les relations
-sexuelles plutôt que par toute autre voie. Ces relations étaient fort
-rares entre les personnes saines et les lépreux; mais l'imprudence
-ou la dissolution les déterminait parfois, au grand préjudice de la
-personne saine, qui devenait lépreuse à son tour. Bernard Gordon,
-que nous avons cité plus haut, raconte qu'une certaine comtesse qui
-avait la lèpre vint à Montpellier, et qu'il la traita sur la fin de
-sa maladie. Un bachelier en médecine, qu'il avait mis auprès d'elle
-pour la soigner, eut le malheur de partager son lit: elle devint
-enceinte, et, lui, lépreux. (_Lilium medicinæ_, part. 1, ch. 22.) On
-trouverait quantité de faits analogues dans les écrits de Forestus, de
-Paulmier, de Paré, de Fernel, etc., qui écrivaient sur l'éléphantiasis
-ou la lèpre, d'après le sentiment unanime des écoles de médecine et
-de chirurgie. Jean Manardi de Ferrare résume ainsi la question, au
-commencement du seizième siècle, sans s'apercevoir qu'il confond la
-lèpre et les maladies vénériennes: «Ceux, dit-il dans ses _Epistolæ
-médicinales_, publiées en 1525, ceux qui ont commerce avec une femme,
-laquelle a eu affaire un peu auparavant à un lépreux, tandis que la
-semence reste encore dans la matrice, gagnent quelquefois la lèpre
-et quelquefois d'autres maladies, plus ou moins considérables, selon
-qu'ils sont eux-mêmes disposés, aussi bien que le lépreux qui a infecté
-la femme.» Dans toutes ces citations, nous reproduisons la traduction
-que Louis, traducteur et annotateur d'Astruc, pour ne pas altérer le
-sens médical du savant auteur du traité _De Morbis venereis_, avait
-cru pouvoir établir dans l'intérêt de son système; mais ces citations
-mêmes nous paraissent souvent tout à fait contraires à ce système. En
-examinant ce passage de Jean Manardi, par exemple, il est impossible de
-ne pas reconnaître les maladies vénériennes dans ces _autres maladies
-plus ou moins considérables_, engendrées par un commerce plus ou
-moins imprudent avec une personne plus ou moins lépreuse. Au reste,
-un commerce de cette nature, qui eût entraîné la peine de mort, en
-certains cas, pour le lépreux, avait sans doute été jugé impossible par
-le législateur, qui ne l'a prévu nulle part dans le droit criminel.
-
-Le droit coutumier règle seulement tout ce qui concerne l'institution
-des léproseries, dans lesquelles la lèpre était mise en charte privée,
-pour ainsi dire. Selon la Coutume du Boulenois, quand on découvrait,
-après la mort d'un homme, qu'il était ladre et qu'il avait néanmoins
-vécu en compagnie de gens sains, ceux-ci devaient être considérés
-comme ses complices; et tout le bétail à pied fourchu, appartenant
-aux habitants du lieu où ce ladre venait de mourir, était confisqué au
-profit du seigneur. Chaque paroisse se trouvait de la sorte responsable
-de ses ladres: elle était tenue de les nourrir, après les avoir vêtus
-d'une espèce de livrée et confinés dans des _bordes_, où il y avait
-un lit, une table et quelques menus ustensiles de bois et de terre.
-(_Traité de la Police_, par Delamare, t. I, p. 636 et suiv.) Les
-ladres, qui regardaient leurs maladies comme des tombes anticipées,
-cherchaient sans cesse à rentrer dans le sein de la société, et
-celle-ci les expulsait sans cesse avec horreur. Chaque fois que
-l'incurie de la police permettait à ces malheureux de dissimuler leur
-triste condition et de participer à la vie commune, il y avait dans
-les villes un réveil de la lèpre, qui forçait les magistrats à remettre
-en vigueur les anciennes ordonnances. En 1371, le prévôt de Paris fit
-publier les lettres patentes que lui avait adressées Charles V, pour
-enjoindre à tous les ladres de quitter la capitale dans le délai de
-quinze jours, «sous de très-grosses peines corporelles et pécuniaires.»
-En 1388, il défendit aux lépreux d'entrer dorénavant dans Paris, sans
-permission expresse signée de lui. En 1394 et 1402, mêmes défenses aux
-ladres, «sur peine d'estre pris par l'exécuteur et ses valets à ce
-commis, et détenus prisonniers pendant un mois, au pain et à l'eau,
-et ensuite bannis du royaume.» Ces défenses étaient toujours éludées
-à cette époque, et la population saine se relâchait de ses terreurs à
-l'égard des lépreux, qui vivaient parmi elle, comme s'ils n'étaient pas
-affectés d'un mal contagieux, car la lèpre diminuait tous les jours,
-ou du moins ses signes extérieurs devenaient moins manifestes. Le
-parlement de Paris rendit un arrêt, en date du 11 juillet 1453, contre
-un lépreux qui avait épousé une femme saine. Cette femme, que la lèpre
-n'avait pas encore atteinte, à ce qu'il paraît, fut séparée de son
-mari, et défenses lui furent faites de _converser_ avec lui, sur peine
-d'être mise au pilori et bannie ensuite. On la laissa toutefois habiter
-dans l'intérieur de la ville, mais on lui ordonna de cesser d'y vendre
-des fruits, de peur qu'elle ne communiquât à quelqu'un la contagion de
-la lèpre.
-
-Cet arrêt est très-significatif; il prouve que les règlements
-concernant la lèpre étaient mal observés au quinzième siècle, et que
-les lépreux pouvaient résider hors des léproseries. La conséquence de
-ce relâchement de sévérité devait être le retour de la lèpre et des
-maladies qui en résultaient. En effet, peu d'années avant que le mal
-vénérien eût été signalé en Italie et en France, les ladres avaient
-de nouveau multiplié et ravivé le venin de l'éléphantiasis, et la
-santé publique avait subi une atteinte profonde, par l'intermédiaire
-de la Prostitution, où lépreux et lépreuses osèrent apporter leur
-hideux concours. Par ordonnance du prévôt de Paris, datée du 15 avril
-1488, il fut enjoint «à toutes personnes attaquées du mal abominable,
-très-périlleux et contagieux, de la lèpre, de sortir de Paris avant la
-feste de Pâques et de se retirer dans leurs maladreries aussitost après
-la publication de ladite ordonnance, sur peine de prison pendant un
-mois, au pain et à l'eau; de perdre leurs chevaux, housses, cliquettes
-et barillets, et punition corporelle arbitraire; leur permet néanmoins
-d'envoyer quester pour eux leurs serviteurs et servantes estant
-en santé.» Ces ladres, qui avaient des chevaux et des housses, des
-serviteurs et des servantes en bonne santé, faisaient évidemment une
-effrayante diffusion de la lèpre dans la partie saine de la population
-qu'ils fréquentaient; et cette lèpre sourde, transmise de proche en
-proche par les plaisirs vénériens, corrompait physiquement ce que le
-vice avait gâté de sa souillure morale. Ce n'était déjà plus la lèpre
-proprement dite, c'était la lèpre de l'incontinence et des mauvais
-lieux; c'était une maladie horrible que la Prostitution avait portée
-dans ses flancs et qu'elle réchauffait sans cesse en son sein; c'était
-la _grosse vérole_, que les Français nommèrent dès sa naissance le _mal
-de Naples_, et que les Italiens, par contradiction, appelèrent le _mal
-français_.
-
-
-
-
-CHAPITRE XX.
-
- SOMMAIRE. --Noms scientifiques de la syphilis, _morbus novus_,
- _pestilentialis scorra_, _pudendagra_, etc. --Ses surnoms
- populaires. --Les saints qui avaient le privilége de la guérir.
- --Coïncidence de son apparition en Italie avec l'expédition de
- Charles VIII. --Quelle est la date précise de cette apparition?
- --Les médecins et les historiens ne sont pas d'accord. --Traditions
- relatives à son origine. --Les conjonctions de planètes. --Le vin
- empoisonné avec du sang de lépreux. --Boucheries de chair humaine.
- --La bestialité punie par elle-même. --La jument et les singes.
- --La syphilis d'Europe n'est pas venue d'Amérique. --Les médecins
- refusent d'abord de traiter cette maladie. --Manardi, Mathiole,
- Brassavola et Paracelse disent que l'infection vénérienne est née
- de la lèpre et de la Prostitution.
-
-
-Il nous paraît démontré jusqu'à l'évidence, par le simple rapprochement
-de quelques dates, que la maladie vénérienne n'avait pas attendu
-la découverte de l'Amérique, pour s'introduire en Europe et pour y
-faire de terribles progrès. Cette maladie, comme nous avons cherché
-à le prouver par des faits et par des inductions, existait de toute
-antiquité; mais elle s'était successivement combinée avec d'autres
-maladies, et surtout avec la lèpre, qui lui avait donné une physionomie
-toute nouvelle. Ce fut la Prostitution, qui, dans tous les temps et
-dans tous les pays, servit d'auxiliaire énergique à ce fléau, que la
-police des gouvernements s'appliquait à entourer, pour ainsi dire, d'un
-cordon sanitaire. Quand ce cordon sanitaire fut rompu et tout à fait
-abandonné, le mal prit son essor et retrouva sa puissance dans le sein
-de la Prostitution légale. Voilà comment la lèpre vénérienne éclata
-en même temps, avec la même fureur, en France, en Italie, en Espagne,
-en Allemagne et en Angleterre, au moment où Christophe Colomb était à
-peine de retour du premier voyage qu'il fit à l'île Espagnole. Nous
-n'aurons pas de peine à établir que la _grosse vérole_, ou du moins
-un mal analogue, avait été signalée en Europe dès l'année 1483; que
-ce mal, ou tout autre, de même nature et de même origine, subsistait
-antérieurement aux Antilles et n'y produisait pas les mêmes accidents
-que sous les latitudes tempérées; que l'expédition de Charles VIII en
-Italie concourut peut-être à répandre et à envenimer cette affreuse
-maladie, mais que l'Italie et la France, qui se renvoyaient l'une à
-l'autre la priorité de l'infection, n'eurent rien à s'envier sur ce
-point, et se donnèrent réciproquement ce qu'elles avaient de longue
-date, dans un échange de contagion mutuelle; enfin, que, depuis son
-apparition constatée, la maladie changea souvent de symptômes, de
-caractères et de noms.
-
-Parmi ces noms, qui furent très-multipliés et qui eurent chacun
-une origine locale, il faut distinguer les noms populaires des noms
-scientifiques. Ceux-ci étaient naturellement latins dans tous les
-livres et les _recipe_ (ordonnances) de médecine, mais ils disparurent
-l'un après l'autre, en cédant la place à celui que Fracastor inventa
-pour les besoins de sa fable poétique, dans laquelle le berger Syphile
-est atteint le premier de cette vilaine maladie, parce qu'il avait
-offensé les dieux. La plupart des médecins italiens ou allemands, qui
-écrivirent à la fin du quinzième siècle sur le mal nouveau (_morbus
-novus_) que les guerres d'Italie avaient fait sortir de son obscurité,
-Joseph Grundbeck, Coradin Gilini, Nicolas Leoniceno, Antoine Benivenio,
-Wendelin Hock de Brackenaw, Jacques Cataneo, etc., se servirent de la
-dénomination usuelle de _morbus gallicus_ (mal français). Cependant,
-comme s'ils eussent été peu satisfaits d'admettre dans la langue
-médicale une erreur et une calomnie à la fois, plusieurs d'entre eux
-forgèrent des noms plus dignes de la science et moins éloignés de la
-vérité historique. Joseph Grundbeck, le plus ancien de tous, ajouta au
-surnom de _mala de Frantzos_ la périphrase de _gorre pestilentielle_
-(_pestilentialis scorra_) et la qualification de _mentulagra_ (maladie
-de membre viril); Gaspard Torrella, qui, comme Italien, se piquait de
-savoir latiniser mieux qu'un Allemand, adopta _pudendagra_ (maladie
-des parties honteuses); Wendelin Hock préféra _mentagra_, parce qu'il
-crut reconnaître dans ce prétendu mal français la mentagre ou lèpre
-du menton, décrite par Pline (_Hist. nat._, lib. XXVI, c. 1); Jean
-Antoine Roverel et Jean Almenar se servirent du mot _patursa_, sans que
-la véritable signification de ce mot leur fût connue: ce qui permet de
-supposer que c'était le nom générique de la maladie dans l'Amérique.
-
-Chaque nation se défendait d'avoir engendré cette maladie, en lui
-attribuant le nom de la nation voisine à laquelle l'opinion populaire
-attribuait le principe du mal. Ainsi, les Italiens, les Allemands
-et les Anglais, qui accusaient la France d'avoir été le berceau de
-la _grosse vérole_, l'appelaient _mal français_: _mal francese_,
-_frantzosen_ ou _frantzosichen pocken_, _french pox_; les Français
-s'avisèrent plus tard de se revancher, en l'appelant _mal napolitain_;
-les Flamands et les Hollandais, les Africains et les Maures,
-les Portugais et les Navarrais maudissaient le _mal espagnol_ ou
-_castillan_; mais, en souvenir de cet odieux présent que chaque peuple
-refusait de croire émané de son propre sein, les Orientaux le nommaient
-_mal des chrétiens_; les Asiatiques, _mal des Portugais_; les Persans,
-_mal des Turcs_; les Polonais, _mal des Allemands_, et les Moscovites,
-_mal des Polonais_ (voy. le _Traité_ d'Astruc, _De Morbis venereis_,
-lib. I, cap. 1). Les divers symptômes de la maladie lui imposèrent
-aussi différents noms, qui rappelaient surtout l'état pustuleux ou
-cancéreux de la peau des malades; ainsi, les Espagnols appelaient
-ce mal _las bubas_ ou _buvas_ ou _boas_; les Génois, _lo malo de le
-tavele_; les Toscans, _il malo delle bolle_; les Lombards, _lo malo
-de le brosule_, à cause des pustules ulcéreuses et multicolores qui
-sortaient de toutes les parties du corps chez les individus atteints
-de cette espèce de peste. Les Français la nommèrent _grosse vérole_,
-pour la distinguer de la petite vérole, qu'on avait classée, de temps
-immémorial, parmi les maladies épidémiques, et qui, moins redoutable
-que sa soeur cadette, lui ressemblait cependant par la _variété_ des
-pustules et des ulcérations de la face; de là, son nom générique de
-_vérole_ ou _variole_, formé du latin _varius_ et du vieux mot _vair_,
-qui signifiait une fourrure blanche et grise, et qui s'entendait
-aussi d'un des métaux héraldiques, composé de pièces égales, ayant la
-forme de cloches et disposées symétriquement. On prétend que cette
-disposition des pièces du _vair_ avait quelque analogie d'aspect
-avec la peau bigarrée et crevassée d'un malheureux _variolé_. Enfin,
-on mit en réquisition tous les saints qui passaient pour guérir la
-lèpre, et qu'on invoquait comme tels; on les invoqua aussi contre
-les maux vénériens, et on ne se fit pas scrupule d'appliquer leurs
-noms respectés à ces maux déshonnêtes qu'on plaçait de la sorte sous
-leurs auspices. Il y eut alors entre la lèpre et la grosse vérole une
-confraternité avouée, qui se manifesta par les noms de saints attachés
-indistinctement aux deux maladies, qu'on appela _mal de saint Mein_, de
-_saint Job_, de _saint Sement_, de _saint Roch_, de _saint Évagre_, et
-même de _sainte Reine_, etc. Il suffisait qu'un saint fût réputé comme
-ayant quelque influence pour la guérison des plaies et des ulcères
-malins: les vérolés s'adressaient à lui et se disaient ses malades
-privilégiés.
-
-Les médecins et les historiens, qui ont parlé les premiers de
-l'épidémie vénérienne des dernières années du quinzième siècle, sont à
-peu près d'accord sur ce point, que la maladie ne s'est déclarée avec
-éclat qu'à la suite de l'expédition de Naples; mais ils rapportent
-presque tous à l'année 1494 cette expédition, qui n'eut lieu qu'en
-1495. Cette contradiction de dates ne constitue pourtant pas une erreur
-historique; car, avant Charles IX, l'année commençait à Pâques, selon
-la manière de dresser le calendrier en France. Les écrivains, qui
-ont fait un rapprochement d'époque entre l'invasion de Charles VIII
-en Italie et celle de la _grosse vérole_ en Europe, n'ont pas hésité
-à ranger ces deux faits hétérogènes sous la même année 1494. Suivant
-eux, la maladie vénérienne aurait été signalée dès le commencement de
-cette année-là; mais le roi de France ne fit son entrée à Naples, où
-il trouva cette horrible maladie glorieusement installée avant lui,
-que le 22 février 1495, qui tombait en 1494, puisque la fête de Pâques
-ne devait marquer la nouvelle année qu'au 19 avril. Il faudrait donc,
-pour justifier la date de 1494 enregistrée par les médecins et les
-historiens qui ont voulu préciser le moment où le fléau éclata, il
-faudrait que ce _mal français_ fût né à Naples entre le 22 février
-et le 19 avril 1495. On objectera difficilement que les autorités qui
-fixent à l'année 1494 l'apparition de la maladie ont pu faire erreur
-d'une année; cette erreur n'est pas probable, quand il s'agit d'un
-fait si récent et si remarquable. Ajoutons encore que les premiers
-qui ont établi cette date de 1494, sont Italiens, et que l'année en
-Italie commençait au premier janvier et non à Pâques comme en France.
-Il résulte de ces contradictions, que ç'a été un parti pris chez les
-Italiens d'accuser l'aventureuse expédition des Français en Italie,
-d'un fléau qu'elle développa et aggrava peut-être, mais qu'elle
-n'apporta point avec elle. «Les médecins de notre temps, écrivait en
-1497 Nicolas Leoniceno dans son traité _De Morbo gallico_, n'ont point
-encore donné de véritable nom à cette maladie, mais ils l'appellent
-communément le _mal français_, soit qu'ils prétendent que sa contagion
-a été apportée en Italie par les Français, ou que l'Italie a été
-en même temps attaquée par l'armée française et par cette maladie.»
-Gaspard Torrella, dans son traité _De Dolore in pudendagra_, est plus
-explicite encore: «Cette maladie, dit-il, fut découverte lorsque les
-Français entrèrent à main armée en Italie, et surtout après qu'ils
-se furent emparés du royaume de Naples et qu'ils y eurent séjourné.
-C'est pourquoi les Italiens lui donnèrent le nom de _mal français_,
-s'imaginant qu'il était naturel aux Français.» Jacques Cataneo dans son
-livre _De Morbo gallico_, qui parut en 1505, se borne à rappeler le
-même fait: «L'an 1494 de la Nativité de Notre-Seigneur, au temps que
-Charles VIII, roi de France, s'empara du royaume de Naples, et sous
-le pontificat d'Alexandre VI, on vit naître en Italie une affreuse
-maladie qui n'avait jamais paru dans les siècles précédents et qui
-était inconnue dans le monde entier.» Jean de Vigo fait coïncider
-aussi avec le passage de Charles VIII en Italie l'irruption subite de
-cette maladie, qu'on n'avait jamais vue ou du moins jamais observée
-auparavant.
-
-L'antipathie nationale des Italiens contre leurs vainqueurs ne manqua
-pas de fortifier et de propager cette opinion erronée, qui resta dans
-le peuple avec d'injustes ressentiments. Les Français furent moins
-empressés de se plaindre des vaincus et de répandre la vérité qui les
-justifiait eux-mêmes, en les montrant comme des victimes du mal de
-Naples; car les premiers auteurs français qui ont parlé de ce mal ne
-disent rien de son origine, et n'incriminent pas même les délices de
-Naples conquise par Charles VIII.
-
-Il y eut cependant en Italie et en Allemagne plusieurs hommes de
-l'art et plusieurs historiens plus impartiaux, qui n'hésitèrent pas
-à proclamer l'innocence des Français dans cette affaire, et à se
-rapprocher ainsi d'une vérité que la science et l'histoire ne devaient
-pas envelopper d'un nuage. Les uns infirmèrent la date de 1494
-attribuée à la naissance de la peste vénérienne (_lues venerea_); les
-autres firent remonter beaucoup plus haut son origine ou plutôt ses
-premiers ravages; quelques-uns, moins bien instruits que les autres
-ou peut-être feignant une ignorance calculée à ce sujet, reportèrent
-à l'année 1496 la première invasion de la maladie, qu'ils faisaient
-venir d'Espagne, et, par conséquent, d'Amérique. «L'an de notre
-salut 1496, écrivait Antoine Benivenio en 1507, une nouvelle maladie
-se glissa, non-seulement en Italie, mais encore dans presque toute
-l'Europe. Ce mal, qui venait d'Espagne, s'étant répandu de tous côtés,
-premièrement en Italie, ensuite en France et dans les autres pays de
-l'Europe, attaqua une infinité de personnes.» Voilà le pauvre Charles
-VIII bel et bien innocenté d'une injuste accusation qui le mettait au
-ban de l'Europe maléficiée. Les historiens viennent ici à l'appui de
-la justification des Français. Antoine Coccius Sabellicus, qui savait
-ce que c'était que la grosse vérole puisqu'il l'avait gagnée (voy.
-les _Élogia_ de Paul Jove), dit fermement dans son recueil historique
-publié à Venise en 1502: «Dans le même temps (1496), un nouveau genre
-de maladie commença à se répandre par toute l'Italie, vers la première
-descente que les Français y avaient faite dès l'année précédente
-(1495), et il est probable que c'est par cette raison qu'on la nomma
-le _mal français_, car, comme je vois, on n'est pas sûr d'où est
-venue d'abord cette cruelle maladie qu'aucun siècle n'avait éprouvée
-jusque-là.» Si la date de 1496 avait pu être établie et prouvée, la
-provenance du mal eût été tout naturellement renvoyée à la découverte
-de l'Amérique. Dans tous les cas, la date de 1496 se rapporterait
-évidemment à l'extension rapide et formidable de l'épidémie vénérienne.
-
-Mais, pour les savants qui ne suivaient pas aveuglément la tradition
-populaire, il n'était pas douteux que le mal français et le mal de
-Naples avaient précédé la triomphante expédition de Charles VIII. «Les
-Français, dit judicieusement François Guicciardin dans l'Histoire de
-son temps, ayant été attaqués de cette maladie pendant leur séjour à
-Naples, et s'en retournant ensuite chez eux, la répandirent par toute
-l'Italie; or, cette maladie, absolument nouvelle ou ignorée jusqu'à
-nos jours dans notre continent, excepté peut-être dans les régions les
-plus reculées, a sévi si horriblement durant plusieurs années, qu'elle
-semble devoir être transmise à la postérité comme une des calamités les
-plus funestes.» Guicciardin était dans le vrai, en attribuant seulement
-à l'armée du roi de France la propagation du mal par toute l'Italie.
-Il est clair que ce mal hideux avait pris racine à Naples, avant
-l'arrivée des Français. Ulrich de Hutten, docte écrivain allemand qui
-avait fait lui-même une triste expérience de la contagion vénérienne,
-assigne à ses commencements la date de 1493, qu'il ne pouvait apprécier
-que par ouï-dire, puisqu'il rédigeait à Mayence en 1519 son livre
-intitulé _De morbi gallici curatione_: «L'an 1493 ou environ, de la
-naissance de Jésus-Christ, dit-il, un mal très-pernicieux commença
-à se faire sentir, non pas en France, mais premièrement à Naples.
-Le nom de cette maladie vient de ce qu'elle commença à paraître dans
-l'armée des Français qui faisaient la guerre dans ce pays-là sous le
-commandement de leur roi Charles.» Puis, il ajoute cette intéressante
-particularité qui nous explique comment on n'est pas d'accord sur la
-date précise de l'invasion du mal: «On n'en parla point pendant deux
-années entières, à compter du temps qu'il avait commencé.» Ulrich de
-Hutten partageait l'opinion des praticiens allemands qui regardaient
-la maladie comme bien antérieure à la conquête de Naples par les
-Français; ainsi, Wendelin Hock de Brackenaw, qui avait fait ses études
-médicales à l'université de Bologne, répète bien ce qu'il avait entendu
-dire en Italie sur l'époque primitive du mal de Naples: «Depuis l'an
-1494 jusqu'à la présente année 1502, dit-il, une certaine maladie
-contagieuse, qu'on nomme le _mal français_, a fait assez de ravages;»
-mais, ailleurs, dans le même ouvrage, il déclare ce que savaient à
-cet égard tous ses confrères d'Allemagne: «Ce mal, dit-il, qui avait
-commencé, pour parler juste, dès l'an 1483 de Notre-Seigneur,» par
-suite des conjonctions de plusieurs planètes, au mois d'octobre de
-cette année-là, annonçait «la corruption du sang et de la bile, et la
-confusion de toutes les humeurs, ainsi que l'abondance de l'humeur
-mélancolique tant dans les hommes que dans les femmes.» Les plus
-habiles médecins allemands, Laurent Phrisius, Jean Benoist, etc.,
-se rangèrent du côté de ce système, et voulurent voir la cause de
-la maladie dans les révolutions planétaires et dans les désordres
-atmosphériques de l'année 1483.
-
-Ce ne fut pas la seule cause ni la plus invraisemblable que supposèrent
-les historiens; ils se firent, en général, les échos du vulgaire qui a
-toujours, en Italie surtout, une histoire prête, pour créer une origine
-merveilleuse à tout ce qu'il ne comprend pas. Le _mal français_, plus
-que toute autre chose, exerça l'imagination des Napolitains et se prêta
-naturellement aux inventions les plus bizarres, à travers lesquelles
-pourtant il ne serait pas impossible de découvrir quelque fait réel,
-enveloppé de fables ridicules. Gabriel Fallope, qui écrivait longtemps
-après l'événement qu'il rapporte (1560), soutient que, dans le cours de
-la première guerre de Naples, une garnison espagnole qui défendait le
-passage abandonna la nuit les retranchements confiés à sa garde, après
-avoir empoisonné les puits et conseillé aux boulangers italiens de
-mêler du plâtre et de la chaux à la farine avec laquelle ils feraient
-du pain pour l'armée française. Ce plâtre et l'eau empoisonnée auraient
-produit l'infection vénérienne, selon le récit de Gabriel Fallope.
-André Coesalpini d'Arezzo, qui fut médecin de Clément VIII, prétend que
-l'empoisonnement des Français fut exécuté avec d'autres procédés, et il
-assure que des témoins oculaires lui avaient raconté le fait: «Après la
-prise de Naples, les Français assiégèrent la petite ville de Somma, qui
-avait une garnison d'Espagnols; ceux-ci sortirent de la place pendant
-la nuit, en laissant à la disposition des assiégeants plusieurs tonnes
-d'excellent vin du Vésuve, où l'on avait mêlé du sang fourni par les
-lépreux de l'hôpital Saint-Lazare. Les Français entrèrent dans la ville
-sans coup férir, et s'enivrèrent avec ce vin empoisonné; ils furent
-aussitôt très-malades, et les symptômes de leur maladie ressemblaient
-à ceux de la lèpre.» On peut déjà entrevoir la vérité sous les voiles
-qui la couvrent ici d'une manière assez transparente. Viennent ensuite
-d'autres traditions qui s'exagèrent et renchérissent l'une sur l'autre
-en s'écartant toujours davantage de l'opinion la plus répandue et la
-moins déraisonnable. Fioravanti, dans ses _Capricci medicinali_ qu'il
-publia en 1564, raconte une singulière histoire qu'il disait tenir
-d'un certain Pascal Gibilotto de Naples, encore vivant à l'époque où il
-écrivait, et garant des faits qu'il révélait le premier. Pendant cette
-expédition de Naples, qui est partout complice de la maladie qu'elle
-vit commencer, les vivandiers napolitains, qui approvisionnaient
-les deux armées, manquèrent de bétail, et eurent l'infernale idée
-d'employer la chair des morts en guise de viande de boeuf ou de mouton;
-ceux qui mangèrent de la chair humaine, que la mort et la corruption
-avaient empoisonnée, furent bientôt attaqués d'une maladie qui n'était
-autre que la syphilis. Fioravanti ne dit pas quel fut le théâtre de
-ces épouvantables scènes d'anthropophagie; mais comme il place dans
-son récit les Espagnols en présence des Français, il faut croire que
-ce fait isolé aurait eu lieu durant le siége de quelque petite ville
-de la Calabre occupée par une garnison espagnole. On sait que toute
-chair corrompue est capable de produire l'effet d'un empoisonnement,
-mais il n'y a pas possibilité de croire, avec Fioravanti, que des
-animaux nourris de la chair des animaux de même espèce soient exposés
-à gagner par là une maladie analogue au mal de Naples. C'était un
-préjugé enraciné au moyen âge, qui voulait que l'usage de la chair
-humaine causât des maladies aiguës, épidémiques et pestilentielles.
-L'illustre philosophe François Bacon, baron de Verulam, tout bon
-physicien qu'il était, n'a point balancé à répéter dans son Histoire
-naturelle l'horrible récit de Fioravanti: «Les Français, dit-il, de qui
-le mal de Naples a reçu son nom, rapportent qu'il y avait au siége de
-Naples des coquins de marchands qui, au lieu de thons, vendaient de la
-chair d'hommes tués récemment dans la Mauritanie, et qu'on attribuait
-l'origine de la maladie à un si horrible aliment. La chose paraît
-assez vraisemblable, ajoute l'auteur de tant de lumineux traités sur
-les sciences, car les cannibales des rades occidentales, qui vivent de
-chair humaine, sont fort sujets à la vérole.»
-
-Trouver dans l'anthropophagie l'origine du mal de Naples, ce n'était
-point encore attacher assez d'horreur aux causes de ce mal hideux,
-qu'on s'accordait à considérer comme un fruit monstrueux du péché
-mortel. Deux savants médecins du seizième siècle, qui n'avaient observé
-pourtant que les effets décroissants de cette terrible contagion,
-lui jetèrent, pour ainsi dire, la dernière pierre, en essayant de
-démontrer, avec plus de raison que de succès, qu'il fallait peut-être
-attribuer le mal vénérien à la sodomie et à la bestialité: «Un saint
-laïque, dit Jean-Baptiste van Helmont dans son _Tumulus pestis_,
-tâchant de deviner pourquoi la vérole avait paru au siècle passé et non
-auparavant, fut ravi en esprit et eut une vision d'une jument rongée du
-farcin, d'où il soupçonna qu'au siége de Naples, où cette maladie parut
-pour la première fois, quelque homme avait eu un commerce abominable
-avec une bête de cette espèce attaquée du même mal, et qu'ensuite,
-par un effet de la justice divine, il avait malheureusement infecté le
-genre humain.»
-
-Plus tard, en 1706, un médecin anglais, Jean Linder, ne craignit pas,
-en cherchant à démêler les causes secrètes de la syphilis américaine,
-d'avancer que «cette maladie provenait de la sodomie exercée entre
-des hommes et de gros singes, dit-il, qui sont les satyres des
-anciens.» Il est important de constater que, dans tous les récits et
-les observations des médecins qui étudièrent les premiers le mal de
-Naples, soit en Italie, soit en France, soit en Allemagne, on ne fait
-nullement mention de la maladie que Christophe Colomb aurait rapportée
-des Antilles, et qui, en tout cas, ne pouvait gagner de vitesse un
-mal analogue né et acclimaté en Europe avant que la découverte de
-l'Amérique eût porté ses fruits amers. Christophe Colomb, revenant de
-l'île Espagnole qu'il avait habitée pendant un mois à peine, aborda au
-port de Palos en Portugal, le 13 janvier 1493, avec quatre-vingt-deux
-matelots ou soldats et neuf Indiens qu'il ramenait avec lui. La santé
-de son équipage pouvait être en mauvais état, mais les historiens n'en
-parlent pas; et l'on sait seulement qu'il se rendit à Barcelone avec
-quelques-uns de ses compagnons de voyage, pour rendre compte de sa
-navigation à Ferdinand le Catholique et à Isabelle d'Aragon. «La ville
-de Barcelone, dit Roderic Diaz dans son traité _Contra las bubas_,
-fut bientôt infectée de la vérole, qui y fit des progrès étonnants.»
-Le 25 septembre de la même année, Christophe Colomb repartait avec
-quinze vaisseaux chargés de quinze cents soldats et d'un grand nombre
-de matelots et d'artisans; quatorze de ces vaisseaux revinrent en
-Espagne l'année suivante, pendant laquelle Barthélemy Colomb, frère
-de Christophe, partit avec trois vaisseaux qui ramenèrent en Espagne,
-vers la fin de 1494, Pierre Margarit, gentilhomme catalan, gravement
-atteint de la syphilis. Probablement, il n'était pas le seul qui se
-trouvât malade de la même maladie; mais le journal du bord n'en cite
-pas d'autre. L'année 1495 multiplia les rapports maritimes entre les
-Antilles et l'Espagne. Aussi, lorsque Christophe Colomb, accusé de
-crimes imaginaires, retournait chargé de chaînes dans le vieux monde,
-le navire où il était prisonnier transportait avec lui deux cents
-soldats attaqués de la vérole américaine. Ces deux cents pestiférés
-débarquèrent à Cadix, le 10 juin 1496. Neuf mois après, le parlement de
-Paris publiait déjà une ordonnance relative aux malades de la _grosse
-vérole_.
-
-On pourrait, sans tomber dans un excès de paradoxe, soutenir que c'est
-l'Europe qui a doté l'Amérique d'une maladie à laquelle le climat
-des Antilles convenait mieux que celui de Naples; on pourrait mettre
-en avant d'assez bonnes raisons pour démontrer que les aventuriers
-espagnols qui avaient pris du service dans l'armée du roi de Naples
-retournèrent dans leur patrie gâtés par la contagion vénérienne, et
-s'embarquèrent pour les Antilles, sans avoir été guéris. On sait quelle
-terrible influence a toujours eue le changement d'air et d'habitudes
-sur cette maladie inexplicable, que la chaleur endort et que le froid
-réveille avec un surcroît de fureur. Enfin, il restera probable,
-sinon avéré, que le mal vénérien, tel qu'il éclata en Europe vers
-1494, n'était qu'un infâme produit de la lèpre et de la débauche.
-Tous les médecins reconnurent très-tard que le mal n'était peut-être
-pas aussi nouveau qu'on l'avait cru d'abord, et ils jugèrent que la
-lèpre, et surtout l'éléphantiasis, avait plus d'une similitude avec
-cette affection virulente qui s'entourait de symptômes inusités,
-mais dont le principe ne variait pas. La voix populaire parlait assez
-haut d'ailleurs, pour que la médecine l'entendît. On doit s'étonner
-de ce que les plus hardis fondateurs de la science se soient bornés
-à répéter les bruits qui circulaient sur les origines syphilitiques,
-sans en déduire tout un système qu'il eût été facile d'appuyer sur
-des preuves et sur des expériences. Mais, dans les premiers temps de
-cette épidémie, qu'on regardait comme une plaie envoyée du ciel et
-odieuse à la nature (ce sont les termes dont se sert Joseph Grundbeck,
-qui fit le plus ancien traité qu'on possède sur cette matière), les
-médecins et les chirurgiens se tenaient à l'écart et refusaient de
-soigner les malades qui réclamaient des secours: «Les savants, dit
-Gaspard Torrella, évitaient de traiter cette maladie, étant persuadés
-qu'ils n'y entendaient rien eux-mêmes. C'est pourquoi les vendeurs de
-drogues, les herboristes, les coureurs et les charlatans se donnent
-encore aujourd'hui pour être ceux qui la guérissent véritablement
-et parfaitement.» Ulrich de Hutten s'exprime avec plus de vivacité
-encore, en avouant que le mal fut abandonné à lui-même et à ses forces
-mystérieuses, avant que la médecine et la chirurgie eussent repris
-courage: «Les médecins, dit-il, effrayés de ce mal, non-seulement se
-gardèrent bien de s'approcher de ceux qui en étaient attaqués, mais ils
-en fuyaient même la vue, comme de la maladie la plus désespérée....
-Enfin, dans cette consternation des médecins, les chirurgiens
-s'ingérèrent à mettre la main à un traitement si difficile.» Ces
-circonstances expliquent suffisamment pourquoi les premières périodes
-de la lèpre vénérienne sont demeurées si obscures et si mal étudiées
-dans tous les pays où ce mal apparut presque à la fois.
-
-On tenait pourtant la clef de l'énigme, et il n'aurait fallu que
-consulter les traditions des Cours des Miracles et des lieux de
-débauche, pour apprendre de quelle façon s'engendrait et se décuplait,
-sous l'influence de la Prostitution, le monstre, le Protée de la
-syphilis. La vérité scientifique se trouvait sans doute renfermée dans
-ces anecdotes, que de grands médecins ne dédaignèrent pas de ramasser
-parmi les carrefours où elles avaient traîné. Jean Manardi, de Ferrare,
-dans une lettre adressée vers 1525 à Michel Santanna, chirurgien qui se
-mêlait de traiter les vénériens, lui dit que l'opinion la plus ancienne
-et la mieux établie place le commencement de la vérole à l'époque où
-Charles VIII se préparait à la guerre d'Italie (vers 1493): «Cette
-maladie, dit-il, éclata d'abord à Valence en Espagne, par le fait
-d'une fameuse courtisane qui, pour le prix de cinquante écus d'or,
-accorda ses faveurs à un chevalier qui était lépreux; cette femme,
-ayant été gâtée, gâta à son tour les jeunes gens qui la voyaient, et
-dont plus de quatre cents furent infectés en peu de temps. Quelques-uns
-d'eux ayant suivi le roi Charles en Italie, y portèrent celle cruelle
-maladie.» Manardi se borne à rapporter le fait, de même que le savant
-médecin naturaliste Pierre-André Mathiole, qui ne fait que changer les
-personnages et le lieu de la scène: «Quelques-uns, dit-il, ont écrit
-que les Français avaient gagné ce mal par un commerce impur avec des
-femmes lépreuses, lorsqu'ils traversaient une montagne d'Italie (voy.
-son traité _De Morbo gallico_).» L'identité de la syphilis avec la
-lèpre était clairement indiquée dans ces simples réminiscences du bon
-sens populaire; mais les hommes de l'art les recueillaient, en fermant
-les yeux devant ces renseignements lumineux qui leur montraient la
-route. Un autre médecin de Ferrare, Antoine Musa Brassavola, admettait
-probablement la préexistence des maux vénériens et du virus qui les
-communique, quand il raconte le fait suivant, dans son livre sur le
-_Mal français_: «Au camp des Français devant Naples, dit-il, il y
-avait une courtisane très-fameuse et très-belle, qui avait un ulcère
-sordide à l'orifice de la matrice. Les hommes qui avaient commerce
-avec elle, contractaient une affection maligne qui ulcérait le membre
-viril. Plusieurs hommes furent bientôt infectés, et ensuite beaucoup
-de femmes, ayant habité avec ces hommes, gagnèrent aussi le mal, dont
-elles firent à leur tour présent à d'autres hommes.» Ainsi, selon
-Antoine Musa Brassavola, le mal de Naples n'était qu'une complication
-accidentelle du mal vénérien qui aurait existé isolément chez quelques
-individus, avant d'être épidémique et d'avoir acquis sa prodigieuse
-activité.
-
-Enfin, un des plus grands hommes qui aient porté le flambeau dans les
-ténèbres de l'art médical, Théophraste Paracelse, décréta toute une
-doctrine nouvelle au sujet des maladies vénériennes, quand il proclama
-leur affinité avec la lèpre, dans sa _Grande Chirurgie_ (liv. I, ch.
-7): «La vérole, dit-il avec cette conviction que le génie peut seul
-donner, a pris son origine dans le commerce impur d'un Français lépreux
-avec une courtisane qui avait des bubons vénériens, laquelle infecta
-ensuite tous ceux qui eurent affaire à elle. C'est ainsi, continue cet
-habile et audacieux observateur, c'est ainsi que la vérole provenue
-de la lèpre et du bubon vénérien, à peu près comme la race des mulets
-est sortie de l'accouplement d'un cheval et d'une ânesse, se répandit
-par contagion dans tout l'univers.» Il y a, dans ce passage de la
-_Grande Chirurgie_, plus de logique et plus de science que dans tous
-les écrits des quinzième et seizième siècles, concernant la maladie
-vénérienne, dont aucun médecin n'avait deviné la véritable origine.
-Paracelse considérait donc la vérole de 1494 comme un genre nouveau
-dans l'antique famille des maladies vénériennes.
-
-
-FIN DU TOME QUATRIÈME.
-
-[Illustration:
- A. Cabasson del.
- Drouart Imp.
- A. Leroy Scul.
-
- COUTUME DU BERRY (XVe Siècle)
-]
-
-
-
-
- TABLE DES MATIÈRES
- DU QUATRIÈME VOLUME.
-
-
- _FRANCE._
-
-
- CHAPITRE VIII. Page 7
-
- SOMMAIRE. --Le roi des ribauds. --Recherches sur les prérogatives,
- le rang et la charge de cet officier de la maison royale.
- --Définition de ses attributions. --Analogie des _ministeriales
- palatini_ de Charlemagne, avec les rois des ribauds. --Attributions
- des _ministeriales palatini_. --_Ribaldus_ ou _ribaud_.
- --Philippe-Auguste organise les ribauds en corps de troupes
- soldées. --Témoignages de bravoure et d'intrépidité de ces hordes
- pillardes et débauchées. --Le _roi des ribauds_. --Avantages
- honorifiques et lucratifs de cette charge. --_Nu comme un ribaud._
- --Diminution successive d'importance de la _royauté_ des ribauds.
- --La _ribaudie_. --Appréciation de la charge du roi des ribauds
- dans l'intérieur de la maison du roi. --Recherches sur les gages
- du roi des ribauds. --Crasse Joë, roi des ribauds de Philippe
- le Long. --Jean Guérin, roi des ribauds du duc de Normandie et
- d'Aquitaine, fils de Charles V. --Droits d'exécution et d'aubaine
- du roi des ribauds sur certains patients. --Jean Boulart et
- Pernette la Basmette. --Le roi des ribauds devait être un fidèle
- et incorruptible défenseur de la personne du roi. --Coquelet.
- --Preuves de dévouement de Jean Talleran, seigneur de Grignaux,
- roi des ribauds de François Ier. --Redevance hebdomadaire des
- _vassales_ du roi des ribauds. --Dernière transformation de
- l'office du roi des ribauds à la cour de France. --Les _dames
- des filles de joie suivant la cour_. --Olive Sainte. --Cécile de
- Viefville. --Des _rois des ribauds_ relevant de celui de l'hôtel
- du roi. --Colin-Boule, roi des ribauds de Philippe le Bon, duc de
- Bourgogne. --Le curé de Notre-Dame d'Abbeville, _roi des ribauds_.
- --Balderic, roi des ribauds de Henri II, roi d'Angleterre et duc
- de Normandie. --Attributions des rois des ribauds des villes de
- province. --Antoine de Sagiac, commissaire du roi des ribauds de
- Mâcon, et Colette, femme de Pierre Talon.
-
-
- CHAPITRE IX. Page 37
-
- SOMMAIRE. --État de la Prostitution, après l'ordonnance de 1254.
- --Institution de la police des moeurs. --Les _confrairies_ des
- filles publiques. --Ordonnance de 1256. --Assimilation des tavernes
- aux _bordeaux_. --Les taverniers. --Organisation des filles
- publiques par Louis IX. --Les juifs. --Ordonnances somptuaires
- concernant les femmes de mauvaise vie. --Statuts des barbiers.
- --Les baigneurs-étuvistes. --Statuts des bouchers. --Mort de
- saint Louis. --Philippe le Hardi. --Ordonnance de 1272. --Les
- _aiguillettes_ et les _ceintures dorées_. --L'_enseigne_ des filles
- publiques de Toulouse. --_Bonne renommée vaut mieux que ceinture
- dorée._ --_Courir l'aiguillette_ et _courir le guilledou_. --Les
- trois brus de Philippe le Bel. --La tour de Nesle. --Philippe et
- Gautier de Launay. --Jean Buridan. --L'_âne de Buridan_. --État des
- moeurs après les croisades. --_Hic_ et _hoc_. --Les Templiers.
-
-
- CHAPITRE X. Page 65
-
- SOMMAIRE. --Les mauvais lieux de Paris. --Topographie de la
- Prostitution parisienne au moyen âge. --La rue _de la Plâtrière_.
- --La rue _du Puon_. --La rue _des Cordèles_. --La _petite
- ruellette de Saint-Sevrin_. --La rue _de l'Ospital_. --La
- rue _Saint-Syphorien_. --La rue _de la Chaveterie_. --La rue
- _Saint-Hilaire_. --Le _clos Burniau_. --La rue _du Noyer_. --La
- rue _du Bon-Puits_. --La rue _de l'École_. --La rue _Cocatrix_.
- --La rue _Charoui_. --La _ruelle Sainte-Croix_. --La rue
- _Gervese-Laurens_. --La rue _du Marmouset_. --La rue _de Chevez_.
- --Le _Val d'amour_. --La rue _Saint-Denis de la Chartre_. --La rue
- _des Lavandières_. --La _place aux Pourceaux_. --La rue _Béthisy_.
- --La rue _de l'Arbre-Sec_. --La rue _de Maître-Huré_. --La rue
- _Biaubourc_, etc.
-
-
- CHAPITRE XI. Page 91
-
- SOMMAIRE. --Le cabaret du _Char doré_. --La rue de Glatigny.
- --La rue du _Fumier_. --La rue d'_Enfer_. --La cour _Ferry_. --La
- maison de Cocatrix. --Le _Caignard_. --Les voûtes de la Calandre
- et du Marché-Palu. --L'île _de Gourdaine_. --Le _Terrain_ ou _la
- Motte aux Papelards_. --Les faubourgs. --Le _Champ Gaillard_.
- --Les quatre tavernes _méritoires_. --Le _Château-de-Paille_.
- --La taverne de la Mule. --Les _lupanaires_ de l'Université.
- --Le _Champ-d'Albiac_. --La rue _Gracieuse_. --Les Champs de la
- _Boucherie_, _Petit_ et de l'_Allouette_. --La rue de l'_Aronde_.
- --La rue _Gît-le-Coeur_. --La rue _Sac-à-Lie_. --La rue _Bordet_.
- --Les Cours des Miracles. --Etc., etc.
-
-
- CHAPITRE XII. Page 119
-
- SOMMAIRE. --Le Livre de la Taille de Paris. --Le roi des ribauds
- _de la royne Marie_. --Ysabiau _l'Espinète_. --Jehanne _la
- Normande_. --Edeline _l'Enragiée_. --Aaliz _la Bernée_. --Aaliz
- _la Morelle_. --_La Baillie_ et _la Perronnelle-aux-chiens_.
- --Perronèle _de Sirènes_. --Anès _l'Alellète_. --Jehanne _la
- Meigrète_. --Marguerite _la Galaise_. --Geneviève _la Bien-Fêtée_.
- --Jehanne _la Grant_. --Ysabiau _la Camuse_. --Maheut _la
- Lombarde_. --Marguerite _la Brete_. --Ysabiau _la Clopine_. --Anès
- _la Pagesse_. --Juliot _la Béguine_. --Jehanne _la Bourgoingne_.
- --Maheut _la Normande_. --Gile _la Boiteuse_. --Mabile _l'Escote_.
- --Agnès _aux blanches mains_. --Jehanette _la Popine_. --Ameline
- _la Petite_. --Ameline _la Grasse_. --Marie _la Noire_. --Anès _la
- Grosse_. --Jehanne _la Sage_, etc., etc.
-
-
- CHAPITRE XIII. Page 147
-
- SOMMAIRE. --Ordonnances somptuaires de Philippe-Auguste.
- --Législation des rois de France contre la _dissolution_ et
- la _superfluité_ des habillements. --Les _reines de ribaudie_.
- --Défenses des prévôts de Paris et arrêts du parlement. --Arrêt
- du 26 juin 1420. --Ordonnance du roi Henri VI, roi d'Angleterre.
- --Arrêt du parlement du 17 avril 1426, prohibant les _ornements que
- portent les damoiselles_. --Les _reines et princesses d'amour_.
- --L'_Ordinaire de Paris_. --Jehannette, veuve de Pierre Michel,
- Jehannette la Neufville et Jehannette la Fleurie. --Les ceintures
- d'argent. --Inventaires des défroques de Marguerite, femme de
- Pierre de Rains, et de damoiselle Laurence de Villers, femme
- amoureuse. --Jehanne la Paillarde et Agnès la Petite. --Ordonnance
- de Henri II. --Jehanneton du Buisson. --De ceux et celles qui
- vivaient du produit du _maquerellage_, tenaient _bordiaux_,
- louaient _bouticles au péché_, ou gouvernaient _clapier_ de filles
- publiques. --Le _marché aux Pourceaux_. --Supplice des _gueuses_.
-
-
- CHAPITRE XIV. Page 177
-
- SOMMAIRE. --État de la Prostitution légale dans les provinces de
- l'ancienne France. --_Coutumes du Beauvoisis._ --La Prostitution
- dans le duché d'Orléans. --Le _Livre de jostice et de plet_.
- --Les provinces du Nord. --Organisation de la débauche publique
- à Toulouse, Montpellier, Narbonne, etc. --Coutume de Bayonne.
- --Coutume de Marseille. --Coutume du comté de Montfort, de Rodez,
- de Nîmes, de Beaucaire, etc. --Les femmes _légères_ de Bagnols
- et de Saint-Saturnin. --Bordeaux. --Supplice de l'_accabussade_.
- --Marseille. --Sisteron. --Avignon. --Lyon. --Genève. --Coutumes
- diverses. --Les _Lombards_ et les prostituées. --Troyes, Amiens,
- Laon, Meaux, etc. --Rues _sans chef_, affectées à la Prostitution
- légale.
-
-
- CHAPITRE XV. Page 203
-
- SOMMAIRE. --Provinces centrales de la France. --La Champagne. --La
- Touraine. --Le Berry. --Le Bourbonnais. --Le Poitou. --L'Orléanais.
- --Les femmes mariées de Montluçon assimilées aux prostituées.
- --L'_Adveu_ de la terre du Breuil. --Servitudes bouffonnes et
- facétieuses. --La _chaussée de l'étang de Souloire_. --Le seigneur
- de Poizay et les _denrées_ des filles amoureuses. --Le roi de
- France et les ribaudes de Verneuil. --Les _femmes folles_ de
- Provins, etc., etc.
-
-
- CHAPITRE XVI. Page 235
-
- SOMMAIRE. --Influence des moeurs et des usages de l'Italie sur la
- Provence et le Languedoc au moyen âge. --La _Grant-Abbaye_ de
- la rue de Comenge, à Toulouse. --_Enseigne_ des pensionnaires
- de la _Grant-Abbaye_. --Le quartier des Croses. --La maison du
- _Châtel-Vert_. --Vicissitudes de la Prostitution légale à Toulouse
- jusqu'à la fin du seizième siècle. --_Hospice_ de la Prostitution
- légale à Montpellier. --Les entrepreneurs du _Bourdeau_ de
- Montpellier. --Clare Panais. --Guillaume de la Croix et les deux
- fils de Clare Panais. --La _maison_ de Paullet Dandréa. --Le
- _bourdeou_ privilégié d'Avignon. --_Statuts_ de Jeanne de Naples.
- --De la Prostitution à Avignon antérieurement aux statuts de 1347.
- --Etc., etc.
-
-
- CHAPITRE XVII. Page 267
-
- SOMMAIRE. --La Prostitution légale et la Prostitution libre. --De
- l'influence de la Chevalerie sur l'honnêteté publique. --L'_Enfant
- d'honneur_ de la _Dame des Belles-Cousines_. --Le vrai chevalier,
- _destructeur de la corruption_. --L'envoi de la _Camise_. --Le
- châtelain de Coucy et la dame de Fayel. --_Principalia amoris
- præcepta_ de maître André, chapelain de Louis VII. --Les _Cours
- d'amour_ et les _Parlements de gentillesse_. --La jurisprudence
- amoureuse. --Arrêts d'amour. --Le _maire des Bois-Verts_, le
- _baillif de Joye_, le _viguier d'amours_, etc. --Les Jongleurs.
- --Etc., etc.
-
-
- CHAPITRE XVIII. Page 299
-
- SOMMAIRE. --Les moeurs publiques et privées à partir du onzième
- siècle. --Jean _Flore_, évêque d'Orléans. --Le _Goliath_ de la
- Prostitution. --Excentricités licencieuses du duc d'Aquitaine.
- --Les Croisades et les Croisés. --Les trois cents femmes franques.
- --Les concubines de l'_ost_ du roi. --L'_arrière-garde_ des armées
- en campagne. --Les mille prostituées du capitaine Garnier. --Jeanne
- d'Arc à Sancerre. --Ordonnance de cette héroïne contre les ribaudes
- de la milice. --Comment la chevalerie entendait l'hospitalité.
- --Décadence des moeurs chevaleresques. --Abominations du règne
- de Charles VI. --Anne Piedeleu. --Indulgence d'Ambroise de Loré,
- prévôt de Paris, pour les prostituées, etc.
-
-
- CHAPITRE XIX. Page 331
-
- SOMMAIRE. --Apparition des maladies vénériennes en France.
- --Origine de la syphilis ou _mal français_. --Ses progrès
- effrayants vers la fin du quinzième siècle. --Marche du
- mal vénérien à travers le moyen âge. --Ses noms différents.
- --L'éléphantiasis et les autres dégénérescences de la lèpre.
- --La mentagre et les dartres sordides. --_Lues inquinaria_ ou
- _inguinaria_. --Pèlerinages dans les lieux saints. --L'église de
- Notre-Dame de Paris. --Le _feu sacré_. --Vice des Normands. --Le
- _mal des ardents_. --Ses ravages effrayants. --Le _mal de saint
- Main_ et le _feu de saint Antoine_. --Invocations à saint Marcel
- et à sainte Geneviève. --La syphilis du quinzième siècle. --Les
- lépreux et les léproseries. --Les croisés et la _mésellerie_.
- --Rigoureuse police de salubrité, à laquelle on soumit les
- lépreux. --Du caractère le plus général de la lèpre, d'après Guy de
- Chauliac, Laurent Joubert, Théodoric, Jean de Gaddesden, etc., etc.
-
-
- CHAPITRE XX. Page 363
-
- SOMMAIRE. --Noms scientifiques de la syphilis, _morbus novus_,
- _pestilentialis scorra_, _pudendagra_, etc. --Ses surnoms
- populaires. --Les saints qui avaient le privilége de la guérir.
- --Coïncidence de son apparition en Italie avec l'expédition de
- Charles VIII. --Quelle est la date précise de cette apparition?
- --Les médecins et les historiens ne sont pas d'accord. --Traditions
- relatives à son origine. --Les conjonctions de planètes. --Le vin
- empoisonné avec du sang de lépreux. --Boucheries de chair humaine.
- --La bestialité punie par elle-même. --La jument et les singes.
- --La syphilis d'Europe n'est pas venue d'Amérique. --Les médecins
- refusent d'abord de traiter cette maladie. --Manardi, Mathiole,
- Brassavola et Paracelse disent que l'infection vénérienne est née
- de la lèpre et de la Prostitution.
-
-
- FIN DE LA TABLE.
-
-
-Note de transcription détaillée:
-
-En plus des corrections des erreurs clairement introduites par le
-typographe, les erreurs suivantes ont été corrigées:
-
- p. 7 et 385, «François 1er» harmonisé en «François Ier»,
- p. 7, «des» corrigé en «de» («seigneur de Grignaux»),
- p. 71, «ia» corrigé en «i a» («Dame i a»),
- p. 111, suppression d'une virgule après «Les propriétaires lésés»
- comme dans les éditions suivantes du livre,
- p. 116, «archéologique» corrigé en «archéologie»
- («archéologie pornographique»),
- p. 132, «envahissemens» corrigé en «envahissements»
- («aux envahissements de la Prostitution»),
- p. 138, suppression d'une virgule après
- «cette espèce de femmes s'éloignait»,
- p. 177 et 299, «Sommaire:» harmonisé en «Sommaire.»,
- p. 205, «tuum» corrigé en «suum» («maritum suum verberante»),
- p. 258, «bayouno» corrigé en «baylouno» («lous samdès la baylouno»),
- p. 331, «solides» corrigé en «sordides» («les dartres sordides»),
- p. 331 et 351, «Gaddesen» corrigé en «Gaddesden»
- («Jean de Gaddesden»),
- p. 358, «Delamarre» corrigé en «Delamare».
-
-Quand il subsistait un doute sur l'orthographe ou l'accentuation
-de l'époque, celle-ci n'a pas été corrigée: Champ Gaillard /
-Champ-Gaillard, maquerelage / maquerellage, Bois-Verts / bois verts,
-Colin-Boule / Colinboule, ...
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la prostitution chez tous
-les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 4/6, by Pierre Dufour
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA PROSTITUTION 4/6 ***
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-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
-your written explanation. The person or entity that provided you with
-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/43772-8.zip b/43772-8.zip
deleted file mode 100644
index 1b8e2e1..0000000
--- a/43772-8.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/43772-h.zip b/43772-h.zip
deleted file mode 100644
index 50d5aef..0000000
--- a/43772-h.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/43772-h/43772-h.htm b/43772-h/43772-h.htm
index cae5c99..7ed376b 100644
--- a/43772-h/43772-h.htm
+++ b/43772-h/43772-h.htm
@@ -2,7 +2,7 @@
"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr">
<head>
- <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" />
+ <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" />
<meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" />
<title>
The Project Gutenberg eBook of Histoire de la prostitution, tome 4/6,
@@ -136,47 +136,7 @@ ul.sculp {
</style>
</head>
<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Histoire de la prostitution chez tous les
-peuples du monde depuis l'antiquité la p, by Pierre Dufour
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 4/6
-
-Author: Pierre Dufour
-
-Release Date: September 20, 2013 [EBook #43772]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA PROSTITUTION 4/6 ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel, Bibimbop, Guy de Montpellier
-and the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned
-images of public domain material from the Google Print
-project.)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43772 ***</div>
<div class="box">
<p>Note de transcription:</p>
@@ -12388,389 +12348,6 @@ Colin-Boule / Colinboule, ...
</div>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la prostitution chez tous
-les peuples du monde depuis l'antiqui, by Pierre Dufour
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA PROSTITUTION 4/6 ***
-
-***** This file should be named 43772-h.htm or 43772-h.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/4/3/7/7/43772/
-
-Produced by Laurent Vogel, Bibimbop, Guy de Montpellier
-and the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned
-images of public domain material from the Google Print
-project.)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions
-will be renamed.
-
-Creating the works from public domain print editions means that no
-one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
-(and you!) can copy and distribute it in the United States without
-permission and without paying copyright royalties. Special rules,
-set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
-copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
-protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
-Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
-charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
-do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
-rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
-such as creation of derivative works, reports, performances and
-research. They may be modified and printed and given away--you may do
-practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
-subject to the trademark license, especially commercial
-redistribution.
-
-
-
-*** START: FULL LICENSE ***
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
-Gutenberg-tm License (available with this file or online at
-http://gutenberg.org/license).
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-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
-electronic works
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-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
-all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
-If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
-Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
-terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
-entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
-freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
-this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
-the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
-keeping this work in the same format with its attached full Project
-Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
-a constant state of change. If you are outside the United States, check
-the laws of your country in addition to the terms of this agreement
-before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
-creating derivative works based on this work or any other Project
-Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
-the copyright status of any work in any country outside the United
-States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
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-access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
-whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
-phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
-Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
-copied or distributed:
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-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
-from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
-posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
-and distributed to anyone in the United States without paying any fees
-or charges. If you are redistributing or providing access to a work
-with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
-work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
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-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
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-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
-word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
-distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
-"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
-posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
-you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
-that
-
-- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
- owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
- Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
- must be paid within 60 days following each date on which you
- prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
- returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
- sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
- address specified in Section 4, "Information about donations to
- the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
- destroy all copies of the works possessed in a physical medium
- and discontinue all use of and all access to other copies of
- Project Gutenberg-tm works.
-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days
- of receipt of the work.
-
-- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
-electronic work or group of works on different terms than are set
-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
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-received the work on a physical medium, you must return the medium with
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-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
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-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
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-
-</pre>
-
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43772 ***</div>
</body>
</html>