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Il y a une note plus détaillée à la fin de ce livre. + + + + + HISTOIRE + DE LA + PROSTITUTION + CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE + DEPUIS + L'ANTIQUITÉ LA PLUS RECULÉE JUSQU'A NOS JOURS, + + PAR + + PIERRE DUFOUR, + Membre de plusieurs Académies et Sociétés savantes françaises et + étrangères. + + ÉDITION ILLUSTRÉE + Par 20 belles gravures sur acier, + exécutées par les Artistes les plus éminents. + + TOME QUATRIÈME + + PARIS.--1853. + + SERÉ, ÉDITEUR, RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 52; + ET CHEZ MARTINON, RUE DE GRENELLE-SAINT-HONORÉ, 14. + + TYPOGRAPHIE PLON FRÈRES, + RUE DE VAUGIRARD, 36, A PARIS. + + + + + HISTOIRE + DE LA + PROSTITUTION + CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE + DEPUIS + L'ANTIQUITÉ LA PLUS RECULÉE JUSQU'A NOS JOURS, + + PAR + + PIERRE DUFOUR, + Membre de plusieurs Académies et Sociétés savantes françaises et + étrangères. + + TOME QUATRIÈME. + + PARIS--1852 + + SERÉ, ÉDITEUR, 5, RUE DU PONT-DE-LODI, + ET + P. MARTINON, RUE DU COQ-SAINT-HONORÉ, 4. + + + + + FRANCE. + + + + + HISTOIRE + DE + LA PROSTITUTION. + + + + +CHAPITRE VIII. + + SOMMAIRE. --Le roi des ribauds. --Recherches sur les prérogatives, + le rang et la charge de cet officier de la maison royale. + --Définition de ses attributions. --Analogie des _ministeriales + palatini_ de Charlemagne avec les rois des ribauds. --Attributions + des _ministeriales palatini_. --_Ribaldus_ ou _ribaud_. + --Philippe-Auguste organise les ribauds en corps de troupes + soldées. --Témoignages de bravoure et d'intrépidité de ces hordes + pillardes et débauchées. --Le _roi des ribauds_. --Avantages + honorifiques et lucratifs de cette charge. --_Nu comme un ribaud._ + --Diminution successive d'importance de la _royauté_ des ribauds. + --La _ribaudie_. --Appréciation de la charge du roi des ribauds + dans l'intérieur de la maison du roi. --Recherches sur les gages + du roi des ribauds. --Crasse Joë, roi des ribauds de Philippe + le Long. --Jean Guérin, roi des ribauds du duc de Normandie et + d'Aquitaine, fils de Charles V. --Droits d'exécution et d'aubaine + du roi des ribauds sur certains patients. --Jean Boulart et + Pernette la Basmette. --Le roi des ribauds devait être un fidèle + et incorruptible défenseur de la personne du roi. --Coquelet. + --Preuves de dévouement de Jean Talleran, seigneur de Grignaux, + roi des ribauds de François Ier. --Redevance hebdomadaire des + _vassales_ du roi des ribauds. --Dernière transformation de + l'office du roi des ribauds à la cour de France. --Les _dames + des filles de joie suivant la cour_. --Olive Sainte. --Cécile de + Viefville. --Des _rois des ribauds_ relevant de celui de l'hôtel + du roi. --Colin-Boule, roi des ribauds de Philippe le Bon, duc de + Bourgogne. --Le curé de Notre-Dame d'Abbeville, _roi des ribauds_. + --Balderic, roi des ribauds de Henri II, roi d'Angleterre et duc + de Normandie. --Attributions des rois des ribauds des villes de + province. --Antoine de Sagiac, commissaire du roi des ribauds de + Mâcon, et Colette, femme de Pierre Talon. + + +C'est ici que nous avons à faire comparaître un singulier +personnage, que l'histoire ne nous montre pas, du moins sous son nom +caractéristique, avant le règne de Philippe-Auguste, et qui pourrait +bien être contemporain de Charlemagne. Le roi des ribauds, _rex +ribaldorum_, fut évidemment, dès l'origine, le souverain juge de la +Prostitution à la cour des rois de France. Un grand nombre de savants, +depuis Jean Dutillet jusqu'à Gouye de Longuemare, se sont livrés à +de doctes recherches et à d'ingénieuses dissertations, pour préciser +quels étaient les prérogatives, le rang et la charge de ce bizarre +officier de la maison royale; ils ont cité des textes d'ordonnances, +exhumé des faits nouveaux, fait parler le Trésor des Chartes, et +cherché la vérité au milieu d'un amas de preuves contradictoires; mais +ils ne sont pas tombés d'accord sur le véritable caractère du roi des +ribauds, à force de vouloir systématiquement l'exalter ou le ravaler +dans ses fonctions, aussi complexes qu'étendues, aussi bizarres que +terribles. Nous allons nous occuper, après tant de travaux d'érudition +et de critique consacrés à éclaircir ce sujet obscur, de l'office du +roi des ribauds, que nous regardons comme le précurseur solennel des +commissaires de police d'aujourd'hui. Nous croyons pouvoir, à ce titre, +donner d'assez longs développements historiques à une sorte d'enquête +sur cet ancien office de cour, qui se rattache intimement à l'histoire +de la Prostitution en France. + +Presque tous les auteurs qui ont parlé du roi des ribauds, et qui +ont essayé de définir ses attributions, se sont plus ou moins trompés +dans la conclusion de leurs recherches, parce qu'ils n'ont considéré +qu'une des faces de ce personnage et de son office. Ainsi, Jean +Boutillier, qui écrivait sa _Somme rurale_ vers 1460, représente le +roi des ribauds comme l'_exécuteur des sentences et commandements des +maréchaux et de leurs prévôts_, à la suite du roi; Jean le Ferron en +fait le _premier sergent des maîtres d'hôtel du roi_; Carondas, le +_sergent_ ou le _commissaire du prévôt de l'hôtel_; Claude Fauchet, +le _concierge du palais royal_; Belleforest, le _prévôt de l'hôtel +du roi_; Ragueau, le _grand maître des filles publiques_; Étienne +Pasquier, le _bailli_ ou le _sénéchal des ribauds_. Chacun donne au +roi des ribauds une physionomie particulière, un pouvoir plus ou moins +restreint, une dignité plus ou moins considérable, sans tenir compte +des changements successifs que le temps apporta dans une institution +qui comprenait des devoirs très-divers et très-multiples. La réunion, +par ordre chronologique, de tous les sentiments des historiens et des +jurisconsultes, à l'égard de la mystérieuse charge du roi des ribauds, +prouverait que pas un d'entre eux ne s'est expliqué le rôle que jouait +cet officier du palais, à l'époque de sa création, et la décadence +que son emploi a dû subir, à mesure que d'autres officiers se sont +établis, dans la maison du roi, aux dépens de ses priviléges et de ses +droits. Le roi des ribauds a cessé d'exister, quand sa qualification +est devenue honteuse, quand son ancienne autorité a passé en plusieurs +mains, et quand ses compétiteurs, portant des noms honorables, se sont +partagé, de son vivant, la succession de sa charge, tombée en discrédit +plutôt qu'en désuétude. Ce dernier roi des ribauds, à la cour de +France, après avoir vu les plus beaux fleurons de sa couronne disputés +et enlevés par le prévôt de l'hôtel, le concierge du palais, le prévôt +des maréchaux, et d'autres officiers, de fondation plus récente que la +sienne, eut le chagrin de voir, à l'avénement de François Ier, le reste +de sa vieille suprématie, celle qu'il exerçait sur la Prostitution +_suivant la cour_, passer entre les mains d'une _dame des filles de +joie_; c'est ainsi que son sceptre tomba tout à fait en quenouille. + +Nous avons dit, en citant un capitulaire de Charlemagne sur la police +intérieure des domaines royaux (tome III, p. 319), que les officiers +du palais (_ministeriales palatini_), préposés à la surveillance et +à la garde de ces domaines, avaient beaucoup d'analogie avec les rois +des ribauds, que nous retrouverons, quatre siècles plus tard, exerçant +la même surveillance dans l'hôtel du roi. En effet, ces _ministeriales +palatini_, parmi lesquels les grands officiers de la couronne ont pris +naissance, devaient avoir l'oeil et la main à expulser des résidences +royales tout individu suspect, homme ou femme, qui y aurait pénétré: +c'étaient surtout les vagabonds (_gadales_) et les prostituées +(_meretrices_), qui redoutaient la juridiction du _ministérial +palatin_; lequel jugeait souverainement les causes de cette nature +et faisait battre de verges les délinquants. Voilà bien le premier +office du roi des ribauds, et l'on peut dire, avec toute apparence +de raison, que, s'il ne fut nommé ainsi que sous Philippe-Auguste, +il remplissait déjà sa charge sous Charlemagne. Il est tout naturel +que cette charge ait été instituée d'abord dans ces vastes fermes +(_villæ_) ou centres d'exploitation agricole et manufacturière, que +les rois francs possédaient sur divers points de leur empire, et dont +les revenus composaient la principale richesse du fisc royal. Les serfs +et les serves, soumis à certaines lois de police et d'administration, +n'étaient maîtres ni de leurs corps ni de leur temps; on avait soin +d'éloigner d'eux toute influence d'oisiveté et de Prostitution: leur +travail, leur santé et leurs moeurs se trouvaient de la sorte protégés +par une prévoyance paternelle. Il était donc très-important que des +inconnus ne s'introduisissent pas dans les gynécées et les dortoirs; +la régularité de la vie commune aurait souffert du contact malfaisant +des femmes de mauvaise vie, et il n'eût fallu que la présence d'un +lépreux, d'un débauché, d'un larron ou d'un mendiant, pour répandre +la contagion, physique ou morale, parmi la paisible population de ces +retraites séculières, qui rassemblaient sur un même point plusieurs +milliers d'esclaves des deux sexes. L'officier à qui appartenait +spécialement le soin d'interdire aux intrus l'entrée et le séjour d'une +villa royale, paraît être le concierge; et son office, en ce temps-là , +équivalait à ceux de grand bouteiller, de grand camérier et de grand +sénéchal. Il n'y eut qu'un nom à changer pour faire le roi des ribauds. + +Les rois mérovingiens et carlovingiens, accompagnés d'une suite +nombreuse d'officiers et de serviteurs, se portaient sur un domaine +ou sur un autre, pour y faire résidence, et la multitude de personnes, +qu'ils traînaient partout après eux, se grossissait inévitablement de +quantité de femmes étrangères, qu'attirait l'appât du gain et que la +débauche mettait à sa solde. Il fallait donc une autorité permanente +et spéciale pour maintenir l'ordre parmi cette masse de gens et pour +rendre des arrêts qui exigeaient une exécution prompte et irrévocable, +soit que le roi fût en voyage ou en _chevauchée_, soit qu'il se reposât +dans ses terres. De là l'établissement d'un officier ou _ministérial_ +du palais, ayant droit de vie et de mort sur tout individu qui causait +du trouble ou du désordre dans la maison du roi. Aimoin (liv. V, ch. +10) rapporte que Louis le Débonnaire chassa du palais une immense +troupe de femmes qui se disaient attachées au service de la reine et +des soeurs du roi (_omnem coetum foemineum, qui permaximus erat, palatio +excludi indicavit_), et l'on n'excepta de cette mesure qu'un petit +nombre de suivantes qu'on jugea indispensables aux besoins du service +royal. Mais, sans doute, cette affluence féminine ne tarda pas à +reparaître, et la cour des rois, des reines et des princes devint le +but de toutes les ambitions faméliques, de tous les vices intéressés, +de toutes les basses domesticités. On conçoit aisément que la justice +expéditive du roi des ribauds était en pleine vigueur, avant que son +nom eût caractérisé ses attributions ordinaires, et indiqué l'espèce de +gens qui relevaient plus directement de son tribunal sans appel. Ce nom +qualificatif ne paraît pas antérieur au règne de Philippe-Auguste. + +Ce fut sous ce règne, que le mot _ribaldus_ ou _ribaud_, dont nous +avons ailleurs étudié l'étymologie, fit son apparition dans la +langue vulgaire, et y figura dès lors en mauvaise part. On désignait +ainsi, dans le principe, les gens sans aveu de l'un et de l'autre +sexe, que nous trouvons errant et butinant autour de l'_ost_ ou de +la _chevauchée_ du roi, et vivant de Prostitution, de vol, de jeu +et d'aumône. Cette tourbe dégradée s'était prodigieusement accrue +avec le prétexte des croisades, et dans une armée, le nombre des +goujats et valets suivant la cour pouvait être bien supérieur +à celui des combattants. Parmi ces goujats, toujours prêts au +pillage, il y avait des femmes qui entretenaient l'incontinence et +l'impudicité sous l'oriflamme du roi et sous les bannières de ses +vassaux. Philippe-Auguste imagina de faire tourner à son profit un +mal nécessaire: au lieu de chercher à se débarrasser du fléau de la +_ribaudie_ par des supplices et des menaces, ce qu'il avait peut-être +essayé inutilement, il organisa en corps de troupes soldées ces +hordes parasites, qui étaient moins nuisibles à l'ennemi lui-même qu'à +l'armée qu'elles suivaient comme une nuée de sauterelles dévorantes. +Les historiens se taisent sur la manière dont il enrôla ces enfants +perdus, et dont il les retint, en les disciplinant, à son service +militaire: mais on peut supposer qu'il leur laissa en partie leurs +habitudes pillardes et débauchées, qu'il ferma les yeux sur leurs excès +détestables, et qu'il ne les empêcha pas d'emmener à la guerre autant +de femmes qu'ils en pouvaient recruter sur leur passage. Quoi qu'il +en soit, cette bande de ribauds, composée de la lie d'une soldatesque +vagabonde et forcenée, se distingua par de tels faits d'armes, par +de si merveilleux coups de main, par de si nombreux témoignages +de bravoure et d'intrépidité, que Philippe-Auguste en fit un corps +d'élite, et l'attacha particulièrement à la garde de sa personne. +Les chroniqueurs disent que le roi avait à se garantir du poignard +des assassins, que le Vieux de la Montagne envoyait sans cesse contre +lui, et qui venaient l'un après l'autre se jeter sur les épées nues +des ribauds du roi très-chrétien. Ces ribauds accompagnent partout +Philippe-Auguste dans ses guerres, où ils n'épargnent pas leur sang, +animés qu'ils sont par l'ardeur du pillage. Guillaume le Breton, qui se +plaît à décrire leurs prouesses dans sa _Philippide_, les dépeint comme +des héros indomptables qui ne reculent devant aucun péril, et qui ne +daignent pas même se couvrir d'une armure: + + Et ribaldorum nihilominus agmen inerme, + Qui nunquam dubitant in quævis ire pericla. + +Ailleurs, le poëte nous les montre tout chargés de butin: + + Nec munus armigeri, ribaldorumque manipli, + Ditati spoliis, et rebus, equisque subibant. + +Quand Philippe-Auguste vint assiéger Tours, après avoir subjugué le +Poitou, c'est un capitaine ribaud (_duce ribaldo_) qu'il choisit pour +chercher un gué dans la Loire; le gué trouvé miraculeusement (_quasi +per miracula_) par ce capitaine, l'armée traversa le fleuve, et les +_ribauds du roi_ (_ribaldi regis_, dit Rigord), qui ont coutume de +monter les premiers à l'assaut (_qui primos impetus in expugnandis +munitionibus facere consueverunt_), coururent aux échelles, et la ville +n'attendit pas qu'elle fût prise et mise à sac, pour ouvrir ses portes +au roi. + +D'après ces passages et beaucoup d'autres du même genre, il est +certain que les ribauds de Philippe-Auguste formaient une milice +très-redoutable, mais peu disciplinée et capable de toutes les +violences. Le roi, en faveur de leurs services, n'exigeait pas d'eux la +même soumission et les mêmes devoirs disciplinaires, que de la part des +autres milices; néanmoins, comme il n'était pas possible, à cause du +mauvais exemple, de laisser tous les crimes impunis dans cette troupe +désordonnée, qui reconnaissait à peine la voix de ses chefs, et qui, +quand elle ne se battait pas, n'avait pas d'autre occupation que de +faire la débauche, de jouer aux dés, de s'enivrer et de blasphémer, +le roi confia le commandement suprême de ces indomptables ribauds +à un des grands officiers de sa maison, à celui qui était chargé de +la police intérieure du logis et de l'_ost_ royal, et qui exerçait +traditionnellement une redoutable autorité sur les auteurs des délits +de toute nature commis dans le domaine de sa juridiction. Cet officier +du palais se présentait ainsi, entouré d'un antique prestige de respect +et de terreur; car il se faisait suivre partout d'un geôlier et d'un +bourreau; il ne mettait pas d'intervalle entre la condamnation et +l'exécution; il prononçait la peine de mort aussi facilement que des +peines légères, qu'il ne séparait jamais d'une amende à son profit. +La charge de roi des ribauds devint très-lucrative, tant à cause de +ces amendes criminelles, que des redevances qu'il prélevait sur les +brelans, les tavernes et les filles publiques. Il avait aussi sa part +dans le butin que les ribauds rapportaient de leurs expéditions, et il +s'attribuait même un droit sur les prisonniers de guerre. On lit, dans +la liste des chevaliers qui furent pris à la bataille de Bouvines, en +1214: _Rogerus de Wafalia. Hunc habuit Rex Ribaldorum, quia dicebat se +esse servientem._ Ce passage important, cité par Ducange, prouve que +le roi des ribauds prenait la qualité de _sergent d'armes_ du roi, en +temps de guerre; mais il ne nous permet pas de décider si cet officier +de la couronne de France avait à remplir un rôle actif dans les +batailles, et s'il combattait à la tête de sa bande, comme les autres +capitaines. On pourrait le supposer, d'après une fiction du _Roman de +la Rose_, composé au treizième siècle par Guillaume de Lorris, qui fait +du roi des ribauds un capitaine, lorsque le _Dieu d'amour_ rassemble +son armée pour délivrer _Bel-accueil_ de sa prison; mais le choix qu'il +fait de _Faux-semblant_, pour conduire la ribaudaille à l'assaut, +témoigne assez que la mauvaise réputation des soldats rejaillissait +sur leur chef. Voici les vers du _Roman de la Rose_, où le Dieu d'amour +interpelle Faux-semblant, en lui traçant la conduite qu'il doit tenir: + + Faux-semblant, par tel convenant, + Tu seras à moy maintenant, + Et à nos amis aideras, + Et point tu ne les greveras, + Ains penseras les enlever + Et tous nos ennemis grever. + Tien soit le pouvoir et le baux, + Car le roy seras des ribaux. + +Il est clair que, dans cette citation, comme le fait observer +Pasquier, le roi des ribauds est représenté sous la figure d'un +capitaine d'armes, et non pas avec le caractère d'un magistrat. On a +lieu pourtant de supposer qu'il pouvait être l'un et l'autre, quand +on imagine ce que c'était que les ribauds de Philippe-Auguste, lors +même qu'ils furent organisés en gardes du corps du roi. Un chef qui +n'aurait pas eu la prépondérance d'un juge, ne fût jamais venu à bout +de discipliner ce ramas de misérables que la crainte seule pouvait +retenir dans le devoir. Tous les historiens de cette époque sont +pleins de sinistres portraits, qui nous initient à la pénible et +dangereuse mission du roi des ribauds. Écoutons Guillaume de Neubrige +(liv. V, chap. II): «Certains enfants-perdus de cette espèce d'hommes +qui s'appellent _ribauds_.» Écoutons Mathieu Pâris: «Des voleurs, +des bannis, des fuyards, des excommuniés, que la France confond +vulgairement sous le nom de _ribauds_.» Mais nulle part le genre de +vie des ribauds n'est mieux décrit que dans la Chronique de Longpont, +où le prieur de l'abbaye demande à Jean de Montmirel ce qu'il comptait +faire dans le monde: «Je veux être ribaud!» répond fièrement le jeune +homme, qui devait devenir un saint canonisé. «Est-il bien vrai!» +s'écrie le prieur stupéfait; «aspirez-vous donc à faire partie de ces +vilaines gens, qui sont aussi méprisables devant Dieu que devant les +hommes? Est-ce que, pour vous mettre sur le pied de pareils scélérats, +il ne faudra point jurer comme eux, vous parjurer sans cesse, jouer +aux dés, porter un écriteau (_tabellam comportare_), traîner avec +vous une concubine (_pellicem circumducere_), et être constamment +pris de vin?» On conçoit sans peine que les rixes et les meurtres +étaient fréquents parmi de tels bandits, et que le roi des ribauds +devait souvent intervenir pour mettre le holà entre ces forcenés, qui +nous apparaissent partout escortés de leurs ribaudes, aussi rapaces, +aussi turbulentes, aussi incorrigibles qu'eux-mêmes. Il est probable +que la compagnie des ribauds du roi fut licenciée après la mort de +Philippe-Auguste, peut-être à la suite de quelque révolte; car, si +les ribauds figurent encore dans toutes les croisades, dans toutes les +guerres, dans toutes les chevauchées, ils ne diffèrent plus des goujats +d'armée; ils sont mal armés, mal vêtus, si bien que le proverbe, _nu +comme un ribaud_, avait cours dès l'année 1230, suivant une ancienne +Chronique manuscrite dont Ducange a extrait quelques vers. Guillaume +Guiart, qui met en scène les ribauds dans son poëme historique des +_Royaux lignages_, les dépeint sous les couleurs les plus misérables, +tantôt: + + Bruient soudoiers et ribaus, + Qui de tout perdre sont si baus; + +Tantôt: + + Ribauz, qui volentiers oidivent, + Par coustume d'antiquité, + Queurent aux murs de la cité. + +Tantôt: + + Ribaus, qui de l'ost se departent, + Par les chans çà et là s'espardent: + Li uns une pilete porte; + L'autre, croc ou massue torte. + +Enfin, ce ne sont plus des troupes régulières ni soldées, ce sont +des pillards qui dévorent le pays sur le passage de l'ost royal, et +qui, se recrutant de toutes parts, forment ces bandes redoutables +d'_aventuriers_, de _routiers_, de _cottereaux_, de _brabançons_, +que la France vit se multiplier avec leurs horribles excès jusqu'au +règne de Charles V: «Tels gens,» dit une vieille Chronique française, +inédite, citée par Ducange, «tels gens comme cottereaux, brigands, gens +de compagnie, pillards, robeurs, larrons, c'est tout un, et sont gens +infâmes, et dissolus, et excommuniez.» + +Le roi des ribauds avait donc beaucoup à faire avec ces gens-là , +surtout quand l'armée du roi était aux champs; il rendait une justice +expéditive, et présidait quelquefois aux exécutions, pour leur +donner un caractère plus solennel et inspirer plus de terreur à ses +détestables sujets. Mais sa royauté diminua d'importance, à mesure +que le tribunal des maréchaux augmenta la sienne; car, le roi des +ribauds étant attaché personnellement à l'hôtel du roi, on ne le voyait +figurer que dans les chevauchées où le roi se trouvait en personne. +Partout ailleurs, dans les expéditions militaires, dans les camps +et dans les garnisons, la connaissance et le jugement de tous les +crimes et délits revenaient de droit aux prévôts des maréchaux, qui +s'emparèrent peu à peu de l'autorité du roi des ribauds. Cet officier +fut même supplanté par le grand prévôt des maréchaux, dans l'_ost_ +ou _chevauchée du roi_, vers la fin du quatorzième siècle; ce qui +faisait dire à Jean Boutillier, que le roi des ribauds était chargé +de l'exécution des jugements rendus par le prévôt des maréchaux: «Et +s'il advenoit, ajoute-t-il, que aucun forface qui soit mis à exécution +criminelle, le prévost, de son droit, a l'or et l'argent de la ceinture +du malfaiteur, et les maréchaux ont le cheval et les harnois et tous +autres outils, se ils y sont, reservé le drap et les habits, quels +qu'ils soient, et dont ils soient vestus, qui sont au roy des ribaux +qui en fait l'exécution.» A l'époque où Boutillier rédigeait sa _Somme +rurale_, le roi des ribauds n'était plus qu'une ombre, en comparaison +de ce qu'il avait été; son titre même prêtait à sa déconsidération, +et les revenus de sa charge ne servaient pas trop à l'honorer: «Le roi +des ribaux, ajoute Boutillier, a, de son droit, à cause de son office, +connoissance sur tous jeux de dez, de berlan, et d'autres qui se font +en ost et chevauchée du roy. _Item_, sur tous les logis des bourdeaulx +et des femmes bourdellières, doit avoir deux sols la sepmaine.» Ce +n'est pas tout: le pouvoir du roi des ribauds de l'hôtel du roi était +circonscrit dans les limites de sa juridiction, hors de laquelle +agissaient, chacun dans son centre, une foule d'autres rois des +ribauds, préposés à la police des moeurs, et nommés par les seigneurs +ou par les villes, ou même par les ignobles suppôts de leur triste +royauté. Là où était une _ribaudie_, il y avait naturellement un roi +des ribauds. Cette qualification de _roi_ appartenait coutumièrement +au chef ou à l'élu d'une corporation, notamment à ceux qui régissaient +plusieurs communautés distinctes, ou qui réunissaient sous leur +sceptre un grand nombre d'individus de professions diverses. Ainsi, +on ne nommait pas de _rois_, chez les pelletiers, les épiciers, les +boulangers et les autres états, qui n'élisaient que des maîtres jurés, +parce qu'ils ne renfermaient que des confrères du même ordre et des +travaux de même nature; mais il y avait un _roi des jongleurs_, un +_roi des ménétriers_, un _roi des arbalétriers_, et enfin, un _roi +des ribauds_. La royauté des jongleurs ou des poëtes rassemblait, en +une seule corporation, les genres et les talents les plus variés: les +poëtes _royaux_ et les _vielleux_; les ménétriers, qui succédèrent +aux jongleurs, ou qui les englobèrent dans les statuts d'une grande +confrérie, comptaient parmi eux, non-seulement les musiciens et les +poëtes, mais encore les baladins, les danseurs et les mimes. Quant aux +arbalétriers, ils se recrutaient indifféremment dans tous les corps +d'état, pour en composer un qui nommait un roi, choisi par le sort ou +désigné comme le plus adroit tireur d'arbalète. La _ribaudie_, composée +également d'individus de toute espèce, vivant d'une foule de métiers +malhonnêtes, tels que filles de joie, courtiers de Prostitution, +débauchés, joueurs, brelandiers, gueux, vagabonds et autres de même +qualité, la ribaudie, en un mot, était bien digne d'avoir aussi son +roi. Le roi des ribauds de la cour exerçait assurément, du moins dans +certaines occasions, une suprématie quelconque sur le commun des rois +de la ribaudie. + +Claude Fauchet, dans son premier livre des _Dignités et magistrats de +la France_, nous donne une appréciation assez juste de la charge du +roi des ribauds dans l'intérieur de la maison du roi: «Celuy, dit-il, +qu'on appelloit _roy des ribaux_, ne faisoit pas l'estat du grand +prevost de l'hostel, comme aucuns ont cuidé; ains estoit celuy qui +avoit charge de bouter hors de la maison du roy ceux qui n'y devoient +manger ni coucher; car, au temps passé, ceux qui estoient délivrez +de viandes (qui est ce que depuis on a dit avoir _bouche en cour_), +après la cloche sonnée, se trouvoient au _tinnel_, ou salle commune +pour manger, et les autres estoient contraints de vuider la maison; +et la porte fermée, les clefs estoient apportées sur la table du grand +maistre, parce qu'il estoit défendu, à ceux qui n'avoient leurs femmes, +de coucher en l'hostel du roy; et aussi, pour voir si aucuns estrangers +s'estoient cachez ou avoient amené des garces, ce roy des ribaux, +une torche au poing, alloit, par tous les coings et lieux secrets de +l'hostel, chercher ces estrangers, soit larrons ou autres de la qualité +susdite.» Fauchet, qui était presque contemporain du dernier roi des +ribauds, le représente, dans l'exercice de ses fonctions, tel qu'on +l'avait vu encore à la cour de Louis XII; mais Fauchet n'envisage pas +cet officier sous toutes ses faces, et il ne nous le montre pas, à +toutes les époques de sa grandeur et de sa décadence. + +Étienne Pasquier a extrait cet article, d'un mémorial de la Chambre +des comptes, sous l'année 1285: «Item, le roi des ribaux a six deniers +de gages, et une provende, et un valet à gages, et soixante sols pour +robbe par an.» Comme, avant le susdit article, les deux _portiers en +parlement, quand le roy n'y est_, sont appointés chacun à deux sols +de gages _pour toute chose_, on a conclu, de ce rapprochement, que le +roi des ribauds, n'ayant que six deniers de gages, occupait un rang +inférieur à celui de portier; mais il y a peut-être une erreur dans +cet extrait, car le roi des ribauds, outre ses six deniers de gages +et sa _provende_ (ou provision d'avoine pour son cheval), a soixante +sols _pour robbe_ par an, ce qui ne permet pas de douter que ses gages +de six deniers ne fussent journaliers et en dehors des revenus de +son office. Dans un Compte de l'hôtel du roi, sous l'année 1312, son +_valet à gages_ est nommé son _prévot_: _Præpositus regis ribaldorum, +qui duxit IV valletos qui vulnaverant_, etc. Ce prévôt commandait +évidemment une troupe d'archers ou de sergents, puisque nous le voyons +conduire en prison quatre valets accusés d'avoir blessé un homme. +Dans un autre Compte de l'hôtel du roi Philippe le Long, en 1317, on +voit reparaître le roi des ribauds, en qualité de chef suprême de la +police du palais; après l'énumération des _huissiers de salle_, des +_portiers_, des _valets de porte_, avec leurs gages, provendes et +profits, on lit cet article: «Item, Crasse Joë, roy des ribaux, ne +mangera point à cour et ne vendra (viendra) en salle, s'il n'y est +mandé; mais il aura six deniers tournois de pain et deux quartes de +vin, une pièce de chair et une poule, et une provende d'avoine et +treize deniers de gages, et sera monté par l'Escuerie, et se doit +tenir tousjours hors la porte et garder illec qu'il n'y entre que ceux +qui doivent entrer.» Un autre article du même Compte nous montre le +roi des ribauds en exercice, aux heures des repas, et cet article est +assez conforme à l'idée que Fauchet nous donne des attributions de +cet officier dans l'intérieur de l'hôtel du roi: «Item, assavoir est +que les huissiers de salle, si tost comme l'en aura crié: _Aux Queux!_ +feront vuider la salle de toutes gens, fors ceux qui doivent mangier, +et les doivent livrer, à l'huys de la salle, aux varlez de la porte, et +les varlez de porte aux portiers, et les portiers doivent tenir la cour +nette et les livrer au roy des ribaux, et le roy des ribaux doit garder +que il n'entre plus à la porte, et cil qui sera trouvé défaillans sera +pugny par le maistre d'hostel qui servira à la journée.» Ainsi, sous +le règne de Philippe le Long, le roi des ribauds se voyait déjà déchu +de ses anciens priviléges, au point de n'avoir pas _bouche en cour_, +et d'être subordonné aux maîtres de l'hôtel du roi. Cette prééminence +des maîtres de l'hôtel apparaît surtout dans un arrêt du parlement du +16 mars 1404, qui nous apprend «que les vallets du roy des ribaux ne +portoient verges, comme faisoient les huissiers de la salle et portiers +de l'hostel du roy, et que les maistres de l'hostel du roy avoient +juridiction sur lesdits vallets du roy des ribaux.» La décadence +progressive de l'office du roi des ribauds est encore mieux constatée, +par la diminution de ses gages: un Compte de l'hôtel du roi les fixe à +vingt sous, en 1324; ils ne sont plus que de 5 sous par jour, en 1350, +d'après une ordonnance de Philippe de Valois; en 1386, une ordonnance +de Charles VI porte: «Le roy des ribaux, quatre sols parisis par jour, +quand il sera à cour, pour toutes choses.» + +Cet office de la couronne, malgré sa décadence, conserva un certain +relief jusqu'à ce qu'il fut supprimé tout à fait, au commencement +du seizième siècle. Dutillet dit «qu'il a esté longuement remply de +gentilshommes de bonne maison et grand service, l'authorité desquelz +contenoit les familles des princes, seigneurs et autres suyvans la cour +du roy, de bien vivre et payer leurs hostes.» Cependant l'histoire +fait mention d'un roi des ribauds, qui fut dégradé et mis au pilori +avec son prévôt, pour avoir probablement forfait dans l'exercice de sa +charge. Un Compte de l'hôtel du duc de Normandie et d'Aquitaine, fils +de Charles V, en 1388, signale en ces termes ce fait remarquable: «Jean +Guérin, roi des ribaux, pour les despens de lui et de trois autres, en +allant de Corbeil à Sedane mener Guillet, naguère roi des ribaux, et le +Picardiau, son prévost, pour faire mettre iceux au pilory.» On pourrait +supposer que le roi des ribauds, qu'on menait de la sorte au pilori, +n'avait pas été en charge dans la maison du roi, mais plutôt dans +quelque ville dépendant de la juridiction du roi des ribauds de l'hôtel +royal. Ce dernier avait droit d'exécution et d'aubaine sur certains +patients qui lui étaient livrés, après jugement, par les tribunaux +ordinaires de l'hôtel du roi, comme il en est fait mention dans les +registres de la Chambre des comptes, sous l'année 1330: «Les gens +des requestes du palais imposent silence perpétuel à deux femmes qui +s'estoient pourveues contre un arrest de la Chambre, à peine d'estre +livrées au roy des ribaux et d'estre punies comme infâmes.» Dans un +Compte de l'hôtel du roi, en 1396, soixante-huit sous parisis sont +payés, par la main du roi des ribauds, à l'exécuteur qui avait pendu +un malfaiteur, nommé Jean Boulart, et fait enterrer vive une femme, +nommée Pernette la Basmette, pour vol de vaisselle de cour au château +de Compiègne. Un roi des ribauds avait fort à faire dans l'hôtel du +roi, quand il voulait remplir exactement les devoirs de sa charge: il +n'assistait pas sans doute en personne aux exécutions qui lui étaient +confiées, et son prévôt le suppléait d'ordinaire en ces désagréables +commissions, mais il payait lui-même le bourreau, et il répondait de la +_besogne_, que ses valets laissaient à d'autres mains. Ceux-ci, de même +que leur maître, portaient des _hoquetons à l'enseigne de l'épée_, dit +Dutillet, pour rappeler que le roi des ribauds avait autrefois exercé +la justice criminelle dans l'hôtel du roi. + +Ce personnage devait être un serviteur éprouvé de la royauté, un +fidèle et incorruptible défenseur de la personne du roi, puisque la +garde des portes et la police intérieure du palais, pendant les repas +et après le couvre-feu, lui étaient spécialement attribuées. Aussi, +n'est-on pas surpris de voir un roi des ribauds, nommé Coquelet, mourir +subitement d'émotion, au sacre de Charles VI, en 1380. Celui qu'on +regarde comme le dernier titulaire de cette charge, Jean Talleran, +seigneur de Grignaux, fit preuve de dévouement à la couronne, en +conseillant au jeune duc d'Angoulême, qu'il voyait fort épris de +Marie d'Angleterre, de ne pas s'exposer à donner un héritier direct +au vieux roi Louis XII; ce fut là , pour ainsi dire, le testament de +cette étrange royauté, qui ne survécut pas à ce conseil de prévoyance +politique, devant lequel le jeune prince, qui fut François Ier, sentit +se refroidir et s'éteindre son imprudent amour. Le roi des ribauds ne +sortait pas trop de ses attributions officielles, lorsqu'il conseillait +de la sorte son futur souverain, car il n'était point étranger aux +questions d'adultère; et, selon plusieurs érudits, il exigeait cinq +sous d'or de toute femme mariée, qui avait un commerce illicite avec un +autre homme que son mari. Mais il est probable que le roi des ribauds +de la cour ne participait point aux priviléges locaux des autres rois +de la ribaudie. Nous avons peine à lui appliquer, par exemple, ce +que dit, de l'amende des cinq sous sur toute femme adultère, l'auteur +anonyme de l'_Histoire des inaugurations_ (Bévy): «Si elle refusoit de +payer, il avoit droit de saisir sa selle,» c'est-à -dire probablement +sa _chaire_, ou siége d'honneur, qu'elle occupait habituellement. Que +les femmes bordelières suivant la cour lui payassent patente, c'est +une circonstance qui n'a rien de contraire aux us et coutumes du droit +féodal, où chaque feudataire était tenu à des redevances envers son +seigneur. La redevance hebdomadaire des vassales du roi des ribauds +aurait été de deux sous d'or, si l'on en croit Boutillier et Ragueau. +Jean le Ferron, qui représente cet officier comme gardant la chambre +du roi, n'hésite pourtant pas à l'avilir, en prétendant qu'il logeait +chez lui et hébergeait les filles publiques à l'usage de la cour. Cette +nouvelle attribution, dont s'enrichit la royauté des ribauds de l'hôtel +du roi, ne nous semblera pas si dénuée de vraisemblance, quand nous +verrons tout à l'heure s'établir, sur les ruines de cette charge, celle +de _dame des filles de joie suivant la cour_, charge analogue, qui fut +en plein exercice pendant la majeure partie du seizième siècle. Enfin, +Dutillet ajoute aux redevances de ces filles de cour, envers leur roi +des ribauds, qu'elles étaient tenues de _faire son lit_ pendant tout le +cours du mois de mai. + +La royauté des ribauds étant tombée en quenouille après la mort du +_bon_ seigneur de Grignaux, «ce fut une dame, et une grande dame +quelquefois, dit M. Rabutaux, qui resta chargée de la police des femmes +de la cour.» En 1535, elle se nommait Olive Sainte, et recevait de +François Ier un don de quatre-vingt-dix livres «pour lui aider, et aux +susdites filles, à vivre et supporter les despenses qu'il leur convient +faire à suivre ordinairement la cour.» (Voy. le _Glossaire_ de Ducange +et Carpentier, au mot MERETRICALIS _vestis_.) On a conservé plusieurs +ordonnances du même genre rendues entre les années 1539 et 1546, et +ces ordonnances font foi que chaque année, au mois de mai, toutes les +filles suivant la cour étaient admises à l'honneur de présenter au roi +le bouquet du _renouveau_ ou du _valentin_, qui annonçait le retour du +printemps et des plaisirs de l'amour. Le 30 juin 1540, François Ier +ordonne à Jean du Val, trésorier de son épargne, de «payer comptant +à Cécile de Viefville, dame des filles de joie suivant la cour, la +somme de 45 livres tournois, faisant la valeur de 20 escus d'or, à +45 sols la pièce: dont il lui fait don, tant pour elle que pour les +autres femmes et filles de sa vacation, à despartir entre elles ainsi +qu'elles adviseront, et ce, pour le droit du moys de mai dernier passé, +ainsi qu'il est accoustumé faire de toute ancienneté.» Nous ne sommes +pourtant pas de l'avis de M. Rabutaux, qui confond Cécile de Viefville +avec une _duchesse_ de l'ancienne maison de la Vieuville, qui n'eut +des marquis que sous Henri III, et des ducs que sous Louis XIV. M. +Champollion-Figeac, en publiant cette remarquable ordonnance dans +ses _Mélanges historiques_ (t. IV, p. 479), n'a eu garde de voir la +noble épouse d'un duc et pair dans l'héritière collatérale du roi des +ribauds de l'hôtel du roi! Cette honteuse charge subsistait encore en +1558, puisque Gouye de Longuemare a découvert une ordonnance de Henri +II, en date du 13 juillet de cette année-là , qui réforme les abus de +l'institution: «Il est très-expressément enjoint et recommandé à toutes +filles de joie et autres, non estant sur le roole de ladicte dame +desdites filles, vuider la cour incontinent après la publication (de +l'ordonnance), avec deffenses à celles estant sur le roole de ladicte +dame, d'aller par les villages, et aux chartiers, muletiers et autres, +les mener, retirer ni loger, jurer et blasphémer le nom de Dieu, +sur peine du fouet et de la marque; et injonction, par mesme moyen, +auxdictes filles de joie, d'obéir et suivre ladicte dame, ainsi qu'il +est accoustumé, avec deffense de l'injurier, sous peine du fouet.» +Telle fut la dernière transformation de l'office du roi des ribauds à +la cour de France. + +Quant aux autres rois des ribauds, qui relevaient certainement de +celui de l'hôtel du roi, on les retrouve partout dans l'histoire +municipale des villes, et aussi dans l'histoire particulière des +maisons princières. Il y avait ainsi, à la cour de Bourgogne, un +roi des ribauds dont les fonctions étaient réglées sur celles de son +confrère de la cour de France. Colinboule était en charge sous le +duc Philippe le Bon, et ce nom-là n'annonce pas un personnage de haute +distinction. En 1423, il est vrai, le titre de _roi des ribauds_ avait +perdu beaucoup de son éclat, et le curé de Notre-Dame d'Abbeville +ne devait pas être très-flatté de s'entendre qualifier de _roi des +ribauds_, parce que les jongleurs, dits _ribauds_, lui rendaient +hommage et redevance pour leurs représentations scéniques. On comprend +que cette qualification n'était pas faite pour inspirer du respect +à qui savait les excès des ribauds, que leur roi ne gouvernait qu'à +force de sévérité. Cet officier avait été, dans l'origine, bien plus +considéré et bien plus puissant, car la ribaudie ne lui avait point +encore imprimé la tache de son nom. Dans une charte de Henri II, roi +d'Angleterre et duc de Normandie, qui régnait en 1154 (voy. Ducange, +au mot PANAGATOR), il est question évidemment de la charge du roi des +ribauds; et le sergent du roi, qui remplit cette charge, Balderic, fils +de Gillebert, honoré des grâces de son maître, et institué grand prévôt +des maréchaux dans la province de Normandie, est appelé «gardien des +filles publiques qui se prostituent dans le _lupanar_ de Rouen (_custos +meretricum publice venalium in lupanar de Roth._).» + +Dans les villes de province, le roi des ribauds était tantôt juge, +tantôt exécuteur de la justice criminelle sur le fait de _ribauderie_. +Un ancien registre de l'hôtel de ville de Bordeaux constate que tout +condamné était «livré au roy des ribauds, pour le faire courir par +la ville, avec bonnes verges et bonnes glèbes.» Metz avait aussi son +roi des ribauds, qui ne faisait pas un personnage plus relevé. Le +roi des ribauds de la ville de Laon ne vivait pas toujours en bonne +intelligence avec le bailli de Vermandois: en 1270, son prévôt, +nommé Poinsard (_Poinçardus, præpositus ribaldorum_), fut décrété +d'accusation au tribunal du bailli, pour avoir, de complicité avec les +nommés Jean le Croseton et Wiet Lipois, commis des actes de violence +contre l'abbaye de Saint-Martin de Laon et son abbé (voy. les _Olim_, +publiés par le comte Beugnot, t. I, p. 813). Cette affaire motiva +sans doute la suppression de l'office de roi des ribauds à Laon; +car Philippe III, dans une ordonnance de 1283, ordonne au bailli de +Vermandois de ne pas souffrir que cet office subsiste, sous aucun +prétexte, soit publiquement, soit en cachette (_quod, clam vel palam +vel sub aliquo simulato colore, non permittat, regem ribaldorum in +villa Laudunensi_). Cette interdiction d'office ne s'étendait pas à +toutes les localités; car, en 1483, la ville de Saint-Amand avait un +«roi des filles amoureuses,» nommé Jacob de Godunesme. Le bourreau de +Toulouse prenait le titre de _roi des ribauds_, comme pour discréditer +encore davantage cette pauvre royauté. Enfin, la Coutume de Cambrai +définit, sans réticence, les priviléges de son roi des ribauds: +«Ledit roy doit avoir, prendre et recepvoir, sur chacune femme qui +s'accompagne de homme carnelement, en wagnant son argent, pour tout, +tant qu'elle ait terme ou tiegne maison à louage en la cité: cinq sols +parisis pour une fois. Item, sur toutes femmes qui viennent en la cité, +qui sont de l'ordonnance, pour la première fois: deux sols tournois. +Item, sur chacune femme de ladite ordonnance qui se remue (déménage) +et va demeurer de maison ou estuve en autre, ou qui va hors de la ville +et demeure une nuit: douze deniers, touttes fois que le cas y esquiet. +Item, doit avoir une table et brælang à part luy, sur un des fiefs du +palais, ou en telle place qu'au bailli plaira ordonner.» + +Ces articles de la Coutume de Cambrai nous font connaître d'une manière +précise la redevance que le roi des ribauds de cette ville exigeait +non-seulement des femmes publiques qui étaient à demeure, mais encore +de celles qui ne faisaient que passer sur son domaine. Cette redevance +et toutes celles de même nature ne s'acquittaient pas toujours sans +difficulté, et les agents du roi des ribauds rencontraient parfois une +terrible opposition. C'est ainsi qu'un certain Antoine de Sagiac, qui +se disait commissaire du roi des ribauds de Mâcon et suppôt de l'ordre +de l'État des _goliards_, ou des _bouffons_ de cette ville, périt dans +une rixe, en 1380, au village de Beaujeu, où il avait voulu taxer à +cinq sous d'amende une femme mariée, qu'il accusait d'avoir commis un +adultère. Pierre Talon (_Calcis_), mari de cette femme, nommée Colette +(_Cola_), et son frère Étienne intervinrent pour prendre la défense +de leur épouse et belle-soeur. Antoine de Sagiac était un ribaud de +la pire espèce, qui hantait les cabarets et qui vivait aux dépens des +malheureuses qu'il mettait à contribution, sous prétexte de _ribaudie_, +de _goliardie_ et de _bouffonie_, en les menaçant de la prison. Il +s'adressait mal cette fois, et Colette, forte de son innocence, soutint +qu'elle n'avait pas couché avec un autre homme que son mari; celui-ci +se porta garant pour elle de son innocence, et comme le ribaud voulait +se saisir de la prétendue adultère et la mener à Mâcon, Pierre Talon +et son frère l'assommèrent sur place. Le bailli de Mâcon instruisit +l'affaire contre les meurtriers et Colette qui était cause du meurtre; +mais l'enquête démontra que le défunt avait accusé à tort Colette de +s'être abandonnée à un autre homme que son mari (_contra veritatem +imponens quod ipsa cum alio quam viro occubuerat_), et que ce ribaud +(_se gerens pro ribaldo et se dicens de ordine seu de statu goliardorum +seu buffonum_) menait la vie la plus scandaleuse dans les tavernes +et les mauvais lieux, en abusant de la simplicité des femmes les plus +honnêtes, qu'il taxait au nom du roi des ribauds. On sollicita et on +obtint des lettres de rémission en faveur des prévenus, qui ne furent +pas inquiétés davantage au sujet de la mort d'Antoine de Sagiac; +mais, dans ces lettres, qui justifiaient Colette, il n'était pas dit +d'une manière formelle que le roi des ribauds de Mâcon n'eût pas le +droit de taxer à cinq sous d'amende chaque femme mariée convaincue +d'adultère (_super qualibet muliere uxorata adulterante, sibi competere +et posse exigere quinque solidos et pro eisdem dictam talem mulierem +de suo tripede pignorare_). Le roi de France semblait, au contraire, +reconnaître implicitement cette vieille redevance de la Prostitution +(_de talique et alio vili quæstu_), que s'arrogeait la ribaudie de +Mâcon. + + + + +CHAPITRE IX. + + SOMMAIRE. --État de la Prostitution après l'ordonnance de 1254. + --Institution de la police des moeurs. --Les _confrairies_ des + filles publiques. --Ordonnance de 1256. --Assimilation des tavernes + aux _bordeaux_. --Les taverniers. --Organisation des filles + publiques par Louis IX. --Les juifs. --Ordonnances somptuaires + concernant les femmes de mauvaise vie. --Statuts des barbiers. + --Les baigneurs-étuvistes. --Statuts des bouchers. --Mort de + saint Louis. --Philippe le Hardi. --Ordonnance de 1272. --Les + _aiguillettes_ et les _ceintures dorées_. --L'_enseigne_ des filles + publiques de Toulouse. --_Bonne renommée vaut mieux que ceinture + dorée._ --_Courir l'aiguillette_ et _courir le guilledou_. --Les + trois brus de Philippe le Bel. --La tour de Nesle. --Philippe et + Gautier de Launay. --Jean Buridan. --L'_âne de Buridan_. --État des + moeurs après les croisades. --_Hic_ et _hoc_. --Les Templiers. + + +Louis IX avait témoigné de sa candeur et de sa prud'homie en essayant +de supprimer la Prostitution dans le royaume de France. L'ordonnance +de 1254, dans laquelle il prononçait le bannissement général des +femmes de mauvaise vie, ne fut jamais rigoureusement exécutée, parce +qu'elle ne pouvait pas l'être. Pour échapper aux sévères prescriptions +de la loi, ces malheureuses femmes n'exercèrent plus qu'en secret +leur méprisable métier, et elles se couvrirent de tous les masques, +pour n'être pas reconnues; elles recoururent à toutes les ruses, pour +n'être pas surprises en flagrant délit. Sans doute, leur nombre diminua +considérablement, et les débauchés rencontrèrent plus d'obstacles pour +donner satisfaction à leurs passions honteuses; mais la Prostitution +n'en continua pas moins dans l'ombre ses hideux travaux, et elle +réussit presque toujours à tromper la surveillance des baillis, des +prévôts et de juges. Ce n'était plus, il est vrai, dans les lieux de +débauche publics qu'elle régnait à certaines heures, sous l'empire de +certains règlements de police; elle se cachait partout, depuis qu'elle +n'avait plus le droit de se montrer nulle part, et elle existait, avec +des apparences honnêtes et même respectables, au milieu des villes +et dans l'intérieur des maisons particulières, au lieu de se voir +reléguée dans des quartiers déserts et dans des _clapiers_ infâmes. Les +créatures qui s'obstinèrent à désobéir à l'ordonnance du roi étaient +et devaient être les plus vicieuses, les plus corrompues, les plus +incorrigibles. La nécessité de dissimuler leur dépravation les obligea, +pour ainsi dire, à se pervertir davantage, en s'armant d'hypocrisie +et de mensonge; elles ne pouvaient se mettre à l'abri du soupçon, +qu'en affectant des dehors honorables et en se parant d'une vertu +feinte; elles fréquentaient donc les églises, et ne paraissaient dans +les rues qu'un voile sur le visage et un chapelet entre les doigts. +Quelques-unes, privées de leur impure industrie, entrèrent dans des +communautés religieuses, sous prétexte de pénitence, et n'améliorèrent +pas les moeurs des couvents. + +Mais on s'aperçut bientôt que la Prostitution légale entraînait +moins d'inconvénients que la Prostitution occulte et illicite; on se +convainquit aussi qu'on ne réussirait jamais à la détruire, et que +c'était même lui donner de nouvelles forces provocatrices, que de +l'obliger à emprunter tous les noms et tous les déguisements. Les +libertins de profession savaient toujours où trouver les moyens de +livrer carrière à leurs scandaleuses habitudes; ils connaissaient +les retraites de leurs complices, et ils s'y rendaient impunément à +toute heure; ils ne manquaient pas non plus d'un tact spécial, pour +distinguer entre mille une femme qui faisait trafic de son corps; mais +souvent ils feignaient de se méprendre, et ils s'adressaient à des +femmes d'honneur, qui s'enfuyaient, indignées d'être en butte à de +telles insultes. Les jeunes gens novices s'abusaient plus naïvement sur +la condition des femmes qu'ils rencontraient seules et poursuivaient +de propos indécents. «Ce fut alors, dit Delamare dans son _Traité de +la Police_, et par ce motif, que l'on changea pour la première fois de +conduite dans ce point de discipline. On prit donc le parti de tolérer +ces malheureuses victimes de l'impureté; mais, en même temps, de les +faire connoître au public et de les montrer, pour ainsi dire, au doigt. +On leur désigna des rues et des lieux pour leur demeure, les habits +qu'elles pouvoient porter, et les heures de leur retraite.» Ce passage +du _Traité de la Police_ est très-remarquable, en ce qu'il fixe une +date à cette institution de la police des moeurs, lorsque cette date +n'est établie par aucun témoignage contemporain, par aucune ordonnance +royale ou municipale; mais le savant Delamare avait compulsé les +anciens monuments de notre jurisprudence, les registres du parlement, +ceux du Châtelet, ceux de la prévôté de Paris, et il n'eût pas avancé +un fait de cette nature, s'il n'en avait eu sous ses yeux la preuve: +elle résultait probablement des Statuts de la corporation des _femmes +folles de leur corps_, Statuts que Sauval cite positivement, et qui +furent rédigés, à cette époque où chaque métier recueillait avec soin +ses vieux priviléges, et les faisait enregistrer dans les archives +du prévôt de Paris. Nous avons bien l'ordonnance de 1256 (et non de +1254, comme le dit Delamare) qui rétablit l'exercice de la Prostitution +légale; mais, dans cette ordonnance, il n'est nullement question des +rues et des lieux affectés à la demeure des filles publiques, ni de +leurs habits ou livrées, ni de leurs heures de retraite. Néanmoins, +comme il appert des ordonnances postérieures que ces différents détails +de police avaient été réglés avec beaucoup de précautions, il est tout +naturel d'attribuer à saint Louis, ou plutôt à Étienne Boileau, cette +réglementation, qui se rattache à celle des métiers de Paris. Étienne +Boileau ne fut nommé garde de la prévôté qu'en 1258; mais il jouissait +bien auparavant de l'estime du roi, qui réclamait souvent ses conseils, +et qui, l'ayant choisi pour reconstituer la prévôté, venait s'asseoir +quelquefois à ses côtés, quand Boileau rendait la justice au Châtelet. +«Ce fut ce sage prévôt de Paris, dit Delamare, qui rangea tous les +marchands et tous les artisans en différents corps ou communautés, +sous le titre de _confrairies_, selon le commerce ou les ouvrages +qui les distinguoient entre eux; ce fut lui qui donna à ces marchands +les premiers statuts pour leur discipline.» N'est-il pas tout simple +de comprendre les filles publiques dans cette vaste organisation des +métiers, où le législateur s'est appliqué à protéger les droits de +chacun et à définir clairement les professions selon leurs coutumes +traditionnelles? + +Louis IX consentit donc à modifier son ordonnance de 1254: en y +ajoutant quelques mots qui ne la changeaient pas beaucoup au premier +coup d'oeil, il lui fit dire le contraire de ce qu'elle disait +précédemment; c'était une manière détournée d'admettre à tolérance la +Prostitution. Voici l'article qui mit à néant celui de l'ordonnance +de 1254: «Item, que toutes foles femmes et ribaudes communes +soient boutées et mises hors de toutes nos bonnes citez et villes; +especiallement, qu'elles soient boutées hors des rues qui sont en cuer +desdites bonnes villes, et mises hors des murs et loing de tous lieux +saints, comme églises et cimetières; et quiconque loëra maison nulle +esdites citez et bonnes villes, ès lieus à ce non establis, à folles +femmes communes, ou les recevra en sa maison, il rendra et payera, +aux establis à ce garder de par nous, le loyer de la maison d'un an.» +C'est en vertu de cette ordonnance, datée de Paris, que la Prostitution +légale, qui avait disparu pendant deux ans seulement, reprit son +existence régulière sous la protection des officiers royaux; et toutes +les ordonnances qui depuis intervinrent relativement à la Prostitution, +se fondèrent sur cette ordonnance de saint Louis, qui avait, sinon +créé, du moins réformé la police des moeurs. Les articles qui précèdent, +dans l'ordonnance de 1256, celui que nous avons cité, ne sont pas +tout à fait étrangers à notre sujet, puisqu'ils placent au rang des +débauchés les joueurs de dés et les blasphémateurs, en assimilant la +Prostitution au jeu de dés et au blasphème. Le saint roi défend donc +à ses sénéchaux, baillis et autres _officiaux_ et _servicials_, de +quelque état ou condition qu'ils soient, de dire aucune parole qui +tourne au mépris de Dieu, de la Vierge ou des saints et saintes: «Et +se gardent, ajoute-t-il, du jeu de dez, de bordeaux et de tavernes.» +Il défend ensuite la _forge des dez_ par tout son royaume, et ordonne +que tout homme qui sera trouvé jouant aux dés, _communément ou par +commune renommée, fréquentant taverne ou bordel_, soit réputé infâme et +ne puisse témoigner en justice. Ces articles de loi prouvent que, sous +ce règne, les tavernes n'étaient pas mieux famées que les _bordeaux_; +et l'on peut apprécier par là l'espèce d'hommes et de femmes qui se +réunissaient dans ces repaires de débauche, où l'on n'entrait pas sans +se déshonorer. + +C'était un souvenir de la loi romaine que les jurisconsultes +commençaient à étudier, et qui avait frappé de réprobation les tavernes +(_tabernæ_), où l'on donnait à boire, à manger, à coucher et à jouer. +Cependant, au moment même où une ordonnance du roi déclarait infâme +quiconque serait convaincu de fréquenter ces mauvais lieux, le prévôt +de Paris publiait les statuts des taverniers, dans lesquels il ne +s'occupait, il est vrai, que de la vente du vin à la criée; mais, le +premier venu pouvant être tavernier, pourvu qu'il eut _de quoi_ et +qu'il payât les redevances au roi et à la ville, la corporation, qui +se composait ainsi de toutes sortes de gens, ne devait pas prétendre +à l'estime des gens de bien. Ces taverniers étaient seulement tenus +de mesurer le vin _à loial mesure_; ils pouvaient, d'ailleurs, se +mêler des commerces les plus malhonnêtes, en ouvrant leurs portes aux +ribaudes et aux ribauds, qui passaient la journée à s'enivrer, à jouer +aux dés, à blasphémer et à commettre les actions les plus coupables. +Dans ce court intervalle de temps où la Prostitution fut contrainte +de se cacher, les tavernes remplacèrent les bordeaux, et ceux-ci +devinrent des tavernes, quand ils furent rétablis par une ordonnance +du même roi, qui les avait fait fermer avant de s'être rendu compte de +leur utilité. Delamare prétend que ce fut pendant l'interrègne de la +Prostitution légale, qu'on commença de qualifier en notre langue les +filles publiques par des «noms particuliers et odieux qui désignoient +l'ignominie de leur débauche.» Il semble croire que ces noms-là furent +inventés exprès pour inspirer plus d'horreur et de mépris à l'égard des +créatures qui méritaient ces injurieuses qualifications: «On eut sans +doute en vue, dit-il, qu'en les faisant ainsi connoître, la pudeur, +si naturelle à leur sexe, viendrait au secours des loix, et que les +hommes auraient honte eux-mêmes d'être reçus dans des lieux et avec des +créatures notées de tant d'infamie.» + +Nous en sommes réduits à des conjectures au sujet de l'organisation +des filles publiques par Louis IX, ou du moins sous le règne de ce +saint roi; mais il est indubitable que cette organisation a existé, et +qu'elle s'est perpétuée sous les règnes suivants sans être modifiée +d'une manière radicale; car, ce sont toujours les ordonnances de +saint Louis qu'invoquent les rois ses successeurs, en réglementant +la Prostitution légale. Nous essaierons, dans un autre chapitre, de +découvrir quelles étaient les rues _bourdelières_ de Paris, à cette +époque. Nous n'avons retrouvé aucun texte historique qui prouve que +les femmes de mauvaise vie fussent dès lors distinguées des femmes +honnêtes, soit par une marque infamante comme celle des juifs, soit par +des vêtements d'une certaine couleur caractéristique. Il y a pourtant +tout lieu de croire que Louis IX, qui avait voulu que les juifs ne +fussent pas confondus avec les chrétiens, prit les mêmes précautions à +l'égard des prostituées et les obligea de porter une marque analogue. +C'est en 1269 que les juifs, dont le séjour n'était toléré en France +qu'à des conditions aussi onéreuses que déshonorantes, se virent +obligés, sous peine de prison et d'amende arbitraire, de coudre sur +leur robe, devant et derrière «une pièce de feutre ou de drap jaune, +d'une palme de diamètre et de quatre de circonférence,» qu'on appelait +_rouelle_ en français, et _rota_ ou _rotella_ en latin. Depuis, cette +rouelle perdit graduellement sa forme et sa dimension; elle devint +triangulaire et fut nommée _billette_; quand elle fut supprimée +tout à fait, elle n'était pas plus grande qu'un écu; mais les juifs +versèrent de grosses sommes dans le trésor de Philippe le Long pour +être délivrés de cette marque d'infamie, que leurs pauvres conservèrent +seuls jusqu'au règne du roi Jean, sous lequel fut rétablie la rouelle, +mi-partie de rouge et de blanc, de la grandeur du sceau royal. N'est-il +pas présumable que les filles de joie furent astreintes également à +porter une marque du même genre? Nous prouverons que cette marque fut +en usage dans plusieurs provinces de France. Nous avancerons, avec +plus de probabilité encore, que, dès ce temps-là , les ordonnances +somptuaires avaient interdit aux femmes dissolues certaines étoffes, +certaines fourrures, certains joyaux. La première ordonnance connue, +où il soit question d'un règlement de cette espèce, date de l'année +1360, et se trouve dans le _Livre vert ancien du Châtelet_, renfermant +les actes de la prévôté de Paris. Dans cette ordonnance, qui n'est sans +doute que la confirmation d'une autre plus ancienne, le prévôt de Paris +défend «aux filles et femmes de mauvaise vie, et faisant péchez de +leur corps, d'avoir la hardiesse de porter sur leurs robes et chaperon +aucun gez ou broderies, boutonnières d'argent, blanches ou dorées, des +perles, ni des manteaux fourrez de gris, sur peine de confiscation.» +Il leur ordonne de quitter ces ornements, dans un délai de huit +jours, après lequel tous sergents du Châtelet qui les trouveraient en +contravention pourront les arrêter, excepté dans les lieux consacrés au +service de Dieu, et les dépouiller des susdits ornements, en exigeant +cinq sous parisis pour chaque femme en cas de contravention. + +Le prévôt de Paris, Étienne Boileau, confident des vertueuses +intentions de saint Louis, se chargea sans doute de les mettre +en oeuvre et de réprimer tous les excès de la Prostitution dans la +capitale du royaume. Son _Livre des métiers_, dans lequel il s'occupe +particulièrement de la constitution industrielle de chaque corps +d'état, ne nous présente, il est vrai, aucun passage où il se pose en +réformateur des moeurs; mais, comme les statuts des corporations d'arts +et métiers remontent à cette époque, bien qu'ils n'aient été confirmés +par les rois de France que sous des dates bien postérieures, nous +voyons, dans les statuts et priviléges rédigés par les prud'hommes +et les anciens de chaque industrie, que la police des moeurs avait +été l'objet de l'attention du prévôt de Paris, qui donna d'abord sa +sanction officielle à cette loi de famille que les rois approuvèrent +plus tard et reconnurent par lettres patentes. Dans les Statuts +des barbiers, confirmés en 1371, il est interdit aux maîtres du +métier d'entretenir des femmes de mauvaise vie dans leur maison +et de favoriser le commerce infâme de ces malheureuses, sous peine +d'être privés de leur office et de perdre en même temps tous leurs +_outils_: siéges, bassins, rasoirs et _autres choses appartenant +audit métier_, qui seraient vendus au profit du roi et de la _boîte_ +(caisse) de la communauté. Les barbiers, qui étaient souvent à la fois +baigneurs-étuvistes, ne tenaient pas toujours compte de l'interdiction, +et les bénéfices que leur procurait la Prostitution et le _maquerelage_ +les encourageaient à braver des peines pécuniaires qu'il fallait sans +cesse remettre en vigueur par de nouvelles ordonnances. Dans les +Statuts des bouchers de Paris, confirmés en 1381, il est interdit +aux apprentis du métier d'épouser une femme qui aurait été fille +publique ou qui le serait encore: «Item, se aucun prend femme commune +diffamée, sans le congé du maistre et des jurez, il sera privé de +la Grant Boucherie à tousjours, que il ne puisse taillier ne faire +taillier, soit à luy, soit à autre, sans les chairs perdre; mais il +pourra taillier à un des étaux du Petit-Pont, tel comme le maistre ou +les jurez lui bailleront ou asserront.» Enfin, d'après les Statuts des +lingères, les femmes diffamées par leurs mauvaises moeurs ne pouvaient +être reçues dans la corporation; et celles qui avaient réussi à s'y +faire admettre par fraude ou autrement, devaient en être chassées, à la +suite d'une enquête: pour constater leur expulsion ignominieuse, Sauval +(t. II, p. 147) dit qu'on jetait dans la rue les marchandises que ces +impures avaient touchées. + +Tous les efforts de saint Louis et de ses ministres, pour imposer +à la Prostitution un frein salutaire, ne paraissent pas avoir eu le +succès qu'on en attendait; car le pieux roi, sur la fin de sa vie, +s'était repenti d'avoir laissé au vice une carrière restreinte sous +la protection des lois, et il revint à son premier projet d'effacer +entièrement dans ses États la souillure des mauvaises moeurs. Lorsqu'il +se disposait à s'embarquer pour la seconde croisade, dans laquelle +il mourut, l'horreur qu'il avait de l'impureté lui inspira le désir +de mettre à exécution ce grand projet de réforme. Le 25 juin 1269, il +écrivit, d'Aigues-Mortes, à Mathieu, abbé de Saint-Denis, et au comte +Simon de Nesle: «Nous avons ordonné, d'ailleurs, de détruire tout à +fait les notables et manifestes prostitutions (_notoria et manifesta +prostibula_) qui souillent de leur infamie notre fidèle peuple, et +qui entraînent tant de victimes dans le gouffre de la perdition; nous +avons ordonné de poursuivre ces scandales dans les villes, ainsi que +dans les campagnes, et de purger absolument notre royaume (_terram +nostram plenius expurgari_) de tous les hommes débauchés et de tous +les malfaiteurs publics (_flagitiosis hominibus ac malefactoribus +publicis_).» Cette lettre renfermait un ordre positif que la mort du +roi ne permit pas d'exécuter. Les femmes dissolues et leur méprisable +cortége continuèrent d'exercer leur métier, en raison des précédentes +ordonnances, et il ne fut donné aucune suite aux vertueux desseins de +Louis IX, qui aurait échoué encore une fois dans son plan d'épuration +des moeurs publiques. On peut penser cependant qu'il remit à ses fils le +soin de tenter cette réforme qu'il n'avait pas eu le temps d'exécuter, +car il semble y faire allusion dans les _Enseignements_ écrits de +sa main, qu'il laissa en mourant à Philippe, son fils aîné et son +successeur: «Garde-toy de fere chose qui à Dieu deplese, disait-il +dans ce testament moral, c'est à savoir, péchié mortel... Maintiens +les bonnes coustumes de ton royaume et les mauvèses abesses... Fui et +eschieve (évite) la compaingnie des mauuez... Aime ton preu (prochain) +et son bien, et hai touz maux où que ils soient. Nulz ne soit si hardi +devant toy, que il die parole qui atraie et émeuve pechié.» Philippe le +Hardi voulut se conformer aux instructions de son glorieux père. + +Au parlement de l'Ascension, en 1272, ce roi rendit une ordonnance +prohibitive contre les blasphèmes, les lieux de débauche et les jeux +de dés, que saint Louis confondait dans sa réprobation. Nous n'avons +plus que la lettre missive adressée à tous les baillis, pour «qu'ils +fassent garder en leurs bailliages et en la terre aux barons ladite +ordonnance de défendre les vilains serments, les bordeaux communs, +les jeux de dez: la poine d'argent, disait le roi, pourra estre muée +en peine de corps, selon la qualité de la personne et quantité du +méfait.» La perte de l'ordonnance, que cette lettre missive annonçait, +témoigne, ce nous semble, qu'elle ne fut jamais exécutée, et qu'on +l'oublia peut-être avant que Philippe le Bel eût succédé à Philippe +le Hardi. Cette extermination générale des bordeaux était chose +impossible et dangereuse; on s'en tint à la tolérance tacite qui les +avait épargnés jusque-là , et qui n'avait mis d'obstacle qu'à leur +multiplication immodérée. Il est à croire que, dans ce temps-là , on +se bornait à soumettre la Prostitution aux sévères règlements d'une +police de surveillance, et qu'on assurait ainsi la sécurité des femmes +de bien. Nous rapporterons donc au règne de Philippe le Hardi deux +usages que Pasquier rappelle dans ses _Recherches de la France_, sans +leur assigner une date précise, mais en les plaçant aux environs du +temps de saint Louis. C'est vraisemblablement à cette époque, qu'on +défendit aux prostituées de porter des ceintures dorées, et qu'on +leur ordonna, au contraire, de ne pas se montrer en public sans +avoir une aiguillette sur l'épaule. Cette aiguillette devait varier +de couleur, selon les villes dans lesquelles une _ribaude commune_ +avait droit d'exercice et de séjour. Nous verrons, en parlant des us +et coutumes de la Prostitution dans les différentes villes de France, +que les filles publiques de Toulouse avaient, au lieu d'aiguillette +sur l'épaule, une _enseigne_ ou _jarretière_ au bras, et que cette +enseigne était toujours d'une autre couleur que la robe, pour mieux +frapper les regards et proclamer la condition vile de la personne. +«Ceux qui succédèrent à ce sage roi (Louis IX) dit Pasquier au chap. +XXXV de son livre VIII, encores qu'ils ne permissent par leurs loix et +édicts les bordeaux, si les souffrirent-ils par forme de connivence; +estimans que de deux maux il falloit eslire le moindre, et qu'il +estoit plus expedient tolérer les femmes publiques, qu'en ce défaut +donner occasion aux meschans de solliciter les femmes mariées, qui +doivent faire profession expresse de chasteté. Vray qu'ils voulurent +que telles femmes qui en lieux publics s'abandonnent au premier +venant, fussent non-seulement réputées infâmes de droict, mais aussi +distinctes et séparées d'habillement d'avec les sages matrones; qui est +la cause pour laquelle on leur deffendit anciennement en la France de +porter _ceintures dorées_, et, pour ceste mesme occasion, l'on voulut +anciennement que telles bonnes dames eussent quelque signal sur elles, +pour les distinguer et recognoistre d'avec le reste des preudes femmes: +qui fut de porter une esguilette sur l'espaule.» + +C'est à ces deux anciens usages que Pasquier rapporte deux proverbes +qui s'étaient popularisés dès le treizième siècle, et qui n'ont point +assez vieilli pour qu'on ait cessé de les employer dans le nôtre. On +disait, on dit encore qu'une femme court l'aiguillette, et que bonne +renommée vaut mieux que ceinture dorée. Ce fut, en effet, sous le +règne de Philippe le Hardi et de Philippe le Bel que la mode importa +d'Orient en France ces ceintures de cuir doré ou de tissu d'or, que les +ordonnances somptuaires interdirent aux femmes de petite condition, +et, par conséquent, aux ribaudes, qui, à l'instar des mérétrices de +Rome, n'avaient pas la permission de porter sur elles or ou argent. +L'interdiction d'un objet de toilette devait paraître intolérable +aux bourgeoises et aux femmes de métier, qui se trouvaient par là +presque assimilées aux _folles femmes_, elles se vengèrent donc de +l'édit prohibitif, en opposant leur bonne renommée au luxe des dames +de la cour, qui ne menaient pas toujours une vie irréprochable. Il y +eut néanmoins de fréquentes infractions à l'ordonnance somptuaire, +et bien des femmes se parèrent de ces ceintures dorées, qu'elles +n'avaient pas le droit de porter. Le prévôt de Paris avait beau les +menacer de confiscations et d'amendes, elles s'obstinaient à braver la +poursuite des sergents et à jouer le rôle des dames à ceintures dorées. +Les ribaudes n'étaient pas les moins hardies à prendre cet ornement +prohibé, au risque de la prison et du fouet. Nous n'avons pas besoin +de réfuter les écrivains qui ont avancé, sans raison, que la ceinture +dorée avait été attribuée, comme une marque distinctive, aux femmes +de mauvaise vie, et que les femmes honnêtes, qui n'osaient pas se +confondre avec elles en leur empruntant cette parure compromettante, se +consolaient hautement d'en être privées en faisant valoir les avantages +de leur bonne réputation. Quant à l'aiguillette, elle ne figura pas +longtemps sur l'épaule des prostituées de Paris, quoique Pasquier ait +vu de ses propres yeux, vers la fin du seizième siècle, cette coutume +pratiquée à Toulouse par les pensionnaires du Châtel-Vert. _Courir +l'aiguillette_ signifiait, selon Pasquier, «prostituer son corps à +l'abandon de chacun.» Il est probable qu'on avait entendu d'abord +désigner des femmes qui couraient les rues l'aiguillette sur l'épaule. +On ne tarda pas à défigurer cette expression pittoresque, faute d'être +instruit du fait qui y avait donné lieu: le peuple l'avait corrompue, +sans le savoir et sans en changer le sens primitif, lorsqu'il prit +l'habitude de dire _courir le guilledou_. Nous ne chercherons pas à +convaincre d'erreur certains philologues qui ont voulu démontrer que +les ribaudes courant l'aiguillette s'adressaient surtout aux chausses +des gens qu'elles accostaient, attendu que ces chausses étaient +attachées et retenues à leur place par un lacet ou aiguillette. Ces +philologues ont fait un anachronisme dans l'archéologie des chausses, +et ils se sont abusés par le rapprochement malencontreux qu'ils ont +fait de deux espèces d'aiguillettes. + +Quoi qu'il en soit, sous les successeurs de saint Louis, la +Prostitution, si bien réglementée qu'elle fût, avait impudemment étendu +son domaine, et les moeurs étaient si relâchées, que les trois brus +de Philippe le Bel, Marguerite, reine de Navarre, Jeanne, comtesse +de Poitiers, et Blanche, comtesse de la Marche, furent accusées +d'adultère à la fois, et enfermées, par ordre du roi, dans la même +prison, au Château-Gaillard. On leur fit leur procès à huis clos, et +rien ne transpira des prodigieux débordements qu'on leur imputait; +seulement, l'une d'elle, Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe, +comte de Poitiers, se vit transférée dans le château de Dourdan, où +son mari l'alla chercher pour lui rendre la liberté, sinon l'honneur. +Marguerite, quoique moins coupable que ses soeurs, périt étranglée +dans sa prison, et Blanche ne sortit de la sienne, que pour se voir +répudiée et conduite au couvent de Maubuisson. La voix publique +attribuait à ces trois soeurs une monstrueuse complicité de débauches +et de crimes; on racontait qu'elles s'étaient logées à dessein dans +l'hôtel de Nesle, situé hors de l'enceinte de Paris, au bord de la +Seine, sur l'emplacement actuel du palais de l'Institut de France, et +qu'elles attiraient dans cet hôtel, appartenant à Jeanne, comtesse de +Poitiers, les jeunes écoliers qu'elles avaient distingués à leur bonne +mine, parmi ceux qui fréquentaient le Pré-aux-Clercs. Ces écoliers, +après avoir satisfait la lubricité des trois princesses, étaient +empoisonnés ou poignardés, et jetés ensuite dans la rivière, qui +ensevelissait les tristes victimes de la tour de Nesle. Deux officiers +de la maison de ces princesses, Philippe et Gautier de Launay, qui +étaient frères, furent jugés à Pontoise, en 1314, et condamnés à être +écorchés vifs, ce qui fut exécuté, et leurs corps restèrent exposés +sur un gibet, comme ceux des plus vils criminels. Une conformité de +nom enveloppa un moment dans l'accusation la reine elle-même; mais +Jeanne de Navarre, qui n'avait jamais habité l'hôtel de Nesle, n'eut +pas de peine à se justifier vis-à -vis des juges. L'impudicité de ses +belles-filles n'en rejaillit pas moins sur elle; et une tradition +injurieuse, perpétuée dans le peuple, fit d'elle l'héroïne sanglante +des débauches de l'hôtel de Nesle: «Suivant cette tradition erronée, +dit Robert Gaguin dans son _Compendium_ de l'histoire de France, cette +reine avait fait partager sa couche à plusieurs écoliers (_aliquot +scholasticorum concubitu usam_), et pour cacher son crime, après les +avoir fait tuer, elle les jetait de la fenêtre de sa chambre dans la +rivière. Un seul de ces écoliers, Jean Buridan, échappa par hasard +à ce guet-apens; c'est pourquoi il publia ce sophisme: _Reginam +interficere nolite, timere bonum est._» Ce sophisme célèbre, qui peut +s'entendre et s'expliquer de plusieurs façons, est une énigme assez +peu digne du fameux Jean Buridan, que l'Université de Paris cite avec +honneur parmi ses professeurs de philosophie au quatorzième siècle. +Ce dernier, qui était recteur de l'Université en 1320 (voy. la _Bibl. +belg._ de Valère André, p. 471), n'aurait pu être un simple écolier, +six ou sept ans auparavant. Quant au sophisme dont il serait l'auteur, +nous croyons pouvoir le rétablir dans le sens de son origine, en +l'écrivant ainsi: _Reginam interfodere nolite, timere bonum est._ Nous +mettons à la place du verbe _interficere_, qui ne veut rien dire ici, +_interfodere_, _interferire_, _interferre_, ou tout autre verbe ayant +une signification érotique, et nous traduirons alors: «N'allez pas +coucher avec une reine; il est bon de craindre ce dangereux honneur.» + +La tradition attachée à la tour de Nesle, qui a subsisté jusqu'à la fin +du dix-septième siècle, était si généralement répandue dans le peuple +de Paris, que Brantôme en fait mention dans ses _Dames galantes_: +«Cette reine, dit-il, se tenoit à l'hôtel de Nesle à Paris, laquelle +faisant le guet aux passans, et ceux qui lui revenoient et agréoient +le plus, de quelque sorte de gens que ce fussent, les faisoit appeler +et venir à soy, et, après en avoir tiré ce qu'elle en vouloit, les +faisoit précipiter du haut de la tour, qui paroist encore, en bas, en +l'eau, et les faisoit noyer. Je ne veux pas dire que cela soit vray, +mais le vulgaire, au moins la pluspart de Paris, l'affirme; et n'y a +si commun, qu'en luy monstrant la tour seulement et en l'interrogeant, +que de luy-mesme ne le die.» Avant Brantôme, Villon avait rappelé aussi +cette tragique histoire, en disant dans sa _Ballade des dames du temps +jadis_: + + Semblablement où est la reine + Qui commanda que Buridan + Fût jeté en un sac en Seine! + +Mais la légende historique se trouvait singulièrement affaiblie, et au +lieu de trois princesses libertines se disputant et se partageant les +caresses de beaux et robustes écoliers qu'elles renouvelaient toutes +les nuits, on ne voyait, dans les récits du vulgaire, qu'une reine de +France amoureuse de Buridan. Remarquons encore que ce Buridan avait pu +faire allusion à son aventure de la Tour de Nesle, en inventant une +allégorie qui était devenue proverbiale, et qu'on appelait l'_âne de +Buridan_: il avait représenté un âne affamé et mourant de faim entre +deux boisseaux d'avoine, plutôt que d'opter entre l'un ou l'autre. +Cet âne n'est-il pas Buridan lui-même entre deux ou trois princesses +également belles, également impatientes de plaisir? + +Au reste, si les femmes, si les princesses elles-mêmes se montraient +si empressées de courir après les hommes, c'était peut-être que les +hommes faisaient mine de les dédaigner et ne s'occupaient plus d'elles. +Un horrible libertinage s'était glissé dans toutes les classes de +la société depuis les croisades, et le vice contre nature, que le +séjour des Français en Palestine avait acclimaté en France, menaçait +encore, en dépit de la chevalerie, d'infecter les moeurs et de corrompre +la population tout entière. Nous avons cité ailleurs un passage de +l'_Histoire occidentale_, de Jacques de Vitry, qui fait un effrayant +tableau de la perversité de ses contemporains. Un poëte français de +la même époque, Gautier de Coincy, quoique prieur de l'abbaye de +Saint-Médard de Soissons, représente la vie des cloîtres sous des +couleurs aussi honteuses dans son _Fabliau de sainte Léocade_: + + La Grammaire _hic_ à _hic_ accouple; + Mais Nature maldit le couple. + La mort perpétuel engenre + Cil qui aime masculin genre + Plus que le féminin ne face, + Et Diex de son livre l'efface. + Nature rit, si com moi semble, + Quand _hic_ et _hoc_ joignent ensemble. + Mais _hic_ et _hic_, chose est perdue, + Nature en est tost esperdue..... + +Cet abominable vice s'était multiplié à ce point, que la Prostitution +légale méritait alors d'être encouragée comme un remède, ou du moins +comme un palliatif à une pareille turpitude. L'existence de la société +elle-même pouvait paraître menacée, lorsque Philippe le Bel, qui ne +manquait ni de résolution, ni d'énergie, se proposa d'arrêter les +progrès de la sodomie, en frappant de terreur ceux qui donnaient +l'exemple de cette criminelle aberration des sens: telle fut la +principale cause du procès des Templiers. La lecture attentive des +pièces authentiques de ce procès nous a prouvé que Philippe le Bel +n'avait poursuivi, dans cet ordre religieux et militaire, que le +sacrilége et la débauche arrivés au dernier degré de l'audace et du +scandale. «Quelque opinion qu'on adopte sur la règle des Templiers et +l'innocence primitive de l'ordre,» dit l'illustre historien Michelet +effrayé des imposants témoignages qu'il mettait au jour pour la +première fois et qui tous confirment notre opinion, «il n'est pas +difficile d'arrêter un jugement sur les désordres de son dernier âge, +désordres analogues à ceux des ordres religieux.» La publication des +documents originaux prouve d'une manière irrécusable que l'ordre du +Temple était infecté tout entier de la plus exécrable dépravation. +Philippe le Bel, d'accord avec le pape Boniface VIII, eut le courage +d'attaquer le mal dans son foyer, et tenta de l'étouffer sous les +débris de l'ordre du Temple, qui l'avait propagé en le couvrant +de son manteau blanc. Nous ne savons quelle chronique impute à la +vengeance d'une femme l'accusation infamante qui s'éleva contre les +Templiers en 1307, et qui alluma bientôt leurs bûchers par toute +l'Europe. L'interrogatoire que le grand maître et deux cent trente +et un chevaliers ou frères servants subirent à Paris, en présence des +commissaires pontificaux, «fut conduit lentement,» dit Michelet, «et +avec beaucoup de ménagement et de douceur,» par de hauts dignitaires +ecclésiastiques, et malgré les dénégations systématiques des accusés, +il reste avéré que la plupart des charges relatives aux moeurs +déshonnêtes de l'ordre n'étaient que trop réelles. La nature même du +supplice infligé aux condamnés prouve assez la nature des crimes que la +rumeur publique leur attribuait depuis longtemps, avant qu'une enquête +minutieuse en eût caractérisé l'ignominie. + +Les Templiers étaient universellement décriés; leurs principaux vices, +leur orgueil, leur avarice, leur ambition, leur ivrognerie, leur +méchanceté, avaient passé en proverbe; mais si l'on disait dans le +peuple: _boire, jurer, se gorgiaser comme un Templier_; si les poëtes +satiriques se plaisaient à énumérer les vices de ces moines soldats, +on ne savait pas les monstrueuses infamies qui se pratiquaient dans le +sein de l'ordre du Temple, devenu une secte odieuse, vouée à la plus +ignoble Prostitution. D'après les dépositions des premiers témoins +qui s'étaient présentés spontanément pour accuser les Templiers, on +dressa une série de questions sur lesquelles on interrogea séparément +tous les accusés, et, de leurs réponses plus ou moins évasives, on +put conclure avec certitude que, dans la cérémonie de réception des +frères, celui qui était reçu et celui qui le recevait se baisaient +mutuellement sur la bouche, au nombril ou sur le ventre, à l'anus ou au +bas de l'épine du dos, et quelquefois sur le membre viril (_aliquando +in virga virili_); que le récipiendaire, ordinairement, se voyait seul +soumis à ce mode de baisers impurs, après avoir renié Jésus-Christ et +craché sur la croix; que son parrain lui défendait d'avoir commerce +avec les femmes, mais l'autorisait à s'abandonner avec ses confrères +aux plus horribles excès d'impudicité. Un grand nombre de Templiers, +fidèles à leurs serments réciproques, se renfermèrent dans une fière +protestation contre ce qu'ils appelaient de ridicules calomnies. +Plusieurs, intimidés ou gagnés, en vinrent promptement à des aveux +circonstanciés, et les autres se contentèrent de déclarer qu'ils +n'avaient participé à aucun acte répréhensible, tout en constatant +les obscénités de la réception des chevaliers, selon les statuts de +l'ordre. Au reste, ces statuts ne furent expliqués par personne, et +l'on n'essaya pas même de justifier leurs étranges et mystérieuses +horreurs. Huguet de Baris raconta que, pendant la cérémonie de sa +réception, lorsqu'il se fut dépouillé de ses vêtements, excepté de sa +chemise, le frère chargé de le recevoir, l'ayant aidé à se vêtir de la +robe et du manteau de l'ordre, lui leva ses habits par devant et par +derrière (_frater P. levavit ipsi testi vestes ante et retro_) et le +baisa brusquement sur la bouche, au nombril et à la chute des reins. +Mathieu de Tilley dit, au contraire, que le frère qui l'avait reçu, +après lui avoir fait renier Jésus-Christ et cracher sur la croix, lui +ordonna de le baiser sur sa chair nue, et se découvrit la cuisse, où le +récipiendaire appliqua ses lèvres (_præcepit quod oscularetur eum in +carne nuda, et discoperuit se circa femur, et ipse fuit osculatus eum +in anca circa illum_); puis, le frère _receptor_ ajouta: _Et devant!_ +en retroussant sa robe, ce qui fit supposer au récipiendaire qu'il +devait se prêter à une odieuse pratique (_quod deberet eum osculari +ante circa femoralia_); mais on ne lui en demanda pas davantage, et +il en fut quitte pour la honte d'avoir entendu la vilaine injonction +qu'on lui adressait. Jean de Saint-Just, ayant été sommé de baiser à +l'anus le frère qui le recevait (_præcepit ei quod oscularetur eum in +ano_), répondit avec indignation qu'il ne se soumettrait jamais à cette +infamie. + +Beaucoup de Templiers avouèrent que, lors de leur réception, ils +avaient été invités et autorisés à se prostituer avec leurs frères +en religion; mais ils soutinrent tous qu'ils n'en avaient rien fait, +et qu'ils croyaient même la sodomie aussi rare dans l'ordre du Temple +que dans tout autre ordre monastique. Voici la déposition de Jean de +Saint-Just: _Deinde dixit ei quod poterat carnaliter commisceri cum +fratribus ordinis et pati quod ipsi commiscerentur cum eo; hoc tamen +non fecit, nec fuit requisitus, nec scit, nec audivit quod fratres +ordinis committerent peccatum prædictum._ La déposition de Rodolphe +de Taverne est plus explicite encore, puisque, en exigeant de lui le +voeu de chasteté à l'égard des femmes, on lui conseilla d'éteindre +autrement les feux de son ardeur naturelle: _Deinde dixit ei quod, +ex quo voverat castitatem, debebat abstinere a mulieribus, ne ordo +infamaretur; verumtamen, secundum dicta puncta, si haberet calorem +naturalem, poterat refrigerare, et carnaliter commisceri cum fratribus +ordinis, et ipsi cum eo: hoc tamen non fecit, nec credit quod in +ordine fieret._ La déposition de Gérard de Causse ne fut pas moins +circonstanciée, quoique elle offrît une contradiction évidente. Ainsi, +selon lui, tout chevalier du Temple qui se rendait coupable de sodomie +(_si essent convicti de crimine sodomitico_) était condamné à la prison +perpétuelle, et les frères, redoutant à cet égard les tentations du +démon, entretenaient de la lumière dans leurs dortoirs durant la nuit +(_et quod tenerent lumen de nocte in loco in quo jacerent, ne hostis +inimicus daret eis occasionem delinquendi_); cependant, lorsque Gérard +de Causse avait été reçu chevalier, un des frères assesseurs lui avait +dit que, s'il ne pouvait résister aux entraînements de la convoitise +charnelle, il ferait mieux, pour l'honneur de l'ordre, de pécher avec +ses compagnons, que de s'approcher des femmes (_dixit eis quod si +haberent calorem et motus carnales, poterant ad invicem carnaliter +commisceri, si volebant, quia melius erat quod hoc facerent inter se, +ne ordo vituperaretur, quam si accederent ad mulieres_). Ce Templier ne +manqua pas de protester, comme les autres, qu'il n'avait jamais vu ni +appris que ce précepte infâme eût été suivi par ses confrères. + +Les conséquences de ce procès furent terribles: une foule de Templiers +périrent dans les supplices. L'ordre du Temple, aboli et anathématisé, +ne disparut pourtant pas tout à fait, et il se perpétua dans l'ombre, +avec les mêmes moeurs, si l'on en croit certains témoignages qui n'ont +pas toute la valeur d'une preuve historique. Mais, après avoir lu et +comparé les pièces de ce procès mémorable, qui nous montre une secte +de sodomites et d'impies couverts d'un habit religieux, et se livrant, +en face des autels, à d'exécrables désordres, on est forcé de chercher +les causes de la corruption de cet ordre, qui s'était fait longtemps +respecter par ses moeurs régulières et par ses vertus: ces causes, on +les trouve dans le long séjour des Templiers en Orient, où le vice +contre nature est presque endémique, et où la crainte de la lèpre, +du mal des ardents et de diverses affections cutanées ou organiques, +est toujours attachée au commerce des femmes. Les Templiers, de peur +de devenir lépreux et _méseaux_, avaient souillé leur âme et leur +corps, en acceptant, en approuvant la plus honteuse de toutes les +prostitutions. + + + + +CHAPITRE X. + + SOMMAIRE. --Les mauvais lieux de Paris. --Topographie de la + Prostitution parisienne au moyen âge. --La rue _de la Plâtrière_. + --La rue _du Puon_. --La rue _des Cordèles_. --La _petite + ruellette de Saint-Sevrin_. --La rue _de l'Ospital_. --La + rue _Saint-Syphorien_. --La rue _de la Chaveterie_. --La rue + _Saint-Hilaire_. --Le _clos Burniau_. --La rue _du Noyer_. --La + rue _du Bon-Puits_. --La rue _de l'École_. --La rue _Cocatrix_. + --La rue _Charoui_. --La _ruelle Sainte-Croix_. --La rue + _Gervese-Laurens_. --La rue _du Marmouset_. --La rue _de Chevez_. + --Le _Val d'amour_. --La rue _Saint-Denis de la Chartre_. --La rue + _des Lavandières_. --La _place aux Pourceaux_. --La rue _Béthisy_. + --La rue _de l'Arbre-Sec_. --La rue _de Maître-Huré_. --La rue + _Biaubourc_, etc. + + +Nous avons très-peu de renseignements sur l'histoire des mauvais lieux +de Paris, et c'est à peine si nous pouvons établir d'une manière +positive leur situation locale, à certaines époques antérieures au +seizième siècle. Cependant, à partir du treizième siècle, nous les +trouvons nommés dans les actes (_instrumenta_) publics de la prévôté, +dans les cartulaires des paroisses et des couvents, dans les papiers +terriers, dans les comptes de différentes juridictions et même dans les +vieilles poésies. Il nous est donc permis, à l'aide de ces autorités, +de constater, pour ainsi dire, la topographie de la Prostitution +parisienne au moyen âge. Malheureusement, en relevant avec peine cette +carte routière des rues malfamées de la capitale, nous sommes dans +l'impossibilité d'y joindre des détails pittoresques et de curieuses +particularités, qui viendraient fort à propos distraire le lecteur au +milieu d'une monotone dissertation d'antiquaire. Ces particularités et +ces détails nous manquent absolument, et si nous savions quelles rues +et quelles ruelles avaient alors la triste destination que plusieurs +d'elles ont conservée jusqu'à nos jours, nous ne savons pas quel était +l'aspect extérieur de ces séjours de débauche, quels étaient leurs +noms et leurs enseignes, du moins pour le plus grand nombre, quel +était le système ordinaire de leur organisation impudique, quelle était +enfin leur physionomie intérieure. Tout, sur ce chapitre, est livré au +domaine de l'imagination, qui a le soin de chercher dans Rabelais et +même dans Regnier les couleurs appropriées à la peinture des _bordeaux_ +de nos ancêtres. Mais, néanmoins, quoique nous n'ayons que des notions +très-vagues et très-imparfaites sur les mystères d'un pareil sujet, +nous croyons utile et intéressant de dresser l'inventaire archéologique +de ces repaires, que nous verrons s'éloigner graduellement du centre +de la cité et qui semblent avoir été les fiefs de _dame Vénus_ et de +son fils _Cupidon_, que le moyen âge français n'entourait guère de +réminiscences mythologiques. + +Dans ces temps de priviléges et de traditions, chaque métier possédait +en propre certains quartiers et certaines rues, auxquels il attachait +son nom: là étaient les _ouvroirs_, les _fenêtres_, les _étaux_ des +maîtres de ce métier; là seulement ils concentraient leur industrie +et leur commerce. La Prostitution, qui se régissait comme un de ces +métiers, n'aurait pu se confiner dans un seul quartier ni occuper +quelques rues attenantes l'une à l'autre; car il était de son essence +et de son intérêt de diviser ses forces et de rayonner dans tous les +quartiers à la fois, pour être plus à même d'étendre partout ses filets +et d'y faire tomber plus de victimes. La police, qui la réglementait, +s'opposa toujours à cette diffusion du libertinage sur tous les points +de la ville, et elle travailla constamment à restreindre le domaine +impur qu'elle concédait aux femmes communes. Telle est la lutte que +nous présente, pendant plusieurs siècles, la Prostitution qui tient +tête tour à tour à l'autorité de l'archevêque de Paris, à celle du +prévôt, à celle du parlement, même à celle du roi. Ses empiétements, +ses obstinations, ses audaces résistent aux ordonnances, aux arrêts et +aux sergents; elle ne cède que de guerre lasse un terrain qui lui plaît +et que la tradition lui attribue; elle y revient sans cesse, après en +avoir été chassée, et ne l'abandonne jamais entièrement; elle n'est pas +difficile, d'ailleurs, sur le choix des lieux où elle se fixe: elle se +rend justice, en adoptant de préférence les rues les plus sombres, les +plus étroites, les plus sales, les plus infectes; c'est une habitude +qu'elle garde encore, comme si elle n'osait pas sortir de son repaire, +comme si l'air que respirent les honnêtes gens était malsain pour elle. +De même que les juifs qui n'avaient pas le droit de mettre le pied hors +de leur juiverie et qui s'y voyaient enfermer la nuit à l'instar des +lépreux dans leurs ladreries, les ribaudes et leur infâme sequelle ne +dépassaient pas les limites de leur résidence, sous peine de s'exposer +au fouet, à la prison ou à l'amende; mais, depuis que leur existence +légale était réglée par les ordonnances de saint Louis, elles n'avaient +plus besoin de se cacher, pour vaquer à leur profession obscène, +pourvu qu'elles se conformassent aux prescriptions et aux statuts de la +_ribaudie_. + +Le plus ancien document dans lequel nous trouvons une nomenclature +des mauvais lieux de Paris, c'est un poëme ou un monologue en vers, +composé au treizième siècle par un certain Guillot, qui ne nous est +connu que par son _Dit des Rues de Paris_. Ce poëme fut publié pour +la première fois en 1754 par l'abbé Lebeuf, d'après un manuscrit +qu'il avait découvert à Dijon et qu'il déposa dans la bibliothèque +de l'abbé Fleury, chanoine de Notre-Dame. Depuis cette époque, on a +souvent réimprimé l'ouvrage de Guillot et l'on s'en est servi surtout +pour fixer la topographie parisienne au treizième siècle; car on peut +dater de 1270 ce catalogue rimé, où l'_acteur_ parle de _Dom Sequence_, +chefecier de Saint-Merry, comme d'un contemporain; or ce personnage +vivait encore en 1283. Les critiques, qui ont cité le Dit des Rues, +auquel Guillot a donné la forme d'un itinéraire commençant à la rue de +la Huchette, dans le quartier de l'Université, n'ont pas pris garde +que le poëte ou plutôt le rimeur, en accumulant des noms de rues et +de ruelles qu'il se plaît à faire rimer ensemble le plus naïvement du +monde, semble n'avoir eu d'autre préoccupation que la recherche et le +signalement des endroits consacrés à la débauche. Nous ne voulons pas +dire cependant que cet honnête Guillot, qui a peut-être vu son nom +passer en proverbe avec l'épithète de _songeur_, se soit préoccupé de +cette recherche dans un but honteux; mais il est toutefois remarquable +que, dans ces trois cents rimes nomenclatives, les principales +digressions du poëte soient relatives à la Prostitution; sur cette +matière, du moins, il se relâche de l'aridité de son catalogue +onomastique et il y ajoute complaisamment quelques images qui ne sont +pas du meilleur goût. Chaque fois que Guillot rencontre sur son chemin +un de ces clapiers que la police urbaine environnait d'une mystérieuse +tolérance, il a l'air de s'y arrêter, ne fût-ce que pour en marquer +la place et en constater l'existence. Comme il désigne plus de 20 +rues suspectes dans les trois grandes divisions de Paris, comprises +sous les dénominations d'_Université_, de _Cité_ et de _Ville_, on a +lieu de supposer qu'il fut appelé _Guillot le songeur_, par les femmes +bordelières qui lui reprochaient d'avoir mentionné des _bordeaux_ qui +n'existaient que dans son imagination. + +Le premier qu'il croit reconnaître sur son passage, à partir du +Petit-Pont, en remontant dans le quartier de l'Université, c'est dans +la rue _de la Plâtrière_, qui paraît être celle qu'on a nommée depuis +rue du Battoir: + + La maint (demeure) une dame loudière + Qui maint chapel a fait de feuille. + +L'abbé Lebeuf, que la pudeur égare sans doute, explique le mot +_loudière_ par _faiseuse de couvertures_, mais, dans la vieille langue +française, _loudière_ signifiant _couverture_ au propre, équivalait +au figuré à _prostituée_, et il n'était pas autrement question de +couvertures. Cette _loudière_, que Guillot ne se fût pas permis de +qualifier ainsi au hasard, pouvait bien, dans les loisirs que lui +laissait son vilain métier, s'occuper à faire des _chapeaux de fleurs_ +ou de _verdure_, que les confrères des corporations portaient aux +fêtes patronales, dans les processions et en diverses circonstances +solennelles. Nous ne sommes pas éloigné de croire que ces _chapels_, +dont la fabrication était une industrie assez importante à Paris, +figuraient sur la tête des fiancés, des épouses et des amoureux, +aux repas de famille. Guillot ne s'arrête pas longtemps rue de la +Plâtrière, quels que fussent les charmes de la dame; il poursuit sa +route, dit-il, par la rue du Paon, qu'il appelle _Puon_: + + Je descendi tout bellement + Droit à la rue des Cordèles: + Dame i a: le descord d'elles + Ne voudroie avoir nullement. + +Cette rue _des Cordèles_ est maintenant la rue des Cordeliers, qui +devait son nom au couvent des Grands-Cordeliers, que la Révolution +a détruit. Il est probable que Guillot a remplacé _Cordeliers_ en +_Cordèles_ pour les besoins de la rime et aussi par allusion aux +affaires de coeur qui se traitaient dans cette rue-là . Les _dames_ qui +y demeuraient n'étaient sans doute pas d'une humeur accorte et facile, +puisque le poëte ne craint rien tant que d'avoir un débat (_descord_) +avec elles. Cela prouve que de tout temps les femmes de plaisir ont +été très-promptes à la dispute et très-ardentes dans leurs colères. +Guillot, pour rencontrer d'autres femmes de la même espèce, est obligé +d'aller jusqu'à la rue des Prêtres-Saint-Severin, qu'il appelle la +_petite ruellette de Saint-Sevrin_, où + + .... Mainte meschinete + S'y louent souvent et menu, + Et font batre le trou velu + Des fesseriaux, que nus ne die. + +Nous n'entreprendrons pas de dégager des voiles du vieux langage +le métier scandaleux des _meschinetes_, que Guillot met en scène +avec beaucoup d'indulgence. Nous le suivrons plutôt dans la rue _de +l'Ospital_, qu'on a nommée ensuite rue Saint-Jean-de-Latran, en mémoire +des hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, qui y avaient une maison. +Guillot tombe au milieu d'une querelle de femmes qui s'injuriaient et +se battaient en pleine rue, malgré le voisinage des pères hospitaliers; +le texte est ici moins obscur que corrompu: + + Une femme i d'espital (despita), + Une autre femme folement + De sa parole moult vilment..... + +Guillot s'enfuit, sans attendre la fin de la dispute, et il craignait +si fort de s'y voir mêler, qu'il ne fit que traverser la rue +_Saint-Syphorien_, aujourd'hui rue des Cholets, où il connaissait +pourtant une fille nommée Marie, qui devait être à la fois égyptienne +(tireuse d'horoscope) et _loudière_: + + La rue de la Chaveterie (à présent rue Chartière) + Trouvay. N'allay pas chez Marie, + En la rue Saint-Syphorien, + Où maignent li logiptien. + +En passant dans la rue Saint-Hilaire, qui a conservé son nom, il +se rappelle qu'une _dame débonnaire_ y demeure, mais il n'a pas le +temps de faire une pose chez cette dame de bonne volonté, qu'il nomme +_Gietedas_, sobriquet où il serait aisé de découvrir un sens obscène. +Le voilà dans le clos Bruneau (_Burniau_), _où l'on a rosti maint +bruliau_, dit-il; mais, par _bruliau_, il n'entend pas certainement +parler des fagots qu'on y aurait brûlés. Le clos Bruneau était au +centre des écoles, et les écoliers, qui, du temps de Rabelais, y +allaient faire leurs ordures, s'y rendaient auparavant pour y faire +_chere-lie_ avec leurs _meschines_. Guillot a donc raison de dire que +l'on _a rôti maint bruliau_ dans ce repaire sombre et infect. Nous +disons encore dans le même sens _rôtir le balai_. Près de là se trouve +la rue des Noyers, où il y avait alors autant de femmes de mauvaise vie +qu'on en rencontrerait de nos jours dans tout le quartier: + + Et puis la rue du Noyer, + Où plusieurs dames, por louier + Font souvent battre leurs cartiers. + +Guillot, dans la rue du Bon-Puits, qui devait son nom à une allusion +gaillarde, n'oublie pas d'enregistrer les hauts faits d'une commère, +femme d'un charpentier, fameuse par le nombre d'hommes qu'elle a +envoyés de son lit au cimetière, suivant une interprétation hasardée de +ces deux vers: + + La maint la femme à un chapuis + Qui de maint homme a fait ses glais. + +Leduchat ou Lenglet Dufresnoy, en expliquant le second vers, y verrait +sans doute une figure érotique empruntée à la sonnerie des cloches +que l'on ébranle lentement pour tinter le glas des morts. Guillot, +qui connaît tous les bons endroits, comme on disait dans la langue +familière du siècle dernier, pousse un soupir en traversant la rue _de +l'École, où demeure dame Nicole_. Cette rue de l'École, qui est devenue +la rue du Fouarre, à cause de la paille ou _feurre_ qu'on y étendait +pour y amortir le bruit des pas, renfermait les grandes Écoles de +l'Université, et en même temps plus d'une école de Prostitution. Voilà +pourquoi Guillot dit avec malice: + + En celle rue, ce me semble, + Vent-on et fain et feurre ensemble. + +Guillot n'a plus rien à apprendre dans ces écoles; il se sauve par la +rue Saint-Julien-le-Pauvre, et il invoque ce saint-là , _qui nous gard +de mauvais lieu_. Saint Julien était le protecteur des voyageurs; il +les garantissait des mauvais pas et des mauvaises rencontres. Guillot +entre donc sain et sauf dans la Cité, et la première rue où il éprouve +l'attrait de la concupiscence, c'est la rue Cocatrix: + + Où l'on boit souvent de bons vins + Dont maint homs souvent se varie. + +Il n'y avait pas, à cette époque, de cabaret qui ne fût un lieu de +débauche. Guillot mentionne encore une _bonne taverne_ dans la rue +_Charoui_, qui s'étendait depuis l'entrée du cloître Notre-Dame jusqu'à +la rue des Trois-Canettes. Ces tavernes et leurs dépendances étaient +fréquentées probablement par les chantres et les écolâtres de la +cathédrale. Guillot, sans doute, leur fait raison en passant; espérons, +pour son honneur, qu'il ne fait que passer aussi dans la ruelle +Sainte-Croix, _où l'on chengle_ (cingle) _souvent des cois_ (cuisses), +et dans la rue Gervais-Laurent, qu'il appelle _Gervese Laurens_, + + Où maintes dames ignorent + Y mesnent, quis de leur guiterne. + +Nous ne pensons pas que les habitantes de cette rue mal famée +attirassent les innocents aux sons de la _guiterne_ (guitare), et +nous attribuons plutôt au mot _guiterne_ un sens figuré que la pudeur +nous défend d'approfondir. Nous ne nous arrêterons pas davantage à une +rencontre étrange que Guillot fait dans la rue des Marmousets, alors +_du Marmouset_, où un quidam lui adresse une infâme proposition: + + Trouvay homme qui m'eut fet + Une musecorne belourde. + +Dans la rue du Chevet-Saint-Landry, Guillot n'a plus affaire qu'aux +femmes débauchées, dont il définit la profession d'une manière peu +compréhensible: + + Femmes qui vont tout le chevez + Maignent en la rue de Chevez. + +Guillot s'enfonce de plus en plus dans le domaine héréditaire de +la Prostitution; il est en plein Glatigny, qu'on appelait le _Val +d'amour_: + + En bout de la rue descent. + De Glateingni où bonne gent + Maignent et dames au cors gent + Qui aux hommes, si com moy semblent, + Volontiers charnelment assemblent. + +Il échappe peut-être au péril de la tentation, et se jette dans la rue +du Haut-Moulin, qui se nommait rue _Saint-Denis de la Chartre_, à cause +de l'église qu'on y voyait et qui n'a été démolie qu'à l'époque de la +Révolution. Le mauvais lieu que Guillot signale dans cette rue, devait +être un des plus considérables de Paris, et les femmes qu'il renfermait +ne sortaient jamais de cette abbaye lubrique, + + Où plusieurs dames en grant chartre + Ont maint v.. en leur c.. tenu, + Comment qu'ilz y soient contenu. + +Ce passage et beaucoup d'autres prouveraient que le _Dit des Rues_ +eût été intitulé, avec non moins d'à propos, le _Dit des Bordeaux_ +de Paris. Guillot en avait fini avec ceux de la Cité; il traversa +le Grand-Pont ou le Pont-au-Change, et il continua dans la Ville son +enquête pornographique. + +Dans la rue des Lavandières, _où il a maintes lavendières_, il nous +fait entendre que ces filles ne se bornaient pas à rincer du linge +à la rivière. De tout temps, les blanchisseuses ont eu la même +réputation, et la reine qu'elles élisaient chaque année avait des +pouvoirs analogues à ceux du roi des ribauds, mais seulement dans ses +États et sur ses sujettes. Guillot ne se laisse pas retenir par ces +joyeuses ribaudes; il poursuit sa route, à travers les rues fangeuses +du quartier des Halles; il entre un moment, pour se rafraîchir, chez +un tavernier de la place _aux Pourceaux_, qui devint ensuite la _place +aux Chats_, puis la _fosse aux Chiens_, parce qu'on y entassait des +charognes et des immondices: c'est le carrefour formé par la jonction +des rues Saint-Honoré, des Déchargeurs et de la Lingerie. Guillot, qui +se plaint ici de n'avoir point de bonheur (_Guillot, qui point d'heur +bon n'as_), dit pourtant qu'il trouva sa _trace_, son chemin ou plutôt +ce qu'il cherchait, la piste de quelque jolie _galloise_, avec laquelle +il vida un pot de clairet ou de muscadet. Dans la rue Béthisy, il ne +fut pas étonné de se heurter contre un homme qui tenait conférence avec +une ribaude, sans se soucier de faire rougir les passants: + + Un homs trouvai en ribaudez, + En la rue de Bethisi + Entré: ne fus pas éthisi. + +Guillot ne se déferrait pas pour si peu. Il était arrivé dans la rue +de l'Arbre-Sec, et il n'avait garde d'oublier un petit cul-de-sac, qui +existe encore sous le nom de _Cour Baton_, et qui avait autrefois le +nom malhonnête de _Coul de Bacon_. Il est bien certain que, dans cette +dénomination locale, il ne faut pas attribuer au mot _bacon_ le sens +de chair de porc salée, ni même chercher dans ce mot une image plus ou +moins rapprochée de ce sens primitif. C'était une cour de ribaudie, +avec son puits, autour duquel les femmes d'amour tenaient leurs +assises. Guillot ne se fait pas scrupule de dire: + + Trouvai et puis Col de bacon + Où l'on a trafarcié maint c... + +Il y aurait à faire sur ce vers une curieuse dissertation +philosophique, que nous recommandons à l'ombre de Leduchat, et +qui permettra de rétablir la véritable acception du vieux verbe +_trafarcier_ ou _trafarcer_, que le _Complément du Dictionnaire de +l'Académie française_ traduit assez mal par _traverser_. Guillot suit +le bord de la rivière et arrive à l'entrée d'une grande rue qui conduit +à la porte du Louvre; le voisinage de la rivière caractérise assez les +dames qu'il rencontre et qui vendaient leurs _denrées_ à un prix trop +élevé pour sa bourse: + + Dames i a gents et bonnes; + De leurs denrées sont trop chiches (ou riches). + +Il ne perd pas son temps à marchander ce qu'il ne peut acheter, et il +se dirige vers la rue Saint-Honoré. Auprès d'une _rue de Maître-Huré_, +rue dont il n'est plus possible de déterminer la position, quoiqu'elle +avoisinât la rue des Poulies, il eut sans doute à se louer de la +politesse de certaines dames qui lui souhaitèrent la bienvenue: + + La rue trouvai-je maistre Huré, + Lez lui séant dames polies. + +En faisant de _maître Huré_ un personnage vivant, au lieu d'un nom de +rue, on serait forcé de l'accuser d'un odieux métier que desservaient +les _dames polies_ dont il paraît entouré. Guillot ne remarque rien +qui soit relatif à la Prostitution dans les deux rues de la Truanderie, +où il n'omet pourtant pas de nous montrer le fameux Puits d'Amour: _le +puits le carrefour despart_, dit-il seulement; mais il se ravise dans +la rue Mauconseil: + + Une dame vi sur un seil, + Qui moult se portoit noblement: + Je la saluai simplement, + Et elle moi, par saint Loys! + +Les habitudes de cette dame ne différaient pas de celles de ses +pareilles que nous voyons, dans les mêmes rues, exercer le même +manége qu'autrefois, attendre et guetter leur proie sur le seuil des +maisons, à l'entrée de sombres allées, en appelant ou invitant les +passants. Guillot, qui jure par saint Louis lorsqu'il répond à cet +appel libidineux, pourrait bien avoir voulu rappeler à cette ribaude +les ordonnances du saint roi. Quand il fut dans la rue Saint-Martin, +il entendit chanter l'office de Notre-Dame de Saint-Martin-des-Champs, +et il s'arma de continence pour achever sans encombre son voyage à la +recherche des lieux impurs. Il traversa rapidement la rue Beaubourg, +qui lui eût offert de quoi satisfaire tous les genres de débauche: + + Alai droitement en Biaubourc, + Ne chassoie chievre ne bouc. + +De la rue des Étuves, il s'aventura dans une rue _Lingarière_, qui +ne peut être que la rue Maubué, un des fiefs les plus anciens de la +Prostitution: + + Là où leva mainte plastrière + D'archal mise en oeuvre pour voir, + Plusieurs gens pour leur vie avoir. + +Ces gens-là , qui levaient des grillages en fil d'archal pour regarder +dans la rue, étaient, sans contredit, les hôtes ordinaires de cette +rue Maubué, dans laquelle il y avait autant de clapiers que de +maisons, autant de filles et d'hommes dissolus que d'habitants. Les +rues voisines se ressentaient de ce honteux voisinage. Guillot se +contente de nommer la rue Quincampoix (_Qui qu'en poit_), la rue +Aubry-le-Boucher, et le _Conreerie_, dont la modestie du quinzième +siècle avait fait la _Corroierie_, et qui est cachée à présent dans +la rue des Cinq-Diamants, par allusion à ses impudiques origines. +Il craint qu'un malheur ne lui advienne, en approchant de la rue +Trousse-Vache, qui avait tiré son nom ignoble des moeurs plus ignobles +encore de sa population ordinaire. + + La rue Amaury de Roussi + Encontre Troussevache chiet, + Que Dieu garde qu'il ne nous meschiet! + +Guillot approchait du terme de ses pérégrinations; il était si fatigué, +qu'il s'assit, pour prendre quelques instants de repos, dans la rue des +Arcis; il reprit bientôt sa course et négligea sans doute de désigner +certaines rues comme affectées spécialement à la Prostitution. Ainsi, +en passant dans la rue de _l'Étable-du-Cloistre_, qui ne peut être que +la rue du Cloître-Saint-Merry, il est surpris de n'y pas rencontrer +de femmes bordelières, comme il en avait vu à une autre époque, et il +reconnaît que cette rue est maintenant _honestable_; mais, quand il va +de Saint-Merry en _Baillehoe, où je trouvai beaucoup de boe_, dit-il; +cette rue Baillehoé, dont le nom n'était qu'un hideux sobriquet et qui +prit celui de _Brisemiche_, qu'elle a gardé jusqu'à nos jours, ne lui +représente aucune réminiscence de libertinage, et il s'en éloigne, sans +l'avoir qualifiée comme elle le méritait. Il s'avance dans le Marais, +et donne un coup d'oeil à la rue du Plâtre: + + Où maintes dames leur emplastre + A maint compagnon ont fait battre, + Ce me semble pour eux esbattre. + +Guillot est inépuisable pour trouver des périphrases plus libres que +naïves, qui caractérisent les endroits qu'il cherche. Au carrefour +_Guillori_, dont le nom équivaut à celui de _Jean-de-l'Épine_, qu'il +a porté plus tard, et que le savant De l'Aulnaye n'eût pas manqué de +mettre en évidence avec toute l'obscénité que ce nom-là peut offrir, +Guillot ne sait plus à qui entendre: + + Li un dit _ho!_ l'autre _hari_. + +Nous croyons qu'il était aux prises avec deux _meschines_ qui voulaient +l'entraîner chacune de son côté; mais il leur résista: _Ne perdis pas +mon essien_, dit-il, et il débouche dans la rue _Gentien_, maintenant +rue des Coquilles, où demeurait un _biau varlet_ qui lui inspira +peut-être une coupable pensée. Il ne se hasarda pas dans la rue de +l'_Esculerie_, qui était le cul-de-sac de Saint-Faron, et qui n'avait +pas un honnête homme parmi ses locataires; il longea rapidement la rue +de _Chartron_ ou des Mauvais-Garçons, près de Saint-Jean en Grève: + + Où mainte dame en chartre ont + Tenu maint v.. pour se norier (_nourrir_). + +C'est la seconde fois que Guillot nous montre _en chartre_ les +méprisables artisanes de la Prostitution: il est clair que leur clôture +n'était pas volontaire et qu'elle ne dépendait que des règlements +de police. Dans la rue du Roi de Sicile, Guillot se souvint d'une +nommée Sedile, qui logeait dans la rue Renaut-Lefèvre, _où elle +vend et pois et febves_, dit-il dans le langage figuré auquel il +a recours pour exprimer les mystères de l'impudicité. Il s'engage +ensuite, avec précaution, dans la rue de _Pute-y-musse_, dont le nom +significatif ne permet pas de doute à l'égard de sa destination: cette +rue _bordelière_, que le peuple avait baptisée, conserva toujours +traditionnellement ce nom indécent, quoiqu'on eût essayé de le modifier +en _Petit-Musc_ et de le changer en _Cloche-Perche_, qu'elle porte +encore sur son écriteau. La vertu de Guillot avait échappé à bien des +dangers, quand il entra dans la rue Tyron, où il alla voir dame Luce: + + Y entrai dans la maison Luce + Qui maint en la rue Tyron: + Des dames hymnes vous diron. + +Nous ne pensons pas, avec l'abbé Lebeuf, qu'il s'agisse ici des +cantiques et des chants religieux qui pouvaient s'élever d'un couvent +de filles pénitentes. La _maison Luce_ a toute la physionomie d'un +mauvais lieu, et les hymnes qu'on y chantait s'adressaient évidemment à +Vénus. Telle est l'abbaye galante que nous persistons à voir dans cette +rue, où les archéologues ont imaginé de placer un logis appartenant à +l'abbé de Tiron. Guillot, au terme de son excursion, se donne du bon +temps; dans la rue Percée, une des cinq rues qui portaient alors ce +nom, indiquant une ancienne impasse transformée en rue, il se repose et +se rafraîchit: + + Une femme vi destrecié + Pour soi pignier, qui ne donna + De bon vin..... + +Cette femme, qui se peigne ou qui s'ajuste en versant du vin à Guillot, +ne peut être qu'une fille publique. Mais Guillot ne se lasse pas: il va +de la rue des Poulies-Saint-Paul dans la rue des Fauconniers, + + Où l'on trouve bien, por deniers, + Pour son cors solacier. + +Il ne nous dit pas s'il a usé de la recette qu'il donne à ses lecteurs. +Puis, dans la rue _aux Commanderesses_, qui est aujourd'hui la rue de +la Coutellerie, Guillot fait un retour sur lui-même, en disant: + + Où il a maintes tencheresses (_querelleuses_) + Qui ont maint homme pris au brai (_à la pipée_). + +Enfin, la tâche de Guillot est achevée; il a ramassé la boue de toutes +les rues de Paris, et il se glorifie de son Dit, rimé en leur honneur, +sans craindre de dédier cette oeuvre, pleine d'impuretés, _au doux +Seigneur du firmament_ et _à sa très-douce chiere mère_. + +Nonobstant cette dédicace, qui n'épurait pas les rimes de Guillot, +un autre poëte anonyme, qui vivait à la fin de quatorzième siècle, +eut l'idée de s'approprier le _Dit des Rues_, en lui ôtant son cachet +obscène et en rajeunissant le style de cette pièce de vers, dans +laquelle on ne reconnaissait plus les rues qui avaient changé de nom. +C'est Henri Geraud qui a publié ce nouveau Dit, d'après un manuscrit +des Archives nationales, et qui l'a placé à la suite de la Taille +imposée sur les habitants de Paris en 1292, dans son ouvrage intitulé +_Paris sous Philippe-le-Bel_. Remarquons, à ce propos, que le rôle de +la taille ne contient aucun détail particulier qui se rattache à la +Prostitution: ce qui prouverait que les femmes _folles de leurs corps_ +ne participaient point, du moins sous cette désignation, aux tailles +extraordinaires, et que leur indignité les exemptait de payer un droit +proportionnel. Le poëte qui a voulu refaire le poëme de Guillot et qui +ne fait souvent que le reproduire en l'abrégeant, s'est attaché surtout +à en ôter ce qui lui donnait un caractère libertin ou ordurier. Cet +anonyme, au lieu de nous représenter Guillot allant de rue en rue à la +découverte des mauvais lieux, a inventé une fable assez amusante: il +se met en scène lui-même, nouvellement débarqué à Paris, où il n'était +jamais venu, et il parcourt cette capitale, en cherchant de rue en +rue sa femme, qu'il avait perdue près de Notre-Dame; rien ne peut le +distraire de ses recherches, qui sont infructueuses, et toutes les +femmes qu'il rencontre à chaque pas ne lui font pas oublier la sienne, +jusqu'à ce qu'il ait terminé sa poursuite conjugale à travers 310 rues, +qu'il a pris soin d'énumérer; il s'écrie alors: + + Tant l'ay quise, que j'en suis las! + Or la quiere qui la voudra: + Jamais mon corps ne la querra. + +Dans cette nomenclature de rues, il ne parle que des chambrières qu'on +louait dans la rue des Lavandières, et des _trusseresses_ de la rue aux +Commanderesses; mais il cite, d'ailleurs, les rues les plus malfamées, +sans faire même allusion à la nature de leur mauvaise renommée. + +Depuis le _Dit des Rues_ de Guillot, il y a un intervalle de près d'un +siècle jusqu'à la première ordonnance du prévôt de Paris, qui fixe les +endroits où la Prostitution pouvait avoir cours sans être exposée à +une pénalité quelconque. Cette ordonnance rapportée par Delamare est +du 18 septembre 1367. On pressent déjà l'influence moralisatrice du +règne de Charles V. Dans cette ordonnance, le prévôt enjoint à toutes +les femmes de vie dissolue d'aller demeurer dans les bordeaux et lieux +publics qui leur sont destinés; savoir: «à l'Abreuvoir Mâcon, en la +Boucherie, en la rue du Froidmantel, près du Clos Bruneau, en Glatigny, +en la Cour Robert-de-Paris, en Baillehoe, en Tyron, en la rue Chapon, +en Champ-fleury.» Ce sont les mêmes lieux à peu près que Guillot avait +désignés dans le _Dit des Rues_, mais leur nombre est infiniment plus +restreint et l'on doit en conclure que la police prévôtale s'efforçait +de diminuer les effets déplorables de la débauche, en lui disputant +le terrain où elle était autorisée à se produire. Le prévôt de Paris +fait défenses, en outre, à toutes personnes honorables de louer des +maisons aux femmes de mauvaise vie en aucun autre endroit, sous peine +de perdre le prix du loyer; il défend aussi à ces femmes d'acheter des +maisons hors des rues réservées à leur métier, sous peine de perdre ces +maisons. Celles qui seraient trouvées faisant leur commerce infâme en +d'autres lieux, pourraient être, sur la réquisition de deux voisins, +arrêtées par les sergents et amenées prisonnières au Châtelet. Après +constatation du fait, on les chasserait hors de la ville, en prenant +sur leurs biens huit sols parisis par chacune d'elles, pour le salaire +des sergents. Il y a toute apparence que cette mesure de police fut +exécutée avec une extrême rigueur. + +Les asiles de tolérance que le prévôt de Paris accordait à la +Prostitution étaient des espèces de cours plutôt que des rues entières; +nous verrons plus tard s'ouvrir de la même façon les cours des +Miracles, qui renfermaient les gueux et les mendiants, les voleurs +et les autres malfaiteurs, comme les cours de ribaudie réunissaient +les femmes publiques et les _hommes dissolus_, leurs ignobles +complices. L'Abreuvoir Mâcon était, au quatorzième siècle, un groupe +de masures environnant une ruelle putride qui descendait à la rivière +près du pont Saint-Michel, au coin de la rue de la Huchette. Cet +abreuvoir, que les titres de 1272 nomment _Aquatorium Matisconense_ +et _Adaquatorium comitis Matisconensis_, tirait son nom du voisinage +de l'hôtel des comtes de Mâcon, situé dans la rue qui porte encore +leur nom. Ce mauvais lieu s'est perpétué au même endroit jusqu'à nos +jours: il avait une horrible célébrité au seizième siècle, et les +libertins lui faisaient honneur des impures analogies de son nom, +qu'ils s'obstinaient à prononcer d'une façon déshonnête. Ce fut sans +doute à cause de cette grossière équivoque, qu'on essaya de débaptiser +l'Abreuvoir mâconnais et d'en faire l'_Abreuvoir du Cagnart_, soit +parce qu'il servait de repaire nocturne aux cagnardiers, rôdeurs +de rivière, soit plutôt parce que les habitants du bord de l'eau y +élevaient des canards. En tout cas, il y avait là bien des cagnardiers, +vagabonds dangereux, qu'on appelait ainsi, selon Pasquier, à cause de +leur genre de vie, car, à l'exemple des canards, «ils vouoient leur +demeure à l'eau.» Borel, au contraire, veut que _cagnardier_ dérive de +_canis_ et dénote des _gens qui vivent en chiens_. + +Il est difficile de préciser l'endroit que le prévôt appelle la +_Boucherie_, sans autre désignation; mais, quoique plusieurs boucheries +eussent établi leurs étaux dans différents quartiers de la capitale, +nous présumons qu'il est question de la Grande Boucherie de l'Apport +de Paris, qui existait depuis le dixième siècle vis-à -vis du Châtelet, +et qui s'était agrandie successivement, de manière à former une sorte +de bourg au milieu de la ville. C'était là qu'on tuait et dépeçait les +bêtes dont la viande se détaillait ensuite dans tout Paris. On comprend +que la prévôté autorisât le séjour des ribaudes au milieu d'une +population de ribauds, tels que les bouchers, les écorcheurs et les +équarrisseurs; il y eut, à toutes les époques et dans tous les pays, +une marque d'infamie attachée à ces professions qui respiraient l'odeur +du sang des animaux. Cependant on exigeait certaines conditions de +moralité chez ceux qui touchaient aux viandes et qui les taillaient aux +étaux de la Grande Boucherie. + +Le Clos Bruneau, dont Guillot avait déjà fixé la réputation, ainsi +que pour les rues de Glatigny, de Baillehoé et de Tyron, comprenait +encore, au quinzième siècle, un vaste espace rempli de jardins et +de vergers, quoique les rues Saint-Jean-de-Beauvais et Saint-Hilaire +eussent été prises sur le terrain de ce clos: les _bordes_ des femmes +de mauvaise vie s'étaient répandues de toute ancienneté aux environs du +clos _Brunel_, et peut-être, dans son enceinte, derrière les haies et +parmi les vignes. La rue _Froidmantel_, qu'on a nommée alternativement +_Frementel_, _Fresmantel_, _Fremanteau_, etc., en latin _Frigidum +mantellum_, et qui est devenue la rue Fromentel, au mépris de son +étymologie, dut certainement son nom primitif à une comique allusion +aux ordonnances de saint Louis qui dépouillaient de leur manteau et +de leur _peliçon_ les femmes convaincues de Prostitution; celles qui +habitaient cette rue de prostituées étaient donc naturellement privées +de manteau: de là leur surnom de _dames de Froidmantel_. + +Le fief de Glatigny, qui appartenait en 1241 à Robert et à Guillaume +de Glatigny, avait donné son nom à un labyrinthe de ruelles étroites +et malpropres que la Prostitution occupait par privilége et dont elle +avait fait le fameux _Val d'amour_: Guillot, qui s'y engagea en plein +jour, y avait vu des _dames au corps gent_ qu'il ne craignait jamais +de rencontrer sur son chemin. La destination impudique de Glatigny a +persisté jusqu'au dix-septième siècle, où les rues adjacentes furent +rebâties et mieux habitées. Sauval et ses continuateurs ne nous disent +pas en quel quartier était située la Cour Robert-de-Paris, et le nom +sous lequel cette Cour est désignée ne nous aiderait pas à retrouver +sa situation, si la Taille de 1292 ne fixait pas notre incertitude +à cet égard. Cette Cour, qui devait être fort petite, puisque +le rôle de la taille n'y compte que treize personnes imposables, +attenait à la rue Baillehoé, qui lui servait de corollaire et qui +rassemblait la même sorte d'habitants. Henri Geraud prétend que la +rue du Renard-Saint-Merry a été percée sur l'emplacement de la Cour +Robert-de-Paris. La rue Chapon, qui n'a pas changé de nom, l'avait +pris au treizième siècle d'un de ses habitants, Robert Beguon, ou +Begon, ou Capon, que nous supposons avoir été un roi des truands, un +maître gueux, car _begon_ ou _beguon_ semble dérivé de _beguinus_, +qui veut dire originairement _quêteur_ ou _mendiant_, en anglais +_begging_; _capon_, qui vient de _capus_, oiseau de proie ou faucon, +était synonyme de _beguon_. Nous ne pensons pas que l'on ait attribué, +par antiphrase, le nom de _Chapon_ à une rue qui se trouvait affectée +spécialement à la débauche. Enfin, la rue de _Champfleury_, qui, sous +le nom de rue de la Bibliothèque, conserve toujours religieusement +ses traditions bordelières, avait été ouverte depuis peu d'années sur +l'emplacement du _parc_ du Louvre, car, dans la Taille de 1292, elle ne +figure que pour quatre contribuables. Cette rue de _Champ-fleury_ ne +se composait donc que de quelques petites maisons, encloses de haies +et ombragées d'arbres, dans lesquelles la Prostitution n'avait rien à +redouter du regard curieux des passants, qui ne venaient là que pour y +trouver ce qu'ils y cherchaient. + + + + +CHAPITRE XI. + + SOMMAIRE. --Le cabaret du _Char doré_. --La rue de Glatigny. + --La rue du _Fumier_. --La rue d'_Enfer_. --La cour _Ferry_. --La + maison de Cocatrix. --Le _Caignard_. --Les voûtes de la Calandre + et du Marché-Palu. --L'île _de Gourdaine_. --Le _Terrain_ ou _la + Motte aux Papelards_. --Les faubourgs. --Le _Champ Gaillard_. + --Les quatre tavernes _méritoires_. --Le _Château-de-Paille_. + --La taverne de la Mule. --Les _lupanaires_ de l'Université. + --Le _Champ-d'Albiac_. --La rue _Gracieuse_. --Les Champs de la + _Boucherie_, _Petit_ et de l'_Allouette_. --La rue de l'_Aronde_. + --La rue _Gît-le-Coeur_. --La rue _Sac-à -Lie_. --La rue _Bordet_. + --Les Cours des Miracles. --Etc., etc. + + +Nous continuons notre voyage pornographique dans le vieux Paris, +en nous attachant à signaler les rues suspectes qui ne sont pas +mentionnées comme telles dans le poëme de Guillot, ni dans les +ordonnances du Châtelet. L'ancien nom de ces rues est presque toujours +l'enseigne de leur caractère particulier. D'abord, dans la Cité, nous +constaterons que, malgré l'usage général qui éloignait du centre des +villes les femmes de mauvaise vie, pour les rejeter au delà des murs +et, pour ainsi dire, hors de la vie commune, la Prostitution s'était +maintenue en plusieurs rues autour de Saint-Denis-de-la-Châtre, qui +avait vu se former la première confrérie de la Madeleine, comme nous +l'avons rapporté d'après les traditions recueillies par Dubreul et +Sauval. Il était tout naturel que le voisinage du Val d'Amour de +Glatigny fût envahi de préférence par les ribaudes, qui y allaient +_commettre le péchié_, suivant les termes des anciens édits. On peut +donc affirmer que la plupart de ces horribles ruelles, qui ont disparu +depuis peu d'années dans les grands travaux de voirie exécutés à +travers la vieille cité lutécienne, étaient au moyen âge le théâtre +permanent de la débauche, quoique les règlements de police municipale +eussent essayé de la circonscrire dans son sanctuaire de Glatigny. +Les rues des Marmousets, Cocatrix, d'Enfer, de Perpignan et d'autres, +qui formaient un labyrinthe de maisons entassées l'une sur l'autre, +privées de jour et d'air, convenaient merveilleusement aux habitudes +bordelières. Nous savons, par exemple, que la rue de Perpignan s'était +nommée rue _Charoui_, à cause d'un cabaret du Char doré (_de carro +aurico_); Guillot a parlé de ce cabaret: + + En Charoui,--bonne taverne achiez ovri. + +Toute taverne devenait, au besoin, un lieu de Prostitution. Cette +taverne de Charoui devait être accompagnée d'un jardin planté de +roses, puisque la rue prit successivement les noms significatifs de +_Champrousiers_, de _Champflory_ et de _Champrosy_. Ce champ de roses +n'était peut-être qu'une image du plaisir qu'on allait chercher dans +ce cabaret, qui fut remplacé par un jeu de paume, d'où la rue tira son +dernier nom de _Panpignon_ ou _Perpignan_. + +Le nom de _Val d'Amour_ s'appliquait plus particulièrement à l'entrée +fort étroite de la rue de Glatigny, qui descendait vers la rivière +et qui menait au port Saint-Landry. Le long de ce petit port, où +venaient atterrir quelques barques chargées de bois et de blé, +régnait une ceinture de maisons qui, accrochées l'une à l'autre et se +soutenant à peine, baignaient dans l'eau leurs pieds vermoulus; ces +maisons appartenaient de droit à la plus abjecte Prostitution, que +nous verrons partout se réfugier aux bords des fleuves. La rue humide +et ténébreuse, que ces hideuses masures formaient par derrière, se +nommait tantôt rue du _Port-Saint-Landry-sur-l'Yeau_, et tantôt rue +du _Fumier_. La famille des Ursins ne craignit pas d'y faire bâtir un +hôtel où demeura un des membres les plus illustres de cette famille, +Juvénal des Ursins, prévôt des marchands et chancelier de France sous +Charles VI. La présence de ce grave personnage dans une rue si mal +famée ne servit qu'à lui faire changer de nom, elle se nomma dès lors +rue des Ursins; mais son extrémité inférieure (_via inferior_) fut +appelée rue _d'Enfer_, par allusion à la damnable vie que menaient +ses habitants. Nous avons déjà hasardé une conjecture, peut-être +téméraire, à l'endroit de la rue des Marmousets, que Guillot semble +nous représenter comme fréquentée par des ribauds, plus encore que +par des ribaudes. Cependant, une liste des rues de Paris, que l'abbé +Lebeuf estime avoir été dressée en 1450, enregistre cette rue sous le +nom de rue _des Marmouzètes_. Nous savons aussi qu'un grand logis, dit +maison des Marmousets (_domus Marmosetarum_), auquel on montait par +des degrés extérieurs, y a existé jusqu'au seizième siècle. Ce logis +renfermait-il une cour de ribaudie? Près de là , il y avait un lieu de +cette espèce nommé la _cour Ferry_, qui avait donné son nom à la rue +des Trois-Canettes. Faut-il encore reconnaître un lieu analogue dans +la maison de Cocatrix (_domus Coquatricis_), qui attenait à celle des +Marmousets et portait le nom de la rue où il était situé? Cette rue, +que les archéologues de Paris prétendent honorée du nom d'un bourgeois +qui l'habitait au treizième siècle, pourrait plutôt, à cause de son +vilain renom, offrir un champ curieux à l'étymologie. Ainsi, dans +notre vieille langue, _cocatre_ signifie un _chapon châtré à demi_; +_cocatrix_ est, au propre, un lézard qui s'engendre dans les puits et +les citernes; au figuré, c'est une fille de joie qui fait des _coues_ +et des _coqs_, suivant l'expression facétieuse d'un vieux conteur. Dans +la _Verba erotica_ de son édition de Rabelais, le docte De l'Aulnaye +définit _Cocquatris_, une prostituée. A l'appui de cette définition, +et pour ne laisser aucun doute sur les anciennes franchises de la rue +Cocatrix, les auteurs de la grande _Histoire de Paris_, Félibien et +Lobineau, ont extrait des registres du parlement les premières lignes +d'un arrêt qui commence ainsi: «Du mardi, 15e jour de juin 1367, entre +Jehanne la Peltiere, appelante, d'une part, maistre Jehan d'Alcy et les +autres habitants de la rue des Marmouzets, d'autre part. L'appelante +dict qu'elle demeure en la rue Coquatrix, qui est foraine, où il y a +eu bordel, de si longtemps, qu'il n'est mémoire du contraire, etc.» Ce +passage prouve, en outre, que les rues où il y avait _bordel_ étaient +regardées comme _foraines_, c'est-à -dire étrangères au régime et au +droit commun de la voirie ordinaire. + +A l'opposite des mauvais lieux de Glatigny, on trouvait encore dans +la Cité d'autres asiles de Prostitution connus seulement des plus vils +vagabonds. C'étaient le _Caignard_ et les voûtes de la Calandre et du +Marché-Palu. Quoique l'aspect de ces lieux-là soit encore aujourd'hui +aussi triste que répugnant, on se ferait difficilement une idée de +ce qu'ils étaient aux treizième et quatorzième siècles, lorsqu'ils +servaient de repaire nocturne à la débauche la plus immonde. La rue de +la Calandre, par son nom emprunté à une petite alouette babillarde, +caractérisait les assemblées de femmes, qui s'y tenaient du matin au +soir, et qui ne faisaient que _jargonner et débattre_, quand elles ne +péchaient pas. Cette rue, pleine de boues et d'immondices, conduisait +au Marché-Palu, dont le nom annonce un étang ou marais (_palus_), +et qui n'était qu'un cloaque, un _trou punais_, comme on disait +en ce temps. Mais ce n'étaient que roses auprès des ruelles qui y +aboutissaient et qui ne furent fermées qu'au milieu du dix-septième +siècle. Une de ces ruelles, qui, du temps de Sauval, existait encore en +partie entre les premières maisons du Petit-Pont et quelques maisons +du Marché-Neuf, s'appelait le _Caignard_, «à cause, dit Sauval (t. +I, page 174), qu'elle servoit de passage aux hommes et aux femmes de +mauvaise vie, qui y passoient, en se retirant, la nuit, sous les logis +du Petit-Pont, où ils menoient une étrange vie.» Enfin, la Prostitution +errante avait encore dans la Cité deux champs de foire nocturne, l'un +sous les saussaies d'une petite île, qui, nommée l'_île de Gourdaine_ +au quinzième siècle, et l'_île aux Vaches_ trois siècles auparavant, +forma depuis la pointe occidentale de l'île de la Cité, et l'autre, +sur un monticule qui s'élevait à l'extrémité orientale et qui s'est +toujours nommé le _Terrain_. Ce monticule, que les décombres provenant +de la reconstruction de Notre-Dame avaient exhaussé dans le lit de la +rivière, et que le chapitre de la cathédrale s'était approprié sans en +tirer parti, devenait tous les soirs le rendez-vous des débauchés et de +leurs méprisables instigateurs: on l'avait surnommé, pour cette raison, +dès l'année 1258, _la Motte aux Papelards_ (_Motta Papelardorum_.) Une +citation, tirée d'un sermon de Robert de Sorbon, sur la Conscience, +nous fera comprendre dans quel sens équivoque le peuple employait +ici le mot _Papelards_ pour désigner les honteux poursuivants des +femmes perdues: _Imo propter hoc dicuntur papelardi, quia frequentant +confessiones._ Il est remarquable que le sermon de Robert de Sorbon, +où Ducange a pris cette citation singulière, est presque contemporain +du baptême de ce _terrain_ ou _terrail_ (_terrale_), où les Papelards +trouvaient à qui parler. Quant à l'île de la Gourdaine, qui avait été +l'_île aux Vaches_, suivant d'anciens titres que les archéologues n'ont +pas tenté d'expliquer, son nom a des analogies ou des accointances +avec _goudine_, _gourgandine_ et _gordane_, qui étaient synonymes de +_prostituée_. Cette île-là , d'ailleurs, dans laquelle furent brûlés +les Templiers sous le règne de Philippe le Bel, paraît avoir été un +lieu de supplice consacré particulièrement à la punition des crimes +obscènes, parce qu'on voulait tenir à distance du peuple les coupables +qui s'étaient souillés de cette espèce de crime et qui pouvaient être +un objet de scandale à leurs derniers moments. + +Dans le quartier de l'Université, qui renfermait tant de rues désertes, +tant de clos et de champs inhabités, tant de _bordes_ et de tavernes, +la Prostitution avait une foule de retraites que les sergents du +Châtelet et n'osaient pas violer et dans lesquelles affluait jour et +nuit la gent écolière. La définition que fait de la vie des faubourgs +une ordonnance de Henri II, en 1548, peut être appliquée à l'état +de ces mêmes lieux, deux ou trois siècles auparavant: «Plusieurs des +maisons desdits faubourgs ne sont que retraites de gens malfaisants, +taverniers, jeux et bourdeaux, et la ruine d'un grand nombre de jeunes +gens qui, alléchez et attirés d'oisiveté, consument et perdent là +profusément leur jeunesse.» Il est aisé d'imaginer les besoins de +débauche qui dominaient cette population universitaire, composée de +robustes compagnons ayant la plupart âge d'homme et souvent pervertis +par la fainéantise et la misère. Les ordonnances de saint Louis +n'avaient autorisé que deux asiles de ribaudes, l'Abreuvoir Mâcon et +Froidmantel, près le clos Bruneau, dans l'Université; mais Guillot nous +a signalé six ou sept rues où s'exerçait ouvertement la Prostitution. +Les écrivains du même temps, Jacques de Vitry surtout, nous apprennent +que chaque maison du quartier des Écoles contenait au moins un mauvais +lieu. Alain de l'Ile, _le docteur universel_, disait des écoliers de +son temps, qu'ils aimaient mieux contempler les beautés des jeunes +filles que les beautés de Cicéron. Ce sont les Flamands que Jacques +de Vitry représente comme plus corrompus que les autres: «Ils sont +prodigues, dit-il, aiment le luxe, la bonne chère et la débauche, et +ont des moeurs très-relâchées.» Il fallait une quantité prodigieuse de +femmes de bonne volonté, pour satisfaire les passions de cette jeunesse +indisciplinée, qui s'en allait par bandes à ses plaisirs comme à ses +études. Rabelais, dans son _Pantagruel_, en nous racontant les exploits +de Panurge, nous apprend que la police municipale n'avait pas encore +d'action, au seizième siècle, sur les franchises de l'Université, et +que l'ombre d'un écolier mettait en fuite les sergents du guet: il +résulte de là que les femmes dissolues se trouvaient placées sous +la sauvegarde des écoliers, qui les tenaient hors de la portée des +règlements du Châtelet. Outre les rues de la Plâtrière, des Cordeliers, +du Bon-Puits, des Noyers, des Prêtres-Saint-Séverin, etc., où +l'auteur _du Dit des Rues de Paris_ confesse avoir rencontré _mainte +meschinète_, nous sommes surpris qu'il n'en ait pas trouvé davantage au +_Champ-Gaillard_ et au _Champ-d'Albiac_. Le _Champ-Gaillard_ était une +place ou plutôt un préau qui s'étendait le long des murs de l'enceinte +de Philippe-Auguste, depuis la porte Saint-Victor jusqu'à la porte +Saint-Marcel; la rue qu'on ouvrit sur ce terrain au treizième siècle +prit le nom de rue _des Murs_, à cause de sa situation; on l'appela +ensuite rue _d'Arras_, lorsqu'on y fonda un collége, ainsi nommé, +en 1332; mais le peuple qui l'avait qualifié de _Champ-Gaillard_, +pour exprimer sa destination nocturne, ne lui retira pas ce nom, +que justifiait d'ailleurs l'établissement d'une ribaudie fréquentée +surtout par les écoliers. Ce mauvais lieu avait encore assez de +célébrité au seizième siècle, pour que Rabelais, qui n'en parlait +pas vraisemblablement par ouï-dire, l'ait cité, seulement avec trois +autres, pour caractériser les désordres des écoliers de Paris: c'est +dans le chapitre VI du second livre, où le Limousin qui contrefaisait +le langage français raconte les faits et gestes de ses pareils: +«Certaines diecules, nous invisons les lupanaires de Champ-Gaillard, +de Matcon, de cul-de-sac de Bourbon, de Hueleu, et, en ceste ecstase +venereique, inculcons nos veretres ès penetissimes recesses des +pudendes de ces meretricules amicabilissimes.» Le langage de l'écolier +limousin, qui écorchait le latin et croyait pindariser, est assez +inintelligible, par bonheur, pour qu'on ose le rapporter comme un +monument de la grammaire érotique de l'Université. + +Dans le même chapitre de Rabelais, il est aussi question de quatre +cabarets qui devaient être aussi mal famés que les bourdeaux, puisque +nous savons, par plusieurs ordonnances de la prévôté, que la plupart +des _caves_ et tavernes où l'on donnait à boire étaient tenues par +des femmes publiques ou par leurs maquignons, ou _courratiers_. «Puis, +nous cauponisons, dit l'écolier à Pantagruel, ès tabernes méritoires +de la Pomme-de-Pin, du Castel, de la Maddelaine et de la Mulle.» Voilà +bien les _tabernæ meritoriæ_ des historiens romains, notamment de +Suétone, qui nous prouve par là que le mot _meretrix_ a été tiré du +verbe _mereri_ et du substantif _meritum_. Mais nous ne chercherons +pas à fixer, au moyen d'une dissertation archéologique, l'emplacement +de ces quatre tavernes _méritoires_, et nous nous bornerons à faire +remarquer que leurs noms semblent concorder avec ceux des rues où elles +étaient sans doute situées; ainsi la rue _de la Madeleine_ et la rue +_de la Pomme_ dans la Cité, sont devenues depuis le quatorzième siècle +la rue de la Licorne et la rue des Trois-Canettes, tout en conservant +leurs cabarets à l'enseigne de la Madeleine et de la Pomme-de-Pin; +la rue _du Châtel_ ou _du Château-Fètu_ se composait d'une partie de +la rue de la Ferronnerie, aboutissant à la rue de l'Arbre-Sec, et une +maison, dite le _Château-Fètu_ ou _Château-de-Paille_, dont l'origine +n'est pas connue, a subsisté longtemps entre l'église de Saint-Landri +et la rivière: la place n'était-elle pas bien choisie pour y mettre +un cabaret et le reste? Quant à la taverne de la Mule, il faut aller +la chercher jusque dans la rue du Pas-de-la-Mule, que la fondation de +la place Royale n'a pas débaptisée de son vieux nom, en lui imposant +celui de rue Royale qu'elle n'a pas gardé. Nous ne craignons donc +pas de comprendre, dans l'inventaire des mauvais lieux de Paris, ces +quatre cabarets fameux, qui sont mentionnés souvent par les poëtes +et les conteurs du seizième siècle. Mais cette digression sur les +cabarets nous a un peu écarté des _lupanaires_ de l'Université, que +nous n'avons pas la prétention de connaître tous. La rue Gracieuse, +qui a porté d'abord le nom de rue _d'Albiac_, avait été bâtie sur un +terrain qu'on appelait le _Champ-d'Albiac_, et qui était, de temps +immémorial, consacré à la Prostitution: les asiles qu'elle y avait +occupés par droit héréditaire, ne furent détruits qu'en 1555, comme +nous le verrons sous cette date. Les antiquaires étymologistes ont +trouvé, dans les Comptes de Paris, le nom d'une famille d'_Albiac_ et +celui d'une famille _Gracieuse_, qu'ils nous donnent pour les parrains +rivaux de cette même rue, si mal habitée à toutes les époques; mais, si +nous hasardons une conjecture plus analogue au caractère de ce lieu-là , +nous aimons mieux reconnaître dans le nom d'_Albiac_ une allusion aux +Albigeois (_Albiaci_ et _Albigenses_), qui étaient des hérétiques, +non-seulement en religion, mais encore en amour, suivant l'opinion +populaire qui confondait sous la dénomination d'_Albigeois_ et +d'_Albiacs_ tous les débauchés perdus de vices et souillés d'impuretés. +Le Champ-d'Albiac devait donc être le champ de foire de ces impuretés, +et la rue qui s'ouvrit sur ce repaire, sans le purifier, fut surnommée +_Gracieuse_, par moquerie ou par antinomie. + +Il y avait d'autres _champs_ où les ribaudes tenaient leurs _bouticles +au péché_, tels que le _champ de la Boucherie_, près de la rue des +Mauvais-Garçons; le _champ Petit_, près de la rue du Battoir; le +_champ de l'Allouette_, etc. Le mot _champ_ désigne ordinairement un +endroit où l'on vend et où l'on achète. Mais, en nous renfermant dans +la catégorie des rues et ruelles impures, nous ne pouvons oublier la +rue de _l'Aronde_ ou de l'Hirondelle, voisine de l'Abreuvoir Mâcon, +que Rabelais, peu avare d'étymologies ordurières, appelle _Matcon_. +Cette rue de l'Hirondelle, qui se cache noire et infecte derrière +les maisons du quai Saint-Michel, avait tiré son nom de l'enseigne +d'un lieu de débauche. Près de là , il serait facile de découvrir une +équivoque très-significative dans le nom de la rue Gît-le-Coeur, qui +a été appelée tour à tour, par corruption malicieuse ou involontaire, +_Villequeux_, _Guillequeux_, _Gilles-Queux_, _Gui-le-Comte_, etc. A peu +de distance de cette rue (à propos de laquelle il faut sous-entendre +la spirituelle parenthèse de Boufflers: _Je dis_ LE COEUR, _par +bienséance_), on avait encore la rue Pavée, que les bonnes langues +nommaient tout au long rue _Pavée-d'Andouilles_. Les rues voisines, +dont les anciens noms accusent l'ancienne industrie, furent également +infestées de femmes de mauvaise vie; la rue _Sac-à -Lie_, sobriquet +donné à ces sortes de femmes, est devenue rue Zacharie; la rue de +l'Éperon se nommait rue de _Gaugai_ (_Gautgay_, plaisir gai) et +annonçait ainsi le genre de passe-temps qu'on y trouvait. Enfin, c'est +dans ce dédale de ruelles, qui avaient remplacé le vignoble de Laas ou +Liaas, où la Prostitution errante promenait ses amours; c'est entre +la rue de Hurepoix et la rue Poupée, que nous voudrions retrouver le +_lupanaire du cul-de-sac de Bourbon_, que les commentateurs de Rabelais +transportent près du Louvre. En un mot, le quartier de l'Université +était plus riche en lieux de débauche, ou du moins, plus peuplé de +filles de joie, que tous les autres quartiers de Paris; et cela n'a +pas besoin de preuves, si l'on considère les habitudes licencieuses +des écoliers, qui ne sortaient guère des limites de leur domaine et +qui avaient chez eux assez de _chière-lie_, comme ils disaient, pour +n'en point chercher ailleurs. Mais les savants qui ont écrit sur les +rues de Paris se sont attachés à les réhabiliter dans leurs vieux +noms et dans leurs vieilles traditions pornographiques; ils n'ont pas +remarqué que ces noms de rues, nés la plupart d'une boutade populaire, +avaient passé aux hommes plutôt que des hommes aux rues, et ils n'ont +presque jamais tenu compte de l'autorité de l'étymologie. Ainsi, quand +ils veulent étudier l'origine du nom de la rue _Bordet_, qui part +de la fontaine Sainte-Geneviève et monte jusqu'à la rue Mouffetard, +à l'endroit même où était la porte Bordelle, qui lui a légué son +nom, ils prétendent qu'un personnage, nommé Pierre de Bordelles (_de +Bordelis_), demeurait dans cette rue au douzième siècle, et qu'il y a +naturellement laissé un nom qu'on ne saurait interpréter à mal. «C'est +une erreur populaire, disent les auteurs du _Dictionnaire historique +de la ville de Paris_, de croire qu'à cause de la ressemblance de nom, +cette rue ait été autrefois affectée à la débauche.» Il est certain +pourtant que Pierre de Bordelles avait été qualifié ainsi dans les +actes, parce qu'il possédait une maison dans cette rue, qui fut nommée +_Bordelles_, _Bourdelle_ et _Bordel_, en raison de son usage primitif +et des nombreuses _bordes_ que l'enceinte de Paris avait comprises +dans ses murs. La rue Bourdelle, qui conduisait à la porte du même +nom, ne fit rien pour donner un démenti à ce nom malhonnête, que +confirmait encore le voisinage d'un _Champ Gaillard_, qui se changea en +_Chemin-Gaillard_, lorsqu'on y perça une rue, et qui est maintenant la +rue Clopin, nom moderne où se reflète encore la tradition des mauvaises +moeurs de toutes ces rues attenantes aux murs d'enceinte et aux portes +de la ville. + +[Illustration: + Marckl Del. + Imp. de Drouart, r. du Fouarre, 11, Paris. + Outhwaite, sc. + + La Cour des Miracles de Paris. +] + +Il ne nous reste plus qu'à indiquer la place topographique de certaines +cours de ribaudie, qu'on qualifiait de _Cours des Miracles_, parce que +les gueux, qui s'y rassemblaient et qui simulaient les plus hideuses +infirmités pour émouvoir la commisération publique, sortaient de là +boiteux, culs-de-jattes, aveugles, manchots, lépreux et couverts +d'ulcères, et rentraient le soir ingambes, joyeux et dispos, pour +faire la débauche toute la nuit. Ces cours des miracles renfermaient +une population de voleurs, de mendiants, de vagabonds, de ladres et +de créatures abjectes qui n'avaient conservé de la femme que le nom +qu'elles déshonoraient. La plus ancienne de ces cavernes d'infamie +était celle de la Grande-Truanderie, qui envoya des colonies dans tous +les quartiers de Paris où la police prévôtale leur permit d'ouvrir +une cour. Les deux grandes succursales de la Truanderie furent _les +petites maisons du Temple_, ou _les loges des Aumônes_ dans la rue des +Francs-Bourgeois au Marais, et la _Cour des Miracles_, par excellence, +près des Filles-Dieu, entre les rues Saint-Denis et Montorgueil. On +comptait, en outre, plus de vingt cours ou repaires de la même famille, +où l'on menait la même vie de désordre et de turpitude. Il suffira +de citer la Cour de la Jussienne, dans la rue Montmartre, à côté de +la chapelle des prostituées, dédiée à sainte Marie l'Égyptienne; la +Cour Gentien, dans la rue des Coquilles; la Cour Brisset, dans la rue +de la Mortellerie; la Cour de Bavière, dans la rue Bordet; la Cour +Sainte-Catherine et la Cour du roi François, dans la rue du Ponceau; +la Cour Tricot, dans la rue Montmartre; la Cour Bacon, dans la rue +de l'Arbre-Sec, etc. Sauval dit, en parlant des hôtes dangereux de +la rue des Francs-Bourgeois: «A toute heure, leur rue et leur maison +étoient un coupe-gorge et un asile de débauche et de prostitutions.» +Sauval fait encore un tableau plus effrayant de la principale Cour des +Miracles, qu'il avait pu voir dans toute sa splendeur, lorsqu'elle +servait de refuge à tout ce qu'il y avait de plus criminel, de plus +impur, de plus ignoble dans le peuple de Paris. C'était là que la +Prostitution, à l'ombre de l'impunité, atteignait le dernier degré du +vice. + +Cette Cour des Miracles avait eu autrefois une étendue considérable; +mais elle se trouva insensiblement resserrée entre la rue Montorgueil, +le couvent des Filles-Dieu et la rue Neuve-Saint-Sauveur; elle ne se +composait plus que d'une place irrégulière et d'un cul-de-sac boueux +et puant: «Pour y venir, dit Sauval, il se faut souvent égarer dans +de petites rues, vilaines, puantes, détournées; pour y entrer, il faut +descendre une assez longue pente de terre, tortue, raboteuse, inégale. +J'y ai vu une maison de boue à demi-enterrée, toute chancelante de +vieillesse et de pourriture, qui n'a pas quatre toises en carré, et où +logent néanmoins plus de cinquante ménages chargés d'une infinité de +petits enfants légitimes, naturels et dérobés.» Sauval, qui a recueilli +des détails si curieux sur les habitants des cours des Miracles, ne +nous apprend rien malheureusement des femmes que le _royaume argotique_ +enrôlait sous le gouvernement du _grand Coesre_. On regrettera +davantage de n'avoir pas un portrait physique et moral de ces sujettes +du roi des gueux et des argotiers, en sachant une étrange particularité +de leur infâme métier. «Des filles et des femmes, raconte Sauval, les +moins laides se prostituoient pour deux liards, les autres pour un +double, la plupart pour rien. La plupart donnoient souvent de l'argent +à ceux qui avoient fait des enfants à leurs compagnes, afin d'en avoir +comme elles, et de gagner par là de quoi exciter la compassion et +arracher les aumônes.» Le tarif des prostituées de la grande Cour des +Miracles était sans doute le plus humble qu'une femme pût demander +pour prix de ses honteuses complaisances; mais il faut faire observer +que deux liards du temps de Sauval valaient environ dix sous de notre +monnaie, et que le double denier tournois représentait les deux tiers +d'un liard, c'est-à -dire trois sous au cours actuel. Nous doutons que +le taux de la Prostitution soit jamais descendu plus bas. + +On comprend que cette espèce de Prostitution était tout à fait hors de +l'action de la police du Châtelet. Les malheureuses qui l'exerçaient, +protégées par les franchises des cours des Miracles, appartenaient +à la race cosmopolite des gueux et des voleurs qui peuplaient ces +asiles du crime. Elles étaient couvertes de haillons et squalides de +malpropreté; la plupart, qui avaient du sang de _cagot_ ou de bohémien +dans les veines, se distinguaient par leur laideur repoussante, leur +teint basané, leurs cheveux crépus et leur odeur infecte; celles +dont la peau était blanche et la chevelure blonde, passaient pour +jolies, et servaient, comme telles, d'amorce aux étrangers que leur +mauvaise étoile égarait à la nuit tombante aux environs d'une cour des +Miracles. La belle, dressée à cette espèce de chasse, aiguillonnait +la convoitise de la proie qu'elle guettait au coin d'une rue: tantôt +elle se montrait en larmes et inventait une fable propre à exciter +la compassion de celui qui l'interrogeait; tantôt elle allait à la +rencontre de l'imprudent qui s'offrait à elle, et sous mille prétextes +elle l'entraînait à sa suite; tantôt elle lui adressait des injures et +des provocations, pour le forcer à entrer en débat avec elle et pour +avoir une occasion de crier au secours: alors, ses complices, père, +frères, amis, accourant à sa voix, se jetaient sur l'homme qu'elle +accusait d'une insulte imaginaire et qu'on dépouillait sous ses yeux, +en le maltraitant, en l'assassinant même, s'il cherchait à se défendre. +Le même sort attendait l'infortuné, quand il s'était laissé séduire par +cette sirène de carrefour et qu'il avait eu le courage de la suivre +dans son bouge: c'était encore un père, un mari, un frère qui venait +lui demander compte d'une séduction qu'on ne lui donnait pas toujours +le temps d'accomplir, et de gré ou de force il devait payer une rançon, +dans laquelle on comprenait tout ce qu'il portait sur lui, sans +excepter ses vêtements. Heureux si on lui permettait de s'en aller en +chemise, sain et sauf! Il n'est pas besoin de dire que, quant aux ruses +et à la théorie de cette pipée amoureuse, le père les enseignait à sa +fille, le mari à sa femme, le frère à sa soeur. Les enfants, dès leur +bas âge, étaient livrés à la merci de la plus exécrable corruption; ils +faisaient de leur corps une pâture, vendue, abandonnée, sacrifiée à la +lubricité de leurs parents ou de leurs maîtres; ils n'avaient aucune +notion du bien et du mal, surtout dans les choses qui intéressent la +pudeur: fille ou garçon, leur premier pas dans la vie les menait à +la Prostitution la plus éhontée, et ils ne sortaient plus de cette +fange, quand ils y avaient mis le pied. C'était là , de tout temps, +la pépinière des prostituées, qui en sortaient pour chercher fortune +et qui y rentraient quand elles étaient devenues vieilles sous le +harnois. Elles continuaient leur métier, à vil prix, et si elles ne +trouvaient plus même deux liards ou un double pour salaire, elles se +résignaient à changer d'industrie, et, selon leur degré de capacité, +elles tiraient des horoscopes, lisaient l'avenir dans les lignes de la +main, préparaient des breuvages d'amour, des philtres, des amulettes, +ou vendaient de la graisse et des cheveux de pendus, pour les maléfices +et les opérations magiques. + +Il ne faut pas croire que les propriétaires des maisons d'une rue +affectée au service de la débauche publique fussent très-empressés +à se soustraire à cette honteuse servitude qui leur procurait de +grands bénéfices. Nous voyons, au contraire, d'après les actes d'un +procès souvent renouvelé à l'occasion de la rue Baillehoé, que la +destination même d'une rue de ce genre constituait un privilége fort +avantageux en faveur de ses propriétaires ou de ses locataires, qui +se montraient toujours jaloux de le défendre et de le conserver. Ce +procès, dont nous retrouvons les traces çà et là dans les registres +du parlement, dura plus d'un siècle et se renouvela sous toutes +les formes entre les parties intéressées, qui étaient, d'une part, +certains bourgeois, possesseurs des maisons de cette rue infâme, et +d'autre part, le curé et les chanoines de Saint-Merry. Le prévôt +de Paris et le roi, alternativement, intervenaient dans le débat +et l'embrouillaient davantage par des édits et des ordonnances +contradictoires. Le parlement, saisi de l'affaire à son tour, ménageait +les uns et les autres, prononçait des arrêts, ordonnait des enquêtes +et ne se sentait pas le courage d'anéantir des droits fondés par la +législation de saint Louis et confirmés par un long usage. Un arrêt du +24 janvier 1388, rapporté dans les preuves de l'_Histoire de Paris_, +par Félibien et Lobineau (t. IV, p. 538), nous fait connaître l'état +de la question et les prétentions réciproques des parties en litige. +Le chevecier, le curé et les chanoines avaient obtenu des lettres +royaux qui supprimaient définitivement la Prostitution dans la rue +Baillehoé, et une ordonnance du prévôt de Paris, nouvellement élu, Jean +de Folleville, enjoignit aux femmes publiques qui habitaient cette rue +de vider les lieux sur-le-champ; comme ces femmes se voyaient soutenues +par les propriétaires des maisons qu'elles occupaient, elles ne se +pressaient pas d'obéir à l'ordonnance de l'expulsion: le prévôt envoya +des archers qui les firent sortir de vive force et des maçons qui +murèrent l'entrée de leurs logis. Les propriétaires lésés dans leurs +intérêts et indignés de cet abus d'autorité, portèrent plainte devant +le parlement et mirent en cause le chevecier, le curé et les chanoines +de Saint-Merry, qu'ils accusaient d'avoir trompé la religion du roi +et du prévôt. Ces honnêtes propriétaires avaient remis leurs pleins +pouvoirs à trois d'entre eux, Jacques de Braux, dit Jacobin, Philippe +Gibier et Guillaume de Nevers. Voici les arguments que chaque partie +faisait valoir en faveur de sa cause, qui fut sans doute plaidée à fond +en audience solennelle par les meilleurs avocats du barreau de Paris. + +Le chevecier, le curé et les chanoines disaient que le roi saint Louis +avait ordonné que les ribaudes ne demeurassent point _en lieux et rues +honnêtes_; le prévôt de Paris, qui était alors en charge, décida que +la rue Baillehoé était dans les conditions d'honnêteté prescrites par +l'ordonnance, et il chassa de cette rue les ribaudes, en condamnant +à l'amende, c'est-à -dire _au quadruple du louage_, les _seigneurs_ +des maisons louées à ces femmes dissolues: «La rue, ajoutent les +défendeurs, est près de belles et grandes rues notables, où il demeure +plusieurs bourgeois et plusieurs bourgeoises et les chanoines et +chapelains de ladite église. En outre, plusieurs inconvénients s'en +sont ensuis et pourroient plusieurs plus grands inconvénients ensuir; +car, se aulcun houillier ou ribault tuoit un homme, il seroit près de +l'église où il pourroit se retraire; et est la rue belle et honneste +pour aller à Saint-Merry et pour aller d'icelle rue en la Verrerie; et +en telles rues si honnestes ne doivent demeurer femmes folieuses. Item, +que la rue est près du moustier, et près du moustier telles femmes ne +doivent point demourer, et c'est le chemin par lequel les chanoines et +chapelains doivent aller à l'église.» + +Les demandeurs répondaient «qu'il est expédient que telles femmes +soient emprès les rues publiques, que en forsbourgs, et y sont faits +moins de maux et inconvénients que en rues foraines; que la rue +est estroicte et n'est bonne que à ce mestier et n'y a que petites +bouticles, et s'aucun y faisoit aucun delict, il ne s'en pourroit +fouir que par grande rue et honneste, et seroit plustost prins que se +tel delict estoit faict loing de grande rue: et de tout tems telles +femmes ont demouré en ladite rue; et anciennement y souloit avoir une +porte, et, pour un inconvénient qui advint dans ladite rue, la porte +fut abattue, et depuis tousjours y ont demeuré.» Ils rappelaient, à cet +égard, que sous le règne de Charles V, Hugues Aubriot, prévôt de Paris, +ayant visité les _bordiaux_, en supprima plusieurs et laissa subsister +celui de Baillehoé, par cette raison que les _gens honteux oseroient +mieux y aller_ que dans d'autres. Ils prétendaient que l'église de +Saint-Merry avait intérêt même à ce que la destination de la rue ne +fût pas changée, «pour les rentes qui en vallent mieux, et ce dit +raison escripte, que: _in virorum honestorum domibus sæpe lupanaria +exercentur_, etc. Dieu mercy, oncques mal ne fut fait en Baillehoé!» +Ils arguaient des ordonnances de saint Louis qui avait voulu +qu'_il y eût bourdel_ en Baillehoé, comme en Glatigny et en la Cour +Robert-de-Paris: «par ainsi volt que près de la Verrerie eust telles +femmes, et maintenant n'en a plus aucunes en la Cour Robert-de-Paris; +par conséquent, il est expédient qu'elles demeurent en Baillehoé.» +Ils objectaient, de plus, que cette petite rue n'était pas le passage +naturel pour aller à l'église, et que la grande rue Saint-Merry y +conduisait plus directement; on pouvait aussi, se dispenser d'y faire +passer le corps de Nostre-Seigneur, quand on le portait aux malades, +quoiqu'on ne fît pas scrupule de le porter souvent par la rue Tiron, +qui n'était pas plus honnête «et est expédient, concluaient-ils, +que le bordiau soit près de l'église, car combien de telles femmes +pèchent, elles ne sont point du tout damnées, et est expédient qu'elles +voisent aucune fois à l'église: ce qu'elles font plustost quand elles +sont près que si elles estoient loing. Et n'est pas inconvénient que +bordiaux soient près de l'église, car nous veons que Glatigny est +proche de Saint-Denis de la Chartre, l'une des plus dévotes églises +de cette ville et aussy près de Saint-Landry.» Les défendeurs, dans +leur réplique, évitèrent de toucher à une question aussi épineuse +que celle de la convenance du voisinage des églises et des bordiaux; +ils se bornèrent à dire que la lettre de l'ordonnance de saint Louis +s'opposait à ce que les femmes de mauvaise vie demeurassent auprès des +églises, et ils citèrent un texte de loi romaine à l'appui de cette +décision: _Deterius est quod penès sacrosanctas ædes morentur._ «Et +de droit naturel, ajoutaient-ils avec tristesse, il n'est si petit +en ceste ville, qui ne puet requérir et faire vuider icelles femmes +d'auprès sa maison; par plus forte raison, le chevecier qui est curé: +qui fault aller à matines et aux autres heures, et aller à toutes +heures pour baptiser enfants et anulleer malades et porter _corpus +Domini_, c'est le plus droict chemin d'aller de l'église Saint-Merry ez +rue de la Brille (sans doute la rue du Poirier) et Simon-le-Franc, et +de venir les bourgeoises à l'église par Baillehoé.» + +Nous ne savons pas positivement à quelle époque se termina le procès, +et nous devons regarder comme un de ses derniers épisodes l'ordonnance +de Henri VI, roi d'Angleterre et de France, qui se déclara, en +1424, pour le curé et le chapitre de Saint-Merry. Il est probable +néanmoins que, malgré toutes les ordonnances royales ou prévôtales, la +Prostitution n'abandonna jamais une rue dont elle avait _joui et usé +par tel et si long temps, que ne est mémoire du contraire_. Mais le +curé de Saint-Merry se vengea, dit-on, d'un des _seigneurs_ de cette +rue, qu'il avait eu pour adversaire dans l'affaire des _bouticles +au péché_, et il le fit condamner, par l'officialité, à faire amende +honorable, un dimanche après la messe, devant la porte de l'église, +comme coupable d'avoir mangé de la viande un vendredi. Ce n'est pas +tout; le chapitre, ayant enfin triomphé des oppositions judiciaires, +changea le nom indécent de la rue, qui fut alors confondue avec +sa voisine la rue Brisemiche, et qui perdit de la sorte son vieux +caractère d'ignominie; car, en prononçant _Baillehoé_, le peuple +ajoutait une pantomime et une grimace malhonnêtes, qui n'avaient plus +de sens à l'égard de la rue _Taillepain_ ou _Brisemiche_. Toutes +ces étymologies de _Baillehoé_ étaient également significatives, +soit qu'on l'écrivît _Baillehoue_ ou _Baillehore_ ou _Baillehort_, +soit qu'on préférât adopter l'ancienne orthographe de _Baillehoc_ ou +_Baillehoche_; car le verbe _baille_ variait d'acception, suivant +le mot qu'on y accolait, et ce mot emportait toujours avec lui une +valeur obscène: _houe_, c'est un instrument de labour; _hore_, c'est +une fille publique; _hort_, c'est un choc violent; _hoc_, c'est cela; +_hoche_, c'est une entaille, etc. En un mot, il y avait constamment +une image indécente attachée aux différents noms de cette rue, qui, en +perdant ses noms équivoques, ne devint pas plus honnête, puisque dans +le dernier siècle les filles de la rue Brisemiche avaient encore une +célébrité proverbiale. + +Le document, que nous avons analysé en parlant du procès de la +fabrique de Saint-Merry contre les _seigneurs_ de Baillehoé, nous +permet de fixer certains points d'archéologie pornographique. Nous +pouvons presque, avec certitude, constater que les rues affectées à la +Prostitution avaient été autrefois fermées la nuit avec des portes; +que ces rues, hantées par les _ribauds_ et gens dissolus, étaient +souvent le théâtre de rixes, de meurtres et d'inconvénients graves; +que néanmoins les maisons s'y louaient plus cher qu'ailleurs et y +produisaient de bons revenus à leurs propriétaires ou tenanciers; +que les _femmes folieuses_ avaient l'entrée libre dans les églises, +où elles allaient, moins pour prier, que pour chercher aventure; +enfin, que la présence d'un _bordiau_ était avantageuse à la paroisse +en raison des aumônes que ses pensionnaires payaient au curé et à +la fabrique. Remarquons, en outre, que dès lors un usage de droit +coutumier, qui s'est maintenu jusqu'à nos jours, autorisait chaque +bourgeois à porter plainte contre toute femme de mauvaise vie, qu'il +voulait faire expulser, de sa maison ou de son voisinage, par les +sergents du Châtelet chargés de la police des prostituées et des lieux +de débauche. + + + + +CHAPITRE XII. + + SOMMAIRE. --Le livre de la Taille de Paris. --Le roi des ribauds + _de la royne Marie_. --Ysabiau _l'Espinète_. --Jehanne _la + Normande_. --Edeline _l'Enragiée_. --Aaliz _la Bernée_. --Aaliz + _la Morelle_. --_La Baillie_ et _la Perronnelle-aux-chiens_. + --Perronèle _de Sirènes_. --Anès _l'Alellète_. --Jehanne _la + Meigrète_. --Marguerite _la Galaise_. --Geneviève _la Bien-Fêtée_. + --Jehanne _la Grant_. --Ysabiau _la Camuse_. --Maheut _la + Lombarde_. --Marguerite _la Brete_. --Ysabiau _la Clopine_. --Anès + _la Pagesse_. --Juliot _la Béguine_. --Jehanne _la Bourgoingne_. + --Maheut _la Normande_. --Gile _la Boiteuse_. --Mabile _l'Escote_. + --Agnès _aux blanches mains_. --Jehanette _la Popine_. --Ameline + _la Petite_. --Ameline _la Grasse_. --Marie _la Noire_. --Anès _la + Grosse_. --Jehanne _la Sage_, etc., etc. + + +Nous avons dit que le livre de la Taille de Paris, pour l'an 1292, ne +présentait aucun fait relatif à la Prostitution; mais, après avoir +examiné de nouveau ce livre si précieux pour l'histoire de Paris +à cette époque, nous croyons pouvoir modifier un peu ce jugement, +qui, pour être vrai au premier coup d'oeil, mérite de n'être accepté +qu'avec certaines réserves; car si, en effet, on ne trouve nulle part +dans les _quêtes_ de la taille une désignation précise des femmes +_communes_ qui exerçaient le métier de ribauderie, on est tenté de +les reconnaître çà et là sous des sobriquets qui les caractérisent. +Il est certain, toutefois, que ces femmes ne payaient aucun impôt, +dans les tailles extraordinaires levées au profit du roi, en qualité +de _ribaudes_; mais elles payaient à titre de locataires des maisons +qu'elles habitaient en ville, hors de leurs _bouticles au péchié_. +Nous ne savons rien, par malheur, sur les conditions de l'assiette des +taxes; et, par exemple, il nous est impossible de comprendre pourquoi +Paris, qui renfermait, sous Philippe le Bel, une population de 400,000 +âmes environ, ne fournit que 15,200 contribuables, suivant les calculs +du savant Henri Geraud, payant ensemble 12,218 livres et 14 sous. Ces +contribuables ne sont pas certainement les plus riches habitants, que +les priviléges de bourgeoisie exemptaient de la taille; ce ne sont +pas aussi les plus pauvres, comme nous le voyons par les différences +de fortune que semblent accuser les variations de la taille. Il ne +faut pas se fier aux étranges suppositions de Dulaure, qui veut que +le nombre des _tailles_ indique le nombre des _feux_; si cela était, +le rôle de la Taille ne mentionnerait pas, avec une taxation spéciale, +les enfants, les valets, les chambrières, les ouvriers compagnons des +personnes imposées. Nous hasarderons une conjecture, qui ne repose pas +sur des preuves écrites, en disant que la taille n'atteignait que les +individus logés au rez-de-chaussée, ayant _ouvroir_, ou _fenêtre_, ou +issue de plain-pied sur le pavé du roi. Cette conjecture, que rien, +d'ailleurs, ne contredit, a l'avantage d'expliquer naturellement la +singulière disproportion qui existe entre le nombre des habitants et +celui des contribuables, parmi lesquels les femmes ne comptent pas pour +la dixième partie. + +La Taille de 1292 nous permettra de constater un fait que confirment +plusieurs ordonnances postérieures de la prévôté de Paris: c'est que +les rues affectées à la débauche publique ne recevaient les femmes +de mauvaise vie, qu'à certaines heures du jour, dans des _bordeaux_ +ou _clapiers_ où elles exerçaient librement leur abjecte profession. +Nous verrons qu'elles ne logeaient pas la nuit dans ces mêmes rues, +comme si le législateur avait voulu qu'elles respirassent l'air de la +vie honnête en sortant de l'atmosphère de leur infamie. Nous ne les +rencontrerons donc que dans les rues voisines, et nous n'aurons pas de +peine à les reconnaître à leurs surnoms populaires et à l'uniformité +de leur taxe. Avant d'aller à leur recherche dans les paroisses où +elles cachaient leur existence souvent chrétienne et presque honorable +en apparence, puisqu'elles étaient quelquefois mariées et avaient un +ménage, nous devons extraire du livre de la Taille une particularité +très-bizarre, que l'éditeur a laissée passer inaperçue et qui se +rattache à l'histoire de la Prostitution. Dans la quête des _menues +gens_ qui résidaient au quartier Saint-Germain-l'Auxerrois et qui +furent tous taxés indifféremment à 1 sol ou 12 deniers par tête, on +est étonné de trouver le _roy des ribaus de la royne Marie_ (voy. +p. 5 du _Livre de la Taille_, publié avec des commentaires par H. +Geraud). Quel est ce roi des ribauds qui avait sa demeure dans la rue +_d'Osteriche_, aujourd'hui rue de l'Oratoire, vis-à -vis du Louvre? A +coup sûr, il ne s'agit pas ici d'un officier de la maison du roi de +France; et la misérable quotité de sa contribution témoigne assez de sa +condition infime. Ce n'est pas le roi des ribauds de la cour de France, +qui eût payé au fisc la même redevance que _Adam le cavetier_, _Jehan +menjuepain_ (mendiant) et _Helissent, ferpiere de linge_. + +Il y avait, comme nous l'avons dit, un roi des ribauds élu dans chaque +_cour de ribaudie_, et cette espèce de portier, chargé de maintenir +l'ordre dans le clapier, n'était qu'une piètre caricature du roi des +ribauds de l'hôtel du roi. Celui de la rue _d'Osteriche_ appartenait +à la plus pauvre ribaudie de la ville, et ce titre pompeux, dont il +se décorait, ne l'empêchait pas de n'être qu'un _truand_ de piteuse +espèce. Quant à cette _royne Marie_, dont il se déclarait l'officier +et le ministre, ce ne peut être qu'une ribaude ou quelque vieille +entremetteuse qui aurait été intronisée reine par ses sujettes ou +par ses compagnes. Il n'y a pas d'autre conclusion à tirer de cette +qualification de _reine_ appliquée à une femme du nom de Marie, +qui avait un roi des ribauds taxé à 12 deniers; et il est inutile +de démontrer que ce chétif roi des ribauds ne pouvait, en aucun +cas, appartenir à la reine Marie de Brabant, veuve de Philippe le +Hardi, laquelle vivait encore à cette époque. Nous sommes fondé à +croire, d'après cette simple indication, que, du moins dans certaines +ribaudies, les femmes publiques se donnaient une reine, comme d'autres +corporations de femmes, notamment les lavandières, les lingères, +les harengères, etc. Cette reine devait avoir naturellement un roi +des ribauds, chargé de la police particulière du mauvais lieu où +régnait son impudique maîtresse. Peut-être, aussi, attribuait-on le +nom de _reine_ à la gouvernante d'une cour de ribaudes. Nous avons +vu cependant, à la suite des rois de France, au seizième siècle, une +gouvernante de cette espèce, à qui les ordonnances de François Ier et +de Henri II n'accordent pas les honneurs d'une indécente royauté. En +général, le clapier étant honoré du titre comique d'_abbaye_, dans le +langage pittoresque du peuple, la directrice d'une semblable abbaye +se disait _abbesse_ ou _prieure_. On pourrait encore supposer que la +reine Marie était l'élue d'une de ces joyeuses associations de _fous_, +de _conards_, de _jongleurs_, etc., qui simulaient un gouvernement avec +une burlesque imitation des offices de la royauté. + +Venons-en à notre enquête sur les femmes sans profession, que la Taille +de 1292 nous montre logées dans les rues suspectes et aux environs des +rues consacrées à la Prostitution. Nous remarquons d'abord, parmi les +_menues gens_ de la paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois, imposés chacun +à 12 deniers, Florie _du Boscage_, qui demeurait en dehors de la porte +Saint-Honoré et, par conséquent, sur le fossé de la ville; Ysabiau +_l'Espinète_, dans la rue _Froidmantel_ du Louvre, qui vient à peine de +disparaître avec ses vieux repaires de débauche; Jehanne _la Normande_, +dans la rue _de Biauvoir_, qui existait encore il y a quarante ans +sous le nom de rue de Beauvais; Edeline _l'Enragiée_ dans la rue +_Riche-Bourc_, qui est à présent la rue du Coq-Saint-Honoré; Aaliz +_la Bernée_, au coin de l'abreuvoir qui était à l'entrée de la rue +des Poulies; Aaliz _la Morelle_, dans la rue _Jehan Evrout_, qui n'a +pas laissé de traces; _la Baillie_ et _Perronnelle-aux-chiens_, dans +la rue des Poulies; Letoys, fille d'_Aaliz-sans-argent_, dans la rue +_d'Averon_, qui est la rue Bailleul. Il est assez bizarre que les rues +sombres et fétides où résidaient ces filles, dont le sobriquet indique +assez la profession, n'ont jamais cessé d'être habitées par le rebut +de la population. Parmi les menues gens du quartier Saint-Eustache, +nous trouvons Perronèle _de Serènes_ (ou sirène), Anès _l'Alellète_ +(l'alouette), Jehanne _la Meigrète_, Marguerite _la Galaise_, Geneviève +_la Bien-Fêtée_, Jehanne _la Grant_, etc. Les mêmes sobriquets se +sont conservés traditionnellement parmi le monde de la Prostitution +populaire. + +Dans les mêmes quartiers et les mêmes rues, la Taille de 1292 signale +encore par des sobriquets analogues un nombre de femmes qui pouvaient +vivre également de leur corps, mais qui en tiraient meilleur profit, +puisqu'elles sont imposées à 2, à 3 et même à 5 sous. Telles étaient, +en dehors de la Porte-Saint-Honoré, Ysabiau _la Camuse_ et Maheut +_la Lombarde_; dans la rue _Froidmantel_, Marguerite _la Brete_ et +Ysabiau _la Clopine_; dans la rue _Biauveoir_, Anès _la Pagesse_; dans +la rue Richebourg, Juliote _la Beguine_, Jehanne _la Bourgoingne_, +Maheut _la Normande_, Gile _la boiteuse_, etc. Il faut faire observer +que les rues pauvres et malfamées, qui acceptaient de pareilles +habitantes, n'étaient occupées, d'ailleurs, que par des artisans de +la plus vile espèce: pêcheurs, passeurs, savetiers, fripiers, etc. +Dans les rues plus passagères et mieux habitées, on ne remarque pas +souvent une seule femme dont la condition semble équivoque. Nous +rencontrons seulement ces femmes suspectes aux alentours des rues +bordelières, où elles ne logeaient pas, comme nous le prouverons plus +loin. Ainsi, dans la rue de Glatigny, où la débauche avait son plus +fameux atelier, on ne voit pas sans doute figurer des personnes bien +honorables: ce sont Margue _la crespinière_, Jean _le pastéeur_, Héloys +_la chandelière_, Jaque _le savetier_, etc. Mais, en voyant au nombre +des locataires de cette rue infâme un certain Jeharraz, qui paye 22 +sols de contribution, Guibert le Romain, qui en paye 25, la femme +de Nicolas le _cervoisier_ et ses deux filles, qui payent ensemble +38 sols, et Giles Marescot, 36; nous sommes tenté de prendre ces +individus pour des fermiers de mauvais lieux, et nous allons chercher +leurs pensionnaires dans les rues voisines. Elles nous présentent +Mabile _l'Escote_ (ou l'Écossaise), Perronèle _Grosente_, de Gervoi; +Lucette, Lorencete, Agnès _aux blanches mains_, Jehannette _la Popine_ +et d'autres que nous reconnaissons pour des _femmes d'amour_. Dans +un centre de Prostitution, non moins actif que le Val d'amour, en +_Baillehoe_ et en _Cour Robert-de-Paris_, nous ne comptons que quatre +femmes sans profession entre trente-huit contribuables, dont le plus +imposé, il est vrai, ne paye que 5 sols: ce sont Ameline _Beleassez_, +Ameline _la Petite_, Anès _la Bourgoingne_ et Maheut _la Normande_, +qui sont taxées chacune à 2 sols; la chambrière de Maheut est taxée de +même que sa maîtresse, dont elle partageait apparemment les travaux +et les bénéfices. Mais, dans les rues adjacentes, il y a des femmes +que leur surnom nous fait reconnaître, et qui appartenaient sans +doute à la ribaudie de Baillehoé, quoiqu'elles eussent leur domicile +en _honnête mesgnie_. Citons seulement Chrétienne et Marie, sa soeur, +dans la rue Neuve-Saint-Merry; Juliane et Anès, _sa nourrice_, dans +la même rue; Ameline _la Grasse_, dans le cloître; Marie _la Noire_, +Marie _la Picarde_, Anès _la Grosse_, Jehanne _la Sage_, dans la rue +Simon-le-Franc, etc. Ce n'était pas là , certainement, tout le personnel +de la Prostitution dans ces quartiers populeux; et nous sommes fort en +peine d'apprécier le motif qui faisait comprendre telle ribaude plutôt +que telle autre sur les listes de la taille. + +Il faut admettre aussi que toutes les prostituées n'étaient pas vouées +exclusivement à leur honteuse profession et que la plupart d'entre +elles se trouvaient réparties dans diverses catégories de métiers. +Il paraît ressortir de l'esprit des ordonnances de saint Louis, qui +régissaient toujours la Prostitution, que toute femme était libre +de son corps et pouvait en faire trafic à son gré, pourvu qu'elle +ne s'abandonnât au péché que dans _les anciens bordeaux et rues à +ce ordonnées d'ancienneté_. Selon les termes de plusieurs arrêts du +parlement, Delamare, qui avait sous les yeux tous les monuments de +la législation du Châtelet, n'a pas jugé autrement l'état des femmes +publiques, qui n'avaient cette condition infamante que dans l'exercice +de leur scandaleuse industrie, et qui, hors de là , retrouvaient presque +la qualité de femme honnête. Il résulterait de cette distinction +singulière dans l'une et l'autre phase de leur genre de vie, que +l'autorité municipale n'avait rien à voir dans les désordres secrets +des femmes qui se conformaient scrupuleusement aux ordonnances et qui +ne devenaient ribaudes communes qu'en mettant le pied dans les endroits +consacrés à cette Prostitution transitoire et locale. Celle qui venait +de se prostituer en un mauvais lieu, se purifiait, pour ainsi dire, +dès qu'elle en était sortie. On s'explique de la sorte un jugement +des magistrats de Bordeaux qui condamnèrent au gibet un homme coupable +d'avoir violé une fille publique. Ce jugement mémorable est rapporté +par Angelo-Stefano Garoni, dans son Traité de jurisprudence intitulé: +_Commentaria in titulum de meretricibus et lenonibus Constit. Mediol._ +«Les lieux infâmes de Prostitution, dit Delamare dans son _Traité +de la Police_, étoient communs à plusieurs de ces femmes publiques +et leurs demeures en étoient séparées. C'étoit un lieu d'assemblée, +où elles avoient la liberté de se rendre pour leur mauvais commerce, +et qui leur étoit marqué, pour les faire davantage connoître et en +éloigner celles qui étoient encore susceptibles de quelque pudeur. Il +leur étoit défendu (selon le _livre vert ancien_ du Châtelet, fol. +159) de commettre le vice partout ailleurs, non pas même dans les +lieux de leurs demeures particulières, sous les peines portées par les +règlements. Elles crurent éluder ces sages précautions, en se rendant +si tard dans ces lieux publics qu'elles n'y seroient point connues et +que les voisins ne les y verroient point entrer.» + +On réglementa dès lors les heures d'entrée et de sortie dans les +bordeaux et clapiers qui ne s'ouvraient qu'au point du jour et se +fermaient au coucher du soleil. On ne voit pas néanmoins que les +femmes qui y venaient pour pécher, fussent soumises à une inscription +quelconque; mais on peut prétendre, à coup sûr, qu'elles étaient tenues +d'acquitter un droit fixe qui figurait dans la recette de la ville ou +qui faisait partie des revenus du roi des ribauds de l'hôtel du roi. +Le prévôt de Paris rendit une ordonnance, le 17 mars 1374, portant +que: «toutes femmes qui s'assemblent ès rues Glatigny, l'Abreuvoir +Mâcon, Baillehoé, la Cour Robert-de-Paris, et autres bordeaux, soient +tenues de s'en retirer et de sortir de ces rues, incontinent après dix +heures du soir sonnées, à peine de vingt sous parisis d'amende pour +chaque contravention.» Le taux de l'amende, qui équivalait à plus de +vingt francs de notre monnaie, prouve, ce nous semble, que le salaire +d'une journée de _péché_ n'était pas inférieur à cette amende, qui +revenait probablement pour moitié aux sergents du Châtelet; elle fut +laissée depuis à l'arbitraire du juge, et, par conséquent, doublée ou +quadruplée, ce qui permettrait de supposer que des femmes de haut rang +ne craignaient pas quelquefois d'affronter les hasards impudiques de +ces lieux infâmes et se souciaient peu de l'amende, pourvu qu'elles +achetassent par là l'impunité et le secret de leur vie dissolue. Le 30 +juin 1395, le prévôt de Paris fit défense à toutes filles et femmes +de joie, «de se trouver dans leurs bordeaux ou clapiers, après le +couvre-feu sonné, à peine de prison et amende arbitraire.» Delamare, +qui rapporte cette ordonnance d'après le _livre rouge ancien_ du +Châtelet, ajoute une particularité qu'il a vérifiée sur les registres +de la prévôté: «Les ordonnances étoient renouvelées tous les ans deux +fois, et cette retraite leur étoit marquée à six heures en hiver, et à +sept heures en été, qui est l'heure que l'on sonne le couvre-feu.» + +Telle était la force de l'usage, tel était l'empire de l'habitude +au bon vieux temps, qu'il fallut plusieurs siècles pour enlever à +la Prostitution une des rues que Louis IX lui avait spécialement +affectées. Lorsque l'ordonnance du prévôt de Paris, du 18 septembre +1367, eut renouvelé et confirmé la destination de ces rues malhonnêtes, +l'évêque de Mâcon adressa des représentations au roi Charles V, pour +obtenir que la rue Chapon fût soustraite à cette impure servitude. +Les évêques, comtes de Châlons, possédaient depuis plusieurs +siècles un grand hôtel, situé dans la rue Transnonain, appelée alors +_Troussenonain_, entre les rues Chapon et _Court-au-vilain_, maintenant +rue de Montmorency. Les femmes de mauvaise vie s'étaient emparées de +toutes ces rues, mais elles s'assemblaient tous les jours dans leur +_asile_ de la rue Chapon, et là , leurs chants, leurs rires, leurs +altercations, leurs indécences, troublaient sans cesse la vue, les +oreilles et la conscience des pieux habitants de l'hôtel de Châlons. +L'évêque, qui était membre du conseil privé du roi, employa tout son +crédit pour éloigner de sa demeure, et, en même temps, du cimetière de +Saint-Nicolas-des-Champs, l'odieux voisinage qui semblait insulter à la +fois les vivants et les morts. Charles V rendit une ordonnance, datée +du 3 février 1368 (nouveau style, 1369), dans laquelle il remettait +en vigueur le premier édit de saint Louis contre la Prostitution en +général. Pour en venir non pas à l'exécution complète de cet édit, +mais pour l'appliquer seulement à la rue Chapon, les conclusions qu'il +tirait de l'ordonnance prohibitive de 1254 n'étaient ni justes ni +motivées; car, après avoir rappelé l'ancienne ordonnance qui expulsait +de la ville (_de villâ_) les femmes publiques (_publicæ meretrices_) +et qui confisquait tous leurs biens, jusqu'à la cote et au péliçon +(_usque ad tunicam vel pelliceam_), il ordonnait aux propriétaires +et aux locataires de la rue Chapon qui auraient loué leurs maisons à +des ribaudes, de les mettre dehors sur-le-champ et de ne faire aucun +bail avec elles à l'avenir, sous peine de perdre le loyer d'une année, +afin, disait l'édit, que ces viles créatures ne logent plus dans +ladite rue et n'y tiennent plus leurs assemblées (_quod ibidem sua +lupanaria ulteriùs de cetero non teneant_); cela, pour l'honneur de +l'évêque et dans l'intérêt des personnes honnêtes qui habitaient aux +environs de cette rue ou même dans cette rue, où l'on n'osait plus +passer. L'ordonnance a l'air d'attribuer au nom de la rue Chapon une +origine que démentent des titres plus anciens (_saltem metu pene dictus +viens_). Sauval affirme que les femmes publiques résistèrent aux ordres +du roi, en se fondant sur leurs priviléges confirmés par saint Louis, +et prouvèrent que la rue Chapon leur avait été concédée comme un lieu +d'asile par Philippe-Auguste, avant que cette rue fût enfermée dans +l'enceinte de Paris. Les évêques de Châlons eurent beau se plaindre et +s'autoriser de l'ordonnance de Charles V pour se débarrasser de leurs +scandaleuses voisines: ils n'y réussirent pas, tant la législation de +saint Louis avait conservé d'autorité, tant la coutume avait de pouvoir +dans l'administration municipale. «Les ribaudes tinrent bon, dit +Sauval, et elles ne sortirent de la rue Chapon qu'en 1565, lorsque les +asiles de femmes publiques furent ruinés de fond en comble à Paris.» + +Les ordonnances des rois n'étaient pas mieux exécutées, il est vrai, +lorsqu'elles avaient pour objet de s'opposer aux envahissements de la +Prostitution dans les rues de Paris auxquelles ce fléau n'avait pas +été infligé par droit d'ancienneté. Une fois que les femmes publiques +envahissaient une rue ou un quartier, elles s'y enracinaient et y +pullulaient, sans qu'il fût possible de les en chasser, malgré toutes +les menaces d'amende et de prison. Elles avaient, on le voit, une +répugnance invincible à se rendre dans les lieux qui leur étaient +attribués et qui leur imprimaient sans doute une marque particulière +d'infamie; elles préféraient s'exposer aux rigueurs de la loi et +pratiquer leur métier en cachette, dans des rues où l'oeil de la +police n'était pas toujours ouvert sur elles. En 1381, Charles VI +réclama l'exécution des ordonnances de saint Louis contre ceux qui +loueraient des maisons ou des logements à des femmes de mauvaise +vie dans certaines rues qu'elles avaient accaparées et qui n'étaient +pourtant pas comprises dans le nombre de leurs lieux d'asile. Charles +VI adressa des lettres patentes, le 3 août, au prévôt de Paris, qu'il +chargeait d'en faire exécuter la teneur; il s'appuyait sans raison +sur les anciennes ordonnances de saint Louis qui expulsaient de la +ville et des champs (_tam de campis quant de villis_) les femmes +de vie dissolue et qui prohibaient absolument la Prostitution; +mais, en vertu de ces ordonnances, il n'exigeait que l'expulsion +des prostituées qui avaient élu domicile dans les rues Beaubourg, +Geoffroy-l'Angevin, des Jongleurs, Simon-le-Franc, ainsi qu'aux +alentours de Saint-Denis-de-la-Châtre et de la fontaine Maubué. De +même que dans l'édit de Charles V, les propriétaires et locataires de +ces rues et de ces carrefours, qu'on voulait délivrer de leurs hôtes +incommodes, étaient sommés de ne passer aucun contrat de loyer avec +des femmes suspectes, sous peine d'avoir à payer une année de loyer +au bailli du lieu ou au juge du Châtelet. On est fondé à croire que le +prévôt de Paris fit d'abord diligence pour que les commandements du roi +fussent observés: il y eut des propriétaires mis à l'amende, des femmes +expulsées et emprisonnées; mais, en dépit des sergents, la Prostitution +se maintint dans le nouveau domaine qu'elle avait conquis. Toutes ces +rues, excepté le cloître de Saint-Denis-de-la-Châtre, avaient fait +partie du hameau de Beaubourg, que Philippe-Auguste réunit à la ville, +en l'entourant de murailles; ce Beaubourg était donc naturellement +occupé par des ribaudes qui s'y perpétuaient par tradition. La +fontaine Maubué, environnée de chétives bicoques, faisait le centre +de cette ribaudie qui s'annonçait assez par le nom même de sa fontaine +(_Maubué_, malpropre, mal lessivé). L'établissement des ribaudes autour +de l'église de Saint-Denis-de-la-Châtre, dans la Cité, remontait à une +antiquité encore plus reculée, car nous avons prouvé que la confrérie +de la Madeleine avait eu d'abord son siége dans cette paroisse: il +était tout simple que les _joyeuses commères_ qui composaient cette +confrérie se groupassent aux abords de leur église patronale et +regardassent ce quartier comme un ancien fief de leur corporation. + +Le prévôt de Paris, en publiant les lettres patentes du 3 août 1381, +destinées à protéger l'_honnêteté_ de certaines rues, crut devoir +rappeler, en même temps, que d'autres rues avaient été particulièrement +affectées à la Prostitution; mais, de peur de se mettre en +contradiction avec quelque ordonnance du roi, telle que celle qui avait +voulu réhabiliter la rue Chapon, il évita de désigner ces rues; il fit +défense aux femmes déshonnêtes «de ne eux tenir, héberger ne demeurer +ès bonnes rues de Paris, mais qu'ils vuident eux et leurs biens hors +desdites bonnes rues et voisent (aillent) demeurer ès moiens bordeaux +et ès rues et lieux ad ce ordonnés, sur peine de bannissement.» Cet +avis, que Ducange a tiré du _livre vert nouveau_ du Châtelet, gardait +le silence sur les lieux que la prévôté attribuait nominativement au +marché de la débauche; aussi, les prostituées tirèrent avantage de ce +silence, pour se répandre dans tous les quartiers de Paris et pour y +fonder une multitude de lieux infâmes. Le prévôt eut besoin d'expliquer +l'avis amphibologique de 1381, par un nouvel édit plus explicite, que +Ducange, dans son Glossaire (au mot GYNÆCEUM), rapporte, sous la date +de 1395, comme emprunté du _livre noir_ du Châtelet: «_Item_, l'on +commende et enjoint à toutes femmes publiques bordelières et de vie +dissolue, à présent demeurans ès rues notables de Paris..., qu'elles +vuident incontinent après ce présent cry, et se retraient, et qu'elles +facent leur demeure ès bordeaux et autres lieux et places publiques, à +eux ordonnez d'ancienneté pour tenir leurs bouticles au péchié devant +dit, c'est assavoir ès rues de l'Abreuvoir de Mascon, de Glatigny, de +Tiron, de Court Robert de Paris, Baillehoé, la rue Chapon et la rue +Palée, sur peine d'estre mises en prison et d'amende volontaire.» Ce +_cri_, ou proclamation, qui fut fait à son de trompe par les crieurs +jurés dans les carrefours de Paris, présente cette singularité, qu'on +n'y a point égard à l'ordonnance du roi relative à la rue Chapon; +peut être, un arrêt du parlement était-il venu suspendre l'effet de +cette ordonnance. Parmi les lieux réputés infâmes, on ne trouve plus +la rue de Champ-Fleuri, mais on voit qu'elle a été remplacée par la +rue _Palée_, qu'on nomma depuis ruelle _Saint-Julien_ et plus tard +rue de _la Poterne_ ou _Fausse-Poterne_, parce qu'elle était à peu de +distance de la poterne Saint-Nicolas-Huidelon. Cette rue, qui tient à +la rue Beaubourg et qui s'appelle aujourd'hui rue du Maure, renfermait +une cour de ribaudie, dite _la Cour du More_, dénomination que nous +rapprocherons du sobriquet de certaines filles, qui devaient être +moresses ou sarrasinoises, puisque la Taille de 1292 les qualifie de +_morelles_. C'était là un des principaux repaires de la Prostitution, +quoique nous ne cherchions pas à retrouver cette rue _Palée_ dans +la rue du Petit-Hurleur, où Géraud, Jaillot, Lebeuf, ont essayé de +la placer. La grande rue Palée (il y en eut deux de ce nom) était, +selon nous, le lieu d'asile des filles de la rue Beaubourg et des rues +voisines. + +Il y avait encore dans Paris une quantité de mauvais lieux non +autorisés; mais il semble que la prévôté ait négligé de s'en occuper +jusqu'en l'année 1565, où Charles IX les enveloppa dans une mesure +générale de prohibition. Mais, avant cette mesure, nous pouvons citer +deux essais de réforme au sujet de deux rues, dont l'une appartenait +traditionnellement à la Prostitution, et dont l'autre en avait été +infectée à une époque bien postérieure. Une ordonnance de Charles VI, +du 14 septembre 1420, pendant l'occupation de Paris par les Anglais, +avait renouvelé les anciennes défenses aux femmes dissolues, de loger +ailleurs que dans les rues de l'Abreuvoir-Macon, de Glatigny, de Tyron, +la Cour Robert-de-Paris, Baillehoé et la rue Palée, à peine de prison. +(Delamare a lu _rue Pavée_, dans le registre _noir_ du Châtelet, où +il copia ce document.) Mais, quatre ans après, Charles VI étant mort, +Henri VI, roi d'Angleterre, qui s'intitulait _roi de France_, prêta +l'oreille aux suppliques des marguilliers et paroissiens de l'église de +Saint-Merry, qui demandaient la suppression des honteuses franchises +de Baillehoé; «auquel lieu de Baillehoé, disent les lettres patentes +de Henri VI, datées du mois d'avril 1424, et délivrées à Paris dans le +conseil du roi; siéent, sont et se tiennent continuellement femmes de +vie dissolue et communes que on dit bordelières, lesquelles y tiennent +clappier et bordel publique: qui est chose très-mal séant et non +convenable à l'honneur qui doit être déféré à l'Église et à chacun bon +catholique; de mauvais exemple, vil et abominable, mesmement à gens +notables, honorables et de bonne vie.» En conséquence, pour satisfaire +au voeu des exposants et de leurs femmes, que scandalisait le spectacle +de ces impudicités, le roi anglais défendit «qu'il y eust dorénavant +aucune prostituée en la rue de Baillehoé, ni aux abords de l'église +Saint-Merry, attendu qu'il y avoit dans la ville moult d'autres lieux +et places ordonnées à ce, et mesmement assez près d'icelle, comme au +lieu que l'on dit la Cour Robert, et ailleurs, plus loing de l'église, +pour retraire lesdites femmes, qui sont comme non habités.» + +Il était enjoint au prévôt de Paris de faire exécuter cet édit +_irrévocable_, et d'expulser sur-le-champ les femmes perdues qui +logeaient dans la rue Baillehoé. Il est probable que cette ordonnance +n'eut pas plus de valeur effective que les précédentes, car la rue +Baillehoé resta consacrée au vice. Nous remarquons pourtant, dans +les lettres de Henri VI, que les lieux de tolérance étaient _comme +non habités_; tandis que la proclamation du prévôt de Paris, faite à +cor et à cri en 1395, ordonne aux prostituées de _faire leur demeure_ +dans ces mêmes lieux qui leur avaient été attribués _d'ancienneté_. +Nous conclurons de ces deux pièces, presque contemporaines, que la +législation relative aux femmes de mauvaise vie avait changé sur +ce point: qu'elles étaient forcées de loger sur le théâtre même de +leurs désordres, et qu'elles n'avaient plus la liberté de cacher +leur domicile dans tous les quartiers, pourvu qu'elles y vécussent +honnêtement. Il résulte aussi de l'ordonnance de Henri VI, que, +nonobstant des injonctions réitérées, les femmes dissolues refusaient +de s'agglomérer dans les bordeaux et clapiers, qui restaient déserts et +abandonnés. Un arrêt du parlement, du 14 juillet 1480, cité par Sauval, +nous prouve avec quelle obstination cette espèce de femmes s'éloignait +des rues réservées à leur commerce déshonorant, pour se jeter, comme +des harpies, sur des rues qu'elles souillaient de leurs débauches. +Cet arrêt ordonne de faire déloger les femmes de vie déshonnête, de la +rue des Cannettes et des autres rues voisines, et enjoint à ces femmes +«d'aller demeurer ès anciens bordeaux» (_Antiquités de Paris_, t. III, +p. 652). On ne peut pas douter, d'après les termes de l'arrêt, que la +prévôté de Paris n'eût reconnu la nécessité de confondre le logement +des femmes publiques avec l'asile de leurs impudicités, et que les +lieux de tolérance ne fussent devenus de la sorte la demeure permanente +de ces femmes, qui dans l'origine n'y venaient qu'à certaines heures du +jour et n'y restaient jamais la nuit. + +Il faut maintenant chercher à découvrir, dans la topographie du vieux +Paris, les rues dont la Prostitution errante avait fait la conquête, +et que cependant les ordonnances des rois, les arrêts du parlement et +les _mandements_ de la prévôté ne nous signalent pas nominativement. +Ces rues, où s'exerçait en secret la coupable industrie des _putes_ +libres, étaient en assez grand nombre, et le nom souvent obscène +qu'elles devaient à la malice du _populaire_ les désignait à la +réprobation des honnêtes gens, qui s'en écartaient avec prudence. +Outre les cours des Miracles, qui englobaient dans la même fange +les voleurs et les prostituées de la dernière classe, on compterait +aisément une vingtaine de rues aussi mal famées que celles dont saint +Louis avait livré entièrement le séjour à la débauche publique. Nous +avons déjà remarqué plus haut que ces rues étaient ordinairement +voisines d'un centre de Prostitution. Ainsi, la rue Transnonain +dépendait, pour ainsi dire, de la rue Chapon; la rue Bourg-l'Abbé, +de la rue du _Hueleu_; la rue Cocatrix, de la rue Glatigny. Dès les +premiers temps, les ribaudes avaient choisi leur résidence auprès du +lieu de leurs _assemblées_, afin de pouvoir s'y rendre à toute heure +sans être exposées aux insultes et aux huées de la populace. La rue +Bourg-l'Abbé, qui fut ouverte hors de l'enceinte de Philippe-Auguste, +sur le territoire de l'abbaye Saint-Martin-des-Champs, participait à +la mauvaise réputation de la rue ou plutôt du cul-de-sac de _Hueleu_, +qui formait l'entrée de la rue actuelle du Grand-Hurleur. Sauval (t. +Ier, p. 120) rapporte une locution proverbiale qui nous fait connaître +quels étaient les habitants de cette rue: «Ce sont gens de la rue +Bourg-l'Abbé, disait-on; ils ne demandent qu'amour et simplesse.» Quant +à la rue de _Hueleu_, exclusivement réservée à la Prostitution, depuis +son origine jusqu'à nos jours, elle ne devait pas son nom, comme l'a +dit l'abbé Lebeuf, à un chevalier, nommé Hugo Lupus (en vieux français, +_Hue-leu_), lequel vivait au douzième siècle et fit plusieurs donations +à l'église de Saint-Magloire; mais bien aux huées qui accompagnaient +alors les gens simples ou crédules que le hasard amenait dans ce lieu +infâme. Cette étymologie, conforme à l'esprit du baptême des rues de +Paris, est confirmée par le nom des _Innocents_, que la rue a porté +aussi vers la même époque; on l'appelait encore rue _du Pet_. On lui +donna depuis le nom de _Grand-Hueleu_, pour la distinguer de la rue +du _Petit-Hueleu_, sa voisine, qui avait été d'abord la _petite rue +Palée_, et qui mérita d'être comparée plus tard à celle de Hueleu, +pour la honteuse destination qu'elle avait prise: «Dès qu'on voyoit +entrer un homme dans l'une ou l'autre de ces rues, disent les auteurs +du _Dictionnaire historique de la ville de Paris_, on devinoit +aisément ce qu'il y alloit faire, et l'on disoit aux enfants: _Hue-le_, +c'est-à -dire, crie après lui, moque-toi de lui!» Quoi qu'il en soit, de +tous les _bourdeaux_ de Paris, celui de Hueleu fut celui qui conserva +la plus horrible renommée; ce fut lui surtout qui détermina les sévères +mesures de répression que Charles IX étendit à tous les mauvais lieux +de sa capitale. On pourrait soutenir, par de bonnes autorités, que +les enfants avaient l'habitude de crier _au loup_ et, par corruption, +_houloulou_, quand un homme accostait une femme débauchée dans la rue, +ou quand une de ces malheureuses osait se montrer en plein jour avec le +costume de son état. + +Les rues qui conduisaient à la rue Chapon n'étaient pas mieux habitées +qu'elle. La rue Transnonain a longtemps servi de prétexte aux grossiers +jeux de mots du peuple, qui l'appelait tantôt _Trousse-Nonain_ ou +_Tasse-Nonain_ et tantôt _Trotte-Putain_ et _Tas-de-Putain_. La rue +Ferpillon, dans le nom de laquelle on a cru retrouver le nom d'un +de ses premiers habitants, fut d'abord nommée _Serpillon_, vieux mot +qui correspond à _torchon_. La rue de Montmorency, où les seigneurs +de Montmorency eurent autrefois un hôtel avec des dépendances +considérables, n'était connue que sous le nom de _Cour au vilain_, à +cause d'une espèce de cour des Miracles qu'elle renfermait. La plupart +des rues situées hors des murs ou le long de cette enceinte de remparts +construits par Philippe-Auguste, étaient dévolues à la Prostitution +libre, qui y bravait en paix les ordonnances de la prévôté et la +police des sergents du Châtelet. Ainsi, la rue des Deux-Portes, la +rue Beaurepaire, la rue Renard, la rue du Lion-Saint-Sauveur, la rue +Tireboudin, appartenaient de droit aux ribaudes du plus bas étage. La +rue des Deux-Portes, qui prit son nom de ses deux portes qu'on fermait +pendant la nuit, avait été inévitablement un lieu de débauche, ce que +prouve assez le sobriquet de _Gratec.._, qu'elle a porté jusqu'au +quinzième siècle. C'est sous ce nom obscène, qu'elle est désignée +dans une liste des rues de Paris, publiée par l'abbé Lebeuf d'après un +ancien manuscrit de l'abbaye de Sainte-Geneviève (_Hist. de la ville +et du diocèse de Paris_, t. II, p. 603). Dans le Compte du domaine de +Paris, pour l'année 1421 (_Sauval_, t. III, p. 273), le receveur de +la ville déclare avoir reçu de Jean Jumault «les rentes d'une maison, +cour et estables, ainsi que tout se comporte, séant à Paris dans la rue +Gratec.., près de Tirev.., où pend l'enseigne de l'Escu de Bourgogne +estant en la censive du roi.» La rue Tirev.., dont il est question +dans ce Compte, a gardé son infâme dénomination jusqu'au seizième +siècle, où la reine Marie Stuart, femme de François II, passant par +là , s'avisa de demander le nom de cette rue à un de ses officiers et +donna lieu à l'altération du nom primitif. Quoi qu'il en soit de cette +anecdote, que Saint-Foix prétend avoir empruntée à la tradition locale, +on eut l'étrange idée, en 1809, d'inscrire le nom de Marie Stuart sur +l'écriteau de la rue Tireboudin. + +Les noms de rues, inventés et corrompus par le peuple, qui se plaisait +aux équivoques les moins décentes, suffiraient presque pour nous faire +découvrir les traces de la Prostitution publique et secrète dans le +vieux Paris. Sans sortir des nouveaux quartiers qui composaient la +Ville et qui rayonnaient au nord de la Cité sur la rive droite de +la Seine, en deçà et au delà de l'enceinte de Philippe-Auguste, nous +trouvons, dans les vieux inventaires, les rues de la _Truanderie_, du +_Puits-d'Amour_, de _Poilec.._, de _Merderel_, de _Putigneuse_, de +_Pute-y-musse_, etc. Ces noms-là disent eux-mêmes ce qu'étaient les +rues qui les portaient. Celle de la Truanderie, la seule qui ait gardé +son nom à travers plus de six siècles, offrait un asile non-seulement +aux prostituées errantes, mais encore aux gueux, aux voleurs, aux +vagabonds, en un mot, aux truands. La rue du Puits-d'Amour, qui est +maintenant la rue de la Petite-Truanderie, avait un puits célèbre, +dont nous avons parlé déjà et que les femmes amoureuses connaissaient +bien: ce puits, dont le souvenir se lie à plusieurs chroniques d'amour, +existait au centre de la petite place de l'Ariane, dont le nom primitif +semble avoir été place _de la Royne_, peut-être à cause d'une reine +de ribaudie ou d'amour, qu'on sacrait avec l'eau de ce puits. La rue +de _Poilec.._, qui est encore reconnaissable sous son nom moderne +de rue du Pélican, qu'une maladroite pruderie avait métamorphosée en +rue _Purgée_ au commencement de la Révolution; cette vilaine rue n'a +jamais changé d'emploi et l'on y rencontre toujours les mêmes moeurs. +La rue _Merderel_ ou _Merderet_ ou _Merderiau_ s'est un peu nettoyée, +depuis qu'on en a fait une rue _Verderet_, puis _Verdelet_, mais +elle a maintenu en partie ses vieux us d'impureté et la Prostitution +s'y promène, comme autrefois, dans la boue et les immondices. La +rue _Putigneuse_, au faubourg Saint-Antoine, est à présent rue +Geoffroy-Lasnier. La rue _Pute-y-Musse_ (c'est-à -dire, fille s'y cache) +a pris un air honnête, en devenant rue du Petit-Musc. Guillot indique, +dans son itinéraire, une autre rue de _Pute-y-Musse_ ou _Pute-Musse_, +que l'abbé Lebeuf a cru reconnaître dans la rue _Cloche-Perce_ ou _de +la Cloche-Percée_. Il n'est pas besoin de dire que ces rues ou ruelles, +hantées par les femmes de mauvaise vie et leurs impudiques satellites, +furent remarquables, entre toutes, par leur saleté et leur puanteur; +c'est dans cet état d'ignominie, qu'elles nous apparaissent encore au +milieu du dix-septième siècle, lorsque les commissaires voyers firent +une enquête de salubrité dans les rues de la capitale et constatèrent, +dans la plupart des rues bordelières, la présence de cloaques infects +qui empestaient l'air et de hideuses carognes qui affligeaient les +regards autant que l'odorat. La Prostitution, comme on en peut juger +par là , ne se piquait pas des délicatesses et des recherches sensuelles +que lui inspira plus tard l'exemple d'une cour galante et voluptueuse. + + + + +CHAPITRE XIII. + + SOMMAIRE. --Ordonnances somptuaires de Philippe-Auguste. + --Législation des rois de France contre la _dissolution_ et + la _superfluité_ des habillements. --Les _reines de ribaudie_. + --Défenses des prévôts de Paris et arrêts du parlement. --Arrêt + du 26 juin 1420. --Ordonnance du roi Henri VI, roi d'Angleterre. + --Arrêt du parlement du 17 avril 1426, prohibant les _ornements que + portent les damoiselles_. --Les _reines_ et _princesses d'amour_. + --L'_Ordinaire de Paris_. --Jehannette veuve de Pierre Michel, + Jehannette la Neufville et Jehannette la Fleurie. --Les ceintures + d'argent. --Inventaires des défroques de Marguerite, femme de + Pierre de Rains, et de damoiselle Laurence de Villers, femme + amoureuse. --Jehanne la Paillarde et Agnès la Petite. --Ordonnance + de Henri II. --Jehanneton du Buisson. --De ceux et celles qui + vivaient du produit du _maquerellage_, tenaient _bordiaux_, + louaient _bouticles au péché_, ou gouvernaient _clapier_ de filles + publiques. --Le _marché aux Pourceaux_. --Supplice des _gueuses_. + + +Nous avons vu que le prévôt de Paris, par son ordonnance de 1360, +avait fait défense aux filles et femmes de mauvaise vie, sous peine +de confiscation et d'amende, de porter sur leurs robes ou sur leurs +chaperons «aucuns gez ou broderies, boutonnières d'argent blanches +ou dorées, ni des perles, ni des manteaux fourrez de gris.» Cette +ordonnance, la plus ancienne que nous connaissions qui soit relative à +la police somptuaire des prostituées, avait été certainement précédée +de quelques autres qui n'ont pas été conservées dans les archives du +Châtelet de Paris. Philippe-Auguste fut le premier roi qui s'occupa de +corriger le luxe des habits ou plutôt qui, sous prétexte de le réformer +dans l'intérêt de bien public, fit servir le costume à établir la +hiérarchie sociale, selon la naissance, le rang et la fortune. On peut +donc supposer que, dès les premiers règlements de Philippe-Auguste, +à l'égard des habits, des étoffes et des joyaux, les prostituées de +profession se trouvèrent dépossédées du privilége d'être vêtues comme +des _dames_ et des _châtelaines_; mais il n'est resté qu'un souvenir +des lois somptuaires de Philippe-Auguste. Celles de Philippe le Bel, +qui n'étaient sans doute que la répétition et la confirmation des +précédentes, n'ont pas éprouvé le même sort; et nous pouvons dater +de 1294 la législation des rois de France contre la _dissolution_ et +la _superfluité_ des habillements. Dans cette ordonnance de 1294, il +n'est pas question sans doute des femmes publiques et des _livrées_ qui +leur appartiennent; mais on doit croire qu'elles n'étaient pas plus +privilégiées que les bourgeois et bourgeoises, qui ne devaient plus +porter ni _vair_, ni _gris_, ni hermine, ni or, ni pierres précieuses, +ni couronnes d'or ou d'argent, et qui étaient tenus de _se délivrer_, +dans le cours de l'année, des fourrures et des joyaux qu'ils auraient +acquis antérieurement à l'ordonnance. L'exécution d'une pareille +ordonnance n'était pas chose facile, et parmi les désobéissances les +plus obstinées, on rencontra celle des _reines de ribaudie_, qui ne +manquèrent pas de soutenir qu'un édit concernant les bourgeoises ne les +atteignait pas, et que le roi de France n'avait pu les déshonorer au +point de vouloir les contraindre à ne _faire_ que des _robes à 12 sols +l'aune_. + +L'ordonnance de Philippe le Bel fut le point de départ de toutes +les ordonnances du même genre, qui ne firent que la renouveler et la +compléter, en y ajoutant des prescriptions qui variaient avec les modes +et les usages. Plusieurs de ces ordonnances ont dû être publiées, avant +celle de 1367, qui, seulement destinée aux habitants de Montpellier, +surtout aux femmes de cette ville, est pleine de détails minutieux sur +la forme des vêtements et la qualité des étoffes. Il est difficile de +croire que plusieurs règlements somptuaires, aussi détaillés au moins, +n'aient pas été appliqués aux femmes de Paris, dans le long espace +de temps qui s'est écoulé entre le premier édit de 1294 et celui de +1367, lequel n'avait force de loi que dans la ville de Montpellier. +On ne trouve cependant que la proclamation du prévôt de Paris, datée +de 1360, que nous avons citée et dont les femmes communes étaient +seules l'objet. Il y eut certainement d'autres proclamations analogues, +sans compter celle qui concernait exclusivement les ceintures dorées +et que la tradition nous indique d'une manière certaine, quoique +le texte original ne soit pas parvenu jusqu'à nous. Ce texte, +d'ailleurs, n'était qu'une paraphrase explicative d'un article de +l'ordonnance de Philippe le Bel. Mais on a lieu de croire que les +filles publiques de Paris se montrèrent peu dociles aux avis de la +prévôté et se mirent peut-être en révolte ouverte contre ses agents +chargés de faire exécuter la loi, car nous voyons, dans le cours du +quinzième siècle, reparaître à plusieurs reprises, et toujours avec +un surcroît de sévérité, les _défenses_ que le prévôt adressait à +ses humbles sujettes et que des arrêts du parlement ne cessaient de +venir corroborer. Par son ordonnance du 8 janvier 1415, entièrement +relative à la Prostitution, le prévôt défendit de nouveau à toutes +femmes dissolues d'avoir la hardiesse de porter, à Paris ou ailleurs, +de l'or et de l'argent sur leurs robes et chaperons, des boutonnières +d'argent blanches ou dorées, des perles, des ceintures d'or ou dorées, +des habits fourrés de gris, de menu vair, d'écureuil ou d'autres +fourrures _honnêtes_, et des boucles d'argent aux souliers, sous peine +de confiscation et d'amende arbitraire. On leur accordait huit jours +pour quitter ces ornements et pour s'en défaire; après quoi il était +enjoint aux sergents, qui les trouveraient en contravention, de les +arrêter en quelque lieu que ce fût, excepté dans les églises, et de +les mener en prison au Châtelet, pour que là , leurs habits ayant été +enlevés et arrachés, elles fussent punies suivant l'exigence des cas. +Cette ordonnance fut renouvelée et criée à son de trompe dans les rues +et carrefours de Paris, en 1419, ce qui prouve qu'elle n'avait pas +été trop bien observée par les intéressées et que la persistance des +rebelles avait découragé la surveillance des sergents. + +Le parlement, malgré la guerre civile, la peste et la famine qui +désolaient alors la capitale et plusieurs provinces du royaume, regarda +comme assez importante la question somptuaire, en tant que relative +aux filles et femmes de mauvaise vie, pour rendre un arrêt le 26 juin +1420, par lequel défenses étaient faites à ces impures, «de porter des +robes à collets renversez et à queue traînante, ni aucune fourrure de +quelque valeur que ce soit, des ceintures dorées, des couvre-chiefs, +ni boutonnières en leurs chaperons,» et cela, sous peine de prison, de +confiscation et d'amende arbitraire, après un délai de huit jours donné +aux contrevenantes pour se conformer à la loi. L'arrêt du parlement +ne trouva pas plus d'obéissance chez les ribaudes, que l'ordonnance +du prévôt de Paris; et il fallut que ce dernier, cinq ans après, +recommençât ses publications, qui furent souvent répétées avec aussi +peu de succès. Les _damoiselles_ de la Prostitution ne voulaient pas +renoncer à leurs affiquets de toilette, et elles éludaient sans cesse +l'ordonnance, en modifiant quelque chose dans les inventions de la mode +et en renchérissant sur le luxe des femmes de bonne vie. + +Il paraîtrait que la saisie des habits et joyaux défendus formait +encore, à cette époque, une assez bonne _aubaine_, puisque le prévôt de +Paris se l'appropriait comme un des revenus de sa charge; mais Henri +VI, roi d'Angleterre, qui était maître de Paris en 1424, ne souffrit +pas que cette source impure de _profits_ fût détournée des coffres du +roi, et par une ordonnance en date du mois de mai de cette année-là , il +enjoignit au prévôt, «que dorénavant il ne preigne ou applique à son +prouffit les ceintures, joyaux, habitz, vestemens ou autres parements +defenduz aux fillettes et femmes amoureuses ou dissolues.» (Voy. le +recueil des _Ordonn. des rois de la 3e race_.) + +Un nouvel arrêt du parlement prohiba, le 17 avril 1426, «les ornements +que portent les damoiselles,» les robes traînantes, les collets +renversés, le drap d'écarlate en robes ou en chaperons, les fourrures +de petit-gris et les _riches_ autres _fourrures, soit en colets, +poignets, porfils ou autrement_. Le même arrêt leur défendait aussi «de +porter aucunes boutonnières en leurs chaperons, des ceintures en tissus +de soye ni des fourrures d'or ou d'argent, qui sont les ornements +des femmes d'honneur.» Ces arrêts réitérés prouvent l'obstination des +femmes publiques à enfreindre les ordonnances: elles ne pouvaient pas +se persuader qu'elles fussent soumises, comme les petites bourgeoises, +à la législation somptuaire, qui devenait de plus en plus rigoureuse, +à mesure que le luxe s'accroissait et que la mode tendait sans cesse +à établir son niveau frivole dans toutes les classes de la société. +Pendant le quinzième et le seizième siècle surtout, les rois de France, +qui donnaient eux-mêmes l'exemple d'une prodigalité excessive dans +leurs dépenses de toilette, défendaient pourtant, sous les peines les +plus sévères, tout ce qui semblait appartenir à la _dissolution_ des +vêtements; ils ne permettaient pas même à leurs gentilshommes et aux +dames de leur maison l'usage de certaines étoffes réservées aux princes +et princesses; ils refusaient à _toutes manières de gens_ l'emploi de +certaines broderies, de certaines pourfilures, de certains passements +en or ou argent, en velours et en soie; mais les femmes de plaisir, +qui s'intitulaient _reines et princesses d'amour_, ne tenaient aucun +compte des édits et continuaient à porter sur elles, dans leurs rues +privilégiées, toutes ces _superfluités_ défendues. On doit supposer +qu'elles ne s'aventuraient pas dans les rues _honnêtes_ avec cette +parure, qui les eût fait remarquer aussitôt et qui aurait certainement +ameuté contre elles les passants indignés. Nous avons dit que le peuple +ne leur était nullement sympathique et que souvent, à leur passage, on +les injuriait, on leur jetait de la boue, on allait jusqu'à les battre. + +Il fallait, de temps à autre, donner satisfaction à la vindicte +populaire, en punissant une de ces femmes effrontées qui se mettaient +à tout propos en contravention avec les lois. On arrêtait donc en +pleine rue quelques malheureuses que la voix publique dénonçait +comme ribaudes de profession et qui étaient trouvées nanties d'objets +prohibés. Ces arrestations n'atteignaient jamais les plus coupables, +qui, étant les moins pauvres, avaient toujours en poche de quoi rendre +aveugles les sergents, lors même qu'on les eût rencontrées dans toute +leur _pompe_, comme on disait à cette époque; il y en avait même +qui payaient à ces débonnaires sergents une redevance mensuelle ou +hebdomadaire pour n'être jamais inquiétées, quels que fussent leurs +accoutrements et ornements. Celles qui se voyaient menées en prison et +qui perdaient leurs hardes n'avaient souvent que des guenilles sur le +corps et ne laissaient pas même au Châtelet une dépouille suffisante +pour solder les honoraires des sergents. Ainsi, Sauval et Delamare ont +tiré des Comptes du Domaine de Paris plusieurs articles curieux en ce +qu'ils nous montrent la pauvreté des victimes ordinaires du Châtelet. +L'extrait de l'_Ordinaire de Paris_, au chapitre des _Forfaitures, +Espaves et Aubaines_, pour l'année 1428, mérite d'être rapporté tel +que Sauval l'a recueilli dans les Preuves de ses _Antiquités de Paris_: +«De la valeur et vendue d'une houpelande de drap pers, fourrée par le +collet de penne de gris, dont Jehannette, vefve de feu Pierre Michel, +femme amoureuse, fut trouvée vestue et ceinte d'une ceinture sur un +tissu de soie noire, boucle, mordant et huit clous d'argent, pesant en +tout deux onces et demie; auquel estat elle fut trouvée allant à val +la ville, outre et par-dessus l'ordonnance et défense sur ce faite, +et pour ce fait emprisonnée, et ladite robe et ceinture déclarées +appartenir au roi, par confiscation, en ensuivant ladite ordonnance, +et délivrée en plein marché le dixième jour de juillet 1427; c'est à +sçavoir ladite robe le prix de sept livres douze sols parisis, dont +les sergents qui l'emprisonnèrent eurent le quart pour ce; pour le +surplus, etc.--De la valeur d'une autre ceinture sur un viel tissu +de soie noire, où il y avoit une platine et huit clous d'argent, +boucle et mordant de fer-blanc, trouvée en la possession de Jehannette +la Neufville, pour ce emprisonnée, etc.--De la valeur d'une autre +ceinture, ferrée de boucle et mordant sur un tissu de soie noire à +huit clous d'argent, et d'un collet de penne de gris, trouvés en la +possession de Jehannette la Fleurie, dite _la Poissonnière_, pour ce +emprisonnée, etc.» + +Nous remarquons, dans cet extrait, plusieurs circonstances qu'il +importe de signaler comme détails de moeurs. On n'arrêtait, on +n'emprisonnait que les femmes qui se trouvaient sur la voie publique +avec des habits qu'elles ne devaient pas porter; d'où il résulte +qu'elles étaient libres de se vêtir à leur guise dans l'intérieur de +leurs maisons et même dans l'enceinte des lieux affectés à l'exercice +de leur scandaleux métier. Les femmes amoureuses, que la police +du Châtelet n'astreignait à aucune déclaration préalable, et qui +échappaient de la sorte à l'ignominie de leur condition, pouvaient, +par leur naissance et par leur état civil, conserver une apparence +de bourgeoisie et cacher leur véritable profession, jusqu'à ce qu'un +hasard malheureux fût venu trahir le secret de leur existence honteuse. +Ainsi, Jehannette, veuve de Pierre Michel, n'avait aucun surnom +qualificatif qui fît reconnaître le scandale de sa conduite; Jehannette +la Neufville portait un nom notable parmi les bons bourgeois de Paris; +quant à Jehannette la Fleurie, ou la Poissonnière, elle avait deux +sobriquets pour un, et le dernier semble indiquer qu'elle se consacrait +alternativement à la Prostitution et à la vente du poisson. Nous avons, +au reste, constaté, dans un chapitre précédent, que le quartier actuel +que traversent les rues Poissonnière et Montorgueil était entièrement +occupé par les habitants des cours des Miracles et par la clientèle de +la débauche foraine. Nous ajouterons que les marchands de poisson, qui +avaient besoin d'être présents à l'arrivage de la marée, se logèrent +d'abord sur le chemin appelé _Val larroneux_, qui devint alors _le +chemin et rue des Poissonniers et des Poissonnières_. On devine tous +les motifs qui avaient pu faire attribuer le surnom de _Poissonnière_ +à une femme amoureuse qui fréquentait la poissonnerie ou qui était +entourée de marchands de poisson. Le nom de _Jehannette_ n'était +pas, comme le pense M. Rabutaux, commun et générique pour désigner +une fille de joie. N'oublions pas de faire remarquer encore que les +objets contraires à l'ordonnance trouvés en la possession des femmes +amoureuses étaient assimilés aux objets perdus sur la voie publique, +lesquels appartenaient au Domaine, quand ils n'avaient pas été réclamés +en temps utile: après un délai de 40 jours, on vendait les uns et les +autres _en plein marché_, et le produit de la vente, qui était bien +minime, se distribuait entre le roi, la ville et les sergents, à titre +d'épaves. + +Sauval n'a pas analysé toutes les ventes de cette espèce que lui ont +offertes les Comptes de l'Ordinaire de Paris; mais il en a pris note, +et l'on voit qu'elles étaient fort rares, puisque Sauval mentionne +plusieurs années qui n'en présentent pas une seule, du moins dans +les registres de la prévôté. Le Compte de 1446 contient cet article: +«Vente d'une petite ceinture, boucle, mordant et quatre petits clous +d'argent, trouvée en la possession de Guyonne la Frogière, femme +amoureuse, déclarée appartenir au roy par confiscation, etc.» C'est +surtout aux ceintures d'argent ou ornées d'argent, que les sergents +font la guerre, peut-être pour justifier le proverbe. Les amendes +auxquelles donnait lieu le port illégal de ces ceintures, sont +enregistrées dans les Comptes des années 1454, 1457, 1460, 1461 et +1464. Depuis cette dernière époque, les poursuites ont l'air de se +ralentir, et l'on croirait volontiers que les ceintures sont mises +hors de cause. L'extrait du chapitre des _Forfaitures_ de 1457 est +ainsi conçu: «Plusieurs ceintures à usage de femme, ferrées de boucle, +mordant et clous d'argent, déclarées appartenir au roy par confiscation +de plusieurs femmes amoureuses qui portoient lesdites ceintures parmi +Paris contre les ordonnances sur ce faites.» Dans le Compte de 1459, +on voit l'inventaire de la défroque de deux femmes amoureuses qui, +l'une et l'autre, portaient un nom noble, mais qui étaient vêtues bien +différemment. La première accusait, par son costume délabré, la misère +où le vice l'avait fait tomber, sans que les charmes de sa personne lui +procurassent les moyens de s'en relever; elle devait donc être vieille +et laide pour avoir été arrêtée en pareil équipage: «Une robe courte +de drap gris sur le tenné (_tanné_, étoffe de soie brune), fourrée, de +penne (fourrure) blanche, fort usée, avec vieilles chausses rempiécées +de drap violet et un pourpoint de fustaine tel quel, dont Marguerite, +femme de Pierre de Rains, avait été trouvée vestue et habillée, +déclarée appartenir au roy, etc.» On est tout surpris de rencontrer +une femme amoureuse avec pourpoint et chausses, comme si elle voulût +se faire passer, au besoin, pour un homme. La seconde délinquante, qui +fut sans doute arrêtée au sortir de l'église sur la dénonciation du +populaire, valut une meilleure aubaine aux sergents qui l'amenèrent au +Châtelet: «Une ceinture, ferrée de boucle, mordant et clous d'argent +doré, pesant deux onces et demie, avec une surceinte (double ceinture +fort large), aussi ferrée de boucle, mordant et clous d'argent doré, +un _Pater noster_ (chapelet) de corail, tels et quels à boutons, et un +_Agnus Dei_ d'argent, des heures à femme telles quelles, à un fermoir +doré, et un collet de satin fourré de menu-vair tel quel, advenus au +roy nostre sire, par la confiscation de damoiselle Laurence de Villers, +femme amoureuse, constituée prisonnière pour le port d'icelles, etc.» +Voilà bien une damoiselle, noble qui est qualifiée _femme amoureuse_, +et qui laisse au roi les objets de luxe qu'elle n'avait pas le droit +de porter sur elle, même dans un but de dévotion. Cette Laurence +de Villers savait lire, puisqu'elle s'en allait à l'église avec un +livre d'heures, ce qui devait être une exception parmi les femmes de +mauvaise vie. Dans le Compte de 1460, les amendes pour port d'habits +et de ceintures en contravention paraissent avoir été plus nombreuses, +mais ces amendes, comme toujours, ne sont pas d'un grand profit pour +le roi, la ville et les sergents. Ici, c'est «une robe de drap gris +retourné, doublée de blanchet, de laquelle Jehanne la Paillarde, femme +amoureuse, avait été trouvée vestue et pour icelle emprisonnée;» car +les bourgeoises elles-mêmes n'avaient pas le droit de doubler leurs +robes ou de les garnir en étoffe de soie. Là , c'est une «ceinture +appartenant à Agnès la Petite, qui, combien qu'elle fût mariée, est +de vie dissolue, et comme telle a esté plusieurs fois emprisonnée, +de laquelle ceinture elle a esté trouvée ceinte et la portant parmi +Paris.» Ce dernier article prouve, comme nous l'avons avancé, que +souvent des femmes mariées exerçaient l'état de prostituée. Le port de +ceintures étant à cette époque l'objet de poursuites spéciales, nous +pensons qu'une ordonnance particulière avait motivé ce redoublement +de poursuites, qui amenaient toujours l'emprisonnement des ribaudes +arrêtées en contravention. + +Ces sortes de femmes étaient incorrigibles, lorsqu'il s'agissait de +toilette; elles avaient toutes plus ou moins la passion des joyaux, +et elles ne craignaient pas de s'exposer à la prison et à l'amende +pour se donner la satisfaction de porter un bijou d'or, ou d'argent, +ou même d'étain argenté. Ce n'était pas qu'elles voulussent par là +déguiser leur profession déshonorante et se confondre avec les dames +et damoiselles d'honneur. Elles ne se révoltaient donc pas contre +l'esprit des ordonnances, par lesquelles on avait voulu remédier à +la confusion des classes sociales entre _hommes et femmes de tous +états, lesquels_, dit une ordonnance de Henri II, _par ce moyen, on ne +peut choisir ne discerner les uns d'avec les autres_. Les ribaudes de +profession, au contraire, n'avaient garde de prétendre passer pour ce +qu'elles n'étaient pas, mais elles prenaient plaisir à se parer et à +s'_attifer_, pour attirer les regards, et pour faire entre elles assaut +de magnificence. Comme les colliers, bracelets et bagues leur étaient +interdits, elles se dédommageaient de cette interdiction, en portant +des joyaux de sainteté, des chapelets d'orfévrerie, des médailles, +des croix et des anneaux bénits; mais les sergents n'étaient pas tous +assez dévots, pour fermer les yeux sur ces contraventions pieuses, +et ils attendaient les délinquantes à la porte des églises pour les +conduire au Châtelet à travers les huées de la populace. Il paraîtrait +que Louis XI, qui faisait pour son propre compte un grand abus de +médailles, et de chapelets, et d'_Agnus Dei_, ordonna un surcroît de +sévérité contre les femmes amoureuses qu'on saisirait nanties de ces +mêmes objets: non-seulement on confisquait au profit du roi les bijoux +que leur caractère de dévotion ne mettait nullement hors de l'atteinte +de la loi, mais encore on condamnait à l'amende la femme qui les avait +portés. En 1463, Jehanneton du Buisson fut condamnée _en quinze sols +quatre deniers parisis_ (environ 25 francs de notre monnaie) pour +le port illégal de deux _patenostres_ en vermeil. Louis XI fit punir +aussi avec rigueur les ribaudes qui étaient trouvées en habits d'homme +dans les rues de Paris; on lit dans le chapitre des Forfaitures et +Espaves de l'Ordinaire de Paris en 1471: «De la vente d'une robe noire +sangle, à usage d'homme, d'un chapeau et d'une cornette, tout vielz, +dont Jehanne la Thibaude fut trouvée saisie et vestue, et en cet estat +amenée prisonnière au Chastelet de Paris, le 21 may dernier, déclarés +acquis et confisqués au roy.» Nous n'osons pas émettre de conjecture +au sujet de ce déguisement masculin, qui semble avoir eu, parfois du +moins, un but malhonnête dans les actes de la Prostitution. + +A côté des ribaudes, il y avait toujours des courtiers de débauche, +qui, malgré les terribles menaces de la législation contre eux, +s'adonnaient assez tranquillement à leur infâme commerce; ils étaient +rarement poursuivis et plus rarement encore jugés et condamnés. +D'ordinaire, quand les plaintes de leurs voisins ou de leurs victimes +avaient obligé la justice à sévir ou à faire une démonstration publique +de sévérité, on arrêtait, on emprisonnait les prévenus, mais tout +se terminait par une composition en argent, par une confiscation +d'immeubles et par le bannissement. Dans bien des cas, le coupable +était renvoyé absous, après le payement d'une forte amende que +compensait bientôt le produit de son _maquerellage_. Ceux et celles +qui tenaient des _bordiaux_ et qui louaient des _bouticles au péché_; +qui gouvernaient un _clapier_ de filles publiques; qui leur prêtaient +à usure, soit de l'argent, soit des meubles, soit des hardes; qui +vivaient, en un mot, aux dépens de la Prostitution légale; étaient +tolérés, sinon protégés, et l'on reconnaissait dans leur ignoble +intervention une influence salutaire sur l'exercice de la débauche. +Les femmes consacrées à ce hideux emploi avaient besoin d'une autorité +qui leur traçât une règle de conduite, et qui les maintînt sous une +surveillance continuelle: on ne les empêchait donc pas d'avoir un +_ribaud_ pour gouverneur, ou une _ribaude_ pour gouvernante. Ces chefs +de _ribaudie_ se couvraient généralement d'un nom décent et d'un masque +d'honnêteté: tantôt c'était un portier, tantôt une chambrière, tantôt +un hôtelier, tantôt un marchand forain; mais toujours, homme ou femme, +c'était une personne d'un âge mûr, même d'une vieillesse respectable, +au maintien austère, à la parole grave, à l'air solennel; ce qui +n'empêchait pas cette digne personne d'être sans cesse exposée aux +mésaventures de la prison, du fouet, du pilori et de l'exil, suivant +les traditions de la loi romaine. La loi française prononçait la peine +de mort contre les _maquereaux avérés_; mais cette pénalité n'était +presque jamais appliquée, quoiqu'elle demeurât, comme un épouvantail, +dans le code criminel. Au reste, l'opinion des jurisconsultes n'a pas +varié à l'égard d'un crime qui ne rencontrait la même tolérance au +point de vue moral, que dans l'application de la loi. «Macquereaux et +macquerelles, dit le célèbre Josse de Damhoudère dans sa _Pratique +judiciaire ès causes criminelles_, qui servait de formulaire à tous +les magistrats du seizième siècle; macquereaux et macquerelles qui +aydent les preudes et honnestes femmes à trébucher, sont, de droit, +punis corporellement, et, de coustume, par le bannissement ou autre +arbitraire punition, selon la diversité des pays et des villes.» + +Les anciens criminalistes ne font que se répéter sur ce point, et +tombent d'accord que la peine a été laissée dans la loi comme une +précaution utile pour arrêter les excès du libertinage, en opposant +à ses agents les plus audacieux une barrière légale. Le docte Jean +Duret, dans son _Traité des peines et amendes_ (édit. de Lyon, 1583, +in-8º, fol. 105), est aussi explicite que J. de Damhoudère à cet égard: +«Ceux qui louent et prestent maisons pour exercer maquerelages, dit-il, +perdent leur droit de propriété, condamnés d'abondant à dix livres d'or +d'amende. De faict, nos praticiens, suivant les peines ordonnées de +droict, les punissent capitalement et de mort.» On citerait cependant +plus d'un exemple de supplice capital, infligé à des coupables des deux +sexes, en raison des circonstances particulières de leur crime. Ainsi, +Duret ajoute ce paragraphe, qui nous apprend en quels cas la peine de +mort était requise contre les instigateurs de la débauche: «Que si +c'est le père, mère, frère, soeur, oncle, tante, tuteur ou curateur +qui livre ainsi sa fille, parente ou mineure, ou que le maquerelage +soit pour induire à adultère, la seule mort est peine suffisante. Les +servantes et nourisses de tel estat doivent perdre la vie.» Un autre +jurisconsulte de la même époque, Claude Lebrun de la Rochette, dans son +traité pratique intitulé _les Procez civil et criminel_ (édit. de 1647, +in-4º), emploie un chapitre entier pour établir les différents degrés +du maquerellage, et il conclut que la paillardise, fille de l'oisiveté +et dudit maquerellage, produit la fornication, l'adultère, le rapt, +l'inceste et la sodomie. «Soit donc, dit-il, que les exécrables +bourreaux des consciences tiennent les paillardes dont ils sont +courratiers, en leurs maisons; soit que par allèchements, blandices, +promesses et artifices, ils les y attirent, ou qu'ils conduisent vers +elles les hommes débordez, ils ne sont en rien dissemblables de ceux +_qui proprio corpore quæstum faciunt_, comme le décide Ulpian en la loi +_Palam. § Lenocinium; ff. De ritu nupt. l. Athletas, § 1, ff. De his +qui not. infam._» + +Claude Lebrun de la Rochette constate ensuite l'indulgence des +tribunaux français sur le fait de _maquerellage_: «Et estoit encor +anciennement, dit-il, puny du dernier supplice, s'il estoit veriné +(avéré) que le maquereau fust coustumier de suborner les filles et +femmes qu'il traînoit à perdition; qu'il les y eust induites par +présent ou paroles persuasives, et que, par ce moyen, il les eust +rendues obéyssantes à sa volonté et à la Prostitution qu'il en +désiroit faire, pour tirer gain de telle turpitude.... Toutefois, les +Cours souveraines des parlements de ce royaume, et les inférieures, +les punissent plus doucement, se contentant du bannissement ou de +la fustigation par les carrefours des villes où ils exercent leurs +courtages et où ils sont apprehendez.» Nous croyons que la tolérance +envers les proxénètes ne s'appliquait pas à ceux qui travaillaient +à corrompre la jeunesse et l'innocence, mais seulement aux maîtres +et maîtresses des mauvais lieux. On distinguait ceux-ci des vils et +abominables tentateurs, qui, à l'instar des démons, battaient en brèche +la pudicité et conspiraient contre l'honneur du sexe féminin: «Que +si bien ils évitent icy la punition divine, disait de ces corrupteurs +l'honnête Lebrun de la Rochette; ils n'éviteront pas la divine qui paye +toujours au meschant avec usure le salaire de sa meschanceté.» Quant +aux _seigneurs_ et _dames_ des bordeaux, on leur accordait partout une +protection tacite, et on se servait d'eux à titre d'intermédiaires +officieux pour l'exécution des règlements de police. C'étaient des +vieilles, qu'on autorisait de préférence à diriger les établissements +de débauche, et qu'on qualifiait de _maquerelles publiques_. Ducange +cite un document daté de 1350, qui confirme cette qualification: _in +domo cujusdam maquerellæ publicæ in villa Valentianis_, etc. Il est à +peu près certain que la _maquerelle publique_ existait et pratiquait +son métier, sous la tolérance de la loi municipale. + +Cependant les ordonnances des rois, les arrêts du parlement et les +proclamations du prévôt de Paris avaient, à plusieurs reprises, +flétri, prohibé et condamné le _maquerellage_ en général, sans faire +aucune réserve, sans admettre aucune circonstance atténuante. Dans +une ordonnance de 1367, analysée par Delamare, le prévôt de Paris +fit défense «à toutes personnes de l'un et de l'autre sexe, de +s'entremettre de livrer ou administrer femmes, pour faire péché de +leur corps, à peine d'être tournées au pilori et brûlées (c'est-à -dire +marquées d'un fer chaud), et ensuite chassées hors de la ville.» +Cette ordonnance, on le voit, comprenait indistinctement les personnes +qui administreraient une _ribaudie_ de femmes folles de leur corps. +Toutes les ordonnances relatives à la location des maisons, touchaient +indirectement la question de maquerellage, et les honteux auteurs +de cette _vilainie_ ne pouvaient la pratiquer sous la qualité de +propriétaire ou de locataire principal. L'ordonnance prévôtale du 8 +janvier 1415, renouvelée textuellement en 1419, tout en s'occupant +d'interdire aux femmes débauchées la location des maisons «en rues +honnêtes,» fait aussi «défenses à toutes personnes de se mesler de +fournir des filles ou femmes pour faire péché de leur corps, sous +peine d'estre tournées au pilori, marquées d'un fer chaud et mises +hors la ville.» Tel était le châtiment le plus fréquent qu'on leur +infligeait, quand ces _instruments de Satan_, comme les appelle Lebrun +de la Rochette, avaient prêté la main à quelque scandale public. On +les condamnait quelquefois à être fustigés et à avoir les oreilles +coupées; il semblerait même que certaines maquerelles furent enfouies +vives. Ces condamnations entraînaient sans doute, en plusieurs cas, la +confiscation, la suppression et la démolition des logis qui avaient été +le théâtre du crime. C'est, du moins, ce que nous permet de supposer +ce passage des Comptes de l'Ordinaire de Paris pendant l'année 1428: +«De Nicolas Sandemer et Isabeau, sa femme, pour les ventes d'une +place vuide où souloit avoir maisons, quatre bordeaux et édifices à +présent abattus, assis à Paris, en la Cité, en Glatigny, tenant d'une +part,... et de l'autre part faisant le coin d'une ruelle, par laquelle +on descend à la rivière de Seine, du costé devers Grand-Pont.» On +sait que, d'après un usage qui remonte à l'antiquité la plus reculée, +on rasait une maison qui avait été souillée par un crime, et on en +laissait l'emplacement vide pendent un laps de temps déterminé par la +sentence, comme pour purifier l'endroit maudit. Nous croyons, en outre, +qu'une maison où il y avait eu longtemps un mauvais lieu, n'était pas +occupée par des gens d'honneur, sans avoir été rebâtie. + +On verra, dans le chapitre suivant, consacré à rassembler les faits +épars de la Prostitution en différentes villes, que le châtiment +infligé aux proxénètes subissait quelques variantes suivant les pays. +Parmi les exécutions qui ont eu lieu à Paris, nous n'en trouvons pas +une seule où il soit question d'un patient qualifié de _maquereau_, +mais, en revanche, les _maquerelles_ ne manquent pas. Sauval nous +apprend (t. II, p. 590) qu'une _maquerelle qui juroit vilainement_, +en 1301, fut mise au pilori, _à l'échelle_ de Sainte-Geneviève. Il +y avait à Paris 20 à 25 _justices_ particulières avec _échelle_, +où les maquereaux et maquerelles pouvaient être fouettés, piloriés, +essorillés. + +L'évêque de Paris lui-même avait son échelle de justice sur le parvis +de Notre-Dame, et les jugements de l'official, qui remplissait les +fonctions de bailli de l'évêché, atteignaient souvent des femmes +dissolues, ce qui prouve que la Prostitution n'était pas bannie +entièrement du territoire de la justice épiscopale. En 1399, l'official +de l'évêque de Paris, pour punir une femme qui avait «recepté et +retrait plusieurs hommes et femmes mariées et à marier, et les +avoit envoyé querir par certains messages,» la condamnèrent à être +«pilorisée, les cheveulx bruslez, bannie de la terre dudit évesque, +et tous ses biens confisquez.» (Voy. le _Glossaire_ de Ducange et +Carpentier, au mot CAPILLI.) Une autre exécution du même genre avait +eu lieu auparavant à l'échelle du parvis: une certaine Isabelle, +qui avait vendu une jeune fille à un chanoine de la cathédrale, fut +exposée sur cette échelle et là tourmentée et brûlée avec une torche +ardente; après quoi on la bannit à perpétuité. Mais, en 1357, cette +Isabelle obtint des lettres de rémission du roi, probablement par +l'entremise du chanoine, qui ne paraît pas avoir été poursuivi par +le bras séculier. La torche ardente, qui figure dans le supplice de +cette courtière de débauche, servait, si l'on peut employer ici une +expression de cuisine, à _flamber_ la patiente et à brûler tout ce +qu'elle avait de poil sur le corps. Ces espèces d'exécutions attiraient +plus de monde que toutes les autres. Dans le Compte de l'Ordinaire +pour l'année 1416 (Preuves des _Antiq. de Paris_, t. III), on lit +que les sergents du châtelet achetèrent une douzaine de _boulaies_ +neuves (baguettes de bouleau), pour _faire serrer le peuple_ et «pour +assister à la justice qui fut faite des maquerelles qui furent menées +par les carrefours de Paris, tournées, brûlées, oreilles coupées au +pilori.» On trouve, dans les mêmes Comptes, plusieurs maquerelles +menées au pilori avec pareil cérémonial et pareille distribution +de coups de boulaies aux spectateurs. Le pilori, où l'on exposait +habituellement les maquerelles, était celui des Halles qui avait été +construit à la place même du puits _Lori_ (c'est-à -dire, sans doute, +_puits de l'oreille_). Auparavant, au moment des exécutions, on élevait +au-dessus de ce puits un échafaudage surmonté d'une cage tournante, +dans laquelle étaient pratiquées des ouvertures où les patients +passaient la tête et les mains, pour rester ainsi exposés aux regards +curieux de la foule durant tout un jour de marché. Le bourreau qui +présidait à ce supplice devait présenter successivement aux quatre +points cardinaux les coupables qu'il avait mis au pilori, après avoir +rempli les prescriptions de la sentence, coupé une ou deux oreilles, +administré le fouet, etc. En général, les maquerelles qui subissaient +cette peine infamante étaient assaillies d'injures, de huées, de boue +et d'ordures. Tous les piloris n'étaient pas mobiles comme celui des +Halles de Paris, il n'y avait souvent qu'une échelle dressée contre un +gibet; le _pilorié_, attaché au sommet de l'échelle, dans une position +fort incommode, annonçait lui-même aux passants la nature de son délit, +par l'écriteau qu'il portait au dos, ou sur la poitrine ou même sur +le front. Dubreul raconte qu'il se souvenait d'avoir vu, à l'échelle +du parvis Notre-Dame, appartenant à la justice de l'évêque et de son +official, un vilain prêtre qui avait au dos cette inscription: _Propter +fornicationes_. + +La fustigation et l'exposition des maquerelles furent de tout temps un +divertissement pour le peuple de Paris; on se portait en foule sur leur +passage et on leur faisait cortége jusqu'au pilori. Toutes les filles +publiques et tous les débauchés prenaient un singulier plaisir à voir +la punition de ces indignes femmes qui s'étaient souvent enrichies aux +dépens de leurs nombreuses victimes. Les exécutions de cette espèce, +toujours accompagnées de la même affluence et de la même gaieté, se +reproduisaient assez rarement, néanmoins, à cause du scandale qu'elles +causaient dans la ville. On en citerait pourtant des exemples dans +le dix-septième siècle: Lebrun de la Rochette parle, dans le _Procez +criminel_, de la punition d'une _célèbre maquerelle_ de Paris, nommée +la Dumoulin, qui fut ainsi fustigée dans les carrefours, sous le +règne de Louis XIII, et ensuite bannie du royaume à perpétuité; mais +on lui laissa toutefois les oreilles intactes. On découvrirait sans +doute dans les registres du parlement un grand nombre d'arrêts et +d'exécutions du même genre; quelques-unes de ces exécutions offriraient +probablement un spectacle plus tragique. Ainsi, dans les Comptes de +la Prévôté de Paris en 1440, nous attribuerons volontiers à un fait de +maquerellage renforcé de vols et d'exactions criminelles, cet extrait +des _Forfaitures_ rapporté par Sauval: «De la vente des biens meubles +de feues Jeannette la Bonne-Valette et Marion Bonne-Coste, n'aguerre +enfouyes vives lez la justice de Paris pour leurs démérites, etc., dont +ont esté ostés, distraits et rendus à plusieurs personnes plusieurs +desdits biens, comme à eux appartenans, et qui mal pris et emblés leur +avaient esté par lesdites femmes.» + +C'était ordinairement au _marché aux Pourceaux_, sur la butte +Saint-Roch, que s'opérait l'enfouissement des femmes condamnées à être +enterrées vives, supplice fort usité, avant qu'on se fût décidé à les +pendre comme les hommes. La première que l'on pendit à Paris était une +misérable qui exerçait tous les métiers inhérents à la Prostitution; +ce fut en 1449, suivant les historiens du temps de Charles VII, qu'on +pendit deux gueux et une gueuse, «qui suivoient les pardons et les +fêtes,» dit Sauval, et qui n'en furent pas moins convaincus de toutes +sortes de crimes. Un de ces coquins fut pendu à la porte Saint-Jacques; +l'autre, avec sa femme, à la porte Saint-Denis: «quoique tous deux +fussent le mari et la femme, ajoute Sauval, néanmoins ils vivoient +ensemble comme s'ils n'eussent point été mariés;» ce qui signifie +que le mari prostituait sa femme et que celle-ci favorisait également +les turpitudes de son mari. Sauval ajoute des détails curieux à cette +histoire patibulaire: «Or, comme en France on n'avoit point encore vu +pendre de femme, tout Paris y accourut. Elle y alla tout échevellée, +vestue d'une longue robe et liée d'une corde au-dessus des genoux. Les +uns disoient qu'elle avoit demandé à estre exécutée ainsi, parce que +c'étoit la coutume du pays. D'autres voulurent que ce fût par l'ordre +des juges, afin que les femmes s'en souvinssent plus longtemps.» +La potence néanmoins ne fut pas dès lors exclusivement adoptée pour +le supplice des _gueuses_, car Sauval a extrait, des Comptes de la +Prévôté, en 1457, ces deux articles qui se rapportent peut-être à des +_maquerelles_: «Une nommée Ermine Valencienne, condamnée à être enfouie +toute vive sous le gibet de Paris (c'est-à -dire à Montfaucon), pour ses +démérites.--Une nommée Louise, femme de Hugues Chaussier, enfouie audit +lieu, et l'on faisoit une fosse de sept pieds de long à cet effet.» +La peine de mort entraînait d'autres manières de supplice, suivant +le bon plaisir du juge, qui ordonnait parfois l'expiation du crime +par le feu ou par l'eau. Parmi les femmes qui furent brûlées vives +à Paris ou jetées à l'eau et noyées sous le Pont-au-Change, on peut +supposer, sans craindre de se tromper, que plusieurs avaient souillé +leur corps et pratiqué des actes détestables, que la jurisprudence +du moyen âge enveloppait dans la catégorie des péchés contre nature: +«Quant aux femmes qui se corrompent l'une l'autre, que les anciens +nommoient _tribades_, dit l'austère auteur du _Procez criminel_, il +n'y a point de doute qu'elles ne commettent entre elles une espèce de +sodomie... Et est ce crime digne de mort, comme remarque M. Boyer en +ses _Décisions_.» + +Nous ne recourrons pas au témoignage de Nicolas Boyer, auteur des +_Decisiones Burdigalenses_, pour démontrer que les parlements et les +tribunaux inférieurs étaient toujours impitoyables à l'égard des femmes +de mauvaise vie qui comparaissaient devant eux sous le poids d'une +accusation criminelle. Nous donnerons les raisons de cette sévérité, +en citant ce passage du livre de Lebrun de la Rochette, qui consigne +en ces termes l'opinion unanime des gens de loi sur les auxiliaires +infâmes de la Prostitution: «Quant aux maquereaux et maquerelles, ils +sont du tout insupportables comme ennemis de l'honnesteté, traistres +de la pudicité conjugale et virginale, assassins de la sainte société +humaine, proditeurs de la légitime succession des vrais héritiers, +tisons de l'enfer et vrais truchements de l'esprit immonde, qui n'ont +jamais esté soufferts en aucune république bien instituée, pour ne +ressentir que le paganisme ou l'athéisme, comme l'on peut recueillir +des _Constitutions_ de Justinian, _novella 14_. Aussi, tous les +jurisconsultes et les docteurs ont tenu que: _Lenocinium gravius et +majus est crimen adulterio, quia adulter in se tantum et in unam +foeminam peccat; leno autem peccat in se, et duos pariter peccare +facit_.» Cependant un des premiers codes écrits en français, le _Livre +de jostice et de plet_, contenant les coutumes de France mêlées à +une traduction littérale du Digeste, ne prononce que la peine du +bannissement et de la confiscation contre les courtiers de débauche: +«Cil qui fet desloyaus assemblées de bordelerie doivent perdre la +ville et leurs biens sont le roi (liv. XVIII, ch. 24).» Cet article +des _paines_ se trouvait complété par le suivant, qui ordonne la +fustigation avant le bannissement: «Li maquerel de femes doivent estre +fusté et gesté (fustigé) hors de la vile, et leurs biens sont le roi.» + + + + +CHAPITRE XIV. + + SOMMAIRE. --État de la Prostitution légale dans les provinces de + l'ancienne France. --_Coutumes du Beauvoisis._ --La Prostitution + dans le duché d'Orléans. --Le _Livre de jostice et de plet_. + --Les provinces du Nord. --Organisation de la débauche publique + à Toulouse, Montpellier, Narbonne, etc. --Coutume de Bayonne. + --Coutume de Marseille. --Coutume du comté de Montfort, de Rodez, + de Nîmes, de Beaucaire, etc. --Les femmes _légères_ de Bagnols + et de Saint-Saturnin. --Bordeaux. --Supplice de l'_accabussade_. + --Marseille. --Sisteron. --Avignon. --Lyon. --Genève. --Coutumes + diverses. --Les _Lombards_ et les prostituées. --Troyes, Amiens, + Laon, Meaux, etc. --Rues _sans chef_ affectées à la Prostitution + légale. + + +L'ordonnance de Louis IX, relative à la Prostitution, était donc +toujours la base unique de la jurisprudence sur cette matière, que les +autres rois de France semblaient à peine avoir osé toucher après le +saint roi, qui ne craignit pas d'y porter les mains pour la renfermer +dans de sages limites; mais les légistes et les magistrats, tout en +adoptant l'ordonnance de 1254, ou plutôt celle de 1256, en altérèrent +parfois le texte, et l'interprétèrent aussi de différentes manières, +selon les besoins de la cause; ils y ajoutèrent, en outre, comme +corollaires indispensables, certaines dispositions de la loi romaine, +qui était en vigueur dans les tribunaux, et qui se mêlait plus ou moins +aux traditions coutumières, derniers vestiges des usages et des codes +barbares. C'étaient ces coutumes qui changeaient à l'infini l'état de +la Prostitution légale dans chaque province, et même dans chaque ville. +Il faudrait passer en revue l'histoire particulière de ces villes +et de ces provinces, il faudrait surtout faire un examen attentif +de leur législation locale, pour constater toutes les bizarreries +qui s'attachaient à la tolérance de la Prostitution, et surtout à +la pénalité qu'elle comportait en certains cas. Nous ne pouvons que +glaner dans un sujet si abondant et si complexe, dont les matériaux se +trouvent dispersés dans une multitude de volumes que nous n'aurions pas +la patience de feuilleter, et qui ne nous offriraient peut-être qu'un +prodigieux amas de redites inutiles. On jugera, toutefois, d'après un +rapide extrait de nos notes, qu'il serait possible d'établir, ville +par ville, et même village par village, une véritable pornographie de +l'ancienne France, appuyée sur des textes authentiques. + +Remarquons, une fois pour toutes, que la Prostitution n'a jamais de +titre spécial dans les corps de lois, d'ordonnances ou de coutumes: +elle se trouve reléguée dans plusieurs titres, où elle figure parmi +des faits hétérogènes qui ne tiennent pas à elle, et qui lui sont +parfaitement étrangers. Il y a même des coutumiers généraux où elle +ne se montre nulle part, comme si la pudeur du jurisconsulte l'avait +éliminée à dessein. Ainsi, dans les célèbres _Coutumes du Beauvoisis_, +qui furent la principale source du droit français pendant quatre +siècles, on cherche inutilement une décision qui ait rapport à la +débauche publique. On dirait que le savant Philippe de Beaumanoir ait +voulu la bannir de son livre, comme il eût souhaité l'exclure de la +_république_. Le caractère personnel du jurisconsulte, l'austérité +de ses moeurs et la modestie de son langage s'opposaient sans doute +à ce qu'il admît, dans le formulaire des coutumes de son pays, le +scandaleux chapitre de la Prostitution. L'auteur anonyme du _Livre de +jostice et de plet_, rédigé dans le même temps aux écoles de _Décret_ +d'Orléans, ne se montre pas si réservé dans les choses et dans les +mots. Il commence par paraphraser l'ordonnance de saint Louis sur +la réformation des moeurs, et il traduit, dans son patois orléanais, +l'article concernant la Prostitution: «Adecertes, les foles femes +communes, de chans et de viles, seent getées hors; et quant l'en lor +aura ce admonesté et devéé, li juge d'icels leur prangnent lor biens, +ou autres, par l'autorité de cels, jusque à la cote ou le pelicon. +Ensorque tot qui loera meson à fole feme commune ou recevra bordeaus en +sa meson, et soit tenue souder au baillif dou leu, ou au prevost, ou +au juge, tant comme la pension de la meson vaudra en un an.» On voit +que l'École de droit d'Orléans maintenait force de loi à la première +ordonnance de Louis IX, qui avait aboli la Prostitution, et non pas +à la seconde, qui deux ans après l'avait autorisée sous un régime de +tolérance. + +En vertu de ce principe fondamental enregistré dans le _Livre de +jostice et de plet_, nous avons vu, dans le chapitre précédent, de +quelles peines étaient punis _li maquerel de feme_ et _cil qui fet +desloyaus assemblée de bordelerie_. Celui-ci n'était qu'un industriel +recevant _bordiaus en sa meson_, et en tirant un lucre infâme; l'autre, +qui pouvait cumuler en fait de maquerellage, cherchait à corrompre +à son profit les filles et les femmes qu'il entraînait au vice. Ce +dernier proxénète était bien plus coupable que le simple _bordeler_, +qui comme tel se trouvait mis au niveau du larron, du _toleor_ et +du _tricheor_; et qui restait noté d'infamie avec qualification de +_mau-renomez_ (livre III, ch. 1er). Parmi les entremetteurs et les +entremetteuses de la pire espèce, le _Livre de jostice et de plet_ +ne signale pourtant pas, en se fondant sur la loi romaine qu'il +invoque sans cesse, l'ignominie des taverniers et des tavernières, +qui généralement ne se bornaient pas à donner à boire aux passants, et +qui leur offraient aussi un _transon de chiere lie_, pour nous servir +de l'expression consacrée dans ces endroits-là . L'ordonnance de saint +Louis, placée en tête du _Livre de jostice_, renferme seulement cet +article, que la traduction de l'auteur anonyme rend assez obscur: «Nus +ne soit receuz a fere demore en tavernes, se il n'est trespassanz ou se +il n'a aucun estage en icelle taverne.» On peut comprendre de diverses +façons la fin du paragraphe, dans lequel nous voyons qu'une taverne +ne devait être en aucun cas transformée en hôtellerie, et qu'elle se +composait uniquement d'une boutique sans annexe de domicile et sans +_étages_ supérieurs destinés à y coucher. Un passage de la vieille +traduction du Digeste (Ms. de la Bibl. Nation.) confirme la mauvaise +opinion qu'on avait des taverniers, et surtout des tavernières, en +France comme chez les Romains: «Se feme est tavernière et ele a +en sa taverne fole feme que ele abandonne por gaaigner, ele doit +estre tenue pour houlière (maquerelle).» L'ancien droit français +diffère radicalement avec le droit romain sur tous les points où le +christianisme avait modifié; ainsi, quoique le bordelier soit réputé +_mau-renomez_, la femme de mauvaise vie ne partage pas avec lui cette +marque d'infamie, et cela, par cette raison de charité évangélique qui +donnait toujours à la femme pécheresse la faculté de se repentir et de +reprendre un train de vie honorable. Il n'était pas rare alors, que, +pour racheter une âme à Dieu, un bon chrétien allât chercher une femme +légitime dans un repaire de Prostitution. C'est donc en s'appuyant +d'une décrétale de Clément III, que le rédacteur du _Livre de jostice +et de plet_ a pu dire: «L'en establit que toz cex qui tréront puteins +de bordel pour prendre à femme et qui les prendront, que ce soit en +remission de lor péchiez. Note que c'est ovre de charité de apeler +à voie de vérité celui qui foloie.» Il se pose néanmoins un cas de +conscience à l'égard d'un mariage de cette sorte, et, pour le résoudre, +il s'empare d'une décrétale d'Innocent III, intitulée _Significasti_: +«Un prist une putain et lessa sa feme; il en fut ecomunié (excommunié): +quant sa feme fut morte, il la prist. L'on demande s'il poent (peuvent) +se manoir ensemble? Et l'on dit que, s'il n'ont porchassé la mort la +feme, ou s'il ne fiança la putain du vivant de sa feme, et li hom soit +asos (absous), s'il le requiert.» + +Le _Livre de jostice et de plet_, dans lequel le chapitre du mariage +est traité avec une impudente liberté d'expressions, que nous n'osons +pas reproduire, n'accorde cependant aucune indulgence aux femmes qui +se prostituent et aux hommes qui aident leur Prostitution. Ceux-ci +n'avaient pas le droit de tester en justice et ne pouvaient obtenir +des juges: «Li rois puet faire, par inquisition de mauvese renomée, +justice de ceux qui tiennent les bordeaux.» Celles qui exerçaient le +même métier, ou qui tenaient des tavernes, étaient également frappées +d'incapacité: «L'on defant que feme ne soit tavernière ne bordelière; +et s'ele est, ele n'est obligée de rien.» Ces deux passages, qui +semblent contredire ceux que nous avons cités plus haut, prouveraient +l'existence permise ou tolérée de certains _bordeaux_, tenus ou +administrés par des hommes et des femmes, qui, de même que les Juifs, +consentaient à vivre sous la menace permanente de la loi, qu'ils +conjuraient au moyen de contributions secrètes. Malgré cette tolérance, +nécessaire à la vie publique des grandes cités, la police des moeurs +était toujours soumise à des lois austères, qui réprimaient au besoin +les excès et les scandales. Ainsi, la fornication, tout impunie qu'elle +fût ordinairement, avait un article pénal dans le code coutumier: «Li +fornicateur doivent estre chatié atrampéement (modérément) de poine de +cors.» Il est bien certain que le châtiment n'atteignait pas souvent +les fornicateurs, à moins de circonstances exceptionnelles. Quant +à la femme qui se séparait de son mari pour forniquer, elle perdait +son douaire. Mais le rapt, le viol, l'adultère, la sodomie étaient +rigoureusement punis par _commun jugement_, c'est-à -dire que chacun +devait en provoquer la punition: «La loi que li empereres (l'empereur +Justinien) fit des _avotires_ (adultères) est des communs jugements, +par coi non pas tant solement cel qui bannissent aucun mariage sont +puni par glaive, mès cil qui font lor desléal tricheries ô homes; +et par cele meisme loi est puniz li vices, quant aucun compoigne +charnelment à virge ou a veve.» Les sodomites des deux sexes n'étaient +pourtant condamnés à mort, qu'après avoir subi deux condamnations +corporelles pour le même fait: «C'il qui sont sodomite prové doivent +perdre les c..... Et se il le fet segonde foiz, il doit perdre menbre; +et se il le fet la tierce foiz, il doit estre ars. Feme qui le fet doit +à chascune fois perdre menbre; et la tierce, doit estre arsse. Et toz +leur biens sont le roi.» Telles étaient les peines concernant la police +des moeurs dans le duché d'Orléans. + +Cette pénalité, que le code Justinien avait fournie au législateur +français, se retrouvait à peu près partout avec des nuances +d'application, que le caractère local des habitants variait à l'infini. +Les provinces du nord avaient à cet égard plus d'indulgence que celles +du midi: la Prostitution y régnait sans contrainte, et le régime des +moeurs, abandonnées à leurs instincts natifs, n'avait qu'à se maintenir +dans les limites assez étendues d'une facile tolérance. Toulouse, +Montpellier, Narbonne et d'autres villes du Languedoc avaient une +organisation de débauche publique, plus régulière encore que celle qui +existait alors à Paris. Cependant Charles d'Anjou, comte de Provence et +roi des Deux-Siciles, s'était efforcé, à l'exemple de son frère Louis +IX, d'expulser de ses États la Prostitution légale; il ne réussit pas +mieux que le roi de France dans ce dessein, plus pieux que politique, +et il dut renoncer à faire la guerre aux ribaudes, qui ne tenaient +aucun compte de ses ordonnances. Il se rejeta sur le _lenocinium_, +ou _lenoine_, qu'il regardait avec raison comme l'élément le plus +dangereux de la Prostitution, qui avait échappé à toutes les mesures +de rigueur. En confirmant les Coutumes de Provence, il ordonna que +tous ceux qui s'entremettaient pour corrompre ou prostituer les femmes +ou filles, seraient chassés du comté, sans forme de procès; que si, +dix jours après la publication de cette ordonnance, il se trouvait +encore quelque misérable qui osât exercer cet _art_ impie, la justice +informerait et le coupable serait puni de peines corporelles, outre +la confiscation de ses biens et le bannissement. Charles d'Anjou +défendait aussi à tous ses officiers de donner asile en leurs maisons à +aucune femme de mauvaise vie, sous peine de privation de leurs offices +et d'une amende de _cent livres couronnes_ (voy. la _Biblioth. du +droit françois_, par Bouchel, t. II, p. 610). Le Languedoc néanmoins +n'avait garde de se réformer, à l'instar des provinces voisines, où la +Prostitution se voyait comprimée par des lois et coutumes qui tendaient +à la détruire tout à fait. La Coutume de Bayonne, rédigée sans doute +sous l'influence des Constitutions espagnoles, prononçait la peine +du fouet et du bannissement contre les maquerelles; mais, en cas de +récidive, si elles avaient rompu leur ban, on les condamnait à mort +(_Coutumier général_, t. IV, tit. 25). La Coutume de Marseille n'était +pas moins terrible à l'égard des proxénètes, quoique les ribaudes +communes fussent tolérées dans certaines rues de cette ville où la +présence de tant d'étrangers et de gens de mer rendait indispensable la +libre pratique des mauvais lieux. Toutefois les ribaudes qui exerçaient +sur le port de Marseille devaient s'abstenir de porter des vêtements +ou ornements de couleur écarlate, sous peine d'amende; et, en cas +de récidive, elles encouraient la fustigation. Nous ferons, dans le +chapitre suivant, l'historique des _abbayes_ obscènes de Toulouse, de +Montpellier et d'Avignon. + +Recherchons les traces de la Prostitution dans quelques autres villes +du Languedoc. A Narbonne, quoique siége archiépiscopal, les consuls +de la ville possédaient le privilége d'avoir, dans la juridiction du +vicomte, une _rue chaude_ (_carreria calida_), où les officiers de ce +seigneur n'avaient aucun droit de justice, et les femmes amoureuses +qui habitaient cette rue sous les auspices de l'autorité consulaire +avaient la liberté d'exercer leur commerce impur dans toute la +vicomté, sans être molestées ni inquiétées par personne (voy. l'_Hist. +générale du Languedoc_, par dom Vie et dom Vaissette, t. IV, p. 509). +A Pamiers, résidence d'un évêque, les filles de joie ne séjournaient +pas dans l'intérieur de la ville; suivant les Coutumes du comté de +Montfort, confirmées en 1212, ces pécheresses ne pouvaient ouvrir leurs +_bordiaus_, qu'en dehors de l'enceinte des villes murées et à certaine +distance des portes (voy. _Thes. nov. anecdot._, publ. par Martene, +t. I, col. 837). A Rodez, qui avait aussi un évêché, la Prostitution +existait pourtant, ce semble, en dedans des murs, car l'évêque de cette +ville, qui se nommait Pierre de Pleine-Chassaigne, en 1307, défendit +aux habitants de recevoir dans leurs maisons les femmes publiques +(_nec recipient in hospitiis suis publicas meretrices_), dont il règle +d'ailleurs la _livrée_, de telle sorte que ce costume ne diffère pas +de celui des femmes honnêtes: il défend donc aux prostituées de porter +des capes, des manteaux, des voiles et des robes à queue; il veut +que leurs robes descendent jusqu'aux chevilles seulement (voy. ces +règlements de l'évêque seigneur de Rodez, dans les _Documents inédits_ +tirés des Mss. de la Biblioth. Nation. par Champollion-Figeac, t. +III, p. 17). A Nîmes, où l'évêque était également seigneur temporel, +la Prostitution avait été confiée à une gouvernante des filles +(_magistra_), laquelle affermait ce commerce impudique et recevait ses +pleins pouvoirs des consuls, qu'elle allait complimenter à des époques +fixées, en leur apportant un présent d'investiture appelé _osculum_ +ou _osclage_ (voy. le Supplément au _Glossaire_ de Ducange, au mot +OSCULUM). Beaucaire, qui du moins n'avait pas d'évêché et qui attirait +à ses foires célèbres une multitude de marchands forains, ne pouvait se +passer d'un mauvais lieu privilégié, qui s'ouvrait en même temps que la +foire de Sainte-Madeleine et qui se fermait en même temps qu'elle. Ce +mauvais lieu était placé sous la dépendance d'une gouvernante, qu'on +appelait l'_abbesse_, et qui n'obtenait cette charge lucrative que +sous certaines conditions singulières. Il ne lui était pas permis, par +exemple, d'accorder l'hospitalité pour plus d'une nuit aux passants +qui voudraient loger dans son _hôtel_. En 1414, une _abbesse_ du nom +de Marguerite reçut chez elle le nommé Anequin, et fut si contente de +lui, qu'elle oublia son devoir et le garda pendant six nuits; elle se +vit accusée pour ce cas de contravention, et elle dut payer 10 sols +tournois d'amende au châtelain de Beaucaire. C'est M. Rabutaux qui +a consigné ce fait curieux dans son mémoire sur la _Prostitution en +Europe_; mais il a négligé de nous dire la source où il l'a puisé. +Les revenus que la Prostitution fournissait aux villes de Nîmes et +de Beaucaire avaient été sans doute très-considérables dans le temps +où la foire de Beaucaire fut la plus fréquentée; mais, au seizième +siècle, quand les guerres de François Ier et de Charles-Quint eurent +empêché les commerçants étrangers de se rendre à cette foire renommée, +les joyeuses _abbayes_, que leur générosité faisait prospérer naguère, +étaient à peu près désertes; car, dans les Comptes de la recette +ordinaire dressés en 1530, Antoine Boireau, receveur de la trésorerie +de Nîmes et de Beaucaire, ne fait figurer qu'une somme de quinze +sols, pour les droits perçus pendant trois ans sur les deux _abbayes_ +de cette localité (_de emolumento duorum hospitiorum in quibus fit +lupanar_). Outre ces deux hôtelleries malfamées, tenues à ferme par un +nommé Louis Clucher, il en existait une troisième qui ne donnait aucun +revenu à la ville de Beaucaire, parce qu'elle était presque toujours +inoccupée (voy. le _Traité de la police_, t. I, p. 525). + +Il n'y avait peut-être pas de petite ville en Languedoc, qui n'eût, +sinon son abbaye, du moins ses femmes _légères_. Celles de Bagnols +ne pouvaient porter, sans s'exposer à une punition, des _chapels_ de +fleurs, des voiles, des fourrures d'hermine, des capuchons ouverts, +ornés de boutons, etc. (Voy. le Supplément au Glossaire de Ducange, +au mot _Mulier levis_.) Celles de Saint-Saturnin devaient chômer +les jours de fête, les quatre-temps et vigiles: en 1414, Isabelle +la Boulangère fut condamnée à une amende de dix sols, pour avoir +reçu, le jour de Pâques, un nommé Georges, qui pourtant était son +amant en titre. (_Ibid._, au mot _Meretricalis vestis_.) Ces moeurs +languedociennes, que l'hérésie des Albigeois ou Cantares n'avait pas +peu relâchées, débordèrent dans les provinces voisines. Toutefois, +la ville de Bordeaux, qui se distingua entre toutes par la sévérité +de sa police des moeurs, paraît avoir quelquefois noyé les ribaudes et +les entremetteurs incorrigibles, en leur _baillant la cale_. Ducange, +au mot _Accabussare_, nous apprend que ce supplice était en usage +à Bordeaux, où le bas peuple sans doute prononçait la sentence et +dirigeait l'exécution: le patient ou la patiente étaient renfermés +dans une cage de fer, que l'on plongeait dans la mer, et qu'on n'en +retirait pas toujours avant que l'asphyxie fût complète. Ducange dit +positivement que les victimes de la cale étaient noyées (_Subtus navim +denuò submerguntur_). Il ajoute que la même pénalité punissait les +blasphémateurs, à Marseille, quand ils n'avaient pas 12 deniers pour se +racheter de la _cabussa_, ou culbute dans l'eau salée; ils en buvaient +plus qu'ils ne voulaient, aux huées de la canaille, qui s'amusait de +leurs grimaces. Un châtiment analogue attendait aussi, à Toulouse, les +jureurs, les entremetteurs, et «quelquefois, dit Lafaille, les femmes +prostituées» qui avaient contrevenu aux règlements de police. Jousse, +dans son _Traité de la justice criminelle de France_, publié en 1771, +décrit l'_accabussade_ telle qu'on la pratiquait encore de son temps +pour le plus grand divertissement des amateurs. On conduisait à l'hôtel +de ville la malheureuse qui avait été condamnée pour quelque méfait de +prostitution; l'exécuteur lui liait les mains, la coiffait d'un bonnet +fait en pain de sucre, orné de plumes, et lui attachait sur le dos un +écriteau portant une inscription qui faisait connaître la nature du +délit. Cette inscription était ordinairement: _Maquerelle_. Une foule +railleuse et tracassière accompagnait la condamnée, devant laquelle +on criait son arrêt. On la menait ainsi processionnellement jusqu'au +pont qui traverse la Garonne; une barque la recevait avec l'exécuteur +et ses aides, pour la transporter sur un rocher situé au milieu de la +rivière. Là , on la faisait entrer dans une cage de fer, faite exprès, +que l'on plongeait dans l'eau par trois fois: «On la laisse pendant +quelque temps, dit Jousse, de manière cependant qu'elle ne puisse être +suffoquée; ce qui fait un spectacle qui attire la curiosité de presque +tous les habitants de cette ville.» Ensuite, on transférait la pauvre +femme, à moitié noyée, _dans le quartier de force_, à l'hôpital, où +elle devait passer le reste de ses jours, à moins qu'elle n'obtînt sa +grâce et ne retournât à son premier métier. Nous nous rappelons avoir +lu qu'on infligeait un pareil traitement aux filles publiques accusées +et convaincues d'avoir communiqué une maladie vénérienne à quelques +débauchés, qui se portaient parties civiles, et qui réclamaient la +visite médicale de leurs empoisonneuses; mais nous ne saurions dire +en quel endroit ni à quelle époque on faisait subir cette ablution +infamante aux dangereuses ennemies de la santé publique. + +[Illustration: + A. Cabasson del. + Drouart Imp. + Alp. Leroy et F. Lefman. Sc. + + COUTUME DE TOULOUSE +] + +Nonobstant les ordonnances de Charles d'Anjou contre la Prostitution +en général, la Provence n'avait jamais été entièrement délivrée d'un +fléau que le tempérament chaud et pétulant de ses habitants devait +naturellement propager et qui mettait obstacle aux désordres des +passions et des sens. On comprend que la Prostitution légale ne pouvait +pas avoir un cours régulier et patent dans un pays où la chevalerie et +la poésie avaient idéalisé les rapports des deux sexes entre eux, où le +culte de la femme s'était en quelque sorte dégagé de toute souillure +matérielle, et où les Cours d'Amour, égarées dans les abstractions du +sentiment, semblaient avoir pris à tâche de tuer l'homme dans l'homme +et d'annihiler le corps au profit de l'âme. Nous avons vu plus haut +cependant que la Prostitution existait ouvertement à Marseille pour +l'usage des marins et des étrangers, qui avaient besoin de trouver +dans un port de mer les moyens de se distraire des ennuis d'une longue +traversée. Il y avait des femmes de plaisir dans la plupart des grandes +villes; mais elles déguisaient leur profession honteuse sous des noms +et des apparences honnêtes. Elles n'en étaient pas moins en butte aux +persécutions continuelles de la police municipale et de l'autorité +ecclésiastique: on les arrêtait, on les emprisonnait, on les mettait +à l'amende sous le plus frivole prétexte. A Sisteron, par exemple, +le sous-viguier de la ville faisait incarcérer, par un odieux excès +de pouvoir, les femmes étrangères qui venaient se fixer dans cette +cité épiscopale, et qui y arrivaient accompagnées de leurs amants +(_cum eorum amicis_): ce sous-viguier accusait de débauche ces femmes +sans appui, et il les forçait à payer une contribution pour recouvrer +leur liberté et pour vivre en paix (_ut pecunias extorquatur eorumdem +vexaciones redimendo_). Les habitants se plaignirent de ces extorsions +iniques, et, par lettres en date du 20 avril 1380, Foulques d'Agoust, +sénéchal des comtes de Provence et de Forcalquier, enjoignit au +sous-viguier de ne plus tourmenter les femmes étrangères qui voudraient +résider dans la ville avec leurs amis (_saltem cum amicis prædictis_), +à condition qu'elles y vivraient honnêtement (_dum tamen vitam honestam +teneant_). M. Edouard de Laplane, qui rapporte cette pièce dans son +_Histoire de Sisteron_ (t. I, p. 527), nous apprend que les magistrats +de Sisteron, pour obvier sans doute aux fâcheuses erreurs que le séjour +de ces étrangères avait causées dans la ville, résolurent d'acquérir +aux frais de la commune un _hôtel_ destiné à recevoir les filles de +joie et à les héberger seulement à leur passage. Cette acquisition +avait été décidée en 1394, et dix ans plus tard elle n'était point +encore faite; ce ne fut qu'en 1424 que les femmes amoureuses trouvèrent +un refuge à Sisteron, sans craindre d'y être emprisonnées et mises +à l'amende. Celles qui arrivaient toutefois par le _pas de Peipin_ +étaient soumises, de même que les juifs, à un péage fixe de 5 sols, au +profit du couvent des dames de Sainte-Claire. Ces religieuses devaient +sans doute expier par leurs prières les péchés que la Prostitution +errante venait apporter dans les murs de Sisteron, ou du moins sur son +territoire; car la maison de refuge des ribaudes n'était pas dans la +ville. L'établissement de cette maison à Sisteron nous semble confirmer +tout ce que la tradition rapporte d'un établissement analogue dans la +cité d'Avignon. Nous traiterons à part cette question d'archéologie +historique, qui mérite d'être examinée sans idée préconçue. + +Il est incontestable que les moeurs italiennes s'acclimatèrent avec +les papes dans le comtat d'Avignon; et l'on peut soutenir que la +ville papale ne changea rien aux habitudes des _meretrices_ romaines, +auxquelles le chapeau rouge des cardinaux ne faisait pas peur. +D'Avignon à Lyon, la Prostitution n'avait eu qu'à remonter le Rhône; +et cette grande ville renfermait trop d'habitants pour que la police +ne fût pas tolérante à l'égard des moeurs. Guillaume Paradin, dans ses +_Mémoires de l'histoire de Lyon_ (édit. de 1573, in-fol., ch. 58), a +consigné un règlement municipal de 1475 qui rappelle les ordonnances +de la prévôté de Paris sur la même matière. Il était enjoint, par +cet arrêté, aux filles publiques de Lyon d'abandonner les _bonnes +et honorables rues_, et de se retirer dans deux maisons d'asile où +elles exerceraient leur misérable métier sous la surveillance des +consuls: chacune de ces maisons n'avait qu'une seule issue, pour que +les ribauds qui commettraient un délit dans ces lieux de débauche, ne +pussent s'enfuir par derrière, au moment où l'on crierait à l'aide. +Cette ordonnance réglait de plus le costume des femmes dissolues, à qui +défenses étaient faites, sous peine de confiscation, d'employer à leur +parure les _corroyes garnies d'argent_, les fourrures _de penne gris, +menu vair, laitistes, peau noire ou blanche d'aigneaux, excepté tant +seulement un pelisson de noir ou de blanc_, et enfin les chaperons _de +femme de bien_; elles étaient tenues à porter, sous peine de prison +et de 60 sous d'amende, «continuellement chascune au bras senestre +(gauche), sur la manche de leurs robes, trois doigts au-dessous de la +joincture de l'espaule, une esguillette ronge, pendant en double du +long du bras, demy pied.» La marque (_enseigne_) des femmes de mauvaise +vie ne se voyait que dans les villes où la Prostitution était tolérée +et _avouée_. Malgré ces complaisances de la loi en faveur du vice, +la _lenoine_ ou la _houllerie_ ne participait pas au bénéfice de la +tolérance: maquereaux ou maquerelles étaient toujours laissés en dehors +du droit commun. On les fouettait, on les emprisonnait, on les chassait +en confisquant leurs biens, «Quelquefois l'entremetteuse, dit Muyart +de Vouglans, était montée sur un âne, le visage tourné vers la queue, +avec un chapeau de paille et un écriteau.» On la promenait ainsi à +travers la ville, au milieu des insultes de la populace, puis, après +avoir été fouettée par l'exécuteur, elle était expulsée du pays ou +enfermée dans un hôpital. Voilà ce qui se passait à Lyon et à Genève, +où le coupable, «mitré, fouetté publiquement, banni perpétuellement +sous peine de perdre la vie,» suivant l'auteur du _Traité des peines et +amendes_, entraînait dans son châtiment le complice qui s'était associé +au délit en prêtant ou en louant sa maison. Cette maison confisquée, le +complice payait _d'abondant_ une amende de 10 livres d'or. Jean Duret, +en se plaignant de l'indulgence d'une telle législation, nous donne à +entendre que la peine de mort était encore appliquée, de son temps, en +certains cas. Les villes qui ne possédaient pas de ribaudes à demeure +se contentaient de celles que le hasard leur amenait et qui couraient +le pays en cherchant fortune: elles n'avaient pas la permission de +séjourner plus de vingt-quatre heures dans les endroits habités où +elles s'arrêtaient avec leurs _ruffians_. Généralement, elles logeaient +alors dans les faubourgs ou hors des murs, souvent dans une _borde_ +isolée, quelquefois dans un lieu de refuge réservé pour elles, et +même à la belle étoile, derrière une haie ou bien parmi les blés. Un +_accord_, intervenu en 1513, à la suite d'une contestation qui divisait +le seigneur et les habitants des communes de la Roche de Glun et +d'Alenson (Drôme), interdit aux habitants de ces communes de loger chez +eux, pendant plus d'une nuit, les ribaudes publiques et leurs ruffians +qui traversaient le pays: «Que dengune persone non deia logar ribaudes +publicques audit luoc, plus haut que una nuech, ni ruffians, sur la +pena de ung chescun et de chescune fois de sinc soulz.» (Voy. les _Doc. +histor. inédits_, publiés par Champollion-Figeac, t. IV, p. 352.) Cette +citation, que nous pourrions étayer de plusieurs autres analogues, +prouve l'existence de ces prostituées vagabondes, qui s'en allaient de +ville en ville faire trafic de leur corps, et qui avaient d'ordinaire, +pour compagnons ou amis des ribauds qu'elles nourrissaient des ignobles +produits de leur impudicité. Ces ribauds n'étaient pas inutiles parfois +à leurs _dames_ et _maîtresses_ pour les protéger contre les violences +auxquelles ces malheureuses étaient constamment exposées de la part +du premier venu. Rien ne fut plus fréquent que ces lâches violences, +qui restaient presque toujours impunies. Les lois pourtant n'étaient +pas désarmées à cet égard, et le viol d'une femme de mauvaise vie +avait été assimilé à celui d'une honnête femme par les jurisconsultes. +Dans les priviléges que le seigneur de Chaudieu octroya, en 1389, aux +bourgeois d'Eyrien, près de Valence, priviléges confirmés la même année +par Charles VI, il est dit que quiconque aura violé une femme dissolue +ou toute autre appartenant à un lieu de débauche (_Si quis mulierem +diffamatam aut aliam de lupanari violenter coegerit_) payera 100 sous +d'amende. Une portion de cette amende revenait, de droit, à la personne +qui avait éprouvé le dommage, que la législation considérait moins +comme une injure que comme un vol accompli avec menaces et violence. +(_Ordonn. des rois de France_, t. VII, p. 316.) + +Si le législateur se posait quelquefois en protecteur des femmes +déshonorées, que leur flétrissure ne livrait point à la merci de +toutes les insultes, il protégeait également ceux qui avaient à se +prémunir contre les complots de ces femmes astucieuses et de leurs vils +auxiliaires. Ainsi, une des spéculations les plus ordinaires et les +plus faciles, c'était d'accuser de violence un homme qui n'avait fait +que passer un marché amiable et prendre livraison de la marchandise +qu'il pensait acheter. Les riches _Lombards_, banquiers juifs ou +italiens, dans les mains desquels se concentrait tout le commerce de +l'argent, se voyaient sans cesse exposés à des entreprises de cette +nature: une femme s'introduisait chez eux à titre de servante ou +autrement; puis elle portait plainte en justice, et prétendait avoir +été mise à mal contre sa volonté: le serment déféré à cette débauchée, +elle n'hésitait pas à le prêter sur l'Évangile; et l'imprudent étranger +n'en était jamais quitte à moins d'une amende énorme, dans laquelle +la femme et ses complices avaient la plus grosse part. Cette manière +d'exploiter la fortune et la position délicate des Lombards était +devenue si fréquente à la fin du quatorzième siècle, que les Lombards +ne voulurent plus établir de banque dans les villes de France, sans +que leur honneur et leur bourse fussent mis à l'abri des embûches de +la Prostitution. En conséquence, on remarque cette clause, à peu près +identique, dans les lettres des rois Charles V et Charles VI, qui +accordaient à des associations de Lombards le privilége d'ouvrir une +banque et de prêter de l'argent dans les villes de Troyes, de Paris, +d'Amiens, de Nîmes, de Laon et de Meaux: «Item, se aucunes femmes +renommées de foie vie estoient dedens les maisons desdiz marchans, qui +voulsissent dire et maintenir, par leur cautelle et mauvaistié, estre +ou avoir été efforciées par lesdiz marchans ou aucuns d'eulz; que, à +ce proposer, ycelles femmes ne fussent point reçues, ne lesdiz marchans +ne aucuns d'eulz, pour ce, empeschez en corps ou en biens.» Grâce à ce +paragraphe de leurs priviléges, les Lombards n'avaient rien à redouter +de la malice des femmes qu'ils recevaient dans leurs maisons et qui +n'avaient pas d'autre but que de se dire violentées par leurs patrons. +Cette clause de précaution nous apprend, en outre, que ces Lombards se +trouvaient, comme étrangers, dispensés de se conformer aux ordonnances +ecclésiastiques et civiles qui défendaient aux gens d'honneur de loger +dans leurs maisons une femme débauchée pendant plus d'une nuit. Ce +séjour d'une prostituée, dans leur demeure, n'avait aucune conséquence +défavorable pour eux, et ils n'encouraient par là ni prison, ni amende, +ni blâme. + +Toutes ces ordonnances relatives aux banques ou comptoirs d'escompte +de Paris, de Troyes, d'Amiens, de Laon, de Meaux, etc., constatent +la présence fréquente ou habituelle des femmes amoureuses dans +ces différentes villes, et les tentatives de séduction qu'elles +renouvelaient sans cesse contre les Lombards et les Italiens. Ceux-ci +pouvaient, d'ailleurs, se permettre impunément tous les désordres +que la loi eût atteints et châtiés dans la conduite des nationaux, +sujets du roi. Le sage et vertueux Charles V le dit clairement dans +les priviléges qu'il accorda en 1366 aux marchands italiens établis à +Nîmes: ces marchands ne pouvaient être inquiétés et punis pour le cas +de simple fornication, à moins qu'ils ne fussent convaincus de rapt +ou d'adultère (_nec pro lubrico carne aliquis eorum punietur_). Il est +donc présumable que la licence des moeurs de ces étrangers influait sur +l'état moral de la population qui les entourait et qui se corrompait +à leur exemple, sinon à leur contact; car ils avaient auprès d'eux +un cortége de femmes dissolues et de libertins, qui menaient joyeuse +vie et qui se pervertissaient mutuellement. Nous n'attribuerons +pourtant pas à leur installation dans la ville de Troyes, en 1380, +l'établissement des _bouticles_, que les _filles de joie cloistrières_, +ou _femmes communes_, tenaient _d'ancienneté_ dans plusieurs endroits +de cette ville, comme nous le savons d'après cet article d'un document +antérieur, cité par les continuateurs de Ducange au mot _Clausuræ_: +«Item, que toutes filles de vie cloistrière, ou femmes communes +diffamées, voisent tenir, tiennent et fassent leurs bouticles ès lieus +à ce ordonnés d'ancienneté dans ladite ville.» Les villes voisines +de Paris et qui se trouvaient dans le rayon, pour ainsi dire, de la +cour du roi, se faisaient un point d'honneur d'obéir les premières +aux ordonnances royales et d'imiter scrupuleusement l'organisation +de la police parisienne, comme elles imitaient les moeurs, les modes, +les usages et le jargon de la capitale. L'imitation ne restait pas +en défaut dans les choses du libertinage et, pour n'en citer qu'une +particularité bizarre, nous pencherions à croire qu'un _bon compagnon_ +de province, qui avait vu son Paris et qui s'était amusé des rues +_Tirev.._, _Trousse-Putain_ et autres aussi malhonnêtes de nom que de +séjour, fut le parrain narquois de la rue _Pousse-Penil_, à Issoudun, +et de la rue _Retrousse-Penil_, à Blois, et de toutes les rues _sans +chef_ affectées à la Prostitution légale. + + + + +CHAPITRE XV. + + SOMMAIRE. --Provinces centrales de la France. --La Champagne. --La + Touraine. --Le Berry. --Le Bourbonnais. --Le Poitou. --L'Orléanais. + --Les femmes mariées de Montluçon assimilées aux prostituées. + --L'_Adveu_ de la terre du Breuil. --Servitudes bouffonnes et + facétieuses. --La _chaussée de l'étang de Souloire_. --Le seigneur + de Poizay et les _denrées_ des filles amoureuses. --Le roi de + France et les ribaudes de Verneuil. --Les _femmes folles_ de + Provins, etc., etc. + + +Les provinces centrales de la France étaient celles où la Prostitution +rencontrait le moins d'entraves, et trouvait les conditions les plus +favorables. On lui laissait le champ libre, pourvu qu'elle se soumît +aux coutumes locales et qu'elle se tînt à l'écart, sans causer de +trouble ni de _contents_. On ne punissait chez elle que le scandale +et les contraventions. Il faut remarquer que ces provinces étaient +aussi celles où la civilisation avait le mieux adouci les moeurs: si +la débauche publique y vivait en bonne intelligence avec l'autorité +des seigneurs et des communes, la gaieté et la douceur du caractère +des habitants les éloignaient naturellement de tous les crimes et de +toutes les violences que le libertinage entraîne trop souvent après +lui. La Prostitution avait donc droit de cité dans chaque ville de +la Champagne, de la Touraine, du Berry, du Bourbonnais, du Poitou et +de l'Orléanais; elle devait seulement, dans chaque endroit où elle +passait ou se fixait à sa convenance, payer les redevances féodales +et se conformer aux usages, qui souvent n'étaient point écrits dans +les coutumiers du pays, mais que la tradition maintenait de siècle en +siècle. Parmi ces redevances, il en était de fort singulières, que nous +ne comprenons plus aujourd'hui, et qui n'ont peut-être jamais eu de +sens raisonnable. Ainsi, Sauval a tiré des Archives de la Chambre des +Comptes un document de l'année 1498, lequel constate que la coutume de +Montluçon assimilait aux prostituées les femmes mariées qui battaient +leurs maris; mais les unes et les autres ne rendaient pas un hommage +de même nature à la châtellenie de Montluçon. Toute femme qui avait +frappé son mari était tenue d'offrir au châtelain ou à la châtelaine +un escabeau ou un bâton. Toute prostituée qui arrivait dans le pays +pour y faire vilain commerce, devait payer, une fois pour toutes, +quatre deniers au seigneur; et, de plus, à titre de vassale, aller +publiquement sur le pont du château, s'y accroupir et y faire entendre +un bruit malhonnête, qu'elle n'avait garde d'étouffer sous ses jupes. +Voici le texte latin de l'_Adveu_ de la terre du Breuil, rendu par +très-haute, très-noble et très-puissante dame Marguerite de Montluçon, +le 27 septembre 1498: «_Item in et super qualibet uxore maritum suum +verberante, unum tripodem. Item in et super filiâ communi, sexus +videlicet viriles quoscumque cognoscente, de novo in villa Montislucii +eveniente, quatuor denarios semel, aut unum bombum sive vulgariter_ +PET, _super pontem de castro Montislucii solvendum._» + +Les commentateurs, qui se fourrent partout, et de préférence dans +les endroits les plus malsonnants, n'ont pas manqué de battre les +buissons à l'occasion de cette sale redevance. Les uns ont prétendu +que les filles folles de leur corps ne pouvaient donner au seigneur de +Montluçon plus qu'on ne les estimait généralement; ils ont rapproché +de la taxe indécente que ce seigneur exigeait d'elles un dicton +proverbial, qu'on employait jadis à l'égard des prostituées: «La belle +ne vaut pas un pet.» D'autres archéologues se sont souvenus, à ce +propos, d'un passage inexpliqué des livres de _Pantagruel_, où Rabelais +nous montre comment les pets engendrent les petits hommes; les _vesnes_ +ou vesses, les petites femmes. Ce qui fit les deux proverbes: _Glorieux +comme un pet_ et _Honteux comme une vesse_. Il serait aisé de compiler +un gros volume sur le pet des ribaudes de Montluçon. Nous préférons +clore la discussion sur ce sujet délicat, en rappelant que, d'après +les habitudes du droit féodal, l'hommage et la redevance dépendaient +du genre de service que le vassal rendait au seigneur et à ses +tenanciers. L'histoire des fiefs est remplie de servitudes bouffonnes +et facétieuses, entre lesquelles la part de la Prostitution n'est pas +la moins étrange. Dans les _aveux_ et dénombrements, faits en 1376 et +autres années, par les seigneurs des comtés d'Auge, de Souloire et de +Béthisy en Normandie; le seigneur de Béthisy déclare à sa suzeraine, +Blanche de France, veuve du duc d'Orléans, que les femmes publiques qui +viennent à Béthisy ou y demeurent lui doivent 4 deniers parisis, et que +ce droit, qui lui valait autrefois 10 sols parisis tous les ans (ce qui +supposait la venue annuelle de trente ribaudes), ne lui rapportait plus +que 5 sols, «à cause qu'il n'y en venoit plus tant,» dit Sauval (t. +II, p. 465). Le seigneur de Souloire déclare, à son tour, que toutes +ces femmes-là , qui passent sur la chaussée de l'étang de Souloire, +laissent entre les mains de son juge la manche du bras droit ou 4 +deniers ou _autre chose_. Pour comprendre cette _autre chose_, il +faut ouvrir, à la page 110, les _Réponses_ de J. Boissel, Bordier et +Joseph Constant sur différentes questions relatives à la Coutume du +Poitou (1659, in-fol.): le seigneur de Poizay, dans la paroisse de +Verruye, se réservait formellement, en 1469, le droit de prélever, sur +chaque fille amoureuse arrivant dans la paroisse, la taxe ordinaire +de 4 deniers, ou de prendre _ses denrées_, ce qui fixe à 4 deniers le +salaire obscène de ces malheureuses. Il paraît, du reste, que, dans la +plupart des fiefs, le seigneur avait droit à cette taxe uniforme de 4 +deniers sur chaque femme de mauvaise vie, qui entrait sur les terres +du fief et qui annonçait l'intention d'y vivre de son industrie. Mais +souvent le seigneur rougissait de recevoir la dîme de la Prostitution; +et il remplaçait cette taxe pécuniaire par quelque redevance ridicule, +qui maintenait du moins ses priviléges féodaux. Le roi de France se +montrait plus insouciant de l'origine des impôts qui tombaient dans ses +coffres; car, en 1283, suivant un document recueilli dans le Glossaire +de Ducange (au mot _Putagium_, dans la dernière édit.), il recevait +encore le tribut des ribaudes de Verneuil, à 4 deniers par tête. + +La Prostitution, dans ces pays de la langue d'oil, n'avait pas le +cachet d'infamie qu'elle imprimait aux personnes qui vivaient à ses +dépens dans les provinces de la langue d'oc. Les fabliaux et les romans +des trouvères normands, champenois, poitevins et tourangeaux, sont +remplis de détails empruntés à la vie amoureuse des femmes communes +et débauchées; les jongleurs, qui les fréquentaient sans doute et qui +souvent couraient le pays avec elles, n'éprouvaient aucune répugnance à +faire figurer dans leurs vers ces joyeuses compagnes de leur existence +vagabonde. M. Bourquelot, dans sa belle _Histoire de Provins_ (t. I, +p. 273), nous apprend que les femmes folles de cette ville étaient +célèbres par leurs charmes et leur volupté. Elles habitaient dans +plusieurs rues dont les noms malhonnêtes accusent l'ancienneté et qui +furent autrefois _pavées de ribaudes_, selon l'expression locale qui +s'est conservée et qui rappelle la rue _Pavée-d'Andouilles_ de Paris. +Le _Fabliau de Boivin de Provins_ (Ms. de la Bibl. Nation., nº 7,218) +caractérise ainsi une des rues déshonnêtes de la ville: + + Porpensa soi que à Provins + A la foire voudra aller, + Et vint en la rue aus putains. + +Ces rues affectées spécialement au domicile des femmes de mauvaise vie +témoignent pourtant de la démarcation profonde, qui séparait du reste +de la population les prostituées et les empêchait de se confondre avec +les femmes d'honneur. Celles-ci ne possédaient ni la beauté, ni la +séduction des impudiques, mais elles étaient si jalouses de leur bonne +renommée, qu'elles ne croyaient pas qu'il y eût une pénalité assez +grande contre la médisance ou la calomnie qui osait porter atteinte +à leur réputation. Elles avaient donc obtenu des comtes de Champagne +appui et protection, dans le cas où l'une d'elles serait injuriée par +une autre et traitée de _pute_ en présence de témoins. Celle qui se +permettait une pareille injure, sans raison et sans preuves, devait +payer 5 sous d'amende et suivre la procession en chemise, comme +les pénitentes, en portant une pierre qu'on nommait la _pierre du +scandale_, tandis que la femme qu'elle avait insultée marchait derrière +elle et lui piquait les fesses avec une aiguille. Voici le texte d'une +charte, datée de 1287, dans laquelle se trouve relatée cette bizarre +coutume, que Ducange n'accompagne d'aucun commentaire, en la tirant +des archives de la Champagne: «La fame qui dira vilonnie à autre, si +come de putage, paiera 5 sols, ou portera la pierre, toute nue, en +sa chemise, à la procession, et celle la poindra après, en la nage +(_nates_, fesses), d'un aguillon, et s'elle disoit autre vilonnie qui +atourt à honte de cors, ele paierait 3 sols, et li homs ainsin.» + +Il est évident que c'étaient les femmes publiques qui se rendaient +coupables ordinairement de cette espèce d'injure à l'égard des femmes +honnêtes, et la loi prenait la défense de celles-ci, qui eussent été +fort empêchées de répondre dans le même style à ces effrontées. La +Coutume de Champagne s'occupe particulièrement de ce délit d'injure. +L'homme ou la femme qui outrageait ainsi une femme de bien, lui +devait l'_escondit_ (l'excuse), outre l'amende de 5 sous, et «s'il +avenoit, ajoute la Coutume (article 45), que la femme à qui l'on +diroit le lait (l'offense) eust mary, ceste amende chiet à la volonté +du seigneur, jusque soixante sols.» Les Coutumes de Cerny en Laonais +et de la Fère, octroyées par Philippe-Auguste, autorisaient tout +homme de bien qui entendrait injurier une honnête femme par une femme +de moeurs scandaleuses à se faire d'office l'avocat et le vengeur de +l'insultée, en adressant à l'insulteuse deux ou trois bons coups +de poing (_colaphi_), pourvu qu'il ne fût pas dirigé lui-même par +une vieille rancune à l'égard de celle qu'il maltraitait au nom de +l'honnêteté publique. La Coutume de Beauvoisis ne particularise pas +les injures et _vilenies_, qui valaient 5 sous d'amende pour un vilain +et 10 sous pour un gentilhomme; elle dit seulement que le plus grand +_méfait, après le cas de crime_, c'est de prétendre, vis-à -vis d'un +homme marié, _con a geu o sa feme carnelment_, et, là -dessus, Philippe +de Beaumanoir raconte que, sous le règne de Philippe-Auguste, un +homme ayant dit à un autre: «Voz estes coz (cocu) et de moi meismes!» +celui à qui s'adressait cette injure tira son couteau et en frappa le +provocateur. Emprisonné et mis en jugement, il fut acquitté, par le +roi et son conseil, comme ayant agi en cas de légitime défense. Les +femmes de mauvaise vie, autrefois comme toujours, étaient promptes +à l'injure et capables des plus indignes procédés pour intimider les +gens de bien, qui tremblaient de se commettre avec elles. Une de leurs +tactiques les plus ordinaires consistait dans l'odieux usage qu'elles +faisaient de la qualité de femme mariée, lorsqu'elles menaçaient d'une +plainte en adultère l'imprudent qui les avait fréquentées et qui se +voyait alors obligé d'acheter leur silence. C'était pour exercer ces +manoeuvres criminelles, et pour exploiter à leur profit les remords +du libertinage, qu'elles cachaient soigneusement leur condition de +femme mariée et qu'elles ne la révélaient qu'après avoir commis un +adultère intéressé. La loi étant formelle et n'admettant pas l'excuse +d'ignorance dans un pareil crime, il fallut que le droit coutumier +vînt atténuer, en ce cas d'exception, les rigueurs du droit commun. De +là cet article des Franchises de la Perouse en Berry, qui remontent +à l'année 1260 et qui émanaient de la justice seigneuriale: «Si fem +mariée commaner venoet à la Paerose par putage, hom qui n'auroet feme +qui gueroet ob li, n'en est tengut vers le segnor.» + +Les femmes amoureuses, qui, étant libres de leur corps, n'avaient +pas un mari à produire comme un épouvantail d'adultère, se livraient +souvent à un genre de spéculation analogue, en menaçant de dénonciation +les gens mariés qu'elles faisaient tomber dans le péché. C'était +encore un genre d'adultère que la loi féodale punissait autant que +l'autre: un homme marié qui avait eu des relations coupables avec +une fille publique, pouvait être accusé et condamné. On évitait sans +doute d'appliquer cette rigoureuse jurisprudence, et l'on fermait les +yeux sur les délits de cette nature; mais, quand il y avait plainte ou +dénonciation, le juge était bien forcé de poursuivre le délinquant, qui +se trouvait heureux d'en être quitte pour une amende, car la pénalité +la plus fréquente en pareil cas, celle qui donnait satisfaction au +sentiment de la vindicte populaire, c'était la fustigation des deux +complices, courant tout nus par la ville et recevant leur châtiment +des mains de tous les spectateurs, qui devenaient bourreaux en cette +circonstance. Nous retrouvons, dans ce vieil usage, établi, du moins en +principe, par toute la France du moyen âge, une tradition des peines +afflictives de Rome antique, à l'égard des adultères, des courtisanes +et des débauchés. Les Coutumes d'Alais, rédigées au milieu du treizième +siècle, et publiées pour la première fois à la suite des _Olim_ (1848, +t. IV, p. 1484), formulent en ces termes la pénalité de l'adultère: +«Encoras donam que, si deguns hom que aia moller o femina que aia +marit son pris en aulterii, que amdui coron ins per la villa e sian ben +batutz, et en al ren non sian condempnat; e'l femena an primieiran.» +Les deux coupables couraient donc ensemble; mais la femme allait la +première à travers les coups de verges. Le même recueil des _Olim_ +nous offre plusieurs applications de cette course des _battus_. En +1273, le prieur de l'abbaye de Charlieu fit courir ou fouetter par la +ville (_fecisset currere seu fustigare per villam_) plusieurs personnes +qui avaient été surprises en adultère sur les terres de l'abbaye. Les +habitants de la ville se plaignirent au bailli de Mâcon, en prétendant +que le prieur s'était arrogé un droit de justice qu'il n'avait pas dans +leur cité (_quod novam et inconsuetam justitiam faciebat in villa_); +et le bailli revendiqua ce droit de justice au nom du roi. Mais le +prieur, se fondant sur d'anciens priviléges de l'abbaye, ne persista +pas moins à faire courir et fustiger les adultères qu'il pouvait saisir +en flagrant délit. Les justices seigneuriales, enchevêtrées les unes +dans les autres, se disputaient sans cesse entre elles le terrain +légal, surtout dans les questions de police des moeurs. A Amiens, +l'évêque soutenait, en 1261, qu'il avait droit de justice sur les +sodomites dans la banlieue de la ville d'Amiens; les bourgeois de cette +ville disaient, au contraire, que ce droit de justice leur appartenait +depuis la fondation de leur commune: le débat ayant été soumis au +conseil du roi, Louis IX ordonna que la ville serait maintenue dans son +droit de justicier corporellement les sodomites: _justiciandi corpora +sodomiticorum_ (voy. les _Olim_, t. I, p. 136). A Saint-Quentin, l'abbé +et les moines, d'une part, le mayeur et ses échevins, d'autre part, +se disputaient, en 1304, le droit de basse justice dans les faubourgs +de la ville: l'abbé et ses moines voulaient arrêter, chasser et +emprisonner les femmes folles (_fatuas mulieres_) qui avaient envahi +les alentours de l'abbaye; le mayeur et ses échevins voulaient que ces +femmes vécussent en paix, dans la saisine abbatiale. Le conseil du roi +décida que l'abbé et ses moines étaient maîtres de se débarrasser de +ce voisinage malhonnête, mais que le mayeur et ses échevins pourraient +à leur tour arrêter, chasser et emprisonner les femmes folles sur tout +le territoire de la commune (voy. les _Olim_, t. III, p. 151). Il y eut +probablement entre les parties une transaction qui réglementa dans les +faubourgs d'Amiens l'exercice de la Prostitution. + +Ces règlements étaient à peu près les mêmes partout, car ils avaient +toujours le même but: sévir contre les entremetteurs, confiner la +débauche dans certaines rues ou dans certains lieux, noter d'infamie +les prostituées et les empêcher de se confondre avec les femmes +honnêtes. Jean de Bourgogne, comte de Nevers, par ordonnance du 5 mars +1481, enjoignit à toutes les femmes débauchées de porter sur la manche +droite une aiguillette rouge ou vermeille; il leur défendit d'aller +par la ville ou les faubourgs, sans cette marque, à peine de prison, +et leur interdit de demeurer ailleurs qu'entre les deux fontaines, +«qui est de tout temps leur demeure ordinaire,» et de fréquenter les +étuves de la ville. (_Archives de Nevers_, par Parmentier, 1842, t. +I, p. 185.) Les contraventions aux règlements étaient punies de bien +des manières. Abbeville se distinguait par le singulier pilori qu'on +avait inventé exprès pour les filles publiques qui se laissaient +surprendre en faute: c'était un cheval de bois, appelé le _chevalet_, +dressé sur la place Saint-Pierre. Après les avoir copieusement +fouettées on les plaçait à califourchon sur le chevalet, dont le dos +tranchant ne leur offrait pas une monture très-commode. Ensuite, dans +quelques circonstances graves, on les bannissait au son de la cloche; +et si l'une d'elles rompait son ban et revenait dans la ville pour y +trafiquer de son corps, on lui coupait un membre et on la bannissait +de nouveau. (_Hist. d'Abbeville_, par Louandre, 1845, t. II, p. 213 et +286.) Les proxénètes qui étaient convaincus du crime de maquerellage +dans cette même ville, recevaient un châtiment plus exemplaire que +partout ailleurs: on les promenait, mitrés, dans un tombereau rempli +d'ordures; on les menait au pilori, où le bourreau leur coupait et +brûlait les cheveux; après quoi on les expulsait à toujours, et, en +cas de rupture de ban, on les condamnait au bûcher. En 1478, Belut +Cantine d'Abbeville, «pour avoir voulu atraire Jehannette, fille Witace +de Queux, à soy en aler en la compagnie de ung nommé Franqueville, +homme d'armes de la garnison d'icelle ville,» fut «menée, mitrée, en +ung benel, par les carrefours, et ses cheveux bruslez au pilory; et ce +fait, bannye de ladite ville et banlieue, sur le feu, à tousjours.» +Au reste, la peine capitale, comme nous l'avons dit, était écrite +dans la loi; mais on ne l'exécutait qu'en cas de récidive et même en +raison de causes aggravantes. «La punition des macquereaux, suivant +les priviléges parcidevant de la ville de Gand, dit J. de Damhoudère, +estoit le bannissement, et les macquerelles le nez coupé; mais ils +n'usent plus du nez, come bien du ban, pillori, eschelle ou eschafaut.» +Le docte auteur de la _Pratique judiciaire ès causes criminelles_ +ajoute cette remarque relative à la jurisprudence de Bruges en +semblable matière: «Moy, qui ay esté plusieurs ans au Conseil de la +ville de Bruges, n'ay oncques veu punir corporellement les macquereaux, +ou macquerelles, ou adultères, ains seulement, au dessoubz de la mort, +par bannissement hors et dedans la ville ou pays, par le pillory ou +eschaffaut, par fustigation ou autres peines semblables.» + +[Illustration: + Cabasson del. + Drouart imp., r. du Fouarre, 11, Paris. + Roze, sc. + + LA CHEVAUCHÉE DE L'ANE. +] + +Cette jurisprudence, qui était celle du parlement de Paris, s'établit +de proche en proche dans tous les parlements de France; mais la +coutume locale se réserva presque toujours de donner à l'exécution un +caractère différent, qui dépendait des moeurs du pays. Ici, l'amende +était considérable, comme dans le ressort du parlement de Rennes, +qui punissait d'une amende de 1,000 livres tournois les _vendries +de poupées ou filleries_; là , on frappait de confiscation les biens +meubles et immeubles des condamnés. Tantôt la maquerelle était coiffée +d'une mitre ou bonnet conique en papier jaune ou vert; tantôt on lui +mettait sur la tête un chapeau de paille, pour indiquer que son corps +attendait toujours un acheteur; tantôt on la marquait de la lettre +M ou de la lettre P, soit au front, soit au bras, soit aux fesses; +on promenait la condamnée sur un âne galeux, sur un tombereau, sur +une charrette, sur une claie; on la fustigeait avec des verges, avec +des lanières de cuir, avec des cordes à noeuds, avec des baguettes. +Ce supplice, quel qu'il fût, était une fête pour la population, qui +y prenait part en accompagnant de ses huées et de ses insultes la +malheureuse qu'on lui livrait comme un jouet. «C'est surtout dans la +répression de ces sortes de délits, dit Sabatier dans son _Histoire +de la législation sur les femmes publiques et les lieux de débauche_, +que nos pères s'attachèrent à déployer une rigueur infamante et des +châtiments dont le mode blessait et les principes de l'humanité, et la +décence qu'on se proposait de venger.» Mais le peuple était avide de +voir la course des adultères et d'y jouer son rôle en poursuivant et en +battant les coupables; quelquefois il se passait de la sentence du juge +pour faire courir tout nus ceux qu'il avait surpris en flagrant délit, +et qu'il regardait comme appartenant à sa justice. Aussi, dans la +plupart des priviléges que les communes obtenaient de leurs seigneurs, +elles avaient soin de faire confirmer le droit qu'elles s'attribuaient +de punir les adultères, et il fallut que les seigneurs et les rois de +France eux-mêmes restreignissent ce droit à certains cas particuliers, +en laissant toujours aux délinquants la faculté de se racheter au +moyen d'une amende. Dans les priviléges de la ville d'Aiguesmortes, +reconnus par le roi Jean en 1350, la course des adultères fut admise +en principe, mais les coupables pouvaient la compenser par le payement +d'une contribution que fixait le magistrat. Si cette course avait lieu, +les deux coureurs n'étaient pas fustigés; et la femme, quoique nue, à +l'instar de son complice, devait couvrir son sexe: _Sine fustigatione +currant nudi, copertis pudendis mulierum_; dit l'ordonnance du roi +Jean, qui, par le même sentiment de pudeur, défendait de mettre en +prison les hommes avec les femmes. (Voy. les _Ordonn. des rois de +France_, t. Ier.) Il arrivait souvent que la populace d'une ville, +impatiente de se donner le spectacle d'une course aussi peu décente, +accusait d'adultère les couples d'amants qu'elle avait trouvés à +l'écart, et taxait de flagrant délit une simple conversation amoureuse. +Il était donc nécessaire que la loi expliquât clairement ce que c'était +que le flagrant délit qui entraînait la pénalité de l'adultère. Un +malentendu n'était plus possible en face des détails minutieux que +présente à cet égard le code des coutumes, libertés et franchises +accordées par les comtes de Toulouse aux habitants de Moncuc, et +confirmées très-sérieusement par Louis XI dans ses lettres patentes du +30 novembre 1465: «Si omne mollierat era trobat per bayle ab femyna +maridada en adultero tug sols nut e nuda en leg, o en autra loc +sospechos, l'omme sobre la femyna, baychadas los bragas, o ce isera +nut, o, sinon portara, la femyna nuda o sas vestimendas levadas tro a +l'enbouilh.....» + +La Normandie fut, à toutes les époques, aussi avancée que Paris en fait +de Prostitution. Nous avons parlé de ce mauvais lieu que possédait +la ville de Rouen, dans la seconde moitié du douzième siècle, et que +le duc de Normandie, Henri II, roi d'Angleterre, avait placé sous +la surveillance spéciale d'un de ses officiers, nommé Balderic. Ce +personnage portait le titre de gardien de toutes les femmes publiques +exerçant à Rouen (_Custos meretricum publice venalium in lupanar +de Roth_), et il réunissait à ce titre bizarre celui de maréchal du +roi-duc, pendant son séjour à Rouen, avec les fonctions de garde de +la porte de la prison du château, valant 2 sous de gages par jour, la +perception du droit de glandée dans les bois voisins, etc. (Glossaire +de Ducange, au mot PANAGATOR.) + +Ce mauvais lieu, qui existait à Rouen dès le temps des premiers ducs +de Normandie, et qui tenait sans doute ses priviléges de Guillaume +le Conquérant, fut probablement le théâtre des prédications de Robert +d'Arbrissel. On sait que le pieux fondateur de l'ordre de Fontevrault +s'en allait, pieds nus, sur les places publiques et dans les +carrefours, pour amener les pécheresses au repentir et à la pénitence +(_ut fornicarias ac peccatrices ad medicamentum poenitentiæ posset +adducere_). «Un jour qu'il était venu à Rouen, raconte la Chronique, +il entra dans le lupanar et s'assit au foyer pour se chauffer les +pieds. Les courtisanes l'entourent, croyant qu'il était entré pour +commettre le péché (_fornicandi causâ_); lui, il prêche les paroles +de vie et promet la miséricorde du Christ. Alors, celle des ribaudes +qui commandait aux autres lui dit: «Qui es-tu, toi qui tiens de tels +discours? Sache que voilà vingt ans que je suis entrée dans cette +maison pour y servir au péché (_ad perpetranda scelera_), et qu'il n'y +est jamais venu personne qui parlât de Dieu et de sa miséricorde. Si +pourtant je savais que ces choses fussent vraies...» A l'instant, il +les fit sortir de la ville et les conduisit, plein de joie, au désert: +là , leur ayant fait faire pénitence, il les fit passer du démon au +Christ.» + +L'abbaye de Fontevrault, que le pieux Robert avait fondée pour y +recueillir de préférence les femmes perdues, ne le mit pas à l'abri +des tentations du diable et des calomnies du siècle. Il se soumit, +dit-on, à d'étranges épreuves pour vaincre la chair, cette chair qui +le torturait et l'enchaînait aux vanités du monde. On l'accusait de +partager le lit de ses religieuses et de s'échauffer à leur contact, +pour avoir ensuite la gloire de dompter ses sens. L'abbé de Vendôme, +Geoffroy, lui écrivit une lettre de reproches à ce sujet: _Feminarum +quasdam, ut dicitur, nimis familiariter tecum habitare permittis, et +cum ipsis etiam et inter ipsas noctu frequenter cubare non erubescis. +Hoc si modo agis vel aliquando egisti, novum et inauditum sed +infructuosum martyrii genus invenisti_. Robert se vantait de n'avoir +jamais succombé à ce martyre d'un nouveau genre; et, dans une lettre +de Marbode, évêque de Rennes, publiée par J. de la Mainferme dans son +_Clipeus ordinis nascentis Fonterbaldensis_, il est dit positivement +que la plupart des religieuses de Fontevrault devinrent grosses des +oeuvres de leur abbé: _Taceo de juventis, quas sine examine religionem +professas, mutata veste, per diversas cellulas protinus inclusisti. +Hujus igitur facti temeritatem miserabilis exitus probat: aliæ +enim, urgente partu, fractis ergastulis, elapserunt, aliæ in ipsis +ergastulis pepererunt_. On voit, par ce curieux passage, que la maison +du bienheureux Robert ne se distinguait d'un mauvais lieu que par la +scandaleuse fécondité de ses habitantes. + +Chaque ville de la Normandie avait aussi son lupanar, sinon un +garde-noble des femmes amoureuses, et l'on peut dire, avec apparence de +raison, que les _maquereaux_ et les _maquerelles_ qui figurent dans les +anciennes Coutumes normandes furent baptisés de ce sobriquet au bord +de la Manche. Nous ne voyons pas cependant que les ducs de Normandie se +soient montrés aussi favorables à la Prostitution légale, que Guillaume +IX, duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, qui avait établi ou voulait +établir à Niort une maison de débauche sur le plan des monastères +de femmes. Guillaume de Malmesbury (voy. le recueil des _Hist. +des Gaules_, t. XIII, p. 20) a consigné ce fait singulier dans sa +Chronique, et il ajoute qu'après avoir construit l'édifice destiné à ce +monastère lubrique, le duc se proposait d'en confier l'administration +aux plus fameuses prostituées de ses États: _Apud Niort habitacula +quædam quasi monasteriola construens, abbatiam pellicum ibi positurum +delirabat, nuncupatus illam et illam quacumque femosioris prostibuli +essent, abbatissam et priorem, cæteras vero officiales instituturum +cantitans_. Ce duc d'Aquitaine, qui fut un galant troubadour et un +libertin effréné, aurait été déterminé par des raisons de police, +dit M. Weiss dans la _Biographie universelle_, à former un pareil +établissement, qui eut depuis son analogue dans plusieurs villes de +France, d'Italie et d'Espagne. On ne sait si ce fut pour s'expliquer +sur ce fait que le pape Calixte II cita Guillaume au concile de Reims, +en 1129. Quoi qu'il en soit, le duc ne se dérangea pas et continua de +chanter l'amour, en donnant à ses sujets l'exemple d'une joyeuse vie. + +Les femmes de plaisir normandes, poitevines et angevines avaient +beaucoup fait, sans doute, pour mériter leur renommée; celles d'Angers +l'emportaient sur toutes, comme le prouve ce dicton proverbial +qui avait cours au quinzième siècle: «Angers, basse ville et hauts +clochers, riches putains, pauvres écoliers.» Le bas peuple de l'Anjou +avait lui-même composé son blason: _Angevin, sac à vin; Angevine, sac à +...._ (Le _Livre des Proverbes français_, par le Roux de Linci, t. Ier, +p. 203.) + +Le voisinage de l'Anjou et du Poitou n'avait pas réussi à pervertir +la chaste Bretagne, où la Prostitution n'eut jamais qu'une existence +cachée, timide, que le hasard révélait parfois aux bonnes âmes +bretonnes. Ainsi, vers la fin du quatorzième siècle, dans l'enquête +ouverte pour la canonisation de Charles de Blois, un témoin, nommé Jean +du Fournet, homme d'armes de la paroisse de Saint-Josse, au diocèse +de Dol, raconta aux commissaires ecclésiastiques comment le saint +duc avait converti une pécheresse. Le jour du jeudi saint de l'année +1357, Charles de Blois se rendant de la ville de Dinan au château +de Léon, accompagné d'Alain du Tenou son argentier, de Godefroi de +Ponblanc son maître d'hôtel, du chevalier Guillaume le Bardi et de +quelques gens d'armes, aperçut une femme assise au bord du chemin; +il lui demanda ce qu'elle faisait là , et celle-ci, s'étant levée, +répondit qu'elle gagnait son pain à la sueur de son corps (_quod panem +suum isto modo, per publicationem sui corporis, lucrabatur_). Le duc, +prenant à part son argentier, lui ordonna de s'approcher de cette +femme et de l'interroger sur le genre de métier qu'elle exerçait, car +le bon seigneur n'avait pas compris la réponse de la pauvre créature, +qui avoua tristement qu'elle était au service de l'impureté publique +(_quod erat mulier publica_), et que la misère l'avait obligée à faire +ce vilain métier. Le duc, entendant cela, dit à cette malheureuse +qu'elle devrait au moins s'abstenir de pécher de la sorte pendant la +semaine sainte. Elle répliqua que si elle avait vingt sous, elle s'en +abstiendrait bien jusqu'à la fin du mois. Charles de Blois mit la main +à sa bourse, qui n'était pas trop garnie (_modicam bursam suam_), +et en tira 40 sous, qu'il offrit à cette femme. Elle promit, en les +recevant, de rester vingt jours sans commettre le péché de fornication. +Godefroi de Ponblanc voulait qu'elle s'engageât, par serment, à +cette pénitence, de quarante jours; mais le duc ne permit pas qu'elle +s'exposât à un parjure, et il la quitta en l'exhortant à persévérer +dans la bonne voie. Cette prostituée, qui se nommait Jehanne du Pont, +tint sa promesse et n'oublia pas les conseils de Charles de Blois. Elle +renonça pour toujours à la vie dissolue, et, avec ses 40 sous, qui +lui faisaient une petite dot, elle épousa un garçon du pays, fils de +Mathieu Ronce de Pludilhan, et ne retomba plus dans le péché. (_Hist. +de Bretagne_, par Lobineau, t. II, p. 551.) On peut induire, de cette +aventure, que Jehanne du Pont, comme _femme de champs et de haies_, ne +gagnait pas plus d'un ou deux sous par jour en attendant les chalands +sur le bord du chemin ainsi que les prostituées étrangères dans la +Judée et telles que nous les représentent les saintes Écritures. + +Les provinces occidentales, où les moeurs franques s'étaient conservées +dans toute leur impureté, furent de tout temps le théâtre des plus +grands débordements de la Prostitution. Il y avait en Lorraine et en +Alsace comme ailleurs des coutumes et des ordonnances qui punissaient +les excès de la débauche, surtout quand elle portait atteinte à la +considération du clergé, qui s'y livrait avec emportement; mais, +dans chaque ville, l'impudicité publique trouva des institutions +protectrices, s'il est permis d'employer cette expression pour +caractériser l'organisation du vice au point de vue de la police +édilitaire. M. Rabutaux, après avoir décrit l'état de la Prostitution +dans les climats du midi, «où nous voyons, dit-il, sans étonnement, +des passions fougueuses produire leur naturelle conséquence,» s'étonne +de ne pas rencontrer des moeurs plus sévères dans les pays du nord: +«Si nous portons notre attention, ajoute-t-il, sur des pays qu'un +ciel moins brûlant semblait disposer à une conduite plus grave, nous +y retrouvons les mêmes excès, empreints peut-être d'un caractère plus +grossier.» L'explication de ce fait doit ressortir, à notre avis, d'une +cause historique et de certaines conditions d'économie politique. +La population austrasienne, d'une part, avait gardé ses habitudes +de luxure féroce, et, d'autre part, la législation nationale n'avait +rien fait pour dompter ces appétits brutaux, que l'abus des boissons +fermentées, de la bière ou _cervoise_, de l'hydromel et des vins du +Rhin, exaltait jusqu'au délire. La Prostitution est donc admise comme +loi de nécessité, pour sauvegarder l'honneur des femmes mariées, +qui, malgré cela, ne se préservaient pas toujours des outrages et des +attentats de la sensualité masculine. Le législateur ne recherche et +ne condamne que les méfaits qui découlent de cette source impure. Ainsi +le maquerellage est châtié plus rigoureusement que le viol; mais toute +fille et toute femme n'en a pas moins le droit de se vendre elle-même, +en se soumettant toutefois à diverses formalités de police municipale. +La loi n'était sévère contre elles, que dans le cas où elles se +prostituaient aux gens d'église. Charles III, duc de Lorraine, résume +l'ancienne jurisprudence dans son ordonnance du 12 janvier 1583, qui +condamne au fouet «les femmes et filles notoirement notées et diffamées +de paillardise, qui hantent les maisons des gens d'église, et chez +lesquelles ils se retirent pour en abuser.» Quant aux règlements de +la Prostitution légale, ils ne différaient guère, quoique plus larges +et moins austères, de ceux que des raisons d'utilité, de morale et de +prudence, avaient fait adopter dans les grandes villes du midi. Les +femmes de mauvaise vie se trouvaient comme retranchées de la société; +elles habitaient des quartiers et des rues infâmes; elles ne pouvaient +vaquer ailleurs à leur ignoble métier; elles portaient un costume +spécial ou une marque distinctive à l'instar des Juifs; elles payaient +une redevance au fisc; elles se gouvernaient entre elles d'après les +statuts d'une association régulière, analogue à celles des corps de +métier. + +A Strasbourg, des ordonnances municipales de 1409 et 1430 constatent +que les femmes publiques étaient reléguées dans les rues Bieckergass, +Klappergass, Greibengass, et derrière les murs de la ville, où ces +sortes de femmes avaient demeuré de tout temps, disent les ordonnances, +qui furent renouvelées plusieurs fois dans le cours du quinzième +siècle. (Voy. dans les _Mém. de l'Institut, Sciences morales et +politiques_, les Observations de M. Koch sur l'origine de la maladie +vénérienne et sur son introduction en Alsace et à Strasbourg.) On +conserve, en effet, dans les archives de cette ville, les règlements +et statuts accordés, le 24 mars 1455, par le magistrat de Strasbourg, +à la communauté des filles établies dans la rue et maison dites +_Picken-gaff_. Ces règlements, composés de treize articles, renferment +les mesures de police auxquelles étaient soumis les lieux de débauche. +(_Dict. des sciences médicales_, t. XLV, art. PROSTITUTION.) Ces +mauvais lieux se multiplièrent tellement, que, vers la fin du +quinzième siècle, les officiers publics chargés de les surveiller et +d'y recueillir l'impôt lustral, en comptaient plus de cinquante-sept +dans six rues différentes; en outre, la seule rue dite Undengassen +renfermait dix-neuf de ces maisons de paillardise; il y en avait +_une foule_ dans la petite rue vis-à -vis du Kettener, et plusieurs +derrière la maison appelée _Schnabelburg_. Koch a eu sous les yeux le +rapport de police qui prouve que la Prostitution légale comptait une +centaine de _bordiaux_ dans la ville archiépiscopale de Strasbourg. +Les entrepreneurs de ces harems ouverts à la lubricité alsacienne +envoyaient leurs agents et leurs courtiers jusque dans les pays +étrangers pour y faire provision de belles jeunes filles, qui louaient +leur corps par contrat, et qui, une fois prisonnières dans les clapiers +(_klapper_) de Strasbourg, se voyaient réduites à une condition pire +que l'esclavage. Enfin, vers le commencement du seizième siècle, les +maisons publiques ne suffisaient plus pour contenir toutes les femmes +de vie dissolue, qui affluaient de tous côtés, et qui, n'ayant pas de +gîte, envahirent les clochers de la cathédrale et des autres églises. +«Pour ce qui est des _hirondelles_ ou ribaudes de la cathédrale, dit +une ordonnance de 1521, le magistrat arrête qu'on les laissera encore +quinze jours; après quoi, on leur fera prêter serment d'abandonner la +cathédrale et autres églises et lieux saints. Il sera nommément enjoint +à celles qui voudront persister dans le libertinage de se retirer +au Rieberg (hors la ville, près de la porte des Bouchers) et dans +d'autres lieux qui leur seront assignés.» Quinze ans plus tard, grâce +au protestantisme, qui, selon la remarquable expression dont se sert M. +Rabutaux, «rendit quelque dignité à la vie privée,» il n'y avait plus +dans tout Strasbourg que deux maisons de Prostitution. A cette époque, +les femmes débauchées portaient encore l'_enseigne_ que le magistrat +de Strasbourg leur avait imposée en 1388: c'était un haut _bonnet_ +conique, noir et blanc, posé par-dessus leur voile; c'était, à la +couleur près, ce _hennin_ qu'Isabeau de Bavière introduisit à la cour +de France, au grand scandale des _prudes femmes_. (Voy. les _Observat._ +de M. Koch, citées déjà .) + +La Prostitution ne régnait pas avec moins de fureur dans le pays +Messin qu'en Alsace, et, à Metz comme à Strasbourg, les moines et les +ecclésiastiques se mêlaient à ses désordres les plus scandaleux. Dans +un _atour_ ou ordonnance des magistrats, de l'année 1332, défense est +faite aux gens d'église «d'aller de nuc et de jor, en place commune, +en nosses, en danses et en autres leus qui ne sont mie à dire.» Cet +_atour_ constate «la grant dissolucion qui estoit en moines de Gorze, +de Saint-Arnoul, de Saint-Clément, de Saint-Martin, devant Mès, etc.,» +lesquels couraient les rues pendant la nuit, brisaient les portes +des maisons, fréquentaient les tavernes et les lieux infâmes. Cet +état de choses ne fit qu'empirer vers la fin du seizième siècle, et +le chroniqueur Philippe de Vigneulles attribue ces monstrueux excès +à l'affluence des gens de guerre que la ville avait pris à sa solde: +«On ne voyoit par les rues, que ribaudes, dit-il, et pource que les +choses estoient si fort diffamées,» on fit des _huchements_ sévères +(proclamations), sur la pierre _Bordelesse_, en présence de tous +les _Treze_ (magistrats de la ville). Cette pierre Bordelesse devait +être le pilori ou la _justice_ de Metz. Un de ces _huchements_, en +date du 6 juillet 1493, est rapporté dans la Chronique inédite de +Philippe de Vigneulles: «Que touttes femmes mariées, estant arrière +de leurs mairits, et les filles qui se pourveoient mal, allaissent aux +bordeaulx, comme en Anglemur (cul-de-sac voisin des murs de la ville), +et en les aultres rues accoustumées où telles femmes et filles doibvent +demeurer au bas Mets, si elles ne se voulloient retireir et vivre comme +femmes de bien emprès de leurs mairits. Et que nulz manans de Mets ne +les soustenissent et ne leur louaissent maisons en bonnes rues, sus +peine de quarante sols d'amende. Et que lesdites femmes et filles ne se +trouvaissent en nulles festes, ne à nulles danses, aux nopces ne aux +festes, qui se feroient aval la cité, et que nulz ne les menaissent +danser, sur la somme de dix solz d'amende.» + +Metz avait plusieurs rues affectées, depuis une époque très-reculée, +à la demeure des femmes dissolues, et celles de ces rues qui n'ont +pas disparu avec la vieille ville gardent toujours leur destination +primitive. Près du cul-de-sac d'Anglemur, qui était le principal +foyer de la débauche urbaine, se trouvait la rue des _Bordaux_ ou +du _Bordel_, qui a été fermée, et qui aboutissait autrefois à la +muraille d'enceinte, parallèlement avec la rue Stancul. Celle-ci, +qui monte sur le versant oriental de la colline Sainte-Croix, où +était situé le palais des rois d'Austrasie, est étroite, sombre et +puante, comme toutes les rues de son espèce. Les femmes de mauvaise +vie s'engageaient, moyennant certaine pension fixée par contrat, à +servir corporellement dans les maisons de tolérance, que des ribaudes +tenaient à bail et à ferme sous la _mainburnie_ des magistrats. Ainsi, +toute fille non mariée qui causait esclandre par ses moeurs dépravées, +était menée honteusement au _bourdel_, et livrée aux ribaudes, qui +trafiquaient de son corps, si on ne leur payait une bonne rançon, +supérieure à la somme qu'elles croyaient pouvoir retirer de cette +nouvelle marchandise. Philippe de Vigneulles raconte, à ce sujet, +une touchante histoire qu'il date de 1491: Une _garse_, allant à la +cathédrale le jour des Rameaux, rencontra son _ami par amour_, qui +la prit avec lui et l'emmena en son logis, au lieu de l'accompagner +à la messe. La chose fut sue, et les magistrats mandèrent à leur +tribunal l'auteur de ce scandale: on le condamna seulement à 40 sous +d'amende; mais la fille, qu'on jugea _remplie de malvaise voulenté_, +fut enfermée dans une maison de débauche. «Son ami s'en alla après, +dit le naïf chroniqueur, et la racheta des mains des ribaudes, en +payant quinze solz, et la ramena en son hostel, et vendist tous ses +biens, et s'en alla demourer dehors.» Un autre chroniqueur, le doyen +de Saint-Thiébaut, nous fournit un renseignement précis sur le salaire +de la Prostitution, dans un temps, il est vrai, où l'abondance des +femmes communes ne faisait pas compensation à la disette du blé. En +1420 on avait quatre femmes pour un oeuf, dit M. Émile Bégin (_Histoire +des sciences dans le pays Messin_, p. 311) d'après l'autorité de ce +chroniqueur: «car un oeuf coustoit un gros, et une femme quatre deniers; +encores les a-on meilleur marchié.» Le maquerellage ne formait pas +néanmoins un commerce peu lucratif, et malgré les dangers d'un jugement +criminel, malgré le fréquent exemple des châtiments infligés aux +_maquerelles_, il ne manquait pas de honteuses femmes qui vivaient du +trafic de leurs propres enfants. «Eut une femme les oreilles coupées, +rapporte Philippe de Vigneulles (sous l'année 1480), pour tant qu'elle +avoit fait beaucoup de larrecins, et qu'elle avoit aussy mené une +jeune fille qu'elle avoit, qui estoit sa fille, au bourdel et mis à +honte.» Un siècle plus tard, pour le même fait, elle eût subi la peine +capitale. + +L'histoire particulière de toutes les villes de la Lorraine et de +l'Alsace nous offre une multitude de faits analogues qui démontrent +l'unité de la jurisprudence en matière de Prostitution. Nous consignons +seulement ici deux singularités relatives aux villes de Saint-Dié et +de Montbéliard. Dans cette dernière ville, un _ribaud_, qui parcourait +la ville en habits de femme (1539), fut «appréhendé au corps, mis ès +mains du maître de la haute justice, pour estre placé sur une eschelle, +avec deux quenouilles ès costés, puis fouetté et chassé à toujours +des terres du seigneur de Montbéliard.» Il est probable que ce ribaud +faisait un assez détestable usage de son déguisement féminin. Nous +avons vu qu'on arrêtait aussi à Paris les ribaudes qui descendaient en +habits d'homme dans la rue; mais, ordinairement, on se contentait de +confisquer ces habits qui n'appartenaient pas à leur sexe. A Saint-Dié, +les femmes de mauvaise vie, qui habitaient les rues Destord et +Nozeville, pouvaient se vanter d'être d'un tempérament très-prolifique, +puisque quatre villages voisins: Pierpont, Sainte-Hélène, Bult et +Padoux, appelés les _villes mâleuses_, avaient été peuplés par leurs +enfants mâles, qui s'y mariaient, et qui devenaient sujets du chapitre +de la cathédrale de Saint-Dié, de même que les impurs habitants de +la basse rue de Destord et de Nozeville. (Voy. dans les _Arrêts de +la Chambre royale de Metz_, un dénombrement fourni à la Chambre le 7 +janvier 1681.) + + + + +CHAPITRE XVI. + + SOMMAIRE. --Influence des moeurs et des usages de l'Italie sur la + Provence et le Languedoc au moyen âge. --La _Grant-Abbaye_ de + la rue de Comenge, à Toulouse. --_Enseigne_ des pensionnaires + de la _Grant-Abbaye_. --Le quartier des Croses. --La maison du + _Châtel-Vert_. --Vicissitudes de la Prostitution légale à Toulouse + jusqu'à la fin du seizième siècle. --_Hospice_ de la Prostitution + légale à Montpellier. --Les entrepreneurs du _Bourdeau_ de + Montpellier. --Clare Panais. --Guillaume de la Croix et les deux + fils de Clare Panais. --La _maison_ de Paullet Dandréa. --Le + _bourdeou_ privilégié d'Avignon. --_Statuts_ de Jeanne de Naples. + --De la Prostitution à Avignon antérieurement aux statuts de 1347. + --Etc., etc. + + +Il y a trois villes de France dans chacune desquelles l'histoire de la +Prostitution légale peut constater l'existence d'un lieu de débauche +établi en vertu d'un privilége royal et affermé au profit de la cité. +Ces trois villes sont: Avignon, Toulouse et Montpellier; où l'on +trouve, dans l'intérêt des bonnes moeurs, l'institution d'une _abbaye_ +obscène, que l'autorité municipale administrait comme un établissement +d'utilité publique. Nous croyons que les annales de ces trois +établissements méritent d'être écrites et rapprochées dans le même +chapitre, pour faire comprendre l'influence des moeurs et des usages de +l'Italie sur la Provence et le Languedoc au moyen âge. + +«De toute ancienneté, dit une ordonnance de Louis XI que nous +avons déjà citée, est de coustume en notre pays de Languedoc et +espéciallement ès bonnes villes dudit pays, estre establie une +maison et demourance, au dehors des ditesvilles, pour l'habitation +et résidence des filles communes.» En effet, à Toulouse, du temps de +ses premiers comtes, une maison de débauche avait été ouverte aux +frais de la ville, qui en tirait un gros revenu, et qui assurait +par là le repos des femmes honnêtes: cette _abbaye_ était située +dans la rue de Comenge. L'hérésie des Cathares, ou Albigeois, qui +ne pouvaient avoir de commerce charnel avec aucune femme, contribua +probablement à faire déchoir pour un temps le règne de la Prostitution +à Toulouse, et, pour employer la belle expression dont se sert M. +Mignet en analysant la doctrine de ces austères hérétiques (_Journal +des Savants_, mai 1852), «le dieu de la matière qui dominait sur les +régions ténébreuses des corps souillés» fut impuissant à défendre +son temple. Une ordonnance des capitouls, de l'an 1201, purifia +la rue de Comenge, et transféra dans le faubourg Saint-Cyprien +l'établissement impur qui la déshonorait. Ce mauvais lieu autorisé +sembla encore trop voisin du coeur de la ville; et on le transféra +plus tard hors des murs, près de la porte et dans le quartier +des Croses (voy. les _Mém. de l'hist. du Languedoc_, de Catel, et +l'_Hist. de Toulouse_, par Lafaille). Si l'on eût fermé les portes +de cette maison publique, qu'on appelait la _Grant-Abbaye_ et qui +renfermait non-seulement les ribaudes de la ville, mais encore celles +qu'amenait à Toulouse le caprice de leur métier vagabond, les écoliers +de l'Université et les débauchés ou _goliards_ du pays se fussent +révoltés pour maintenir ce qu'ils nommaient leurs antiques priviléges. +La Ville et l'Université avaient donc d'intelligence fait les frais +d'installation des _fillas communes_, et partageaient, _bono jure et +justo titulo_, comme propriétaires, les profits de l'exploitation +impudique. Les prostituées, qui logeaient à demeure ou de passage +dans la Grant-Abbaye, étaient astreintes à porter un chaperon blanc +avec des cordons blancs, pour _enseigne_ de leur honteuse profession. +Elles ne se soumettaient qu'avec peine à ce règlement somptuaire, +qui les empêchait de _se vêtir et assegneir à leur plaisir_: car ce +chaperon, de couleur éclatante, refusait de s'associer avec d'autres +couleurs à la mode et gênait toujours, dans les questions de toilette, +la communauté impure de la Grant-Abbaye. Les magistrats cependant +se montraient inflexibles observateurs des anciennes ordonnances, et +punissaient rigoureusement toute contravention à la règle des chaperons +et cordons blancs. + +Au mois de décembre 1389, le roi Charles VI, visitant les bonnes +villes de son royaume, fit son entrée triomphante dans la capitale du +Languedoc, où il fut reçu avec pompe et où il résida quelques jours. +La population tout entière avait pris part aux fêtes de cette entrée, +et les recluses de la Grant-Abbaye étaient allées à la rencontre +du roi, avec des présents de confitures, de vins et de fleurs, pour +lui présenter une supplique; elles lui demandaient, en don de joyeux +avénement, de les délivrer des _injures_, _vitupères_ et _dommages_ +que leur attiraient souvent les chaperons blancs et les cordons blancs +qu'une vieille ordonnance attribuait à leur confrérie. Il paraîtrait +que le cri: _Au chaperon blanc!_... dans les rues de Toulouse +faisait sortir des maisons et des boutiques une foule d'enfants qui +poursuivaient avec des huées la malencontreuse coiffure, en lui jetant +de la boue et des pierres. Les femmes de la Grant-Abbaye se plaignaient +de ce que les ordonnances _sur leurs robes et autres vestures_ avaient +été faites par les capitouls, sans la _grâce et licence_ du roi; elles +conjuraient donc ce prince de les mettre hors d'une telle servitude. +L'affaire fut portée devant le conseil des requêtes et débattue en +présence de l'évêque de Noyon, du vicomte de Melun et de messires +Enguerrand Deudin et Jean d'Estouteville. Charles VI, qui n'était pas +encore en démence, prit un intérêt tout paternel à la _supplication +des filles de joie du Bourdel de la ville de Toulouse_, et, selon +les termes de l'ordonnance qu'il rendit en cette occasion, «désirans +à chascun faire grâces et tenir en franchise et liberté les habitans +conversans et demeurans en son royaume,» il octroya aux suppliantes +«que doresnavant elles et leurs successeurs en ladite Abbaye portent +et puissent porter et vestir telles robes et chaperons et de telles +couleurs comme elles vouldront tenir et porter, parmi ce qu'elles +seront tenues de porter, entour l'un de leurs bras, une ensaigne +ou différence d'un jarretier ou lisière de drap, d'autre couleur +que la robe qu'ils auront vestue ou vestiront, sans ce qu'elles en +soient ou puissent estre traitiées ne approchiées pour ce en aucune +amende; nonobstant les ordonnances ou deffenses dessusdictes ne autres +quelconques.» Les sénéchal et viguier de Toulouse et tous autres +justiciers et officiers étaient chargés, en conséquence, de protéger à +l'avenir les dames de l'Abbaye et de les faire jouir _paisiblement_ et +_perpétuellement_ de l'octroi de cette grâce, sans les molester et sans +souffrir qu'elles fussent molestées au sujet de leur habillement (voy. +les _Ordonn. des rois de France_, t. VII, p. 327). + +Les filles de la Grant-Abbaye eurent lieu de se repentir d'avoir été +exceptées, par grâce spéciale du roi, de la servitude des chaperons +et cordons blancs. La population de Toulouse s'indigna de ce que +ces créatures s'étaient permis de quitter leur _enseigne_, en vertu +de l'ordonnance du mois de décembre 1389, et ce fut un mot d'ordre +général d'injurier et de maltraiter toutes celles qui se montreraient +par la ville sans chaperons et cordons blancs. Le sénéchal et viguier +de Toulouse ferma les yeux sur les avanies qu'on leur faisait subir +journellement, et les justiciers et officiers royaux refusèrent de +recevoir leurs plaintes. Ne pouvant obtenir justice et protection, les +ribaudes, plutôt que de renoncer au bénéfice de l'ordonnance qui les +affranchissait d'une servitude infamante, se tinrent renfermées dans +leur asile (_hospitium_) et ne s'exposèrent plus à paraître en public +avec la simple jarretière ou lisière de drap d'autre couleur que leur +robe; mais elles ne se firent pas oublier de leurs persécuteurs, qui +venaient les tourmenter jusque dans la Grant-Abbaye. Ces persécutions +éloignèrent successivement les habitués du lieu, lesquels procuraient à +la ville un revenu considérable (_commodum magnum_), qui était consacré +à des dépenses d'utilité publique. Ce revenu baissa continuellement; et +le trésorier du Capitole, qui le percevait chaque année sur les femmes +communes et sur leurs fermiers (_arrendatoribus_), alla se plaindre +aux capitouls, qui s'émurent de la perte d'une recette si facile +et si sûre. On fit une enquête, et l'on apprit que les habitantes +de l'Abbaye n'étaient plus en sûreté chez elles; que des bandes de +mauvais garçons et de libertins (_ribaldi, lenones et malevoli_) +venaient jour et nuit fondre sur le couvent impur, et y commettaient +des désordres inouïs; que ces méchants, qui ne craignaient ni Dieu, +ni justice, et qui semblaient inspirés du malin esprit (_non verentes +Deum, neque justitiam, cum sint imbuti maligno spiritu_), brisaient +les portes, pénétraient dans l'intérieur de la maison, et, pour +atteindre les malheureuses qui se barricadaient dans leurs chambres, +démolissaient la muraille ou perçaient la toiture; ensuite, ils +maltraitaient, frappaient et outrageaient de la manière la plus atroce +(_vituperose et atrociter_) les pauvres victimes de leur furieuse et +cruelle lubricité. Celles-ci, pour échapper à ces oppressions, à ces +violences, à ces injures, s'enfuyaient avec leurs servantes et leurs +domestiques (_familiares_), et la Grant-Abbaye n'était plus qu'une +ruine abandonnée. Les capitouls essayaient inutilement de porter remède +au mal et de ramener les fugitives au bercail, en leur promettant appui +et protection; l'habitude était prise, et, malgré les injonctions +des capitouls, malgré les efforts de la garde urbaine, le siége de +l'Abbaye recommençait sans cesse avec les mêmes épisodes de violence +et de scandale. Les capitouls, en désespoir de cause, s'adressèrent +au roi pour le supplier de venir en aide à leur pouvoir bravé et +méconnu; Charles VII, qui ne régnait que sur quelques provinces de son +royaume, parcourait alors le Languedoc pour y réchauffer le zèle de +ses partisans: il se rendit à Toulouse, il examina dans son conseil la +requête des capitouls, il se souvint que son père avait octroyé un don +de joyeux avénement aux filles de joie de Toulouse, et, par lettres +patentes du 13 février 1425, il menaça de toute sa colère les auteurs +des excès qui s'étaient reproduits plusieurs fois dans la Grant-Abbaye; +il enjoignit à ses officiers de protéger cet établissement, qu'il +prenait sous sa garde spéciale, et il fit planter devant la porte dudit +lieu des poteaux fleurdelisés (_baculos cum floribus lilii depictos_), +en signe de protection royale (voy. le _Recueil des Ordonnances des +rois de France_, t. XIII, p. 75). + +Les armes de France imposèrent peu aux perturbateurs, qui renouvelaient +de temps en temps leurs attaques nocturnes contre l'Abbaye; ils +se réservaient ainsi l'excuse de n'avoir pas vu les fleurs de lis, +mais les pauvres pécheresses avaient beau sonner la cloche d'alarme, +appeler au secours et demander merci, elles se trouvaient heureuses +d'en être quittes pour un viol. Enfin, elles abandonnèrent tout à +fait l'Abbaye qui les livrait sans défense à leurs bourreaux; et +elles rentrèrent dans le quartier des Croses, où elles furent moins +exposées aux insolences des perturbateurs. Les capitouls virent alors +s'élever à l'ancien taux les revenus obscènes de la ville, et cette +grave considération leur fit fermer les yeux sur l'envahissement +de la débauche publique dans l'enceinte des murailles de Toulouse. +Les _fillas communes_ restèrent près d'un siècle dans les ruelles +voisines de la porte des Croses; elles n'émigrèrent qu'en 1525, lorsque +l'Université s'empara des maisons qu'elles occupaient et y construisit +des bâtiments à son usage. On les relégua de nouveau hors de la +cité; et l'on acheta pour elles, aux frais de la ville, une grande +maison, située hors des murs dans un lieu appelé le Pré-Moutardi, +appartenant à M. de Saint-Pol, maître des requêtes. Cette maison de +Prostitution, qui fut surnommée le _Château-Vert_ ou _Châtel-Vert_, +n'avait plus à redouter les assauts des mauvais garnements et elle +offrait une retraite paisible à ses pensionnaires, qui travaillaient +toujours de leur infâme métier pour le compte de la ville; mais des +règlements sévères régissaient, à cette époque, l'institution du +Château-Vert. En 1557, la peste s'étant déclarée à Toulouse, ordre +avait été donné aux femmes amoureuses de demeurer enfermées dans +leur fort et de n'y admettre personne jusqu'à la cessation du fléau; +quelques-unes désobéirent à cet ordre de police et furent fouettées +sur la place du marché, les autres s'enfuirent et passèrent dans des +villes où la peste n'était pas. Elles reparurent à Toulouse en 1560, +quand l'amélioration de la santé publique leur rouvrit les portes du +Château-Vert. Leur retour fut joyeusement fêté, mais les capitouls, +offensés des railleries que leur valait la direction suprême de ce +_bourdel_ municipal, sachant aussi qu'on les accusait d'acheter leurs +robes avec l'impôt du Château-Vert, cédèrent cet impôt aux hôpitaux de +la ville. Les hôpitaux n'en jouirent que six ans, après lesquels ils +rendirent à la ville un privilége aussi onéreux: les bénéfices produits +par l'exploitation du Château-Vert se trouvaient absorbés, et au delà , +par les charges attachées aux redevances de ce domaine déshonnête; car +les hôpitaux étaient tenus, en compensation, de recevoir et de soigner +les malades qui sortaient du Château-Vert. Or, depuis six ans, ces +malades avaient été plus nombreux que jamais et le traitement vénérien +coûtait fort cher. Un conseil solennel s'assembla au Capitole; on y +agita la question qui préoccupait en ce temps-là tous les magistrats +du royaume: l'abolition radicale de la Prostitution. Les notables de +la cité assistaient à cette réunion, et ils opinèrent la plupart pour +la suppression du Château-Vert; mais l'avis de l'abbé de la Casedieu +l'emporta de concert avec celui du premier président du parlement, qui +conseillait de remettre cette suppression à un moment plus opportun. + +En effet, il n'y avait pas de ville où la Prostitution légale fût +plus nécessaire qu'à Toulouse: les moeurs y étaient fort relâchées, et +les passions, sous l'influence du climat, y éprouvaient des besoins +impérieux qu'il fallait satisfaire dans de certaines limites. C'était +le seul moyen d'éviter des scandales et d'assurer la sécurité des +femmes honnêtes. Deux faits récents prouvaient que l'autorité des +magistrats de la ville ne pouvait exercer trop de surveillance sur +les filles de joie, que le Château-Vert ne renfermait pas même assez +strictement. En 1559, on avait trouvé quatre de ces malheureuses dans +le couvent des Grands-Augustins; elles s'y étaient cachées sous la robe +monastique et elles servaient aux débauches de toute la communauté. +Trois de ces faux moines de perdition furent pendus aux trois portes du +couvent, et un véritable moine, leur principal complice, fut envoyé, +les fers aux pieds, à son évêque. En 1566, trois autres femmes de +cette espèce s'étant glissées dans le couvent des Béguines, on les +pendit sans forme de procès. Le Château-Vert conserva donc encore +ses attributions et ses franchises jusqu'en 1587. Cette année-là , on +remit en vigueur les mesures de salubrité que réclamait le règne d'une +épidémie à Toulouse: le Château-Vert fut évacué et l'on en scella les +portes; mais les prostituées, en sortant de leur repaire, ne changèrent +pas leur genre de vie, et en dépit de la peste, qui ne les effrayait +pas, elles exerçaient en plein champ leur dangereuse industrie. Un des +capitouls, que la peur de la peste avait forcé de quitter son poste +et de se réfugier à la campagne, fut témoin des débauches vagabondes +qui avaient lieu autour de la ville. Lorsque la peste eut cessé et +que ce capitoul eut repris ses fonctions, il raconta, dans le conseil +de ville, les honteux spectacles qu'il avait eus sous les yeux dans +les vignes et dans les champs qui avaient remplacé le Château-Vert. +On ne songea point à rouvrir ce dernier, et l'on donna la chasse à +toutes les ribaudes qui avaient mené une vie si désordonnée pendant la +peste. Elles furent enfermées dans les prisons de la ville, et on les +attachait à des tombereaux _pour le nettoiement des rues_ (voy. les +_Annales de la ville de Toulouse_, par Lafaille, t. II, p. 189, 199 et +280). + +Telles furent les vicissitudes de la Prostitution légale à Toulouse +jusqu'à la fin du seizième siècle. L'histoire des mauvais lieux de +Montpellier ne remonte pas à une date aussi reculée, du moins les +documents authentiques qui nous la racontent ne sont pas antérieurs au +quinzième siècle; mais, à Montpellier comme à Toulouse, nous voyons +que, suivant l'usage établi de toute ancienneté dans les principales +villes du Languedoc, la Prostitution légale avait son _hospice_ hors +des murs de la cité et sous la garde des magistrats, qui percevaient +un impôt sur les femmes communes et sur leurs fermiers privilégiés. Au +commencement du quinzième siècle ce privilége malhonnête appartenait +à un nommé Clare Panais, qui avait établi le centre de ses affaires +dans une maison située hors des murs de la ville en un lieu appelé +communément le _Bourdeau_: «C'est là , disent les lettres patentes de +Charles VIII qui confirment l'ancien privilége de Panais, c'est là +que les filles communes et publicques ont accoustumé de faire leur +demourance et y résider de jour et de nuit.» Clare Panais jouissait +paisiblement de son privilége et s'enrichissait, en payant des droits +énormes à la ville. Il avait deux fils, Aubert et Guillaume, qu'il +faisait élever avec beaucoup de soin, et qui devaient être des jeunes +gens de famille accomplis. Cet excellent père mourut, et les deux +fils héritèrent du privilége attaché à la maison du Bourdeau. Comme +ce privilége rapportait beaucoup d'argent, ils ne pensèrent pas à +s'en dessaisir; mais ils en cédèrent une partie à Guillaume de la +Croix, changeur, qui était d'une bonne noblesse de Montpellier, et +qui comptait parmi ses ancêtres le fameux patron des pestiférés, +saint Roch. Depuis lors, la propriété indivise du Bourdeau demeura +entre les mains de Guillaume de la Croix et des deux frères Panais, +qui devinrent changeurs et banquiers, sans cesser d'exploiter la +ferme de la Prostitution légale à Montpellier. Ils n'en furent pas +plus déshonorés que le conseil de ville, qui touchait les deniers de +l'impôt et qui avait la haute direction du Bourdeau. Le mayeur et les +magistrats qui composaient le conseil voulurent empêcher les femmes +de mauvaise vie d'entrer dans la ville, même avec l'aiguillette sur +l'épaule, et, pour leur ôter tout prétexte de fréquenter les étuves +et les bains publics, où elles exerçaient en cachette leur ignoble +profession, ils proposèrent aux fermiers de la débauche urbaine de +faire construire des étuves et des bains dans la maison du Bourdeau. +Aubert Panais et son frère Guillaume, ainsi que leur associé Guillaume +de la Croix, consentirent à faire ces _grandes et somptueuses +dépenses_, qui avaient pour objet de rendre tout à fait sédentaires les +habitantes du Bourdeau; mais ils profitèrent d'une si belle occasion, +pour faire renouveler et confirmer l'ancien privilége de cette maison +de tolérance, en vertu duquel, moyennant la somme de cinq livres +tournois payée annuellement au roi ou à son lieutenant, «dès lors en +avant, nulles personnes, de quelque estat ou condicion qu'ils soient +ou feussent, ne pourroient faire ou faire faire, en la part antique +de Montpellier, nul bourdeau, cabaret, hostellerie, ne autres estuves, +pour loger, retraire ne estuver lesdites filles communes, sur peine de +perdre et confisquer lesdites maisons, bourdeau, cabaret ou estuves.» +Le conseil de ville, à qui l'on représenta l'_instrument public_ fait +et passé entre les parties intéressées, approuva de nouveau les clauses +du contrat, et augmenta les avantages des fermiers du Bourdeau. + +Mais ceux-ci furent bientôt troublés dans la jouissance de leur +privilége: un des associés, Aubert Panais, ayant cédé sa part à +sa fille Jaquète, qui l'apporta en dot à Jacques Bucelli, qu'elle +épousa vers 1465, un nommé Paullet Dandréa, habitant la même ville, +se crut autorisé à poursuivre la déchéance du privilége des Panais. +Il agissait ainsi _par envie ou autrement_, et il était sans doute +soutenu par le _recteur_ ou le bailli de la vieille ville. Il commença +donc par «retirer et accueillir lesdites filles communes en une sienne +maison située en dedans de la ville en la partie de la Baillie.» Mais +l'existence d'un lieu de débauche à l'intérieur de la cité était +une infraction à tous les vieux us du Languedoc, et les habitants +du voisinage, prêtres et bourgeois, se plaignirent aux consuls et +protestèrent contre l'audacieuse entreprise de Paullet Dandréa: +car ils voyaient «la chose estre au grant vitupere et deshonneur +et très-mauvais exemple des femmes mariées, bourgeoises et autres, +et de leurs filles et servantes, et mesmement pour les scandales +et inconvéniens qui s'en pouvoient avenir.» Dandréa tint bon; et, +probablement avec l'appui secret de certains débauchés qui trouvaient +leur profit à l'établissement de cette maison centrale, il continua +d'y tenir une _cour amoureuse_, et il y attira souvent les _dames_ du +Bourdeau. Mais Guillaume de la Croix et Guillaume Panais étaient riches +et puissants, le premier surtout; ils sommèrent le gouverneur de la +ville de faire fermer la maison de Dandréa, ouverte contrairement aux +ordonnances des rois et au privilége de Clare Panais; ils ne rougirent +pas de se déclarer propriétaires et entrepreneurs du Bourdeau, en +portant plainte au roi. Charles VII envoyait justement aux états du +Languedoc, comme ses commissaires, le sire de Montaigu, sénéchal de +Limousin, et maîtres Jean Hébert et François Halle, conseillers du +roi, qui se rendirent à Montpellier, où les états s'assemblèrent +au mois de décembre 1458. Ces trois personnages furent saisis de +l'affaire par une requête que Guillaume de la Croix et ses associés +adressèrent aux états, qui ne dédaignèrent pas de s'en occuper. +Les commissaires du roi firent comparaître les parties devant eux, +et, après les avoir entendues en présence du procureur de la ville, +défendirent à Dandréa, sous peine d'une amende de dix marcs d'argent, +de loger ni de recevoir dans sa maison aucune femme publique. Le +procureur de la ville et le sénéchal de Beaucaire furent avertis +d'avoir l'oeil et la main à l'exécution de cet arrêt, conforme aux +antiques coutumes de Montpellier. Quant aux héritiers et successeurs +de Clare Panais, ils furent confirmés dans la jouissance de leur +privilége moyennant la redevance annuelle de cinq sols tournois au +profit du roi: «sans qu'aucun puisse doresnavant édiffier ne establir +autre maison ou lieu publicque pour l'habitation desdites filles +communes, soit en la Rectorie ou Baillie de la ville ou ailleurs.» Les +associés, non satisfaits du gain de leur procès, demandèrent au roi +la confirmation de l'arrêt, en 1469, et cette confirmation leur fut +accordée moyennant finance. Vingt ans plus tard Guillaume de la Croix +était devenu conseiller du roi et trésorier de ses guerres, mais il +n'avait pas renoncé, pour cela, à sa part d'entrepreneur du Bourdeau +de Montpellier. Comme il ne résidait pas habituellement à Montpellier, +et que Guillaume Panais ne s'occupait plus guère de l'administration de +leur propriété indivise, il craignit de voir reparaître la concurrence +fâcheuse que Dandréa leur avait faite naguère: «Doubtant que aucuns +leur voulsissent, en la jouissance des choses dessus déclarées, +donner destourbier et empeschement,» il sollicita de Charles VIII la +confirmation des lettres patentes qu'il avait obtenues de Louis XI, et +qui contenaient la teneur des priviléges du Bourdeau de Montpellier. +Charles VIII s'empressa d'accorder à son _amé et féal conseiller_, +«pour le bien et interest de la chose publique,» l'ordonnance qui +maintenait ses droits sur la Prostitution de Montpellier, ainsi que +ceux de Guillaume Panais et de Jaquète, femme de Jacques Bucelli, tous +habitants honorables de cette ville. + +De même que Montpellier, Toulouse et les principales villes du +Languedoc et de la Provence, Avignon avait aussi son _bourdeou_ +privilégié, établi et constitué en vertu d'ordonnances royales et +municipales, et ce mauvais lieu, le plus célèbre de tous ceux de +la France à cause des statuts qui le régissaient, semble avoir +été organisé sur le modèle des maisons publiques de l'Italie. +L'authenticité de ces statuts, que le savant médecin Astruc publia +pour la première fois en 1736 dans la première édition de son traité +_De Morbis venereis_, nous paraît incontestable, malgré la spécieuse +réfutation que M. Jules Courtet a fait paraître dans la _Revue +archéologique_ (2e année, 3e livraison). Selon M. Jules Courtet, +Astruc aurait été la dupe d'une plaisante mystification et les statuts +apocryphes, attribués à la reine Jeanne de Naples, seraient l'oeuvre +de M. de Garcin et de ses amis. C'est dans une note anonyme, écrite +à la main sur un exemplaire de la _Cacomonade_ de Linguet, que se +trouve racontée l'histoire de cette mystification, dans laquelle on +fait intervenir comme complice un Avignonnais, M. Commin, qui a vu le +jour dix ans après le livre d'Astruc. On sait ce que vaut, en général, +une note tracée sur la garde d'un livre, et nous sommes surpris que +la critique ait fondé sur une pareille note la négation d'un fait +historique qui a traversé le dix-huitième siècle, ce siècle sceptique +et railleur, sans être démenti ni même mis en doute. A coup sûr, si des +mystificateurs d'Avignon avaient pu s'amuser de la sorte aux dépens +d'un savant aussi renommé que l'était Astruc, l'Europe entière eût +retenti d'un immense éclat de rire, et le traité _De Morbis venereis_, +dans lequel la pièce en question fut imprimée pour la première fois, +n'eût point échappé aux conséquences d'une telle mystification; car +le but de toute mystification est la publicité satirique. Dans tous +les cas, la facétie de M. de Garcin et de ses amis eût transpiré, +du moins à Avignon, et Astruc se fût bien gardé de conserver les +statuts apocryphes dans la seconde édition de son ouvrage, corrigée +et augmentée, en 1740. Cet ouvrage, d'ailleurs, traduit en français +par Jault, et en plusieurs langues, aurait rencontré plus d'un +contradicteur sur le fameux chapitre du _bourdeou_ d'Avignon. Il est +démontré, au contraire, que la tradition locale à l'égard de cette +maison de Prostitution était constante et très-répandue lorsque Astruc +écrivit à une personne d'Avignon (vers 1725 ou 1730) pour obtenir, s'il +était possible, une copie de l'original des statuts de 1347. + +M. Jules Courtet dit que cette copie a été faite d'après un prétendu +original que de malins faussaires ont intercalé dans un beau manuscrit +du treizième et du quatorzième siècle, intitulé _Statuta et privilegia +reipublicæ Avenionensis_. Ce manuscrit, qui a fait partie de la +magnifique bibliothèque du marquis de Cambis Velleron, est entré depuis +au Musée Calvet, où M. Jules Courtet a pu l'examiner. Les _Statuta +prostibuli civitatis Avenionis_, que M. Jules Courtet regarde comme +«une imitation, une contrefaçon maladroite, non-seulement du style, +mais encore de l'écriture du quatorzième siècle,» sont transcrits sur +une feuille de parchemin, «dont le second verso portait déjà la copie +d'une bulle du pape Grégoire, écriture du seizième siècle.» Cette +circonstance seule prouverait qu'on n'a voulu tromper ici personne, +et que l'ancien possesseur du manuscrit, au seizième siècle sans +doute, s'est ingéré de le compléter lui-même en y ajoutant une copie +faite sur une autre plus ou moins fautive qu'il était parvenu à se +procurer. Le marquis de Cambis, qui était d'Avignon et qui se trouvait +ainsi à la source de tous les bruits relatifs à cette affaire, n'eût +pas manqué de faire disparaître les feuillets qui déshonoraient son +manuscrit, au lieu de mentionner dans son Catalogue les singuliers +statuts «qui, dit-il (page 465), sont en langue provençale telle qu'on +la parlait alors, et qui diffère peu de celle d'aujourd'hui.» Il est +probable que l'original existait ou avait existé dans les archives +du palais des papes ou dans celles des comtes de Provence, et qu'un +curieux en avait fait une transcription à sa manière, en altérant et +modernisant le texte provençal, peut-être même en traduisant dans cette +langue le texte latin. Ce qui paraît certain, c'est que l'existence +de ces statuts n'a jamais été douteuse; et que leur authenticité est, +d'ailleurs, confirmée par leur contexte, qui est d'accord avec tout ce +que nous savons sur le régime de la Prostitution dans la Provence au +moyen âge. Quant à toutes les considérations morales qui ont été mises +en avant pour accuser de grossière invraisemblance ces statuts donnés +ou plutôt consentis par une jeune reine, elles n'ont pas de valeur pour +quiconque étudie la police des moeurs à cette époque: Jeanne de Naples, +comtesse de Provence, n'a rien innové en ce genre; elle n'a fait que +sanctionner de son autorité souveraine les mesures d'administration +urbaine que les magistrats d'Avignon avaient prises dans l'_intérêt de +la chose publique_, suivant les motifs qui dictèrent à Charles VIII une +ordonnance et des _lettres royaux_ sur une matière analogue. + +La dissertation de M. Jules Courtet nous aidera du moins à montrer +qu'antérieurement aux statuts de 1347, la Prostitution s'était +installée à la mode italienne dans la ville papale d'Avignon. Au +concile de Vienne, tenu en 1311-1312, le pieux et savant évêque de +Mende, Guillaume Durandi, demanda la répression sévère des excès de +la débauche; il s'indigna que le maréchal de la cour d'Avignon eût +pour tributaires les femmes communes et leurs scandaleux complices; +il voulait que l'on reléguât dans les quartiers les moins fréquentés +ces _pestes publiques_, qui s'exposaient en foire aux portes des +églises, devant les hôtels des prélats et jusque sous les murs du +palais des papes; il voulait aussi que le maréchal de la cour renonçât +aux infâmes redevances de la Prostitution (voy. _Vitæ pap. Aven._, +publ. par Baluze, t. I, fº 810). Tous les Pères du concile firent +écho aux plaintes de l'évêque de Mende, mais on ne s'arrêta point à +un projet de réforme qui aurait nui à bien des intérêts particuliers; +et le maréchal de la cour du pape continua de toucher les revenus +impurs de sa charge, qui avait plus d'un rapport avec celle du roi +des ribauds de la cour de France. Les ribaudes se multipliaient et +se répandaient par toute la ville. «Il n'y avait point, dit M. Jules +Courtet, de lieu, quelque sacré qu'il fût, à l'abri de leur incroyable +audace.» Pétrarque, qui résidait dans cette ville en 1326, s'étonne +du dérèglement des moeurs, que la translation du saint-siége semblait +avoir favorisé, comme si le pape et les cardinaux avaient emmené de +Rome un cortége de femmes et d'hommes dépravés: «Dans Rome la grande, +dit Pétrarque, il n'y avait que deux courtiers de débauche; il y en a +onze dans la petite ville d'Avignon.» (_Cum in magna Roma duo fuerint +lenones, in parva Avenione sunt undecim._ Voy. les _OEuvres latines de +Pétrarque_, édit. de Bâle, fº 1184.) On comprend que la Prostitution, +livrée à elle-même, avait besoin d'un règlement, semblable à celui qui +en faisait une institution de prévoyance et d'utilité publique dans les +autres villes de la Provence. La reine Jeanne, menacée dans son royaume +de Naples par l'armée de son beau-frère Louis de Hongrie, venait de +déposer sa couronne teinte du sang de son mari; elle s'était réfugiée +sur les terres de France, et, après avoir épousé en secondes noces +son cousin et son amant Louis de Tarente, elle se préparait à vendre +au pape le comtat d'Avignon pour acheter l'absolution de son crime et +l'appui de la papauté. Ce fut en présence de ces graves événements, +que la reine, qui devait être à Aix, rédigea ou plutôt confirma les +statuts de la Prostitution légale à Avignon, comme Charles VII et Louis +XI confirmèrent ceux du même genre pour les villes de Toulouse et de +Montpellier. Ces statuts (et le premier article en fait foi) furent +dressés par les consuls ou gouverneurs de la ville, dans la forme +ordinaire de tous les priviléges des mauvais lieux, et la jeune reine +ne fit que les signer, sans les lire, sur la foi de son chancelier, qui +les avait approuvés. On peut avancer avec certitude, que le premier +à qui l'on concéda l'exploitation de ces priviléges, étant le plus +intéressé à les obtenir, n'épargna pas l'argent, pour s'assurer ainsi +l'approbation de la reine, et pour faire reconnaître ses droits, avant +la cession du Comtat au saint-siége apostolique. + +Nous ne pouvons que reproduire le texte provençal des statuts tel +qu'Astruc l'a donné, et nous regrettons que M. Jules Courtet n'ait +pas collationné ce texte avec celui que renferme le manuscrit du +Musée Calvet, et qui est rempli de ratures et de surcharges. Ce seul +fait doit exclure toute idée de supercherie, de la part du copiste +ou du traducteur de la pièce originale. Nous allons donc, sans y +rien changer, donner ce texte provençal, et nous le ferons suivre +d'une version française, plus littérale que celle qui figure dans la +traduction du livre d'Astruc, et qui a été mal à propos répétée avec +ses erreurs et ses périphrases incolores. + +I. L'an mil très cent quaranto et set, au hueit dau mès d'avous, nostro +bono Reino Jano a permès lou Bourdeou dins Avignon; et vel ques toudos +las fremos debauchados non se tengon dins la Cioutat, mai que sian +fermados din lou Bourdeou, et que per estre couneigudos, que portan uno +agullietto rougeou sus l'espallou de la man escairo. + +II. Item. Se qualcuno a fach fauto et volgo continuâ de mal faire, +lou clavairé ou capitané das sergeans la menara soutou lou bras per la +Cioutat, lou tambourin batten, embé l'agullieto rougeou sus l'espallo, +et la lougeora din lou Bordeou ambé las autros; ly defendra de non si +trouba foro per la villo à peno das amarinos la premieiro vegado, et +lou foué et bandido la secundo fès. + +III. Nostro bono Reino commando que lou Bourdeou siego à la carriero +dou Pont-Traucat, proché lous Fraires Augoustins, jusqu'au Portau +Peiré; et que siego une porto d'au mesmo cousta, dou todos las gens +intraran, et sarrado à clau per garda que gis de jouinesso non vejeoun +las dondos sensou la permissieou de l'abadesso ou baylouno, qué sara +toudos lous ans nommado per lous Consouls. La baylouno gardara la +clau, avertira la jouinessou de n'en faire gis de rumour, ni d'aiglary +eis fillios abandonnados; autromen la mendro plagno que y ajo, noun +sortiran pas que lous sargeans noun lous menoun en prison. + +IV. La Reino vol que toudos lous samdès la baylouno et un barbier +deputat das Consouls visitoun todos las fillios debauchados, que +seran au Bourdeou; et si sen trobo qualcuno qu'abia mal vengut de +paillardiso, que talos fillios sian separados et lougeados à part, afin +que non las counongeoun, per evita lou mal que la jouinesso pourrié +prenre. + +V. Item. Sé sé trobo qualco fillio, que siego istado impregnado din lou +Bourdeou, la baylouno n'en prendra gardo que l'enfan noun se perdo, et +n'avertira lous Consouls per pourvesi à l'enfan. + +VI. Item. Que la baylouno noun perméttra à ges d'amos d'intra dins lous +Bourdeou lou jour Vendré et Sandé san, ni lou benhoura jour de Pasques, +à peno d'estré cassado et d'avé lou foué. + +VII. Item. La Reino vol que todos las fillios debauchados, que seran +au Bourdeou, noun sian eu ges de disputo et jalousié; que noun se +doranboun, ne battoun, mai que sian como sorès; qué quand qualco +quarello arribo, que la baylouno las accordé et que caduno s'en stié à +ce que la baylouno n'en jugeara. + +VIII. Item. Se qualcuno a rauba, que la baylouno fasso rendré lo +larrecin à l'amiable; et se la larrouno noun lou fai, que ly sian +donnados las amarinas per un sargean dins uno cambro, et la secundo lon +foué per lou bourreou de la Cioutat. + +IX. Item. Que la baylouno noun dounara intrado à gis de Jusious; que se +per finesso se trobo que qualcun sie intrat, et ago agu conneissencé +de calcuno dondo, que sia emprisonnat per avé lou foué per touto la +Cioutat. + +I. L'an mil trois cent quarante-sept, au huit du mois d'août, notre +bonne reine Jeanne a permis le bordel dans Avignon. Elle veut que +toutes les femmes débauchées ne se tiennent plus dans la cité, mais +qu'elles soient renfermées dans le bordel, et que, pour être reconnues, +elles portent une aiguillette rouge sur l'épaule gauche. + +II. Si quelque fille a fait une faute et veut continuer de mal +faire, le garde des clefs de la ville ou le capitaine des sergents +l'amènera, par-dessous le bras, à travers la cité, tambour battant, +avec l'aiguillette rouge sur l'épaule, et la logera dans le bordel avec +les autres, et lui défendra de se trouver dehors par la ville, à peine +d'amende pour la première fois, et du fouet et du bannissement pour la +seconde. + +III. Notre bonne reine commande que le bordel ait son siége dans la rue +du Pont-Traucat, près les frères Augustins, jusqu'à la porte Peiré, +et qu'il y ait une porte du même côté par où tout le monde entrera, +mais qui sera fermée à clef pour empêcher qu'aucun jeune homme puisse +voir les femmes sans la permission de l'abbesse ou baillive, qui sera +tous les ans nommée par les consuls. La baillive gardera la clef et +avertira la jeunesse de ne faire aucun tumulte, et de ne pas maltraiter +les filles abandonnées; autrement, à la moindre plainte qu'il y aurait +contre les auteurs du désordre, ils ne sortiraient de là que pour être +menés en prison par les sergents. + +IV. La reine veut que tous les samedis la baillive et un barbier, +délégué par les consuls, visitent toutes les filles débauchées qui +seront au bordel; et, s'il s'en trouve quelqu'une qui ait mal, venu +de paillardise, que cette fille soit séparée des autres et logée à +part, afin qu'on ne l'approche pas, pour éviter le mal que la jeunesse +pourrait prendre. + +V. Item, s'il advenait que quelque fille devînt grosse dans le bordel, +la baillive prendra garde que l'enfant ne soit détruit et avertira les +consuls, qui pourvoieront à la naissance de cet enfant. + +VI. Item, la baillive ne permettra à aucun homme d'entrer dans le +bordel le jour du saint Vendredi, le jour du Samedi saint et le +bienheureux jour de Pâques, sous peine d'être cassée et d'avoir le +fouet. + +VII. Item, la reine veut que toutes les filles débauchées qui seront +au bordel ne soient en cas de dispute et de jalousie; qu'elles ne se +volent, ni ne se battent, mais qu'elles vivent comme soeurs; si une +querelle arrive, la baillive doit les accorder entre elles, et chacune +s'en tienne à ce que la baillive décidera. + +VIII. Que si quelqu'une a dérobé, la baillive lui fasse rendre +à l'amiable l'objet volé, et si la voleuse refuse de faire cette +restitution, qu'elle soit fustigée par un sergent dans une chambre, et, +en cas de récidive qu'elle ait le fouet, de la main du bourreau de la +ville. + +IX. Item, que la baillive ne donna accès dans le bordel à aucun juif, +et s'il se trouve que quelque juif y soit entré par ruse et y ait connu +quelque femme, qu'il soit emprisonné pour avoir le fouet par toute la +cité. + +Astruc, en rapportant ces statuts tels qu'on les lui avait envoyés +d'Avignon, dit qu'ils avaient été copiés sur les registres de Me +Tamarin, notaire et tabellion apostolique en 1392; mais il ne put avoir +aucun renseignement sur ce Tamarin et sur son manuscrit, à l'exception +d'un extrait des mêmes registres, constatant qu'un juif de Carpentras, +nommé Doupedo, fut fouetté publiquement à Avignon en 1408, pour être +entré en secret dans le _Bordeou_ et y avoir connu une des filles. +Un fait analogue est relaté dans l'_Appendix Marcæ-Hispanicæ_, où le +savant Pierre de Marca cite un acte de l'an 1024, dans lequel il est +dit qu'un juif, nommé Isaac, eut ses biens confisqués, et fut puni +corporellement, pour avoir commis adultère avec une chrétienne. Astruc, +qui a recueilli ce précieux détail de moeurs (_Traité des maladies +vénér._, t. I, p. 210), ajoute peu de réflexions aux statuts de la +reine Jeanne; il se borne, suivant son système, à prétendre que _le +mal vengut de paillardiso_ ne pouvait être une maladie vénérienne. M. +Jules Courtet dit que «cet article, qui fait douter le grave Merlin de +l'authenticité des statuts, suffirait aux yeux de beaucoup de gens pour +invalider le prétendu original.» Nous verrons, en faisant l'histoire +de la Prostitution en Angleterre, que les statuts des mauvais lieux +de Londres défendaient, en 1430, de garder dans une maison publique +«aucune femme infectée du mal de l'arsure.» En résumé, et après un +sérieux examen de la question, nous croyons que, si nous ne possédons +pas le texte original des statuts du _Bordeou_ d'Avignon, nous en avons +du moins les règlements, qui semblent conformes à ceux que la tolérance +municipale avait mis en vigueur dans les villes du Midi. N'oublions pas +de remarquer, en passant, que le vieux refrain populaire + + Sur le pont d'Avignon, + Tout le monde y passe, + +pourrait bien être une allusion joyeuse à la mauvaise renommée de la +rue du Pont-Traucatou-Troué. + +Cette rue avait des étuves si malfamées, qu'un synode, tenu à Avignon +le 17 octobre 1441, défendit aux ecclésiastiques et aux hommes +mariés, de fréquenter ce lieu de Prostitution, _considerantes quod +stuphæ Pontis-Trouati præsentis civitatis sint prostibulosæ et in +eis meretricia prostibularia publice et manifeste committantur_. Ceux +qui osaient braver cette défense et l'excommunication que le synode y +attachait, étaient tenus de payer, au profit de l'évêque, dix marcs +d'argent, si on les surprenait sortant de ces étuves en plein jour, +et vingt marcs s'ils y allaient la nuit. Le viguier d'Avignon, Jean +Blanchier, fut chargé de faire exécuter ces statuts synodaux et de +veiller à la police intérieure des étuves publiques (voy. le _Thesaurus +novus anecdotorum_ de Martenne, t. IV, col. 585). Peu d'années +après, en 1448, le Conseil de ville s'occupa aussi des étuves de la +Servelerie, qui n'étaient que des repaires de Prostitution comme les +_stuphæ Pontis-Trouati_. M. Jules Courtet cite encore, d'après les +petites archives de la mairie d'Avignon (Ier vol. des _Délibérations du +Conseil_, séance du 4 novembre 1372), une mesure de police relative aux +femmes dissolues de cette ville. Le viguier fit crier, à son de trompe, +dans les carrefours, qu'aucune de ces malheureuses ne se hasardât point +à porter en public un manteau ni un voile, ni un chapelet d'ambre, ni +un anneau d'or, sous peine d'une amende et de confiscation des objets. +Vers le même temps, on faisait un _cri et proclamation_ semblable +dans la ville de Paris, et cette injonction aux filles publiques de +se conformer aux lois somptuaires prouve suffisamment qu'elles ne +pouvaient se départir de leur caractère infâme, une fois qu'elles +avaient fait profession dans une _abbaye_ d'impureté. Nous retrouverons +plus loin, à Naples, dans les usages de la débauche publique, l'origine +traditionnelle du _Bordeou_ d'Avignon, cette étrange fondation d'une +jeune reine belle et galante. + +Au reste, si les _abbayes_ obscènes étaient des établissements de +fondation royale ou municipale dans la plupart des villes de la +Provence, les femmes perdues qui se consacraient à la Prostitution +n'avaient nulle part l'autorisation d'exercer leur honteuse industrie +hors de l'asile qui leur était assigné. On considérait partout comme +une enfreinte aux règlements de police leur présence dans les rues avec +le costume des femmes de bien. Un article des statuts d'Arles, dressés +en 1454, nous prouve que ces règlements de police, en usage dans cette +ville, ne différaient pas de ceux que nous voyons établis à Avignon +vers la même époque. + +Voici l'article des statuts, rapporté par Millin dans son _Essai sur +la langue et la littérature provençales_: «Toutes femmes publiques, +putan, catoniere ou tenen malo vido et inhonesto, demourant en carriere +de las femmes de ben, que porte mantel, vel en la testa, subre son +col ou espalles, hoplecho, garlandes ou annel d'or ou d'argent, sie +condamnade, per chascune cause, en 50 sols coronas et en perdamen de +las causas susdiches.» Ce passage de la législature arlésienne nous +paraît constater que l'on distinguait, des femmes de mauvaise vie +reconnues (_putan_), et en quelque sorte patentées, les coureuses +de nuit (_catoniere_) et les débauchées qui logeaient dans des rues +honnêtes. Quant aux objets de toilette qu'elles ne devaient pas porter, +ce sont les mêmes qui étaient interdits aux _fillios abandonnados_ +d'Avignon. + +Nous n'avons pas trouvé de document qui nous permette d'estimer le +prix courant du _Bourdeou_ de la reine Jeanne, mais on est fondé à +croire que ce prix était très-modique dans une province où, suivant +le proverbe populaire, la meilleure femme ne valait pas quinze sous: +_Qui perde sa fremo eme quinze sous es grand dommagi de l'argent_. +Les proverbes sont, il est vrai, si hostiles aux femmes dans tous les +pays du monde, qu'il faut bien supposer que ces proverbes se font sans +elles: _Ombre d'home vau cen fremos_, disait-on à Arles ainsi qu'à +Avignon. + + + + +CHAPITRE XVII. + + SOMMAIRE. --La Prostitution légale et la Prostitution libre. --De + l'influence de la Chevalerie sur l'honnêteté publique. --L'_Enfant + d'honneur de la Dame des Belles-Cousines_. --Le vrai chevalier, + _destructeur de la corruption_. --L'envoi de la _Camise_. --Le + châtelain de Coucy et la dame de Fayel. --_Principalia amoris + præcepta_ de maître André, chapelain de Louis VII. --Les _Cours + d'amour_ et les _Parlements de gentillesse_. --La jurisprudence + amoureuse. --Arrêts d'amour. --Le _maire des Bois-Verts_, le + _baillif de Joye_, le _viguier d'amours_, etc. --Les Jongleurs, + etc. + + +Nous avons constaté, en étudiant les moralistes et les poëtes du +moyen âge, que la Prostitution légale était en horreur au peuple, à la +bourgeoisie et à la noblesse, qui la considéraient comme une souillure +secrète de la société, et qui d'un commun accord l'empêchaient de se +produire au grand jour et d'affliger par un scandale éclatant les yeux, +les oreilles et la pensée des honnêtes gens. Cette Prostitution n'en +était pas moins solidement établie sur une large échelle, pour l'usage +d'une classe dangereuse et suspecte, qui vivait en dehors de la décence +publique, et qui se composait des ribauds et des débauchés de toutes +les catégories, depuis les vagabonds ou _batteurs d'estrade_, depuis +les truands et les gueux, jusqu'aux jongleurs, aux ménétriers et aux +mauvais garçons. Il fallait que chaque ville offrît au moins un asile +de débauche à cette population flottante, qui se renouvelait sans +cesse, et qui échappait constamment à l'action régulière de la police +municipale. C'était une sauvegarde permanente contre les entreprises de +ces _enfants perdus_, comme on les appelait partout, redoutables aux +femmes de bien et à leurs maris, mais heureusement détournés de leurs +méchants instincts de rapt et de violence, quand on leur permettait +de hanter la compagnie des _folles femmes_ et de se divertir avec +elles. Il y avait ainsi beaucoup de ces créatures qui couraient le +pays accompagnées de leurs _goliards_ et de leurs amants, et ceux-ci +faisaient bombance, aux dépens du trafic obscène qui s'exerçait sous +leurs yeux, dans les cours de ribaudie où ils s'arrêtaient avec leurs +infâmes compagnes; mais on peut dire que ces impuretés ne transpiraient +pas hors des lieux qui en étaient le théâtre ordinaire et ce qui se +passait dans le mystère du _bordeou_ provençal ou du _clapier_ normand +ne laissait aucune trace de désordre dans les moeurs de la famille et de +la cité. + +Ces moeurs n'en étaient pas souvent plus austères; mais, si relâchées +qu'elles fussent, elles n'avaient pas de rapport intime ni de contact +apparent avec les choses de la Prostitution légale, car les femmes +communes qui étaient au service de cette Prostitution, ne communiquant +qu'avec certains hommes malfamés qui participaient à la honte d'une +pareille vie: ribaudes et ribauds, formaient une sorte de corporation +impudique retranchée du sein de la société. Celle-ci, toutefois, en se +tenant à l'écart de la ribauderie, n'en menait pas une conduite plus +exemplaire et ne se faisait pas faute de donner satisfaction au vice +de l'incontinence; la fornication et l'adultère entraient, d'ailleurs, +dans toutes les maisons et y étaient les bienvenus: le seigneur dans +son château avait un sérail de servantes et de pages; le moine dans +son couvent cachait les plus criminelles _accointances_; le marchand +dans sa boutique convoitait la femme de son voisin; le pauvre ouvrier +ou _mécanique_ ne se refusait pas des plaisirs qui ne lui coûtaient +rien; mais, nulle part, au milieu de ce débordement d'immoralité, la +Prostitution proprement dite n'exerçait une influence pernicieuse, et +ne venait en aide à la corruption générale; elle aurait plutôt attiré +à elle les éléments impurs de la vie sociale, si elle n'eût pas été +frappée d'un sceau de réprobation, si ses misérables sujettes eussent +conservé quelque prestige aux yeux du monde, si l'opinion n'eût pas +flétri du même déshonneur les hommes qui osaient pénétrer dans la +retraite des _folles femmes_. La Prostitution ainsi constituée manquait +donc en partie son but fondamental, puisqu'elle ne servait pas à +épurer les moeurs et qu'elle laissait subsister hors de son domaine de +tolérance une autre Prostitution libre, plus active, plus audacieuse, +plus épidémique en un mot. On peut dire, nous le répétons, que pendant +plusieurs siècles en France ces deux espèces de Prostitution n'eurent +entre elles aucun lien, aucune relation, même indirecte, aucune +similitude dans les actes et dans les personnes. L'autorité civile +ne s'inquiétait, ne s'occupait que d'une seule de ces Prostitutions; +quant à l'autre, qui n'avait ni livrée, ni _enseigne_, ni maisons +spéciales, ni règlements de police, elle se promenait à visage +découvert dans tous les rangs sociaux, et elle répandait son venin à +travers les généreuses et brillantes institutions de la chevalerie. +Ce fut surtout pour réformer les moeurs, pour leur imposer un frein +salutaire, pour les retremper à la source de l'honneur et de la vertu, +qu'un sage législateur, un philosophe inconnu, un grand politique créa +la chevalerie, qui vint à propos, au milieu d'une société dépravée +et gangrenée, pour réhabiliter l'esprit en face de la matière et pour +porter un défi, en quelque sorte, à toutes les Prostitutions de l'âme +et du corps. La chevalerie n'était qu'une forme attrayante, donnée à +la philosophie, à la morale et à la religion; elle protégea, elle sauva +l'honnêteté publique, malgré les inévitables excès des croisades et les +influences démoralisatrices de la poésie des jongleurs. + +Nous ne croyons pas que la chevalerie ait été encore appréciée +à ce point de vue, comme l'ennemie implacable de toute espèce de +Prostitution, comme la sauvegarde des moeurs: elle opposa les nobles +et pures inspirations de l'amour métaphysique aux grossières et +avilissantes tyrannies de l'amour matériel; elle créa les Cours +d'amour, ces gracieux tribunaux de galanterie et de _gentillesse_, pour +abolir les cours de ribaudie; elle dompta et pacifia les passions avec +les sens; elle fonda la vertu sur le respect de soi et des autres; elle +fit, pour ainsi dire, un piédestal de tendre admiration et un trône +d'honneur, pour y placer la femme. C'est là évidemment le principe +de la chevalerie: elle affranchit un sexe que la Prostitution avait +soumis à la plus dégradante servitude. Ici, la femme était esclave et +humiliée de son rôle indigne; là , elle est reine, et sa souveraineté +repose encore sur l'amour; mais ce n'est plus l'amour charnel, dont les +coupables jouissances étouffent l'instinct du bien et prédisposent le +coeur à tous les vices; c'est l'amour parfait, c'est l'amour héroïque, +qui prend sa source dans les plus beaux sentiments et qui s'exalte +par l'imagination en se dégageant des entraves de la nature physique. +Les premières leçons que recevait un page, varlet ou damoiseau, qui se +destinait au métier de la chevalerie, regardaient uniquement l'amour +de Dieu et des dames, c'est-à -dire, suivant Lacurne de Sainte-Palaye, +la religion et la galanterie. C'étaient les dames elles-mêmes qui se +chargeaient ordinairement d'apprendre aux jeunes gens le catéchisme +et l'art d'aimer. «Il semble, dit le savant auteur des _Mémoires sur +l'ancienne chevalerie_, il semble qu'on ne pouvoit, dans ces siècles +ignorants et grossiers, présenter aux hommes la religion sous une forme +assez matérielle pour la mettre à leur portée, ni leur donner en même +temps une idée de l'amour assez pure, assez métaphysique, pour prévenir +les désordres et les excès dont étoit capable une nation qui conservoit +partout le caractère impétueux qu'elle montroit à la guerre.» Lacurne +de Sainte-Palaye n'a fait qu'entrevoir les causes philosophiques de +l'institution de la chevalerie, qui fut, dans l'origine, une barrière +morale et religieuse contre l'athéisme et la Prostitution. + +Pour se rendre bien compte de l'esprit de la chevalerie, il faut lire, +dans la charmante _Histoire et plaisante chronique du petit Jehan +de Saintré_, les admonitions que lui adresse la _Dame des belles +cousines_, lorsqu'il fut attaché au service de cette princesse en +qualité _d'enfant d'honneur_ et de page. La dame, qui parle latin comme +un Père de l'Église, lui fait une édifiante instruction sur les sept +péchés mortels. Voici en quels termes elle lui conseille d'éviter le +péché de luxure: «Vraiement, mon amy, lui dit-elle, ce péchié est, au +cueur du vray amant, bien estaint; car tant sont grandes les doubtes +(craintes) que sa dame n'en preigne desplaisir, qu'un seul deshonneste +penser n'en est luy; dont, par ainsi, il ensuit le dict de saint +Augustin qui dict ainsi: + + Luxuriam fugias, ne vili nomine fias; + Carni non credas, ne Christum nomine ledas. + +C'est à dire, mon amy: Fuy luxure, à ce que tu ne sois brouillé +en deshonneste renommée; aussi, ne croys point ta chair, affin que +par péchié tu ne blesses Jesus Christ. Et, à ce propos, encores se +accorde saint Pierre l'apostre, en sa première épistre où il dict: +_Obsecro vos, tamquam advenas et peregrinos, abstinere vos à carnalibus +desideriis qui militant adversus animam._ C'est à dire, mon amy: Je +vous prie, comme estrangers et pellerins, que vous vous absteniez des +delits carnels, car ils bataillent jour et nuyt à l'encontre de l'âme. +Et, à ce propos, dict encore le philosophe: + + Sex perdunt vere homines in muliere: + Ingenium, mores, animam, vim, lumina, vocem. + +C'est à dire, mon amy, que homme qui hante les folles femmes pert six +choses, dont la première est que pert l'âme, la seconde l'engin, la +troisième les bonnes moeurs, la quatriesme la force, la cinquiesme sa +clarté, et la sixiesme sa voix. Et, pour ce, mon amy, fuy ce péchié +et toutes ses circonstances.» La dame des Belles Cousines termine son +sermon sur la luxure, par cette citation empruntée à Boëce: «_Luxuria +est ardor in accessu, foedor in recessu, brevis delectatio corporis +et animæ destinctio._ C'est à dire, mon amy, que luxure est ardeur à +l'assembler, puantise au despartir, briefve delectation du corps, et de +l'âme destruction.» Il est certain qu'Antoine de la Salle, en écrivant +l'Histoire du petit Jehan de Saintré, pour l'amusement de la cour de +Charles VII, a puisé les matériaux de cette histoire dans une chronique +de la cour du roi Jean et a tiré d'un livre de chevalerie beaucoup plus +ancien les enseignements moraux de la dame des Belles Cousines. + +Les cérémonies de la création d'un chevalier prouvent encore mieux, +que la chevalerie était instituée pour corriger les moeurs et abolir +la Prostitution. Le novice se préparait à entrer dans l'ordre de +la chevalerie, par des pratiques d'austérité et de dévotion, qui +auraient pu introduire un moine dans un ordre monastique. C'étaient +des jeûnes rigoureux, des nuits passées en prières dans une église, +des sermons dogmatiques sur les principaux articles de la foi et de +la morale chrétiennes, des bains et des ablutions, qui figuraient la +pureté nécessaire dans l'état de la chevalerie, des habits blancs, +qui étaient le symbole de cette pureté chevaleresque; c'était enfin +une promesse solennelle, au pied des autels, de mener une bonne vie +devant Dieu et devant les hommes. «Celuy qui veut entrer en un ordre, +soit en religion, ou en mariage, ou en chevalerie, ou en quelque estat +que ce soit, dit un des personnages du roman de _Perceforest_, il doit +premièrement son coeur et sa conscience nettoyer et purger de tous vices +et remplir et aorner de toutes vertus.» Les nombreux écrits, en vers et +en prose, qui traitent des moeurs de la chevalerie, répètent à l'envi +que le vrai chevalier doit être le _destructeur de la corruption_. La +chevalerie était donc une sorte de _clergie_, qui prêchait d'exemple +pour rendre le peuple meilleur et vertueux, pour maintenir le bon +ordre dans la société et pour en expulser tous les vices: «Nul ne doit +estre reçu à la dignité de chevalier, dit le respectable chevalier de +la Tour, dans son _Guidon des guerres_, si on ne scet qu'il ayme le +bien du royaume et du commun, et qu'il soit bon et expert en l'ouvrage +batailleux, et qu'il veuille, suivant les commandements du prince, +apaiser les discords du peuple, et soy combattre pour oster, à son +povoir, tout ce qu'il scet empescher le bien commun.» La Prostitution +ne trouva jamais grâce devant la chevalerie, qui ne parvint pas +néanmoins à la détruire. + +Cependant la chevalerie n'employait pas de moyen plus efficace que +l'amour des dames, pour exciter au bien commun la jeune noblesse, +qui, dès l'âge le plus tendre, avait été dressée à cette école de +galanterie: «Les préceptes d'amour, dit Lacurne de Sainte-Palaye, +répandoient dans le commerce des dames ces considérations et ces égards +respectueux, qui, n'ayant jamais été effacés de l'esprit des François, +ont toujours fait un des caractères distinctifs de notre nation. Les +instructions que ces jeunes gens recevoient, par rapport à la décence, +aux moeurs, à la vertu, étoient continuellement soutenues par les +exemples des dames et des chevaliers qu'ils servoient.» Le premier +acte de chevalerie était le choix d'une dame ou damoiselle à aimer et +à servir; le page, varlet ou damoiseau, commençait ainsi son _devoir_ +de courtoisie, et c'était à cette dame de ses pensées qu'il rapportait +dès lors toutes ses _emprises_ et tous ses faits d'armes. C'était pour +se faire distinguer par elle et pour se faire aimer aussi, qu'il se +montrait preux et vaillant, honnête et courtois, loyal et vertueux. +Le nom et les couleurs de cette dame lui tenaient lieu de talisman +dans les circonstances les plus difficiles de sa vie; il l'invoquait +comme une sainte patronne au milieu des combats, et, s'il était +frappé à mort, il exhalait son dernier soupir en pensant à elle et en +l'_honorant_. Rien ne ressemblait moins à l'amour matériel, que cette +profonde et délicate dévotion amoureuse à l'égard d'une seule dame, +qui souvent ne récompensait pas même d'un chaste baiser un sentiment +si exalté; mais ce sentiment, pur et ardent à la fois, trouvait en soi +une force invincible qui s'augmentait sans cesse par l'idée fixe et par +l'extase: il s'attachait, en quelque sorte, comme une ombre, à la femme +qui l'avait inspiré et qui n'y répondait pas toujours, et il persistait +à travers les temps et les distances, sans s'affaiblir et sans +s'arrêter, à moins que son objet n'eût cessé d'être digne de lui. «Plus +vous me témoignerez d'amour et plus vous me verrez fidèle!» disait à +sa dame Albert de Gapensac, qui fut à la fois troubadour et chevalier. +Dans le langage de la chevalerie, on se souhaitait mutuellement, entre +écuyers et chevaliers, les bonnes grâces et les faveurs de sa dame: +ces bonnes grâces, d'ordinaire, se bornaient à un sourire, à un doux +regard, à un simple baiser; ces faveurs, au don d'une coiffe, d'une +manche, d'un ruban, à l'envoi d'une _camise_ (chemise). Olivier de +la Marche termine, par un souhait de cette espèce, une lettre qu'il +écrit au maître d'hôtel du duc de Bretagne: «Je prie Dieu qu'il vous +doint (donne) joye de vostre dame et ce que vous desirez» (liv. II de +ses _Mémoires_). C'est dans le même sens, que la reine dit à Jehan +de Saintré: «Dieu vous doint joye de la chose que plus desirez!» Ce +que Jehan de Saintré désirait le plus, c'était de rester seul avec sa +maîtresse: «Là furent les baisiers donnés et baisiers rendus, tant +qu'ilz ne s'en pouvoient saouller, et demandes et responses telles +qu'amours vouloient et commandoient. Et en celle tres plaisante joye +furent jusques à ce que force leur fut de partir.» Malgré ces baisers +donnés et rendus, malgré ces longs entretiens d'amour, jamais Jehan de +Saintré et sa dame ne dépassèrent les limites de la vraie courtoisie et +ne se fourvoyèrent dans le _bourbier de l'incontinence_. On eût dit que +les amants prenaient plaisir à surexciter leurs désirs, afin de prouver +jusqu'à quel point ils pouvaient les combattre ensuite et les vaincre; +en cherchant le péril et en s'y exposant avec une sorte d'orgueil, +on peut croire qu'ils y succombaient quelquefois. Cet amour presque +mystique, qui se permettait tout, excepté la dernière expression +de ses voeux les plus brûlants, ne craignait pas de satisfaire dans +une certaine mesure ses appétits sensuels; on croirait voir souvent +ces assauts, que le démon de la chair livrait aux saints et aux +saintes, dans la légende, et qui ne servaient qu'à leur procurer une +victoire nouvelle, après de nouveaux efforts que soutenait la pensée +du Rédempteur ou de sa divine Mère. Les chevaliers et leurs dames ne +fuyaient pas la tentation, parce qu'ils se plaisaient à en triompher, +et tout en imposant à leurs sens une barrière infranchissable au +delà de l'amour décent et vertueux, ils ne se refusaient pas quelques +compensations de libertinage métaphysique. Ainsi, le fameux châtelain +de Coucy, étant à la croisade, envoya une chemise, qu'il avait +portée, à la dame de Fayel, qui aimait de pur amour ce beau chevalier, +quoiqu'elle fût en puissance de mari et qu'elle n'eût garde d'être +adultère de fait, sinon d'intention. Cette chemise, la dame s'en +revêtait pendant la nuit, lorsque l'amour l'empêchait de dormir, et +elle s'imaginait, en touchant le linge, sentir sur sa chair nue les +baisers de son amant. Ce sont les paroles mêmes de la dame de Fayel +dans les chansons du châtelain de Coucy: + + Sa chemis qu'ot vestue + M'envoia pour embracier. + La nuit, quant s'amour m'argue, + La met delez moi couchier, + Toute la nuit à ma char, nue, + Por mes mals assolacier. + +Tout n'était qu'amour dans la chevalerie, mais amour loyal et discret, +dont maître André, chapelain de Louis VII a rédigé le code, sous le +titre de _Principalia amoris præcepta_. Il n'est pas une seule des lois +de ce code, qui n'ait été écrite sous l'inspiration des plus nobles +sentiments, et de la morale la plus respectable; on en peut juger par +les maximes suivantes: «Ne recherche pas l'amour de celle que tu ne +peux épouser.--Ne cherche pas à arracher les faveurs qu'on te refuse +(_in amoris exercendo solatio, voluntatem non excedas amantis_).--Même +dans les plus vifs emportements de l'amour, ne t'écarte jamais de +la pudeur (_in amoris præstando solatio et recipiendo, omnis debet +verecundiæ rubor adesse_).» Il y a loin de là sans doute à l'Art +d'aimer d'Ovide. Maître André, tout chapelain qu'il fût, n'était pas +novice en amour, mais la définition qu'il donne de l'amour, tel qu'on +doit le pratiquer honnêtement, ne semble pas condamner les moeurs du +digne clerc: «Le pur amour, dit-il, est celui qui unit absolument les +coeurs de deux amants par les liens d'une tendresse intime. Mais cet +amour consiste dans la contemplation spirituelle et dans une ardente +passion. Il peut aller jusqu'au baiser, jusqu'à l'embrassement et +même jusqu'au contact de la chair nue, en s'interdisant toutefois +le _dernier soulas de Vénus_ (_procedit autem usque ad oris osculum, +lacertique amplexum et ad incurrendum amantis nadum tactum, extremo +Veneris solatio prætermisso_). Cette législation d'amour n'était pas +une lettre morte. La chevalerie avait établi, dans chaque province, et +notamment dans celles du Midi, des _Cours d'amour_ et des _Parlements +de gentillesse_, aréopages féminins, devant lesquels se débattaient +toutes les causes d'amour. Ces assises de dames se tenaient, le soir, +sous l'ombrage d'un ormeau séculaire; le tribunal était présidé par +un chevalier de distinction, qu'on appelait le _prince d'amour_ et +quelquefois _prince de la jeunesse_, élu par les dames qui composaient +la Cour et qui avaient pour assesseurs plusieurs hauts personnages de +la noblesse et du clergé. La forme des jugements et des arrêts était +la même que dans les tribunaux de justice royale et seigneuriale; +mais les sentences avaient toujours un caractère métaphysique et ne +soumettaient les amants à aucune punition corporelle ou pécuniaire. +C'était l'opinion, en quelque sorte, qui se chargeait du châtiment des +coupables. Ces Cours d'amour, où siégeaient les plus nobles dames et +les plus honorées par leur _prud'homie_, remplissaient une mission plus +délicate encore, lorsqu'elles répondaient doctoralement aux questions +d'amour qu'on venait leur soumettre. «Enfin, dit Papon, dans son +_Histoire de Provence_, la galanterie étoit tellement l'esprit dominant +de ce siècle d'ignorance, qu'elle se mêloit à tout: elle faisoit +le sujet ordinaire des entretiens. Les dames, les chevaliers et les +troubadours s'exerçoient à disputer sérieusement sur cette importante +matière; il n'y avoit aucun sentiment du coeur, quelque finesse qu'on +lui suppose, qui put échapper à leur sagacité; tous les cas imaginables +étoient prévus et décidés.» Ce fut surtout l'affaire des Cours d'amour, +de se prononcer dans ces questions ardues et minutieuses, que les +avocats des deux parties discutaient avec d'incroyables recherches +d'éloquence et de science amoureuse. + +On comprend quelle influence devait avoir une pareille jurisprudence, +contre la Prostitution; aussi, dans les arrêts d'amour qui sont +parvenus jusqu'à nous, ne remarque-t-on pas des circonstances graves +qui accusent la conduite licencieuse de l'une ou l'autre des parties +mises en cause. Jamais un acte de débauche ne vient souiller les +oreilles et l'esprit des juges; jamais l'amour, qui est l'âme de +tous les procès, ne se jette dans une voie obscène. Ce sont des +peccadilles d'amants, ce sont des bagatelles de galanterie raffinée; +ou bien la cause est sérieuse, et la Cour d'amour devient un tribunal +d'honneur. Un secrétaire, envoyé auprès d'une dame, oublie ses devoirs +d'intermédiaire de confiance et supplante son maître, en priant d'amour +pour son propre compte la dame auprès de laquelle il devait servir et +défendre les intérêts d'autrui. La comtesse de Flandres, assistée de +soixante dames, condamne le coupable et sa complice, en les déclarant +exclus de la compagnie des dames et des cours plénières de chevaliers. +Maître André cite cet autre exemple de jurisprudence amoureuse: un +amant avait quitté sa maîtresse pour en prendre une nouvelle; il +se lassa bientôt de celle-ci et voulut retourner à la première, qui +l'accueillit avec mépris et dénonça son procédé à la vicomtesse de +Narbonne. La Cour d'amour, présidée par la vicomtesse, décida que +l'amant volage et trompeur perdrait en même temps l'affection de ses +deux maîtresses et ne serait plus digne à l'avenir de posséder le +coeur d'une femme honnête (_nullus probæ feminæ debet ulterius amore +gaudere_). Condamner avec tant de rigueur l'inconstance frauduleuse +d'un amant, c'était ne promettre aucune indulgence à la Prostitution. +L'infidélité chez une femme était condamnée plus sévèrement encore, +car une dame, dont l'amant guerroyait en Palestine depuis deux ans, +fut traduite au tribunal de la comtesse de Champagne et accusée d'avoir +voulu _faire nouvel ami_. Cette dame allégua pour sa défense, qu'elle +s'était conformée aux lois d'amour qui ordonnent de pleurer deux ans un +amant défunt, et que l'absent, qui ne donne pas de ses nouvelles, peut +être assimilé à un mort «sans lui faire injure;» mais la comtesse de +Champagne décida en principe qu'une amante ne doit jamais abandonner +son amant pour cause d'absence prolongée. Les Cours des dames étaient +inexorables pour tout ce qui ressemblait à une Prostitution du coeur ou +du corps. Un chevalier avait comblé de dons une dame qu'il aimait et +qui ne lui accordait aucune faveur en échange: il alla se plaindre à +la reine Éléonore de Guyenne, femme de Louis VII. Cette belle reine, +qui se connaissait en galanterie, rendit cet arrêt mémorable: «Il faut +qu'une femme refuse les présents qu'on lui offre dans une intention +amoureuse, ou bien elle doit consentir à les payer par l'abandon de +sa personne; mais, en ce cas, elle se place dans la catégorie des +courtisanes.» (Voy. l'_Histoire des moeurs et de la vie privée des +Français_, par E. de la Bédollière, t. III, p. 324 et suiv.) Robert de +Blois, dans son poëme du _Chastoiement des dames_, a reproduit cette +maxime fondamentale du droit d'aimer, sur la question des joyaux qu'une +femme reçoit d'un homme qui la courtise: + + Et bien sachiez, s'ele les prent, + Cil qui li donc chier li vent; + Quar tost lui coustent son honor + Li joiel doné par amour. + +Les _Arrêts d'amour_ que Martial d'Auvergne a recueillis et rédigés +vers la fin du quinzième siècle, et qu'un autre jurisconsulte aussi +gravement facétieux a commentés dans le style du Palais, ne sont pas +d'une morale aussi sévère, et quelques-uns paraissent dictés par une +galanterie assez relâchée. Nous croyons donc qu'ils n'émanent pas des +anciennes Cours d'amour de la Provence, et qu'ils ont été rendus, du +temps même de Martial d'Auvergne, dans quelque assemblée de dames et +de gentilshommes tenant parlement à l'instar des _grands jours_ de +Pierrefeu, de Signes et de Romanin. Ce n'est plus la doctrine naïve +et austère de la chevalerie primitive, qui ne plaisantait pas avec +l'amour; c'est une galanterie encore raffinée, mais malicieuse et +libertine: on sent que l'amour se matérialise, et on le voit d'ailleurs +passer sans trop de scrupule, au _dernier soulas_. Le tribunal +diffère aussi des véritables Cours d'amour, en ce qu'il prononce des +amendes, parfois considérables, et des peines corporelles, contre les +délinquants, qui ont en perspective le fouet à recevoir de la main +des dames et quelque bonne somme à _employer en banquets_ et en _herbe +verde_. Les causes se plaident devant des juges de différents ressorts, +tels que le _maire des bois verts_, le _baillif de joye_, le _viguier +d'amours_, etc. Les surnoms allégoriques de ces magistrats laissent +soupçonner que cette justice-là n'était qu'un jeu. Parmi les arrêts +bizarres que Martial d'Auvergne a réunis avec une gaieté sournoise, +nous en choisirons deux qui permettront d'apprécier le mérite des +autres. Dans le XIe arrêt, c'est une dame qui se plaint de son ami +_devant le maistre des forestz et des eaues sur le faict du gibier +d'amours_; elle accuse son ami de l'avoir fait choir dans une rivière +tout exprès pour lui _mettre la main sur les tetins_; en conséquence, +elle demande que cet audacieux amant soit _très grievement puny de +punition publique_. L'amant répondait qu'il était tombé dans l'eau +avec elle, mais que, «cheyant, il ne l'avoit ni tastée ni pincée, +ne n'eut pas le loisir de ce faire, pour l'eau dont il estoit tout +esblouy.» Néanmoins, «le procureur d'amours dessus le faict des eaues +et des forestz, disoit que par les ordonnances il est deffendu de +ne point chasser à engins, par lesquels on puisse prendre testins +en l'eaue,» et concluait à ce que l'amant fût condamné à une grosse +amende. Celui-ci répliquait que si sa main, à son insu, avait touché +les tetins de sa dame, ce n'aurait été qu'en tombant: «Et estoit force +qu'il se soustint à quelque chose.» Le tribunal admit cette excuse, +mais il décida que l'amant donnerait à la maîtresse une robe neuve, de +couleur verte, en dédommagement de la robe que l'eau avait gâtée. Dans +le IVe arrêt, c'est encore une dame qui se _complaint_ de son ami, en +disant «qu'il lui avoit baisé sa robe si rudement, qu'il l'avoit cuydé +affoler (blesser) et qu'en cheyant, sa gorgerette estoit dépecée, et +en avoit-on peu voir le bout de sa chemise.» Elle requérait qu'il fût +défendu à cet amoureux brutal, «de ne plus se jouer ny toucher plus +à elle, sans son congié.» Cette requête de la dame eut plein succès, +et l'amant eut beau en appeler, la sentence fut confirmée, en dernier +ressort, par le _maire des bois verts_. + +Les jugements des Cours d'amour n'étaient pas les seuls qui +atteignissent les mauvaises moeurs des personnes appartenant à la +juridiction de la chevalerie: l'opinion avait à se prononcer aussi, et +ses arrêts n'épargnaient ni la naissance, ni le rang, ni la richesse, +quand ils s'adressaient à des actions honteuses et répréhensibles. La +bonne renommée était une condition essentielle pour les hommes ainsi +que pour les femmes qui voulaient qu'on leur _fît honneur_, et les +plus puissants seigneurs, les plus grandes dames, ne se trouvaient +pas au-dessus du blâme des petites gens. «Les dames qui se respectant +elles-mêmes vouloient être respectées, dit Lacurne de Sainte-Palaye, +étoient bien sûres qu'on ne manqueroit point aux égards qu'on leur +devoit, mais si, par une conduite opposée, elles donnoient matière à +une censure légitime, elles devoient craindre de trouver des chevaliers +tout prêts à l'exercer.» Le chevalier de la Tour racontait à ses +filles, en 1371, qu'un modèle de chevalerie, nommé messire Geoffroy, +s'était voué à la répression de l'inconduite des dames: «Quant il +chevauchoit par les champs et il véoit le chasteau ou manoir de quelque +dame, il demandoit toujours à qui il estoit, et quant on lui disoit: +_il est à telle_, se la dame estoit blasmée de son honneur, il se +fust avant tort d'une demi-lieue, qu'il ne feust venu jusques devant +la porte, et là prenoit un petit de croye (craie) qu'il portoit, +et notoit cette porte et y fesoit un signet et l'en venoit (l'on +vessait). Et, aussi, au contraire, quant il passoit devant l'hostel +de dame ou damoiselle de bonne renommée, se il n'avoit trop grant +haste, il la venoit veoir et huchoit: «Ma bonne amie, ou ma bonne +dame ou damoiselle, je prie Dieu que en ce bien et en cest honneur +il vous veuille maintenir au nombre des bonnes, car bien devez estre +louée et honorée.» Et, par cette voie, les bonnes se craignoient et +se tenoient plus fermes de faire chose dont elles pussent perdre leur +honneur et leur estat.» Nous ignorons quel pouvait être ce _signet_, +que le chevalier Geoffroy marquait à la craie sur la porte des dames +malfamées, et qui invitait les passants à saluer d'un pet la maîtresse +du lieu, en signe de mépris, ce que les gens du peuple ne manquaient +jamais de faire lorsqu'ils rencontraient une fille publique sur leur +passage. + +Cependant, si la moralité publique, grâce à la chevalerie, faisait +des progrès journaliers dans toutes les classes de la société et +descendait par degrés jusqu'aux plus infimes, la Prostitution, tout en +se cachant au fond de ses repaires, continuait à déshonorer le langage +usuel et à s'ébattre dans les poésies des trouvères. Ces poëtes de la +langue d'oil n'étaient pas, comme les troubadours, des chevaliers et +des écuyers nourris dans les Cours d'amour et formés de bonne heure +aux leçons de la fine galanterie; les trouvères, sortis du peuple +pour la plupart, conservaient dans leurs oeuvres la tache originelle +et appliquaient, à des compositions pleines de verve, de gaieté et de +malice, la langue crue et grossière qu'ils avaient apprise dans la +maison de leurs parents; ils appelaient chaque chose par son nom et +ils employaient de préférence l'expression la plus populaire, qui était +toujours la plus pittoresque. Leurs premiers auditeurs avaient été des +villageois, des _mechaniques_, des marchands, des _vilains_ en un mot, +et si ces juges-là se connaissaient en bonne plaisanterie et en franche +joyeuseté, ils ne trouvaient rien de trop gros ni de trop obscène dans +les détails ou dans les mots. Ce n'est pas tout, les trouvères, qui +avaient quitté la charrue ou la navette pour rimer des romans, des +chansons, des lais et des fabliaux, embrassaient une vie vagabonde +et désordonnée; ils devenaient presque tous ivrognes et débauchés, en +vivant avec les jongleurs, _jongleors_ et _canteors_, qui passaient à +bon droit pour les plus dépravés des hommes. Ces jongleurs, du moins +ordinairement, ne composaient pas eux-mêmes les vers qu'ils chantaient +ou récitaient; ils ne faisaient que les dire avec plus ou moins de +savoir faire et d'intelligence; ils accompagnaient leur débit ou leur +chant, de pantomimes, de danses et de tours d'adresse. Il arriva sans +doute que le même _acteur_ réunissait les métiers distincts du trouvère +et du jongleur, mais ce ne fut jamais qu'une exception, d'autant plus +rare que les trouvères n'étaient point aussi méprisés que les jongleurs +et les ménestrels. Ces derniers, en effet, méritaient bien le mépris +qu'on leur accordait partout: ils s'adonnaient à tous les vices, et +surtout aux plus infâmes; ils ne reconnaissaient aucune loi sociale; +ils erraient de ville en ville, de château en château, traînant avec +eux un troupeau de jongleresses et d'enfants; ils tenaient école de +Prostitution. Pourtant, ils n'en étaient pas plus riches; on les voyait +errer demi-nus, n'ayant pas souvent robe entière, comme les dépeint +un poëte du treizième siècle, sans _sorcot et sans cotelle_, les +souliers _pertuissés_, et couverts de vermine. Ces malheureux, on le +pense bien, avaient été tous élevés dans les Cours des Miracles; leurs +moeurs et leur langage en gardaient la souillure, et c'étaient eux, +qui, courant le pays, corrompaient à la fois le langage et les moeurs. +Ils s'étaient glissés d'abord dans les assemblées honnêtes, dans les +festins d'apparat, dans les fêtes chevaleresques, lorsqu'ils récitaient +des _chansons de geste_, les épopées féeriques de la Table-Ronde et de +Charlemagne; ils excitaient alors l'enthousiasme de leur auditoire, +composé de seigneurs et de dames, qui ne se lassaient pas d'entendre +parler _d'armes et d'amour_. Il y avait toutefois çà et là , dans ces +vieux romans rimés, quelques scènes assez libres et quelques termes +licencieux, mais l'intention du poëte était toujours irréprochable, et +le jongleur n'ajoutait pas, par son jeu et ses grimaces, à l'indécence +du tableau. Alors il était généreusement payé, on lui donnait des robes +et des manteaux neufs; on l'hébergeait, lui, ses valets et ses animaux +(car il montrait aussi des chiens, des singes et des oiseaux dressés +à divers exercices); on le logeait au château, et, quand il partait, +l'escarcelle bien garnie, on l'invitait à revenir, en lui offrant le +coup de l'étrier. + +Ce paradis de la jonglerie se changea en enfer, sous le règne de saint +Louis: les trouvères faisaient encore des _chansons de geste_ contenant +douze à vingt mille vers, mais les jongleurs ne les apprenaient plus +par coeur et ne les récitaient plus; un changement notable s'était +opéré dans le goût; on n'aimait plus à écouter, à table, les _gestes_ +merveilleux des preux du roi Arthus et de l'empereur Charlemagne; +on préférait les lire dans le silence du _retrait_ ou cabinet. +Les jongleurs se prêtèrent volontiers à ce caprice de la mode, qui +subissait l'influence des croisades; ils allégèrent leur bagage et ne +récitèrent plus que des contes gaillards et dévots. Les trouvères, ceux +du moins qui puisaient leurs inspirations dans le peuple, répondirent +avec empressement au bon accueil qu'on faisait à leurs fabliaux, et +ils en inventèrent un grand nombre, plus joyeux les uns que les autres, +qui se répandirent, aux sons de la vielle et de la _rote_, dans toutes +les compagnies où le rire gaulois avait encore accès. Mais l'abus ne +tarda pas à faire condamner et proscrire ce genre de divertissement; +les trouvères ne mettaient plus de bornes à la licence de leurs +compositions, et les jongleurs en exagéraient encore l'obscénité; +on considéra jongleurs et trouvères comme des suppôts du démon et +on leur imputa, peut-être avec justice, un nouveau développement +de la Prostitution. Le pieux Louis IX avait pourtant protégé la +_ménestrandie_, puisque, après son dîner et avant d'ouïr les grâces, il +donnait audience aux _menestriers_, qui jouaient de la vielle devant +lui; mais ces encouragements ne s'adressaient qu'à la musique et non +aux fabliaux, car, suivant un texte ancien adopté dans plusieurs +éditions de Joinville, «il chassa de son royaume tous basteleurs +et autres joueurs de passe-passe, par lesquels venoient au peuple +plusieurs lascivités.» Ces lascivités ne déplaisaient pas à certains +nobles, qui, en dépit des chastes enseignements de la chevalerie, se +montraient partisans passionnés de la _gaie science_ et ne fermaient +jamais la porte de leurs manoirs aux jongleurs les plus libertins; +mais, en général, les pauvres ménestrels étaient bannis des châteaux, +ainsi que les lépreux, et le son de leurs instruments, annonçant leur +présence au bord des fossés d'une résidence seigneuriale, n'avait pas +d'autre résultat que de faire aboyer les chiens. Selon un apologue +facétieux, écrit en latin à cette époque (voy. _les Fabliaux_ de +Legrand d'Aussy, t. IV, p. 357), Dieu, en créant le monde, y plaça +trois espèces d'hommes, les nobles, les clercs et les vilains. Il donna +aux premiers les terres, aux seconds les dîmes et les aumônes, et aux +derniers le travail avec la misère; mais, le partage étant fait ainsi, +les ménétriers et les ribauds présentèrent simultanément leur requête à +Dieu, pour lui demander de fixer leur sort et de leur assigner de quoi +vivre: «Le Seigneur, dit l'auteur de l'apologue, chargea les nobles de +nourrir les ménétriers, et les prêtres d'entretenir les catins. Ceux-ci +ont obéi à Dieu, et rempli avec zèle la loi qui leur est imposée; aussi +seront-ils sauvés incontestablement. Quant aux gentilshommes qui n'ont +eu nul soin de ceux qu'on leur avait confiés, ils ne doivent attendre +aucun salut.» Les jongleurs, n'étant plus reçus dans les châteaux, +oublièrent tout à fait les _chansons de geste_ et la poésie honnête; +ils avaient trouvé un public plus facile à divertir et moins scrupuleux +sur la nature de ses plaisirs; ils allaient frapper à la porte des +bourgeois et des marchands; ils venaient s'asseoir dans les tavernes et +chez le bon _populaire_ qui les recevait avec joie et qui ne riait pas +du bout des lèvres aux contes licencieux qu'on lui contait après boire. + +Ces contes, monuments précieux de l'imagination et de la gaieté de nos +ancêtres, forment un recueil considérable, dont une partie seulement a +été publiée en original par Barbazan, et traduite par Legrand d'Aussy. +C'est dans ce graveleux répertoire que Boccace, Arioste, la Fontaine et +mille autres poëtes et romanciers modernes ont puisé des sujets et des +idées comiques, qu'ils n'ont fait que remettre en oeuvre et rajeunir de +forme. «Le recueil des fabliaux, dit M. Émile de la Bédollière, abonde +en saillies piquantes, en inventions drôlatiques, en traits d'une +gaieté communicative, mais il est souvent d'une dégoûtante obscénité: +les mots les plus sales de la langue française y semblent prodigués à +plaisir; les fonctions les plus vulgaires de la machine humaine y sont +le sujet de grossières plaisanteries; les parties les plus secrètes +du corps y sont nommées en termes dont rougiraient les prostituées +d'aujourd'hui.» Et, à l'appui de cette appréciation générale des +fabliaux du treizième et du quatorzième siècle, l'ingénieux auteur de +l'_Histoire des moeurs et de la vie privée des Français_ cite les titres +de quelques-uns, qu'il choisit dans l'édition de Barbazan: _Fabliau de +la m...._; _une femme pour cent hommes_; _de Charlot le juif qui chia +en la pel dou lievre_; _du Chevalier qui fesoit parler les c... et les +c..._; _de l'anel qui fesoit les v... grands et roides_; _du vilain à +la c..... noire_; _d'une pucelle qui ne pooit oïr parler de f....., +qu'elle ne se pasmast_, etc. Barbazan a laissé, dans les manuscrits +où ils reposent encore inédits, plusieurs fabliaux dont les titres +promettent des histoires plus ordurières encore, s'il est possible; +M. de la Bédollière enregistre quelques-uns de ces titres, d'après +le Ms. coté 1830, Bibl. Nationale: _de la male vieille qui conchia la +preude feme_; _du fouteor_; _du conin_; d'après le Ms. 7,218: _du c.. +et du c.._; _de honte et de puterie_; _du v.. et de la c....._; _du c.. +qui fut fait à la besche_, etc. Pour avoir idée de cette littérature +joyeuse, il faut lire les contes les plus libres de la Fontaine, qui se +délectait à la lecture des trouvères; mais on ne se rendra compte des +monstrueuses libertés du langage de ces poëtes, qui avaient leur Cour +des Muses dans un mauvais lieu, qu'en comparant leurs oeuvres badines +avec celles de Grécourt, de Piron et de Robbé, ces effrontés trouvères +du dix-huitième siècle. + +«Il est évident, dit encore M. de la Bédollière (t. III, de l'ouvrage +cité, p. 341), que nos ancêtres prononçaient, sans sentir leur pudeur +effarouchée, des mots que nous avons proscrits; mais ils n'étaient +pas étrangers à la délicatesse, et les contes scandaleux inspiraient +un juste dégoût aux honnêtes gens.» En effet, dans le _Jeu de Robin +et Marion_, petite comédie mêlée de chants, représentée au treizième +siècle, et dont l'auteur, Adam de la Hale, était un des trouvères +les plus estimés de son temps, un des personnages de la pièce, nommé +Gauthier, sous prétexte de réciter une chanson de geste, entonne +un refrain ordurier; Robin l'interrompt, en lui disant d'un ton de +reproche: + + Ah! Gauthier, je n'a voiel plus; fi! + Dites, serez-vous toujours teus (tel)? + Vous estes un ord (sale) menestreus! + +Les ménétriers et les jongleurs avaient concouru à propager la langue +déshonnête, en débitant et en chantant les poésies des trouvères; +et ceux-ci, que leur réputation littéraire recommandait comme des +modèles dans l'_art de rithmer et de bien dire_, exerçaient une +funeste influence sur la langue écrite comme sur la langue parlée: car +quiconque écrivait en prose ou en vers s'autorisait de leur exemple +pour se servir des mots les plus indécents, et pour étaler avec +complaisance les images les plus impudiques. Les trouvères, dans les +compositions du genre le plus relevé, ne se défendaient pas de cette +mauvaise habitude de mêler à la langue poétique l'idiome des tavernes +et des _bordiaux_. L'auteur du roman célèbre de _Partenopex de Blois_ +fait une peinture qui serait mieux à sa place dans un fabliau: + + Il li a les cuisses ouvertes, + Et quant les soles i a mises, + Les flors del pucelage a prises. + +L'auteur du roman de _Garin le Lehorain_ n'attribue pas un langage plus +décent à ses chevaliers; l'un d'eux s'écrie dans un accès de convoitise +lubrique: + + Si la tenoie, par mon chief à naisil, + La demoisel coucheroie avec mi! + +Quelquefois le trouvère abordait un sujet de sainteté, et il ne +changeait pas pour cela de vocabulaire; ainsi, dans les _Miracles de +Nostre-Dame_, le poëte traducteur, que ce sujet édifiant n'avait pas +purifié, se complaît à retracer les épisodes d'une nuit de noces, où, +par la grâce de la Vierge immaculée, l'époux ne joua qu'un triste rôle: + + La nuit première, en son beau lit, + Faire en cuida tout son delit, + Li espoux, es c... de sa fame; + Mais si la garda Nostre-Dame.... + Chascune nuit que il anuite, + Touz fois revient à la meslée, + Mais la porte est si fort peslée + Si fort serrée et si fort close, + Qu'entrer ne puet pour nule chose..... + +Les poëtes et les écrivains qui n'avaient pas _bouche en cour_, +c'est-à -dire qui ne mangeaient point à la table des rois et des +princes, savaient mal faire la distinction du langage honnête et de +celui qui ne l'était pas; ils ignoraient la valeur réelle des mots, et +ils ne soupçonnaient pas que la langue eût plusieurs espèces de style +appropriées chacune au caractère de l'oeuvre. Le sentiment de la décence +littéraire ne les touchait pas même lorsqu'ils passaient d'un sujet +profane à un sujet sacré. Un de ces trouvères sans doute fut chargé +assez mal à propos de traduire la Bible en français, pour l'usage d'un +prince de France. Il exécuta ce travail avec toute la conscience dont +il était capable et il ne se fit aucun scrupule d'introduire dans sa +traduction littérale une foule de mots, qui, pour avoir été employés +en hébreu par Moïse, n'étaient point admissibles dans les saintes +Écritures _faites françoises_; cependant cette étrange traduction fut +écrite sur vélin par un scribe, ornée de miniatures et couverte d'une +belle reliure. Ce fut en cet état qu'elle arriva dans les mains des +rois de France, qui, pendant plusieurs générations, lisaient la Bible +dans ce beau manuscrit et ne se scandalisaient pas d'y rencontrer, à +chaque page, des énormités semblables à celles-ci, que M. Paulin Paris +a extraites dans son excellent _Catalogue des manuscrits français de la +Bibliothèque du Roi_: «Et autres foys dist Dieu à Abraam: Chacun masle +de vous sera circumsis, et vous circumsizerez la char de votre v..; que +ce soit en signe de lien entre moy et vous. Lors mena Abraham Ismael +son fils, et touz les frankes mesmes de sa maison, et tous les masles +de tous les bouviers de sa maison, et il circumsiza la char de leur v.. +(ch. 17, vers. 10 et 23). Notre-Seigneur, a de certes, se remembra de +Rachel, et overi son c..; laquelle conceust et enfanta un fils (ch. 30, +vers. 22). Si se courroucèrent pour le despucelage de leur sorour... et +ils répondirent: Dussent-ils avoir usé nostre sorour pour putage (ch. +34, vers. 13 et 31)!» Cette Bible _françoise_ est conservée, sous le +nº 6,701, parmi les manuscrits de la Bibliothèque Nationale, et l'on +s'étonne, en la lisant, qu'elle n'ait pas été translatée pour l'usage +des clapiers de Glatigny, de Tyron et de Brisemiche, plutôt que pour +servir aux dévotions des Rois Très-Chrétiens. Au reste les moralistes +et les sermonnaires, qui s'adressaient souvent au peuple, et qui lui +parlaient son langage, n'étaient pas plus réservés dans le choix de +leurs expressions, qu'ils ramassaient dans la fange pour les mêler à +des choses saintes ou édifiantes. Saint Bernard croyait encore prêcher +en latin quand il disait énergiquement dans un de ses sermons: «Vieille +femme menant pute vie de corps est putain!» Un autre sermonnaire du +même temps, dans un discours sur l'humilité, prenait pour texte ces +paroles du roi-prophète: _Laus mea sordet eo quod sit in ore meo_; et +il les interprétait ainsi: «Ma louange n'est que merde et conchiure!» +Le langage de la Prostitution avait débordé partout et jusque dans +L'Église, qui eut la sagesse d'interdire aux fidèles la lecture des +livres saints travestis indécemment en style vulgaire. + + + + +CHAPITRE XVIII. + + SOMMAIRE. --Les moeurs publiques et privées à partir du onzième + siècle. --Jean _Flore_, évêque d'Orléans. --Le _Goliath_ de la + Prostitution. --Excentricités licencieuses du duc d'Aquitaine. + --Les Croisades et les Croisés. --Les trois cents femmes franques. + --Les concubines de l'_ost_ du roi. --L'_arrière-garde_ des armées + en campagne. --Les mille prostituées du capitaine Garnier. --Jeanne + d'Arc à Sancerre. --Ordonnance de cette héroïne contre les ribaudes + de la milice. --Comment la chevalerie entendait l'hospitalité. + --Décadence des moeurs chevaleresques. --Abominations du règne + de Charles VI. --Anne Piedeleu. --Indulgence d'Ambroise de Loré, + prévôt de Paris, pour les prostituées, etc. + + +La chevalerie avait certainement réprimé les excès de la Prostitution, +qu'elle ne put néanmoins faire disparaître. A partir du douzième +siècle, une amélioration heureuse se fit sentir dans les moeurs +publiques et privées, malgré l'action toujours corruptrice de la +poésie populaire, qui devait finir par remplacer la poésie héroïque. +Il y a encore sans doute bien des désordres chez les nobles et dans +le bas peuple; mais, ordinairement, les premiers ne donnent plus au +_commun_ l'exemple de la perversité la plus abominable. Ainsi, quoique +les habitudes de l'Orient se fussent introduites dans l'armée des +croisés, le vice contre nature n'est plus aussi fréquent qu'il l'était +à la cour de Normandie en 1120. Selon Guillaume de Nangis, un prélat +n'ose plus afficher effrontément ses turpitudes, comme cet évêque +d'Orléans, nommé Jean, qui en 1092 se faisait appeler Flore par ses +mignons (_concubii_), et qui entendait, sur les places et dans les +carrefours, d'infâmes adolescents, voués à la débauche masculine, +chanter le soir les hideuses chansons composées en son honneur (_quidam +enim sui concubii_, dit le vénérable Ives de Chartres dans une lettre +adressée au pape Urbain II, _appellant eum Floram, multas rhythmicas +cantilenas de eo composuerunt, quæ a foedis adolescentibus, sicut nostis +miseriam terræ illius, per urbes Franciæ, in plateis et compitis, +cantitantur_). Ces écrivains satiriques ne font pas grâce sans doute +aux vices de leur époque; ils accusent l'avarice, l'orgueil, la +cruauté, la gourmandise des seigneurs, mais ils ne leur reprochent pas, +à l'instar des historiens du onzième siècle, de vivre dans le gouffre +de l'impudicité (_impudicitatis barathrum_). Orderic Vital s'écriait, +en gémissant, «que la licence ne connaissait plus de bornes, et qu'on +s'était écarté des traces des héros pour se livrer à la Prostitution +la plus effrénée;» il ne se lassait pas de maudire l'iniquité de +son temps (_sevitia iniqui temporis_, dit-il dans le livre III de +sa Chronique); et pourtant, au milieu de la licence effroyable du +onzième siècle, l'Église travaillait activement à la réforme des ordres +monastiques, et la chevalerie, dont l'institution est attribuée à un +vieil ermite descendu d'un trône (cette tradition n'était probablement +qu'un symbole), commençait à régénérer la noblesse en corrigeant ses +mauvaises moeurs. + +C'est à l'influence salutaire de la chevalerie, qu'il faut rapporter +la conversion du plus grand pécheur que le onzième siècle ait produit. +Entre tant de _fils du diable_, comme on les nommait, Guillaume, +neuvième du nom, duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, fut le +Goliath de la Prostitution, pour nous servir d'une figure biblique +qui caractérise les énormes débauches de ce prince, que M. Émile de +la Bédollière qualifie de _Joconde du onzième siècle_. Suivant le +jugement d'un troubadour contemporain (_Choix de poésies orig. des +Troubadours_, t. V, p. 115), il fut le plus grand trompeur de femmes +et le plus fieffé libertin, dont la réputation ait parcouru le monde +(_si fo uns dols maiors trichadors de dampnas et anet lonc temps per +lo mon per enganar las domnas_). Tout lui était bon, pourvu que ce +fût une conquête à faire; il ne dédaignait pas de tendre ses lacs à +ses plus humbles vassales, et il avait un goût particulier pour les +religieuses, qu'il allait séduire dans leurs couvents. Nous avons +déjà mentionné son projet de mauvais lieu, constitué sur le modèle des +abbayes, et destiné à renfermer une congrégation de filles publiques +sous la direction des plus grandes dévergondées du Poitou. On ne sait +ce qui l'empêcha de mettre ce plan à exécution, lorsqu'il eut fait +élever l'édifice abbatial. Il s'était épris de la belle comtesse de +Châtellerault, nommée Malborgiane, et il vivait en concubinage avec +elle, après avoir congédié sa femme légitime. Il avait fait peindre +sur son bouclier le portrait de sa maîtresse, en disant qu'il voulait +la porter dans les combats, comme elle le portait lui-même dans le lit +(_dictitans se illam velle ferre in prælio, sicut illa portabat eum in +triclinio_). Guillaume de Malmesbury, qui raconte dans sa Chronique les +excentricités licencieuses du duc d'Aquitaine, nous laisse entendre +que ce terrible fornicateur ne se piquait pas d'être fidèle à la +vicomtesse, qu'il aimait pourtant avec passion. La nuit du samedi +saint, il était dans une église où l'on prêchait sur la résurrection +de Jésus: «Quelle fable! quel mensonge! s'écria-t-il en éclatant de +rire.--Si telle est votre opinion, lui dit vivement le prédicateur, +pourquoi restez-vous ici?--J'y reste, repartit l'impie, pour regarder +les jolies femmes qui viennent faire la veillée de Pâques.» Un jour, il +tomba malade; et un moine qui le soignait lui conseilla de se préparer +à faire une bonne mort: «Tu voudrais, je le vois, lui répondit le +moribond, que je donnasse mes biens aux parasites, c'est-à -dire aux +prêtres! ils n'en auront pas une obole. Quant à mes débauches, je n'ai +pas à m'en repentir: beaucoup de gens, qui te surpassent en savoir, +m'ont assuré que toutes les femmes devaient être communes, et que se +livrer à leurs caresses était un péché sans conséquence.» Il ne mourut +pas dans l'impénitence finale, car, sous les auspices de la chevalerie, +il passa subitement du culte de la matière à la contemplation +spirituelle, de l'incrédulité à la foi, et du scandale de sa vie +immonde aux pratiques édifiantes de l'ascétisme: il se fit soldat du +Christ, et il expia ses péchés par un éclatant repentir. Il était vieux +alors, et il n'aurait pu continuer le _train d'amour_ qu'il menait dans +sa jeunesse, même en ayant recours à ces excitations factices que le +charlatanisme médical offrait aux vieillards libertins et dont le docte +Arnauld de Villeneuve a recueilli la recette sous ce titre: _Ad virgam +erigendam_. Guillaume d'Aquitaine, dans son bon temps, avait poussé +fort loin la recherche sensuelle, et la renommée lui faisait honneur +de diverses inventions érotiques, qu'on trouve aussi dans les oeuvres +d'Arnauld de Villeneuve, qui a eu la pudeur de les traduire en latin +(_Ut desiderium et dulcedo in coitu augmentetur.--Ut mulier habeat +dulcedinem in coitu...._). + +Les croisades furent le plus beau moment de la chevalerie, et pourtant +on ne peut pas nier que ce prodigieux rassemblement d'hommes de tous +âges, de tous rangs et de tous pays n'ait réchauffé dans son sein les +germes corrupteurs de la Prostitution. L'abbé Fleury, parlant de ces +armées innombrables qui venaient fondre sur l'Orient, dit avec raison +qu'elles étaient pires que les armées ordinaires: «Tous les vices y +régnoient, et ceux que les pèlerins avoient apportés de leurs pays, +et ceux qu'ils avoient pris dans les pays étrangers.» Nous avons +rapporté, d'après le témoignage de Joinville, que, dans la première +croisade de saint Louis, ses barons _tenoient leurs bordeaux_ autour +de la tente royale. Ce devait être pis dans les croisades précédentes, +dans la première surtout, qui bouleversa l'Europe, avant de mettre +sens dessus dessous tout l'Orient. «Les croisés, dit Albert d'Aix, +se conduisirent en gens grossiers, insensés et indomptables dès que +l'amour charnel éteignit en eux la flamme de l'amour divin; ils avaient +dans leurs rangs une foule de femmes portant des habits d'hommes, et +ils voyageaient ensemble, sans distinction de sexe, en se confiant au +hasard d'une affreuse promiscuité.» L'auteur des _Gesta Urbani II_ se +borne à constater le fait: _Innumerabiles feminas secum habere non +timuerunt, quæ naturalem habitum in virilem nefarie mutaverunt, cum +quibus fornicaverunt_ (_Histor. des Gaules_, t. XIV, p. 684). Albert +d'Aix ajoute quelques détails qui nous permettent d'en deviner de plus +scandaleux: «Les pèlerins ne s'abstinrent point des réunions illicites +et des plaisirs de la chair; ils s'adonnèrent sans relâche à tous +les excès de la table, se divertissant avec les femmes mariées ou les +jeunes filles, qui n'avaient quitté leurs foyers que pour se livrer aux +mêmes folies et se jeter imprudemment dans toute espèce de vanités.» +Pour s'expliquer de quelle sorte de vanités le chroniqueur voulait +parler, il faut voir ce ramas de vagabonds, de fanatiques violer les +filles et déshonorer l'hospitalité qu'ils reçurent en Hongrie (_puellis +eripiebatur, violentiâ ablata, virginitas; dehonestabantur conjugia_). +Ce ne fut pas sans cause que la main de Dieu s'étendit sur ces +misérables qui «avaient péché sous ses yeux, en se vautrant dans toutes +les souillures de la chair.» Il n'y eut pas le tiers de ces hordes +indisciplinées et souillées de crimes qui arrivât en Palestine. + +Les Cours des Miracles et les lieux de Prostitution avaient fourni +leur impur contingent à l'armée des croisés, dans laquelle les ribauds, +les pékins (_piquichini_), les truands (_trudennes_) et les _thafurs_ +(vagabonds) formaient des bandes redoutables, grossies de filles +perdues qui avaient pris la croix avec leurs amants. Au reste, toutes +les armées du moyen âge étaient invariablement suivies d'une tourbe +de gens sans aveu, de _goujats_ et de ribaudes, qui accompagnaient les +bagages et qui les pillaient en cas de déroute. Le soldat ou _soudoyer_ +ne pouvait se passer de ce cortége embarrassant et inquiétant à la +fois: les femmes servaient à ses passe-temps, les hommes se rendaient +utiles dans l'occasion en portant des fardeaux et en ravageant le pays +sur le passage des troupes. Les croisés ne renoncèrent pas aux moeurs +militaires, en se vouant à la délivrance du saint sépulcre; et quand +les femmes leur manquèrent en Palestine, où la religion mahométane +s'opposait à tout commerce illicite avec les chrétiens, on fit venir +d'Europe un renfort de chrétiennes qui concoururent, à leur manière, +au triomphe de la croisade. Un historien arabe, Ém-ad-Eddin, rapporte +que pendant le siége de Saint-Jean-d'Acre, en 1189, «trois cents jolies +femmes franques, ramassées dans les Iles, arrivèrent sur un vaisseau +pour le soulagement des soldats francs, auxquels elles se dévouèrent +entièrement; car les soldats francs ne vont point au combat, s'ils +sont privés de femmes.» Le même historien, cité par Hammer dans son +_Histoire de l'empire ottoman_, ajoute que l'exemple des Francs fut +contagieux pour leurs ennemis, qui voulurent aussi avoir des femmes de +joie dans leur armée, où pareil déréglement n'avait jamais été toléré +auparavant. Cette multitude de femmes se trouva constamment à la suite +des armées françaises jusqu'à la fin du seizième siècle. Geoffroy, +moine du Vigeois, estime à quinze cents le nombre des concubines qui +suivaient l'_ost_ du roi en 1180, et les parures de ces courtisanes +royales (_meretrices regiæ_) avaient coûté des sommes immenses (_quarum +ornamenta inestimabili thesauro comparata sunt_). Ce chroniqueur ne +veut parler sans doute que des femmes qui relevaient directement du +roi des ribauds, et qui n'exerçaient leur vil métier qu'en payant +une redevance à cet officier de l'hôtel du roi. Quant aux ribaudes +libres et non autorisées, leur nombre devait être vingt fois plus +considérable, surtout dans les armées irrégulières comme celles des +croisades, comme ces _Grandes Compagnies_ qui se mettaient à la solde +de quiconque pouvait les payer et leur promettre du butin. Le moine +du Vigeois énumère les différentes espèces de soudoyers qui à la fin +du douzième siècle ravageaient, à l'instar d'une nuée de sauterelles, +le pays qu'ils traversaient: _Primo Basculi, postmodum Theuthonici, +Flandrenses; et, ut rustice loquar, Brabansons, Hannuyers, Asperes, +Pailler, Nadar, Turlau, Vales, Roma, Cotarel, Catalan, Arragones, +quorum dentes et arma omnem Aquitaniam corroserunt_. Chacune de ces +bandes dévorantes traînait après elle une masse de prostituées, qui se +grossissait sans cesse et qui prenait part au pillage des villes mises +à feu et à sang. + +On rencontre partout dans l'histoire militaire de la France et des +autres nations de l'Europe cette affluence de femmes débauchées dans +les armées en campagne; l'arrière-garde se composait toujours de ces +sortes de femmes et de leurs compagnons, ribauds et goujats, pour +qui, suivant une expression consacrée, rien n'était trop chaud ni trop +pesant lorsqu'il s'agissait de piller. Cette arrière-garde, incommode +et malfaisante, était souvent presque aussi nombreuse que le reste +de l'armée. On lit, dans la Chronique de Modène, écrite par Jean de +Bazano (voy. le grand recueil de Muratori, t. XV, col. 600), qu'un +capitaine allemand nommé Garnier, qui envahit, à la tête de trois +mille cinq cents lances, le territoire de Modène, de Reggio et de +Mantoue, au commencement de l'année 1342, était accompagné de mille +prostituées, mauvais garçons et ribauds (_mille meretrices, ragazii et +rubaldi_). Les chefs de guerre et les capitaines, si preux chevaliers +qu'ils fussent, ne pouvaient rien contre cette Prostitution des camps; +ils auraient vu leurs troupes se révolter et refuser de servir sous +une bannière qui n'eût pas protégé aussi les folles femmes destinées +au _soulas_ du soldat. Jeanne d'Arc seule, qui avait en horreur les +femmes de mauvaise vie, quoique les Anglais la nommassent la _putain +des Armignats_ (voy. _Hist. de France_ de Michelet, t. V, p. 75), puisa +dans sa mission divine assez d'autorité pour expulser de l'armée du +roi toutes ces méprisables créatures. Elle ordonna d'abord que les +soldats se confessassent, «et leur fit oster leurs fillettes,» dit +l'auteur anonyme des Mémoires, qui concernent cette chaste héroïne. +«Il est à sçavoir, raconte Jean Chartier dans son Histoire de Charles +VII, que, après la journée de Patay, ladite Jehanne la Pucelle fit +faire un cry, que nul homme de sa compagnie ne tînt aucune femme +diffamée ou concubine.» Néanmoins l'usage fut plus fort que sa volonté, +et quelques-unes de ces femmes, qui se sentaient appuyées par leurs +amants, essayèrent de braver les ordres de la Pucelle. Celle-ci, dans +une revue que Charles VII passait à Sancerre avant son départ pour +Reims, aperçut «plusieurs femmes desbauchées qui empeschoient aucuns +gens d'armes de faire diligence au service du roy,» elle tira son épée +de Fierbois et courut sur ces misérables, qu'elle frappa de si bon +coeur, que l'épée se brisa en éclats sur leurs épaules. Charles VII fut +très-chagrin de cet accident, et il dit à Jeanne qu'elle aurait mieux +fait de prendre un bâton pour frapper dessus, plutôt que de perdre +ainsi une épée qui lui était venue par miracle. La Pucelle comprenait +que la présence d'une femme nuisait à la discipline dans l'armée, +et elle s'était vêtue en homme pour ne pas exciter la concupiscence +charnelle de ses compagnons d'armes. «Me semble, disait-elle, qu'en +cet estat je conserverai mieux ma virginité de pensée et de fait.» +Sa virginité, en effet, ne reçut pas d'atteinte, quoique plusieurs +grands seigneurs fussent «deliberez de sçavoir se ilz pourroient +avoir sa compagnie charnelle;» mais, quand ils se présentaient à elle, +_gentiment habillée_, «toute mauvaise volonté leur cessoit.» + +L'ordonnance de Jeanne d'Arc contre les ribaudes de la milice ne +pouvait pas lui survivre; et ce ne fut qu'une exception dans la vie des +gens de guerre, qui ne se séparèrent plus de leurs concubines. Il est +possible que cette quantité de femmes dissolues attachées au service +permanent d'une armée eut quelquefois une influence favorable sur les +conséquences ordinaires d'une prise de ville, car le soldat, ayant sa +maîtresse parmi les filles publiques de l'armée, se montrait moins +ardent à outrager et à violer ses prisonnières. Quoi qu'il en soit, +le nombre des femmes amoureuses, enrôlées, pour ainsi dire, sous le +drapeau d'un capitaine, diminuait ou augmentait en raison des succès +ou des revers de l'expédition. Dans un temps où le pillage était une +condition inévitable de la guerre, ces prostituées attiraient à elles +la meilleure part du butin. Plus une armée était bien équipée, bien +approvisionnée, bien payée, plus la Prostitution y affluait de toutes +parts. Aussi la belle armée que Charles-le-Téméraire, duc de Bourgogne, +conduisit en personne dans le pays des Suisses, en 1476, était-elle +amplement fournie de renfort féminin, et, après la défaite de Granson, +les vainqueurs trouvèrent dans le camp du duc, raconte Philippe de +Comines, «grandes bandes de valets, marchands et filles de joyeux +amour;» mais les Suisses furent peu sensibles à ce genre de capture: +car, ajoute Comines, «les messieurs des Ligues ramassèrent, chacun +son saoul, piques, coulevrines, armures, preciosetés; et pour ce qui +regarde les deux mille courtisanes, joyeuses donzelles, délibérant que +telles marchandises ne bailleroient pas grand profit aux leurs, si les +laissèrent courir à travers champs.» Malgré cette indifférence pour les +courtisanes flamandes et bourguignonnes, les Suisses ne menaient pas +sous les drapeaux une vie plus austère que leur ennemi; car, en temps +de paix, on entretenait dans les villages, aux frais de la commune, +un certain nombre de filles de joie, qui, en temps de guerre, étaient +attachées corporellement aux compagnies et aux bandes de chaque Canton. +(_Rec. d'édits et d'ordonn. royaux_, par Neron et Girard, 1720, in-f., +t. I, p. 643.) + +Revenons à la chevalerie, qui ne donnait pas toujours l'exemple de la +chasteté et de la continence. Les chevaliers, qui filaient le parfait +amour avec les dames et damoiselles, et qui n'en obtenaient que des +dons honnêtes, des baisers quelquefois, mais rarement ce qu'on appelait +le _don d'amour en sa merci_, se dédommageaient de ces privations avec +des servantes et des _fillettes_. C'était même un usage d'hospitalité +que de _garnir la couche_ d'un chevalier qui demandait asile dans un +château. Lacurne de Sainte-Palaye cite, à propos de cet usage courtois, +un extrait fort curieux d'un fabliau (Ms. du Roi, nº 7,615, fol. 210), +dans lequel une dame qui a reçu chez elle un chevalier ne veut pas +s'endormir sans lui envoyer une compagne de lit. + + Et la comtesse à chief se pose, + Apele un soun (_sienne_) pucelle, + La plus cortoise et la plus belle; + A consoil (_en secret_) li dis: Belle amie, + Alez tost, ne vous ennuit mie! + Avec ce chevalier gesir (_coucher_)... + Si le servez, s'il est metiers (_besoin_). + Je isa lassa volontiers, + Que ja ne laissasse pour honte, + Ne fust pour monseigneur le conte + Qui n'est pas encore endormiz.... + +La dame châtelaine était sans doute peu rigoriste, et la lecture de +l'_Art d'amour_, composé par le trouvère Guiart (Ms. du Roi, nº 7,615, +fol. 178 et s.), ce poëme qui contient les leçons d'amour les plus +dissolues avait pu façonner la dame à ce genre de complaisance. On peut +présumer que de pareilles coutumes hospitalières ne se rencontraient +pas dans tous les châteaux. Un poëte du treizième siècle nous sert +de garant à cet égard, et la manière dont il attaque la Prostitution +des villes nous permet de supposer qu'il la comparait tacitement à la +décence des moeurs chevaleresques. Voici ce passage intéressant, que +Lacurne de Sainte-Palaye a tiré d'un Ms. de la Bibliothèque Nationale +(Fonds du Roi, nº 7,615, fol. 140). + + Qui reson voudroit faire! l'on devroit, par saint Gille! + Riche femme qui sert de baval et de guile (_tromperie_), + Et qui pour gaignier vent son corps et aville (_avilit_), + Chacier hors de la ville aussi com un mesel (_lépreux_), + S'en souloit (_si on avait coutume_) maintes femmes, par maintes + achoisons, + Chacier hors de la ville, c'estoit droiz et resons: + Or est venu le temps et or est la resons. + Plus a partout bordiaux qu'il n'a autres mesons..... + +Les lois municipales mirent un frein à la Prostitution, comme nous +l'avons dit, et la noblesse, que la chevalerie avait généralement +amendée, se distingua du peuple et de la bourgeoisie par des moeurs +plus régulières et plus honnêtes, du moins en apparence. Mais la +bourgeoisie et le peuple s'amendèrent à leur tour, pendant que la +chevalerie tombait en décadence et que les nobles s'abandonnaient à +tous les désordres qu'ils avaient évités jusque-là ; ils se piquaient +toutefois d'être aussi bons chevaliers que leurs prédécesseurs. Ce +fut sous le règne de Charles VI que commença cette décadence des moeurs +chevaleresques. Un poëte de ce règne, Eustache Deschamps, compare la +conduite des anciens preux à celle de ses contemporains: + + Les chevaliers estoient vertueux + Et pour amours plains de chevalerie, + Loyaux, secrez, frisques et gracieux: + Chascuns avoit lors sa dame, s' amie, + Et vivoient liement (_joyeusement_); + On les amoit aussi très loyalment, + Et ne jangloit (_jasait_), ne mesdisoit en rien. + Or m'esbahy quant chascun jangle et ment, + Car meilleur temps fut le temps ancien! + +Les plaintes d'Eustache Deschamps n'étaient que trop justes en présence +des orgies de la cour, où Charles VI et son frère, le duc d'Orléans, +qui se vantaient de _maintenir_ la vraie chevalerie, semblaient en +avoir oublié les préceptes vertueux. Les tournois célébrés en 1389 à +Saint-Denis en l'honneur du roi de Sicile et de son frère, qui furent +armés chevaliers, se terminèrent par une hideuse saturnale, dont +l'abbaye fut le théâtre. Le religieux de Saint-Denis, dans sa Chronique +de Charles VI, n'a pas cru devoir passer sous silence les désordres de +la quatrième nuit: «Les seigneurs, dit-il, en faisant de la nuit le +jour, en se livrant à tous les excès de la table, furent poussés par +l'ivresse à de tels déréglements, que, sans respect pour la présence +du roi, plusieurs d'entre eux souillèrent la sainteté de la maison +religieuse et s'abandonnèrent au libertinage et à l'adultère (_ad +inconcessam venerem et adulteria nefanda prolapsi sunt_). + +Les maisons religieuses, à cette époque, avaient des moeurs aussi +mauvaises que la cour du roi et des princes; l'Église était tombée +au même degré de décadence que la chevalerie, et la société tout +entière semblait aller à sa dissolution. Nous ne voulons pénétrer +dans les couvents que pour soulever le voile qui couvrait les vices +des moines et des _nonnains_. La Prostitution s'était emparée de la +maison du Seigneur, comme de la maison des grands de la terre. Les +prédicateurs, en ce temps-là , répétaient souvent ces paroles de l'ange +dans l'Apocalypse: «Venez, je vous montrerai la condamnation de la +grande prostituée qui est assise sur les grandes eaux, avec laquelle +les rois de la terre se sont corrompus, et qui a enivré du vin de la +Prostitution les habitants de la terre.» Rien ne peut rendre, en effet, +les abominations du règne de Charles VI, où le clergé, la noblesse et +le peuple luttaient de perversité et de turpitude. Que devait être la +vie de cour, lorsque la vie des couvents était aussi déplorable que +nous la dépeint Nicolas de Clémenges, archidiacre de Bayeux, dans son +traité _De corrupto statu ecclesiæ_: «A propos de vierges consacrées +au Seigneur, dit ce philosophe chrétien, il nous faudrait retracer +toutes les infamies des lieux de Prostitution, toutes les ruses et +l'effronterie des courtisanes, toutes les oeuvres exécrables de la +fornication et de l'inceste; car, je vous prie, que sont aujourd'hui +(vers 1400) les monastères de femmes, sinon des sanctuaires consacrés +non pas au culte du vrai Dieu, mais à celui de Vénus; sinon d'impurs +réceptables où une jeunesse effrénée s'abandonne à tous les désordres +de la luxure, de telle sorte que c'est maintenant la même chose de +faire prendre le voile à une jeune fille ou de l'exposer publiquement +dans un lieu d'abomination!» Nicolas de Clémenges pousse ici jusqu'à +l'hyperbole la critique des moeurs monacales, mais la démoralisation des +ecclésiastiques n'était que trop éclatante, et l'on ne saurait dire si +c'était l'Église qui démoralisait la chevalerie, ou la chevalerie qui +démoralisait l'Église. Dulaure, dont le témoignage est généralement +suspect, s'appuie sur des autorités respectables pour esquisser ce +tableau des moeurs cléricales et chevaleresques: «Les prélats et les +prêtres subalternes étaient ordinairement vêtus en habits séculiers, +portaient l'épée, joutaient dans les tournois, fréquentaient les +cabarets, entretenaient des concubines. Les prêtres et les curés +occupaient des emplois judiciaires, prêtaient à usure, s'adonnaient +à la débauche et aux excès de la table. Dans certains diocèses, les +grands vicaires recevaient la permission de commettre l'adultère +pendant l'espace d'une année; dans d'autres, on pouvait acheter le +droit de forniquer impunément dans tout le cours de sa vie: l'acheteur +en était quitte en payant chaque année à l'official une quarte de vin; +et lorsque l'âge le rendait incapable d'user de ce privilége, il n'en +était pas moins tenu de payer la taxe.» C'était dans les décrétales +des papes, que l'officialité trouvait le pouvoir étrange qu'elle +s'arrogeait sur le péché d'impureté; le canon _De dilectissimis_ +exhorte les chrétiens à la pratique de cet axiome: _Tout est commun +entre amis_; même les femmes, ajoute-t-il. On eut l'audace de présenter +requête au pape Sixte IV pour obtenir la permission de commettre le +péché infâme pendant les mois caniculaires, et Sixte IV écrivit au bas +de la requête: Soit fait ainsi qu'il est requis (_Hist. de France_, par +l'abbé Velly, t. V, p. 10 et suiv.)! + +Il est vraiment remarquable que jamais les ordonnances royales et +municipales contre la Prostitution ne furent plus fréquentes ni plus +sévères que pendant cette période de déréglement. On se montrait +sans pitié pour les filles publiques, lorsque la décence et la pudeur +semblaient bannies des moeurs, lorsque les vêtements dissolus étaient +seuls à la mode, en dépit des édits somptuaires. On avait repris avec +les souliers à la poulaine ces ornements obscènes qui les décoraient +au douzième siècle, à la cour de Normandie, suivant Orderic Vital, et +les ornements en question s'étaient allongés et mieux caractérisés. Les +femmes n'osèrent pas, il est vrai, adopter les accessoires de cette +vilaine chaussure; mais, en revanche, elles eurent des robes fendues +ou relevées qui laissaient entrevoir la jambe, et même la cuisse nue: +quant à la gorge, elles la découvraient jusqu'au bout du sein. L'auteur +du _Chastoiement des dames_, Robert de Blois, leur reproche ces modes +impudiques. + + Aucune lesse differmée + Sa poitrine, pource c'on voie + Comme fetement sa chair blanchoie; + Une autre lesse tout de gré + Sa chair apparoir au costé: + Une ses jambes trop descuevre. + Prud hom ne loe pas cette oevre. + +Les cérémonies de l'Église, les processions surtout, participaient à +cette immodestie des vêtements. On voyait figurer, dans les processions +et les pénitences publiques, des hommes et des femmes entièrement +nus: «Parmi ces pénitents, dit le partial auteur de l'_Histoire de +Paris_, les uns portaient dans leurs chemises des pierres enchaînées; +les autres, sans chemises, étaient flagellés ou piqués aux fesses +avec des aiguillons.» Ici Dulaure n'invente rien, n'exagère rien, et +il peut renvoyer son lecteur avec confiance au Glossaire de Ducange +et Carpentier (aux mots _penitentiæ_, _processiones_, _villaniæ_, +_lapides catenatos ferre_, _putagium_, _naticæ_, etc.). Nous supposons +que les pénitentes qui suivaient les processions, dans un état complet +de nudité, et qui se faisaient piquer avec des aiguillons, devaient +être des prostituées, ainsi que celles qui portaient des pierres dans +leur chemise. C'étaient là , en effet, les châtiments habituels que la +justice séculière prononçait à l'égard des adultères et des femmes +de mauvaise vie. Dulaure nous en fournit un exemple mémorable qu'il +emprunte aux registres criminels du parlement de Paris (registre VIII). +Anne Piedeleu, femme amoureuse, tenait un lieu de débauche dans la rue +Saint-Martin, elle était donc en contravention avec les ordonnances de +la prévôté; et le prévôt qui était en charge alors (1373), le fameux +Hugues Aubriot, faisait exécuter les ordonnances avec beaucoup de +vigueur. Les bourgeois du voisinage allèrent dénoncer Anne Piedeleu à +la prévôté, et aussitôt les sergents firent déloger cette femme, en +usant d'indulgence pour elle, puisqu'elle ne fut pas même menée en +prison. Elle se sentait sans doute soutenue par quelque personnage +capable de tenir tête au prévôt, car elle porta plainte contre ce +magistrat en l'accusant de plusieurs crimes et en produisant de faux +témoins pour le perdre. Le parlement, au mois de février 1374, sur les +conclusions de l'avocat du roi, condamna Anne Piedeleu à être promenée +par la ville, toute nue, ayant sur la tête une couronne de parchemin +où était écrit ce mot: _faussaire_. On la conduisit en cet état au +pilori des Halles, où elle fut exposée deux heures aux regards du +peuple; elle ne sortit de prison que pour être bannie de Paris et du +royaume. Les promenades de ce genre devaient être assez fréquentes, et +la populace y courait avec un joyeux empressement. Comme les ribaudes +et les maquerelles qu'on livrait de la sorte à l'indécente curiosité +des badauds de Paris grelottaient de froid et toussaient souvent +en marchant toutes nues dans la boue à travers les intempéries de +la saison, les spectateurs, et surtout les enfants, avaient coutume +de chanter une chanson composée pour la circonstance. Cette chanson +ordurière, qui se conserva longtemps dans la mémoire du bas peuple, +finissait par ce refrain, que rapporte le _Journal du Bourgeois de +Paris_: + + Votre c.. a la toux, commère, + Votre c.. a la toux, la toux! + +Il était tout simple que les plus impudentes de ces femmes qu'on menait +au pilori répondissent aux chanteurs par des injures, entre lesquelles +n'étaient point épargnées les imprécations et les malédictions. Aussi +quand une toux épidémique se répandit dans la population parisienne, +durant l'hiver de l'année 1413, ceux qui n'avaient point encore gagné +cette toux cruelle ou qui en étaient guéris raillaient ceux qu'ils +entendaient tousser à se «rompre les génitoires,» et leur disaient _par +esbattements_: «En as-tu? Par ma foi! tu as chanté: _Votre c.. a la +toux, commère_.» On faisait ainsi allusion aux maux de toute espèce, +tel que le mal saint-main, la lèpre, la gale, la toux, etc., que +souhaitaient aux mauvais plaisants les malheureuses qu'on ne plaignait +pas de voir s'enrhumer au pilori. On n'avait aucune compassion pour +ces pécheresses, comme nous l'avons fait observer, et les petits +enfants étaient les plus acharnés à les persécuter. L'autorité croyait +se conformer au sentiment unanime, en n'accordant pas la moindre +indulgence à ces pauvres filles. Cependant il y eut un prévôt de +Paris qui les prit sous sa protection et qui leur donna peut-être trop +d'appui. Ce fut Ambroise de Loré, baron de Juilly, qui fut nommé prévôt +en 1436 et qui mourut en 1445 dans l'exercice de sa charge. Le peuple +de la capitale ne lui pardonna pas d'avoir favorisé la Prostitution, en +laissant tomber en désuétude les anciens règlements qui la régissaient. +Tant que dura son administration, les prostituées furent à peu près +libres; elles s'habillaient à leur guise et logeaient partout dans la +ville. Ambroise de Loré, à son lit de mort, se repentit d'avoir été +si paterne pour ces créatures, et il essaya de réparer le désordre +qui s'était introduit dans la police des moeurs. «La semaine devant +l'Ascension, raconte le _Bourgeois de Paris_ dans son Journal, fut +crié parmy Paris, que les ribaudes ne porteroient plus de sainctures +d'argent, ne de collez renversés, ne pennes de gris en leurs robes, +ne de menuvair, et qu'elles allassent demourer ès borderaulx, ordonnez +comme ils estoient au temps passé.» Cette satisfaction tardive donnée +à l'opinion ne fit pas oublier les scandales qui l'avaient précédée, +et quand Ambroise de Loré mourut peu de jours après, le _Bourgeois +de Paris_ se chargea de son oraison funèbre, et le représenta comme +«moins aimant le bien commun, que nul prévost que devant luy eust esté +puis quarante ans.» Le _Bourgeois_ ajoute que ce prévôt avait une des +plus belles et des plus honnêtes femmes du monde, mais, néanmoins, +«il estoit si luxurieux, qu'on disoit, pour vray, qu'il avoit trois +ou quatre concubines qui estoient droites communes, et supportoit +partout les femmes folieuses, dont trop avoit à Paris, par sa lascheté, +et acquit une très-mauvaise renommée de tout le peuple; car à peine +povoit-on avoir droit des folles femmes, tant les supportoit et leurs +maquerelles.» + +Ambroise de Loré, avant d'être prévôt de Paris et de lâcher la bride +aux femmes _folieuses_, était un des plus braves chevaliers de l'_ost_ +de Charles VII, mais ses prouesses d'armes ne l'avaient point rendu +plus vertueux, quoiqu'il fût contemporain de plusieurs bons chevaliers, +de vie exemplaire et de moeurs honnêtes. Il avait passé sa jeunesse +à la cour de Charles VI, où l'on faisait consister la chevalerie en +tournois et en mascarades; il n'appartenait pas à cette famille de +chevaliers chastes et continents, qui, comme le maréchal de Boucicaut, +pensaient que «luxure est plus que chose du monde contraire à vaillant +homme d'armes.» Le _bon messire_ Jehan le Maingre, dit Boucicaut, ne +se départit même pas de sa continence, lorsqu'il fut gouverneur de +Gênes, où les occasions de plaisir venaient sans cesse le chercher: +«Les vertus qui sont contraires à lubricité sont en luy,» disait son +biographe secrétaire; il ne songeait guère à _débaucher_ les Génoises, +«car plus de semblant n'en fait, que si pierre estoit, nonobstant que +les dames y soyent bien parées et bien attifées, et que moult de belles +en y ait.» Un jour qu'il chevauchait avec ses gentilshommes dans la +ville de Gênes, une dame, qui peignait ses cheveux blonds, se mit à +la fenêtre pour le voir passer; il n'y prit pas garde; mais un de ses +écuyers la remarqua et ne put s'empêcher de dire: «Oh! que voilà beau +chef!» Le maréchal eut l'air de ne pas entendre; mais, comme l'écuyer +se retournait encore pour regarder la dame, il lui dit avec un regard +glacial: «C'est assez fait!» Le biographe qui a recueilli les _faits_ +de Boucicaut ajoute cette réflexion: «Ainsi, de fait et de semblant, le +mareschal est net de celuy vice de charnalité et de toute superfluité, +qui est parfait signe de sa continence.» + +Boucicaut, il est vrai, avait été nourri à la cour de Charles V, qui, +entre toutes les vertus, dit son historiographe, Christine de Pisan, +«amoit celle de chasteté, laquelle estoit de luy gardée en fait, en +dict, et en pensée.» Charles V, si sévère à cet égard pour lui-même, +l'était également pour ses serviteurs, et voulait qu'ils fussent +chastes, «tant en continences comme en habits, parolles, et faits +et toutes choses.» Lorsqu'il apprenait qu'un de ses officiers avait +_déshonoré femme_, fût-ce son favori, il le chassait de sa présence et +le dispensait à toujours de son service. Cependant il ne manquait pas +de charité chrétienne pour les pécheurs, et, «considérant la fragilité +humaine,» il ne consentit jamais à ce qu'un mari «emmurast sa femme +à pénitence perpétuelle, pour meffaict de son corps;» il permettait +seulement de la tenir enfermée dans une chambre, si elle était trop +déshonorée, afin qu'elle ne fît pas honte à son époux et à ses parents. +Il défendait que des livres déshonnêtes fussent introduits et lus à +la cour de la reine et des princes. On lui rapporta, un jour, qu'un +chevalier de la cour avait _instruit le dauphin à amour et vagueté_: +il renvoya ce chevalier, et lui défendit de jamais paraître devant +sa femme et ses enfants. Christine de Pisan, qui a consigné ces +particularités dans le _Livre des faits et bonnes moeurs du feu roi +Charles_, nous apprend qu'il ne souffrait pas à sa table les _gouliars +de bouche, aportant paroles vagues_, et qu'il regardait les jeux des +ménétriers comme des _introductions à la luxure_; il répétait souvent +la parole de saint Paul, dans une épître aux Corinthiens: «Les parolles +maulvaises corrompent les bonnes moeurs.» Le règne de Charles VI et une +partie de celui de Charles VII furent souillés de tous les vices et de +tous les crimes que Charles V avait essayé de faire disparaître de son +royaume; et la Prostitution, que ce sage roi réprimait surtout par son +exemple, ne connut plus de barrières ni de limites. + +Pour se rendre compte du degré de perversité auquel étaient parvenus +quelques nobles, quelques grands seigneurs, qui s'abandonnaient à +toutes les aberrations de la débauche, il faut lire, dans les archives +de Nantes, le procès criminel de Gilles de Retz, maréchal de France, +condamné au feu en 1440. Gilles de Retz était un des plus puissants +seigneurs de la Bretagne; il avait vaillamment servi Charles VII +pendant la guerre des Anglais; il avait combattu, avec Dunois et +Lahire, sous la bannière de Jeanne d'Arc; il était docte et lettré. +Mais la lecture de Suétone l'avait excité à imiter les monstrueuses +débauches des empereurs romains: comme Tibère et Néron, il se passionna +pour le sang mêlé à l'ordure; il n'eut plus d'autre passe-temps que de +flétrir de ses abominables caresses les pauvres enfants qu'il faisait +enlever de tous côtés: quand ils étaient beaux et _joliets_, il les +attachait à sa personne ou il les égorgeait de ses propres mains. La +superstition et la magie étaient les auxiliaires de ses cruautés et de +ses souillures: il avait une chapelle magnifique, avec des chantres +et des chanoines qu'il nourrissait bien, et, en même temps, il avait +des sorciers et des magiciens à sa solde, avec lesquels il faisait +des invocations au diable. Cet exécrable homme, qui eut plus d'une +analogie avec un autre scélérat que nous verrons plus tard (le marquis +de Sade), fut enfin déféré à la justice, arrêté avec les principaux +agents de ses forfaits et jugé par un tribunal extraordinaire, nommé +à cet effet par le duc de Bretagne, son cousin. L'enquête révéla des +horreurs que confirmèrent les dépositions des témoins. On trouva, dans +les souterrains des châteaux de Chantocé, de la Suze, d'Ingrande, etc., +les ossements calcinés et les cendres des enfants que le maréchal +de Retz avait assassinés, après avoir abusé d'eux. Il ne tarda pas +à tout avouer lui-même, et, ne pouvant espérer sa grâce du tribunal +des hommes, il demanda pardon au Juge éternel devant lequel il allait +comparaître. + +Les dépositions des complices de Gilles de Retz nous initient aux +scènes horribles dont le vieux château de Chantocé était le théâtre. +Henriet, chambellan du maréchal, déclare «que Gilles de Sillé et Pontou +ont livré plusieurs petits enfans audit sire de Rais en sa chambre: +desquels petits enfans il avoit habitation, et s'y eschauffoit, +et rendoit nature sur leur ventre, et y prenant sa plaisance et +délectation, qu'il n'avoit habitation de l'un desdits enfans que +une fois ou deux, et que, après, celui sire, aucunes fois de sa main +leur coupoit la gorge, et aucunes fois, Gilles de Sillé, Henriet et +Pontou la leur coupoient, en la chambre dudit sire: dont le sang +cheoit à la place, qui après estoit nettoyée; et que ceux enfans, +ainsi morts, estoient ars en ladite chambre dudit sire, après qu'il +estoit couché, et la poudre d'eux jettée, et que celui sire prenoit +plus grande plaisance à leur couper la gorge, qu'à avoir habitation +d'eux.» Henriet, interrogé derechef sur ces infâmes mystères, compléta +ses premiers aveux par de nouveaux détails; il raconta «avoir ouï +dire audit sire de Rais, qu'il estoit bien aise de voir séparer la +teste des enfans, après avoir eu habitation sur le ventre, ayant les +jambes entre les siennes, et autrefois se seoir sur le ventre desdits +enfans quand on séparoit la teste de leurs corps, et par autre fois les +inciser sur le cou par derrière pour les faire languir, où il prenoit +grande plaisance, et en languissant, avoit aucune fois habitation d'eux +jusques à la mort, et aucune fois après qu'ils estoient morts, tandis +qu'ils estoient chauds; et y avoit un braquemart à leur couper la +teste, et quant aucune fois ceux enfans n'étoient beaux à sa plaisance, +il leur coupoit la teste, de luy-mesme, avec ledit braquemart, et après +avoit aucune fois habitation d'eux. Il disoit qu'aucun homme en la +planète ne pouvoit savoir ou faire ce qu'il faisoit. Aucune fois celui +sire faisoit desmembrer lesdits enfans par les aisselles et prenoit +plaisance à en voir le sang. + +»_Item_, celui sire, affin de garder lesdits enfans de crier quand +il vouloit avoir habitation d'eux, leur faisoit, par avant, mettre +une corde au cou et les pendre, comme à trois pieds de haut, à un +coin de sa chambre, et avant qu'ils fussent morts, les descendoit +ou les faisoit descendre, disant qu'ils ne sonnassent mot et qu'ils +eschauffoient son membre, le tenant en la main; et, après, leur rendoit +nature sur le ventre, et ce fait, leur faisoit couper la gorge et +séparer la teste de leurs corps.» Ces effrayants aveux furent confirmés +par Estienne Cornillaut, dit Pontou, le favori du maréchal et un de ses +complices. Pontou n'attendit pas qu'il fût appliqué à la question pour +confesser les crimes de son maître et les siens; il ajouta quelques +faits nouveaux à ceux que Henriet avait dénoncés. Ainsi, le sire de +Retz donnait deux ou trois écus par chaque enfant qu'on lui procurait; +quelquefois, il choisissait lui-même les enfants et les faisait +entrer secrètement dans un de ses châteaux. «Il prenoit aucune fois de +petites filles, desquelles il avoit habitation sur le ventre, ainsi +que des enfans mâles, disant qu'il y prenoit plus grande plaisance +et moins de peine qu'à le faire esdites filles en leur nature. Quant +on lui menoit deux enfans ensemble, afin que l'un pour l'autre ne +criât, après s'estre esbattu avec l'un, il gardoit l'autre jusqu'à ce +que son appétit fut venu.» Gilles de Retz, après des dépositions si +explicites, n'avait plus rien à faire, qu'à en constater la sincérité. +Il avoua donc avoir abusé des enfants, «pour son ardeur et délectation +de luxure, et les avoir fait tuer par ses gens, soit en leur coupant +la gorge avec dagues et couteaux, en séparant la teste de leurs corps, +ou leur rompant les testes à coups de baston, ou autres choses; et +aucune fois leur enlevoit ou faisoit enlever des membres, les fendoit +pour en avoir les entrailles, les faisoit attacher à un croc de fer, +pour les estrangler et les faire languir; comme ils languissoient à +mourir, avoit habitation d'eux, et aucune fois après qu'ils estoient +morts en les baisant, et prenoit plaisir et délectation à voir les +plus belles testes desdits enfans, lesquels, en après, estoient ars.» +On lui demanda quand et comment il s'était avisé de ces atrocités +inouïes pour la première fois; il répondit «qu'il commença ce train +de vie, à Chantocé, l'année que son aïeul le sire de la Suze alla de +vie à trespas, et, de lui mesme et de sa teste, sans conseil d'autrui, +il prist imagination de ce faire, seulement pour la plaisance et +délectation de luxure, sans autre intention.» + +En écoutant ces aveux prononcés de l'air le plus calme, les juges +tressaillaient sur leurs siéges et se signaient à chaque instant. Ce +monstre fut condamné avec ses complices, mais il ne se troubla pas, et +il les encouragea paternellement à faire une bonne mort, pour qu'ils +pussent se revoir tous _en la grant joie du paradis_. Il subit sa peine +le 26 octobre 1440, dans une prairie située au-dessus des ponts de +Nantes; et dès qu'il eut été étranglé sur le bûcher allumé, on rendit +son corps à sa famille, et des _damoiselles de grand estat_ vinrent +chercher ce corps souillé, le mirent dans le cercueil et le portèrent +solennellement à l'église des Carmes, où il fut enterré, en laissant +parmi les spectateurs de son supplice le souvenir de sa _repentance_ et +de sa fin chrétienne. + + + + +CHAPITRE XIX. + + SOMMAIRE. --Apparition des maladies vénériennes en France. + --Origine de la syphilis ou _mal français_. --Ses progrès + effrayants vers la fin du quinzième siècle. --Marche du + mal vénérien à travers le moyen âge. --Ses noms différents. + --L'éléphantiasis et les autres dégénérescences de la lèpre. + --La mentagre et les dartres sordides. --_Lues inquinaria_ ou + _inguinaria_. --Pèlerinages dans les lieux saints. --L'église de + Notre-Dame de Paris. --Le _feu sacré_. --Vice des Normands. --Le + _mal des ardents_. --Ses ravages effrayants. --Le _mal de saint + Main_ et le _feu de saint Antoine_. --Invocations à saint Marcel + et à sainte Geneviève. --La syphilis du quinzième siècle. --Les + lépreux et les léproseries. --Les croisés et la _mésellerie_. + --Rigoureuse police de salubrité à laquelle on soumit les lépreux. + --Du caractère le plus général de la lèpre, d'après Guy de + Chauliac, Laurent Joubert, Théodoric, Jean de Gaddesden, etc., etc. + + +L'apparition ou plutôt le développement des maladies vénériennes en +France, comme dans toute l'Europe, changea en quelque sorte la face de +la Prostitution légale et faillit amener sa ruine définitive. En voyant +ces terribles maladies attaquer dans son principe la société tout +entière, les hommes les plus éclairés et les plus libres de préjugés +purent croire que la débauche publique était l'unique cause d'un +pareil fléau, tandis que les esprits prévenus et crédules regardaient +ce fléau comme une punition du ciel, frappant l'incontinence dans ce +qu'elle avait de plus cher. Alors les magistrats se repentirent d'avoir +autorisé et organisé l'exercice du péché qui entraînait de si fatales +conséquences, et le premier remède qu'ils opposèrent à l'invasion de +cette nouvelle peste fut la suspension des règlements de tolérance, +en vertu desquels il y avait dans chaque ville un foyer permanent +d'infection morbide. Mais on jugea bientôt inutile d'arrêter le cours +régulier de la Prostitution, quand on eut reconnu que la source du +mal n'était pas seulement dans les mauvais lieux. On prit toutefois +des mesures de police sanitaire que la nécessité n'avait pas encore +prescrites, et l'on soumit à l'enquête des médecins la vie dissolue +des femmes communes. Ce fut une amélioration notable dans le régime de +la tolérance pornographique, et, depuis cette époque, l'administration +municipale eut à se préoccuper sérieusement de la santé publique dans +toutes ces questions délicates qui n'avaient intéressé jusqu'alors que +la morale et l'ordre public. + +Nous devons traiter ici de l'origine de la syphilis, puisque les +circonstances ont fait que le nom de _mal français_ lui fut donné au +moment de son explosion en Europe, et puisque ce nom se rattache, en +effet, aux événements qui accompagnèrent son entrée en France; mais +nous nous proposons d'abord de poursuivre une thèse que nous avons +déjà soutenue sur l'ancienneté des maladies vénériennes. Sans doute, +ces maladies, de même que la plupart des épidémies et des contagions, +subirent une foule de métamorphoses, notamment dans leurs symptômes, +en raison de la variété des conditions locales atmosphériques +et naturelles qui présidaient à leur naissance; sans doute, ce +hideux fléau, que la science, après trois siècles et demi d'études +approfondies, considère toujours comme un protée insaisissable, +n'avait pas, avant l'année 1493 ou 1496, les caractères effrayants, +et surtout le virus propagateur, qu'on observa pour la première fois +à cette époque, où les cas d'exception devinrent des cas généraux. +Toutefois, le mal vénérien existait, le même mal, depuis la plus haute +antiquité, comme nous l'avons démontré, et l'on ne se fût pas inquiété +de lui plus que de toute autre maladie chronique, si une réunion de +circonstances imprévues et inappréciables ne lui avait communiqué +tout à coup les moyens de se répandre, de se multiplier, de s'aggraver +avec une sorte de fureur. Nous avons prouvé, d'après le témoignage de +Celse, d'Arétée et des plus illustres médecins grecs et romains, que +la véritable syphilis, qu'on s'obstine à faire contemporaine de la +découverte de l'Amérique, n'avait pas tardé à suivre à Rome la lèpre +et les maladies cutanées qui furent apportées d'Asie et d'Afrique avec +les dépouilles des peuples conquis. Il n'était pas difficile de faire +comprendre, en remontant à ces prémices morbifiques, que l'épouvantable +débauche romaine avait réchauffé dans son sein les germes de toutes +les affections vénéréiques, et que leur impur mélange avait créé +des maux inconnus qui retournaient sans cesse à leur source en la +corrompant toujours davantage. Nous persistons à croire, cependant, que +la transmission du virus n'était pas aussi prompte ni aussi fréquente +qu'elle l'est devenue dans les temps modernes, et il est probable, +en outre, que les anciens qui possédaient plus de cinq cents espèces +de collyres pour les maux d'yeux avaient autant de recettes curatives +pour les infirmités de l'amour. Nous allons, à travers le moyen âge, +signaler la marche éclatante du mal vénérien sous des noms différents, +jusqu'à ce qu'il soit arrivé à sa dernière transformation avec le nom +de _grosse vérole_. + +Ce mal obscène a toujours existé à l'état chronique chez des individus +isolés; il s'est reproduit par contagion, avec une grande variété +d'accidents résultant du tempérament des malades et dérivant d'une +foule de circonstances locales qu'il serait impossible d'énumérer ou +de caractériser; mais il prenait toujours son germe dans un commerce +impur, et il ne se développait pas de lui-même, sans cause préexistante +d'infection, au milieu de l'exercice modéré des rapports sexuels. La +Prostitution était le foyer le plus actif de cette lèpre libidineuse, +qui se répandait avec plus ou moins de malignité suivant le pays, la +saison, le sujet, etc. Il n'y avait que les débauchés qui allassent +se gâter à cette honteuse source, et le mal restait en quelque sorte +circonscrit et confiné parmi ces êtres dégradés qui n'avaient aucun +contact avec les honnêtes gens. Cependant, à certaines époques, et par +suite d'une agrégation de faits physiologiques, la maladie s'exaspérait +et sortait de ses limites ordinaires, en s'associant à d'autres +maladies épidémiques ou contagieuses; elle se multipliait alors avec +les symptômes les plus affreux, et elle menaçait d'empoisonner la +population tout entière qu'elle décimait; après avoir fait des ravages +manifestes et cachés elle s'arrêtait, elle s'assoupissait tout à coup. +Ce n'était jamais la médecine qui s'opposait à sa marche occulte et +qui la combattait en face par des remèdes énergiques, c'était la +religion, qui ordonnait des pénitences publiques et qui éloignait +ainsi les périls de la contagion, en faisant la guerre au péché qui en +était la cause immédiate. La privation absolue des joies de la chair, +pendant un laps de temps assez considérable, était le remède le plus +efficace que le clergé ou plutôt l'épiscopat français, si prévoyant et +si ingénieux à faire le bien du peuple, eût imaginé contre les progrès +du fléau pestilentiel. Durant ces longues crises de la santé publique, +il faut dire que la Prostitution légale disparaissait complétement: +les mauvais lieux étaient fermés; les femmes communes devaient, sous +peine de châtiment arbitraire, s'interdire leur dangereux métier, et +la police municipale avait des prescriptions si sévères à cet égard, +que dès le début d'une épidémie au seizième siècle, on chassait ou l'on +emprisonnait toutes les femmes suspectes, et on les tenait enfermées +jusqu'à ce que le mal eût disparu. + +N'oublions pas de constater que le climat de la Gaule n'était que trop +favorable aux maladies pestilentielles et à toutes les affections de +la peau. D'immenses marécages, des forêts impénétrables, entretenaient +sur tous les points du territoire une humidité putride et malsaine, que +les chaleurs de l'été chargeaient de miasmes délétères et empoisonnés. +Le sol, au lieu d'être assaini par la culture, dégageait incessamment +des émanations morbides. La nourriture et le genre de vie des habitants +ne s'accordaient guère, d'ailleurs, avec les préceptes de l'hygiène: +ils couchaient par terre, sur des peaux de bêtes, sans autre abri +que des tentes de cuir ou des cabanes de branchages; ils mangeaient +peu de pain et beaucoup de viande, beaucoup de poisson, beaucoup de +chair salée, car ils nourrissaient de grands troupeaux de porcs noirs +sur la lisière des bois druidiques. On ne s'étonnera donc pas que +l'éléphantiasis et les autres hideuses dégénérescences de la lèpre +fussent déjà bien acclimatées dans les Gaules au deuxième siècle de +l'ère moderne. Le savant Arétée, qui paraît avoir écrit sous Trajan +le traité _De Curatione elephantiasis_, dit que les Celtes ou Gaulois +ont une quantité de remèdes contre cette terrible maladie, et qu'ils +emploient surtout de petites boules de nitre avec lesquelles ils se +frottent le corps dans le bain. Marcellus Empiricus, qui exerçait la +médecine à Bordeaux du temps de l'empereur Gratien, rapporte que le +médecin Soranus avait entrepris de guérir, dans la province Aquitanique +seulement, deux cents personnes attaquées de la mentagre et de dartres +sordides qui se répercutaient par tout le corps. Nous avons prouvé +que le mal vénérien n'était qu'une forme de la lèpre contractée dans +l'habitude des rapports sexuels. Nous avons laissé entendre comment +d'abominables aberrations des sens avaient pu, en cas exceptionnel, +centupler les forces du virus, en le portant dans les parties de +l'organisme les moins propres à le recevoir; nous avons enfin appliqué +aux origines de l'éléphantiasis les suppositions que nous verrons +remettre en avant, par les médecins du quinzième siècle, à l'occasion +du mal de Naples, dans lequel on voulut reconnaître les monstrueux +effets des désordres du crime contre nature. + +Ce fut pendant le sixième siècle que le mal vénérien sévit en France +avec les apparences d'une épidémie: on le nomma _lues inquinaria_ +ou _inguinaria_. Selon la première dénomination, ce mal était une +souillure, peut-être une gonorrhée, telle que les livres de Moïse l'ont +décrite (_Lévitiq._, ch. 15); selon la seconde qualification de ce +mal, que Grégoire de Tours signale souvent sans indiquer sa nature, +c'était une inflammation des aines, où se formait un ulcère malin +qui causait la mort, après des souffrances inouïes. Dom Ruinart, dans +son édition de l'Histoire de Grégoire de Tours, note que cet ulcère +inguinal tuait le malade à l'instar d'un serpent (_lues inguinaria sic +dicebatur, quod, nascente in inguine vel in axilla, ulcere in modum +serpentis interficeret_), Le Glossaire de Ducange a bien recueilli, +dans l'édition des Bénédictins, les deux noms de cette _pestilence_, +qui fit sa première apparition en 546 et qui revint plusieurs fois +à la charge sur des populations adonnées aux hideux égarements de +la débauche antiphysique. Mais les doctes éditeurs ont négligé de +faciliter l'interprétation de ces deux noms, attribués à la même +maladie, par le rapprochement lumineux des passages où il est question +d'elle dans les chroniqueurs contemporains. L'origine infâme de cette +maladie nous paraît assez indiquée par l'horreur qu'elle inspirait +et qui ne résidait pas seulement dans la crainte de la mort, car +ceux qui en étaient atteints semblaient frappés de la main de Dieu, à +cause de leurs souillures: l'enflure et la purulence des organes de la +génération, les bubons des aines, le flux de sang des intestins, les +abcès gangréneux aux cuisses, en disent assez sur la nature de cette +contagion obscène. + +Elle reparut avec de nouveaux symptômes en 945, après l'invasion des +Normands, qui pourraient bien n'y avoir pas été étrangers. Flodoard +s'abstient néanmoins de toute conjecture impudique à cet égard: «Autour +de Paris et en divers endroits des environs, dit-il dans sa Chronique, +plusieurs hommes se trouvèrent affligés d'un feu en diverses parties +de leur corps, qui insensiblement se consumoit jusqu'à ce que la mort +finît leur supplice; dont quelques-uns, se retirant dans quelques lieux +saints, s'échappèrent de ces tourments; mais la plupart furent guéris +à Paris, en l'église de la sainte mère de Dieu, Marie, de sorte qu'on +assure que tous ceux qui purent s'y rendre furent garantis de cette +peste, et le duc Hugues leur donnoit tous les jours de quoi vivre. +Il y en eut quelques-uns qui, voulant retourner chez eux, sentirent +rallumer en eux ce feu qui s'étoit éteint, et, retournant à cette +église, furent délivrés.» Sauval, qui nous fournit cette traduction +naïve, ajoute que, «comme les remèdes ne servoient de rien, on eut +recours à la Vierge, dans l'église Nostre-Dame, qui servit d'hospital +dans cette occasion.» On trouve, en effet, dans le grand Pastoral de +cette église, sous l'année 1248, une charte capitulaire relative à six +lampes ardentes, qui éclairaient nuit et jour l'endroit où gisaient +pêle-mêle les pauvres moribonds, affligés de cette vilaine maladie, +qu'on appelait le _feu sacré_ (_ubi infirmi et morbo, qui ignis sacer +vocatur, in ecclesiâ laborantes, consueverunt reponi_).» La plupart +des auteurs qui ont parlé de cette horrible maladie, dit le savant +compilateur du _Mémorial portatif de chronologie_ (t. II, p. 839) se +sont accordés à lui attribuer les mêmes symptômes et les mêmes effets: +son invasion était subite; elle brûlait les entrailles ou toute autre +partie du corps, qui tombait en lambeaux; sous une peau livide, elle +consumait les chairs en les séparant des os. Ce que ce mal avait de +plus étonnant, c'est qu'il agissait sans chaleur et qu'il pénétrait +d'un froid glacial ceux qui en étaient atteints, et qu'à ce froid +mortel succédait une ardeur si grande dans les mêmes parties, que les +malades y éprouvaient tous les accidents d'un cancer.» Nous pensons que +les hommes du Nord avaient laissé sur leur passage cet impur témoignage +de leurs moeurs dépravées, car le mal abominable qui était leur ouvrage +ne s'adressait généralement qu'au sexe masculin. + +Le _feu sacré_ ne fut arrêté dans ses progrès que par les sages +conseils de l'Église, qui s'efforça de guérir les malades qu'elle avait +absous; mais le vice des Normands s'était invétéré dans les provinces +qu'ils avaient envahies. L'année 994 vit renaître le _mal des ardents_, +avec les causes criminelles qui l'avaient allumé la première fois, et +ce mal, transmis par la débauche la plus infecte, passa promptement +de la France en Allemagne et en Italie. Le dixième siècle n'était, +d'ailleurs, que trop propice à tous les genres de calamités qui pouvant +frapper l'espèce humaine. On croyait que l'an 1000 amènerait la fin +du monde, et, dans cette prévision, les méchants, qui se jugeaient +destinés aux flammes de l'enfer, jouissaient de leur reste, en se +livrant avec plus de fureur à leurs détestables habitudes. Les pluies +continuelles, les froids excessifs, les inondations fréquentes vinrent +en aide aux épidémies pour dépeupler la terre. Les champs, qu'on ne +cultivait plus, se convertirent en bruyères, en étangs, en marais, +dont les émanations infectaient l'air. Les poissons périssaient +dans les rivières, les animaux dans les bois, et tous ces cadavres +putrides exhalaient des vapeurs empestées qui engendrèrent une foule +de maladies. Le _mal des ardents_ recommença ses moissons d'hommes à +travers la France. Le roi de France, Hugues Capet, y succomba lui-même, +victime des soins tout paternels qu'il avait administrés aux malades. +Ceux-ci mouraient presque tous, lorsqu'ils avaient laissé au mal le +temps de s'enraciner dans leurs organes atrophiés. Cette affreuse +contagion, contre laquelle l'art se déclarait impuissant, parce +que le vice lui disputait toujours le terrain, avait reçu le nom de +_mal sacré_, à cause de son origine maudite; car, dit le livre _de +l'Excellence de sainte Geneviève_, «dans le système de la formation des +noms, on impose souvent à une chose le nom qui veut dire le contraire +de ce qu'elle comporte (_morbus igneus, quem physici sacrum ignem +appellent eâ nominum institutione, quâ nomen unius contrarii alterius +significationem sortitur_). Il est certain que l'opinion publique, sans +trop se rendre compte de ce que ce mal pouvait être, en attribuait +l'invasion à un châtiment du ciel et la guérison à l'intercession +de la Vierge et des saints. Ce furent sans doute les ecclésiastiques +qui débaptisèrent le _mal sacré_, pour lui imprimer, comme un sceau +de honte, le nom de _mal des ardents_, que le peuple changea depuis +en _mal de saint Main_ et en _feu de saint Antoine_, parce que ces +deux saints avaient eu l'honneur de guérir ou de soulager beaucoup +de malades. Le pape Urbain II, informé des miracles que les fidèles +rapportaient à l'intercession de saint Antoine, fonda sous l'invocation +de ce saint un ordre religieux, dont les pères hospitaliers prenaient +soin exclusivement des victimes du _mal des ardents_. N'oublions pas, +à propos de cette fondation, de rappeler que le porc, qui est sujet +à la lèpre et dont la chair donne aussi la lèpre quand on ne se sert +pas d'autre aliment, devint vers cette époque l'animal symbolique de +saint Antoine. Enfin, une simple imprécation, qui s'était conservée +dans le vocabulaire du bas peuple jusqu'au temps de Rabelais, lequel +l'a recueillie, nous dispensera de prouver que le feu Saint-Antoine +avait la plus infâme origine; le peuple et Rabelais disaient encore au +seizième siècle: «Que le feu Sainct-Antoine vous arde le boyau culier!» + +Il y eut encore plusieurs recrudescences mémorables de cette impureté, +notamment en 1043 et en 1089; la dernière semble avoir été celle de +1130, sous le règne de Louis VI: «Il courut une estrange maladie par +la ville de Paris et autres lieux circonvoisins, raconte Dubreul, +laquelle le vulgaire surnommoit du _feu sacré_ ou _des ardents_ pour +la violence intérieure du mal, qui brusloit les entrailles de celuy +qui en estoit frappé, avec l'excès d'une ardeur continuelle dont les +médecins ne pouvoient concevoir la cause et par conséquent inventer le +remède.» Saint Antoine n'eut pas, cette fois, le privilége exclusif des +prières, des offrandes et des guérisons. Sainte Geneviève, la bonne +patronne de Paris, et saint Marcel s'interposèrent d'intelligence +pour faire cesser le fléau. Depuis cette époque, la petite chapelle +de la sainte, dans la Cité, fut transformée en église avec le titre +de Sainte-Geneviève-des-Ardents, qu'elle garda longtemps après que la +maladie eut été restreinte à des cas isolés. Remarquons, toutefois, +que les premiers malades de la syphilis du quinzième siècle prirent +tout naturellement le chemin de cette vieille église pour y chercher +des miracles curatifs. La tradition reconnaissait dans ces nouveaux +invocateurs de sainte Geneviève les héritiers directs du _mal des +ardents_; par la même loi d'hérédité, les autres saints, tels que saint +Antoine, saint Main, saint Job, etc., qu'on avait invoqués pour la +guérison des maladies lépreuses et galeuses dès les plus anciens temps, +maintinrent leurs attributions à l'égard de la maladie vénérienne +proprement dite, qui n'était pas nouvelle pour eux. Mais, à partir +du douzième siècle jusqu'à l'installation du mal de Naples, toutes +les maladies honteuses, nées ou aggravées dans un commerce impur, se +trouvèrent absorbées et enveloppées par l'hydre de la lèpre, qui se +dressait de toutes parts et qui se multipliait sous les formes les plus +disparates. La lèpre du douzième siècle, qu'elle eût ou non une origine +vénérienne, devait surtout à la Prostitution les progrès menaçants +qu'elle fit à cette époque, et que tous les gouvernements arrêtèrent à +la fois par des mesures analogues de police et de salubrité. Nous ne +craignons pas d'avancer que le relâchement et la suppression de ces +mesures enfantèrent la syphilis du quinzième siècle. + +Il ne faut pas induire du silence des annales de la médecine pendant +cinq ou six cents ans, que la lèpre, décrite pour la dernière fois +par Paul d'Égine au sixième siècle, ait disparu en Europe jusqu'au +onzième siècle, où nous la voyons éclater de nouveau avec fureur. +L'histoire de la vie privée au moyen âge serait un monument irrécusable +de l'existence continue de l'éléphantiasis (puisque les causes qui +produisent cette lèpre mère existaient alors au plus haut degré), +si les écrivains ecclésiastiques n'étaient remplis de témoignages +qui viennent confirmer ce fait: le recueil des Bollandistes et les +cartulaires des églises et des monastères font souvent mention des +lépreux. Grégoire de Tours dit qu'ils avaient à Paris une sorte de +lieu d'asile où ils se nettoyaient le corps et où ils pansaient leurs +plaies. Le pape saint Grégoire, dans ses écrits, représente un lépreux +que le mal avait défiguré, _quem densis vulneribus morbus elephantinus +defoedaverat_. Ailleurs, il raconte que deux moines gagnèrent le même +mal, _pour avoir tué un ours_, qui les gâta de telle sorte, que leurs +membres tombèrent en pourriture. Dans le huitième siècle, Nicolas, +abbé de Corbie, fit construire une léproserie, ce qui démontre +suffisamment que les lépreux étaient en assez grand nombre. La loi de +Rotharis, roi des Lombards, datée de 630, faisait le fonds de toutes +les législations sur la matière. Partout, le lépreux était retranché du +sein de la société, qui le tenait pour mort; et si la misère le forçait +à vivre d'aumônes, il ne s'approchait de personne et il annonçait sa +présence par le bruit d'une cliquette de bois. Malgré ces précautions +législatives, les lépreux parvenaient quelquefois à cacher leur triste +état de santé et à contracter mariage avec des personnes saines; de là +le capitulaire de Pepin pour la dissolution de ces mariages, en 737. +Un autre capitulaire de Charlemagne, en 789, défend aux lépreux, sous +des peines très-sévères, de fréquenter la compagnie des gens sains. +On comprend sans peine que les relations sexuelles étaient le plus +dangereux auxiliaire de la contagion, qui ne se propageait pas trop, +grâce à l'horreur générale qu'inspiraient les lépreux, grâce surtout à +l'intervention préventive de la police municipale. + +Mais, comme nous l'avons déjà fait observer, c'était l'influence +ecclésiastique qui avait le plus d'action sur les moeurs et sur leurs +conséquences: la pénitence se chargeait bien souvent d'une sorte +de régime hygiénique, et la confession remplaçait les consultations +médicales. Le prêtre s'occupait de la santé physique de ses ouailles +comme de leur santé morale, et il ne les maintenait parfois dans la +bonne voie qu'en les menaçant de ces maux hideux que la punition de +Dieu envoyait comme une marque de réprobation aux libertins et aux +infâmes. Il est à constater que les épidémies coïncidaient toujours +avec des temps de corruption sociale, et que le déréglement des moeurs +publiques entraînait avec lui la perte de l'économie sanitaire. Les +classes honnêtes se voyaient avec stupeur atteintes des maux impurs +qui devaient être endémiques parmi l'immense tourbe des vagabonds, +des mendiants, des débauchés et des filles perdues, errant dans +les champs ou relégués dans les cours des Miracles. C'était là que +la maladie vénérienne puisait, dans la débauche et la misère, ses +symptômes les plus caractérisés et ses plus hideuses métamorphoses. +Jamais un _mire_ ou un _physicien_ n'avait pénétré dans ces repaires +inabordables, pour y étudier les maladies sans nom qui les habitaient +et qui se combinaient avec les plus monstrueuses variétés, en se mêlant +sans cesse, en se dévorant l'une par l'autre. Il est certain que les +misérables que réunissait cette vie _truande_ n'avaient aucun contact +avec la population saine et honnête, excepté à des époques de crise et +de débordement, après lesquelles le flot impur rentrait dans son lit +et laissait au temps, à la religion et à la police humaine, le soin +d'effacer ses traces. C'est ainsi que la lèpre se répandit tout à coup, +comme un torrent qui a rompu ses digues, à travers le corps social, +qu'elle aurait empoisonné, si la prudence et l'énergie du pouvoir +n'eussent élevé une barrière contre les envahissements de la contagion. +Les croisades avaient réuni, pour ainsi dire, toutes les fanges de +la société, et mélangé dans un étrange bouleversement la noblesse +avec le peuple. Les règlements de police ne soutinrent pas le choc de +cette armée de pèlerins qui s'en allaient mourir ou chercher fortune +en Orient. La Prostitution la plus audacieuse gangrena ces hordes +indisciplinées. A leur retour, après les aventures de la Palestine, +tous les pauvres croisés étaient plus ou moins suspects de lèpre ou +de _mésellerie_; les uns ladres verts, les autres ladres blancs, la +plupart rapportant avec eux les fruits amers de la débauche orientale: +on peut assurer que la maladie vénérienne n'était alors qu'une des +formes de la lèpre. + +Il fallut soumettre les lépreux à une rigoureuse police de salubrité, +qui fut renouvelée trois siècles plus tard contre les vérolés, et qui +avait pour but d'empêcher la contagion de se répandre davantage. De +même que dans le code de Rotharis, le lépreux était censé mort, du +moment où il entrait dans la léproserie, accompagné des exorcismes +et des funérailles d'usage. Le curé lui jetait trois fois de la terre +du cimetière sur la tête, en lui adressant ces lugubres injonctions: +«Gardez-vous d'entrer en nulle maison que votre borde. Quand vous +parlerez à quelqu'un, vous irez au-dessous du vent. Quand vous +demanderez l'aumône, vous sonnerez votre crécelle. Vous n'irez pas +loin de votre borde, sans avoir votre habillement de bon malade. Vous +ne regarderez ni puiserez en puits ou en fontaine, sinon les vôtres. +Vous ne passerez pas planches ni ponceau où il y ait appui, sans +avoir mis vos gants,» etc. On lui défendait, en outre, de marcher +nu-pieds, de passer par des ruelles étroites, de toucher les enfants, +de cracher en l'air, de frôler les murs, les portes, les arbres, en +passant; de dormir au bord des chemins, etc. Quand il venait à mourir, +il n'avait pas même de sépulture au milieu des chrétiens, et ses +compagnons de misère étaient requis de l'enterrer dans le cimetière +de la léproserie. Jamais un lépreux ne pouvait, fût-il guéri, rentrer +dans le cercle de la _loi mondaine_ et vivre dans l'intérieur de la +ville sous le régime de la vie commune. Il y avait pourtant bien des +degrés dans la maladie, qui n'était pas absolument incurable, et qui +ne se montrait pas toujours en signes apparents; mais, comme elle +affligeait de préférence la classe la plus pauvre, les médecins ne +songeaient pas plus à la traiter, que les malades à se faire soigner. +Ceux-ci, qu'ils le fussent de naissance ou par accident, se regardaient +comme voués irrévocablement à la lèpre et se livraient en proie aux +ravages de cette affreuse infirmité, qui, faute de soins, ne faisait +que s'accroître et s'exaspérer jusqu'à ce qu'elle eût détruit tous les +organes vitaux. Quelquefois, le mal était stationnaire, et quoique +son principe subsistât dans l'individu, ses effets se trouvaient +paralysés ou assoupis par une bonne constitution ou par quelque +cause inappréciable. Tout commerce avec les lépreux de profession +fut interdit aux personnes saines par le dégoût et l'effroi qu'ils +excitaient plutôt encore que par la loi qui les tenait à l'écart sous +peine de mort. Mais, en compensation, les lépreux communiquaient entre +eux librement; ils avaient des femmes, des enfants, des ménages; ils +ne se croyaient étrangers à aucun des sentiments qui poussent l'homme +à se reproduire, et c'est ainsi que leur race se perpétuait au milieu +d'une population qui évitait leur vue et leur approche; c'est ainsi +que la lèpre passait de génération en génération et gâtait l'enfant +dès le ventre de la mère. Cependant les lépreux ne se multipliaient pas +comme on aurait pu le croire, car le germe de mort qu'ils portaient en +eux-mêmes les décimait sans cesse, après les avoir changés en cadavres +ambulants. Le fils d'un lépreux était ordinairement plus lépreux +que son père, et le mal, en se transmettant de la sorte, prenait de +nouvelles forces, au lieu de s'affaiblir; la famille la plus nombreuse +s'éteignait, en se consumant, dans l'espace d'un siècle. Voilà pourquoi +la lèpre disparut presque avec les lépreux au bout de quelques siècles, +quoique la plupart des ladres fussent très-ardents et très-aptes à +procréer leurs semblables. + +Le caractère le plus général de la lèpre était une éruption de +boutons par tout le corps, notamment au visage; mais ces boutons, +qui se renouvelaient sans cesse, se distinguaient par la variété de +leurs formes et de leurs couleurs: les uns, durs et secs; les autres, +mous et purulents; ceux-ci, croûtelevés; ceux-là , crevassés; blancs, +rouges, jaunes, verts, tous hideux à la vue et à l'odorat. Quant aux +signes uniformes de la maladie, le célèbre Guy de Chauliac en compte +six principaux, que Laurent Joubert définit en ces termes, dans sa +_Grande chirurgie_, au chapitre de la ladrerie: «Rondeur des yeux et +des oreilles, dépilation et grossesse ou tubérosité des sourcils, +dilatation et toursure des narilles par dehors avec étroitesse +intérieure, laideur des lèvres, voix rauque comme s'il parloit du nez, +puanteur d'haleine et de toute la personne, regard fixe et horrible.» +Guy de Chauliac, qui vivait au quatorzième siècle, avait eu sous les +yeux une foule de sujets, que ne fut pas à même d'observer Laurent +Joubert, qui écrivait sur la ladrerie à la fin du seizième siècle, +lorsqu'elle n'existait plus guère que de nom. Les signes équivoques +de la lèpre étaient au nombre de seize: «Le premier est dureté et +tubérosité de la chair, spécialement des jointures et extrémités; le +second est couleur de Morphée et ténébreuse; le troisiesme est cheute +des cheveux et renaissance de subcils; le quatriesme, consomption +des muscles, et principalement du poulce; cinquiesme, insensibilité +et stupeur, et grampe des extrémitez; sixiesme, rogne et dertes, +copperose et ulcérations au corps; le septiesme est grains sous la +langue, sous les paupières et derrière les oreilles; huitiesme, ardeur +et sentiment de piqueure d'aiguilles au corps; neuviesme, crespure de +la peau exposée à l'air, à mode d'oye plumée; dixiesme, quand on jette +de l'eau sur eux, ils semblent oingtz; unziesme, ils n'ont guères +souvent fièvre; douziesme, ils sont fins, trompeurs, furieux, et se +veulent trop ingérer sur le peuple; treiziesme, ils ont des songes +pesans et griefs; quatorziesme, ils ont le poulx débile; quinziesme, +ils ont le sang noir, plombin et ténébreux, cendreux, graveleux et +grumeleux; seiziesme, ils ont les urines livides, blanches, solides +et cendreuses.» Nous verrons plus tard que ces symptômes sont presque +identiques avec ceux de la grosse vérole, qui ne fut qu'une renaissance +de la lèpre, sous l'influence des guerres d'Italie. + +La lèpre avait, d'ailleurs, une infinité d'autres caractères +particuliers, que déterminaient les circonstances locales et +climatériques. Par exemple, le _mal des ardents_, qui avait dégénéré +en gonorrhée virulente, provenait encore de la cohabitation avec +une personne lépreuse. Dans cette maladie, qu'on nommait l'_ardeur_, +l'_arsure_, l'_incendie_, l'_échauffaison_ (en anglais _brenning_), +les parties génitales étant attaquées de phlogose, d'érysipèle, +d'ulcérations, de phlyctènes, etc., le malade éprouvait de vives +douleurs en urinant. Un savant médecin du treizième siècle, nommé +Théodoric, dit textuellement dans le livre VI de sa Chirurgie, que +quiconque approche une femme qui a connu un lépreux contracte un +_mauvais mal_. Dans un traité de Chirurgie attribué à Roger Bacon, qui +écrivait à la même époque, on trouve une description des maux horribles +qui pouvaient suivre un commerce impur de cette espèce. Plusieurs +médecins anglais contemporains ont étudié ce genre d'affection +vénérienne, qui régnait à Londres aux treizième et quatorzième siècles, +comme nous aurons lieu de le raconter en parlant de l'Angleterre. Un de +ces médecins, Jean de Gaddesden, consacre un chapitre de sa _Practica +medicinæ seu Rosa anglicana_ aux accidents qui résultent de la +fréquentation impudique des lépreux et des lépreuses. «Celui, dit-il, +qui a couché avec une femme à laquelle un lépreux a eu affaire, ressent +des piqûres entre cuir et chair, et quelquefois des échauffements par +tout le corps.» Les médecins anglais de ce temps-là nous fournissent +sur la lèpre vénérienne plus de renseignements, que les médecins +italiens et français, parce que les lois contre les lépreux étaient +beaucoup moins rigoureuses en Angleterre que partout ailleurs; aussi, +les cas de contagion lépreuse y furent-ils plus communs et plus graves +que dans tout autre pays. + +Grâce aux mesures énergiques et générales qui furent prises dans toute +l'Europe, excepté peut-être en Angleterre, pour arrêter les progrès de +la lèpre et des maladies qui en dépendaient, on put conserver saine et +sauve la majeure partie de la population. Du temps de Matthieu Paris, +qui écrivait au milieu du treizième siècle, il y avait plus de dix-neuf +mille léproseries en Europe. Deux siècles plus tard, les léproseries +de la France étaient en ruines et abandonnées, faute de malades. +Elles furent accaparées successivement par des parasites, au moyen de +la suppression des titres de fondation et des contrats de rente; en +sorte que, par son ordonnance de 1543, François Ier provoqua presque +inutilement la recherche de ces chartes et titres perdus ou dérobés. + +Il est donc certain que, dans l'intervalle de deux ou trois siècles, +la grande lèpre ou éléphantiasis avait à peu près disparu avec les +malheureux qui en étaient atteints et qui n'avaient pas réussi à se +perpétuer au delà de trois ou quatre générations. Quant à la petite +lèpre et à ses dérivatifs, ils se déguisaient sous des dehors moins +inquiétants, et ils allaient toujours s'affaiblissant dans leurs +symptômes extérieurs, quoique le germe du mal fût toujours vivace dans +un sang qui l'avait reçu de naissance ou par transmission contagieuse. +La société, qui avait rejeté de son sein les lépreux, se trouva donc de +nouveau envahie par eux, ou du moins par leurs enfants, et la lèpre; +en perdant une partie de ses hideux phénomènes, recommença sourdement +à travailler la santé publique. Ce fut par la Prostitution que cette +infâme maladie rentra dans les classes abjectes et se glissa jusqu'aux +plus élevées, à la faveur de ses secrètes métamorphoses. Nous ne +doutons pas que le mal de Naples, qui n'était autre qu'une résurrection +de la lèpre combinée avec d'autres maux, a fait silencieusement son +chemin dans les lieux de débauche et dans les mystères de l'impudicité, +avant d'éclater au grand jour, sous le nom de _grosse vérole_, par +toute l'Europe à la fois. + +Nous parlions plus haut de l'_arsure_ qui avait infecté les mauvais +lieux de Londres, tellement qu'il fallut, en 1430, faire des lois +de police pour empêcher, sous peine d'amende, de recevoir dans ces +maisons aucune femme atteinte de l'arsure, et pour faire garder à vue +celles qui seraient attaquées de cette détestable maladie (_infirmitas +nefanda_, disent ces lois sanitaires, citées par Guillaume Beckett +dans le tome XXX des _Transactions philosophiques_). Voici maintenant +les témoignages de quelques médecins et chirurgiens, qui ne nous +permettent pas de croire que les maladies vénériennes fussent seulement +contemporaines de la découverte de l'Amérique. Guillaume de Salicet, +médecin de Plaisance au treizième siècle, n'oublie pas dans sa +Chirurgie, au chapitre intitulé _De Apostemate in inguinibus_, le bubon +ou dragonneau, ou abcès de l'aine, qui se forme quelquefois, dit-il, +«lorsqu'il arrive à l'homme une corruption dans la verge, pour avoir +eu affaire à une femme malpropre.» (_Traité des Malad. vénér._, par +Astruc, trad. par Louis, t. Ier, p. 134 et suiv.) Le même praticien, +dans un autre chapitre, traite des pustules blanches et rouges, de la +dartre miliaire et des crevasses qui viennent à la verge ou autour du +prépuce, et qui sont occasionnées «par le commerce qu'on a eu avec une +femme sale ou avec une fille publique.» Lanfranc, fameux médecin et +chirurgien de Milan, qui vint se fixer à Paris vers 1395, développe la +même doctrine sur les maladies des parties honteuses, dans son livre +intitulé _Practica seu ars completa chirurgiæ_: «Les ulcères de la +verge, dit-il, sont occasionnés par des humeurs âcres qui ulcèrent +l'endroit où elles s'arrêtent, ou bien par une conjonction charnelle +avec une femme sale qui aurait eu affaire récemment à un homme attaqué +de pareille maladie.» Bernard Gordon, non moins célèbre médecin de la +Faculté de Montpellier, qui dut survivre à Lanfranc, professe les mêmes +opinions à l'égard des maladies de la verge (_de passionibus virgæ_), +dans son _Lilium medicinæ_: «Ces maladies sont en grand nombre, dit-il, +comme les abcès, les ulcères, les chancres, le gonflement, la douleur, +la démangeaison. Leurs causes sont externes ou internes: les externes, +comme une chute, un coup et la conjonction charnelle avec une femme +dont la matrice est impure, pleine de sanie ou de virulence, ou de +ventosité, ou de semblables matières corrompues. Mais, si la cause +est interne, ces maladies sont alors produites par quelques humeurs +corrompues et mauvaises qui descendent de la verge et aux parties +inférieures.» Jean de Gaddesden, médecin anglais de l'université +d'Oxford; Guy de Chauliac, de l'université de Montpellier; Valesius +de Tarenta, de la même université, et plusieurs autres docteurs qui +faisaient leurs observations dans différents pays durant le quatorzième +siècle, reconnurent tous que le commerce impur engendrait des maladies +virulentes qui étaient contagieuses et qui devaient être ainsi +vénériennes. + +Dans ces diverses maladies, la lèpre jouait inévitablement le principal +rôle, avant comme après l'apparition du mal de Naples. Les praticiens, +qui ont étudié la lèpre et qui ont publié leurs recherches à ce sujet, +sont tombés d'accord que la lèpre se communiquait par les relations +sexuelles plutôt que par toute autre voie. Ces relations étaient fort +rares entre les personnes saines et les lépreux; mais l'imprudence +ou la dissolution les déterminait parfois, au grand préjudice de la +personne saine, qui devenait lépreuse à son tour. Bernard Gordon, +que nous avons cité plus haut, raconte qu'une certaine comtesse qui +avait la lèpre vint à Montpellier, et qu'il la traita sur la fin de +sa maladie. Un bachelier en médecine, qu'il avait mis auprès d'elle +pour la soigner, eut le malheur de partager son lit: elle devint +enceinte, et, lui, lépreux. (_Lilium medicinæ_, part. 1, ch. 22.) On +trouverait quantité de faits analogues dans les écrits de Forestus, de +Paulmier, de Paré, de Fernel, etc., qui écrivaient sur l'éléphantiasis +ou la lèpre, d'après le sentiment unanime des écoles de médecine et +de chirurgie. Jean Manardi de Ferrare résume ainsi la question, au +commencement du seizième siècle, sans s'apercevoir qu'il confond la +lèpre et les maladies vénériennes: «Ceux, dit-il dans ses _Epistolæ +médicinales_, publiées en 1525, ceux qui ont commerce avec une femme, +laquelle a eu affaire un peu auparavant à un lépreux, tandis que la +semence reste encore dans la matrice, gagnent quelquefois la lèpre +et quelquefois d'autres maladies, plus ou moins considérables, selon +qu'ils sont eux-mêmes disposés, aussi bien que le lépreux qui a infecté +la femme.» Dans toutes ces citations, nous reproduisons la traduction +que Louis, traducteur et annotateur d'Astruc, pour ne pas altérer le +sens médical du savant auteur du traité _De Morbis venereis_, avait +cru pouvoir établir dans l'intérêt de son système; mais ces citations +mêmes nous paraissent souvent tout à fait contraires à ce système. En +examinant ce passage de Jean Manardi, par exemple, il est impossible de +ne pas reconnaître les maladies vénériennes dans ces _autres maladies +plus ou moins considérables_, engendrées par un commerce plus ou +moins imprudent avec une personne plus ou moins lépreuse. Au reste, +un commerce de cette nature, qui eût entraîné la peine de mort, en +certains cas, pour le lépreux, avait sans doute été jugé impossible par +le législateur, qui ne l'a prévu nulle part dans le droit criminel. + +Le droit coutumier règle seulement tout ce qui concerne l'institution +des léproseries, dans lesquelles la lèpre était mise en charte privée, +pour ainsi dire. Selon la Coutume du Boulenois, quand on découvrait, +après la mort d'un homme, qu'il était ladre et qu'il avait néanmoins +vécu en compagnie de gens sains, ceux-ci devaient être considérés +comme ses complices; et tout le bétail à pied fourchu, appartenant +aux habitants du lieu où ce ladre venait de mourir, était confisqué au +profit du seigneur. Chaque paroisse se trouvait de la sorte responsable +de ses ladres: elle était tenue de les nourrir, après les avoir vêtus +d'une espèce de livrée et confinés dans des _bordes_, où il y avait +un lit, une table et quelques menus ustensiles de bois et de terre. +(_Traité de la Police_, par Delamare, t. I, p. 636 et suiv.) Les +ladres, qui regardaient leurs maladies comme des tombes anticipées, +cherchaient sans cesse à rentrer dans le sein de la société, et +celle-ci les expulsait sans cesse avec horreur. Chaque fois que +l'incurie de la police permettait à ces malheureux de dissimuler leur +triste condition et de participer à la vie commune, il y avait dans +les villes un réveil de la lèpre, qui forçait les magistrats à remettre +en vigueur les anciennes ordonnances. En 1371, le prévôt de Paris fit +publier les lettres patentes que lui avait adressées Charles V, pour +enjoindre à tous les ladres de quitter la capitale dans le délai de +quinze jours, «sous de très-grosses peines corporelles et pécuniaires.» +En 1388, il défendit aux lépreux d'entrer dorénavant dans Paris, sans +permission expresse signée de lui. En 1394 et 1402, mêmes défenses aux +ladres, «sur peine d'estre pris par l'exécuteur et ses valets à ce +commis, et détenus prisonniers pendant un mois, au pain et à l'eau, +et ensuite bannis du royaume.» Ces défenses étaient toujours éludées +à cette époque, et la population saine se relâchait de ses terreurs à +l'égard des lépreux, qui vivaient parmi elle, comme s'ils n'étaient pas +affectés d'un mal contagieux, car la lèpre diminuait tous les jours, +ou du moins ses signes extérieurs devenaient moins manifestes. Le +parlement de Paris rendit un arrêt, en date du 11 juillet 1453, contre +un lépreux qui avait épousé une femme saine. Cette femme, que la lèpre +n'avait pas encore atteinte, à ce qu'il paraît, fut séparée de son +mari, et défenses lui furent faites de _converser_ avec lui, sur peine +d'être mise au pilori et bannie ensuite. On la laissa toutefois habiter +dans l'intérieur de la ville, mais on lui ordonna de cesser d'y vendre +des fruits, de peur qu'elle ne communiquât à quelqu'un la contagion de +la lèpre. + +Cet arrêt est très-significatif; il prouve que les règlements +concernant la lèpre étaient mal observés au quinzième siècle, et que +les lépreux pouvaient résider hors des léproseries. La conséquence de +ce relâchement de sévérité devait être le retour de la lèpre et des +maladies qui en résultaient. En effet, peu d'années avant que le mal +vénérien eût été signalé en Italie et en France, les ladres avaient +de nouveau multiplié et ravivé le venin de l'éléphantiasis, et la +santé publique avait subi une atteinte profonde, par l'intermédiaire +de la Prostitution, où lépreux et lépreuses osèrent apporter leur +hideux concours. Par ordonnance du prévôt de Paris, datée du 15 avril +1488, il fut enjoint «à toutes personnes attaquées du mal abominable, +très-périlleux et contagieux, de la lèpre, de sortir de Paris avant la +feste de Pâques et de se retirer dans leurs maladreries aussitost après +la publication de ladite ordonnance, sur peine de prison pendant un +mois, au pain et à l'eau; de perdre leurs chevaux, housses, cliquettes +et barillets, et punition corporelle arbitraire; leur permet néanmoins +d'envoyer quester pour eux leurs serviteurs et servantes estant +en santé.» Ces ladres, qui avaient des chevaux et des housses, des +serviteurs et des servantes en bonne santé, faisaient évidemment une +effrayante diffusion de la lèpre dans la partie saine de la population +qu'ils fréquentaient; et cette lèpre sourde, transmise de proche en +proche par les plaisirs vénériens, corrompait physiquement ce que le +vice avait gâté de sa souillure morale. Ce n'était déjà plus la lèpre +proprement dite, c'était la lèpre de l'incontinence et des mauvais +lieux; c'était une maladie horrible que la Prostitution avait portée +dans ses flancs et qu'elle réchauffait sans cesse en son sein; c'était +la _grosse vérole_, que les Français nommèrent dès sa naissance le _mal +de Naples_, et que les Italiens, par contradiction, appelèrent le _mal +français_. + + + + +CHAPITRE XX. + + SOMMAIRE. --Noms scientifiques de la syphilis, _morbus novus_, + _pestilentialis scorra_, _pudendagra_, etc. --Ses surnoms + populaires. --Les saints qui avaient le privilége de la guérir. + --Coïncidence de son apparition en Italie avec l'expédition de + Charles VIII. --Quelle est la date précise de cette apparition? + --Les médecins et les historiens ne sont pas d'accord. --Traditions + relatives à son origine. --Les conjonctions de planètes. --Le vin + empoisonné avec du sang de lépreux. --Boucheries de chair humaine. + --La bestialité punie par elle-même. --La jument et les singes. + --La syphilis d'Europe n'est pas venue d'Amérique. --Les médecins + refusent d'abord de traiter cette maladie. --Manardi, Mathiole, + Brassavola et Paracelse disent que l'infection vénérienne est née + de la lèpre et de la Prostitution. + + +Il nous paraît démontré jusqu'à l'évidence, par le simple rapprochement +de quelques dates, que la maladie vénérienne n'avait pas attendu +la découverte de l'Amérique, pour s'introduire en Europe et pour y +faire de terribles progrès. Cette maladie, comme nous avons cherché +à le prouver par des faits et par des inductions, existait de toute +antiquité; mais elle s'était successivement combinée avec d'autres +maladies, et surtout avec la lèpre, qui lui avait donné une physionomie +toute nouvelle. Ce fut la Prostitution, qui, dans tous les temps et +dans tous les pays, servit d'auxiliaire énergique à ce fléau, que la +police des gouvernements s'appliquait à entourer, pour ainsi dire, d'un +cordon sanitaire. Quand ce cordon sanitaire fut rompu et tout à fait +abandonné, le mal prit son essor et retrouva sa puissance dans le sein +de la Prostitution légale. Voilà comment la lèpre vénérienne éclata +en même temps, avec la même fureur, en France, en Italie, en Espagne, +en Allemagne et en Angleterre, au moment où Christophe Colomb était à +peine de retour du premier voyage qu'il fit à l'île Espagnole. Nous +n'aurons pas de peine à établir que la _grosse vérole_, ou du moins +un mal analogue, avait été signalée en Europe dès l'année 1483; que +ce mal, ou tout autre, de même nature et de même origine, subsistait +antérieurement aux Antilles et n'y produisait pas les mêmes accidents +que sous les latitudes tempérées; que l'expédition de Charles VIII en +Italie concourut peut-être à répandre et à envenimer cette affreuse +maladie, mais que l'Italie et la France, qui se renvoyaient l'une à +l'autre la priorité de l'infection, n'eurent rien à s'envier sur ce +point, et se donnèrent réciproquement ce qu'elles avaient de longue +date, dans un échange de contagion mutuelle; enfin, que, depuis son +apparition constatée, la maladie changea souvent de symptômes, de +caractères et de noms. + +Parmi ces noms, qui furent très-multipliés et qui eurent chacun +une origine locale, il faut distinguer les noms populaires des noms +scientifiques. Ceux-ci étaient naturellement latins dans tous les +livres et les _recipe_ (ordonnances) de médecine, mais ils disparurent +l'un après l'autre, en cédant la place à celui que Fracastor inventa +pour les besoins de sa fable poétique, dans laquelle le berger Syphile +est atteint le premier de cette vilaine maladie, parce qu'il avait +offensé les dieux. La plupart des médecins italiens ou allemands, qui +écrivirent à la fin du quinzième siècle sur le mal nouveau (_morbus +novus_) que les guerres d'Italie avaient fait sortir de son obscurité, +Joseph Grundbeck, Coradin Gilini, Nicolas Leoniceno, Antoine Benivenio, +Wendelin Hock de Brackenaw, Jacques Cataneo, etc., se servirent de la +dénomination usuelle de _morbus gallicus_ (mal français). Cependant, +comme s'ils eussent été peu satisfaits d'admettre dans la langue +médicale une erreur et une calomnie à la fois, plusieurs d'entre eux +forgèrent des noms plus dignes de la science et moins éloignés de la +vérité historique. Joseph Grundbeck, le plus ancien de tous, ajouta au +surnom de _mala de Frantzos_ la périphrase de _gorre pestilentielle_ +(_pestilentialis scorra_) et la qualification de _mentulagra_ (maladie +de membre viril); Gaspard Torrella, qui, comme Italien, se piquait de +savoir latiniser mieux qu'un Allemand, adopta _pudendagra_ (maladie +des parties honteuses); Wendelin Hock préféra _mentagra_, parce qu'il +crut reconnaître dans ce prétendu mal français la mentagre ou lèpre +du menton, décrite par Pline (_Hist. nat._, lib. XXVI, c. 1); Jean +Antoine Roverel et Jean Almenar se servirent du mot _patursa_, sans que +la véritable signification de ce mot leur fût connue: ce qui permet de +supposer que c'était le nom générique de la maladie dans l'Amérique. + +Chaque nation se défendait d'avoir engendré cette maladie, en lui +attribuant le nom de la nation voisine à laquelle l'opinion populaire +attribuait le principe du mal. Ainsi, les Italiens, les Allemands +et les Anglais, qui accusaient la France d'avoir été le berceau de +la _grosse vérole_, l'appelaient _mal français_: _mal francese_, +_frantzosen_ ou _frantzosichen pocken_, _french pox_; les Français +s'avisèrent plus tard de se revancher, en l'appelant _mal napolitain_; +les Flamands et les Hollandais, les Africains et les Maures, +les Portugais et les Navarrais maudissaient le _mal espagnol_ ou +_castillan_; mais, en souvenir de cet odieux présent que chaque peuple +refusait de croire émané de son propre sein, les Orientaux le nommaient +_mal des chrétiens_; les Asiatiques, _mal des Portugais_; les Persans, +_mal des Turcs_; les Polonais, _mal des Allemands_, et les Moscovites, +_mal des Polonais_ (voy. le _Traité_ d'Astruc, _De Morbis venereis_, +lib. I, cap. 1). Les divers symptômes de la maladie lui imposèrent +aussi différents noms, qui rappelaient surtout l'état pustuleux ou +cancéreux de la peau des malades; ainsi, les Espagnols appelaient +ce mal _las bubas_ ou _buvas_ ou _boas_; les Génois, _lo malo de le +tavele_; les Toscans, _il malo delle bolle_; les Lombards, _lo malo +de le brosule_, à cause des pustules ulcéreuses et multicolores qui +sortaient de toutes les parties du corps chez les individus atteints +de cette espèce de peste. Les Français la nommèrent _grosse vérole_, +pour la distinguer de la petite vérole, qu'on avait classée, de temps +immémorial, parmi les maladies épidémiques, et qui, moins redoutable +que sa soeur cadette, lui ressemblait cependant par la _variété_ des +pustules et des ulcérations de la face; de là , son nom générique de +_vérole_ ou _variole_, formé du latin _varius_ et du vieux mot _vair_, +qui signifiait une fourrure blanche et grise, et qui s'entendait +aussi d'un des métaux héraldiques, composé de pièces égales, ayant la +forme de cloches et disposées symétriquement. On prétend que cette +disposition des pièces du _vair_ avait quelque analogie d'aspect +avec la peau bigarrée et crevassée d'un malheureux _variolé_. Enfin, +on mit en réquisition tous les saints qui passaient pour guérir la +lèpre, et qu'on invoquait comme tels; on les invoqua aussi contre +les maux vénériens, et on ne se fit pas scrupule d'appliquer leurs +noms respectés à ces maux déshonnêtes qu'on plaçait de la sorte sous +leurs auspices. Il y eut alors entre la lèpre et la grosse vérole une +confraternité avouée, qui se manifesta par les noms de saints attachés +indistinctement aux deux maladies, qu'on appela _mal de saint Mein_, de +_saint Job_, de _saint Sement_, de _saint Roch_, de _saint Évagre_, et +même de _sainte Reine_, etc. Il suffisait qu'un saint fût réputé comme +ayant quelque influence pour la guérison des plaies et des ulcères +malins: les vérolés s'adressaient à lui et se disaient ses malades +privilégiés. + +Les médecins et les historiens, qui ont parlé les premiers de +l'épidémie vénérienne des dernières années du quinzième siècle, sont à +peu près d'accord sur ce point, que la maladie ne s'est déclarée avec +éclat qu'à la suite de l'expédition de Naples; mais ils rapportent +presque tous à l'année 1494 cette expédition, qui n'eut lieu qu'en +1495. Cette contradiction de dates ne constitue pourtant pas une erreur +historique; car, avant Charles IX, l'année commençait à Pâques, selon +la manière de dresser le calendrier en France. Les écrivains, qui +ont fait un rapprochement d'époque entre l'invasion de Charles VIII +en Italie et celle de la _grosse vérole_ en Europe, n'ont pas hésité +à ranger ces deux faits hétérogènes sous la même année 1494. Suivant +eux, la maladie vénérienne aurait été signalée dès le commencement de +cette année-là ; mais le roi de France ne fit son entrée à Naples, où +il trouva cette horrible maladie glorieusement installée avant lui, +que le 22 février 1495, qui tombait en 1494, puisque la fête de Pâques +ne devait marquer la nouvelle année qu'au 19 avril. Il faudrait donc, +pour justifier la date de 1494 enregistrée par les médecins et les +historiens qui ont voulu préciser le moment où le fléau éclata, il +faudrait que ce _mal français_ fût né à Naples entre le 22 février +et le 19 avril 1495. On objectera difficilement que les autorités qui +fixent à l'année 1494 l'apparition de la maladie ont pu faire erreur +d'une année; cette erreur n'est pas probable, quand il s'agit d'un +fait si récent et si remarquable. Ajoutons encore que les premiers +qui ont établi cette date de 1494, sont Italiens, et que l'année en +Italie commençait au premier janvier et non à Pâques comme en France. +Il résulte de ces contradictions, que ç'a été un parti pris chez les +Italiens d'accuser l'aventureuse expédition des Français en Italie, +d'un fléau qu'elle développa et aggrava peut-être, mais qu'elle +n'apporta point avec elle. «Les médecins de notre temps, écrivait en +1497 Nicolas Leoniceno dans son traité _De Morbo gallico_, n'ont point +encore donné de véritable nom à cette maladie, mais ils l'appellent +communément le _mal français_, soit qu'ils prétendent que sa contagion +a été apportée en Italie par les Français, ou que l'Italie a été +en même temps attaquée par l'armée française et par cette maladie.» +Gaspard Torrella, dans son traité _De Dolore in pudendagra_, est plus +explicite encore: «Cette maladie, dit-il, fut découverte lorsque les +Français entrèrent à main armée en Italie, et surtout après qu'ils +se furent emparés du royaume de Naples et qu'ils y eurent séjourné. +C'est pourquoi les Italiens lui donnèrent le nom de _mal français_, +s'imaginant qu'il était naturel aux Français.» Jacques Cataneo dans son +livre _De Morbo gallico_, qui parut en 1505, se borne à rappeler le +même fait: «L'an 1494 de la Nativité de Notre-Seigneur, au temps que +Charles VIII, roi de France, s'empara du royaume de Naples, et sous +le pontificat d'Alexandre VI, on vit naître en Italie une affreuse +maladie qui n'avait jamais paru dans les siècles précédents et qui +était inconnue dans le monde entier.» Jean de Vigo fait coïncider +aussi avec le passage de Charles VIII en Italie l'irruption subite de +cette maladie, qu'on n'avait jamais vue ou du moins jamais observée +auparavant. + +L'antipathie nationale des Italiens contre leurs vainqueurs ne manqua +pas de fortifier et de propager cette opinion erronée, qui resta dans +le peuple avec d'injustes ressentiments. Les Français furent moins +empressés de se plaindre des vaincus et de répandre la vérité qui les +justifiait eux-mêmes, en les montrant comme des victimes du mal de +Naples; car les premiers auteurs français qui ont parlé de ce mal ne +disent rien de son origine, et n'incriminent pas même les délices de +Naples conquise par Charles VIII. + +Il y eut cependant en Italie et en Allemagne plusieurs hommes de +l'art et plusieurs historiens plus impartiaux, qui n'hésitèrent pas +à proclamer l'innocence des Français dans cette affaire, et à se +rapprocher ainsi d'une vérité que la science et l'histoire ne devaient +pas envelopper d'un nuage. Les uns infirmèrent la date de 1494 +attribuée à la naissance de la peste vénérienne (_lues venerea_); les +autres firent remonter beaucoup plus haut son origine ou plutôt ses +premiers ravages; quelques-uns, moins bien instruits que les autres +ou peut-être feignant une ignorance calculée à ce sujet, reportèrent +à l'année 1496 la première invasion de la maladie, qu'ils faisaient +venir d'Espagne, et, par conséquent, d'Amérique. «L'an de notre +salut 1496, écrivait Antoine Benivenio en 1507, une nouvelle maladie +se glissa, non-seulement en Italie, mais encore dans presque toute +l'Europe. Ce mal, qui venait d'Espagne, s'étant répandu de tous côtés, +premièrement en Italie, ensuite en France et dans les autres pays de +l'Europe, attaqua une infinité de personnes.» Voilà le pauvre Charles +VIII bel et bien innocenté d'une injuste accusation qui le mettait au +ban de l'Europe maléficiée. Les historiens viennent ici à l'appui de +la justification des Français. Antoine Coccius Sabellicus, qui savait +ce que c'était que la grosse vérole puisqu'il l'avait gagnée (voy. +les _Élogia_ de Paul Jove), dit fermement dans son recueil historique +publié à Venise en 1502: «Dans le même temps (1496), un nouveau genre +de maladie commença à se répandre par toute l'Italie, vers la première +descente que les Français y avaient faite dès l'année précédente +(1495), et il est probable que c'est par cette raison qu'on la nomma +le _mal français_, car, comme je vois, on n'est pas sûr d'où est +venue d'abord cette cruelle maladie qu'aucun siècle n'avait éprouvée +jusque-là .» Si la date de 1496 avait pu être établie et prouvée, la +provenance du mal eût été tout naturellement renvoyée à la découverte +de l'Amérique. Dans tous les cas, la date de 1496 se rapporterait +évidemment à l'extension rapide et formidable de l'épidémie vénérienne. + +Mais, pour les savants qui ne suivaient pas aveuglément la tradition +populaire, il n'était pas douteux que le mal français et le mal de +Naples avaient précédé la triomphante expédition de Charles VIII. «Les +Français, dit judicieusement François Guicciardin dans l'Histoire de +son temps, ayant été attaqués de cette maladie pendant leur séjour à +Naples, et s'en retournant ensuite chez eux, la répandirent par toute +l'Italie; or, cette maladie, absolument nouvelle ou ignorée jusqu'à +nos jours dans notre continent, excepté peut-être dans les régions les +plus reculées, a sévi si horriblement durant plusieurs années, qu'elle +semble devoir être transmise à la postérité comme une des calamités les +plus funestes.» Guicciardin était dans le vrai, en attribuant seulement +à l'armée du roi de France la propagation du mal par toute l'Italie. +Il est clair que ce mal hideux avait pris racine à Naples, avant +l'arrivée des Français. Ulrich de Hutten, docte écrivain allemand qui +avait fait lui-même une triste expérience de la contagion vénérienne, +assigne à ses commencements la date de 1493, qu'il ne pouvait apprécier +que par ouï-dire, puisqu'il rédigeait à Mayence en 1519 son livre +intitulé _De morbi gallici curatione_: «L'an 1493 ou environ, de la +naissance de Jésus-Christ, dit-il, un mal très-pernicieux commença +à se faire sentir, non pas en France, mais premièrement à Naples. +Le nom de cette maladie vient de ce qu'elle commença à paraître dans +l'armée des Français qui faisaient la guerre dans ce pays-là sous le +commandement de leur roi Charles.» Puis, il ajoute cette intéressante +particularité qui nous explique comment on n'est pas d'accord sur la +date précise de l'invasion du mal: «On n'en parla point pendant deux +années entières, à compter du temps qu'il avait commencé.» Ulrich de +Hutten partageait l'opinion des praticiens allemands qui regardaient +la maladie comme bien antérieure à la conquête de Naples par les +Français; ainsi, Wendelin Hock de Brackenaw, qui avait fait ses études +médicales à l'université de Bologne, répète bien ce qu'il avait entendu +dire en Italie sur l'époque primitive du mal de Naples: «Depuis l'an +1494 jusqu'à la présente année 1502, dit-il, une certaine maladie +contagieuse, qu'on nomme le _mal français_, a fait assez de ravages;» +mais, ailleurs, dans le même ouvrage, il déclare ce que savaient à +cet égard tous ses confrères d'Allemagne: «Ce mal, dit-il, qui avait +commencé, pour parler juste, dès l'an 1483 de Notre-Seigneur,» par +suite des conjonctions de plusieurs planètes, au mois d'octobre de +cette année-là , annonçait «la corruption du sang et de la bile, et la +confusion de toutes les humeurs, ainsi que l'abondance de l'humeur +mélancolique tant dans les hommes que dans les femmes.» Les plus +habiles médecins allemands, Laurent Phrisius, Jean Benoist, etc., +se rangèrent du côté de ce système, et voulurent voir la cause de +la maladie dans les révolutions planétaires et dans les désordres +atmosphériques de l'année 1483. + +Ce ne fut pas la seule cause ni la plus invraisemblable que supposèrent +les historiens; ils se firent, en général, les échos du vulgaire qui a +toujours, en Italie surtout, une histoire prête, pour créer une origine +merveilleuse à tout ce qu'il ne comprend pas. Le _mal français_, plus +que toute autre chose, exerça l'imagination des Napolitains et se prêta +naturellement aux inventions les plus bizarres, à travers lesquelles +pourtant il ne serait pas impossible de découvrir quelque fait réel, +enveloppé de fables ridicules. Gabriel Fallope, qui écrivait longtemps +après l'événement qu'il rapporte (1560), soutient que, dans le cours de +la première guerre de Naples, une garnison espagnole qui défendait le +passage abandonna la nuit les retranchements confiés à sa garde, après +avoir empoisonné les puits et conseillé aux boulangers italiens de +mêler du plâtre et de la chaux à la farine avec laquelle ils feraient +du pain pour l'armée française. Ce plâtre et l'eau empoisonnée auraient +produit l'infection vénérienne, selon le récit de Gabriel Fallope. +André Coesalpini d'Arezzo, qui fut médecin de Clément VIII, prétend que +l'empoisonnement des Français fut exécuté avec d'autres procédés, et il +assure que des témoins oculaires lui avaient raconté le fait: «Après la +prise de Naples, les Français assiégèrent la petite ville de Somma, qui +avait une garnison d'Espagnols; ceux-ci sortirent de la place pendant +la nuit, en laissant à la disposition des assiégeants plusieurs tonnes +d'excellent vin du Vésuve, où l'on avait mêlé du sang fourni par les +lépreux de l'hôpital Saint-Lazare. Les Français entrèrent dans la ville +sans coup férir, et s'enivrèrent avec ce vin empoisonné; ils furent +aussitôt très-malades, et les symptômes de leur maladie ressemblaient +à ceux de la lèpre.» On peut déjà entrevoir la vérité sous les voiles +qui la couvrent ici d'une manière assez transparente. Viennent ensuite +d'autres traditions qui s'exagèrent et renchérissent l'une sur l'autre +en s'écartant toujours davantage de l'opinion la plus répandue et la +moins déraisonnable. Fioravanti, dans ses _Capricci medicinali_ qu'il +publia en 1564, raconte une singulière histoire qu'il disait tenir +d'un certain Pascal Gibilotto de Naples, encore vivant à l'époque où il +écrivait, et garant des faits qu'il révélait le premier. Pendant cette +expédition de Naples, qui est partout complice de la maladie qu'elle +vit commencer, les vivandiers napolitains, qui approvisionnaient +les deux armées, manquèrent de bétail, et eurent l'infernale idée +d'employer la chair des morts en guise de viande de boeuf ou de mouton; +ceux qui mangèrent de la chair humaine, que la mort et la corruption +avaient empoisonnée, furent bientôt attaqués d'une maladie qui n'était +autre que la syphilis. Fioravanti ne dit pas quel fut le théâtre de +ces épouvantables scènes d'anthropophagie; mais comme il place dans +son récit les Espagnols en présence des Français, il faut croire que +ce fait isolé aurait eu lieu durant le siége de quelque petite ville +de la Calabre occupée par une garnison espagnole. On sait que toute +chair corrompue est capable de produire l'effet d'un empoisonnement, +mais il n'y a pas possibilité de croire, avec Fioravanti, que des +animaux nourris de la chair des animaux de même espèce soient exposés +à gagner par là une maladie analogue au mal de Naples. C'était un +préjugé enraciné au moyen âge, qui voulait que l'usage de la chair +humaine causât des maladies aiguës, épidémiques et pestilentielles. +L'illustre philosophe François Bacon, baron de Verulam, tout bon +physicien qu'il était, n'a point balancé à répéter dans son Histoire +naturelle l'horrible récit de Fioravanti: «Les Français, dit-il, de qui +le mal de Naples a reçu son nom, rapportent qu'il y avait au siége de +Naples des coquins de marchands qui, au lieu de thons, vendaient de la +chair d'hommes tués récemment dans la Mauritanie, et qu'on attribuait +l'origine de la maladie à un si horrible aliment. La chose paraît +assez vraisemblable, ajoute l'auteur de tant de lumineux traités sur +les sciences, car les cannibales des rades occidentales, qui vivent de +chair humaine, sont fort sujets à la vérole.» + +Trouver dans l'anthropophagie l'origine du mal de Naples, ce n'était +point encore attacher assez d'horreur aux causes de ce mal hideux, +qu'on s'accordait à considérer comme un fruit monstrueux du péché +mortel. Deux savants médecins du seizième siècle, qui n'avaient observé +pourtant que les effets décroissants de cette terrible contagion, +lui jetèrent, pour ainsi dire, la dernière pierre, en essayant de +démontrer, avec plus de raison que de succès, qu'il fallait peut-être +attribuer le mal vénérien à la sodomie et à la bestialité: «Un saint +laïque, dit Jean-Baptiste van Helmont dans son _Tumulus pestis_, +tâchant de deviner pourquoi la vérole avait paru au siècle passé et non +auparavant, fut ravi en esprit et eut une vision d'une jument rongée du +farcin, d'où il soupçonna qu'au siége de Naples, où cette maladie parut +pour la première fois, quelque homme avait eu un commerce abominable +avec une bête de cette espèce attaquée du même mal, et qu'ensuite, +par un effet de la justice divine, il avait malheureusement infecté le +genre humain.» + +Plus tard, en 1706, un médecin anglais, Jean Linder, ne craignit pas, +en cherchant à démêler les causes secrètes de la syphilis américaine, +d'avancer que «cette maladie provenait de la sodomie exercée entre +des hommes et de gros singes, dit-il, qui sont les satyres des +anciens.» Il est important de constater que, dans tous les récits et +les observations des médecins qui étudièrent les premiers le mal de +Naples, soit en Italie, soit en France, soit en Allemagne, on ne fait +nullement mention de la maladie que Christophe Colomb aurait rapportée +des Antilles, et qui, en tout cas, ne pouvait gagner de vitesse un +mal analogue né et acclimaté en Europe avant que la découverte de +l'Amérique eût porté ses fruits amers. Christophe Colomb, revenant de +l'île Espagnole qu'il avait habitée pendant un mois à peine, aborda au +port de Palos en Portugal, le 13 janvier 1493, avec quatre-vingt-deux +matelots ou soldats et neuf Indiens qu'il ramenait avec lui. La santé +de son équipage pouvait être en mauvais état, mais les historiens n'en +parlent pas; et l'on sait seulement qu'il se rendit à Barcelone avec +quelques-uns de ses compagnons de voyage, pour rendre compte de sa +navigation à Ferdinand le Catholique et à Isabelle d'Aragon. «La ville +de Barcelone, dit Roderic Diaz dans son traité _Contra las bubas_, +fut bientôt infectée de la vérole, qui y fit des progrès étonnants.» +Le 25 septembre de la même année, Christophe Colomb repartait avec +quinze vaisseaux chargés de quinze cents soldats et d'un grand nombre +de matelots et d'artisans; quatorze de ces vaisseaux revinrent en +Espagne l'année suivante, pendant laquelle Barthélemy Colomb, frère +de Christophe, partit avec trois vaisseaux qui ramenèrent en Espagne, +vers la fin de 1494, Pierre Margarit, gentilhomme catalan, gravement +atteint de la syphilis. Probablement, il n'était pas le seul qui se +trouvât malade de la même maladie; mais le journal du bord n'en cite +pas d'autre. L'année 1495 multiplia les rapports maritimes entre les +Antilles et l'Espagne. Aussi, lorsque Christophe Colomb, accusé de +crimes imaginaires, retournait chargé de chaînes dans le vieux monde, +le navire où il était prisonnier transportait avec lui deux cents +soldats attaqués de la vérole américaine. Ces deux cents pestiférés +débarquèrent à Cadix, le 10 juin 1496. Neuf mois après, le parlement de +Paris publiait déjà une ordonnance relative aux malades de la _grosse +vérole_. + +On pourrait, sans tomber dans un excès de paradoxe, soutenir que c'est +l'Europe qui a doté l'Amérique d'une maladie à laquelle le climat +des Antilles convenait mieux que celui de Naples; on pourrait mettre +en avant d'assez bonnes raisons pour démontrer que les aventuriers +espagnols qui avaient pris du service dans l'armée du roi de Naples +retournèrent dans leur patrie gâtés par la contagion vénérienne, et +s'embarquèrent pour les Antilles, sans avoir été guéris. On sait quelle +terrible influence a toujours eue le changement d'air et d'habitudes +sur cette maladie inexplicable, que la chaleur endort et que le froid +réveille avec un surcroît de fureur. Enfin, il restera probable, +sinon avéré, que le mal vénérien, tel qu'il éclata en Europe vers +1494, n'était qu'un infâme produit de la lèpre et de la débauche. +Tous les médecins reconnurent très-tard que le mal n'était peut-être +pas aussi nouveau qu'on l'avait cru d'abord, et ils jugèrent que la +lèpre, et surtout l'éléphantiasis, avait plus d'une similitude avec +cette affection virulente qui s'entourait de symptômes inusités, +mais dont le principe ne variait pas. La voix populaire parlait assez +haut d'ailleurs, pour que la médecine l'entendît. On doit s'étonner +de ce que les plus hardis fondateurs de la science se soient bornés +à répéter les bruits qui circulaient sur les origines syphilitiques, +sans en déduire tout un système qu'il eût été facile d'appuyer sur +des preuves et sur des expériences. Mais, dans les premiers temps de +cette épidémie, qu'on regardait comme une plaie envoyée du ciel et +odieuse à la nature (ce sont les termes dont se sert Joseph Grundbeck, +qui fit le plus ancien traité qu'on possède sur cette matière), les +médecins et les chirurgiens se tenaient à l'écart et refusaient de +soigner les malades qui réclamaient des secours: «Les savants, dit +Gaspard Torrella, évitaient de traiter cette maladie, étant persuadés +qu'ils n'y entendaient rien eux-mêmes. C'est pourquoi les vendeurs de +drogues, les herboristes, les coureurs et les charlatans se donnent +encore aujourd'hui pour être ceux qui la guérissent véritablement +et parfaitement.» Ulrich de Hutten s'exprime avec plus de vivacité +encore, en avouant que le mal fut abandonné à lui-même et à ses forces +mystérieuses, avant que la médecine et la chirurgie eussent repris +courage: «Les médecins, dit-il, effrayés de ce mal, non-seulement se +gardèrent bien de s'approcher de ceux qui en étaient attaqués, mais ils +en fuyaient même la vue, comme de la maladie la plus désespérée.... +Enfin, dans cette consternation des médecins, les chirurgiens +s'ingérèrent à mettre la main à un traitement si difficile.» Ces +circonstances expliquent suffisamment pourquoi les premières périodes +de la lèpre vénérienne sont demeurées si obscures et si mal étudiées +dans tous les pays où ce mal apparut presque à la fois. + +On tenait pourtant la clef de l'énigme, et il n'aurait fallu que +consulter les traditions des Cours des Miracles et des lieux de +débauche, pour apprendre de quelle façon s'engendrait et se décuplait, +sous l'influence de la Prostitution, le monstre, le Protée de la +syphilis. La vérité scientifique se trouvait sans doute renfermée dans +ces anecdotes, que de grands médecins ne dédaignèrent pas de ramasser +parmi les carrefours où elles avaient traîné. Jean Manardi, de Ferrare, +dans une lettre adressée vers 1525 à Michel Santanna, chirurgien qui se +mêlait de traiter les vénériens, lui dit que l'opinion la plus ancienne +et la mieux établie place le commencement de la vérole à l'époque où +Charles VIII se préparait à la guerre d'Italie (vers 1493): «Cette +maladie, dit-il, éclata d'abord à Valence en Espagne, par le fait +d'une fameuse courtisane qui, pour le prix de cinquante écus d'or, +accorda ses faveurs à un chevalier qui était lépreux; cette femme, +ayant été gâtée, gâta à son tour les jeunes gens qui la voyaient, et +dont plus de quatre cents furent infectés en peu de temps. Quelques-uns +d'eux ayant suivi le roi Charles en Italie, y portèrent celle cruelle +maladie.» Manardi se borne à rapporter le fait, de même que le savant +médecin naturaliste Pierre-André Mathiole, qui ne fait que changer les +personnages et le lieu de la scène: «Quelques-uns, dit-il, ont écrit +que les Français avaient gagné ce mal par un commerce impur avec des +femmes lépreuses, lorsqu'ils traversaient une montagne d'Italie (voy. +son traité _De Morbo gallico_).» L'identité de la syphilis avec la +lèpre était clairement indiquée dans ces simples réminiscences du bon +sens populaire; mais les hommes de l'art les recueillaient, en fermant +les yeux devant ces renseignements lumineux qui leur montraient la +route. Un autre médecin de Ferrare, Antoine Musa Brassavola, admettait +probablement la préexistence des maux vénériens et du virus qui les +communique, quand il raconte le fait suivant, dans son livre sur le +_Mal français_: «Au camp des Français devant Naples, dit-il, il y +avait une courtisane très-fameuse et très-belle, qui avait un ulcère +sordide à l'orifice de la matrice. Les hommes qui avaient commerce +avec elle, contractaient une affection maligne qui ulcérait le membre +viril. Plusieurs hommes furent bientôt infectés, et ensuite beaucoup +de femmes, ayant habité avec ces hommes, gagnèrent aussi le mal, dont +elles firent à leur tour présent à d'autres hommes.» Ainsi, selon +Antoine Musa Brassavola, le mal de Naples n'était qu'une complication +accidentelle du mal vénérien qui aurait existé isolément chez quelques +individus, avant d'être épidémique et d'avoir acquis sa prodigieuse +activité. + +Enfin, un des plus grands hommes qui aient porté le flambeau dans les +ténèbres de l'art médical, Théophraste Paracelse, décréta toute une +doctrine nouvelle au sujet des maladies vénériennes, quand il proclama +leur affinité avec la lèpre, dans sa _Grande Chirurgie_ (liv. I, ch. +7): «La vérole, dit-il avec cette conviction que le génie peut seul +donner, a pris son origine dans le commerce impur d'un Français lépreux +avec une courtisane qui avait des bubons vénériens, laquelle infecta +ensuite tous ceux qui eurent affaire à elle. C'est ainsi, continue cet +habile et audacieux observateur, c'est ainsi que la vérole provenue +de la lèpre et du bubon vénérien, à peu près comme la race des mulets +est sortie de l'accouplement d'un cheval et d'une ânesse, se répandit +par contagion dans tout l'univers.» Il y a, dans ce passage de la +_Grande Chirurgie_, plus de logique et plus de science que dans tous +les écrits des quinzième et seizième siècles, concernant la maladie +vénérienne, dont aucun médecin n'avait deviné la véritable origine. +Paracelse considérait donc la vérole de 1494 comme un genre nouveau +dans l'antique famille des maladies vénériennes. + + +FIN DU TOME QUATRIÈME. + +[Illustration: + A. Cabasson del. + Drouart Imp. + A. Leroy Scul. + + COUTUME DU BERRY (XVe Siècle) +] + + + + + TABLE DES MATIÈRES + DU QUATRIÈME VOLUME. + + + _FRANCE._ + + + CHAPITRE VIII. Page 7 + + SOMMAIRE. --Le roi des ribauds. --Recherches sur les prérogatives, + le rang et la charge de cet officier de la maison royale. + --Définition de ses attributions. --Analogie des _ministeriales + palatini_ de Charlemagne, avec les rois des ribauds. --Attributions + des _ministeriales palatini_. --_Ribaldus_ ou _ribaud_. + --Philippe-Auguste organise les ribauds en corps de troupes + soldées. --Témoignages de bravoure et d'intrépidité de ces hordes + pillardes et débauchées. --Le _roi des ribauds_. --Avantages + honorifiques et lucratifs de cette charge. --_Nu comme un ribaud._ + --Diminution successive d'importance de la _royauté_ des ribauds. + --La _ribaudie_. --Appréciation de la charge du roi des ribauds + dans l'intérieur de la maison du roi. --Recherches sur les gages + du roi des ribauds. --Crasse Joë, roi des ribauds de Philippe + le Long. --Jean Guérin, roi des ribauds du duc de Normandie et + d'Aquitaine, fils de Charles V. --Droits d'exécution et d'aubaine + du roi des ribauds sur certains patients. --Jean Boulart et + Pernette la Basmette. --Le roi des ribauds devait être un fidèle + et incorruptible défenseur de la personne du roi. --Coquelet. + --Preuves de dévouement de Jean Talleran, seigneur de Grignaux, + roi des ribauds de François Ier. --Redevance hebdomadaire des + _vassales_ du roi des ribauds. --Dernière transformation de + l'office du roi des ribauds à la cour de France. --Les _dames + des filles de joie suivant la cour_. --Olive Sainte. --Cécile de + Viefville. --Des _rois des ribauds_ relevant de celui de l'hôtel + du roi. --Colin-Boule, roi des ribauds de Philippe le Bon, duc de + Bourgogne. --Le curé de Notre-Dame d'Abbeville, _roi des ribauds_. + --Balderic, roi des ribauds de Henri II, roi d'Angleterre et duc + de Normandie. --Attributions des rois des ribauds des villes de + province. --Antoine de Sagiac, commissaire du roi des ribauds de + Mâcon, et Colette, femme de Pierre Talon. + + + CHAPITRE IX. Page 37 + + SOMMAIRE. --État de la Prostitution, après l'ordonnance de 1254. + --Institution de la police des moeurs. --Les _confrairies_ des + filles publiques. --Ordonnance de 1256. --Assimilation des tavernes + aux _bordeaux_. --Les taverniers. --Organisation des filles + publiques par Louis IX. --Les juifs. --Ordonnances somptuaires + concernant les femmes de mauvaise vie. --Statuts des barbiers. + --Les baigneurs-étuvistes. --Statuts des bouchers. --Mort de + saint Louis. --Philippe le Hardi. --Ordonnance de 1272. --Les + _aiguillettes_ et les _ceintures dorées_. --L'_enseigne_ des filles + publiques de Toulouse. --_Bonne renommée vaut mieux que ceinture + dorée._ --_Courir l'aiguillette_ et _courir le guilledou_. --Les + trois brus de Philippe le Bel. --La tour de Nesle. --Philippe et + Gautier de Launay. --Jean Buridan. --L'_âne de Buridan_. --État des + moeurs après les croisades. --_Hic_ et _hoc_. --Les Templiers. + + + CHAPITRE X. Page 65 + + SOMMAIRE. --Les mauvais lieux de Paris. --Topographie de la + Prostitution parisienne au moyen âge. --La rue _de la Plâtrière_. + --La rue _du Puon_. --La rue _des Cordèles_. --La _petite + ruellette de Saint-Sevrin_. --La rue _de l'Ospital_. --La + rue _Saint-Syphorien_. --La rue _de la Chaveterie_. --La rue + _Saint-Hilaire_. --Le _clos Burniau_. --La rue _du Noyer_. --La + rue _du Bon-Puits_. --La rue _de l'École_. --La rue _Cocatrix_. + --La rue _Charoui_. --La _ruelle Sainte-Croix_. --La rue + _Gervese-Laurens_. --La rue _du Marmouset_. --La rue _de Chevez_. + --Le _Val d'amour_. --La rue _Saint-Denis de la Chartre_. --La rue + _des Lavandières_. --La _place aux Pourceaux_. --La rue _Béthisy_. + --La rue _de l'Arbre-Sec_. --La rue _de Maître-Huré_. --La rue + _Biaubourc_, etc. + + + CHAPITRE XI. Page 91 + + SOMMAIRE. --Le cabaret du _Char doré_. --La rue de Glatigny. + --La rue du _Fumier_. --La rue d'_Enfer_. --La cour _Ferry_. --La + maison de Cocatrix. --Le _Caignard_. --Les voûtes de la Calandre + et du Marché-Palu. --L'île _de Gourdaine_. --Le _Terrain_ ou _la + Motte aux Papelards_. --Les faubourgs. --Le _Champ Gaillard_. + --Les quatre tavernes _méritoires_. --Le _Château-de-Paille_. + --La taverne de la Mule. --Les _lupanaires_ de l'Université. + --Le _Champ-d'Albiac_. --La rue _Gracieuse_. --Les Champs de la + _Boucherie_, _Petit_ et de l'_Allouette_. --La rue de l'_Aronde_. + --La rue _Gît-le-Coeur_. --La rue _Sac-à -Lie_. --La rue _Bordet_. + --Les Cours des Miracles. --Etc., etc. + + + CHAPITRE XII. Page 119 + + SOMMAIRE. --Le Livre de la Taille de Paris. --Le roi des ribauds + _de la royne Marie_. --Ysabiau _l'Espinète_. --Jehanne _la + Normande_. --Edeline _l'Enragiée_. --Aaliz _la Bernée_. --Aaliz + _la Morelle_. --_La Baillie_ et _la Perronnelle-aux-chiens_. + --Perronèle _de Sirènes_. --Anès _l'Alellète_. --Jehanne _la + Meigrète_. --Marguerite _la Galaise_. --Geneviève _la Bien-Fêtée_. + --Jehanne _la Grant_. --Ysabiau _la Camuse_. --Maheut _la + Lombarde_. --Marguerite _la Brete_. --Ysabiau _la Clopine_. --Anès + _la Pagesse_. --Juliot _la Béguine_. --Jehanne _la Bourgoingne_. + --Maheut _la Normande_. --Gile _la Boiteuse_. --Mabile _l'Escote_. + --Agnès _aux blanches mains_. --Jehanette _la Popine_. --Ameline + _la Petite_. --Ameline _la Grasse_. --Marie _la Noire_. --Anès _la + Grosse_. --Jehanne _la Sage_, etc., etc. + + + CHAPITRE XIII. Page 147 + + SOMMAIRE. --Ordonnances somptuaires de Philippe-Auguste. + --Législation des rois de France contre la _dissolution_ et + la _superfluité_ des habillements. --Les _reines de ribaudie_. + --Défenses des prévôts de Paris et arrêts du parlement. --Arrêt + du 26 juin 1420. --Ordonnance du roi Henri VI, roi d'Angleterre. + --Arrêt du parlement du 17 avril 1426, prohibant les _ornements que + portent les damoiselles_. --Les _reines et princesses d'amour_. + --L'_Ordinaire de Paris_. --Jehannette, veuve de Pierre Michel, + Jehannette la Neufville et Jehannette la Fleurie. --Les ceintures + d'argent. --Inventaires des défroques de Marguerite, femme de + Pierre de Rains, et de damoiselle Laurence de Villers, femme + amoureuse. --Jehanne la Paillarde et Agnès la Petite. --Ordonnance + de Henri II. --Jehanneton du Buisson. --De ceux et celles qui + vivaient du produit du _maquerellage_, tenaient _bordiaux_, + louaient _bouticles au péché_, ou gouvernaient _clapier_ de filles + publiques. --Le _marché aux Pourceaux_. --Supplice des _gueuses_. + + + CHAPITRE XIV. Page 177 + + SOMMAIRE. --État de la Prostitution légale dans les provinces de + l'ancienne France. --_Coutumes du Beauvoisis._ --La Prostitution + dans le duché d'Orléans. --Le _Livre de jostice et de plet_. + --Les provinces du Nord. --Organisation de la débauche publique + à Toulouse, Montpellier, Narbonne, etc. --Coutume de Bayonne. + --Coutume de Marseille. --Coutume du comté de Montfort, de Rodez, + de Nîmes, de Beaucaire, etc. --Les femmes _légères_ de Bagnols + et de Saint-Saturnin. --Bordeaux. --Supplice de l'_accabussade_. + --Marseille. --Sisteron. --Avignon. --Lyon. --Genève. --Coutumes + diverses. --Les _Lombards_ et les prostituées. --Troyes, Amiens, + Laon, Meaux, etc. --Rues _sans chef_, affectées à la Prostitution + légale. + + + CHAPITRE XV. Page 203 + + SOMMAIRE. --Provinces centrales de la France. --La Champagne. --La + Touraine. --Le Berry. --Le Bourbonnais. --Le Poitou. --L'Orléanais. + --Les femmes mariées de Montluçon assimilées aux prostituées. + --L'_Adveu_ de la terre du Breuil. --Servitudes bouffonnes et + facétieuses. --La _chaussée de l'étang de Souloire_. --Le seigneur + de Poizay et les _denrées_ des filles amoureuses. --Le roi de + France et les ribaudes de Verneuil. --Les _femmes folles_ de + Provins, etc., etc. + + + CHAPITRE XVI. Page 235 + + SOMMAIRE. --Influence des moeurs et des usages de l'Italie sur la + Provence et le Languedoc au moyen âge. --La _Grant-Abbaye_ de + la rue de Comenge, à Toulouse. --_Enseigne_ des pensionnaires + de la _Grant-Abbaye_. --Le quartier des Croses. --La maison du + _Châtel-Vert_. --Vicissitudes de la Prostitution légale à Toulouse + jusqu'à la fin du seizième siècle. --_Hospice_ de la Prostitution + légale à Montpellier. --Les entrepreneurs du _Bourdeau_ de + Montpellier. --Clare Panais. --Guillaume de la Croix et les deux + fils de Clare Panais. --La _maison_ de Paullet Dandréa. --Le + _bourdeou_ privilégié d'Avignon. --_Statuts_ de Jeanne de Naples. + --De la Prostitution à Avignon antérieurement aux statuts de 1347. + --Etc., etc. + + + CHAPITRE XVII. Page 267 + + SOMMAIRE. --La Prostitution légale et la Prostitution libre. --De + l'influence de la Chevalerie sur l'honnêteté publique. --L'_Enfant + d'honneur_ de la _Dame des Belles-Cousines_. --Le vrai chevalier, + _destructeur de la corruption_. --L'envoi de la _Camise_. --Le + châtelain de Coucy et la dame de Fayel. --_Principalia amoris + præcepta_ de maître André, chapelain de Louis VII. --Les _Cours + d'amour_ et les _Parlements de gentillesse_. --La jurisprudence + amoureuse. --Arrêts d'amour. --Le _maire des Bois-Verts_, le + _baillif de Joye_, le _viguier d'amours_, etc. --Les Jongleurs. + --Etc., etc. + + + CHAPITRE XVIII. Page 299 + + SOMMAIRE. --Les moeurs publiques et privées à partir du onzième + siècle. --Jean _Flore_, évêque d'Orléans. --Le _Goliath_ de la + Prostitution. --Excentricités licencieuses du duc d'Aquitaine. + --Les Croisades et les Croisés. --Les trois cents femmes franques. + --Les concubines de l'_ost_ du roi. --L'_arrière-garde_ des armées + en campagne. --Les mille prostituées du capitaine Garnier. --Jeanne + d'Arc à Sancerre. --Ordonnance de cette héroïne contre les ribaudes + de la milice. --Comment la chevalerie entendait l'hospitalité. + --Décadence des moeurs chevaleresques. --Abominations du règne + de Charles VI. --Anne Piedeleu. --Indulgence d'Ambroise de Loré, + prévôt de Paris, pour les prostituées, etc. + + + CHAPITRE XIX. Page 331 + + SOMMAIRE. --Apparition des maladies vénériennes en France. + --Origine de la syphilis ou _mal français_. --Ses progrès + effrayants vers la fin du quinzième siècle. --Marche du + mal vénérien à travers le moyen âge. --Ses noms différents. + --L'éléphantiasis et les autres dégénérescences de la lèpre. + --La mentagre et les dartres sordides. --_Lues inquinaria_ ou + _inguinaria_. --Pèlerinages dans les lieux saints. --L'église de + Notre-Dame de Paris. --Le _feu sacré_. --Vice des Normands. --Le + _mal des ardents_. --Ses ravages effrayants. --Le _mal de saint + Main_ et le _feu de saint Antoine_. --Invocations à saint Marcel + et à sainte Geneviève. --La syphilis du quinzième siècle. --Les + lépreux et les léproseries. --Les croisés et la _mésellerie_. + --Rigoureuse police de salubrité, à laquelle on soumit les + lépreux. --Du caractère le plus général de la lèpre, d'après Guy de + Chauliac, Laurent Joubert, Théodoric, Jean de Gaddesden, etc., etc. + + + CHAPITRE XX. Page 363 + + SOMMAIRE. --Noms scientifiques de la syphilis, _morbus novus_, + _pestilentialis scorra_, _pudendagra_, etc. --Ses surnoms + populaires. --Les saints qui avaient le privilége de la guérir. + --Coïncidence de son apparition en Italie avec l'expédition de + Charles VIII. --Quelle est la date précise de cette apparition? + --Les médecins et les historiens ne sont pas d'accord. --Traditions + relatives à son origine. --Les conjonctions de planètes. --Le vin + empoisonné avec du sang de lépreux. --Boucheries de chair humaine. + --La bestialité punie par elle-même. --La jument et les singes. + --La syphilis d'Europe n'est pas venue d'Amérique. --Les médecins + refusent d'abord de traiter cette maladie. --Manardi, Mathiole, + Brassavola et Paracelse disent que l'infection vénérienne est née + de la lèpre et de la Prostitution. + + + FIN DE LA TABLE. + + +Note de transcription détaillée: + +En plus des corrections des erreurs clairement introduites par le +typographe, les erreurs suivantes ont été corrigées: + + p. 7 et 385, «François 1er» harmonisé en «François Ier», + p. 7, «des» corrigé en «de» («seigneur de Grignaux»), + p. 71, «ia» corrigé en «i a» («Dame i a»), + p. 111, suppression d'une virgule après «Les propriétaires lésés» + comme dans les éditions suivantes du livre, + p. 116, «archéologique» corrigé en «archéologie» + («archéologie pornographique»), + p. 132, «envahissemens» corrigé en «envahissements» + («aux envahissements de la Prostitution»), + p. 138, suppression d'une virgule après + «cette espèce de femmes s'éloignait», + p. 177 et 299, «Sommaire:» harmonisé en «Sommaire.», + p. 205, «tuum» corrigé en «suum» («maritum suum verberante»), + p. 258, «bayouno» corrigé en «baylouno» («lous samdès la baylouno»), + p. 331, «solides» corrigé en «sordides» («les dartres sordides»), + p. 331 et 351, «Gaddesen» corrigé en «Gaddesden» + («Jean de Gaddesden»), + p. 358, «Delamarre» corrigé en «Delamare». + +Quand il subsistait un doute sur l'orthographe ou l'accentuation +de l'époque, celle-ci n'a pas été corrigée: Champ Gaillard / +Champ-Gaillard, maquerelage / maquerellage, Bois-Verts / bois verts, +Colin-Boule / Colinboule, ... + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la prostitution chez tous +les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 4/6, by Pierre Dufour + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43772 *** diff --git a/43772-8.txt b/43772-8.txt deleted file mode 100644 index a9ba753..0000000 --- a/43772-8.txt +++ /dev/null @@ -1,9124 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Histoire de la prostitution chez tous les -peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 4/6, by Pierre Dufour - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 4/6 - -Author: Pierre Dufour - -Release Date: September 20, 2013 [EBook #43772] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA PROSTITUTION 4/6 *** - - - - -Produced by Laurent Vogel, Bibimbop, Guy de Montpellier -and the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned -images of public domain material from the Google Print -project.) - - - - - - - - - - Note de transcription: - - Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été - corrigées. Il y a une note plus détaillée à la fin de ce livre. - - - - - HISTOIRE - DE LA - PROSTITUTION - CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE - DEPUIS - L'ANTIQUITÉ LA PLUS RECULÉE JUSQU'A NOS JOURS, - - PAR - - PIERRE DUFOUR, - Membre de plusieurs Académies et Sociétés savantes françaises et - étrangères. - - ÉDITION ILLUSTRÉE - Par 20 belles gravures sur acier, - exécutées par les Artistes les plus éminents. - - TOME QUATRIÈME - - PARIS.--1853. - - SERÉ, ÉDITEUR, RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 52; - ET CHEZ MARTINON, RUE DE GRENELLE-SAINT-HONORÉ, 14. - - TYPOGRAPHIE PLON FRÈRES, - RUE DE VAUGIRARD, 36, A PARIS. - - - - - HISTOIRE - DE LA - PROSTITUTION - CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE - DEPUIS - L'ANTIQUITÉ LA PLUS RECULÉE JUSQU'A NOS JOURS, - - PAR - - PIERRE DUFOUR, - Membre de plusieurs Académies et Sociétés savantes françaises et - étrangères. - - TOME QUATRIÈME. - - PARIS--1852 - - SERÉ, ÉDITEUR, 5, RUE DU PONT-DE-LODI, - ET - P. MARTINON, RUE DU COQ-SAINT-HONORÉ, 4. - - - - - FRANCE. - - - - - HISTOIRE - DE - LA PROSTITUTION. - - - - -CHAPITRE VIII. - - SOMMAIRE. --Le roi des ribauds. --Recherches sur les prérogatives, - le rang et la charge de cet officier de la maison royale. - --Définition de ses attributions. --Analogie des _ministeriales - palatini_ de Charlemagne avec les rois des ribauds. --Attributions - des _ministeriales palatini_. --_Ribaldus_ ou _ribaud_. - --Philippe-Auguste organise les ribauds en corps de troupes - soldées. --Témoignages de bravoure et d'intrépidité de ces hordes - pillardes et débauchées. --Le _roi des ribauds_. --Avantages - honorifiques et lucratifs de cette charge. --_Nu comme un ribaud._ - --Diminution successive d'importance de la _royauté_ des ribauds. - --La _ribaudie_. --Appréciation de la charge du roi des ribauds - dans l'intérieur de la maison du roi. --Recherches sur les gages - du roi des ribauds. --Crasse Joë, roi des ribauds de Philippe - le Long. --Jean Guérin, roi des ribauds du duc de Normandie et - d'Aquitaine, fils de Charles V. --Droits d'exécution et d'aubaine - du roi des ribauds sur certains patients. --Jean Boulart et - Pernette la Basmette. --Le roi des ribauds devait être un fidèle - et incorruptible défenseur de la personne du roi. --Coquelet. - --Preuves de dévouement de Jean Talleran, seigneur de Grignaux, - roi des ribauds de François Ier. --Redevance hebdomadaire des - _vassales_ du roi des ribauds. --Dernière transformation de - l'office du roi des ribauds à la cour de France. --Les _dames - des filles de joie suivant la cour_. --Olive Sainte. --Cécile de - Viefville. --Des _rois des ribauds_ relevant de celui de l'hôtel - du roi. --Colin-Boule, roi des ribauds de Philippe le Bon, duc de - Bourgogne. --Le curé de Notre-Dame d'Abbeville, _roi des ribauds_. - --Balderic, roi des ribauds de Henri II, roi d'Angleterre et duc - de Normandie. --Attributions des rois des ribauds des villes de - province. --Antoine de Sagiac, commissaire du roi des ribauds de - Mâcon, et Colette, femme de Pierre Talon. - - -C'est ici que nous avons à faire comparaître un singulier -personnage, que l'histoire ne nous montre pas, du moins sous son nom -caractéristique, avant le règne de Philippe-Auguste, et qui pourrait -bien être contemporain de Charlemagne. Le roi des ribauds, _rex -ribaldorum_, fut évidemment, dès l'origine, le souverain juge de la -Prostitution à la cour des rois de France. Un grand nombre de savants, -depuis Jean Dutillet jusqu'à Gouye de Longuemare, se sont livrés à -de doctes recherches et à d'ingénieuses dissertations, pour préciser -quels étaient les prérogatives, le rang et la charge de ce bizarre -officier de la maison royale; ils ont cité des textes d'ordonnances, -exhumé des faits nouveaux, fait parler le Trésor des Chartes, et -cherché la vérité au milieu d'un amas de preuves contradictoires; mais -ils ne sont pas tombés d'accord sur le véritable caractère du roi des -ribauds, à force de vouloir systématiquement l'exalter ou le ravaler -dans ses fonctions, aussi complexes qu'étendues, aussi bizarres que -terribles. Nous allons nous occuper, après tant de travaux d'érudition -et de critique consacrés à éclaircir ce sujet obscur, de l'office du -roi des ribauds, que nous regardons comme le précurseur solennel des -commissaires de police d'aujourd'hui. Nous croyons pouvoir, à ce titre, -donner d'assez longs développements historiques à une sorte d'enquête -sur cet ancien office de cour, qui se rattache intimement à l'histoire -de la Prostitution en France. - -Presque tous les auteurs qui ont parlé du roi des ribauds, et qui -ont essayé de définir ses attributions, se sont plus ou moins trompés -dans la conclusion de leurs recherches, parce qu'ils n'ont considéré -qu'une des faces de ce personnage et de son office. Ainsi, Jean -Boutillier, qui écrivait sa _Somme rurale_ vers 1460, représente le -roi des ribauds comme l'_exécuteur des sentences et commandements des -maréchaux et de leurs prévôts_, à la suite du roi; Jean le Ferron en -fait le _premier sergent des maîtres d'hôtel du roi_; Carondas, le -_sergent_ ou le _commissaire du prévôt de l'hôtel_; Claude Fauchet, -le _concierge du palais royal_; Belleforest, le _prévôt de l'hôtel -du roi_; Ragueau, le _grand maître des filles publiques_; Étienne -Pasquier, le _bailli_ ou le _sénéchal des ribauds_. Chacun donne au -roi des ribauds une physionomie particulière, un pouvoir plus ou moins -restreint, une dignité plus ou moins considérable, sans tenir compte -des changements successifs que le temps apporta dans une institution -qui comprenait des devoirs très-divers et très-multiples. La réunion, -par ordre chronologique, de tous les sentiments des historiens et des -jurisconsultes, à l'égard de la mystérieuse charge du roi des ribauds, -prouverait que pas un d'entre eux ne s'est expliqué le rôle que jouait -cet officier du palais, à l'époque de sa création, et la décadence -que son emploi a dû subir, à mesure que d'autres officiers se sont -établis, dans la maison du roi, aux dépens de ses priviléges et de ses -droits. Le roi des ribauds a cessé d'exister, quand sa qualification -est devenue honteuse, quand son ancienne autorité a passé en plusieurs -mains, et quand ses compétiteurs, portant des noms honorables, se sont -partagé, de son vivant, la succession de sa charge, tombée en discrédit -plutôt qu'en désuétude. Ce dernier roi des ribauds, à la cour de -France, après avoir vu les plus beaux fleurons de sa couronne disputés -et enlevés par le prévôt de l'hôtel, le concierge du palais, le prévôt -des maréchaux, et d'autres officiers, de fondation plus récente que la -sienne, eut le chagrin de voir, à l'avénement de François Ier, le reste -de sa vieille suprématie, celle qu'il exerçait sur la Prostitution -_suivant la cour_, passer entre les mains d'une _dame des filles de -joie_; c'est ainsi que son sceptre tomba tout à fait en quenouille. - -Nous avons dit, en citant un capitulaire de Charlemagne sur la police -intérieure des domaines royaux (tome III, p. 319), que les officiers -du palais (_ministeriales palatini_), préposés à la surveillance et -à la garde de ces domaines, avaient beaucoup d'analogie avec les rois -des ribauds, que nous retrouverons, quatre siècles plus tard, exerçant -la même surveillance dans l'hôtel du roi. En effet, ces _ministeriales -palatini_, parmi lesquels les grands officiers de la couronne ont pris -naissance, devaient avoir l'oeil et la main à expulser des résidences -royales tout individu suspect, homme ou femme, qui y aurait pénétré: -c'étaient surtout les vagabonds (_gadales_) et les prostituées -(_meretrices_), qui redoutaient la juridiction du _ministérial -palatin_; lequel jugeait souverainement les causes de cette nature -et faisait battre de verges les délinquants. Voilà bien le premier -office du roi des ribauds, et l'on peut dire, avec toute apparence -de raison, que, s'il ne fut nommé ainsi que sous Philippe-Auguste, -il remplissait déjà sa charge sous Charlemagne. Il est tout naturel -que cette charge ait été instituée d'abord dans ces vastes fermes -(_villæ_) ou centres d'exploitation agricole et manufacturière, que -les rois francs possédaient sur divers points de leur empire, et dont -les revenus composaient la principale richesse du fisc royal. Les serfs -et les serves, soumis à certaines lois de police et d'administration, -n'étaient maîtres ni de leurs corps ni de leur temps; on avait soin -d'éloigner d'eux toute influence d'oisiveté et de Prostitution: leur -travail, leur santé et leurs moeurs se trouvaient de la sorte protégés -par une prévoyance paternelle. Il était donc très-important que des -inconnus ne s'introduisissent pas dans les gynécées et les dortoirs; -la régularité de la vie commune aurait souffert du contact malfaisant -des femmes de mauvaise vie, et il n'eût fallu que la présence d'un -lépreux, d'un débauché, d'un larron ou d'un mendiant, pour répandre -la contagion, physique ou morale, parmi la paisible population de ces -retraites séculières, qui rassemblaient sur un même point plusieurs -milliers d'esclaves des deux sexes. L'officier à qui appartenait -spécialement le soin d'interdire aux intrus l'entrée et le séjour d'une -villa royale, paraît être le concierge; et son office, en ce temps-là, -équivalait à ceux de grand bouteiller, de grand camérier et de grand -sénéchal. Il n'y eut qu'un nom à changer pour faire le roi des ribauds. - -Les rois mérovingiens et carlovingiens, accompagnés d'une suite -nombreuse d'officiers et de serviteurs, se portaient sur un domaine -ou sur un autre, pour y faire résidence, et la multitude de personnes, -qu'ils traînaient partout après eux, se grossissait inévitablement de -quantité de femmes étrangères, qu'attirait l'appât du gain et que la -débauche mettait à sa solde. Il fallait donc une autorité permanente -et spéciale pour maintenir l'ordre parmi cette masse de gens et pour -rendre des arrêts qui exigeaient une exécution prompte et irrévocable, -soit que le roi fût en voyage ou en _chevauchée_, soit qu'il se reposât -dans ses terres. De là l'établissement d'un officier ou _ministérial_ -du palais, ayant droit de vie et de mort sur tout individu qui causait -du trouble ou du désordre dans la maison du roi. Aimoin (liv. V, ch. -10) rapporte que Louis le Débonnaire chassa du palais une immense -troupe de femmes qui se disaient attachées au service de la reine et -des soeurs du roi (_omnem coetum foemineum, qui permaximus erat, palatio -excludi indicavit_), et l'on n'excepta de cette mesure qu'un petit -nombre de suivantes qu'on jugea indispensables aux besoins du service -royal. Mais, sans doute, cette affluence féminine ne tarda pas à -reparaître, et la cour des rois, des reines et des princes devint le -but de toutes les ambitions faméliques, de tous les vices intéressés, -de toutes les basses domesticités. On conçoit aisément que la justice -expéditive du roi des ribauds était en pleine vigueur, avant que son -nom eût caractérisé ses attributions ordinaires, et indiqué l'espèce de -gens qui relevaient plus directement de son tribunal sans appel. Ce nom -qualificatif ne paraît pas antérieur au règne de Philippe-Auguste. - -Ce fut sous ce règne, que le mot _ribaldus_ ou _ribaud_, dont nous -avons ailleurs étudié l'étymologie, fit son apparition dans la -langue vulgaire, et y figura dès lors en mauvaise part. On désignait -ainsi, dans le principe, les gens sans aveu de l'un et de l'autre -sexe, que nous trouvons errant et butinant autour de l'_ost_ ou de -la _chevauchée_ du roi, et vivant de Prostitution, de vol, de jeu -et d'aumône. Cette tourbe dégradée s'était prodigieusement accrue -avec le prétexte des croisades, et dans une armée, le nombre des -goujats et valets suivant la cour pouvait être bien supérieur -à celui des combattants. Parmi ces goujats, toujours prêts au -pillage, il y avait des femmes qui entretenaient l'incontinence et -l'impudicité sous l'oriflamme du roi et sous les bannières de ses -vassaux. Philippe-Auguste imagina de faire tourner à son profit un -mal nécessaire: au lieu de chercher à se débarrasser du fléau de la -_ribaudie_ par des supplices et des menaces, ce qu'il avait peut-être -essayé inutilement, il organisa en corps de troupes soldées ces -hordes parasites, qui étaient moins nuisibles à l'ennemi lui-même qu'à -l'armée qu'elles suivaient comme une nuée de sauterelles dévorantes. -Les historiens se taisent sur la manière dont il enrôla ces enfants -perdus, et dont il les retint, en les disciplinant, à son service -militaire: mais on peut supposer qu'il leur laissa en partie leurs -habitudes pillardes et débauchées, qu'il ferma les yeux sur leurs excès -détestables, et qu'il ne les empêcha pas d'emmener à la guerre autant -de femmes qu'ils en pouvaient recruter sur leur passage. Quoi qu'il -en soit, cette bande de ribauds, composée de la lie d'une soldatesque -vagabonde et forcenée, se distingua par de tels faits d'armes, par -de si merveilleux coups de main, par de si nombreux témoignages -de bravoure et d'intrépidité, que Philippe-Auguste en fit un corps -d'élite, et l'attacha particulièrement à la garde de sa personne. -Les chroniqueurs disent que le roi avait à se garantir du poignard -des assassins, que le Vieux de la Montagne envoyait sans cesse contre -lui, et qui venaient l'un après l'autre se jeter sur les épées nues -des ribauds du roi très-chrétien. Ces ribauds accompagnent partout -Philippe-Auguste dans ses guerres, où ils n'épargnent pas leur sang, -animés qu'ils sont par l'ardeur du pillage. Guillaume le Breton, qui se -plaît à décrire leurs prouesses dans sa _Philippide_, les dépeint comme -des héros indomptables qui ne reculent devant aucun péril, et qui ne -daignent pas même se couvrir d'une armure: - - Et ribaldorum nihilominus agmen inerme, - Qui nunquam dubitant in quævis ire pericla. - -Ailleurs, le poëte nous les montre tout chargés de butin: - - Nec munus armigeri, ribaldorumque manipli, - Ditati spoliis, et rebus, equisque subibant. - -Quand Philippe-Auguste vint assiéger Tours, après avoir subjugué le -Poitou, c'est un capitaine ribaud (_duce ribaldo_) qu'il choisit pour -chercher un gué dans la Loire; le gué trouvé miraculeusement (_quasi -per miracula_) par ce capitaine, l'armée traversa le fleuve, et les -_ribauds du roi_ (_ribaldi regis_, dit Rigord), qui ont coutume de -monter les premiers à l'assaut (_qui primos impetus in expugnandis -munitionibus facere consueverunt_), coururent aux échelles, et la ville -n'attendit pas qu'elle fût prise et mise à sac, pour ouvrir ses portes -au roi. - -D'après ces passages et beaucoup d'autres du même genre, il est -certain que les ribauds de Philippe-Auguste formaient une milice -très-redoutable, mais peu disciplinée et capable de toutes les -violences. Le roi, en faveur de leurs services, n'exigeait pas d'eux la -même soumission et les mêmes devoirs disciplinaires, que de la part des -autres milices; néanmoins, comme il n'était pas possible, à cause du -mauvais exemple, de laisser tous les crimes impunis dans cette troupe -désordonnée, qui reconnaissait à peine la voix de ses chefs, et qui, -quand elle ne se battait pas, n'avait pas d'autre occupation que de -faire la débauche, de jouer aux dés, de s'enivrer et de blasphémer, -le roi confia le commandement suprême de ces indomptables ribauds -à un des grands officiers de sa maison, à celui qui était chargé de -la police intérieure du logis et de l'_ost_ royal, et qui exerçait -traditionnellement une redoutable autorité sur les auteurs des délits -de toute nature commis dans le domaine de sa juridiction. Cet officier -du palais se présentait ainsi, entouré d'un antique prestige de respect -et de terreur; car il se faisait suivre partout d'un geôlier et d'un -bourreau; il ne mettait pas d'intervalle entre la condamnation et -l'exécution; il prononçait la peine de mort aussi facilement que des -peines légères, qu'il ne séparait jamais d'une amende à son profit. -La charge de roi des ribauds devint très-lucrative, tant à cause de -ces amendes criminelles, que des redevances qu'il prélevait sur les -brelans, les tavernes et les filles publiques. Il avait aussi sa part -dans le butin que les ribauds rapportaient de leurs expéditions, et il -s'attribuait même un droit sur les prisonniers de guerre. On lit, dans -la liste des chevaliers qui furent pris à la bataille de Bouvines, en -1214: _Rogerus de Wafalia. Hunc habuit Rex Ribaldorum, quia dicebat se -esse servientem._ Ce passage important, cité par Ducange, prouve que -le roi des ribauds prenait la qualité de _sergent d'armes_ du roi, en -temps de guerre; mais il ne nous permet pas de décider si cet officier -de la couronne de France avait à remplir un rôle actif dans les -batailles, et s'il combattait à la tête de sa bande, comme les autres -capitaines. On pourrait le supposer, d'après une fiction du _Roman de -la Rose_, composé au treizième siècle par Guillaume de Lorris, qui fait -du roi des ribauds un capitaine, lorsque le _Dieu d'amour_ rassemble -son armée pour délivrer _Bel-accueil_ de sa prison; mais le choix qu'il -fait de _Faux-semblant_, pour conduire la ribaudaille à l'assaut, -témoigne assez que la mauvaise réputation des soldats rejaillissait -sur leur chef. Voici les vers du _Roman de la Rose_, où le Dieu d'amour -interpelle Faux-semblant, en lui traçant la conduite qu'il doit tenir: - - Faux-semblant, par tel convenant, - Tu seras à moy maintenant, - Et à nos amis aideras, - Et point tu ne les greveras, - Ains penseras les enlever - Et tous nos ennemis grever. - Tien soit le pouvoir et le baux, - Car le roy seras des ribaux. - -Il est clair que, dans cette citation, comme le fait observer -Pasquier, le roi des ribauds est représenté sous la figure d'un -capitaine d'armes, et non pas avec le caractère d'un magistrat. On a -lieu pourtant de supposer qu'il pouvait être l'un et l'autre, quand -on imagine ce que c'était que les ribauds de Philippe-Auguste, lors -même qu'ils furent organisés en gardes du corps du roi. Un chef qui -n'aurait pas eu la prépondérance d'un juge, ne fût jamais venu à bout -de discipliner ce ramas de misérables que la crainte seule pouvait -retenir dans le devoir. Tous les historiens de cette époque sont -pleins de sinistres portraits, qui nous initient à la pénible et -dangereuse mission du roi des ribauds. Écoutons Guillaume de Neubrige -(liv. V, chap. II): «Certains enfants-perdus de cette espèce d'hommes -qui s'appellent _ribauds_.» Écoutons Mathieu Pâris: «Des voleurs, -des bannis, des fuyards, des excommuniés, que la France confond -vulgairement sous le nom de _ribauds_.» Mais nulle part le genre de -vie des ribauds n'est mieux décrit que dans la Chronique de Longpont, -où le prieur de l'abbaye demande à Jean de Montmirel ce qu'il comptait -faire dans le monde: «Je veux être ribaud!» répond fièrement le jeune -homme, qui devait devenir un saint canonisé. «Est-il bien vrai!» -s'écrie le prieur stupéfait; «aspirez-vous donc à faire partie de ces -vilaines gens, qui sont aussi méprisables devant Dieu que devant les -hommes? Est-ce que, pour vous mettre sur le pied de pareils scélérats, -il ne faudra point jurer comme eux, vous parjurer sans cesse, jouer -aux dés, porter un écriteau (_tabellam comportare_), traîner avec -vous une concubine (_pellicem circumducere_), et être constamment -pris de vin?» On conçoit sans peine que les rixes et les meurtres -étaient fréquents parmi de tels bandits, et que le roi des ribauds -devait souvent intervenir pour mettre le holà entre ces forcenés, qui -nous apparaissent partout escortés de leurs ribaudes, aussi rapaces, -aussi turbulentes, aussi incorrigibles qu'eux-mêmes. Il est probable -que la compagnie des ribauds du roi fut licenciée après la mort de -Philippe-Auguste, peut-être à la suite de quelque révolte; car, si -les ribauds figurent encore dans toutes les croisades, dans toutes les -guerres, dans toutes les chevauchées, ils ne diffèrent plus des goujats -d'armée; ils sont mal armés, mal vêtus, si bien que le proverbe, _nu -comme un ribaud_, avait cours dès l'année 1230, suivant une ancienne -Chronique manuscrite dont Ducange a extrait quelques vers. Guillaume -Guiart, qui met en scène les ribauds dans son poëme historique des -_Royaux lignages_, les dépeint sous les couleurs les plus misérables, -tantôt: - - Bruient soudoiers et ribaus, - Qui de tout perdre sont si baus; - -Tantôt: - - Ribauz, qui volentiers oidivent, - Par coustume d'antiquité, - Queurent aux murs de la cité. - -Tantôt: - - Ribaus, qui de l'ost se departent, - Par les chans çà et là s'espardent: - Li uns une pilete porte; - L'autre, croc ou massue torte. - -Enfin, ce ne sont plus des troupes régulières ni soldées, ce sont -des pillards qui dévorent le pays sur le passage de l'ost royal, et -qui, se recrutant de toutes parts, forment ces bandes redoutables -d'_aventuriers_, de _routiers_, de _cottereaux_, de _brabançons_, -que la France vit se multiplier avec leurs horribles excès jusqu'au -règne de Charles V: «Tels gens,» dit une vieille Chronique française, -inédite, citée par Ducange, «tels gens comme cottereaux, brigands, gens -de compagnie, pillards, robeurs, larrons, c'est tout un, et sont gens -infâmes, et dissolus, et excommuniez.» - -Le roi des ribauds avait donc beaucoup à faire avec ces gens-là, -surtout quand l'armée du roi était aux champs; il rendait une justice -expéditive, et présidait quelquefois aux exécutions, pour leur -donner un caractère plus solennel et inspirer plus de terreur à ses -détestables sujets. Mais sa royauté diminua d'importance, à mesure -que le tribunal des maréchaux augmenta la sienne; car, le roi des -ribauds étant attaché personnellement à l'hôtel du roi, on ne le voyait -figurer que dans les chevauchées où le roi se trouvait en personne. -Partout ailleurs, dans les expéditions militaires, dans les camps -et dans les garnisons, la connaissance et le jugement de tous les -crimes et délits revenaient de droit aux prévôts des maréchaux, qui -s'emparèrent peu à peu de l'autorité du roi des ribauds. Cet officier -fut même supplanté par le grand prévôt des maréchaux, dans l'_ost_ -ou _chevauchée du roi_, vers la fin du quatorzième siècle; ce qui -faisait dire à Jean Boutillier, que le roi des ribauds était chargé -de l'exécution des jugements rendus par le prévôt des maréchaux: «Et -s'il advenoit, ajoute-t-il, que aucun forface qui soit mis à exécution -criminelle, le prévost, de son droit, a l'or et l'argent de la ceinture -du malfaiteur, et les maréchaux ont le cheval et les harnois et tous -autres outils, se ils y sont, reservé le drap et les habits, quels -qu'ils soient, et dont ils soient vestus, qui sont au roy des ribaux -qui en fait l'exécution.» A l'époque où Boutillier rédigeait sa _Somme -rurale_, le roi des ribauds n'était plus qu'une ombre, en comparaison -de ce qu'il avait été; son titre même prêtait à sa déconsidération, -et les revenus de sa charge ne servaient pas trop à l'honorer: «Le roi -des ribaux, ajoute Boutillier, a, de son droit, à cause de son office, -connoissance sur tous jeux de dez, de berlan, et d'autres qui se font -en ost et chevauchée du roy. _Item_, sur tous les logis des bourdeaulx -et des femmes bourdellières, doit avoir deux sols la sepmaine.» Ce -n'est pas tout: le pouvoir du roi des ribauds de l'hôtel du roi était -circonscrit dans les limites de sa juridiction, hors de laquelle -agissaient, chacun dans son centre, une foule d'autres rois des -ribauds, préposés à la police des moeurs, et nommés par les seigneurs -ou par les villes, ou même par les ignobles suppôts de leur triste -royauté. Là où était une _ribaudie_, il y avait naturellement un roi -des ribauds. Cette qualification de _roi_ appartenait coutumièrement -au chef ou à l'élu d'une corporation, notamment à ceux qui régissaient -plusieurs communautés distinctes, ou qui réunissaient sous leur -sceptre un grand nombre d'individus de professions diverses. Ainsi, -on ne nommait pas de _rois_, chez les pelletiers, les épiciers, les -boulangers et les autres états, qui n'élisaient que des maîtres jurés, -parce qu'ils ne renfermaient que des confrères du même ordre et des -travaux de même nature; mais il y avait un _roi des jongleurs_, un -_roi des ménétriers_, un _roi des arbalétriers_, et enfin, un _roi -des ribauds_. La royauté des jongleurs ou des poëtes rassemblait, en -une seule corporation, les genres et les talents les plus variés: les -poëtes _royaux_ et les _vielleux_; les ménétriers, qui succédèrent -aux jongleurs, ou qui les englobèrent dans les statuts d'une grande -confrérie, comptaient parmi eux, non-seulement les musiciens et les -poëtes, mais encore les baladins, les danseurs et les mimes. Quant aux -arbalétriers, ils se recrutaient indifféremment dans tous les corps -d'état, pour en composer un qui nommait un roi, choisi par le sort ou -désigné comme le plus adroit tireur d'arbalète. La _ribaudie_, composée -également d'individus de toute espèce, vivant d'une foule de métiers -malhonnêtes, tels que filles de joie, courtiers de Prostitution, -débauchés, joueurs, brelandiers, gueux, vagabonds et autres de même -qualité, la ribaudie, en un mot, était bien digne d'avoir aussi son -roi. Le roi des ribauds de la cour exerçait assurément, du moins dans -certaines occasions, une suprématie quelconque sur le commun des rois -de la ribaudie. - -Claude Fauchet, dans son premier livre des _Dignités et magistrats de -la France_, nous donne une appréciation assez juste de la charge du -roi des ribauds dans l'intérieur de la maison du roi: «Celuy, dit-il, -qu'on appelloit _roy des ribaux_, ne faisoit pas l'estat du grand -prevost de l'hostel, comme aucuns ont cuidé; ains estoit celuy qui -avoit charge de bouter hors de la maison du roy ceux qui n'y devoient -manger ni coucher; car, au temps passé, ceux qui estoient délivrez -de viandes (qui est ce que depuis on a dit avoir _bouche en cour_), -après la cloche sonnée, se trouvoient au _tinnel_, ou salle commune -pour manger, et les autres estoient contraints de vuider la maison; -et la porte fermée, les clefs estoient apportées sur la table du grand -maistre, parce qu'il estoit défendu, à ceux qui n'avoient leurs femmes, -de coucher en l'hostel du roy; et aussi, pour voir si aucuns estrangers -s'estoient cachez ou avoient amené des garces, ce roy des ribaux, -une torche au poing, alloit, par tous les coings et lieux secrets de -l'hostel, chercher ces estrangers, soit larrons ou autres de la qualité -susdite.» Fauchet, qui était presque contemporain du dernier roi des -ribauds, le représente, dans l'exercice de ses fonctions, tel qu'on -l'avait vu encore à la cour de Louis XII; mais Fauchet n'envisage pas -cet officier sous toutes ses faces, et il ne nous le montre pas, à -toutes les époques de sa grandeur et de sa décadence. - -Étienne Pasquier a extrait cet article, d'un mémorial de la Chambre -des comptes, sous l'année 1285: «Item, le roi des ribaux a six deniers -de gages, et une provende, et un valet à gages, et soixante sols pour -robbe par an.» Comme, avant le susdit article, les deux _portiers en -parlement, quand le roy n'y est_, sont appointés chacun à deux sols -de gages _pour toute chose_, on a conclu, de ce rapprochement, que le -roi des ribauds, n'ayant que six deniers de gages, occupait un rang -inférieur à celui de portier; mais il y a peut-être une erreur dans -cet extrait, car le roi des ribauds, outre ses six deniers de gages -et sa _provende_ (ou provision d'avoine pour son cheval), a soixante -sols _pour robbe_ par an, ce qui ne permet pas de douter que ses gages -de six deniers ne fussent journaliers et en dehors des revenus de -son office. Dans un Compte de l'hôtel du roi, sous l'année 1312, son -_valet à gages_ est nommé son _prévot_: _Præpositus regis ribaldorum, -qui duxit IV valletos qui vulnaverant_, etc. Ce prévôt commandait -évidemment une troupe d'archers ou de sergents, puisque nous le voyons -conduire en prison quatre valets accusés d'avoir blessé un homme. -Dans un autre Compte de l'hôtel du roi Philippe le Long, en 1317, on -voit reparaître le roi des ribauds, en qualité de chef suprême de la -police du palais; après l'énumération des _huissiers de salle_, des -_portiers_, des _valets de porte_, avec leurs gages, provendes et -profits, on lit cet article: «Item, Crasse Joë, roy des ribaux, ne -mangera point à cour et ne vendra (viendra) en salle, s'il n'y est -mandé; mais il aura six deniers tournois de pain et deux quartes de -vin, une pièce de chair et une poule, et une provende d'avoine et -treize deniers de gages, et sera monté par l'Escuerie, et se doit -tenir tousjours hors la porte et garder illec qu'il n'y entre que ceux -qui doivent entrer.» Un autre article du même Compte nous montre le -roi des ribauds en exercice, aux heures des repas, et cet article est -assez conforme à l'idée que Fauchet nous donne des attributions de -cet officier dans l'intérieur de l'hôtel du roi: «Item, assavoir est -que les huissiers de salle, si tost comme l'en aura crié: _Aux Queux!_ -feront vuider la salle de toutes gens, fors ceux qui doivent mangier, -et les doivent livrer, à l'huys de la salle, aux varlez de la porte, et -les varlez de porte aux portiers, et les portiers doivent tenir la cour -nette et les livrer au roy des ribaux, et le roy des ribaux doit garder -que il n'entre plus à la porte, et cil qui sera trouvé défaillans sera -pugny par le maistre d'hostel qui servira à la journée.» Ainsi, sous -le règne de Philippe le Long, le roi des ribauds se voyait déjà déchu -de ses anciens priviléges, au point de n'avoir pas _bouche en cour_, -et d'être subordonné aux maîtres de l'hôtel du roi. Cette prééminence -des maîtres de l'hôtel apparaît surtout dans un arrêt du parlement du -16 mars 1404, qui nous apprend «que les vallets du roy des ribaux ne -portoient verges, comme faisoient les huissiers de la salle et portiers -de l'hostel du roy, et que les maistres de l'hostel du roy avoient -juridiction sur lesdits vallets du roy des ribaux.» La décadence -progressive de l'office du roi des ribauds est encore mieux constatée, -par la diminution de ses gages: un Compte de l'hôtel du roi les fixe à -vingt sous, en 1324; ils ne sont plus que de 5 sous par jour, en 1350, -d'après une ordonnance de Philippe de Valois; en 1386, une ordonnance -de Charles VI porte: «Le roy des ribaux, quatre sols parisis par jour, -quand il sera à cour, pour toutes choses.» - -Cet office de la couronne, malgré sa décadence, conserva un certain -relief jusqu'à ce qu'il fut supprimé tout à fait, au commencement -du seizième siècle. Dutillet dit «qu'il a esté longuement remply de -gentilshommes de bonne maison et grand service, l'authorité desquelz -contenoit les familles des princes, seigneurs et autres suyvans la cour -du roy, de bien vivre et payer leurs hostes.» Cependant l'histoire -fait mention d'un roi des ribauds, qui fut dégradé et mis au pilori -avec son prévôt, pour avoir probablement forfait dans l'exercice de sa -charge. Un Compte de l'hôtel du duc de Normandie et d'Aquitaine, fils -de Charles V, en 1388, signale en ces termes ce fait remarquable: «Jean -Guérin, roi des ribaux, pour les despens de lui et de trois autres, en -allant de Corbeil à Sedane mener Guillet, naguère roi des ribaux, et le -Picardiau, son prévost, pour faire mettre iceux au pilory.» On pourrait -supposer que le roi des ribauds, qu'on menait de la sorte au pilori, -n'avait pas été en charge dans la maison du roi, mais plutôt dans -quelque ville dépendant de la juridiction du roi des ribauds de l'hôtel -royal. Ce dernier avait droit d'exécution et d'aubaine sur certains -patients qui lui étaient livrés, après jugement, par les tribunaux -ordinaires de l'hôtel du roi, comme il en est fait mention dans les -registres de la Chambre des comptes, sous l'année 1330: «Les gens -des requestes du palais imposent silence perpétuel à deux femmes qui -s'estoient pourveues contre un arrest de la Chambre, à peine d'estre -livrées au roy des ribaux et d'estre punies comme infâmes.» Dans un -Compte de l'hôtel du roi, en 1396, soixante-huit sous parisis sont -payés, par la main du roi des ribauds, à l'exécuteur qui avait pendu -un malfaiteur, nommé Jean Boulart, et fait enterrer vive une femme, -nommée Pernette la Basmette, pour vol de vaisselle de cour au château -de Compiègne. Un roi des ribauds avait fort à faire dans l'hôtel du -roi, quand il voulait remplir exactement les devoirs de sa charge: il -n'assistait pas sans doute en personne aux exécutions qui lui étaient -confiées, et son prévôt le suppléait d'ordinaire en ces désagréables -commissions, mais il payait lui-même le bourreau, et il répondait de la -_besogne_, que ses valets laissaient à d'autres mains. Ceux-ci, de même -que leur maître, portaient des _hoquetons à l'enseigne de l'épée_, dit -Dutillet, pour rappeler que le roi des ribauds avait autrefois exercé -la justice criminelle dans l'hôtel du roi. - -Ce personnage devait être un serviteur éprouvé de la royauté, un -fidèle et incorruptible défenseur de la personne du roi, puisque la -garde des portes et la police intérieure du palais, pendant les repas -et après le couvre-feu, lui étaient spécialement attribuées. Aussi, -n'est-on pas surpris de voir un roi des ribauds, nommé Coquelet, mourir -subitement d'émotion, au sacre de Charles VI, en 1380. Celui qu'on -regarde comme le dernier titulaire de cette charge, Jean Talleran, -seigneur de Grignaux, fit preuve de dévouement à la couronne, en -conseillant au jeune duc d'Angoulême, qu'il voyait fort épris de -Marie d'Angleterre, de ne pas s'exposer à donner un héritier direct -au vieux roi Louis XII; ce fut là, pour ainsi dire, le testament de -cette étrange royauté, qui ne survécut pas à ce conseil de prévoyance -politique, devant lequel le jeune prince, qui fut François Ier, sentit -se refroidir et s'éteindre son imprudent amour. Le roi des ribauds ne -sortait pas trop de ses attributions officielles, lorsqu'il conseillait -de la sorte son futur souverain, car il n'était point étranger aux -questions d'adultère; et, selon plusieurs érudits, il exigeait cinq -sous d'or de toute femme mariée, qui avait un commerce illicite avec un -autre homme que son mari. Mais il est probable que le roi des ribauds -de la cour ne participait point aux priviléges locaux des autres rois -de la ribaudie. Nous avons peine à lui appliquer, par exemple, ce -que dit, de l'amende des cinq sous sur toute femme adultère, l'auteur -anonyme de l'_Histoire des inaugurations_ (Bévy): «Si elle refusoit de -payer, il avoit droit de saisir sa selle,» c'est-à-dire probablement -sa _chaire_, ou siége d'honneur, qu'elle occupait habituellement. Que -les femmes bordelières suivant la cour lui payassent patente, c'est -une circonstance qui n'a rien de contraire aux us et coutumes du droit -féodal, où chaque feudataire était tenu à des redevances envers son -seigneur. La redevance hebdomadaire des vassales du roi des ribauds -aurait été de deux sous d'or, si l'on en croit Boutillier et Ragueau. -Jean le Ferron, qui représente cet officier comme gardant la chambre -du roi, n'hésite pourtant pas à l'avilir, en prétendant qu'il logeait -chez lui et hébergeait les filles publiques à l'usage de la cour. Cette -nouvelle attribution, dont s'enrichit la royauté des ribauds de l'hôtel -du roi, ne nous semblera pas si dénuée de vraisemblance, quand nous -verrons tout à l'heure s'établir, sur les ruines de cette charge, celle -de _dame des filles de joie suivant la cour_, charge analogue, qui fut -en plein exercice pendant la majeure partie du seizième siècle. Enfin, -Dutillet ajoute aux redevances de ces filles de cour, envers leur roi -des ribauds, qu'elles étaient tenues de _faire son lit_ pendant tout le -cours du mois de mai. - -La royauté des ribauds étant tombée en quenouille après la mort du -_bon_ seigneur de Grignaux, «ce fut une dame, et une grande dame -quelquefois, dit M. Rabutaux, qui resta chargée de la police des femmes -de la cour.» En 1535, elle se nommait Olive Sainte, et recevait de -François Ier un don de quatre-vingt-dix livres «pour lui aider, et aux -susdites filles, à vivre et supporter les despenses qu'il leur convient -faire à suivre ordinairement la cour.» (Voy. le _Glossaire_ de Ducange -et Carpentier, au mot MERETRICALIS _vestis_.) On a conservé plusieurs -ordonnances du même genre rendues entre les années 1539 et 1546, et -ces ordonnances font foi que chaque année, au mois de mai, toutes les -filles suivant la cour étaient admises à l'honneur de présenter au roi -le bouquet du _renouveau_ ou du _valentin_, qui annonçait le retour du -printemps et des plaisirs de l'amour. Le 30 juin 1540, François Ier -ordonne à Jean du Val, trésorier de son épargne, de «payer comptant -à Cécile de Viefville, dame des filles de joie suivant la cour, la -somme de 45 livres tournois, faisant la valeur de 20 escus d'or, à -45 sols la pièce: dont il lui fait don, tant pour elle que pour les -autres femmes et filles de sa vacation, à despartir entre elles ainsi -qu'elles adviseront, et ce, pour le droit du moys de mai dernier passé, -ainsi qu'il est accoustumé faire de toute ancienneté.» Nous ne sommes -pourtant pas de l'avis de M. Rabutaux, qui confond Cécile de Viefville -avec une _duchesse_ de l'ancienne maison de la Vieuville, qui n'eut -des marquis que sous Henri III, et des ducs que sous Louis XIV. M. -Champollion-Figeac, en publiant cette remarquable ordonnance dans -ses _Mélanges historiques_ (t. IV, p. 479), n'a eu garde de voir la -noble épouse d'un duc et pair dans l'héritière collatérale du roi des -ribauds de l'hôtel du roi! Cette honteuse charge subsistait encore en -1558, puisque Gouye de Longuemare a découvert une ordonnance de Henri -II, en date du 13 juillet de cette année-là, qui réforme les abus de -l'institution: «Il est très-expressément enjoint et recommandé à toutes -filles de joie et autres, non estant sur le roole de ladicte dame -desdites filles, vuider la cour incontinent après la publication (de -l'ordonnance), avec deffenses à celles estant sur le roole de ladicte -dame, d'aller par les villages, et aux chartiers, muletiers et autres, -les mener, retirer ni loger, jurer et blasphémer le nom de Dieu, -sur peine du fouet et de la marque; et injonction, par mesme moyen, -auxdictes filles de joie, d'obéir et suivre ladicte dame, ainsi qu'il -est accoustumé, avec deffense de l'injurier, sous peine du fouet.» -Telle fut la dernière transformation de l'office du roi des ribauds à -la cour de France. - -Quant aux autres rois des ribauds, qui relevaient certainement de -celui de l'hôtel du roi, on les retrouve partout dans l'histoire -municipale des villes, et aussi dans l'histoire particulière des -maisons princières. Il y avait ainsi, à la cour de Bourgogne, un -roi des ribauds dont les fonctions étaient réglées sur celles de son -confrère de la cour de France. Colinboule était en charge sous le -duc Philippe le Bon, et ce nom-là n'annonce pas un personnage de haute -distinction. En 1423, il est vrai, le titre de _roi des ribauds_ avait -perdu beaucoup de son éclat, et le curé de Notre-Dame d'Abbeville -ne devait pas être très-flatté de s'entendre qualifier de _roi des -ribauds_, parce que les jongleurs, dits _ribauds_, lui rendaient -hommage et redevance pour leurs représentations scéniques. On comprend -que cette qualification n'était pas faite pour inspirer du respect -à qui savait les excès des ribauds, que leur roi ne gouvernait qu'à -force de sévérité. Cet officier avait été, dans l'origine, bien plus -considéré et bien plus puissant, car la ribaudie ne lui avait point -encore imprimé la tache de son nom. Dans une charte de Henri II, roi -d'Angleterre et duc de Normandie, qui régnait en 1154 (voy. Ducange, -au mot PANAGATOR), il est question évidemment de la charge du roi des -ribauds; et le sergent du roi, qui remplit cette charge, Balderic, fils -de Gillebert, honoré des grâces de son maître, et institué grand prévôt -des maréchaux dans la province de Normandie, est appelé «gardien des -filles publiques qui se prostituent dans le _lupanar_ de Rouen (_custos -meretricum publice venalium in lupanar de Roth._).» - -Dans les villes de province, le roi des ribauds était tantôt juge, -tantôt exécuteur de la justice criminelle sur le fait de _ribauderie_. -Un ancien registre de l'hôtel de ville de Bordeaux constate que tout -condamné était «livré au roy des ribauds, pour le faire courir par -la ville, avec bonnes verges et bonnes glèbes.» Metz avait aussi son -roi des ribauds, qui ne faisait pas un personnage plus relevé. Le -roi des ribauds de la ville de Laon ne vivait pas toujours en bonne -intelligence avec le bailli de Vermandois: en 1270, son prévôt, -nommé Poinsard (_Poinçardus, præpositus ribaldorum_), fut décrété -d'accusation au tribunal du bailli, pour avoir, de complicité avec les -nommés Jean le Croseton et Wiet Lipois, commis des actes de violence -contre l'abbaye de Saint-Martin de Laon et son abbé (voy. les _Olim_, -publiés par le comte Beugnot, t. I, p. 813). Cette affaire motiva -sans doute la suppression de l'office de roi des ribauds à Laon; -car Philippe III, dans une ordonnance de 1283, ordonne au bailli de -Vermandois de ne pas souffrir que cet office subsiste, sous aucun -prétexte, soit publiquement, soit en cachette (_quod, clam vel palam -vel sub aliquo simulato colore, non permittat, regem ribaldorum in -villa Laudunensi_). Cette interdiction d'office ne s'étendait pas à -toutes les localités; car, en 1483, la ville de Saint-Amand avait un -«roi des filles amoureuses,» nommé Jacob de Godunesme. Le bourreau de -Toulouse prenait le titre de _roi des ribauds_, comme pour discréditer -encore davantage cette pauvre royauté. Enfin, la Coutume de Cambrai -définit, sans réticence, les priviléges de son roi des ribauds: -«Ledit roy doit avoir, prendre et recepvoir, sur chacune femme qui -s'accompagne de homme carnelement, en wagnant son argent, pour tout, -tant qu'elle ait terme ou tiegne maison à louage en la cité: cinq sols -parisis pour une fois. Item, sur toutes femmes qui viennent en la cité, -qui sont de l'ordonnance, pour la première fois: deux sols tournois. -Item, sur chacune femme de ladite ordonnance qui se remue (déménage) -et va demeurer de maison ou estuve en autre, ou qui va hors de la ville -et demeure une nuit: douze deniers, touttes fois que le cas y esquiet. -Item, doit avoir une table et brælang à part luy, sur un des fiefs du -palais, ou en telle place qu'au bailli plaira ordonner.» - -Ces articles de la Coutume de Cambrai nous font connaître d'une manière -précise la redevance que le roi des ribauds de cette ville exigeait -non-seulement des femmes publiques qui étaient à demeure, mais encore -de celles qui ne faisaient que passer sur son domaine. Cette redevance -et toutes celles de même nature ne s'acquittaient pas toujours sans -difficulté, et les agents du roi des ribauds rencontraient parfois une -terrible opposition. C'est ainsi qu'un certain Antoine de Sagiac, qui -se disait commissaire du roi des ribauds de Mâcon et suppôt de l'ordre -de l'État des _goliards_, ou des _bouffons_ de cette ville, périt dans -une rixe, en 1380, au village de Beaujeu, où il avait voulu taxer à -cinq sous d'amende une femme mariée, qu'il accusait d'avoir commis un -adultère. Pierre Talon (_Calcis_), mari de cette femme, nommée Colette -(_Cola_), et son frère Étienne intervinrent pour prendre la défense -de leur épouse et belle-soeur. Antoine de Sagiac était un ribaud de -la pire espèce, qui hantait les cabarets et qui vivait aux dépens des -malheureuses qu'il mettait à contribution, sous prétexte de _ribaudie_, -de _goliardie_ et de _bouffonie_, en les menaçant de la prison. Il -s'adressait mal cette fois, et Colette, forte de son innocence, soutint -qu'elle n'avait pas couché avec un autre homme que son mari; celui-ci -se porta garant pour elle de son innocence, et comme le ribaud voulait -se saisir de la prétendue adultère et la mener à Mâcon, Pierre Talon -et son frère l'assommèrent sur place. Le bailli de Mâcon instruisit -l'affaire contre les meurtriers et Colette qui était cause du meurtre; -mais l'enquête démontra que le défunt avait accusé à tort Colette de -s'être abandonnée à un autre homme que son mari (_contra veritatem -imponens quod ipsa cum alio quam viro occubuerat_), et que ce ribaud -(_se gerens pro ribaldo et se dicens de ordine seu de statu goliardorum -seu buffonum_) menait la vie la plus scandaleuse dans les tavernes -et les mauvais lieux, en abusant de la simplicité des femmes les plus -honnêtes, qu'il taxait au nom du roi des ribauds. On sollicita et on -obtint des lettres de rémission en faveur des prévenus, qui ne furent -pas inquiétés davantage au sujet de la mort d'Antoine de Sagiac; -mais, dans ces lettres, qui justifiaient Colette, il n'était pas dit -d'une manière formelle que le roi des ribauds de Mâcon n'eût pas le -droit de taxer à cinq sous d'amende chaque femme mariée convaincue -d'adultère (_super qualibet muliere uxorata adulterante, sibi competere -et posse exigere quinque solidos et pro eisdem dictam talem mulierem -de suo tripede pignorare_). Le roi de France semblait, au contraire, -reconnaître implicitement cette vieille redevance de la Prostitution -(_de talique et alio vili quæstu_), que s'arrogeait la ribaudie de -Mâcon. - - - - -CHAPITRE IX. - - SOMMAIRE. --État de la Prostitution après l'ordonnance de 1254. - --Institution de la police des moeurs. --Les _confrairies_ des - filles publiques. --Ordonnance de 1256. --Assimilation des tavernes - aux _bordeaux_. --Les taverniers. --Organisation des filles - publiques par Louis IX. --Les juifs. --Ordonnances somptuaires - concernant les femmes de mauvaise vie. --Statuts des barbiers. - --Les baigneurs-étuvistes. --Statuts des bouchers. --Mort de - saint Louis. --Philippe le Hardi. --Ordonnance de 1272. --Les - _aiguillettes_ et les _ceintures dorées_. --L'_enseigne_ des filles - publiques de Toulouse. --_Bonne renommée vaut mieux que ceinture - dorée._ --_Courir l'aiguillette_ et _courir le guilledou_. --Les - trois brus de Philippe le Bel. --La tour de Nesle. --Philippe et - Gautier de Launay. --Jean Buridan. --L'_âne de Buridan_. --État des - moeurs après les croisades. --_Hic_ et _hoc_. --Les Templiers. - - -Louis IX avait témoigné de sa candeur et de sa prud'homie en essayant -de supprimer la Prostitution dans le royaume de France. L'ordonnance -de 1254, dans laquelle il prononçait le bannissement général des -femmes de mauvaise vie, ne fut jamais rigoureusement exécutée, parce -qu'elle ne pouvait pas l'être. Pour échapper aux sévères prescriptions -de la loi, ces malheureuses femmes n'exercèrent plus qu'en secret -leur méprisable métier, et elles se couvrirent de tous les masques, -pour n'être pas reconnues; elles recoururent à toutes les ruses, pour -n'être pas surprises en flagrant délit. Sans doute, leur nombre diminua -considérablement, et les débauchés rencontrèrent plus d'obstacles pour -donner satisfaction à leurs passions honteuses; mais la Prostitution -n'en continua pas moins dans l'ombre ses hideux travaux, et elle -réussit presque toujours à tromper la surveillance des baillis, des -prévôts et de juges. Ce n'était plus, il est vrai, dans les lieux de -débauche publics qu'elle régnait à certaines heures, sous l'empire de -certains règlements de police; elle se cachait partout, depuis qu'elle -n'avait plus le droit de se montrer nulle part, et elle existait, avec -des apparences honnêtes et même respectables, au milieu des villes -et dans l'intérieur des maisons particulières, au lieu de se voir -reléguée dans des quartiers déserts et dans des _clapiers_ infâmes. Les -créatures qui s'obstinèrent à désobéir à l'ordonnance du roi étaient -et devaient être les plus vicieuses, les plus corrompues, les plus -incorrigibles. La nécessité de dissimuler leur dépravation les obligea, -pour ainsi dire, à se pervertir davantage, en s'armant d'hypocrisie -et de mensonge; elles ne pouvaient se mettre à l'abri du soupçon, -qu'en affectant des dehors honorables et en se parant d'une vertu -feinte; elles fréquentaient donc les églises, et ne paraissaient dans -les rues qu'un voile sur le visage et un chapelet entre les doigts. -Quelques-unes, privées de leur impure industrie, entrèrent dans des -communautés religieuses, sous prétexte de pénitence, et n'améliorèrent -pas les moeurs des couvents. - -Mais on s'aperçut bientôt que la Prostitution légale entraînait -moins d'inconvénients que la Prostitution occulte et illicite; on se -convainquit aussi qu'on ne réussirait jamais à la détruire, et que -c'était même lui donner de nouvelles forces provocatrices, que de -l'obliger à emprunter tous les noms et tous les déguisements. Les -libertins de profession savaient toujours où trouver les moyens de -livrer carrière à leurs scandaleuses habitudes; ils connaissaient -les retraites de leurs complices, et ils s'y rendaient impunément à -toute heure; ils ne manquaient pas non plus d'un tact spécial, pour -distinguer entre mille une femme qui faisait trafic de son corps; mais -souvent ils feignaient de se méprendre, et ils s'adressaient à des -femmes d'honneur, qui s'enfuyaient, indignées d'être en butte à de -telles insultes. Les jeunes gens novices s'abusaient plus naïvement sur -la condition des femmes qu'ils rencontraient seules et poursuivaient -de propos indécents. «Ce fut alors, dit Delamare dans son _Traité de -la Police_, et par ce motif, que l'on changea pour la première fois de -conduite dans ce point de discipline. On prit donc le parti de tolérer -ces malheureuses victimes de l'impureté; mais, en même temps, de les -faire connoître au public et de les montrer, pour ainsi dire, au doigt. -On leur désigna des rues et des lieux pour leur demeure, les habits -qu'elles pouvoient porter, et les heures de leur retraite.» Ce passage -du _Traité de la Police_ est très-remarquable, en ce qu'il fixe une -date à cette institution de la police des moeurs, lorsque cette date -n'est établie par aucun témoignage contemporain, par aucune ordonnance -royale ou municipale; mais le savant Delamare avait compulsé les -anciens monuments de notre jurisprudence, les registres du parlement, -ceux du Châtelet, ceux de la prévôté de Paris, et il n'eût pas avancé -un fait de cette nature, s'il n'en avait eu sous ses yeux la preuve: -elle résultait probablement des Statuts de la corporation des _femmes -folles de leur corps_, Statuts que Sauval cite positivement, et qui -furent rédigés, à cette époque où chaque métier recueillait avec soin -ses vieux priviléges, et les faisait enregistrer dans les archives -du prévôt de Paris. Nous avons bien l'ordonnance de 1256 (et non de -1254, comme le dit Delamare) qui rétablit l'exercice de la Prostitution -légale; mais, dans cette ordonnance, il n'est nullement question des -rues et des lieux affectés à la demeure des filles publiques, ni de -leurs habits ou livrées, ni de leurs heures de retraite. Néanmoins, -comme il appert des ordonnances postérieures que ces différents détails -de police avaient été réglés avec beaucoup de précautions, il est tout -naturel d'attribuer à saint Louis, ou plutôt à Étienne Boileau, cette -réglementation, qui se rattache à celle des métiers de Paris. Étienne -Boileau ne fut nommé garde de la prévôté qu'en 1258; mais il jouissait -bien auparavant de l'estime du roi, qui réclamait souvent ses conseils, -et qui, l'ayant choisi pour reconstituer la prévôté, venait s'asseoir -quelquefois à ses côtés, quand Boileau rendait la justice au Châtelet. -«Ce fut ce sage prévôt de Paris, dit Delamare, qui rangea tous les -marchands et tous les artisans en différents corps ou communautés, -sous le titre de _confrairies_, selon le commerce ou les ouvrages -qui les distinguoient entre eux; ce fut lui qui donna à ces marchands -les premiers statuts pour leur discipline.» N'est-il pas tout simple -de comprendre les filles publiques dans cette vaste organisation des -métiers, où le législateur s'est appliqué à protéger les droits de -chacun et à définir clairement les professions selon leurs coutumes -traditionnelles? - -Louis IX consentit donc à modifier son ordonnance de 1254: en y -ajoutant quelques mots qui ne la changeaient pas beaucoup au premier -coup d'oeil, il lui fit dire le contraire de ce qu'elle disait -précédemment; c'était une manière détournée d'admettre à tolérance la -Prostitution. Voici l'article qui mit à néant celui de l'ordonnance -de 1254: «Item, que toutes foles femmes et ribaudes communes -soient boutées et mises hors de toutes nos bonnes citez et villes; -especiallement, qu'elles soient boutées hors des rues qui sont en cuer -desdites bonnes villes, et mises hors des murs et loing de tous lieux -saints, comme églises et cimetières; et quiconque loëra maison nulle -esdites citez et bonnes villes, ès lieus à ce non establis, à folles -femmes communes, ou les recevra en sa maison, il rendra et payera, -aux establis à ce garder de par nous, le loyer de la maison d'un an.» -C'est en vertu de cette ordonnance, datée de Paris, que la Prostitution -légale, qui avait disparu pendant deux ans seulement, reprit son -existence régulière sous la protection des officiers royaux; et toutes -les ordonnances qui depuis intervinrent relativement à la Prostitution, -se fondèrent sur cette ordonnance de saint Louis, qui avait, sinon -créé, du moins réformé la police des moeurs. Les articles qui précèdent, -dans l'ordonnance de 1256, celui que nous avons cité, ne sont pas -tout à fait étrangers à notre sujet, puisqu'ils placent au rang des -débauchés les joueurs de dés et les blasphémateurs, en assimilant la -Prostitution au jeu de dés et au blasphème. Le saint roi défend donc -à ses sénéchaux, baillis et autres _officiaux_ et _servicials_, de -quelque état ou condition qu'ils soient, de dire aucune parole qui -tourne au mépris de Dieu, de la Vierge ou des saints et saintes: «Et -se gardent, ajoute-t-il, du jeu de dez, de bordeaux et de tavernes.» -Il défend ensuite la _forge des dez_ par tout son royaume, et ordonne -que tout homme qui sera trouvé jouant aux dés, _communément ou par -commune renommée, fréquentant taverne ou bordel_, soit réputé infâme et -ne puisse témoigner en justice. Ces articles de loi prouvent que, sous -ce règne, les tavernes n'étaient pas mieux famées que les _bordeaux_; -et l'on peut apprécier par là l'espèce d'hommes et de femmes qui se -réunissaient dans ces repaires de débauche, où l'on n'entrait pas sans -se déshonorer. - -C'était un souvenir de la loi romaine que les jurisconsultes -commençaient à étudier, et qui avait frappé de réprobation les tavernes -(_tabernæ_), où l'on donnait à boire, à manger, à coucher et à jouer. -Cependant, au moment même où une ordonnance du roi déclarait infâme -quiconque serait convaincu de fréquenter ces mauvais lieux, le prévôt -de Paris publiait les statuts des taverniers, dans lesquels il ne -s'occupait, il est vrai, que de la vente du vin à la criée; mais, le -premier venu pouvant être tavernier, pourvu qu'il eut _de quoi_ et -qu'il payât les redevances au roi et à la ville, la corporation, qui -se composait ainsi de toutes sortes de gens, ne devait pas prétendre -à l'estime des gens de bien. Ces taverniers étaient seulement tenus -de mesurer le vin _à loial mesure_; ils pouvaient, d'ailleurs, se -mêler des commerces les plus malhonnêtes, en ouvrant leurs portes aux -ribaudes et aux ribauds, qui passaient la journée à s'enivrer, à jouer -aux dés, à blasphémer et à commettre les actions les plus coupables. -Dans ce court intervalle de temps où la Prostitution fut contrainte -de se cacher, les tavernes remplacèrent les bordeaux, et ceux-ci -devinrent des tavernes, quand ils furent rétablis par une ordonnance -du même roi, qui les avait fait fermer avant de s'être rendu compte de -leur utilité. Delamare prétend que ce fut pendant l'interrègne de la -Prostitution légale, qu'on commença de qualifier en notre langue les -filles publiques par des «noms particuliers et odieux qui désignoient -l'ignominie de leur débauche.» Il semble croire que ces noms-là furent -inventés exprès pour inspirer plus d'horreur et de mépris à l'égard des -créatures qui méritaient ces injurieuses qualifications: «On eut sans -doute en vue, dit-il, qu'en les faisant ainsi connoître, la pudeur, -si naturelle à leur sexe, viendrait au secours des loix, et que les -hommes auraient honte eux-mêmes d'être reçus dans des lieux et avec des -créatures notées de tant d'infamie.» - -Nous en sommes réduits à des conjectures au sujet de l'organisation -des filles publiques par Louis IX, ou du moins sous le règne de ce -saint roi; mais il est indubitable que cette organisation a existé, et -qu'elle s'est perpétuée sous les règnes suivants sans être modifiée -d'une manière radicale; car, ce sont toujours les ordonnances de -saint Louis qu'invoquent les rois ses successeurs, en réglementant -la Prostitution légale. Nous essaierons, dans un autre chapitre, de -découvrir quelles étaient les rues _bourdelières_ de Paris, à cette -époque. Nous n'avons retrouvé aucun texte historique qui prouve que -les femmes de mauvaise vie fussent dès lors distinguées des femmes -honnêtes, soit par une marque infamante comme celle des juifs, soit par -des vêtements d'une certaine couleur caractéristique. Il y a pourtant -tout lieu de croire que Louis IX, qui avait voulu que les juifs ne -fussent pas confondus avec les chrétiens, prit les mêmes précautions à -l'égard des prostituées et les obligea de porter une marque analogue. -C'est en 1269 que les juifs, dont le séjour n'était toléré en France -qu'à des conditions aussi onéreuses que déshonorantes, se virent -obligés, sous peine de prison et d'amende arbitraire, de coudre sur -leur robe, devant et derrière «une pièce de feutre ou de drap jaune, -d'une palme de diamètre et de quatre de circonférence,» qu'on appelait -_rouelle_ en français, et _rota_ ou _rotella_ en latin. Depuis, cette -rouelle perdit graduellement sa forme et sa dimension; elle devint -triangulaire et fut nommée _billette_; quand elle fut supprimée -tout à fait, elle n'était pas plus grande qu'un écu; mais les juifs -versèrent de grosses sommes dans le trésor de Philippe le Long pour -être délivrés de cette marque d'infamie, que leurs pauvres conservèrent -seuls jusqu'au règne du roi Jean, sous lequel fut rétablie la rouelle, -mi-partie de rouge et de blanc, de la grandeur du sceau royal. N'est-il -pas présumable que les filles de joie furent astreintes également à -porter une marque du même genre? Nous prouverons que cette marque fut -en usage dans plusieurs provinces de France. Nous avancerons, avec -plus de probabilité encore, que, dès ce temps-là, les ordonnances -somptuaires avaient interdit aux femmes dissolues certaines étoffes, -certaines fourrures, certains joyaux. La première ordonnance connue, -où il soit question d'un règlement de cette espèce, date de l'année -1360, et se trouve dans le _Livre vert ancien du Châtelet_, renfermant -les actes de la prévôté de Paris. Dans cette ordonnance, qui n'est sans -doute que la confirmation d'une autre plus ancienne, le prévôt de Paris -défend «aux filles et femmes de mauvaise vie, et faisant péchez de -leur corps, d'avoir la hardiesse de porter sur leurs robes et chaperon -aucun gez ou broderies, boutonnières d'argent, blanches ou dorées, des -perles, ni des manteaux fourrez de gris, sur peine de confiscation.» -Il leur ordonne de quitter ces ornements, dans un délai de huit -jours, après lequel tous sergents du Châtelet qui les trouveraient en -contravention pourront les arrêter, excepté dans les lieux consacrés au -service de Dieu, et les dépouiller des susdits ornements, en exigeant -cinq sous parisis pour chaque femme en cas de contravention. - -Le prévôt de Paris, Étienne Boileau, confident des vertueuses -intentions de saint Louis, se chargea sans doute de les mettre -en oeuvre et de réprimer tous les excès de la Prostitution dans la -capitale du royaume. Son _Livre des métiers_, dans lequel il s'occupe -particulièrement de la constitution industrielle de chaque corps -d'état, ne nous présente, il est vrai, aucun passage où il se pose en -réformateur des moeurs; mais, comme les statuts des corporations d'arts -et métiers remontent à cette époque, bien qu'ils n'aient été confirmés -par les rois de France que sous des dates bien postérieures, nous -voyons, dans les statuts et priviléges rédigés par les prud'hommes -et les anciens de chaque industrie, que la police des moeurs avait -été l'objet de l'attention du prévôt de Paris, qui donna d'abord sa -sanction officielle à cette loi de famille que les rois approuvèrent -plus tard et reconnurent par lettres patentes. Dans les Statuts -des barbiers, confirmés en 1371, il est interdit aux maîtres du -métier d'entretenir des femmes de mauvaise vie dans leur maison -et de favoriser le commerce infâme de ces malheureuses, sous peine -d'être privés de leur office et de perdre en même temps tous leurs -_outils_: siéges, bassins, rasoirs et _autres choses appartenant -audit métier_, qui seraient vendus au profit du roi et de la _boîte_ -(caisse) de la communauté. Les barbiers, qui étaient souvent à la fois -baigneurs-étuvistes, ne tenaient pas toujours compte de l'interdiction, -et les bénéfices que leur procurait la Prostitution et le _maquerelage_ -les encourageaient à braver des peines pécuniaires qu'il fallait sans -cesse remettre en vigueur par de nouvelles ordonnances. Dans les -Statuts des bouchers de Paris, confirmés en 1381, il est interdit -aux apprentis du métier d'épouser une femme qui aurait été fille -publique ou qui le serait encore: «Item, se aucun prend femme commune -diffamée, sans le congé du maistre et des jurez, il sera privé de -la Grant Boucherie à tousjours, que il ne puisse taillier ne faire -taillier, soit à luy, soit à autre, sans les chairs perdre; mais il -pourra taillier à un des étaux du Petit-Pont, tel comme le maistre ou -les jurez lui bailleront ou asserront.» Enfin, d'après les Statuts des -lingères, les femmes diffamées par leurs mauvaises moeurs ne pouvaient -être reçues dans la corporation; et celles qui avaient réussi à s'y -faire admettre par fraude ou autrement, devaient en être chassées, à la -suite d'une enquête: pour constater leur expulsion ignominieuse, Sauval -(t. II, p. 147) dit qu'on jetait dans la rue les marchandises que ces -impures avaient touchées. - -Tous les efforts de saint Louis et de ses ministres, pour imposer -à la Prostitution un frein salutaire, ne paraissent pas avoir eu le -succès qu'on en attendait; car le pieux roi, sur la fin de sa vie, -s'était repenti d'avoir laissé au vice une carrière restreinte sous -la protection des lois, et il revint à son premier projet d'effacer -entièrement dans ses États la souillure des mauvaises moeurs. Lorsqu'il -se disposait à s'embarquer pour la seconde croisade, dans laquelle -il mourut, l'horreur qu'il avait de l'impureté lui inspira le désir -de mettre à exécution ce grand projet de réforme. Le 25 juin 1269, il -écrivit, d'Aigues-Mortes, à Mathieu, abbé de Saint-Denis, et au comte -Simon de Nesle: «Nous avons ordonné, d'ailleurs, de détruire tout à -fait les notables et manifestes prostitutions (_notoria et manifesta -prostibula_) qui souillent de leur infamie notre fidèle peuple, et -qui entraînent tant de victimes dans le gouffre de la perdition; nous -avons ordonné de poursuivre ces scandales dans les villes, ainsi que -dans les campagnes, et de purger absolument notre royaume (_terram -nostram plenius expurgari_) de tous les hommes débauchés et de tous -les malfaiteurs publics (_flagitiosis hominibus ac malefactoribus -publicis_).» Cette lettre renfermait un ordre positif que la mort du -roi ne permit pas d'exécuter. Les femmes dissolues et leur méprisable -cortége continuèrent d'exercer leur métier, en raison des précédentes -ordonnances, et il ne fut donné aucune suite aux vertueux desseins de -Louis IX, qui aurait échoué encore une fois dans son plan d'épuration -des moeurs publiques. On peut penser cependant qu'il remit à ses fils le -soin de tenter cette réforme qu'il n'avait pas eu le temps d'exécuter, -car il semble y faire allusion dans les _Enseignements_ écrits de -sa main, qu'il laissa en mourant à Philippe, son fils aîné et son -successeur: «Garde-toy de fere chose qui à Dieu deplese, disait-il -dans ce testament moral, c'est à savoir, péchié mortel... Maintiens -les bonnes coustumes de ton royaume et les mauvèses abesses... Fui et -eschieve (évite) la compaingnie des mauuez... Aime ton preu (prochain) -et son bien, et hai touz maux où que ils soient. Nulz ne soit si hardi -devant toy, que il die parole qui atraie et émeuve pechié.» Philippe le -Hardi voulut se conformer aux instructions de son glorieux père. - -Au parlement de l'Ascension, en 1272, ce roi rendit une ordonnance -prohibitive contre les blasphèmes, les lieux de débauche et les jeux -de dés, que saint Louis confondait dans sa réprobation. Nous n'avons -plus que la lettre missive adressée à tous les baillis, pour «qu'ils -fassent garder en leurs bailliages et en la terre aux barons ladite -ordonnance de défendre les vilains serments, les bordeaux communs, -les jeux de dez: la poine d'argent, disait le roi, pourra estre muée -en peine de corps, selon la qualité de la personne et quantité du -méfait.» La perte de l'ordonnance, que cette lettre missive annonçait, -témoigne, ce nous semble, qu'elle ne fut jamais exécutée, et qu'on -l'oublia peut-être avant que Philippe le Bel eût succédé à Philippe -le Hardi. Cette extermination générale des bordeaux était chose -impossible et dangereuse; on s'en tint à la tolérance tacite qui les -avait épargnés jusque-là, et qui n'avait mis d'obstacle qu'à leur -multiplication immodérée. Il est à croire que, dans ce temps-là, on -se bornait à soumettre la Prostitution aux sévères règlements d'une -police de surveillance, et qu'on assurait ainsi la sécurité des femmes -de bien. Nous rapporterons donc au règne de Philippe le Hardi deux -usages que Pasquier rappelle dans ses _Recherches de la France_, sans -leur assigner une date précise, mais en les plaçant aux environs du -temps de saint Louis. C'est vraisemblablement à cette époque, qu'on -défendit aux prostituées de porter des ceintures dorées, et qu'on -leur ordonna, au contraire, de ne pas se montrer en public sans -avoir une aiguillette sur l'épaule. Cette aiguillette devait varier -de couleur, selon les villes dans lesquelles une _ribaude commune_ -avait droit d'exercice et de séjour. Nous verrons, en parlant des us -et coutumes de la Prostitution dans les différentes villes de France, -que les filles publiques de Toulouse avaient, au lieu d'aiguillette -sur l'épaule, une _enseigne_ ou _jarretière_ au bras, et que cette -enseigne était toujours d'une autre couleur que la robe, pour mieux -frapper les regards et proclamer la condition vile de la personne. -«Ceux qui succédèrent à ce sage roi (Louis IX) dit Pasquier au chap. -XXXV de son livre VIII, encores qu'ils ne permissent par leurs loix et -édicts les bordeaux, si les souffrirent-ils par forme de connivence; -estimans que de deux maux il falloit eslire le moindre, et qu'il -estoit plus expedient tolérer les femmes publiques, qu'en ce défaut -donner occasion aux meschans de solliciter les femmes mariées, qui -doivent faire profession expresse de chasteté. Vray qu'ils voulurent -que telles femmes qui en lieux publics s'abandonnent au premier -venant, fussent non-seulement réputées infâmes de droict, mais aussi -distinctes et séparées d'habillement d'avec les sages matrones; qui est -la cause pour laquelle on leur deffendit anciennement en la France de -porter _ceintures dorées_, et, pour ceste mesme occasion, l'on voulut -anciennement que telles bonnes dames eussent quelque signal sur elles, -pour les distinguer et recognoistre d'avec le reste des preudes femmes: -qui fut de porter une esguilette sur l'espaule.» - -C'est à ces deux anciens usages que Pasquier rapporte deux proverbes -qui s'étaient popularisés dès le treizième siècle, et qui n'ont point -assez vieilli pour qu'on ait cessé de les employer dans le nôtre. On -disait, on dit encore qu'une femme court l'aiguillette, et que bonne -renommée vaut mieux que ceinture dorée. Ce fut, en effet, sous le -règne de Philippe le Hardi et de Philippe le Bel que la mode importa -d'Orient en France ces ceintures de cuir doré ou de tissu d'or, que les -ordonnances somptuaires interdirent aux femmes de petite condition, -et, par conséquent, aux ribaudes, qui, à l'instar des mérétrices de -Rome, n'avaient pas la permission de porter sur elles or ou argent. -L'interdiction d'un objet de toilette devait paraître intolérable -aux bourgeoises et aux femmes de métier, qui se trouvaient par là -presque assimilées aux _folles femmes_, elles se vengèrent donc de -l'édit prohibitif, en opposant leur bonne renommée au luxe des dames -de la cour, qui ne menaient pas toujours une vie irréprochable. Il y -eut néanmoins de fréquentes infractions à l'ordonnance somptuaire, -et bien des femmes se parèrent de ces ceintures dorées, qu'elles -n'avaient pas le droit de porter. Le prévôt de Paris avait beau les -menacer de confiscations et d'amendes, elles s'obstinaient à braver la -poursuite des sergents et à jouer le rôle des dames à ceintures dorées. -Les ribaudes n'étaient pas les moins hardies à prendre cet ornement -prohibé, au risque de la prison et du fouet. Nous n'avons pas besoin -de réfuter les écrivains qui ont avancé, sans raison, que la ceinture -dorée avait été attribuée, comme une marque distinctive, aux femmes -de mauvaise vie, et que les femmes honnêtes, qui n'osaient pas se -confondre avec elles en leur empruntant cette parure compromettante, se -consolaient hautement d'en être privées en faisant valoir les avantages -de leur bonne réputation. Quant à l'aiguillette, elle ne figura pas -longtemps sur l'épaule des prostituées de Paris, quoique Pasquier ait -vu de ses propres yeux, vers la fin du seizième siècle, cette coutume -pratiquée à Toulouse par les pensionnaires du Châtel-Vert. _Courir -l'aiguillette_ signifiait, selon Pasquier, «prostituer son corps à -l'abandon de chacun.» Il est probable qu'on avait entendu d'abord -désigner des femmes qui couraient les rues l'aiguillette sur l'épaule. -On ne tarda pas à défigurer cette expression pittoresque, faute d'être -instruit du fait qui y avait donné lieu: le peuple l'avait corrompue, -sans le savoir et sans en changer le sens primitif, lorsqu'il prit -l'habitude de dire _courir le guilledou_. Nous ne chercherons pas à -convaincre d'erreur certains philologues qui ont voulu démontrer que -les ribaudes courant l'aiguillette s'adressaient surtout aux chausses -des gens qu'elles accostaient, attendu que ces chausses étaient -attachées et retenues à leur place par un lacet ou aiguillette. Ces -philologues ont fait un anachronisme dans l'archéologie des chausses, -et ils se sont abusés par le rapprochement malencontreux qu'ils ont -fait de deux espèces d'aiguillettes. - -Quoi qu'il en soit, sous les successeurs de saint Louis, la -Prostitution, si bien réglementée qu'elle fût, avait impudemment étendu -son domaine, et les moeurs étaient si relâchées, que les trois brus -de Philippe le Bel, Marguerite, reine de Navarre, Jeanne, comtesse -de Poitiers, et Blanche, comtesse de la Marche, furent accusées -d'adultère à la fois, et enfermées, par ordre du roi, dans la même -prison, au Château-Gaillard. On leur fit leur procès à huis clos, et -rien ne transpira des prodigieux débordements qu'on leur imputait; -seulement, l'une d'elle, Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe, -comte de Poitiers, se vit transférée dans le château de Dourdan, où -son mari l'alla chercher pour lui rendre la liberté, sinon l'honneur. -Marguerite, quoique moins coupable que ses soeurs, périt étranglée -dans sa prison, et Blanche ne sortit de la sienne, que pour se voir -répudiée et conduite au couvent de Maubuisson. La voix publique -attribuait à ces trois soeurs une monstrueuse complicité de débauches -et de crimes; on racontait qu'elles s'étaient logées à dessein dans -l'hôtel de Nesle, situé hors de l'enceinte de Paris, au bord de la -Seine, sur l'emplacement actuel du palais de l'Institut de France, et -qu'elles attiraient dans cet hôtel, appartenant à Jeanne, comtesse de -Poitiers, les jeunes écoliers qu'elles avaient distingués à leur bonne -mine, parmi ceux qui fréquentaient le Pré-aux-Clercs. Ces écoliers, -après avoir satisfait la lubricité des trois princesses, étaient -empoisonnés ou poignardés, et jetés ensuite dans la rivière, qui -ensevelissait les tristes victimes de la tour de Nesle. Deux officiers -de la maison de ces princesses, Philippe et Gautier de Launay, qui -étaient frères, furent jugés à Pontoise, en 1314, et condamnés à être -écorchés vifs, ce qui fut exécuté, et leurs corps restèrent exposés -sur un gibet, comme ceux des plus vils criminels. Une conformité de -nom enveloppa un moment dans l'accusation la reine elle-même; mais -Jeanne de Navarre, qui n'avait jamais habité l'hôtel de Nesle, n'eut -pas de peine à se justifier vis-à-vis des juges. L'impudicité de ses -belles-filles n'en rejaillit pas moins sur elle; et une tradition -injurieuse, perpétuée dans le peuple, fit d'elle l'héroïne sanglante -des débauches de l'hôtel de Nesle: «Suivant cette tradition erronée, -dit Robert Gaguin dans son _Compendium_ de l'histoire de France, cette -reine avait fait partager sa couche à plusieurs écoliers (_aliquot -scholasticorum concubitu usam_), et pour cacher son crime, après les -avoir fait tuer, elle les jetait de la fenêtre de sa chambre dans la -rivière. Un seul de ces écoliers, Jean Buridan, échappa par hasard -à ce guet-apens; c'est pourquoi il publia ce sophisme: _Reginam -interficere nolite, timere bonum est._» Ce sophisme célèbre, qui peut -s'entendre et s'expliquer de plusieurs façons, est une énigme assez -peu digne du fameux Jean Buridan, que l'Université de Paris cite avec -honneur parmi ses professeurs de philosophie au quatorzième siècle. -Ce dernier, qui était recteur de l'Université en 1320 (voy. la _Bibl. -belg._ de Valère André, p. 471), n'aurait pu être un simple écolier, -six ou sept ans auparavant. Quant au sophisme dont il serait l'auteur, -nous croyons pouvoir le rétablir dans le sens de son origine, en -l'écrivant ainsi: _Reginam interfodere nolite, timere bonum est._ Nous -mettons à la place du verbe _interficere_, qui ne veut rien dire ici, -_interfodere_, _interferire_, _interferre_, ou tout autre verbe ayant -une signification érotique, et nous traduirons alors: «N'allez pas -coucher avec une reine; il est bon de craindre ce dangereux honneur.» - -La tradition attachée à la tour de Nesle, qui a subsisté jusqu'à la fin -du dix-septième siècle, était si généralement répandue dans le peuple -de Paris, que Brantôme en fait mention dans ses _Dames galantes_: -«Cette reine, dit-il, se tenoit à l'hôtel de Nesle à Paris, laquelle -faisant le guet aux passans, et ceux qui lui revenoient et agréoient -le plus, de quelque sorte de gens que ce fussent, les faisoit appeler -et venir à soy, et, après en avoir tiré ce qu'elle en vouloit, les -faisoit précipiter du haut de la tour, qui paroist encore, en bas, en -l'eau, et les faisoit noyer. Je ne veux pas dire que cela soit vray, -mais le vulgaire, au moins la pluspart de Paris, l'affirme; et n'y a -si commun, qu'en luy monstrant la tour seulement et en l'interrogeant, -que de luy-mesme ne le die.» Avant Brantôme, Villon avait rappelé aussi -cette tragique histoire, en disant dans sa _Ballade des dames du temps -jadis_: - - Semblablement où est la reine - Qui commanda que Buridan - Fût jeté en un sac en Seine! - -Mais la légende historique se trouvait singulièrement affaiblie, et au -lieu de trois princesses libertines se disputant et se partageant les -caresses de beaux et robustes écoliers qu'elles renouvelaient toutes -les nuits, on ne voyait, dans les récits du vulgaire, qu'une reine de -France amoureuse de Buridan. Remarquons encore que ce Buridan avait pu -faire allusion à son aventure de la Tour de Nesle, en inventant une -allégorie qui était devenue proverbiale, et qu'on appelait l'_âne de -Buridan_: il avait représenté un âne affamé et mourant de faim entre -deux boisseaux d'avoine, plutôt que d'opter entre l'un ou l'autre. -Cet âne n'est-il pas Buridan lui-même entre deux ou trois princesses -également belles, également impatientes de plaisir? - -Au reste, si les femmes, si les princesses elles-mêmes se montraient -si empressées de courir après les hommes, c'était peut-être que les -hommes faisaient mine de les dédaigner et ne s'occupaient plus d'elles. -Un horrible libertinage s'était glissé dans toutes les classes de -la société depuis les croisades, et le vice contre nature, que le -séjour des Français en Palestine avait acclimaté en France, menaçait -encore, en dépit de la chevalerie, d'infecter les moeurs et de corrompre -la population tout entière. Nous avons cité ailleurs un passage de -l'_Histoire occidentale_, de Jacques de Vitry, qui fait un effrayant -tableau de la perversité de ses contemporains. Un poëte français de -la même époque, Gautier de Coincy, quoique prieur de l'abbaye de -Saint-Médard de Soissons, représente la vie des cloîtres sous des -couleurs aussi honteuses dans son _Fabliau de sainte Léocade_: - - La Grammaire _hic_ à _hic_ accouple; - Mais Nature maldit le couple. - La mort perpétuel engenre - Cil qui aime masculin genre - Plus que le féminin ne face, - Et Diex de son livre l'efface. - Nature rit, si com moi semble, - Quand _hic_ et _hoc_ joignent ensemble. - Mais _hic_ et _hic_, chose est perdue, - Nature en est tost esperdue..... - -Cet abominable vice s'était multiplié à ce point, que la Prostitution -légale méritait alors d'être encouragée comme un remède, ou du moins -comme un palliatif à une pareille turpitude. L'existence de la société -elle-même pouvait paraître menacée, lorsque Philippe le Bel, qui ne -manquait ni de résolution, ni d'énergie, se proposa d'arrêter les -progrès de la sodomie, en frappant de terreur ceux qui donnaient -l'exemple de cette criminelle aberration des sens: telle fut la -principale cause du procès des Templiers. La lecture attentive des -pièces authentiques de ce procès nous a prouvé que Philippe le Bel -n'avait poursuivi, dans cet ordre religieux et militaire, que le -sacrilége et la débauche arrivés au dernier degré de l'audace et du -scandale. «Quelque opinion qu'on adopte sur la règle des Templiers et -l'innocence primitive de l'ordre,» dit l'illustre historien Michelet -effrayé des imposants témoignages qu'il mettait au jour pour la -première fois et qui tous confirment notre opinion, «il n'est pas -difficile d'arrêter un jugement sur les désordres de son dernier âge, -désordres analogues à ceux des ordres religieux.» La publication des -documents originaux prouve d'une manière irrécusable que l'ordre du -Temple était infecté tout entier de la plus exécrable dépravation. -Philippe le Bel, d'accord avec le pape Boniface VIII, eut le courage -d'attaquer le mal dans son foyer, et tenta de l'étouffer sous les -débris de l'ordre du Temple, qui l'avait propagé en le couvrant -de son manteau blanc. Nous ne savons quelle chronique impute à la -vengeance d'une femme l'accusation infamante qui s'éleva contre les -Templiers en 1307, et qui alluma bientôt leurs bûchers par toute -l'Europe. L'interrogatoire que le grand maître et deux cent trente -et un chevaliers ou frères servants subirent à Paris, en présence des -commissaires pontificaux, «fut conduit lentement,» dit Michelet, «et -avec beaucoup de ménagement et de douceur,» par de hauts dignitaires -ecclésiastiques, et malgré les dénégations systématiques des accusés, -il reste avéré que la plupart des charges relatives aux moeurs -déshonnêtes de l'ordre n'étaient que trop réelles. La nature même du -supplice infligé aux condamnés prouve assez la nature des crimes que la -rumeur publique leur attribuait depuis longtemps, avant qu'une enquête -minutieuse en eût caractérisé l'ignominie. - -Les Templiers étaient universellement décriés; leurs principaux vices, -leur orgueil, leur avarice, leur ambition, leur ivrognerie, leur -méchanceté, avaient passé en proverbe; mais si l'on disait dans le -peuple: _boire, jurer, se gorgiaser comme un Templier_; si les poëtes -satiriques se plaisaient à énumérer les vices de ces moines soldats, -on ne savait pas les monstrueuses infamies qui se pratiquaient dans le -sein de l'ordre du Temple, devenu une secte odieuse, vouée à la plus -ignoble Prostitution. D'après les dépositions des premiers témoins -qui s'étaient présentés spontanément pour accuser les Templiers, on -dressa une série de questions sur lesquelles on interrogea séparément -tous les accusés, et, de leurs réponses plus ou moins évasives, on -put conclure avec certitude que, dans la cérémonie de réception des -frères, celui qui était reçu et celui qui le recevait se baisaient -mutuellement sur la bouche, au nombril ou sur le ventre, à l'anus ou au -bas de l'épine du dos, et quelquefois sur le membre viril (_aliquando -in virga virili_); que le récipiendaire, ordinairement, se voyait seul -soumis à ce mode de baisers impurs, après avoir renié Jésus-Christ et -craché sur la croix; que son parrain lui défendait d'avoir commerce -avec les femmes, mais l'autorisait à s'abandonner avec ses confrères -aux plus horribles excès d'impudicité. Un grand nombre de Templiers, -fidèles à leurs serments réciproques, se renfermèrent dans une fière -protestation contre ce qu'ils appelaient de ridicules calomnies. -Plusieurs, intimidés ou gagnés, en vinrent promptement à des aveux -circonstanciés, et les autres se contentèrent de déclarer qu'ils -n'avaient participé à aucun acte répréhensible, tout en constatant -les obscénités de la réception des chevaliers, selon les statuts de -l'ordre. Au reste, ces statuts ne furent expliqués par personne, et -l'on n'essaya pas même de justifier leurs étranges et mystérieuses -horreurs. Huguet de Baris raconta que, pendant la cérémonie de sa -réception, lorsqu'il se fut dépouillé de ses vêtements, excepté de sa -chemise, le frère chargé de le recevoir, l'ayant aidé à se vêtir de la -robe et du manteau de l'ordre, lui leva ses habits par devant et par -derrière (_frater P. levavit ipsi testi vestes ante et retro_) et le -baisa brusquement sur la bouche, au nombril et à la chute des reins. -Mathieu de Tilley dit, au contraire, que le frère qui l'avait reçu, -après lui avoir fait renier Jésus-Christ et cracher sur la croix, lui -ordonna de le baiser sur sa chair nue, et se découvrit la cuisse, où le -récipiendaire appliqua ses lèvres (_præcepit quod oscularetur eum in -carne nuda, et discoperuit se circa femur, et ipse fuit osculatus eum -in anca circa illum_); puis, le frère _receptor_ ajouta: _Et devant!_ -en retroussant sa robe, ce qui fit supposer au récipiendaire qu'il -devait se prêter à une odieuse pratique (_quod deberet eum osculari -ante circa femoralia_); mais on ne lui en demanda pas davantage, et -il en fut quitte pour la honte d'avoir entendu la vilaine injonction -qu'on lui adressait. Jean de Saint-Just, ayant été sommé de baiser à -l'anus le frère qui le recevait (_præcepit ei quod oscularetur eum in -ano_), répondit avec indignation qu'il ne se soumettrait jamais à cette -infamie. - -Beaucoup de Templiers avouèrent que, lors de leur réception, ils -avaient été invités et autorisés à se prostituer avec leurs frères -en religion; mais ils soutinrent tous qu'ils n'en avaient rien fait, -et qu'ils croyaient même la sodomie aussi rare dans l'ordre du Temple -que dans tout autre ordre monastique. Voici la déposition de Jean de -Saint-Just: _Deinde dixit ei quod poterat carnaliter commisceri cum -fratribus ordinis et pati quod ipsi commiscerentur cum eo; hoc tamen -non fecit, nec fuit requisitus, nec scit, nec audivit quod fratres -ordinis committerent peccatum prædictum._ La déposition de Rodolphe -de Taverne est plus explicite encore, puisque, en exigeant de lui le -voeu de chasteté à l'égard des femmes, on lui conseilla d'éteindre -autrement les feux de son ardeur naturelle: _Deinde dixit ei quod, -ex quo voverat castitatem, debebat abstinere a mulieribus, ne ordo -infamaretur; verumtamen, secundum dicta puncta, si haberet calorem -naturalem, poterat refrigerare, et carnaliter commisceri cum fratribus -ordinis, et ipsi cum eo: hoc tamen non fecit, nec credit quod in -ordine fieret._ La déposition de Gérard de Causse ne fut pas moins -circonstanciée, quoique elle offrît une contradiction évidente. Ainsi, -selon lui, tout chevalier du Temple qui se rendait coupable de sodomie -(_si essent convicti de crimine sodomitico_) était condamné à la prison -perpétuelle, et les frères, redoutant à cet égard les tentations du -démon, entretenaient de la lumière dans leurs dortoirs durant la nuit -(_et quod tenerent lumen de nocte in loco in quo jacerent, ne hostis -inimicus daret eis occasionem delinquendi_); cependant, lorsque Gérard -de Causse avait été reçu chevalier, un des frères assesseurs lui avait -dit que, s'il ne pouvait résister aux entraînements de la convoitise -charnelle, il ferait mieux, pour l'honneur de l'ordre, de pécher avec -ses compagnons, que de s'approcher des femmes (_dixit eis quod si -haberent calorem et motus carnales, poterant ad invicem carnaliter -commisceri, si volebant, quia melius erat quod hoc facerent inter se, -ne ordo vituperaretur, quam si accederent ad mulieres_). Ce Templier ne -manqua pas de protester, comme les autres, qu'il n'avait jamais vu ni -appris que ce précepte infâme eût été suivi par ses confrères. - -Les conséquences de ce procès furent terribles: une foule de Templiers -périrent dans les supplices. L'ordre du Temple, aboli et anathématisé, -ne disparut pourtant pas tout à fait, et il se perpétua dans l'ombre, -avec les mêmes moeurs, si l'on en croit certains témoignages qui n'ont -pas toute la valeur d'une preuve historique. Mais, après avoir lu et -comparé les pièces de ce procès mémorable, qui nous montre une secte -de sodomites et d'impies couverts d'un habit religieux, et se livrant, -en face des autels, à d'exécrables désordres, on est forcé de chercher -les causes de la corruption de cet ordre, qui s'était fait longtemps -respecter par ses moeurs régulières et par ses vertus: ces causes, on -les trouve dans le long séjour des Templiers en Orient, où le vice -contre nature est presque endémique, et où la crainte de la lèpre, -du mal des ardents et de diverses affections cutanées ou organiques, -est toujours attachée au commerce des femmes. Les Templiers, de peur -de devenir lépreux et _méseaux_, avaient souillé leur âme et leur -corps, en acceptant, en approuvant la plus honteuse de toutes les -prostitutions. - - - - -CHAPITRE X. - - SOMMAIRE. --Les mauvais lieux de Paris. --Topographie de la - Prostitution parisienne au moyen âge. --La rue _de la Plâtrière_. - --La rue _du Puon_. --La rue _des Cordèles_. --La _petite - ruellette de Saint-Sevrin_. --La rue _de l'Ospital_. --La - rue _Saint-Syphorien_. --La rue _de la Chaveterie_. --La rue - _Saint-Hilaire_. --Le _clos Burniau_. --La rue _du Noyer_. --La - rue _du Bon-Puits_. --La rue _de l'École_. --La rue _Cocatrix_. - --La rue _Charoui_. --La _ruelle Sainte-Croix_. --La rue - _Gervese-Laurens_. --La rue _du Marmouset_. --La rue _de Chevez_. - --Le _Val d'amour_. --La rue _Saint-Denis de la Chartre_. --La rue - _des Lavandières_. --La _place aux Pourceaux_. --La rue _Béthisy_. - --La rue _de l'Arbre-Sec_. --La rue _de Maître-Huré_. --La rue - _Biaubourc_, etc. - - -Nous avons très-peu de renseignements sur l'histoire des mauvais lieux -de Paris, et c'est à peine si nous pouvons établir d'une manière -positive leur situation locale, à certaines époques antérieures au -seizième siècle. Cependant, à partir du treizième siècle, nous les -trouvons nommés dans les actes (_instrumenta_) publics de la prévôté, -dans les cartulaires des paroisses et des couvents, dans les papiers -terriers, dans les comptes de différentes juridictions et même dans les -vieilles poésies. Il nous est donc permis, à l'aide de ces autorités, -de constater, pour ainsi dire, la topographie de la Prostitution -parisienne au moyen âge. Malheureusement, en relevant avec peine cette -carte routière des rues malfamées de la capitale, nous sommes dans -l'impossibilité d'y joindre des détails pittoresques et de curieuses -particularités, qui viendraient fort à propos distraire le lecteur au -milieu d'une monotone dissertation d'antiquaire. Ces particularités et -ces détails nous manquent absolument, et si nous savions quelles rues -et quelles ruelles avaient alors la triste destination que plusieurs -d'elles ont conservée jusqu'à nos jours, nous ne savons pas quel était -l'aspect extérieur de ces séjours de débauche, quels étaient leurs -noms et leurs enseignes, du moins pour le plus grand nombre, quel -était le système ordinaire de leur organisation impudique, quelle était -enfin leur physionomie intérieure. Tout, sur ce chapitre, est livré au -domaine de l'imagination, qui a le soin de chercher dans Rabelais et -même dans Regnier les couleurs appropriées à la peinture des _bordeaux_ -de nos ancêtres. Mais, néanmoins, quoique nous n'ayons que des notions -très-vagues et très-imparfaites sur les mystères d'un pareil sujet, -nous croyons utile et intéressant de dresser l'inventaire archéologique -de ces repaires, que nous verrons s'éloigner graduellement du centre -de la cité et qui semblent avoir été les fiefs de _dame Vénus_ et de -son fils _Cupidon_, que le moyen âge français n'entourait guère de -réminiscences mythologiques. - -Dans ces temps de priviléges et de traditions, chaque métier possédait -en propre certains quartiers et certaines rues, auxquels il attachait -son nom: là étaient les _ouvroirs_, les _fenêtres_, les _étaux_ des -maîtres de ce métier; là seulement ils concentraient leur industrie -et leur commerce. La Prostitution, qui se régissait comme un de ces -métiers, n'aurait pu se confiner dans un seul quartier ni occuper -quelques rues attenantes l'une à l'autre; car il était de son essence -et de son intérêt de diviser ses forces et de rayonner dans tous les -quartiers à la fois, pour être plus à même d'étendre partout ses filets -et d'y faire tomber plus de victimes. La police, qui la réglementait, -s'opposa toujours à cette diffusion du libertinage sur tous les points -de la ville, et elle travailla constamment à restreindre le domaine -impur qu'elle concédait aux femmes communes. Telle est la lutte que -nous présente, pendant plusieurs siècles, la Prostitution qui tient -tête tour à tour à l'autorité de l'archevêque de Paris, à celle du -prévôt, à celle du parlement, même à celle du roi. Ses empiétements, -ses obstinations, ses audaces résistent aux ordonnances, aux arrêts et -aux sergents; elle ne cède que de guerre lasse un terrain qui lui plaît -et que la tradition lui attribue; elle y revient sans cesse, après en -avoir été chassée, et ne l'abandonne jamais entièrement; elle n'est pas -difficile, d'ailleurs, sur le choix des lieux où elle se fixe: elle se -rend justice, en adoptant de préférence les rues les plus sombres, les -plus étroites, les plus sales, les plus infectes; c'est une habitude -qu'elle garde encore, comme si elle n'osait pas sortir de son repaire, -comme si l'air que respirent les honnêtes gens était malsain pour elle. -De même que les juifs qui n'avaient pas le droit de mettre le pied hors -de leur juiverie et qui s'y voyaient enfermer la nuit à l'instar des -lépreux dans leurs ladreries, les ribaudes et leur infâme sequelle ne -dépassaient pas les limites de leur résidence, sous peine de s'exposer -au fouet, à la prison ou à l'amende; mais, depuis que leur existence -légale était réglée par les ordonnances de saint Louis, elles n'avaient -plus besoin de se cacher, pour vaquer à leur profession obscène, -pourvu qu'elles se conformassent aux prescriptions et aux statuts de la -_ribaudie_. - -Le plus ancien document dans lequel nous trouvons une nomenclature -des mauvais lieux de Paris, c'est un poëme ou un monologue en vers, -composé au treizième siècle par un certain Guillot, qui ne nous est -connu que par son _Dit des Rues de Paris_. Ce poëme fut publié pour -la première fois en 1754 par l'abbé Lebeuf, d'après un manuscrit -qu'il avait découvert à Dijon et qu'il déposa dans la bibliothèque -de l'abbé Fleury, chanoine de Notre-Dame. Depuis cette époque, on a -souvent réimprimé l'ouvrage de Guillot et l'on s'en est servi surtout -pour fixer la topographie parisienne au treizième siècle; car on peut -dater de 1270 ce catalogue rimé, où l'_acteur_ parle de _Dom Sequence_, -chefecier de Saint-Merry, comme d'un contemporain; or ce personnage -vivait encore en 1283. Les critiques, qui ont cité le Dit des Rues, -auquel Guillot a donné la forme d'un itinéraire commençant à la rue de -la Huchette, dans le quartier de l'Université, n'ont pas pris garde -que le poëte ou plutôt le rimeur, en accumulant des noms de rues et -de ruelles qu'il se plaît à faire rimer ensemble le plus naïvement du -monde, semble n'avoir eu d'autre préoccupation que la recherche et le -signalement des endroits consacrés à la débauche. Nous ne voulons pas -dire cependant que cet honnête Guillot, qui a peut-être vu son nom -passer en proverbe avec l'épithète de _songeur_, se soit préoccupé de -cette recherche dans un but honteux; mais il est toutefois remarquable -que, dans ces trois cents rimes nomenclatives, les principales -digressions du poëte soient relatives à la Prostitution; sur cette -matière, du moins, il se relâche de l'aridité de son catalogue -onomastique et il y ajoute complaisamment quelques images qui ne sont -pas du meilleur goût. Chaque fois que Guillot rencontre sur son chemin -un de ces clapiers que la police urbaine environnait d'une mystérieuse -tolérance, il a l'air de s'y arrêter, ne fût-ce que pour en marquer -la place et en constater l'existence. Comme il désigne plus de 20 -rues suspectes dans les trois grandes divisions de Paris, comprises -sous les dénominations d'_Université_, de _Cité_ et de _Ville_, on a -lieu de supposer qu'il fut appelé _Guillot le songeur_, par les femmes -bordelières qui lui reprochaient d'avoir mentionné des _bordeaux_ qui -n'existaient que dans son imagination. - -Le premier qu'il croit reconnaître sur son passage, à partir du -Petit-Pont, en remontant dans le quartier de l'Université, c'est dans -la rue _de la Plâtrière_, qui paraît être celle qu'on a nommée depuis -rue du Battoir: - - La maint (demeure) une dame loudière - Qui maint chapel a fait de feuille. - -L'abbé Lebeuf, que la pudeur égare sans doute, explique le mot -_loudière_ par _faiseuse de couvertures_, mais, dans la vieille langue -française, _loudière_ signifiant _couverture_ au propre, équivalait -au figuré à _prostituée_, et il n'était pas autrement question de -couvertures. Cette _loudière_, que Guillot ne se fût pas permis de -qualifier ainsi au hasard, pouvait bien, dans les loisirs que lui -laissait son vilain métier, s'occuper à faire des _chapeaux de fleurs_ -ou de _verdure_, que les confrères des corporations portaient aux -fêtes patronales, dans les processions et en diverses circonstances -solennelles. Nous ne sommes pas éloigné de croire que ces _chapels_, -dont la fabrication était une industrie assez importante à Paris, -figuraient sur la tête des fiancés, des épouses et des amoureux, -aux repas de famille. Guillot ne s'arrête pas longtemps rue de la -Plâtrière, quels que fussent les charmes de la dame; il poursuit sa -route, dit-il, par la rue du Paon, qu'il appelle _Puon_: - - Je descendi tout bellement - Droit à la rue des Cordèles: - Dame i a: le descord d'elles - Ne voudroie avoir nullement. - -Cette rue _des Cordèles_ est maintenant la rue des Cordeliers, qui -devait son nom au couvent des Grands-Cordeliers, que la Révolution -a détruit. Il est probable que Guillot a remplacé _Cordeliers_ en -_Cordèles_ pour les besoins de la rime et aussi par allusion aux -affaires de coeur qui se traitaient dans cette rue-là. Les _dames_ qui -y demeuraient n'étaient sans doute pas d'une humeur accorte et facile, -puisque le poëte ne craint rien tant que d'avoir un débat (_descord_) -avec elles. Cela prouve que de tout temps les femmes de plaisir ont -été très-promptes à la dispute et très-ardentes dans leurs colères. -Guillot, pour rencontrer d'autres femmes de la même espèce, est obligé -d'aller jusqu'à la rue des Prêtres-Saint-Severin, qu'il appelle la -_petite ruellette de Saint-Sevrin_, où - - .... Mainte meschinete - S'y louent souvent et menu, - Et font batre le trou velu - Des fesseriaux, que nus ne die. - -Nous n'entreprendrons pas de dégager des voiles du vieux langage -le métier scandaleux des _meschinetes_, que Guillot met en scène -avec beaucoup d'indulgence. Nous le suivrons plutôt dans la rue _de -l'Ospital_, qu'on a nommée ensuite rue Saint-Jean-de-Latran, en mémoire -des hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, qui y avaient une maison. -Guillot tombe au milieu d'une querelle de femmes qui s'injuriaient et -se battaient en pleine rue, malgré le voisinage des pères hospitaliers; -le texte est ici moins obscur que corrompu: - - Une femme i d'espital (despita), - Une autre femme folement - De sa parole moult vilment..... - -Guillot s'enfuit, sans attendre la fin de la dispute, et il craignait -si fort de s'y voir mêler, qu'il ne fit que traverser la rue -_Saint-Syphorien_, aujourd'hui rue des Cholets, où il connaissait -pourtant une fille nommée Marie, qui devait être à la fois égyptienne -(tireuse d'horoscope) et _loudière_: - - La rue de la Chaveterie (à présent rue Chartière) - Trouvay. N'allay pas chez Marie, - En la rue Saint-Syphorien, - Où maignent li logiptien. - -En passant dans la rue Saint-Hilaire, qui a conservé son nom, il -se rappelle qu'une _dame débonnaire_ y demeure, mais il n'a pas le -temps de faire une pose chez cette dame de bonne volonté, qu'il nomme -_Gietedas_, sobriquet où il serait aisé de découvrir un sens obscène. -Le voilà dans le clos Bruneau (_Burniau_), _où l'on a rosti maint -bruliau_, dit-il; mais, par _bruliau_, il n'entend pas certainement -parler des fagots qu'on y aurait brûlés. Le clos Bruneau était au -centre des écoles, et les écoliers, qui, du temps de Rabelais, y -allaient faire leurs ordures, s'y rendaient auparavant pour y faire -_chere-lie_ avec leurs _meschines_. Guillot a donc raison de dire que -l'on _a rôti maint bruliau_ dans ce repaire sombre et infect. Nous -disons encore dans le même sens _rôtir le balai_. Près de là se trouve -la rue des Noyers, où il y avait alors autant de femmes de mauvaise vie -qu'on en rencontrerait de nos jours dans tout le quartier: - - Et puis la rue du Noyer, - Où plusieurs dames, por louier - Font souvent battre leurs cartiers. - -Guillot, dans la rue du Bon-Puits, qui devait son nom à une allusion -gaillarde, n'oublie pas d'enregistrer les hauts faits d'une commère, -femme d'un charpentier, fameuse par le nombre d'hommes qu'elle a -envoyés de son lit au cimetière, suivant une interprétation hasardée de -ces deux vers: - - La maint la femme à un chapuis - Qui de maint homme a fait ses glais. - -Leduchat ou Lenglet Dufresnoy, en expliquant le second vers, y verrait -sans doute une figure érotique empruntée à la sonnerie des cloches -que l'on ébranle lentement pour tinter le glas des morts. Guillot, -qui connaît tous les bons endroits, comme on disait dans la langue -familière du siècle dernier, pousse un soupir en traversant la rue _de -l'École, où demeure dame Nicole_. Cette rue de l'École, qui est devenue -la rue du Fouarre, à cause de la paille ou _feurre_ qu'on y étendait -pour y amortir le bruit des pas, renfermait les grandes Écoles de -l'Université, et en même temps plus d'une école de Prostitution. Voilà -pourquoi Guillot dit avec malice: - - En celle rue, ce me semble, - Vent-on et fain et feurre ensemble. - -Guillot n'a plus rien à apprendre dans ces écoles; il se sauve par la -rue Saint-Julien-le-Pauvre, et il invoque ce saint-là, _qui nous gard -de mauvais lieu_. Saint Julien était le protecteur des voyageurs; il -les garantissait des mauvais pas et des mauvaises rencontres. Guillot -entre donc sain et sauf dans la Cité, et la première rue où il éprouve -l'attrait de la concupiscence, c'est la rue Cocatrix: - - Où l'on boit souvent de bons vins - Dont maint homs souvent se varie. - -Il n'y avait pas, à cette époque, de cabaret qui ne fût un lieu de -débauche. Guillot mentionne encore une _bonne taverne_ dans la rue -_Charoui_, qui s'étendait depuis l'entrée du cloître Notre-Dame jusqu'à -la rue des Trois-Canettes. Ces tavernes et leurs dépendances étaient -fréquentées probablement par les chantres et les écolâtres de la -cathédrale. Guillot, sans doute, leur fait raison en passant; espérons, -pour son honneur, qu'il ne fait que passer aussi dans la ruelle -Sainte-Croix, _où l'on chengle_ (cingle) _souvent des cois_ (cuisses), -et dans la rue Gervais-Laurent, qu'il appelle _Gervese Laurens_, - - Où maintes dames ignorent - Y mesnent, quis de leur guiterne. - -Nous ne pensons pas que les habitantes de cette rue mal famée -attirassent les innocents aux sons de la _guiterne_ (guitare), et -nous attribuons plutôt au mot _guiterne_ un sens figuré que la pudeur -nous défend d'approfondir. Nous ne nous arrêterons pas davantage à une -rencontre étrange que Guillot fait dans la rue des Marmousets, alors -_du Marmouset_, où un quidam lui adresse une infâme proposition: - - Trouvay homme qui m'eut fet - Une musecorne belourde. - -Dans la rue du Chevet-Saint-Landry, Guillot n'a plus affaire qu'aux -femmes débauchées, dont il définit la profession d'une manière peu -compréhensible: - - Femmes qui vont tout le chevez - Maignent en la rue de Chevez. - -Guillot s'enfonce de plus en plus dans le domaine héréditaire de -la Prostitution; il est en plein Glatigny, qu'on appelait le _Val -d'amour_: - - En bout de la rue descent. - De Glateingni où bonne gent - Maignent et dames au cors gent - Qui aux hommes, si com moy semblent, - Volontiers charnelment assemblent. - -Il échappe peut-être au péril de la tentation, et se jette dans la rue -du Haut-Moulin, qui se nommait rue _Saint-Denis de la Chartre_, à cause -de l'église qu'on y voyait et qui n'a été démolie qu'à l'époque de la -Révolution. Le mauvais lieu que Guillot signale dans cette rue, devait -être un des plus considérables de Paris, et les femmes qu'il renfermait -ne sortaient jamais de cette abbaye lubrique, - - Où plusieurs dames en grant chartre - Ont maint v.. en leur c.. tenu, - Comment qu'ilz y soient contenu. - -Ce passage et beaucoup d'autres prouveraient que le _Dit des Rues_ -eût été intitulé, avec non moins d'à propos, le _Dit des Bordeaux_ -de Paris. Guillot en avait fini avec ceux de la Cité; il traversa -le Grand-Pont ou le Pont-au-Change, et il continua dans la Ville son -enquête pornographique. - -Dans la rue des Lavandières, _où il a maintes lavendières_, il nous -fait entendre que ces filles ne se bornaient pas à rincer du linge -à la rivière. De tout temps, les blanchisseuses ont eu la même -réputation, et la reine qu'elles élisaient chaque année avait des -pouvoirs analogues à ceux du roi des ribauds, mais seulement dans ses -États et sur ses sujettes. Guillot ne se laisse pas retenir par ces -joyeuses ribaudes; il poursuit sa route, à travers les rues fangeuses -du quartier des Halles; il entre un moment, pour se rafraîchir, chez -un tavernier de la place _aux Pourceaux_, qui devint ensuite la _place -aux Chats_, puis la _fosse aux Chiens_, parce qu'on y entassait des -charognes et des immondices: c'est le carrefour formé par la jonction -des rues Saint-Honoré, des Déchargeurs et de la Lingerie. Guillot, qui -se plaint ici de n'avoir point de bonheur (_Guillot, qui point d'heur -bon n'as_), dit pourtant qu'il trouva sa _trace_, son chemin ou plutôt -ce qu'il cherchait, la piste de quelque jolie _galloise_, avec laquelle -il vida un pot de clairet ou de muscadet. Dans la rue Béthisy, il ne -fut pas étonné de se heurter contre un homme qui tenait conférence avec -une ribaude, sans se soucier de faire rougir les passants: - - Un homs trouvai en ribaudez, - En la rue de Bethisi - Entré: ne fus pas éthisi. - -Guillot ne se déferrait pas pour si peu. Il était arrivé dans la rue -de l'Arbre-Sec, et il n'avait garde d'oublier un petit cul-de-sac, qui -existe encore sous le nom de _Cour Baton_, et qui avait autrefois le -nom malhonnête de _Coul de Bacon_. Il est bien certain que, dans cette -dénomination locale, il ne faut pas attribuer au mot _bacon_ le sens -de chair de porc salée, ni même chercher dans ce mot une image plus ou -moins rapprochée de ce sens primitif. C'était une cour de ribaudie, -avec son puits, autour duquel les femmes d'amour tenaient leurs -assises. Guillot ne se fait pas scrupule de dire: - - Trouvai et puis Col de bacon - Où l'on a trafarcié maint c... - -Il y aurait à faire sur ce vers une curieuse dissertation -philosophique, que nous recommandons à l'ombre de Leduchat, et -qui permettra de rétablir la véritable acception du vieux verbe -_trafarcier_ ou _trafarcer_, que le _Complément du Dictionnaire de -l'Académie française_ traduit assez mal par _traverser_. Guillot suit -le bord de la rivière et arrive à l'entrée d'une grande rue qui conduit -à la porte du Louvre; le voisinage de la rivière caractérise assez les -dames qu'il rencontre et qui vendaient leurs _denrées_ à un prix trop -élevé pour sa bourse: - - Dames i a gents et bonnes; - De leurs denrées sont trop chiches (ou riches). - -Il ne perd pas son temps à marchander ce qu'il ne peut acheter, et il -se dirige vers la rue Saint-Honoré. Auprès d'une _rue de Maître-Huré_, -rue dont il n'est plus possible de déterminer la position, quoiqu'elle -avoisinât la rue des Poulies, il eut sans doute à se louer de la -politesse de certaines dames qui lui souhaitèrent la bienvenue: - - La rue trouvai-je maistre Huré, - Lez lui séant dames polies. - -En faisant de _maître Huré_ un personnage vivant, au lieu d'un nom de -rue, on serait forcé de l'accuser d'un odieux métier que desservaient -les _dames polies_ dont il paraît entouré. Guillot ne remarque rien -qui soit relatif à la Prostitution dans les deux rues de la Truanderie, -où il n'omet pourtant pas de nous montrer le fameux Puits d'Amour: _le -puits le carrefour despart_, dit-il seulement; mais il se ravise dans -la rue Mauconseil: - - Une dame vi sur un seil, - Qui moult se portoit noblement: - Je la saluai simplement, - Et elle moi, par saint Loys! - -Les habitudes de cette dame ne différaient pas de celles de ses -pareilles que nous voyons, dans les mêmes rues, exercer le même -manége qu'autrefois, attendre et guetter leur proie sur le seuil des -maisons, à l'entrée de sombres allées, en appelant ou invitant les -passants. Guillot, qui jure par saint Louis lorsqu'il répond à cet -appel libidineux, pourrait bien avoir voulu rappeler à cette ribaude -les ordonnances du saint roi. Quand il fut dans la rue Saint-Martin, -il entendit chanter l'office de Notre-Dame de Saint-Martin-des-Champs, -et il s'arma de continence pour achever sans encombre son voyage à la -recherche des lieux impurs. Il traversa rapidement la rue Beaubourg, -qui lui eût offert de quoi satisfaire tous les genres de débauche: - - Alai droitement en Biaubourc, - Ne chassoie chievre ne bouc. - -De la rue des Étuves, il s'aventura dans une rue _Lingarière_, qui -ne peut être que la rue Maubué, un des fiefs les plus anciens de la -Prostitution: - - Là où leva mainte plastrière - D'archal mise en oeuvre pour voir, - Plusieurs gens pour leur vie avoir. - -Ces gens-là, qui levaient des grillages en fil d'archal pour regarder -dans la rue, étaient, sans contredit, les hôtes ordinaires de cette -rue Maubué, dans laquelle il y avait autant de clapiers que de -maisons, autant de filles et d'hommes dissolus que d'habitants. Les -rues voisines se ressentaient de ce honteux voisinage. Guillot se -contente de nommer la rue Quincampoix (_Qui qu'en poit_), la rue -Aubry-le-Boucher, et le _Conreerie_, dont la modestie du quinzième -siècle avait fait la _Corroierie_, et qui est cachée à présent dans -la rue des Cinq-Diamants, par allusion à ses impudiques origines. -Il craint qu'un malheur ne lui advienne, en approchant de la rue -Trousse-Vache, qui avait tiré son nom ignoble des moeurs plus ignobles -encore de sa population ordinaire. - - La rue Amaury de Roussi - Encontre Troussevache chiet, - Que Dieu garde qu'il ne nous meschiet! - -Guillot approchait du terme de ses pérégrinations; il était si fatigué, -qu'il s'assit, pour prendre quelques instants de repos, dans la rue des -Arcis; il reprit bientôt sa course et négligea sans doute de désigner -certaines rues comme affectées spécialement à la Prostitution. Ainsi, -en passant dans la rue de _l'Étable-du-Cloistre_, qui ne peut être que -la rue du Cloître-Saint-Merry, il est surpris de n'y pas rencontrer -de femmes bordelières, comme il en avait vu à une autre époque, et il -reconnaît que cette rue est maintenant _honestable_; mais, quand il va -de Saint-Merry en _Baillehoe, où je trouvai beaucoup de boe_, dit-il; -cette rue Baillehoé, dont le nom n'était qu'un hideux sobriquet et qui -prit celui de _Brisemiche_, qu'elle a gardé jusqu'à nos jours, ne lui -représente aucune réminiscence de libertinage, et il s'en éloigne, sans -l'avoir qualifiée comme elle le méritait. Il s'avance dans le Marais, -et donne un coup d'oeil à la rue du Plâtre: - - Où maintes dames leur emplastre - A maint compagnon ont fait battre, - Ce me semble pour eux esbattre. - -Guillot est inépuisable pour trouver des périphrases plus libres que -naïves, qui caractérisent les endroits qu'il cherche. Au carrefour -_Guillori_, dont le nom équivaut à celui de _Jean-de-l'Épine_, qu'il -a porté plus tard, et que le savant De l'Aulnaye n'eût pas manqué de -mettre en évidence avec toute l'obscénité que ce nom-là peut offrir, -Guillot ne sait plus à qui entendre: - - Li un dit _ho!_ l'autre _hari_. - -Nous croyons qu'il était aux prises avec deux _meschines_ qui voulaient -l'entraîner chacune de son côté; mais il leur résista: _Ne perdis pas -mon essien_, dit-il, et il débouche dans la rue _Gentien_, maintenant -rue des Coquilles, où demeurait un _biau varlet_ qui lui inspira -peut-être une coupable pensée. Il ne se hasarda pas dans la rue de -l'_Esculerie_, qui était le cul-de-sac de Saint-Faron, et qui n'avait -pas un honnête homme parmi ses locataires; il longea rapidement la rue -de _Chartron_ ou des Mauvais-Garçons, près de Saint-Jean en Grève: - - Où mainte dame en chartre ont - Tenu maint v.. pour se norier (_nourrir_). - -C'est la seconde fois que Guillot nous montre _en chartre_ les -méprisables artisanes de la Prostitution: il est clair que leur clôture -n'était pas volontaire et qu'elle ne dépendait que des règlements -de police. Dans la rue du Roi de Sicile, Guillot se souvint d'une -nommée Sedile, qui logeait dans la rue Renaut-Lefèvre, _où elle -vend et pois et febves_, dit-il dans le langage figuré auquel il -a recours pour exprimer les mystères de l'impudicité. Il s'engage -ensuite, avec précaution, dans la rue de _Pute-y-musse_, dont le nom -significatif ne permet pas de doute à l'égard de sa destination: cette -rue _bordelière_, que le peuple avait baptisée, conserva toujours -traditionnellement ce nom indécent, quoiqu'on eût essayé de le modifier -en _Petit-Musc_ et de le changer en _Cloche-Perche_, qu'elle porte -encore sur son écriteau. La vertu de Guillot avait échappé à bien des -dangers, quand il entra dans la rue Tyron, où il alla voir dame Luce: - - Y entrai dans la maison Luce - Qui maint en la rue Tyron: - Des dames hymnes vous diron. - -Nous ne pensons pas, avec l'abbé Lebeuf, qu'il s'agisse ici des -cantiques et des chants religieux qui pouvaient s'élever d'un couvent -de filles pénitentes. La _maison Luce_ a toute la physionomie d'un -mauvais lieu, et les hymnes qu'on y chantait s'adressaient évidemment à -Vénus. Telle est l'abbaye galante que nous persistons à voir dans cette -rue, où les archéologues ont imaginé de placer un logis appartenant à -l'abbé de Tiron. Guillot, au terme de son excursion, se donne du bon -temps; dans la rue Percée, une des cinq rues qui portaient alors ce -nom, indiquant une ancienne impasse transformée en rue, il se repose et -se rafraîchit: - - Une femme vi destrecié - Pour soi pignier, qui ne donna - De bon vin..... - -Cette femme, qui se peigne ou qui s'ajuste en versant du vin à Guillot, -ne peut être qu'une fille publique. Mais Guillot ne se lasse pas: il va -de la rue des Poulies-Saint-Paul dans la rue des Fauconniers, - - Où l'on trouve bien, por deniers, - Pour son cors solacier. - -Il ne nous dit pas s'il a usé de la recette qu'il donne à ses lecteurs. -Puis, dans la rue _aux Commanderesses_, qui est aujourd'hui la rue de -la Coutellerie, Guillot fait un retour sur lui-même, en disant: - - Où il a maintes tencheresses (_querelleuses_) - Qui ont maint homme pris au brai (_à la pipée_). - -Enfin, la tâche de Guillot est achevée; il a ramassé la boue de toutes -les rues de Paris, et il se glorifie de son Dit, rimé en leur honneur, -sans craindre de dédier cette oeuvre, pleine d'impuretés, _au doux -Seigneur du firmament_ et _à sa très-douce chiere mère_. - -Nonobstant cette dédicace, qui n'épurait pas les rimes de Guillot, -un autre poëte anonyme, qui vivait à la fin de quatorzième siècle, -eut l'idée de s'approprier le _Dit des Rues_, en lui ôtant son cachet -obscène et en rajeunissant le style de cette pièce de vers, dans -laquelle on ne reconnaissait plus les rues qui avaient changé de nom. -C'est Henri Geraud qui a publié ce nouveau Dit, d'après un manuscrit -des Archives nationales, et qui l'a placé à la suite de la Taille -imposée sur les habitants de Paris en 1292, dans son ouvrage intitulé -_Paris sous Philippe-le-Bel_. Remarquons, à ce propos, que le rôle de -la taille ne contient aucun détail particulier qui se rattache à la -Prostitution: ce qui prouverait que les femmes _folles de leurs corps_ -ne participaient point, du moins sous cette désignation, aux tailles -extraordinaires, et que leur indignité les exemptait de payer un droit -proportionnel. Le poëte qui a voulu refaire le poëme de Guillot et qui -ne fait souvent que le reproduire en l'abrégeant, s'est attaché surtout -à en ôter ce qui lui donnait un caractère libertin ou ordurier. Cet -anonyme, au lieu de nous représenter Guillot allant de rue en rue à la -découverte des mauvais lieux, a inventé une fable assez amusante: il -se met en scène lui-même, nouvellement débarqué à Paris, où il n'était -jamais venu, et il parcourt cette capitale, en cherchant de rue en -rue sa femme, qu'il avait perdue près de Notre-Dame; rien ne peut le -distraire de ses recherches, qui sont infructueuses, et toutes les -femmes qu'il rencontre à chaque pas ne lui font pas oublier la sienne, -jusqu'à ce qu'il ait terminé sa poursuite conjugale à travers 310 rues, -qu'il a pris soin d'énumérer; il s'écrie alors: - - Tant l'ay quise, que j'en suis las! - Or la quiere qui la voudra: - Jamais mon corps ne la querra. - -Dans cette nomenclature de rues, il ne parle que des chambrières qu'on -louait dans la rue des Lavandières, et des _trusseresses_ de la rue aux -Commanderesses; mais il cite, d'ailleurs, les rues les plus malfamées, -sans faire même allusion à la nature de leur mauvaise renommée. - -Depuis le _Dit des Rues_ de Guillot, il y a un intervalle de près d'un -siècle jusqu'à la première ordonnance du prévôt de Paris, qui fixe les -endroits où la Prostitution pouvait avoir cours sans être exposée à -une pénalité quelconque. Cette ordonnance rapportée par Delamare est -du 18 septembre 1367. On pressent déjà l'influence moralisatrice du -règne de Charles V. Dans cette ordonnance, le prévôt enjoint à toutes -les femmes de vie dissolue d'aller demeurer dans les bordeaux et lieux -publics qui leur sont destinés; savoir: «à l'Abreuvoir Mâcon, en la -Boucherie, en la rue du Froidmantel, près du Clos Bruneau, en Glatigny, -en la Cour Robert-de-Paris, en Baillehoe, en Tyron, en la rue Chapon, -en Champ-fleury.» Ce sont les mêmes lieux à peu près que Guillot avait -désignés dans le _Dit des Rues_, mais leur nombre est infiniment plus -restreint et l'on doit en conclure que la police prévôtale s'efforçait -de diminuer les effets déplorables de la débauche, en lui disputant -le terrain où elle était autorisée à se produire. Le prévôt de Paris -fait défenses, en outre, à toutes personnes honorables de louer des -maisons aux femmes de mauvaise vie en aucun autre endroit, sous peine -de perdre le prix du loyer; il défend aussi à ces femmes d'acheter des -maisons hors des rues réservées à leur métier, sous peine de perdre ces -maisons. Celles qui seraient trouvées faisant leur commerce infâme en -d'autres lieux, pourraient être, sur la réquisition de deux voisins, -arrêtées par les sergents et amenées prisonnières au Châtelet. Après -constatation du fait, on les chasserait hors de la ville, en prenant -sur leurs biens huit sols parisis par chacune d'elles, pour le salaire -des sergents. Il y a toute apparence que cette mesure de police fut -exécutée avec une extrême rigueur. - -Les asiles de tolérance que le prévôt de Paris accordait à la -Prostitution étaient des espèces de cours plutôt que des rues entières; -nous verrons plus tard s'ouvrir de la même façon les cours des -Miracles, qui renfermaient les gueux et les mendiants, les voleurs -et les autres malfaiteurs, comme les cours de ribaudie réunissaient -les femmes publiques et les _hommes dissolus_, leurs ignobles -complices. L'Abreuvoir Mâcon était, au quatorzième siècle, un groupe -de masures environnant une ruelle putride qui descendait à la rivière -près du pont Saint-Michel, au coin de la rue de la Huchette. Cet -abreuvoir, que les titres de 1272 nomment _Aquatorium Matisconense_ -et _Adaquatorium comitis Matisconensis_, tirait son nom du voisinage -de l'hôtel des comtes de Mâcon, situé dans la rue qui porte encore -leur nom. Ce mauvais lieu s'est perpétué au même endroit jusqu'à nos -jours: il avait une horrible célébrité au seizième siècle, et les -libertins lui faisaient honneur des impures analogies de son nom, -qu'ils s'obstinaient à prononcer d'une façon déshonnête. Ce fut sans -doute à cause de cette grossière équivoque, qu'on essaya de débaptiser -l'Abreuvoir mâconnais et d'en faire l'_Abreuvoir du Cagnart_, soit -parce qu'il servait de repaire nocturne aux cagnardiers, rôdeurs -de rivière, soit plutôt parce que les habitants du bord de l'eau y -élevaient des canards. En tout cas, il y avait là bien des cagnardiers, -vagabonds dangereux, qu'on appelait ainsi, selon Pasquier, à cause de -leur genre de vie, car, à l'exemple des canards, «ils vouoient leur -demeure à l'eau.» Borel, au contraire, veut que _cagnardier_ dérive de -_canis_ et dénote des _gens qui vivent en chiens_. - -Il est difficile de préciser l'endroit que le prévôt appelle la -_Boucherie_, sans autre désignation; mais, quoique plusieurs boucheries -eussent établi leurs étaux dans différents quartiers de la capitale, -nous présumons qu'il est question de la Grande Boucherie de l'Apport -de Paris, qui existait depuis le dixième siècle vis-à-vis du Châtelet, -et qui s'était agrandie successivement, de manière à former une sorte -de bourg au milieu de la ville. C'était là qu'on tuait et dépeçait les -bêtes dont la viande se détaillait ensuite dans tout Paris. On comprend -que la prévôté autorisât le séjour des ribaudes au milieu d'une -population de ribauds, tels que les bouchers, les écorcheurs et les -équarrisseurs; il y eut, à toutes les époques et dans tous les pays, -une marque d'infamie attachée à ces professions qui respiraient l'odeur -du sang des animaux. Cependant on exigeait certaines conditions de -moralité chez ceux qui touchaient aux viandes et qui les taillaient aux -étaux de la Grande Boucherie. - -Le Clos Bruneau, dont Guillot avait déjà fixé la réputation, ainsi -que pour les rues de Glatigny, de Baillehoé et de Tyron, comprenait -encore, au quinzième siècle, un vaste espace rempli de jardins et -de vergers, quoique les rues Saint-Jean-de-Beauvais et Saint-Hilaire -eussent été prises sur le terrain de ce clos: les _bordes_ des femmes -de mauvaise vie s'étaient répandues de toute ancienneté aux environs du -clos _Brunel_, et peut-être, dans son enceinte, derrière les haies et -parmi les vignes. La rue _Froidmantel_, qu'on a nommée alternativement -_Frementel_, _Fresmantel_, _Fremanteau_, etc., en latin _Frigidum -mantellum_, et qui est devenue la rue Fromentel, au mépris de son -étymologie, dut certainement son nom primitif à une comique allusion -aux ordonnances de saint Louis qui dépouillaient de leur manteau et -de leur _peliçon_ les femmes convaincues de Prostitution; celles qui -habitaient cette rue de prostituées étaient donc naturellement privées -de manteau: de là leur surnom de _dames de Froidmantel_. - -Le fief de Glatigny, qui appartenait en 1241 à Robert et à Guillaume -de Glatigny, avait donné son nom à un labyrinthe de ruelles étroites -et malpropres que la Prostitution occupait par privilége et dont elle -avait fait le fameux _Val d'amour_: Guillot, qui s'y engagea en plein -jour, y avait vu des _dames au corps gent_ qu'il ne craignait jamais -de rencontrer sur son chemin. La destination impudique de Glatigny a -persisté jusqu'au dix-septième siècle, où les rues adjacentes furent -rebâties et mieux habitées. Sauval et ses continuateurs ne nous disent -pas en quel quartier était située la Cour Robert-de-Paris, et le nom -sous lequel cette Cour est désignée ne nous aiderait pas à retrouver -sa situation, si la Taille de 1292 ne fixait pas notre incertitude -à cet égard. Cette Cour, qui devait être fort petite, puisque -le rôle de la taille n'y compte que treize personnes imposables, -attenait à la rue Baillehoé, qui lui servait de corollaire et qui -rassemblait la même sorte d'habitants. Henri Geraud prétend que la -rue du Renard-Saint-Merry a été percée sur l'emplacement de la Cour -Robert-de-Paris. La rue Chapon, qui n'a pas changé de nom, l'avait -pris au treizième siècle d'un de ses habitants, Robert Beguon, ou -Begon, ou Capon, que nous supposons avoir été un roi des truands, un -maître gueux, car _begon_ ou _beguon_ semble dérivé de _beguinus_, -qui veut dire originairement _quêteur_ ou _mendiant_, en anglais -_begging_; _capon_, qui vient de _capus_, oiseau de proie ou faucon, -était synonyme de _beguon_. Nous ne pensons pas que l'on ait attribué, -par antiphrase, le nom de _Chapon_ à une rue qui se trouvait affectée -spécialement à la débauche. Enfin, la rue de _Champfleury_, qui, sous -le nom de rue de la Bibliothèque, conserve toujours religieusement -ses traditions bordelières, avait été ouverte depuis peu d'années sur -l'emplacement du _parc_ du Louvre, car, dans la Taille de 1292, elle ne -figure que pour quatre contribuables. Cette rue de _Champ-fleury_ ne -se composait donc que de quelques petites maisons, encloses de haies -et ombragées d'arbres, dans lesquelles la Prostitution n'avait rien à -redouter du regard curieux des passants, qui ne venaient là que pour y -trouver ce qu'ils y cherchaient. - - - - -CHAPITRE XI. - - SOMMAIRE. --Le cabaret du _Char doré_. --La rue de Glatigny. - --La rue du _Fumier_. --La rue d'_Enfer_. --La cour _Ferry_. --La - maison de Cocatrix. --Le _Caignard_. --Les voûtes de la Calandre - et du Marché-Palu. --L'île _de Gourdaine_. --Le _Terrain_ ou _la - Motte aux Papelards_. --Les faubourgs. --Le _Champ Gaillard_. - --Les quatre tavernes _méritoires_. --Le _Château-de-Paille_. - --La taverne de la Mule. --Les _lupanaires_ de l'Université. - --Le _Champ-d'Albiac_. --La rue _Gracieuse_. --Les Champs de la - _Boucherie_, _Petit_ et de l'_Allouette_. --La rue de l'_Aronde_. - --La rue _Gît-le-Coeur_. --La rue _Sac-à-Lie_. --La rue _Bordet_. - --Les Cours des Miracles. --Etc., etc. - - -Nous continuons notre voyage pornographique dans le vieux Paris, -en nous attachant à signaler les rues suspectes qui ne sont pas -mentionnées comme telles dans le poëme de Guillot, ni dans les -ordonnances du Châtelet. L'ancien nom de ces rues est presque toujours -l'enseigne de leur caractère particulier. D'abord, dans la Cité, nous -constaterons que, malgré l'usage général qui éloignait du centre des -villes les femmes de mauvaise vie, pour les rejeter au delà des murs -et, pour ainsi dire, hors de la vie commune, la Prostitution s'était -maintenue en plusieurs rues autour de Saint-Denis-de-la-Châtre, qui -avait vu se former la première confrérie de la Madeleine, comme nous -l'avons rapporté d'après les traditions recueillies par Dubreul et -Sauval. Il était tout naturel que le voisinage du Val d'Amour de -Glatigny fût envahi de préférence par les ribaudes, qui y allaient -_commettre le péchié_, suivant les termes des anciens édits. On peut -donc affirmer que la plupart de ces horribles ruelles, qui ont disparu -depuis peu d'années dans les grands travaux de voirie exécutés à -travers la vieille cité lutécienne, étaient au moyen âge le théâtre -permanent de la débauche, quoique les règlements de police municipale -eussent essayé de la circonscrire dans son sanctuaire de Glatigny. -Les rues des Marmousets, Cocatrix, d'Enfer, de Perpignan et d'autres, -qui formaient un labyrinthe de maisons entassées l'une sur l'autre, -privées de jour et d'air, convenaient merveilleusement aux habitudes -bordelières. Nous savons, par exemple, que la rue de Perpignan s'était -nommée rue _Charoui_, à cause d'un cabaret du Char doré (_de carro -aurico_); Guillot a parlé de ce cabaret: - - En Charoui,--bonne taverne achiez ovri. - -Toute taverne devenait, au besoin, un lieu de Prostitution. Cette -taverne de Charoui devait être accompagnée d'un jardin planté de -roses, puisque la rue prit successivement les noms significatifs de -_Champrousiers_, de _Champflory_ et de _Champrosy_. Ce champ de roses -n'était peut-être qu'une image du plaisir qu'on allait chercher dans -ce cabaret, qui fut remplacé par un jeu de paume, d'où la rue tira son -dernier nom de _Panpignon_ ou _Perpignan_. - -Le nom de _Val d'Amour_ s'appliquait plus particulièrement à l'entrée -fort étroite de la rue de Glatigny, qui descendait vers la rivière -et qui menait au port Saint-Landry. Le long de ce petit port, où -venaient atterrir quelques barques chargées de bois et de blé, -régnait une ceinture de maisons qui, accrochées l'une à l'autre et se -soutenant à peine, baignaient dans l'eau leurs pieds vermoulus; ces -maisons appartenaient de droit à la plus abjecte Prostitution, que -nous verrons partout se réfugier aux bords des fleuves. La rue humide -et ténébreuse, que ces hideuses masures formaient par derrière, se -nommait tantôt rue du _Port-Saint-Landry-sur-l'Yeau_, et tantôt rue -du _Fumier_. La famille des Ursins ne craignit pas d'y faire bâtir un -hôtel où demeura un des membres les plus illustres de cette famille, -Juvénal des Ursins, prévôt des marchands et chancelier de France sous -Charles VI. La présence de ce grave personnage dans une rue si mal -famée ne servit qu'à lui faire changer de nom, elle se nomma dès lors -rue des Ursins; mais son extrémité inférieure (_via inferior_) fut -appelée rue _d'Enfer_, par allusion à la damnable vie que menaient -ses habitants. Nous avons déjà hasardé une conjecture, peut-être -téméraire, à l'endroit de la rue des Marmousets, que Guillot semble -nous représenter comme fréquentée par des ribauds, plus encore que -par des ribaudes. Cependant, une liste des rues de Paris, que l'abbé -Lebeuf estime avoir été dressée en 1450, enregistre cette rue sous le -nom de rue _des Marmouzètes_. Nous savons aussi qu'un grand logis, dit -maison des Marmousets (_domus Marmosetarum_), auquel on montait par -des degrés extérieurs, y a existé jusqu'au seizième siècle. Ce logis -renfermait-il une cour de ribaudie? Près de là, il y avait un lieu de -cette espèce nommé la _cour Ferry_, qui avait donné son nom à la rue -des Trois-Canettes. Faut-il encore reconnaître un lieu analogue dans -la maison de Cocatrix (_domus Coquatricis_), qui attenait à celle des -Marmousets et portait le nom de la rue où il était situé? Cette rue, -que les archéologues de Paris prétendent honorée du nom d'un bourgeois -qui l'habitait au treizième siècle, pourrait plutôt, à cause de son -vilain renom, offrir un champ curieux à l'étymologie. Ainsi, dans -notre vieille langue, _cocatre_ signifie un _chapon châtré à demi_; -_cocatrix_ est, au propre, un lézard qui s'engendre dans les puits et -les citernes; au figuré, c'est une fille de joie qui fait des _coues_ -et des _coqs_, suivant l'expression facétieuse d'un vieux conteur. Dans -la _Verba erotica_ de son édition de Rabelais, le docte De l'Aulnaye -définit _Cocquatris_, une prostituée. A l'appui de cette définition, -et pour ne laisser aucun doute sur les anciennes franchises de la rue -Cocatrix, les auteurs de la grande _Histoire de Paris_, Félibien et -Lobineau, ont extrait des registres du parlement les premières lignes -d'un arrêt qui commence ainsi: «Du mardi, 15e jour de juin 1367, entre -Jehanne la Peltiere, appelante, d'une part, maistre Jehan d'Alcy et les -autres habitants de la rue des Marmouzets, d'autre part. L'appelante -dict qu'elle demeure en la rue Coquatrix, qui est foraine, où il y a -eu bordel, de si longtemps, qu'il n'est mémoire du contraire, etc.» Ce -passage prouve, en outre, que les rues où il y avait _bordel_ étaient -regardées comme _foraines_, c'est-à-dire étrangères au régime et au -droit commun de la voirie ordinaire. - -A l'opposite des mauvais lieux de Glatigny, on trouvait encore dans -la Cité d'autres asiles de Prostitution connus seulement des plus vils -vagabonds. C'étaient le _Caignard_ et les voûtes de la Calandre et du -Marché-Palu. Quoique l'aspect de ces lieux-là soit encore aujourd'hui -aussi triste que répugnant, on se ferait difficilement une idée de -ce qu'ils étaient aux treizième et quatorzième siècles, lorsqu'ils -servaient de repaire nocturne à la débauche la plus immonde. La rue de -la Calandre, par son nom emprunté à une petite alouette babillarde, -caractérisait les assemblées de femmes, qui s'y tenaient du matin au -soir, et qui ne faisaient que _jargonner et débattre_, quand elles ne -péchaient pas. Cette rue, pleine de boues et d'immondices, conduisait -au Marché-Palu, dont le nom annonce un étang ou marais (_palus_), -et qui n'était qu'un cloaque, un _trou punais_, comme on disait -en ce temps. Mais ce n'étaient que roses auprès des ruelles qui y -aboutissaient et qui ne furent fermées qu'au milieu du dix-septième -siècle. Une de ces ruelles, qui, du temps de Sauval, existait encore en -partie entre les premières maisons du Petit-Pont et quelques maisons -du Marché-Neuf, s'appelait le _Caignard_, «à cause, dit Sauval (t. -I, page 174), qu'elle servoit de passage aux hommes et aux femmes de -mauvaise vie, qui y passoient, en se retirant, la nuit, sous les logis -du Petit-Pont, où ils menoient une étrange vie.» Enfin, la Prostitution -errante avait encore dans la Cité deux champs de foire nocturne, l'un -sous les saussaies d'une petite île, qui, nommée l'_île de Gourdaine_ -au quinzième siècle, et l'_île aux Vaches_ trois siècles auparavant, -forma depuis la pointe occidentale de l'île de la Cité, et l'autre, -sur un monticule qui s'élevait à l'extrémité orientale et qui s'est -toujours nommé le _Terrain_. Ce monticule, que les décombres provenant -de la reconstruction de Notre-Dame avaient exhaussé dans le lit de la -rivière, et que le chapitre de la cathédrale s'était approprié sans en -tirer parti, devenait tous les soirs le rendez-vous des débauchés et de -leurs méprisables instigateurs: on l'avait surnommé, pour cette raison, -dès l'année 1258, _la Motte aux Papelards_ (_Motta Papelardorum_.) Une -citation, tirée d'un sermon de Robert de Sorbon, sur la Conscience, -nous fera comprendre dans quel sens équivoque le peuple employait -ici le mot _Papelards_ pour désigner les honteux poursuivants des -femmes perdues: _Imo propter hoc dicuntur papelardi, quia frequentant -confessiones._ Il est remarquable que le sermon de Robert de Sorbon, -où Ducange a pris cette citation singulière, est presque contemporain -du baptême de ce _terrain_ ou _terrail_ (_terrale_), où les Papelards -trouvaient à qui parler. Quant à l'île de la Gourdaine, qui avait été -l'_île aux Vaches_, suivant d'anciens titres que les archéologues n'ont -pas tenté d'expliquer, son nom a des analogies ou des accointances -avec _goudine_, _gourgandine_ et _gordane_, qui étaient synonymes de -_prostituée_. Cette île-là, d'ailleurs, dans laquelle furent brûlés -les Templiers sous le règne de Philippe le Bel, paraît avoir été un -lieu de supplice consacré particulièrement à la punition des crimes -obscènes, parce qu'on voulait tenir à distance du peuple les coupables -qui s'étaient souillés de cette espèce de crime et qui pouvaient être -un objet de scandale à leurs derniers moments. - -Dans le quartier de l'Université, qui renfermait tant de rues désertes, -tant de clos et de champs inhabités, tant de _bordes_ et de tavernes, -la Prostitution avait une foule de retraites que les sergents du -Châtelet et n'osaient pas violer et dans lesquelles affluait jour et -nuit la gent écolière. La définition que fait de la vie des faubourgs -une ordonnance de Henri II, en 1548, peut être appliquée à l'état -de ces mêmes lieux, deux ou trois siècles auparavant: «Plusieurs des -maisons desdits faubourgs ne sont que retraites de gens malfaisants, -taverniers, jeux et bourdeaux, et la ruine d'un grand nombre de jeunes -gens qui, alléchez et attirés d'oisiveté, consument et perdent là -profusément leur jeunesse.» Il est aisé d'imaginer les besoins de -débauche qui dominaient cette population universitaire, composée de -robustes compagnons ayant la plupart âge d'homme et souvent pervertis -par la fainéantise et la misère. Les ordonnances de saint Louis -n'avaient autorisé que deux asiles de ribaudes, l'Abreuvoir Mâcon et -Froidmantel, près le clos Bruneau, dans l'Université; mais Guillot nous -a signalé six ou sept rues où s'exerçait ouvertement la Prostitution. -Les écrivains du même temps, Jacques de Vitry surtout, nous apprennent -que chaque maison du quartier des Écoles contenait au moins un mauvais -lieu. Alain de l'Ile, _le docteur universel_, disait des écoliers de -son temps, qu'ils aimaient mieux contempler les beautés des jeunes -filles que les beautés de Cicéron. Ce sont les Flamands que Jacques -de Vitry représente comme plus corrompus que les autres: «Ils sont -prodigues, dit-il, aiment le luxe, la bonne chère et la débauche, et -ont des moeurs très-relâchées.» Il fallait une quantité prodigieuse de -femmes de bonne volonté, pour satisfaire les passions de cette jeunesse -indisciplinée, qui s'en allait par bandes à ses plaisirs comme à ses -études. Rabelais, dans son _Pantagruel_, en nous racontant les exploits -de Panurge, nous apprend que la police municipale n'avait pas encore -d'action, au seizième siècle, sur les franchises de l'Université, et -que l'ombre d'un écolier mettait en fuite les sergents du guet: il -résulte de là que les femmes dissolues se trouvaient placées sous -la sauvegarde des écoliers, qui les tenaient hors de la portée des -règlements du Châtelet. Outre les rues de la Plâtrière, des Cordeliers, -du Bon-Puits, des Noyers, des Prêtres-Saint-Séverin, etc., où -l'auteur _du Dit des Rues de Paris_ confesse avoir rencontré _mainte -meschinète_, nous sommes surpris qu'il n'en ait pas trouvé davantage au -_Champ-Gaillard_ et au _Champ-d'Albiac_. Le _Champ-Gaillard_ était une -place ou plutôt un préau qui s'étendait le long des murs de l'enceinte -de Philippe-Auguste, depuis la porte Saint-Victor jusqu'à la porte -Saint-Marcel; la rue qu'on ouvrit sur ce terrain au treizième siècle -prit le nom de rue _des Murs_, à cause de sa situation; on l'appela -ensuite rue _d'Arras_, lorsqu'on y fonda un collége, ainsi nommé, -en 1332; mais le peuple qui l'avait qualifié de _Champ-Gaillard_, -pour exprimer sa destination nocturne, ne lui retira pas ce nom, -que justifiait d'ailleurs l'établissement d'une ribaudie fréquentée -surtout par les écoliers. Ce mauvais lieu avait encore assez de -célébrité au seizième siècle, pour que Rabelais, qui n'en parlait -pas vraisemblablement par ouï-dire, l'ait cité, seulement avec trois -autres, pour caractériser les désordres des écoliers de Paris: c'est -dans le chapitre VI du second livre, où le Limousin qui contrefaisait -le langage français raconte les faits et gestes de ses pareils: -«Certaines diecules, nous invisons les lupanaires de Champ-Gaillard, -de Matcon, de cul-de-sac de Bourbon, de Hueleu, et, en ceste ecstase -venereique, inculcons nos veretres ès penetissimes recesses des -pudendes de ces meretricules amicabilissimes.» Le langage de l'écolier -limousin, qui écorchait le latin et croyait pindariser, est assez -inintelligible, par bonheur, pour qu'on ose le rapporter comme un -monument de la grammaire érotique de l'Université. - -Dans le même chapitre de Rabelais, il est aussi question de quatre -cabarets qui devaient être aussi mal famés que les bourdeaux, puisque -nous savons, par plusieurs ordonnances de la prévôté, que la plupart -des _caves_ et tavernes où l'on donnait à boire étaient tenues par -des femmes publiques ou par leurs maquignons, ou _courratiers_. «Puis, -nous cauponisons, dit l'écolier à Pantagruel, ès tabernes méritoires -de la Pomme-de-Pin, du Castel, de la Maddelaine et de la Mulle.» Voilà -bien les _tabernæ meritoriæ_ des historiens romains, notamment de -Suétone, qui nous prouve par là que le mot _meretrix_ a été tiré du -verbe _mereri_ et du substantif _meritum_. Mais nous ne chercherons -pas à fixer, au moyen d'une dissertation archéologique, l'emplacement -de ces quatre tavernes _méritoires_, et nous nous bornerons à faire -remarquer que leurs noms semblent concorder avec ceux des rues où elles -étaient sans doute situées; ainsi la rue _de la Madeleine_ et la rue -_de la Pomme_ dans la Cité, sont devenues depuis le quatorzième siècle -la rue de la Licorne et la rue des Trois-Canettes, tout en conservant -leurs cabarets à l'enseigne de la Madeleine et de la Pomme-de-Pin; -la rue _du Châtel_ ou _du Château-Fètu_ se composait d'une partie de -la rue de la Ferronnerie, aboutissant à la rue de l'Arbre-Sec, et une -maison, dite le _Château-Fètu_ ou _Château-de-Paille_, dont l'origine -n'est pas connue, a subsisté longtemps entre l'église de Saint-Landri -et la rivière: la place n'était-elle pas bien choisie pour y mettre -un cabaret et le reste? Quant à la taverne de la Mule, il faut aller -la chercher jusque dans la rue du Pas-de-la-Mule, que la fondation de -la place Royale n'a pas débaptisée de son vieux nom, en lui imposant -celui de rue Royale qu'elle n'a pas gardé. Nous ne craignons donc -pas de comprendre, dans l'inventaire des mauvais lieux de Paris, ces -quatre cabarets fameux, qui sont mentionnés souvent par les poëtes -et les conteurs du seizième siècle. Mais cette digression sur les -cabarets nous a un peu écarté des _lupanaires_ de l'Université, que -nous n'avons pas la prétention de connaître tous. La rue Gracieuse, -qui a porté d'abord le nom de rue _d'Albiac_, avait été bâtie sur un -terrain qu'on appelait le _Champ-d'Albiac_, et qui était, de temps -immémorial, consacré à la Prostitution: les asiles qu'elle y avait -occupés par droit héréditaire, ne furent détruits qu'en 1555, comme -nous le verrons sous cette date. Les antiquaires étymologistes ont -trouvé, dans les Comptes de Paris, le nom d'une famille d'_Albiac_ et -celui d'une famille _Gracieuse_, qu'ils nous donnent pour les parrains -rivaux de cette même rue, si mal habitée à toutes les époques; mais, si -nous hasardons une conjecture plus analogue au caractère de ce lieu-là, -nous aimons mieux reconnaître dans le nom d'_Albiac_ une allusion aux -Albigeois (_Albiaci_ et _Albigenses_), qui étaient des hérétiques, -non-seulement en religion, mais encore en amour, suivant l'opinion -populaire qui confondait sous la dénomination d'_Albigeois_ et -d'_Albiacs_ tous les débauchés perdus de vices et souillés d'impuretés. -Le Champ-d'Albiac devait donc être le champ de foire de ces impuretés, -et la rue qui s'ouvrit sur ce repaire, sans le purifier, fut surnommée -_Gracieuse_, par moquerie ou par antinomie. - -Il y avait d'autres _champs_ où les ribaudes tenaient leurs _bouticles -au péché_, tels que le _champ de la Boucherie_, près de la rue des -Mauvais-Garçons; le _champ Petit_, près de la rue du Battoir; le -_champ de l'Allouette_, etc. Le mot _champ_ désigne ordinairement un -endroit où l'on vend et où l'on achète. Mais, en nous renfermant dans -la catégorie des rues et ruelles impures, nous ne pouvons oublier la -rue de _l'Aronde_ ou de l'Hirondelle, voisine de l'Abreuvoir Mâcon, -que Rabelais, peu avare d'étymologies ordurières, appelle _Matcon_. -Cette rue de l'Hirondelle, qui se cache noire et infecte derrière -les maisons du quai Saint-Michel, avait tiré son nom de l'enseigne -d'un lieu de débauche. Près de là, il serait facile de découvrir une -équivoque très-significative dans le nom de la rue Gît-le-Coeur, qui -a été appelée tour à tour, par corruption malicieuse ou involontaire, -_Villequeux_, _Guillequeux_, _Gilles-Queux_, _Gui-le-Comte_, etc. A peu -de distance de cette rue (à propos de laquelle il faut sous-entendre -la spirituelle parenthèse de Boufflers: _Je dis_ LE COEUR, _par -bienséance_), on avait encore la rue Pavée, que les bonnes langues -nommaient tout au long rue _Pavée-d'Andouilles_. Les rues voisines, -dont les anciens noms accusent l'ancienne industrie, furent également -infestées de femmes de mauvaise vie; la rue _Sac-à-Lie_, sobriquet -donné à ces sortes de femmes, est devenue rue Zacharie; la rue de -l'Éperon se nommait rue de _Gaugai_ (_Gautgay_, plaisir gai) et -annonçait ainsi le genre de passe-temps qu'on y trouvait. Enfin, c'est -dans ce dédale de ruelles, qui avaient remplacé le vignoble de Laas ou -Liaas, où la Prostitution errante promenait ses amours; c'est entre -la rue de Hurepoix et la rue Poupée, que nous voudrions retrouver le -_lupanaire du cul-de-sac de Bourbon_, que les commentateurs de Rabelais -transportent près du Louvre. En un mot, le quartier de l'Université -était plus riche en lieux de débauche, ou du moins, plus peuplé de -filles de joie, que tous les autres quartiers de Paris; et cela n'a -pas besoin de preuves, si l'on considère les habitudes licencieuses -des écoliers, qui ne sortaient guère des limites de leur domaine et -qui avaient chez eux assez de _chière-lie_, comme ils disaient, pour -n'en point chercher ailleurs. Mais les savants qui ont écrit sur les -rues de Paris se sont attachés à les réhabiliter dans leurs vieux -noms et dans leurs vieilles traditions pornographiques; ils n'ont pas -remarqué que ces noms de rues, nés la plupart d'une boutade populaire, -avaient passé aux hommes plutôt que des hommes aux rues, et ils n'ont -presque jamais tenu compte de l'autorité de l'étymologie. Ainsi, quand -ils veulent étudier l'origine du nom de la rue _Bordet_, qui part -de la fontaine Sainte-Geneviève et monte jusqu'à la rue Mouffetard, -à l'endroit même où était la porte Bordelle, qui lui a légué son -nom, ils prétendent qu'un personnage, nommé Pierre de Bordelles (_de -Bordelis_), demeurait dans cette rue au douzième siècle, et qu'il y a -naturellement laissé un nom qu'on ne saurait interpréter à mal. «C'est -une erreur populaire, disent les auteurs du _Dictionnaire historique -de la ville de Paris_, de croire qu'à cause de la ressemblance de nom, -cette rue ait été autrefois affectée à la débauche.» Il est certain -pourtant que Pierre de Bordelles avait été qualifié ainsi dans les -actes, parce qu'il possédait une maison dans cette rue, qui fut nommée -_Bordelles_, _Bourdelle_ et _Bordel_, en raison de son usage primitif -et des nombreuses _bordes_ que l'enceinte de Paris avait comprises -dans ses murs. La rue Bourdelle, qui conduisait à la porte du même -nom, ne fit rien pour donner un démenti à ce nom malhonnête, que -confirmait encore le voisinage d'un _Champ Gaillard_, qui se changea en -_Chemin-Gaillard_, lorsqu'on y perça une rue, et qui est maintenant la -rue Clopin, nom moderne où se reflète encore la tradition des mauvaises -moeurs de toutes ces rues attenantes aux murs d'enceinte et aux portes -de la ville. - -[Illustration: - Marckl Del. - Imp. de Drouart, r. du Fouarre, 11, Paris. - Outhwaite, sc. - - La Cour des Miracles de Paris. -] - -Il ne nous reste plus qu'à indiquer la place topographique de certaines -cours de ribaudie, qu'on qualifiait de _Cours des Miracles_, parce que -les gueux, qui s'y rassemblaient et qui simulaient les plus hideuses -infirmités pour émouvoir la commisération publique, sortaient de là -boiteux, culs-de-jattes, aveugles, manchots, lépreux et couverts -d'ulcères, et rentraient le soir ingambes, joyeux et dispos, pour -faire la débauche toute la nuit. Ces cours des miracles renfermaient -une population de voleurs, de mendiants, de vagabonds, de ladres et -de créatures abjectes qui n'avaient conservé de la femme que le nom -qu'elles déshonoraient. La plus ancienne de ces cavernes d'infamie -était celle de la Grande-Truanderie, qui envoya des colonies dans tous -les quartiers de Paris où la police prévôtale leur permit d'ouvrir -une cour. Les deux grandes succursales de la Truanderie furent _les -petites maisons du Temple_, ou _les loges des Aumônes_ dans la rue des -Francs-Bourgeois au Marais, et la _Cour des Miracles_, par excellence, -près des Filles-Dieu, entre les rues Saint-Denis et Montorgueil. On -comptait, en outre, plus de vingt cours ou repaires de la même famille, -où l'on menait la même vie de désordre et de turpitude. Il suffira -de citer la Cour de la Jussienne, dans la rue Montmartre, à côté de -la chapelle des prostituées, dédiée à sainte Marie l'Égyptienne; la -Cour Gentien, dans la rue des Coquilles; la Cour Brisset, dans la rue -de la Mortellerie; la Cour de Bavière, dans la rue Bordet; la Cour -Sainte-Catherine et la Cour du roi François, dans la rue du Ponceau; -la Cour Tricot, dans la rue Montmartre; la Cour Bacon, dans la rue -de l'Arbre-Sec, etc. Sauval dit, en parlant des hôtes dangereux de -la rue des Francs-Bourgeois: «A toute heure, leur rue et leur maison -étoient un coupe-gorge et un asile de débauche et de prostitutions.» -Sauval fait encore un tableau plus effrayant de la principale Cour des -Miracles, qu'il avait pu voir dans toute sa splendeur, lorsqu'elle -servait de refuge à tout ce qu'il y avait de plus criminel, de plus -impur, de plus ignoble dans le peuple de Paris. C'était là que la -Prostitution, à l'ombre de l'impunité, atteignait le dernier degré du -vice. - -Cette Cour des Miracles avait eu autrefois une étendue considérable; -mais elle se trouva insensiblement resserrée entre la rue Montorgueil, -le couvent des Filles-Dieu et la rue Neuve-Saint-Sauveur; elle ne se -composait plus que d'une place irrégulière et d'un cul-de-sac boueux -et puant: «Pour y venir, dit Sauval, il se faut souvent égarer dans -de petites rues, vilaines, puantes, détournées; pour y entrer, il faut -descendre une assez longue pente de terre, tortue, raboteuse, inégale. -J'y ai vu une maison de boue à demi-enterrée, toute chancelante de -vieillesse et de pourriture, qui n'a pas quatre toises en carré, et où -logent néanmoins plus de cinquante ménages chargés d'une infinité de -petits enfants légitimes, naturels et dérobés.» Sauval, qui a recueilli -des détails si curieux sur les habitants des cours des Miracles, ne -nous apprend rien malheureusement des femmes que le _royaume argotique_ -enrôlait sous le gouvernement du _grand Coesre_. On regrettera -davantage de n'avoir pas un portrait physique et moral de ces sujettes -du roi des gueux et des argotiers, en sachant une étrange particularité -de leur infâme métier. «Des filles et des femmes, raconte Sauval, les -moins laides se prostituoient pour deux liards, les autres pour un -double, la plupart pour rien. La plupart donnoient souvent de l'argent -à ceux qui avoient fait des enfants à leurs compagnes, afin d'en avoir -comme elles, et de gagner par là de quoi exciter la compassion et -arracher les aumônes.» Le tarif des prostituées de la grande Cour des -Miracles était sans doute le plus humble qu'une femme pût demander -pour prix de ses honteuses complaisances; mais il faut faire observer -que deux liards du temps de Sauval valaient environ dix sous de notre -monnaie, et que le double denier tournois représentait les deux tiers -d'un liard, c'est-à-dire trois sous au cours actuel. Nous doutons que -le taux de la Prostitution soit jamais descendu plus bas. - -On comprend que cette espèce de Prostitution était tout à fait hors de -l'action de la police du Châtelet. Les malheureuses qui l'exerçaient, -protégées par les franchises des cours des Miracles, appartenaient -à la race cosmopolite des gueux et des voleurs qui peuplaient ces -asiles du crime. Elles étaient couvertes de haillons et squalides de -malpropreté; la plupart, qui avaient du sang de _cagot_ ou de bohémien -dans les veines, se distinguaient par leur laideur repoussante, leur -teint basané, leurs cheveux crépus et leur odeur infecte; celles -dont la peau était blanche et la chevelure blonde, passaient pour -jolies, et servaient, comme telles, d'amorce aux étrangers que leur -mauvaise étoile égarait à la nuit tombante aux environs d'une cour des -Miracles. La belle, dressée à cette espèce de chasse, aiguillonnait -la convoitise de la proie qu'elle guettait au coin d'une rue: tantôt -elle se montrait en larmes et inventait une fable propre à exciter -la compassion de celui qui l'interrogeait; tantôt elle allait à la -rencontre de l'imprudent qui s'offrait à elle, et sous mille prétextes -elle l'entraînait à sa suite; tantôt elle lui adressait des injures et -des provocations, pour le forcer à entrer en débat avec elle et pour -avoir une occasion de crier au secours: alors, ses complices, père, -frères, amis, accourant à sa voix, se jetaient sur l'homme qu'elle -accusait d'une insulte imaginaire et qu'on dépouillait sous ses yeux, -en le maltraitant, en l'assassinant même, s'il cherchait à se défendre. -Le même sort attendait l'infortuné, quand il s'était laissé séduire par -cette sirène de carrefour et qu'il avait eu le courage de la suivre -dans son bouge: c'était encore un père, un mari, un frère qui venait -lui demander compte d'une séduction qu'on ne lui donnait pas toujours -le temps d'accomplir, et de gré ou de force il devait payer une rançon, -dans laquelle on comprenait tout ce qu'il portait sur lui, sans -excepter ses vêtements. Heureux si on lui permettait de s'en aller en -chemise, sain et sauf! Il n'est pas besoin de dire que, quant aux ruses -et à la théorie de cette pipée amoureuse, le père les enseignait à sa -fille, le mari à sa femme, le frère à sa soeur. Les enfants, dès leur -bas âge, étaient livrés à la merci de la plus exécrable corruption; ils -faisaient de leur corps une pâture, vendue, abandonnée, sacrifiée à la -lubricité de leurs parents ou de leurs maîtres; ils n'avaient aucune -notion du bien et du mal, surtout dans les choses qui intéressent la -pudeur: fille ou garçon, leur premier pas dans la vie les menait à -la Prostitution la plus éhontée, et ils ne sortaient plus de cette -fange, quand ils y avaient mis le pied. C'était là, de tout temps, -la pépinière des prostituées, qui en sortaient pour chercher fortune -et qui y rentraient quand elles étaient devenues vieilles sous le -harnois. Elles continuaient leur métier, à vil prix, et si elles ne -trouvaient plus même deux liards ou un double pour salaire, elles se -résignaient à changer d'industrie, et, selon leur degré de capacité, -elles tiraient des horoscopes, lisaient l'avenir dans les lignes de la -main, préparaient des breuvages d'amour, des philtres, des amulettes, -ou vendaient de la graisse et des cheveux de pendus, pour les maléfices -et les opérations magiques. - -Il ne faut pas croire que les propriétaires des maisons d'une rue -affectée au service de la débauche publique fussent très-empressés -à se soustraire à cette honteuse servitude qui leur procurait de -grands bénéfices. Nous voyons, au contraire, d'après les actes d'un -procès souvent renouvelé à l'occasion de la rue Baillehoé, que la -destination même d'une rue de ce genre constituait un privilége fort -avantageux en faveur de ses propriétaires ou de ses locataires, qui -se montraient toujours jaloux de le défendre et de le conserver. Ce -procès, dont nous retrouvons les traces çà et là dans les registres -du parlement, dura plus d'un siècle et se renouvela sous toutes -les formes entre les parties intéressées, qui étaient, d'une part, -certains bourgeois, possesseurs des maisons de cette rue infâme, et -d'autre part, le curé et les chanoines de Saint-Merry. Le prévôt -de Paris et le roi, alternativement, intervenaient dans le débat -et l'embrouillaient davantage par des édits et des ordonnances -contradictoires. Le parlement, saisi de l'affaire à son tour, ménageait -les uns et les autres, prononçait des arrêts, ordonnait des enquêtes -et ne se sentait pas le courage d'anéantir des droits fondés par la -législation de saint Louis et confirmés par un long usage. Un arrêt du -24 janvier 1388, rapporté dans les preuves de l'_Histoire de Paris_, -par Félibien et Lobineau (t. IV, p. 538), nous fait connaître l'état -de la question et les prétentions réciproques des parties en litige. -Le chevecier, le curé et les chanoines avaient obtenu des lettres -royaux qui supprimaient définitivement la Prostitution dans la rue -Baillehoé, et une ordonnance du prévôt de Paris, nouvellement élu, Jean -de Folleville, enjoignit aux femmes publiques qui habitaient cette rue -de vider les lieux sur-le-champ; comme ces femmes se voyaient soutenues -par les propriétaires des maisons qu'elles occupaient, elles ne se -pressaient pas d'obéir à l'ordonnance de l'expulsion: le prévôt envoya -des archers qui les firent sortir de vive force et des maçons qui -murèrent l'entrée de leurs logis. Les propriétaires lésés dans leurs -intérêts et indignés de cet abus d'autorité, portèrent plainte devant -le parlement et mirent en cause le chevecier, le curé et les chanoines -de Saint-Merry, qu'ils accusaient d'avoir trompé la religion du roi -et du prévôt. Ces honnêtes propriétaires avaient remis leurs pleins -pouvoirs à trois d'entre eux, Jacques de Braux, dit Jacobin, Philippe -Gibier et Guillaume de Nevers. Voici les arguments que chaque partie -faisait valoir en faveur de sa cause, qui fut sans doute plaidée à fond -en audience solennelle par les meilleurs avocats du barreau de Paris. - -Le chevecier, le curé et les chanoines disaient que le roi saint Louis -avait ordonné que les ribaudes ne demeurassent point _en lieux et rues -honnêtes_; le prévôt de Paris, qui était alors en charge, décida que -la rue Baillehoé était dans les conditions d'honnêteté prescrites par -l'ordonnance, et il chassa de cette rue les ribaudes, en condamnant -à l'amende, c'est-à-dire _au quadruple du louage_, les _seigneurs_ -des maisons louées à ces femmes dissolues: «La rue, ajoutent les -défendeurs, est près de belles et grandes rues notables, où il demeure -plusieurs bourgeois et plusieurs bourgeoises et les chanoines et -chapelains de ladite église. En outre, plusieurs inconvénients s'en -sont ensuis et pourroient plusieurs plus grands inconvénients ensuir; -car, se aulcun houillier ou ribault tuoit un homme, il seroit près de -l'église où il pourroit se retraire; et est la rue belle et honneste -pour aller à Saint-Merry et pour aller d'icelle rue en la Verrerie; et -en telles rues si honnestes ne doivent demeurer femmes folieuses. Item, -que la rue est près du moustier, et près du moustier telles femmes ne -doivent point demourer, et c'est le chemin par lequel les chanoines et -chapelains doivent aller à l'église.» - -Les demandeurs répondaient «qu'il est expédient que telles femmes -soient emprès les rues publiques, que en forsbourgs, et y sont faits -moins de maux et inconvénients que en rues foraines; que la rue -est estroicte et n'est bonne que à ce mestier et n'y a que petites -bouticles, et s'aucun y faisoit aucun delict, il ne s'en pourroit -fouir que par grande rue et honneste, et seroit plustost prins que se -tel delict estoit faict loing de grande rue: et de tout tems telles -femmes ont demouré en ladite rue; et anciennement y souloit avoir une -porte, et, pour un inconvénient qui advint dans ladite rue, la porte -fut abattue, et depuis tousjours y ont demeuré.» Ils rappelaient, à cet -égard, que sous le règne de Charles V, Hugues Aubriot, prévôt de Paris, -ayant visité les _bordiaux_, en supprima plusieurs et laissa subsister -celui de Baillehoé, par cette raison que les _gens honteux oseroient -mieux y aller_ que dans d'autres. Ils prétendaient que l'église de -Saint-Merry avait intérêt même à ce que la destination de la rue ne -fût pas changée, «pour les rentes qui en vallent mieux, et ce dit -raison escripte, que: _in virorum honestorum domibus sæpe lupanaria -exercentur_, etc. Dieu mercy, oncques mal ne fut fait en Baillehoé!» -Ils arguaient des ordonnances de saint Louis qui avait voulu -qu'_il y eût bourdel_ en Baillehoé, comme en Glatigny et en la Cour -Robert-de-Paris: «par ainsi volt que près de la Verrerie eust telles -femmes, et maintenant n'en a plus aucunes en la Cour Robert-de-Paris; -par conséquent, il est expédient qu'elles demeurent en Baillehoé.» -Ils objectaient, de plus, que cette petite rue n'était pas le passage -naturel pour aller à l'église, et que la grande rue Saint-Merry y -conduisait plus directement; on pouvait aussi, se dispenser d'y faire -passer le corps de Nostre-Seigneur, quand on le portait aux malades, -quoiqu'on ne fît pas scrupule de le porter souvent par la rue Tiron, -qui n'était pas plus honnête «et est expédient, concluaient-ils, -que le bordiau soit près de l'église, car combien de telles femmes -pèchent, elles ne sont point du tout damnées, et est expédient qu'elles -voisent aucune fois à l'église: ce qu'elles font plustost quand elles -sont près que si elles estoient loing. Et n'est pas inconvénient que -bordiaux soient près de l'église, car nous veons que Glatigny est -proche de Saint-Denis de la Chartre, l'une des plus dévotes églises -de cette ville et aussy près de Saint-Landry.» Les défendeurs, dans -leur réplique, évitèrent de toucher à une question aussi épineuse -que celle de la convenance du voisinage des églises et des bordiaux; -ils se bornèrent à dire que la lettre de l'ordonnance de saint Louis -s'opposait à ce que les femmes de mauvaise vie demeurassent auprès des -églises, et ils citèrent un texte de loi romaine à l'appui de cette -décision: _Deterius est quod penès sacrosanctas ædes morentur._ «Et -de droit naturel, ajoutaient-ils avec tristesse, il n'est si petit -en ceste ville, qui ne puet requérir et faire vuider icelles femmes -d'auprès sa maison; par plus forte raison, le chevecier qui est curé: -qui fault aller à matines et aux autres heures, et aller à toutes -heures pour baptiser enfants et anulleer malades et porter _corpus -Domini_, c'est le plus droict chemin d'aller de l'église Saint-Merry ez -rue de la Brille (sans doute la rue du Poirier) et Simon-le-Franc, et -de venir les bourgeoises à l'église par Baillehoé.» - -Nous ne savons pas positivement à quelle époque se termina le procès, -et nous devons regarder comme un de ses derniers épisodes l'ordonnance -de Henri VI, roi d'Angleterre et de France, qui se déclara, en -1424, pour le curé et le chapitre de Saint-Merry. Il est probable -néanmoins que, malgré toutes les ordonnances royales ou prévôtales, la -Prostitution n'abandonna jamais une rue dont elle avait _joui et usé -par tel et si long temps, que ne est mémoire du contraire_. Mais le -curé de Saint-Merry se vengea, dit-on, d'un des _seigneurs_ de cette -rue, qu'il avait eu pour adversaire dans l'affaire des _bouticles -au péché_, et il le fit condamner, par l'officialité, à faire amende -honorable, un dimanche après la messe, devant la porte de l'église, -comme coupable d'avoir mangé de la viande un vendredi. Ce n'est pas -tout; le chapitre, ayant enfin triomphé des oppositions judiciaires, -changea le nom indécent de la rue, qui fut alors confondue avec -sa voisine la rue Brisemiche, et qui perdit de la sorte son vieux -caractère d'ignominie; car, en prononçant _Baillehoé_, le peuple -ajoutait une pantomime et une grimace malhonnêtes, qui n'avaient plus -de sens à l'égard de la rue _Taillepain_ ou _Brisemiche_. Toutes -ces étymologies de _Baillehoé_ étaient également significatives, -soit qu'on l'écrivît _Baillehoue_ ou _Baillehore_ ou _Baillehort_, -soit qu'on préférât adopter l'ancienne orthographe de _Baillehoc_ ou -_Baillehoche_; car le verbe _baille_ variait d'acception, suivant -le mot qu'on y accolait, et ce mot emportait toujours avec lui une -valeur obscène: _houe_, c'est un instrument de labour; _hore_, c'est -une fille publique; _hort_, c'est un choc violent; _hoc_, c'est cela; -_hoche_, c'est une entaille, etc. En un mot, il y avait constamment -une image indécente attachée aux différents noms de cette rue, qui, en -perdant ses noms équivoques, ne devint pas plus honnête, puisque dans -le dernier siècle les filles de la rue Brisemiche avaient encore une -célébrité proverbiale. - -Le document, que nous avons analysé en parlant du procès de la -fabrique de Saint-Merry contre les _seigneurs_ de Baillehoé, nous -permet de fixer certains points d'archéologie pornographique. Nous -pouvons presque, avec certitude, constater que les rues affectées à la -Prostitution avaient été autrefois fermées la nuit avec des portes; -que ces rues, hantées par les _ribauds_ et gens dissolus, étaient -souvent le théâtre de rixes, de meurtres et d'inconvénients graves; -que néanmoins les maisons s'y louaient plus cher qu'ailleurs et y -produisaient de bons revenus à leurs propriétaires ou tenanciers; -que les _femmes folieuses_ avaient l'entrée libre dans les églises, -où elles allaient, moins pour prier, que pour chercher aventure; -enfin, que la présence d'un _bordiau_ était avantageuse à la paroisse -en raison des aumônes que ses pensionnaires payaient au curé et à -la fabrique. Remarquons, en outre, que dès lors un usage de droit -coutumier, qui s'est maintenu jusqu'à nos jours, autorisait chaque -bourgeois à porter plainte contre toute femme de mauvaise vie, qu'il -voulait faire expulser, de sa maison ou de son voisinage, par les -sergents du Châtelet chargés de la police des prostituées et des lieux -de débauche. - - - - -CHAPITRE XII. - - SOMMAIRE. --Le livre de la Taille de Paris. --Le roi des ribauds - _de la royne Marie_. --Ysabiau _l'Espinète_. --Jehanne _la - Normande_. --Edeline _l'Enragiée_. --Aaliz _la Bernée_. --Aaliz - _la Morelle_. --_La Baillie_ et _la Perronnelle-aux-chiens_. - --Perronèle _de Sirènes_. --Anès _l'Alellète_. --Jehanne _la - Meigrète_. --Marguerite _la Galaise_. --Geneviève _la Bien-Fêtée_. - --Jehanne _la Grant_. --Ysabiau _la Camuse_. --Maheut _la - Lombarde_. --Marguerite _la Brete_. --Ysabiau _la Clopine_. --Anès - _la Pagesse_. --Juliot _la Béguine_. --Jehanne _la Bourgoingne_. - --Maheut _la Normande_. --Gile _la Boiteuse_. --Mabile _l'Escote_. - --Agnès _aux blanches mains_. --Jehanette _la Popine_. --Ameline - _la Petite_. --Ameline _la Grasse_. --Marie _la Noire_. --Anès _la - Grosse_. --Jehanne _la Sage_, etc., etc. - - -Nous avons dit que le livre de la Taille de Paris, pour l'an 1292, ne -présentait aucun fait relatif à la Prostitution; mais, après avoir -examiné de nouveau ce livre si précieux pour l'histoire de Paris -à cette époque, nous croyons pouvoir modifier un peu ce jugement, -qui, pour être vrai au premier coup d'oeil, mérite de n'être accepté -qu'avec certaines réserves; car si, en effet, on ne trouve nulle part -dans les _quêtes_ de la taille une désignation précise des femmes -_communes_ qui exerçaient le métier de ribauderie, on est tenté de -les reconnaître çà et là sous des sobriquets qui les caractérisent. -Il est certain, toutefois, que ces femmes ne payaient aucun impôt, -dans les tailles extraordinaires levées au profit du roi, en qualité -de _ribaudes_; mais elles payaient à titre de locataires des maisons -qu'elles habitaient en ville, hors de leurs _bouticles au péchié_. -Nous ne savons rien, par malheur, sur les conditions de l'assiette des -taxes; et, par exemple, il nous est impossible de comprendre pourquoi -Paris, qui renfermait, sous Philippe le Bel, une population de 400,000 -âmes environ, ne fournit que 15,200 contribuables, suivant les calculs -du savant Henri Geraud, payant ensemble 12,218 livres et 14 sous. Ces -contribuables ne sont pas certainement les plus riches habitants, que -les priviléges de bourgeoisie exemptaient de la taille; ce ne sont -pas aussi les plus pauvres, comme nous le voyons par les différences -de fortune que semblent accuser les variations de la taille. Il ne -faut pas se fier aux étranges suppositions de Dulaure, qui veut que -le nombre des _tailles_ indique le nombre des _feux_; si cela était, -le rôle de la Taille ne mentionnerait pas, avec une taxation spéciale, -les enfants, les valets, les chambrières, les ouvriers compagnons des -personnes imposées. Nous hasarderons une conjecture, qui ne repose pas -sur des preuves écrites, en disant que la taille n'atteignait que les -individus logés au rez-de-chaussée, ayant _ouvroir_, ou _fenêtre_, ou -issue de plain-pied sur le pavé du roi. Cette conjecture, que rien, -d'ailleurs, ne contredit, a l'avantage d'expliquer naturellement la -singulière disproportion qui existe entre le nombre des habitants et -celui des contribuables, parmi lesquels les femmes ne comptent pas pour -la dixième partie. - -La Taille de 1292 nous permettra de constater un fait que confirment -plusieurs ordonnances postérieures de la prévôté de Paris: c'est que -les rues affectées à la débauche publique ne recevaient les femmes -de mauvaise vie, qu'à certaines heures du jour, dans des _bordeaux_ -ou _clapiers_ où elles exerçaient librement leur abjecte profession. -Nous verrons qu'elles ne logeaient pas la nuit dans ces mêmes rues, -comme si le législateur avait voulu qu'elles respirassent l'air de la -vie honnête en sortant de l'atmosphère de leur infamie. Nous ne les -rencontrerons donc que dans les rues voisines, et nous n'aurons pas de -peine à les reconnaître à leurs surnoms populaires et à l'uniformité -de leur taxe. Avant d'aller à leur recherche dans les paroisses où -elles cachaient leur existence souvent chrétienne et presque honorable -en apparence, puisqu'elles étaient quelquefois mariées et avaient un -ménage, nous devons extraire du livre de la Taille une particularité -très-bizarre, que l'éditeur a laissée passer inaperçue et qui se -rattache à l'histoire de la Prostitution. Dans la quête des _menues -gens_ qui résidaient au quartier Saint-Germain-l'Auxerrois et qui -furent tous taxés indifféremment à 1 sol ou 12 deniers par tête, on -est étonné de trouver le _roy des ribaus de la royne Marie_ (voy. -p. 5 du _Livre de la Taille_, publié avec des commentaires par H. -Geraud). Quel est ce roi des ribauds qui avait sa demeure dans la rue -_d'Osteriche_, aujourd'hui rue de l'Oratoire, vis-à-vis du Louvre? A -coup sûr, il ne s'agit pas ici d'un officier de la maison du roi de -France; et la misérable quotité de sa contribution témoigne assez de sa -condition infime. Ce n'est pas le roi des ribauds de la cour de France, -qui eût payé au fisc la même redevance que _Adam le cavetier_, _Jehan -menjuepain_ (mendiant) et _Helissent, ferpiere de linge_. - -Il y avait, comme nous l'avons dit, un roi des ribauds élu dans chaque -_cour de ribaudie_, et cette espèce de portier, chargé de maintenir -l'ordre dans le clapier, n'était qu'une piètre caricature du roi des -ribauds de l'hôtel du roi. Celui de la rue _d'Osteriche_ appartenait -à la plus pauvre ribaudie de la ville, et ce titre pompeux, dont il -se décorait, ne l'empêchait pas de n'être qu'un _truand_ de piteuse -espèce. Quant à cette _royne Marie_, dont il se déclarait l'officier -et le ministre, ce ne peut être qu'une ribaude ou quelque vieille -entremetteuse qui aurait été intronisée reine par ses sujettes ou -par ses compagnes. Il n'y a pas d'autre conclusion à tirer de cette -qualification de _reine_ appliquée à une femme du nom de Marie, -qui avait un roi des ribauds taxé à 12 deniers; et il est inutile -de démontrer que ce chétif roi des ribauds ne pouvait, en aucun -cas, appartenir à la reine Marie de Brabant, veuve de Philippe le -Hardi, laquelle vivait encore à cette époque. Nous sommes fondé à -croire, d'après cette simple indication, que, du moins dans certaines -ribaudies, les femmes publiques se donnaient une reine, comme d'autres -corporations de femmes, notamment les lavandières, les lingères, -les harengères, etc. Cette reine devait avoir naturellement un roi -des ribauds, chargé de la police particulière du mauvais lieu où -régnait son impudique maîtresse. Peut-être, aussi, attribuait-on le -nom de _reine_ à la gouvernante d'une cour de ribaudes. Nous avons -vu cependant, à la suite des rois de France, au seizième siècle, une -gouvernante de cette espèce, à qui les ordonnances de François Ier et -de Henri II n'accordent pas les honneurs d'une indécente royauté. En -général, le clapier étant honoré du titre comique d'_abbaye_, dans le -langage pittoresque du peuple, la directrice d'une semblable abbaye -se disait _abbesse_ ou _prieure_. On pourrait encore supposer que la -reine Marie était l'élue d'une de ces joyeuses associations de _fous_, -de _conards_, de _jongleurs_, etc., qui simulaient un gouvernement avec -une burlesque imitation des offices de la royauté. - -Venons-en à notre enquête sur les femmes sans profession, que la Taille -de 1292 nous montre logées dans les rues suspectes et aux environs des -rues consacrées à la Prostitution. Nous remarquons d'abord, parmi les -_menues gens_ de la paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois, imposés chacun -à 12 deniers, Florie _du Boscage_, qui demeurait en dehors de la porte -Saint-Honoré et, par conséquent, sur le fossé de la ville; Ysabiau -_l'Espinète_, dans la rue _Froidmantel_ du Louvre, qui vient à peine de -disparaître avec ses vieux repaires de débauche; Jehanne _la Normande_, -dans la rue _de Biauvoir_, qui existait encore il y a quarante ans -sous le nom de rue de Beauvais; Edeline _l'Enragiée_ dans la rue -_Riche-Bourc_, qui est à présent la rue du Coq-Saint-Honoré; Aaliz -_la Bernée_, au coin de l'abreuvoir qui était à l'entrée de la rue -des Poulies; Aaliz _la Morelle_, dans la rue _Jehan Evrout_, qui n'a -pas laissé de traces; _la Baillie_ et _Perronnelle-aux-chiens_, dans -la rue des Poulies; Letoys, fille d'_Aaliz-sans-argent_, dans la rue -_d'Averon_, qui est la rue Bailleul. Il est assez bizarre que les rues -sombres et fétides où résidaient ces filles, dont le sobriquet indique -assez la profession, n'ont jamais cessé d'être habitées par le rebut -de la population. Parmi les menues gens du quartier Saint-Eustache, -nous trouvons Perronèle _de Serènes_ (ou sirène), Anès _l'Alellète_ -(l'alouette), Jehanne _la Meigrète_, Marguerite _la Galaise_, Geneviève -_la Bien-Fêtée_, Jehanne _la Grant_, etc. Les mêmes sobriquets se -sont conservés traditionnellement parmi le monde de la Prostitution -populaire. - -Dans les mêmes quartiers et les mêmes rues, la Taille de 1292 signale -encore par des sobriquets analogues un nombre de femmes qui pouvaient -vivre également de leur corps, mais qui en tiraient meilleur profit, -puisqu'elles sont imposées à 2, à 3 et même à 5 sous. Telles étaient, -en dehors de la Porte-Saint-Honoré, Ysabiau _la Camuse_ et Maheut -_la Lombarde_; dans la rue _Froidmantel_, Marguerite _la Brete_ et -Ysabiau _la Clopine_; dans la rue _Biauveoir_, Anès _la Pagesse_; dans -la rue Richebourg, Juliote _la Beguine_, Jehanne _la Bourgoingne_, -Maheut _la Normande_, Gile _la boiteuse_, etc. Il faut faire observer -que les rues pauvres et malfamées, qui acceptaient de pareilles -habitantes, n'étaient occupées, d'ailleurs, que par des artisans de -la plus vile espèce: pêcheurs, passeurs, savetiers, fripiers, etc. -Dans les rues plus passagères et mieux habitées, on ne remarque pas -souvent une seule femme dont la condition semble équivoque. Nous -rencontrons seulement ces femmes suspectes aux alentours des rues -bordelières, où elles ne logeaient pas, comme nous le prouverons plus -loin. Ainsi, dans la rue de Glatigny, où la débauche avait son plus -fameux atelier, on ne voit pas sans doute figurer des personnes bien -honorables: ce sont Margue _la crespinière_, Jean _le pastéeur_, Héloys -_la chandelière_, Jaque _le savetier_, etc. Mais, en voyant au nombre -des locataires de cette rue infâme un certain Jeharraz, qui paye 22 -sols de contribution, Guibert le Romain, qui en paye 25, la femme -de Nicolas le _cervoisier_ et ses deux filles, qui payent ensemble -38 sols, et Giles Marescot, 36; nous sommes tenté de prendre ces -individus pour des fermiers de mauvais lieux, et nous allons chercher -leurs pensionnaires dans les rues voisines. Elles nous présentent -Mabile _l'Escote_ (ou l'Écossaise), Perronèle _Grosente_, de Gervoi; -Lucette, Lorencete, Agnès _aux blanches mains_, Jehannette _la Popine_ -et d'autres que nous reconnaissons pour des _femmes d'amour_. Dans -un centre de Prostitution, non moins actif que le Val d'amour, en -_Baillehoe_ et en _Cour Robert-de-Paris_, nous ne comptons que quatre -femmes sans profession entre trente-huit contribuables, dont le plus -imposé, il est vrai, ne paye que 5 sols: ce sont Ameline _Beleassez_, -Ameline _la Petite_, Anès _la Bourgoingne_ et Maheut _la Normande_, -qui sont taxées chacune à 2 sols; la chambrière de Maheut est taxée de -même que sa maîtresse, dont elle partageait apparemment les travaux -et les bénéfices. Mais, dans les rues adjacentes, il y a des femmes -que leur surnom nous fait reconnaître, et qui appartenaient sans -doute à la ribaudie de Baillehoé, quoiqu'elles eussent leur domicile -en _honnête mesgnie_. Citons seulement Chrétienne et Marie, sa soeur, -dans la rue Neuve-Saint-Merry; Juliane et Anès, _sa nourrice_, dans -la même rue; Ameline _la Grasse_, dans le cloître; Marie _la Noire_, -Marie _la Picarde_, Anès _la Grosse_, Jehanne _la Sage_, dans la rue -Simon-le-Franc, etc. Ce n'était pas là, certainement, tout le personnel -de la Prostitution dans ces quartiers populeux; et nous sommes fort en -peine d'apprécier le motif qui faisait comprendre telle ribaude plutôt -que telle autre sur les listes de la taille. - -Il faut admettre aussi que toutes les prostituées n'étaient pas vouées -exclusivement à leur honteuse profession et que la plupart d'entre -elles se trouvaient réparties dans diverses catégories de métiers. -Il paraît ressortir de l'esprit des ordonnances de saint Louis, qui -régissaient toujours la Prostitution, que toute femme était libre -de son corps et pouvait en faire trafic à son gré, pourvu qu'elle -ne s'abandonnât au péché que dans _les anciens bordeaux et rues à -ce ordonnées d'ancienneté_. Selon les termes de plusieurs arrêts du -parlement, Delamare, qui avait sous les yeux tous les monuments de -la législation du Châtelet, n'a pas jugé autrement l'état des femmes -publiques, qui n'avaient cette condition infamante que dans l'exercice -de leur scandaleuse industrie, et qui, hors de là, retrouvaient presque -la qualité de femme honnête. Il résulterait de cette distinction -singulière dans l'une et l'autre phase de leur genre de vie, que -l'autorité municipale n'avait rien à voir dans les désordres secrets -des femmes qui se conformaient scrupuleusement aux ordonnances et qui -ne devenaient ribaudes communes qu'en mettant le pied dans les endroits -consacrés à cette Prostitution transitoire et locale. Celle qui venait -de se prostituer en un mauvais lieu, se purifiait, pour ainsi dire, -dès qu'elle en était sortie. On s'explique de la sorte un jugement -des magistrats de Bordeaux qui condamnèrent au gibet un homme coupable -d'avoir violé une fille publique. Ce jugement mémorable est rapporté -par Angelo-Stefano Garoni, dans son Traité de jurisprudence intitulé: -_Commentaria in titulum de meretricibus et lenonibus Constit. Mediol._ -«Les lieux infâmes de Prostitution, dit Delamare dans son _Traité -de la Police_, étoient communs à plusieurs de ces femmes publiques -et leurs demeures en étoient séparées. C'étoit un lieu d'assemblée, -où elles avoient la liberté de se rendre pour leur mauvais commerce, -et qui leur étoit marqué, pour les faire davantage connoître et en -éloigner celles qui étoient encore susceptibles de quelque pudeur. Il -leur étoit défendu (selon le _livre vert ancien_ du Châtelet, fol. -159) de commettre le vice partout ailleurs, non pas même dans les -lieux de leurs demeures particulières, sous les peines portées par les -règlements. Elles crurent éluder ces sages précautions, en se rendant -si tard dans ces lieux publics qu'elles n'y seroient point connues et -que les voisins ne les y verroient point entrer.» - -On réglementa dès lors les heures d'entrée et de sortie dans les -bordeaux et clapiers qui ne s'ouvraient qu'au point du jour et se -fermaient au coucher du soleil. On ne voit pas néanmoins que les -femmes qui y venaient pour pécher, fussent soumises à une inscription -quelconque; mais on peut prétendre, à coup sûr, qu'elles étaient tenues -d'acquitter un droit fixe qui figurait dans la recette de la ville ou -qui faisait partie des revenus du roi des ribauds de l'hôtel du roi. -Le prévôt de Paris rendit une ordonnance, le 17 mars 1374, portant -que: «toutes femmes qui s'assemblent ès rues Glatigny, l'Abreuvoir -Mâcon, Baillehoé, la Cour Robert-de-Paris, et autres bordeaux, soient -tenues de s'en retirer et de sortir de ces rues, incontinent après dix -heures du soir sonnées, à peine de vingt sous parisis d'amende pour -chaque contravention.» Le taux de l'amende, qui équivalait à plus de -vingt francs de notre monnaie, prouve, ce nous semble, que le salaire -d'une journée de _péché_ n'était pas inférieur à cette amende, qui -revenait probablement pour moitié aux sergents du Châtelet; elle fut -laissée depuis à l'arbitraire du juge, et, par conséquent, doublée ou -quadruplée, ce qui permettrait de supposer que des femmes de haut rang -ne craignaient pas quelquefois d'affronter les hasards impudiques de -ces lieux infâmes et se souciaient peu de l'amende, pourvu qu'elles -achetassent par là l'impunité et le secret de leur vie dissolue. Le 30 -juin 1395, le prévôt de Paris fit défense à toutes filles et femmes -de joie, «de se trouver dans leurs bordeaux ou clapiers, après le -couvre-feu sonné, à peine de prison et amende arbitraire.» Delamare, -qui rapporte cette ordonnance d'après le _livre rouge ancien_ du -Châtelet, ajoute une particularité qu'il a vérifiée sur les registres -de la prévôté: «Les ordonnances étoient renouvelées tous les ans deux -fois, et cette retraite leur étoit marquée à six heures en hiver, et à -sept heures en été, qui est l'heure que l'on sonne le couvre-feu.» - -Telle était la force de l'usage, tel était l'empire de l'habitude -au bon vieux temps, qu'il fallut plusieurs siècles pour enlever à -la Prostitution une des rues que Louis IX lui avait spécialement -affectées. Lorsque l'ordonnance du prévôt de Paris, du 18 septembre -1367, eut renouvelé et confirmé la destination de ces rues malhonnêtes, -l'évêque de Mâcon adressa des représentations au roi Charles V, pour -obtenir que la rue Chapon fût soustraite à cette impure servitude. -Les évêques, comtes de Châlons, possédaient depuis plusieurs -siècles un grand hôtel, situé dans la rue Transnonain, appelée alors -_Troussenonain_, entre les rues Chapon et _Court-au-vilain_, maintenant -rue de Montmorency. Les femmes de mauvaise vie s'étaient emparées de -toutes ces rues, mais elles s'assemblaient tous les jours dans leur -_asile_ de la rue Chapon, et là, leurs chants, leurs rires, leurs -altercations, leurs indécences, troublaient sans cesse la vue, les -oreilles et la conscience des pieux habitants de l'hôtel de Châlons. -L'évêque, qui était membre du conseil privé du roi, employa tout son -crédit pour éloigner de sa demeure, et, en même temps, du cimetière de -Saint-Nicolas-des-Champs, l'odieux voisinage qui semblait insulter à la -fois les vivants et les morts. Charles V rendit une ordonnance, datée -du 3 février 1368 (nouveau style, 1369), dans laquelle il remettait -en vigueur le premier édit de saint Louis contre la Prostitution en -général. Pour en venir non pas à l'exécution complète de cet édit, -mais pour l'appliquer seulement à la rue Chapon, les conclusions qu'il -tirait de l'ordonnance prohibitive de 1254 n'étaient ni justes ni -motivées; car, après avoir rappelé l'ancienne ordonnance qui expulsait -de la ville (_de villâ_) les femmes publiques (_publicæ meretrices_) -et qui confisquait tous leurs biens, jusqu'à la cote et au péliçon -(_usque ad tunicam vel pelliceam_), il ordonnait aux propriétaires -et aux locataires de la rue Chapon qui auraient loué leurs maisons à -des ribaudes, de les mettre dehors sur-le-champ et de ne faire aucun -bail avec elles à l'avenir, sous peine de perdre le loyer d'une année, -afin, disait l'édit, que ces viles créatures ne logent plus dans -ladite rue et n'y tiennent plus leurs assemblées (_quod ibidem sua -lupanaria ulteriùs de cetero non teneant_); cela, pour l'honneur de -l'évêque et dans l'intérêt des personnes honnêtes qui habitaient aux -environs de cette rue ou même dans cette rue, où l'on n'osait plus -passer. L'ordonnance a l'air d'attribuer au nom de la rue Chapon une -origine que démentent des titres plus anciens (_saltem metu pene dictus -viens_). Sauval affirme que les femmes publiques résistèrent aux ordres -du roi, en se fondant sur leurs priviléges confirmés par saint Louis, -et prouvèrent que la rue Chapon leur avait été concédée comme un lieu -d'asile par Philippe-Auguste, avant que cette rue fût enfermée dans -l'enceinte de Paris. Les évêques de Châlons eurent beau se plaindre et -s'autoriser de l'ordonnance de Charles V pour se débarrasser de leurs -scandaleuses voisines: ils n'y réussirent pas, tant la législation de -saint Louis avait conservé d'autorité, tant la coutume avait de pouvoir -dans l'administration municipale. «Les ribaudes tinrent bon, dit -Sauval, et elles ne sortirent de la rue Chapon qu'en 1565, lorsque les -asiles de femmes publiques furent ruinés de fond en comble à Paris.» - -Les ordonnances des rois n'étaient pas mieux exécutées, il est vrai, -lorsqu'elles avaient pour objet de s'opposer aux envahissements de la -Prostitution dans les rues de Paris auxquelles ce fléau n'avait pas -été infligé par droit d'ancienneté. Une fois que les femmes publiques -envahissaient une rue ou un quartier, elles s'y enracinaient et y -pullulaient, sans qu'il fût possible de les en chasser, malgré toutes -les menaces d'amende et de prison. Elles avaient, on le voit, une -répugnance invincible à se rendre dans les lieux qui leur étaient -attribués et qui leur imprimaient sans doute une marque particulière -d'infamie; elles préféraient s'exposer aux rigueurs de la loi et -pratiquer leur métier en cachette, dans des rues où l'oeil de la -police n'était pas toujours ouvert sur elles. En 1381, Charles VI -réclama l'exécution des ordonnances de saint Louis contre ceux qui -loueraient des maisons ou des logements à des femmes de mauvaise -vie dans certaines rues qu'elles avaient accaparées et qui n'étaient -pourtant pas comprises dans le nombre de leurs lieux d'asile. Charles -VI adressa des lettres patentes, le 3 août, au prévôt de Paris, qu'il -chargeait d'en faire exécuter la teneur; il s'appuyait sans raison -sur les anciennes ordonnances de saint Louis qui expulsaient de la -ville et des champs (_tam de campis quant de villis_) les femmes -de vie dissolue et qui prohibaient absolument la Prostitution; -mais, en vertu de ces ordonnances, il n'exigeait que l'expulsion -des prostituées qui avaient élu domicile dans les rues Beaubourg, -Geoffroy-l'Angevin, des Jongleurs, Simon-le-Franc, ainsi qu'aux -alentours de Saint-Denis-de-la-Châtre et de la fontaine Maubué. De -même que dans l'édit de Charles V, les propriétaires et locataires de -ces rues et de ces carrefours, qu'on voulait délivrer de leurs hôtes -incommodes, étaient sommés de ne passer aucun contrat de loyer avec -des femmes suspectes, sous peine d'avoir à payer une année de loyer -au bailli du lieu ou au juge du Châtelet. On est fondé à croire que le -prévôt de Paris fit d'abord diligence pour que les commandements du roi -fussent observés: il y eut des propriétaires mis à l'amende, des femmes -expulsées et emprisonnées; mais, en dépit des sergents, la Prostitution -se maintint dans le nouveau domaine qu'elle avait conquis. Toutes ces -rues, excepté le cloître de Saint-Denis-de-la-Châtre, avaient fait -partie du hameau de Beaubourg, que Philippe-Auguste réunit à la ville, -en l'entourant de murailles; ce Beaubourg était donc naturellement -occupé par des ribaudes qui s'y perpétuaient par tradition. La -fontaine Maubué, environnée de chétives bicoques, faisait le centre -de cette ribaudie qui s'annonçait assez par le nom même de sa fontaine -(_Maubué_, malpropre, mal lessivé). L'établissement des ribaudes autour -de l'église de Saint-Denis-de-la-Châtre, dans la Cité, remontait à une -antiquité encore plus reculée, car nous avons prouvé que la confrérie -de la Madeleine avait eu d'abord son siége dans cette paroisse: il -était tout simple que les _joyeuses commères_ qui composaient cette -confrérie se groupassent aux abords de leur église patronale et -regardassent ce quartier comme un ancien fief de leur corporation. - -Le prévôt de Paris, en publiant les lettres patentes du 3 août 1381, -destinées à protéger l'_honnêteté_ de certaines rues, crut devoir -rappeler, en même temps, que d'autres rues avaient été particulièrement -affectées à la Prostitution; mais, de peur de se mettre en -contradiction avec quelque ordonnance du roi, telle que celle qui avait -voulu réhabiliter la rue Chapon, il évita de désigner ces rues; il fit -défense aux femmes déshonnêtes «de ne eux tenir, héberger ne demeurer -ès bonnes rues de Paris, mais qu'ils vuident eux et leurs biens hors -desdites bonnes rues et voisent (aillent) demeurer ès moiens bordeaux -et ès rues et lieux ad ce ordonnés, sur peine de bannissement.» Cet -avis, que Ducange a tiré du _livre vert nouveau_ du Châtelet, gardait -le silence sur les lieux que la prévôté attribuait nominativement au -marché de la débauche; aussi, les prostituées tirèrent avantage de ce -silence, pour se répandre dans tous les quartiers de Paris et pour y -fonder une multitude de lieux infâmes. Le prévôt eut besoin d'expliquer -l'avis amphibologique de 1381, par un nouvel édit plus explicite, que -Ducange, dans son Glossaire (au mot GYNÆCEUM), rapporte, sous la date -de 1395, comme emprunté du _livre noir_ du Châtelet: «_Item_, l'on -commende et enjoint à toutes femmes publiques bordelières et de vie -dissolue, à présent demeurans ès rues notables de Paris..., qu'elles -vuident incontinent après ce présent cry, et se retraient, et qu'elles -facent leur demeure ès bordeaux et autres lieux et places publiques, à -eux ordonnez d'ancienneté pour tenir leurs bouticles au péchié devant -dit, c'est assavoir ès rues de l'Abreuvoir de Mascon, de Glatigny, de -Tiron, de Court Robert de Paris, Baillehoé, la rue Chapon et la rue -Palée, sur peine d'estre mises en prison et d'amende volontaire.» Ce -_cri_, ou proclamation, qui fut fait à son de trompe par les crieurs -jurés dans les carrefours de Paris, présente cette singularité, qu'on -n'y a point égard à l'ordonnance du roi relative à la rue Chapon; -peut être, un arrêt du parlement était-il venu suspendre l'effet de -cette ordonnance. Parmi les lieux réputés infâmes, on ne trouve plus -la rue de Champ-Fleuri, mais on voit qu'elle a été remplacée par la -rue _Palée_, qu'on nomma depuis ruelle _Saint-Julien_ et plus tard -rue de _la Poterne_ ou _Fausse-Poterne_, parce qu'elle était à peu de -distance de la poterne Saint-Nicolas-Huidelon. Cette rue, qui tient à -la rue Beaubourg et qui s'appelle aujourd'hui rue du Maure, renfermait -une cour de ribaudie, dite _la Cour du More_, dénomination que nous -rapprocherons du sobriquet de certaines filles, qui devaient être -moresses ou sarrasinoises, puisque la Taille de 1292 les qualifie de -_morelles_. C'était là un des principaux repaires de la Prostitution, -quoique nous ne cherchions pas à retrouver cette rue _Palée_ dans -la rue du Petit-Hurleur, où Géraud, Jaillot, Lebeuf, ont essayé de -la placer. La grande rue Palée (il y en eut deux de ce nom) était, -selon nous, le lieu d'asile des filles de la rue Beaubourg et des rues -voisines. - -Il y avait encore dans Paris une quantité de mauvais lieux non -autorisés; mais il semble que la prévôté ait négligé de s'en occuper -jusqu'en l'année 1565, où Charles IX les enveloppa dans une mesure -générale de prohibition. Mais, avant cette mesure, nous pouvons citer -deux essais de réforme au sujet de deux rues, dont l'une appartenait -traditionnellement à la Prostitution, et dont l'autre en avait été -infectée à une époque bien postérieure. Une ordonnance de Charles VI, -du 14 septembre 1420, pendant l'occupation de Paris par les Anglais, -avait renouvelé les anciennes défenses aux femmes dissolues, de loger -ailleurs que dans les rues de l'Abreuvoir-Macon, de Glatigny, de Tyron, -la Cour Robert-de-Paris, Baillehoé et la rue Palée, à peine de prison. -(Delamare a lu _rue Pavée_, dans le registre _noir_ du Châtelet, où -il copia ce document.) Mais, quatre ans après, Charles VI étant mort, -Henri VI, roi d'Angleterre, qui s'intitulait _roi de France_, prêta -l'oreille aux suppliques des marguilliers et paroissiens de l'église de -Saint-Merry, qui demandaient la suppression des honteuses franchises -de Baillehoé; «auquel lieu de Baillehoé, disent les lettres patentes -de Henri VI, datées du mois d'avril 1424, et délivrées à Paris dans le -conseil du roi; siéent, sont et se tiennent continuellement femmes de -vie dissolue et communes que on dit bordelières, lesquelles y tiennent -clappier et bordel publique: qui est chose très-mal séant et non -convenable à l'honneur qui doit être déféré à l'Église et à chacun bon -catholique; de mauvais exemple, vil et abominable, mesmement à gens -notables, honorables et de bonne vie.» En conséquence, pour satisfaire -au voeu des exposants et de leurs femmes, que scandalisait le spectacle -de ces impudicités, le roi anglais défendit «qu'il y eust dorénavant -aucune prostituée en la rue de Baillehoé, ni aux abords de l'église -Saint-Merry, attendu qu'il y avoit dans la ville moult d'autres lieux -et places ordonnées à ce, et mesmement assez près d'icelle, comme au -lieu que l'on dit la Cour Robert, et ailleurs, plus loing de l'église, -pour retraire lesdites femmes, qui sont comme non habités.» - -Il était enjoint au prévôt de Paris de faire exécuter cet édit -_irrévocable_, et d'expulser sur-le-champ les femmes perdues qui -logeaient dans la rue Baillehoé. Il est probable que cette ordonnance -n'eut pas plus de valeur effective que les précédentes, car la rue -Baillehoé resta consacrée au vice. Nous remarquons pourtant, dans -les lettres de Henri VI, que les lieux de tolérance étaient _comme -non habités_; tandis que la proclamation du prévôt de Paris, faite à -cor et à cri en 1395, ordonne aux prostituées de _faire leur demeure_ -dans ces mêmes lieux qui leur avaient été attribués _d'ancienneté_. -Nous conclurons de ces deux pièces, presque contemporaines, que la -législation relative aux femmes de mauvaise vie avait changé sur -ce point: qu'elles étaient forcées de loger sur le théâtre même de -leurs désordres, et qu'elles n'avaient plus la liberté de cacher -leur domicile dans tous les quartiers, pourvu qu'elles y vécussent -honnêtement. Il résulte aussi de l'ordonnance de Henri VI, que, -nonobstant des injonctions réitérées, les femmes dissolues refusaient -de s'agglomérer dans les bordeaux et clapiers, qui restaient déserts et -abandonnés. Un arrêt du parlement, du 14 juillet 1480, cité par Sauval, -nous prouve avec quelle obstination cette espèce de femmes s'éloignait -des rues réservées à leur commerce déshonorant, pour se jeter, comme -des harpies, sur des rues qu'elles souillaient de leurs débauches. -Cet arrêt ordonne de faire déloger les femmes de vie déshonnête, de la -rue des Cannettes et des autres rues voisines, et enjoint à ces femmes -«d'aller demeurer ès anciens bordeaux» (_Antiquités de Paris_, t. III, -p. 652). On ne peut pas douter, d'après les termes de l'arrêt, que la -prévôté de Paris n'eût reconnu la nécessité de confondre le logement -des femmes publiques avec l'asile de leurs impudicités, et que les -lieux de tolérance ne fussent devenus de la sorte la demeure permanente -de ces femmes, qui dans l'origine n'y venaient qu'à certaines heures du -jour et n'y restaient jamais la nuit. - -Il faut maintenant chercher à découvrir, dans la topographie du vieux -Paris, les rues dont la Prostitution errante avait fait la conquête, -et que cependant les ordonnances des rois, les arrêts du parlement et -les _mandements_ de la prévôté ne nous signalent pas nominativement. -Ces rues, où s'exerçait en secret la coupable industrie des _putes_ -libres, étaient en assez grand nombre, et le nom souvent obscène -qu'elles devaient à la malice du _populaire_ les désignait à la -réprobation des honnêtes gens, qui s'en écartaient avec prudence. -Outre les cours des Miracles, qui englobaient dans la même fange -les voleurs et les prostituées de la dernière classe, on compterait -aisément une vingtaine de rues aussi mal famées que celles dont saint -Louis avait livré entièrement le séjour à la débauche publique. Nous -avons déjà remarqué plus haut que ces rues étaient ordinairement -voisines d'un centre de Prostitution. Ainsi, la rue Transnonain -dépendait, pour ainsi dire, de la rue Chapon; la rue Bourg-l'Abbé, -de la rue du _Hueleu_; la rue Cocatrix, de la rue Glatigny. Dès les -premiers temps, les ribaudes avaient choisi leur résidence auprès du -lieu de leurs _assemblées_, afin de pouvoir s'y rendre à toute heure -sans être exposées aux insultes et aux huées de la populace. La rue -Bourg-l'Abbé, qui fut ouverte hors de l'enceinte de Philippe-Auguste, -sur le territoire de l'abbaye Saint-Martin-des-Champs, participait à -la mauvaise réputation de la rue ou plutôt du cul-de-sac de _Hueleu_, -qui formait l'entrée de la rue actuelle du Grand-Hurleur. Sauval (t. -Ier, p. 120) rapporte une locution proverbiale qui nous fait connaître -quels étaient les habitants de cette rue: «Ce sont gens de la rue -Bourg-l'Abbé, disait-on; ils ne demandent qu'amour et simplesse.» Quant -à la rue de _Hueleu_, exclusivement réservée à la Prostitution, depuis -son origine jusqu'à nos jours, elle ne devait pas son nom, comme l'a -dit l'abbé Lebeuf, à un chevalier, nommé Hugo Lupus (en vieux français, -_Hue-leu_), lequel vivait au douzième siècle et fit plusieurs donations -à l'église de Saint-Magloire; mais bien aux huées qui accompagnaient -alors les gens simples ou crédules que le hasard amenait dans ce lieu -infâme. Cette étymologie, conforme à l'esprit du baptême des rues de -Paris, est confirmée par le nom des _Innocents_, que la rue a porté -aussi vers la même époque; on l'appelait encore rue _du Pet_. On lui -donna depuis le nom de _Grand-Hueleu_, pour la distinguer de la rue -du _Petit-Hueleu_, sa voisine, qui avait été d'abord la _petite rue -Palée_, et qui mérita d'être comparée plus tard à celle de Hueleu, -pour la honteuse destination qu'elle avait prise: «Dès qu'on voyoit -entrer un homme dans l'une ou l'autre de ces rues, disent les auteurs -du _Dictionnaire historique de la ville de Paris_, on devinoit -aisément ce qu'il y alloit faire, et l'on disoit aux enfants: _Hue-le_, -c'est-à-dire, crie après lui, moque-toi de lui!» Quoi qu'il en soit, de -tous les _bourdeaux_ de Paris, celui de Hueleu fut celui qui conserva -la plus horrible renommée; ce fut lui surtout qui détermina les sévères -mesures de répression que Charles IX étendit à tous les mauvais lieux -de sa capitale. On pourrait soutenir, par de bonnes autorités, que -les enfants avaient l'habitude de crier _au loup_ et, par corruption, -_houloulou_, quand un homme accostait une femme débauchée dans la rue, -ou quand une de ces malheureuses osait se montrer en plein jour avec le -costume de son état. - -Les rues qui conduisaient à la rue Chapon n'étaient pas mieux habitées -qu'elle. La rue Transnonain a longtemps servi de prétexte aux grossiers -jeux de mots du peuple, qui l'appelait tantôt _Trousse-Nonain_ ou -_Tasse-Nonain_ et tantôt _Trotte-Putain_ et _Tas-de-Putain_. La rue -Ferpillon, dans le nom de laquelle on a cru retrouver le nom d'un -de ses premiers habitants, fut d'abord nommée _Serpillon_, vieux mot -qui correspond à _torchon_. La rue de Montmorency, où les seigneurs -de Montmorency eurent autrefois un hôtel avec des dépendances -considérables, n'était connue que sous le nom de _Cour au vilain_, à -cause d'une espèce de cour des Miracles qu'elle renfermait. La plupart -des rues situées hors des murs ou le long de cette enceinte de remparts -construits par Philippe-Auguste, étaient dévolues à la Prostitution -libre, qui y bravait en paix les ordonnances de la prévôté et la -police des sergents du Châtelet. Ainsi, la rue des Deux-Portes, la -rue Beaurepaire, la rue Renard, la rue du Lion-Saint-Sauveur, la rue -Tireboudin, appartenaient de droit aux ribaudes du plus bas étage. La -rue des Deux-Portes, qui prit son nom de ses deux portes qu'on fermait -pendant la nuit, avait été inévitablement un lieu de débauche, ce que -prouve assez le sobriquet de _Gratec.._, qu'elle a porté jusqu'au -quinzième siècle. C'est sous ce nom obscène, qu'elle est désignée -dans une liste des rues de Paris, publiée par l'abbé Lebeuf d'après un -ancien manuscrit de l'abbaye de Sainte-Geneviève (_Hist. de la ville -et du diocèse de Paris_, t. II, p. 603). Dans le Compte du domaine de -Paris, pour l'année 1421 (_Sauval_, t. III, p. 273), le receveur de -la ville déclare avoir reçu de Jean Jumault «les rentes d'une maison, -cour et estables, ainsi que tout se comporte, séant à Paris dans la rue -Gratec.., près de Tirev.., où pend l'enseigne de l'Escu de Bourgogne -estant en la censive du roi.» La rue Tirev.., dont il est question -dans ce Compte, a gardé son infâme dénomination jusqu'au seizième -siècle, où la reine Marie Stuart, femme de François II, passant par -là, s'avisa de demander le nom de cette rue à un de ses officiers et -donna lieu à l'altération du nom primitif. Quoi qu'il en soit de cette -anecdote, que Saint-Foix prétend avoir empruntée à la tradition locale, -on eut l'étrange idée, en 1809, d'inscrire le nom de Marie Stuart sur -l'écriteau de la rue Tireboudin. - -Les noms de rues, inventés et corrompus par le peuple, qui se plaisait -aux équivoques les moins décentes, suffiraient presque pour nous faire -découvrir les traces de la Prostitution publique et secrète dans le -vieux Paris. Sans sortir des nouveaux quartiers qui composaient la -Ville et qui rayonnaient au nord de la Cité sur la rive droite de -la Seine, en deçà et au delà de l'enceinte de Philippe-Auguste, nous -trouvons, dans les vieux inventaires, les rues de la _Truanderie_, du -_Puits-d'Amour_, de _Poilec.._, de _Merderel_, de _Putigneuse_, de -_Pute-y-musse_, etc. Ces noms-là disent eux-mêmes ce qu'étaient les -rues qui les portaient. Celle de la Truanderie, la seule qui ait gardé -son nom à travers plus de six siècles, offrait un asile non-seulement -aux prostituées errantes, mais encore aux gueux, aux voleurs, aux -vagabonds, en un mot, aux truands. La rue du Puits-d'Amour, qui est -maintenant la rue de la Petite-Truanderie, avait un puits célèbre, -dont nous avons parlé déjà et que les femmes amoureuses connaissaient -bien: ce puits, dont le souvenir se lie à plusieurs chroniques d'amour, -existait au centre de la petite place de l'Ariane, dont le nom primitif -semble avoir été place _de la Royne_, peut-être à cause d'une reine -de ribaudie ou d'amour, qu'on sacrait avec l'eau de ce puits. La rue -de _Poilec.._, qui est encore reconnaissable sous son nom moderne -de rue du Pélican, qu'une maladroite pruderie avait métamorphosée en -rue _Purgée_ au commencement de la Révolution; cette vilaine rue n'a -jamais changé d'emploi et l'on y rencontre toujours les mêmes moeurs. -La rue _Merderel_ ou _Merderet_ ou _Merderiau_ s'est un peu nettoyée, -depuis qu'on en a fait une rue _Verderet_, puis _Verdelet_, mais -elle a maintenu en partie ses vieux us d'impureté et la Prostitution -s'y promène, comme autrefois, dans la boue et les immondices. La -rue _Putigneuse_, au faubourg Saint-Antoine, est à présent rue -Geoffroy-Lasnier. La rue _Pute-y-Musse_ (c'est-à-dire, fille s'y cache) -a pris un air honnête, en devenant rue du Petit-Musc. Guillot indique, -dans son itinéraire, une autre rue de _Pute-y-Musse_ ou _Pute-Musse_, -que l'abbé Lebeuf a cru reconnaître dans la rue _Cloche-Perce_ ou _de -la Cloche-Percée_. Il n'est pas besoin de dire que ces rues ou ruelles, -hantées par les femmes de mauvaise vie et leurs impudiques satellites, -furent remarquables, entre toutes, par leur saleté et leur puanteur; -c'est dans cet état d'ignominie, qu'elles nous apparaissent encore au -milieu du dix-septième siècle, lorsque les commissaires voyers firent -une enquête de salubrité dans les rues de la capitale et constatèrent, -dans la plupart des rues bordelières, la présence de cloaques infects -qui empestaient l'air et de hideuses carognes qui affligeaient les -regards autant que l'odorat. La Prostitution, comme on en peut juger -par là, ne se piquait pas des délicatesses et des recherches sensuelles -que lui inspira plus tard l'exemple d'une cour galante et voluptueuse. - - - - -CHAPITRE XIII. - - SOMMAIRE. --Ordonnances somptuaires de Philippe-Auguste. - --Législation des rois de France contre la _dissolution_ et - la _superfluité_ des habillements. --Les _reines de ribaudie_. - --Défenses des prévôts de Paris et arrêts du parlement. --Arrêt - du 26 juin 1420. --Ordonnance du roi Henri VI, roi d'Angleterre. - --Arrêt du parlement du 17 avril 1426, prohibant les _ornements que - portent les damoiselles_. --Les _reines_ et _princesses d'amour_. - --L'_Ordinaire de Paris_. --Jehannette veuve de Pierre Michel, - Jehannette la Neufville et Jehannette la Fleurie. --Les ceintures - d'argent. --Inventaires des défroques de Marguerite, femme de - Pierre de Rains, et de damoiselle Laurence de Villers, femme - amoureuse. --Jehanne la Paillarde et Agnès la Petite. --Ordonnance - de Henri II. --Jehanneton du Buisson. --De ceux et celles qui - vivaient du produit du _maquerellage_, tenaient _bordiaux_, - louaient _bouticles au péché_, ou gouvernaient _clapier_ de filles - publiques. --Le _marché aux Pourceaux_. --Supplice des _gueuses_. - - -Nous avons vu que le prévôt de Paris, par son ordonnance de 1360, -avait fait défense aux filles et femmes de mauvaise vie, sous peine -de confiscation et d'amende, de porter sur leurs robes ou sur leurs -chaperons «aucuns gez ou broderies, boutonnières d'argent blanches -ou dorées, ni des perles, ni des manteaux fourrez de gris.» Cette -ordonnance, la plus ancienne que nous connaissions qui soit relative à -la police somptuaire des prostituées, avait été certainement précédée -de quelques autres qui n'ont pas été conservées dans les archives du -Châtelet de Paris. Philippe-Auguste fut le premier roi qui s'occupa de -corriger le luxe des habits ou plutôt qui, sous prétexte de le réformer -dans l'intérêt de bien public, fit servir le costume à établir la -hiérarchie sociale, selon la naissance, le rang et la fortune. On peut -donc supposer que, dès les premiers règlements de Philippe-Auguste, -à l'égard des habits, des étoffes et des joyaux, les prostituées de -profession se trouvèrent dépossédées du privilége d'être vêtues comme -des _dames_ et des _châtelaines_; mais il n'est resté qu'un souvenir -des lois somptuaires de Philippe-Auguste. Celles de Philippe le Bel, -qui n'étaient sans doute que la répétition et la confirmation des -précédentes, n'ont pas éprouvé le même sort; et nous pouvons dater -de 1294 la législation des rois de France contre la _dissolution_ et -la _superfluité_ des habillements. Dans cette ordonnance de 1294, il -n'est pas question sans doute des femmes publiques et des _livrées_ qui -leur appartiennent; mais on doit croire qu'elles n'étaient pas plus -privilégiées que les bourgeois et bourgeoises, qui ne devaient plus -porter ni _vair_, ni _gris_, ni hermine, ni or, ni pierres précieuses, -ni couronnes d'or ou d'argent, et qui étaient tenus de _se délivrer_, -dans le cours de l'année, des fourrures et des joyaux qu'ils auraient -acquis antérieurement à l'ordonnance. L'exécution d'une pareille -ordonnance n'était pas chose facile, et parmi les désobéissances les -plus obstinées, on rencontra celle des _reines de ribaudie_, qui ne -manquèrent pas de soutenir qu'un édit concernant les bourgeoises ne les -atteignait pas, et que le roi de France n'avait pu les déshonorer au -point de vouloir les contraindre à ne _faire_ que des _robes à 12 sols -l'aune_. - -L'ordonnance de Philippe le Bel fut le point de départ de toutes -les ordonnances du même genre, qui ne firent que la renouveler et la -compléter, en y ajoutant des prescriptions qui variaient avec les modes -et les usages. Plusieurs de ces ordonnances ont dû être publiées, avant -celle de 1367, qui, seulement destinée aux habitants de Montpellier, -surtout aux femmes de cette ville, est pleine de détails minutieux sur -la forme des vêtements et la qualité des étoffes. Il est difficile de -croire que plusieurs règlements somptuaires, aussi détaillés au moins, -n'aient pas été appliqués aux femmes de Paris, dans le long espace -de temps qui s'est écoulé entre le premier édit de 1294 et celui de -1367, lequel n'avait force de loi que dans la ville de Montpellier. -On ne trouve cependant que la proclamation du prévôt de Paris, datée -de 1360, que nous avons citée et dont les femmes communes étaient -seules l'objet. Il y eut certainement d'autres proclamations analogues, -sans compter celle qui concernait exclusivement les ceintures dorées -et que la tradition nous indique d'une manière certaine, quoique -le texte original ne soit pas parvenu jusqu'à nous. Ce texte, -d'ailleurs, n'était qu'une paraphrase explicative d'un article de -l'ordonnance de Philippe le Bel. Mais on a lieu de croire que les -filles publiques de Paris se montrèrent peu dociles aux avis de la -prévôté et se mirent peut-être en révolte ouverte contre ses agents -chargés de faire exécuter la loi, car nous voyons, dans le cours du -quinzième siècle, reparaître à plusieurs reprises, et toujours avec -un surcroît de sévérité, les _défenses_ que le prévôt adressait à -ses humbles sujettes et que des arrêts du parlement ne cessaient de -venir corroborer. Par son ordonnance du 8 janvier 1415, entièrement -relative à la Prostitution, le prévôt défendit de nouveau à toutes -femmes dissolues d'avoir la hardiesse de porter, à Paris ou ailleurs, -de l'or et de l'argent sur leurs robes et chaperons, des boutonnières -d'argent blanches ou dorées, des perles, des ceintures d'or ou dorées, -des habits fourrés de gris, de menu vair, d'écureuil ou d'autres -fourrures _honnêtes_, et des boucles d'argent aux souliers, sous peine -de confiscation et d'amende arbitraire. On leur accordait huit jours -pour quitter ces ornements et pour s'en défaire; après quoi il était -enjoint aux sergents, qui les trouveraient en contravention, de les -arrêter en quelque lieu que ce fût, excepté dans les églises, et de -les mener en prison au Châtelet, pour que là, leurs habits ayant été -enlevés et arrachés, elles fussent punies suivant l'exigence des cas. -Cette ordonnance fut renouvelée et criée à son de trompe dans les rues -et carrefours de Paris, en 1419, ce qui prouve qu'elle n'avait pas -été trop bien observée par les intéressées et que la persistance des -rebelles avait découragé la surveillance des sergents. - -Le parlement, malgré la guerre civile, la peste et la famine qui -désolaient alors la capitale et plusieurs provinces du royaume, regarda -comme assez importante la question somptuaire, en tant que relative -aux filles et femmes de mauvaise vie, pour rendre un arrêt le 26 juin -1420, par lequel défenses étaient faites à ces impures, «de porter des -robes à collets renversez et à queue traînante, ni aucune fourrure de -quelque valeur que ce soit, des ceintures dorées, des couvre-chiefs, -ni boutonnières en leurs chaperons,» et cela, sous peine de prison, de -confiscation et d'amende arbitraire, après un délai de huit jours donné -aux contrevenantes pour se conformer à la loi. L'arrêt du parlement -ne trouva pas plus d'obéissance chez les ribaudes, que l'ordonnance -du prévôt de Paris; et il fallut que ce dernier, cinq ans après, -recommençât ses publications, qui furent souvent répétées avec aussi -peu de succès. Les _damoiselles_ de la Prostitution ne voulaient pas -renoncer à leurs affiquets de toilette, et elles éludaient sans cesse -l'ordonnance, en modifiant quelque chose dans les inventions de la mode -et en renchérissant sur le luxe des femmes de bonne vie. - -Il paraîtrait que la saisie des habits et joyaux défendus formait -encore, à cette époque, une assez bonne _aubaine_, puisque le prévôt de -Paris se l'appropriait comme un des revenus de sa charge; mais Henri -VI, roi d'Angleterre, qui était maître de Paris en 1424, ne souffrit -pas que cette source impure de _profits_ fût détournée des coffres du -roi, et par une ordonnance en date du mois de mai de cette année-là, il -enjoignit au prévôt, «que dorénavant il ne preigne ou applique à son -prouffit les ceintures, joyaux, habitz, vestemens ou autres parements -defenduz aux fillettes et femmes amoureuses ou dissolues.» (Voy. le -recueil des _Ordonn. des rois de la 3e race_.) - -Un nouvel arrêt du parlement prohiba, le 17 avril 1426, «les ornements -que portent les damoiselles,» les robes traînantes, les collets -renversés, le drap d'écarlate en robes ou en chaperons, les fourrures -de petit-gris et les _riches_ autres _fourrures, soit en colets, -poignets, porfils ou autrement_. Le même arrêt leur défendait aussi «de -porter aucunes boutonnières en leurs chaperons, des ceintures en tissus -de soye ni des fourrures d'or ou d'argent, qui sont les ornements -des femmes d'honneur.» Ces arrêts réitérés prouvent l'obstination des -femmes publiques à enfreindre les ordonnances: elles ne pouvaient pas -se persuader qu'elles fussent soumises, comme les petites bourgeoises, -à la législation somptuaire, qui devenait de plus en plus rigoureuse, -à mesure que le luxe s'accroissait et que la mode tendait sans cesse -à établir son niveau frivole dans toutes les classes de la société. -Pendant le quinzième et le seizième siècle surtout, les rois de France, -qui donnaient eux-mêmes l'exemple d'une prodigalité excessive dans -leurs dépenses de toilette, défendaient pourtant, sous les peines les -plus sévères, tout ce qui semblait appartenir à la _dissolution_ des -vêtements; ils ne permettaient pas même à leurs gentilshommes et aux -dames de leur maison l'usage de certaines étoffes réservées aux princes -et princesses; ils refusaient à _toutes manières de gens_ l'emploi de -certaines broderies, de certaines pourfilures, de certains passements -en or ou argent, en velours et en soie; mais les femmes de plaisir, -qui s'intitulaient _reines et princesses d'amour_, ne tenaient aucun -compte des édits et continuaient à porter sur elles, dans leurs rues -privilégiées, toutes ces _superfluités_ défendues. On doit supposer -qu'elles ne s'aventuraient pas dans les rues _honnêtes_ avec cette -parure, qui les eût fait remarquer aussitôt et qui aurait certainement -ameuté contre elles les passants indignés. Nous avons dit que le peuple -ne leur était nullement sympathique et que souvent, à leur passage, on -les injuriait, on leur jetait de la boue, on allait jusqu'à les battre. - -Il fallait, de temps à autre, donner satisfaction à la vindicte -populaire, en punissant une de ces femmes effrontées qui se mettaient -à tout propos en contravention avec les lois. On arrêtait donc en -pleine rue quelques malheureuses que la voix publique dénonçait -comme ribaudes de profession et qui étaient trouvées nanties d'objets -prohibés. Ces arrestations n'atteignaient jamais les plus coupables, -qui, étant les moins pauvres, avaient toujours en poche de quoi rendre -aveugles les sergents, lors même qu'on les eût rencontrées dans toute -leur _pompe_, comme on disait à cette époque; il y en avait même -qui payaient à ces débonnaires sergents une redevance mensuelle ou -hebdomadaire pour n'être jamais inquiétées, quels que fussent leurs -accoutrements et ornements. Celles qui se voyaient menées en prison et -qui perdaient leurs hardes n'avaient souvent que des guenilles sur le -corps et ne laissaient pas même au Châtelet une dépouille suffisante -pour solder les honoraires des sergents. Ainsi, Sauval et Delamare ont -tiré des Comptes du Domaine de Paris plusieurs articles curieux en ce -qu'ils nous montrent la pauvreté des victimes ordinaires du Châtelet. -L'extrait de l'_Ordinaire de Paris_, au chapitre des _Forfaitures, -Espaves et Aubaines_, pour l'année 1428, mérite d'être rapporté tel -que Sauval l'a recueilli dans les Preuves de ses _Antiquités de Paris_: -«De la valeur et vendue d'une houpelande de drap pers, fourrée par le -collet de penne de gris, dont Jehannette, vefve de feu Pierre Michel, -femme amoureuse, fut trouvée vestue et ceinte d'une ceinture sur un -tissu de soie noire, boucle, mordant et huit clous d'argent, pesant en -tout deux onces et demie; auquel estat elle fut trouvée allant à val -la ville, outre et par-dessus l'ordonnance et défense sur ce faite, -et pour ce fait emprisonnée, et ladite robe et ceinture déclarées -appartenir au roi, par confiscation, en ensuivant ladite ordonnance, -et délivrée en plein marché le dixième jour de juillet 1427; c'est à -sçavoir ladite robe le prix de sept livres douze sols parisis, dont -les sergents qui l'emprisonnèrent eurent le quart pour ce; pour le -surplus, etc.--De la valeur d'une autre ceinture sur un viel tissu -de soie noire, où il y avoit une platine et huit clous d'argent, -boucle et mordant de fer-blanc, trouvée en la possession de Jehannette -la Neufville, pour ce emprisonnée, etc.--De la valeur d'une autre -ceinture, ferrée de boucle et mordant sur un tissu de soie noire à -huit clous d'argent, et d'un collet de penne de gris, trouvés en la -possession de Jehannette la Fleurie, dite _la Poissonnière_, pour ce -emprisonnée, etc.» - -Nous remarquons, dans cet extrait, plusieurs circonstances qu'il -importe de signaler comme détails de moeurs. On n'arrêtait, on -n'emprisonnait que les femmes qui se trouvaient sur la voie publique -avec des habits qu'elles ne devaient pas porter; d'où il résulte -qu'elles étaient libres de se vêtir à leur guise dans l'intérieur de -leurs maisons et même dans l'enceinte des lieux affectés à l'exercice -de leur scandaleux métier. Les femmes amoureuses, que la police -du Châtelet n'astreignait à aucune déclaration préalable, et qui -échappaient de la sorte à l'ignominie de leur condition, pouvaient, -par leur naissance et par leur état civil, conserver une apparence -de bourgeoisie et cacher leur véritable profession, jusqu'à ce qu'un -hasard malheureux fût venu trahir le secret de leur existence honteuse. -Ainsi, Jehannette, veuve de Pierre Michel, n'avait aucun surnom -qualificatif qui fît reconnaître le scandale de sa conduite; Jehannette -la Neufville portait un nom notable parmi les bons bourgeois de Paris; -quant à Jehannette la Fleurie, ou la Poissonnière, elle avait deux -sobriquets pour un, et le dernier semble indiquer qu'elle se consacrait -alternativement à la Prostitution et à la vente du poisson. Nous avons, -au reste, constaté, dans un chapitre précédent, que le quartier actuel -que traversent les rues Poissonnière et Montorgueil était entièrement -occupé par les habitants des cours des Miracles et par la clientèle de -la débauche foraine. Nous ajouterons que les marchands de poisson, qui -avaient besoin d'être présents à l'arrivage de la marée, se logèrent -d'abord sur le chemin appelé _Val larroneux_, qui devint alors _le -chemin et rue des Poissonniers et des Poissonnières_. On devine tous -les motifs qui avaient pu faire attribuer le surnom de _Poissonnière_ -à une femme amoureuse qui fréquentait la poissonnerie ou qui était -entourée de marchands de poisson. Le nom de _Jehannette_ n'était -pas, comme le pense M. Rabutaux, commun et générique pour désigner -une fille de joie. N'oublions pas de faire remarquer encore que les -objets contraires à l'ordonnance trouvés en la possession des femmes -amoureuses étaient assimilés aux objets perdus sur la voie publique, -lesquels appartenaient au Domaine, quand ils n'avaient pas été réclamés -en temps utile: après un délai de 40 jours, on vendait les uns et les -autres _en plein marché_, et le produit de la vente, qui était bien -minime, se distribuait entre le roi, la ville et les sergents, à titre -d'épaves. - -Sauval n'a pas analysé toutes les ventes de cette espèce que lui ont -offertes les Comptes de l'Ordinaire de Paris; mais il en a pris note, -et l'on voit qu'elles étaient fort rares, puisque Sauval mentionne -plusieurs années qui n'en présentent pas une seule, du moins dans -les registres de la prévôté. Le Compte de 1446 contient cet article: -«Vente d'une petite ceinture, boucle, mordant et quatre petits clous -d'argent, trouvée en la possession de Guyonne la Frogière, femme -amoureuse, déclarée appartenir au roy par confiscation, etc.» C'est -surtout aux ceintures d'argent ou ornées d'argent, que les sergents -font la guerre, peut-être pour justifier le proverbe. Les amendes -auxquelles donnait lieu le port illégal de ces ceintures, sont -enregistrées dans les Comptes des années 1454, 1457, 1460, 1461 et -1464. Depuis cette dernière époque, les poursuites ont l'air de se -ralentir, et l'on croirait volontiers que les ceintures sont mises -hors de cause. L'extrait du chapitre des _Forfaitures_ de 1457 est -ainsi conçu: «Plusieurs ceintures à usage de femme, ferrées de boucle, -mordant et clous d'argent, déclarées appartenir au roy par confiscation -de plusieurs femmes amoureuses qui portoient lesdites ceintures parmi -Paris contre les ordonnances sur ce faites.» Dans le Compte de 1459, -on voit l'inventaire de la défroque de deux femmes amoureuses qui, -l'une et l'autre, portaient un nom noble, mais qui étaient vêtues bien -différemment. La première accusait, par son costume délabré, la misère -où le vice l'avait fait tomber, sans que les charmes de sa personne lui -procurassent les moyens de s'en relever; elle devait donc être vieille -et laide pour avoir été arrêtée en pareil équipage: «Une robe courte -de drap gris sur le tenné (_tanné_, étoffe de soie brune), fourrée, de -penne (fourrure) blanche, fort usée, avec vieilles chausses rempiécées -de drap violet et un pourpoint de fustaine tel quel, dont Marguerite, -femme de Pierre de Rains, avait été trouvée vestue et habillée, -déclarée appartenir au roy, etc.» On est tout surpris de rencontrer -une femme amoureuse avec pourpoint et chausses, comme si elle voulût -se faire passer, au besoin, pour un homme. La seconde délinquante, qui -fut sans doute arrêtée au sortir de l'église sur la dénonciation du -populaire, valut une meilleure aubaine aux sergents qui l'amenèrent au -Châtelet: «Une ceinture, ferrée de boucle, mordant et clous d'argent -doré, pesant deux onces et demie, avec une surceinte (double ceinture -fort large), aussi ferrée de boucle, mordant et clous d'argent doré, -un _Pater noster_ (chapelet) de corail, tels et quels à boutons, et un -_Agnus Dei_ d'argent, des heures à femme telles quelles, à un fermoir -doré, et un collet de satin fourré de menu-vair tel quel, advenus au -roy nostre sire, par la confiscation de damoiselle Laurence de Villers, -femme amoureuse, constituée prisonnière pour le port d'icelles, etc.» -Voilà bien une damoiselle, noble qui est qualifiée _femme amoureuse_, -et qui laisse au roi les objets de luxe qu'elle n'avait pas le droit -de porter sur elle, même dans un but de dévotion. Cette Laurence -de Villers savait lire, puisqu'elle s'en allait à l'église avec un -livre d'heures, ce qui devait être une exception parmi les femmes de -mauvaise vie. Dans le Compte de 1460, les amendes pour port d'habits -et de ceintures en contravention paraissent avoir été plus nombreuses, -mais ces amendes, comme toujours, ne sont pas d'un grand profit pour -le roi, la ville et les sergents. Ici, c'est «une robe de drap gris -retourné, doublée de blanchet, de laquelle Jehanne la Paillarde, femme -amoureuse, avait été trouvée vestue et pour icelle emprisonnée;» car -les bourgeoises elles-mêmes n'avaient pas le droit de doubler leurs -robes ou de les garnir en étoffe de soie. Là, c'est une «ceinture -appartenant à Agnès la Petite, qui, combien qu'elle fût mariée, est -de vie dissolue, et comme telle a esté plusieurs fois emprisonnée, -de laquelle ceinture elle a esté trouvée ceinte et la portant parmi -Paris.» Ce dernier article prouve, comme nous l'avons avancé, que -souvent des femmes mariées exerçaient l'état de prostituée. Le port de -ceintures étant à cette époque l'objet de poursuites spéciales, nous -pensons qu'une ordonnance particulière avait motivé ce redoublement -de poursuites, qui amenaient toujours l'emprisonnement des ribaudes -arrêtées en contravention. - -Ces sortes de femmes étaient incorrigibles, lorsqu'il s'agissait de -toilette; elles avaient toutes plus ou moins la passion des joyaux, -et elles ne craignaient pas de s'exposer à la prison et à l'amende -pour se donner la satisfaction de porter un bijou d'or, ou d'argent, -ou même d'étain argenté. Ce n'était pas qu'elles voulussent par là -déguiser leur profession déshonorante et se confondre avec les dames -et damoiselles d'honneur. Elles ne se révoltaient donc pas contre -l'esprit des ordonnances, par lesquelles on avait voulu remédier à -la confusion des classes sociales entre _hommes et femmes de tous -états, lesquels_, dit une ordonnance de Henri II, _par ce moyen, on ne -peut choisir ne discerner les uns d'avec les autres_. Les ribaudes de -profession, au contraire, n'avaient garde de prétendre passer pour ce -qu'elles n'étaient pas, mais elles prenaient plaisir à se parer et à -s'_attifer_, pour attirer les regards, et pour faire entre elles assaut -de magnificence. Comme les colliers, bracelets et bagues leur étaient -interdits, elles se dédommageaient de cette interdiction, en portant -des joyaux de sainteté, des chapelets d'orfévrerie, des médailles, -des croix et des anneaux bénits; mais les sergents n'étaient pas tous -assez dévots, pour fermer les yeux sur ces contraventions pieuses, -et ils attendaient les délinquantes à la porte des églises pour les -conduire au Châtelet à travers les huées de la populace. Il paraîtrait -que Louis XI, qui faisait pour son propre compte un grand abus de -médailles, et de chapelets, et d'_Agnus Dei_, ordonna un surcroît de -sévérité contre les femmes amoureuses qu'on saisirait nanties de ces -mêmes objets: non-seulement on confisquait au profit du roi les bijoux -que leur caractère de dévotion ne mettait nullement hors de l'atteinte -de la loi, mais encore on condamnait à l'amende la femme qui les avait -portés. En 1463, Jehanneton du Buisson fut condamnée _en quinze sols -quatre deniers parisis_ (environ 25 francs de notre monnaie) pour -le port illégal de deux _patenostres_ en vermeil. Louis XI fit punir -aussi avec rigueur les ribaudes qui étaient trouvées en habits d'homme -dans les rues de Paris; on lit dans le chapitre des Forfaitures et -Espaves de l'Ordinaire de Paris en 1471: «De la vente d'une robe noire -sangle, à usage d'homme, d'un chapeau et d'une cornette, tout vielz, -dont Jehanne la Thibaude fut trouvée saisie et vestue, et en cet estat -amenée prisonnière au Chastelet de Paris, le 21 may dernier, déclarés -acquis et confisqués au roy.» Nous n'osons pas émettre de conjecture -au sujet de ce déguisement masculin, qui semble avoir eu, parfois du -moins, un but malhonnête dans les actes de la Prostitution. - -A côté des ribaudes, il y avait toujours des courtiers de débauche, -qui, malgré les terribles menaces de la législation contre eux, -s'adonnaient assez tranquillement à leur infâme commerce; ils étaient -rarement poursuivis et plus rarement encore jugés et condamnés. -D'ordinaire, quand les plaintes de leurs voisins ou de leurs victimes -avaient obligé la justice à sévir ou à faire une démonstration publique -de sévérité, on arrêtait, on emprisonnait les prévenus, mais tout -se terminait par une composition en argent, par une confiscation -d'immeubles et par le bannissement. Dans bien des cas, le coupable -était renvoyé absous, après le payement d'une forte amende que -compensait bientôt le produit de son _maquerellage_. Ceux et celles -qui tenaient des _bordiaux_ et qui louaient des _bouticles au péché_; -qui gouvernaient un _clapier_ de filles publiques; qui leur prêtaient -à usure, soit de l'argent, soit des meubles, soit des hardes; qui -vivaient, en un mot, aux dépens de la Prostitution légale; étaient -tolérés, sinon protégés, et l'on reconnaissait dans leur ignoble -intervention une influence salutaire sur l'exercice de la débauche. -Les femmes consacrées à ce hideux emploi avaient besoin d'une autorité -qui leur traçât une règle de conduite, et qui les maintînt sous une -surveillance continuelle: on ne les empêchait donc pas d'avoir un -_ribaud_ pour gouverneur, ou une _ribaude_ pour gouvernante. Ces chefs -de _ribaudie_ se couvraient généralement d'un nom décent et d'un masque -d'honnêteté: tantôt c'était un portier, tantôt une chambrière, tantôt -un hôtelier, tantôt un marchand forain; mais toujours, homme ou femme, -c'était une personne d'un âge mûr, même d'une vieillesse respectable, -au maintien austère, à la parole grave, à l'air solennel; ce qui -n'empêchait pas cette digne personne d'être sans cesse exposée aux -mésaventures de la prison, du fouet, du pilori et de l'exil, suivant -les traditions de la loi romaine. La loi française prononçait la peine -de mort contre les _maquereaux avérés_; mais cette pénalité n'était -presque jamais appliquée, quoiqu'elle demeurât, comme un épouvantail, -dans le code criminel. Au reste, l'opinion des jurisconsultes n'a pas -varié à l'égard d'un crime qui ne rencontrait la même tolérance au -point de vue moral, que dans l'application de la loi. «Macquereaux et -macquerelles, dit le célèbre Josse de Damhoudère dans sa _Pratique -judiciaire ès causes criminelles_, qui servait de formulaire à tous -les magistrats du seizième siècle; macquereaux et macquerelles qui -aydent les preudes et honnestes femmes à trébucher, sont, de droit, -punis corporellement, et, de coustume, par le bannissement ou autre -arbitraire punition, selon la diversité des pays et des villes.» - -Les anciens criminalistes ne font que se répéter sur ce point, et -tombent d'accord que la peine a été laissée dans la loi comme une -précaution utile pour arrêter les excès du libertinage, en opposant -à ses agents les plus audacieux une barrière légale. Le docte Jean -Duret, dans son _Traité des peines et amendes_ (édit. de Lyon, 1583, -in-8º, fol. 105), est aussi explicite que J. de Damhoudère à cet égard: -«Ceux qui louent et prestent maisons pour exercer maquerelages, dit-il, -perdent leur droit de propriété, condamnés d'abondant à dix livres d'or -d'amende. De faict, nos praticiens, suivant les peines ordonnées de -droict, les punissent capitalement et de mort.» On citerait cependant -plus d'un exemple de supplice capital, infligé à des coupables des deux -sexes, en raison des circonstances particulières de leur crime. Ainsi, -Duret ajoute ce paragraphe, qui nous apprend en quels cas la peine de -mort était requise contre les instigateurs de la débauche: «Que si -c'est le père, mère, frère, soeur, oncle, tante, tuteur ou curateur -qui livre ainsi sa fille, parente ou mineure, ou que le maquerelage -soit pour induire à adultère, la seule mort est peine suffisante. Les -servantes et nourisses de tel estat doivent perdre la vie.» Un autre -jurisconsulte de la même époque, Claude Lebrun de la Rochette, dans son -traité pratique intitulé _les Procez civil et criminel_ (édit. de 1647, -in-4º), emploie un chapitre entier pour établir les différents degrés -du maquerellage, et il conclut que la paillardise, fille de l'oisiveté -et dudit maquerellage, produit la fornication, l'adultère, le rapt, -l'inceste et la sodomie. «Soit donc, dit-il, que les exécrables -bourreaux des consciences tiennent les paillardes dont ils sont -courratiers, en leurs maisons; soit que par allèchements, blandices, -promesses et artifices, ils les y attirent, ou qu'ils conduisent vers -elles les hommes débordez, ils ne sont en rien dissemblables de ceux -_qui proprio corpore quæstum faciunt_, comme le décide Ulpian en la loi -_Palam. § Lenocinium; ff. De ritu nupt. l. Athletas, § 1, ff. De his -qui not. infam._» - -Claude Lebrun de la Rochette constate ensuite l'indulgence des -tribunaux français sur le fait de _maquerellage_: «Et estoit encor -anciennement, dit-il, puny du dernier supplice, s'il estoit veriné -(avéré) que le maquereau fust coustumier de suborner les filles et -femmes qu'il traînoit à perdition; qu'il les y eust induites par -présent ou paroles persuasives, et que, par ce moyen, il les eust -rendues obéyssantes à sa volonté et à la Prostitution qu'il en -désiroit faire, pour tirer gain de telle turpitude.... Toutefois, les -Cours souveraines des parlements de ce royaume, et les inférieures, -les punissent plus doucement, se contentant du bannissement ou de -la fustigation par les carrefours des villes où ils exercent leurs -courtages et où ils sont apprehendez.» Nous croyons que la tolérance -envers les proxénètes ne s'appliquait pas à ceux qui travaillaient -à corrompre la jeunesse et l'innocence, mais seulement aux maîtres -et maîtresses des mauvais lieux. On distinguait ceux-ci des vils et -abominables tentateurs, qui, à l'instar des démons, battaient en brèche -la pudicité et conspiraient contre l'honneur du sexe féminin: «Que -si bien ils évitent icy la punition divine, disait de ces corrupteurs -l'honnête Lebrun de la Rochette; ils n'éviteront pas la divine qui paye -toujours au meschant avec usure le salaire de sa meschanceté.» Quant -aux _seigneurs_ et _dames_ des bordeaux, on leur accordait partout une -protection tacite, et on se servait d'eux à titre d'intermédiaires -officieux pour l'exécution des règlements de police. C'étaient des -vieilles, qu'on autorisait de préférence à diriger les établissements -de débauche, et qu'on qualifiait de _maquerelles publiques_. Ducange -cite un document daté de 1350, qui confirme cette qualification: _in -domo cujusdam maquerellæ publicæ in villa Valentianis_, etc. Il est à -peu près certain que la _maquerelle publique_ existait et pratiquait -son métier, sous la tolérance de la loi municipale. - -Cependant les ordonnances des rois, les arrêts du parlement et les -proclamations du prévôt de Paris avaient, à plusieurs reprises, -flétri, prohibé et condamné le _maquerellage_ en général, sans faire -aucune réserve, sans admettre aucune circonstance atténuante. Dans -une ordonnance de 1367, analysée par Delamare, le prévôt de Paris -fit défense «à toutes personnes de l'un et de l'autre sexe, de -s'entremettre de livrer ou administrer femmes, pour faire péché de -leur corps, à peine d'être tournées au pilori et brûlées (c'est-à-dire -marquées d'un fer chaud), et ensuite chassées hors de la ville.» -Cette ordonnance, on le voit, comprenait indistinctement les personnes -qui administreraient une _ribaudie_ de femmes folles de leur corps. -Toutes les ordonnances relatives à la location des maisons, touchaient -indirectement la question de maquerellage, et les honteux auteurs -de cette _vilainie_ ne pouvaient la pratiquer sous la qualité de -propriétaire ou de locataire principal. L'ordonnance prévôtale du 8 -janvier 1415, renouvelée textuellement en 1419, tout en s'occupant -d'interdire aux femmes débauchées la location des maisons «en rues -honnêtes,» fait aussi «défenses à toutes personnes de se mesler de -fournir des filles ou femmes pour faire péché de leur corps, sous -peine d'estre tournées au pilori, marquées d'un fer chaud et mises -hors la ville.» Tel était le châtiment le plus fréquent qu'on leur -infligeait, quand ces _instruments de Satan_, comme les appelle Lebrun -de la Rochette, avaient prêté la main à quelque scandale public. On -les condamnait quelquefois à être fustigés et à avoir les oreilles -coupées; il semblerait même que certaines maquerelles furent enfouies -vives. Ces condamnations entraînaient sans doute, en plusieurs cas, la -confiscation, la suppression et la démolition des logis qui avaient été -le théâtre du crime. C'est, du moins, ce que nous permet de supposer -ce passage des Comptes de l'Ordinaire de Paris pendant l'année 1428: -«De Nicolas Sandemer et Isabeau, sa femme, pour les ventes d'une -place vuide où souloit avoir maisons, quatre bordeaux et édifices à -présent abattus, assis à Paris, en la Cité, en Glatigny, tenant d'une -part,... et de l'autre part faisant le coin d'une ruelle, par laquelle -on descend à la rivière de Seine, du costé devers Grand-Pont.» On -sait que, d'après un usage qui remonte à l'antiquité la plus reculée, -on rasait une maison qui avait été souillée par un crime, et on en -laissait l'emplacement vide pendent un laps de temps déterminé par la -sentence, comme pour purifier l'endroit maudit. Nous croyons, en outre, -qu'une maison où il y avait eu longtemps un mauvais lieu, n'était pas -occupée par des gens d'honneur, sans avoir été rebâtie. - -On verra, dans le chapitre suivant, consacré à rassembler les faits -épars de la Prostitution en différentes villes, que le châtiment -infligé aux proxénètes subissait quelques variantes suivant les pays. -Parmi les exécutions qui ont eu lieu à Paris, nous n'en trouvons pas -une seule où il soit question d'un patient qualifié de _maquereau_, -mais, en revanche, les _maquerelles_ ne manquent pas. Sauval nous -apprend (t. II, p. 590) qu'une _maquerelle qui juroit vilainement_, -en 1301, fut mise au pilori, _à l'échelle_ de Sainte-Geneviève. Il -y avait à Paris 20 à 25 _justices_ particulières avec _échelle_, -où les maquereaux et maquerelles pouvaient être fouettés, piloriés, -essorillés. - -L'évêque de Paris lui-même avait son échelle de justice sur le parvis -de Notre-Dame, et les jugements de l'official, qui remplissait les -fonctions de bailli de l'évêché, atteignaient souvent des femmes -dissolues, ce qui prouve que la Prostitution n'était pas bannie -entièrement du territoire de la justice épiscopale. En 1399, l'official -de l'évêque de Paris, pour punir une femme qui avait «recepté et -retrait plusieurs hommes et femmes mariées et à marier, et les -avoit envoyé querir par certains messages,» la condamnèrent à être -«pilorisée, les cheveulx bruslez, bannie de la terre dudit évesque, -et tous ses biens confisquez.» (Voy. le _Glossaire_ de Ducange et -Carpentier, au mot CAPILLI.) Une autre exécution du même genre avait -eu lieu auparavant à l'échelle du parvis: une certaine Isabelle, -qui avait vendu une jeune fille à un chanoine de la cathédrale, fut -exposée sur cette échelle et là tourmentée et brûlée avec une torche -ardente; après quoi on la bannit à perpétuité. Mais, en 1357, cette -Isabelle obtint des lettres de rémission du roi, probablement par -l'entremise du chanoine, qui ne paraît pas avoir été poursuivi par -le bras séculier. La torche ardente, qui figure dans le supplice de -cette courtière de débauche, servait, si l'on peut employer ici une -expression de cuisine, à _flamber_ la patiente et à brûler tout ce -qu'elle avait de poil sur le corps. Ces espèces d'exécutions attiraient -plus de monde que toutes les autres. Dans le Compte de l'Ordinaire -pour l'année 1416 (Preuves des _Antiq. de Paris_, t. III), on lit -que les sergents du châtelet achetèrent une douzaine de _boulaies_ -neuves (baguettes de bouleau), pour _faire serrer le peuple_ et «pour -assister à la justice qui fut faite des maquerelles qui furent menées -par les carrefours de Paris, tournées, brûlées, oreilles coupées au -pilori.» On trouve, dans les mêmes Comptes, plusieurs maquerelles -menées au pilori avec pareil cérémonial et pareille distribution -de coups de boulaies aux spectateurs. Le pilori, où l'on exposait -habituellement les maquerelles, était celui des Halles qui avait été -construit à la place même du puits _Lori_ (c'est-à-dire, sans doute, -_puits de l'oreille_). Auparavant, au moment des exécutions, on élevait -au-dessus de ce puits un échafaudage surmonté d'une cage tournante, -dans laquelle étaient pratiquées des ouvertures où les patients -passaient la tête et les mains, pour rester ainsi exposés aux regards -curieux de la foule durant tout un jour de marché. Le bourreau qui -présidait à ce supplice devait présenter successivement aux quatre -points cardinaux les coupables qu'il avait mis au pilori, après avoir -rempli les prescriptions de la sentence, coupé une ou deux oreilles, -administré le fouet, etc. En général, les maquerelles qui subissaient -cette peine infamante étaient assaillies d'injures, de huées, de boue -et d'ordures. Tous les piloris n'étaient pas mobiles comme celui des -Halles de Paris, il n'y avait souvent qu'une échelle dressée contre un -gibet; le _pilorié_, attaché au sommet de l'échelle, dans une position -fort incommode, annonçait lui-même aux passants la nature de son délit, -par l'écriteau qu'il portait au dos, ou sur la poitrine ou même sur -le front. Dubreul raconte qu'il se souvenait d'avoir vu, à l'échelle -du parvis Notre-Dame, appartenant à la justice de l'évêque et de son -official, un vilain prêtre qui avait au dos cette inscription: _Propter -fornicationes_. - -La fustigation et l'exposition des maquerelles furent de tout temps un -divertissement pour le peuple de Paris; on se portait en foule sur leur -passage et on leur faisait cortége jusqu'au pilori. Toutes les filles -publiques et tous les débauchés prenaient un singulier plaisir à voir -la punition de ces indignes femmes qui s'étaient souvent enrichies aux -dépens de leurs nombreuses victimes. Les exécutions de cette espèce, -toujours accompagnées de la même affluence et de la même gaieté, se -reproduisaient assez rarement, néanmoins, à cause du scandale qu'elles -causaient dans la ville. On en citerait pourtant des exemples dans -le dix-septième siècle: Lebrun de la Rochette parle, dans le _Procez -criminel_, de la punition d'une _célèbre maquerelle_ de Paris, nommée -la Dumoulin, qui fut ainsi fustigée dans les carrefours, sous le -règne de Louis XIII, et ensuite bannie du royaume à perpétuité; mais -on lui laissa toutefois les oreilles intactes. On découvrirait sans -doute dans les registres du parlement un grand nombre d'arrêts et -d'exécutions du même genre; quelques-unes de ces exécutions offriraient -probablement un spectacle plus tragique. Ainsi, dans les Comptes de -la Prévôté de Paris en 1440, nous attribuerons volontiers à un fait de -maquerellage renforcé de vols et d'exactions criminelles, cet extrait -des _Forfaitures_ rapporté par Sauval: «De la vente des biens meubles -de feues Jeannette la Bonne-Valette et Marion Bonne-Coste, n'aguerre -enfouyes vives lez la justice de Paris pour leurs démérites, etc., dont -ont esté ostés, distraits et rendus à plusieurs personnes plusieurs -desdits biens, comme à eux appartenans, et qui mal pris et emblés leur -avaient esté par lesdites femmes.» - -C'était ordinairement au _marché aux Pourceaux_, sur la butte -Saint-Roch, que s'opérait l'enfouissement des femmes condamnées à être -enterrées vives, supplice fort usité, avant qu'on se fût décidé à les -pendre comme les hommes. La première que l'on pendit à Paris était une -misérable qui exerçait tous les métiers inhérents à la Prostitution; -ce fut en 1449, suivant les historiens du temps de Charles VII, qu'on -pendit deux gueux et une gueuse, «qui suivoient les pardons et les -fêtes,» dit Sauval, et qui n'en furent pas moins convaincus de toutes -sortes de crimes. Un de ces coquins fut pendu à la porte Saint-Jacques; -l'autre, avec sa femme, à la porte Saint-Denis: «quoique tous deux -fussent le mari et la femme, ajoute Sauval, néanmoins ils vivoient -ensemble comme s'ils n'eussent point été mariés;» ce qui signifie -que le mari prostituait sa femme et que celle-ci favorisait également -les turpitudes de son mari. Sauval ajoute des détails curieux à cette -histoire patibulaire: «Or, comme en France on n'avoit point encore vu -pendre de femme, tout Paris y accourut. Elle y alla tout échevellée, -vestue d'une longue robe et liée d'une corde au-dessus des genoux. Les -uns disoient qu'elle avoit demandé à estre exécutée ainsi, parce que -c'étoit la coutume du pays. D'autres voulurent que ce fût par l'ordre -des juges, afin que les femmes s'en souvinssent plus longtemps.» -La potence néanmoins ne fut pas dès lors exclusivement adoptée pour -le supplice des _gueuses_, car Sauval a extrait, des Comptes de la -Prévôté, en 1457, ces deux articles qui se rapportent peut-être à des -_maquerelles_: «Une nommée Ermine Valencienne, condamnée à être enfouie -toute vive sous le gibet de Paris (c'est-à-dire à Montfaucon), pour ses -démérites.--Une nommée Louise, femme de Hugues Chaussier, enfouie audit -lieu, et l'on faisoit une fosse de sept pieds de long à cet effet.» -La peine de mort entraînait d'autres manières de supplice, suivant -le bon plaisir du juge, qui ordonnait parfois l'expiation du crime -par le feu ou par l'eau. Parmi les femmes qui furent brûlées vives -à Paris ou jetées à l'eau et noyées sous le Pont-au-Change, on peut -supposer, sans craindre de se tromper, que plusieurs avaient souillé -leur corps et pratiqué des actes détestables, que la jurisprudence -du moyen âge enveloppait dans la catégorie des péchés contre nature: -«Quant aux femmes qui se corrompent l'une l'autre, que les anciens -nommoient _tribades_, dit l'austère auteur du _Procez criminel_, il -n'y a point de doute qu'elles ne commettent entre elles une espèce de -sodomie... Et est ce crime digne de mort, comme remarque M. Boyer en -ses _Décisions_.» - -Nous ne recourrons pas au témoignage de Nicolas Boyer, auteur des -_Decisiones Burdigalenses_, pour démontrer que les parlements et les -tribunaux inférieurs étaient toujours impitoyables à l'égard des femmes -de mauvaise vie qui comparaissaient devant eux sous le poids d'une -accusation criminelle. Nous donnerons les raisons de cette sévérité, -en citant ce passage du livre de Lebrun de la Rochette, qui consigne -en ces termes l'opinion unanime des gens de loi sur les auxiliaires -infâmes de la Prostitution: «Quant aux maquereaux et maquerelles, ils -sont du tout insupportables comme ennemis de l'honnesteté, traistres -de la pudicité conjugale et virginale, assassins de la sainte société -humaine, proditeurs de la légitime succession des vrais héritiers, -tisons de l'enfer et vrais truchements de l'esprit immonde, qui n'ont -jamais esté soufferts en aucune république bien instituée, pour ne -ressentir que le paganisme ou l'athéisme, comme l'on peut recueillir -des _Constitutions_ de Justinian, _novella 14_. Aussi, tous les -jurisconsultes et les docteurs ont tenu que: _Lenocinium gravius et -majus est crimen adulterio, quia adulter in se tantum et in unam -foeminam peccat; leno autem peccat in se, et duos pariter peccare -facit_.» Cependant un des premiers codes écrits en français, le _Livre -de jostice et de plet_, contenant les coutumes de France mêlées à -une traduction littérale du Digeste, ne prononce que la peine du -bannissement et de la confiscation contre les courtiers de débauche: -«Cil qui fet desloyaus assemblées de bordelerie doivent perdre la -ville et leurs biens sont le roi (liv. XVIII, ch. 24).» Cet article -des _paines_ se trouvait complété par le suivant, qui ordonne la -fustigation avant le bannissement: «Li maquerel de femes doivent estre -fusté et gesté (fustigé) hors de la vile, et leurs biens sont le roi.» - - - - -CHAPITRE XIV. - - SOMMAIRE. --État de la Prostitution légale dans les provinces de - l'ancienne France. --_Coutumes du Beauvoisis._ --La Prostitution - dans le duché d'Orléans. --Le _Livre de jostice et de plet_. - --Les provinces du Nord. --Organisation de la débauche publique - à Toulouse, Montpellier, Narbonne, etc. --Coutume de Bayonne. - --Coutume de Marseille. --Coutume du comté de Montfort, de Rodez, - de Nîmes, de Beaucaire, etc. --Les femmes _légères_ de Bagnols - et de Saint-Saturnin. --Bordeaux. --Supplice de l'_accabussade_. - --Marseille. --Sisteron. --Avignon. --Lyon. --Genève. --Coutumes - diverses. --Les _Lombards_ et les prostituées. --Troyes, Amiens, - Laon, Meaux, etc. --Rues _sans chef_ affectées à la Prostitution - légale. - - -L'ordonnance de Louis IX, relative à la Prostitution, était donc -toujours la base unique de la jurisprudence sur cette matière, que les -autres rois de France semblaient à peine avoir osé toucher après le -saint roi, qui ne craignit pas d'y porter les mains pour la renfermer -dans de sages limites; mais les légistes et les magistrats, tout en -adoptant l'ordonnance de 1254, ou plutôt celle de 1256, en altérèrent -parfois le texte, et l'interprétèrent aussi de différentes manières, -selon les besoins de la cause; ils y ajoutèrent, en outre, comme -corollaires indispensables, certaines dispositions de la loi romaine, -qui était en vigueur dans les tribunaux, et qui se mêlait plus ou moins -aux traditions coutumières, derniers vestiges des usages et des codes -barbares. C'étaient ces coutumes qui changeaient à l'infini l'état de -la Prostitution légale dans chaque province, et même dans chaque ville. -Il faudrait passer en revue l'histoire particulière de ces villes -et de ces provinces, il faudrait surtout faire un examen attentif -de leur législation locale, pour constater toutes les bizarreries -qui s'attachaient à la tolérance de la Prostitution, et surtout à -la pénalité qu'elle comportait en certains cas. Nous ne pouvons que -glaner dans un sujet si abondant et si complexe, dont les matériaux se -trouvent dispersés dans une multitude de volumes que nous n'aurions pas -la patience de feuilleter, et qui ne nous offriraient peut-être qu'un -prodigieux amas de redites inutiles. On jugera, toutefois, d'après un -rapide extrait de nos notes, qu'il serait possible d'établir, ville -par ville, et même village par village, une véritable pornographie de -l'ancienne France, appuyée sur des textes authentiques. - -Remarquons, une fois pour toutes, que la Prostitution n'a jamais de -titre spécial dans les corps de lois, d'ordonnances ou de coutumes: -elle se trouve reléguée dans plusieurs titres, où elle figure parmi -des faits hétérogènes qui ne tiennent pas à elle, et qui lui sont -parfaitement étrangers. Il y a même des coutumiers généraux où elle -ne se montre nulle part, comme si la pudeur du jurisconsulte l'avait -éliminée à dessein. Ainsi, dans les célèbres _Coutumes du Beauvoisis_, -qui furent la principale source du droit français pendant quatre -siècles, on cherche inutilement une décision qui ait rapport à la -débauche publique. On dirait que le savant Philippe de Beaumanoir ait -voulu la bannir de son livre, comme il eût souhaité l'exclure de la -_république_. Le caractère personnel du jurisconsulte, l'austérité -de ses moeurs et la modestie de son langage s'opposaient sans doute -à ce qu'il admît, dans le formulaire des coutumes de son pays, le -scandaleux chapitre de la Prostitution. L'auteur anonyme du _Livre de -jostice et de plet_, rédigé dans le même temps aux écoles de _Décret_ -d'Orléans, ne se montre pas si réservé dans les choses et dans les -mots. Il commence par paraphraser l'ordonnance de saint Louis sur -la réformation des moeurs, et il traduit, dans son patois orléanais, -l'article concernant la Prostitution: «Adecertes, les foles femes -communes, de chans et de viles, seent getées hors; et quant l'en lor -aura ce admonesté et devéé, li juge d'icels leur prangnent lor biens, -ou autres, par l'autorité de cels, jusque à la cote ou le pelicon. -Ensorque tot qui loera meson à fole feme commune ou recevra bordeaus en -sa meson, et soit tenue souder au baillif dou leu, ou au prevost, ou -au juge, tant comme la pension de la meson vaudra en un an.» On voit -que l'École de droit d'Orléans maintenait force de loi à la première -ordonnance de Louis IX, qui avait aboli la Prostitution, et non pas -à la seconde, qui deux ans après l'avait autorisée sous un régime de -tolérance. - -En vertu de ce principe fondamental enregistré dans le _Livre de -jostice et de plet_, nous avons vu, dans le chapitre précédent, de -quelles peines étaient punis _li maquerel de feme_ et _cil qui fet -desloyaus assemblée de bordelerie_. Celui-ci n'était qu'un industriel -recevant _bordiaus en sa meson_, et en tirant un lucre infâme; l'autre, -qui pouvait cumuler en fait de maquerellage, cherchait à corrompre -à son profit les filles et les femmes qu'il entraînait au vice. Ce -dernier proxénète était bien plus coupable que le simple _bordeler_, -qui comme tel se trouvait mis au niveau du larron, du _toleor_ et -du _tricheor_; et qui restait noté d'infamie avec qualification de -_mau-renomez_ (livre III, ch. 1er). Parmi les entremetteurs et les -entremetteuses de la pire espèce, le _Livre de jostice et de plet_ -ne signale pourtant pas, en se fondant sur la loi romaine qu'il -invoque sans cesse, l'ignominie des taverniers et des tavernières, -qui généralement ne se bornaient pas à donner à boire aux passants, et -qui leur offraient aussi un _transon de chiere lie_, pour nous servir -de l'expression consacrée dans ces endroits-là. L'ordonnance de saint -Louis, placée en tête du _Livre de jostice_, renferme seulement cet -article, que la traduction de l'auteur anonyme rend assez obscur: «Nus -ne soit receuz a fere demore en tavernes, se il n'est trespassanz ou se -il n'a aucun estage en icelle taverne.» On peut comprendre de diverses -façons la fin du paragraphe, dans lequel nous voyons qu'une taverne -ne devait être en aucun cas transformée en hôtellerie, et qu'elle se -composait uniquement d'une boutique sans annexe de domicile et sans -_étages_ supérieurs destinés à y coucher. Un passage de la vieille -traduction du Digeste (Ms. de la Bibl. Nation.) confirme la mauvaise -opinion qu'on avait des taverniers, et surtout des tavernières, en -France comme chez les Romains: «Se feme est tavernière et ele a -en sa taverne fole feme que ele abandonne por gaaigner, ele doit -estre tenue pour houlière (maquerelle).» L'ancien droit français -diffère radicalement avec le droit romain sur tous les points où le -christianisme avait modifié; ainsi, quoique le bordelier soit réputé -_mau-renomez_, la femme de mauvaise vie ne partage pas avec lui cette -marque d'infamie, et cela, par cette raison de charité évangélique qui -donnait toujours à la femme pécheresse la faculté de se repentir et de -reprendre un train de vie honorable. Il n'était pas rare alors, que, -pour racheter une âme à Dieu, un bon chrétien allât chercher une femme -légitime dans un repaire de Prostitution. C'est donc en s'appuyant -d'une décrétale de Clément III, que le rédacteur du _Livre de jostice -et de plet_ a pu dire: «L'en establit que toz cex qui tréront puteins -de bordel pour prendre à femme et qui les prendront, que ce soit en -remission de lor péchiez. Note que c'est ovre de charité de apeler -à voie de vérité celui qui foloie.» Il se pose néanmoins un cas de -conscience à l'égard d'un mariage de cette sorte, et, pour le résoudre, -il s'empare d'une décrétale d'Innocent III, intitulée _Significasti_: -«Un prist une putain et lessa sa feme; il en fut ecomunié (excommunié): -quant sa feme fut morte, il la prist. L'on demande s'il poent (peuvent) -se manoir ensemble? Et l'on dit que, s'il n'ont porchassé la mort la -feme, ou s'il ne fiança la putain du vivant de sa feme, et li hom soit -asos (absous), s'il le requiert.» - -Le _Livre de jostice et de plet_, dans lequel le chapitre du mariage -est traité avec une impudente liberté d'expressions, que nous n'osons -pas reproduire, n'accorde cependant aucune indulgence aux femmes qui -se prostituent et aux hommes qui aident leur Prostitution. Ceux-ci -n'avaient pas le droit de tester en justice et ne pouvaient obtenir -des juges: «Li rois puet faire, par inquisition de mauvese renomée, -justice de ceux qui tiennent les bordeaux.» Celles qui exerçaient le -même métier, ou qui tenaient des tavernes, étaient également frappées -d'incapacité: «L'on defant que feme ne soit tavernière ne bordelière; -et s'ele est, ele n'est obligée de rien.» Ces deux passages, qui -semblent contredire ceux que nous avons cités plus haut, prouveraient -l'existence permise ou tolérée de certains _bordeaux_, tenus ou -administrés par des hommes et des femmes, qui, de même que les Juifs, -consentaient à vivre sous la menace permanente de la loi, qu'ils -conjuraient au moyen de contributions secrètes. Malgré cette tolérance, -nécessaire à la vie publique des grandes cités, la police des moeurs -était toujours soumise à des lois austères, qui réprimaient au besoin -les excès et les scandales. Ainsi, la fornication, tout impunie qu'elle -fût ordinairement, avait un article pénal dans le code coutumier: «Li -fornicateur doivent estre chatié atrampéement (modérément) de poine de -cors.» Il est bien certain que le châtiment n'atteignait pas souvent -les fornicateurs, à moins de circonstances exceptionnelles. Quant -à la femme qui se séparait de son mari pour forniquer, elle perdait -son douaire. Mais le rapt, le viol, l'adultère, la sodomie étaient -rigoureusement punis par _commun jugement_, c'est-à-dire que chacun -devait en provoquer la punition: «La loi que li empereres (l'empereur -Justinien) fit des _avotires_ (adultères) est des communs jugements, -par coi non pas tant solement cel qui bannissent aucun mariage sont -puni par glaive, mès cil qui font lor desléal tricheries ô homes; -et par cele meisme loi est puniz li vices, quant aucun compoigne -charnelment à virge ou a veve.» Les sodomites des deux sexes n'étaient -pourtant condamnés à mort, qu'après avoir subi deux condamnations -corporelles pour le même fait: «C'il qui sont sodomite prové doivent -perdre les c..... Et se il le fet segonde foiz, il doit perdre menbre; -et se il le fet la tierce foiz, il doit estre ars. Feme qui le fet doit -à chascune fois perdre menbre; et la tierce, doit estre arsse. Et toz -leur biens sont le roi.» Telles étaient les peines concernant la police -des moeurs dans le duché d'Orléans. - -Cette pénalité, que le code Justinien avait fournie au législateur -français, se retrouvait à peu près partout avec des nuances -d'application, que le caractère local des habitants variait à l'infini. -Les provinces du nord avaient à cet égard plus d'indulgence que celles -du midi: la Prostitution y régnait sans contrainte, et le régime des -moeurs, abandonnées à leurs instincts natifs, n'avait qu'à se maintenir -dans les limites assez étendues d'une facile tolérance. Toulouse, -Montpellier, Narbonne et d'autres villes du Languedoc avaient une -organisation de débauche publique, plus régulière encore que celle qui -existait alors à Paris. Cependant Charles d'Anjou, comte de Provence et -roi des Deux-Siciles, s'était efforcé, à l'exemple de son frère Louis -IX, d'expulser de ses États la Prostitution légale; il ne réussit pas -mieux que le roi de France dans ce dessein, plus pieux que politique, -et il dut renoncer à faire la guerre aux ribaudes, qui ne tenaient -aucun compte de ses ordonnances. Il se rejeta sur le _lenocinium_, -ou _lenoine_, qu'il regardait avec raison comme l'élément le plus -dangereux de la Prostitution, qui avait échappé à toutes les mesures -de rigueur. En confirmant les Coutumes de Provence, il ordonna que -tous ceux qui s'entremettaient pour corrompre ou prostituer les femmes -ou filles, seraient chassés du comté, sans forme de procès; que si, -dix jours après la publication de cette ordonnance, il se trouvait -encore quelque misérable qui osât exercer cet _art_ impie, la justice -informerait et le coupable serait puni de peines corporelles, outre -la confiscation de ses biens et le bannissement. Charles d'Anjou -défendait aussi à tous ses officiers de donner asile en leurs maisons à -aucune femme de mauvaise vie, sous peine de privation de leurs offices -et d'une amende de _cent livres couronnes_ (voy. la _Biblioth. du -droit françois_, par Bouchel, t. II, p. 610). Le Languedoc néanmoins -n'avait garde de se réformer, à l'instar des provinces voisines, où la -Prostitution se voyait comprimée par des lois et coutumes qui tendaient -à la détruire tout à fait. La Coutume de Bayonne, rédigée sans doute -sous l'influence des Constitutions espagnoles, prononçait la peine -du fouet et du bannissement contre les maquerelles; mais, en cas de -récidive, si elles avaient rompu leur ban, on les condamnait à mort -(_Coutumier général_, t. IV, tit. 25). La Coutume de Marseille n'était -pas moins terrible à l'égard des proxénètes, quoique les ribaudes -communes fussent tolérées dans certaines rues de cette ville où la -présence de tant d'étrangers et de gens de mer rendait indispensable la -libre pratique des mauvais lieux. Toutefois les ribaudes qui exerçaient -sur le port de Marseille devaient s'abstenir de porter des vêtements -ou ornements de couleur écarlate, sous peine d'amende; et, en cas -de récidive, elles encouraient la fustigation. Nous ferons, dans le -chapitre suivant, l'historique des _abbayes_ obscènes de Toulouse, de -Montpellier et d'Avignon. - -Recherchons les traces de la Prostitution dans quelques autres villes -du Languedoc. A Narbonne, quoique siége archiépiscopal, les consuls -de la ville possédaient le privilége d'avoir, dans la juridiction du -vicomte, une _rue chaude_ (_carreria calida_), où les officiers de ce -seigneur n'avaient aucun droit de justice, et les femmes amoureuses -qui habitaient cette rue sous les auspices de l'autorité consulaire -avaient la liberté d'exercer leur commerce impur dans toute la -vicomté, sans être molestées ni inquiétées par personne (voy. l'_Hist. -générale du Languedoc_, par dom Vie et dom Vaissette, t. IV, p. 509). -A Pamiers, résidence d'un évêque, les filles de joie ne séjournaient -pas dans l'intérieur de la ville; suivant les Coutumes du comté de -Montfort, confirmées en 1212, ces pécheresses ne pouvaient ouvrir leurs -_bordiaus_, qu'en dehors de l'enceinte des villes murées et à certaine -distance des portes (voy. _Thes. nov. anecdot._, publ. par Martene, -t. I, col. 837). A Rodez, qui avait aussi un évêché, la Prostitution -existait pourtant, ce semble, en dedans des murs, car l'évêque de cette -ville, qui se nommait Pierre de Pleine-Chassaigne, en 1307, défendit -aux habitants de recevoir dans leurs maisons les femmes publiques -(_nec recipient in hospitiis suis publicas meretrices_), dont il règle -d'ailleurs la _livrée_, de telle sorte que ce costume ne diffère pas -de celui des femmes honnêtes: il défend donc aux prostituées de porter -des capes, des manteaux, des voiles et des robes à queue; il veut -que leurs robes descendent jusqu'aux chevilles seulement (voy. ces -règlements de l'évêque seigneur de Rodez, dans les _Documents inédits_ -tirés des Mss. de la Biblioth. Nation. par Champollion-Figeac, t. -III, p. 17). A Nîmes, où l'évêque était également seigneur temporel, -la Prostitution avait été confiée à une gouvernante des filles -(_magistra_), laquelle affermait ce commerce impudique et recevait ses -pleins pouvoirs des consuls, qu'elle allait complimenter à des époques -fixées, en leur apportant un présent d'investiture appelé _osculum_ -ou _osclage_ (voy. le Supplément au _Glossaire_ de Ducange, au mot -OSCULUM). Beaucaire, qui du moins n'avait pas d'évêché et qui attirait -à ses foires célèbres une multitude de marchands forains, ne pouvait se -passer d'un mauvais lieu privilégié, qui s'ouvrait en même temps que la -foire de Sainte-Madeleine et qui se fermait en même temps qu'elle. Ce -mauvais lieu était placé sous la dépendance d'une gouvernante, qu'on -appelait l'_abbesse_, et qui n'obtenait cette charge lucrative que -sous certaines conditions singulières. Il ne lui était pas permis, par -exemple, d'accorder l'hospitalité pour plus d'une nuit aux passants -qui voudraient loger dans son _hôtel_. En 1414, une _abbesse_ du nom -de Marguerite reçut chez elle le nommé Anequin, et fut si contente de -lui, qu'elle oublia son devoir et le garda pendant six nuits; elle se -vit accusée pour ce cas de contravention, et elle dut payer 10 sols -tournois d'amende au châtelain de Beaucaire. C'est M. Rabutaux qui -a consigné ce fait curieux dans son mémoire sur la _Prostitution en -Europe_; mais il a négligé de nous dire la source où il l'a puisé. -Les revenus que la Prostitution fournissait aux villes de Nîmes et -de Beaucaire avaient été sans doute très-considérables dans le temps -où la foire de Beaucaire fut la plus fréquentée; mais, au seizième -siècle, quand les guerres de François Ier et de Charles-Quint eurent -empêché les commerçants étrangers de se rendre à cette foire renommée, -les joyeuses _abbayes_, que leur générosité faisait prospérer naguère, -étaient à peu près désertes; car, dans les Comptes de la recette -ordinaire dressés en 1530, Antoine Boireau, receveur de la trésorerie -de Nîmes et de Beaucaire, ne fait figurer qu'une somme de quinze -sols, pour les droits perçus pendant trois ans sur les deux _abbayes_ -de cette localité (_de emolumento duorum hospitiorum in quibus fit -lupanar_). Outre ces deux hôtelleries malfamées, tenues à ferme par un -nommé Louis Clucher, il en existait une troisième qui ne donnait aucun -revenu à la ville de Beaucaire, parce qu'elle était presque toujours -inoccupée (voy. le _Traité de la police_, t. I, p. 525). - -Il n'y avait peut-être pas de petite ville en Languedoc, qui n'eût, -sinon son abbaye, du moins ses femmes _légères_. Celles de Bagnols -ne pouvaient porter, sans s'exposer à une punition, des _chapels_ de -fleurs, des voiles, des fourrures d'hermine, des capuchons ouverts, -ornés de boutons, etc. (Voy. le Supplément au Glossaire de Ducange, -au mot _Mulier levis_.) Celles de Saint-Saturnin devaient chômer -les jours de fête, les quatre-temps et vigiles: en 1414, Isabelle -la Boulangère fut condamnée à une amende de dix sols, pour avoir -reçu, le jour de Pâques, un nommé Georges, qui pourtant était son -amant en titre. (_Ibid._, au mot _Meretricalis vestis_.) Ces moeurs -languedociennes, que l'hérésie des Albigeois ou Cantares n'avait pas -peu relâchées, débordèrent dans les provinces voisines. Toutefois, -la ville de Bordeaux, qui se distingua entre toutes par la sévérité -de sa police des moeurs, paraît avoir quelquefois noyé les ribaudes et -les entremetteurs incorrigibles, en leur _baillant la cale_. Ducange, -au mot _Accabussare_, nous apprend que ce supplice était en usage -à Bordeaux, où le bas peuple sans doute prononçait la sentence et -dirigeait l'exécution: le patient ou la patiente étaient renfermés -dans une cage de fer, que l'on plongeait dans la mer, et qu'on n'en -retirait pas toujours avant que l'asphyxie fût complète. Ducange dit -positivement que les victimes de la cale étaient noyées (_Subtus navim -denuò submerguntur_). Il ajoute que la même pénalité punissait les -blasphémateurs, à Marseille, quand ils n'avaient pas 12 deniers pour se -racheter de la _cabussa_, ou culbute dans l'eau salée; ils en buvaient -plus qu'ils ne voulaient, aux huées de la canaille, qui s'amusait de -leurs grimaces. Un châtiment analogue attendait aussi, à Toulouse, les -jureurs, les entremetteurs, et «quelquefois, dit Lafaille, les femmes -prostituées» qui avaient contrevenu aux règlements de police. Jousse, -dans son _Traité de la justice criminelle de France_, publié en 1771, -décrit l'_accabussade_ telle qu'on la pratiquait encore de son temps -pour le plus grand divertissement des amateurs. On conduisait à l'hôtel -de ville la malheureuse qui avait été condamnée pour quelque méfait de -prostitution; l'exécuteur lui liait les mains, la coiffait d'un bonnet -fait en pain de sucre, orné de plumes, et lui attachait sur le dos un -écriteau portant une inscription qui faisait connaître la nature du -délit. Cette inscription était ordinairement: _Maquerelle_. Une foule -railleuse et tracassière accompagnait la condamnée, devant laquelle -on criait son arrêt. On la menait ainsi processionnellement jusqu'au -pont qui traverse la Garonne; une barque la recevait avec l'exécuteur -et ses aides, pour la transporter sur un rocher situé au milieu de la -rivière. Là, on la faisait entrer dans une cage de fer, faite exprès, -que l'on plongeait dans l'eau par trois fois: «On la laisse pendant -quelque temps, dit Jousse, de manière cependant qu'elle ne puisse être -suffoquée; ce qui fait un spectacle qui attire la curiosité de presque -tous les habitants de cette ville.» Ensuite, on transférait la pauvre -femme, à moitié noyée, _dans le quartier de force_, à l'hôpital, où -elle devait passer le reste de ses jours, à moins qu'elle n'obtînt sa -grâce et ne retournât à son premier métier. Nous nous rappelons avoir -lu qu'on infligeait un pareil traitement aux filles publiques accusées -et convaincues d'avoir communiqué une maladie vénérienne à quelques -débauchés, qui se portaient parties civiles, et qui réclamaient la -visite médicale de leurs empoisonneuses; mais nous ne saurions dire -en quel endroit ni à quelle époque on faisait subir cette ablution -infamante aux dangereuses ennemies de la santé publique. - -[Illustration: - A. Cabasson del. - Drouart Imp. - Alp. Leroy et F. Lefman. Sc. - - COUTUME DE TOULOUSE -] - -Nonobstant les ordonnances de Charles d'Anjou contre la Prostitution -en général, la Provence n'avait jamais été entièrement délivrée d'un -fléau que le tempérament chaud et pétulant de ses habitants devait -naturellement propager et qui mettait obstacle aux désordres des -passions et des sens. On comprend que la Prostitution légale ne pouvait -pas avoir un cours régulier et patent dans un pays où la chevalerie et -la poésie avaient idéalisé les rapports des deux sexes entre eux, où le -culte de la femme s'était en quelque sorte dégagé de toute souillure -matérielle, et où les Cours d'Amour, égarées dans les abstractions du -sentiment, semblaient avoir pris à tâche de tuer l'homme dans l'homme -et d'annihiler le corps au profit de l'âme. Nous avons vu plus haut -cependant que la Prostitution existait ouvertement à Marseille pour -l'usage des marins et des étrangers, qui avaient besoin de trouver -dans un port de mer les moyens de se distraire des ennuis d'une longue -traversée. Il y avait des femmes de plaisir dans la plupart des grandes -villes; mais elles déguisaient leur profession honteuse sous des noms -et des apparences honnêtes. Elles n'en étaient pas moins en butte aux -persécutions continuelles de la police municipale et de l'autorité -ecclésiastique: on les arrêtait, on les emprisonnait, on les mettait -à l'amende sous le plus frivole prétexte. A Sisteron, par exemple, -le sous-viguier de la ville faisait incarcérer, par un odieux excès -de pouvoir, les femmes étrangères qui venaient se fixer dans cette -cité épiscopale, et qui y arrivaient accompagnées de leurs amants -(_cum eorum amicis_): ce sous-viguier accusait de débauche ces femmes -sans appui, et il les forçait à payer une contribution pour recouvrer -leur liberté et pour vivre en paix (_ut pecunias extorquatur eorumdem -vexaciones redimendo_). Les habitants se plaignirent de ces extorsions -iniques, et, par lettres en date du 20 avril 1380, Foulques d'Agoust, -sénéchal des comtes de Provence et de Forcalquier, enjoignit au -sous-viguier de ne plus tourmenter les femmes étrangères qui voudraient -résider dans la ville avec leurs amis (_saltem cum amicis prædictis_), -à condition qu'elles y vivraient honnêtement (_dum tamen vitam honestam -teneant_). M. Edouard de Laplane, qui rapporte cette pièce dans son -_Histoire de Sisteron_ (t. I, p. 527), nous apprend que les magistrats -de Sisteron, pour obvier sans doute aux fâcheuses erreurs que le séjour -de ces étrangères avait causées dans la ville, résolurent d'acquérir -aux frais de la commune un _hôtel_ destiné à recevoir les filles de -joie et à les héberger seulement à leur passage. Cette acquisition -avait été décidée en 1394, et dix ans plus tard elle n'était point -encore faite; ce ne fut qu'en 1424 que les femmes amoureuses trouvèrent -un refuge à Sisteron, sans craindre d'y être emprisonnées et mises -à l'amende. Celles qui arrivaient toutefois par le _pas de Peipin_ -étaient soumises, de même que les juifs, à un péage fixe de 5 sols, au -profit du couvent des dames de Sainte-Claire. Ces religieuses devaient -sans doute expier par leurs prières les péchés que la Prostitution -errante venait apporter dans les murs de Sisteron, ou du moins sur son -territoire; car la maison de refuge des ribaudes n'était pas dans la -ville. L'établissement de cette maison à Sisteron nous semble confirmer -tout ce que la tradition rapporte d'un établissement analogue dans la -cité d'Avignon. Nous traiterons à part cette question d'archéologie -historique, qui mérite d'être examinée sans idée préconçue. - -Il est incontestable que les moeurs italiennes s'acclimatèrent avec -les papes dans le comtat d'Avignon; et l'on peut soutenir que la -ville papale ne changea rien aux habitudes des _meretrices_ romaines, -auxquelles le chapeau rouge des cardinaux ne faisait pas peur. -D'Avignon à Lyon, la Prostitution n'avait eu qu'à remonter le Rhône; -et cette grande ville renfermait trop d'habitants pour que la police -ne fût pas tolérante à l'égard des moeurs. Guillaume Paradin, dans ses -_Mémoires de l'histoire de Lyon_ (édit. de 1573, in-fol., ch. 58), a -consigné un règlement municipal de 1475 qui rappelle les ordonnances -de la prévôté de Paris sur la même matière. Il était enjoint, par -cet arrêté, aux filles publiques de Lyon d'abandonner les _bonnes -et honorables rues_, et de se retirer dans deux maisons d'asile où -elles exerceraient leur misérable métier sous la surveillance des -consuls: chacune de ces maisons n'avait qu'une seule issue, pour que -les ribauds qui commettraient un délit dans ces lieux de débauche, ne -pussent s'enfuir par derrière, au moment où l'on crierait à l'aide. -Cette ordonnance réglait de plus le costume des femmes dissolues, à qui -défenses étaient faites, sous peine de confiscation, d'employer à leur -parure les _corroyes garnies d'argent_, les fourrures _de penne gris, -menu vair, laitistes, peau noire ou blanche d'aigneaux, excepté tant -seulement un pelisson de noir ou de blanc_, et enfin les chaperons _de -femme de bien_; elles étaient tenues à porter, sous peine de prison -et de 60 sous d'amende, «continuellement chascune au bras senestre -(gauche), sur la manche de leurs robes, trois doigts au-dessous de la -joincture de l'espaule, une esguillette ronge, pendant en double du -long du bras, demy pied.» La marque (_enseigne_) des femmes de mauvaise -vie ne se voyait que dans les villes où la Prostitution était tolérée -et _avouée_. Malgré ces complaisances de la loi en faveur du vice, -la _lenoine_ ou la _houllerie_ ne participait pas au bénéfice de la -tolérance: maquereaux ou maquerelles étaient toujours laissés en dehors -du droit commun. On les fouettait, on les emprisonnait, on les chassait -en confisquant leurs biens, «Quelquefois l'entremetteuse, dit Muyart -de Vouglans, était montée sur un âne, le visage tourné vers la queue, -avec un chapeau de paille et un écriteau.» On la promenait ainsi à -travers la ville, au milieu des insultes de la populace, puis, après -avoir été fouettée par l'exécuteur, elle était expulsée du pays ou -enfermée dans un hôpital. Voilà ce qui se passait à Lyon et à Genève, -où le coupable, «mitré, fouetté publiquement, banni perpétuellement -sous peine de perdre la vie,» suivant l'auteur du _Traité des peines et -amendes_, entraînait dans son châtiment le complice qui s'était associé -au délit en prêtant ou en louant sa maison. Cette maison confisquée, le -complice payait _d'abondant_ une amende de 10 livres d'or. Jean Duret, -en se plaignant de l'indulgence d'une telle législation, nous donne à -entendre que la peine de mort était encore appliquée, de son temps, en -certains cas. Les villes qui ne possédaient pas de ribaudes à demeure -se contentaient de celles que le hasard leur amenait et qui couraient -le pays en cherchant fortune: elles n'avaient pas la permission de -séjourner plus de vingt-quatre heures dans les endroits habités où -elles s'arrêtaient avec leurs _ruffians_. Généralement, elles logeaient -alors dans les faubourgs ou hors des murs, souvent dans une _borde_ -isolée, quelquefois dans un lieu de refuge réservé pour elles, et -même à la belle étoile, derrière une haie ou bien parmi les blés. Un -_accord_, intervenu en 1513, à la suite d'une contestation qui divisait -le seigneur et les habitants des communes de la Roche de Glun et -d'Alenson (Drôme), interdit aux habitants de ces communes de loger chez -eux, pendant plus d'une nuit, les ribaudes publiques et leurs ruffians -qui traversaient le pays: «Que dengune persone non deia logar ribaudes -publicques audit luoc, plus haut que una nuech, ni ruffians, sur la -pena de ung chescun et de chescune fois de sinc soulz.» (Voy. les _Doc. -histor. inédits_, publiés par Champollion-Figeac, t. IV, p. 352.) Cette -citation, que nous pourrions étayer de plusieurs autres analogues, -prouve l'existence de ces prostituées vagabondes, qui s'en allaient de -ville en ville faire trafic de leur corps, et qui avaient d'ordinaire, -pour compagnons ou amis des ribauds qu'elles nourrissaient des ignobles -produits de leur impudicité. Ces ribauds n'étaient pas inutiles parfois -à leurs _dames_ et _maîtresses_ pour les protéger contre les violences -auxquelles ces malheureuses étaient constamment exposées de la part -du premier venu. Rien ne fut plus fréquent que ces lâches violences, -qui restaient presque toujours impunies. Les lois pourtant n'étaient -pas désarmées à cet égard, et le viol d'une femme de mauvaise vie -avait été assimilé à celui d'une honnête femme par les jurisconsultes. -Dans les priviléges que le seigneur de Chaudieu octroya, en 1389, aux -bourgeois d'Eyrien, près de Valence, priviléges confirmés la même année -par Charles VI, il est dit que quiconque aura violé une femme dissolue -ou toute autre appartenant à un lieu de débauche (_Si quis mulierem -diffamatam aut aliam de lupanari violenter coegerit_) payera 100 sous -d'amende. Une portion de cette amende revenait, de droit, à la personne -qui avait éprouvé le dommage, que la législation considérait moins -comme une injure que comme un vol accompli avec menaces et violence. -(_Ordonn. des rois de France_, t. VII, p. 316.) - -Si le législateur se posait quelquefois en protecteur des femmes -déshonorées, que leur flétrissure ne livrait point à la merci de -toutes les insultes, il protégeait également ceux qui avaient à se -prémunir contre les complots de ces femmes astucieuses et de leurs vils -auxiliaires. Ainsi, une des spéculations les plus ordinaires et les -plus faciles, c'était d'accuser de violence un homme qui n'avait fait -que passer un marché amiable et prendre livraison de la marchandise -qu'il pensait acheter. Les riches _Lombards_, banquiers juifs ou -italiens, dans les mains desquels se concentrait tout le commerce de -l'argent, se voyaient sans cesse exposés à des entreprises de cette -nature: une femme s'introduisait chez eux à titre de servante ou -autrement; puis elle portait plainte en justice, et prétendait avoir -été mise à mal contre sa volonté: le serment déféré à cette débauchée, -elle n'hésitait pas à le prêter sur l'Évangile; et l'imprudent étranger -n'en était jamais quitte à moins d'une amende énorme, dans laquelle -la femme et ses complices avaient la plus grosse part. Cette manière -d'exploiter la fortune et la position délicate des Lombards était -devenue si fréquente à la fin du quatorzième siècle, que les Lombards -ne voulurent plus établir de banque dans les villes de France, sans -que leur honneur et leur bourse fussent mis à l'abri des embûches de -la Prostitution. En conséquence, on remarque cette clause, à peu près -identique, dans les lettres des rois Charles V et Charles VI, qui -accordaient à des associations de Lombards le privilége d'ouvrir une -banque et de prêter de l'argent dans les villes de Troyes, de Paris, -d'Amiens, de Nîmes, de Laon et de Meaux: «Item, se aucunes femmes -renommées de foie vie estoient dedens les maisons desdiz marchans, qui -voulsissent dire et maintenir, par leur cautelle et mauvaistié, estre -ou avoir été efforciées par lesdiz marchans ou aucuns d'eulz; que, à -ce proposer, ycelles femmes ne fussent point reçues, ne lesdiz marchans -ne aucuns d'eulz, pour ce, empeschez en corps ou en biens.» Grâce à ce -paragraphe de leurs priviléges, les Lombards n'avaient rien à redouter -de la malice des femmes qu'ils recevaient dans leurs maisons et qui -n'avaient pas d'autre but que de se dire violentées par leurs patrons. -Cette clause de précaution nous apprend, en outre, que ces Lombards se -trouvaient, comme étrangers, dispensés de se conformer aux ordonnances -ecclésiastiques et civiles qui défendaient aux gens d'honneur de loger -dans leurs maisons une femme débauchée pendant plus d'une nuit. Ce -séjour d'une prostituée, dans leur demeure, n'avait aucune conséquence -défavorable pour eux, et ils n'encouraient par là ni prison, ni amende, -ni blâme. - -Toutes ces ordonnances relatives aux banques ou comptoirs d'escompte -de Paris, de Troyes, d'Amiens, de Laon, de Meaux, etc., constatent -la présence fréquente ou habituelle des femmes amoureuses dans -ces différentes villes, et les tentatives de séduction qu'elles -renouvelaient sans cesse contre les Lombards et les Italiens. Ceux-ci -pouvaient, d'ailleurs, se permettre impunément tous les désordres -que la loi eût atteints et châtiés dans la conduite des nationaux, -sujets du roi. Le sage et vertueux Charles V le dit clairement dans -les priviléges qu'il accorda en 1366 aux marchands italiens établis à -Nîmes: ces marchands ne pouvaient être inquiétés et punis pour le cas -de simple fornication, à moins qu'ils ne fussent convaincus de rapt -ou d'adultère (_nec pro lubrico carne aliquis eorum punietur_). Il est -donc présumable que la licence des moeurs de ces étrangers influait sur -l'état moral de la population qui les entourait et qui se corrompait -à leur exemple, sinon à leur contact; car ils avaient auprès d'eux -un cortége de femmes dissolues et de libertins, qui menaient joyeuse -vie et qui se pervertissaient mutuellement. Nous n'attribuerons -pourtant pas à leur installation dans la ville de Troyes, en 1380, -l'établissement des _bouticles_, que les _filles de joie cloistrières_, -ou _femmes communes_, tenaient _d'ancienneté_ dans plusieurs endroits -de cette ville, comme nous le savons d'après cet article d'un document -antérieur, cité par les continuateurs de Ducange au mot _Clausuræ_: -«Item, que toutes filles de vie cloistrière, ou femmes communes -diffamées, voisent tenir, tiennent et fassent leurs bouticles ès lieus -à ce ordonnés d'ancienneté dans ladite ville.» Les villes voisines -de Paris et qui se trouvaient dans le rayon, pour ainsi dire, de la -cour du roi, se faisaient un point d'honneur d'obéir les premières -aux ordonnances royales et d'imiter scrupuleusement l'organisation -de la police parisienne, comme elles imitaient les moeurs, les modes, -les usages et le jargon de la capitale. L'imitation ne restait pas -en défaut dans les choses du libertinage et, pour n'en citer qu'une -particularité bizarre, nous pencherions à croire qu'un _bon compagnon_ -de province, qui avait vu son Paris et qui s'était amusé des rues -_Tirev.._, _Trousse-Putain_ et autres aussi malhonnêtes de nom que de -séjour, fut le parrain narquois de la rue _Pousse-Penil_, à Issoudun, -et de la rue _Retrousse-Penil_, à Blois, et de toutes les rues _sans -chef_ affectées à la Prostitution légale. - - - - -CHAPITRE XV. - - SOMMAIRE. --Provinces centrales de la France. --La Champagne. --La - Touraine. --Le Berry. --Le Bourbonnais. --Le Poitou. --L'Orléanais. - --Les femmes mariées de Montluçon assimilées aux prostituées. - --L'_Adveu_ de la terre du Breuil. --Servitudes bouffonnes et - facétieuses. --La _chaussée de l'étang de Souloire_. --Le seigneur - de Poizay et les _denrées_ des filles amoureuses. --Le roi de - France et les ribaudes de Verneuil. --Les _femmes folles_ de - Provins, etc., etc. - - -Les provinces centrales de la France étaient celles où la Prostitution -rencontrait le moins d'entraves, et trouvait les conditions les plus -favorables. On lui laissait le champ libre, pourvu qu'elle se soumît -aux coutumes locales et qu'elle se tînt à l'écart, sans causer de -trouble ni de _contents_. On ne punissait chez elle que le scandale -et les contraventions. Il faut remarquer que ces provinces étaient -aussi celles où la civilisation avait le mieux adouci les moeurs: si -la débauche publique y vivait en bonne intelligence avec l'autorité -des seigneurs et des communes, la gaieté et la douceur du caractère -des habitants les éloignaient naturellement de tous les crimes et de -toutes les violences que le libertinage entraîne trop souvent après -lui. La Prostitution avait donc droit de cité dans chaque ville de -la Champagne, de la Touraine, du Berry, du Bourbonnais, du Poitou et -de l'Orléanais; elle devait seulement, dans chaque endroit où elle -passait ou se fixait à sa convenance, payer les redevances féodales -et se conformer aux usages, qui souvent n'étaient point écrits dans -les coutumiers du pays, mais que la tradition maintenait de siècle en -siècle. Parmi ces redevances, il en était de fort singulières, que nous -ne comprenons plus aujourd'hui, et qui n'ont peut-être jamais eu de -sens raisonnable. Ainsi, Sauval a tiré des Archives de la Chambre des -Comptes un document de l'année 1498, lequel constate que la coutume de -Montluçon assimilait aux prostituées les femmes mariées qui battaient -leurs maris; mais les unes et les autres ne rendaient pas un hommage -de même nature à la châtellenie de Montluçon. Toute femme qui avait -frappé son mari était tenue d'offrir au châtelain ou à la châtelaine -un escabeau ou un bâton. Toute prostituée qui arrivait dans le pays -pour y faire vilain commerce, devait payer, une fois pour toutes, -quatre deniers au seigneur; et, de plus, à titre de vassale, aller -publiquement sur le pont du château, s'y accroupir et y faire entendre -un bruit malhonnête, qu'elle n'avait garde d'étouffer sous ses jupes. -Voici le texte latin de l'_Adveu_ de la terre du Breuil, rendu par -très-haute, très-noble et très-puissante dame Marguerite de Montluçon, -le 27 septembre 1498: «_Item in et super qualibet uxore maritum suum -verberante, unum tripodem. Item in et super filiâ communi, sexus -videlicet viriles quoscumque cognoscente, de novo in villa Montislucii -eveniente, quatuor denarios semel, aut unum bombum sive vulgariter_ -PET, _super pontem de castro Montislucii solvendum._» - -Les commentateurs, qui se fourrent partout, et de préférence dans -les endroits les plus malsonnants, n'ont pas manqué de battre les -buissons à l'occasion de cette sale redevance. Les uns ont prétendu -que les filles folles de leur corps ne pouvaient donner au seigneur de -Montluçon plus qu'on ne les estimait généralement; ils ont rapproché -de la taxe indécente que ce seigneur exigeait d'elles un dicton -proverbial, qu'on employait jadis à l'égard des prostituées: «La belle -ne vaut pas un pet.» D'autres archéologues se sont souvenus, à ce -propos, d'un passage inexpliqué des livres de _Pantagruel_, où Rabelais -nous montre comment les pets engendrent les petits hommes; les _vesnes_ -ou vesses, les petites femmes. Ce qui fit les deux proverbes: _Glorieux -comme un pet_ et _Honteux comme une vesse_. Il serait aisé de compiler -un gros volume sur le pet des ribaudes de Montluçon. Nous préférons -clore la discussion sur ce sujet délicat, en rappelant que, d'après -les habitudes du droit féodal, l'hommage et la redevance dépendaient -du genre de service que le vassal rendait au seigneur et à ses -tenanciers. L'histoire des fiefs est remplie de servitudes bouffonnes -et facétieuses, entre lesquelles la part de la Prostitution n'est pas -la moins étrange. Dans les _aveux_ et dénombrements, faits en 1376 et -autres années, par les seigneurs des comtés d'Auge, de Souloire et de -Béthisy en Normandie; le seigneur de Béthisy déclare à sa suzeraine, -Blanche de France, veuve du duc d'Orléans, que les femmes publiques qui -viennent à Béthisy ou y demeurent lui doivent 4 deniers parisis, et que -ce droit, qui lui valait autrefois 10 sols parisis tous les ans (ce qui -supposait la venue annuelle de trente ribaudes), ne lui rapportait plus -que 5 sols, «à cause qu'il n'y en venoit plus tant,» dit Sauval (t. -II, p. 465). Le seigneur de Souloire déclare, à son tour, que toutes -ces femmes-là, qui passent sur la chaussée de l'étang de Souloire, -laissent entre les mains de son juge la manche du bras droit ou 4 -deniers ou _autre chose_. Pour comprendre cette _autre chose_, il -faut ouvrir, à la page 110, les _Réponses_ de J. Boissel, Bordier et -Joseph Constant sur différentes questions relatives à la Coutume du -Poitou (1659, in-fol.): le seigneur de Poizay, dans la paroisse de -Verruye, se réservait formellement, en 1469, le droit de prélever, sur -chaque fille amoureuse arrivant dans la paroisse, la taxe ordinaire -de 4 deniers, ou de prendre _ses denrées_, ce qui fixe à 4 deniers le -salaire obscène de ces malheureuses. Il paraît, du reste, que, dans la -plupart des fiefs, le seigneur avait droit à cette taxe uniforme de 4 -deniers sur chaque femme de mauvaise vie, qui entrait sur les terres -du fief et qui annonçait l'intention d'y vivre de son industrie. Mais -souvent le seigneur rougissait de recevoir la dîme de la Prostitution; -et il remplaçait cette taxe pécuniaire par quelque redevance ridicule, -qui maintenait du moins ses priviléges féodaux. Le roi de France se -montrait plus insouciant de l'origine des impôts qui tombaient dans ses -coffres; car, en 1283, suivant un document recueilli dans le Glossaire -de Ducange (au mot _Putagium_, dans la dernière édit.), il recevait -encore le tribut des ribaudes de Verneuil, à 4 deniers par tête. - -La Prostitution, dans ces pays de la langue d'oil, n'avait pas le -cachet d'infamie qu'elle imprimait aux personnes qui vivaient à ses -dépens dans les provinces de la langue d'oc. Les fabliaux et les romans -des trouvères normands, champenois, poitevins et tourangeaux, sont -remplis de détails empruntés à la vie amoureuse des femmes communes -et débauchées; les jongleurs, qui les fréquentaient sans doute et qui -souvent couraient le pays avec elles, n'éprouvaient aucune répugnance à -faire figurer dans leurs vers ces joyeuses compagnes de leur existence -vagabonde. M. Bourquelot, dans sa belle _Histoire de Provins_ (t. I, -p. 273), nous apprend que les femmes folles de cette ville étaient -célèbres par leurs charmes et leur volupté. Elles habitaient dans -plusieurs rues dont les noms malhonnêtes accusent l'ancienneté et qui -furent autrefois _pavées de ribaudes_, selon l'expression locale qui -s'est conservée et qui rappelle la rue _Pavée-d'Andouilles_ de Paris. -Le _Fabliau de Boivin de Provins_ (Ms. de la Bibl. Nation., nº 7,218) -caractérise ainsi une des rues déshonnêtes de la ville: - - Porpensa soi que à Provins - A la foire voudra aller, - Et vint en la rue aus putains. - -Ces rues affectées spécialement au domicile des femmes de mauvaise vie -témoignent pourtant de la démarcation profonde, qui séparait du reste -de la population les prostituées et les empêchait de se confondre avec -les femmes d'honneur. Celles-ci ne possédaient ni la beauté, ni la -séduction des impudiques, mais elles étaient si jalouses de leur bonne -renommée, qu'elles ne croyaient pas qu'il y eût une pénalité assez -grande contre la médisance ou la calomnie qui osait porter atteinte -à leur réputation. Elles avaient donc obtenu des comtes de Champagne -appui et protection, dans le cas où l'une d'elles serait injuriée par -une autre et traitée de _pute_ en présence de témoins. Celle qui se -permettait une pareille injure, sans raison et sans preuves, devait -payer 5 sous d'amende et suivre la procession en chemise, comme -les pénitentes, en portant une pierre qu'on nommait la _pierre du -scandale_, tandis que la femme qu'elle avait insultée marchait derrière -elle et lui piquait les fesses avec une aiguille. Voici le texte d'une -charte, datée de 1287, dans laquelle se trouve relatée cette bizarre -coutume, que Ducange n'accompagne d'aucun commentaire, en la tirant -des archives de la Champagne: «La fame qui dira vilonnie à autre, si -come de putage, paiera 5 sols, ou portera la pierre, toute nue, en -sa chemise, à la procession, et celle la poindra après, en la nage -(_nates_, fesses), d'un aguillon, et s'elle disoit autre vilonnie qui -atourt à honte de cors, ele paierait 3 sols, et li homs ainsin.» - -Il est évident que c'étaient les femmes publiques qui se rendaient -coupables ordinairement de cette espèce d'injure à l'égard des femmes -honnêtes, et la loi prenait la défense de celles-ci, qui eussent été -fort empêchées de répondre dans le même style à ces effrontées. La -Coutume de Champagne s'occupe particulièrement de ce délit d'injure. -L'homme ou la femme qui outrageait ainsi une femme de bien, lui -devait l'_escondit_ (l'excuse), outre l'amende de 5 sous, et «s'il -avenoit, ajoute la Coutume (article 45), que la femme à qui l'on -diroit le lait (l'offense) eust mary, ceste amende chiet à la volonté -du seigneur, jusque soixante sols.» Les Coutumes de Cerny en Laonais -et de la Fère, octroyées par Philippe-Auguste, autorisaient tout -homme de bien qui entendrait injurier une honnête femme par une femme -de moeurs scandaleuses à se faire d'office l'avocat et le vengeur de -l'insultée, en adressant à l'insulteuse deux ou trois bons coups -de poing (_colaphi_), pourvu qu'il ne fût pas dirigé lui-même par -une vieille rancune à l'égard de celle qu'il maltraitait au nom de -l'honnêteté publique. La Coutume de Beauvoisis ne particularise pas -les injures et _vilenies_, qui valaient 5 sous d'amende pour un vilain -et 10 sous pour un gentilhomme; elle dit seulement que le plus grand -_méfait, après le cas de crime_, c'est de prétendre, vis-à-vis d'un -homme marié, _con a geu o sa feme carnelment_, et, là-dessus, Philippe -de Beaumanoir raconte que, sous le règne de Philippe-Auguste, un -homme ayant dit à un autre: «Voz estes coz (cocu) et de moi meismes!» -celui à qui s'adressait cette injure tira son couteau et en frappa le -provocateur. Emprisonné et mis en jugement, il fut acquitté, par le -roi et son conseil, comme ayant agi en cas de légitime défense. Les -femmes de mauvaise vie, autrefois comme toujours, étaient promptes -à l'injure et capables des plus indignes procédés pour intimider les -gens de bien, qui tremblaient de se commettre avec elles. Une de leurs -tactiques les plus ordinaires consistait dans l'odieux usage qu'elles -faisaient de la qualité de femme mariée, lorsqu'elles menaçaient d'une -plainte en adultère l'imprudent qui les avait fréquentées et qui se -voyait alors obligé d'acheter leur silence. C'était pour exercer ces -manoeuvres criminelles, et pour exploiter à leur profit les remords -du libertinage, qu'elles cachaient soigneusement leur condition de -femme mariée et qu'elles ne la révélaient qu'après avoir commis un -adultère intéressé. La loi étant formelle et n'admettant pas l'excuse -d'ignorance dans un pareil crime, il fallut que le droit coutumier -vînt atténuer, en ce cas d'exception, les rigueurs du droit commun. De -là cet article des Franchises de la Perouse en Berry, qui remontent -à l'année 1260 et qui émanaient de la justice seigneuriale: «Si fem -mariée commaner venoet à la Paerose par putage, hom qui n'auroet feme -qui gueroet ob li, n'en est tengut vers le segnor.» - -Les femmes amoureuses, qui, étant libres de leur corps, n'avaient -pas un mari à produire comme un épouvantail d'adultère, se livraient -souvent à un genre de spéculation analogue, en menaçant de dénonciation -les gens mariés qu'elles faisaient tomber dans le péché. C'était -encore un genre d'adultère que la loi féodale punissait autant que -l'autre: un homme marié qui avait eu des relations coupables avec -une fille publique, pouvait être accusé et condamné. On évitait sans -doute d'appliquer cette rigoureuse jurisprudence, et l'on fermait les -yeux sur les délits de cette nature; mais, quand il y avait plainte ou -dénonciation, le juge était bien forcé de poursuivre le délinquant, qui -se trouvait heureux d'en être quitte pour une amende, car la pénalité -la plus fréquente en pareil cas, celle qui donnait satisfaction au -sentiment de la vindicte populaire, c'était la fustigation des deux -complices, courant tout nus par la ville et recevant leur châtiment -des mains de tous les spectateurs, qui devenaient bourreaux en cette -circonstance. Nous retrouvons, dans ce vieil usage, établi, du moins en -principe, par toute la France du moyen âge, une tradition des peines -afflictives de Rome antique, à l'égard des adultères, des courtisanes -et des débauchés. Les Coutumes d'Alais, rédigées au milieu du treizième -siècle, et publiées pour la première fois à la suite des _Olim_ (1848, -t. IV, p. 1484), formulent en ces termes la pénalité de l'adultère: -«Encoras donam que, si deguns hom que aia moller o femina que aia -marit son pris en aulterii, que amdui coron ins per la villa e sian ben -batutz, et en al ren non sian condempnat; e'l femena an primieiran.» -Les deux coupables couraient donc ensemble; mais la femme allait la -première à travers les coups de verges. Le même recueil des _Olim_ -nous offre plusieurs applications de cette course des _battus_. En -1273, le prieur de l'abbaye de Charlieu fit courir ou fouetter par la -ville (_fecisset currere seu fustigare per villam_) plusieurs personnes -qui avaient été surprises en adultère sur les terres de l'abbaye. Les -habitants de la ville se plaignirent au bailli de Mâcon, en prétendant -que le prieur s'était arrogé un droit de justice qu'il n'avait pas dans -leur cité (_quod novam et inconsuetam justitiam faciebat in villa_); -et le bailli revendiqua ce droit de justice au nom du roi. Mais le -prieur, se fondant sur d'anciens priviléges de l'abbaye, ne persista -pas moins à faire courir et fustiger les adultères qu'il pouvait saisir -en flagrant délit. Les justices seigneuriales, enchevêtrées les unes -dans les autres, se disputaient sans cesse entre elles le terrain -légal, surtout dans les questions de police des moeurs. A Amiens, -l'évêque soutenait, en 1261, qu'il avait droit de justice sur les -sodomites dans la banlieue de la ville d'Amiens; les bourgeois de cette -ville disaient, au contraire, que ce droit de justice leur appartenait -depuis la fondation de leur commune: le débat ayant été soumis au -conseil du roi, Louis IX ordonna que la ville serait maintenue dans son -droit de justicier corporellement les sodomites: _justiciandi corpora -sodomiticorum_ (voy. les _Olim_, t. I, p. 136). A Saint-Quentin, l'abbé -et les moines, d'une part, le mayeur et ses échevins, d'autre part, -se disputaient, en 1304, le droit de basse justice dans les faubourgs -de la ville: l'abbé et ses moines voulaient arrêter, chasser et -emprisonner les femmes folles (_fatuas mulieres_) qui avaient envahi -les alentours de l'abbaye; le mayeur et ses échevins voulaient que ces -femmes vécussent en paix, dans la saisine abbatiale. Le conseil du roi -décida que l'abbé et ses moines étaient maîtres de se débarrasser de -ce voisinage malhonnête, mais que le mayeur et ses échevins pourraient -à leur tour arrêter, chasser et emprisonner les femmes folles sur tout -le territoire de la commune (voy. les _Olim_, t. III, p. 151). Il y eut -probablement entre les parties une transaction qui réglementa dans les -faubourgs d'Amiens l'exercice de la Prostitution. - -Ces règlements étaient à peu près les mêmes partout, car ils avaient -toujours le même but: sévir contre les entremetteurs, confiner la -débauche dans certaines rues ou dans certains lieux, noter d'infamie -les prostituées et les empêcher de se confondre avec les femmes -honnêtes. Jean de Bourgogne, comte de Nevers, par ordonnance du 5 mars -1481, enjoignit à toutes les femmes débauchées de porter sur la manche -droite une aiguillette rouge ou vermeille; il leur défendit d'aller -par la ville ou les faubourgs, sans cette marque, à peine de prison, -et leur interdit de demeurer ailleurs qu'entre les deux fontaines, -«qui est de tout temps leur demeure ordinaire,» et de fréquenter les -étuves de la ville. (_Archives de Nevers_, par Parmentier, 1842, t. -I, p. 185.) Les contraventions aux règlements étaient punies de bien -des manières. Abbeville se distinguait par le singulier pilori qu'on -avait inventé exprès pour les filles publiques qui se laissaient -surprendre en faute: c'était un cheval de bois, appelé le _chevalet_, -dressé sur la place Saint-Pierre. Après les avoir copieusement -fouettées on les plaçait à califourchon sur le chevalet, dont le dos -tranchant ne leur offrait pas une monture très-commode. Ensuite, dans -quelques circonstances graves, on les bannissait au son de la cloche; -et si l'une d'elles rompait son ban et revenait dans la ville pour y -trafiquer de son corps, on lui coupait un membre et on la bannissait -de nouveau. (_Hist. d'Abbeville_, par Louandre, 1845, t. II, p. 213 et -286.) Les proxénètes qui étaient convaincus du crime de maquerellage -dans cette même ville, recevaient un châtiment plus exemplaire que -partout ailleurs: on les promenait, mitrés, dans un tombereau rempli -d'ordures; on les menait au pilori, où le bourreau leur coupait et -brûlait les cheveux; après quoi on les expulsait à toujours, et, en -cas de rupture de ban, on les condamnait au bûcher. En 1478, Belut -Cantine d'Abbeville, «pour avoir voulu atraire Jehannette, fille Witace -de Queux, à soy en aler en la compagnie de ung nommé Franqueville, -homme d'armes de la garnison d'icelle ville,» fut «menée, mitrée, en -ung benel, par les carrefours, et ses cheveux bruslez au pilory; et ce -fait, bannye de ladite ville et banlieue, sur le feu, à tousjours.» -Au reste, la peine capitale, comme nous l'avons dit, était écrite -dans la loi; mais on ne l'exécutait qu'en cas de récidive et même en -raison de causes aggravantes. «La punition des macquereaux, suivant -les priviléges parcidevant de la ville de Gand, dit J. de Damhoudère, -estoit le bannissement, et les macquerelles le nez coupé; mais ils -n'usent plus du nez, come bien du ban, pillori, eschelle ou eschafaut.» -Le docte auteur de la _Pratique judiciaire ès causes criminelles_ -ajoute cette remarque relative à la jurisprudence de Bruges en -semblable matière: «Moy, qui ay esté plusieurs ans au Conseil de la -ville de Bruges, n'ay oncques veu punir corporellement les macquereaux, -ou macquerelles, ou adultères, ains seulement, au dessoubz de la mort, -par bannissement hors et dedans la ville ou pays, par le pillory ou -eschaffaut, par fustigation ou autres peines semblables.» - -[Illustration: - Cabasson del. - Drouart imp., r. du Fouarre, 11, Paris. - Roze, sc. - - LA CHEVAUCHÉE DE L'ANE. -] - -Cette jurisprudence, qui était celle du parlement de Paris, s'établit -de proche en proche dans tous les parlements de France; mais la -coutume locale se réserva presque toujours de donner à l'exécution un -caractère différent, qui dépendait des moeurs du pays. Ici, l'amende -était considérable, comme dans le ressort du parlement de Rennes, -qui punissait d'une amende de 1,000 livres tournois les _vendries -de poupées ou filleries_; là, on frappait de confiscation les biens -meubles et immeubles des condamnés. Tantôt la maquerelle était coiffée -d'une mitre ou bonnet conique en papier jaune ou vert; tantôt on lui -mettait sur la tête un chapeau de paille, pour indiquer que son corps -attendait toujours un acheteur; tantôt on la marquait de la lettre -M ou de la lettre P, soit au front, soit au bras, soit aux fesses; -on promenait la condamnée sur un âne galeux, sur un tombereau, sur -une charrette, sur une claie; on la fustigeait avec des verges, avec -des lanières de cuir, avec des cordes à noeuds, avec des baguettes. -Ce supplice, quel qu'il fût, était une fête pour la population, qui -y prenait part en accompagnant de ses huées et de ses insultes la -malheureuse qu'on lui livrait comme un jouet. «C'est surtout dans la -répression de ces sortes de délits, dit Sabatier dans son _Histoire -de la législation sur les femmes publiques et les lieux de débauche_, -que nos pères s'attachèrent à déployer une rigueur infamante et des -châtiments dont le mode blessait et les principes de l'humanité, et la -décence qu'on se proposait de venger.» Mais le peuple était avide de -voir la course des adultères et d'y jouer son rôle en poursuivant et en -battant les coupables; quelquefois il se passait de la sentence du juge -pour faire courir tout nus ceux qu'il avait surpris en flagrant délit, -et qu'il regardait comme appartenant à sa justice. Aussi, dans la -plupart des priviléges que les communes obtenaient de leurs seigneurs, -elles avaient soin de faire confirmer le droit qu'elles s'attribuaient -de punir les adultères, et il fallut que les seigneurs et les rois de -France eux-mêmes restreignissent ce droit à certains cas particuliers, -en laissant toujours aux délinquants la faculté de se racheter au -moyen d'une amende. Dans les priviléges de la ville d'Aiguesmortes, -reconnus par le roi Jean en 1350, la course des adultères fut admise -en principe, mais les coupables pouvaient la compenser par le payement -d'une contribution que fixait le magistrat. Si cette course avait lieu, -les deux coureurs n'étaient pas fustigés; et la femme, quoique nue, à -l'instar de son complice, devait couvrir son sexe: _Sine fustigatione -currant nudi, copertis pudendis mulierum_; dit l'ordonnance du roi -Jean, qui, par le même sentiment de pudeur, défendait de mettre en -prison les hommes avec les femmes. (Voy. les _Ordonn. des rois de -France_, t. Ier.) Il arrivait souvent que la populace d'une ville, -impatiente de se donner le spectacle d'une course aussi peu décente, -accusait d'adultère les couples d'amants qu'elle avait trouvés à -l'écart, et taxait de flagrant délit une simple conversation amoureuse. -Il était donc nécessaire que la loi expliquât clairement ce que c'était -que le flagrant délit qui entraînait la pénalité de l'adultère. Un -malentendu n'était plus possible en face des détails minutieux que -présente à cet égard le code des coutumes, libertés et franchises -accordées par les comtes de Toulouse aux habitants de Moncuc, et -confirmées très-sérieusement par Louis XI dans ses lettres patentes du -30 novembre 1465: «Si omne mollierat era trobat per bayle ab femyna -maridada en adultero tug sols nut e nuda en leg, o en autra loc -sospechos, l'omme sobre la femyna, baychadas los bragas, o ce isera -nut, o, sinon portara, la femyna nuda o sas vestimendas levadas tro a -l'enbouilh.....» - -La Normandie fut, à toutes les époques, aussi avancée que Paris en fait -de Prostitution. Nous avons parlé de ce mauvais lieu que possédait -la ville de Rouen, dans la seconde moitié du douzième siècle, et que -le duc de Normandie, Henri II, roi d'Angleterre, avait placé sous -la surveillance spéciale d'un de ses officiers, nommé Balderic. Ce -personnage portait le titre de gardien de toutes les femmes publiques -exerçant à Rouen (_Custos meretricum publice venalium in lupanar -de Roth_), et il réunissait à ce titre bizarre celui de maréchal du -roi-duc, pendant son séjour à Rouen, avec les fonctions de garde de -la porte de la prison du château, valant 2 sous de gages par jour, la -perception du droit de glandée dans les bois voisins, etc. (Glossaire -de Ducange, au mot PANAGATOR.) - -Ce mauvais lieu, qui existait à Rouen dès le temps des premiers ducs -de Normandie, et qui tenait sans doute ses priviléges de Guillaume -le Conquérant, fut probablement le théâtre des prédications de Robert -d'Arbrissel. On sait que le pieux fondateur de l'ordre de Fontevrault -s'en allait, pieds nus, sur les places publiques et dans les -carrefours, pour amener les pécheresses au repentir et à la pénitence -(_ut fornicarias ac peccatrices ad medicamentum poenitentiæ posset -adducere_). «Un jour qu'il était venu à Rouen, raconte la Chronique, -il entra dans le lupanar et s'assit au foyer pour se chauffer les -pieds. Les courtisanes l'entourent, croyant qu'il était entré pour -commettre le péché (_fornicandi causâ_); lui, il prêche les paroles -de vie et promet la miséricorde du Christ. Alors, celle des ribaudes -qui commandait aux autres lui dit: «Qui es-tu, toi qui tiens de tels -discours? Sache que voilà vingt ans que je suis entrée dans cette -maison pour y servir au péché (_ad perpetranda scelera_), et qu'il n'y -est jamais venu personne qui parlât de Dieu et de sa miséricorde. Si -pourtant je savais que ces choses fussent vraies...» A l'instant, il -les fit sortir de la ville et les conduisit, plein de joie, au désert: -là, leur ayant fait faire pénitence, il les fit passer du démon au -Christ.» - -L'abbaye de Fontevrault, que le pieux Robert avait fondée pour y -recueillir de préférence les femmes perdues, ne le mit pas à l'abri -des tentations du diable et des calomnies du siècle. Il se soumit, -dit-on, à d'étranges épreuves pour vaincre la chair, cette chair qui -le torturait et l'enchaînait aux vanités du monde. On l'accusait de -partager le lit de ses religieuses et de s'échauffer à leur contact, -pour avoir ensuite la gloire de dompter ses sens. L'abbé de Vendôme, -Geoffroy, lui écrivit une lettre de reproches à ce sujet: _Feminarum -quasdam, ut dicitur, nimis familiariter tecum habitare permittis, et -cum ipsis etiam et inter ipsas noctu frequenter cubare non erubescis. -Hoc si modo agis vel aliquando egisti, novum et inauditum sed -infructuosum martyrii genus invenisti_. Robert se vantait de n'avoir -jamais succombé à ce martyre d'un nouveau genre; et, dans une lettre -de Marbode, évêque de Rennes, publiée par J. de la Mainferme dans son -_Clipeus ordinis nascentis Fonterbaldensis_, il est dit positivement -que la plupart des religieuses de Fontevrault devinrent grosses des -oeuvres de leur abbé: _Taceo de juventis, quas sine examine religionem -professas, mutata veste, per diversas cellulas protinus inclusisti. -Hujus igitur facti temeritatem miserabilis exitus probat: aliæ -enim, urgente partu, fractis ergastulis, elapserunt, aliæ in ipsis -ergastulis pepererunt_. On voit, par ce curieux passage, que la maison -du bienheureux Robert ne se distinguait d'un mauvais lieu que par la -scandaleuse fécondité de ses habitantes. - -Chaque ville de la Normandie avait aussi son lupanar, sinon un -garde-noble des femmes amoureuses, et l'on peut dire, avec apparence de -raison, que les _maquereaux_ et les _maquerelles_ qui figurent dans les -anciennes Coutumes normandes furent baptisés de ce sobriquet au bord -de la Manche. Nous ne voyons pas cependant que les ducs de Normandie se -soient montrés aussi favorables à la Prostitution légale, que Guillaume -IX, duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, qui avait établi ou voulait -établir à Niort une maison de débauche sur le plan des monastères -de femmes. Guillaume de Malmesbury (voy. le recueil des _Hist. -des Gaules_, t. XIII, p. 20) a consigné ce fait singulier dans sa -Chronique, et il ajoute qu'après avoir construit l'édifice destiné à ce -monastère lubrique, le duc se proposait d'en confier l'administration -aux plus fameuses prostituées de ses États: _Apud Niort habitacula -quædam quasi monasteriola construens, abbatiam pellicum ibi positurum -delirabat, nuncupatus illam et illam quacumque femosioris prostibuli -essent, abbatissam et priorem, cæteras vero officiales instituturum -cantitans_. Ce duc d'Aquitaine, qui fut un galant troubadour et un -libertin effréné, aurait été déterminé par des raisons de police, -dit M. Weiss dans la _Biographie universelle_, à former un pareil -établissement, qui eut depuis son analogue dans plusieurs villes de -France, d'Italie et d'Espagne. On ne sait si ce fut pour s'expliquer -sur ce fait que le pape Calixte II cita Guillaume au concile de Reims, -en 1129. Quoi qu'il en soit, le duc ne se dérangea pas et continua de -chanter l'amour, en donnant à ses sujets l'exemple d'une joyeuse vie. - -Les femmes de plaisir normandes, poitevines et angevines avaient -beaucoup fait, sans doute, pour mériter leur renommée; celles d'Angers -l'emportaient sur toutes, comme le prouve ce dicton proverbial -qui avait cours au quinzième siècle: «Angers, basse ville et hauts -clochers, riches putains, pauvres écoliers.» Le bas peuple de l'Anjou -avait lui-même composé son blason: _Angevin, sac à vin; Angevine, sac à -...._ (Le _Livre des Proverbes français_, par le Roux de Linci, t. Ier, -p. 203.) - -Le voisinage de l'Anjou et du Poitou n'avait pas réussi à pervertir -la chaste Bretagne, où la Prostitution n'eut jamais qu'une existence -cachée, timide, que le hasard révélait parfois aux bonnes âmes -bretonnes. Ainsi, vers la fin du quatorzième siècle, dans l'enquête -ouverte pour la canonisation de Charles de Blois, un témoin, nommé Jean -du Fournet, homme d'armes de la paroisse de Saint-Josse, au diocèse -de Dol, raconta aux commissaires ecclésiastiques comment le saint -duc avait converti une pécheresse. Le jour du jeudi saint de l'année -1357, Charles de Blois se rendant de la ville de Dinan au château -de Léon, accompagné d'Alain du Tenou son argentier, de Godefroi de -Ponblanc son maître d'hôtel, du chevalier Guillaume le Bardi et de -quelques gens d'armes, aperçut une femme assise au bord du chemin; -il lui demanda ce qu'elle faisait là, et celle-ci, s'étant levée, -répondit qu'elle gagnait son pain à la sueur de son corps (_quod panem -suum isto modo, per publicationem sui corporis, lucrabatur_). Le duc, -prenant à part son argentier, lui ordonna de s'approcher de cette -femme et de l'interroger sur le genre de métier qu'elle exerçait, car -le bon seigneur n'avait pas compris la réponse de la pauvre créature, -qui avoua tristement qu'elle était au service de l'impureté publique -(_quod erat mulier publica_), et que la misère l'avait obligée à faire -ce vilain métier. Le duc, entendant cela, dit à cette malheureuse -qu'elle devrait au moins s'abstenir de pécher de la sorte pendant la -semaine sainte. Elle répliqua que si elle avait vingt sous, elle s'en -abstiendrait bien jusqu'à la fin du mois. Charles de Blois mit la main -à sa bourse, qui n'était pas trop garnie (_modicam bursam suam_), -et en tira 40 sous, qu'il offrit à cette femme. Elle promit, en les -recevant, de rester vingt jours sans commettre le péché de fornication. -Godefroi de Ponblanc voulait qu'elle s'engageât, par serment, à -cette pénitence, de quarante jours; mais le duc ne permit pas qu'elle -s'exposât à un parjure, et il la quitta en l'exhortant à persévérer -dans la bonne voie. Cette prostituée, qui se nommait Jehanne du Pont, -tint sa promesse et n'oublia pas les conseils de Charles de Blois. Elle -renonça pour toujours à la vie dissolue, et, avec ses 40 sous, qui -lui faisaient une petite dot, elle épousa un garçon du pays, fils de -Mathieu Ronce de Pludilhan, et ne retomba plus dans le péché. (_Hist. -de Bretagne_, par Lobineau, t. II, p. 551.) On peut induire, de cette -aventure, que Jehanne du Pont, comme _femme de champs et de haies_, ne -gagnait pas plus d'un ou deux sous par jour en attendant les chalands -sur le bord du chemin ainsi que les prostituées étrangères dans la -Judée et telles que nous les représentent les saintes Écritures. - -Les provinces occidentales, où les moeurs franques s'étaient conservées -dans toute leur impureté, furent de tout temps le théâtre des plus -grands débordements de la Prostitution. Il y avait en Lorraine et en -Alsace comme ailleurs des coutumes et des ordonnances qui punissaient -les excès de la débauche, surtout quand elle portait atteinte à la -considération du clergé, qui s'y livrait avec emportement; mais, -dans chaque ville, l'impudicité publique trouva des institutions -protectrices, s'il est permis d'employer cette expression pour -caractériser l'organisation du vice au point de vue de la police -édilitaire. M. Rabutaux, après avoir décrit l'état de la Prostitution -dans les climats du midi, «où nous voyons, dit-il, sans étonnement, -des passions fougueuses produire leur naturelle conséquence,» s'étonne -de ne pas rencontrer des moeurs plus sévères dans les pays du nord: -«Si nous portons notre attention, ajoute-t-il, sur des pays qu'un -ciel moins brûlant semblait disposer à une conduite plus grave, nous -y retrouvons les mêmes excès, empreints peut-être d'un caractère plus -grossier.» L'explication de ce fait doit ressortir, à notre avis, d'une -cause historique et de certaines conditions d'économie politique. -La population austrasienne, d'une part, avait gardé ses habitudes -de luxure féroce, et, d'autre part, la législation nationale n'avait -rien fait pour dompter ces appétits brutaux, que l'abus des boissons -fermentées, de la bière ou _cervoise_, de l'hydromel et des vins du -Rhin, exaltait jusqu'au délire. La Prostitution est donc admise comme -loi de nécessité, pour sauvegarder l'honneur des femmes mariées, -qui, malgré cela, ne se préservaient pas toujours des outrages et des -attentats de la sensualité masculine. Le législateur ne recherche et -ne condamne que les méfaits qui découlent de cette source impure. Ainsi -le maquerellage est châtié plus rigoureusement que le viol; mais toute -fille et toute femme n'en a pas moins le droit de se vendre elle-même, -en se soumettant toutefois à diverses formalités de police municipale. -La loi n'était sévère contre elles, que dans le cas où elles se -prostituaient aux gens d'église. Charles III, duc de Lorraine, résume -l'ancienne jurisprudence dans son ordonnance du 12 janvier 1583, qui -condamne au fouet «les femmes et filles notoirement notées et diffamées -de paillardise, qui hantent les maisons des gens d'église, et chez -lesquelles ils se retirent pour en abuser.» Quant aux règlements de -la Prostitution légale, ils ne différaient guère, quoique plus larges -et moins austères, de ceux que des raisons d'utilité, de morale et de -prudence, avaient fait adopter dans les grandes villes du midi. Les -femmes de mauvaise vie se trouvaient comme retranchées de la société; -elles habitaient des quartiers et des rues infâmes; elles ne pouvaient -vaquer ailleurs à leur ignoble métier; elles portaient un costume -spécial ou une marque distinctive à l'instar des Juifs; elles payaient -une redevance au fisc; elles se gouvernaient entre elles d'après les -statuts d'une association régulière, analogue à celles des corps de -métier. - -A Strasbourg, des ordonnances municipales de 1409 et 1430 constatent -que les femmes publiques étaient reléguées dans les rues Bieckergass, -Klappergass, Greibengass, et derrière les murs de la ville, où ces -sortes de femmes avaient demeuré de tout temps, disent les ordonnances, -qui furent renouvelées plusieurs fois dans le cours du quinzième -siècle. (Voy. dans les _Mém. de l'Institut, Sciences morales et -politiques_, les Observations de M. Koch sur l'origine de la maladie -vénérienne et sur son introduction en Alsace et à Strasbourg.) On -conserve, en effet, dans les archives de cette ville, les règlements -et statuts accordés, le 24 mars 1455, par le magistrat de Strasbourg, -à la communauté des filles établies dans la rue et maison dites -_Picken-gaff_. Ces règlements, composés de treize articles, renferment -les mesures de police auxquelles étaient soumis les lieux de débauche. -(_Dict. des sciences médicales_, t. XLV, art. PROSTITUTION.) Ces -mauvais lieux se multiplièrent tellement, que, vers la fin du -quinzième siècle, les officiers publics chargés de les surveiller et -d'y recueillir l'impôt lustral, en comptaient plus de cinquante-sept -dans six rues différentes; en outre, la seule rue dite Undengassen -renfermait dix-neuf de ces maisons de paillardise; il y en avait -_une foule_ dans la petite rue vis-à-vis du Kettener, et plusieurs -derrière la maison appelée _Schnabelburg_. Koch a eu sous les yeux le -rapport de police qui prouve que la Prostitution légale comptait une -centaine de _bordiaux_ dans la ville archiépiscopale de Strasbourg. -Les entrepreneurs de ces harems ouverts à la lubricité alsacienne -envoyaient leurs agents et leurs courtiers jusque dans les pays -étrangers pour y faire provision de belles jeunes filles, qui louaient -leur corps par contrat, et qui, une fois prisonnières dans les clapiers -(_klapper_) de Strasbourg, se voyaient réduites à une condition pire -que l'esclavage. Enfin, vers le commencement du seizième siècle, les -maisons publiques ne suffisaient plus pour contenir toutes les femmes -de vie dissolue, qui affluaient de tous côtés, et qui, n'ayant pas de -gîte, envahirent les clochers de la cathédrale et des autres églises. -«Pour ce qui est des _hirondelles_ ou ribaudes de la cathédrale, dit -une ordonnance de 1521, le magistrat arrête qu'on les laissera encore -quinze jours; après quoi, on leur fera prêter serment d'abandonner la -cathédrale et autres églises et lieux saints. Il sera nommément enjoint -à celles qui voudront persister dans le libertinage de se retirer -au Rieberg (hors la ville, près de la porte des Bouchers) et dans -d'autres lieux qui leur seront assignés.» Quinze ans plus tard, grâce -au protestantisme, qui, selon la remarquable expression dont se sert M. -Rabutaux, «rendit quelque dignité à la vie privée,» il n'y avait plus -dans tout Strasbourg que deux maisons de Prostitution. A cette époque, -les femmes débauchées portaient encore l'_enseigne_ que le magistrat -de Strasbourg leur avait imposée en 1388: c'était un haut _bonnet_ -conique, noir et blanc, posé par-dessus leur voile; c'était, à la -couleur près, ce _hennin_ qu'Isabeau de Bavière introduisit à la cour -de France, au grand scandale des _prudes femmes_. (Voy. les _Observat._ -de M. Koch, citées déjà.) - -La Prostitution ne régnait pas avec moins de fureur dans le pays -Messin qu'en Alsace, et, à Metz comme à Strasbourg, les moines et les -ecclésiastiques se mêlaient à ses désordres les plus scandaleux. Dans -un _atour_ ou ordonnance des magistrats, de l'année 1332, défense est -faite aux gens d'église «d'aller de nuc et de jor, en place commune, -en nosses, en danses et en autres leus qui ne sont mie à dire.» Cet -_atour_ constate «la grant dissolucion qui estoit en moines de Gorze, -de Saint-Arnoul, de Saint-Clément, de Saint-Martin, devant Mès, etc.,» -lesquels couraient les rues pendant la nuit, brisaient les portes -des maisons, fréquentaient les tavernes et les lieux infâmes. Cet -état de choses ne fit qu'empirer vers la fin du seizième siècle, et -le chroniqueur Philippe de Vigneulles attribue ces monstrueux excès -à l'affluence des gens de guerre que la ville avait pris à sa solde: -«On ne voyoit par les rues, que ribaudes, dit-il, et pource que les -choses estoient si fort diffamées,» on fit des _huchements_ sévères -(proclamations), sur la pierre _Bordelesse_, en présence de tous -les _Treze_ (magistrats de la ville). Cette pierre Bordelesse devait -être le pilori ou la _justice_ de Metz. Un de ces _huchements_, en -date du 6 juillet 1493, est rapporté dans la Chronique inédite de -Philippe de Vigneulles: «Que touttes femmes mariées, estant arrière -de leurs mairits, et les filles qui se pourveoient mal, allaissent aux -bordeaulx, comme en Anglemur (cul-de-sac voisin des murs de la ville), -et en les aultres rues accoustumées où telles femmes et filles doibvent -demeurer au bas Mets, si elles ne se voulloient retireir et vivre comme -femmes de bien emprès de leurs mairits. Et que nulz manans de Mets ne -les soustenissent et ne leur louaissent maisons en bonnes rues, sus -peine de quarante sols d'amende. Et que lesdites femmes et filles ne se -trouvaissent en nulles festes, ne à nulles danses, aux nopces ne aux -festes, qui se feroient aval la cité, et que nulz ne les menaissent -danser, sur la somme de dix solz d'amende.» - -Metz avait plusieurs rues affectées, depuis une époque très-reculée, -à la demeure des femmes dissolues, et celles de ces rues qui n'ont -pas disparu avec la vieille ville gardent toujours leur destination -primitive. Près du cul-de-sac d'Anglemur, qui était le principal -foyer de la débauche urbaine, se trouvait la rue des _Bordaux_ ou -du _Bordel_, qui a été fermée, et qui aboutissait autrefois à la -muraille d'enceinte, parallèlement avec la rue Stancul. Celle-ci, -qui monte sur le versant oriental de la colline Sainte-Croix, où -était situé le palais des rois d'Austrasie, est étroite, sombre et -puante, comme toutes les rues de son espèce. Les femmes de mauvaise -vie s'engageaient, moyennant certaine pension fixée par contrat, à -servir corporellement dans les maisons de tolérance, que des ribaudes -tenaient à bail et à ferme sous la _mainburnie_ des magistrats. Ainsi, -toute fille non mariée qui causait esclandre par ses moeurs dépravées, -était menée honteusement au _bourdel_, et livrée aux ribaudes, qui -trafiquaient de son corps, si on ne leur payait une bonne rançon, -supérieure à la somme qu'elles croyaient pouvoir retirer de cette -nouvelle marchandise. Philippe de Vigneulles raconte, à ce sujet, -une touchante histoire qu'il date de 1491: Une _garse_, allant à la -cathédrale le jour des Rameaux, rencontra son _ami par amour_, qui -la prit avec lui et l'emmena en son logis, au lieu de l'accompagner -à la messe. La chose fut sue, et les magistrats mandèrent à leur -tribunal l'auteur de ce scandale: on le condamna seulement à 40 sous -d'amende; mais la fille, qu'on jugea _remplie de malvaise voulenté_, -fut enfermée dans une maison de débauche. «Son ami s'en alla après, -dit le naïf chroniqueur, et la racheta des mains des ribaudes, en -payant quinze solz, et la ramena en son hostel, et vendist tous ses -biens, et s'en alla demourer dehors.» Un autre chroniqueur, le doyen -de Saint-Thiébaut, nous fournit un renseignement précis sur le salaire -de la Prostitution, dans un temps, il est vrai, où l'abondance des -femmes communes ne faisait pas compensation à la disette du blé. En -1420 on avait quatre femmes pour un oeuf, dit M. Émile Bégin (_Histoire -des sciences dans le pays Messin_, p. 311) d'après l'autorité de ce -chroniqueur: «car un oeuf coustoit un gros, et une femme quatre deniers; -encores les a-on meilleur marchié.» Le maquerellage ne formait pas -néanmoins un commerce peu lucratif, et malgré les dangers d'un jugement -criminel, malgré le fréquent exemple des châtiments infligés aux -_maquerelles_, il ne manquait pas de honteuses femmes qui vivaient du -trafic de leurs propres enfants. «Eut une femme les oreilles coupées, -rapporte Philippe de Vigneulles (sous l'année 1480), pour tant qu'elle -avoit fait beaucoup de larrecins, et qu'elle avoit aussy mené une -jeune fille qu'elle avoit, qui estoit sa fille, au bourdel et mis à -honte.» Un siècle plus tard, pour le même fait, elle eût subi la peine -capitale. - -L'histoire particulière de toutes les villes de la Lorraine et de -l'Alsace nous offre une multitude de faits analogues qui démontrent -l'unité de la jurisprudence en matière de Prostitution. Nous consignons -seulement ici deux singularités relatives aux villes de Saint-Dié et -de Montbéliard. Dans cette dernière ville, un _ribaud_, qui parcourait -la ville en habits de femme (1539), fut «appréhendé au corps, mis ès -mains du maître de la haute justice, pour estre placé sur une eschelle, -avec deux quenouilles ès costés, puis fouetté et chassé à toujours -des terres du seigneur de Montbéliard.» Il est probable que ce ribaud -faisait un assez détestable usage de son déguisement féminin. Nous -avons vu qu'on arrêtait aussi à Paris les ribaudes qui descendaient en -habits d'homme dans la rue; mais, ordinairement, on se contentait de -confisquer ces habits qui n'appartenaient pas à leur sexe. A Saint-Dié, -les femmes de mauvaise vie, qui habitaient les rues Destord et -Nozeville, pouvaient se vanter d'être d'un tempérament très-prolifique, -puisque quatre villages voisins: Pierpont, Sainte-Hélène, Bult et -Padoux, appelés les _villes mâleuses_, avaient été peuplés par leurs -enfants mâles, qui s'y mariaient, et qui devenaient sujets du chapitre -de la cathédrale de Saint-Dié, de même que les impurs habitants de -la basse rue de Destord et de Nozeville. (Voy. dans les _Arrêts de -la Chambre royale de Metz_, un dénombrement fourni à la Chambre le 7 -janvier 1681.) - - - - -CHAPITRE XVI. - - SOMMAIRE. --Influence des moeurs et des usages de l'Italie sur la - Provence et le Languedoc au moyen âge. --La _Grant-Abbaye_ de - la rue de Comenge, à Toulouse. --_Enseigne_ des pensionnaires - de la _Grant-Abbaye_. --Le quartier des Croses. --La maison du - _Châtel-Vert_. --Vicissitudes de la Prostitution légale à Toulouse - jusqu'à la fin du seizième siècle. --_Hospice_ de la Prostitution - légale à Montpellier. --Les entrepreneurs du _Bourdeau_ de - Montpellier. --Clare Panais. --Guillaume de la Croix et les deux - fils de Clare Panais. --La _maison_ de Paullet Dandréa. --Le - _bourdeou_ privilégié d'Avignon. --_Statuts_ de Jeanne de Naples. - --De la Prostitution à Avignon antérieurement aux statuts de 1347. - --Etc., etc. - - -Il y a trois villes de France dans chacune desquelles l'histoire de la -Prostitution légale peut constater l'existence d'un lieu de débauche -établi en vertu d'un privilége royal et affermé au profit de la cité. -Ces trois villes sont: Avignon, Toulouse et Montpellier; où l'on -trouve, dans l'intérêt des bonnes moeurs, l'institution d'une _abbaye_ -obscène, que l'autorité municipale administrait comme un établissement -d'utilité publique. Nous croyons que les annales de ces trois -établissements méritent d'être écrites et rapprochées dans le même -chapitre, pour faire comprendre l'influence des moeurs et des usages de -l'Italie sur la Provence et le Languedoc au moyen âge. - -«De toute ancienneté, dit une ordonnance de Louis XI que nous -avons déjà citée, est de coustume en notre pays de Languedoc et -espéciallement ès bonnes villes dudit pays, estre establie une -maison et demourance, au dehors des ditesvilles, pour l'habitation -et résidence des filles communes.» En effet, à Toulouse, du temps de -ses premiers comtes, une maison de débauche avait été ouverte aux -frais de la ville, qui en tirait un gros revenu, et qui assurait -par là le repos des femmes honnêtes: cette _abbaye_ était située -dans la rue de Comenge. L'hérésie des Cathares, ou Albigeois, qui -ne pouvaient avoir de commerce charnel avec aucune femme, contribua -probablement à faire déchoir pour un temps le règne de la Prostitution -à Toulouse, et, pour employer la belle expression dont se sert M. -Mignet en analysant la doctrine de ces austères hérétiques (_Journal -des Savants_, mai 1852), «le dieu de la matière qui dominait sur les -régions ténébreuses des corps souillés» fut impuissant à défendre -son temple. Une ordonnance des capitouls, de l'an 1201, purifia -la rue de Comenge, et transféra dans le faubourg Saint-Cyprien -l'établissement impur qui la déshonorait. Ce mauvais lieu autorisé -sembla encore trop voisin du coeur de la ville; et on le transféra -plus tard hors des murs, près de la porte et dans le quartier -des Croses (voy. les _Mém. de l'hist. du Languedoc_, de Catel, et -l'_Hist. de Toulouse_, par Lafaille). Si l'on eût fermé les portes -de cette maison publique, qu'on appelait la _Grant-Abbaye_ et qui -renfermait non-seulement les ribaudes de la ville, mais encore celles -qu'amenait à Toulouse le caprice de leur métier vagabond, les écoliers -de l'Université et les débauchés ou _goliards_ du pays se fussent -révoltés pour maintenir ce qu'ils nommaient leurs antiques priviléges. -La Ville et l'Université avaient donc d'intelligence fait les frais -d'installation des _fillas communes_, et partageaient, _bono jure et -justo titulo_, comme propriétaires, les profits de l'exploitation -impudique. Les prostituées, qui logeaient à demeure ou de passage -dans la Grant-Abbaye, étaient astreintes à porter un chaperon blanc -avec des cordons blancs, pour _enseigne_ de leur honteuse profession. -Elles ne se soumettaient qu'avec peine à ce règlement somptuaire, -qui les empêchait de _se vêtir et assegneir à leur plaisir_: car ce -chaperon, de couleur éclatante, refusait de s'associer avec d'autres -couleurs à la mode et gênait toujours, dans les questions de toilette, -la communauté impure de la Grant-Abbaye. Les magistrats cependant -se montraient inflexibles observateurs des anciennes ordonnances, et -punissaient rigoureusement toute contravention à la règle des chaperons -et cordons blancs. - -Au mois de décembre 1389, le roi Charles VI, visitant les bonnes -villes de son royaume, fit son entrée triomphante dans la capitale du -Languedoc, où il fut reçu avec pompe et où il résida quelques jours. -La population tout entière avait pris part aux fêtes de cette entrée, -et les recluses de la Grant-Abbaye étaient allées à la rencontre -du roi, avec des présents de confitures, de vins et de fleurs, pour -lui présenter une supplique; elles lui demandaient, en don de joyeux -avénement, de les délivrer des _injures_, _vitupères_ et _dommages_ -que leur attiraient souvent les chaperons blancs et les cordons blancs -qu'une vieille ordonnance attribuait à leur confrérie. Il paraîtrait -que le cri: _Au chaperon blanc!_... dans les rues de Toulouse -faisait sortir des maisons et des boutiques une foule d'enfants qui -poursuivaient avec des huées la malencontreuse coiffure, en lui jetant -de la boue et des pierres. Les femmes de la Grant-Abbaye se plaignaient -de ce que les ordonnances _sur leurs robes et autres vestures_ avaient -été faites par les capitouls, sans la _grâce et licence_ du roi; elles -conjuraient donc ce prince de les mettre hors d'une telle servitude. -L'affaire fut portée devant le conseil des requêtes et débattue en -présence de l'évêque de Noyon, du vicomte de Melun et de messires -Enguerrand Deudin et Jean d'Estouteville. Charles VI, qui n'était pas -encore en démence, prit un intérêt tout paternel à la _supplication -des filles de joie du Bourdel de la ville de Toulouse_, et, selon -les termes de l'ordonnance qu'il rendit en cette occasion, «désirans -à chascun faire grâces et tenir en franchise et liberté les habitans -conversans et demeurans en son royaume,» il octroya aux suppliantes -«que doresnavant elles et leurs successeurs en ladite Abbaye portent -et puissent porter et vestir telles robes et chaperons et de telles -couleurs comme elles vouldront tenir et porter, parmi ce qu'elles -seront tenues de porter, entour l'un de leurs bras, une ensaigne -ou différence d'un jarretier ou lisière de drap, d'autre couleur -que la robe qu'ils auront vestue ou vestiront, sans ce qu'elles en -soient ou puissent estre traitiées ne approchiées pour ce en aucune -amende; nonobstant les ordonnances ou deffenses dessusdictes ne autres -quelconques.» Les sénéchal et viguier de Toulouse et tous autres -justiciers et officiers étaient chargés, en conséquence, de protéger à -l'avenir les dames de l'Abbaye et de les faire jouir _paisiblement_ et -_perpétuellement_ de l'octroi de cette grâce, sans les molester et sans -souffrir qu'elles fussent molestées au sujet de leur habillement (voy. -les _Ordonn. des rois de France_, t. VII, p. 327). - -Les filles de la Grant-Abbaye eurent lieu de se repentir d'avoir été -exceptées, par grâce spéciale du roi, de la servitude des chaperons -et cordons blancs. La population de Toulouse s'indigna de ce que -ces créatures s'étaient permis de quitter leur _enseigne_, en vertu -de l'ordonnance du mois de décembre 1389, et ce fut un mot d'ordre -général d'injurier et de maltraiter toutes celles qui se montreraient -par la ville sans chaperons et cordons blancs. Le sénéchal et viguier -de Toulouse ferma les yeux sur les avanies qu'on leur faisait subir -journellement, et les justiciers et officiers royaux refusèrent de -recevoir leurs plaintes. Ne pouvant obtenir justice et protection, les -ribaudes, plutôt que de renoncer au bénéfice de l'ordonnance qui les -affranchissait d'une servitude infamante, se tinrent renfermées dans -leur asile (_hospitium_) et ne s'exposèrent plus à paraître en public -avec la simple jarretière ou lisière de drap d'autre couleur que leur -robe; mais elles ne se firent pas oublier de leurs persécuteurs, qui -venaient les tourmenter jusque dans la Grant-Abbaye. Ces persécutions -éloignèrent successivement les habitués du lieu, lesquels procuraient à -la ville un revenu considérable (_commodum magnum_), qui était consacré -à des dépenses d'utilité publique. Ce revenu baissa continuellement; et -le trésorier du Capitole, qui le percevait chaque année sur les femmes -communes et sur leurs fermiers (_arrendatoribus_), alla se plaindre -aux capitouls, qui s'émurent de la perte d'une recette si facile -et si sûre. On fit une enquête, et l'on apprit que les habitantes -de l'Abbaye n'étaient plus en sûreté chez elles; que des bandes de -mauvais garçons et de libertins (_ribaldi, lenones et malevoli_) -venaient jour et nuit fondre sur le couvent impur, et y commettaient -des désordres inouïs; que ces méchants, qui ne craignaient ni Dieu, -ni justice, et qui semblaient inspirés du malin esprit (_non verentes -Deum, neque justitiam, cum sint imbuti maligno spiritu_), brisaient -les portes, pénétraient dans l'intérieur de la maison, et, pour -atteindre les malheureuses qui se barricadaient dans leurs chambres, -démolissaient la muraille ou perçaient la toiture; ensuite, ils -maltraitaient, frappaient et outrageaient de la manière la plus atroce -(_vituperose et atrociter_) les pauvres victimes de leur furieuse et -cruelle lubricité. Celles-ci, pour échapper à ces oppressions, à ces -violences, à ces injures, s'enfuyaient avec leurs servantes et leurs -domestiques (_familiares_), et la Grant-Abbaye n'était plus qu'une -ruine abandonnée. Les capitouls essayaient inutilement de porter remède -au mal et de ramener les fugitives au bercail, en leur promettant appui -et protection; l'habitude était prise, et, malgré les injonctions -des capitouls, malgré les efforts de la garde urbaine, le siége de -l'Abbaye recommençait sans cesse avec les mêmes épisodes de violence -et de scandale. Les capitouls, en désespoir de cause, s'adressèrent -au roi pour le supplier de venir en aide à leur pouvoir bravé et -méconnu; Charles VII, qui ne régnait que sur quelques provinces de son -royaume, parcourait alors le Languedoc pour y réchauffer le zèle de -ses partisans: il se rendit à Toulouse, il examina dans son conseil la -requête des capitouls, il se souvint que son père avait octroyé un don -de joyeux avénement aux filles de joie de Toulouse, et, par lettres -patentes du 13 février 1425, il menaça de toute sa colère les auteurs -des excès qui s'étaient reproduits plusieurs fois dans la Grant-Abbaye; -il enjoignit à ses officiers de protéger cet établissement, qu'il -prenait sous sa garde spéciale, et il fit planter devant la porte dudit -lieu des poteaux fleurdelisés (_baculos cum floribus lilii depictos_), -en signe de protection royale (voy. le _Recueil des Ordonnances des -rois de France_, t. XIII, p. 75). - -Les armes de France imposèrent peu aux perturbateurs, qui renouvelaient -de temps en temps leurs attaques nocturnes contre l'Abbaye; ils -se réservaient ainsi l'excuse de n'avoir pas vu les fleurs de lis, -mais les pauvres pécheresses avaient beau sonner la cloche d'alarme, -appeler au secours et demander merci, elles se trouvaient heureuses -d'en être quittes pour un viol. Enfin, elles abandonnèrent tout à -fait l'Abbaye qui les livrait sans défense à leurs bourreaux; et -elles rentrèrent dans le quartier des Croses, où elles furent moins -exposées aux insolences des perturbateurs. Les capitouls virent alors -s'élever à l'ancien taux les revenus obscènes de la ville, et cette -grave considération leur fit fermer les yeux sur l'envahissement -de la débauche publique dans l'enceinte des murailles de Toulouse. -Les _fillas communes_ restèrent près d'un siècle dans les ruelles -voisines de la porte des Croses; elles n'émigrèrent qu'en 1525, lorsque -l'Université s'empara des maisons qu'elles occupaient et y construisit -des bâtiments à son usage. On les relégua de nouveau hors de la -cité; et l'on acheta pour elles, aux frais de la ville, une grande -maison, située hors des murs dans un lieu appelé le Pré-Moutardi, -appartenant à M. de Saint-Pol, maître des requêtes. Cette maison de -Prostitution, qui fut surnommée le _Château-Vert_ ou _Châtel-Vert_, -n'avait plus à redouter les assauts des mauvais garnements et elle -offrait une retraite paisible à ses pensionnaires, qui travaillaient -toujours de leur infâme métier pour le compte de la ville; mais des -règlements sévères régissaient, à cette époque, l'institution du -Château-Vert. En 1557, la peste s'étant déclarée à Toulouse, ordre -avait été donné aux femmes amoureuses de demeurer enfermées dans -leur fort et de n'y admettre personne jusqu'à la cessation du fléau; -quelques-unes désobéirent à cet ordre de police et furent fouettées -sur la place du marché, les autres s'enfuirent et passèrent dans des -villes où la peste n'était pas. Elles reparurent à Toulouse en 1560, -quand l'amélioration de la santé publique leur rouvrit les portes du -Château-Vert. Leur retour fut joyeusement fêté, mais les capitouls, -offensés des railleries que leur valait la direction suprême de ce -_bourdel_ municipal, sachant aussi qu'on les accusait d'acheter leurs -robes avec l'impôt du Château-Vert, cédèrent cet impôt aux hôpitaux de -la ville. Les hôpitaux n'en jouirent que six ans, après lesquels ils -rendirent à la ville un privilége aussi onéreux: les bénéfices produits -par l'exploitation du Château-Vert se trouvaient absorbés, et au delà, -par les charges attachées aux redevances de ce domaine déshonnête; car -les hôpitaux étaient tenus, en compensation, de recevoir et de soigner -les malades qui sortaient du Château-Vert. Or, depuis six ans, ces -malades avaient été plus nombreux que jamais et le traitement vénérien -coûtait fort cher. Un conseil solennel s'assembla au Capitole; on y -agita la question qui préoccupait en ce temps-là tous les magistrats -du royaume: l'abolition radicale de la Prostitution. Les notables de -la cité assistaient à cette réunion, et ils opinèrent la plupart pour -la suppression du Château-Vert; mais l'avis de l'abbé de la Casedieu -l'emporta de concert avec celui du premier président du parlement, qui -conseillait de remettre cette suppression à un moment plus opportun. - -En effet, il n'y avait pas de ville où la Prostitution légale fût -plus nécessaire qu'à Toulouse: les moeurs y étaient fort relâchées, et -les passions, sous l'influence du climat, y éprouvaient des besoins -impérieux qu'il fallait satisfaire dans de certaines limites. C'était -le seul moyen d'éviter des scandales et d'assurer la sécurité des -femmes honnêtes. Deux faits récents prouvaient que l'autorité des -magistrats de la ville ne pouvait exercer trop de surveillance sur -les filles de joie, que le Château-Vert ne renfermait pas même assez -strictement. En 1559, on avait trouvé quatre de ces malheureuses dans -le couvent des Grands-Augustins; elles s'y étaient cachées sous la robe -monastique et elles servaient aux débauches de toute la communauté. -Trois de ces faux moines de perdition furent pendus aux trois portes du -couvent, et un véritable moine, leur principal complice, fut envoyé, -les fers aux pieds, à son évêque. En 1566, trois autres femmes de -cette espèce s'étant glissées dans le couvent des Béguines, on les -pendit sans forme de procès. Le Château-Vert conserva donc encore -ses attributions et ses franchises jusqu'en 1587. Cette année-là, on -remit en vigueur les mesures de salubrité que réclamait le règne d'une -épidémie à Toulouse: le Château-Vert fut évacué et l'on en scella les -portes; mais les prostituées, en sortant de leur repaire, ne changèrent -pas leur genre de vie, et en dépit de la peste, qui ne les effrayait -pas, elles exerçaient en plein champ leur dangereuse industrie. Un des -capitouls, que la peur de la peste avait forcé de quitter son poste -et de se réfugier à la campagne, fut témoin des débauches vagabondes -qui avaient lieu autour de la ville. Lorsque la peste eut cessé et -que ce capitoul eut repris ses fonctions, il raconta, dans le conseil -de ville, les honteux spectacles qu'il avait eus sous les yeux dans -les vignes et dans les champs qui avaient remplacé le Château-Vert. -On ne songea point à rouvrir ce dernier, et l'on donna la chasse à -toutes les ribaudes qui avaient mené une vie si désordonnée pendant la -peste. Elles furent enfermées dans les prisons de la ville, et on les -attachait à des tombereaux _pour le nettoiement des rues_ (voy. les -_Annales de la ville de Toulouse_, par Lafaille, t. II, p. 189, 199 et -280). - -Telles furent les vicissitudes de la Prostitution légale à Toulouse -jusqu'à la fin du seizième siècle. L'histoire des mauvais lieux de -Montpellier ne remonte pas à une date aussi reculée, du moins les -documents authentiques qui nous la racontent ne sont pas antérieurs au -quinzième siècle; mais, à Montpellier comme à Toulouse, nous voyons -que, suivant l'usage établi de toute ancienneté dans les principales -villes du Languedoc, la Prostitution légale avait son _hospice_ hors -des murs de la cité et sous la garde des magistrats, qui percevaient -un impôt sur les femmes communes et sur leurs fermiers privilégiés. Au -commencement du quinzième siècle ce privilége malhonnête appartenait -à un nommé Clare Panais, qui avait établi le centre de ses affaires -dans une maison située hors des murs de la ville en un lieu appelé -communément le _Bourdeau_: «C'est là, disent les lettres patentes de -Charles VIII qui confirment l'ancien privilége de Panais, c'est là -que les filles communes et publicques ont accoustumé de faire leur -demourance et y résider de jour et de nuit.» Clare Panais jouissait -paisiblement de son privilége et s'enrichissait, en payant des droits -énormes à la ville. Il avait deux fils, Aubert et Guillaume, qu'il -faisait élever avec beaucoup de soin, et qui devaient être des jeunes -gens de famille accomplis. Cet excellent père mourut, et les deux -fils héritèrent du privilége attaché à la maison du Bourdeau. Comme -ce privilége rapportait beaucoup d'argent, ils ne pensèrent pas à -s'en dessaisir; mais ils en cédèrent une partie à Guillaume de la -Croix, changeur, qui était d'une bonne noblesse de Montpellier, et -qui comptait parmi ses ancêtres le fameux patron des pestiférés, -saint Roch. Depuis lors, la propriété indivise du Bourdeau demeura -entre les mains de Guillaume de la Croix et des deux frères Panais, -qui devinrent changeurs et banquiers, sans cesser d'exploiter la -ferme de la Prostitution légale à Montpellier. Ils n'en furent pas -plus déshonorés que le conseil de ville, qui touchait les deniers de -l'impôt et qui avait la haute direction du Bourdeau. Le mayeur et les -magistrats qui composaient le conseil voulurent empêcher les femmes -de mauvaise vie d'entrer dans la ville, même avec l'aiguillette sur -l'épaule, et, pour leur ôter tout prétexte de fréquenter les étuves -et les bains publics, où elles exerçaient en cachette leur ignoble -profession, ils proposèrent aux fermiers de la débauche urbaine de -faire construire des étuves et des bains dans la maison du Bourdeau. -Aubert Panais et son frère Guillaume, ainsi que leur associé Guillaume -de la Croix, consentirent à faire ces _grandes et somptueuses -dépenses_, qui avaient pour objet de rendre tout à fait sédentaires les -habitantes du Bourdeau; mais ils profitèrent d'une si belle occasion, -pour faire renouveler et confirmer l'ancien privilége de cette maison -de tolérance, en vertu duquel, moyennant la somme de cinq livres -tournois payée annuellement au roi ou à son lieutenant, «dès lors en -avant, nulles personnes, de quelque estat ou condicion qu'ils soient -ou feussent, ne pourroient faire ou faire faire, en la part antique -de Montpellier, nul bourdeau, cabaret, hostellerie, ne autres estuves, -pour loger, retraire ne estuver lesdites filles communes, sur peine de -perdre et confisquer lesdites maisons, bourdeau, cabaret ou estuves.» -Le conseil de ville, à qui l'on représenta l'_instrument public_ fait -et passé entre les parties intéressées, approuva de nouveau les clauses -du contrat, et augmenta les avantages des fermiers du Bourdeau. - -Mais ceux-ci furent bientôt troublés dans la jouissance de leur -privilége: un des associés, Aubert Panais, ayant cédé sa part à -sa fille Jaquète, qui l'apporta en dot à Jacques Bucelli, qu'elle -épousa vers 1465, un nommé Paullet Dandréa, habitant la même ville, -se crut autorisé à poursuivre la déchéance du privilége des Panais. -Il agissait ainsi _par envie ou autrement_, et il était sans doute -soutenu par le _recteur_ ou le bailli de la vieille ville. Il commença -donc par «retirer et accueillir lesdites filles communes en une sienne -maison située en dedans de la ville en la partie de la Baillie.» Mais -l'existence d'un lieu de débauche à l'intérieur de la cité était -une infraction à tous les vieux us du Languedoc, et les habitants -du voisinage, prêtres et bourgeois, se plaignirent aux consuls et -protestèrent contre l'audacieuse entreprise de Paullet Dandréa: -car ils voyaient «la chose estre au grant vitupere et deshonneur -et très-mauvais exemple des femmes mariées, bourgeoises et autres, -et de leurs filles et servantes, et mesmement pour les scandales -et inconvéniens qui s'en pouvoient avenir.» Dandréa tint bon; et, -probablement avec l'appui secret de certains débauchés qui trouvaient -leur profit à l'établissement de cette maison centrale, il continua -d'y tenir une _cour amoureuse_, et il y attira souvent les _dames_ du -Bourdeau. Mais Guillaume de la Croix et Guillaume Panais étaient riches -et puissants, le premier surtout; ils sommèrent le gouverneur de la -ville de faire fermer la maison de Dandréa, ouverte contrairement aux -ordonnances des rois et au privilége de Clare Panais; ils ne rougirent -pas de se déclarer propriétaires et entrepreneurs du Bourdeau, en -portant plainte au roi. Charles VII envoyait justement aux états du -Languedoc, comme ses commissaires, le sire de Montaigu, sénéchal de -Limousin, et maîtres Jean Hébert et François Halle, conseillers du -roi, qui se rendirent à Montpellier, où les états s'assemblèrent -au mois de décembre 1458. Ces trois personnages furent saisis de -l'affaire par une requête que Guillaume de la Croix et ses associés -adressèrent aux états, qui ne dédaignèrent pas de s'en occuper. -Les commissaires du roi firent comparaître les parties devant eux, -et, après les avoir entendues en présence du procureur de la ville, -défendirent à Dandréa, sous peine d'une amende de dix marcs d'argent, -de loger ni de recevoir dans sa maison aucune femme publique. Le -procureur de la ville et le sénéchal de Beaucaire furent avertis -d'avoir l'oeil et la main à l'exécution de cet arrêt, conforme aux -antiques coutumes de Montpellier. Quant aux héritiers et successeurs -de Clare Panais, ils furent confirmés dans la jouissance de leur -privilége moyennant la redevance annuelle de cinq sols tournois au -profit du roi: «sans qu'aucun puisse doresnavant édiffier ne establir -autre maison ou lieu publicque pour l'habitation desdites filles -communes, soit en la Rectorie ou Baillie de la ville ou ailleurs.» Les -associés, non satisfaits du gain de leur procès, demandèrent au roi -la confirmation de l'arrêt, en 1469, et cette confirmation leur fut -accordée moyennant finance. Vingt ans plus tard Guillaume de la Croix -était devenu conseiller du roi et trésorier de ses guerres, mais il -n'avait pas renoncé, pour cela, à sa part d'entrepreneur du Bourdeau -de Montpellier. Comme il ne résidait pas habituellement à Montpellier, -et que Guillaume Panais ne s'occupait plus guère de l'administration de -leur propriété indivise, il craignit de voir reparaître la concurrence -fâcheuse que Dandréa leur avait faite naguère: «Doubtant que aucuns -leur voulsissent, en la jouissance des choses dessus déclarées, -donner destourbier et empeschement,» il sollicita de Charles VIII la -confirmation des lettres patentes qu'il avait obtenues de Louis XI, et -qui contenaient la teneur des priviléges du Bourdeau de Montpellier. -Charles VIII s'empressa d'accorder à son _amé et féal conseiller_, -«pour le bien et interest de la chose publique,» l'ordonnance qui -maintenait ses droits sur la Prostitution de Montpellier, ainsi que -ceux de Guillaume Panais et de Jaquète, femme de Jacques Bucelli, tous -habitants honorables de cette ville. - -De même que Montpellier, Toulouse et les principales villes du -Languedoc et de la Provence, Avignon avait aussi son _bourdeou_ -privilégié, établi et constitué en vertu d'ordonnances royales et -municipales, et ce mauvais lieu, le plus célèbre de tous ceux de -la France à cause des statuts qui le régissaient, semble avoir -été organisé sur le modèle des maisons publiques de l'Italie. -L'authenticité de ces statuts, que le savant médecin Astruc publia -pour la première fois en 1736 dans la première édition de son traité -_De Morbis venereis_, nous paraît incontestable, malgré la spécieuse -réfutation que M. Jules Courtet a fait paraître dans la _Revue -archéologique_ (2e année, 3e livraison). Selon M. Jules Courtet, -Astruc aurait été la dupe d'une plaisante mystification et les statuts -apocryphes, attribués à la reine Jeanne de Naples, seraient l'oeuvre -de M. de Garcin et de ses amis. C'est dans une note anonyme, écrite -à la main sur un exemplaire de la _Cacomonade_ de Linguet, que se -trouve racontée l'histoire de cette mystification, dans laquelle on -fait intervenir comme complice un Avignonnais, M. Commin, qui a vu le -jour dix ans après le livre d'Astruc. On sait ce que vaut, en général, -une note tracée sur la garde d'un livre, et nous sommes surpris que -la critique ait fondé sur une pareille note la négation d'un fait -historique qui a traversé le dix-huitième siècle, ce siècle sceptique -et railleur, sans être démenti ni même mis en doute. A coup sûr, si des -mystificateurs d'Avignon avaient pu s'amuser de la sorte aux dépens -d'un savant aussi renommé que l'était Astruc, l'Europe entière eût -retenti d'un immense éclat de rire, et le traité _De Morbis venereis_, -dans lequel la pièce en question fut imprimée pour la première fois, -n'eût point échappé aux conséquences d'une telle mystification; car -le but de toute mystification est la publicité satirique. Dans tous -les cas, la facétie de M. de Garcin et de ses amis eût transpiré, -du moins à Avignon, et Astruc se fût bien gardé de conserver les -statuts apocryphes dans la seconde édition de son ouvrage, corrigée -et augmentée, en 1740. Cet ouvrage, d'ailleurs, traduit en français -par Jault, et en plusieurs langues, aurait rencontré plus d'un -contradicteur sur le fameux chapitre du _bourdeou_ d'Avignon. Il est -démontré, au contraire, que la tradition locale à l'égard de cette -maison de Prostitution était constante et très-répandue lorsque Astruc -écrivit à une personne d'Avignon (vers 1725 ou 1730) pour obtenir, s'il -était possible, une copie de l'original des statuts de 1347. - -M. Jules Courtet dit que cette copie a été faite d'après un prétendu -original que de malins faussaires ont intercalé dans un beau manuscrit -du treizième et du quatorzième siècle, intitulé _Statuta et privilegia -reipublicæ Avenionensis_. Ce manuscrit, qui a fait partie de la -magnifique bibliothèque du marquis de Cambis Velleron, est entré depuis -au Musée Calvet, où M. Jules Courtet a pu l'examiner. Les _Statuta -prostibuli civitatis Avenionis_, que M. Jules Courtet regarde comme -«une imitation, une contrefaçon maladroite, non-seulement du style, -mais encore de l'écriture du quatorzième siècle,» sont transcrits sur -une feuille de parchemin, «dont le second verso portait déjà la copie -d'une bulle du pape Grégoire, écriture du seizième siècle.» Cette -circonstance seule prouverait qu'on n'a voulu tromper ici personne, -et que l'ancien possesseur du manuscrit, au seizième siècle sans -doute, s'est ingéré de le compléter lui-même en y ajoutant une copie -faite sur une autre plus ou moins fautive qu'il était parvenu à se -procurer. Le marquis de Cambis, qui était d'Avignon et qui se trouvait -ainsi à la source de tous les bruits relatifs à cette affaire, n'eût -pas manqué de faire disparaître les feuillets qui déshonoraient son -manuscrit, au lieu de mentionner dans son Catalogue les singuliers -statuts «qui, dit-il (page 465), sont en langue provençale telle qu'on -la parlait alors, et qui diffère peu de celle d'aujourd'hui.» Il est -probable que l'original existait ou avait existé dans les archives -du palais des papes ou dans celles des comtes de Provence, et qu'un -curieux en avait fait une transcription à sa manière, en altérant et -modernisant le texte provençal, peut-être même en traduisant dans cette -langue le texte latin. Ce qui paraît certain, c'est que l'existence -de ces statuts n'a jamais été douteuse; et que leur authenticité est, -d'ailleurs, confirmée par leur contexte, qui est d'accord avec tout ce -que nous savons sur le régime de la Prostitution dans la Provence au -moyen âge. Quant à toutes les considérations morales qui ont été mises -en avant pour accuser de grossière invraisemblance ces statuts donnés -ou plutôt consentis par une jeune reine, elles n'ont pas de valeur pour -quiconque étudie la police des moeurs à cette époque: Jeanne de Naples, -comtesse de Provence, n'a rien innové en ce genre; elle n'a fait que -sanctionner de son autorité souveraine les mesures d'administration -urbaine que les magistrats d'Avignon avaient prises dans l'_intérêt de -la chose publique_, suivant les motifs qui dictèrent à Charles VIII une -ordonnance et des _lettres royaux_ sur une matière analogue. - -La dissertation de M. Jules Courtet nous aidera du moins à montrer -qu'antérieurement aux statuts de 1347, la Prostitution s'était -installée à la mode italienne dans la ville papale d'Avignon. Au -concile de Vienne, tenu en 1311-1312, le pieux et savant évêque de -Mende, Guillaume Durandi, demanda la répression sévère des excès de -la débauche; il s'indigna que le maréchal de la cour d'Avignon eût -pour tributaires les femmes communes et leurs scandaleux complices; -il voulait que l'on reléguât dans les quartiers les moins fréquentés -ces _pestes publiques_, qui s'exposaient en foire aux portes des -églises, devant les hôtels des prélats et jusque sous les murs du -palais des papes; il voulait aussi que le maréchal de la cour renonçât -aux infâmes redevances de la Prostitution (voy. _Vitæ pap. Aven._, -publ. par Baluze, t. I, fº 810). Tous les Pères du concile firent -écho aux plaintes de l'évêque de Mende, mais on ne s'arrêta point à -un projet de réforme qui aurait nui à bien des intérêts particuliers; -et le maréchal de la cour du pape continua de toucher les revenus -impurs de sa charge, qui avait plus d'un rapport avec celle du roi -des ribauds de la cour de France. Les ribaudes se multipliaient et -se répandaient par toute la ville. «Il n'y avait point, dit M. Jules -Courtet, de lieu, quelque sacré qu'il fût, à l'abri de leur incroyable -audace.» Pétrarque, qui résidait dans cette ville en 1326, s'étonne -du dérèglement des moeurs, que la translation du saint-siége semblait -avoir favorisé, comme si le pape et les cardinaux avaient emmené de -Rome un cortége de femmes et d'hommes dépravés: «Dans Rome la grande, -dit Pétrarque, il n'y avait que deux courtiers de débauche; il y en a -onze dans la petite ville d'Avignon.» (_Cum in magna Roma duo fuerint -lenones, in parva Avenione sunt undecim._ Voy. les _OEuvres latines de -Pétrarque_, édit. de Bâle, fº 1184.) On comprend que la Prostitution, -livrée à elle-même, avait besoin d'un règlement, semblable à celui qui -en faisait une institution de prévoyance et d'utilité publique dans les -autres villes de la Provence. La reine Jeanne, menacée dans son royaume -de Naples par l'armée de son beau-frère Louis de Hongrie, venait de -déposer sa couronne teinte du sang de son mari; elle s'était réfugiée -sur les terres de France, et, après avoir épousé en secondes noces -son cousin et son amant Louis de Tarente, elle se préparait à vendre -au pape le comtat d'Avignon pour acheter l'absolution de son crime et -l'appui de la papauté. Ce fut en présence de ces graves événements, -que la reine, qui devait être à Aix, rédigea ou plutôt confirma les -statuts de la Prostitution légale à Avignon, comme Charles VII et Louis -XI confirmèrent ceux du même genre pour les villes de Toulouse et de -Montpellier. Ces statuts (et le premier article en fait foi) furent -dressés par les consuls ou gouverneurs de la ville, dans la forme -ordinaire de tous les priviléges des mauvais lieux, et la jeune reine -ne fit que les signer, sans les lire, sur la foi de son chancelier, qui -les avait approuvés. On peut avancer avec certitude, que le premier -à qui l'on concéda l'exploitation de ces priviléges, étant le plus -intéressé à les obtenir, n'épargna pas l'argent, pour s'assurer ainsi -l'approbation de la reine, et pour faire reconnaître ses droits, avant -la cession du Comtat au saint-siége apostolique. - -Nous ne pouvons que reproduire le texte provençal des statuts tel -qu'Astruc l'a donné, et nous regrettons que M. Jules Courtet n'ait -pas collationné ce texte avec celui que renferme le manuscrit du -Musée Calvet, et qui est rempli de ratures et de surcharges. Ce seul -fait doit exclure toute idée de supercherie, de la part du copiste -ou du traducteur de la pièce originale. Nous allons donc, sans y -rien changer, donner ce texte provençal, et nous le ferons suivre -d'une version française, plus littérale que celle qui figure dans la -traduction du livre d'Astruc, et qui a été mal à propos répétée avec -ses erreurs et ses périphrases incolores. - -I. L'an mil très cent quaranto et set, au hueit dau mès d'avous, nostro -bono Reino Jano a permès lou Bourdeou dins Avignon; et vel ques toudos -las fremos debauchados non se tengon dins la Cioutat, mai que sian -fermados din lou Bourdeou, et que per estre couneigudos, que portan uno -agullietto rougeou sus l'espallou de la man escairo. - -II. Item. Se qualcuno a fach fauto et volgo continuâ de mal faire, -lou clavairé ou capitané das sergeans la menara soutou lou bras per la -Cioutat, lou tambourin batten, embé l'agullieto rougeou sus l'espallo, -et la lougeora din lou Bordeou ambé las autros; ly defendra de non si -trouba foro per la villo à peno das amarinos la premieiro vegado, et -lou foué et bandido la secundo fès. - -III. Nostro bono Reino commando que lou Bourdeou siego à la carriero -dou Pont-Traucat, proché lous Fraires Augoustins, jusqu'au Portau -Peiré; et que siego une porto d'au mesmo cousta, dou todos las gens -intraran, et sarrado à clau per garda que gis de jouinesso non vejeoun -las dondos sensou la permissieou de l'abadesso ou baylouno, qué sara -toudos lous ans nommado per lous Consouls. La baylouno gardara la -clau, avertira la jouinessou de n'en faire gis de rumour, ni d'aiglary -eis fillios abandonnados; autromen la mendro plagno que y ajo, noun -sortiran pas que lous sargeans noun lous menoun en prison. - -IV. La Reino vol que toudos lous samdès la baylouno et un barbier -deputat das Consouls visitoun todos las fillios debauchados, que -seran au Bourdeou; et si sen trobo qualcuno qu'abia mal vengut de -paillardiso, que talos fillios sian separados et lougeados à part, afin -que non las counongeoun, per evita lou mal que la jouinesso pourrié -prenre. - -V. Item. Sé sé trobo qualco fillio, que siego istado impregnado din lou -Bourdeou, la baylouno n'en prendra gardo que l'enfan noun se perdo, et -n'avertira lous Consouls per pourvesi à l'enfan. - -VI. Item. Que la baylouno noun perméttra à ges d'amos d'intra dins lous -Bourdeou lou jour Vendré et Sandé san, ni lou benhoura jour de Pasques, -à peno d'estré cassado et d'avé lou foué. - -VII. Item. La Reino vol que todos las fillios debauchados, que seran -au Bourdeou, noun sian eu ges de disputo et jalousié; que noun se -doranboun, ne battoun, mai que sian como sorès; qué quand qualco -quarello arribo, que la baylouno las accordé et que caduno s'en stié à -ce que la baylouno n'en jugeara. - -VIII. Item. Se qualcuno a rauba, que la baylouno fasso rendré lo -larrecin à l'amiable; et se la larrouno noun lou fai, que ly sian -donnados las amarinas per un sargean dins uno cambro, et la secundo lon -foué per lou bourreou de la Cioutat. - -IX. Item. Que la baylouno noun dounara intrado à gis de Jusious; que se -per finesso se trobo que qualcun sie intrat, et ago agu conneissencé -de calcuno dondo, que sia emprisonnat per avé lou foué per touto la -Cioutat. - -I. L'an mil trois cent quarante-sept, au huit du mois d'août, notre -bonne reine Jeanne a permis le bordel dans Avignon. Elle veut que -toutes les femmes débauchées ne se tiennent plus dans la cité, mais -qu'elles soient renfermées dans le bordel, et que, pour être reconnues, -elles portent une aiguillette rouge sur l'épaule gauche. - -II. Si quelque fille a fait une faute et veut continuer de mal -faire, le garde des clefs de la ville ou le capitaine des sergents -l'amènera, par-dessous le bras, à travers la cité, tambour battant, -avec l'aiguillette rouge sur l'épaule, et la logera dans le bordel avec -les autres, et lui défendra de se trouver dehors par la ville, à peine -d'amende pour la première fois, et du fouet et du bannissement pour la -seconde. - -III. Notre bonne reine commande que le bordel ait son siége dans la rue -du Pont-Traucat, près les frères Augustins, jusqu'à la porte Peiré, -et qu'il y ait une porte du même côté par où tout le monde entrera, -mais qui sera fermée à clef pour empêcher qu'aucun jeune homme puisse -voir les femmes sans la permission de l'abbesse ou baillive, qui sera -tous les ans nommée par les consuls. La baillive gardera la clef et -avertira la jeunesse de ne faire aucun tumulte, et de ne pas maltraiter -les filles abandonnées; autrement, à la moindre plainte qu'il y aurait -contre les auteurs du désordre, ils ne sortiraient de là que pour être -menés en prison par les sergents. - -IV. La reine veut que tous les samedis la baillive et un barbier, -délégué par les consuls, visitent toutes les filles débauchées qui -seront au bordel; et, s'il s'en trouve quelqu'une qui ait mal, venu -de paillardise, que cette fille soit séparée des autres et logée à -part, afin qu'on ne l'approche pas, pour éviter le mal que la jeunesse -pourrait prendre. - -V. Item, s'il advenait que quelque fille devînt grosse dans le bordel, -la baillive prendra garde que l'enfant ne soit détruit et avertira les -consuls, qui pourvoieront à la naissance de cet enfant. - -VI. Item, la baillive ne permettra à aucun homme d'entrer dans le -bordel le jour du saint Vendredi, le jour du Samedi saint et le -bienheureux jour de Pâques, sous peine d'être cassée et d'avoir le -fouet. - -VII. Item, la reine veut que toutes les filles débauchées qui seront -au bordel ne soient en cas de dispute et de jalousie; qu'elles ne se -volent, ni ne se battent, mais qu'elles vivent comme soeurs; si une -querelle arrive, la baillive doit les accorder entre elles, et chacune -s'en tienne à ce que la baillive décidera. - -VIII. Que si quelqu'une a dérobé, la baillive lui fasse rendre -à l'amiable l'objet volé, et si la voleuse refuse de faire cette -restitution, qu'elle soit fustigée par un sergent dans une chambre, et, -en cas de récidive qu'elle ait le fouet, de la main du bourreau de la -ville. - -IX. Item, que la baillive ne donna accès dans le bordel à aucun juif, -et s'il se trouve que quelque juif y soit entré par ruse et y ait connu -quelque femme, qu'il soit emprisonné pour avoir le fouet par toute la -cité. - -Astruc, en rapportant ces statuts tels qu'on les lui avait envoyés -d'Avignon, dit qu'ils avaient été copiés sur les registres de Me -Tamarin, notaire et tabellion apostolique en 1392; mais il ne put avoir -aucun renseignement sur ce Tamarin et sur son manuscrit, à l'exception -d'un extrait des mêmes registres, constatant qu'un juif de Carpentras, -nommé Doupedo, fut fouetté publiquement à Avignon en 1408, pour être -entré en secret dans le _Bordeou_ et y avoir connu une des filles. -Un fait analogue est relaté dans l'_Appendix Marcæ-Hispanicæ_, où le -savant Pierre de Marca cite un acte de l'an 1024, dans lequel il est -dit qu'un juif, nommé Isaac, eut ses biens confisqués, et fut puni -corporellement, pour avoir commis adultère avec une chrétienne. Astruc, -qui a recueilli ce précieux détail de moeurs (_Traité des maladies -vénér._, t. I, p. 210), ajoute peu de réflexions aux statuts de la -reine Jeanne; il se borne, suivant son système, à prétendre que _le -mal vengut de paillardiso_ ne pouvait être une maladie vénérienne. M. -Jules Courtet dit que «cet article, qui fait douter le grave Merlin de -l'authenticité des statuts, suffirait aux yeux de beaucoup de gens pour -invalider le prétendu original.» Nous verrons, en faisant l'histoire -de la Prostitution en Angleterre, que les statuts des mauvais lieux -de Londres défendaient, en 1430, de garder dans une maison publique -«aucune femme infectée du mal de l'arsure.» En résumé, et après un -sérieux examen de la question, nous croyons que, si nous ne possédons -pas le texte original des statuts du _Bordeou_ d'Avignon, nous en avons -du moins les règlements, qui semblent conformes à ceux que la tolérance -municipale avait mis en vigueur dans les villes du Midi. N'oublions pas -de remarquer, en passant, que le vieux refrain populaire - - Sur le pont d'Avignon, - Tout le monde y passe, - -pourrait bien être une allusion joyeuse à la mauvaise renommée de la -rue du Pont-Traucatou-Troué. - -Cette rue avait des étuves si malfamées, qu'un synode, tenu à Avignon -le 17 octobre 1441, défendit aux ecclésiastiques et aux hommes -mariés, de fréquenter ce lieu de Prostitution, _considerantes quod -stuphæ Pontis-Trouati præsentis civitatis sint prostibulosæ et in -eis meretricia prostibularia publice et manifeste committantur_. Ceux -qui osaient braver cette défense et l'excommunication que le synode y -attachait, étaient tenus de payer, au profit de l'évêque, dix marcs -d'argent, si on les surprenait sortant de ces étuves en plein jour, -et vingt marcs s'ils y allaient la nuit. Le viguier d'Avignon, Jean -Blanchier, fut chargé de faire exécuter ces statuts synodaux et de -veiller à la police intérieure des étuves publiques (voy. le _Thesaurus -novus anecdotorum_ de Martenne, t. IV, col. 585). Peu d'années -après, en 1448, le Conseil de ville s'occupa aussi des étuves de la -Servelerie, qui n'étaient que des repaires de Prostitution comme les -_stuphæ Pontis-Trouati_. M. Jules Courtet cite encore, d'après les -petites archives de la mairie d'Avignon (Ier vol. des _Délibérations du -Conseil_, séance du 4 novembre 1372), une mesure de police relative aux -femmes dissolues de cette ville. Le viguier fit crier, à son de trompe, -dans les carrefours, qu'aucune de ces malheureuses ne se hasardât point -à porter en public un manteau ni un voile, ni un chapelet d'ambre, ni -un anneau d'or, sous peine d'une amende et de confiscation des objets. -Vers le même temps, on faisait un _cri et proclamation_ semblable -dans la ville de Paris, et cette injonction aux filles publiques de -se conformer aux lois somptuaires prouve suffisamment qu'elles ne -pouvaient se départir de leur caractère infâme, une fois qu'elles -avaient fait profession dans une _abbaye_ d'impureté. Nous retrouverons -plus loin, à Naples, dans les usages de la débauche publique, l'origine -traditionnelle du _Bordeou_ d'Avignon, cette étrange fondation d'une -jeune reine belle et galante. - -Au reste, si les _abbayes_ obscènes étaient des établissements de -fondation royale ou municipale dans la plupart des villes de la -Provence, les femmes perdues qui se consacraient à la Prostitution -n'avaient nulle part l'autorisation d'exercer leur honteuse industrie -hors de l'asile qui leur était assigné. On considérait partout comme -une enfreinte aux règlements de police leur présence dans les rues avec -le costume des femmes de bien. Un article des statuts d'Arles, dressés -en 1454, nous prouve que ces règlements de police, en usage dans cette -ville, ne différaient pas de ceux que nous voyons établis à Avignon -vers la même époque. - -Voici l'article des statuts, rapporté par Millin dans son _Essai sur -la langue et la littérature provençales_: «Toutes femmes publiques, -putan, catoniere ou tenen malo vido et inhonesto, demourant en carriere -de las femmes de ben, que porte mantel, vel en la testa, subre son -col ou espalles, hoplecho, garlandes ou annel d'or ou d'argent, sie -condamnade, per chascune cause, en 50 sols coronas et en perdamen de -las causas susdiches.» Ce passage de la législature arlésienne nous -paraît constater que l'on distinguait, des femmes de mauvaise vie -reconnues (_putan_), et en quelque sorte patentées, les coureuses -de nuit (_catoniere_) et les débauchées qui logeaient dans des rues -honnêtes. Quant aux objets de toilette qu'elles ne devaient pas porter, -ce sont les mêmes qui étaient interdits aux _fillios abandonnados_ -d'Avignon. - -Nous n'avons pas trouvé de document qui nous permette d'estimer le -prix courant du _Bourdeou_ de la reine Jeanne, mais on est fondé à -croire que ce prix était très-modique dans une province où, suivant -le proverbe populaire, la meilleure femme ne valait pas quinze sous: -_Qui perde sa fremo eme quinze sous es grand dommagi de l'argent_. -Les proverbes sont, il est vrai, si hostiles aux femmes dans tous les -pays du monde, qu'il faut bien supposer que ces proverbes se font sans -elles: _Ombre d'home vau cen fremos_, disait-on à Arles ainsi qu'à -Avignon. - - - - -CHAPITRE XVII. - - SOMMAIRE. --La Prostitution légale et la Prostitution libre. --De - l'influence de la Chevalerie sur l'honnêteté publique. --L'_Enfant - d'honneur de la Dame des Belles-Cousines_. --Le vrai chevalier, - _destructeur de la corruption_. --L'envoi de la _Camise_. --Le - châtelain de Coucy et la dame de Fayel. --_Principalia amoris - præcepta_ de maître André, chapelain de Louis VII. --Les _Cours - d'amour_ et les _Parlements de gentillesse_. --La jurisprudence - amoureuse. --Arrêts d'amour. --Le _maire des Bois-Verts_, le - _baillif de Joye_, le _viguier d'amours_, etc. --Les Jongleurs, - etc. - - -Nous avons constaté, en étudiant les moralistes et les poëtes du -moyen âge, que la Prostitution légale était en horreur au peuple, à la -bourgeoisie et à la noblesse, qui la considéraient comme une souillure -secrète de la société, et qui d'un commun accord l'empêchaient de se -produire au grand jour et d'affliger par un scandale éclatant les yeux, -les oreilles et la pensée des honnêtes gens. Cette Prostitution n'en -était pas moins solidement établie sur une large échelle, pour l'usage -d'une classe dangereuse et suspecte, qui vivait en dehors de la décence -publique, et qui se composait des ribauds et des débauchés de toutes -les catégories, depuis les vagabonds ou _batteurs d'estrade_, depuis -les truands et les gueux, jusqu'aux jongleurs, aux ménétriers et aux -mauvais garçons. Il fallait que chaque ville offrît au moins un asile -de débauche à cette population flottante, qui se renouvelait sans -cesse, et qui échappait constamment à l'action régulière de la police -municipale. C'était une sauvegarde permanente contre les entreprises de -ces _enfants perdus_, comme on les appelait partout, redoutables aux -femmes de bien et à leurs maris, mais heureusement détournés de leurs -méchants instincts de rapt et de violence, quand on leur permettait -de hanter la compagnie des _folles femmes_ et de se divertir avec -elles. Il y avait ainsi beaucoup de ces créatures qui couraient le -pays accompagnées de leurs _goliards_ et de leurs amants, et ceux-ci -faisaient bombance, aux dépens du trafic obscène qui s'exerçait sous -leurs yeux, dans les cours de ribaudie où ils s'arrêtaient avec leurs -infâmes compagnes; mais on peut dire que ces impuretés ne transpiraient -pas hors des lieux qui en étaient le théâtre ordinaire et ce qui se -passait dans le mystère du _bordeou_ provençal ou du _clapier_ normand -ne laissait aucune trace de désordre dans les moeurs de la famille et de -la cité. - -Ces moeurs n'en étaient pas souvent plus austères; mais, si relâchées -qu'elles fussent, elles n'avaient pas de rapport intime ni de contact -apparent avec les choses de la Prostitution légale, car les femmes -communes qui étaient au service de cette Prostitution, ne communiquant -qu'avec certains hommes malfamés qui participaient à la honte d'une -pareille vie: ribaudes et ribauds, formaient une sorte de corporation -impudique retranchée du sein de la société. Celle-ci, toutefois, en se -tenant à l'écart de la ribauderie, n'en menait pas une conduite plus -exemplaire et ne se faisait pas faute de donner satisfaction au vice -de l'incontinence; la fornication et l'adultère entraient, d'ailleurs, -dans toutes les maisons et y étaient les bienvenus: le seigneur dans -son château avait un sérail de servantes et de pages; le moine dans -son couvent cachait les plus criminelles _accointances_; le marchand -dans sa boutique convoitait la femme de son voisin; le pauvre ouvrier -ou _mécanique_ ne se refusait pas des plaisirs qui ne lui coûtaient -rien; mais, nulle part, au milieu de ce débordement d'immoralité, la -Prostitution proprement dite n'exerçait une influence pernicieuse, et -ne venait en aide à la corruption générale; elle aurait plutôt attiré -à elle les éléments impurs de la vie sociale, si elle n'eût pas été -frappée d'un sceau de réprobation, si ses misérables sujettes eussent -conservé quelque prestige aux yeux du monde, si l'opinion n'eût pas -flétri du même déshonneur les hommes qui osaient pénétrer dans la -retraite des _folles femmes_. La Prostitution ainsi constituée manquait -donc en partie son but fondamental, puisqu'elle ne servait pas à -épurer les moeurs et qu'elle laissait subsister hors de son domaine de -tolérance une autre Prostitution libre, plus active, plus audacieuse, -plus épidémique en un mot. On peut dire, nous le répétons, que pendant -plusieurs siècles en France ces deux espèces de Prostitution n'eurent -entre elles aucun lien, aucune relation, même indirecte, aucune -similitude dans les actes et dans les personnes. L'autorité civile -ne s'inquiétait, ne s'occupait que d'une seule de ces Prostitutions; -quant à l'autre, qui n'avait ni livrée, ni _enseigne_, ni maisons -spéciales, ni règlements de police, elle se promenait à visage -découvert dans tous les rangs sociaux, et elle répandait son venin à -travers les généreuses et brillantes institutions de la chevalerie. -Ce fut surtout pour réformer les moeurs, pour leur imposer un frein -salutaire, pour les retremper à la source de l'honneur et de la vertu, -qu'un sage législateur, un philosophe inconnu, un grand politique créa -la chevalerie, qui vint à propos, au milieu d'une société dépravée -et gangrenée, pour réhabiliter l'esprit en face de la matière et pour -porter un défi, en quelque sorte, à toutes les Prostitutions de l'âme -et du corps. La chevalerie n'était qu'une forme attrayante, donnée à -la philosophie, à la morale et à la religion; elle protégea, elle sauva -l'honnêteté publique, malgré les inévitables excès des croisades et les -influences démoralisatrices de la poésie des jongleurs. - -Nous ne croyons pas que la chevalerie ait été encore appréciée -à ce point de vue, comme l'ennemie implacable de toute espèce de -Prostitution, comme la sauvegarde des moeurs: elle opposa les nobles -et pures inspirations de l'amour métaphysique aux grossières et -avilissantes tyrannies de l'amour matériel; elle créa les Cours -d'amour, ces gracieux tribunaux de galanterie et de _gentillesse_, pour -abolir les cours de ribaudie; elle dompta et pacifia les passions avec -les sens; elle fonda la vertu sur le respect de soi et des autres; elle -fit, pour ainsi dire, un piédestal de tendre admiration et un trône -d'honneur, pour y placer la femme. C'est là évidemment le principe -de la chevalerie: elle affranchit un sexe que la Prostitution avait -soumis à la plus dégradante servitude. Ici, la femme était esclave et -humiliée de son rôle indigne; là, elle est reine, et sa souveraineté -repose encore sur l'amour; mais ce n'est plus l'amour charnel, dont les -coupables jouissances étouffent l'instinct du bien et prédisposent le -coeur à tous les vices; c'est l'amour parfait, c'est l'amour héroïque, -qui prend sa source dans les plus beaux sentiments et qui s'exalte -par l'imagination en se dégageant des entraves de la nature physique. -Les premières leçons que recevait un page, varlet ou damoiseau, qui se -destinait au métier de la chevalerie, regardaient uniquement l'amour -de Dieu et des dames, c'est-à-dire, suivant Lacurne de Sainte-Palaye, -la religion et la galanterie. C'étaient les dames elles-mêmes qui se -chargeaient ordinairement d'apprendre aux jeunes gens le catéchisme -et l'art d'aimer. «Il semble, dit le savant auteur des _Mémoires sur -l'ancienne chevalerie_, il semble qu'on ne pouvoit, dans ces siècles -ignorants et grossiers, présenter aux hommes la religion sous une forme -assez matérielle pour la mettre à leur portée, ni leur donner en même -temps une idée de l'amour assez pure, assez métaphysique, pour prévenir -les désordres et les excès dont étoit capable une nation qui conservoit -partout le caractère impétueux qu'elle montroit à la guerre.» Lacurne -de Sainte-Palaye n'a fait qu'entrevoir les causes philosophiques de -l'institution de la chevalerie, qui fut, dans l'origine, une barrière -morale et religieuse contre l'athéisme et la Prostitution. - -Pour se rendre bien compte de l'esprit de la chevalerie, il faut lire, -dans la charmante _Histoire et plaisante chronique du petit Jehan -de Saintré_, les admonitions que lui adresse la _Dame des belles -cousines_, lorsqu'il fut attaché au service de cette princesse en -qualité _d'enfant d'honneur_ et de page. La dame, qui parle latin comme -un Père de l'Église, lui fait une édifiante instruction sur les sept -péchés mortels. Voici en quels termes elle lui conseille d'éviter le -péché de luxure: «Vraiement, mon amy, lui dit-elle, ce péchié est, au -cueur du vray amant, bien estaint; car tant sont grandes les doubtes -(craintes) que sa dame n'en preigne desplaisir, qu'un seul deshonneste -penser n'en est luy; dont, par ainsi, il ensuit le dict de saint -Augustin qui dict ainsi: - - Luxuriam fugias, ne vili nomine fias; - Carni non credas, ne Christum nomine ledas. - -C'est à dire, mon amy: Fuy luxure, à ce que tu ne sois brouillé -en deshonneste renommée; aussi, ne croys point ta chair, affin que -par péchié tu ne blesses Jesus Christ. Et, à ce propos, encores se -accorde saint Pierre l'apostre, en sa première épistre où il dict: -_Obsecro vos, tamquam advenas et peregrinos, abstinere vos à carnalibus -desideriis qui militant adversus animam._ C'est à dire, mon amy: Je -vous prie, comme estrangers et pellerins, que vous vous absteniez des -delits carnels, car ils bataillent jour et nuyt à l'encontre de l'âme. -Et, à ce propos, dict encore le philosophe: - - Sex perdunt vere homines in muliere: - Ingenium, mores, animam, vim, lumina, vocem. - -C'est à dire, mon amy, que homme qui hante les folles femmes pert six -choses, dont la première est que pert l'âme, la seconde l'engin, la -troisième les bonnes moeurs, la quatriesme la force, la cinquiesme sa -clarté, et la sixiesme sa voix. Et, pour ce, mon amy, fuy ce péchié -et toutes ses circonstances.» La dame des Belles Cousines termine son -sermon sur la luxure, par cette citation empruntée à Boëce: «_Luxuria -est ardor in accessu, foedor in recessu, brevis delectatio corporis -et animæ destinctio._ C'est à dire, mon amy, que luxure est ardeur à -l'assembler, puantise au despartir, briefve delectation du corps, et de -l'âme destruction.» Il est certain qu'Antoine de la Salle, en écrivant -l'Histoire du petit Jehan de Saintré, pour l'amusement de la cour de -Charles VII, a puisé les matériaux de cette histoire dans une chronique -de la cour du roi Jean et a tiré d'un livre de chevalerie beaucoup plus -ancien les enseignements moraux de la dame des Belles Cousines. - -Les cérémonies de la création d'un chevalier prouvent encore mieux, -que la chevalerie était instituée pour corriger les moeurs et abolir -la Prostitution. Le novice se préparait à entrer dans l'ordre de -la chevalerie, par des pratiques d'austérité et de dévotion, qui -auraient pu introduire un moine dans un ordre monastique. C'étaient -des jeûnes rigoureux, des nuits passées en prières dans une église, -des sermons dogmatiques sur les principaux articles de la foi et de -la morale chrétiennes, des bains et des ablutions, qui figuraient la -pureté nécessaire dans l'état de la chevalerie, des habits blancs, -qui étaient le symbole de cette pureté chevaleresque; c'était enfin -une promesse solennelle, au pied des autels, de mener une bonne vie -devant Dieu et devant les hommes. «Celuy qui veut entrer en un ordre, -soit en religion, ou en mariage, ou en chevalerie, ou en quelque estat -que ce soit, dit un des personnages du roman de _Perceforest_, il doit -premièrement son coeur et sa conscience nettoyer et purger de tous vices -et remplir et aorner de toutes vertus.» Les nombreux écrits, en vers et -en prose, qui traitent des moeurs de la chevalerie, répètent à l'envi -que le vrai chevalier doit être le _destructeur de la corruption_. La -chevalerie était donc une sorte de _clergie_, qui prêchait d'exemple -pour rendre le peuple meilleur et vertueux, pour maintenir le bon -ordre dans la société et pour en expulser tous les vices: «Nul ne doit -estre reçu à la dignité de chevalier, dit le respectable chevalier de -la Tour, dans son _Guidon des guerres_, si on ne scet qu'il ayme le -bien du royaume et du commun, et qu'il soit bon et expert en l'ouvrage -batailleux, et qu'il veuille, suivant les commandements du prince, -apaiser les discords du peuple, et soy combattre pour oster, à son -povoir, tout ce qu'il scet empescher le bien commun.» La Prostitution -ne trouva jamais grâce devant la chevalerie, qui ne parvint pas -néanmoins à la détruire. - -Cependant la chevalerie n'employait pas de moyen plus efficace que -l'amour des dames, pour exciter au bien commun la jeune noblesse, -qui, dès l'âge le plus tendre, avait été dressée à cette école de -galanterie: «Les préceptes d'amour, dit Lacurne de Sainte-Palaye, -répandoient dans le commerce des dames ces considérations et ces égards -respectueux, qui, n'ayant jamais été effacés de l'esprit des François, -ont toujours fait un des caractères distinctifs de notre nation. Les -instructions que ces jeunes gens recevoient, par rapport à la décence, -aux moeurs, à la vertu, étoient continuellement soutenues par les -exemples des dames et des chevaliers qu'ils servoient.» Le premier -acte de chevalerie était le choix d'une dame ou damoiselle à aimer et -à servir; le page, varlet ou damoiseau, commençait ainsi son _devoir_ -de courtoisie, et c'était à cette dame de ses pensées qu'il rapportait -dès lors toutes ses _emprises_ et tous ses faits d'armes. C'était pour -se faire distinguer par elle et pour se faire aimer aussi, qu'il se -montrait preux et vaillant, honnête et courtois, loyal et vertueux. -Le nom et les couleurs de cette dame lui tenaient lieu de talisman -dans les circonstances les plus difficiles de sa vie; il l'invoquait -comme une sainte patronne au milieu des combats, et, s'il était -frappé à mort, il exhalait son dernier soupir en pensant à elle et en -l'_honorant_. Rien ne ressemblait moins à l'amour matériel, que cette -profonde et délicate dévotion amoureuse à l'égard d'une seule dame, -qui souvent ne récompensait pas même d'un chaste baiser un sentiment -si exalté; mais ce sentiment, pur et ardent à la fois, trouvait en soi -une force invincible qui s'augmentait sans cesse par l'idée fixe et par -l'extase: il s'attachait, en quelque sorte, comme une ombre, à la femme -qui l'avait inspiré et qui n'y répondait pas toujours, et il persistait -à travers les temps et les distances, sans s'affaiblir et sans -s'arrêter, à moins que son objet n'eût cessé d'être digne de lui. «Plus -vous me témoignerez d'amour et plus vous me verrez fidèle!» disait à -sa dame Albert de Gapensac, qui fut à la fois troubadour et chevalier. -Dans le langage de la chevalerie, on se souhaitait mutuellement, entre -écuyers et chevaliers, les bonnes grâces et les faveurs de sa dame: -ces bonnes grâces, d'ordinaire, se bornaient à un sourire, à un doux -regard, à un simple baiser; ces faveurs, au don d'une coiffe, d'une -manche, d'un ruban, à l'envoi d'une _camise_ (chemise). Olivier de -la Marche termine, par un souhait de cette espèce, une lettre qu'il -écrit au maître d'hôtel du duc de Bretagne: «Je prie Dieu qu'il vous -doint (donne) joye de vostre dame et ce que vous desirez» (liv. II de -ses _Mémoires_). C'est dans le même sens, que la reine dit à Jehan -de Saintré: «Dieu vous doint joye de la chose que plus desirez!» Ce -que Jehan de Saintré désirait le plus, c'était de rester seul avec sa -maîtresse: «Là furent les baisiers donnés et baisiers rendus, tant -qu'ilz ne s'en pouvoient saouller, et demandes et responses telles -qu'amours vouloient et commandoient. Et en celle tres plaisante joye -furent jusques à ce que force leur fut de partir.» Malgré ces baisers -donnés et rendus, malgré ces longs entretiens d'amour, jamais Jehan de -Saintré et sa dame ne dépassèrent les limites de la vraie courtoisie et -ne se fourvoyèrent dans le _bourbier de l'incontinence_. On eût dit que -les amants prenaient plaisir à surexciter leurs désirs, afin de prouver -jusqu'à quel point ils pouvaient les combattre ensuite et les vaincre; -en cherchant le péril et en s'y exposant avec une sorte d'orgueil, -on peut croire qu'ils y succombaient quelquefois. Cet amour presque -mystique, qui se permettait tout, excepté la dernière expression -de ses voeux les plus brûlants, ne craignait pas de satisfaire dans -une certaine mesure ses appétits sensuels; on croirait voir souvent -ces assauts, que le démon de la chair livrait aux saints et aux -saintes, dans la légende, et qui ne servaient qu'à leur procurer une -victoire nouvelle, après de nouveaux efforts que soutenait la pensée -du Rédempteur ou de sa divine Mère. Les chevaliers et leurs dames ne -fuyaient pas la tentation, parce qu'ils se plaisaient à en triompher, -et tout en imposant à leurs sens une barrière infranchissable au -delà de l'amour décent et vertueux, ils ne se refusaient pas quelques -compensations de libertinage métaphysique. Ainsi, le fameux châtelain -de Coucy, étant à la croisade, envoya une chemise, qu'il avait -portée, à la dame de Fayel, qui aimait de pur amour ce beau chevalier, -quoiqu'elle fût en puissance de mari et qu'elle n'eût garde d'être -adultère de fait, sinon d'intention. Cette chemise, la dame s'en -revêtait pendant la nuit, lorsque l'amour l'empêchait de dormir, et -elle s'imaginait, en touchant le linge, sentir sur sa chair nue les -baisers de son amant. Ce sont les paroles mêmes de la dame de Fayel -dans les chansons du châtelain de Coucy: - - Sa chemis qu'ot vestue - M'envoia pour embracier. - La nuit, quant s'amour m'argue, - La met delez moi couchier, - Toute la nuit à ma char, nue, - Por mes mals assolacier. - -Tout n'était qu'amour dans la chevalerie, mais amour loyal et discret, -dont maître André, chapelain de Louis VII a rédigé le code, sous le -titre de _Principalia amoris præcepta_. Il n'est pas une seule des lois -de ce code, qui n'ait été écrite sous l'inspiration des plus nobles -sentiments, et de la morale la plus respectable; on en peut juger par -les maximes suivantes: «Ne recherche pas l'amour de celle que tu ne -peux épouser.--Ne cherche pas à arracher les faveurs qu'on te refuse -(_in amoris exercendo solatio, voluntatem non excedas amantis_).--Même -dans les plus vifs emportements de l'amour, ne t'écarte jamais de -la pudeur (_in amoris præstando solatio et recipiendo, omnis debet -verecundiæ rubor adesse_).» Il y a loin de là sans doute à l'Art -d'aimer d'Ovide. Maître André, tout chapelain qu'il fût, n'était pas -novice en amour, mais la définition qu'il donne de l'amour, tel qu'on -doit le pratiquer honnêtement, ne semble pas condamner les moeurs du -digne clerc: «Le pur amour, dit-il, est celui qui unit absolument les -coeurs de deux amants par les liens d'une tendresse intime. Mais cet -amour consiste dans la contemplation spirituelle et dans une ardente -passion. Il peut aller jusqu'au baiser, jusqu'à l'embrassement et -même jusqu'au contact de la chair nue, en s'interdisant toutefois -le _dernier soulas de Vénus_ (_procedit autem usque ad oris osculum, -lacertique amplexum et ad incurrendum amantis nadum tactum, extremo -Veneris solatio prætermisso_). Cette législation d'amour n'était pas -une lettre morte. La chevalerie avait établi, dans chaque province, et -notamment dans celles du Midi, des _Cours d'amour_ et des _Parlements -de gentillesse_, aréopages féminins, devant lesquels se débattaient -toutes les causes d'amour. Ces assises de dames se tenaient, le soir, -sous l'ombrage d'un ormeau séculaire; le tribunal était présidé par -un chevalier de distinction, qu'on appelait le _prince d'amour_ et -quelquefois _prince de la jeunesse_, élu par les dames qui composaient -la Cour et qui avaient pour assesseurs plusieurs hauts personnages de -la noblesse et du clergé. La forme des jugements et des arrêts était -la même que dans les tribunaux de justice royale et seigneuriale; -mais les sentences avaient toujours un caractère métaphysique et ne -soumettaient les amants à aucune punition corporelle ou pécuniaire. -C'était l'opinion, en quelque sorte, qui se chargeait du châtiment des -coupables. Ces Cours d'amour, où siégeaient les plus nobles dames et -les plus honorées par leur _prud'homie_, remplissaient une mission plus -délicate encore, lorsqu'elles répondaient doctoralement aux questions -d'amour qu'on venait leur soumettre. «Enfin, dit Papon, dans son -_Histoire de Provence_, la galanterie étoit tellement l'esprit dominant -de ce siècle d'ignorance, qu'elle se mêloit à tout: elle faisoit -le sujet ordinaire des entretiens. Les dames, les chevaliers et les -troubadours s'exerçoient à disputer sérieusement sur cette importante -matière; il n'y avoit aucun sentiment du coeur, quelque finesse qu'on -lui suppose, qui put échapper à leur sagacité; tous les cas imaginables -étoient prévus et décidés.» Ce fut surtout l'affaire des Cours d'amour, -de se prononcer dans ces questions ardues et minutieuses, que les -avocats des deux parties discutaient avec d'incroyables recherches -d'éloquence et de science amoureuse. - -On comprend quelle influence devait avoir une pareille jurisprudence, -contre la Prostitution; aussi, dans les arrêts d'amour qui sont -parvenus jusqu'à nous, ne remarque-t-on pas des circonstances graves -qui accusent la conduite licencieuse de l'une ou l'autre des parties -mises en cause. Jamais un acte de débauche ne vient souiller les -oreilles et l'esprit des juges; jamais l'amour, qui est l'âme de -tous les procès, ne se jette dans une voie obscène. Ce sont des -peccadilles d'amants, ce sont des bagatelles de galanterie raffinée; -ou bien la cause est sérieuse, et la Cour d'amour devient un tribunal -d'honneur. Un secrétaire, envoyé auprès d'une dame, oublie ses devoirs -d'intermédiaire de confiance et supplante son maître, en priant d'amour -pour son propre compte la dame auprès de laquelle il devait servir et -défendre les intérêts d'autrui. La comtesse de Flandres, assistée de -soixante dames, condamne le coupable et sa complice, en les déclarant -exclus de la compagnie des dames et des cours plénières de chevaliers. -Maître André cite cet autre exemple de jurisprudence amoureuse: un -amant avait quitté sa maîtresse pour en prendre une nouvelle; il -se lassa bientôt de celle-ci et voulut retourner à la première, qui -l'accueillit avec mépris et dénonça son procédé à la vicomtesse de -Narbonne. La Cour d'amour, présidée par la vicomtesse, décida que -l'amant volage et trompeur perdrait en même temps l'affection de ses -deux maîtresses et ne serait plus digne à l'avenir de posséder le -coeur d'une femme honnête (_nullus probæ feminæ debet ulterius amore -gaudere_). Condamner avec tant de rigueur l'inconstance frauduleuse -d'un amant, c'était ne promettre aucune indulgence à la Prostitution. -L'infidélité chez une femme était condamnée plus sévèrement encore, -car une dame, dont l'amant guerroyait en Palestine depuis deux ans, -fut traduite au tribunal de la comtesse de Champagne et accusée d'avoir -voulu _faire nouvel ami_. Cette dame allégua pour sa défense, qu'elle -s'était conformée aux lois d'amour qui ordonnent de pleurer deux ans un -amant défunt, et que l'absent, qui ne donne pas de ses nouvelles, peut -être assimilé à un mort «sans lui faire injure;» mais la comtesse de -Champagne décida en principe qu'une amante ne doit jamais abandonner -son amant pour cause d'absence prolongée. Les Cours des dames étaient -inexorables pour tout ce qui ressemblait à une Prostitution du coeur ou -du corps. Un chevalier avait comblé de dons une dame qu'il aimait et -qui ne lui accordait aucune faveur en échange: il alla se plaindre à -la reine Éléonore de Guyenne, femme de Louis VII. Cette belle reine, -qui se connaissait en galanterie, rendit cet arrêt mémorable: «Il faut -qu'une femme refuse les présents qu'on lui offre dans une intention -amoureuse, ou bien elle doit consentir à les payer par l'abandon de -sa personne; mais, en ce cas, elle se place dans la catégorie des -courtisanes.» (Voy. l'_Histoire des moeurs et de la vie privée des -Français_, par E. de la Bédollière, t. III, p. 324 et suiv.) Robert de -Blois, dans son poëme du _Chastoiement des dames_, a reproduit cette -maxime fondamentale du droit d'aimer, sur la question des joyaux qu'une -femme reçoit d'un homme qui la courtise: - - Et bien sachiez, s'ele les prent, - Cil qui li donc chier li vent; - Quar tost lui coustent son honor - Li joiel doné par amour. - -Les _Arrêts d'amour_ que Martial d'Auvergne a recueillis et rédigés -vers la fin du quinzième siècle, et qu'un autre jurisconsulte aussi -gravement facétieux a commentés dans le style du Palais, ne sont pas -d'une morale aussi sévère, et quelques-uns paraissent dictés par une -galanterie assez relâchée. Nous croyons donc qu'ils n'émanent pas des -anciennes Cours d'amour de la Provence, et qu'ils ont été rendus, du -temps même de Martial d'Auvergne, dans quelque assemblée de dames et -de gentilshommes tenant parlement à l'instar des _grands jours_ de -Pierrefeu, de Signes et de Romanin. Ce n'est plus la doctrine naïve -et austère de la chevalerie primitive, qui ne plaisantait pas avec -l'amour; c'est une galanterie encore raffinée, mais malicieuse et -libertine: on sent que l'amour se matérialise, et on le voit d'ailleurs -passer sans trop de scrupule, au _dernier soulas_. Le tribunal -diffère aussi des véritables Cours d'amour, en ce qu'il prononce des -amendes, parfois considérables, et des peines corporelles, contre les -délinquants, qui ont en perspective le fouet à recevoir de la main -des dames et quelque bonne somme à _employer en banquets_ et en _herbe -verde_. Les causes se plaident devant des juges de différents ressorts, -tels que le _maire des bois verts_, le _baillif de joye_, le _viguier -d'amours_, etc. Les surnoms allégoriques de ces magistrats laissent -soupçonner que cette justice-là n'était qu'un jeu. Parmi les arrêts -bizarres que Martial d'Auvergne a réunis avec une gaieté sournoise, -nous en choisirons deux qui permettront d'apprécier le mérite des -autres. Dans le XIe arrêt, c'est une dame qui se plaint de son ami -_devant le maistre des forestz et des eaues sur le faict du gibier -d'amours_; elle accuse son ami de l'avoir fait choir dans une rivière -tout exprès pour lui _mettre la main sur les tetins_; en conséquence, -elle demande que cet audacieux amant soit _très grievement puny de -punition publique_. L'amant répondait qu'il était tombé dans l'eau -avec elle, mais que, «cheyant, il ne l'avoit ni tastée ni pincée, -ne n'eut pas le loisir de ce faire, pour l'eau dont il estoit tout -esblouy.» Néanmoins, «le procureur d'amours dessus le faict des eaues -et des forestz, disoit que par les ordonnances il est deffendu de -ne point chasser à engins, par lesquels on puisse prendre testins -en l'eaue,» et concluait à ce que l'amant fût condamné à une grosse -amende. Celui-ci répliquait que si sa main, à son insu, avait touché -les tetins de sa dame, ce n'aurait été qu'en tombant: «Et estoit force -qu'il se soustint à quelque chose.» Le tribunal admit cette excuse, -mais il décida que l'amant donnerait à la maîtresse une robe neuve, de -couleur verte, en dédommagement de la robe que l'eau avait gâtée. Dans -le IVe arrêt, c'est encore une dame qui se _complaint_ de son ami, en -disant «qu'il lui avoit baisé sa robe si rudement, qu'il l'avoit cuydé -affoler (blesser) et qu'en cheyant, sa gorgerette estoit dépecée, et -en avoit-on peu voir le bout de sa chemise.» Elle requérait qu'il fût -défendu à cet amoureux brutal, «de ne plus se jouer ny toucher plus -à elle, sans son congié.» Cette requête de la dame eut plein succès, -et l'amant eut beau en appeler, la sentence fut confirmée, en dernier -ressort, par le _maire des bois verts_. - -Les jugements des Cours d'amour n'étaient pas les seuls qui -atteignissent les mauvaises moeurs des personnes appartenant à la -juridiction de la chevalerie: l'opinion avait à se prononcer aussi, et -ses arrêts n'épargnaient ni la naissance, ni le rang, ni la richesse, -quand ils s'adressaient à des actions honteuses et répréhensibles. La -bonne renommée était une condition essentielle pour les hommes ainsi -que pour les femmes qui voulaient qu'on leur _fît honneur_, et les -plus puissants seigneurs, les plus grandes dames, ne se trouvaient -pas au-dessus du blâme des petites gens. «Les dames qui se respectant -elles-mêmes vouloient être respectées, dit Lacurne de Sainte-Palaye, -étoient bien sûres qu'on ne manqueroit point aux égards qu'on leur -devoit, mais si, par une conduite opposée, elles donnoient matière à -une censure légitime, elles devoient craindre de trouver des chevaliers -tout prêts à l'exercer.» Le chevalier de la Tour racontait à ses -filles, en 1371, qu'un modèle de chevalerie, nommé messire Geoffroy, -s'était voué à la répression de l'inconduite des dames: «Quant il -chevauchoit par les champs et il véoit le chasteau ou manoir de quelque -dame, il demandoit toujours à qui il estoit, et quant on lui disoit: -_il est à telle_, se la dame estoit blasmée de son honneur, il se -fust avant tort d'une demi-lieue, qu'il ne feust venu jusques devant -la porte, et là prenoit un petit de croye (craie) qu'il portoit, -et notoit cette porte et y fesoit un signet et l'en venoit (l'on -vessait). Et, aussi, au contraire, quant il passoit devant l'hostel -de dame ou damoiselle de bonne renommée, se il n'avoit trop grant -haste, il la venoit veoir et huchoit: «Ma bonne amie, ou ma bonne -dame ou damoiselle, je prie Dieu que en ce bien et en cest honneur -il vous veuille maintenir au nombre des bonnes, car bien devez estre -louée et honorée.» Et, par cette voie, les bonnes se craignoient et -se tenoient plus fermes de faire chose dont elles pussent perdre leur -honneur et leur estat.» Nous ignorons quel pouvait être ce _signet_, -que le chevalier Geoffroy marquait à la craie sur la porte des dames -malfamées, et qui invitait les passants à saluer d'un pet la maîtresse -du lieu, en signe de mépris, ce que les gens du peuple ne manquaient -jamais de faire lorsqu'ils rencontraient une fille publique sur leur -passage. - -Cependant, si la moralité publique, grâce à la chevalerie, faisait -des progrès journaliers dans toutes les classes de la société et -descendait par degrés jusqu'aux plus infimes, la Prostitution, tout en -se cachant au fond de ses repaires, continuait à déshonorer le langage -usuel et à s'ébattre dans les poésies des trouvères. Ces poëtes de la -langue d'oil n'étaient pas, comme les troubadours, des chevaliers et -des écuyers nourris dans les Cours d'amour et formés de bonne heure -aux leçons de la fine galanterie; les trouvères, sortis du peuple -pour la plupart, conservaient dans leurs oeuvres la tache originelle -et appliquaient, à des compositions pleines de verve, de gaieté et de -malice, la langue crue et grossière qu'ils avaient apprise dans la -maison de leurs parents; ils appelaient chaque chose par son nom et -ils employaient de préférence l'expression la plus populaire, qui était -toujours la plus pittoresque. Leurs premiers auditeurs avaient été des -villageois, des _mechaniques_, des marchands, des _vilains_ en un mot, -et si ces juges-là se connaissaient en bonne plaisanterie et en franche -joyeuseté, ils ne trouvaient rien de trop gros ni de trop obscène dans -les détails ou dans les mots. Ce n'est pas tout, les trouvères, qui -avaient quitté la charrue ou la navette pour rimer des romans, des -chansons, des lais et des fabliaux, embrassaient une vie vagabonde -et désordonnée; ils devenaient presque tous ivrognes et débauchés, en -vivant avec les jongleurs, _jongleors_ et _canteors_, qui passaient à -bon droit pour les plus dépravés des hommes. Ces jongleurs, du moins -ordinairement, ne composaient pas eux-mêmes les vers qu'ils chantaient -ou récitaient; ils ne faisaient que les dire avec plus ou moins de -savoir faire et d'intelligence; ils accompagnaient leur débit ou leur -chant, de pantomimes, de danses et de tours d'adresse. Il arriva sans -doute que le même _acteur_ réunissait les métiers distincts du trouvère -et du jongleur, mais ce ne fut jamais qu'une exception, d'autant plus -rare que les trouvères n'étaient point aussi méprisés que les jongleurs -et les ménestrels. Ces derniers, en effet, méritaient bien le mépris -qu'on leur accordait partout: ils s'adonnaient à tous les vices, et -surtout aux plus infâmes; ils ne reconnaissaient aucune loi sociale; -ils erraient de ville en ville, de château en château, traînant avec -eux un troupeau de jongleresses et d'enfants; ils tenaient école de -Prostitution. Pourtant, ils n'en étaient pas plus riches; on les voyait -errer demi-nus, n'ayant pas souvent robe entière, comme les dépeint -un poëte du treizième siècle, sans _sorcot et sans cotelle_, les -souliers _pertuissés_, et couverts de vermine. Ces malheureux, on le -pense bien, avaient été tous élevés dans les Cours des Miracles; leurs -moeurs et leur langage en gardaient la souillure, et c'étaient eux, -qui, courant le pays, corrompaient à la fois le langage et les moeurs. -Ils s'étaient glissés d'abord dans les assemblées honnêtes, dans les -festins d'apparat, dans les fêtes chevaleresques, lorsqu'ils récitaient -des _chansons de geste_, les épopées féeriques de la Table-Ronde et de -Charlemagne; ils excitaient alors l'enthousiasme de leur auditoire, -composé de seigneurs et de dames, qui ne se lassaient pas d'entendre -parler _d'armes et d'amour_. Il y avait toutefois çà et là, dans ces -vieux romans rimés, quelques scènes assez libres et quelques termes -licencieux, mais l'intention du poëte était toujours irréprochable, et -le jongleur n'ajoutait pas, par son jeu et ses grimaces, à l'indécence -du tableau. Alors il était généreusement payé, on lui donnait des robes -et des manteaux neufs; on l'hébergeait, lui, ses valets et ses animaux -(car il montrait aussi des chiens, des singes et des oiseaux dressés -à divers exercices); on le logeait au château, et, quand il partait, -l'escarcelle bien garnie, on l'invitait à revenir, en lui offrant le -coup de l'étrier. - -Ce paradis de la jonglerie se changea en enfer, sous le règne de saint -Louis: les trouvères faisaient encore des _chansons de geste_ contenant -douze à vingt mille vers, mais les jongleurs ne les apprenaient plus -par coeur et ne les récitaient plus; un changement notable s'était -opéré dans le goût; on n'aimait plus à écouter, à table, les _gestes_ -merveilleux des preux du roi Arthus et de l'empereur Charlemagne; -on préférait les lire dans le silence du _retrait_ ou cabinet. -Les jongleurs se prêtèrent volontiers à ce caprice de la mode, qui -subissait l'influence des croisades; ils allégèrent leur bagage et ne -récitèrent plus que des contes gaillards et dévots. Les trouvères, ceux -du moins qui puisaient leurs inspirations dans le peuple, répondirent -avec empressement au bon accueil qu'on faisait à leurs fabliaux, et -ils en inventèrent un grand nombre, plus joyeux les uns que les autres, -qui se répandirent, aux sons de la vielle et de la _rote_, dans toutes -les compagnies où le rire gaulois avait encore accès. Mais l'abus ne -tarda pas à faire condamner et proscrire ce genre de divertissement; -les trouvères ne mettaient plus de bornes à la licence de leurs -compositions, et les jongleurs en exagéraient encore l'obscénité; -on considéra jongleurs et trouvères comme des suppôts du démon et -on leur imputa, peut-être avec justice, un nouveau développement -de la Prostitution. Le pieux Louis IX avait pourtant protégé la -_ménestrandie_, puisque, après son dîner et avant d'ouïr les grâces, il -donnait audience aux _menestriers_, qui jouaient de la vielle devant -lui; mais ces encouragements ne s'adressaient qu'à la musique et non -aux fabliaux, car, suivant un texte ancien adopté dans plusieurs -éditions de Joinville, «il chassa de son royaume tous basteleurs -et autres joueurs de passe-passe, par lesquels venoient au peuple -plusieurs lascivités.» Ces lascivités ne déplaisaient pas à certains -nobles, qui, en dépit des chastes enseignements de la chevalerie, se -montraient partisans passionnés de la _gaie science_ et ne fermaient -jamais la porte de leurs manoirs aux jongleurs les plus libertins; -mais, en général, les pauvres ménestrels étaient bannis des châteaux, -ainsi que les lépreux, et le son de leurs instruments, annonçant leur -présence au bord des fossés d'une résidence seigneuriale, n'avait pas -d'autre résultat que de faire aboyer les chiens. Selon un apologue -facétieux, écrit en latin à cette époque (voy. _les Fabliaux_ de -Legrand d'Aussy, t. IV, p. 357), Dieu, en créant le monde, y plaça -trois espèces d'hommes, les nobles, les clercs et les vilains. Il donna -aux premiers les terres, aux seconds les dîmes et les aumônes, et aux -derniers le travail avec la misère; mais, le partage étant fait ainsi, -les ménétriers et les ribauds présentèrent simultanément leur requête à -Dieu, pour lui demander de fixer leur sort et de leur assigner de quoi -vivre: «Le Seigneur, dit l'auteur de l'apologue, chargea les nobles de -nourrir les ménétriers, et les prêtres d'entretenir les catins. Ceux-ci -ont obéi à Dieu, et rempli avec zèle la loi qui leur est imposée; aussi -seront-ils sauvés incontestablement. Quant aux gentilshommes qui n'ont -eu nul soin de ceux qu'on leur avait confiés, ils ne doivent attendre -aucun salut.» Les jongleurs, n'étant plus reçus dans les châteaux, -oublièrent tout à fait les _chansons de geste_ et la poésie honnête; -ils avaient trouvé un public plus facile à divertir et moins scrupuleux -sur la nature de ses plaisirs; ils allaient frapper à la porte des -bourgeois et des marchands; ils venaient s'asseoir dans les tavernes et -chez le bon _populaire_ qui les recevait avec joie et qui ne riait pas -du bout des lèvres aux contes licencieux qu'on lui contait après boire. - -Ces contes, monuments précieux de l'imagination et de la gaieté de nos -ancêtres, forment un recueil considérable, dont une partie seulement a -été publiée en original par Barbazan, et traduite par Legrand d'Aussy. -C'est dans ce graveleux répertoire que Boccace, Arioste, la Fontaine et -mille autres poëtes et romanciers modernes ont puisé des sujets et des -idées comiques, qu'ils n'ont fait que remettre en oeuvre et rajeunir de -forme. «Le recueil des fabliaux, dit M. Émile de la Bédollière, abonde -en saillies piquantes, en inventions drôlatiques, en traits d'une -gaieté communicative, mais il est souvent d'une dégoûtante obscénité: -les mots les plus sales de la langue française y semblent prodigués à -plaisir; les fonctions les plus vulgaires de la machine humaine y sont -le sujet de grossières plaisanteries; les parties les plus secrètes -du corps y sont nommées en termes dont rougiraient les prostituées -d'aujourd'hui.» Et, à l'appui de cette appréciation générale des -fabliaux du treizième et du quatorzième siècle, l'ingénieux auteur de -l'_Histoire des moeurs et de la vie privée des Français_ cite les titres -de quelques-uns, qu'il choisit dans l'édition de Barbazan: _Fabliau de -la m...._; _une femme pour cent hommes_; _de Charlot le juif qui chia -en la pel dou lievre_; _du Chevalier qui fesoit parler les c... et les -c..._; _de l'anel qui fesoit les v... grands et roides_; _du vilain à -la c..... noire_; _d'une pucelle qui ne pooit oïr parler de f....., -qu'elle ne se pasmast_, etc. Barbazan a laissé, dans les manuscrits -où ils reposent encore inédits, plusieurs fabliaux dont les titres -promettent des histoires plus ordurières encore, s'il est possible; -M. de la Bédollière enregistre quelques-uns de ces titres, d'après -le Ms. coté 1830, Bibl. Nationale: _de la male vieille qui conchia la -preude feme_; _du fouteor_; _du conin_; d'après le Ms. 7,218: _du c.. -et du c.._; _de honte et de puterie_; _du v.. et de la c....._; _du c.. -qui fut fait à la besche_, etc. Pour avoir idée de cette littérature -joyeuse, il faut lire les contes les plus libres de la Fontaine, qui se -délectait à la lecture des trouvères; mais on ne se rendra compte des -monstrueuses libertés du langage de ces poëtes, qui avaient leur Cour -des Muses dans un mauvais lieu, qu'en comparant leurs oeuvres badines -avec celles de Grécourt, de Piron et de Robbé, ces effrontés trouvères -du dix-huitième siècle. - -«Il est évident, dit encore M. de la Bédollière (t. III, de l'ouvrage -cité, p. 341), que nos ancêtres prononçaient, sans sentir leur pudeur -effarouchée, des mots que nous avons proscrits; mais ils n'étaient -pas étrangers à la délicatesse, et les contes scandaleux inspiraient -un juste dégoût aux honnêtes gens.» En effet, dans le _Jeu de Robin -et Marion_, petite comédie mêlée de chants, représentée au treizième -siècle, et dont l'auteur, Adam de la Hale, était un des trouvères -les plus estimés de son temps, un des personnages de la pièce, nommé -Gauthier, sous prétexte de réciter une chanson de geste, entonne -un refrain ordurier; Robin l'interrompt, en lui disant d'un ton de -reproche: - - Ah! Gauthier, je n'a voiel plus; fi! - Dites, serez-vous toujours teus (tel)? - Vous estes un ord (sale) menestreus! - -Les ménétriers et les jongleurs avaient concouru à propager la langue -déshonnête, en débitant et en chantant les poésies des trouvères; -et ceux-ci, que leur réputation littéraire recommandait comme des -modèles dans l'_art de rithmer et de bien dire_, exerçaient une -funeste influence sur la langue écrite comme sur la langue parlée: car -quiconque écrivait en prose ou en vers s'autorisait de leur exemple -pour se servir des mots les plus indécents, et pour étaler avec -complaisance les images les plus impudiques. Les trouvères, dans les -compositions du genre le plus relevé, ne se défendaient pas de cette -mauvaise habitude de mêler à la langue poétique l'idiome des tavernes -et des _bordiaux_. L'auteur du roman célèbre de _Partenopex de Blois_ -fait une peinture qui serait mieux à sa place dans un fabliau: - - Il li a les cuisses ouvertes, - Et quant les soles i a mises, - Les flors del pucelage a prises. - -L'auteur du roman de _Garin le Lehorain_ n'attribue pas un langage plus -décent à ses chevaliers; l'un d'eux s'écrie dans un accès de convoitise -lubrique: - - Si la tenoie, par mon chief à naisil, - La demoisel coucheroie avec mi! - -Quelquefois le trouvère abordait un sujet de sainteté, et il ne -changeait pas pour cela de vocabulaire; ainsi, dans les _Miracles de -Nostre-Dame_, le poëte traducteur, que ce sujet édifiant n'avait pas -purifié, se complaît à retracer les épisodes d'une nuit de noces, où, -par la grâce de la Vierge immaculée, l'époux ne joua qu'un triste rôle: - - La nuit première, en son beau lit, - Faire en cuida tout son delit, - Li espoux, es c... de sa fame; - Mais si la garda Nostre-Dame.... - Chascune nuit que il anuite, - Touz fois revient à la meslée, - Mais la porte est si fort peslée - Si fort serrée et si fort close, - Qu'entrer ne puet pour nule chose..... - -Les poëtes et les écrivains qui n'avaient pas _bouche en cour_, -c'est-à-dire qui ne mangeaient point à la table des rois et des -princes, savaient mal faire la distinction du langage honnête et de -celui qui ne l'était pas; ils ignoraient la valeur réelle des mots, et -ils ne soupçonnaient pas que la langue eût plusieurs espèces de style -appropriées chacune au caractère de l'oeuvre. Le sentiment de la décence -littéraire ne les touchait pas même lorsqu'ils passaient d'un sujet -profane à un sujet sacré. Un de ces trouvères sans doute fut chargé -assez mal à propos de traduire la Bible en français, pour l'usage d'un -prince de France. Il exécuta ce travail avec toute la conscience dont -il était capable et il ne se fit aucun scrupule d'introduire dans sa -traduction littérale une foule de mots, qui, pour avoir été employés -en hébreu par Moïse, n'étaient point admissibles dans les saintes -Écritures _faites françoises_; cependant cette étrange traduction fut -écrite sur vélin par un scribe, ornée de miniatures et couverte d'une -belle reliure. Ce fut en cet état qu'elle arriva dans les mains des -rois de France, qui, pendant plusieurs générations, lisaient la Bible -dans ce beau manuscrit et ne se scandalisaient pas d'y rencontrer, à -chaque page, des énormités semblables à celles-ci, que M. Paulin Paris -a extraites dans son excellent _Catalogue des manuscrits français de la -Bibliothèque du Roi_: «Et autres foys dist Dieu à Abraam: Chacun masle -de vous sera circumsis, et vous circumsizerez la char de votre v..; que -ce soit en signe de lien entre moy et vous. Lors mena Abraham Ismael -son fils, et touz les frankes mesmes de sa maison, et tous les masles -de tous les bouviers de sa maison, et il circumsiza la char de leur v.. -(ch. 17, vers. 10 et 23). Notre-Seigneur, a de certes, se remembra de -Rachel, et overi son c..; laquelle conceust et enfanta un fils (ch. 30, -vers. 22). Si se courroucèrent pour le despucelage de leur sorour... et -ils répondirent: Dussent-ils avoir usé nostre sorour pour putage (ch. -34, vers. 13 et 31)!» Cette Bible _françoise_ est conservée, sous le -nº 6,701, parmi les manuscrits de la Bibliothèque Nationale, et l'on -s'étonne, en la lisant, qu'elle n'ait pas été translatée pour l'usage -des clapiers de Glatigny, de Tyron et de Brisemiche, plutôt que pour -servir aux dévotions des Rois Très-Chrétiens. Au reste les moralistes -et les sermonnaires, qui s'adressaient souvent au peuple, et qui lui -parlaient son langage, n'étaient pas plus réservés dans le choix de -leurs expressions, qu'ils ramassaient dans la fange pour les mêler à -des choses saintes ou édifiantes. Saint Bernard croyait encore prêcher -en latin quand il disait énergiquement dans un de ses sermons: «Vieille -femme menant pute vie de corps est putain!» Un autre sermonnaire du -même temps, dans un discours sur l'humilité, prenait pour texte ces -paroles du roi-prophète: _Laus mea sordet eo quod sit in ore meo_; et -il les interprétait ainsi: «Ma louange n'est que merde et conchiure!» -Le langage de la Prostitution avait débordé partout et jusque dans -L'Église, qui eut la sagesse d'interdire aux fidèles la lecture des -livres saints travestis indécemment en style vulgaire. - - - - -CHAPITRE XVIII. - - SOMMAIRE. --Les moeurs publiques et privées à partir du onzième - siècle. --Jean _Flore_, évêque d'Orléans. --Le _Goliath_ de la - Prostitution. --Excentricités licencieuses du duc d'Aquitaine. - --Les Croisades et les Croisés. --Les trois cents femmes franques. - --Les concubines de l'_ost_ du roi. --L'_arrière-garde_ des armées - en campagne. --Les mille prostituées du capitaine Garnier. --Jeanne - d'Arc à Sancerre. --Ordonnance de cette héroïne contre les ribaudes - de la milice. --Comment la chevalerie entendait l'hospitalité. - --Décadence des moeurs chevaleresques. --Abominations du règne - de Charles VI. --Anne Piedeleu. --Indulgence d'Ambroise de Loré, - prévôt de Paris, pour les prostituées, etc. - - -La chevalerie avait certainement réprimé les excès de la Prostitution, -qu'elle ne put néanmoins faire disparaître. A partir du douzième -siècle, une amélioration heureuse se fit sentir dans les moeurs -publiques et privées, malgré l'action toujours corruptrice de la -poésie populaire, qui devait finir par remplacer la poésie héroïque. -Il y a encore sans doute bien des désordres chez les nobles et dans -le bas peuple; mais, ordinairement, les premiers ne donnent plus au -_commun_ l'exemple de la perversité la plus abominable. Ainsi, quoique -les habitudes de l'Orient se fussent introduites dans l'armée des -croisés, le vice contre nature n'est plus aussi fréquent qu'il l'était -à la cour de Normandie en 1120. Selon Guillaume de Nangis, un prélat -n'ose plus afficher effrontément ses turpitudes, comme cet évêque -d'Orléans, nommé Jean, qui en 1092 se faisait appeler Flore par ses -mignons (_concubii_), et qui entendait, sur les places et dans les -carrefours, d'infâmes adolescents, voués à la débauche masculine, -chanter le soir les hideuses chansons composées en son honneur (_quidam -enim sui concubii_, dit le vénérable Ives de Chartres dans une lettre -adressée au pape Urbain II, _appellant eum Floram, multas rhythmicas -cantilenas de eo composuerunt, quæ a foedis adolescentibus, sicut nostis -miseriam terræ illius, per urbes Franciæ, in plateis et compitis, -cantitantur_). Ces écrivains satiriques ne font pas grâce sans doute -aux vices de leur époque; ils accusent l'avarice, l'orgueil, la -cruauté, la gourmandise des seigneurs, mais ils ne leur reprochent pas, -à l'instar des historiens du onzième siècle, de vivre dans le gouffre -de l'impudicité (_impudicitatis barathrum_). Orderic Vital s'écriait, -en gémissant, «que la licence ne connaissait plus de bornes, et qu'on -s'était écarté des traces des héros pour se livrer à la Prostitution -la plus effrénée;» il ne se lassait pas de maudire l'iniquité de -son temps (_sevitia iniqui temporis_, dit-il dans le livre III de -sa Chronique); et pourtant, au milieu de la licence effroyable du -onzième siècle, l'Église travaillait activement à la réforme des ordres -monastiques, et la chevalerie, dont l'institution est attribuée à un -vieil ermite descendu d'un trône (cette tradition n'était probablement -qu'un symbole), commençait à régénérer la noblesse en corrigeant ses -mauvaises moeurs. - -C'est à l'influence salutaire de la chevalerie, qu'il faut rapporter -la conversion du plus grand pécheur que le onzième siècle ait produit. -Entre tant de _fils du diable_, comme on les nommait, Guillaume, -neuvième du nom, duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, fut le -Goliath de la Prostitution, pour nous servir d'une figure biblique -qui caractérise les énormes débauches de ce prince, que M. Émile de -la Bédollière qualifie de _Joconde du onzième siècle_. Suivant le -jugement d'un troubadour contemporain (_Choix de poésies orig. des -Troubadours_, t. V, p. 115), il fut le plus grand trompeur de femmes -et le plus fieffé libertin, dont la réputation ait parcouru le monde -(_si fo uns dols maiors trichadors de dampnas et anet lonc temps per -lo mon per enganar las domnas_). Tout lui était bon, pourvu que ce -fût une conquête à faire; il ne dédaignait pas de tendre ses lacs à -ses plus humbles vassales, et il avait un goût particulier pour les -religieuses, qu'il allait séduire dans leurs couvents. Nous avons -déjà mentionné son projet de mauvais lieu, constitué sur le modèle des -abbayes, et destiné à renfermer une congrégation de filles publiques -sous la direction des plus grandes dévergondées du Poitou. On ne sait -ce qui l'empêcha de mettre ce plan à exécution, lorsqu'il eut fait -élever l'édifice abbatial. Il s'était épris de la belle comtesse de -Châtellerault, nommée Malborgiane, et il vivait en concubinage avec -elle, après avoir congédié sa femme légitime. Il avait fait peindre -sur son bouclier le portrait de sa maîtresse, en disant qu'il voulait -la porter dans les combats, comme elle le portait lui-même dans le lit -(_dictitans se illam velle ferre in prælio, sicut illa portabat eum in -triclinio_). Guillaume de Malmesbury, qui raconte dans sa Chronique les -excentricités licencieuses du duc d'Aquitaine, nous laisse entendre -que ce terrible fornicateur ne se piquait pas d'être fidèle à la -vicomtesse, qu'il aimait pourtant avec passion. La nuit du samedi -saint, il était dans une église où l'on prêchait sur la résurrection -de Jésus: «Quelle fable! quel mensonge! s'écria-t-il en éclatant de -rire.--Si telle est votre opinion, lui dit vivement le prédicateur, -pourquoi restez-vous ici?--J'y reste, repartit l'impie, pour regarder -les jolies femmes qui viennent faire la veillée de Pâques.» Un jour, il -tomba malade; et un moine qui le soignait lui conseilla de se préparer -à faire une bonne mort: «Tu voudrais, je le vois, lui répondit le -moribond, que je donnasse mes biens aux parasites, c'est-à-dire aux -prêtres! ils n'en auront pas une obole. Quant à mes débauches, je n'ai -pas à m'en repentir: beaucoup de gens, qui te surpassent en savoir, -m'ont assuré que toutes les femmes devaient être communes, et que se -livrer à leurs caresses était un péché sans conséquence.» Il ne mourut -pas dans l'impénitence finale, car, sous les auspices de la chevalerie, -il passa subitement du culte de la matière à la contemplation -spirituelle, de l'incrédulité à la foi, et du scandale de sa vie -immonde aux pratiques édifiantes de l'ascétisme: il se fit soldat du -Christ, et il expia ses péchés par un éclatant repentir. Il était vieux -alors, et il n'aurait pu continuer le _train d'amour_ qu'il menait dans -sa jeunesse, même en ayant recours à ces excitations factices que le -charlatanisme médical offrait aux vieillards libertins et dont le docte -Arnauld de Villeneuve a recueilli la recette sous ce titre: _Ad virgam -erigendam_. Guillaume d'Aquitaine, dans son bon temps, avait poussé -fort loin la recherche sensuelle, et la renommée lui faisait honneur -de diverses inventions érotiques, qu'on trouve aussi dans les oeuvres -d'Arnauld de Villeneuve, qui a eu la pudeur de les traduire en latin -(_Ut desiderium et dulcedo in coitu augmentetur.--Ut mulier habeat -dulcedinem in coitu...._). - -Les croisades furent le plus beau moment de la chevalerie, et pourtant -on ne peut pas nier que ce prodigieux rassemblement d'hommes de tous -âges, de tous rangs et de tous pays n'ait réchauffé dans son sein les -germes corrupteurs de la Prostitution. L'abbé Fleury, parlant de ces -armées innombrables qui venaient fondre sur l'Orient, dit avec raison -qu'elles étaient pires que les armées ordinaires: «Tous les vices y -régnoient, et ceux que les pèlerins avoient apportés de leurs pays, -et ceux qu'ils avoient pris dans les pays étrangers.» Nous avons -rapporté, d'après le témoignage de Joinville, que, dans la première -croisade de saint Louis, ses barons _tenoient leurs bordeaux_ autour -de la tente royale. Ce devait être pis dans les croisades précédentes, -dans la première surtout, qui bouleversa l'Europe, avant de mettre -sens dessus dessous tout l'Orient. «Les croisés, dit Albert d'Aix, -se conduisirent en gens grossiers, insensés et indomptables dès que -l'amour charnel éteignit en eux la flamme de l'amour divin; ils avaient -dans leurs rangs une foule de femmes portant des habits d'hommes, et -ils voyageaient ensemble, sans distinction de sexe, en se confiant au -hasard d'une affreuse promiscuité.» L'auteur des _Gesta Urbani II_ se -borne à constater le fait: _Innumerabiles feminas secum habere non -timuerunt, quæ naturalem habitum in virilem nefarie mutaverunt, cum -quibus fornicaverunt_ (_Histor. des Gaules_, t. XIV, p. 684). Albert -d'Aix ajoute quelques détails qui nous permettent d'en deviner de plus -scandaleux: «Les pèlerins ne s'abstinrent point des réunions illicites -et des plaisirs de la chair; ils s'adonnèrent sans relâche à tous -les excès de la table, se divertissant avec les femmes mariées ou les -jeunes filles, qui n'avaient quitté leurs foyers que pour se livrer aux -mêmes folies et se jeter imprudemment dans toute espèce de vanités.» -Pour s'expliquer de quelle sorte de vanités le chroniqueur voulait -parler, il faut voir ce ramas de vagabonds, de fanatiques violer les -filles et déshonorer l'hospitalité qu'ils reçurent en Hongrie (_puellis -eripiebatur, violentiâ ablata, virginitas; dehonestabantur conjugia_). -Ce ne fut pas sans cause que la main de Dieu s'étendit sur ces -misérables qui «avaient péché sous ses yeux, en se vautrant dans toutes -les souillures de la chair.» Il n'y eut pas le tiers de ces hordes -indisciplinées et souillées de crimes qui arrivât en Palestine. - -Les Cours des Miracles et les lieux de Prostitution avaient fourni -leur impur contingent à l'armée des croisés, dans laquelle les ribauds, -les pékins (_piquichini_), les truands (_trudennes_) et les _thafurs_ -(vagabonds) formaient des bandes redoutables, grossies de filles -perdues qui avaient pris la croix avec leurs amants. Au reste, toutes -les armées du moyen âge étaient invariablement suivies d'une tourbe -de gens sans aveu, de _goujats_ et de ribaudes, qui accompagnaient les -bagages et qui les pillaient en cas de déroute. Le soldat ou _soudoyer_ -ne pouvait se passer de ce cortége embarrassant et inquiétant à la -fois: les femmes servaient à ses passe-temps, les hommes se rendaient -utiles dans l'occasion en portant des fardeaux et en ravageant le pays -sur le passage des troupes. Les croisés ne renoncèrent pas aux moeurs -militaires, en se vouant à la délivrance du saint sépulcre; et quand -les femmes leur manquèrent en Palestine, où la religion mahométane -s'opposait à tout commerce illicite avec les chrétiens, on fit venir -d'Europe un renfort de chrétiennes qui concoururent, à leur manière, -au triomphe de la croisade. Un historien arabe, Ém-ad-Eddin, rapporte -que pendant le siége de Saint-Jean-d'Acre, en 1189, «trois cents jolies -femmes franques, ramassées dans les Iles, arrivèrent sur un vaisseau -pour le soulagement des soldats francs, auxquels elles se dévouèrent -entièrement; car les soldats francs ne vont point au combat, s'ils -sont privés de femmes.» Le même historien, cité par Hammer dans son -_Histoire de l'empire ottoman_, ajoute que l'exemple des Francs fut -contagieux pour leurs ennemis, qui voulurent aussi avoir des femmes de -joie dans leur armée, où pareil déréglement n'avait jamais été toléré -auparavant. Cette multitude de femmes se trouva constamment à la suite -des armées françaises jusqu'à la fin du seizième siècle. Geoffroy, -moine du Vigeois, estime à quinze cents le nombre des concubines qui -suivaient l'_ost_ du roi en 1180, et les parures de ces courtisanes -royales (_meretrices regiæ_) avaient coûté des sommes immenses (_quarum -ornamenta inestimabili thesauro comparata sunt_). Ce chroniqueur ne -veut parler sans doute que des femmes qui relevaient directement du -roi des ribauds, et qui n'exerçaient leur vil métier qu'en payant -une redevance à cet officier de l'hôtel du roi. Quant aux ribaudes -libres et non autorisées, leur nombre devait être vingt fois plus -considérable, surtout dans les armées irrégulières comme celles des -croisades, comme ces _Grandes Compagnies_ qui se mettaient à la solde -de quiconque pouvait les payer et leur promettre du butin. Le moine -du Vigeois énumère les différentes espèces de soudoyers qui à la fin -du douzième siècle ravageaient, à l'instar d'une nuée de sauterelles, -le pays qu'ils traversaient: _Primo Basculi, postmodum Theuthonici, -Flandrenses; et, ut rustice loquar, Brabansons, Hannuyers, Asperes, -Pailler, Nadar, Turlau, Vales, Roma, Cotarel, Catalan, Arragones, -quorum dentes et arma omnem Aquitaniam corroserunt_. Chacune de ces -bandes dévorantes traînait après elle une masse de prostituées, qui se -grossissait sans cesse et qui prenait part au pillage des villes mises -à feu et à sang. - -On rencontre partout dans l'histoire militaire de la France et des -autres nations de l'Europe cette affluence de femmes débauchées dans -les armées en campagne; l'arrière-garde se composait toujours de ces -sortes de femmes et de leurs compagnons, ribauds et goujats, pour -qui, suivant une expression consacrée, rien n'était trop chaud ni trop -pesant lorsqu'il s'agissait de piller. Cette arrière-garde, incommode -et malfaisante, était souvent presque aussi nombreuse que le reste -de l'armée. On lit, dans la Chronique de Modène, écrite par Jean de -Bazano (voy. le grand recueil de Muratori, t. XV, col. 600), qu'un -capitaine allemand nommé Garnier, qui envahit, à la tête de trois -mille cinq cents lances, le territoire de Modène, de Reggio et de -Mantoue, au commencement de l'année 1342, était accompagné de mille -prostituées, mauvais garçons et ribauds (_mille meretrices, ragazii et -rubaldi_). Les chefs de guerre et les capitaines, si preux chevaliers -qu'ils fussent, ne pouvaient rien contre cette Prostitution des camps; -ils auraient vu leurs troupes se révolter et refuser de servir sous -une bannière qui n'eût pas protégé aussi les folles femmes destinées -au _soulas_ du soldat. Jeanne d'Arc seule, qui avait en horreur les -femmes de mauvaise vie, quoique les Anglais la nommassent la _putain -des Armignats_ (voy. _Hist. de France_ de Michelet, t. V, p. 75), puisa -dans sa mission divine assez d'autorité pour expulser de l'armée du -roi toutes ces méprisables créatures. Elle ordonna d'abord que les -soldats se confessassent, «et leur fit oster leurs fillettes,» dit -l'auteur anonyme des Mémoires, qui concernent cette chaste héroïne. -«Il est à sçavoir, raconte Jean Chartier dans son Histoire de Charles -VII, que, après la journée de Patay, ladite Jehanne la Pucelle fit -faire un cry, que nul homme de sa compagnie ne tînt aucune femme -diffamée ou concubine.» Néanmoins l'usage fut plus fort que sa volonté, -et quelques-unes de ces femmes, qui se sentaient appuyées par leurs -amants, essayèrent de braver les ordres de la Pucelle. Celle-ci, dans -une revue que Charles VII passait à Sancerre avant son départ pour -Reims, aperçut «plusieurs femmes desbauchées qui empeschoient aucuns -gens d'armes de faire diligence au service du roy,» elle tira son épée -de Fierbois et courut sur ces misérables, qu'elle frappa de si bon -coeur, que l'épée se brisa en éclats sur leurs épaules. Charles VII fut -très-chagrin de cet accident, et il dit à Jeanne qu'elle aurait mieux -fait de prendre un bâton pour frapper dessus, plutôt que de perdre -ainsi une épée qui lui était venue par miracle. La Pucelle comprenait -que la présence d'une femme nuisait à la discipline dans l'armée, -et elle s'était vêtue en homme pour ne pas exciter la concupiscence -charnelle de ses compagnons d'armes. «Me semble, disait-elle, qu'en -cet estat je conserverai mieux ma virginité de pensée et de fait.» -Sa virginité, en effet, ne reçut pas d'atteinte, quoique plusieurs -grands seigneurs fussent «deliberez de sçavoir se ilz pourroient -avoir sa compagnie charnelle;» mais, quand ils se présentaient à elle, -_gentiment habillée_, «toute mauvaise volonté leur cessoit.» - -L'ordonnance de Jeanne d'Arc contre les ribaudes de la milice ne -pouvait pas lui survivre; et ce ne fut qu'une exception dans la vie des -gens de guerre, qui ne se séparèrent plus de leurs concubines. Il est -possible que cette quantité de femmes dissolues attachées au service -permanent d'une armée eut quelquefois une influence favorable sur les -conséquences ordinaires d'une prise de ville, car le soldat, ayant sa -maîtresse parmi les filles publiques de l'armée, se montrait moins -ardent à outrager et à violer ses prisonnières. Quoi qu'il en soit, -le nombre des femmes amoureuses, enrôlées, pour ainsi dire, sous le -drapeau d'un capitaine, diminuait ou augmentait en raison des succès -ou des revers de l'expédition. Dans un temps où le pillage était une -condition inévitable de la guerre, ces prostituées attiraient à elles -la meilleure part du butin. Plus une armée était bien équipée, bien -approvisionnée, bien payée, plus la Prostitution y affluait de toutes -parts. Aussi la belle armée que Charles-le-Téméraire, duc de Bourgogne, -conduisit en personne dans le pays des Suisses, en 1476, était-elle -amplement fournie de renfort féminin, et, après la défaite de Granson, -les vainqueurs trouvèrent dans le camp du duc, raconte Philippe de -Comines, «grandes bandes de valets, marchands et filles de joyeux -amour;» mais les Suisses furent peu sensibles à ce genre de capture: -car, ajoute Comines, «les messieurs des Ligues ramassèrent, chacun -son saoul, piques, coulevrines, armures, preciosetés; et pour ce qui -regarde les deux mille courtisanes, joyeuses donzelles, délibérant que -telles marchandises ne bailleroient pas grand profit aux leurs, si les -laissèrent courir à travers champs.» Malgré cette indifférence pour les -courtisanes flamandes et bourguignonnes, les Suisses ne menaient pas -sous les drapeaux une vie plus austère que leur ennemi; car, en temps -de paix, on entretenait dans les villages, aux frais de la commune, -un certain nombre de filles de joie, qui, en temps de guerre, étaient -attachées corporellement aux compagnies et aux bandes de chaque Canton. -(_Rec. d'édits et d'ordonn. royaux_, par Neron et Girard, 1720, in-f., -t. I, p. 643.) - -Revenons à la chevalerie, qui ne donnait pas toujours l'exemple de la -chasteté et de la continence. Les chevaliers, qui filaient le parfait -amour avec les dames et damoiselles, et qui n'en obtenaient que des -dons honnêtes, des baisers quelquefois, mais rarement ce qu'on appelait -le _don d'amour en sa merci_, se dédommageaient de ces privations avec -des servantes et des _fillettes_. C'était même un usage d'hospitalité -que de _garnir la couche_ d'un chevalier qui demandait asile dans un -château. Lacurne de Sainte-Palaye cite, à propos de cet usage courtois, -un extrait fort curieux d'un fabliau (Ms. du Roi, nº 7,615, fol. 210), -dans lequel une dame qui a reçu chez elle un chevalier ne veut pas -s'endormir sans lui envoyer une compagne de lit. - - Et la comtesse à chief se pose, - Apele un soun (_sienne_) pucelle, - La plus cortoise et la plus belle; - A consoil (_en secret_) li dis: Belle amie, - Alez tost, ne vous ennuit mie! - Avec ce chevalier gesir (_coucher_)... - Si le servez, s'il est metiers (_besoin_). - Je isa lassa volontiers, - Que ja ne laissasse pour honte, - Ne fust pour monseigneur le conte - Qui n'est pas encore endormiz.... - -La dame châtelaine était sans doute peu rigoriste, et la lecture de -l'_Art d'amour_, composé par le trouvère Guiart (Ms. du Roi, nº 7,615, -fol. 178 et s.), ce poëme qui contient les leçons d'amour les plus -dissolues avait pu façonner la dame à ce genre de complaisance. On peut -présumer que de pareilles coutumes hospitalières ne se rencontraient -pas dans tous les châteaux. Un poëte du treizième siècle nous sert -de garant à cet égard, et la manière dont il attaque la Prostitution -des villes nous permet de supposer qu'il la comparait tacitement à la -décence des moeurs chevaleresques. Voici ce passage intéressant, que -Lacurne de Sainte-Palaye a tiré d'un Ms. de la Bibliothèque Nationale -(Fonds du Roi, nº 7,615, fol. 140). - - Qui reson voudroit faire! l'on devroit, par saint Gille! - Riche femme qui sert de baval et de guile (_tromperie_), - Et qui pour gaignier vent son corps et aville (_avilit_), - Chacier hors de la ville aussi com un mesel (_lépreux_), - S'en souloit (_si on avait coutume_) maintes femmes, par maintes - achoisons, - Chacier hors de la ville, c'estoit droiz et resons: - Or est venu le temps et or est la resons. - Plus a partout bordiaux qu'il n'a autres mesons..... - -Les lois municipales mirent un frein à la Prostitution, comme nous -l'avons dit, et la noblesse, que la chevalerie avait généralement -amendée, se distingua du peuple et de la bourgeoisie par des moeurs -plus régulières et plus honnêtes, du moins en apparence. Mais la -bourgeoisie et le peuple s'amendèrent à leur tour, pendant que la -chevalerie tombait en décadence et que les nobles s'abandonnaient à -tous les désordres qu'ils avaient évités jusque-là; ils se piquaient -toutefois d'être aussi bons chevaliers que leurs prédécesseurs. Ce -fut sous le règne de Charles VI que commença cette décadence des moeurs -chevaleresques. Un poëte de ce règne, Eustache Deschamps, compare la -conduite des anciens preux à celle de ses contemporains: - - Les chevaliers estoient vertueux - Et pour amours plains de chevalerie, - Loyaux, secrez, frisques et gracieux: - Chascuns avoit lors sa dame, s' amie, - Et vivoient liement (_joyeusement_); - On les amoit aussi très loyalment, - Et ne jangloit (_jasait_), ne mesdisoit en rien. - Or m'esbahy quant chascun jangle et ment, - Car meilleur temps fut le temps ancien! - -Les plaintes d'Eustache Deschamps n'étaient que trop justes en présence -des orgies de la cour, où Charles VI et son frère, le duc d'Orléans, -qui se vantaient de _maintenir_ la vraie chevalerie, semblaient en -avoir oublié les préceptes vertueux. Les tournois célébrés en 1389 à -Saint-Denis en l'honneur du roi de Sicile et de son frère, qui furent -armés chevaliers, se terminèrent par une hideuse saturnale, dont -l'abbaye fut le théâtre. Le religieux de Saint-Denis, dans sa Chronique -de Charles VI, n'a pas cru devoir passer sous silence les désordres de -la quatrième nuit: «Les seigneurs, dit-il, en faisant de la nuit le -jour, en se livrant à tous les excès de la table, furent poussés par -l'ivresse à de tels déréglements, que, sans respect pour la présence -du roi, plusieurs d'entre eux souillèrent la sainteté de la maison -religieuse et s'abandonnèrent au libertinage et à l'adultère (_ad -inconcessam venerem et adulteria nefanda prolapsi sunt_). - -Les maisons religieuses, à cette époque, avaient des moeurs aussi -mauvaises que la cour du roi et des princes; l'Église était tombée -au même degré de décadence que la chevalerie, et la société tout -entière semblait aller à sa dissolution. Nous ne voulons pénétrer -dans les couvents que pour soulever le voile qui couvrait les vices -des moines et des _nonnains_. La Prostitution s'était emparée de la -maison du Seigneur, comme de la maison des grands de la terre. Les -prédicateurs, en ce temps-là, répétaient souvent ces paroles de l'ange -dans l'Apocalypse: «Venez, je vous montrerai la condamnation de la -grande prostituée qui est assise sur les grandes eaux, avec laquelle -les rois de la terre se sont corrompus, et qui a enivré du vin de la -Prostitution les habitants de la terre.» Rien ne peut rendre, en effet, -les abominations du règne de Charles VI, où le clergé, la noblesse et -le peuple luttaient de perversité et de turpitude. Que devait être la -vie de cour, lorsque la vie des couvents était aussi déplorable que -nous la dépeint Nicolas de Clémenges, archidiacre de Bayeux, dans son -traité _De corrupto statu ecclesiæ_: «A propos de vierges consacrées -au Seigneur, dit ce philosophe chrétien, il nous faudrait retracer -toutes les infamies des lieux de Prostitution, toutes les ruses et -l'effronterie des courtisanes, toutes les oeuvres exécrables de la -fornication et de l'inceste; car, je vous prie, que sont aujourd'hui -(vers 1400) les monastères de femmes, sinon des sanctuaires consacrés -non pas au culte du vrai Dieu, mais à celui de Vénus; sinon d'impurs -réceptables où une jeunesse effrénée s'abandonne à tous les désordres -de la luxure, de telle sorte que c'est maintenant la même chose de -faire prendre le voile à une jeune fille ou de l'exposer publiquement -dans un lieu d'abomination!» Nicolas de Clémenges pousse ici jusqu'à -l'hyperbole la critique des moeurs monacales, mais la démoralisation des -ecclésiastiques n'était que trop éclatante, et l'on ne saurait dire si -c'était l'Église qui démoralisait la chevalerie, ou la chevalerie qui -démoralisait l'Église. Dulaure, dont le témoignage est généralement -suspect, s'appuie sur des autorités respectables pour esquisser ce -tableau des moeurs cléricales et chevaleresques: «Les prélats et les -prêtres subalternes étaient ordinairement vêtus en habits séculiers, -portaient l'épée, joutaient dans les tournois, fréquentaient les -cabarets, entretenaient des concubines. Les prêtres et les curés -occupaient des emplois judiciaires, prêtaient à usure, s'adonnaient -à la débauche et aux excès de la table. Dans certains diocèses, les -grands vicaires recevaient la permission de commettre l'adultère -pendant l'espace d'une année; dans d'autres, on pouvait acheter le -droit de forniquer impunément dans tout le cours de sa vie: l'acheteur -en était quitte en payant chaque année à l'official une quarte de vin; -et lorsque l'âge le rendait incapable d'user de ce privilége, il n'en -était pas moins tenu de payer la taxe.» C'était dans les décrétales -des papes, que l'officialité trouvait le pouvoir étrange qu'elle -s'arrogeait sur le péché d'impureté; le canon _De dilectissimis_ -exhorte les chrétiens à la pratique de cet axiome: _Tout est commun -entre amis_; même les femmes, ajoute-t-il. On eut l'audace de présenter -requête au pape Sixte IV pour obtenir la permission de commettre le -péché infâme pendant les mois caniculaires, et Sixte IV écrivit au bas -de la requête: Soit fait ainsi qu'il est requis (_Hist. de France_, par -l'abbé Velly, t. V, p. 10 et suiv.)! - -Il est vraiment remarquable que jamais les ordonnances royales et -municipales contre la Prostitution ne furent plus fréquentes ni plus -sévères que pendant cette période de déréglement. On se montrait -sans pitié pour les filles publiques, lorsque la décence et la pudeur -semblaient bannies des moeurs, lorsque les vêtements dissolus étaient -seuls à la mode, en dépit des édits somptuaires. On avait repris avec -les souliers à la poulaine ces ornements obscènes qui les décoraient -au douzième siècle, à la cour de Normandie, suivant Orderic Vital, et -les ornements en question s'étaient allongés et mieux caractérisés. Les -femmes n'osèrent pas, il est vrai, adopter les accessoires de cette -vilaine chaussure; mais, en revanche, elles eurent des robes fendues -ou relevées qui laissaient entrevoir la jambe, et même la cuisse nue: -quant à la gorge, elles la découvraient jusqu'au bout du sein. L'auteur -du _Chastoiement des dames_, Robert de Blois, leur reproche ces modes -impudiques. - - Aucune lesse differmée - Sa poitrine, pource c'on voie - Comme fetement sa chair blanchoie; - Une autre lesse tout de gré - Sa chair apparoir au costé: - Une ses jambes trop descuevre. - Prud hom ne loe pas cette oevre. - -Les cérémonies de l'Église, les processions surtout, participaient à -cette immodestie des vêtements. On voyait figurer, dans les processions -et les pénitences publiques, des hommes et des femmes entièrement -nus: «Parmi ces pénitents, dit le partial auteur de l'_Histoire de -Paris_, les uns portaient dans leurs chemises des pierres enchaînées; -les autres, sans chemises, étaient flagellés ou piqués aux fesses -avec des aiguillons.» Ici Dulaure n'invente rien, n'exagère rien, et -il peut renvoyer son lecteur avec confiance au Glossaire de Ducange -et Carpentier (aux mots _penitentiæ_, _processiones_, _villaniæ_, -_lapides catenatos ferre_, _putagium_, _naticæ_, etc.). Nous supposons -que les pénitentes qui suivaient les processions, dans un état complet -de nudité, et qui se faisaient piquer avec des aiguillons, devaient -être des prostituées, ainsi que celles qui portaient des pierres dans -leur chemise. C'étaient là, en effet, les châtiments habituels que la -justice séculière prononçait à l'égard des adultères et des femmes -de mauvaise vie. Dulaure nous en fournit un exemple mémorable qu'il -emprunte aux registres criminels du parlement de Paris (registre VIII). -Anne Piedeleu, femme amoureuse, tenait un lieu de débauche dans la rue -Saint-Martin, elle était donc en contravention avec les ordonnances de -la prévôté; et le prévôt qui était en charge alors (1373), le fameux -Hugues Aubriot, faisait exécuter les ordonnances avec beaucoup de -vigueur. Les bourgeois du voisinage allèrent dénoncer Anne Piedeleu à -la prévôté, et aussitôt les sergents firent déloger cette femme, en -usant d'indulgence pour elle, puisqu'elle ne fut pas même menée en -prison. Elle se sentait sans doute soutenue par quelque personnage -capable de tenir tête au prévôt, car elle porta plainte contre ce -magistrat en l'accusant de plusieurs crimes et en produisant de faux -témoins pour le perdre. Le parlement, au mois de février 1374, sur les -conclusions de l'avocat du roi, condamna Anne Piedeleu à être promenée -par la ville, toute nue, ayant sur la tête une couronne de parchemin -où était écrit ce mot: _faussaire_. On la conduisit en cet état au -pilori des Halles, où elle fut exposée deux heures aux regards du -peuple; elle ne sortit de prison que pour être bannie de Paris et du -royaume. Les promenades de ce genre devaient être assez fréquentes, et -la populace y courait avec un joyeux empressement. Comme les ribaudes -et les maquerelles qu'on livrait de la sorte à l'indécente curiosité -des badauds de Paris grelottaient de froid et toussaient souvent -en marchant toutes nues dans la boue à travers les intempéries de -la saison, les spectateurs, et surtout les enfants, avaient coutume -de chanter une chanson composée pour la circonstance. Cette chanson -ordurière, qui se conserva longtemps dans la mémoire du bas peuple, -finissait par ce refrain, que rapporte le _Journal du Bourgeois de -Paris_: - - Votre c.. a la toux, commère, - Votre c.. a la toux, la toux! - -Il était tout simple que les plus impudentes de ces femmes qu'on menait -au pilori répondissent aux chanteurs par des injures, entre lesquelles -n'étaient point épargnées les imprécations et les malédictions. Aussi -quand une toux épidémique se répandit dans la population parisienne, -durant l'hiver de l'année 1413, ceux qui n'avaient point encore gagné -cette toux cruelle ou qui en étaient guéris raillaient ceux qu'ils -entendaient tousser à se «rompre les génitoires,» et leur disaient _par -esbattements_: «En as-tu? Par ma foi! tu as chanté: _Votre c.. a la -toux, commère_.» On faisait ainsi allusion aux maux de toute espèce, -tel que le mal saint-main, la lèpre, la gale, la toux, etc., que -souhaitaient aux mauvais plaisants les malheureuses qu'on ne plaignait -pas de voir s'enrhumer au pilori. On n'avait aucune compassion pour -ces pécheresses, comme nous l'avons fait observer, et les petits -enfants étaient les plus acharnés à les persécuter. L'autorité croyait -se conformer au sentiment unanime, en n'accordant pas la moindre -indulgence à ces pauvres filles. Cependant il y eut un prévôt de -Paris qui les prit sous sa protection et qui leur donna peut-être trop -d'appui. Ce fut Ambroise de Loré, baron de Juilly, qui fut nommé prévôt -en 1436 et qui mourut en 1445 dans l'exercice de sa charge. Le peuple -de la capitale ne lui pardonna pas d'avoir favorisé la Prostitution, en -laissant tomber en désuétude les anciens règlements qui la régissaient. -Tant que dura son administration, les prostituées furent à peu près -libres; elles s'habillaient à leur guise et logeaient partout dans la -ville. Ambroise de Loré, à son lit de mort, se repentit d'avoir été -si paterne pour ces créatures, et il essaya de réparer le désordre -qui s'était introduit dans la police des moeurs. «La semaine devant -l'Ascension, raconte le _Bourgeois de Paris_ dans son Journal, fut -crié parmy Paris, que les ribaudes ne porteroient plus de sainctures -d'argent, ne de collez renversés, ne pennes de gris en leurs robes, -ne de menuvair, et qu'elles allassent demourer ès borderaulx, ordonnez -comme ils estoient au temps passé.» Cette satisfaction tardive donnée -à l'opinion ne fit pas oublier les scandales qui l'avaient précédée, -et quand Ambroise de Loré mourut peu de jours après, le _Bourgeois -de Paris_ se chargea de son oraison funèbre, et le représenta comme -«moins aimant le bien commun, que nul prévost que devant luy eust esté -puis quarante ans.» Le _Bourgeois_ ajoute que ce prévôt avait une des -plus belles et des plus honnêtes femmes du monde, mais, néanmoins, -«il estoit si luxurieux, qu'on disoit, pour vray, qu'il avoit trois -ou quatre concubines qui estoient droites communes, et supportoit -partout les femmes folieuses, dont trop avoit à Paris, par sa lascheté, -et acquit une très-mauvaise renommée de tout le peuple; car à peine -povoit-on avoir droit des folles femmes, tant les supportoit et leurs -maquerelles.» - -Ambroise de Loré, avant d'être prévôt de Paris et de lâcher la bride -aux femmes _folieuses_, était un des plus braves chevaliers de l'_ost_ -de Charles VII, mais ses prouesses d'armes ne l'avaient point rendu -plus vertueux, quoiqu'il fût contemporain de plusieurs bons chevaliers, -de vie exemplaire et de moeurs honnêtes. Il avait passé sa jeunesse -à la cour de Charles VI, où l'on faisait consister la chevalerie en -tournois et en mascarades; il n'appartenait pas à cette famille de -chevaliers chastes et continents, qui, comme le maréchal de Boucicaut, -pensaient que «luxure est plus que chose du monde contraire à vaillant -homme d'armes.» Le _bon messire_ Jehan le Maingre, dit Boucicaut, ne -se départit même pas de sa continence, lorsqu'il fut gouverneur de -Gênes, où les occasions de plaisir venaient sans cesse le chercher: -«Les vertus qui sont contraires à lubricité sont en luy,» disait son -biographe secrétaire; il ne songeait guère à _débaucher_ les Génoises, -«car plus de semblant n'en fait, que si pierre estoit, nonobstant que -les dames y soyent bien parées et bien attifées, et que moult de belles -en y ait.» Un jour qu'il chevauchait avec ses gentilshommes dans la -ville de Gênes, une dame, qui peignait ses cheveux blonds, se mit à -la fenêtre pour le voir passer; il n'y prit pas garde; mais un de ses -écuyers la remarqua et ne put s'empêcher de dire: «Oh! que voilà beau -chef!» Le maréchal eut l'air de ne pas entendre; mais, comme l'écuyer -se retournait encore pour regarder la dame, il lui dit avec un regard -glacial: «C'est assez fait!» Le biographe qui a recueilli les _faits_ -de Boucicaut ajoute cette réflexion: «Ainsi, de fait et de semblant, le -mareschal est net de celuy vice de charnalité et de toute superfluité, -qui est parfait signe de sa continence.» - -Boucicaut, il est vrai, avait été nourri à la cour de Charles V, qui, -entre toutes les vertus, dit son historiographe, Christine de Pisan, -«amoit celle de chasteté, laquelle estoit de luy gardée en fait, en -dict, et en pensée.» Charles V, si sévère à cet égard pour lui-même, -l'était également pour ses serviteurs, et voulait qu'ils fussent -chastes, «tant en continences comme en habits, parolles, et faits -et toutes choses.» Lorsqu'il apprenait qu'un de ses officiers avait -_déshonoré femme_, fût-ce son favori, il le chassait de sa présence et -le dispensait à toujours de son service. Cependant il ne manquait pas -de charité chrétienne pour les pécheurs, et, «considérant la fragilité -humaine,» il ne consentit jamais à ce qu'un mari «emmurast sa femme -à pénitence perpétuelle, pour meffaict de son corps;» il permettait -seulement de la tenir enfermée dans une chambre, si elle était trop -déshonorée, afin qu'elle ne fît pas honte à son époux et à ses parents. -Il défendait que des livres déshonnêtes fussent introduits et lus à -la cour de la reine et des princes. On lui rapporta, un jour, qu'un -chevalier de la cour avait _instruit le dauphin à amour et vagueté_: -il renvoya ce chevalier, et lui défendit de jamais paraître devant -sa femme et ses enfants. Christine de Pisan, qui a consigné ces -particularités dans le _Livre des faits et bonnes moeurs du feu roi -Charles_, nous apprend qu'il ne souffrait pas à sa table les _gouliars -de bouche, aportant paroles vagues_, et qu'il regardait les jeux des -ménétriers comme des _introductions à la luxure_; il répétait souvent -la parole de saint Paul, dans une épître aux Corinthiens: «Les parolles -maulvaises corrompent les bonnes moeurs.» Le règne de Charles VI et une -partie de celui de Charles VII furent souillés de tous les vices et de -tous les crimes que Charles V avait essayé de faire disparaître de son -royaume; et la Prostitution, que ce sage roi réprimait surtout par son -exemple, ne connut plus de barrières ni de limites. - -Pour se rendre compte du degré de perversité auquel étaient parvenus -quelques nobles, quelques grands seigneurs, qui s'abandonnaient à -toutes les aberrations de la débauche, il faut lire, dans les archives -de Nantes, le procès criminel de Gilles de Retz, maréchal de France, -condamné au feu en 1440. Gilles de Retz était un des plus puissants -seigneurs de la Bretagne; il avait vaillamment servi Charles VII -pendant la guerre des Anglais; il avait combattu, avec Dunois et -Lahire, sous la bannière de Jeanne d'Arc; il était docte et lettré. -Mais la lecture de Suétone l'avait excité à imiter les monstrueuses -débauches des empereurs romains: comme Tibère et Néron, il se passionna -pour le sang mêlé à l'ordure; il n'eut plus d'autre passe-temps que de -flétrir de ses abominables caresses les pauvres enfants qu'il faisait -enlever de tous côtés: quand ils étaient beaux et _joliets_, il les -attachait à sa personne ou il les égorgeait de ses propres mains. La -superstition et la magie étaient les auxiliaires de ses cruautés et de -ses souillures: il avait une chapelle magnifique, avec des chantres -et des chanoines qu'il nourrissait bien, et, en même temps, il avait -des sorciers et des magiciens à sa solde, avec lesquels il faisait -des invocations au diable. Cet exécrable homme, qui eut plus d'une -analogie avec un autre scélérat que nous verrons plus tard (le marquis -de Sade), fut enfin déféré à la justice, arrêté avec les principaux -agents de ses forfaits et jugé par un tribunal extraordinaire, nommé -à cet effet par le duc de Bretagne, son cousin. L'enquête révéla des -horreurs que confirmèrent les dépositions des témoins. On trouva, dans -les souterrains des châteaux de Chantocé, de la Suze, d'Ingrande, etc., -les ossements calcinés et les cendres des enfants que le maréchal -de Retz avait assassinés, après avoir abusé d'eux. Il ne tarda pas -à tout avouer lui-même, et, ne pouvant espérer sa grâce du tribunal -des hommes, il demanda pardon au Juge éternel devant lequel il allait -comparaître. - -Les dépositions des complices de Gilles de Retz nous initient aux -scènes horribles dont le vieux château de Chantocé était le théâtre. -Henriet, chambellan du maréchal, déclare «que Gilles de Sillé et Pontou -ont livré plusieurs petits enfans audit sire de Rais en sa chambre: -desquels petits enfans il avoit habitation, et s'y eschauffoit, -et rendoit nature sur leur ventre, et y prenant sa plaisance et -délectation, qu'il n'avoit habitation de l'un desdits enfans que -une fois ou deux, et que, après, celui sire, aucunes fois de sa main -leur coupoit la gorge, et aucunes fois, Gilles de Sillé, Henriet et -Pontou la leur coupoient, en la chambre dudit sire: dont le sang -cheoit à la place, qui après estoit nettoyée; et que ceux enfans, -ainsi morts, estoient ars en ladite chambre dudit sire, après qu'il -estoit couché, et la poudre d'eux jettée, et que celui sire prenoit -plus grande plaisance à leur couper la gorge, qu'à avoir habitation -d'eux.» Henriet, interrogé derechef sur ces infâmes mystères, compléta -ses premiers aveux par de nouveaux détails; il raconta «avoir ouï -dire audit sire de Rais, qu'il estoit bien aise de voir séparer la -teste des enfans, après avoir eu habitation sur le ventre, ayant les -jambes entre les siennes, et autrefois se seoir sur le ventre desdits -enfans quand on séparoit la teste de leurs corps, et par autre fois les -inciser sur le cou par derrière pour les faire languir, où il prenoit -grande plaisance, et en languissant, avoit aucune fois habitation d'eux -jusques à la mort, et aucune fois après qu'ils estoient morts, tandis -qu'ils estoient chauds; et y avoit un braquemart à leur couper la -teste, et quant aucune fois ceux enfans n'étoient beaux à sa plaisance, -il leur coupoit la teste, de luy-mesme, avec ledit braquemart, et après -avoit aucune fois habitation d'eux. Il disoit qu'aucun homme en la -planète ne pouvoit savoir ou faire ce qu'il faisoit. Aucune fois celui -sire faisoit desmembrer lesdits enfans par les aisselles et prenoit -plaisance à en voir le sang. - -»_Item_, celui sire, affin de garder lesdits enfans de crier quand -il vouloit avoir habitation d'eux, leur faisoit, par avant, mettre -une corde au cou et les pendre, comme à trois pieds de haut, à un -coin de sa chambre, et avant qu'ils fussent morts, les descendoit -ou les faisoit descendre, disant qu'ils ne sonnassent mot et qu'ils -eschauffoient son membre, le tenant en la main; et, après, leur rendoit -nature sur le ventre, et ce fait, leur faisoit couper la gorge et -séparer la teste de leurs corps.» Ces effrayants aveux furent confirmés -par Estienne Cornillaut, dit Pontou, le favori du maréchal et un de ses -complices. Pontou n'attendit pas qu'il fût appliqué à la question pour -confesser les crimes de son maître et les siens; il ajouta quelques -faits nouveaux à ceux que Henriet avait dénoncés. Ainsi, le sire de -Retz donnait deux ou trois écus par chaque enfant qu'on lui procurait; -quelquefois, il choisissait lui-même les enfants et les faisait -entrer secrètement dans un de ses châteaux. «Il prenoit aucune fois de -petites filles, desquelles il avoit habitation sur le ventre, ainsi -que des enfans mâles, disant qu'il y prenoit plus grande plaisance -et moins de peine qu'à le faire esdites filles en leur nature. Quant -on lui menoit deux enfans ensemble, afin que l'un pour l'autre ne -criât, après s'estre esbattu avec l'un, il gardoit l'autre jusqu'à ce -que son appétit fut venu.» Gilles de Retz, après des dépositions si -explicites, n'avait plus rien à faire, qu'à en constater la sincérité. -Il avoua donc avoir abusé des enfants, «pour son ardeur et délectation -de luxure, et les avoir fait tuer par ses gens, soit en leur coupant -la gorge avec dagues et couteaux, en séparant la teste de leurs corps, -ou leur rompant les testes à coups de baston, ou autres choses; et -aucune fois leur enlevoit ou faisoit enlever des membres, les fendoit -pour en avoir les entrailles, les faisoit attacher à un croc de fer, -pour les estrangler et les faire languir; comme ils languissoient à -mourir, avoit habitation d'eux, et aucune fois après qu'ils estoient -morts en les baisant, et prenoit plaisir et délectation à voir les -plus belles testes desdits enfans, lesquels, en après, estoient ars.» -On lui demanda quand et comment il s'était avisé de ces atrocités -inouïes pour la première fois; il répondit «qu'il commença ce train -de vie, à Chantocé, l'année que son aïeul le sire de la Suze alla de -vie à trespas, et, de lui mesme et de sa teste, sans conseil d'autrui, -il prist imagination de ce faire, seulement pour la plaisance et -délectation de luxure, sans autre intention.» - -En écoutant ces aveux prononcés de l'air le plus calme, les juges -tressaillaient sur leurs siéges et se signaient à chaque instant. Ce -monstre fut condamné avec ses complices, mais il ne se troubla pas, et -il les encouragea paternellement à faire une bonne mort, pour qu'ils -pussent se revoir tous _en la grant joie du paradis_. Il subit sa peine -le 26 octobre 1440, dans une prairie située au-dessus des ponts de -Nantes; et dès qu'il eut été étranglé sur le bûcher allumé, on rendit -son corps à sa famille, et des _damoiselles de grand estat_ vinrent -chercher ce corps souillé, le mirent dans le cercueil et le portèrent -solennellement à l'église des Carmes, où il fut enterré, en laissant -parmi les spectateurs de son supplice le souvenir de sa _repentance_ et -de sa fin chrétienne. - - - - -CHAPITRE XIX. - - SOMMAIRE. --Apparition des maladies vénériennes en France. - --Origine de la syphilis ou _mal français_. --Ses progrès - effrayants vers la fin du quinzième siècle. --Marche du - mal vénérien à travers le moyen âge. --Ses noms différents. - --L'éléphantiasis et les autres dégénérescences de la lèpre. - --La mentagre et les dartres sordides. --_Lues inquinaria_ ou - _inguinaria_. --Pèlerinages dans les lieux saints. --L'église de - Notre-Dame de Paris. --Le _feu sacré_. --Vice des Normands. --Le - _mal des ardents_. --Ses ravages effrayants. --Le _mal de saint - Main_ et le _feu de saint Antoine_. --Invocations à saint Marcel - et à sainte Geneviève. --La syphilis du quinzième siècle. --Les - lépreux et les léproseries. --Les croisés et la _mésellerie_. - --Rigoureuse police de salubrité à laquelle on soumit les lépreux. - --Du caractère le plus général de la lèpre, d'après Guy de - Chauliac, Laurent Joubert, Théodoric, Jean de Gaddesden, etc., etc. - - -L'apparition ou plutôt le développement des maladies vénériennes en -France, comme dans toute l'Europe, changea en quelque sorte la face de -la Prostitution légale et faillit amener sa ruine définitive. En voyant -ces terribles maladies attaquer dans son principe la société tout -entière, les hommes les plus éclairés et les plus libres de préjugés -purent croire que la débauche publique était l'unique cause d'un -pareil fléau, tandis que les esprits prévenus et crédules regardaient -ce fléau comme une punition du ciel, frappant l'incontinence dans ce -qu'elle avait de plus cher. Alors les magistrats se repentirent d'avoir -autorisé et organisé l'exercice du péché qui entraînait de si fatales -conséquences, et le premier remède qu'ils opposèrent à l'invasion de -cette nouvelle peste fut la suspension des règlements de tolérance, -en vertu desquels il y avait dans chaque ville un foyer permanent -d'infection morbide. Mais on jugea bientôt inutile d'arrêter le cours -régulier de la Prostitution, quand on eut reconnu que la source du -mal n'était pas seulement dans les mauvais lieux. On prit toutefois -des mesures de police sanitaire que la nécessité n'avait pas encore -prescrites, et l'on soumit à l'enquête des médecins la vie dissolue -des femmes communes. Ce fut une amélioration notable dans le régime de -la tolérance pornographique, et, depuis cette époque, l'administration -municipale eut à se préoccuper sérieusement de la santé publique dans -toutes ces questions délicates qui n'avaient intéressé jusqu'alors que -la morale et l'ordre public. - -Nous devons traiter ici de l'origine de la syphilis, puisque les -circonstances ont fait que le nom de _mal français_ lui fut donné au -moment de son explosion en Europe, et puisque ce nom se rattache, en -effet, aux événements qui accompagnèrent son entrée en France; mais -nous nous proposons d'abord de poursuivre une thèse que nous avons -déjà soutenue sur l'ancienneté des maladies vénériennes. Sans doute, -ces maladies, de même que la plupart des épidémies et des contagions, -subirent une foule de métamorphoses, notamment dans leurs symptômes, -en raison de la variété des conditions locales atmosphériques -et naturelles qui présidaient à leur naissance; sans doute, ce -hideux fléau, que la science, après trois siècles et demi d'études -approfondies, considère toujours comme un protée insaisissable, -n'avait pas, avant l'année 1493 ou 1496, les caractères effrayants, -et surtout le virus propagateur, qu'on observa pour la première fois -à cette époque, où les cas d'exception devinrent des cas généraux. -Toutefois, le mal vénérien existait, le même mal, depuis la plus haute -antiquité, comme nous l'avons démontré, et l'on ne se fût pas inquiété -de lui plus que de toute autre maladie chronique, si une réunion de -circonstances imprévues et inappréciables ne lui avait communiqué -tout à coup les moyens de se répandre, de se multiplier, de s'aggraver -avec une sorte de fureur. Nous avons prouvé, d'après le témoignage de -Celse, d'Arétée et des plus illustres médecins grecs et romains, que -la véritable syphilis, qu'on s'obstine à faire contemporaine de la -découverte de l'Amérique, n'avait pas tardé à suivre à Rome la lèpre -et les maladies cutanées qui furent apportées d'Asie et d'Afrique avec -les dépouilles des peuples conquis. Il n'était pas difficile de faire -comprendre, en remontant à ces prémices morbifiques, que l'épouvantable -débauche romaine avait réchauffé dans son sein les germes de toutes -les affections vénéréiques, et que leur impur mélange avait créé -des maux inconnus qui retournaient sans cesse à leur source en la -corrompant toujours davantage. Nous persistons à croire, cependant, que -la transmission du virus n'était pas aussi prompte ni aussi fréquente -qu'elle l'est devenue dans les temps modernes, et il est probable, -en outre, que les anciens qui possédaient plus de cinq cents espèces -de collyres pour les maux d'yeux avaient autant de recettes curatives -pour les infirmités de l'amour. Nous allons, à travers le moyen âge, -signaler la marche éclatante du mal vénérien sous des noms différents, -jusqu'à ce qu'il soit arrivé à sa dernière transformation avec le nom -de _grosse vérole_. - -Ce mal obscène a toujours existé à l'état chronique chez des individus -isolés; il s'est reproduit par contagion, avec une grande variété -d'accidents résultant du tempérament des malades et dérivant d'une -foule de circonstances locales qu'il serait impossible d'énumérer ou -de caractériser; mais il prenait toujours son germe dans un commerce -impur, et il ne se développait pas de lui-même, sans cause préexistante -d'infection, au milieu de l'exercice modéré des rapports sexuels. La -Prostitution était le foyer le plus actif de cette lèpre libidineuse, -qui se répandait avec plus ou moins de malignité suivant le pays, la -saison, le sujet, etc. Il n'y avait que les débauchés qui allassent -se gâter à cette honteuse source, et le mal restait en quelque sorte -circonscrit et confiné parmi ces êtres dégradés qui n'avaient aucun -contact avec les honnêtes gens. Cependant, à certaines époques, et par -suite d'une agrégation de faits physiologiques, la maladie s'exaspérait -et sortait de ses limites ordinaires, en s'associant à d'autres -maladies épidémiques ou contagieuses; elle se multipliait alors avec -les symptômes les plus affreux, et elle menaçait d'empoisonner la -population tout entière qu'elle décimait; après avoir fait des ravages -manifestes et cachés elle s'arrêtait, elle s'assoupissait tout à coup. -Ce n'était jamais la médecine qui s'opposait à sa marche occulte et -qui la combattait en face par des remèdes énergiques, c'était la -religion, qui ordonnait des pénitences publiques et qui éloignait -ainsi les périls de la contagion, en faisant la guerre au péché qui en -était la cause immédiate. La privation absolue des joies de la chair, -pendant un laps de temps assez considérable, était le remède le plus -efficace que le clergé ou plutôt l'épiscopat français, si prévoyant et -si ingénieux à faire le bien du peuple, eût imaginé contre les progrès -du fléau pestilentiel. Durant ces longues crises de la santé publique, -il faut dire que la Prostitution légale disparaissait complétement: -les mauvais lieux étaient fermés; les femmes communes devaient, sous -peine de châtiment arbitraire, s'interdire leur dangereux métier, et -la police municipale avait des prescriptions si sévères à cet égard, -que dès le début d'une épidémie au seizième siècle, on chassait ou l'on -emprisonnait toutes les femmes suspectes, et on les tenait enfermées -jusqu'à ce que le mal eût disparu. - -N'oublions pas de constater que le climat de la Gaule n'était que trop -favorable aux maladies pestilentielles et à toutes les affections de -la peau. D'immenses marécages, des forêts impénétrables, entretenaient -sur tous les points du territoire une humidité putride et malsaine, que -les chaleurs de l'été chargeaient de miasmes délétères et empoisonnés. -Le sol, au lieu d'être assaini par la culture, dégageait incessamment -des émanations morbides. La nourriture et le genre de vie des habitants -ne s'accordaient guère, d'ailleurs, avec les préceptes de l'hygiène: -ils couchaient par terre, sur des peaux de bêtes, sans autre abri -que des tentes de cuir ou des cabanes de branchages; ils mangeaient -peu de pain et beaucoup de viande, beaucoup de poisson, beaucoup de -chair salée, car ils nourrissaient de grands troupeaux de porcs noirs -sur la lisière des bois druidiques. On ne s'étonnera donc pas que -l'éléphantiasis et les autres hideuses dégénérescences de la lèpre -fussent déjà bien acclimatées dans les Gaules au deuxième siècle de -l'ère moderne. Le savant Arétée, qui paraît avoir écrit sous Trajan -le traité _De Curatione elephantiasis_, dit que les Celtes ou Gaulois -ont une quantité de remèdes contre cette terrible maladie, et qu'ils -emploient surtout de petites boules de nitre avec lesquelles ils se -frottent le corps dans le bain. Marcellus Empiricus, qui exerçait la -médecine à Bordeaux du temps de l'empereur Gratien, rapporte que le -médecin Soranus avait entrepris de guérir, dans la province Aquitanique -seulement, deux cents personnes attaquées de la mentagre et de dartres -sordides qui se répercutaient par tout le corps. Nous avons prouvé -que le mal vénérien n'était qu'une forme de la lèpre contractée dans -l'habitude des rapports sexuels. Nous avons laissé entendre comment -d'abominables aberrations des sens avaient pu, en cas exceptionnel, -centupler les forces du virus, en le portant dans les parties de -l'organisme les moins propres à le recevoir; nous avons enfin appliqué -aux origines de l'éléphantiasis les suppositions que nous verrons -remettre en avant, par les médecins du quinzième siècle, à l'occasion -du mal de Naples, dans lequel on voulut reconnaître les monstrueux -effets des désordres du crime contre nature. - -Ce fut pendant le sixième siècle que le mal vénérien sévit en France -avec les apparences d'une épidémie: on le nomma _lues inquinaria_ -ou _inguinaria_. Selon la première dénomination, ce mal était une -souillure, peut-être une gonorrhée, telle que les livres de Moïse l'ont -décrite (_Lévitiq._, ch. 15); selon la seconde qualification de ce -mal, que Grégoire de Tours signale souvent sans indiquer sa nature, -c'était une inflammation des aines, où se formait un ulcère malin -qui causait la mort, après des souffrances inouïes. Dom Ruinart, dans -son édition de l'Histoire de Grégoire de Tours, note que cet ulcère -inguinal tuait le malade à l'instar d'un serpent (_lues inguinaria sic -dicebatur, quod, nascente in inguine vel in axilla, ulcere in modum -serpentis interficeret_), Le Glossaire de Ducange a bien recueilli, -dans l'édition des Bénédictins, les deux noms de cette _pestilence_, -qui fit sa première apparition en 546 et qui revint plusieurs fois -à la charge sur des populations adonnées aux hideux égarements de -la débauche antiphysique. Mais les doctes éditeurs ont négligé de -faciliter l'interprétation de ces deux noms, attribués à la même -maladie, par le rapprochement lumineux des passages où il est question -d'elle dans les chroniqueurs contemporains. L'origine infâme de cette -maladie nous paraît assez indiquée par l'horreur qu'elle inspirait -et qui ne résidait pas seulement dans la crainte de la mort, car -ceux qui en étaient atteints semblaient frappés de la main de Dieu, à -cause de leurs souillures: l'enflure et la purulence des organes de la -génération, les bubons des aines, le flux de sang des intestins, les -abcès gangréneux aux cuisses, en disent assez sur la nature de cette -contagion obscène. - -Elle reparut avec de nouveaux symptômes en 945, après l'invasion des -Normands, qui pourraient bien n'y avoir pas été étrangers. Flodoard -s'abstient néanmoins de toute conjecture impudique à cet égard: «Autour -de Paris et en divers endroits des environs, dit-il dans sa Chronique, -plusieurs hommes se trouvèrent affligés d'un feu en diverses parties -de leur corps, qui insensiblement se consumoit jusqu'à ce que la mort -finît leur supplice; dont quelques-uns, se retirant dans quelques lieux -saints, s'échappèrent de ces tourments; mais la plupart furent guéris -à Paris, en l'église de la sainte mère de Dieu, Marie, de sorte qu'on -assure que tous ceux qui purent s'y rendre furent garantis de cette -peste, et le duc Hugues leur donnoit tous les jours de quoi vivre. -Il y en eut quelques-uns qui, voulant retourner chez eux, sentirent -rallumer en eux ce feu qui s'étoit éteint, et, retournant à cette -église, furent délivrés.» Sauval, qui nous fournit cette traduction -naïve, ajoute que, «comme les remèdes ne servoient de rien, on eut -recours à la Vierge, dans l'église Nostre-Dame, qui servit d'hospital -dans cette occasion.» On trouve, en effet, dans le grand Pastoral de -cette église, sous l'année 1248, une charte capitulaire relative à six -lampes ardentes, qui éclairaient nuit et jour l'endroit où gisaient -pêle-mêle les pauvres moribonds, affligés de cette vilaine maladie, -qu'on appelait le _feu sacré_ (_ubi infirmi et morbo, qui ignis sacer -vocatur, in ecclesiâ laborantes, consueverunt reponi_).» La plupart -des auteurs qui ont parlé de cette horrible maladie, dit le savant -compilateur du _Mémorial portatif de chronologie_ (t. II, p. 839) se -sont accordés à lui attribuer les mêmes symptômes et les mêmes effets: -son invasion était subite; elle brûlait les entrailles ou toute autre -partie du corps, qui tombait en lambeaux; sous une peau livide, elle -consumait les chairs en les séparant des os. Ce que ce mal avait de -plus étonnant, c'est qu'il agissait sans chaleur et qu'il pénétrait -d'un froid glacial ceux qui en étaient atteints, et qu'à ce froid -mortel succédait une ardeur si grande dans les mêmes parties, que les -malades y éprouvaient tous les accidents d'un cancer.» Nous pensons que -les hommes du Nord avaient laissé sur leur passage cet impur témoignage -de leurs moeurs dépravées, car le mal abominable qui était leur ouvrage -ne s'adressait généralement qu'au sexe masculin. - -Le _feu sacré_ ne fut arrêté dans ses progrès que par les sages -conseils de l'Église, qui s'efforça de guérir les malades qu'elle avait -absous; mais le vice des Normands s'était invétéré dans les provinces -qu'ils avaient envahies. L'année 994 vit renaître le _mal des ardents_, -avec les causes criminelles qui l'avaient allumé la première fois, et -ce mal, transmis par la débauche la plus infecte, passa promptement -de la France en Allemagne et en Italie. Le dixième siècle n'était, -d'ailleurs, que trop propice à tous les genres de calamités qui pouvant -frapper l'espèce humaine. On croyait que l'an 1000 amènerait la fin -du monde, et, dans cette prévision, les méchants, qui se jugeaient -destinés aux flammes de l'enfer, jouissaient de leur reste, en se -livrant avec plus de fureur à leurs détestables habitudes. Les pluies -continuelles, les froids excessifs, les inondations fréquentes vinrent -en aide aux épidémies pour dépeupler la terre. Les champs, qu'on ne -cultivait plus, se convertirent en bruyères, en étangs, en marais, -dont les émanations infectaient l'air. Les poissons périssaient -dans les rivières, les animaux dans les bois, et tous ces cadavres -putrides exhalaient des vapeurs empestées qui engendrèrent une foule -de maladies. Le _mal des ardents_ recommença ses moissons d'hommes à -travers la France. Le roi de France, Hugues Capet, y succomba lui-même, -victime des soins tout paternels qu'il avait administrés aux malades. -Ceux-ci mouraient presque tous, lorsqu'ils avaient laissé au mal le -temps de s'enraciner dans leurs organes atrophiés. Cette affreuse -contagion, contre laquelle l'art se déclarait impuissant, parce -que le vice lui disputait toujours le terrain, avait reçu le nom de -_mal sacré_, à cause de son origine maudite; car, dit le livre _de -l'Excellence de sainte Geneviève_, «dans le système de la formation des -noms, on impose souvent à une chose le nom qui veut dire le contraire -de ce qu'elle comporte (_morbus igneus, quem physici sacrum ignem -appellent eâ nominum institutione, quâ nomen unius contrarii alterius -significationem sortitur_). Il est certain que l'opinion publique, sans -trop se rendre compte de ce que ce mal pouvait être, en attribuait -l'invasion à un châtiment du ciel et la guérison à l'intercession -de la Vierge et des saints. Ce furent sans doute les ecclésiastiques -qui débaptisèrent le _mal sacré_, pour lui imprimer, comme un sceau -de honte, le nom de _mal des ardents_, que le peuple changea depuis -en _mal de saint Main_ et en _feu de saint Antoine_, parce que ces -deux saints avaient eu l'honneur de guérir ou de soulager beaucoup -de malades. Le pape Urbain II, informé des miracles que les fidèles -rapportaient à l'intercession de saint Antoine, fonda sous l'invocation -de ce saint un ordre religieux, dont les pères hospitaliers prenaient -soin exclusivement des victimes du _mal des ardents_. N'oublions pas, -à propos de cette fondation, de rappeler que le porc, qui est sujet -à la lèpre et dont la chair donne aussi la lèpre quand on ne se sert -pas d'autre aliment, devint vers cette époque l'animal symbolique de -saint Antoine. Enfin, une simple imprécation, qui s'était conservée -dans le vocabulaire du bas peuple jusqu'au temps de Rabelais, lequel -l'a recueillie, nous dispensera de prouver que le feu Saint-Antoine -avait la plus infâme origine; le peuple et Rabelais disaient encore au -seizième siècle: «Que le feu Sainct-Antoine vous arde le boyau culier!» - -Il y eut encore plusieurs recrudescences mémorables de cette impureté, -notamment en 1043 et en 1089; la dernière semble avoir été celle de -1130, sous le règne de Louis VI: «Il courut une estrange maladie par -la ville de Paris et autres lieux circonvoisins, raconte Dubreul, -laquelle le vulgaire surnommoit du _feu sacré_ ou _des ardents_ pour -la violence intérieure du mal, qui brusloit les entrailles de celuy -qui en estoit frappé, avec l'excès d'une ardeur continuelle dont les -médecins ne pouvoient concevoir la cause et par conséquent inventer le -remède.» Saint Antoine n'eut pas, cette fois, le privilége exclusif des -prières, des offrandes et des guérisons. Sainte Geneviève, la bonne -patronne de Paris, et saint Marcel s'interposèrent d'intelligence -pour faire cesser le fléau. Depuis cette époque, la petite chapelle -de la sainte, dans la Cité, fut transformée en église avec le titre -de Sainte-Geneviève-des-Ardents, qu'elle garda longtemps après que la -maladie eut été restreinte à des cas isolés. Remarquons, toutefois, -que les premiers malades de la syphilis du quinzième siècle prirent -tout naturellement le chemin de cette vieille église pour y chercher -des miracles curatifs. La tradition reconnaissait dans ces nouveaux -invocateurs de sainte Geneviève les héritiers directs du _mal des -ardents_; par la même loi d'hérédité, les autres saints, tels que saint -Antoine, saint Main, saint Job, etc., qu'on avait invoqués pour la -guérison des maladies lépreuses et galeuses dès les plus anciens temps, -maintinrent leurs attributions à l'égard de la maladie vénérienne -proprement dite, qui n'était pas nouvelle pour eux. Mais, à partir -du douzième siècle jusqu'à l'installation du mal de Naples, toutes -les maladies honteuses, nées ou aggravées dans un commerce impur, se -trouvèrent absorbées et enveloppées par l'hydre de la lèpre, qui se -dressait de toutes parts et qui se multipliait sous les formes les plus -disparates. La lèpre du douzième siècle, qu'elle eût ou non une origine -vénérienne, devait surtout à la Prostitution les progrès menaçants -qu'elle fit à cette époque, et que tous les gouvernements arrêtèrent à -la fois par des mesures analogues de police et de salubrité. Nous ne -craignons pas d'avancer que le relâchement et la suppression de ces -mesures enfantèrent la syphilis du quinzième siècle. - -Il ne faut pas induire du silence des annales de la médecine pendant -cinq ou six cents ans, que la lèpre, décrite pour la dernière fois -par Paul d'Égine au sixième siècle, ait disparu en Europe jusqu'au -onzième siècle, où nous la voyons éclater de nouveau avec fureur. -L'histoire de la vie privée au moyen âge serait un monument irrécusable -de l'existence continue de l'éléphantiasis (puisque les causes qui -produisent cette lèpre mère existaient alors au plus haut degré), -si les écrivains ecclésiastiques n'étaient remplis de témoignages -qui viennent confirmer ce fait: le recueil des Bollandistes et les -cartulaires des églises et des monastères font souvent mention des -lépreux. Grégoire de Tours dit qu'ils avaient à Paris une sorte de -lieu d'asile où ils se nettoyaient le corps et où ils pansaient leurs -plaies. Le pape saint Grégoire, dans ses écrits, représente un lépreux -que le mal avait défiguré, _quem densis vulneribus morbus elephantinus -defoedaverat_. Ailleurs, il raconte que deux moines gagnèrent le même -mal, _pour avoir tué un ours_, qui les gâta de telle sorte, que leurs -membres tombèrent en pourriture. Dans le huitième siècle, Nicolas, -abbé de Corbie, fit construire une léproserie, ce qui démontre -suffisamment que les lépreux étaient en assez grand nombre. La loi de -Rotharis, roi des Lombards, datée de 630, faisait le fonds de toutes -les législations sur la matière. Partout, le lépreux était retranché du -sein de la société, qui le tenait pour mort; et si la misère le forçait -à vivre d'aumônes, il ne s'approchait de personne et il annonçait sa -présence par le bruit d'une cliquette de bois. Malgré ces précautions -législatives, les lépreux parvenaient quelquefois à cacher leur triste -état de santé et à contracter mariage avec des personnes saines; de là -le capitulaire de Pepin pour la dissolution de ces mariages, en 737. -Un autre capitulaire de Charlemagne, en 789, défend aux lépreux, sous -des peines très-sévères, de fréquenter la compagnie des gens sains. -On comprend sans peine que les relations sexuelles étaient le plus -dangereux auxiliaire de la contagion, qui ne se propageait pas trop, -grâce à l'horreur générale qu'inspiraient les lépreux, grâce surtout à -l'intervention préventive de la police municipale. - -Mais, comme nous l'avons déjà fait observer, c'était l'influence -ecclésiastique qui avait le plus d'action sur les moeurs et sur leurs -conséquences: la pénitence se chargeait bien souvent d'une sorte -de régime hygiénique, et la confession remplaçait les consultations -médicales. Le prêtre s'occupait de la santé physique de ses ouailles -comme de leur santé morale, et il ne les maintenait parfois dans la -bonne voie qu'en les menaçant de ces maux hideux que la punition de -Dieu envoyait comme une marque de réprobation aux libertins et aux -infâmes. Il est à constater que les épidémies coïncidaient toujours -avec des temps de corruption sociale, et que le déréglement des moeurs -publiques entraînait avec lui la perte de l'économie sanitaire. Les -classes honnêtes se voyaient avec stupeur atteintes des maux impurs -qui devaient être endémiques parmi l'immense tourbe des vagabonds, -des mendiants, des débauchés et des filles perdues, errant dans -les champs ou relégués dans les cours des Miracles. C'était là que -la maladie vénérienne puisait, dans la débauche et la misère, ses -symptômes les plus caractérisés et ses plus hideuses métamorphoses. -Jamais un _mire_ ou un _physicien_ n'avait pénétré dans ces repaires -inabordables, pour y étudier les maladies sans nom qui les habitaient -et qui se combinaient avec les plus monstrueuses variétés, en se mêlant -sans cesse, en se dévorant l'une par l'autre. Il est certain que les -misérables que réunissait cette vie _truande_ n'avaient aucun contact -avec la population saine et honnête, excepté à des époques de crise et -de débordement, après lesquelles le flot impur rentrait dans son lit -et laissait au temps, à la religion et à la police humaine, le soin -d'effacer ses traces. C'est ainsi que la lèpre se répandit tout à coup, -comme un torrent qui a rompu ses digues, à travers le corps social, -qu'elle aurait empoisonné, si la prudence et l'énergie du pouvoir -n'eussent élevé une barrière contre les envahissements de la contagion. -Les croisades avaient réuni, pour ainsi dire, toutes les fanges de -la société, et mélangé dans un étrange bouleversement la noblesse -avec le peuple. Les règlements de police ne soutinrent pas le choc de -cette armée de pèlerins qui s'en allaient mourir ou chercher fortune -en Orient. La Prostitution la plus audacieuse gangrena ces hordes -indisciplinées. A leur retour, après les aventures de la Palestine, -tous les pauvres croisés étaient plus ou moins suspects de lèpre ou -de _mésellerie_; les uns ladres verts, les autres ladres blancs, la -plupart rapportant avec eux les fruits amers de la débauche orientale: -on peut assurer que la maladie vénérienne n'était alors qu'une des -formes de la lèpre. - -Il fallut soumettre les lépreux à une rigoureuse police de salubrité, -qui fut renouvelée trois siècles plus tard contre les vérolés, et qui -avait pour but d'empêcher la contagion de se répandre davantage. De -même que dans le code de Rotharis, le lépreux était censé mort, du -moment où il entrait dans la léproserie, accompagné des exorcismes -et des funérailles d'usage. Le curé lui jetait trois fois de la terre -du cimetière sur la tête, en lui adressant ces lugubres injonctions: -«Gardez-vous d'entrer en nulle maison que votre borde. Quand vous -parlerez à quelqu'un, vous irez au-dessous du vent. Quand vous -demanderez l'aumône, vous sonnerez votre crécelle. Vous n'irez pas -loin de votre borde, sans avoir votre habillement de bon malade. Vous -ne regarderez ni puiserez en puits ou en fontaine, sinon les vôtres. -Vous ne passerez pas planches ni ponceau où il y ait appui, sans -avoir mis vos gants,» etc. On lui défendait, en outre, de marcher -nu-pieds, de passer par des ruelles étroites, de toucher les enfants, -de cracher en l'air, de frôler les murs, les portes, les arbres, en -passant; de dormir au bord des chemins, etc. Quand il venait à mourir, -il n'avait pas même de sépulture au milieu des chrétiens, et ses -compagnons de misère étaient requis de l'enterrer dans le cimetière -de la léproserie. Jamais un lépreux ne pouvait, fût-il guéri, rentrer -dans le cercle de la _loi mondaine_ et vivre dans l'intérieur de la -ville sous le régime de la vie commune. Il y avait pourtant bien des -degrés dans la maladie, qui n'était pas absolument incurable, et qui -ne se montrait pas toujours en signes apparents; mais, comme elle -affligeait de préférence la classe la plus pauvre, les médecins ne -songeaient pas plus à la traiter, que les malades à se faire soigner. -Ceux-ci, qu'ils le fussent de naissance ou par accident, se regardaient -comme voués irrévocablement à la lèpre et se livraient en proie aux -ravages de cette affreuse infirmité, qui, faute de soins, ne faisait -que s'accroître et s'exaspérer jusqu'à ce qu'elle eût détruit tous les -organes vitaux. Quelquefois, le mal était stationnaire, et quoique -son principe subsistât dans l'individu, ses effets se trouvaient -paralysés ou assoupis par une bonne constitution ou par quelque -cause inappréciable. Tout commerce avec les lépreux de profession -fut interdit aux personnes saines par le dégoût et l'effroi qu'ils -excitaient plutôt encore que par la loi qui les tenait à l'écart sous -peine de mort. Mais, en compensation, les lépreux communiquaient entre -eux librement; ils avaient des femmes, des enfants, des ménages; ils -ne se croyaient étrangers à aucun des sentiments qui poussent l'homme -à se reproduire, et c'est ainsi que leur race se perpétuait au milieu -d'une population qui évitait leur vue et leur approche; c'est ainsi -que la lèpre passait de génération en génération et gâtait l'enfant -dès le ventre de la mère. Cependant les lépreux ne se multipliaient pas -comme on aurait pu le croire, car le germe de mort qu'ils portaient en -eux-mêmes les décimait sans cesse, après les avoir changés en cadavres -ambulants. Le fils d'un lépreux était ordinairement plus lépreux -que son père, et le mal, en se transmettant de la sorte, prenait de -nouvelles forces, au lieu de s'affaiblir; la famille la plus nombreuse -s'éteignait, en se consumant, dans l'espace d'un siècle. Voilà pourquoi -la lèpre disparut presque avec les lépreux au bout de quelques siècles, -quoique la plupart des ladres fussent très-ardents et très-aptes à -procréer leurs semblables. - -Le caractère le plus général de la lèpre était une éruption de -boutons par tout le corps, notamment au visage; mais ces boutons, -qui se renouvelaient sans cesse, se distinguaient par la variété de -leurs formes et de leurs couleurs: les uns, durs et secs; les autres, -mous et purulents; ceux-ci, croûtelevés; ceux-là, crevassés; blancs, -rouges, jaunes, verts, tous hideux à la vue et à l'odorat. Quant aux -signes uniformes de la maladie, le célèbre Guy de Chauliac en compte -six principaux, que Laurent Joubert définit en ces termes, dans sa -_Grande chirurgie_, au chapitre de la ladrerie: «Rondeur des yeux et -des oreilles, dépilation et grossesse ou tubérosité des sourcils, -dilatation et toursure des narilles par dehors avec étroitesse -intérieure, laideur des lèvres, voix rauque comme s'il parloit du nez, -puanteur d'haleine et de toute la personne, regard fixe et horrible.» -Guy de Chauliac, qui vivait au quatorzième siècle, avait eu sous les -yeux une foule de sujets, que ne fut pas à même d'observer Laurent -Joubert, qui écrivait sur la ladrerie à la fin du seizième siècle, -lorsqu'elle n'existait plus guère que de nom. Les signes équivoques -de la lèpre étaient au nombre de seize: «Le premier est dureté et -tubérosité de la chair, spécialement des jointures et extrémités; le -second est couleur de Morphée et ténébreuse; le troisiesme est cheute -des cheveux et renaissance de subcils; le quatriesme, consomption -des muscles, et principalement du poulce; cinquiesme, insensibilité -et stupeur, et grampe des extrémitez; sixiesme, rogne et dertes, -copperose et ulcérations au corps; le septiesme est grains sous la -langue, sous les paupières et derrière les oreilles; huitiesme, ardeur -et sentiment de piqueure d'aiguilles au corps; neuviesme, crespure de -la peau exposée à l'air, à mode d'oye plumée; dixiesme, quand on jette -de l'eau sur eux, ils semblent oingtz; unziesme, ils n'ont guères -souvent fièvre; douziesme, ils sont fins, trompeurs, furieux, et se -veulent trop ingérer sur le peuple; treiziesme, ils ont des songes -pesans et griefs; quatorziesme, ils ont le poulx débile; quinziesme, -ils ont le sang noir, plombin et ténébreux, cendreux, graveleux et -grumeleux; seiziesme, ils ont les urines livides, blanches, solides -et cendreuses.» Nous verrons plus tard que ces symptômes sont presque -identiques avec ceux de la grosse vérole, qui ne fut qu'une renaissance -de la lèpre, sous l'influence des guerres d'Italie. - -La lèpre avait, d'ailleurs, une infinité d'autres caractères -particuliers, que déterminaient les circonstances locales et -climatériques. Par exemple, le _mal des ardents_, qui avait dégénéré -en gonorrhée virulente, provenait encore de la cohabitation avec -une personne lépreuse. Dans cette maladie, qu'on nommait l'_ardeur_, -l'_arsure_, l'_incendie_, l'_échauffaison_ (en anglais _brenning_), -les parties génitales étant attaquées de phlogose, d'érysipèle, -d'ulcérations, de phlyctènes, etc., le malade éprouvait de vives -douleurs en urinant. Un savant médecin du treizième siècle, nommé -Théodoric, dit textuellement dans le livre VI de sa Chirurgie, que -quiconque approche une femme qui a connu un lépreux contracte un -_mauvais mal_. Dans un traité de Chirurgie attribué à Roger Bacon, qui -écrivait à la même époque, on trouve une description des maux horribles -qui pouvaient suivre un commerce impur de cette espèce. Plusieurs -médecins anglais contemporains ont étudié ce genre d'affection -vénérienne, qui régnait à Londres aux treizième et quatorzième siècles, -comme nous aurons lieu de le raconter en parlant de l'Angleterre. Un de -ces médecins, Jean de Gaddesden, consacre un chapitre de sa _Practica -medicinæ seu Rosa anglicana_ aux accidents qui résultent de la -fréquentation impudique des lépreux et des lépreuses. «Celui, dit-il, -qui a couché avec une femme à laquelle un lépreux a eu affaire, ressent -des piqûres entre cuir et chair, et quelquefois des échauffements par -tout le corps.» Les médecins anglais de ce temps-là nous fournissent -sur la lèpre vénérienne plus de renseignements, que les médecins -italiens et français, parce que les lois contre les lépreux étaient -beaucoup moins rigoureuses en Angleterre que partout ailleurs; aussi, -les cas de contagion lépreuse y furent-ils plus communs et plus graves -que dans tout autre pays. - -Grâce aux mesures énergiques et générales qui furent prises dans toute -l'Europe, excepté peut-être en Angleterre, pour arrêter les progrès de -la lèpre et des maladies qui en dépendaient, on put conserver saine et -sauve la majeure partie de la population. Du temps de Matthieu Paris, -qui écrivait au milieu du treizième siècle, il y avait plus de dix-neuf -mille léproseries en Europe. Deux siècles plus tard, les léproseries -de la France étaient en ruines et abandonnées, faute de malades. -Elles furent accaparées successivement par des parasites, au moyen de -la suppression des titres de fondation et des contrats de rente; en -sorte que, par son ordonnance de 1543, François Ier provoqua presque -inutilement la recherche de ces chartes et titres perdus ou dérobés. - -Il est donc certain que, dans l'intervalle de deux ou trois siècles, -la grande lèpre ou éléphantiasis avait à peu près disparu avec les -malheureux qui en étaient atteints et qui n'avaient pas réussi à se -perpétuer au delà de trois ou quatre générations. Quant à la petite -lèpre et à ses dérivatifs, ils se déguisaient sous des dehors moins -inquiétants, et ils allaient toujours s'affaiblissant dans leurs -symptômes extérieurs, quoique le germe du mal fût toujours vivace dans -un sang qui l'avait reçu de naissance ou par transmission contagieuse. -La société, qui avait rejeté de son sein les lépreux, se trouva donc de -nouveau envahie par eux, ou du moins par leurs enfants, et la lèpre; -en perdant une partie de ses hideux phénomènes, recommença sourdement -à travailler la santé publique. Ce fut par la Prostitution que cette -infâme maladie rentra dans les classes abjectes et se glissa jusqu'aux -plus élevées, à la faveur de ses secrètes métamorphoses. Nous ne -doutons pas que le mal de Naples, qui n'était autre qu'une résurrection -de la lèpre combinée avec d'autres maux, a fait silencieusement son -chemin dans les lieux de débauche et dans les mystères de l'impudicité, -avant d'éclater au grand jour, sous le nom de _grosse vérole_, par -toute l'Europe à la fois. - -Nous parlions plus haut de l'_arsure_ qui avait infecté les mauvais -lieux de Londres, tellement qu'il fallut, en 1430, faire des lois -de police pour empêcher, sous peine d'amende, de recevoir dans ces -maisons aucune femme atteinte de l'arsure, et pour faire garder à vue -celles qui seraient attaquées de cette détestable maladie (_infirmitas -nefanda_, disent ces lois sanitaires, citées par Guillaume Beckett -dans le tome XXX des _Transactions philosophiques_). Voici maintenant -les témoignages de quelques médecins et chirurgiens, qui ne nous -permettent pas de croire que les maladies vénériennes fussent seulement -contemporaines de la découverte de l'Amérique. Guillaume de Salicet, -médecin de Plaisance au treizième siècle, n'oublie pas dans sa -Chirurgie, au chapitre intitulé _De Apostemate in inguinibus_, le bubon -ou dragonneau, ou abcès de l'aine, qui se forme quelquefois, dit-il, -«lorsqu'il arrive à l'homme une corruption dans la verge, pour avoir -eu affaire à une femme malpropre.» (_Traité des Malad. vénér._, par -Astruc, trad. par Louis, t. Ier, p. 134 et suiv.) Le même praticien, -dans un autre chapitre, traite des pustules blanches et rouges, de la -dartre miliaire et des crevasses qui viennent à la verge ou autour du -prépuce, et qui sont occasionnées «par le commerce qu'on a eu avec une -femme sale ou avec une fille publique.» Lanfranc, fameux médecin et -chirurgien de Milan, qui vint se fixer à Paris vers 1395, développe la -même doctrine sur les maladies des parties honteuses, dans son livre -intitulé _Practica seu ars completa chirurgiæ_: «Les ulcères de la -verge, dit-il, sont occasionnés par des humeurs âcres qui ulcèrent -l'endroit où elles s'arrêtent, ou bien par une conjonction charnelle -avec une femme sale qui aurait eu affaire récemment à un homme attaqué -de pareille maladie.» Bernard Gordon, non moins célèbre médecin de la -Faculté de Montpellier, qui dut survivre à Lanfranc, professe les mêmes -opinions à l'égard des maladies de la verge (_de passionibus virgæ_), -dans son _Lilium medicinæ_: «Ces maladies sont en grand nombre, dit-il, -comme les abcès, les ulcères, les chancres, le gonflement, la douleur, -la démangeaison. Leurs causes sont externes ou internes: les externes, -comme une chute, un coup et la conjonction charnelle avec une femme -dont la matrice est impure, pleine de sanie ou de virulence, ou de -ventosité, ou de semblables matières corrompues. Mais, si la cause -est interne, ces maladies sont alors produites par quelques humeurs -corrompues et mauvaises qui descendent de la verge et aux parties -inférieures.» Jean de Gaddesden, médecin anglais de l'université -d'Oxford; Guy de Chauliac, de l'université de Montpellier; Valesius -de Tarenta, de la même université, et plusieurs autres docteurs qui -faisaient leurs observations dans différents pays durant le quatorzième -siècle, reconnurent tous que le commerce impur engendrait des maladies -virulentes qui étaient contagieuses et qui devaient être ainsi -vénériennes. - -Dans ces diverses maladies, la lèpre jouait inévitablement le principal -rôle, avant comme après l'apparition du mal de Naples. Les praticiens, -qui ont étudié la lèpre et qui ont publié leurs recherches à ce sujet, -sont tombés d'accord que la lèpre se communiquait par les relations -sexuelles plutôt que par toute autre voie. Ces relations étaient fort -rares entre les personnes saines et les lépreux; mais l'imprudence -ou la dissolution les déterminait parfois, au grand préjudice de la -personne saine, qui devenait lépreuse à son tour. Bernard Gordon, -que nous avons cité plus haut, raconte qu'une certaine comtesse qui -avait la lèpre vint à Montpellier, et qu'il la traita sur la fin de -sa maladie. Un bachelier en médecine, qu'il avait mis auprès d'elle -pour la soigner, eut le malheur de partager son lit: elle devint -enceinte, et, lui, lépreux. (_Lilium medicinæ_, part. 1, ch. 22.) On -trouverait quantité de faits analogues dans les écrits de Forestus, de -Paulmier, de Paré, de Fernel, etc., qui écrivaient sur l'éléphantiasis -ou la lèpre, d'après le sentiment unanime des écoles de médecine et -de chirurgie. Jean Manardi de Ferrare résume ainsi la question, au -commencement du seizième siècle, sans s'apercevoir qu'il confond la -lèpre et les maladies vénériennes: «Ceux, dit-il dans ses _Epistolæ -médicinales_, publiées en 1525, ceux qui ont commerce avec une femme, -laquelle a eu affaire un peu auparavant à un lépreux, tandis que la -semence reste encore dans la matrice, gagnent quelquefois la lèpre -et quelquefois d'autres maladies, plus ou moins considérables, selon -qu'ils sont eux-mêmes disposés, aussi bien que le lépreux qui a infecté -la femme.» Dans toutes ces citations, nous reproduisons la traduction -que Louis, traducteur et annotateur d'Astruc, pour ne pas altérer le -sens médical du savant auteur du traité _De Morbis venereis_, avait -cru pouvoir établir dans l'intérêt de son système; mais ces citations -mêmes nous paraissent souvent tout à fait contraires à ce système. En -examinant ce passage de Jean Manardi, par exemple, il est impossible de -ne pas reconnaître les maladies vénériennes dans ces _autres maladies -plus ou moins considérables_, engendrées par un commerce plus ou -moins imprudent avec une personne plus ou moins lépreuse. Au reste, -un commerce de cette nature, qui eût entraîné la peine de mort, en -certains cas, pour le lépreux, avait sans doute été jugé impossible par -le législateur, qui ne l'a prévu nulle part dans le droit criminel. - -Le droit coutumier règle seulement tout ce qui concerne l'institution -des léproseries, dans lesquelles la lèpre était mise en charte privée, -pour ainsi dire. Selon la Coutume du Boulenois, quand on découvrait, -après la mort d'un homme, qu'il était ladre et qu'il avait néanmoins -vécu en compagnie de gens sains, ceux-ci devaient être considérés -comme ses complices; et tout le bétail à pied fourchu, appartenant -aux habitants du lieu où ce ladre venait de mourir, était confisqué au -profit du seigneur. Chaque paroisse se trouvait de la sorte responsable -de ses ladres: elle était tenue de les nourrir, après les avoir vêtus -d'une espèce de livrée et confinés dans des _bordes_, où il y avait -un lit, une table et quelques menus ustensiles de bois et de terre. -(_Traité de la Police_, par Delamare, t. I, p. 636 et suiv.) Les -ladres, qui regardaient leurs maladies comme des tombes anticipées, -cherchaient sans cesse à rentrer dans le sein de la société, et -celle-ci les expulsait sans cesse avec horreur. Chaque fois que -l'incurie de la police permettait à ces malheureux de dissimuler leur -triste condition et de participer à la vie commune, il y avait dans -les villes un réveil de la lèpre, qui forçait les magistrats à remettre -en vigueur les anciennes ordonnances. En 1371, le prévôt de Paris fit -publier les lettres patentes que lui avait adressées Charles V, pour -enjoindre à tous les ladres de quitter la capitale dans le délai de -quinze jours, «sous de très-grosses peines corporelles et pécuniaires.» -En 1388, il défendit aux lépreux d'entrer dorénavant dans Paris, sans -permission expresse signée de lui. En 1394 et 1402, mêmes défenses aux -ladres, «sur peine d'estre pris par l'exécuteur et ses valets à ce -commis, et détenus prisonniers pendant un mois, au pain et à l'eau, -et ensuite bannis du royaume.» Ces défenses étaient toujours éludées -à cette époque, et la population saine se relâchait de ses terreurs à -l'égard des lépreux, qui vivaient parmi elle, comme s'ils n'étaient pas -affectés d'un mal contagieux, car la lèpre diminuait tous les jours, -ou du moins ses signes extérieurs devenaient moins manifestes. Le -parlement de Paris rendit un arrêt, en date du 11 juillet 1453, contre -un lépreux qui avait épousé une femme saine. Cette femme, que la lèpre -n'avait pas encore atteinte, à ce qu'il paraît, fut séparée de son -mari, et défenses lui furent faites de _converser_ avec lui, sur peine -d'être mise au pilori et bannie ensuite. On la laissa toutefois habiter -dans l'intérieur de la ville, mais on lui ordonna de cesser d'y vendre -des fruits, de peur qu'elle ne communiquât à quelqu'un la contagion de -la lèpre. - -Cet arrêt est très-significatif; il prouve que les règlements -concernant la lèpre étaient mal observés au quinzième siècle, et que -les lépreux pouvaient résider hors des léproseries. La conséquence de -ce relâchement de sévérité devait être le retour de la lèpre et des -maladies qui en résultaient. En effet, peu d'années avant que le mal -vénérien eût été signalé en Italie et en France, les ladres avaient -de nouveau multiplié et ravivé le venin de l'éléphantiasis, et la -santé publique avait subi une atteinte profonde, par l'intermédiaire -de la Prostitution, où lépreux et lépreuses osèrent apporter leur -hideux concours. Par ordonnance du prévôt de Paris, datée du 15 avril -1488, il fut enjoint «à toutes personnes attaquées du mal abominable, -très-périlleux et contagieux, de la lèpre, de sortir de Paris avant la -feste de Pâques et de se retirer dans leurs maladreries aussitost après -la publication de ladite ordonnance, sur peine de prison pendant un -mois, au pain et à l'eau; de perdre leurs chevaux, housses, cliquettes -et barillets, et punition corporelle arbitraire; leur permet néanmoins -d'envoyer quester pour eux leurs serviteurs et servantes estant -en santé.» Ces ladres, qui avaient des chevaux et des housses, des -serviteurs et des servantes en bonne santé, faisaient évidemment une -effrayante diffusion de la lèpre dans la partie saine de la population -qu'ils fréquentaient; et cette lèpre sourde, transmise de proche en -proche par les plaisirs vénériens, corrompait physiquement ce que le -vice avait gâté de sa souillure morale. Ce n'était déjà plus la lèpre -proprement dite, c'était la lèpre de l'incontinence et des mauvais -lieux; c'était une maladie horrible que la Prostitution avait portée -dans ses flancs et qu'elle réchauffait sans cesse en son sein; c'était -la _grosse vérole_, que les Français nommèrent dès sa naissance le _mal -de Naples_, et que les Italiens, par contradiction, appelèrent le _mal -français_. - - - - -CHAPITRE XX. - - SOMMAIRE. --Noms scientifiques de la syphilis, _morbus novus_, - _pestilentialis scorra_, _pudendagra_, etc. --Ses surnoms - populaires. --Les saints qui avaient le privilége de la guérir. - --Coïncidence de son apparition en Italie avec l'expédition de - Charles VIII. --Quelle est la date précise de cette apparition? - --Les médecins et les historiens ne sont pas d'accord. --Traditions - relatives à son origine. --Les conjonctions de planètes. --Le vin - empoisonné avec du sang de lépreux. --Boucheries de chair humaine. - --La bestialité punie par elle-même. --La jument et les singes. - --La syphilis d'Europe n'est pas venue d'Amérique. --Les médecins - refusent d'abord de traiter cette maladie. --Manardi, Mathiole, - Brassavola et Paracelse disent que l'infection vénérienne est née - de la lèpre et de la Prostitution. - - -Il nous paraît démontré jusqu'à l'évidence, par le simple rapprochement -de quelques dates, que la maladie vénérienne n'avait pas attendu -la découverte de l'Amérique, pour s'introduire en Europe et pour y -faire de terribles progrès. Cette maladie, comme nous avons cherché -à le prouver par des faits et par des inductions, existait de toute -antiquité; mais elle s'était successivement combinée avec d'autres -maladies, et surtout avec la lèpre, qui lui avait donné une physionomie -toute nouvelle. Ce fut la Prostitution, qui, dans tous les temps et -dans tous les pays, servit d'auxiliaire énergique à ce fléau, que la -police des gouvernements s'appliquait à entourer, pour ainsi dire, d'un -cordon sanitaire. Quand ce cordon sanitaire fut rompu et tout à fait -abandonné, le mal prit son essor et retrouva sa puissance dans le sein -de la Prostitution légale. Voilà comment la lèpre vénérienne éclata -en même temps, avec la même fureur, en France, en Italie, en Espagne, -en Allemagne et en Angleterre, au moment où Christophe Colomb était à -peine de retour du premier voyage qu'il fit à l'île Espagnole. Nous -n'aurons pas de peine à établir que la _grosse vérole_, ou du moins -un mal analogue, avait été signalée en Europe dès l'année 1483; que -ce mal, ou tout autre, de même nature et de même origine, subsistait -antérieurement aux Antilles et n'y produisait pas les mêmes accidents -que sous les latitudes tempérées; que l'expédition de Charles VIII en -Italie concourut peut-être à répandre et à envenimer cette affreuse -maladie, mais que l'Italie et la France, qui se renvoyaient l'une à -l'autre la priorité de l'infection, n'eurent rien à s'envier sur ce -point, et se donnèrent réciproquement ce qu'elles avaient de longue -date, dans un échange de contagion mutuelle; enfin, que, depuis son -apparition constatée, la maladie changea souvent de symptômes, de -caractères et de noms. - -Parmi ces noms, qui furent très-multipliés et qui eurent chacun -une origine locale, il faut distinguer les noms populaires des noms -scientifiques. Ceux-ci étaient naturellement latins dans tous les -livres et les _recipe_ (ordonnances) de médecine, mais ils disparurent -l'un après l'autre, en cédant la place à celui que Fracastor inventa -pour les besoins de sa fable poétique, dans laquelle le berger Syphile -est atteint le premier de cette vilaine maladie, parce qu'il avait -offensé les dieux. La plupart des médecins italiens ou allemands, qui -écrivirent à la fin du quinzième siècle sur le mal nouveau (_morbus -novus_) que les guerres d'Italie avaient fait sortir de son obscurité, -Joseph Grundbeck, Coradin Gilini, Nicolas Leoniceno, Antoine Benivenio, -Wendelin Hock de Brackenaw, Jacques Cataneo, etc., se servirent de la -dénomination usuelle de _morbus gallicus_ (mal français). Cependant, -comme s'ils eussent été peu satisfaits d'admettre dans la langue -médicale une erreur et une calomnie à la fois, plusieurs d'entre eux -forgèrent des noms plus dignes de la science et moins éloignés de la -vérité historique. Joseph Grundbeck, le plus ancien de tous, ajouta au -surnom de _mala de Frantzos_ la périphrase de _gorre pestilentielle_ -(_pestilentialis scorra_) et la qualification de _mentulagra_ (maladie -de membre viril); Gaspard Torrella, qui, comme Italien, se piquait de -savoir latiniser mieux qu'un Allemand, adopta _pudendagra_ (maladie -des parties honteuses); Wendelin Hock préféra _mentagra_, parce qu'il -crut reconnaître dans ce prétendu mal français la mentagre ou lèpre -du menton, décrite par Pline (_Hist. nat._, lib. XXVI, c. 1); Jean -Antoine Roverel et Jean Almenar se servirent du mot _patursa_, sans que -la véritable signification de ce mot leur fût connue: ce qui permet de -supposer que c'était le nom générique de la maladie dans l'Amérique. - -Chaque nation se défendait d'avoir engendré cette maladie, en lui -attribuant le nom de la nation voisine à laquelle l'opinion populaire -attribuait le principe du mal. Ainsi, les Italiens, les Allemands -et les Anglais, qui accusaient la France d'avoir été le berceau de -la _grosse vérole_, l'appelaient _mal français_: _mal francese_, -_frantzosen_ ou _frantzosichen pocken_, _french pox_; les Français -s'avisèrent plus tard de se revancher, en l'appelant _mal napolitain_; -les Flamands et les Hollandais, les Africains et les Maures, -les Portugais et les Navarrais maudissaient le _mal espagnol_ ou -_castillan_; mais, en souvenir de cet odieux présent que chaque peuple -refusait de croire émané de son propre sein, les Orientaux le nommaient -_mal des chrétiens_; les Asiatiques, _mal des Portugais_; les Persans, -_mal des Turcs_; les Polonais, _mal des Allemands_, et les Moscovites, -_mal des Polonais_ (voy. le _Traité_ d'Astruc, _De Morbis venereis_, -lib. I, cap. 1). Les divers symptômes de la maladie lui imposèrent -aussi différents noms, qui rappelaient surtout l'état pustuleux ou -cancéreux de la peau des malades; ainsi, les Espagnols appelaient -ce mal _las bubas_ ou _buvas_ ou _boas_; les Génois, _lo malo de le -tavele_; les Toscans, _il malo delle bolle_; les Lombards, _lo malo -de le brosule_, à cause des pustules ulcéreuses et multicolores qui -sortaient de toutes les parties du corps chez les individus atteints -de cette espèce de peste. Les Français la nommèrent _grosse vérole_, -pour la distinguer de la petite vérole, qu'on avait classée, de temps -immémorial, parmi les maladies épidémiques, et qui, moins redoutable -que sa soeur cadette, lui ressemblait cependant par la _variété_ des -pustules et des ulcérations de la face; de là, son nom générique de -_vérole_ ou _variole_, formé du latin _varius_ et du vieux mot _vair_, -qui signifiait une fourrure blanche et grise, et qui s'entendait -aussi d'un des métaux héraldiques, composé de pièces égales, ayant la -forme de cloches et disposées symétriquement. On prétend que cette -disposition des pièces du _vair_ avait quelque analogie d'aspect -avec la peau bigarrée et crevassée d'un malheureux _variolé_. Enfin, -on mit en réquisition tous les saints qui passaient pour guérir la -lèpre, et qu'on invoquait comme tels; on les invoqua aussi contre -les maux vénériens, et on ne se fit pas scrupule d'appliquer leurs -noms respectés à ces maux déshonnêtes qu'on plaçait de la sorte sous -leurs auspices. Il y eut alors entre la lèpre et la grosse vérole une -confraternité avouée, qui se manifesta par les noms de saints attachés -indistinctement aux deux maladies, qu'on appela _mal de saint Mein_, de -_saint Job_, de _saint Sement_, de _saint Roch_, de _saint Évagre_, et -même de _sainte Reine_, etc. Il suffisait qu'un saint fût réputé comme -ayant quelque influence pour la guérison des plaies et des ulcères -malins: les vérolés s'adressaient à lui et se disaient ses malades -privilégiés. - -Les médecins et les historiens, qui ont parlé les premiers de -l'épidémie vénérienne des dernières années du quinzième siècle, sont à -peu près d'accord sur ce point, que la maladie ne s'est déclarée avec -éclat qu'à la suite de l'expédition de Naples; mais ils rapportent -presque tous à l'année 1494 cette expédition, qui n'eut lieu qu'en -1495. Cette contradiction de dates ne constitue pourtant pas une erreur -historique; car, avant Charles IX, l'année commençait à Pâques, selon -la manière de dresser le calendrier en France. Les écrivains, qui -ont fait un rapprochement d'époque entre l'invasion de Charles VIII -en Italie et celle de la _grosse vérole_ en Europe, n'ont pas hésité -à ranger ces deux faits hétérogènes sous la même année 1494. Suivant -eux, la maladie vénérienne aurait été signalée dès le commencement de -cette année-là; mais le roi de France ne fit son entrée à Naples, où -il trouva cette horrible maladie glorieusement installée avant lui, -que le 22 février 1495, qui tombait en 1494, puisque la fête de Pâques -ne devait marquer la nouvelle année qu'au 19 avril. Il faudrait donc, -pour justifier la date de 1494 enregistrée par les médecins et les -historiens qui ont voulu préciser le moment où le fléau éclata, il -faudrait que ce _mal français_ fût né à Naples entre le 22 février -et le 19 avril 1495. On objectera difficilement que les autorités qui -fixent à l'année 1494 l'apparition de la maladie ont pu faire erreur -d'une année; cette erreur n'est pas probable, quand il s'agit d'un -fait si récent et si remarquable. Ajoutons encore que les premiers -qui ont établi cette date de 1494, sont Italiens, et que l'année en -Italie commençait au premier janvier et non à Pâques comme en France. -Il résulte de ces contradictions, que ç'a été un parti pris chez les -Italiens d'accuser l'aventureuse expédition des Français en Italie, -d'un fléau qu'elle développa et aggrava peut-être, mais qu'elle -n'apporta point avec elle. «Les médecins de notre temps, écrivait en -1497 Nicolas Leoniceno dans son traité _De Morbo gallico_, n'ont point -encore donné de véritable nom à cette maladie, mais ils l'appellent -communément le _mal français_, soit qu'ils prétendent que sa contagion -a été apportée en Italie par les Français, ou que l'Italie a été -en même temps attaquée par l'armée française et par cette maladie.» -Gaspard Torrella, dans son traité _De Dolore in pudendagra_, est plus -explicite encore: «Cette maladie, dit-il, fut découverte lorsque les -Français entrèrent à main armée en Italie, et surtout après qu'ils -se furent emparés du royaume de Naples et qu'ils y eurent séjourné. -C'est pourquoi les Italiens lui donnèrent le nom de _mal français_, -s'imaginant qu'il était naturel aux Français.» Jacques Cataneo dans son -livre _De Morbo gallico_, qui parut en 1505, se borne à rappeler le -même fait: «L'an 1494 de la Nativité de Notre-Seigneur, au temps que -Charles VIII, roi de France, s'empara du royaume de Naples, et sous -le pontificat d'Alexandre VI, on vit naître en Italie une affreuse -maladie qui n'avait jamais paru dans les siècles précédents et qui -était inconnue dans le monde entier.» Jean de Vigo fait coïncider -aussi avec le passage de Charles VIII en Italie l'irruption subite de -cette maladie, qu'on n'avait jamais vue ou du moins jamais observée -auparavant. - -L'antipathie nationale des Italiens contre leurs vainqueurs ne manqua -pas de fortifier et de propager cette opinion erronée, qui resta dans -le peuple avec d'injustes ressentiments. Les Français furent moins -empressés de se plaindre des vaincus et de répandre la vérité qui les -justifiait eux-mêmes, en les montrant comme des victimes du mal de -Naples; car les premiers auteurs français qui ont parlé de ce mal ne -disent rien de son origine, et n'incriminent pas même les délices de -Naples conquise par Charles VIII. - -Il y eut cependant en Italie et en Allemagne plusieurs hommes de -l'art et plusieurs historiens plus impartiaux, qui n'hésitèrent pas -à proclamer l'innocence des Français dans cette affaire, et à se -rapprocher ainsi d'une vérité que la science et l'histoire ne devaient -pas envelopper d'un nuage. Les uns infirmèrent la date de 1494 -attribuée à la naissance de la peste vénérienne (_lues venerea_); les -autres firent remonter beaucoup plus haut son origine ou plutôt ses -premiers ravages; quelques-uns, moins bien instruits que les autres -ou peut-être feignant une ignorance calculée à ce sujet, reportèrent -à l'année 1496 la première invasion de la maladie, qu'ils faisaient -venir d'Espagne, et, par conséquent, d'Amérique. «L'an de notre -salut 1496, écrivait Antoine Benivenio en 1507, une nouvelle maladie -se glissa, non-seulement en Italie, mais encore dans presque toute -l'Europe. Ce mal, qui venait d'Espagne, s'étant répandu de tous côtés, -premièrement en Italie, ensuite en France et dans les autres pays de -l'Europe, attaqua une infinité de personnes.» Voilà le pauvre Charles -VIII bel et bien innocenté d'une injuste accusation qui le mettait au -ban de l'Europe maléficiée. Les historiens viennent ici à l'appui de -la justification des Français. Antoine Coccius Sabellicus, qui savait -ce que c'était que la grosse vérole puisqu'il l'avait gagnée (voy. -les _Élogia_ de Paul Jove), dit fermement dans son recueil historique -publié à Venise en 1502: «Dans le même temps (1496), un nouveau genre -de maladie commença à se répandre par toute l'Italie, vers la première -descente que les Français y avaient faite dès l'année précédente -(1495), et il est probable que c'est par cette raison qu'on la nomma -le _mal français_, car, comme je vois, on n'est pas sûr d'où est -venue d'abord cette cruelle maladie qu'aucun siècle n'avait éprouvée -jusque-là.» Si la date de 1496 avait pu être établie et prouvée, la -provenance du mal eût été tout naturellement renvoyée à la découverte -de l'Amérique. Dans tous les cas, la date de 1496 se rapporterait -évidemment à l'extension rapide et formidable de l'épidémie vénérienne. - -Mais, pour les savants qui ne suivaient pas aveuglément la tradition -populaire, il n'était pas douteux que le mal français et le mal de -Naples avaient précédé la triomphante expédition de Charles VIII. «Les -Français, dit judicieusement François Guicciardin dans l'Histoire de -son temps, ayant été attaqués de cette maladie pendant leur séjour à -Naples, et s'en retournant ensuite chez eux, la répandirent par toute -l'Italie; or, cette maladie, absolument nouvelle ou ignorée jusqu'à -nos jours dans notre continent, excepté peut-être dans les régions les -plus reculées, a sévi si horriblement durant plusieurs années, qu'elle -semble devoir être transmise à la postérité comme une des calamités les -plus funestes.» Guicciardin était dans le vrai, en attribuant seulement -à l'armée du roi de France la propagation du mal par toute l'Italie. -Il est clair que ce mal hideux avait pris racine à Naples, avant -l'arrivée des Français. Ulrich de Hutten, docte écrivain allemand qui -avait fait lui-même une triste expérience de la contagion vénérienne, -assigne à ses commencements la date de 1493, qu'il ne pouvait apprécier -que par ouï-dire, puisqu'il rédigeait à Mayence en 1519 son livre -intitulé _De morbi gallici curatione_: «L'an 1493 ou environ, de la -naissance de Jésus-Christ, dit-il, un mal très-pernicieux commença -à se faire sentir, non pas en France, mais premièrement à Naples. -Le nom de cette maladie vient de ce qu'elle commença à paraître dans -l'armée des Français qui faisaient la guerre dans ce pays-là sous le -commandement de leur roi Charles.» Puis, il ajoute cette intéressante -particularité qui nous explique comment on n'est pas d'accord sur la -date précise de l'invasion du mal: «On n'en parla point pendant deux -années entières, à compter du temps qu'il avait commencé.» Ulrich de -Hutten partageait l'opinion des praticiens allemands qui regardaient -la maladie comme bien antérieure à la conquête de Naples par les -Français; ainsi, Wendelin Hock de Brackenaw, qui avait fait ses études -médicales à l'université de Bologne, répète bien ce qu'il avait entendu -dire en Italie sur l'époque primitive du mal de Naples: «Depuis l'an -1494 jusqu'à la présente année 1502, dit-il, une certaine maladie -contagieuse, qu'on nomme le _mal français_, a fait assez de ravages;» -mais, ailleurs, dans le même ouvrage, il déclare ce que savaient à -cet égard tous ses confrères d'Allemagne: «Ce mal, dit-il, qui avait -commencé, pour parler juste, dès l'an 1483 de Notre-Seigneur,» par -suite des conjonctions de plusieurs planètes, au mois d'octobre de -cette année-là, annonçait «la corruption du sang et de la bile, et la -confusion de toutes les humeurs, ainsi que l'abondance de l'humeur -mélancolique tant dans les hommes que dans les femmes.» Les plus -habiles médecins allemands, Laurent Phrisius, Jean Benoist, etc., -se rangèrent du côté de ce système, et voulurent voir la cause de -la maladie dans les révolutions planétaires et dans les désordres -atmosphériques de l'année 1483. - -Ce ne fut pas la seule cause ni la plus invraisemblable que supposèrent -les historiens; ils se firent, en général, les échos du vulgaire qui a -toujours, en Italie surtout, une histoire prête, pour créer une origine -merveilleuse à tout ce qu'il ne comprend pas. Le _mal français_, plus -que toute autre chose, exerça l'imagination des Napolitains et se prêta -naturellement aux inventions les plus bizarres, à travers lesquelles -pourtant il ne serait pas impossible de découvrir quelque fait réel, -enveloppé de fables ridicules. Gabriel Fallope, qui écrivait longtemps -après l'événement qu'il rapporte (1560), soutient que, dans le cours de -la première guerre de Naples, une garnison espagnole qui défendait le -passage abandonna la nuit les retranchements confiés à sa garde, après -avoir empoisonné les puits et conseillé aux boulangers italiens de -mêler du plâtre et de la chaux à la farine avec laquelle ils feraient -du pain pour l'armée française. Ce plâtre et l'eau empoisonnée auraient -produit l'infection vénérienne, selon le récit de Gabriel Fallope. -André Coesalpini d'Arezzo, qui fut médecin de Clément VIII, prétend que -l'empoisonnement des Français fut exécuté avec d'autres procédés, et il -assure que des témoins oculaires lui avaient raconté le fait: «Après la -prise de Naples, les Français assiégèrent la petite ville de Somma, qui -avait une garnison d'Espagnols; ceux-ci sortirent de la place pendant -la nuit, en laissant à la disposition des assiégeants plusieurs tonnes -d'excellent vin du Vésuve, où l'on avait mêlé du sang fourni par les -lépreux de l'hôpital Saint-Lazare. Les Français entrèrent dans la ville -sans coup férir, et s'enivrèrent avec ce vin empoisonné; ils furent -aussitôt très-malades, et les symptômes de leur maladie ressemblaient -à ceux de la lèpre.» On peut déjà entrevoir la vérité sous les voiles -qui la couvrent ici d'une manière assez transparente. Viennent ensuite -d'autres traditions qui s'exagèrent et renchérissent l'une sur l'autre -en s'écartant toujours davantage de l'opinion la plus répandue et la -moins déraisonnable. Fioravanti, dans ses _Capricci medicinali_ qu'il -publia en 1564, raconte une singulière histoire qu'il disait tenir -d'un certain Pascal Gibilotto de Naples, encore vivant à l'époque où il -écrivait, et garant des faits qu'il révélait le premier. Pendant cette -expédition de Naples, qui est partout complice de la maladie qu'elle -vit commencer, les vivandiers napolitains, qui approvisionnaient -les deux armées, manquèrent de bétail, et eurent l'infernale idée -d'employer la chair des morts en guise de viande de boeuf ou de mouton; -ceux qui mangèrent de la chair humaine, que la mort et la corruption -avaient empoisonnée, furent bientôt attaqués d'une maladie qui n'était -autre que la syphilis. Fioravanti ne dit pas quel fut le théâtre de -ces épouvantables scènes d'anthropophagie; mais comme il place dans -son récit les Espagnols en présence des Français, il faut croire que -ce fait isolé aurait eu lieu durant le siége de quelque petite ville -de la Calabre occupée par une garnison espagnole. On sait que toute -chair corrompue est capable de produire l'effet d'un empoisonnement, -mais il n'y a pas possibilité de croire, avec Fioravanti, que des -animaux nourris de la chair des animaux de même espèce soient exposés -à gagner par là une maladie analogue au mal de Naples. C'était un -préjugé enraciné au moyen âge, qui voulait que l'usage de la chair -humaine causât des maladies aiguës, épidémiques et pestilentielles. -L'illustre philosophe François Bacon, baron de Verulam, tout bon -physicien qu'il était, n'a point balancé à répéter dans son Histoire -naturelle l'horrible récit de Fioravanti: «Les Français, dit-il, de qui -le mal de Naples a reçu son nom, rapportent qu'il y avait au siége de -Naples des coquins de marchands qui, au lieu de thons, vendaient de la -chair d'hommes tués récemment dans la Mauritanie, et qu'on attribuait -l'origine de la maladie à un si horrible aliment. La chose paraît -assez vraisemblable, ajoute l'auteur de tant de lumineux traités sur -les sciences, car les cannibales des rades occidentales, qui vivent de -chair humaine, sont fort sujets à la vérole.» - -Trouver dans l'anthropophagie l'origine du mal de Naples, ce n'était -point encore attacher assez d'horreur aux causes de ce mal hideux, -qu'on s'accordait à considérer comme un fruit monstrueux du péché -mortel. Deux savants médecins du seizième siècle, qui n'avaient observé -pourtant que les effets décroissants de cette terrible contagion, -lui jetèrent, pour ainsi dire, la dernière pierre, en essayant de -démontrer, avec plus de raison que de succès, qu'il fallait peut-être -attribuer le mal vénérien à la sodomie et à la bestialité: «Un saint -laïque, dit Jean-Baptiste van Helmont dans son _Tumulus pestis_, -tâchant de deviner pourquoi la vérole avait paru au siècle passé et non -auparavant, fut ravi en esprit et eut une vision d'une jument rongée du -farcin, d'où il soupçonna qu'au siége de Naples, où cette maladie parut -pour la première fois, quelque homme avait eu un commerce abominable -avec une bête de cette espèce attaquée du même mal, et qu'ensuite, -par un effet de la justice divine, il avait malheureusement infecté le -genre humain.» - -Plus tard, en 1706, un médecin anglais, Jean Linder, ne craignit pas, -en cherchant à démêler les causes secrètes de la syphilis américaine, -d'avancer que «cette maladie provenait de la sodomie exercée entre -des hommes et de gros singes, dit-il, qui sont les satyres des -anciens.» Il est important de constater que, dans tous les récits et -les observations des médecins qui étudièrent les premiers le mal de -Naples, soit en Italie, soit en France, soit en Allemagne, on ne fait -nullement mention de la maladie que Christophe Colomb aurait rapportée -des Antilles, et qui, en tout cas, ne pouvait gagner de vitesse un -mal analogue né et acclimaté en Europe avant que la découverte de -l'Amérique eût porté ses fruits amers. Christophe Colomb, revenant de -l'île Espagnole qu'il avait habitée pendant un mois à peine, aborda au -port de Palos en Portugal, le 13 janvier 1493, avec quatre-vingt-deux -matelots ou soldats et neuf Indiens qu'il ramenait avec lui. La santé -de son équipage pouvait être en mauvais état, mais les historiens n'en -parlent pas; et l'on sait seulement qu'il se rendit à Barcelone avec -quelques-uns de ses compagnons de voyage, pour rendre compte de sa -navigation à Ferdinand le Catholique et à Isabelle d'Aragon. «La ville -de Barcelone, dit Roderic Diaz dans son traité _Contra las bubas_, -fut bientôt infectée de la vérole, qui y fit des progrès étonnants.» -Le 25 septembre de la même année, Christophe Colomb repartait avec -quinze vaisseaux chargés de quinze cents soldats et d'un grand nombre -de matelots et d'artisans; quatorze de ces vaisseaux revinrent en -Espagne l'année suivante, pendant laquelle Barthélemy Colomb, frère -de Christophe, partit avec trois vaisseaux qui ramenèrent en Espagne, -vers la fin de 1494, Pierre Margarit, gentilhomme catalan, gravement -atteint de la syphilis. Probablement, il n'était pas le seul qui se -trouvât malade de la même maladie; mais le journal du bord n'en cite -pas d'autre. L'année 1495 multiplia les rapports maritimes entre les -Antilles et l'Espagne. Aussi, lorsque Christophe Colomb, accusé de -crimes imaginaires, retournait chargé de chaînes dans le vieux monde, -le navire où il était prisonnier transportait avec lui deux cents -soldats attaqués de la vérole américaine. Ces deux cents pestiférés -débarquèrent à Cadix, le 10 juin 1496. Neuf mois après, le parlement de -Paris publiait déjà une ordonnance relative aux malades de la _grosse -vérole_. - -On pourrait, sans tomber dans un excès de paradoxe, soutenir que c'est -l'Europe qui a doté l'Amérique d'une maladie à laquelle le climat -des Antilles convenait mieux que celui de Naples; on pourrait mettre -en avant d'assez bonnes raisons pour démontrer que les aventuriers -espagnols qui avaient pris du service dans l'armée du roi de Naples -retournèrent dans leur patrie gâtés par la contagion vénérienne, et -s'embarquèrent pour les Antilles, sans avoir été guéris. On sait quelle -terrible influence a toujours eue le changement d'air et d'habitudes -sur cette maladie inexplicable, que la chaleur endort et que le froid -réveille avec un surcroît de fureur. Enfin, il restera probable, -sinon avéré, que le mal vénérien, tel qu'il éclata en Europe vers -1494, n'était qu'un infâme produit de la lèpre et de la débauche. -Tous les médecins reconnurent très-tard que le mal n'était peut-être -pas aussi nouveau qu'on l'avait cru d'abord, et ils jugèrent que la -lèpre, et surtout l'éléphantiasis, avait plus d'une similitude avec -cette affection virulente qui s'entourait de symptômes inusités, -mais dont le principe ne variait pas. La voix populaire parlait assez -haut d'ailleurs, pour que la médecine l'entendît. On doit s'étonner -de ce que les plus hardis fondateurs de la science se soient bornés -à répéter les bruits qui circulaient sur les origines syphilitiques, -sans en déduire tout un système qu'il eût été facile d'appuyer sur -des preuves et sur des expériences. Mais, dans les premiers temps de -cette épidémie, qu'on regardait comme une plaie envoyée du ciel et -odieuse à la nature (ce sont les termes dont se sert Joseph Grundbeck, -qui fit le plus ancien traité qu'on possède sur cette matière), les -médecins et les chirurgiens se tenaient à l'écart et refusaient de -soigner les malades qui réclamaient des secours: «Les savants, dit -Gaspard Torrella, évitaient de traiter cette maladie, étant persuadés -qu'ils n'y entendaient rien eux-mêmes. C'est pourquoi les vendeurs de -drogues, les herboristes, les coureurs et les charlatans se donnent -encore aujourd'hui pour être ceux qui la guérissent véritablement -et parfaitement.» Ulrich de Hutten s'exprime avec plus de vivacité -encore, en avouant que le mal fut abandonné à lui-même et à ses forces -mystérieuses, avant que la médecine et la chirurgie eussent repris -courage: «Les médecins, dit-il, effrayés de ce mal, non-seulement se -gardèrent bien de s'approcher de ceux qui en étaient attaqués, mais ils -en fuyaient même la vue, comme de la maladie la plus désespérée.... -Enfin, dans cette consternation des médecins, les chirurgiens -s'ingérèrent à mettre la main à un traitement si difficile.» Ces -circonstances expliquent suffisamment pourquoi les premières périodes -de la lèpre vénérienne sont demeurées si obscures et si mal étudiées -dans tous les pays où ce mal apparut presque à la fois. - -On tenait pourtant la clef de l'énigme, et il n'aurait fallu que -consulter les traditions des Cours des Miracles et des lieux de -débauche, pour apprendre de quelle façon s'engendrait et se décuplait, -sous l'influence de la Prostitution, le monstre, le Protée de la -syphilis. La vérité scientifique se trouvait sans doute renfermée dans -ces anecdotes, que de grands médecins ne dédaignèrent pas de ramasser -parmi les carrefours où elles avaient traîné. Jean Manardi, de Ferrare, -dans une lettre adressée vers 1525 à Michel Santanna, chirurgien qui se -mêlait de traiter les vénériens, lui dit que l'opinion la plus ancienne -et la mieux établie place le commencement de la vérole à l'époque où -Charles VIII se préparait à la guerre d'Italie (vers 1493): «Cette -maladie, dit-il, éclata d'abord à Valence en Espagne, par le fait -d'une fameuse courtisane qui, pour le prix de cinquante écus d'or, -accorda ses faveurs à un chevalier qui était lépreux; cette femme, -ayant été gâtée, gâta à son tour les jeunes gens qui la voyaient, et -dont plus de quatre cents furent infectés en peu de temps. Quelques-uns -d'eux ayant suivi le roi Charles en Italie, y portèrent celle cruelle -maladie.» Manardi se borne à rapporter le fait, de même que le savant -médecin naturaliste Pierre-André Mathiole, qui ne fait que changer les -personnages et le lieu de la scène: «Quelques-uns, dit-il, ont écrit -que les Français avaient gagné ce mal par un commerce impur avec des -femmes lépreuses, lorsqu'ils traversaient une montagne d'Italie (voy. -son traité _De Morbo gallico_).» L'identité de la syphilis avec la -lèpre était clairement indiquée dans ces simples réminiscences du bon -sens populaire; mais les hommes de l'art les recueillaient, en fermant -les yeux devant ces renseignements lumineux qui leur montraient la -route. Un autre médecin de Ferrare, Antoine Musa Brassavola, admettait -probablement la préexistence des maux vénériens et du virus qui les -communique, quand il raconte le fait suivant, dans son livre sur le -_Mal français_: «Au camp des Français devant Naples, dit-il, il y -avait une courtisane très-fameuse et très-belle, qui avait un ulcère -sordide à l'orifice de la matrice. Les hommes qui avaient commerce -avec elle, contractaient une affection maligne qui ulcérait le membre -viril. Plusieurs hommes furent bientôt infectés, et ensuite beaucoup -de femmes, ayant habité avec ces hommes, gagnèrent aussi le mal, dont -elles firent à leur tour présent à d'autres hommes.» Ainsi, selon -Antoine Musa Brassavola, le mal de Naples n'était qu'une complication -accidentelle du mal vénérien qui aurait existé isolément chez quelques -individus, avant d'être épidémique et d'avoir acquis sa prodigieuse -activité. - -Enfin, un des plus grands hommes qui aient porté le flambeau dans les -ténèbres de l'art médical, Théophraste Paracelse, décréta toute une -doctrine nouvelle au sujet des maladies vénériennes, quand il proclama -leur affinité avec la lèpre, dans sa _Grande Chirurgie_ (liv. I, ch. -7): «La vérole, dit-il avec cette conviction que le génie peut seul -donner, a pris son origine dans le commerce impur d'un Français lépreux -avec une courtisane qui avait des bubons vénériens, laquelle infecta -ensuite tous ceux qui eurent affaire à elle. C'est ainsi, continue cet -habile et audacieux observateur, c'est ainsi que la vérole provenue -de la lèpre et du bubon vénérien, à peu près comme la race des mulets -est sortie de l'accouplement d'un cheval et d'une ânesse, se répandit -par contagion dans tout l'univers.» Il y a, dans ce passage de la -_Grande Chirurgie_, plus de logique et plus de science que dans tous -les écrits des quinzième et seizième siècles, concernant la maladie -vénérienne, dont aucun médecin n'avait deviné la véritable origine. -Paracelse considérait donc la vérole de 1494 comme un genre nouveau -dans l'antique famille des maladies vénériennes. - - -FIN DU TOME QUATRIÈME. - -[Illustration: - A. Cabasson del. - Drouart Imp. - A. Leroy Scul. - - COUTUME DU BERRY (XVe Siècle) -] - - - - - TABLE DES MATIÈRES - DU QUATRIÈME VOLUME. - - - _FRANCE._ - - - CHAPITRE VIII. Page 7 - - SOMMAIRE. --Le roi des ribauds. --Recherches sur les prérogatives, - le rang et la charge de cet officier de la maison royale. - --Définition de ses attributions. --Analogie des _ministeriales - palatini_ de Charlemagne, avec les rois des ribauds. --Attributions - des _ministeriales palatini_. --_Ribaldus_ ou _ribaud_. - --Philippe-Auguste organise les ribauds en corps de troupes - soldées. --Témoignages de bravoure et d'intrépidité de ces hordes - pillardes et débauchées. --Le _roi des ribauds_. --Avantages - honorifiques et lucratifs de cette charge. --_Nu comme un ribaud._ - --Diminution successive d'importance de la _royauté_ des ribauds. - --La _ribaudie_. --Appréciation de la charge du roi des ribauds - dans l'intérieur de la maison du roi. --Recherches sur les gages - du roi des ribauds. --Crasse Joë, roi des ribauds de Philippe - le Long. --Jean Guérin, roi des ribauds du duc de Normandie et - d'Aquitaine, fils de Charles V. --Droits d'exécution et d'aubaine - du roi des ribauds sur certains patients. --Jean Boulart et - Pernette la Basmette. --Le roi des ribauds devait être un fidèle - et incorruptible défenseur de la personne du roi. --Coquelet. - --Preuves de dévouement de Jean Talleran, seigneur de Grignaux, - roi des ribauds de François Ier. --Redevance hebdomadaire des - _vassales_ du roi des ribauds. --Dernière transformation de - l'office du roi des ribauds à la cour de France. --Les _dames - des filles de joie suivant la cour_. --Olive Sainte. --Cécile de - Viefville. --Des _rois des ribauds_ relevant de celui de l'hôtel - du roi. --Colin-Boule, roi des ribauds de Philippe le Bon, duc de - Bourgogne. --Le curé de Notre-Dame d'Abbeville, _roi des ribauds_. - --Balderic, roi des ribauds de Henri II, roi d'Angleterre et duc - de Normandie. --Attributions des rois des ribauds des villes de - province. --Antoine de Sagiac, commissaire du roi des ribauds de - Mâcon, et Colette, femme de Pierre Talon. - - - CHAPITRE IX. Page 37 - - SOMMAIRE. --État de la Prostitution, après l'ordonnance de 1254. - --Institution de la police des moeurs. --Les _confrairies_ des - filles publiques. --Ordonnance de 1256. --Assimilation des tavernes - aux _bordeaux_. --Les taverniers. --Organisation des filles - publiques par Louis IX. --Les juifs. --Ordonnances somptuaires - concernant les femmes de mauvaise vie. --Statuts des barbiers. - --Les baigneurs-étuvistes. --Statuts des bouchers. --Mort de - saint Louis. --Philippe le Hardi. --Ordonnance de 1272. --Les - _aiguillettes_ et les _ceintures dorées_. --L'_enseigne_ des filles - publiques de Toulouse. --_Bonne renommée vaut mieux que ceinture - dorée._ --_Courir l'aiguillette_ et _courir le guilledou_. --Les - trois brus de Philippe le Bel. --La tour de Nesle. --Philippe et - Gautier de Launay. --Jean Buridan. --L'_âne de Buridan_. --État des - moeurs après les croisades. --_Hic_ et _hoc_. --Les Templiers. - - - CHAPITRE X. Page 65 - - SOMMAIRE. --Les mauvais lieux de Paris. --Topographie de la - Prostitution parisienne au moyen âge. --La rue _de la Plâtrière_. - --La rue _du Puon_. --La rue _des Cordèles_. --La _petite - ruellette de Saint-Sevrin_. --La rue _de l'Ospital_. --La - rue _Saint-Syphorien_. --La rue _de la Chaveterie_. --La rue - _Saint-Hilaire_. --Le _clos Burniau_. --La rue _du Noyer_. --La - rue _du Bon-Puits_. --La rue _de l'École_. --La rue _Cocatrix_. - --La rue _Charoui_. --La _ruelle Sainte-Croix_. --La rue - _Gervese-Laurens_. --La rue _du Marmouset_. --La rue _de Chevez_. - --Le _Val d'amour_. --La rue _Saint-Denis de la Chartre_. --La rue - _des Lavandières_. --La _place aux Pourceaux_. --La rue _Béthisy_. - --La rue _de l'Arbre-Sec_. --La rue _de Maître-Huré_. --La rue - _Biaubourc_, etc. - - - CHAPITRE XI. Page 91 - - SOMMAIRE. --Le cabaret du _Char doré_. --La rue de Glatigny. - --La rue du _Fumier_. --La rue d'_Enfer_. --La cour _Ferry_. --La - maison de Cocatrix. --Le _Caignard_. --Les voûtes de la Calandre - et du Marché-Palu. --L'île _de Gourdaine_. --Le _Terrain_ ou _la - Motte aux Papelards_. --Les faubourgs. --Le _Champ Gaillard_. - --Les quatre tavernes _méritoires_. --Le _Château-de-Paille_. - --La taverne de la Mule. --Les _lupanaires_ de l'Université. - --Le _Champ-d'Albiac_. --La rue _Gracieuse_. --Les Champs de la - _Boucherie_, _Petit_ et de l'_Allouette_. --La rue de l'_Aronde_. - --La rue _Gît-le-Coeur_. --La rue _Sac-à-Lie_. --La rue _Bordet_. - --Les Cours des Miracles. --Etc., etc. - - - CHAPITRE XII. Page 119 - - SOMMAIRE. --Le Livre de la Taille de Paris. --Le roi des ribauds - _de la royne Marie_. --Ysabiau _l'Espinète_. --Jehanne _la - Normande_. --Edeline _l'Enragiée_. --Aaliz _la Bernée_. --Aaliz - _la Morelle_. --_La Baillie_ et _la Perronnelle-aux-chiens_. - --Perronèle _de Sirènes_. --Anès _l'Alellète_. --Jehanne _la - Meigrète_. --Marguerite _la Galaise_. --Geneviève _la Bien-Fêtée_. - --Jehanne _la Grant_. --Ysabiau _la Camuse_. --Maheut _la - Lombarde_. --Marguerite _la Brete_. --Ysabiau _la Clopine_. --Anès - _la Pagesse_. --Juliot _la Béguine_. --Jehanne _la Bourgoingne_. - --Maheut _la Normande_. --Gile _la Boiteuse_. --Mabile _l'Escote_. - --Agnès _aux blanches mains_. --Jehanette _la Popine_. --Ameline - _la Petite_. --Ameline _la Grasse_. --Marie _la Noire_. --Anès _la - Grosse_. --Jehanne _la Sage_, etc., etc. - - - CHAPITRE XIII. Page 147 - - SOMMAIRE. --Ordonnances somptuaires de Philippe-Auguste. - --Législation des rois de France contre la _dissolution_ et - la _superfluité_ des habillements. --Les _reines de ribaudie_. - --Défenses des prévôts de Paris et arrêts du parlement. --Arrêt - du 26 juin 1420. --Ordonnance du roi Henri VI, roi d'Angleterre. - --Arrêt du parlement du 17 avril 1426, prohibant les _ornements que - portent les damoiselles_. --Les _reines et princesses d'amour_. - --L'_Ordinaire de Paris_. --Jehannette, veuve de Pierre Michel, - Jehannette la Neufville et Jehannette la Fleurie. --Les ceintures - d'argent. --Inventaires des défroques de Marguerite, femme de - Pierre de Rains, et de damoiselle Laurence de Villers, femme - amoureuse. --Jehanne la Paillarde et Agnès la Petite. --Ordonnance - de Henri II. --Jehanneton du Buisson. --De ceux et celles qui - vivaient du produit du _maquerellage_, tenaient _bordiaux_, - louaient _bouticles au péché_, ou gouvernaient _clapier_ de filles - publiques. --Le _marché aux Pourceaux_. --Supplice des _gueuses_. - - - CHAPITRE XIV. Page 177 - - SOMMAIRE. --État de la Prostitution légale dans les provinces de - l'ancienne France. --_Coutumes du Beauvoisis._ --La Prostitution - dans le duché d'Orléans. --Le _Livre de jostice et de plet_. - --Les provinces du Nord. --Organisation de la débauche publique - à Toulouse, Montpellier, Narbonne, etc. --Coutume de Bayonne. - --Coutume de Marseille. --Coutume du comté de Montfort, de Rodez, - de Nîmes, de Beaucaire, etc. --Les femmes _légères_ de Bagnols - et de Saint-Saturnin. --Bordeaux. --Supplice de l'_accabussade_. - --Marseille. --Sisteron. --Avignon. --Lyon. --Genève. --Coutumes - diverses. --Les _Lombards_ et les prostituées. --Troyes, Amiens, - Laon, Meaux, etc. --Rues _sans chef_, affectées à la Prostitution - légale. - - - CHAPITRE XV. Page 203 - - SOMMAIRE. --Provinces centrales de la France. --La Champagne. --La - Touraine. --Le Berry. --Le Bourbonnais. --Le Poitou. --L'Orléanais. - --Les femmes mariées de Montluçon assimilées aux prostituées. - --L'_Adveu_ de la terre du Breuil. --Servitudes bouffonnes et - facétieuses. --La _chaussée de l'étang de Souloire_. --Le seigneur - de Poizay et les _denrées_ des filles amoureuses. --Le roi de - France et les ribaudes de Verneuil. --Les _femmes folles_ de - Provins, etc., etc. - - - CHAPITRE XVI. Page 235 - - SOMMAIRE. --Influence des moeurs et des usages de l'Italie sur la - Provence et le Languedoc au moyen âge. --La _Grant-Abbaye_ de - la rue de Comenge, à Toulouse. --_Enseigne_ des pensionnaires - de la _Grant-Abbaye_. --Le quartier des Croses. --La maison du - _Châtel-Vert_. --Vicissitudes de la Prostitution légale à Toulouse - jusqu'à la fin du seizième siècle. --_Hospice_ de la Prostitution - légale à Montpellier. --Les entrepreneurs du _Bourdeau_ de - Montpellier. --Clare Panais. --Guillaume de la Croix et les deux - fils de Clare Panais. --La _maison_ de Paullet Dandréa. --Le - _bourdeou_ privilégié d'Avignon. --_Statuts_ de Jeanne de Naples. - --De la Prostitution à Avignon antérieurement aux statuts de 1347. - --Etc., etc. - - - CHAPITRE XVII. Page 267 - - SOMMAIRE. --La Prostitution légale et la Prostitution libre. --De - l'influence de la Chevalerie sur l'honnêteté publique. --L'_Enfant - d'honneur_ de la _Dame des Belles-Cousines_. --Le vrai chevalier, - _destructeur de la corruption_. --L'envoi de la _Camise_. --Le - châtelain de Coucy et la dame de Fayel. --_Principalia amoris - præcepta_ de maître André, chapelain de Louis VII. --Les _Cours - d'amour_ et les _Parlements de gentillesse_. --La jurisprudence - amoureuse. --Arrêts d'amour. --Le _maire des Bois-Verts_, le - _baillif de Joye_, le _viguier d'amours_, etc. --Les Jongleurs. - --Etc., etc. - - - CHAPITRE XVIII. Page 299 - - SOMMAIRE. --Les moeurs publiques et privées à partir du onzième - siècle. --Jean _Flore_, évêque d'Orléans. --Le _Goliath_ de la - Prostitution. --Excentricités licencieuses du duc d'Aquitaine. - --Les Croisades et les Croisés. --Les trois cents femmes franques. - --Les concubines de l'_ost_ du roi. --L'_arrière-garde_ des armées - en campagne. --Les mille prostituées du capitaine Garnier. --Jeanne - d'Arc à Sancerre. --Ordonnance de cette héroïne contre les ribaudes - de la milice. --Comment la chevalerie entendait l'hospitalité. - --Décadence des moeurs chevaleresques. --Abominations du règne - de Charles VI. --Anne Piedeleu. --Indulgence d'Ambroise de Loré, - prévôt de Paris, pour les prostituées, etc. - - - CHAPITRE XIX. Page 331 - - SOMMAIRE. --Apparition des maladies vénériennes en France. - --Origine de la syphilis ou _mal français_. --Ses progrès - effrayants vers la fin du quinzième siècle. --Marche du - mal vénérien à travers le moyen âge. --Ses noms différents. - --L'éléphantiasis et les autres dégénérescences de la lèpre. - --La mentagre et les dartres sordides. --_Lues inquinaria_ ou - _inguinaria_. --Pèlerinages dans les lieux saints. --L'église de - Notre-Dame de Paris. --Le _feu sacré_. --Vice des Normands. --Le - _mal des ardents_. --Ses ravages effrayants. --Le _mal de saint - Main_ et le _feu de saint Antoine_. --Invocations à saint Marcel - et à sainte Geneviève. --La syphilis du quinzième siècle. --Les - lépreux et les léproseries. --Les croisés et la _mésellerie_. - --Rigoureuse police de salubrité, à laquelle on soumit les - lépreux. --Du caractère le plus général de la lèpre, d'après Guy de - Chauliac, Laurent Joubert, Théodoric, Jean de Gaddesden, etc., etc. - - - CHAPITRE XX. Page 363 - - SOMMAIRE. --Noms scientifiques de la syphilis, _morbus novus_, - _pestilentialis scorra_, _pudendagra_, etc. --Ses surnoms - populaires. --Les saints qui avaient le privilége de la guérir. - --Coïncidence de son apparition en Italie avec l'expédition de - Charles VIII. --Quelle est la date précise de cette apparition? - --Les médecins et les historiens ne sont pas d'accord. --Traditions - relatives à son origine. --Les conjonctions de planètes. --Le vin - empoisonné avec du sang de lépreux. --Boucheries de chair humaine. - --La bestialité punie par elle-même. --La jument et les singes. - --La syphilis d'Europe n'est pas venue d'Amérique. --Les médecins - refusent d'abord de traiter cette maladie. --Manardi, Mathiole, - Brassavola et Paracelse disent que l'infection vénérienne est née - de la lèpre et de la Prostitution. - - - FIN DE LA TABLE. - - -Note de transcription détaillée: - -En plus des corrections des erreurs clairement introduites par le -typographe, les erreurs suivantes ont été corrigées: - - p. 7 et 385, «François 1er» harmonisé en «François Ier», - p. 7, «des» corrigé en «de» («seigneur de Grignaux»), - p. 71, «ia» corrigé en «i a» («Dame i a»), - p. 111, suppression d'une virgule après «Les propriétaires lésés» - comme dans les éditions suivantes du livre, - p. 116, «archéologique» corrigé en «archéologie» - («archéologie pornographique»), - p. 132, «envahissemens» corrigé en «envahissements» - («aux envahissements de la Prostitution»), - p. 138, suppression d'une virgule après - «cette espèce de femmes s'éloignait», - p. 177 et 299, «Sommaire:» harmonisé en «Sommaire.», - p. 205, «tuum» corrigé en «suum» («maritum suum verberante»), - p. 258, «bayouno» corrigé en «baylouno» («lous samdès la baylouno»), - p. 331, «solides» corrigé en «sordides» («les dartres sordides»), - p. 331 et 351, «Gaddesen» corrigé en «Gaddesden» - («Jean de Gaddesden»), - p. 358, «Delamarre» corrigé en «Delamare». - -Quand il subsistait un doute sur l'orthographe ou l'accentuation -de l'époque, celle-ci n'a pas été corrigée: Champ Gaillard / -Champ-Gaillard, maquerelage / maquerellage, Bois-Verts / bois verts, -Colin-Boule / Colinboule, ... - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la prostitution chez tous -les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 4/6, by Pierre Dufour - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA PROSTITUTION 4/6 *** - -***** This file should be named 43772-8.txt or 43772-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/7/7/43772/ - -Produced by Laurent Vogel, Bibimbop, Guy de Montpellier -and the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned -images of public domain material from the Google Print -project.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 4/6 - -Author: Pierre Dufour - -Release Date: September 20, 2013 [EBook #43772] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA PROSTITUTION 4/6 *** - - - - -Produced by Laurent Vogel, Bibimbop, Guy de Montpellier -and the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned -images of public domain material from the Google Print -project.) - - - - - - -</pre> - +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43772 ***</div> <div class="box"> <p>Note de transcription:</p> @@ -12388,389 +12348,6 @@ Colin-Boule / Colinboule, ... </div> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la prostitution chez tous -les peuples du monde depuis l'antiqui, by Pierre Dufour - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA PROSTITUTION 4/6 *** - -***** This file should be named 43772-h.htm or 43772-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/7/7/43772/ - -Produced by Laurent Vogel, Bibimbop, Guy de Montpellier -and the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned -images of public domain material from the Google Print -project.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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