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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: La Chèvre d'Or - -Author: Paul Arène - -Release Date: September 19, 2013 [EBook #43767] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHÈVRE D'OR *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Au lecteur. - - Ce livre électronique reproduit intégralement le texte - original. Seules quelques erreurs typographiques évidentes - ont été corrigées. - - - - -La Chèvre d'Or - - - - -_DU MÊME AUTEUR_ - - -PETITE BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE - - JEAN DES FIGUES.--_Le Tor d'Entrays._--_Le - Clos des Ames._--_La Mort de Pan._--_Le Canot - des six capitaines._ 1 vol. avec portrait 6 fr. - - -Édition in-18 à 3 fr. 50 - - VINGT JOURS EN TUNISIE 1 vol. - - -_Tous droits réservés._ - - - - - _PAUL ARÈNE_ - - - La Chèvre d'Or - - - [Vignette: - FAC ET SPERA - AL] - - - _PARIS_ - ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR - 23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31 - - M DCCC XCIII - - - - - _AU DOCTEUR_ - - _JEAN-MARTIN CHARCOT_ - - - _En souvenir de nos voyages au joyeux pays de Provence, - permettez-moi, cher Maître et cher Ami, de vous dédier_ La - Chèvre d'Or. _Ce petit roman romanesque ne parle pas de - névrose. Peut-être vous plaira-t-il à cause de cela._ - - P. A. - - - - -La Chèvre d'Or - - - - -I - -LETTRE D'ENVOI - - -Ris, ne te gêne point, ami très cher, ô philosophe! - -Je te vois d'ici lisant ces lignes au fond du fastueux cabinet encombré -de la dépouille des âges où, parmi les tableaux anciens, les émaux, -les tapisseries, pareil à un Faust qui serait bibelotier, tu passes -au creuset de la science moderne ce que l'humanité gardait encore de -mystères, et uses tes jours, poussé par je ne sais quel contradictoire -et douloureux besoin de vérité, à réduire en vaine fumée les illusions -de ce passé dont le reflet pourtant reste ta seule joie; je te vois -d'ici, et je devine la compatissante ironie qui, durant une minute, va -éclairer ton numismatique profil. - -Tel que tu me connais, devenu douteur par raison, guéri des beaux -enthousiasmes et déshabitué de l'espérance, je suis très sérieusement -occupé à la recherche d'un trésor. - -Oui! ici, en Provence, dans un pays tout de lumière et de belle -réalité, aux horizons jamais voilés, aux nuits claires et sans -fantômes, je rêve ainsi, éveillé, le plus merveilleux des rêves. - -Folie! vas-tu dire. Rassure-toi. Bientôt ta sagesse reconnaîtra -qu'il me faudrait être fou pour renoncer à ma folie. Car le trésor -en question est un trésor réel, palpable, depuis plus de mille ans -enfoui, un vrai trésor en or et qui n'a rien de chimérique. Bien que -comparable aux amoncellements de joyaux précieux et de frissonnantes -pierreries dont l'imagination populaire s'éblouissait au temps des -_Mille et Une Nuits_, aucun génie, aucun monstre ne le garde et bientôt -il m'appartiendra. - -Comment?... Laisse-m'en le secret une semaine encore. - -Du reste j'avais, à ton intention, jeté sur le papier, d'abord pour -occuper mes loisirs, plus tard pour amuser mon impatience, le détail -exactement noté de mes sensations et de mes aventures depuis le jour de -nos adieux. - -Tu recevras le paquet en même temps que cette lettre. Tout un petit -roman dont les circonstances ont seules tissé la trame et où ma volonté -ne fut pour rien. Il n'y est question de trésor qu'assez tard. Je -t'enverrai bientôt la suite et tu pourras ainsi t'associer aux émotions -que je traverse. En attendant, montre-toi indulgent à ma chimère. - -Pour te prouver que je suis lucide et que la manie des grandeurs ne m'a -pas troublé le cerveau, je te jure qu'avant un mois, à Paris, je rirai -avec toi et plus fort que toi de mes déconvenues si, au réveil, sous -le dernier coup de pioche, je ne trouve, comme dans les contes, à la -place du Colchos et de la Golconde espérés qu'un coffre vermoulu, des -cailloux et des feuilles sèches. - - - - -II - -EN VOYAGE - - -Me voici loin, résumons-nous! - -Le bilan est simple: des amours ou soi-disant tels qui ne m'ont pas -donné le bonheur; des travaux impatients qui ne m'ont pas donné -la gloire; des amitiés, la tienne exceptée, qui m'ont toutes, en -s'évaporant, laissé ce froid au coeur mêlé de sourde colère que -provoque l'humiliation de se savoir dupe. - -Bref! je me retrouve de même qu'au début, avec en moins la foi dans -l'avenir et ce don précieux d'être trompé qui, seul, fait la vie -supportable. Je ne rappelle que pour mémoire une fortune fort ébréchée -sans même que je puisse me donner l'excuse de quelque honorable folie. - -J'avais très distinct le sentiment de cela, il y a un instant, dans -l'éternelle chambre d'hôtel banale et triste, en écoutant l'horloge de -la ville sonner. - -Par une rencontre qui n'a rien de singulier, cette horloge, au milieu -de la nuit, sonnait l'heure de ma naissance, cependant qu'à défaut de -calendrier, un bouquet d'anniversaire, envoi d'une trop peu oublieuse -amie, me disait avec une cruelle douceur le chiffre de mes quarante -ans... Ne serait-ce point la cloche d'argent du palais d'Avignon, au -même tintement grêle et clair, qui ne sonnait qu'à la mort des papes? - -Il me semble qu'en moi quelque chose vient de mourir. - -A quoi me résoudre? M'établir pessimiste? Non pas, certes! J'aurais -trop peur de ta bien portante raillerie. - -Après tout, je ne suis plus riche: mais il me reste de quoi vivre -libre. Je ne suis plus jeune: mais il y a encore une dizaine de belles -années entre l'homme qui m'apparaît dans cette glace et un vieillard. -Il est trop tard pour songer à la gloire: mais le travail, même sans -gloire, a ses nobles joies. - -Et, puisque je n'eus pas le génie d'être créateur, peut-être qu'un -effort dans l'ordre scientifique, une série de recherches, établies -nettement et courageusement poursuivies, me débarrasseront des -désespérantes hésitations qui, si souvent, m'ont laissé tomber l'outil -des mains à mi-tâche devant des entreprises trop purement imaginatives -pour ne pas, à certains moments douloureux, apparaître creuses et -vaines au raisonneur et au timide que le hasard a fait de moi. - -Après avoir cherché, réfléchi, je me suis donc fixé une besogne selon -mon courage et mes goûts. - -Tu sais, s'il m'est permis d'employer une expression que tu -affectionnes et que as même, je crois, un peu inventée, quel enragé -_traditioniste_ je suis. - -En exil au milieu du monde moderne, j'ai cette infirmité qu'aucune -chose ne m'intéresse si je n'y retrouve le fil d'or qui la rattache -au passé. Mon sentiment, d'ailleurs, peut se défendre; l'avenir nous -étant fermé, revivre le passé reste encore le seul moyen qui s'offre à -nous d'allonger intelligemment nos quelques années d'existence. - -Tu sais aussi, pour m'avoir souvent plaisanté sur un vague atavisme -barbaresque que ton érudition moqueuse me prêtait, tu sais quel faible -j'eus toujours pour les souvenirs de la civilisation arabe. - -Dans ce beau pays où, par la langue et par la race, au-dessus du vieux -tuf ligure, tant de peuples, Phéniciens, Phocéens, Latins, ont laissé -leur marque, les derniers venus, les Arabes seuls m'intéressent. - -Plus que la Grecque qui, avec ses yeux gris-bleu s'encadrant de longs -sourcils noirs, évoque la vision de quelque Cypris paysanne, plus que -la Romaine dont souvent tu admiras les fières pâleurs patriciennes, me -plaît, rencontrée au détour d'un sentier, la souple et fine Sarrasine, -aux lèvres rouges, au teint d'ambre. Et tandis que d'autres sentent -leur coeur battre à la trouvaille d'un fragment d'urne antique ou d'une -main de déesse que le soleil a dorée, je ne fus jamais tant ému qu'un -jour, dans Nîmes, près des bains de Diane, dont les vieilles pierres -disparaissaient sous un écroulement de rose, en foulant, parmi les -débris, le plafond de marbre fouillé et gaufré que les envahisseurs -venus d'Afrique par l'Espagne ajoutèrent ingénument aux ornements -ioniens du temple des nymphes. - -On accueillit en amis, chez nous, ces chevaleresques aventuriers qui, -au milieu du dur moyen-âge, nous apportaient, vêtus de soie, la grâce -et les arts d'Orient. Quand les Arabes vaincus se réembarquèrent, la -Provence entière pleura comme pleurait Blanche de Simiane au départ de -son bel émir. - -J'avais entrepris autrefois sur ce sujet un travail, hélas! interrompu -trop vite, et retrouve même fort à propos un carnet jauni dont bien des -pages sont restées blanches. Je ferai revivre, en les complétant, ces -notes longtemps oubliées. Je recommencerai mes longues courses sous -ce ciel pareil au ciel d'Orient, à travers ces rocs mi-africains qui -portent le palmier et la figue de Barbarie, le long de ces _calanques_ -bleues propices au débarquement, de ces plages où, dans le sable -blond, s'enfonçait la proue des tartanes. - -Heureux le soir et n'ayant pas perdu ma journée, si je découvre quelque -nom de famille ou de lieu dont la consonance dise l'origine, si -j'aperçois au soleil couchant, près de la mer, sur une cime, quelque -village blanc, avec une vieille tour sarrasine gardant encore ses -créneaux et l'amorce de ses moucharabis. - -Dans ce pays hospitalier, indulgent aux mauvais chasseurs, un fusil -jeté sur l'épaule me donnera l'accès auprès des paysans. - -La mission, gratuite d'ailleurs et peu déterminée, que ton amitié, à -tout hasard, m'avait obtenue du ministère, me fera bien accueillir -des savants locaux, des curés, des instituteurs, et me permettra de -fouiller les vieux cahiers de tailles, les cadastres, les résidus -d'archives. - -Et, après un mois ou deux de cette érudition en plein air, j'espère te -rapporter sinon d'importantes découvertes, du moins un ami solide et -bronzé à la place du Parisien ultra-nerveux que tu as envoyé se refaire -l'esprit et le corps au soleil. - - - - -III - -LA PETITE CAMARGUE - - -Mais avant d'entrer en campagne, avant de mettre à exécution tous -ces beaux projets, j'aurais besoin de me recueillir quelques jours. -Si j'allais demander l'hospitalité à patron Ruf? Il vit sans doute -encore. Nous sommes liés depuis quatre ans, et voici comment je fis sa -connaissance. - -Je voyageais, suivant la côte de Marseille à Nice, quand un soir, pas -bien loin d'ici, aux environs de l'Estérel, mon attention fut attirée -par une demeure rustique dont la singularité m'intéressa. - -C'était, au pied d'un rocher à pic, une de ces cabanes basses spéciales -au delta du Rhône, faites de terre battue et de roseaux, et d'une -physionomie si caractéristique avec leur toit blanc de chaux, relevé en -corne. - -Le rocher, évidemment, plongeait autrefois dans la mer; mais -l'amoncellement de sables rejetés là par les courants, l'alluvion -d'une petite rivière dont l'embouchure paresseuse s'étale en dormantes -lagunes avaient peu à peu fait de la baie primitive une étendue de -limon saumâtre coupée çà et là de flaques d'eau où poussent des herbes -marines, quelques joncs et des tamaris. - -Trouver ainsi, en pleine Provence levantine, une minuscule Camargue -et sa cabane de gardien avait déjà de quoi me surprendre; mais mon -étonnement fut au comble quand j'aperçus, raccommodant des filets -devant la porte, une femme vêtue du costume rhodanien. - -A mon approche, l'homme sortit. Je le saluai d'un «bien le bonjour!» Au -bout d'un moment nous nous trouvions les meilleurs amis du monde. - -Ruf Ganteaume, et plus usuellement patron Ruf, compromis en 1851 pour -avoir, avec son bateau, facilité la fuite de quelques soldats de la -résistance, s'en était tiré, ma foi! à bon compte, évitant Cayenne et -Lambessa, par un internement aux environs d'Arles. - -Plus heureux que d'autres, en sa qualité de pêcheur, il put gagner sa -vie sur le fleuve, se maria et revint au pays après l'amnistie, avec -sa femme, née Tardif, des Tardif de Fourques, et qu'il continuait à -appeler Tardive. - -Ruf et Tardive avaient un fils qu'ils voulurent me présenter. - -On cria: «Ganteaume! Ganteaume!» Je m'attendais à quelque solide -gaillard déjà tanné par le soleil et la mer; je vis sortir d'une touffe -de tamaris un tard-venu de dix ans, les cheveux ébouriffés, l'air -sauvage, tenant par les pattes une grenouille qu'il venait de capturer. -C'était M. l'Aîné, porteur du nom, c'était Ganteaume. - -Je parvins à apprivoiser Ganteaume, et vécus chez ces braves gens -toute une semaine. J'avais promis de leur donner de mes nouvelles. Je -ne l'ai point fait. Me reconnaîtront-ils après quatre ans?... - -Ils m'ont reconnu, et j'ai trouvé toutes choses en état. - -Une cabane toujours neuve; car Ruf, à chaque automne, en renouvelle la -toiture de roseaux, et Tardive, tous les samedis, Ganteaume tenant le -seau où flotte la chaux délayée, rebadigeonne crête et murs, suivant la -coutume du pays d'Arles. - -Comme changement, quelques rides sur la face incrustée de sel du -patron, et quelques fils d'argent dans les bandeaux grecs de Tardive. - -Ganteaume, poussé vite, est devenu un vaillant garçonnet aux cheveux -frisottants de petit blond qui brunira. Ganteaume ne pêche plus aux -grenouilles. Quand il ne va pas à la mer, il monte Arlatan, un étalon -camarguais, blanc comme la craie, vif comme la poudre, que son père, -avec le harnachement en crin tressé, les étriers pleins, la haute -selle, ramena de Fourques où l'avait appelé un héritage. - -Mon installation est bientôt prête. Ganteaume, qui couchera à côté de -ses parents, me cède sa chambre; il me semble qu'elle m'attendait. - -En l'honneur de mon arrivée, on a dîné d'une bouillabaisse pêchée par -patron Ruf lui-même et servie, suivant l'usage, sur une écorce de liège -oblongue creusée légèrement, pareille à un bouclier barbare. Nous -avions chacun pour assiette une moitié de nacre, moules gigantesques -aux reflets d'argent et d'acajou que les barques, à grand effort, d'un -câble noué en noeud coulant, arrachent dans les récifs du golfe. - -A part ce détail tout local des assiettes et du plat, j'aurais pu, -avec cet horizon d'eaux miroitantes, de tamaris en dentelle sur l'or -du couchant, et le clairin d'Arlatan qui tintait, me croire au bord du -Vaccarès, dans quelque coin perdu, entre la tour Saint-Louis et les -Saintes. - -Derrière les dunes, la vague chantait. - -Jusqu'à minuit, Tardive, belle d'humble orgueil, me fit l'éloge de son -bonheur. Ganteaume sommeillait. Patron Ruf fumait sans rien dire. -Et j'admirais cet inconscient poète qui, pour que sa femme se sentît -heureuse et l'aimât, sur un peu de terre amoncelée par l'eau d'un -ruisseau, lui avait refait une patrie. - - - - -IV - -PATRON RUF - - -Patron Ruf, en réalité, vit de sa pêche que Tardive, montée sur -Arlatan, va deux ou trois fois par semaine vendre à la ville. Mais son -orgueil est d'être corailleur. - -Ne devient pas corailleur qui veut! Le titre se transmet de père en -fils, et les membres de la corporation, une fois reçus, jurent le -secret. - -Un triste métier, paraît-il, que celui de mousse apprenti. Patron -Ruf a passé par là, restant des journées entières au fond du -bateau--pendant que l'équipage, avant de promener le filet-drague dans -les hauts-fonds, s'orientait, pour reconnaître les endroits propices, -sur quelque rocher remarqué, quelque _ensignadou_ de la côte--et ne -respirant guère que le soir, quand, la journée finie, le bateau amarré, -il s'agissait de chercher de l'eau, de ramasser du bois et de faire la -bouillabaisse. - -A seize ans, patron Ruf avait été initié. Et maintenant encore, dès -que les mois d'été arrivent, le diable ne l'empêcherait pas d'aller -rejoindre la flottille des Confrères au cap d'Antibes. Expéditions -mystérieuses où l'on emporte deux, trois jours de vivres, où l'on feint -d'embarquer pour Gênes, la Corse, la Sardaigne, bien qu'en somme on ne -perde guère la terre de vue. - -Juin approchant, patron Ruf parle de partir, d'emmener cette fois -Ganteaume. - -Mais Tardive gardera Ganteaume, et c'est là leur seule querelle. - -En attendant, patron Ruf m'a pris pour second. Tous les matins nous -filons au large jeter le _gangui_ ou bien tendre les _palangrottes_. - -Hier, la mer est devenue grosse subitement. Un peu de mistral -soufflait! nous avons dû, au retour, tirer des bordées. - -Patron Ruf tenait la barre et ne parlait pas. Ganteaume courait pieds -nus sur le plat-bord, tout entier à sa voile et à ses cordages. Et -tandis que les grandes lames, lentes et lourdes, se déroulaient sous le -soleil pareilles à du plomb fondu, je m'amusais, passager inutile, à -regarder la côte aride, les collines échelonnées montant ou s'abaissant -les unes derrière les autres selon que la bordée nous rapprochait de la -rive ou bien nous ramenait au large. - -A la cime d'un pic, dans le soleil, une tache blanche brillait. Je -demandai:--«Est-ce un village?--Le Puget..., répondit patron Ruf sans -lâcher sa pipe.--Le Puget-Maure!» ajouta Ganteaume. - -L'aspect du lieu, ce nom sarrasin, surexcitaient ma curiosité savante. -J'aurais voulu d'autres détails. Mais patron Ruf, furieux d'un coup -de barre donné à faux, s'obstinait dans sa taciturnité; malgré mon -impatience, je dus me résigner et attendre que la belle humeur lui -revînt avec le beau temps. - -Aujourd'hui le vent a augmenté. - -Au _cagnard_, entre deux buttes de sable tiède où le vif soleil des -jours de mistral allume des paillettes, nous causons, patron Ruf et -moi, tandis que là-bas Tardive cuisine et que Ganteaume vagabonde -sur la plage ramassant, pour me les montrer, des coquilles, des os -de seiche, des pierres ponces, et les épis d'algue feutrés en boules -brunes que rejette au milieu de flocons d'écume la grande colère de la -mer. - -Dans nos conversations, c'est généralement de politique qu'il s'agit. - -Grave, rasé, l'air d'un Latin, patron Ruf, plus que jamais, maintient -la République. Paris le préoccupe beaucoup. Il en admire les grands -hommes. Et, n'ayant guère pour lecture qu'un vieux Plutarque -dépareillé, il se figure Paris comme Rome ou Athènes. Il possède dans -sa cabane un buste en plâtre de Marianne qu'il appelle sérieusement -la déesse et qui fait pendant à une sainte Marthe domptant la -tarasque, que Tardive apporta de Tarascon. Les jours de fête, Tardive -partage ses fleurs entre sainte Marthe et Marianne. Parfois aussi -elle se révolte:--«Eh té! qu'est-ce qu'elle peut nous donner de -plus ta République? N'avons-nous pas une maison, un bon bateau, un -bel enfant?...» A quoi patron Ruf répond:--«Tout le monde n'est pas -comme nous. Il y a des pauvres dans les grandes villes. Les femmes ne -comprennent pas ça! La gloire de la République, c'est de songer au sort -des pauvres.» - -Pour une fois cependant nous laissons la politique tranquille. Encore -préoccupé de notre traversée d'hier, j'ai remis sur le tapis ce village -du Puget-Maure, entrevu de loin et si étrangement perché. - ---«Drôle d'idée de vouloir vous perdre dans ce paradis des couleuvres. -Le Puget n'est même plus un village. Il y a cent ans, je ne dis -pas. Mais depuis, ce qu'il pouvait rester de bon là-haut, terre et -habitants, est descendu en plaine. Le roc seul persiste, avec une -vingtaine de familles qui font semblant de cultiver ce que la pluie -a laissé dans les creux. Et quelles familles! des gens à figure de -bohémiens qui ne se marient qu'entre eux, par fierté, disent-ils, mais -aussi par misère. Tout ce vilain monde n'aurait qu'à mourir de sa -belle faim. Seulement les femmes, un peu sorcières, vont à la ville -les jours de marché vendre des fromageons et des plantes de montagne. -Les hommes, eux, braconnent malgré les gendarmes, et la poudre ne leur -coûte pas cher.» - -Patron Ruf ne se doute pas qu'en disant du mal du Puget-Maure, il ne -fait qu'augmenter mon désir. - ---«Vous ne trouverez même plus de route. Il en existait une autrefois. -L'orage l'a changée en ravine, et les gens du Puget se croient trop -grands seigneurs pour faire métier de cantonniers.» - -Mon obstination pourtant a fini par vaincre les résistances de patron -Ruf, qui, Romain dans le sang, hait par instinct ces races bédouines, -et, vieil homme de mer, considère comme une aventureuse expédition -cette marche de quelques heures en montagne. - -Patron Ruf s'est même rappelé fort à propos qu'il possédait là-haut un -ami. - ---«Un ancien capitaine caboteur, brave homme, mais à moitié fou, qui -s'est mis en tête d'aller vivre au Puget-Maure avec sa fille. Ils -habitent le château. Vous verrez ce château: je ne le changerais pas -pour le mien.» - -Que patron Ruf déverse à l'aise son mépris sur le Puget-Maure! - -L'important c'est qu'aussitôt le beau temps revenu, il doit me conduire -en barque jusqu'à la calanque d'Aygues-Sèches, où tombe le Riou qui -passe au Puget. Je pourrai de là, paraît-il, en remontant le lit du -torrent, gagner le village sans trop de peine. Les torrents, ici comme -en Grèce, sont encore, pendant l'été, les plus praticables des chemins. - - - - -V - -LA CALANQUE - - -Patron Ruf m'a ménagé une surprise. - -Pendant que nous irons par mer, Tardive, montée sur Arlatan avec -Ganteaume en croupe, portera, par le sentier ordinaire, il en existe un -décidément, mes bagages jusqu'au Puget. Puis Tardive reviendra seule, -me laissant Ganteaume comme société pour une quinzaine. C'est l'époque -où patron Ruf éprouve le besoin d'aller pêcher du corail, et Ganteaume, -ne l'accompagnant pas, lui devient inutile. - -Patron Ruf, cependant, ne pardonne pas encore au Puget. - -Il profite de ce que nous sommes seuls sur l'eau bleue pour recommencer -sa diatribe. Mais au lieu d'attaquer de face, il y arrive par un détour. - -Patron Ruf me raconte, pourquoi me raconte-t-il cela? que le coin de -golfe où nous naviguons recouvre une ville disparue, on ne sait quand, -du temps de «la louve de marbre!» Lorsque la mer, comme aujourd'hui, -est très unie, on aperçoit distinctement des murs de cirque, des -colonnes.--«Tout un Arles, là-bas, à dix brasses. Regardez plutôt!» Je -regarde et n'arrive guère à distinguer, avec de gros oursins roulant -sur leurs piquants et des poissons aux reflets de métal, qu'un fond -montueux noir d'algues flottantes. - -Patron Ruf, plus heureux, découvre toute sorte de choses. Il s'exalte. -Il parle de coupes d'argent, de dieux en bronze, autrefois ramenés dans -le filet des pêcheurs, d'une jarre pareille à un bloc de rocher sous -sa couche de coquillages, mais pleine de pièces d'or, qu'un enfant -trouva, roulée dans le sable, un lendemain de tempête.--«Ah! si tout -l'or caché qui dort inutile paraissait au jour!» Et, vieux républicain -en qui revit l'âme des Gracques, le voilà pétrissant le monde à sa -fantaisie, un monde où chacun naîtrait riche, où les braves gens -seraient heureux. - -Si pourtant, quelque matin, en jetant le «gangui», il accrochait, -lui aussi, un bout de trésor? on saurait s'en servir tout comme un -autre.--«Nous voyez-vous, moi en monsieur, Tardive en dame et Ganteaume -avec des escarpins vernis!» - -Attention: patron Ruf se raille lui-même; et quand un Provençal se -raille, il n'est jamais long à railler quelqu'un autre. - -Maintenant c'est aux gens du Puget-Maure qu'en a patron Ruf. Ils -possèdent eux aussi un trésor, et c'est ce qui les rend si fiers, une -chèvre en or qu'on rencontre la nuit broutant la mousse des montagnes. -Jamais personne n'a pu la prendre tant elle court vite. Mais l'espoir -fait vivre quoiqu'il engraisse peu; et si les Mouresq, comme on les -appelle, sont tous maigres, c'est que, depuis longtemps, pécaïre! ils -ne vivent guère que d'espoir. - -Patron Ruf, ayant cette fois tout dit, se mit à rire silencieusement, -les dents serrées sur son tuyau de pipe. Il riait encore en débarquant -au bas des falaises d'Aygues-Sèches. Il s'arrêta seulement de rire -pour notre déjeuner d'adieu préparé d'avance par Tardive, et que -nous augmentâmes de quelques douzaines d'arapèdes noblement moussus, -cueillis au couteau dans les roches. - - - - -VI - -DANS LE VALLON - - -Patron Ruf m'a dit: «Le vallon passe juste sous le village; en le -remontant tout droit, au bout de deux petites heures, vous serez rendu -au Puget.» - -Un berger de quinze ans qui, laissant son chien faire la garde, -s'amusait à tailler en figurines les nodosités baroques d'un bâton de -caroubier, confirme ces renseignements. - -Le voyage est charmant d'abord dans ce lit de torrent qui, au lieu -d'eau, roule sous la brise venue de la mer ses grandes fleurs et ses -herbes grises. - -Par malheur, ni patron Ruf, ni le berger, ne m'ont averti d'un point -important. C'est qu'un peu plus haut, l'orage, mauvais ingénieur, -a laissé en route les trois quarts au moins des cailloux roulés et -des rochers que son flot boueux devait charrier à la grève. De sorte -que, maintenant, ma marche vers le Puget-Maure n'est plus qu'une -série de périlleuses escalades à travers des cascades sèches, amas de -pierrailles et de blocs traîtreusement polis que rend plus glissants -encore un tapis d'aiguilles de pins. - -Combien durèrent les deux heures? je l'ignore! le temps passe vite -lorsqu'on fait ce ridicule métier de s'accrocher, sans repos ni trêve, -des pieds, aux aspérités de la pierre, des mains, à quelque touffe de -ciste, de lentisque, à quelque branche de figuier sauvage, dont les -feuilles froissées m'entêtaient de leur forte odeur. - -Toujours est-il que le soleil, violent encore, baissait déjà quand à un -détour le Puget-Maure m'apparut. Il me semblait tout près, à portée de -la main, derrière ce dernier promontoire. Mais le promontoire franchi, -un autre aussitôt se dressait, puis disparaissait, laissant voir ce -fantastique petit village que je m'imaginais toujours être sur le point -d'atteindre, et qui, à chaque fois, s'éloignait. - -Le paysage avait changé. Je m'en aperçus seulement à l'heure où, à bout -d'énergie, je m'étendis, le dos dans l'herbe, sous un bloc. - -Ce n'étaient plus les blancheurs calcaires des falaises au bord -du golfe; mais--comme si un antique volcan eût déversé là ses -coulées--deux hautes murailles porphyriques dont les innombrables -paillettes s'allumaient aux reflets rouges du couchant. Sur ce terrain -de feu où les rayons se concentraient: une végétation africaine, de -grands aloès, des cactus, et, çà et là, martyr écorché, le tronc -saignant d'un chêne-liège. La chaleur devenue intense, à la tombée du -jour, faisait partout craquer les écorces, pleurer les résines, et se -mourir dans un crescendo exaspéré l'aride chanson des cigales. - -Il faut croire que je m'endormis. - -Je m'endormis, et fis tout de suite un rêve étrange, longtemps -continué, pendant lequel il me sembla vivre des années et des années. - -En quête de trésors cachés, je parcourais des pays inconnus, des -royaumes chimériques; mais toujours le rêve me ramenait dans une vallée -fermée, aux parois couleur de braise, incrustés d'escarboucles, où, -souffrant d'une soif ardente, je poursuivais la Chèvre d'Or. - -J'étais même sur le point de la saisir, j'apercevais distinctement, à -deux pas de moi, entre deux buissons, ses yeux malicieux, ses cornes et -son front têtu... - -Mais un chevrotement rapproché, un léger tintement de clochettes me -réveillèrent. J'ouvris les yeux et crus d'abord qu'une hallucination -prolongeait mon rêve. - -Non! Quoique s'assombrissant de minute en minute sous le crépuscule -survenu pendant ce long sommeil, je reconnaissais le paysage admiré -tantôt dans sa splendeur ensoleillée; et c'était bien une vraie chèvre, -une chèvre en chair et en os qui, à la cime d'une roche aiguë, les -quatre pieds joints, me regardait. Ses cornes luisaient, ses sabots -luisaient, sa toison avait des tons fauves. - -J'avançai doucement, ma familiarité l'offensa. Elle fit un bond, -disparut un instant, puis reparut sur une autre roche. - -A la place qu'elle quittait, où ses sabots avaient posé, la pierre -rouge semblait frottée d'or. Et je me disais: - -«Voilà qui semble donner tort aux railleries de patron Ruf! Si j'avais -cependant, pour mes débuts dans ce pays, rencontré la Chèvre d'Or de la -légende?» - -Cependant, l'espiègle chèvre jaune, tout comme eût fait la Chèvre fée, -semblait m'attendre, me provoquer. - -J'avançai encore; elle repartit, cornes en avant cette fois, dans un -épais fourré de lentisques où, d'abord, elle s'empêtra. Je la tenais -déjà, je caressais son poil rude et roux, quand d'un simple effort, -rompant l'obstacle des branchages, elle retomba, bondissante et libre, -de l'autre côté. - -Quelque chose tinta, sa clochette sans doute qui s'était détachée. -Car je trouvai, sous le buisson, une de ces clavettes en forme de -demi-croissant dont les bergers se servent pour boucler le collier -de bois que les chèvres portent au cou. Je cherchai vainement la -clochette. Plus lourde, elle avait dû rebondir et rouler dans un creux, -où, parmi les pierres, riait un peu d'eau. - -La chèvre était loin, elle courait. Piqué au jeu, intéressé par le -mystère, je me mis à courir aussi, sans trop buter pourtant: maintenant -nous suivions une manière de chemin! Et j'étais déjà tout près d'elle, -quand, sous la lune se levant, d'un dernier saut, comme par miracle, -je la vis soudain disparaître dans la masse même du roc qui semblait -barrer le vallon. - -En même temps, au-dessus de moi, à cinquante pieds, j'entendis un -bruit de voix, un son d'angelus; et, levant la tête, je m'aperçus, au -déchiquetage des toits sur le ciel, à la silhouette des gens causant -accoudés en haut d'une terrasse, que ce que j'avais pris pour un roc, -était probablement un village. - ---«Holà! criai-je, est-ce ici le Puget? - ---Ici même, vous n'avez qu'à suivre le sentier, monter l'escalier et -passer la porte.» - -Je suivis un étroit sentier que continuaient, mauvais aux pieds, des -degrés taillés dans la pierre. Je passai sous un portail bas, veuf de -ses battants, mais encore surmonté de vagues armoiries. Une vieille -femme m'indiqua l'auberge. - -Et, malgré les sinistres prédictions de patron Ruf, je pus, après un -souper que l'appétit me fit trouver délicieux, dormir dans un lit blanc -dressé au beau milieu d'une chambrette plus blanche encore, dont les -ogives bizarres, jusqu'au moment où la fatigue ferma mes paupières, -m'avaient donné l'illusion d'un accueillant et rustique Alhambra. - - - - -VII - -LA CHÈVRE D'OR - - -J'avais oublié la chèvre. Ganteaume, au matin, me la rappelle. - -Arrivés tard avec Arlatan, il a couché, Tardive aussitôt repartie, chez -cet ancien capitaine dont patron Ruf hier me parlait. - -Ganteaume m'apporte ma valise. - -En la posant sur la table, il découvre un fragment de rocher rouge, -brillant de paillettes, ramassé par moi machinalement à l'endroit où -la chèvre m'était apparue. Il s'extasie, il me demande si toutes ces -paillettes sont du vrai or. - -La clavette aussi l'intéresse. Généralement les clavettes sont en buis -taillé au couteau, et Ganteaume me fait remarquer que celle-ci est en -ivoire. - -Puis il me quitte pour aller chercher mes livres. Demeuré seul, je -réfléchis. - -Bien avant les récits de patron Ruf, je la connaissais sa légende, et -dans tous les coins de Provence j'avais rencontré la Chèvre d'Or. - -Aux Baux, pendant les nuits de lune, à travers les palais abandonnés, -le long des abîmes; non loin d'Arles, à Cordes, autour du mystérieux -souterrain taillé dans le roc, en forme d'épée; et près de Vallauris, -du val d'or, sur ce plateau semé d'étranges ruines, qu'on appelle -également Cordes ou Cordoue, et d'où la vue s'étend si belle, par delà -les bois d'orangers qui font ceinture au golfe Juan, jusqu'aux îles de -Lérins: Sainte-Marguerite, Saint-Honorat, blanches au milieu de la mer. - -Partout la légende se rattachait aux souvenirs de l'occupation -sarrasine; partout il s'agissait de cette chèvre à la toison d'or, -habitant une grotte pleine d'incalculables richesses, et menant à la -mort l'homme assez audacieux pour essayer de la suivre ou de s'emparer -d'elle. - -Ainsi ma demi-hallucination s'explique de la façon la plus naturelle du -monde. - -La chaleur était accablante sous les pins; et, la tête encore lourde -des bavardages de patron Ruf, il n'est pas étonnant que, m'étant -endormi, j'aie rêvé trésors et qu'au réveil j'aie un instant pris pour -la Chèvre d'Or la première chèvre venue. - -Les chèvres rousses ne sont pas rares. A Naples, je me souviens d'en -avoir vu tout un troupeau au pied du tombeau de Virgile. - -Si les sabots de ma chèvre luisaient avec des reflets de diamant, c'est -que, sans doute, elle les avait polis à galoper dans l'herbe sèche et -les pierrailles. Si ses cornes luisaient aussi, c'est qu'elle aimait -fourrager, tête en avant, au milieu du feuillage dur des myrtes et des -lentisques. Quant aux traces laissées par ses sabots, j'étais assez -géologue pour constater, au seul examen du peu précieux caillou admiré -de Ganteaume, qu'il s'agissait simplement d'un fragment de porphyre -rouge où s'incrustaient des grains de mica. - -La clavette pourtant m'intriguait. Je la montrai à l'aubergiste. - ---«Ceci, me dit-il, en prenant un air grave, est une clavette de -sonnaille; mais bien qu'ayant, dans le temps, gardé les troupeaux, -je n'en vis jamais de pareille. D'abord, si je ne me trompe, on la -croirait en fin ivoire. Et puis remarquez ces dessins: les bergers -d'aujourd'hui ne savent plus travailler ainsi. Ça m'a l'air vieux -comme les chemins. L'homme qui fit la clavette doit être mort depuis -longtemps, et aussi la bête qui la portait au cou.» - -Je jugeai inutile de détromper l'hôtelier en lui racontant que la -chèvre qui avait perdu la clavette se trouvait vivante, et bien vivante. - ---«Que la clavette soit ou non ancienne, un morceau d'ivoire aura -toujours pu tomber par hasard entre les mains d'un pâtre qui se serait -amusé à le sculpter.» - -Il n'en est pas moins vrai que si le pâtre en question, un pâtre -quelconque, ou Ganteaume, en faisant la même trouvaille, avait vu, -comme moi, fuir dans les braises du couchant une chèvre aux poils -rutilants et fauves, si comme moi il avait remarqué, sur les pierres -que ses sabots effleuraient, des taches d'un éclat métallique, aucun -raisonnement ne l'eût empêché de croire que réellement la Chèvre d'Or -lui était apparue. - -J'aurais voulu être ce pâtre. - -Je serais retourné au vallon chaque soir, ému de terreur et -d'espérance, pour la guetter, pour la traquer, malgré périls et -précipices, par les lieux sauvages qu'elle hante, jusqu'au trésor, -jusqu'à la grotte. Et cette naïve illusion aurait, du moins pendant -quelques heures, quelques mois, illuminé ma vie. - - - - -VIII - -AU BACCHUS NAVIGATEUR - - -Ganteaume ne revenant pas, je pris le parti de visiter le village. - -Vrai nid à pirates, ce Puget, haut perché sur son roc d'où l'on -voit la mer au lointain à travers les lances aiguës des végétations -barbaresques. - -Pas de remparts: les maisons en tenaient lieu, s'alignant au ras de -l'abîme et percées de rares et étroites fenêtres qui pouvaient, au -besoin, servir de meurtrières. - -J'ai voulu faire tout le tour, descendre au vallon parcouru hier; j'ai -reconnu la vieille porte par laquelle j'étais entré. - -Au dedans, des ruelles en escalier, de longs couverts sombres et frais, -puis, avec la fontaine et le lavoir, une placette entourée d'arcades -blanches. Beaucoup de maisons vides, ouvertes à tous les vents. -L'herbe y croît, la marjolaine y embaume dans les débris des plafonds -effondrés; et c'est, entre les fenêtres sans volets ni vitres, les -toits dont les trous laissent voir le bleu du ciel, un chassé-croisé -d'hirondelles. - -Si je m'aventurais dans ce dédale? j'essaye, attiré par le pittoresque, -mais je dois bientôt battre en retraite. - -Hommes et femmes, assis sur les seuils, me regardent, oh! sans -malveillance, mais avec un étonnement marqué. Voilà bien les -demi-sauvages que m'avait annoncés patron Ruf. Ils me saluent pourtant -lorsque je les salue. Mais la rue leur appartient et je me sens intrus -chez eux. Vite, retournons à la placette! - -Ganteaume était là. Il me cherchait. «Depuis plus de deux heures!» -ajoute-t-il en bon Méridional amplificateur qu'il est déjà. - -Quelqu'un me demande, paraît-il, M. Honnorat Gazan, le capitaine ami de -patron Ruf. - -Tardive lui a parlé de moi, et il a tenu à me faire le premier sa -visite. - -Je gagne donc l'auberge, et gravis, toujours précédé de Ganteaume, son -beau perron en pierre froide, à qui les chaussures paysannes et les -glissades des gamins ont donne le poli du marbre vert, après avoir -admiré, détail qui m'échappa ce matin, l'étonnante enseigne:--_Au -Bacchus navigateur_,--représentant un enfant joufflu, coiffé de -raisins, à cheval sur un tonneau qu'assiègent les flots en furie. - -En effet, M. Honnorat m'attendait, tranquillement d'ailleurs, auprès -d'une bouteille de muscat, dans la grande salle du _Bacchus_ aussi -obscure qu'un café arabe, les volets en étant fermés par crainte du -soleil et des mouches. - -On se serre la main à tâtons; mais les yeux peu à peu s'habituent au -demi-jour, et la connaissance, grâce au muscat, se trouve, au bout d'un -moment, faite et parfaite. - -M. Honnorat, Gazan Honnorat, est justement le maire du Puget. En cette -qualité, il a la garde des archives, c'est-à-dire qu'il détient la -clef d'un vieux coffre relégué dans un galetas. - ---«Si vous n'avez peur ni de la poussière ni des rats, votre visite -arrive à point. En fouillant dans nos paperasses vous leur rendrez un -vrai service. Saladine, ma gouvernante, vieillit et les néglige. Elles -doivent avoir grand besoin d'être époussetées.» - -Au fond, M. Honnorat est plus savant qu'il ne voudrait le paraître. -Comme j'expose mes projets, il m'avoue avoir lui-même, dans le temps, -entrepris, puis abandonné un travail analogue à celui que je rêve: la -monographie du Puget-Maure, ainsi nommé, m'assure-t-il, parce que grâce -à une situation naturellement fortifiée, des Sarrasins s'y maintinrent -même après la suprême défaite et la destruction du Fraxinet. - ---«C'est fort curieux, et vous auriez dû... - ---Oui! j'aurais dû continuer. Mais que voulez-vous? Les Provençaux, -ceux d'ici en particulier, sont tous les mêmes. Jusqu'à cinquante ans, -de la poudre! et puis la paresse vous gagne, on engraisse et on devient -Turc.» - -M. Honnorat me donne des détails. - -Trop éloignés de la mer pour fuir, les habitants du Puget-Maure -avaient dû se faire respecter. Assez tard, vers le XVe siècle, ils -s'étaient convertis tant bien que mal et mêlés aux gens du voisinage. -Mais la race subsistait ainsi que certaines coutumes caractéristiques. -M. Honnorat citait des familles: les Quitran, les Goiran, les Roustan, -les Autran.--«Tous ces noms en _an_, disait-il, sentent leur origine -arabe. Nous en tenons aussi, nous autres les Gazan; et, si vous avez -de bons yeux, vous pourrez distinguer, sur notre porte, un restant -d'écusson de tournure assez maugrabine.» - -Je n'ai pas eu le temps de vérifier la valeur des théories -ethnographiques et linguistiques du brave M. Honnorat. - -En tout cas, ces maigres et bruns paysans, d'une distinction si sauvage -sous leurs habits de laine couleur de la bête, représenteraient -aisément des pirates fort convenables. Et M. Honnorat lui-même, avec -son grand nez, son air calme et digne, les sentences fatalistes qui, -lorsqu'il retire sa pipe pour parler, roulent le long de sa forte -barbe, plus rare près des oreilles et autour des lèvres, me fait par -moment tout l'effet d'un vieux serviteur du Prophète. - -Mais le muscat est terminé, M. Honnorat, à toute force, veut me montrer -son château, me présenter sa fille. Il est veuf, paraît-il, et possède -une fille charmante. Nous voilà donc nous dirigeant vers le château -planté au coin de la placette, château qui ressemblerait à toutes les -maisons sans un assez beau portail d'aspect féodal et rustique et sans -une tour à terrasse, jadis forteresse, aujourd'hui colombier, dont les -murs, revêtus sur trois faces, par le soleil, d'une croûte couleur de -brioche, s'effritent rongés par l'air salin du côté qui regarde la mer. - - - - -IX - -LES PAPILLONS BLANCS - - ---«Norette! Norette!» criait, de son creux d'ancien caboteur, M. -Honnorat debout au pied de la tour.--«Norette!...» Mais Norette ne -répondait point. - ---«Ah! vous pouvez bien l'appeler jusqu'à demain, interrompit une voix -irritée, mademoiselle a quitté le four, me laissant seule, avec tout -le souci, aussitôt la fougasse faite. Maintenant Mademoiselle est sous -les toits, à son grainage; et quand Mademoiselle est à son grainage, le -Père Éternel pourrait tonner qu'elle ne se dérangerait pas.» - -La personne qui, sans qu'on l'en priât, se mêlait ainsi à la -conversation, suivant le patriarcal usage de Provence, était une -grande femme maigre et sèche en qui tout de suite et même avant que M. -Honnorat ne lui eût dit: «Posez donc nos pains pour vous fâcher plus -à l'aise, Saladine!» j'avais deviné, aussi dévouée que tyrannique, la -gouvernante du château des Gazan. - -Sur sa tête, classiquement couronnée du petit coussin rond des -cariatides, elle portait en équilibre une large planche couverte de -pains fumants et tenait sous le bras, dans une serviette, un de ces -gâteaux minces, faits avec la pâte du pain que les ménagères étalent, -le picotant du bout des doigts et l'arrosant d'huile, devant la gueule -ouverte du four. - ---«Voilà! soupirait M. Honnorat, voilà ce qu'il nous aurait fallu pour -faire passer le muscat. On y pensera une autre fois; goûtons-y tout de -même en attendant.» - -Je rompis un angle et déclarai, sans avoir besoin de mentir, la -fougasse délicieuse. M. Honnorat, lui, ne se prononçait pas: - ---«On y a peut-être épargné l'huile?...» Mot imprudent qui aussitôt -redéchaîna les fureurs de Saladine. - ---«Épargné l'huile? si vous pouvez dire! La bouteille entière y a -passé, une bouteille d'huile vierge dont chaque goutte vaut son -pesant d'or. Seulement nous avons trouvé là cinq ou six femmes qui -_cuisaient_, et Mlle Norette, comme toujours, a voulu arroser leur -fougasse. C'est un gaspillage, un massacre. Ah! quand la pauvre Madame -Gazan vivait!...» - -M. Honnorat m'avait pris par le bras: - ---«Je connais Saladine. Elle en a encore pour une bonne petite heure -à tempêter: sauvons-nous sous les toits, vous verrez grainer, c'est -intéressant.» - -Un escalier noir, un palier noir; puis une porte qui s'ouvre, et, dans -le carré clair de la porte, un fourmillement d'argent et d'or. - ---«Mademoiselle Gazan... l'ami de patron Ruf...» - -Instinctivement, je salue; et, la première surprise des yeux passée, je -regarde autour de moi et me rends compte. - -Nous sommes au grenier, un grenier où de toutes parts le soleil entre -comme chez lui. - -L'or, c'est des chapelets de cocons suspendus à des barres -transversales et si serrés qu'ils forment tenture; l'argent, des -papillons blancs accrochés le long des cocons. - -Prudemment, baissant la tête pour ne rien heurter, nous pénétrons dans -le sanctuaire à la suite de Mlle Norette et de Ganteaume qui, depuis -hier, s'est constitué son page. - -M. Honnorat me raconte que Mlle Norette, la soie étant à vil prix et -la graine au contraire se vendant très cher, a eu l'idée de faire -exclusivement du grainage. Elle y réussit, paraît-il. L'argent -qu'elle gagne est pour elle. De tout temps, dans les familles de -bonne bourgeoisie, l'élevage du ver à soie a été considéré comme -occupation noble à laquelle on peut se livrer sans déchoir. La graine -du Puget-Maure est recherchée, car on ne fabrique pas de bonne graine -partout. C'est un travail d'attention et de conscience. Il faut trier -les cocons avec grand soin; il faut examiner au microscope, suivant la -méthode Pasteur, les papillons douteux ou malades... - -Et le voilà qui m'explique tout en détail: les cocons de choix mis en -chapelets, en _filanes_, délicatement, l'aiguille dans la bourre, -sans qu'elle offense le cocon; les papillons qui sortent, mâles et -femelles, la femelle immobile, attendant, le mâle frissonnant du corps -et des ailes; comme quoi les uns s'accouplent d'eux-mêmes, comme quoi -il faut marier les autres et après cela les _démarier_, noyant les -mâles inutiles désormais, tandis que les femelles, sur un cadre garni -de toile, pondent leurs oeufs, la graine! pareils à un semis serré de -petites perles incolores d'abord, puis jaune paille, puis violettes, -puis gris de plomb. D'autres ont des procédés compliqués, des sacs en -mousseline, des casiers où chaque cocon est isolé. Lui s'en tient aux -procédés simples... - -Mais je ne l'écoute que vaguement. - -Je regarde Mlle Norette, brune, frêle, presque une enfant, sauf la -précocité orientale du corsage, Mlle Norette qui s'est remise au -travail, et, souriante, sans penser à mal, avec une ingénue chasteté, -une cruauté ingénue, de ses fins doigts ambrés, marie et démarie les -papillons femelles dont visiblement le coeur s'ouvre, les mâles tout -vibrants d'une palpitation de désir. - - - - -X - -INSTALLATION DANS LA TOUR - - -Oui! une enfant, cette Mlle Norette. Tout à fait une enfant: ses yeux -le disent, que rien ne semble inquiéter, très noirs, malicieux et doux, -innocemment ouverts sur la vie. - -Elle est femme par la volonté. - -Ayant perdu sa mère à douze ans, entre un père ami du repos et la -rugueuse Saladine, depuis c'est elle qui gouverne. Oh! sans paraître -commander. Seulement, avec ses airs de bon tyran, M. Honnorat ne fait -que ce qu'elle a bien voulu approuver d'avance, et, malgré ses colères -et ses cris d'aigle, Saladine elle-même lui obéit. - -Mlle Norette a dû vouloir que je m'installe au château, car M. -Honnorat, à force d'instances, m'y a décidé; ce matin, Saladine me -déménage. - -Il paraît que le _Bacchus navigateur_, avec ma chambre attenante à la -salle commune, et toujours pleine, par les trous de la cloison, du -bruit des joueurs et du bourdonnement des mouches, n'était pas un logis -convenable pour moi. - ---«Et puis, me dit M. Honnorat, que penseraient les gens s'ils savaient -que je laisse à l'auberge, comme des colporteurs ou bien des comédiens, -le fils et l'ami de patron Ruf?» - -J'ai donc quitté le _Bacchus navigateur_ où je continuerai pourtant à -prendre mes repas avec Ganteaume. - -M. Honnorat nous offre, à Ganteaume et à moi, toute une tranche de sa -tour. - -La chose au Puget n'a rien qui choque. Habiter sous le même toit, même -quand sous ce toit est une jeune fille, n'implique pas l'intimité. Les -maisons ont souvent trois, quatre propriétaires; chacun occupe son coin -sans s'inquiéter du voisin, et, en cas de procès, on ne se reconnaît -pas toujours aisément dans l'enchevêtrement des étages. - -Un peu haut peut-être le retrait qui m'est destiné, mais charmant, -comme fait pour moi. - -Les archives sont au-dessus, dans une manière de galetas, ce qui rendra -commodes mes recherches. - -Et, pour ne pas perdre de temps, tandis que j'écoute, à travers le -plancher, Saladine et Norette, l'une grondant, l'autre riant, remuer -des meubles, j'ai passé toute une après-midi délicieuse à secouer ces -papiers jaunis, ces parchemins recroquevillés d'où monte le parfum -des âges. Plusieurs chartes que je me réserve d'étudier. Un _terrier_ -de 1400 où les noms de lieux sacrilègement travestis par nos employés -au cadastre, les noms de famille disparus, apparaissent dans leur -originelle vérité sous l'écorce d'un rude provençal paysan ou d'un -latin naïvement barbare. - -Après le galetas, il y a la terrasse: terrasse à la mode du pays, -bordée d'un haut parapet en bâtisse qui va diminuant, suivant la -pente du toit dallé, de façon qu'à l'extrémité de la pente on puisse -s'accouder pour voir le paysage et que, sur les trois autres faces, on -trouve toujours un coin d'ombre fraîche en été, un coin de soleil en -hiver. - -Perché comme un guetteur, je pourrais au loin voir passer patron Ruf et -sa voile blanche. - -Un ruisseau chante sous la tour. Des sources invisibles, filtrant au -pied du rocher, l'alimentent. Mais à cent mètres, le ruisseau cesse -de luire dans le lit pierreux du vallon, tari tout de suite qu'il est -par les saignées qu'y pratiquent les propriétaires d'une infinité de -jardinets dont les muraillettes en pierre sèche vont dégringolant la -montagne. - -Ici on se rend très bien compte, topographiquement, de l'histoire du -Puget-Maure. - -Au temps jadis, avant les défrichements et les cultures, l'eau des -sources devait descendre abondante jusqu'à la mer; et l'aride calanque -d'Aygues-Sèches servait alors d'aiguade aux marins. - -Peut-être les Phéniciens et puis les Grecs eurent-ils là un petit port? -Mais à coup sûr les Sarrasins connurent la plage et y abritèrent leurs -barques légères. Plus tard seulement ils montèrent et s'établirent au -Puget demeuré tel qu'ils l'ont bâti, avec ses rues en escaliers où les -maisons penchantes s'entre-baiseraient si, de loin en loin, une voûte, -un arceau n'y mettaient bon ordre. - -Gardent-ils quelque vague souvenir de leur origine, ces hommes -qui, là-bas, leur travail fini, devant la vieille maison commune, -contemplent obstinément, dans l'espérance de je ne sais quoi qui doit -venir, la mer, le chemin bleu de l'antique patrie oubliée? - -Un «Monsieur! hé! Monsieur!» interrompt mes réflexions archéologiques. - -C'est Saladine inquiète, affairée, qui s'avance vers moi, se retournant -pour voir si quelqu'un ne la suit pas. - -Pourquoi ces airs mystérieux, et que peut bien me vouloir Saladine? - - - - -XI - -CLAVETTE ET CLOCHETTE - - -Il paraît qu'en rangeant le léger bagage rapporté du _Bacchus -navigateur_ par Ganteaume, Mlle Norette s'est montrée fort surprise -de découvrir, au milieu de mes livres et de mes papiers, la fameuse -clavette en ivoire. - -Elle a interrogé Ganteaume qui ne lui a rien appris sinon que la -clavette m'appartenait. Maintenant elle voudrait savoir comment cette -clavette est arrivée dans mes mains. - -Je raconte alors très simplement à Saladine la rencontre que j'eus -de l'étonnante chèvre jaune qui me fit tant courir tout le long du -vallon, il y a trois jours, le soir même de mon arrivée. - ---«Mais c'est Jeanne que vous avez rencontrée! - ---Jeanne? - ---Oui, _Misé Jano_, la chèvre de Mlle Norette, notre chèvre, qui -précisément, ce jour-là, après avoir, tant elle est malicieuse, arraché -avec ses cornes le piquet qui l'attache au pré, rentra, son collier de -travers, prêt à tomber, la lanière pendante, ayant perdu clavette et -clochette. Voilà bien maintenant la clavette, mais c'est la clochette -qu'il faudrait. Mlle Norette a pleuré, et M. Honnorat, s'il apprend -cela, risque d'en faire une maladie... Une clochette en argent, -monsieur, que, depuis des cents et cents ans, les Gazan ont dans leur -famille? Si vous vous rappeliez l'endroit? on pourrait, des fois, la -retrouver...» - -Alors, à son tour, timidement, Mlle Norette, qui attendait dans -l'escalier le résultat de l'ambassade, s'est approchée. - ---«Surtout, monsieur, je vous en prie, que mon père n'en sache rien.» - -La nuit tombait. J'ai promis de retourner au vallon dès l'aube première -pour essayer de reconnaître le buisson que traversait la chèvre, quand, -dans la nuit, il me sembla entendre quelque chose tinter. - -Et ce matin je suis retourné au vallon. Singulier prélude à mes travaux -savants que cette recherche d'une clochette égarée! - -Heureusement le bloc de porphyre rouge sur lequel s'est un instant -posée la chèvre pourra servir à me guider. - -Voici bien le buisson, l'endroit où tomba la clavette, et, en bas d'une -pente rocheuse, polie au passage des paysans et de leurs bêtes, le trou -d'eau où la clavette a dû rouler. - -Quelque chose de blanc tremblait au fond: c'était la clochette. - -Je l'ai retirée ruisselante, et tout de suite j'ai compris l'importance -que M. Honnorat et Mlle Norette attachaient à sa possession. - -Cette clochette, curieusement ouvragée dans le goût sarrasin, portait, -en ourlet sur l'extrême bord, une manière d'arabesque que je pris -d'abord pour un pur caprice ornemental, mais qui, plus attentivement -examinée, me parut constituer une étrange inscription en grec très -ancien mêlé de caractères coufiques. - -Le tout me parut rentrer avec un singulier à propos dans le cadre de -mes études. - -Je songeais donc à transcrire l'inscription, me réservant, car je -m'entends un peu en cryptographie, de la déchiffrer à loisir, quand -Mlle Norette est arrivée. Sa chèvre jaune la suivait, pareille -d'ailleurs à toutes les chèvres et nullement fantastique au grand jour. - -Mlle Norette m'a repris la clochette, riant et me remerciant; elle l'a -suspendue au cou de _Misé Jano_ qui aussitôt s'est mise à courir devant -sa maîtresse vers le village. - -M. Honnorat grondait lorsque nous rentrâmes. - ---«Est-ce raisonnable, Norette, de fier ainsi cette clochette d'argent -à la chèvre? Un jour ou l'autre tu peux la perdre! - ---Tu vois bien, père, qu'elle n'est pas perdue. - ---Sans doute! mais des gens l'ont vue. Cela fait toujours parler les -gens.» - -Et, de sa voix doucement entêtée: - ---«J'aime assez faire parler les gens!» disait Norette. - - - - -XII - -PANIER DE SOUHAITS - - -Cette aventure a établi tout de suite une sorte de complicité entre -Mlle Norette et moi. - -Mlle Norette veut, accompagnée de Ganteaume qui ne la quitte plus d'un -pas, me faire visiter de fond en comble, d'abord ma tour, décidément -bien sarrasine, puis le château proprement dit, curieux encore quoique -moins ancien. - -Un petit logis Renaissance, mais bâti sur le plan des maisons arabes. -De sorte que l'on s'étonne comme d'un anachronisme, en découvrant au -plafond de l'escalier, presque méconnaissables déjà sous les couches de -chaux superposées, quelques naïfs bas-reliefs inspirés de l'_Iliade_: -un Agamemnon portant la toque du roi François, une dame que, sans le -nom de Briséis inscrit sur une banderole, je prendrais pour Diane de -Poitiers. - -En revanche la cour a gardé un caractère oriental des plus purs, avec -son puits à margelle basse, ses niches creusées dans le mur pour -servir d'étagères, le double rang de galeries par où s'éclairent les -chambres sans ouvertures sur la rue, et l'énorme vigne centenaire qui, -jaillissant d'un angle du sol carrelé, la recouvre presque tout entière -de ses bras tortueux et noirs, de ses pampres chargés de grappes dans -lesquels à midi des pigeons roucoulent. - -L'intérieur est un vrai musée. - -Sans compter quelques portraits d'ancêtres suffisamment rébarbatifs; -partout, des tentures aux vives couleurs provenant de Smyrne et d'Alep, -des armes damasquinées, des lampes de forme bizarre, des tabourets, des -tables, des miroirs à incrustations de nacre font au milieu de meubles -d'il y a cent ans le fouillis le plus bizarre du monde. - -Rien d'ailleurs qui sente le culte du bibelot, inconnu, Dieu merci! -sur ces hauteurs; mais quelque chose de patriarcal, la trace restée de -plusieurs générations. - -Mlle Norette m'explique qu'en effet on a de tous temps beaucoup voyagé -dans la famille. - -Puis elle ouvre un petit coffre en chêne cerclé de bandes de fer, et -me montre des colliers en perles, en corail, ayant généralement pour -agrafe une monnaie grecque ou bien une pierre gravée antique, des -chapelets de sequins, de lourds bracelets d'argent, des gorgerins d'un -style raffiné et barbare, toutes sortes de joyaux rapportés de très -loin à des aïeules, des bisaïeules dont elle se rappelle les noms. - -Je demande à voir la clochette. Alors Mlle Norette se trouble; Mlle -Norette, paraît-il, ne l'a plus. Elle l'a rendue à son père qui y tient -beaucoup, comme souvenir. - ---«Mais ne lui racontez pas ce qui est arrivé, ne lui dites jamais que -vous l'avez eue entre les mains.» - -Et pour rompre une conversation qui la gêne, tout au fond du -coffre elle découvre un corbillon d'osier tressé. Quelles richesses -nouvelles renferme-t-il sous le carré de vieux satin qui précieusement -l'enveloppe? - -Un oeuf, un grain de sel, un morceau de pain bis et un petit bâton -portant un brin de laine au bout. - ---«Ce sont les souhaits! dit Norette. - ---Les souhaits? - ---Oui! les souhaits et les présents que l'on m'apporta dans mon berceau -lorsque j'étais âgée d'un jour. - ---Comme au temps des fées? - ---Précisément. Mais depuis longtemps les fées étant mortes, quatre -vieilles femmes, généralement, les remplacent, voisines ou amies, -respectueuses des usages, qui se donnent, quand il y a quelque part -une fillette nouveau-née, cette importante mission. L'idée leur en -vient tout à coup, au four, au lavoir, en causant du beau temps et de -la pluie. La chose décidée, elles mettent leur robe de grand'messe, un -bonnet repassé de neuf, et se présentent. Le petit bâton, qui symbolise -une quenouille, est pour que la fillette, en grandissant, devienne -active et laborieuse; le sel, pour qu'elle reste pure; le pain, pour -qu'elle soit bonne comme le bon pain... - ---Et l'oeuf, demande Ganteaume, à quoi sert l'oeuf? - ---L'oeuf, répond Norette avec le plus grand sérieux, est pour qu'elle -fasse un heureux mariage et pour qu'elle ait beaucoup d'enfants!» - - - - -XIII - -LE TURBAN DU GRAND-ONCLE IMBERT - - -Mais le dîner doit être prêt et M. Honnorat nous appelle. - -On me présente au curé, l'abbé Sèbe, un petit homme noir comme une -taupe qu'on a invité en mon honneur. - -Il ne parle pas beaucoup, l'abbé Sèbe! par timidité peut-être, -peut-être aussi parce que toute l'attention dont le saint homme est -capable se trouve accaparée par un civet qui vraiment donne haute idée -des talents culinaires de Saladine. - -Au contraire, M. Honnorat est fort expansif. La serviette au cou, il -nous fait l'histoire des Gazan ses aïeux, tous marins ou bien médecins. -Et je me les figure, je les vois: les uns savants comme Averroës -et Avicenne, les autres dépensant sur mer, en caravanes, l'ardeur -aventureuse restée dans leur sang. - -M. Honnorat, lui, serait plutôt du genre mixte. On le destinait d'abord -à la médecine, mais le voyage l'a tenté. - -Il me raconte ses navigations dans le Levant; il m'énumère les -Échelles: Corfou, Négrepont, Famagouste, toutes sortes de noms qui, -prononcés par lui, évoquent aussitôt des visions de villes à dômes et -à minarets, avec des quais encombrés de ballots, peuplés de nègres -mangeurs de pastèques, au milieu des odeurs du goudron fondu et des -épices. - -Mlle Norette l'interrompt parfois d'un «est-ce bien vrai, père?» qui -soudain fait entrer le bonhomme dans de comiques colères feintes à -moitié. - -Que ceci n'étonne point! De tout temps, les Orientaux furent grands -conteurs, et c'est peut-être un reflet des _Mille et Une Nuits_ qui -colore si pittoresquement les imaginations méridionales. - -Il s'agit maintenant de l'arrière-grand-oncle Imbert, Imbert-Pacha, -comme on disait, qui, parti mousse sur ses douze ans, avait à peu près -parcouru toutes les mers dans un temps où les marins ne connaissaient -que la voile et où il y avait quelque mérite à naviguer. - -Après un certain nombre de fortunes vivement faites et aussitôt -mangées, grand-oncle Imbert, le futur Imbert-Pacha, se trouvait un -jour, en qualité de simple matelot, dans un riche port d'Arabie. - -Le bateau amarré complétait son chargement, l'équipage courait les -cafés de la ville. Et grand-oncle Imbert, dont la bourse était vide, -essayait de tuer le temps en se promenant sur le quai. - -Un quai superbe, et long, et large, avec des dalles de marbre blanc -dont la réverbération brûlait les yeux! - -Quelqu'un vint à passer, un gros personnage du pays sans doute, vêtu de -soie, couvert de bijoux, traînant un manteau tout en perles, et flanqué -de deux belles esclaves qui l'abritaient d'un parasol et l'éventaient -d'un éventail. - -Machinalement, grand-oncle Imbert se mit à le suivre, marchant dans -son ombre, la seule ombre qui fût sur le quai, et, en lui-même il se -disait: «Mon pauvre Imbert, que tu t'ennuies! mais en voilà un, par -exemple, qui n'a pas l'air de s'ennuyer.» - -Tout à coup, l'homme aux deux esclaves sortit un mouchoir brodé de sa -poche, se le passa sur le visage et s'écria: - ---«_Couquin de Diou, qunto calour!_» - -Étonné d'entendre un Turc se plaindre de la chaleur en marseillais, -grand-oncle Imbert lui tape sur l'épaule: - ---«_Quant voles juga que sies Prouvençàu?_» - -S'il était Provençal? Jugez: un cousin, un Gazan de la branche aînée -dont la famille avait perdu la trace et qui était là-bas quelque chose -comme prince ou roi. - ---«C'est même à cette occasion, concluait M. Honnorat, que grand-oncle -Imbert prit le turban pour quelques années. - ---Il prit le turban? interrompt l'abbé. - ---Oui! il prit le turban, il se fit Turc. L'homme a besoin de religion -et toutes les religions sont bonnes. D'ailleurs, son turban nous -l'avons encore... Tiens, Ganteaume, prends l'escabeau et descends-moi -le turban de grand-oncle, là, sur l'armoire.» - -Ganteaume descendit le turban, un gros turban jaune, et se l'essaya. - ---«Elles sont toutes bonnes, les religions! insistait M. Honnorat; la -religion musulmane surtout. Allah!... Allah!...» - -Un tableau comique et charmant; M. Honnorat convaincu, l'abbé n'osant -pas se fâcher, Saladine scandalisée, ses grands longs bras maigres au -ciel, et Norette qui riait aux larmes. - - - - -XIV - -LE PASSAGE D'ANE - - -Dans cette originale maison, presque confortable grâce à Norette, où -les chambres n'ignorent pas les tapis, où partout, sur les paliers et -les degrés, reluit la brique vernissée, un détail m'étonne: le corridor. - -Pour s'harmoniser à l'élégance de sa voûte, il faudrait là, usé au -besoin, quelque dallage héraldique en belle faïence blanche et bleue -comme en fabriquaient Moustiers ou Varages. - -Mais non! le corridor est pavé; la rue s'y continue, poussant -sauvagement jusqu'au bas de l'escalier les terribles galets pointus -dont le village se hérisse. - -Très plaisants d'aspect ces galets, polis qu'ils sont et devenus -nets comme marbre sous l'opiniâtre travail de Saladine, à qui son -obstination balayante a valu le surnom de Gratte-Caillou. - -«_Dàu, Grato-caillàu!_» lui crient les gamins quand elle veut les -empêcher de piller ses figues. - -Et je regrette de n'être pas géologue, car j'aurais là, variés et -multicolores, comme derrière la glace d'une vitrine, des spécimens de -toutes les roches alpestres que nos torrents roulent à la mer. - -Mais ils restent pointus quand même, ces galets! «La mort des pieds,» -dit Saladine; et Mlle Norette dissimule mal l'ennui qu'elle a de ne -pouvoir aller à sa porte en pantoufles. - -J'ai interrogé Mlle Norette. - -Elle m'a répondu: «C'est le chemin d'âne!» et s'est tue, son oeil -noir, un peu endormi, s'allumant soudain de colère. - -Plus calme, M. Honnorat a bien voulu m'expliquer la chose. - -Avec la manie des partages particulière aux Provençaux, les immeubles -à chaque succession nouvelle s'émiettent entre tous les co-héritiers. -Qui veut être chez soi doit racheter la part des autres, pièce par -pièce; et certaines bicoques, pour revenir dans la main d'un seul -propriétaire, exigèrent plus d'efforts et de diplomatie que n'en a mis -la France à faire son unité. - -Or le château n'appartient pas en entier aux Gazan, ce qui serait le -rêve de Mlle Norette. - -Depuis qu'elle travaille à le réaliser, Mlle Norette a pu, profitant -d'une mort, obtenir, par l'échange d'un bout de pré, les appartements -du cinquième; elle a pu, moyennant quelques sacrifices, évincer un -cordonnier qui battait son cuir dans le petit salon du rez-de-chaussée. - -Mais il reste à conquérir l'écurie qui vaut bien cinquante francs, -largement payée, et dont elle donnerait volontiers mille, car cet -obscur réduit, situé tout au fond de la maison, comporte servitude. - -Les papiers sont formels: - -«Item, le propriétaire de l'écurie aura droit, perpétuellement, au -passage qui sera pavé afin qu'âne chargé n'y glisse.» - -Et, pour la commodité d'un âne, Mlle Norette, qui enrage, meurtrit -chaque jour ses pieds mignons. - -Si au moins l'âne existait! - -Non; c'est un âne hypothétique, un être de raison, une fiction d'âne. - -Il y en avait bien un autrefois que son maître, ce gueux de Galfar, -proche cousin avec qui les Gazan sont brouillés, appelait Saladin à la -grande fureur de Saladine. Mais voici beau temps que Galfar, coureur de -cabarets, joueur comme les cartes, l'a perdu dans une partie de vendôme. - -Ce qui ne l'empêche pas de garder l'écurie dont il fait sa chambre les -jours où, avec son fusil et ses chiens,--Galfar est aussi un tantinet -braconnier,--il monte au village, et d'exiger, insolent et narquois, le -maintien du chemin d'âne, ni plus ni moins que lorsque son âne habitait -là. - - - - -XV - -LA FÊTE DE L'ÉMIR - - -Hier, au tomber du jour, un gamin sans chapeau, très grave, a parcouru -les rues du village. - -Tous les vingt pas il s'arrêtait et, soufflant dans un coquillage -énorme dont la pointe cassée exprès forme embouchure, il en tirait une -sorte de mugissement mélancolique et prolongé. - -Puis il faisait _le cri_, prologue de la fête; les gens, non moins -graves que lui, l'écoutaient. - -J'ai reconnu Ganteaume qui, Dieu sait au prix de quelles intrigues, a -obtenu que, pour un soir, on lui confiât les fonctions de héraut. - -Ce matin, par les sentiers blancs qui rayent le flanc des montagnes -et descendent au vallon pour remonter ensuite vers le Puget, hommes, -femmes, enfants, viennent des villages voisins en caravane. - -Le Puget s'apprête pour les recevoir dignement. Les agneaux crient, -les brebis bêlent. Dans toutes les cours, sur toutes les portes, -des bouchers improvisés, bras nus, le couteau aux dents, saignent, -écorchent et dépècent. - -L'hospitalité se complique de gloriole. C'est à qui hébergera le plus -d'amis, de parents lointains. Et, tandis que ménagères et servantes -dressent les tables, montent les broches et entassent la braise autour -des marmites, les peaux clouées fraîches et sanglantes sur la façade de -chaque maison apprennent à l'admiration du passant le nombre des bêtes -qui vont y être mangées. - -Des coups du fusil, des chants d'église: - ---«Courons, dit Ganteaume, la bravade!» - -Les pénitents apportent le Saint qu'ils sont allés chercher en pompe -dans la montagne. Ils ont orné l'immémoriale statue de grappes de -raisin nouveau. Sous son brancard d'où pend une étole, les enfants -passent et repassent, sûrs par ce moyen de devenir forts et courageux; -et en avant de la procession, les jeunes gens, pour honorer le saint, -font parler la poudre. - -Après, on le ramènera là-haut, à la chapelle solitaire qu'il habite -toute l'année, debout sur l'autel et regardant, de ses yeux de bois, -par l'étroite fenêtre grillée à travers laquelle, parfois, quelque rare -pèlerin jette un sou, le roc que domine la chapelle, violet de lavande -au printemps et gris dès le mois d'août, sous sa couche d'herbes -brûlées. - -La nuit nous promet d'autres joies. - -Après le souper, qui a lieu à huit heures selon l'usage, il m'a fallu, -en compagnie de M. Gazan et de Norette, aller voir les danses. - -J'espérais un bal, pas du tout! ici les femmes ne dansent pas; la danse -est un exercice viril réservé aux hommes. - -Sur deux rangs, portant des épées, au son du tambourin, à la clarté des -torches, une douzaine de gaillards costumés bizarrement ont d'abord -exécuté un quadrille guerrier à figures nombreuses et compliquées que -l'abbé Sèbe, par qui nous venons d'être rejoints, nous assure être la -pyrrhique. Puis, autour d'un mai chargé de longs rubans multicolores, -croisant, décroisant les rubans, ils combinent, d'un pas rythmé, les -plus gracieux entrelacs. Tout cela constitue un amusant mélange de -rococo et de sauvagerie, comme le souvenir tant bien que mal conservé -de galants divertissements organisés jadis dans ce coin perdu, -maugrabin et rustique, par une châtelaine éprise de Watteau. - -L'abbé Sèbe, grand païen malgré sa soutane, m'explique, avec citations -à l'appui, que c'est là un jeu traditionnel apporté en Provence par les -marins phocéens et représentant les détours du labyrinthe de Crète. - -Il explique tout, l'abbé Sèbe, mais il ne m'explique pas le Turc. - -Car c'est devant un Turc qu'ont lieu ces danses, un bel émir à barbe -postiche qui, comme si la fête était donnée en son honneur, reste -immobile, laissant les autres s'agiter, avec une sérénité tout -orientale. - -Et quel turban! un instant je soupçonne Ganteaume de s'être approprié -pour la circonstance le couvre-chef d'Imbert-Pacha. Mais l'émir est -de haute taille, il ferait aisément deux Ganteaume à lui seul. Et -d'ailleurs, voilà dans la foule, au premier rang, Ganteaume très fier -de porter une torche. - -On dirait que l'émir me regarde, fixant sur moi, par intervalles, ses -yeux brillants que rendent farouches deux sourcils tracés au bouchon. - -Que me veut l'émir. - -Sait-il mon faible pour les turqueries? A-t-il deviné que je suis venu -ici tout exprès pour chercher la trace des chevaleresques conquérants -qu'inconsciemment il représente? Au fond, quoi qu'en pense l'abbé Sèbe -avec sa manie de ne voir partout que Grecs et Romains, dans le rôle -joué par cet émir barbu je flaire, à bon droit, une tradition sarrasine. - -L'émir s'approche, si je lui parlais... - -Mais Mlle Norette semble avoir peur. Elle déclare qu'il fait froid, -qu'il faudrait rentrer. Rentrons pour obéir à Mlle Norette. - - - - -XVI - -LE COUSIN GALFAR - - -Non! ce n'est pas par sympathie que l'émir me regardait. - -Nous venons de nous rencontrer devant la porte des Gazan. Il était là -comme chez lui, appuyé au mur et fumant, le fusil sur l'épaule, son -chien à ses pieds. - -Un solide gaillard, ma foi! une manière de brigand corse, vêtu de -velours, le poil en broussaille; avec cela je ne sais quel air de jeune -assurance, et, dans sa figure hâlée, de grands yeux bleus hardis et -doux. - -Où diantre ai-je vu ce beau sauvage? car certainement je l'ai déjà vu. - -A tout hasard, je le salue. Lui s'incline poliment, non sans intention -d'ironie. Mais au moment où je m'apprête à lui adresser la parole, il -siffle son chien et s'en va. - ---«Eh bien! vous le connaissez, maintenant? me crie Saladine. C'est -Galfar, le cousin, l'homme au chemin d'âne. On était content, -depuis deux mois, de n'avoir plus de ses nouvelles. Le voilà revenu -maintenant, sans doute avec quelque mauvais coup en tête. Drôle d'idée -que les gens ont eue tout de même de choisir un pareil chrétien pour -faire le Turc. - ---Vous savez bien, interrompt M. Honnorat, que, d'après la coutume, -le Turc doit sortir de notre famille. Il est donc naturel qu'à mon -refus...» - -M. Honnorat dit «à mon refus» d'un ton contraint, presque vexé. -Peut-être ne lui a-t-on pas offert de faire le Turc cette année, -peut-être aussi Norette n'a-t-elle pas voulu? Cependant je me -représente M. Honnorat, le grave M. Honnorat faisant le Turc: image qui -me remplit de joie. - ---«Choisir ce Galfar, si c'est Dieu possible!» - -Ce Galfar, à première vue, ne me paraît pas précisément un méchant -diable. Pourtant, s'il faut en croire la rancunière Saladine, j'aurais -tort de me fier aux apparences. - -C'est un mange-tout, un songe-fêtes, le digne fils des vieux Galfar, -riches jadis, mais prodigues, tenant maison ouverte, et sous prétexte -de cousinage, tout le monde est cousin quand on cherche! logeant et -nourrissant des mois entiers les premiers venus. - ---«Une fois, chez eux, du temps de l'arrière-grand-père, il y eut pour -le souper de Noël quarante-deux personnes à table, quinze peaux de -brebis encadrant le rond du portail; et des personnes se souviennent -avoir vu sur leur perron, du jour de l'an à la Saint-Sylvestre, une -table couverte d'une nappe blanche avec un verre et une cruche de vin, -aussitôt vidée, aussitôt remplie, gratis, à la disposition de qui avait -soif et passait. - -«En la gouvernant ainsi, une fortune est vite fondue, surtout quand les -procès arrivent. - -«L'une après l'autre, peu à peu, toutes les terres se vendirent, et -maintenant les Galfar sont si pauvres qu'ils pourraient, sans crainte -des voleurs, fermer leur porte avec un buisson. - -«Il ne leur reste qu'un petit bien dont les huissiers n'ont pas voulu -et sur lequel ils vivent. Le père essaie de le cultiver, mais il -s'est mis trop tard à la pioche: être paysan ne s'apprend pas dans -les collèges! Après avoir couru, navigué, essayé de tous les métiers, -un matin, le fils est revenu; il fait de la poudre en contrebande et -braconne. La mère, travaillée d'orgueil et d'idées noires, n'a pas -assez de la journée pour pleurer les larmes de son corps. - ---Et c'est depuis la ruine que les deux familles sont brouillées? - ---Non pas! M. Honnorat voulait au contraire se rapprocher d'eux, leur -venir en aide. Les Galfar n'ont pas répondu. Galfars et Gazans naissent -en guerre; ils tètent ça avec le lait.» - -Saladine n'exagérait pas. - -J'ai beau interroger sur ce point M. Honnorat et Norette; j'aurais beau -sans doute interroger le cousin Galfar. Peine perdue! ils sont ennemis, -voilà ce qu'ils savent; mais les uns, pas plus que les autres, ne -pourraient me dire pourquoi. - - - - -XVII - -A MONTE-CARLO - - -Ganteaume est venu m'éveiller, rayonnant, plein d'enthousiasme. - -Hier, au _Bacchus navigateur_, où il dînait seul en m'attendant, ainsi -que cela lui arrive parfois, pendant que je courais la montagne, -Ganteaume a entendu causer le Turc. Or, ce Turc me connaît, paraît-il, -et racontait sur moi des choses étranges. - -Il faut ici que j'ouvre une parenthèse et que je fasse un pénible aveu. - -Pas très loin du Puget-Maure--huit ou dix heures de voyage, -mais l'oiseau d'un coup d'aile franchirait les quelques bois de -chênes-lièges ou de pins, les quelques montagnettes brûlées et les -quelques promontoires blancs qui l'en séparent--est un singulier pays -par ses habitants appelé _Mounègue_, et plus connu parmi les Français -sous le sobriquet italien de _Monaco_. - -M. Honnorat prétend même, laissons-lui la responsabilité de cette -affirmation, que, par certains jours clairs, avec une bonne lunette, on -peut, du haut de ma tour, découvrir, sur son roc trempant dans la mer, -le vieux Monaco moyen-âge; plus bas Monte-Carlo, ses jardins de marbre, -ses palais; et entre eux, le petit port d'Hercule où des tartanes se -balancent. - -Je vois mieux cela dans le souvenir. - -Et surtout je me vois moi-même, il n'y a pas deux mois, sous les grands -rosiers fleuris en hiver, respirant l'air salin, écoutant les palmiers -chanter, admirant la splendeur frissonnante du golfe. - -Personne encore! Au milieu du décor féerique mi-parti de nature et -d'art, une délicieuse et paradoxale solitude. - -Six heures sonnent, un train siffle: le train de Nice avec son -chargement quotidien de joueuses et de joueurs. - -Par les rampes en escalier, où déjà les gaz s'allument dans le jour -mourant, la foule défile. - -Des hommes fiévreux, mais corrects; des femmes plus visiblement -passionnées, dissimulant moins leur impatience de se retremper au bain -d'or. Et maintenant laissons briller là-haut les inutiles étoiles -qu'aucun regard ne cherchera! De vagues parfums féminins ont remplacé -l'odeur des roses; les palmiers et les flots cessent leur dialogue, -semblant exprès faire silence pour qu'on entende seul le bruit des -louis remués. - -Avant ma retraite chez patron Ruf et sur le point de mettre à exécution -mes projets de sagesse définitive, j'avais donc voulu, je l'avoue, -goûter une dernière fois aux sensations violemment contrastées que -Monte-Carlo procure. - -Passant mes journées en plein air, rêvant de Virgile dans quelque bois -de pins, ou m'endormant en compagnie de Théocrite au creux d'un rocher, -sur le rivage, j'éprouvais le soir une âpre joie à me mesurer, tantôt -vainqueur, tantôt vaincu, avec l'Or,--César méprisable et tout puissant -qui commande au monde. - -Bref! une semaine durant, ayant affecté certaine somme à cet usage, -j'exerçai l'état de joueur, et de beau joueur, paraît-il, car la -nuit où je perdis mon dernier écu, les beautés cosmopolites du lieu, -Américaines, Moscovites, parurent compatir à ma peine, et le grand -diable de laquais à gilet rouge, providence des gosiers rendus arides -par l'angoisse, m'offrit, sur un plateau d'argent, le traditionnel -verre d'eau avec une visible considération. - -Il y a mieux! - -Un de ces honorables chevaliers, professeurs sans diplôme de roulette -et de trente-et-quarante, dont l'industrie consiste à révéler les -arcanes de l'art aux joueurs novices, et à leur apprendre, Midas en -redingote râpée, la marche infaillible pour faire sauter la banque -chaque soir, monsieur Pascal, oui! monsieur Blaise Pascal vint me -retrouver. - -Il avait bien, ce M. Blaise, un titre à désinence italienne, et, sur -ses cartes, quelque chose ressemblant à une couronne de comte; mais on -l'appelait plus volontiers, à Monaco, Blaise Pascal, car il n'acceptait -jamais rien pour ses consultations, se contentant de vous faire -souscrire (cela coûtait généralement un louis ou deux) à une édition -avec notes et commentaires, prête à paraître le lendemain depuis -vingt ans, du _Traité de la roulette_ que composa, comme chacun sait, -l'illustre auteur des _Provinciales_: - - Historia Trochoïdis sive cycloïdis - gallice _la Roulette_. - -Un mystificateur avait soufflé cette idée au bon professeur de -martingale, lequel, sur la foi du livre imprimé chez Guillaume Després, -rue Saint-Jacques, à l'image Saint-Prosper, traitait Blaise Pascal en -confrère et ne doutait pas qu'il eût été un illustre grec du temps de -Louis XIV. - -Lieu de l'entrevue: la place du Palais des jeux, devant le grand café -qui fait face à l'hôtel et, par delà ses toits, regarde la Turbie; car, -depuis longtemps, M. Pascal n'était plus admis à pénétrer dans les -salons. - ---«Il paraît, me dit-il après s'être offert un verre d'absinthe, tribut -volontiers consenti par moi en échange de ses bavardages parfois -amusants, il paraît que vous repartez pour Paris? Décidément la bille -ne vous aime pas, non plus que les cartes, et vous avez raison de -renoncer à les attendrir.» - -Je m'inclinai, témoignant par là combien cette constatation tardive me -paraissait justifiée. - ---«Mais j'ai mieux à vous proposer... - ---Ne vous gênez pas, proposez, mon cher monsieur Blaise. - ---Une affaire immense, _stoupendo_! (M. Blaise baragouinait italien -aux moments de grande émotion) une affaire étonnante, _miravigliosa_, -des millions, des milliards, de quoi acheter Monte-Carlo, Monaco et la -France entière, rien qu'avec une mise de fonds misérable: dix mille, -quinze mille francs tout au plus.» - -Et le voilà me racontant je ne sais quelle nébuleuse histoire de trésor -caché, de secrets surpris par un matelot. Il ne s'agissait plus, et -pour cela l'argent était nécessaire, que de mettre la main sur de vieux -papiers, des manuscrits, surtout un mystérieux objet dont le détenteur -ne voulait pas se dessaisir. Le matelot s'en chargeait; _ma_ il fallait -de l'argent d'abord, _oun pétit arzent_. - -En tout autre endroit, la proposition m'eût fait sourire. Elle n'avait -rien d'extraordinaire à Monaco, où j'ai vu se brasser, entre gens -d'ailleurs convaincus, des affaires bien autrement chimériques. - -Et puis, pourquoi marchander l'espérance à cet excellent M. Pascal? Je -ne lui dis ni oui ni non, demandant à réfléchir, promettant une réponse -aussitôt mon retour, poussant même la condescendance jusqu'à me laisser -présenter le matelot en question, qui nous attendait, abominablement -ivre, dans un cabaret de la Condamine. - -Je ne m'étonne plus, maintenant, d'avoir trouvé au beau Galfar un air -d'ancienne connaissance. - -Le matelot ivre, l'homme au trésor, je m'en rends compte, c'était lui! - -Dans son long récit, écouté par moi d'une oreille relativement -distraite, maître Blaise Pascal a-t-il, à propos de trésor, prononcé -le nom du Puget-Maure, et Galfar, au milieu de ses effusions -affectueuses, auxquelles j'eus quelque peine à me soustraire, -laissa-t-il par hasard échapper le mot de Chèvre d'Or? C'est ce que je -ne saurais me rappeler; en tout cas je ne le remarquai point. - -Cependant Galfar s'imagine, non sans une apparente vraisemblance, que -je suis venu au Puget traîtreusement, sur les indications de maître -Blaise Pascal et les siennes, que je veux conquérir à moi tout seul -les trésors de la Chèvre d'Or, et que mes courses à travers champs, -l'attention que je prête aux papiers anciens, mon intimité même avec M. -Gazan et Norette, n'ont d'autre but que la découverte du secret. - -Tel est le résumé du rapport ému que m'a fait Ganteaume touchant la -conversation par lui surprise, hier, au _Bacchus navigateur_. - - - - -XVIII - -LES CHASSES DU CURÉ - - -C'est à croire positivement que la Chèvre existe. - -Depuis le jour où, tirant sur sa pipe et raillant, patron Ruf m'en -parlait à la calanque d'Aygues-Sèches; depuis ma rencontre, le -soir, dans le vallon, avec Misé Jano,--car tout le monde l'appelle -Mademoiselle, l'espiègle et cabriolante favorite de Norette!--et la -trouvaille que je fis d'une clef de collier perdue par elle; voici la -troisième fois que cette endiablée Chèvre d'Or se met en travers de mon -chemin. - -Dieu sait que j'étais venu au Puget-Maure sans intention criminelle et -que certes, en arrivant, je songeais à tout, excepté à la Chèvre d'Or. -Mais puisqu'on me soupçonne, puisqu'on m'accuse, puisque Galfar et le -ciel lui-même semblent d'accord pour m'y pousser, je vais délibérément -me mettre à la poursuite du joli monstre au pelage roux; et je le jure -par ses cornes! avant huit jours j'aurai découvert ce qui se cache de -vérité sous la pittoresque légende à travers laquelle il galope. - -Qui interroger cependant?... - -Les gens du village? Ils sont, hélas! peu communicatifs; la moindre -question imprudemment posée leur ferait partager aussitôt les méfiances -dont Galfar m'honore. - -M. Honnorat? Selon ce que Ganteaume m'a rapporté des discours de -Galfar, les Gazan doivent être plus ou moins directement mêlés à ces -histoires de trésors cachés et de chèvre. D'ailleurs, comment parler de -la Chèvre d'Or à M. Honnorat sans lui parler aussi de la mystérieuse -clochette? Or, Norette, pourquoi? exige que je me taise sur ce point. - -D'un autre côté, marcher seul ne me paraît pas bien commode. - -Le hasard m'a secouru en amenant chez moi l'abbé Sèbe, juste au moment -où, en désespoir de cause, je m'apprêtais à me rendre chez lui. - -Nous sommes maintenant amis inséparables. - -Je me sentais d'abord médiocrement porté, à vrai dire, vers ce garçon -trop bien portant, parlant haut, buvant dur, d'allure restée paysanne, -et plus semblable avec sa soutane rapiécée, sa barbe qu'il rase -seulement tous les huit jours, à un marabout musulman qu'à un ministre -de l'Évangile. - -Mais il tenait à faire ma connaissance, et, vers quelque point de -l'horizon que je dirigeasse mes promenades, j'étais certain, dans les -sentiers caillouteux blancs sous le soleil, d'apercevoir, doublée par -son ombre, la noire silhouette de l'abbé Sèbe. - -Je le fuyais, évitant son coup de chapeau, craignant qu'il ne voulût me -convertir. - -Erreur! l'abbé Sèbe laisse la gloire et le souci des conversions à -de plus dignes. Il baptise, marie, enterre, se fiant au Père Éternel -pour le surplus, et très satisfait s'il réussit à mener, sans trop -d'accidents, d'un bout à l'autre de l'année, le troupeau mécréant dont -le destin l'a fait pasteur. - -Le matin où, vaincu par tant d'insistance, je m'arrêtai et lui parlai, -à travers la brosse de sa barbe, sa peau brune se colora d'une -enfantine rougeur; et cet homme de Dieu, incapable de dissimuler une -vraie joie, m'écrasa les phalanges d'une poignée de main si cordiale -que tout de suite je devinai qu'avant de porter calice et ciboire, -il avait, montagnard frotté d'un peu de latin appris à l'étable en -hiver, plusieurs années durant poussé la charrue dans l'humble ferme -paternelle. - -Savant à sa manière, grand amateur de pots cassés, grand collectionneur -des sous antiques que les paysans ramassent parfois à fleur de sol -après la pluie, et ne rentrant au presbytère que les poches bourrées de -cailloux, l'abbé Sèbe, depuis que M. Honnorat, aimable jadis, s'enfonce -dans une paresse de plus en plus turque, n'est pas fâché de trouver -quelqu'un à qui confier le trop-plein de ses observations et de ses -pensées. - -Je m'intéresse aux Romains qu'il aime; lui, sans bien comprendre, fait -effort pour s'intéresser à mes recherches sarrasines. Mais c'est mon -fusil, j'en suis certain, qui finira par faire de lui un orientaliste -distingué. - -Oui! mon fusil. Lorsque je vais à travers champs, j'emporte toujours -un fusil en manière de contenance. Chasseur dans l'âme et fin tireur, -l'abbé souffrait de me voir promener, sans jamais m'en servir, ce fusil -ridiculement inutile. - -Un jour, loin du village, et sûr de n'être vu par personne, il me le -prit des mains, histoire de rire, pour essayer. - -Il essaya et tua un lièvre. - -Le lendemain, il essayait encore, et décimait une compagnie de perdrix. - -Deux fois je rapportai mon carnier plein, ce qui, tout en stupéfiant M. -Honnorat, me donna de la considération dans le village. - -Et depuis, c'est chose entendue: quand nous sortons, ma cueillette -érudite faite, je m'étends à l'ombre d'un roc, sous un arbre, et livre -le fusil avec les cartouches au bon abbé qui, la soutane retroussée, -montrant ses souliers à clous, son pantalon de bure roussi dans le bas -par la terre, se met à poursuivre perdrix et lièvres. - -Nous y trouvons notre compte tous les deux. - -L'abbé, pris d'une subite ferveur scientifique, m'indique des restes -curieux de constructions, me signale les noms de famille ou de quartier -paraissant se rattacher à l'ensemble de mes études; mais, coïncidence -bizarre, partout où l'abbé connaît quelque chose qu'il juge digne de -m'être montré, nous rencontrons toujours, par surcroît, un lièvre qui -attend au gîte ou des perdreaux mûrs pour le plomb. - - - - -XIX - -L'ERMITAGE - - -Il doit gîter au moins deux lièvres du côté de l'ermitage; pour un -seul, à coup sûr, l'abbé Sèbe ne nous mènerait pas si loin. - -Car il est très haut perché cet ermitage, et le chemin n'en finit pas -de grimper entre des rochers d'une surprenante sécheresse. - -Mais l'abbé m'a promis des ruines. - -Les ruines y sont, les lièvres aussi. L'abbé tue un lièvre d'abord, -réservant, j'imagine, le meurtre du second pour égayer notre retour; et -puis, nous visitons les ruines. - -Elles consistent en une petite chapelle romane couverte d'un toit -dallé sur lequel ont librement poussé les herbes et les ronces; plus -un amas de plâtras au bout d'un carré clos de murs, où furent le logis -et le cimetière des ermites; et, par devant, à l'alignement du chemin, -une fontaine armoriée que quelques ornements, visibles encore sous la -mousse, datent des commencements de la Renaissance. - -Tout cela, sans doute, a du caractère, mais sans intérêt bien spécial -pour moi. - -Cependant, sur le mur de la chapelle qui regarde à l'Est, dans un -angle, l'abbé me fait remarquer un cadran solaire en crépi, notablement -désagrégé par la pluie et le vent de mer. Un cartouche le surmonte, -avec quelques lettres en noir, restes d'une inscription. L'abbé, -quoiqu'il se souvienne avoir vu l'inscription presque entière, ne peut -pas m'en dire le sens. C'était, paraît-il, un distique, obscur dans son -latin barbare comme une centurie de Nostradamus, et qui parlait d'ombre -et de trésor. - ---«Ce cadran et cette inscription, continue l'abbé, heureux de -l'attention que je prête à ses paroles, furent tracés vers le milieu du -XVIIIe siècle par un membre de la famille Gazan, médecin, disciple du -fameux Mesmer, et qui a laissé le souvenir d'un original quelque peu -fou, moitié philosophe, moitié cabaliste. L'inscription eut toujours le -don d'exciter la curiosité des gens. - -«On s'imaginait, et l'on s'imagine encore, qu'elle indique l'endroit -où, dans les temps anciens, d'immenses richesses furent enfouies. - -«Et, détail qui n'a pas peu contribué à fortifier cette opinion, la -fontaine que vous voyez là s'appelle Fontaine de la Chèvre d'Or.» - -Je fis un soubresaut. - ---«Eh! quoi, l'abbé, vous connaissiez cette fontaine de la Chèvre d'Or, -et ne m'en avez jamais rien dit?... Le nom ne lui est pourtant pas venu -tout seul, il doit se rapporter à quelque légende significative. - ---En effet, il y a dans le pays, vous ne l'ignorez pas sans doute? -une légende de Chèvre fée donnant puissance et bonheur à qui sait -l'atteindre, s'emparer d'elle, et ne laissant au coeur de ceux qui -l'ont seulement entrevue, qu'amertume et insatiables désirs. - -«Telle est, du moins, la version des humbles d'esprit et des poètes, -celle que l'on raconte à la veillée quand les femmes trient les -amandes, ou au moulin d'huile quand les hommes pressent le grignon. - -«Mais des gens pratiques en ont trouvé une autre. Peu sensibles au -mystérieux, ils pensent que ce nom de Chèvre d'Or est ni plus ni -moins qu'une manière de parler symbolisant un trésor fort réel, caché -pas bien loin précisément de la chapelle où nous sommes, et que l'on -pourrait retrouver en fouillant à la bonne place. - -«Aussi bien, il ne se passe guère d'années sans que quelque amateur -essaie de faire tourner la verge de coudrier, dans le vieux cimetière, -autour de la fontaine. Ils ont, ces enragés, avec leurs pioches et -leurs pics, aux trois quarts démoli, comme vous voyez, la chapelle, et -sacrilègement retourné les os des ermites qui dorment là. Sans compter -que je dus encore, l'autre jour, reconduire jusqu'à ma porte, en le -menaçant de coups de trique, un paroissien qui voulait m'amener ici, -quand minuit sonnerait, pour me faire dire la messe noire. - ---Ainsi, l'abbé, vous ne croyez pas?... - ---Je ne crois qu'à Dieu et au Pape. Mais, quoi! dans l'opinion des -gens le trésor dont il s'agit serait un trésor sarrasin; et, d'après -vous, les Sarrasins ont laissé au Puget tant de choses que je ne vois -pas pourquoi, en s'en allant, ils n'y auraient pas laissé un trésor.» - -L'abbé riait, il ajouta: - ---«Je pensais bien que ceci mériterait votre attention; j'avais même, -à tout hasard, mis dans ma poche un vieux cahier sur parchemin, prêté -par M. Honnorat, et que je n'ai pas encore pris le temps de lui rendre. -Un livre de raison: il date du XVe siècle. Vous y trouverez des -renseignements concernant la chapelle et la fontaine. Seulement, pas un -mot de tout ceci à M. Honnorat ni à Mlle Norette! Les Gazan, je ne sais -pourquoi, n'aiment pas beaucoup qu'on parle devant eux de la Chèvre -d'Or.» - - - - -XX - -LE LIVRE DE RAISON - - -L'abbé hésitait en me donnant le livre, il semblait regretter de me -l'avoir offert. Et puis, pourquoi cette expresse recommandation de n'en -jamais rien dire à M. Honnorat non plus qu'à Norette? - -J'ai tressailli, je me le rappelle, oui! visiblement tressailli quand -l'abbé, sans penser à mal, laissa échapper ces syllabes: «la Chèvre -d'Or» dont l'obsession depuis quelque temps me poursuit. - -Aurait-il remarqué mon émotion? me soupçonnerait-il, lui aussi, comme -Galfar, de rêver la conquête des trésors enfouis au Puget-Maure? - -Malgré que l'abbé insistât, j'ai refusé d'aller manger le lièvre au -presbytère; j'ai même, prétextant un travail d'importance, des lettres -pressées à écrire, faussé pour ce soir compagnie aux Gazan. - -Et me voilà, dans mon infâme auberge, en train de dîner face à face -avec Ganteaume qui m'observe, qui se demande ce que peut bien contenir -le précieux bouquin placé près de moi, sur la table, et que je ne -quitte pas du regard. - -Mais Ganteaume en sera pour sa curiosité. - -Quelque chose me dit que sous cette reliure en cuir fauve, criblée par -les vers, piquée par les mites, molle, pareille à l'amadou, je vais -trouver, sinon la solution, du moins les prémices du problème dont -l'inconnu de plus en plus me préoccupe et m'attire. - -J'attends d'être rentré chez moi; et seul, écoutant le plaintif -chevrotement de Misé Jano dans sa logette, tournant le dos au paysage, -toujours sublime, à cette heure où le soleil tombe, des collines et -de la mer, les doigts tremblants, ému comme quelqu'un qui craint de -trouver vide un coffret antique et mystérieux, je dénoue le ruban fané -qui ferme la tranche du livre. - -L'abbé ne m'a pas trompé. - -C'est un de ces livres de raison, d'usage commun autrefois dans les -familles provençales, memorandum manuscrit sur les pages respectées -duquel, avec les naissances, les morts, les mariages, on relatait, au -jour le jour, les gros et menus faits concernant le pays ou la maison. - -Mais ces archives domestiques des Gazan ont ceci pour elles qu'elles -remontent au delà du XVe siècle. Car si, précédant quelques feuilles -de la fin demeurées blanches, les dernières pages noircies révèlent, -par leur fine et ferme écriture, la main d'une riche bourgeoise, sage -contemporaine de la Pompadour, les lettres gothiques du commencement, -régulières, ornées, magistrales, sont dues évidemment à la plume -savante du clerc de la chapelle ou du tabellion écrivant, attentifs, -sous la dictée des châtelaines. - -Il y a deux semaines, c'eût été pour moi un régal, une vraie débauche, -que de dévorer des yeux, les compulsant, les annotant, au risque de -me laisser surprendre par l'aurore, ces feuillets jaunis où, depuis -le bisaïeul de Norette, je puis, d'année en année, presque de jour en -jour, remonter jusqu'à l'origine, aux lointains ancêtres venus d'Orient. - -Quelle source de documents, quelle mine pour mes études! Mais -aujourd'hui c'est autre chose que j'y cherche: un détail, une -indication ayant rapport avec l'ermitage, la fontaine, le cadran -énigmatique et indéchiffré du vieux médecin cabaliste. - -Par malheur, bien des pages manquent qu'on dirait intentionnellement -arrachées. - -Nulle trace de la légende, rien que quelques lignes constatant qu'en -l'année 1503, noble Melchior Gazan, dans une intention de bienfaisance -et pour assurer le repos des âmes «des deux qui sont morts», a permis -aux ermites, présentement et aussi longtemps qu'elle coulera, de -conduire «par tuyaux de terre jusqu'à leur ermitage et chapelle, sous -la condition d'en laisser la jouissance et la tombée aux gens qui -passeront sur le chemin, la source lui appartenant et naturellement -jaillissante au lieu dit: Rocher de la Chèvre». - - - - -XXI - -LA FONTAINE - - -Que le trésor ait existé, c'est certain; la légende, la tradition, -certains faits relevés par moi, tout le prouve. - -Qu'il existe encore, c'est probable: comment aurait-on fait pour en -tenir secrète la découverte? - -Mais le moyen de l'atteindre... voilà l'obscur! Et peut-être sa -destinée est-elle de dormir jusqu'à la fin des jours, aveugle sous -terre, inutile, comme tant d'autres trésors perdus, dont les métaux, -les pierreries, ne ressusciteront plus jamais aux joies vivantes de la -lumière. - -Un matin pourtant, sans songer, une préoccupation instinctive, plus que -la volonté, me conduisant, je suis monté vers l'ermitage. - -Le soleil, depuis longtemps sur l'horizon, mais invisible encore -derrière les montagnes, colorait leurs cimes en rose. Arrivé devant la -fontaine, je regardais ses deux mascarons cracher l'eau, tandis que des -gouttes pleuraient, très claires, aux fils de ses mousses. - -Tout à coup le soleil parut, inondant le plateau d'une nappe de clarté -blanche; et l'ombre du petit monument, droite et nette, vint s'allonger -jusqu'à mes pieds. - -Alors--la mémoire a de ces hasards, les idées de ces associations -subites--songeant au distique latin du cadran, je me suis soudain -rappelé, pour l'avoir lu sans doute quelque part, l'aventure de -Robert Guiscard, en Sicile, et la colonne qu'il trouva, et la statue -couronnée d'un cercle de bronze où était gravé: «Le 1er mai, au soleil -levant, j'aurai une couronne d'or.» Mots dont un Sarrasin, prisonnier -du comte Robert, sut pénétrer le sens caché. Car Robert, sur ses -indications, ayant fait fouiller, le 1er mai, au soleil levant, -l'endroit qu'indiquait l'extrémité de l'ombre projetée par la statue, -il y trouva, dit le chroniqueur, un grand et très riche trésor. - -Évidemment, si l'inscription tracée par le vieux docteur mesmérien -sur le cadran de l'ermitage a jamais signifié quelque chose, et si -toutefois le trésor existe, c'est l'ombre d'un objet quelconque qui -doit en indiquer la place. - -Et pourquoi pas l'ombre de la fontaine, puisqu'elle s'appelle fontaine -de la Chèvre d'Or? - -Ils n'ont certes pas si tort que cela, sauf leur croyance en la vertu -de la verge tournante et de la messe noire, les gens qui viennent, -pendant la nuit, remuer le sol autour de la fontaine! - -Ils brûlent, comme on dit; mais leurs efforts resteront vains, car, non -plus que moi, ils ne savent l'heure du jour ni la saison où l'ombre -serait indicatrice. - -Tout repère manque, l'inscription elle-même est abolie; et l'abbé qui -l'a jadis lue n'en garde qu'un souvenir vague suffisant pour irriter ma -curiosité, insuffisant pour m'être un guide. - -Moins heureux que Robert Guiscard, n'ayant pas, hélas! à mon service -un prisonnier sarrasin, un de ces fils d'Agar héréditairement experts -à deviner le secret des figures, je renoncerai donc au trésor du -Puget-Maure. - -Et, me raillant un peu moi-même, amusé de mes rêveries, je m'étais -étendu sous un buisson, avec le désir d'oublier le trésor, tandis que -la fontaine, traversée de rayons obliques, semblait, vision obsédante, -rouler dans son cristal, dans son écume, des diamants et des fragments -d'or. - - - - -XXII - -LE ROCHER DE LA CHÈVRE - - -Depuis, j'ai réfléchi; car ceci à la fin devient attachant comme la -poursuite d'un problème. - -Si le trésor lui-même ou l'entrée du souterrain qui, à en croire -certains récits, le renferme, se trouve autour de la fontaine, on -pourrait aboutir en sondant avec soin le rond de terrain circonscrit -que parcourt, plus ou moins étendue selon les saisons, l'ombre portée -de sa pyramide. - -Mais je suis assuré maintenant que le trésor ne se cache point là. - -La fontaine date à peine de quatre cents ans, et n'est point -contemporaine du trésor. - -D'ailleurs,--un enfant y eût songé tout de suite,--d'après le livre -de raison, le nom de fontaine de la Chèvre d'Or s'appliquant au petit -monument dressé pour les ermites, ne saurait signifier grand'chose; car -évidemment on ne l'a appelée ainsi que par extension, en souvenir du -rocher dit: «de la Chèvre» d'où descend la vraie source, la source mère. - -En tout cas, trouver le rocher est facile. - -Les tuyaux, depuis quatre siècles, s'étant crevés en maints endroits, -je n'ai qu'à suivre une demi-heure durant, le long de la pente aride, -cette ligne verte tracée sur le sol par les consoudes et les prêles, -plantes dont la présence révèle le voisinage de l'eau; et me voilà sur -un plateau semé de débris, restes probables de quelque château-fort, -en présence d'un bloc calcaire, figuré bizarrement, au pied duquel, -cristalline, la source s'épanche. - -Ce plateau, irrégulièrement quadrangulaire, accessible du côté par où -s'en va la source, a pour fossés, des trois autres côtés, une falaise à -pic que couronnent encore des restes de murailles. - -Le sol résonne sous les pas, des excavations, naturelles ou creusées -de main d'homme, s'ouvrent aux flancs de la falaise. C'est ici et non -à l'ermitage, ici, dans ce paysage solitaire et pétrifié, que doit -habiter la Chèvre d'Or. - -Mais la difficulté se complique. - -Fouiller au hasard serait folie: sous une mince couche de briques -brisées et de pierrailles, tout le plateau se présente comme une table -de roc vif. - -En outre, il ne s'agirait pas que de fouiller le plateau. Le bloc -surplombe l'escarpement: et c'est sur la paroi qu'à cette heure du -jour, comme sur un cadran gigantesque, son ombre chemine. - -N'est-ce pas une illusion? La pointe du rocher, nettement dessinée, se -dirige vers un inaccessible trou noir bâillant en bouche de caverne. Si -pourtant le hasard m'avait servi! Si j'étais arrivé juste à l'instant -où l'ombre indique l'entrée mystérieuse... - -A ce moment, un bref appel: «Ici, Guerrier!» m'a fait tressaillir, -sonnant clair dans la solitude. - -C'était un vieil homme, un berger qui appelait son chien. - -Absorbé par mes songeries, je ne l'avais pas entendu venir. - -Lui, sans mettre la main au chapeau, immobile sur son crâne paysan -comme un chapeau de grand d'Espagne, me salua du classique: «A Dieu -soyez!» Puis, laissant Guerrier mordiller aux jambes cinq ou six brebis -en train d'éplucher l'herbe rare, et désormais ne s'occupant pas plus -de moi que si je n'existais pas, il se mit à fumer sa pipe, gravement, -par bouffées économes et mesurées, le regard perdu à l'horizon, les -jambes pendant sur l'abîme. - - - - -XXIII - -DISCOURS DE PEU-PARLE - - -Étant retourné plusieurs fois au rocher de la Chèvre, j'ai fini par -lier connaissance avec Peu-Parle. Tel est le sobriquet de cet homme -silencieux. - -Sa taciturnité est grande. Brièvement, à son habitude, il en explique -les raisons. - ---«Pourquoi parler quand on n'a rien à dire; pourquoi, surtout, parler -si l'on a quelque chose à dire, puisque neuf fois sur dix se taire -serait le plus sage?» - -Et Peu-Parle se tait énormément, avec délices, passant ses heures, -comme la première fois où je le rencontrai, près du rocher de la -Chèvre, toujours assis à la même place, toujours l'oeil fixé sur le -même point. - -Les gens prétendent que Peu-Parle a le secret. - -C'est pour cela que chaque matin, hiver comme été, il monte là-haut, et -qu'on le voit, des journées entières, couver du regard un endroit connu -de lui seul, retraite de la Chèvre fée. - -Peu-Parle, s'il voulait, serait riche comme un Crésus. Il ne veut pas, -l'idée lui suffit. Gardien jaloux d'un trésor qu'il dédaigne, refusant -d'y toucher, craignant d'en laisser approcher les autres, il vit ainsi -depuis quarante ans, heureux, déguenillé, avec son rêve et sa chimère. - -Peu-Parle passe pour sorcier; les vieilles femmes qui s'en vont couper -les lavandes, ont vu la nuit, quand il garde après le soleil couché, -des formes étranges se promener devant son feu. - -Les hommes, même courageux, n'aiment guère entendre sur le tard -l'aigre aboi de son chien Guerrier et le bruit de ses souliers ferrés -dans les pierrailles. - -D'ailleurs, brave homme, et respecté comme on respecte les puissances! - -Un jour, Peu-Parle m'a parlé. - -Je lui avais offert du tabac pour en bourrer sa pipe que, faute -d'argent, il suçait à vide. L'attention le toucha, nous causâmes. - ---«Alors vous êtes venu pour le trésor?... Ne dites pas non; je parle -peu, mais j'entends bien et je descends quelquefois au village... Venu -même de très loin, paraît-il. Bon! le trésor du roi de Majorque vaut -bien qu'on fasse quelques lieues. - ---Du roi de Majorque? - ---Eh! oui, un ancien roi arrivé par mer, qui plus tard fut obligé de -fuir... Vous savez ces choses mieux que moi et me faites bavarder. Mais -n'importe! Peu-Parle s'appelle Peu-Parle, il ne conte que ce qu'il -veut, il a tout deviné l'autre jour en vous voyant regarder l'ombre. - -«Que vous a fait la Chèvre d'Or? Pourquoi ne pas la laisser tranquille -sur sa montagne? Elle va, vient, au clair de lune, buvant l'eau pure, -broutant la mousse, et ne fait de mal à personne. - -«Quand on l'aura prise, la belle avance! - -«Captive, la Chèvre d'Or se vengera, car l'or est source de toute -misère. C'est à cause de lui que les hommes se haïssent, c'est à cause -de lui que les femmes ne vont pas vers qui sait les aimer. Dans le -clos des ermites, il y a deux tombes, M. Honnorat les connaît bien, -les tombes de deux cousins, presque deux frères, qui moururent de mort -sanglante pour avoir cherché la Chèvre d'Or. - -«Que l'or reste oublié, que la Chèvre d'Or reste libre! - -«Si je pouvais,--moi, Peu-Parle,--comme les gens croient, rien qu'en -levant un doigt, faire reparaître au soleil les richesses que ce -rocher recouvre, je ne lèverais pas le doigt, je laisserais dormir les -richesses...» - -Peu-Parle, quelques instants encore, continua son discours où se -mêlaient, ainsi que dans une apocalyptique vision, la fabuleuse Chèvre -d'Or avec les préoccupations plus positives des trésors du roi de -Majorque. - -Puis, fatigué sans doute de son effort, il siffla Guerrier, se dressa; -et, me tendant la main: - ---«Réussir dans cette entreprise serait beau, je vous souhaite bonne -chance!... Autrefois, jeune, j'ai tenté; mais la hardiesse ne suffit -pas, il faut encore qu'on vous aime. Les hommes inventent, calculent. -C'est la femme qui a la clef d'or: faites-vous aimer de Norette!» - - - - -XXIV - -UN BOUQUET - - -L'aventure tourne au conte de fée. - -Ainsi, d'après le vieux Peu-Parle, pour parvenir jusqu'au trésor, je -dois d'abord me déguiser en prince Charmant, à mon âge! Auquel cas, -j'aurais pour Belle au Bois dormant, mon Dieu, oui! Mlle Norette. - -Mais Norette n'est pas princesse, la maison de M. Honnorat, quoique -pittoresque, n'a que de très lointains rapports avec les châteaux -perdus au fond des forêts enchantées, et je ne veux pas, sur de -chimériques espérances, m'établir soupirant d'une petite villageoise. - -Car elles sont bien chimériques, ces espérances! et je m'amuse fort, -moi-même, d'analyser l'étrange travail qui, en raison de l'isolement où -je vis, s'est peu à peu fait dans mon âme. - -Eh quoi! parce qu'un matin de désoeuvrement, l'idée m'est venue de -consacrer aux Arabes de Provence une étude plus ou moins érudite; parce -qu'il me plaît de rechercher les traces légères que leur passage a pu -laisser dans le pays; parce que, le jour de mon arrivée, les nuages -de l'air surchauffé, la grisante odeur des résines et des lavandes -m'ont donné, l'espace de quelques secondes, une hallucination, suite -naturelle d'un rêve; et parce que, Misé Jano l'ayant perdue, j'ai -ramassé une clochette inscrite de caractères qui me parurent curieux, -voici que, depuis un grand mois, plus crédule qu'un paysan, plus -visionnaire qu'un berger, je perds mon temps à chercher les moyens de -conquérir, au fond de la caverne que garde sans doute un dragon, les -richesses du roi de Majorque! - -Tout en songeant ainsi, je redescendais machinalement la montagne, mais -du côté opposé à celui par lequel j'étais venu. - -Un étroit sentier, visible à peine, serpente là, au milieu des blocs -moussus et des verdures. Car, autant le versant méridional, brûlé -du soleil, est aride, autant le versant nord, presque toujours -dans l'ombre et perpétuellement humecté par un suintement d'eaux -souterraines venues, sans doute, du même mystérieux réservoir qui -alimente la source du roc de la Chèvre, offre d'agréable fraîcheur. - -Nos montagnes ont de ces contrastes; et, dans certains coins -privilégiés, souvent le printemps se continue, tandis qu'à quelques pas -les feuillages et les herbes sèchent aux flammes de l'été. - -Des fleurs croissaient en cet endroit, des fleurs alpestres, délicates, -d'espèces inconnues. J'en cueillis et finis par faire un bouquet que -j'encadrai, pour mieux le garantir, d'une collerette de fougères et de -capillaires. Cette précaution me permit de l'apporter intact au village. - -M. Honnorat, que je rencontrai se promenant seul sur la place, l'admira -fort à cause de sa rareté en cette saison. Je lui dis l'avoir cueilli -pour Mlle Norette. - ---«Vous tombez mal! c'est aujourd'hui jour de lessive, et les jours de -lessive la maison devient inhabitable. J'avais pris la fuite et n'osais -plus aller chercher ma pipe, malheureusement oubliée. Norette est avec -Saladine en train _d'étendre_ dans la cour. Après tout, rien ne coûte -d'essayer, un bouquet embellira peut-être son humeur.» - -Sur des cordes partout se croisant, d'un angle à l'autre, entre les -arcades, Saladine, privilégiée par sa haute taille, disposait, d'un air -toujours bourru, les toiles que Norette lui passait, et que Ganteaume, -religieusement, passait à Norette. - -M. Honnorat n'avançait que prudemment, à moitié rassuré par ma présence. - ---«Norette? regarde, Norette: le galant bouquet qu'on veut t'offrir.» - -Je ne sais ce qu'avait mon bouquet, pareil pourtant à tous les -bouquets! mais au seul aspect des pauvres fleurs, Ganteaume devint -rouge jusqu'aux oreilles. Saladine me jeta un regard de dogue en -soupçon, et Norette, qui les serrait déjà dans ses doigts tremblants, -me parut, pour un hommage si banal, ressentir une émotion vraiment -singulière. - ---«Filons maintenant, j'ai ma pipe!» me disait le bon M. Honnorat. - -Et moi, tout en le suivant, je songeais à la phrase énigmatique de -Peu-Parle: «C'est la femme qui a la clef d'or, faites-vous aimer de -Norette.» - -Est-ce que Peu-Parle, en sa qualité de sorcier, aurait vu des choses -que je n'ai point vues? Est-ce que, sans que je m'en doute, par caprice -de jeune fille, Mlle Norette m'aimerait? - - - - -XXV - -LES OURSINS DU PATRON RUF - - -Une surprise m'attendait. - -Sur la porte, qui rencontrons-nous? Patron Ruf, toujours rasé, toujours -tanné, portant de chaque main un panier d'oursins frais pêchés dont les -piquants, couleur de châtaigne, se remuaient encore lentement au milieu -de leur emballage d'herbe marine. - -M. Honnorat, cette fois, ose affronter Norette, affronter Saladine. Que -sont la lessive et les femmes quand il s'agit d'un ami comme patron -Ruf et d'oursins engraissés par la pleine lune? - -Aussitôt le dîner s'improvise, car les oursins n'attendent pas. On me -convie ainsi que l'abbé, à qui patron Ruf dépêche Ganteaume. - -Saladine, décidément vaincue, séchera son linge où elle pourra; et nous -voilà tous attablés dans la cour aux blanches arcades, sous la vigne en -treille dont le cep, perdant son écorce, a l'air d'un bon vieux boa qui -mourrait. - -C'est patron Ruf qui bravement, sans craindre les pointes, décoiffe -l'un après l'autre les oursins comme on fait des oeufs à la coque. - -Une! deux! et l'étoile de chair jaune-orange apparaît nageant dans une -noirâtre mixture d'eau de mer et d'algues triturées. - -L'abbé, homme aux préjugés montagnards, répugne à manger ces bêtes -vivantes. Moi-même, amateur novice, je fais tomber l'algue et l'eau -de mer sur mon assiette, me contentant du jaune que je cueille avec -mon couteau. M. Honnorat et patron Ruf nous raillent. Ils n'y mettent -pas, eux, tant de façons. Ils gobent le tout: eau, algues, étoile! -ils raclent la coque avec des mouillettes; et radieux, la barbe -ruisselante, M. Honnorat s'écrie: - ---«On dirait qu'on mâche la mer! - ---Encore, interrompt patron Ruf, n'est-ce pas ainsi, entre des murs, -que l'oursin se mange; mais sur le rivage, dans la barque, en écoutant -battre le flot. A six heures du matin, quand le soleil chasse la brume, -pourvu que j'aie un bon pain tendre, une bouteille de clairet, je viens -à bout de mes six douzaines, et Rothschild n'est pas mon cousin!» - -Mlle Norette a mis le bouquet sur la table, bien en face d'elle; -baissant les yeux, le rose aux joues, toutes les fois que je la regarde -ou que je regarde le bouquet. - -Elle est d'ailleurs très gaie aujourd'hui, Mlle Norette. - -Comme on parle de la mer, elle nous raconte l'impression que lui fit la -Méditerranée la première fois qu'elle la vit. - -Saladine ramenait Norette de nourrice. - ---«Vous vous rappelez, Saladine?» - -Mais Saladine ne répond pas. N'importe! Norette continue: - ---«Alors, quand nous arrivâmes au mas de la Viste d'où tout l'horizon -se découvre, je demandai, petite sauvagesse qui n'a jamais vu que des -montagnes: «Qu'est-ce que c'est que ce grand pré bleu?» Saladine me -dit: «C'est la mer.»--Et les moutons blancs qui sont dessus?--Ce sont -des barques et leurs voiles.» - -Un peu troublée d'avoir fait cet important discours, Mlle Norette, en -manière de contenance, a pris le bouquet posé à côté de son verre, sur -la nappe, et cette action si simple a si fort impressionné Ganteaume, -qu'il en laisse tomber une pile d'assiettes,--du vieux Varages presque -aussi finement décoré que le Moustiers,--au désespoir de Saladine, -repentante de s'être adjoint un tel aide. - -Le fait est que, depuis le commencement du repas, mon Ganteaume, -page ahuri, n'a fait qu'entasser maladresses sur maladresses. Et je -me demande pourquoi, Mlle Norette le sait peut-être? quelques fleurs -offertes par moi ont l'étrange pouvoir de le préoccuper ainsi. - - - - -XXVI - -UNE AMBASSADE - - -Après le déjeuner, patron Ruf, laissant M. Honnorat et l'abbé discuter -chasse autour d'un bocal de liqueur aux baies de myrte, digestive -spécialité de Saladine, m'appelle confidentiellement dans un coin. - -Je croyais qu'il voulait, en bon père, se renseigner sur la conduite -de Ganteaume et sur la façon dont celui-ci accomplit les fonctions -multiples qui sont censées l'attacher à ma personne. - -Pas du tout! Patron Ruf est chargé, pour moi, d'une ambassade. - -La campagne du corail terminée, patron Ruf, après avoir embrassé sa -femme en passant devant la petite Camargue, avait dû pousser jusqu'à -Nice pour y négocier, au nom de la confrérie, le produit de la pêche -faite en commun. - -Il s'était rencontré là, suivant l'usage, avec de certains marchands -génois qui achètent le corail brut pour les fabriques et logent -d'ordinaire dans un cabaret de la vieille ville, à l'enseigne de -l'_Antico limon verde_. - ---«Dieu vous préserve, monsieur, de ces auberges italiennes! Ça sent -le fromage et c'est épais de mouches. Mais il faut en passer par là -lorsqu'on veut vendre aux Génois.» - -Quoi qu'il en soit, l'affaire s'était conclue, et patron Ruf, l'argent -serré dans sa saquette, s'apprêtait à partir après l'obligatoire -tournée d'_asti spumante_, «un pauvre petit vin qui fait des embarras -et ne vaut pas notre bon clairet de cassis!» quand, venant d'une table, -dans l'enfoncement le plus sombre, il entendit des mots, des fragments -de conversation qui lui firent dresser l'oreille. - -Quelque chose de louche se tramait. On parlait de M. Honnorat, du -Puget-Maure; mon nom même et celui de Norette avaient été plusieurs -fois prononcés. - ---«En ma qualité de pêcheur, continuait patron Ruf, toujours au -soleil, sur l'eau luisante, je n'ai guère l'habitude de voir dans le -noir. Pourtant, à force de m'arrondir les yeux en faisant comme font -les chats, je finis par distinguer, au milieu d'une demi-douzaine de -sacripants qui écoutaient silencieux, un vieux monsieur à lévite, l'air -d'un escamoteur ou d'un notaire, et un jeune homme qui me tournait le -dos et que je ne reconnus pas d'abord. - ---«Il faut en finir, disait le jeune homme, après tout, le particulier -en question veut nous voler, et les voleurs, ça se supprime.» - -«A quoi le vieux monsieur répondait: - ---«Sans doute! quand nous aurons touché la mise de fonds et si la chose -devient nécessaire. J'estime, en attendant, qu'à tout hasard, nous -ferions mieux d'avoir, avec nous, celui dont il s'agit. - ---«Puisqu'il ne veut pas? - ---«Il voudra peut-être. - ---«Eh bien! non. C'est moi maintenant qui ne voudrais plus s'il -voulait.» - -«Le jeune homme s'était dressé, furieux, faisant danser verres et -bouteilles d'un grand coup de poing sur la table. Je le reconnus! -c'était Galfar: souliers vernis, jaquette neuve, comme quelqu'un qui -vient d'hériter. - ---«Patron Ruf?--Galfar?--Quel bon vent vous amène dans ces parages?--Le -vent du Cap... J'arrive d'Antibes à l'instant, avec la barque, -pour vendre notre récolte de corail.--Allons, tant mieux! et vous -retournez?--Au Puget-Maure.» - -«A ce mot de Puget-Maure, Galfar me regarda, l'oeil méchant. - ---«Au fait, j'oubliais: vous avez là-haut votre petit Ganteaume? Mais, -alors, vous connaissez certainement le prétendu de ma cousine Honnorat. -Eh bien! dites-lui de ma part que je lui défends, entendez-vous! que -je lui défends d'épouser Norette. Et dites-lui aussi, au cas où vous -auriez compris notre conversation de tout à l'heure, qu'il y a quelque -danger pour les gens à vouloir entrer dans nos familles, que la Chèvre -d'Or, chez les Gazan et les Galfar, a déjà causé plus d'un malheur, et -que si ses sabots, les nuits de lune, laissent des traces d'or sur les -cailloux, souvent aussi, aux endroits où elle a passé, on trouve des -gouttes de sang, des marques rouges.» - -Patron Ruf était très ému. - ---«Mais, quel rapport, lui dis-je, Mlle Norette?... - ---«Écoutez! j'ignore si vous en voulez au trésor, et si c'est pour cela -que vous prétendez à Mlle Norette. Mais j'ai autrefois entendu raconter -que le secret de ce trésor se transmet de mère en fille parmi les Gazan -et les Galfar, qui toujours se marient entre eux. Mlle Norette, en -conséquence, le tiendrait de feu Mme Honnorat, sa mère, qui était une -Galfar.» - -«Du reste, conclut patron Ruf, vous savez ce qu'il vous reste à faire. -J'avais prévu cela, vous étiez averti. Que venez-vous chercher dans -ce pays de sauvages? Et pourquoi ne pas retourner demain à la petite -Camargue, où nous attend Tardive, pour y pêcher, aidés de Ganteaume, la -castagnore, le poisson Saint-Pierre, et coucher, le soir, à la cabane, -sans vilains soucis, bien tranquille, en écoutant tinter le clairin -d'Arlatan?» - - - - -XXVII - -PERPLEXITÉS SENTIMENTALES - - -Resterai-je? Ne resterai-je pas? - -Dois-je écouter les prudents conseils de patron Ruf, ou m'obstiner à la -poursuite d'un rêve peut-être chimérique? - -L'alternative me rend perplexe. - -Si je quitte le Puget-Maure, j'aurai l'air, et cela m'offense, -de redouter Galfar, de fuir devant ses menaces. Mais je me sens -médiocrement fier quand je songe au rôle de comédie que, dans le cas -contraire, il me faudra jouer. - -Me voit-on d'ici, par intérêt--eh! oui, par intérêt, puisque la fortune -est au bout,--feignant une affection que je n'ai pas pour Mlle Norette! - -Je me rappelle avec quel sentiment de pitié, mêlé de mépris, il m'est -arrivé, jadis, de considérer, dans ce qu'on appelle le monde, des gens -honnêtes au demeurant, qui n'auraient pas menti à un homme et qui se -mentaient à eux-mêmes impudemment, pour se prouver qu'ils aimaient -d'amour quelque insignifiante fillette dont ils ne désiraient guère que -la dot. - -Et ils finissaient, les malheureux, par se croire épris, comme -font ces pleureuses gagées qui, se grisant de leurs propres cris, -s'attendrissant par leurs propres plaintes, arrivent à verser de vraies -larmes sur la fosse d'un mort qu'elles n'ont pas connu. - -Il me répugnerait d'agir ainsi, bien qu'après tout, avec Mlle Norette, -maîtresse et gardienne de la Chèvre d'Or, mon cas ait je ne sais quoi -d'agréablement chevaleresque. - -Mais, hélas! comme en peu de temps les choses s'emparent de vous! - -Me voici tout triste, maintenant, à la seule idée de partir, de -laisser ce village et ses tortueuses ruelles, cette vieille maison -devenue mienne, ce pavé de l'âne dont les galets pointus, depuis -quelque temps, me semblaient doux. - -Et Misé Jano qui m'apparut dans le vallon, bondissante, surnaturelle, -pour me souhaiter la bienvenue! Et M. Honnorat, et Saladine!... - -Je n'ose pas ajouter: et Mlle Norette! par crainte de voir trop clair -en moi. - -Car elle est charmante, décidément, Mlle Norette. - -Avant le dîner d'hier, je ne l'avais jamais regardée, et je n'aurais su -dire si ses yeux étaient noirs ou bleus. - -Ils sont noirs, d'un noir de velours noyé d'ombre. Un peu alanguis, par -exemple, et doucement mélancoliques. Des yeux d'esclave heureuse, qui -se serait volontairement donnée. La belle Schéhérazade devait avoir ces -yeux-là. - -C'est bien de l'honneur que me fait Galfar en me jugeant digne d'être -remarqué par deux yeux pareils! Pourtant, je ne me suis jamais guère -mis en frais pour leur plaire; Galfar non plus, d'ailleurs. - -Singuliers galants que nous sommes: aussi mal vêtus l'un que l'autre, -faits tous deux comme des brigands; et sa veste en velours à côtes peut -affronter la comparaison avec ma jaquette de gros cadis. - -N'importe, béni soit Galfar! Sans Galfar, sans ses jalousies, -j'ignorerais encore Norette. - -Et Norette! comme il serait bon, savoureux d'avoir à soi, à soi tout -seul, cette âme neuve. - -Je me sens au coeur une sensation de délicieuse fraîcheur, sensation -presque physique, en me rappelant sa rougeur ingénue, quand je lui -offris le bouquet, et le subit frémissement de sa petite poitrine -passionnée. - -S'imaginer qu'on vous aime est le commencement de l'amour. Norette -m'aimant, il me semble que je ne pourrai plus m'empêcher d'aimer -Norette. - -Mais comment savoir? Je crois avoir trouvé le moyen. - -Patron Ruf s'en retourne demain. Je me mettrai en route avec lui, ainsi -que la loyauté l'ordonne. - -Mais si Mlle Norette s'obstinait à me retenir, si elle avouait... -Alors, dame! Je n'aurais qu'à laisser faire le destin. Ma conscience -sera tranquille. On ne peut pourtant pas tenir rigueur à une enfant -aimable et qui vous aime, uniquement sous le prétexte qu'elle est la -très hypothétique héritière d'un roi de Majorque et de ses trésors. - - - - -XXVIII - -AU JARDIN - - -M. Honnorat possède, au pied de sa tour, un jardin dont il est très -fier. - -Un jardin? non! un ressaut du roc aplani, entouré d'un mur, et, de tous -les côtés, dominant l'abîme. - -Ce mur retient un peu de terre végétale trouvée dans les fentes, -laquelle terre, se mêlant aux débris du roc lui-même, friable -pierraille en train de fondre et de se pulvériser au soleil, constitue -un problématique humus qui, ailleurs, ne suffirait pas à nourrir les -sobres racines de l'ortie ou de la ronce, mais dont se contentent, -en ce climat béni, trois pieds d'orangers, un laurier, une bordure de -romarin, quelques fruits et quelques légumes. - -Le tout, tant bien que mal, arrosé par l'eau rare d'une citerne que M. -Honnorat ménage avec parcimonie. - -La nuit approchant, je m'étais accoudé au parapet de ma terrasse, sans -motif, histoire de réjouir mes regards des changeantes splendeurs de -l'horizon qui, là-bas, s'empourpre; et peut-être aussi parce que, juste -sous la place que j'ai choisie, se trouve un banc de pierre, qu'un -laurier ombrage, où, quelquefois, Mlle Norette aime s'asseoir. - -Comme l'après-midi a été brûlante et que plantes et fleurs -s'inclinaient altérées, Mlle Norette et Saladine font ruisseler -largement, joyeusement, l'eau de la citerne, au grand désespoir de M. -Honnorat, qui proteste. - -Mlle Norette rit. Les voix montent dans l'air frais du soir. - ---«Dès que l'on touche au robinet, s'écrie Saladine en montrant M. -Honnorat, on dirait que son sang se verse.» - -Et Mlle Norette ajoute: - ---«Père sème ses haricots par gloire, moi, je leur donne à boire par -pitié.» - -Puis M. Honnorat est sorti, toujours en querelle avec Saladine, et Mlle -Norette est restée seule. - -Je suis descendu au jardin. - -Mlle Norette m'a dit: - ---«Je vous avais vu, je vous attendais.» Elle m'a dit cela d'un air -tranquille, ingénument, sans fausse honte, en personne sûre d'elle-même -et sûre de moi. - -Mais, ayant prononcé le mot de départ, tout à coup je l'ai vue -devenir subitement pâle, de cette pâleur mate des brunes qui les fait -ressembler au marbre des statues. - -Les paupières baissées sans doute pour ne pas pleurer, immobile, oui! -la petite Norette était de marbre. Et quand elle m'a regardé, dans ses -yeux où des larmes montaient, il y avait une immense tristesse. - -Sans une parole, elle m'a fait signe de l'attendre. - -Elle est allée jusqu'à sa chambre chercher la boîte des souhaits, -symbolique coffret où tiennent ses espérances et ses bonheurs de jeune -fille; et l'ayant ouvert, l'ayant vidé, elle m'a montré, pêle-mêle avec -l'oeuf, le sel et la quenouille, vingt bouquets pareils à celui que je -lui ai offert, les uns frais encore, et les autres déjà flétris. - ---«Mes fleurs, mes pauvres fleurs! soupirait-elle. J'étais, chaque -matin, si contente de les trouver, là, sur ce banc, frileuses, baignées -de rosée... Je les réchauffais sur mon coeur, sachant qu'elles venaient -de vous... Je me disais: il n'ose pas me les donner lui-même; mais -il est brave, c'est un homme; le courage, un jour ou l'autre, lui -viendra... Le courage vous était venu, puisque hier vous m'avez offert -un bouquet de ces mêmes fleurs, devant mon père... Et, maintenant, -vous nous quittez!... Que vous importe notre amitié! Que vous font les -pleurs de Norette?» - -Son désespoir s'en allait en larmes. Et, ne comprenant pas, mais -délicieusement ému, je ne pus m'empêcher de sourire, quand j'entendis -Norette, dans mes bras, entre deux sanglots, s'écrier d'une voix -redevenue enfantine: - ---«Ah! je suis malheureuse et bien punie de tant aimer quelqu'un que -je ne connais presque pas!» - -Qu'ai-je répondu? Je l'ignore. Mais, quand nous sommes sortis du -jardin, Mlle Norette ne pleurait plus, et, malgré mes dénégations -étonnées, on m'avait prouvé que c'était moi qui, chaque soir depuis -vingt jours, laissais, du haut de ma terrasse, tomber un bouquet sur le -banc aimé de Norette. - -Le diable, évidemment, se mêle de mes amours et cette histoire de -bouquets cache quelque sorcellerie. - -Ne cherchons pas. Le mieux est encore de laisser aller les choses. -Est-il tant besoin de comprendre pour être heureux? - - - - -XXIX - -LES AMOURS DE GANTEAUME - - -Et pourtant ces bouquets ne sont pas tombés du ciel, ils n'ont pas -poussé tout seuls sur le banc! - -Or personne, sauf les Gazan, ne pénètre dans le jardin; et personne -aussi, sauf Ganteaume et moi, n'a la clef de la terrasse. - -Je suis bien sûr, à moins de me croire somnambule, de n'avoir jamais -jeté aucun bouquet du haut de la tour. Reste Ganteaume. Est-ce que -Ganteaume?... - -J'avais bien remarqué ses extases devant Norette, son empressement à la -servir, et son trouble mal dissimulé, le jour de lessive, à l'aspect -des fleurs offertes par moi. - -Ganteaume doit être coupable. - -Je l'ai fait comparaître. Il est venu, l'air repentant, la mine basse. - ---«Holà! maître Ganteaume, lui ai-je dit, est-ce ainsi qu'on comprend -ses devoirs de page? Et pensez-vous que j'autoriserai une personne de -ma suite à nouer de coupables intrigues dans la maison qui nous offre -l'hospitalité?» - -La solennité d'un tel début achève de décontenancer le misérable. C'est -en sanglotant qu'il avoue toute une série de méfaits. - -Pendant que je le croyais occupé à rouler les ruelles du Puget-Maure en -compagnie des galopins de son âge, à pêcher la truite au torrent, ou à -dénicher, capture rare, quelque couvée de merles de roches, Ganteaume, -ambitieux déjà, rêvant de plus hautes destinées, entreprenait, pour son -compte, la conquête de la Chèvre d'Or. - -Il s'est lié avec Peu-Parle. Ce vieux fou l'honore de ses confidences -et maître Ganteaume, en échange, lui a fait part de mes projets. - -Le soir, Ganteaume apprend à connaître le nom des étoiles. Puis, -s'asseyant dans la lavande, tous deux s'entretiennent longuement du roi -de Majorque et de la Chèvre. - -Ganteaume croit fermement à l'existence du trésor. Il sait, d'ailleurs, -toujours par Peu-Parle, des détails curieux que j'ignorais. - -C'est bien, comme je l'avais conjecturé, l'ombre d'une pierre, à -certaine heure du jour, à certaine époque de l'année, qui doit marquer -la place où il s'agit de fouiller. - -Là, on ne trouvera pas encore le trésor, mais une cassette en fer -contenant des papiers mystérieux. Avec ces papiers, la réussite est -certaine. Seulement on ne peut rien faire sans Mlle Norette qui possède -le talisman, portant gravé le secret de l'ombre. - ---«Une clochette peut-être? - ---Oui! il me semble que Peu-Parle a prononcé le mot de clochette.» - -Ganteaume, au surplus, me jure qu'il n'a jamais prétendu accaparer -seul le trésor. Son intention était d'en faire trois parts: l'une à -moi destinée, l'autre destinée à patron Ruf. Comme troisième part, -Ganteaume se contentait du bonheur d'épouser Norette et de vivre -éternellement auprès d'elle. - -C'est avec l'espoir de plaire à Norette que, d'après les conseils de -Peu-Parle, il avait imaginé le galant envoi de bouquets dont Norette me -fait honneur. - -Mais Ganteaume comprend désormais combien tout cela est irréalisable. -Il a renoncé à Norette silencieusement, sans se plaindre, dès qu'il a -vu qu'elle m'aimait. - -Et maintenant, meurtri par l'écroulement de son rêve, il me supplie de -le garder, de ne pas le renvoyer à patron Ruf. - -La joie est mère d'indulgence: je pardonne à mon rival de douze ans. - -Il essuie ses larmes, il me remercie. - -Mais Norette, visiblement, lui tient au coeur, et la blessure saigne -encore. - -Hélas! qui eût imaginé que Ganteaume, l'infortuné Ganteaume, serait la -première victime de cette capricieuse Chèvre d'Or? - - - - -XXX - -LES FLEURS DE LA REINE - - -Une autre Norette! - -J'aurais peine à reconnaître, quand elle passe me souriant, volontaire -et vive, la demi-paysanne dont l'inconsciente timidité se déguisait de -brusquerie. - -Désormais Mlle Norette ignore la timidité. Mlle Norette est confiante, -quoiqu'on ait négligé de faire M. Honnorat le confident de nos amours, -et nous serions époux depuis deux ans qu'elle n'agirait pas d'autre -sorte. - -Ce matin, Mlle Norette m'aborde: - ---«Vos fleurs sont belles, je les aime; mais j'en sais de plus belles -que les vôtres. - ---Plus belles? - ---Les fleurs de la Reine! Vos fleurs ne sont que fleurs de montagne. -Les miennes sont du jardin féerique qu'une princesse venue d'Orient -avait autour de son château. - -«Aux veillées d'hiver où, un galet sur les genoux, un autre galet pour -marteau, les filles, en chantant, cassent l'amande amère, vous pourriez -entendre raconter à ce propos, par les paysans braconniers et les -paysannes ramasseuses de litière et de feuilles mortes, des choses tout -à fait surprenantes. - -«Du jardin redevenu lande, du logis admirable autrefois, on ne voit -plus qu'un grand rempart noir, et, çà et là, des pierres tombées. -Mais, aussitôt les beaux jours parus, sous le vieux rempart, entre les -vieilles pierres, poussent des fleurs comme personne n'en a vu, à coup -sûr descendantes de celles qu'avait la reine en son jardin, et dont -là-haut, tout près du ciel, la race s'est perpétuée. - ---Et c'est bien haut, là-haut, près du ciel? - ---Très haut! reprit Norette sérieuse, plus haut encore que le rocher -de la Chèvre. Mais où ne monterait-on pas, avec l'espérance de trouver -ce parterre des _Mille et une Nuits_, ces fleurs de la Reine, variées, -innombrables, couleur de ciel et de rosée, des fleurs qui n'ont rien de -terrestre et ne ressemblent pas plus aux grossières fleurs écloses dans -nos vallons... - ---Que Mlle Norette ne ressemble... - ---Sans doute! répondit Norette. C'est pourquoi, ce soir, nous irons; -mais Ganteaume nous accompagnera. - ---Ganteaume? - ---Préféreriez-vous Saladine?» - -Trois heures! la chaleur commence à tomber, c'est le moment de se -mettre en route. - -Misé Jano, heureuse d'être libre, nous précède. Ganteaume, un peu -mélancolique, porte le panier aux provisions. - -Norette se signe en passant devant le cimetière où dorment «les deux -qui sont morts». On laisse à gauche l'ermitage, le roc de la Chèvre, au -pied duquel je reconnais de loin la haute taille de Peu-Parle, et nous -voilà en pleine montagne. - -A droite, à gauche, des rochers gris-bleu où l'arrachement des blocs -éboulés laisse de larges taches blanches que les immortelles sauvages -brodent de leur feuillage d'argent pâle et de leurs rigides grappes -d'or. - -Au pied des rochers, ce sont de grands chardons pareils à des acanthes, -des genévriers aux baies violettes, des caroubiers bossus décorant leur -sombre verdure de gousses luisantes, comme vernissées, et des pins -dont les branches basses, tranchées par la hache, pleurent des larmes -d'ambre au soleil. - -Sur tout cela, dans la pénétrante odeur des romarins et des lavandes, -un grand silence à peine troublé par quelque chant d'oiseau, grêle et -fin, en harmonie avec le paysage, et le bruit d'innombrables limaçons -vides qui, jonchant le sentier, s'écrasent et craquent sous nos pas. - -Ganteaume et Misé Jano vont devant. - -Je marche côte à côte avec Norette, la main dans sa main, sans rien -dire. Parfois nous retournant, éblouis de lumière, entre les troncs -lisses des pins, par delà les pentes brûlées, nous voyons le bleu de la -mer. - ---«Qu'on s'arrête ici, et goûtons!» commande Norette. - -Ganteaume déballe les provisions, on s'installe sur l'herbe menue. -Pendant quelques instants, un appétit noblement gagné par cette -pittoresque mais rude montée nous fait oublier nos soucis d'amour. - ---«Maintenant, tandis que je vais cueillir mes fleurs, libre à vous de -contempler le paysage.» - -Et Norette éclate de rire, toujours charmante et malicieuse. - -Je relève la tête, mais le paysage a disparu... Un brouillard taquin, -comme, à cette saison, il en rampe au flanc des montagnes, nous a -sournoisement enveloppés. Un gentil brouillard, certes! vrai brouillard -de Provence, blanc, clair, plus léger qu'une gaze et tout pénétré de -rayons. Arrivant sur nous par petits nuages pressés, il n'en cache -pas moins l'étendue. Et d'en bas, tout près, le vent nous apporte les -cocoricos des coqs dans les fermes, le bruit continu des flots. - ---«C'est gentil de se savoir seuls!» - -En effet, la brume gagnant peu à peu, nous nous trouvons dans une -atmosphère de nacre et d'opale, lumineuse pourtant, où Norette -apparaît grandie, comme transfigurée, et sur laquelle, visibles à deux -pas de nous, se découpent avec une singulière vigueur quelques tiges de -graminées, et la silhouette d'un figuier enraciné au bord du précipice. - -Tout à coup, Norette s'agenouille près du figuier, elle se penche, elle -m'appelle. J'arrive à temps pour la relever, un instant dans mes bras, -émue et frémissante. - ---«Ah! Ganteaume, que j'ai eu peur!» - -Heureuse d'avoir été secourue par moi, effrayée encore du léger péril -et ne sachant comment exprimer cette émotion complexe, bravement, -follement, n'écoutant que son coeur, elle embrasse?... M. Ganteaume. - -Et ce baiser, en contentant Norette, fit encore deux heureux par -surcroît: Ganteaume qui l'avait reçu, et moi qui me le savais -indirectement destiné. - - - - -XXXI - -SAINTE SARE - - ---«Bon! conclut Norette, ceci n'est rien, puisque j'ai tout de même mon -bouquet... Voyons, Ganteaume: le ruban? le cierge? le carré de drap -rouge?» - -Ganteaume sort tout cela de l'inépuisable panier. - ---«Et maintenant il s'agirait de ne plus perdre une minute si nous -voulons passer par le Pas du Sarrasin... Ganteaume, appelez Misé Jano. -Heureusement que la brume ne doit pas s'étendre bien bas, et que je -sais le bon chemin.» - -En effet, la brume n'était qu'une ligne mince et droite, coupant la -montagne. En quelques pas nous l'avions franchie; et tandis que ses -légers flocons enveloppaient encore Misé Jano et Ganteaume, nous nous -trouvions déjà, avec Norette, dans la lumière et le soleil. - -Quel est ce Pas du Sarrasin où me mène Norette? - -Car Norette, je m'en aperçois, commence à me mener où elle veut, et mes -amis s'amuseraient, eux qui ont connu mon indépendance, de me voir, en -l'honneur de la Chèvre d'Or, obéir ainsi à ses caprices. Mais est-ce -que depuis quatre jours, depuis l'aventure des fleurs jetées, j'y songe -seulement à cette Chèvre d'Or? - -Norette daigne m'expliquer que le Pas du Sarrasin est un étroit défilé -fermant, du côté de la mer, le plus important des trois vallons qui -conduisent au Puget-Maure. Il s'y est jadis livré des batailles, et, de -chaque côté, s'amorçant à la roche, on voit des restes de barricade. - ---«La chose pourra peut-être vous intéresser, monsieur le savant!» - -Pourtant, dans la pensée de Norette, notre excursion n'a rien de -spécialement archéologique. Le Pas du Sarrasin s'ouvre presque en -plaine, à un demi-kilomètre de la route menant à Fréjus. L'endroit, -quoique sauvage et solitaire, est accessible aux chariots; et les -Bohémiens, avec leurs caravanes roulantes, se détournent volontiers -pour y faire halte, lorsque au changement de saison ils rejoignent -leurs quartiers d'hiver. - -Or les Bohémiens sont arrivés. Ils attendent Norette avertie et qui -doit leur confier une mission des plus graves. Comme ils se rendent -à Notre-Dame-de-la-Mer, c'est eux que Norette chargera de déposer le -bouquet noué du ruban et de faire brûler le cierge sur le tombeau de -sainte Sare. - ---«Sainte Sare? - ---Vous ne connaissez pas sainte Sare, la fidèle servante des Trois -Maries, qui, venue avec elles en Provence, après la mort du Christ, sur -une barque sans voile et sans rames, mourut près de Marie Jacobé et de -Marie Salomé, en l'île de Camargue, entre les deux Rhônes, pendant que -Marie-Magdeleine pleurait au désert? - -«D'Aigues-Mortes à Fos, le long du golfe, autour des grands étangs, il -n'y a pas un matelot, pas un pêcheur, pas un gardien de taureaux et pas -un meneur de cavales, qui ne connaisse sa légende! - -«Depuis, dans la magnifique église que la Provence leur a bâtie, Jacobé -avec Salomé habitent, au-dessus de l'autel, une chapelle aérienne d'où -l'on voit, mon père m'y conduisit, étant petite, des plages sans fin et -la mer. - -«Sainte Sare, dédaignée, se contente d'une humble crypte, où seuls, -ou peu s'en faut, les Bohémiens la vénèrent parce qu'elle était, -prétendent-ils, de leur race et de leur couleur...» - -Nous approchions du campement, presque désert, les hommes et tout ce -qui avait plus de dix ans étant parti en expédition, dès le matin. Rien -qu'une vieille femme restée pour faire bouillir le pot, soigner le -cheval, et surveiller une demi-douzaine de marmots noirs comme charbon, -qui, tout nus, se roulaient dans l'herbe. - -C'est à la vieille précisément que Mlle Norette avait affaire. - -Elle a donné le morceau d'étoffe rouge à la vieille qui, tout de -suite, où diantre la coquetterie va-t-elle se nicher? se l'est épinglé -au corsage. Puis elles se sont mises à causer, me regardant, tandis que -le plus jeune et le plus crépu des marmots tétait, le ventre en l'air, -cramponné aux poils dorés de Misé Jano, et que les autres donnaient -l'assaut aux débris de provisions restés dans le panier que Ganteaume -ne quitte point. Après quoi, tous, y compris le nourrisson improvisé, -sont venus me mendier quelques pincées de tabac pour bourrer leurs -pipes, culottées déjà, et se faire des cigarettes. - -La vieille nous a dit: - ---«Vivez sans crainte! Avant qu'il soit huit jours, le cierge brûlera -sur le tombeau, près de ces fleurs dont les graines vinrent d'Orient; -et j'aurai, pour vous la rendre favorable, dit les paroles en langue -inconnue que sainte Sare aime entendre.» - -Elle ajoute, s'adressant à moi: - ---«Tout le bonheur vous était dû!» - -Puis, à Norette, avec des douceurs dans la voix, des nuances de -flatterie qui m'étonnent un peu dans cette bouche d'immémoriale -sorcière: - ---«Elle est si noble! elle est si belle, la demoiselle du Puget-Maure! -Belle et brune comme Sara, noble comme la princesse dont elle m'apporta -les fleurs. Si elle voulait, nous la ferions reine. Mais elle ne veut -pas, son Destin est ailleurs... Nous la ferions reine au village des -Saintes, selon la coutume, dans le rond de nos chariots, sur un trône -en plein air, parée de diamants et d'or. Et le peuple l'admirerait, et -de la voir ainsi, les gardiens de Camargue, serrant le mors à leurs -chevaux blancs, envieraient et deviendraient pâles...» - -La vieille ne s'arrêtait plus. - ---«Partons!» dit Norette qui feignait de rire, mais visiblement gênée, -en ma présence, par ce flux d'énigmatiques paroles. - -Le soleil avait disparu. Nous dûmes nous presser pour être de retour au -Puget-Maure avant la nuit. - -Cependant Norette, ingénument exaltée, me racontait qu'elle s'appelait -Sara, comme sa mère, et que sainte Sare était leur patronne. -Maintenant, elle se sentait plus heureuse, sûre de la protection de -sainte Sare pour quelque chose qu'elle ne me disait pas, mais que son -regard, bien qu'à chaque fois il se détournât du mien, me faisait -deviner. - -Sans la présence de Ganteaume, Norette m'en eût peut-être dit davantage! - -Malgré l'impatience de M. Honnorat, dont l'appétit n'avait pas attendu, -et la sourde révolte de Saladine, elle voulut encore me montrer, avant -le dîner, un morceau de bois assez informe que je n'avais pas remarqué -dans son musée des souvenirs. - ---«Tenez! la voilà, sainte Sare, la protectrice des Gazan! Nous l'avons -depuis plus de trois cents ans dans la famille. Admirez-la, au moins. -Elle n'est pas belle, mais je l'aime.» - -C'était une de ces antiques images dont la dorure, en s'oxydant, prend -des tons d'ébène, et que l'imagination populaire transforme volontiers -en vierges noires longtemps enfouies, puis un beau jour miraculeusement -découvertes, dans quelque hallier qu'on défriche, par les deux boeufs -de labour meuglant et agenouillés. - -Seulement, sainte Sare, avec son profil oriental, très caractéristique -malgré la naïveté du ciseau, avec les légères traces d'or restées aux -plis du long manteau et aux torsades de la coiffure, avait un petit air -païen qu'en général les vierges n'ont pas, et ressemblait à une sultane -qui aurait tant soit peu ressemblé à Norette. - - - - -XXXII - -PREMIER BAISER - - -Il serait prudent de partir, et patron Ruf avait raison. Toute la nuit, -ne pouvant dormir, j'ai donné raison à patron Ruf. - -Les choses vont trop vite à mon gré, Norette est trop dangereusement -ingénue. La pente de notre amourette, si ma fantaisie s'y attardait, a -chance d'aboutir au mariage. - -Voilà où me conduirait la Chèvre d'Or! - -Sans compter que, par une étrange contradiction, m'étant mis en tête -de me faire aimer de Norette à cause de la Chèvre d'Or, depuis que -Norette m'aime, j'ai oublié la Chèvre d'Or, et ne pense plus qu'à -Norette. - -Passe encore pour la sentimentale histoire des bouquets, passe pour -sainte Sare et les fiançailles à la mode bohémienne! Mais hier, il -s'est passé quelque chose de plus grave. - -Le clair de lune était magnifique, et l'on prolongeait la soirée au -jardin. Nous étions assis, Norette et moi, sur le banc de pierre. M. -Honnorat nous tournait le dos, fumait sa pipe et rêvassait, appuyé des -deux coudes à la crête du petit mur. - -Nous causions doucement, de choses indifférentes, comme causent les -amoureux, une émotion se devinant sous le flot des paroles vaines. - -Les dents de Norette brillaient. Je songeais, vaguement jaloux, -l'amour est fait de ces sottises! à l'enfantin baiser dont Ganteaume -connaissait la douceur. - -J'aurais dû me méfier. Mais je me croyais bien tranquille, puisque M. -Honnorat était là et que la lune nous gardait. - -Tout à coup, de sa bonne grosse voix, M. Honnorat s'écrie: - ---«Bon! voilà la lune qui passe derrière le pic de l'Aigle, nous en -avons pour cinq minutes à n'y rien voir.» - -Comme si un rideau fût tombé, tout le jardin se trouva dans l'ombre. -Nous cessâmes de parler. La main de Norette chercha ma main. - -Et quand, par degrés démasquée, la lune pleine reparut, je n'avais plus -à être jaloux de Ganteaume... - -Oui! il serait prudent de partir. - -Mais tout semble se conjurer contre moi: la lune après le brouillard, -et le mistral après la lune. - -Ce matin, comme je m'apprêtais, le départ irrévocablement décidé, à -traverser la place pour régler mon compte au _Bacchus navigateur_, je -me suis heurté contre Saladine qui, fiévreuse, verrouillait la porte, -en général grande ouverte, du passage d'âne. - ---«Sortir? Jésus, Marie! y pensez-vous? s'est-elle écriée, les yeux au -ciel, en faisant craquer ses mains ridées. Mais, par un temps pareil, -le Père Éternel resterait chez lui. Écoutez un peu cette musique. -Il pleut des tuiles, les arbres se rompent, l'eau des fontaines -s'envole en farine; et tout à l'heure, voulant aller chez un voisin, -à deux pas, où tourne la rue, de peur de me voir emportée, j'ai dû me -cramponner au mur, et je recevais dans la figure, en guise de sable, -des poignées de cailloux plus gros que les dragées d'un baptême. - ---C'est le mistral? - ---C'est le mistral. - ---Et le mistral dure longtemps? - ---Jamais moins de trois jours, quelquefois six, neuf jours le plus -souvent,» m'a répondu Saladine. - - - - -XXXIII - -LE MISTRAL - - -Norette aussi a voulu sortir. Mais au moment où, hésitante, elle posait -le pied sur les premiers pavés de la place, une rafale l'enveloppa, -brusque, violente et glacée. - ---«Monsieur?... Saladine?... au secours!...» - -Elle riait, ses yeux mi-clos, abrités sous leurs longs cils bruns; sa -robe, que le vent tordait, laissait voir sa fine cheville, et, du coup, -comme la poussière d'eau des fontaines, et comme les pierreuses dragées -reçues par cette excellente Saladine, toutes mes sages résolutions -s'envolèrent. - ---«Montons au troisième étage; là-haut, bien à l'abri, nous regarderons -le mistral souffler. - ---Nous l'écouterons aussi? - ---Rassurez-vous! même sans qu'on l'en prie, il se charge de se faire -entendre.» - -Le ciel était bleu, d'un bleu dur et uni de pierre précieuse, mais -aucun oiseau n'y volait: et, devant la maison commune, le vieux -peuplier de 48, secouant ses feuilles luisantes, saluait, jusqu'à -toucher terre, quoique républicain, Sa Majesté le mistral. - -Par moment, le vent se taisait et le peuplier restait immobile. - -Puis, après un intervalle de profond silence, c'était, parti du -lointain, un bruit de houle qui montait, grandissait et nous donnait -l'assaut, vague, invisible, se brisant, comme le flot sur les falaises, -autour du petit logis collé à son roc. - ---«De toute la nuit, je n'ai pu dormir, disait Norette; je pensais aux -pauvres gens qui sont en mer.» - -Et cette idée, l'idée du patron Ruf seul, par un temps pareil, dans sa -barque, donnait à Ganteaume des envies de pleurer. - -A deux reprises, après le troisième et le sixième jour, ce mistral -obstiné renouvela son bail; et neuf jours durant, prisonniers du vent, -gardés par la tempête, nous goûtâmes, Norette et moi, les plaisirs d'un -perpétuel tête-à-tête, d'autant plus délicieux que nous ne l'avions pas -cherché. - -Grâce au mistral, toutes les habitudes de la maison étaient -bouleversées. - -On ne voyait plus Saladine, qui, énervée, incapable de tenir en place -et courant tout le jour de la cuisine au grenier, vieille chatte que le -vent affole, paraissait seulement pour les repas. - -L'air était froid malgré la saison, quoique le soleil luisît joyeux à -travers les vitres. Un froid taquin, paradoxal, qui s'en prenait aux -nerfs! M. Honnorat restait, du matin au soir, devant un grand feu de -sarments, occupé à soigner je ne sais quelles fièvres imaginaires, -rapportées du Sénégal et que le mistral réveillait; taciturne, bougon, -comme personnellement blessé de ce que le maudit vent semblait vouloir -le persécuter jusque chez lui, s'introduisant par la cheminée, faisant -s'éparpiller les cendres, et des flammes claires se rabattre sur la -traverse des landiers. - -Quant à Ganteaume, il profite du désarroi général pour disparaître, -partant à heure fixe, des après-midi tout entières. Il s'en va, je le -lui ai fait avouer, il s'en va, ses poches pleines de cailloux, de peur -que le vent ne l'enlève, retrouver son ami Peu-Parle dans la montagne. - -Heureux Ganteaume! Il pense toujours à la Chèvre d'Or, et cela le -console un peu de Norette. - -Moi, je ne pense qu'à Norette. Je suis prêt à rester ainsi, loin de -tous, sans rien regretter, aussi longtemps qu'il plaira aux follets de -l'air qui mènent vacarme autour de notre tourelle enchantée. - -D'autres fois, quand le vent redouble, assis à côté de Norette, il nous -semble que tout va partir, que les murs tanguent et s'ébranlent, et -nous faisons le rêve de nous trouver seuls, tranquilles et perdus sur -l'infini des flots, dans un naufrage sans danger. - -Presque tous les jours, vers une heure, il se produit une accalmie. - -Nous nous réfugions alors sur ma terrasse. Je sais là un angle où la -tempête ne donne pas. Le soleil est doux. Tout cependant frissonne -encore, et des tourbillons de poussière blanche courent se poursuivant -sur les routes. - -Mais bientôt le mistral reprend avec rage. Comment traverser la -terrasse? Et Norette, qui feint d'avoir peur, se suspend, espiègle, à -mon bras... - -Un matin, le mistral ne souffla plus. - -La mer était bleue au lointain, les arbres avaient apaisé leur -feuillage. - -On entendait, montant de la rue, des voix joyeuses de femmes et -d'enfants; et là-haut, au voisinage des toits, dans le ciel balayé, -les martinets, en ronde éperdue, passant dans le soleil avec des -reflets d'acier, poussaient leurs cris stridents pareils au bruit de la -faucille qui scie le blé mûr. - ---«Vous voilà délivré? - ---Hélas! oui, mademoiselle Norette; mais j'eusse autant aimé que ma -prison durât éternellement.» - -Le rêve des neuf jours était fini, la réalité allait me reprendre. - -Robinson eut peur en trouvant l'empreinte d'un pied nu sur le sable de -son île, qu'il croyait déserte. J'éprouvai, ce jour-là, une émotion -aussi désagréable; car, sorti pour faire un tour de promenade, la -première personne que je rencontrai, ce fut Galfar, tout de neuf vêtu, -la barbe taillée, ainsi que patron Ruf me l'avait décrit, mais toujours -suivi de son chien, et son éternel fusil sur l'épaule. - -Je dois constater toutefois que, l'ayant salué, M. Galfar daigna me -rendre mon salut. - - - - -XXXIV - -CARTES SUR TABLE - - -La journée me réservait encore une surprise. - -A peine avais-je dépassé l'antique porte du village, que j'entends -courir derrière moi. C'est Ganteaume soufflant, affairé: - ---«Un monsieur vous attend à l'auberge, un vieux monsieur qui a des -lunettes. Il voudrait vous parler. Je pense que c'est pour la Chèvre -d'Or. - ---Depuis quelque temps, vous vous occupez un peu trop de la Chèvre -d'Or, ami Ganteaume... Qui empêchait, d'ailleurs, le monsieur à -lunettes de venir me trouver chez moi? - ---Je le lui ai dit, mais il préfère... - ---C'est bien! Va devant, je te suis!» - -Le personnage qui m'attendait n'était autre que l'excellent M. Blaise -Pascal, M. Blaise, citoyen de Monte-Carlo et professeur juré de -trente-et-quarante et de roulette. - -Ce vieux fou m'a tenu le plus raisonnable des discours. - ---«Jouons cartes sur table. Je pourrais vous en vouloir, étant persuadé -que, sans ma proposition d'il y a six mois et les imprudentes paroles -échappées à Galfar ivre, vous n'eussiez jamais, tout seul, trouvé la -piste de la Chèvre d'Or... Vous dites non? Tant mieux! Il me répugnait -de vous supposer capable d'une indélicatesse. Admettons qu'un hasard -seul vous a conduit ici, c'est possible, je crois au hasard! et qu'une -série d'autres hasards interprétés par la réflexion aient fini par vous -faire connaître une partie de notre secret. - -«Il n'en est pas moins vrai que Galfar, avec assez d'apparente logique, -vous accuse de le lui avoir volé, ce secret. Il n'en est pas moins -vrai que Galfar qui, lui aussi, voulut l'épouser, fera l'impossible -pour empêcher le mariage que vous rêvez avec sa cousine Norette. - -«D'ailleurs sur ce dernier point, moyennant certaines conditions, je me -charge de faire entendre raison à Galfar. - -«Pourquoi ne pas nous associer? Ce que vous savez, nous le savons: -l'ombre indiquant la place où une cassette est enfouie; et les papiers -ou parchemins contenus dans cette cassette indiquant à leur tour -l'entrée, cachée par une pierre mouvante, des souterrains où gît le -trésor. Ce qui vous manque, nous manque aussi. Vous voyez que je joue, -ainsi que je l'ai promis, cartes sur table! C'est une clochette en -argent, d'apparence talismanique, un instant dans vos mains,--ne niez -pas: Ganteaume l'a dit à Peu-Parle et Peu-Parle me l'a redit,--et -rendue aussitôt parce que, mal renseigné encore, vous en ignoriez -l'importance. Avez-vous seulement songé à dessiner l'inscription, -pourtant curieuse, qu'elle porte? Tenez, afin de vous prouver ma -bonne foi, je vous dirai que cette inscription est tout simplement du -grec écrit à l'envers en caractères arabes, ou de l'arabe écrit en -grec suivant les méthodes naïves des cryptographes d'autrefois. La -déchiffrer serait un jeu. Mais, pour la déchiffrer, il faut l'avoir, et -on ne l'aura qu'en devenant l'époux de Mlle Norette. - -«Maintenant, si vous voulez savoir pourquoi un pareil trésor est resté -si longtemps inviolé, pourquoi, leurs femmes étant dépositaires du -secret, pendant six cents ans, les Galfar et les Gazan ont, plutôt -que d'y toucher, laissé tomber leurs créneaux et crouler leurs tours, -je répondrai qu'il y a là une cause mystérieuse, et que, si je la -connaissais, je n'aurais peut-être pas besoin de vous. - -«Et si vous voulez savoir encore comment j'ai appris toutes ces choses, -je vous dirai que Galfar me les confia un matin que je revenais -d'Afrique, et que, pieds nus, il lavait le pont du paquebot. - -«Lui tient cela des traditions de sa famille. - ---«Dire pourtant, s'écriait-il en montrant de son écouvillon mouillé -un village de la côte, tout blanc sur un pic, le village même où nous -sommes, dire que je suis à racler des planches, les jambes dans l'eau, -tandis que là-haut, avec un peu d'argent et un peu d'aide, en quinze -jours, je deviendrais maître d'un incalculable trésor!» - -«J'écoutai Galfar, étant homme pratique. Je trouvai de l'argent pour -lui, et le mis en mesure de faire sa cour à Norette. Il ne réussit -point, qu'attendre d'un simple matelot? C'est alors que je songeai à -vous mettre dans l'affaire. Mais vous manquiez de confiance, vous eûtes -le tort de refuser. Acceptez aujourd'hui, et il n'y aura que du temps -perdu. Ennemis, nous nous nuirons; amis, la réussite est sûre. Nous -partageons: vous épousez Norette, et je donne ma fille, car j'ai une -fille, musicienne et blonde! à Galfar...» - -Ce diable d'homme, avec son éloquence, avait presque fini par me tenter. - -Je croyais voir, pendant qu'il parlait, l'ombre portée du roc, le trou, -la cassette; puis, derrière la pierre tournante, l'étroit souterrain -des légendes peuplé d'innombrables chauves-souris dont le vol obscur -et silencieux semble un frôlement de fantômes, et des portes, des -portes, des portes, hérissées de clous, s'enguirlandant, ô merveilles -du fer forgé! d'ornements défensifs à la mode arabe; je croyais voir -surtout le dernier réduit, le caveau en cul-de-sac bourré, comme a dit -Peu-Parle à Ganteaume, de diamants et d'«or en barre». - -Quel beau rêve à réaliser, quel renouvellement de vie large et libre! -Car enfin cette prétendue civilisation, à la fois très raffinée et très -financière, enchaîne les mains, entrave les jambes tout en élargissant -les cerveaux, et cantonne, par matérielle indigence, notre pauvre corps -dans un coin, tandis que l'esprit, au corps lié, souffre de ne pouvoir -prendre son vol et réaliser le divin sur terre! - -Par malheur, au moment où je me laissais ainsi emporter sur les -ailes de la chimère, M. Blaise, horrible décidément, eut la fâcheuse -inspiration d'étaler devant moi, sur la table, les sortant d'un -portefeuille d'ailleurs indécemment crasseux, trois papiers timbrés, -nos traités libellés d'avance et qu'il n'y avait plus qu'à signer. - -J'eus honte pour la Chèvre d'Or, je fus humilié pour Norette, de les -voir marchander ainsi. - ---«Assez, monsieur Blaise, répondis-je, qu'il s'agisse des trésors du -roi de Majorque ou de l'amour de Mlle Norette, et même de tous les deux -ensemble, j'en fais assez haut cas pour désirer les conquérir à moi -seul. - ---Ainsi, vous refusez? - ---Je refuse. - ---Alors c'est la guerre. - ---Va pour la guerre! - ---J'ai fait ce que j'ai pu, je m'en lave les mains,» conclut M. Blaise. - -Et M. Blaise me regardait de cet air triste et apitoyé qu'on ne peut -s'empêcher de prendre en regardant les fous. - - - - -XXXV - -GUERRE DÉCLARÉE - - -C'est vraiment la guerre! - -En quelques jours, se servant habilement des imprudences de Ganteaume, -des radotages de Peu-Parle, Galfar et l'estimable M. Blaise ont su -ameuter tout le Puget-Maure contre moi. - -La chose ne leur a pas été difficile avec cette population de paysans -libres et fiers, prompts à rêver trésors pendant les loisirs que leur -fait une existence de demi-paresse orientale, tous d'ailleurs plus ou -moins faiseurs de poudre ou braconniers, et chez qui, pour un rien, en -subites colères, se réveille le vieux sang des corsaires. - -Ils s'étaient habitués à vivre pauvres sous leurs oliviers, parmi leurs -ravins, se consolant, comme Peu-Parle, à l'idée qu'ils pouvaient se -dire riches, après tout. - -Cette illusion dorait leur misère, et les faisait regarder de haut les -habitants des autres villages. - -Chacun d'eux, vaguement, obscurément, espérait qu'un jour, en -défrichant quelque aride plateau fleuri de touffes de lavande, deux -ou trois coups de pioche heureux mettraient à découvert l'entrée de -la caverne féerique. Lequel d'entre eux ne se souvenait pas, étant à -l'affût, d'avoir entendu bêler la Chèvre et tinter sa claire clochette? - -Que la Chèvre continue, comme par le passé, à dormir sur une litière -d'or au fond de sa retraite ignorée, et que les sequins, les lingots du -roi de Majorque restent sous terre pour toujours, ils en sont contents, -ils l'admettent sans désirer plus. - -Mais je viendrais, moi étranger, à moi tout seul les voler tous -et ravir l'immémorial héritage du Puget-Maure! Ceci aussitôt fait -scandale, allume les haines et déchaîne les convoitises. - -Je suis surveillé, suspecté. - -Dans les rues, je surprends, à chaque tournant, des regards, des gestes -hostiles. Les femmes, me montrant, se parlent à voix basse. Les enfants -ne m'injurient pas encore, mais déjà ils oublient de me saluer. - -Aux champs, il n'y a pas de coin de muraille, il n'y a pas de tronc -d'arbre ni de bouquet de cactus, où je ne devine, m'épiant, un oeil -soupçonneux et noir; et ce n'est plus uniquement par contenance que je -prends mon fusil lorsque je sors en promenade. - -Le curé lui-même, cet excellent abbé Sèbe, par amour de la paix, se -détourne de moi. - -Seul, Peu-Parle ne craint pas de rester notre ami. - -Ganteaume va le voir tous les jours, dans son désert, malgré mes -recommandations de prudence, et, bavardant avec lui de la Chèvre d'Or, -s'exalte aux divagations fatalistes et visionnaires du bonhomme. - -Mais hier Ganteaume, qu'enveloppe la tempête déchaînée sur moi, -Ganteaume est rentré tout meurtri, après un combat à coups de pierres -héroïquement soutenu contre une embuscade des gamins du pays. - -Mlle Norette l'a pansé. - -Et je suis devenu triste, me rappelant cette parole de Peu-Parle: «Il -y a du sang, des gouttes rouges, mêlées aux traces d'or que laisse la -Chèvre sur les rochers.» - -Pansé par Mlle Norette, lui, Ganteaume était radieux. - - - - -XXXVI - -LES DEUX QUI SONT MORTS - - -J'accusais le curé à tort. Aujourd'hui même j'ai reçu sa visite. Mais -cette visite ne produira pas l'effet que l'excellent homme en espère, -car il voulait me faire renoncer au trésor, et n'a réussi qu'à me -rendre plus certain de son existence. - -J'étais dans ma chambre en train de paperasser quand, m'approchant de -la fenêtre, j'ai aperçu l'abbé Sèbe qui, discrètement, comme s'il avait -peur d'être épié, sortait par la petite porte du presbytère, regardait -la tour, et se dirigeait de mon côté. - -Pendant la demi-heure qui précède la fin du jour, rues et ruelles sont -désertes. Dans leurs maisons, dont le toit fume, les femmes enfermées -préparent le repas du soir; les hommes ne rentrent pas encore des -champs. L'abbé Sèbe pouvait venir chez moi sans rencontrer personne. - -Après quelques instants, on frappe. C'est l'abbé, visiblement ému et -gêné. Il souffle, il s'essouffle pour deux misérables étages, lui qui -gravissait, sans perdre haleine, les plus escarpés raidillons; et son -chapeau, pétri à deux poings, prend des formes extraordinaires. - -Je lui offre, pour le mettre à l'aise, un verre d'eau-de-vie de myrte. -Il s'assied, nous trinquons; alors seulement il ose parler. - ---«Voilà! s'écrie-t-il, par la faute de Ganteaume, deux hommes qui -s'aiment et s'estiment, en sont réduits à ne plus se voir.» - -Ce début m'étonne. - ---«Pourquoi donc ne nous verrions-nous plus, mon cher abbé, et, dans -tous les cas, qu'est-ce que l'ingénieux Ganteaume peut avoir à faire en -ceci? - ---Ganteaume! Mais vous ignorez donc son dernier exploit? Vous ne savez -pas que, devenu le disciple du vieux Peu-Parle et partageant toutes ses -folies, il a essayé, avant-hier, d'évoquer le diable, à minuit, dans -un carrefour? Ne dites pas non; je l'ai surpris, debout, le grimoire à -la main, au milieu d'un rond, entre trois cierges. Je descendais, mon -clergeon éclairant le chemin avec la lanterne, du Mas des Truphémus où -j'étais allé porter le bon Dieu. Ganteaume criait, se démenait... - ---Et le diable n'est pas venu? - ---Non! mais au seul aspect de mon ombre, au seul aspect de la -lanterne, Ganteaume, pris de male-peur, a laissé là ses cierges et -couru jusqu'au village. J'avais ordonné au petit clergeon de se taire. -Malheureusement, il a bavardé. Et, déjà compromis comme chercheur de -trésors, vous voilà en train de passer pour sorcier, grâce à Ganteaume. -Au four, au lavoir, à la fontaine, partout où se trouvent deux -commères, il ne s'agit plus que de vous... Et de moi aussi, hélas! car, -ayant essayé de vous défendre, les gens me soupçonnent déjà d'être du -noir complot ourdi par vous contre la Chèvre d'Or!» - -L'abbé riait. Mais tout à coup devenu grave: - ---«Écoutez! ajouta-t-il, par mon caractère, par ma robe, je suis -responsable de la paix du village, et les choses qui s'y passent depuis -quelques jours m'ont douloureusement affecté. - -«Je ne vous accuse pas, je m'accuse. J'aurais dû garder le silence au -sujet de l'inscription de l'ermitage, j'aurais dû vous tenir caché le -livre de raison des Gazan. Mais puisque c'est fait, le mieux sera que -vous sachiez tout. - -«Je ne dirai pas: dans votre intérêt! mais, dans l'intérêt de M. -Honnorat, dans celui de Mlle Norette, partez, renoncez à la Chèvre -d'Or. Vous reviendrez plus tard, après six mois, un an, quand les -préventions auront disparu, quand les colères seront apaisées. - -«Vous avez le droit, sur des espérances peut-être chimériques, de -risquer votre tranquillité, non celle des autres. Or, Galfar est -capable de tout, et un crime ne se prévient pas.» - -Je voulus interrompre l'abbé. Mais il avait pris le livre de raison, -parmi mes papiers, sur ma table: - ---«Si vous saviez! Toujours la Chèvre d'Or a attiré quelque malheur -sur la demeure des Gazan; c'est pour cela qu'ils n'en parlent jamais -et que personne ne leur en parle... Bien des pages, vous avez dû le -remarquer, manquent à ce livre. C'est moi-même qui, à la prière de -Mme Honnorat expirante, les ai toutes arrachées et brûlées pour faire -disparaître les dernières traces d'un drame presque oublié aujourd'hui, -mais dont le sanglant souvenir s'éleva longtemps, comme un mur de -haine, entre les Galfar et les Gazan. Toutes les pages? Non! Avant de -me confier le livre, Mme Honnorat, de ses mains tremblantes, se faisant -aider par Norette, qui pouvait avoir douze ans, en déchira une, qu'elle -garda... Peut-être cette page contenait-elle le secret du trésor? -Peut-être Mlle Norette la possède-t-elle encore? Peu importe! Ce sont -là secrets de famille qu'il ne m'appartient pas de pénétrer. - -«Mais en présence de l'aventure où vous paraissez vouloir vous engager, -j'ai le devoir de vous faire connaître, comme exemple, l'événement tel -qu'il était relaté sur les pages par moi détruites. - -«Vers l'année 1500, deux cousins, l'un Gazan, l'autre Galfar, -se trouvèrent en rivalité pour épouser une cousine. Non qu'ils -l'aimassent! Elle était, il est vrai, admirablement belle; mais aussi -pauvre l'un que l'autre, s'étant ruinés, l'aîné à faire ses caravanes -sur mer, l'autre dans les tripots d'Avignon sous prétexte d'étudier la -médecine, c'est surtout le secret du trésor qu'ils désiraient d'elle. - -«Aucun ne voulait céder. Ils se querellèrent, et le cadet souffleta -l'aîné. - -«Puis, sans que personne les vît, un soir, tous deux Caïn, tous deux -Abel, ils allèrent dans la montagne, du côté de la chapelle que déjà un -ermite gardait. - -«Au milieu de la nuit, l'ermite crut rêver que quelqu'un frappait -de grands coups à sa porte, et s'éveillant, il entendit crier: «Au -secours! J'ai tué mon frère!» Alors, étant sorti, il vit à la clarté -des étoiles, dans l'herbe du cimetière, un jeune homme étendu, dont un -cavalier, plus âgé, mais lui ressemblant singulièrement, soutenait la -tête. - -«Comme le jeune homme se mourait, l'ermite le confessa. Et quand le -jeune homme fut mort, le cavalier qui se tenait debout, appuyé au mur, -dit: «Mon père, il est grand temps que vous me confessiez aussi!» -Alors l'ermite, se retournant, vit sur son pourpoint ensanglanté le -manche d'un long poignard qu'il s'était planté dans la poitrine. Et -quand il fut confessé, le cavalier retira la lame et se coucha dans -l'herbe à côté de l'autre, dont il baisait en pleurant les cheveux et -les yeux. - -«Le matin, au moment de les ensevelir, on les trouva enlacés si -étroitement que, pour séparer leurs cadavres, il aurait fallu briser -les os des bras. On les mit ensemble, sans cercueil, dans la même -fosse, et une messe fut fondée pour l'âme des deux qui sont morts. - -«C'est après-demain, jour anniversaire, conclut l'abbé en se levant, -que je célèbre cette messe. - ---J'y assisterai dévotement avec Ganteaume, afin qu'on cesse de nous -croire sorciers. - ---Vous ne partez donc pas? - ---Non, certes! même après cet émouvant récit. - ---A votre volonté! Mais il n'est pas prudent de tenter Dieu!» - - - - -XXXVII - -SALADIN ET LES PIÉMONTAIS - - -L'abbé me semble bien tragique. - -Pourtant cette émotion dans le village est gênante, et les façons de -Galfar commencent à me préoccuper. - -Pourvu que Norette continue à me croire ingénument épris d'elle et -ignore mes coquetteries avec la Chèvre d'Or! Sur ce point, ce qu'a -dit l'abbé me rassure. Personne ne parlera de la Chèvre d'Or devant -Norette. D'ailleurs, à supposer une indiscrétion, le naturel de notre -rencontre, mon indifférence quand j'ai trouvé la clochette, la façon -dont je l'ai restituée, le silence que j'observe depuis, suffiraient à -m'innocenter. - -Galfar, absent quelques jours, vient de reparaître, amenant à sa suite -un trio de parfaits brigands, les mêmes sans doute que ceux avec -lesquels patron Ruf l'a surpris en conférence au cabaret de l'_Antico -limon verde_. - -Peut-être, décidé à chercher le trésor sur les insuffisantes données -qu'il possède avec M. Blaise, compte-t-il les employer aux fouilles? -Auquel cas il n'aurait pas tort, car ces Piémontais à figure ingrate -sont, dès qu'il s'agit de remuer la terre ou de tutoyer le rocher, de -vaillants et rudes ouvriers. - -Peut-être aussi, et le choix, à en juger par leur seule mine, ne -serait pas mauvais non plus dans ce cas, les destine-t-il à quelque -ténébreux coup de main? En attendant, pour tout travail, ils tiennent, -au _Bacchus navigateur_, sous la présidence de Galfar, d'interminables -séances, jouant la _mourre_ du matin au soir, hurlant: _tré! cinque!_ -s'éborgnant de leurs doigts ouverts, et faisant, à grands coups de -poing, tressauter les couteaux posés près de chaque joueur, sur la -table, selon l'usage. - -Galfar a également amené un âne surnommé Saladin, comme son -prédécesseur, à l'intention de Saladine, et qu'il loge au fond du -couloir, dans son écurie, en compagnie des trois Piémontais. Un bon -petit âne, à poil brun, inconscient, j'en suis sûr, du rôle double que -Galfar lui fait jouer. - -Car Galfar a intenté un procès au malheureux M. Honnorat pour qu'on -répare, à frais communs, le passage d'âne, sous prétexte que le pavé -gondole et que Saladin a le sabot tendre; puis, le procès gagné, c'est -Saladin qui, dans les _ensarris_ de sparterie à califourchon sur son -bât, doit aller chercher au torrent le sable et les cailloux roulés. - -Maintenant Saladin, par le sentier pendant, sous l'étroite porte de -ville, fait philosophiquement le va-et-vient pour la restauration, -imaginée en son honneur, mais dont il se fût bien passé; et les paveurs -pavent, prenant leurs aises, sans se presser, comme gens au contraire -désireux de faire durer la besogne. - -Notre demeure, si paisible, est devenue inhabitable. - -Dérangé dans son doux repos musulman, irrité, chaque fois qu'il entre -ou sort, d'avoir à franchir des barricades, M. Honnorat s'enferme -chez lui et fume éperdument, cachant dans un nuage de tabac ses -apoplectiques fureurs. - -Saladine se montre le moins possible, ironiquement poursuivie de: «Hue! -Saladin!» qui la poignardent. - -Mais Norette, fière, méprisante, après avoir, avec un sang-froid -d'avocat, défendu sa cause en justice de paix, surveille les paveurs et -les gourmande. - ---«Qui paie a droit sur le travail!» dit-elle sans s'inquiéter des -grands airs de Galfar, lequel, d'ailleurs, devient singulièrement -timide en sa présence. Et quand une affaire l'appelle, elle se fait -remplacer par Ganteaume qui, fier de sa mission, s'installe sur un tas -de sable en des attitudes à la fois prudentes et dignes. - -Moi je suis inquiet en feignant de ne l'être pas. J'aime peu, sans -compter Galfar, ces trois sacripants ainsi campés dans la maison où -dort Norette. - - - - -XXXVIII - -COUP DOUBLE - - -Il est évident que je gêne Galfar. - -Cet estimable faiseur de poudre a même trouvé, pour me l'apprendre, un -moyen vraiment peu commun. - -J'étais parti en chasse de grand matin, un peu par désoeuvrement, -un peu par bravade, pour me prouver d'abord que les sourdes menaces -du Puget conjuré ne me troublent point, et aussi dans l'intention -d'échapper aux doléances dont M. Honnorat m'accable. - -Je suivais, mon fusil en bretelle et sans songer à mettre à mal aucun -gibier, le bord du vallon escarpé qui va contournant le plateau où se -dresse le roc de la Chèvre. - -Sur l'autre bord, les perdrix chantaient; mais l'abbé Sèbe n'étant plus -là, je m'intéressais peu aux perdrix. Mes pensées, à ce moment, je ne -sais pourquoi, étaient à Norette. - -Un aboi de chien, d'un timbre connu, me tira de la rêverie. - -Galfar suivait le bord opposé. - -Nous n'étions séparés que par la largeur du vallon. Galfar certainement -m'observait. Je me mis à l'observer aussi. Il menait une chasse étrange. - -Deux fois, très correctement levées par son chien, les perdrix, une -superbe compagnie de perdrix rouges, lui partirent au bout du canon; -deux fois il ne les tira point. - -Quoique médiocre chasseur et nullement fanatique, j'enrageais. - -Mais Galfar devait avoir son idée. - -Au troisième vol, la compagnie prit un parti, et, traquée, franchit le -vallon, selon une tactique d'ailleurs connue. - -On eût dit que Galfar attendait cela. - -Je le vis sauter dans les ronces, disparaître, traverser le vallon, -remonter la pente, et reparaître tout gaillard, portant son chien à -bras tendu. - -Puis les voilà qui prennent les perdrix à revers comme pour les -rabattre sur moi. - -Le chien se met en quête et va. - -Les perdrix s'envolent du milieu d'un plan d'herbes sèches, là, devant -mon nez, en rideau. Galfar épaule... Un instant je tremblai, tant je -me trouvais dans sa ligne, croyant qu'il allait faire feu sur moi. Il -vise, il tire: pan! pan! J'entends quelque chose siffler aux alentours -de mes oreilles. Deux perdrix tombent à mes pieds. - -Galfar s'approche, me salue. Galfar devient très gentilhomme, depuis -qu'il a des habits neufs. - ---«Un joli coup double, lui dis-je. - ---Peuh! le mérite n'est pas grand quand on fabrique sa poudre soi-même.» - -Puis il ramassa les deux perdreaux. - --«Voudriez-vous, il n'y a pas d'offense puisque nous serons bientôt -parents, les porter à l'oncle Honnorat? Ceci le consolera peut-être du -grand mauvais sang qu'il se fait depuis que je me suis mis en tête de -réparer le chemin d'âne?» - -Et, soufflant dans la plume, Galfar ajoute: - ---«Voyez! pas abîmés: un seul trou. Ici, pour épargner le plomb, nous -tirons les perdreaux à balle.» - -Je félicitai Galfar, et me chargeai des perdreaux, ne voulant pas être -avec lui en reste de courtoisie. - -Son oeil m'interrogeait, l'oeil des blonds du Midi, fixe, d'un bleu -dur, morceau de Méditerranée gelée. - -J'estime que Galfar avait espéré me faire peur. - - - - -XXXIX - -LA PIERRE - - -Sans être ce qui s'appelle effrayé, je commence à craindre que mon -aventure finisse par tourner au tragique. Je sens dans l'air, autour -de moi, comme des dangers et des menaces dont le coup double de Galfar -aurait été le significatif présage. Cet état de guerre ne me déplaît -pas. Quelque romanesque en rejaillit sur le fond un peu monotone de mon -existence au Puget. - -Norette semble plus émue. Elle connaît la haine que son brun cousin m'a -vouée, et l'hommage ironique des perdreaux lui donne à réfléchir. Mais -elle ignore, par bonheur! que ce soit la Chèvre d'Or qui, en réalité, -nous divise; elle met ingénument, présomptueusement, cette haine, et, -certes! je n'aurai garde de la détromper, au compte d'une jalousie -amoureuse de Galfar. - -C'est pourquoi, pour ne pas irriter Galfar davantage, Norette -m'enjoint, confiante et prudente, de tenir secrets nos projets; et la -demande en mariage, qui s'imposait à ma conscience, se trouve, jusqu'à -nouvel ordre, ajournée. - ---«Mon père est très courageux, dit Norette, ses aventures l'ont -démontré. Courageux sur mer! mais, sur terre, il éprouve un tel besoin -de calme, une telle horreur de toute action, que je le crois capable, -en désirant notre bonheur, de vous refuser ma main et de l'accorder à -Galfar, dans l'intérêt de ses digestions et pour la tranquillité de ses -pipes.» - -En attendant, nos amours vont leur train. Et même, peu à peu, par une -pente naturelle, innocentes d'abord, elles sont devenues relativement -coupables. Ailleurs, j'eusse résisté à moi-même. Mais ici, où Norette -est seule, où je suis seul avec Norette; dans ce côte à côte de chaque -jour; sous ce ciel, parmi ces parfums, ce silence, cette solitude; au -milieu d'une nature indulgente, encourageante et complice, un instant, -de tout coeur, j'ai cru aimer Norette. - -Que les citadins me condamnent, Robinson me pardonnerait! - -Tous les soirs, une fois la lampe de sa chambre éteinte, c'était le -signal! j'allais trouver au jardin Norette qui m'attendait, et nous -passions là, en face du clair horizon, des heures délicieuses. Jusqu'au -lointain, jusqu'à la mer, les collines se déroulaient vagues et -frissonnantes. Les étoiles seules nous voyaient. - -D'ordinaire, je me glissais par une petite porte communiquant avec le -corridor et le passage d'âne. - -Mais maintenant que le passage d'âne est occupé, la nuit presque autant -que le jour, par les Piémontais de Galfar, j'ai dû trouver un autre -chemin. - -Le mur, entourant le jardin, ne monte pas très haut avec son -couronnement à balustres; et, dans le rocher presque à pic qui le -porte, une fissure se présente, où poussent quelques arbustes -rabougris, et tout à fait propice à l'escalade. - -C'est par là que je grimpe, jouant du coude et du genou, m'accrochant -aux aspérités du calcaire, aux racines nues et résistantes des chênes -nains. - -Tout en haut, une grosse pierre surplombe, sur laquelle je dois me -hisser pour atteindre jusqu'au mur. La manoeuvre n'est pas commode; -Norette m'y aide quelquefois. - -Personne, d'ailleurs, ne peut nous surprendre. Saladine se couche avec -les poules, et M. Honnorat fait comme elle, autant par orgueil que -par hygiène, afin de pouvoir se promener dans les rues avant l'aube, -étonner de ses habitudes matinales les paysans qui vont aux champs. - -M'a-t-on espionné? Je le crois. Un soir, quelqu'un sans doute l'ayant -nuitamment descellée, j'ai senti la pierre branler et se dérober sous -mes pieds. La pierre a roulé, à grand bruit, pendant que je réussissais -à empoigner un balustre, et que Norette, penchée sur le vide, sans un -cri, me tendait les bras. - -On cause de la chose ce matin, à déjeuner. Norette et moi feignons -l'ignorance. Saladine n'a rien entendu. M. Honnorat a entendu, lui! Il -voulait se lever, allumer sa lanterne. Mais il s'est décidé à rester -au lit, ayant réfléchi que l'an passé, au même mois, après de fortes -pluies, une autre grosse pierre s'était écroulée de la sorte. - -Quoi qu'en pense M. Honnorat, la pluie n'est pour rien dans l'événement. - -D'abord, il n'a pas plu. Et puis Ganteaume, en train d'inspecter selon -sa louable habitude, aussitôt le jour blanchissant, le pavé des rues et -la poussière des routes, a surpris Galfar, flanqué de ses Piémontais -inséparables, qui considérait, avec un intérêt trop vif pour n'être pas -suspect, la place de la pierre tombée. - - - - -XL - -LA MESSE - - -C'est précisément ce matin que l'abbé Sèbe doit dire sa messe annuelle -pour l'âme «des deux qui sont morts». - -J'y assisterai, l'ayant promis. - -La cloche tinte, nous partons. M. Honnorat et Saladine vont devant. Je -les suis, curieusement regardé par les gens debout sur le seuil des -portes, ayant eu cette audace, avec un sourire accueillie, d'offrir le -bras à Mlle Norette. - -Ganteaume est absent. Depuis quelques jours on ne sait jamais où -trouver Ganteaume. - -Église blanche et froide, sans tableaux aux murs, ni boiseries, nue -comme une mosquée de village arabe. Deux rangées de bancs qu'un vide -sépare. Et, de chaque côté, échangeant, malgré la sainteté du lieu, des -regards farouches, les deux familles avec ceux qui tiennent pour elles. -Car, si Galfar a ses partisans, M. Honnorat aussi a les siens. Moi je -suis l'ennemi de tous. La Chèvre d'Or a réveillé les haines; à cause de -la Chèvre d'Or, les partisans de M. Honnorat ne m'en veulent pas moins -que ceux de Galfar. - -Galfar, avec son père, Christophe Galfar, vieux paysan à figure de -gentilhomme, et sa mère, jadis Madame, aujourd'hui simplement la -Christole, grande femme maigre, révoltée et fière, occupent le premier -rang à droite. - -Nous occupons parallèlement, les Gazan et moi, le premier banc de -gauche; Galfar, me voyant paraître sain et sauf, s'étonne et dissimule -mal une grimace de désappointement. - -Je souris, songeant à la pierre; Mlle Norette, également, ne peut -s'empêcher de sourire. - -Le vieux Peu-Parle, lui-même, est là, en costume de cérémonie, portant -tricorne, culottes courtes et l'habit de cadis blanc, taillé à la -française. - -Cérémonieux et discret, il a tenu à venir par politesse et -savoir-vivre. Peu-Parle connaît le secret de la Chèvre, nos agitations -ne l'intéressent point. - -Après la messe que, rasé de frais pour la circonstance, il a fort -dignement célébrée, l'abbé, devant l'autel, prononce une courte -allocution, conseillant à tous la douceur et le mépris des biens de la -terre. - -Ses paroles sont touchantes. M. Honnorat, qui ne demande que la paix, -se mouche bruyamment au plus beau passage. Galfar, lui-même, semble -ému. Mais Mlle Norette ne bronche point. Impassible, obstinée, son -profil droit et calme, son regard fixe, résolu, me font songer à la -statuette impérieuse et mignonne de sainte Sare. - -Elle avait raison, Mlle Norette. - -Au sortir de l'église, nous voyons arriver Ganteaume, soutenant, -caressant Misé Jano blessée, qui trotte douloureusement sur trois -pattes. - ---«Un coup de couteau piémontais, caché dans la manche et lancé de -loin! nous dit Ganteaume. Si au moins j'avais pu me trouver là? Mais -l'assassin était déjà parti, et Misé Jano semblait vouloir se laisser -mourir, perdant son sang, couchée dans l'herbe. - ---Voilà pourtant, Norette, à quoi tes imprudences, tes folles bravades -nous exposent!» s'écriait M. Honnorat, pourpre d'égoïste colère. Et, -comme s'il eût senti, dans sa propre chair à lui, Mitre Honnorat Gazan, -le froid du couteau piémontais:--«Voilà ce que c'est que de laisser -courir Misé Jano avec la clochette! - ---Mais Misé Jano, père, n'avait pas la clochette. - ---On a dû croire qu'elle l'avait. - ---Bon! et quand il s'emparerait de la clochette, pensez-vous que -Galfar, bel héritier, ma foi, pour le roi de Majorque! s'en trouverait -plus avancé?...» conclut Norette, essuyant de son mouchoir les yeux -effrayés de Misé Jano. - -C'est la première fois que Norette, et certes! sans me soupçonner, -faisait devant moi allusion à la Chèvre d'Or. - - - - -XLI - -LE VOL - - -Tous ces événements, le dernier surtout, ne doivent pas être étrangers -à la résolution, subitement prise par M. Honnorat, d'aller voir des -parents qu'il a quelque part, dans un village de la montagne. - -Mlle Norette me propose de faire partie du voyage. M. Honnorat insiste. - -Une partie charmante à travers un pays pittoresque et frais, où sont -des ruisseaux épais de truites. Saladine garderait la maison. - -Je résiste, quoique tenté. Je ne me juge pas de reste, en présence de -Galfar et de ses Piémontais, pour garder la maison de compte à demi -avec Saladine. - -Un travail pressé, que j'invente, me sert d'excuse. Pourquoi, -d'ailleurs, l'occasion est bonne, n'emploierais-je pas ces trois jours -à mettre un peu d'ordre dans les notes, assez confusément ramassées, au -hasard des lectures et des promenades, pour l'ouvrage que je rêvais en -m'installant, il y a trois mois, au Puget-Maure? - -Mais les allées et venues de Galfar, ses airs de conspiration et de -mystère ne me laisseront pas, j'en ai grand'crainte, ce loisir. - -Galfar prépare un coup. Je le sais par Ganteaume qui, lui-même, le -tient de Peu-Parle. - -Quel coup? Un vol, sans doute! et la chose lui sera facile, puisque, -grâce à son ingénieuse idée du repavage, le voilà dans la place avec -trois sacripants. - -Heureusement, je veille; Ganteaume fait tout ce qu'il faut pour -veiller; nous pouvons en outre compter sur le courage plus que masculin -et les longs bras de Saladine. - -Pendant deux jours, ce qui est assez naturel, et pendant deux nuits, -ce qui m'humilie un peu, rien n'arrive. Mais à la troisième nuit, sur -les onze heures, le village étant endormi, j'entends tout à coup, dans -l'écurie, au fond du couloir, l'âne braire. - -Puis une porte grince, des pas sourds montent l'escalier; et, de ma -fenêtre ouverte sur le jardin, j'aperçois Galfar qui, faisant un geste -de la main, comme pour arrêter des gens qui le suivent, applique son -oreille aux volets du rez-de-chaussée où dort Saladine. - ---«Allez, murmure-t-il, et pas de bruit! je reste ici en sentinelle, -pour le cas où elle se réveillerait.» - -Évidemment, les Piémontais ont mission de dévaliser la chambre -de Norette; c'est eux qui forceront la porte. Galfar se contente -d'ordonner, étant de trop bonne famille pour s'abaisser à ces métiers. - -Si je lui envoyais une balle, comme remerciement de son double coup? - -Soudain, d'en bas, un cri s'élève: - ---«Oh! Saladine... oh! des Gazan... - ---Oh! du four...» répond Saladine, d'une voix encore ensommeillée. - -C'est le fournier en train de parcourir le village, annonçant l'heure -des levains aux gens qui, demain, doivent cuire, et s'arrêtant sous les -fenêtres, au lieu de cogner et de monter, moins par paresse que par -besoin décoratif de remplir du bruit de sa voix le grand silence de la -nuit. - -Galfar a disparu. Une vitre luit, Saladine se lève. - -Après quoi, la vitre de nouveau s'obscurcit: et, sur les briques de -l'escalier, sur les galets du passage d'âne, j'écoute un instant les -pas traînants de Saladine qui s'en va; tandis que, s'éloignant pour -d'autres fournées, le fournier jette son appel: «Oh! Myon... oh! -Nore... oh! Madon...» de plus en plus indistinct et vague. - -Je m'étais cru débarrassé de mes voleurs. Terrés un instant, ils ont -reparu aussitôt Saladine définitivement partie. - -Que faire, seul contre quatre! Réveiller Ganteaume qui dort là-haut, -au-dessus de ma tête, dans le grenier? Ganteaume, certes, a l'âme -héroïque. Mais il doit rêver de Norette; mieux vaut le laisser à ses -songes. - -Cependant j'entends comme un bruit de vis qui crient, de bois qui -grince. Les voleurs enfoncent. Une idée me vient. - -La porte du passage d'âne, qui donne sur la placette, est ouverte; et, -suivant les patriarcales coutumes du pays, sa clef, une clef énorme, -capable d'assommer un boeuf, reste à demeure dans la serrure. - -Je sortirai, je fermerai la porte en dehors, et j'irai, par le bas du -village, monter la garde sous le jardin, devant la seule issue que -Galfar et ses estafiers puissent prendre, c'est-à-dire au bas de la -fente par où je grimpais à mes rendez-vous. - -Galfar certainement connaît cette issue. - -Leur coup fait, et trouvant la porte fermée, ils essaieront de se -sauver par là. - - - - -XLII - -«GUEITO!» - - -Ma clef à la main, pourquoi l'avoir gardée? je traverse précipitamment -la placette toute noire, sans un fanal; j'enfile des voûtes, des -ruelles, une manière d'escalier taillé en zigzag dans la pierre vive; -je franchis la poterne à mâchicoulis où se balancent, au gré d'un -perpétuel courant d'air, d'énormes touffes de capillaires; et me voici -embusqué, bien dans l'ombre, précisément devant la pierre que mon -imprudente escalade a fait s'ébouler l'autre jour. - -En levant la tête, j'aperçois, au-dessus de moi, le village, le château -Gazan, sa tour carrée, de vieux murs revêtus de lierre, et, pour -piédestal, portant tout cela, une pyramide en gradins d'étroits jardins -superposés. - -Mais un seul jardin m'intéresse, celui là-haut, où, se détachant sur le -ciel clair, passent et repassent des ombres inquiètes. - -J'ai bien fait, d'ailleurs, de me hâter. - -A peine arrivé, trois des ombres enjambent le mur, et prudemment se -laissent couler le long du roc; une quatrième suit portant, celle-là, -quelque chose comme un fusil en bandoulière. - ---«Ecco, signor!» - -Aussitôt rejoints, les trois Piémontais, car c'était eux, remettent -je ne sais quoi à Galfar et s'empressent de détaler, le dos tourné -au village, sans regarder derrière eux, roulant du talon dans les -cailloux, s'embarrassant les jambes dans les genêts et dans les myrtes. - -Ils disparaissent. Galfar, rassuré et désormais certain que c'est -eux qu'on soupçonnera, s'assied sur le bord du chemin, tire de -l'énorme poche transversale formant sac dans le dos de sa veste, -l'objet mystérieux que les fuyards lui ont remis, et le regarde avec -complaisance, car une vague lueur d'aube se mêle, depuis quelques -instants, à celle, pâlissante déjà, des étoiles. - -Je devine, je reconnais la clochette de Misé Jano, la clochette de la -Chèvre d'Or. - -Je bondis. Galfar hurle. La clochette roule à terre, en même temps -que la massive clef de fer dont j'ai frappé, et que je lâche -instinctivement pour m'armer de mon pistolet. - -Galfar s'est retourné, mon pistolet l'arrête... Il recule, vaincu, -mâchant des paroles de menace, soutenant, de la main gauche, son -poignet sanglant et meurtri. - -Je le croyais loin, et déjà ramassais la précieuse clochette enfin -conquise. Un appel me fait redresser. - ---«_Gueito!_» crie Galfar, ce qui, en langage du Puget-Maure, signifie, -paraît-il: «Garde-toi!» - -Et, à quelque quarante mètres, j'aperçois, dans la clarté du jour -levant, mon enragé qui, de sa seule main valide, tient un fusil en joue -et vise. - -J'ai un pistolet. Visons aussi à tout hasard. - ---«_Gueito!_» crie encore Galfar. Sans m'attendre, il tire, je tombe. -Galfar a peut-être tiré trop tôt? mais après m'avoir averti; et, en -somme, l'honneur est sauf. - - - - -XLIII - -LE BON GENDARME - - -Où suis-je? Mon oeil s'étonne et ne reconnaît pas l'étage de tour froid -et nu qu'il avait coutume de voir à l'heure ordinaire de mes réveils. - -Des yatagans, des narghilés en terre rouge incrustée de filigrane, des -guéridons et des miroirs fleuris de corail et de nacre, partout des -tapis, des tentures... Eh! parbleu! c'est la chambre de M. Honnorat, -celle qu'il appelle, en exagérant un peu, la chambre aux merveilles, -et Mlle Norette, plus simplement: la chambre aux pipes. - -Il paraît que je dois la vie à Peu-Parle, toujours en chemin, dès -l'aurore, et dont la subite arrivée, sur le coup de fusil, a fait fuir -mon meurtrier inconnu. - -Je m'étais évanoui. Des gens, par Peu-Parle appelés, m'ont mis en -travers sur des branches. On m'a porté chez les Gazan; et, comme -l'escalier de la tour se trouvait trop étroit pour le transport d'un -blessé, Saladine a pris sur elle, bonne Saladine! de transformer en -infirmerie la propre chambre de M. Honnorat. - -Tant pis si M. Honnorat se fâche! Il n'aura qu'à changer ses habitudes -et fumer ses pipes ailleurs. - -Car M. Honnorat n'est pas encore revenu, non plus que Norette. Il n'y -a de présents que Peu-Parle et Saladine. Ganteaume, après avoir aidé à -un premier pansement sommaire, est parti, je ne sais où, chercher le -médecin. - -Cependant, quelqu'un s'incline sur mon lit, me parlant comme à un -enfant, murmurant des paroles douces. Si c'était Norette, ou seulement -M. Honnorat? le fin profil oriental de la fille ou la grosse figure du -père, d'un si réconfortant égoïsme? - -Malédiction! C'est un gendarme. Un bon vieux gendarme à moustache -couleur de cirage, avec le baudrier, le tricorne, en costume de -procès-verbal. - ---«Voilà bien la quatrième fois, me dit Saladine, que, depuis -l'accident de ce matin, il vient demander de vos nouvelles.» - -Tant de sollicitude me touche. Affaibli, léger de pensées, je me sens -prêt à ouvrir mon coeur au représentant de l'autorité. - -Cependant, sans insister, sans avoir l'air, le bon gendarme -m'interroge. Il met, certes, des gants pour m'interroger, mais ce sont -des gants d'ordonnance; et je n'ai pas de peine, malgré mon état, à -déjouer sa diplomatie, tout ensemble grossière et ingénue. - -Ce gendarme, désireux de se faire honneur, étant relativement lettré, -d'un procès-verbal «rédigé sur place», voudrait savoir quand et -comment, et par qui j'ai été blessé. - ---«Mais, mon Dieu, lui dis-je, monsieur le gendarme, je vous crois -assez perspicace pour l'avoir tout de suite deviné. J'ai été blessé ce -matin par un, j'ignore lequel! des trois Piémontais employés à paver -le passage d'âne, et que j'avais surpris en train de piller la maison. -L'ont-ils pillée, au moins? - ---Hélas! répondit Saladine. - ---On ne les a plus vus? - ---Et on ne les reverra jamais! - ---Donc, leur absence les dénonce. Ils avaient, d'ailleurs, monsieur le -gendarme, autant que la nuit me permettait de voir, de fortes bottes -non cirées, et se parlaient en italien.» - -L'air fâché, bonhomme et méfiant, le gendarme m'écoutait dire. Il -ajouta: - ---«Nous avons constaté le vol, et vos dépositions concordent. -Nonobstant, le coup de fusil m'étonne. Ce n'est pas du fusil que se -servent généralement les Piémontais. - ---J'ai pourtant reçu une balle. - ---Sans doute!... Mais venant ainsi de simples Piémontais, une balle -n'est pas dans l'ordre, reprit le gendarme qui, évidemment, avait ses -soupçons et son idée. Ne vous connaîtriez-vous pas, par hasard, quelque -rival, quelque ennemi? - ---Eh! par l'amour du ciel, interrompit Saladine, laissez ce pauvre -Monsieur tranquille! Il va retomber en faiblesse et j'ai eu bien tort -de vous laisser entrer avant le médecin.» - -Le gendarme s'inclina, sourit; et son sourire signifiait: - -«Ce sont là histoires du Puget-Maure. Vous ne désirez pas que le -gouvernement s'en mêle, à votre aise!» - -Puis il sortit, d'un pas militaire, tandis que Saladine, jalouse avant -tout de l'honneur des Gazan, heureuse du scandale évité, me jetait le -seul regard aimable que je lui ai connu de sa vie, et que Peu-Parle, -desserrant les dents, murmurait: - ---«Vous avez raison! Querelles d'honnêtes gens ne regardent pas les -gendarmes. Ce matin pourtant, nul autre que nous ne le saura, il m'a -bien semblé reconnaître la voix du fusil de Galfar.» - - - - -XLIV - -LES SONGES - - -Que de choses en ces quelques jours! Que d'événements, de surprises. -Quelle quantité de bonheur! J'en ai le coeur doucement réjoui, et la -tête comme brisée. - -Toutes mes prévisions se réalisent. - -L'heureux succès de l'aventure dépasse même ce que j'espérais. - -Pauvre Galfar qui s'imaginait, en s'emparant de la clochette, être -maître de la Chèvre d'Or. - -Galfar doit le comprendre maintenant: la Chèvre d'Or ne cède pas ainsi -aux menaces. Fière, elle hait les violents; il faut savoir lui plaire, -la charmer, le reste n'est que peine inutile. - -Certes, la clochette de Misé Jano m'a servi. J'en ai déchiffré, -avec un peu d'étude, les mots gravés, et j'ai obtenu de cette façon -l'indication nécessaire. - -Mais qu'aurais-je fait sans Norette? C'est elle qui m'a soutenu, -encouragé. C'est grâce à elle, c'est pour elle, que j'ai eu le courage -de persévérer dans l'entreprise malgré Galfar, les gens du Puget, leur -colère au grand jour et leurs sourdes embûches. C'est en sa présence -qu'au moment du solstice, à l'heure prescrite, et l'ombre du roc -marquant la place, nous est apparu, sous un peu de terre et de gazon, -le mystérieux coffret de fer, dépositaire du secret. - -Nous sommes allés dans un vallon sauvage, la nuit. De hauts rochers se -découpaient sur un ciel pailleté d'étoiles, et Misé Jano, sa clochette -au cou, nous suivait. Ensemble, d'un commun effort, Norette m'aidant de -ses petites mains brunes, nous avons fait tourner la pierre mouvante. -Oh! l'éblouissement tout au fond de la grotte sombre, dont nous -suivions les étroits couloirs, lentement, les doigts enlacés! - -Ils étaient là, innombrables et jetant des feux sous les reflets de -notre torche, les trésors du roi de Majorque. Je les ai vus, mes -yeux en brûlent, vus cette seule fois, pendant un instant. Je ne les -reverrai que dans un mois, au lendemain de notre mariage. Car Norette -le veut ainsi, et je dois obéir à Norette. - - - - -XLV - -TOUJOURS LES SONGES - - -Oh! j'ai obéi, j'ai attendu. Maintenant très riches, très heureux, -grâce à la Chèvre fantastique et à ses inépuisables monceaux d'or, nous -réalisons, Norette et moi, des choses extraordinaires. - -D'abord le Puget-Maure a été passé, de fond en comble, au lait de -chaux, et reluit, quand le soleil donne, comme un diamant sur son pic. -Comblés des libéralités de Norette, les habitants sont devenus autant -de petits seigneurs et ne braconnent plus que pour leur agrément. -M. Honnorat, toujours maire, mais qui désormais fume ses pipes en -costume turc, a eu l'idée ingénieuse de placer à l'entrée du village un -écriteau portant ceci: - - ARRÊTÉ MUNICIPAL - - _La pauvreté est interdite sur le territoire_ - - DE LA COMMUNE - -C'est Peu-Parle, aidé du bon gendarme, qui ont charge de traquer les -délinquants. Ils les appréhendent sans pitié et ne leur permettent le -séjour qu'à la condition d'accepter des habits neufs et une bourse -abondamment garnie. Ceux qui font les méchants et refusent sont illico -reconduits à la frontière. - -Pour le quart d'heure, un certain égoïsme me tient, et je m'occupe -surtout de Norette, c'est-à-dire de moi-même. - -J'ai relevé pour elle, en élégant style mauresque, au milieu des -précipices et des rocs, le château dans les débris duquel nous -cueillîmes les fleurs de la Reine. Norette est reine, reine des -Bohémiens; elle a des robes brodées de perles et de rubis, elle se pare -de bijoux étranges. Saladine la sert; seulement Saladine est négresse -et s'appelle Sara, ce qui, d'ailleurs, n'a l'air d'étonner personne. - -J'oubliais de dire que Misé Jano--entre nous, c'était bien elle la -Chèvre d'Or, et l'autre matin, l'ayant arrêtée par les cornes, je me -suis étonné de la lourdeur et du froid métallique de sa toison,--oui! -j'oubliais de dire que Misé Jano habite, au fond d'un jardin égayé -de jets d'eau chantant dans des bassins de marbre et planté d'arbres -d'Orient, un délicieux pavillon à jour; et que chaque dimanche l'abbé -Sèbe nous dit la messe, dans une chapelle coiffée d'une calotte en -briques peintes et qui a ses cloches dans un minaret. - -Au surplus, je compte mettre la fortune dont le destin m'a fait -comptable, au service de la France et de l'Humanité. Je médite de -grands projets. Mais j'attends, avant l'exécution, la présence de -Ganteaume qui a des idées là-dessus. - -Car seul Ganteaume manque au Puget. Ganteaume est parti sur Arlatan -pour aller retrouver, là-bas, en Petite-Camargue, patron Ruf et -Tardive. Mais ils doivent revenir tous les trois, bientôt. Un signal -annoncera que leur galère est mouillée à la calanque d'Aygues-Sèches. -Nous la chargerons de pierreries, je m'embarquerai avec Norette et nous -ferons le tour du monde... - -Au milieu de mes rêves, c'étaient là, je m'en rends compte maintenant, -des rêves causés par la fièvre, parfois une angoisse se mêlait, -comme la douleur lancinante de quelque blessure mal fermée. Alors -m'apparaissait Galfar, un Galfar méchant, ironique, dont le sourire me -glaçait. - -Puis l'angoisse, la douleur cessaient pour faire place de nouveau à -la féerie des visions, visions de puissance, de vie noble et libre -généreusement promenée, avec l'amour pour compagnon, à travers les -océans bleus, le long de côtes fortunées, où des groupes de villes -blanches, des palais aux vives couleurs se cachent parmi les palmiers. - - - - -XLVI - -CONVALESCENCE - - -Un matin, les rêves s'envolent et je me trouve de nouveau couché dans -la chambre aux merveilles. - -Le souvenir me revient du Piémontais, de la clochette, du coup de fusil -de Galfar. On a pu extraire la balle; mais je suis resté près de deux -semaines, délirant, entre la vie et la mort. Galfar avait bien fait les -choses. - -Que de braves coeurs s'empressent autour de moi! - -Ganteaume ressent une telle joie d'être reconnu et appelé de son nom: -«Ganteaume?» qu'il s'en va pleurer dans un coin. - -Saladine, maintenant que me voilà hors de danger, médit du médecin -et, pour me guérir tout à fait, invente chaque jour quelque potion -nouvelle, composée d'herbes par ses mains cueillies, inoffensives en -tout cas. - -M. Honnorat, sacrifice énorme! s'abstient quelquefois de fumer et, -pendant des demi-heures, il s'installe à mon chevet, contant pour la -cinquantième fois ses voyages. - -L'abbé ne m'en veut pas trop, quoique déçu! Il comptait en effet -envoyer au ciel, avec viatique de première classe, mon âme, une âme de -savant qui devait là-haut lui faire honneur. - ---«Que diantre voulez-vous, avoue-t-il avec son ingénuité paysanne, -chacun a son amour-propre, et des occasions pareilles ne se rencontrent -pas souvent au Puget.» - -Tout le monde s'est mis à m'aimer. Les pires ennemis que m'avait faits -la Chèvre d'Or, s'inquiètent et demandent de mes nouvelles au four, -chez le barbier, à la fontaine, et notre rancunière Saladine prend -plaisir à les rudoyer. - -Ce revirement est dû sans doute au caractère chevaleresque de mon -attitude à l'endroit de Galfar devant le bon gendarme. - -Que dis-je? Galfar lui-même semble me savoir gré de n'être pas mort -et de lui éviter ainsi un dérangement toujours désagréable en Cour -d'assises. Galfar, s'imaginant que l'appétit m'est déjà revenu, a, pas -plus tard qu'hier, daigné envoyer à mon intention, par l'intermédiaire -de Peu-Parle, toute sa chasse de la veille. - -Et Norette? Et la Chèvre d'Or? - -Quant à la Chèvre d'Or en qui, plus que jamais, je crois, un point -me suffit, c'est que la clochette est sauvée. Je la tenais au poing, -Peu-Parle me l'a dit, lorsqu'il me releva, mouillé de sang, dans les -cailloux. - -Mais les façons de Mlle Norette ne sont pas sans m'inquiéter un peu. -Je revois, à travers certaines éclaircies de mon délire, une Norette -inquiète, passionnée, penchant sur moi un front pâle, des yeux -attendris. - -Maintenant Norette n'est plus la même. Norette s'est comme fermée. Elle -paraît ne se rappeler rien. Et quelquefois je me demande si je n'aurais -pas rêvé nos soirs d'amour au jardin, sous le regard complice des -étoiles, comme j'ai rêvé notre visite à la grotte de la Chèvre d'Or. - -Ceci me torture affreusement, et m'empêche de savourer, dans leur -pénétrante douceur, les joies de la convalescence. A se sentir vivre -quand on croyait mourir, l'âme éprouve les émotions d'un retour. Mais -quoi? un ciel si bleu, un si clair soleil, des fleurs, des parfums, des -chants d'oiseau, et pas le sourire de Norette. - -J'ai le désir enfantin de ce sourire, plus que le désir: un besoin! je -l'attendais en ouvrant les yeux, il faisait partie de ma guérison. - -Norette, hélas! ne me sourira plus. Son regard me l'a dit, regard de -mépris et de pitié, hier, dans le jardin, car j'y fais parfois quelques -pas, soutenu par elle, dans le jardin, près des lauriers dont l'ombre -épaisse nous cachait, à côté du banc où si souvent nous nous assîmes. - -J'avais voulu baiser sa main, lui parler des choses anciennes, mais ce -clair regard m'arrêta. - -Qu'ai-je donc fait qui puisse mériter la haine de Norette? - -Rien! Seulement Norette est femme; et, je ne sais pourquoi, peut-être -par caprice ou par simple besoin de torturer qui l'aime, elle emploie -contre moi, sans trop penser à mal, cette effrayante faculté d'oubli -dont savent si cruellement, depuis Ève, se servir les plus ingénues. - - - - -XLVII - -EN ROUTE POUR LA CALANQUE - - -Un matin, arrive M. Honnorat, joyeux, bruyant, en équipage de pêche. - ---«Allons, debout, tout est fini! le médecin autorise une sortie. La -lune nouvelle a fait son apparition cette nuit, et les châtaignes de -mer doivent être pleines.» - -Tout convalescent est sensible à la gourmandise. Ce mot de châtaignes -de mer éveilla soudain je ne sais quelles gastronomiques nostalgies -endormies au fond de mon être. - -Depuis six mois au moins, M. Honnorat me la promettait cette pêche, -et bien des fois, levés avant le soleil, nous étions descendus vers la -Calanque, dans l'espérance d'un temps favorable. - -Mais, chaque fois, une malicieuse petite brise, frisant la surface de -l'eau, nous avait obligés à renvoyer la partie. Pour le genre de pêche -que nous voulions faire, il faut absolument un calme plat. - -Ce matin-là, tout s'annonçait à souhait: pas un souffle dans l'air, et, -là-bas, sur la mer, pas une ride. - ---«Il s'agirait donc de traquer l'oursin? - ---Précisément! Dans un quart d'heure, nous partons tous, le gros de -l'équipage à pied, vous, pour ne pas vous fatiguer, sur Saladin que -Galfar prête. Nous devrions être rendus déjà aux Aygues-Sèches, où nous -attend une surprise. On pêchera jusqu'à ce que la chaleur arrive et -l'on fera la bouillabaisse sous les pins.» - -J'accepte de grand coeur. Norette s'obstine à me fuir quand je veux lui -parler; chemin faisant, je trouverai bien l'occasion de m'expliquer -avec Norette. - -Pendant toute la longue descente, Norette, qui marchait à côté de ma -monture, n'a pas même daigné m'adresser la parole. Elle s'entretenait -avec son père, indifférente, d'un procès qui les appelle à Arles et, -sans doute, nécessitera un long séjour. Peut-être même, par suite -d'intérêts nouveaux, leur faudra-t-il quitter, à tout jamais, le -Puget-Maure. Et moi, alors, que deviendrai-je? - -Mais Norette ne me voit pas. - -Norette s'inquiète peu de mes peines. - -Elle est bonne, pourtant; le sort de Misé Jano l'inquiète. - ---«Bah! lui dit M. Honnorat, nous en ferons cadeau à Peu-Parle; ce -maniaque aime les bêtes, Misé Jano ne peut qu'être heureuse avec lui.» - -Et Mlle Norette approuve tout en caressant de la main, sa main brune et -souple que j'ai pressée, le poil bourru de Saladin. - -Comme cela ressemble peu à l'aurore de notre amour, à nos courses dans -la montagne, quand j'étais jaloux de Ganteaume et que Misé Jano nous -suivait! - -La surprise, c'est patron Ruf avec Tardive qui, avertis par cet -excellent M. Honnorat, nous attendent dans la grande barque. - ---«Eh quoi, patron Ruf? Quoi, Tardive?...» - -Embrassades! Ganteaume exulte, et M. Honnorat, qui savait tout, feint -de s'étonner le plus fort. - -Moi seul ne puis être joyeux et continue à faire grise mine. -Heureusement, pour m'excuser, j'ai le prétexte de ma maladie. - - - - -XLVIII - -PÊCHE A L'OURSIN - - -Cependant patron Ruf s'impatientait. - ---«A la fin, t'avanceras-tu, méchant mousse, voilà deux heures qu'on -t'espère?» - -Je crus d'abord qu'il s'adressait à Ganteaume. Mais aussitôt patron Ruf -ajouta: - ---«Le Tonnerre de Dieu me cure, on ne fera jamais rien de cet animal!» - -Je m'étonnai que le brave patron Ruf, si réfléchi, de si bonnes -manières, parlât ainsi, surtout à son fils. Mais je m'aperçus qu'il -riait en dessous, malgré qu'il fît la grosse voix, et compris que sa -colère était feinte. - -Un homme à barbe grise sortit des tamaris. Il tenait de chaque main une -_dourgue_ vernissée qu'il venait de remplir à la source, et, quoique -vêtu en simple matelot, il portait la rosette rouge à la boutonnière. - ---«C'est vous, colonel! s'écria M. Honnorat. Quel bon vent, quel -heureux hasard?...» - -Mais patron Ruf ne donna pas au colonel le temps de répondre. - ---«Allons, mousse, passe-moi la _dourgue_, et plus vite que ça, la -langue me pèle!» - -Le mousse de cinquante ans passés, officier de la légion d'honneur, -passa la _dourgue_. Patron Ruf avait l'air de s'amuser beaucoup. Il -fit semblant de se calmer après avoir bu un coup d'eau fraîche, et le -mousse colonel put nous donner des explications. - -Ils étaient comme cela, dans Antibes, une douzaine de vieux officiers -en retraite qui subissaient la même destinée que lui. - -Pris de la folie de la mer, passant les trois quarts de leur vie sur -l'eau, ces terriens, pour échapper aux tyrannies d'un règlement qui -n'est pas doux à l'endroit des marins amateurs, et se soustraire, une -fois pour toutes, aux vexations et aux amendes du terrible commissaire -du port, avaient résolu de prendre le brevet de patrons pêcheurs. - -Mais, avant d'être patron, il faut, selon l'ordonnance de Colbert, -toujours en vigueur sur nos côtes, avoir fait son stage de mousse. - -Et ils faisaient leur stage de mousse avec sérieux, les braves -gens, chez des patrons amis qui voulaient bien d'eux. Les patrons, -naturellement, les traitaient en mousses. - ---«Pour ma part, disait philosophiquement le colonel, je n'ai pas -encore trop à me plaindre. Patron Ruf crie, mais il est bon homme. J'en -sais qui sont tombés plus mal.» - -A ce moment patron Ruf se remit à tempêter: - ---«La fiole d'huile, les paniers, les rames. - ---A vos ordres, voilà! Le patron se fâche, embarquons.» - -J'étais un peu surpris de ne pas voir le moindre filet dans le bateau. - ---«Avec quoi diantre pêche-t-on les oursins? - ---Patience! nous trouverons, dans les canniers de Vau-Méjane, plus -d'engins qu'il ne nous en faut. - -En effet, comme nous longions Vau-Méjane, le colonel, tout à ses -devoirs de mousse et bien qu'un peu humilié par la présence de Norette, -prit terre bravement et coupa, dans une haie de roseaux échevelés et -frémissants, plusieurs cannes de belle longueur. - -Puis, s'étant rembarqué, il dépouilla les cannes de leurs feuilles, il -les fendit en quatre par un bout, il introduisit dans ce bout, pour -tenir les quatre sections écartées, un caillou rond ramassé exprès sur -la plage; il tailla, ficela, cira, et se trouva avoir fabriqué, de la -sorte, des ustensiles assez pareils aux cueilloirs à fruits dont se -servent les jardiniers. - -Le mieux réussi fut pour Norette. - -Pendant cette importante opération, patron Ruf, aidé de Ganteaume -et employant tantôt la voile, tantôt la rame, nous avait doucement -conduits à l'endroit désiré. - -Sur un fond de roches et d'algue, à travers l'eau d'un vert lumineux, -on voyait se promener les oursins, lentement, un peu de côté, à l'aide -de leurs piquants mobiles, en sorte qu'on eût dit de gros marrons -vivants hérissés dans leur coque. - -Il ne nous restait plus qu'à les cueillir, ce qui, au premier abord, -paraît simple. - -Vous plongez le roseau dans l'eau, vous visez l'animal: maintenant, -foncez, ramenez... Eh! mais pas déjà si facile que cela! M. Honnorat, -Ganteaume et Norette ont la main à cet exercice et manquent rarement -leur coup. Le colonel et moi nous le manquons à chaque fois. C'est le -diable que de diriger sous l'eau, à près de deux brasses, un roseau que -la réfraction vous fait paraître cassé en deux. - -Je m'aveugle, couché sur le ventre, à scruter ces claires profondeurs, -scintillantes, pénétrées de soleil, où roulent des émeraudes fondues. - -Victoire! fourrageant à tort et à travers, enfin mon roseau remonte -avec un oursin au bout. Un oursin bleu, hélas! Au lieu d'être couleur -d'acajou, le mien, à chacune de ses pointes, lesquelles ne piquent pas, -porte une perle de turquoise du ton le plus délicat. - -Très joli à voir l'oursin bleu, mais d'un goût positivement détestable. - -Tous me raillent pour ce bel exploit, et Norette plus que les autres. -Mais patron Ruf prend pitié de moi; il me relève de mes fonctions de -pêcheur et me confie la fiole à huile. - -La brise s'est levée, la mer commence à rire, et l'on voit trouble au -fond de l'eau. Avec une barbe de plume, suivant l'immémorial usage -que les Provençaux tiennent des Grecs, j'asperge de quelques gouttes -d'huile les vagues autour de la barque. L'huile s'étale, les vagues -s'effacent, et la mer, au milieu des flots remués, redevient, sur un -espace de quelques pieds, unie comme une glace légèrement irisée. - -Des oursins, et puis des oursins! Les douzaines succèdent aux -douzaines. Enfin patron Ruf dépose sa lance, allume une pipe et déclare -qu'en voilà de reste et qu'il se fait temps de déjeuner. - -Neuf heures, le soleil est déjà haut. On débarque, on s'installe à -l'ombre sous une roche grise et lavée que parsèment des aiguilles de -pin. - -Là-bas, au loin, par delà le golfe, la côte arrondit sa noble ligne -entre la mer d'azur et les Alpes violettes dentelées de neige. -Paresseuse, la mer soupire. Les pins répondent à la mer. - -Alors, oubliant les oursins, regardant Mlle Norette toujours impassible -et hautaine, je me mets à envier le colonel. Il ne songe point aux -amours; un encouragement de patron Ruf est plus doux à son coeur que -tous les sourires de Norette; et je voudrais, comme lui, être mousse, -oui! bon vieux mousse à barbe grise avec l'ami Ruf pour patron. - - - - -XLIX - -LE SACRIFICE - - -Un cent d'oursins, dégustés au bord de la mer, ne comptent guère -que comme apéritif. Il s'agirait maintenant de pêcher dans les -anfractuosités du rivage le _pey San-Péiré_, la _rascasse_ et -autres savoureux poissons de roche, indispensables éléments de la -bouillabaisse projetée que nous mangerons au dîner, c'est-à-dire vers -midi. Car ici on dîne à midi, chaque peuple ayant ses usages. - -Patron Ruf me passe une ligne, une poignée de _mourédus_, et me -voilà essayant des expériences d'équilibre au grand soleil sur les -avancements escarpés, les arêtes coupantes et blanches de la rive. - -Mais j'avais trop présumé de mes forces. La danse des rayons dans -l'eau, mon attention à regarder, m'ont brouillé les yeux et troublé la -tête. L'odeur mêlée des pins résineux et de l'algue, cet air du large -que je respire avec délices, achèvent encore de me griser. J'éprouve un -besoin de dormir, un irrésistible besoin d'immobilité et de bien-être; -et, ma ligne cédée au colonel, c'est en chancelant comme un homme ivre -que je vais m'étendre au fond de la barque amarrée en un creux de -falaise. - -La barque se balance au clapotis du flot et gémit. Sur ma tête, cachant -le soleil, surplombe une voûte humide, incrustée de sel, où des -cailloux luisent, où vivent des _patelles_, où, sur l'immobile ligne -d'étiage, des mousses aux senteurs amères et des plantes marines ont -poussé. - -J'ai fermé les yeux. - -N'est-ce point ici, dans ce golfe, au plus profond de l'abîme bleu, que -disparut, il y a des siècles, avec ses portiques, ses tours de marbre, -la fabuleuse cité, antique souvenir des Atlantes, dont patron Ruf, un -jour, me décrivait les splendeurs? - -Mais la mer doucement s'écoule sous la barque; et la barque, descendant -en même temps qu'elle, me dépose sur un fond de sable d'or, semé de -perles. - -Et voici Norette, coiffée de corail, en costume de fée Océane, qui -me prend par la main, me conduit dans l'immense ville, me montre son -palais, ses trésors... - -Toujours des rêves, toujours des trésors, et toujours Norette! - -Un choc interrompt mon léger sommeil. - -La barque a heurté le rocher, quelqu'un a sauté dans la barque. - -Je me dresse, je reconnais Norette qui me fuyait depuis huit jours et -qui me cherche maintenant. - -Ganteaume l'accompagne, il détache l'amarre. - ---«Viens, Ganteaume, tu rameras.» - -Puis, s'adressant à moi: - ---«Nous serons mieux au large, plus seuls, j'ai des choses graves à -vous confier.» - -Je me sentis rougir, et n'aurais pu dire pourquoi! en écoutant sa voix -émue, en subissant le long regard de ses beaux yeux voilés moins de -courroux que de tristesse. - -Elle ajouta: - ---«C'est à propos de la Chèvre d'Or!» - -A ces seuls mots, dans une soudaine vision, je devinai enfin les trop -justes motifs de son attitude envers moi. Une honte mêlée de remords -m'envahit. Je voulais parler et ne trouvais point de paroles. - ---«Ne niez rien, n'expliquez rien! Il est des choses irréparables. Plût -au ciel que vous fussiez mort du coup de fusil de Galfar! J'en serais -peut-être morte aussi; et si la terre noire n'eût pas voulu de moi, je -restais du moins votre veuve avec l'éternel deuil au coeur d'un amour -auquel j'aurais cru. Mais votre fièvre a rêvé tout haut, trop haut pour -mon bonheur, puisque, hélas! je l'ai entendue. De l'or, des diamants, -la chèvre, la clochette... Et toute une longue nuit qui me semblait -ne devoir plus finir, à votre chevet, sur vos lèvres où j'épiais, -heureuse, un souffle de vie, j'ai cueilli, syllabe par syllabe, cette -douloureuse et humiliante certitude qu'aimé de moi, le sachant, vous -ne m'aimiez pas.» - -Elle était belle ainsi et digne de tous les désirs, cette fière enfant, -en qui un dépit passionné éveillait la femme. - -J'essayai de baiser ses mains, je les mouillai de larmes qui n'étaient -point feintes. - -Elle me repoussait, secouant la tête doucement, avec une obstination -désolée. - ---«A quoi bon? puisque je sais, puisque tout est fini, puisque, même -disant la vérité, je refuserais de vous croire.» - -L'absolu du décret me révolta, et ce sentiment de révolte éveilla en -moi quelque courage. - ---«Écoutez-moi, Norette, je serai franc! Ce que je vais avouer, je vous -l'avouerais à genoux, si ma blessure le permettait et si tant de coques -d'oursins ne jonchaient la cale. Oui, une série de hasards étranges, -parmi lesquels, en premier lieu, ma trouvaille de la clochette, m'ont -fait deviner, oh! sans préméditation de ma part, et votre origine -orientale, et le secret par vous possédé du trésor des rois de -Majorque. Le trésor, j'y croyais à peine quand je vous connus. Peu à -peu, je m'habituai, sans réfléchir, à vous confondre tous les deux, -le trésor et vous, dans les mêmes vagues projets de conquête. Pourquoi -ne vous l'avoir point dit? Mon silence fut mon seul crime! Crime -involontaire que j'expie, puisqu'il me coûte votre amour. Mais s'il est -vrai que vos paroles d'aujourd'hui présagent une séparation éternelle, -je jure ici, devant Dieu, en présence de Ganteaume, que nul calcul ne -guidait mes pas, quand je suivais le torrent pierreux qui me conduisit -au Puget-Maure: je jure que, la première fois que je vous vis, prêt à -vous aimer déjà, Norette! j'ignorais, certes, l'existence et le nom -même de la Chèvre d'Or.» - -Il y avait, dans mon plaidoyer, un peu de vérité avec beaucoup de -mensonge, mais les faits étaient si lointains et mes sentiments -tellement transformés depuis, que mensonge et vérité pouvaient, en -conscience, se confondre. - -Norette songeait:--«S'il croyait pourtant dire vrai?» - -Moi:--«Si pourtant elle feignait de me croire?» - -Deux amants sont bien près de s'entendre, quand leurs désirs ont de -ces muettes complicités. - -Mais Norette ne céda point. - -Ganteaume, fort troublé de tous ces discours, avait, en quelques -coups de rame, doublé la pointe d'un petit cap dont la masse, aride -et blanche près du flot, coiffée de myrtes à sa cime, nous mettait à -l'abri des regards. - ---«Vous ne vous êtes pas trompé, le trésor existe, continuait Norette. -Depuis la défaite et l'embarquement, le secret en resta dans notre -famille. Longtemps conservé par tradition, c'est au quatorzième siècle -seulement qu'un de nos arrière-grands-pères, maître Michel Gazan, -astrologue et médecin de la reine Jeanne, fondit et grava, de peur -qu'à la fin ce secret ne se perdît, le fameux talisman figurant une -clochette à la mode sarrasine... Prenez-le, prenez, le voici! rouge de -votre sang comme quand vous l'avez arraché à Galfar. - -«Prenez donc! Pourquoi hésiter? n'aurez-vous pas ainsi tout ce que vous -désiriez de Norette?» - -Je pris la clochette. Norette pâlit; mais un éclair de joie illumina -l'oeil mélancolique de Ganteaume. Accepter le trésor, c était renoncer -à Norette. Et, moi faisant cela, Ganteaume pouvait espérer. - -Je m'étais dressé. La clochette d'argent, reluisante, tremblait -un peu entre mon index et mon pouce, et le soleil, les reflets de -l'eau, allumaient des turquoises et des diamants aux intailles de -l'inscription en arabesque qui courait autour de ses bords. - -A ce moment, j'aurais pu la lire; mais une larme, venue je ne sais -d'où, troublait ma vue, et c'est ce qui m'en empêcha. - ---«Alors, demandai-je à Norette, ceci nous sépare éternellement? - ---Éternellement! répondit-elle. - ---Rien ici-bas ne vaut l'amour. Pourquoi attrister notre vie de ce -qui empêche d'aimer. La mer, sous la barque, est profonde, je n'ai -qu'à desserrer les doigts pour que le secret de la Chèvre d'Or s'y -ensevelisse pour toujours. - ---Vous êtes le maître!» soupira Norette. - -Je tins la clochette encore un instant suspendue; puis, me penchant, -je desserrai les doigts. Lentement, doucement, comme à regret, la -clochette descendit, se balançant, et, blanche étoile qui se meurt, -finit par disparaître sous les profondeurs de l'eau transparente. Les -trésors du roi de Majorque rejoignaient ceux de patron Ruf. - -Du haut du cap, parmi les myrtes, M. Honnorat nous criait: - ---«Allons, les enfants, la brise creuse, et Tardive a déjà servi la -bouillabaisse!» - -Ganteaume, le plus misérable, ayant perdu amour et trésors, mêlait -l'averse de ses pleurs aux gouttes rejaillies dont s'emperlaient les -rames. - -Mais Norette était dans mes bras, et, tout au divin égoïsme de l'amour, -nous ne voyions pas les pleurs de Ganteaume. - - - - -L - -JOURNÉE DE JOIE ET SOIR DE DEUIL - - -C'est triste et l'âme en mélancolie, que je reprends, me l'étant -promis, ces mémoires six mois durant interrompus par le bonheur. - -Le bonheur? - -Oui, je l'ai connu du jour où j'épousai Norette: un bonheur tranquille, -ingénu, que rien n'eût altéré sans le deuil qui, subit, vint ennuager -de ses ombres la douce lumière persistante de notre lune de miel. - -Le mariage accompli--que de poudre brûla _la Bravade_, à cette -occasion, et que de peaux fraîches écorchées enguirlandèrent le portail -de la demeure des Gazan!--un certain calme, après tant d'événements, -régnait de nouveau sur le Puget-Maure. - -Ganteaume, désillusionné, s'en est retourné à la Petite-Camargue. Un -peu d'amour le tient encore, mais la mer le consolera. Il monte nous -voir, une fois par semaine, tantôt avec Tardive, tantôt avec patron -Ruf, et nous apporte du poisson ou des coquillages. Nous avons, -d'ailleurs, le projet d'aller passer tout un printemps dans leur -cabanette agrandie, et Norette s'enthousiasme à l'idée de dormir sous -le joli plafond de velours vert sombre que fait l'envers d'une toiture -en roseaux d'étang longs empanachés. - -La maison ici est restée la même, toujours vieille et blanche, avec sa -cour si fraîche qu'une treille recouvre, son étroit jardin suspendu que -parfument la sauge et le romarin. On n'a seulement pas touché aux pavés -du passage d'âne, bien que Galfar, décidément vaincu par ma générosité, -ait cédé l'écurie du fond et mis ainsi fin à des dissensions -séculaires, avant d'entreprendre un voyage aux Indes, dont M. Honnorat -a voulu faire les frais. - -Saladin nous appartient. Il habite l'écurie en compagnie de Misé Jano; -Saladine, insensiblement, s'accoutume à lui donner le nom de son défunt -mari. - -J'essaie de me remettre au travail, et le bon abbé Sèbe, comme -autrefois, m'emprunte mon fusil quand l'occasion s'en présente. - -Du reste, nos chasses archéologiques, nos stations devant des pierres -frustes ont cessé d'offusquer les paysans. Personne ne songe plus aux -trésors du roi de Majorque, personne, sauf Peu-Parle qui, un instant -troublé par ces aventures, retourne maintenant s'asseoir à sa place -ordinaire, dessous le rocher de la Chèvre, et, taciturne, tant que le -soleil dure, continue son rêve interrompu. - -Quant à Norette, que dirai-je? Norette ne ment point aux pronostics -contenus dans le panier des trois vieilles femmes. Toujours bonne comme -le pain, pure comme le sel, laborieuse comme la quenouille, j'espère -que d'ici à peu elle va faire honneur au quatrième souhait. - -Elle m'en a dit quelque chose à l'oreille. Patron Ruf sera le parrain. - -M. Honnorat ne tient pas en place depuis qu'il a l'espoir de se -voir grand-père. Le Turc qui était en lui disparaît. Plus de sieste -l'après-midi, plus de ces interminables heures oisives qu'il passait -assis, sans penser, en fumant des pipes. Un besoin continu de -mouvement, une activité toute juvénile. - ---«Soyons vivaces!» répète-t-il. M. Honnorat veut que son petit-fils -ait la fortune; et, dans ce très louable dessein, il s'est mis en tête -de reconstituer les vignobles du Puget-Maure. D'après lui, le vin -autrefois coulait par les ruelles du village comme coule l'eau après -qu'il a plu. C'est pour cela que toutes les maisons ont de si vastes -caves, avec des cuves briquetées pareilles à des tours, et des tonneaux -de pierre taillée, en prévision des années exceptionnelles où les -tonneaux de bois ne suffisaient pas. Mais voilà, à force de trop lui -demander, l'homme a fini par fatiguer la vigne. - -Dire que depuis Noé, nous avons toujours marché par bouture, et que -jamais l'idée n'est venue à personne de rajeunir, à l'aide de semis, -ces plants je ne sais combien de fois centenaires? Comment veut-on -qu'avec une telle hygiène le divin bois tordu ait conservé sa force et -puisse, désormais plus mou que l'amadou, résister à la dent vorace -des invisibles ennemis qui, de tous côtés, s'abattent sur lui? Aussi -l'oïdium, le _Milo-Diou_, le phylloxéra, que sais-je encore, ont -raison de cette proie facile. «Rendons à la vigne des moelles fermes, -une dure écorce, rien de tout cela n'y mordra plus!» Théorie d'une -simplicité vraiment lumineuse! - -M. Honnorat, par patriotisme, répugne à l'emploi des plants d'Amérique, -lesquels, d'ailleurs, ne produisent qu'un faux vin. M. Honnorat -sèmera des pépins de grappes françaises choisies parmi les meilleurs -crus. L'angle du jardin, chaud comme une serre, est déjà tout en -plates-bandes. Il faudra peut-être cinq ans, dix ans, avant que ces -pépins aient convenablement raciné. Qu'importe? la mère des jours n'est -pas morte. - -En attendant, pour occuper son impatience, M. Honnorat dirige une -escouade de paysans dont la mission est d'arracher avec soin, sans -offenser le chevelu, au fond des vallons, sous les taillis, tout pied -de _labrusque_ emmêlant, aux branches d'un pin ou d'un chêne, ses -flexibles sarments chargés de raisins aux grains menus et rares. «La -vigne sauvage est la vraie vigne et vaut tous les _Jaquez_ du monde!» - -Après quoi, on repique à grands frais les pieds ainsi conquis sur une -lande caillouteuse, inculte immémorialement, et dont M. Honnorat s'est -découvert propriétaire. - -Excellent M. Honnorat. - -Je n'ai pu résister à la démangeaison de railler un peu sa méthode. - ---«Bah! répondit-il, ce ne sont là que des essais, et pour triompher, -je compte avant tout sur les graines.» - -Puis me montrant la dégringolade des collines qui descendent de sa -vigne future jusqu'à la mer, il ajouta, riant de son rire: - ---«En tout cas, mauvais ou bons, si le phylloxéra veut manger mes -plants, il faudra, pour grimper si haut, qu'il ait soin de se commander -une paire de jambes neuves.» - -Un soir, M. Honnorat est rentré ruisselant et transi, ayant voulu, -malgré la pluie, une pluie d'automne glacée! rester à surveiller ses -planteurs de labrusques. - -Il a boudé la soupe, lui d'ordinaire si gai mangeur; il a regagné -sa chambre, symptôme grave! sans allumer sa pipe. Le lendemain, M. -Honnorat a gardé le lit et Saladine s'est alarmée. - ---«Gazan couché, Gazan perdu! répétait-elle en cachant ses larmes, je -ne m'y trompe pas: c'est le troisième dans la maison dont j'aurai été -la triste habilleuse.» - -Hélas! que Saladine avait raison! Au bout d'une semaine, malgré nos -soins, M. Honnorat s'est éteint, tranquille, presque sans agonie. - -Peu d'instants auparavant, très affaibli, mais en possession de toute -sa raison, il me faisait mille recommandations à propos des vignes et -plaisantait avec Norette. Il ne se plaignait pas de souffrir, mais -rester immobile l'ennuyait. - -Il a voulu boire; et, surpris, sans transition aucune, nous nous -aperçûmes qu'il délirait. Il croyait être enfant, il parlait de sa -mère, et, revivant dans l'éclair d'une vision ses années, il appelait -d'anciens amis, partait pour de lointains voyages. - -Puis il s'est tu, ma main qu'il serrait s'est glacée. - ---«Père! où es-tu?... Papa...» sanglotait Norette à genoux. - -Les Prieurs, des paysans vêtus en moines, sont venus prendre le -cercueil et l'ont porté, se relayant, jusqu'à l'église et jusqu'au -cimetière. L'abbé Sèbe chantait les prières. Nous suivions avec patron -Ruf et Ganteaume accourus dès la triste nouvelle, avec Peu-Parle et -tout le village. - -Au retour, j'ai retrouvé Norette, en compagnie de Tardive, dans la -chambre où se consumaient les trois cierges, et qu'elle n'avait pas -voulu quitter. Le soleil entrait par la fenêtre grande ouverte, -caressant du même rayon le lit sur lequel M. Honnorat venait d'expirer, -et le front pâle de ma femme, ses yeux pleins de larmes, mais agrandis, -animés déjà par l'étonnement et l'orgueil des premières maternités. -Quel que soit l'excès de douleur, la vie proteste contre la mort, -et toujours à la trame de nos deuils se mêle celle de nos joies! -Alors, songeant au pauvre mort qui ne verrait plus ce soleil, qui ne -connaîtrait pas ce petit-fils d'avance tant aimé, j'ai senti soudain -tout mon courage s'évanouir, et, venu pour consoler, j'ai pleuré -moi-même. - - - - -LI - -LE DERNIER SECRET DE NORETTE - - -Peut-être aurais-je pu, me dispensant d'écrire ces dernières -pages, m'arrêter à la minute heureuse qui, sous les rocs blancs -d'Aygues-Sèches, jeta Norette dans mes bras. - -Mais cette mort de M. Honnorat se rattache précisément, et de façon -assez singulière pour moi, à l'histoire de la Chèvre d'Or. - ---«Ayez bien soin de mes semis?» m'avait dit avant d'expirer, et -presque comme recommandation dernière, le brave homme, jusqu'à la fin -préoccupé de sa manie. - -Ces paroles, longtemps oubliées, me revinrent un jour en mémoire. -Février finissait, des fleurs naissaient sur les collines, et des brins -de gazon luisaient parmi les rocs, annonçant le printemps si bref et si -enivrant de Provence. - -Tandis que Norette, mère avec emphase, promenait au jardin -l'_Héritier_: «Allons voir, me dis-je, où en sont les semis du -grand-père.» - -Les semis n'avaient pas bougé; peut-être fallait-il, afin de leur -donner un peu d'air, gratter légèrement le sol de la pépinière? - -Je pénétrai donc, pour la première fois, sous une voûte basse, creusée -dans les fondements de ma tour et défendue par un vitrage, sorte de -cave à prétention de serre, où M. Honnorat remisait ses outils. - -Des limaces s'y promenaient, et les murs exhalaient cette odeur -de terreau humide et de moisi que connaissent bien les amateurs -d'horticulture. - -Je ne voulais que prendre la binette, une curiosité ironiquement émue -m'arrêta. - -Le long du mur, sur des étagères, des paquets s'alignaient avec leurs -étiquettes: _Clairet_--_Muscat_--_Grec à grains doubles_, toutes les -variétés que M. Honnorat comptait voir pousser et mûrir dans ses -domaines du Puget-Maure. - -Un des paquets, celui du _Grec_ à grains doubles, me parut de -parchemin, et quelle ne fut pas, en l'ouvrant, ma surprise, de -reconnaître, avec sa couleur jaune et ses lettres pâlies, un feuillet -du livre de raison. - -D'où venait-il et qui l'avait lacéré, ce livre de raison, avant -l'hécatombe pieusement sacrilège opérée par l'abbé Sèbe, à la demande -de Mme Honnorat Gazan? Quelque main ignorante, celle de Saladine? -Peut-être aussi le feuillet était-il celui que Mme Honnorat voulut -garder, et, mourante, fit arracher par Norette. - -En tout cas, voici ce que disait la feuille par miracle échappée: - - ... _Et comme, sans compter les sanglantes inimitiés fomentées - entre parents et frères, cette_ Cabre d'Or _ne se plaisait - qu'en lieux périlleux, balmes sauvages ou précipices, quiconque - eût tenté, la suivant, conquérir le trésor sarrasin des rois de - Majorque, s'exposait à de sûres morts. Aussi, pendant mille ans - et plus, aucune fille, soit des Galfar, soit des Gazan, soit - de tel autre cousinage, ne voulut, par crainte des dangers à - courir, rien révéler touchant lesdits trésors, ni à celui qui - l'avait épousée, ni à personne autre qu'elle aimât._ - - _Il est même certain qu'au temps du roi René d'Anjou, dame - Guiraude Gazan, violemment sollicitée à ce sujet par le sien - mari, qui était homme fort dépensier et grand joueur, lui - répondit: «Prenez mes bijoux et vendez-les, si l'or vous - manque, mais je tiens encore bien trop à vous, malgré votre - méchante vie, pour mettre en vos mains un secret qui a déjà - coûté tant de malheurs._» - - _Et le mari toujours la pressant, après s'être seule enfermée - dans sa chambre ronde de la tour, elle jeta au feu noblement, - et d'un fier courage, le talisman, qui était fait d'une - clochette en argent fin, avec un collier de bois comme on les - met au cou des chèvres, le tout travaillé curieusement et - couvert de mystérieuses écritures._ - - _La clochette ne fondit point et se retrouva dans les cendres; - mais, le collier ayant brûlé, les trésors avec lui partirent - en fumée. Car l'inscription avait été si industrieusement - combinée, que moitié s'en trouvait dessous la clochette et - moitié dessus le collier, de sorte que, avoir l'une des parts - sans posséder l'autre, c'était tout comme n'avoir rien._ - - _C'est ainsi_, concluait le naïf document, _que dame Guiraude, - volontiers, perdit le secret de la Chèvre, le destin des femmes - dans notre famille étant, dit un proverbe, de maintenir leurs - maris pauvres, par faute de trop les aimer_. - -En me voyant sortir de la serre, par le vitrage de laquelle il lui -était facile de m'épier, Norette, pourtant attristée, n'a pu s'empêcher -de sourire. - -Pourquoi? Aurais-je été sa dupe? Se serait-elle, par besoin de malice -féminine, et pour jeter sur notre ingénu roman d'amour un vague reflet -d'héroïsme, simplement amusée de moi à propos de la Chèvre d'Or? - -Bien des détails qui, maintenant, me reviennent en mémoire, son -sourire, la découverte du fragment de parchemin, précisément dans un -endroit où Norette savait bien que je le trouverais un jour ou l'autre, -pourraient le faire supposer. - -Mais non! - -Norette n'a jamais songé à déchiffrer ces pages jaunies; Norette -croyait, comme j'y croyais, au trésor gardé par la Chèvre; et c'est -de bonne foi tous les deux, d'un même élan de coeur, avec le même -enthousiasme, que, le jour de la pêche à l'oursin, dans la calanque -d'Aygues-Sèches, Norette, pour être sûre que je l'aimais, moi, pour -prouver que j'aimais Norette, nous renouvelâmes, en le complétant, le -sacrifice de dame Guiraude. - -Au surplus, tout est bien mieux ainsi: les légendes, comme les amours, -gagnent à garder leur mystère! - - -FIN - - -Paris.--Imp. A. LEMERRE, 25, rue des Grands-Augustins. 4.-1891. - - - - - _BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE_ - - VOLUMES IN-18 JÉSUS, IMPRIMÉS SUR PAPIER VÉLIN - Chaque volume: 3 fr. 50 - - DERNIÈRES PUBLICATIONS - - - PAUL ARÈNE _La Chèvre d'or_ 1 vol. - BARBEY D'AUREVILLY _Littérature épistolaire_ 1 vol. - LÉON ALLARD _Les deux Portraits_ 1 vol. - AUGUSTE BLONDEL _Près du Rêve_ 1 vol. - PAUL BONNETAIN _Passagère_ 1 vol. - PAUL BOURGET _La Terre promise_ 1 vol. - J. DE LA BRETONNIÈRE _Belle-Soeur_ 1 vol. - JULES BRETON _La Vie d'un Artiste_ 1 vol. - PHILIPPE CHAPERON _La Possédée_ 1 vol. - ADOLPHE CHENEVIÈRE _Henri Vernol_ 1 vol. - FRANCIS CHEVASSU _Les Parisiens_ 1 vol. - VALBERT CHEVILLARD _Paysages canadiens_ 1 vol. - FRANÇOIS COPPÉE _Longues & Brèves_ 1 vol. - GASTON DANVILLE _Les Infinis de la Chair_ 1 vol. - FERDINAND FABRE _Ma Vocation_ 1 vol. - ARISTIDE FREMINE _Une Demoiselle de Campagne_ 1 vol. - ED. & J. DE GONCOURT _Soeur Philomène_ (Éd. 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LEMERRE, 25, rue des Grands-Augustins.--4.-1891. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La Chèvre d'Or, by Paul Arène - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHÈVRE D'OR *** - -***** This file should be named 43767-8.txt or 43767-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/7/6/43767/ - -Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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