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-The Project Gutenberg EBook of La Chèvre d'Or, by Paul Arène
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: La Chèvre d'Or
-
-Author: Paul Arène
-
-Release Date: September 19, 2013 [EBook #43767]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHÈVRE D'OR ***
-
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-
-Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- Au lecteur.
-
- Ce livre électronique reproduit intégralement le texte
- original. Seules quelques erreurs typographiques évidentes
- ont été corrigées.
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-La Chèvre d'Or
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-_DU MÊME AUTEUR_
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-
-PETITE BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE
-
- JEAN DES FIGUES.--_Le Tor d'Entrays._--_Le
- Clos des Ames._--_La Mort de Pan._--_Le Canot
- des six capitaines._ 1 vol. avec portrait 6 fr.
-
-
-Édition in-18 à 3 fr. 50
-
- VINGT JOURS EN TUNISIE 1 vol.
-
-
-_Tous droits réservés._
-
-
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-
- _PAUL ARÈNE_
-
-
- La Chèvre d'Or
-
-
- [Vignette:
- FAC ET SPERA
- AL]
-
-
- _PARIS_
- ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
- 23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31
-
- M DCCC XCIII
-
-
-
-
- _AU DOCTEUR_
-
- _JEAN-MARTIN CHARCOT_
-
-
- _En souvenir de nos voyages au joyeux pays de Provence,
- permettez-moi, cher Maître et cher Ami, de vous dédier_ La
- Chèvre d'Or. _Ce petit roman romanesque ne parle pas de
- névrose. Peut-être vous plaira-t-il à cause de cela._
-
- P. A.
-
-
-
-
-La Chèvre d'Or
-
-
-
-
-I
-
-LETTRE D'ENVOI
-
-
-Ris, ne te gêne point, ami très cher, ô philosophe!
-
-Je te vois d'ici lisant ces lignes au fond du fastueux cabinet encombré
-de la dépouille des âges où, parmi les tableaux anciens, les émaux,
-les tapisseries, pareil à un Faust qui serait bibelotier, tu passes
-au creuset de la science moderne ce que l'humanité gardait encore de
-mystères, et uses tes jours, poussé par je ne sais quel contradictoire
-et douloureux besoin de vérité, à réduire en vaine fumée les illusions
-de ce passé dont le reflet pourtant reste ta seule joie; je te vois
-d'ici, et je devine la compatissante ironie qui, durant une minute, va
-éclairer ton numismatique profil.
-
-Tel que tu me connais, devenu douteur par raison, guéri des beaux
-enthousiasmes et déshabitué de l'espérance, je suis très sérieusement
-occupé à la recherche d'un trésor.
-
-Oui! ici, en Provence, dans un pays tout de lumière et de belle
-réalité, aux horizons jamais voilés, aux nuits claires et sans
-fantômes, je rêve ainsi, éveillé, le plus merveilleux des rêves.
-
-Folie! vas-tu dire. Rassure-toi. Bientôt ta sagesse reconnaîtra
-qu'il me faudrait être fou pour renoncer à ma folie. Car le trésor
-en question est un trésor réel, palpable, depuis plus de mille ans
-enfoui, un vrai trésor en or et qui n'a rien de chimérique. Bien que
-comparable aux amoncellements de joyaux précieux et de frissonnantes
-pierreries dont l'imagination populaire s'éblouissait au temps des
-_Mille et Une Nuits_, aucun génie, aucun monstre ne le garde et bientôt
-il m'appartiendra.
-
-Comment?... Laisse-m'en le secret une semaine encore.
-
-Du reste j'avais, à ton intention, jeté sur le papier, d'abord pour
-occuper mes loisirs, plus tard pour amuser mon impatience, le détail
-exactement noté de mes sensations et de mes aventures depuis le jour de
-nos adieux.
-
-Tu recevras le paquet en même temps que cette lettre. Tout un petit
-roman dont les circonstances ont seules tissé la trame et où ma volonté
-ne fut pour rien. Il n'y est question de trésor qu'assez tard. Je
-t'enverrai bientôt la suite et tu pourras ainsi t'associer aux émotions
-que je traverse. En attendant, montre-toi indulgent à ma chimère.
-
-Pour te prouver que je suis lucide et que la manie des grandeurs ne m'a
-pas troublé le cerveau, je te jure qu'avant un mois, à Paris, je rirai
-avec toi et plus fort que toi de mes déconvenues si, au réveil, sous
-le dernier coup de pioche, je ne trouve, comme dans les contes, à la
-place du Colchos et de la Golconde espérés qu'un coffre vermoulu, des
-cailloux et des feuilles sèches.
-
-
-
-
-II
-
-EN VOYAGE
-
-
-Me voici loin, résumons-nous!
-
-Le bilan est simple: des amours ou soi-disant tels qui ne m'ont pas
-donné le bonheur; des travaux impatients qui ne m'ont pas donné
-la gloire; des amitiés, la tienne exceptée, qui m'ont toutes, en
-s'évaporant, laissé ce froid au coeur mêlé de sourde colère que
-provoque l'humiliation de se savoir dupe.
-
-Bref! je me retrouve de même qu'au début, avec en moins la foi dans
-l'avenir et ce don précieux d'être trompé qui, seul, fait la vie
-supportable. Je ne rappelle que pour mémoire une fortune fort ébréchée
-sans même que je puisse me donner l'excuse de quelque honorable folie.
-
-J'avais très distinct le sentiment de cela, il y a un instant, dans
-l'éternelle chambre d'hôtel banale et triste, en écoutant l'horloge de
-la ville sonner.
-
-Par une rencontre qui n'a rien de singulier, cette horloge, au milieu
-de la nuit, sonnait l'heure de ma naissance, cependant qu'à défaut de
-calendrier, un bouquet d'anniversaire, envoi d'une trop peu oublieuse
-amie, me disait avec une cruelle douceur le chiffre de mes quarante
-ans... Ne serait-ce point la cloche d'argent du palais d'Avignon, au
-même tintement grêle et clair, qui ne sonnait qu'à la mort des papes?
-
-Il me semble qu'en moi quelque chose vient de mourir.
-
-A quoi me résoudre? M'établir pessimiste? Non pas, certes! J'aurais
-trop peur de ta bien portante raillerie.
-
-Après tout, je ne suis plus riche: mais il me reste de quoi vivre
-libre. Je ne suis plus jeune: mais il y a encore une dizaine de belles
-années entre l'homme qui m'apparaît dans cette glace et un vieillard.
-Il est trop tard pour songer à la gloire: mais le travail, même sans
-gloire, a ses nobles joies.
-
-Et, puisque je n'eus pas le génie d'être créateur, peut-être qu'un
-effort dans l'ordre scientifique, une série de recherches, établies
-nettement et courageusement poursuivies, me débarrasseront des
-désespérantes hésitations qui, si souvent, m'ont laissé tomber l'outil
-des mains à mi-tâche devant des entreprises trop purement imaginatives
-pour ne pas, à certains moments douloureux, apparaître creuses et
-vaines au raisonneur et au timide que le hasard a fait de moi.
-
-Après avoir cherché, réfléchi, je me suis donc fixé une besogne selon
-mon courage et mes goûts.
-
-Tu sais, s'il m'est permis d'employer une expression que tu
-affectionnes et que as même, je crois, un peu inventée, quel enragé
-_traditioniste_ je suis.
-
-En exil au milieu du monde moderne, j'ai cette infirmité qu'aucune
-chose ne m'intéresse si je n'y retrouve le fil d'or qui la rattache
-au passé. Mon sentiment, d'ailleurs, peut se défendre; l'avenir nous
-étant fermé, revivre le passé reste encore le seul moyen qui s'offre à
-nous d'allonger intelligemment nos quelques années d'existence.
-
-Tu sais aussi, pour m'avoir souvent plaisanté sur un vague atavisme
-barbaresque que ton érudition moqueuse me prêtait, tu sais quel faible
-j'eus toujours pour les souvenirs de la civilisation arabe.
-
-Dans ce beau pays où, par la langue et par la race, au-dessus du vieux
-tuf ligure, tant de peuples, Phéniciens, Phocéens, Latins, ont laissé
-leur marque, les derniers venus, les Arabes seuls m'intéressent.
-
-Plus que la Grecque qui, avec ses yeux gris-bleu s'encadrant de longs
-sourcils noirs, évoque la vision de quelque Cypris paysanne, plus que
-la Romaine dont souvent tu admiras les fières pâleurs patriciennes, me
-plaît, rencontrée au détour d'un sentier, la souple et fine Sarrasine,
-aux lèvres rouges, au teint d'ambre. Et tandis que d'autres sentent
-leur coeur battre à la trouvaille d'un fragment d'urne antique ou d'une
-main de déesse que le soleil a dorée, je ne fus jamais tant ému qu'un
-jour, dans Nîmes, près des bains de Diane, dont les vieilles pierres
-disparaissaient sous un écroulement de rose, en foulant, parmi les
-débris, le plafond de marbre fouillé et gaufré que les envahisseurs
-venus d'Afrique par l'Espagne ajoutèrent ingénument aux ornements
-ioniens du temple des nymphes.
-
-On accueillit en amis, chez nous, ces chevaleresques aventuriers qui,
-au milieu du dur moyen-âge, nous apportaient, vêtus de soie, la grâce
-et les arts d'Orient. Quand les Arabes vaincus se réembarquèrent, la
-Provence entière pleura comme pleurait Blanche de Simiane au départ de
-son bel émir.
-
-J'avais entrepris autrefois sur ce sujet un travail, hélas! interrompu
-trop vite, et retrouve même fort à propos un carnet jauni dont bien des
-pages sont restées blanches. Je ferai revivre, en les complétant, ces
-notes longtemps oubliées. Je recommencerai mes longues courses sous
-ce ciel pareil au ciel d'Orient, à travers ces rocs mi-africains qui
-portent le palmier et la figue de Barbarie, le long de ces _calanques_
-bleues propices au débarquement, de ces plages où, dans le sable
-blond, s'enfonçait la proue des tartanes.
-
-Heureux le soir et n'ayant pas perdu ma journée, si je découvre quelque
-nom de famille ou de lieu dont la consonance dise l'origine, si
-j'aperçois au soleil couchant, près de la mer, sur une cime, quelque
-village blanc, avec une vieille tour sarrasine gardant encore ses
-créneaux et l'amorce de ses moucharabis.
-
-Dans ce pays hospitalier, indulgent aux mauvais chasseurs, un fusil
-jeté sur l'épaule me donnera l'accès auprès des paysans.
-
-La mission, gratuite d'ailleurs et peu déterminée, que ton amitié, à
-tout hasard, m'avait obtenue du ministère, me fera bien accueillir
-des savants locaux, des curés, des instituteurs, et me permettra de
-fouiller les vieux cahiers de tailles, les cadastres, les résidus
-d'archives.
-
-Et, après un mois ou deux de cette érudition en plein air, j'espère te
-rapporter sinon d'importantes découvertes, du moins un ami solide et
-bronzé à la place du Parisien ultra-nerveux que tu as envoyé se refaire
-l'esprit et le corps au soleil.
-
-
-
-
-III
-
-LA PETITE CAMARGUE
-
-
-Mais avant d'entrer en campagne, avant de mettre à exécution tous
-ces beaux projets, j'aurais besoin de me recueillir quelques jours.
-Si j'allais demander l'hospitalité à patron Ruf? Il vit sans doute
-encore. Nous sommes liés depuis quatre ans, et voici comment je fis sa
-connaissance.
-
-Je voyageais, suivant la côte de Marseille à Nice, quand un soir, pas
-bien loin d'ici, aux environs de l'Estérel, mon attention fut attirée
-par une demeure rustique dont la singularité m'intéressa.
-
-C'était, au pied d'un rocher à pic, une de ces cabanes basses spéciales
-au delta du Rhône, faites de terre battue et de roseaux, et d'une
-physionomie si caractéristique avec leur toit blanc de chaux, relevé en
-corne.
-
-Le rocher, évidemment, plongeait autrefois dans la mer; mais
-l'amoncellement de sables rejetés là par les courants, l'alluvion
-d'une petite rivière dont l'embouchure paresseuse s'étale en dormantes
-lagunes avaient peu à peu fait de la baie primitive une étendue de
-limon saumâtre coupée çà et là de flaques d'eau où poussent des herbes
-marines, quelques joncs et des tamaris.
-
-Trouver ainsi, en pleine Provence levantine, une minuscule Camargue
-et sa cabane de gardien avait déjà de quoi me surprendre; mais mon
-étonnement fut au comble quand j'aperçus, raccommodant des filets
-devant la porte, une femme vêtue du costume rhodanien.
-
-A mon approche, l'homme sortit. Je le saluai d'un «bien le bonjour!» Au
-bout d'un moment nous nous trouvions les meilleurs amis du monde.
-
-Ruf Ganteaume, et plus usuellement patron Ruf, compromis en 1851 pour
-avoir, avec son bateau, facilité la fuite de quelques soldats de la
-résistance, s'en était tiré, ma foi! à bon compte, évitant Cayenne et
-Lambessa, par un internement aux environs d'Arles.
-
-Plus heureux que d'autres, en sa qualité de pêcheur, il put gagner sa
-vie sur le fleuve, se maria et revint au pays après l'amnistie, avec
-sa femme, née Tardif, des Tardif de Fourques, et qu'il continuait à
-appeler Tardive.
-
-Ruf et Tardive avaient un fils qu'ils voulurent me présenter.
-
-On cria: «Ganteaume! Ganteaume!» Je m'attendais à quelque solide
-gaillard déjà tanné par le soleil et la mer; je vis sortir d'une touffe
-de tamaris un tard-venu de dix ans, les cheveux ébouriffés, l'air
-sauvage, tenant par les pattes une grenouille qu'il venait de capturer.
-C'était M. l'Aîné, porteur du nom, c'était Ganteaume.
-
-Je parvins à apprivoiser Ganteaume, et vécus chez ces braves gens
-toute une semaine. J'avais promis de leur donner de mes nouvelles. Je
-ne l'ai point fait. Me reconnaîtront-ils après quatre ans?...
-
-Ils m'ont reconnu, et j'ai trouvé toutes choses en état.
-
-Une cabane toujours neuve; car Ruf, à chaque automne, en renouvelle la
-toiture de roseaux, et Tardive, tous les samedis, Ganteaume tenant le
-seau où flotte la chaux délayée, rebadigeonne crête et murs, suivant la
-coutume du pays d'Arles.
-
-Comme changement, quelques rides sur la face incrustée de sel du
-patron, et quelques fils d'argent dans les bandeaux grecs de Tardive.
-
-Ganteaume, poussé vite, est devenu un vaillant garçonnet aux cheveux
-frisottants de petit blond qui brunira. Ganteaume ne pêche plus aux
-grenouilles. Quand il ne va pas à la mer, il monte Arlatan, un étalon
-camarguais, blanc comme la craie, vif comme la poudre, que son père,
-avec le harnachement en crin tressé, les étriers pleins, la haute
-selle, ramena de Fourques où l'avait appelé un héritage.
-
-Mon installation est bientôt prête. Ganteaume, qui couchera à côté de
-ses parents, me cède sa chambre; il me semble qu'elle m'attendait.
-
-En l'honneur de mon arrivée, on a dîné d'une bouillabaisse pêchée par
-patron Ruf lui-même et servie, suivant l'usage, sur une écorce de liège
-oblongue creusée légèrement, pareille à un bouclier barbare. Nous
-avions chacun pour assiette une moitié de nacre, moules gigantesques
-aux reflets d'argent et d'acajou que les barques, à grand effort, d'un
-câble noué en noeud coulant, arrachent dans les récifs du golfe.
-
-A part ce détail tout local des assiettes et du plat, j'aurais pu,
-avec cet horizon d'eaux miroitantes, de tamaris en dentelle sur l'or
-du couchant, et le clairin d'Arlatan qui tintait, me croire au bord du
-Vaccarès, dans quelque coin perdu, entre la tour Saint-Louis et les
-Saintes.
-
-Derrière les dunes, la vague chantait.
-
-Jusqu'à minuit, Tardive, belle d'humble orgueil, me fit l'éloge de son
-bonheur. Ganteaume sommeillait. Patron Ruf fumait sans rien dire.
-Et j'admirais cet inconscient poète qui, pour que sa femme se sentît
-heureuse et l'aimât, sur un peu de terre amoncelée par l'eau d'un
-ruisseau, lui avait refait une patrie.
-
-
-
-
-IV
-
-PATRON RUF
-
-
-Patron Ruf, en réalité, vit de sa pêche que Tardive, montée sur
-Arlatan, va deux ou trois fois par semaine vendre à la ville. Mais son
-orgueil est d'être corailleur.
-
-Ne devient pas corailleur qui veut! Le titre se transmet de père en
-fils, et les membres de la corporation, une fois reçus, jurent le
-secret.
-
-Un triste métier, paraît-il, que celui de mousse apprenti. Patron
-Ruf a passé par là, restant des journées entières au fond du
-bateau--pendant que l'équipage, avant de promener le filet-drague dans
-les hauts-fonds, s'orientait, pour reconnaître les endroits propices,
-sur quelque rocher remarqué, quelque _ensignadou_ de la côte--et ne
-respirant guère que le soir, quand, la journée finie, le bateau amarré,
-il s'agissait de chercher de l'eau, de ramasser du bois et de faire la
-bouillabaisse.
-
-A seize ans, patron Ruf avait été initié. Et maintenant encore, dès
-que les mois d'été arrivent, le diable ne l'empêcherait pas d'aller
-rejoindre la flottille des Confrères au cap d'Antibes. Expéditions
-mystérieuses où l'on emporte deux, trois jours de vivres, où l'on feint
-d'embarquer pour Gênes, la Corse, la Sardaigne, bien qu'en somme on ne
-perde guère la terre de vue.
-
-Juin approchant, patron Ruf parle de partir, d'emmener cette fois
-Ganteaume.
-
-Mais Tardive gardera Ganteaume, et c'est là leur seule querelle.
-
-En attendant, patron Ruf m'a pris pour second. Tous les matins nous
-filons au large jeter le _gangui_ ou bien tendre les _palangrottes_.
-
-Hier, la mer est devenue grosse subitement. Un peu de mistral
-soufflait! nous avons dû, au retour, tirer des bordées.
-
-Patron Ruf tenait la barre et ne parlait pas. Ganteaume courait pieds
-nus sur le plat-bord, tout entier à sa voile et à ses cordages. Et
-tandis que les grandes lames, lentes et lourdes, se déroulaient sous le
-soleil pareilles à du plomb fondu, je m'amusais, passager inutile, à
-regarder la côte aride, les collines échelonnées montant ou s'abaissant
-les unes derrière les autres selon que la bordée nous rapprochait de la
-rive ou bien nous ramenait au large.
-
-A la cime d'un pic, dans le soleil, une tache blanche brillait. Je
-demandai:--«Est-ce un village?--Le Puget..., répondit patron Ruf sans
-lâcher sa pipe.--Le Puget-Maure!» ajouta Ganteaume.
-
-L'aspect du lieu, ce nom sarrasin, surexcitaient ma curiosité savante.
-J'aurais voulu d'autres détails. Mais patron Ruf, furieux d'un coup
-de barre donné à faux, s'obstinait dans sa taciturnité; malgré mon
-impatience, je dus me résigner et attendre que la belle humeur lui
-revînt avec le beau temps.
-
-Aujourd'hui le vent a augmenté.
-
-Au _cagnard_, entre deux buttes de sable tiède où le vif soleil des
-jours de mistral allume des paillettes, nous causons, patron Ruf et
-moi, tandis que là-bas Tardive cuisine et que Ganteaume vagabonde
-sur la plage ramassant, pour me les montrer, des coquilles, des os
-de seiche, des pierres ponces, et les épis d'algue feutrés en boules
-brunes que rejette au milieu de flocons d'écume la grande colère de la
-mer.
-
-Dans nos conversations, c'est généralement de politique qu'il s'agit.
-
-Grave, rasé, l'air d'un Latin, patron Ruf, plus que jamais, maintient
-la République. Paris le préoccupe beaucoup. Il en admire les grands
-hommes. Et, n'ayant guère pour lecture qu'un vieux Plutarque
-dépareillé, il se figure Paris comme Rome ou Athènes. Il possède dans
-sa cabane un buste en plâtre de Marianne qu'il appelle sérieusement
-la déesse et qui fait pendant à une sainte Marthe domptant la
-tarasque, que Tardive apporta de Tarascon. Les jours de fête, Tardive
-partage ses fleurs entre sainte Marthe et Marianne. Parfois aussi
-elle se révolte:--«Eh té! qu'est-ce qu'elle peut nous donner de
-plus ta République? N'avons-nous pas une maison, un bon bateau, un
-bel enfant?...» A quoi patron Ruf répond:--«Tout le monde n'est pas
-comme nous. Il y a des pauvres dans les grandes villes. Les femmes ne
-comprennent pas ça! La gloire de la République, c'est de songer au sort
-des pauvres.»
-
-Pour une fois cependant nous laissons la politique tranquille. Encore
-préoccupé de notre traversée d'hier, j'ai remis sur le tapis ce village
-du Puget-Maure, entrevu de loin et si étrangement perché.
-
---«Drôle d'idée de vouloir vous perdre dans ce paradis des couleuvres.
-Le Puget n'est même plus un village. Il y a cent ans, je ne dis
-pas. Mais depuis, ce qu'il pouvait rester de bon là-haut, terre et
-habitants, est descendu en plaine. Le roc seul persiste, avec une
-vingtaine de familles qui font semblant de cultiver ce que la pluie
-a laissé dans les creux. Et quelles familles! des gens à figure de
-bohémiens qui ne se marient qu'entre eux, par fierté, disent-ils, mais
-aussi par misère. Tout ce vilain monde n'aurait qu'à mourir de sa
-belle faim. Seulement les femmes, un peu sorcières, vont à la ville
-les jours de marché vendre des fromageons et des plantes de montagne.
-Les hommes, eux, braconnent malgré les gendarmes, et la poudre ne leur
-coûte pas cher.»
-
-Patron Ruf ne se doute pas qu'en disant du mal du Puget-Maure, il ne
-fait qu'augmenter mon désir.
-
---«Vous ne trouverez même plus de route. Il en existait une autrefois.
-L'orage l'a changée en ravine, et les gens du Puget se croient trop
-grands seigneurs pour faire métier de cantonniers.»
-
-Mon obstination pourtant a fini par vaincre les résistances de patron
-Ruf, qui, Romain dans le sang, hait par instinct ces races bédouines,
-et, vieil homme de mer, considère comme une aventureuse expédition
-cette marche de quelques heures en montagne.
-
-Patron Ruf s'est même rappelé fort à propos qu'il possédait là-haut un
-ami.
-
---«Un ancien capitaine caboteur, brave homme, mais à moitié fou, qui
-s'est mis en tête d'aller vivre au Puget-Maure avec sa fille. Ils
-habitent le château. Vous verrez ce château: je ne le changerais pas
-pour le mien.»
-
-Que patron Ruf déverse à l'aise son mépris sur le Puget-Maure!
-
-L'important c'est qu'aussitôt le beau temps revenu, il doit me conduire
-en barque jusqu'à la calanque d'Aygues-Sèches, où tombe le Riou qui
-passe au Puget. Je pourrai de là, paraît-il, en remontant le lit du
-torrent, gagner le village sans trop de peine. Les torrents, ici comme
-en Grèce, sont encore, pendant l'été, les plus praticables des chemins.
-
-
-
-
-V
-
-LA CALANQUE
-
-
-Patron Ruf m'a ménagé une surprise.
-
-Pendant que nous irons par mer, Tardive, montée sur Arlatan avec
-Ganteaume en croupe, portera, par le sentier ordinaire, il en existe un
-décidément, mes bagages jusqu'au Puget. Puis Tardive reviendra seule,
-me laissant Ganteaume comme société pour une quinzaine. C'est l'époque
-où patron Ruf éprouve le besoin d'aller pêcher du corail, et Ganteaume,
-ne l'accompagnant pas, lui devient inutile.
-
-Patron Ruf, cependant, ne pardonne pas encore au Puget.
-
-Il profite de ce que nous sommes seuls sur l'eau bleue pour recommencer
-sa diatribe. Mais au lieu d'attaquer de face, il y arrive par un détour.
-
-Patron Ruf me raconte, pourquoi me raconte-t-il cela? que le coin de
-golfe où nous naviguons recouvre une ville disparue, on ne sait quand,
-du temps de «la louve de marbre!» Lorsque la mer, comme aujourd'hui,
-est très unie, on aperçoit distinctement des murs de cirque, des
-colonnes.--«Tout un Arles, là-bas, à dix brasses. Regardez plutôt!» Je
-regarde et n'arrive guère à distinguer, avec de gros oursins roulant
-sur leurs piquants et des poissons aux reflets de métal, qu'un fond
-montueux noir d'algues flottantes.
-
-Patron Ruf, plus heureux, découvre toute sorte de choses. Il s'exalte.
-Il parle de coupes d'argent, de dieux en bronze, autrefois ramenés dans
-le filet des pêcheurs, d'une jarre pareille à un bloc de rocher sous
-sa couche de coquillages, mais pleine de pièces d'or, qu'un enfant
-trouva, roulée dans le sable, un lendemain de tempête.--«Ah! si tout
-l'or caché qui dort inutile paraissait au jour!» Et, vieux républicain
-en qui revit l'âme des Gracques, le voilà pétrissant le monde à sa
-fantaisie, un monde où chacun naîtrait riche, où les braves gens
-seraient heureux.
-
-Si pourtant, quelque matin, en jetant le «gangui», il accrochait,
-lui aussi, un bout de trésor? on saurait s'en servir tout comme un
-autre.--«Nous voyez-vous, moi en monsieur, Tardive en dame et Ganteaume
-avec des escarpins vernis!»
-
-Attention: patron Ruf se raille lui-même; et quand un Provençal se
-raille, il n'est jamais long à railler quelqu'un autre.
-
-Maintenant c'est aux gens du Puget-Maure qu'en a patron Ruf. Ils
-possèdent eux aussi un trésor, et c'est ce qui les rend si fiers, une
-chèvre en or qu'on rencontre la nuit broutant la mousse des montagnes.
-Jamais personne n'a pu la prendre tant elle court vite. Mais l'espoir
-fait vivre quoiqu'il engraisse peu; et si les Mouresq, comme on les
-appelle, sont tous maigres, c'est que, depuis longtemps, pécaïre! ils
-ne vivent guère que d'espoir.
-
-Patron Ruf, ayant cette fois tout dit, se mit à rire silencieusement,
-les dents serrées sur son tuyau de pipe. Il riait encore en débarquant
-au bas des falaises d'Aygues-Sèches. Il s'arrêta seulement de rire
-pour notre déjeuner d'adieu préparé d'avance par Tardive, et que
-nous augmentâmes de quelques douzaines d'arapèdes noblement moussus,
-cueillis au couteau dans les roches.
-
-
-
-
-VI
-
-DANS LE VALLON
-
-
-Patron Ruf m'a dit: «Le vallon passe juste sous le village; en le
-remontant tout droit, au bout de deux petites heures, vous serez rendu
-au Puget.»
-
-Un berger de quinze ans qui, laissant son chien faire la garde,
-s'amusait à tailler en figurines les nodosités baroques d'un bâton de
-caroubier, confirme ces renseignements.
-
-Le voyage est charmant d'abord dans ce lit de torrent qui, au lieu
-d'eau, roule sous la brise venue de la mer ses grandes fleurs et ses
-herbes grises.
-
-Par malheur, ni patron Ruf, ni le berger, ne m'ont averti d'un point
-important. C'est qu'un peu plus haut, l'orage, mauvais ingénieur,
-a laissé en route les trois quarts au moins des cailloux roulés et
-des rochers que son flot boueux devait charrier à la grève. De sorte
-que, maintenant, ma marche vers le Puget-Maure n'est plus qu'une
-série de périlleuses escalades à travers des cascades sèches, amas de
-pierrailles et de blocs traîtreusement polis que rend plus glissants
-encore un tapis d'aiguilles de pins.
-
-Combien durèrent les deux heures? je l'ignore! le temps passe vite
-lorsqu'on fait ce ridicule métier de s'accrocher, sans repos ni trêve,
-des pieds, aux aspérités de la pierre, des mains, à quelque touffe de
-ciste, de lentisque, à quelque branche de figuier sauvage, dont les
-feuilles froissées m'entêtaient de leur forte odeur.
-
-Toujours est-il que le soleil, violent encore, baissait déjà quand à un
-détour le Puget-Maure m'apparut. Il me semblait tout près, à portée de
-la main, derrière ce dernier promontoire. Mais le promontoire franchi,
-un autre aussitôt se dressait, puis disparaissait, laissant voir ce
-fantastique petit village que je m'imaginais toujours être sur le point
-d'atteindre, et qui, à chaque fois, s'éloignait.
-
-Le paysage avait changé. Je m'en aperçus seulement à l'heure où, à bout
-d'énergie, je m'étendis, le dos dans l'herbe, sous un bloc.
-
-Ce n'étaient plus les blancheurs calcaires des falaises au bord
-du golfe; mais--comme si un antique volcan eût déversé là ses
-coulées--deux hautes murailles porphyriques dont les innombrables
-paillettes s'allumaient aux reflets rouges du couchant. Sur ce terrain
-de feu où les rayons se concentraient: une végétation africaine, de
-grands aloès, des cactus, et, çà et là, martyr écorché, le tronc
-saignant d'un chêne-liège. La chaleur devenue intense, à la tombée du
-jour, faisait partout craquer les écorces, pleurer les résines, et se
-mourir dans un crescendo exaspéré l'aride chanson des cigales.
-
-Il faut croire que je m'endormis.
-
-Je m'endormis, et fis tout de suite un rêve étrange, longtemps
-continué, pendant lequel il me sembla vivre des années et des années.
-
-En quête de trésors cachés, je parcourais des pays inconnus, des
-royaumes chimériques; mais toujours le rêve me ramenait dans une vallée
-fermée, aux parois couleur de braise, incrustés d'escarboucles, où,
-souffrant d'une soif ardente, je poursuivais la Chèvre d'Or.
-
-J'étais même sur le point de la saisir, j'apercevais distinctement, à
-deux pas de moi, entre deux buissons, ses yeux malicieux, ses cornes et
-son front têtu...
-
-Mais un chevrotement rapproché, un léger tintement de clochettes me
-réveillèrent. J'ouvris les yeux et crus d'abord qu'une hallucination
-prolongeait mon rêve.
-
-Non! Quoique s'assombrissant de minute en minute sous le crépuscule
-survenu pendant ce long sommeil, je reconnaissais le paysage admiré
-tantôt dans sa splendeur ensoleillée; et c'était bien une vraie chèvre,
-une chèvre en chair et en os qui, à la cime d'une roche aiguë, les
-quatre pieds joints, me regardait. Ses cornes luisaient, ses sabots
-luisaient, sa toison avait des tons fauves.
-
-J'avançai doucement, ma familiarité l'offensa. Elle fit un bond,
-disparut un instant, puis reparut sur une autre roche.
-
-A la place qu'elle quittait, où ses sabots avaient posé, la pierre
-rouge semblait frottée d'or. Et je me disais:
-
-«Voilà qui semble donner tort aux railleries de patron Ruf! Si j'avais
-cependant, pour mes débuts dans ce pays, rencontré la Chèvre d'Or de la
-légende?»
-
-Cependant, l'espiègle chèvre jaune, tout comme eût fait la Chèvre fée,
-semblait m'attendre, me provoquer.
-
-J'avançai encore; elle repartit, cornes en avant cette fois, dans un
-épais fourré de lentisques où, d'abord, elle s'empêtra. Je la tenais
-déjà, je caressais son poil rude et roux, quand d'un simple effort,
-rompant l'obstacle des branchages, elle retomba, bondissante et libre,
-de l'autre côté.
-
-Quelque chose tinta, sa clochette sans doute qui s'était détachée.
-Car je trouvai, sous le buisson, une de ces clavettes en forme de
-demi-croissant dont les bergers se servent pour boucler le collier
-de bois que les chèvres portent au cou. Je cherchai vainement la
-clochette. Plus lourde, elle avait dû rebondir et rouler dans un creux,
-où, parmi les pierres, riait un peu d'eau.
-
-La chèvre était loin, elle courait. Piqué au jeu, intéressé par le
-mystère, je me mis à courir aussi, sans trop buter pourtant: maintenant
-nous suivions une manière de chemin! Et j'étais déjà tout près d'elle,
-quand, sous la lune se levant, d'un dernier saut, comme par miracle,
-je la vis soudain disparaître dans la masse même du roc qui semblait
-barrer le vallon.
-
-En même temps, au-dessus de moi, à cinquante pieds, j'entendis un
-bruit de voix, un son d'angelus; et, levant la tête, je m'aperçus, au
-déchiquetage des toits sur le ciel, à la silhouette des gens causant
-accoudés en haut d'une terrasse, que ce que j'avais pris pour un roc,
-était probablement un village.
-
---«Holà! criai-je, est-ce ici le Puget?
-
---Ici même, vous n'avez qu'à suivre le sentier, monter l'escalier et
-passer la porte.»
-
-Je suivis un étroit sentier que continuaient, mauvais aux pieds, des
-degrés taillés dans la pierre. Je passai sous un portail bas, veuf de
-ses battants, mais encore surmonté de vagues armoiries. Une vieille
-femme m'indiqua l'auberge.
-
-Et, malgré les sinistres prédictions de patron Ruf, je pus, après un
-souper que l'appétit me fit trouver délicieux, dormir dans un lit blanc
-dressé au beau milieu d'une chambrette plus blanche encore, dont les
-ogives bizarres, jusqu'au moment où la fatigue ferma mes paupières,
-m'avaient donné l'illusion d'un accueillant et rustique Alhambra.
-
-
-
-
-VII
-
-LA CHÈVRE D'OR
-
-
-J'avais oublié la chèvre. Ganteaume, au matin, me la rappelle.
-
-Arrivés tard avec Arlatan, il a couché, Tardive aussitôt repartie, chez
-cet ancien capitaine dont patron Ruf hier me parlait.
-
-Ganteaume m'apporte ma valise.
-
-En la posant sur la table, il découvre un fragment de rocher rouge,
-brillant de paillettes, ramassé par moi machinalement à l'endroit où
-la chèvre m'était apparue. Il s'extasie, il me demande si toutes ces
-paillettes sont du vrai or.
-
-La clavette aussi l'intéresse. Généralement les clavettes sont en buis
-taillé au couteau, et Ganteaume me fait remarquer que celle-ci est en
-ivoire.
-
-Puis il me quitte pour aller chercher mes livres. Demeuré seul, je
-réfléchis.
-
-Bien avant les récits de patron Ruf, je la connaissais sa légende, et
-dans tous les coins de Provence j'avais rencontré la Chèvre d'Or.
-
-Aux Baux, pendant les nuits de lune, à travers les palais abandonnés,
-le long des abîmes; non loin d'Arles, à Cordes, autour du mystérieux
-souterrain taillé dans le roc, en forme d'épée; et près de Vallauris,
-du val d'or, sur ce plateau semé d'étranges ruines, qu'on appelle
-également Cordes ou Cordoue, et d'où la vue s'étend si belle, par delà
-les bois d'orangers qui font ceinture au golfe Juan, jusqu'aux îles de
-Lérins: Sainte-Marguerite, Saint-Honorat, blanches au milieu de la mer.
-
-Partout la légende se rattachait aux souvenirs de l'occupation
-sarrasine; partout il s'agissait de cette chèvre à la toison d'or,
-habitant une grotte pleine d'incalculables richesses, et menant à la
-mort l'homme assez audacieux pour essayer de la suivre ou de s'emparer
-d'elle.
-
-Ainsi ma demi-hallucination s'explique de la façon la plus naturelle du
-monde.
-
-La chaleur était accablante sous les pins; et, la tête encore lourde
-des bavardages de patron Ruf, il n'est pas étonnant que, m'étant
-endormi, j'aie rêvé trésors et qu'au réveil j'aie un instant pris pour
-la Chèvre d'Or la première chèvre venue.
-
-Les chèvres rousses ne sont pas rares. A Naples, je me souviens d'en
-avoir vu tout un troupeau au pied du tombeau de Virgile.
-
-Si les sabots de ma chèvre luisaient avec des reflets de diamant, c'est
-que, sans doute, elle les avait polis à galoper dans l'herbe sèche et
-les pierrailles. Si ses cornes luisaient aussi, c'est qu'elle aimait
-fourrager, tête en avant, au milieu du feuillage dur des myrtes et des
-lentisques. Quant aux traces laissées par ses sabots, j'étais assez
-géologue pour constater, au seul examen du peu précieux caillou admiré
-de Ganteaume, qu'il s'agissait simplement d'un fragment de porphyre
-rouge où s'incrustaient des grains de mica.
-
-La clavette pourtant m'intriguait. Je la montrai à l'aubergiste.
-
---«Ceci, me dit-il, en prenant un air grave, est une clavette de
-sonnaille; mais bien qu'ayant, dans le temps, gardé les troupeaux,
-je n'en vis jamais de pareille. D'abord, si je ne me trompe, on la
-croirait en fin ivoire. Et puis remarquez ces dessins: les bergers
-d'aujourd'hui ne savent plus travailler ainsi. Ça m'a l'air vieux
-comme les chemins. L'homme qui fit la clavette doit être mort depuis
-longtemps, et aussi la bête qui la portait au cou.»
-
-Je jugeai inutile de détromper l'hôtelier en lui racontant que la
-chèvre qui avait perdu la clavette se trouvait vivante, et bien vivante.
-
---«Que la clavette soit ou non ancienne, un morceau d'ivoire aura
-toujours pu tomber par hasard entre les mains d'un pâtre qui se serait
-amusé à le sculpter.»
-
-Il n'en est pas moins vrai que si le pâtre en question, un pâtre
-quelconque, ou Ganteaume, en faisant la même trouvaille, avait vu,
-comme moi, fuir dans les braises du couchant une chèvre aux poils
-rutilants et fauves, si comme moi il avait remarqué, sur les pierres
-que ses sabots effleuraient, des taches d'un éclat métallique, aucun
-raisonnement ne l'eût empêché de croire que réellement la Chèvre d'Or
-lui était apparue.
-
-J'aurais voulu être ce pâtre.
-
-Je serais retourné au vallon chaque soir, ému de terreur et
-d'espérance, pour la guetter, pour la traquer, malgré périls et
-précipices, par les lieux sauvages qu'elle hante, jusqu'au trésor,
-jusqu'à la grotte. Et cette naïve illusion aurait, du moins pendant
-quelques heures, quelques mois, illuminé ma vie.
-
-
-
-
-VIII
-
-AU BACCHUS NAVIGATEUR
-
-
-Ganteaume ne revenant pas, je pris le parti de visiter le village.
-
-Vrai nid à pirates, ce Puget, haut perché sur son roc d'où l'on
-voit la mer au lointain à travers les lances aiguës des végétations
-barbaresques.
-
-Pas de remparts: les maisons en tenaient lieu, s'alignant au ras de
-l'abîme et percées de rares et étroites fenêtres qui pouvaient, au
-besoin, servir de meurtrières.
-
-J'ai voulu faire tout le tour, descendre au vallon parcouru hier; j'ai
-reconnu la vieille porte par laquelle j'étais entré.
-
-Au dedans, des ruelles en escalier, de longs couverts sombres et frais,
-puis, avec la fontaine et le lavoir, une placette entourée d'arcades
-blanches. Beaucoup de maisons vides, ouvertes à tous les vents.
-L'herbe y croît, la marjolaine y embaume dans les débris des plafonds
-effondrés; et c'est, entre les fenêtres sans volets ni vitres, les
-toits dont les trous laissent voir le bleu du ciel, un chassé-croisé
-d'hirondelles.
-
-Si je m'aventurais dans ce dédale? j'essaye, attiré par le pittoresque,
-mais je dois bientôt battre en retraite.
-
-Hommes et femmes, assis sur les seuils, me regardent, oh! sans
-malveillance, mais avec un étonnement marqué. Voilà bien les
-demi-sauvages que m'avait annoncés patron Ruf. Ils me saluent pourtant
-lorsque je les salue. Mais la rue leur appartient et je me sens intrus
-chez eux. Vite, retournons à la placette!
-
-Ganteaume était là. Il me cherchait. «Depuis plus de deux heures!»
-ajoute-t-il en bon Méridional amplificateur qu'il est déjà.
-
-Quelqu'un me demande, paraît-il, M. Honnorat Gazan, le capitaine ami de
-patron Ruf.
-
-Tardive lui a parlé de moi, et il a tenu à me faire le premier sa
-visite.
-
-Je gagne donc l'auberge, et gravis, toujours précédé de Ganteaume, son
-beau perron en pierre froide, à qui les chaussures paysannes et les
-glissades des gamins ont donne le poli du marbre vert, après avoir
-admiré, détail qui m'échappa ce matin, l'étonnante enseigne:--_Au
-Bacchus navigateur_,--représentant un enfant joufflu, coiffé de
-raisins, à cheval sur un tonneau qu'assiègent les flots en furie.
-
-En effet, M. Honnorat m'attendait, tranquillement d'ailleurs, auprès
-d'une bouteille de muscat, dans la grande salle du _Bacchus_ aussi
-obscure qu'un café arabe, les volets en étant fermés par crainte du
-soleil et des mouches.
-
-On se serre la main à tâtons; mais les yeux peu à peu s'habituent au
-demi-jour, et la connaissance, grâce au muscat, se trouve, au bout d'un
-moment, faite et parfaite.
-
-M. Honnorat, Gazan Honnorat, est justement le maire du Puget. En cette
-qualité, il a la garde des archives, c'est-à-dire qu'il détient la
-clef d'un vieux coffre relégué dans un galetas.
-
---«Si vous n'avez peur ni de la poussière ni des rats, votre visite
-arrive à point. En fouillant dans nos paperasses vous leur rendrez un
-vrai service. Saladine, ma gouvernante, vieillit et les néglige. Elles
-doivent avoir grand besoin d'être époussetées.»
-
-Au fond, M. Honnorat est plus savant qu'il ne voudrait le paraître.
-Comme j'expose mes projets, il m'avoue avoir lui-même, dans le temps,
-entrepris, puis abandonné un travail analogue à celui que je rêve: la
-monographie du Puget-Maure, ainsi nommé, m'assure-t-il, parce que grâce
-à une situation naturellement fortifiée, des Sarrasins s'y maintinrent
-même après la suprême défaite et la destruction du Fraxinet.
-
---«C'est fort curieux, et vous auriez dû...
-
---Oui! j'aurais dû continuer. Mais que voulez-vous? Les Provençaux,
-ceux d'ici en particulier, sont tous les mêmes. Jusqu'à cinquante ans,
-de la poudre! et puis la paresse vous gagne, on engraisse et on devient
-Turc.»
-
-M. Honnorat me donne des détails.
-
-Trop éloignés de la mer pour fuir, les habitants du Puget-Maure
-avaient dû se faire respecter. Assez tard, vers le XVe siècle, ils
-s'étaient convertis tant bien que mal et mêlés aux gens du voisinage.
-Mais la race subsistait ainsi que certaines coutumes caractéristiques.
-M. Honnorat citait des familles: les Quitran, les Goiran, les Roustan,
-les Autran.--«Tous ces noms en _an_, disait-il, sentent leur origine
-arabe. Nous en tenons aussi, nous autres les Gazan; et, si vous avez
-de bons yeux, vous pourrez distinguer, sur notre porte, un restant
-d'écusson de tournure assez maugrabine.»
-
-Je n'ai pas eu le temps de vérifier la valeur des théories
-ethnographiques et linguistiques du brave M. Honnorat.
-
-En tout cas, ces maigres et bruns paysans, d'une distinction si sauvage
-sous leurs habits de laine couleur de la bête, représenteraient
-aisément des pirates fort convenables. Et M. Honnorat lui-même, avec
-son grand nez, son air calme et digne, les sentences fatalistes qui,
-lorsqu'il retire sa pipe pour parler, roulent le long de sa forte
-barbe, plus rare près des oreilles et autour des lèvres, me fait par
-moment tout l'effet d'un vieux serviteur du Prophète.
-
-Mais le muscat est terminé, M. Honnorat, à toute force, veut me montrer
-son château, me présenter sa fille. Il est veuf, paraît-il, et possède
-une fille charmante. Nous voilà donc nous dirigeant vers le château
-planté au coin de la placette, château qui ressemblerait à toutes les
-maisons sans un assez beau portail d'aspect féodal et rustique et sans
-une tour à terrasse, jadis forteresse, aujourd'hui colombier, dont les
-murs, revêtus sur trois faces, par le soleil, d'une croûte couleur de
-brioche, s'effritent rongés par l'air salin du côté qui regarde la mer.
-
-
-
-
-IX
-
-LES PAPILLONS BLANCS
-
-
---«Norette! Norette!» criait, de son creux d'ancien caboteur, M.
-Honnorat debout au pied de la tour.--«Norette!...» Mais Norette ne
-répondait point.
-
---«Ah! vous pouvez bien l'appeler jusqu'à demain, interrompit une voix
-irritée, mademoiselle a quitté le four, me laissant seule, avec tout
-le souci, aussitôt la fougasse faite. Maintenant Mademoiselle est sous
-les toits, à son grainage; et quand Mademoiselle est à son grainage, le
-Père Éternel pourrait tonner qu'elle ne se dérangerait pas.»
-
-La personne qui, sans qu'on l'en priât, se mêlait ainsi à la
-conversation, suivant le patriarcal usage de Provence, était une
-grande femme maigre et sèche en qui tout de suite et même avant que M.
-Honnorat ne lui eût dit: «Posez donc nos pains pour vous fâcher plus
-à l'aise, Saladine!» j'avais deviné, aussi dévouée que tyrannique, la
-gouvernante du château des Gazan.
-
-Sur sa tête, classiquement couronnée du petit coussin rond des
-cariatides, elle portait en équilibre une large planche couverte de
-pains fumants et tenait sous le bras, dans une serviette, un de ces
-gâteaux minces, faits avec la pâte du pain que les ménagères étalent,
-le picotant du bout des doigts et l'arrosant d'huile, devant la gueule
-ouverte du four.
-
---«Voilà! soupirait M. Honnorat, voilà ce qu'il nous aurait fallu pour
-faire passer le muscat. On y pensera une autre fois; goûtons-y tout de
-même en attendant.»
-
-Je rompis un angle et déclarai, sans avoir besoin de mentir, la
-fougasse délicieuse. M. Honnorat, lui, ne se prononçait pas:
-
---«On y a peut-être épargné l'huile?...» Mot imprudent qui aussitôt
-redéchaîna les fureurs de Saladine.
-
---«Épargné l'huile? si vous pouvez dire! La bouteille entière y a
-passé, une bouteille d'huile vierge dont chaque goutte vaut son
-pesant d'or. Seulement nous avons trouvé là cinq ou six femmes qui
-_cuisaient_, et Mlle Norette, comme toujours, a voulu arroser leur
-fougasse. C'est un gaspillage, un massacre. Ah! quand la pauvre Madame
-Gazan vivait!...»
-
-M. Honnorat m'avait pris par le bras:
-
---«Je connais Saladine. Elle en a encore pour une bonne petite heure
-à tempêter: sauvons-nous sous les toits, vous verrez grainer, c'est
-intéressant.»
-
-Un escalier noir, un palier noir; puis une porte qui s'ouvre, et, dans
-le carré clair de la porte, un fourmillement d'argent et d'or.
-
---«Mademoiselle Gazan... l'ami de patron Ruf...»
-
-Instinctivement, je salue; et, la première surprise des yeux passée, je
-regarde autour de moi et me rends compte.
-
-Nous sommes au grenier, un grenier où de toutes parts le soleil entre
-comme chez lui.
-
-L'or, c'est des chapelets de cocons suspendus à des barres
-transversales et si serrés qu'ils forment tenture; l'argent, des
-papillons blancs accrochés le long des cocons.
-
-Prudemment, baissant la tête pour ne rien heurter, nous pénétrons dans
-le sanctuaire à la suite de Mlle Norette et de Ganteaume qui, depuis
-hier, s'est constitué son page.
-
-M. Honnorat me raconte que Mlle Norette, la soie étant à vil prix et
-la graine au contraire se vendant très cher, a eu l'idée de faire
-exclusivement du grainage. Elle y réussit, paraît-il. L'argent
-qu'elle gagne est pour elle. De tout temps, dans les familles de
-bonne bourgeoisie, l'élevage du ver à soie a été considéré comme
-occupation noble à laquelle on peut se livrer sans déchoir. La graine
-du Puget-Maure est recherchée, car on ne fabrique pas de bonne graine
-partout. C'est un travail d'attention et de conscience. Il faut trier
-les cocons avec grand soin; il faut examiner au microscope, suivant la
-méthode Pasteur, les papillons douteux ou malades...
-
-Et le voilà qui m'explique tout en détail: les cocons de choix mis en
-chapelets, en _filanes_, délicatement, l'aiguille dans la bourre,
-sans qu'elle offense le cocon; les papillons qui sortent, mâles et
-femelles, la femelle immobile, attendant, le mâle frissonnant du corps
-et des ailes; comme quoi les uns s'accouplent d'eux-mêmes, comme quoi
-il faut marier les autres et après cela les _démarier_, noyant les
-mâles inutiles désormais, tandis que les femelles, sur un cadre garni
-de toile, pondent leurs oeufs, la graine! pareils à un semis serré de
-petites perles incolores d'abord, puis jaune paille, puis violettes,
-puis gris de plomb. D'autres ont des procédés compliqués, des sacs en
-mousseline, des casiers où chaque cocon est isolé. Lui s'en tient aux
-procédés simples...
-
-Mais je ne l'écoute que vaguement.
-
-Je regarde Mlle Norette, brune, frêle, presque une enfant, sauf la
-précocité orientale du corsage, Mlle Norette qui s'est remise au
-travail, et, souriante, sans penser à mal, avec une ingénue chasteté,
-une cruauté ingénue, de ses fins doigts ambrés, marie et démarie les
-papillons femelles dont visiblement le coeur s'ouvre, les mâles tout
-vibrants d'une palpitation de désir.
-
-
-
-
-X
-
-INSTALLATION DANS LA TOUR
-
-
-Oui! une enfant, cette Mlle Norette. Tout à fait une enfant: ses yeux
-le disent, que rien ne semble inquiéter, très noirs, malicieux et doux,
-innocemment ouverts sur la vie.
-
-Elle est femme par la volonté.
-
-Ayant perdu sa mère à douze ans, entre un père ami du repos et la
-rugueuse Saladine, depuis c'est elle qui gouverne. Oh! sans paraître
-commander. Seulement, avec ses airs de bon tyran, M. Honnorat ne fait
-que ce qu'elle a bien voulu approuver d'avance, et, malgré ses colères
-et ses cris d'aigle, Saladine elle-même lui obéit.
-
-Mlle Norette a dû vouloir que je m'installe au château, car M.
-Honnorat, à force d'instances, m'y a décidé; ce matin, Saladine me
-déménage.
-
-Il paraît que le _Bacchus navigateur_, avec ma chambre attenante à la
-salle commune, et toujours pleine, par les trous de la cloison, du
-bruit des joueurs et du bourdonnement des mouches, n'était pas un logis
-convenable pour moi.
-
---«Et puis, me dit M. Honnorat, que penseraient les gens s'ils savaient
-que je laisse à l'auberge, comme des colporteurs ou bien des comédiens,
-le fils et l'ami de patron Ruf?»
-
-J'ai donc quitté le _Bacchus navigateur_ où je continuerai pourtant à
-prendre mes repas avec Ganteaume.
-
-M. Honnorat nous offre, à Ganteaume et à moi, toute une tranche de sa
-tour.
-
-La chose au Puget n'a rien qui choque. Habiter sous le même toit, même
-quand sous ce toit est une jeune fille, n'implique pas l'intimité. Les
-maisons ont souvent trois, quatre propriétaires; chacun occupe son coin
-sans s'inquiéter du voisin, et, en cas de procès, on ne se reconnaît
-pas toujours aisément dans l'enchevêtrement des étages.
-
-Un peu haut peut-être le retrait qui m'est destiné, mais charmant,
-comme fait pour moi.
-
-Les archives sont au-dessus, dans une manière de galetas, ce qui rendra
-commodes mes recherches.
-
-Et, pour ne pas perdre de temps, tandis que j'écoute, à travers le
-plancher, Saladine et Norette, l'une grondant, l'autre riant, remuer
-des meubles, j'ai passé toute une après-midi délicieuse à secouer ces
-papiers jaunis, ces parchemins recroquevillés d'où monte le parfum
-des âges. Plusieurs chartes que je me réserve d'étudier. Un _terrier_
-de 1400 où les noms de lieux sacrilègement travestis par nos employés
-au cadastre, les noms de famille disparus, apparaissent dans leur
-originelle vérité sous l'écorce d'un rude provençal paysan ou d'un
-latin naïvement barbare.
-
-Après le galetas, il y a la terrasse: terrasse à la mode du pays,
-bordée d'un haut parapet en bâtisse qui va diminuant, suivant la
-pente du toit dallé, de façon qu'à l'extrémité de la pente on puisse
-s'accouder pour voir le paysage et que, sur les trois autres faces, on
-trouve toujours un coin d'ombre fraîche en été, un coin de soleil en
-hiver.
-
-Perché comme un guetteur, je pourrais au loin voir passer patron Ruf et
-sa voile blanche.
-
-Un ruisseau chante sous la tour. Des sources invisibles, filtrant au
-pied du rocher, l'alimentent. Mais à cent mètres, le ruisseau cesse
-de luire dans le lit pierreux du vallon, tari tout de suite qu'il est
-par les saignées qu'y pratiquent les propriétaires d'une infinité de
-jardinets dont les muraillettes en pierre sèche vont dégringolant la
-montagne.
-
-Ici on se rend très bien compte, topographiquement, de l'histoire du
-Puget-Maure.
-
-Au temps jadis, avant les défrichements et les cultures, l'eau des
-sources devait descendre abondante jusqu'à la mer; et l'aride calanque
-d'Aygues-Sèches servait alors d'aiguade aux marins.
-
-Peut-être les Phéniciens et puis les Grecs eurent-ils là un petit port?
-Mais à coup sûr les Sarrasins connurent la plage et y abritèrent leurs
-barques légères. Plus tard seulement ils montèrent et s'établirent au
-Puget demeuré tel qu'ils l'ont bâti, avec ses rues en escaliers où les
-maisons penchantes s'entre-baiseraient si, de loin en loin, une voûte,
-un arceau n'y mettaient bon ordre.
-
-Gardent-ils quelque vague souvenir de leur origine, ces hommes
-qui, là-bas, leur travail fini, devant la vieille maison commune,
-contemplent obstinément, dans l'espérance de je ne sais quoi qui doit
-venir, la mer, le chemin bleu de l'antique patrie oubliée?
-
-Un «Monsieur! hé! Monsieur!» interrompt mes réflexions archéologiques.
-
-C'est Saladine inquiète, affairée, qui s'avance vers moi, se retournant
-pour voir si quelqu'un ne la suit pas.
-
-Pourquoi ces airs mystérieux, et que peut bien me vouloir Saladine?
-
-
-
-
-XI
-
-CLAVETTE ET CLOCHETTE
-
-
-Il paraît qu'en rangeant le léger bagage rapporté du _Bacchus
-navigateur_ par Ganteaume, Mlle Norette s'est montrée fort surprise
-de découvrir, au milieu de mes livres et de mes papiers, la fameuse
-clavette en ivoire.
-
-Elle a interrogé Ganteaume qui ne lui a rien appris sinon que la
-clavette m'appartenait. Maintenant elle voudrait savoir comment cette
-clavette est arrivée dans mes mains.
-
-Je raconte alors très simplement à Saladine la rencontre que j'eus
-de l'étonnante chèvre jaune qui me fit tant courir tout le long du
-vallon, il y a trois jours, le soir même de mon arrivée.
-
---«Mais c'est Jeanne que vous avez rencontrée!
-
---Jeanne?
-
---Oui, _Misé Jano_, la chèvre de Mlle Norette, notre chèvre, qui
-précisément, ce jour-là, après avoir, tant elle est malicieuse, arraché
-avec ses cornes le piquet qui l'attache au pré, rentra, son collier de
-travers, prêt à tomber, la lanière pendante, ayant perdu clavette et
-clochette. Voilà bien maintenant la clavette, mais c'est la clochette
-qu'il faudrait. Mlle Norette a pleuré, et M. Honnorat, s'il apprend
-cela, risque d'en faire une maladie... Une clochette en argent,
-monsieur, que, depuis des cents et cents ans, les Gazan ont dans leur
-famille? Si vous vous rappeliez l'endroit? on pourrait, des fois, la
-retrouver...»
-
-Alors, à son tour, timidement, Mlle Norette, qui attendait dans
-l'escalier le résultat de l'ambassade, s'est approchée.
-
---«Surtout, monsieur, je vous en prie, que mon père n'en sache rien.»
-
-La nuit tombait. J'ai promis de retourner au vallon dès l'aube première
-pour essayer de reconnaître le buisson que traversait la chèvre, quand,
-dans la nuit, il me sembla entendre quelque chose tinter.
-
-Et ce matin je suis retourné au vallon. Singulier prélude à mes travaux
-savants que cette recherche d'une clochette égarée!
-
-Heureusement le bloc de porphyre rouge sur lequel s'est un instant
-posée la chèvre pourra servir à me guider.
-
-Voici bien le buisson, l'endroit où tomba la clavette, et, en bas d'une
-pente rocheuse, polie au passage des paysans et de leurs bêtes, le trou
-d'eau où la clavette a dû rouler.
-
-Quelque chose de blanc tremblait au fond: c'était la clochette.
-
-Je l'ai retirée ruisselante, et tout de suite j'ai compris l'importance
-que M. Honnorat et Mlle Norette attachaient à sa possession.
-
-Cette clochette, curieusement ouvragée dans le goût sarrasin, portait,
-en ourlet sur l'extrême bord, une manière d'arabesque que je pris
-d'abord pour un pur caprice ornemental, mais qui, plus attentivement
-examinée, me parut constituer une étrange inscription en grec très
-ancien mêlé de caractères coufiques.
-
-Le tout me parut rentrer avec un singulier à propos dans le cadre de
-mes études.
-
-Je songeais donc à transcrire l'inscription, me réservant, car je
-m'entends un peu en cryptographie, de la déchiffrer à loisir, quand
-Mlle Norette est arrivée. Sa chèvre jaune la suivait, pareille
-d'ailleurs à toutes les chèvres et nullement fantastique au grand jour.
-
-Mlle Norette m'a repris la clochette, riant et me remerciant; elle l'a
-suspendue au cou de _Misé Jano_ qui aussitôt s'est mise à courir devant
-sa maîtresse vers le village.
-
-M. Honnorat grondait lorsque nous rentrâmes.
-
---«Est-ce raisonnable, Norette, de fier ainsi cette clochette d'argent
-à la chèvre? Un jour ou l'autre tu peux la perdre!
-
---Tu vois bien, père, qu'elle n'est pas perdue.
-
---Sans doute! mais des gens l'ont vue. Cela fait toujours parler les
-gens.»
-
-Et, de sa voix doucement entêtée:
-
---«J'aime assez faire parler les gens!» disait Norette.
-
-
-
-
-XII
-
-PANIER DE SOUHAITS
-
-
-Cette aventure a établi tout de suite une sorte de complicité entre
-Mlle Norette et moi.
-
-Mlle Norette veut, accompagnée de Ganteaume qui ne la quitte plus d'un
-pas, me faire visiter de fond en comble, d'abord ma tour, décidément
-bien sarrasine, puis le château proprement dit, curieux encore quoique
-moins ancien.
-
-Un petit logis Renaissance, mais bâti sur le plan des maisons arabes.
-De sorte que l'on s'étonne comme d'un anachronisme, en découvrant au
-plafond de l'escalier, presque méconnaissables déjà sous les couches de
-chaux superposées, quelques naïfs bas-reliefs inspirés de l'_Iliade_:
-un Agamemnon portant la toque du roi François, une dame que, sans le
-nom de Briséis inscrit sur une banderole, je prendrais pour Diane de
-Poitiers.
-
-En revanche la cour a gardé un caractère oriental des plus purs, avec
-son puits à margelle basse, ses niches creusées dans le mur pour
-servir d'étagères, le double rang de galeries par où s'éclairent les
-chambres sans ouvertures sur la rue, et l'énorme vigne centenaire qui,
-jaillissant d'un angle du sol carrelé, la recouvre presque tout entière
-de ses bras tortueux et noirs, de ses pampres chargés de grappes dans
-lesquels à midi des pigeons roucoulent.
-
-L'intérieur est un vrai musée.
-
-Sans compter quelques portraits d'ancêtres suffisamment rébarbatifs;
-partout, des tentures aux vives couleurs provenant de Smyrne et d'Alep,
-des armes damasquinées, des lampes de forme bizarre, des tabourets, des
-tables, des miroirs à incrustations de nacre font au milieu de meubles
-d'il y a cent ans le fouillis le plus bizarre du monde.
-
-Rien d'ailleurs qui sente le culte du bibelot, inconnu, Dieu merci!
-sur ces hauteurs; mais quelque chose de patriarcal, la trace restée de
-plusieurs générations.
-
-Mlle Norette m'explique qu'en effet on a de tous temps beaucoup voyagé
-dans la famille.
-
-Puis elle ouvre un petit coffre en chêne cerclé de bandes de fer, et
-me montre des colliers en perles, en corail, ayant généralement pour
-agrafe une monnaie grecque ou bien une pierre gravée antique, des
-chapelets de sequins, de lourds bracelets d'argent, des gorgerins d'un
-style raffiné et barbare, toutes sortes de joyaux rapportés de très
-loin à des aïeules, des bisaïeules dont elle se rappelle les noms.
-
-Je demande à voir la clochette. Alors Mlle Norette se trouble; Mlle
-Norette, paraît-il, ne l'a plus. Elle l'a rendue à son père qui y tient
-beaucoup, comme souvenir.
-
---«Mais ne lui racontez pas ce qui est arrivé, ne lui dites jamais que
-vous l'avez eue entre les mains.»
-
-Et pour rompre une conversation qui la gêne, tout au fond du
-coffre elle découvre un corbillon d'osier tressé. Quelles richesses
-nouvelles renferme-t-il sous le carré de vieux satin qui précieusement
-l'enveloppe?
-
-Un oeuf, un grain de sel, un morceau de pain bis et un petit bâton
-portant un brin de laine au bout.
-
---«Ce sont les souhaits! dit Norette.
-
---Les souhaits?
-
---Oui! les souhaits et les présents que l'on m'apporta dans mon berceau
-lorsque j'étais âgée d'un jour.
-
---Comme au temps des fées?
-
---Précisément. Mais depuis longtemps les fées étant mortes, quatre
-vieilles femmes, généralement, les remplacent, voisines ou amies,
-respectueuses des usages, qui se donnent, quand il y a quelque part
-une fillette nouveau-née, cette importante mission. L'idée leur en
-vient tout à coup, au four, au lavoir, en causant du beau temps et de
-la pluie. La chose décidée, elles mettent leur robe de grand'messe, un
-bonnet repassé de neuf, et se présentent. Le petit bâton, qui symbolise
-une quenouille, est pour que la fillette, en grandissant, devienne
-active et laborieuse; le sel, pour qu'elle reste pure; le pain, pour
-qu'elle soit bonne comme le bon pain...
-
---Et l'oeuf, demande Ganteaume, à quoi sert l'oeuf?
-
---L'oeuf, répond Norette avec le plus grand sérieux, est pour qu'elle
-fasse un heureux mariage et pour qu'elle ait beaucoup d'enfants!»
-
-
-
-
-XIII
-
-LE TURBAN DU GRAND-ONCLE IMBERT
-
-
-Mais le dîner doit être prêt et M. Honnorat nous appelle.
-
-On me présente au curé, l'abbé Sèbe, un petit homme noir comme une
-taupe qu'on a invité en mon honneur.
-
-Il ne parle pas beaucoup, l'abbé Sèbe! par timidité peut-être,
-peut-être aussi parce que toute l'attention dont le saint homme est
-capable se trouve accaparée par un civet qui vraiment donne haute idée
-des talents culinaires de Saladine.
-
-Au contraire, M. Honnorat est fort expansif. La serviette au cou, il
-nous fait l'histoire des Gazan ses aïeux, tous marins ou bien médecins.
-Et je me les figure, je les vois: les uns savants comme Averroës
-et Avicenne, les autres dépensant sur mer, en caravanes, l'ardeur
-aventureuse restée dans leur sang.
-
-M. Honnorat, lui, serait plutôt du genre mixte. On le destinait d'abord
-à la médecine, mais le voyage l'a tenté.
-
-Il me raconte ses navigations dans le Levant; il m'énumère les
-Échelles: Corfou, Négrepont, Famagouste, toutes sortes de noms qui,
-prononcés par lui, évoquent aussitôt des visions de villes à dômes et
-à minarets, avec des quais encombrés de ballots, peuplés de nègres
-mangeurs de pastèques, au milieu des odeurs du goudron fondu et des
-épices.
-
-Mlle Norette l'interrompt parfois d'un «est-ce bien vrai, père?» qui
-soudain fait entrer le bonhomme dans de comiques colères feintes à
-moitié.
-
-Que ceci n'étonne point! De tout temps, les Orientaux furent grands
-conteurs, et c'est peut-être un reflet des _Mille et Une Nuits_ qui
-colore si pittoresquement les imaginations méridionales.
-
-Il s'agit maintenant de l'arrière-grand-oncle Imbert, Imbert-Pacha,
-comme on disait, qui, parti mousse sur ses douze ans, avait à peu près
-parcouru toutes les mers dans un temps où les marins ne connaissaient
-que la voile et où il y avait quelque mérite à naviguer.
-
-Après un certain nombre de fortunes vivement faites et aussitôt
-mangées, grand-oncle Imbert, le futur Imbert-Pacha, se trouvait un
-jour, en qualité de simple matelot, dans un riche port d'Arabie.
-
-Le bateau amarré complétait son chargement, l'équipage courait les
-cafés de la ville. Et grand-oncle Imbert, dont la bourse était vide,
-essayait de tuer le temps en se promenant sur le quai.
-
-Un quai superbe, et long, et large, avec des dalles de marbre blanc
-dont la réverbération brûlait les yeux!
-
-Quelqu'un vint à passer, un gros personnage du pays sans doute, vêtu de
-soie, couvert de bijoux, traînant un manteau tout en perles, et flanqué
-de deux belles esclaves qui l'abritaient d'un parasol et l'éventaient
-d'un éventail.
-
-Machinalement, grand-oncle Imbert se mit à le suivre, marchant dans
-son ombre, la seule ombre qui fût sur le quai, et, en lui-même il se
-disait: «Mon pauvre Imbert, que tu t'ennuies! mais en voilà un, par
-exemple, qui n'a pas l'air de s'ennuyer.»
-
-Tout à coup, l'homme aux deux esclaves sortit un mouchoir brodé de sa
-poche, se le passa sur le visage et s'écria:
-
---«_Couquin de Diou, qunto calour!_»
-
-Étonné d'entendre un Turc se plaindre de la chaleur en marseillais,
-grand-oncle Imbert lui tape sur l'épaule:
-
---«_Quant voles juga que sies Prouvençàu?_»
-
-S'il était Provençal? Jugez: un cousin, un Gazan de la branche aînée
-dont la famille avait perdu la trace et qui était là-bas quelque chose
-comme prince ou roi.
-
---«C'est même à cette occasion, concluait M. Honnorat, que grand-oncle
-Imbert prit le turban pour quelques années.
-
---Il prit le turban? interrompt l'abbé.
-
---Oui! il prit le turban, il se fit Turc. L'homme a besoin de religion
-et toutes les religions sont bonnes. D'ailleurs, son turban nous
-l'avons encore... Tiens, Ganteaume, prends l'escabeau et descends-moi
-le turban de grand-oncle, là, sur l'armoire.»
-
-Ganteaume descendit le turban, un gros turban jaune, et se l'essaya.
-
---«Elles sont toutes bonnes, les religions! insistait M. Honnorat; la
-religion musulmane surtout. Allah!... Allah!...»
-
-Un tableau comique et charmant; M. Honnorat convaincu, l'abbé n'osant
-pas se fâcher, Saladine scandalisée, ses grands longs bras maigres au
-ciel, et Norette qui riait aux larmes.
-
-
-
-
-XIV
-
-LE PASSAGE D'ANE
-
-
-Dans cette originale maison, presque confortable grâce à Norette, où
-les chambres n'ignorent pas les tapis, où partout, sur les paliers et
-les degrés, reluit la brique vernissée, un détail m'étonne: le corridor.
-
-Pour s'harmoniser à l'élégance de sa voûte, il faudrait là, usé au
-besoin, quelque dallage héraldique en belle faïence blanche et bleue
-comme en fabriquaient Moustiers ou Varages.
-
-Mais non! le corridor est pavé; la rue s'y continue, poussant
-sauvagement jusqu'au bas de l'escalier les terribles galets pointus
-dont le village se hérisse.
-
-Très plaisants d'aspect ces galets, polis qu'ils sont et devenus
-nets comme marbre sous l'opiniâtre travail de Saladine, à qui son
-obstination balayante a valu le surnom de Gratte-Caillou.
-
-«_Dàu, Grato-caillàu!_» lui crient les gamins quand elle veut les
-empêcher de piller ses figues.
-
-Et je regrette de n'être pas géologue, car j'aurais là, variés et
-multicolores, comme derrière la glace d'une vitrine, des spécimens de
-toutes les roches alpestres que nos torrents roulent à la mer.
-
-Mais ils restent pointus quand même, ces galets! «La mort des pieds,»
-dit Saladine; et Mlle Norette dissimule mal l'ennui qu'elle a de ne
-pouvoir aller à sa porte en pantoufles.
-
-J'ai interrogé Mlle Norette.
-
-Elle m'a répondu: «C'est le chemin d'âne!» et s'est tue, son oeil
-noir, un peu endormi, s'allumant soudain de colère.
-
-Plus calme, M. Honnorat a bien voulu m'expliquer la chose.
-
-Avec la manie des partages particulière aux Provençaux, les immeubles
-à chaque succession nouvelle s'émiettent entre tous les co-héritiers.
-Qui veut être chez soi doit racheter la part des autres, pièce par
-pièce; et certaines bicoques, pour revenir dans la main d'un seul
-propriétaire, exigèrent plus d'efforts et de diplomatie que n'en a mis
-la France à faire son unité.
-
-Or le château n'appartient pas en entier aux Gazan, ce qui serait le
-rêve de Mlle Norette.
-
-Depuis qu'elle travaille à le réaliser, Mlle Norette a pu, profitant
-d'une mort, obtenir, par l'échange d'un bout de pré, les appartements
-du cinquième; elle a pu, moyennant quelques sacrifices, évincer un
-cordonnier qui battait son cuir dans le petit salon du rez-de-chaussée.
-
-Mais il reste à conquérir l'écurie qui vaut bien cinquante francs,
-largement payée, et dont elle donnerait volontiers mille, car cet
-obscur réduit, situé tout au fond de la maison, comporte servitude.
-
-Les papiers sont formels:
-
-«Item, le propriétaire de l'écurie aura droit, perpétuellement, au
-passage qui sera pavé afin qu'âne chargé n'y glisse.»
-
-Et, pour la commodité d'un âne, Mlle Norette, qui enrage, meurtrit
-chaque jour ses pieds mignons.
-
-Si au moins l'âne existait!
-
-Non; c'est un âne hypothétique, un être de raison, une fiction d'âne.
-
-Il y en avait bien un autrefois que son maître, ce gueux de Galfar,
-proche cousin avec qui les Gazan sont brouillés, appelait Saladin à la
-grande fureur de Saladine. Mais voici beau temps que Galfar, coureur de
-cabarets, joueur comme les cartes, l'a perdu dans une partie de vendôme.
-
-Ce qui ne l'empêche pas de garder l'écurie dont il fait sa chambre les
-jours où, avec son fusil et ses chiens,--Galfar est aussi un tantinet
-braconnier,--il monte au village, et d'exiger, insolent et narquois, le
-maintien du chemin d'âne, ni plus ni moins que lorsque son âne habitait
-là.
-
-
-
-
-XV
-
-LA FÊTE DE L'ÉMIR
-
-
-Hier, au tomber du jour, un gamin sans chapeau, très grave, a parcouru
-les rues du village.
-
-Tous les vingt pas il s'arrêtait et, soufflant dans un coquillage
-énorme dont la pointe cassée exprès forme embouchure, il en tirait une
-sorte de mugissement mélancolique et prolongé.
-
-Puis il faisait _le cri_, prologue de la fête; les gens, non moins
-graves que lui, l'écoutaient.
-
-J'ai reconnu Ganteaume qui, Dieu sait au prix de quelles intrigues, a
-obtenu que, pour un soir, on lui confiât les fonctions de héraut.
-
-Ce matin, par les sentiers blancs qui rayent le flanc des montagnes
-et descendent au vallon pour remonter ensuite vers le Puget, hommes,
-femmes, enfants, viennent des villages voisins en caravane.
-
-Le Puget s'apprête pour les recevoir dignement. Les agneaux crient,
-les brebis bêlent. Dans toutes les cours, sur toutes les portes,
-des bouchers improvisés, bras nus, le couteau aux dents, saignent,
-écorchent et dépècent.
-
-L'hospitalité se complique de gloriole. C'est à qui hébergera le plus
-d'amis, de parents lointains. Et, tandis que ménagères et servantes
-dressent les tables, montent les broches et entassent la braise autour
-des marmites, les peaux clouées fraîches et sanglantes sur la façade de
-chaque maison apprennent à l'admiration du passant le nombre des bêtes
-qui vont y être mangées.
-
-Des coups du fusil, des chants d'église:
-
---«Courons, dit Ganteaume, la bravade!»
-
-Les pénitents apportent le Saint qu'ils sont allés chercher en pompe
-dans la montagne. Ils ont orné l'immémoriale statue de grappes de
-raisin nouveau. Sous son brancard d'où pend une étole, les enfants
-passent et repassent, sûrs par ce moyen de devenir forts et courageux;
-et en avant de la procession, les jeunes gens, pour honorer le saint,
-font parler la poudre.
-
-Après, on le ramènera là-haut, à la chapelle solitaire qu'il habite
-toute l'année, debout sur l'autel et regardant, de ses yeux de bois,
-par l'étroite fenêtre grillée à travers laquelle, parfois, quelque rare
-pèlerin jette un sou, le roc que domine la chapelle, violet de lavande
-au printemps et gris dès le mois d'août, sous sa couche d'herbes
-brûlées.
-
-La nuit nous promet d'autres joies.
-
-Après le souper, qui a lieu à huit heures selon l'usage, il m'a fallu,
-en compagnie de M. Gazan et de Norette, aller voir les danses.
-
-J'espérais un bal, pas du tout! ici les femmes ne dansent pas; la danse
-est un exercice viril réservé aux hommes.
-
-Sur deux rangs, portant des épées, au son du tambourin, à la clarté des
-torches, une douzaine de gaillards costumés bizarrement ont d'abord
-exécuté un quadrille guerrier à figures nombreuses et compliquées que
-l'abbé Sèbe, par qui nous venons d'être rejoints, nous assure être la
-pyrrhique. Puis, autour d'un mai chargé de longs rubans multicolores,
-croisant, décroisant les rubans, ils combinent, d'un pas rythmé, les
-plus gracieux entrelacs. Tout cela constitue un amusant mélange de
-rococo et de sauvagerie, comme le souvenir tant bien que mal conservé
-de galants divertissements organisés jadis dans ce coin perdu,
-maugrabin et rustique, par une châtelaine éprise de Watteau.
-
-L'abbé Sèbe, grand païen malgré sa soutane, m'explique, avec citations
-à l'appui, que c'est là un jeu traditionnel apporté en Provence par les
-marins phocéens et représentant les détours du labyrinthe de Crète.
-
-Il explique tout, l'abbé Sèbe, mais il ne m'explique pas le Turc.
-
-Car c'est devant un Turc qu'ont lieu ces danses, un bel émir à barbe
-postiche qui, comme si la fête était donnée en son honneur, reste
-immobile, laissant les autres s'agiter, avec une sérénité tout
-orientale.
-
-Et quel turban! un instant je soupçonne Ganteaume de s'être approprié
-pour la circonstance le couvre-chef d'Imbert-Pacha. Mais l'émir est
-de haute taille, il ferait aisément deux Ganteaume à lui seul. Et
-d'ailleurs, voilà dans la foule, au premier rang, Ganteaume très fier
-de porter une torche.
-
-On dirait que l'émir me regarde, fixant sur moi, par intervalles, ses
-yeux brillants que rendent farouches deux sourcils tracés au bouchon.
-
-Que me veut l'émir.
-
-Sait-il mon faible pour les turqueries? A-t-il deviné que je suis venu
-ici tout exprès pour chercher la trace des chevaleresques conquérants
-qu'inconsciemment il représente? Au fond, quoi qu'en pense l'abbé Sèbe
-avec sa manie de ne voir partout que Grecs et Romains, dans le rôle
-joué par cet émir barbu je flaire, à bon droit, une tradition sarrasine.
-
-L'émir s'approche, si je lui parlais...
-
-Mais Mlle Norette semble avoir peur. Elle déclare qu'il fait froid,
-qu'il faudrait rentrer. Rentrons pour obéir à Mlle Norette.
-
-
-
-
-XVI
-
-LE COUSIN GALFAR
-
-
-Non! ce n'est pas par sympathie que l'émir me regardait.
-
-Nous venons de nous rencontrer devant la porte des Gazan. Il était là
-comme chez lui, appuyé au mur et fumant, le fusil sur l'épaule, son
-chien à ses pieds.
-
-Un solide gaillard, ma foi! une manière de brigand corse, vêtu de
-velours, le poil en broussaille; avec cela je ne sais quel air de jeune
-assurance, et, dans sa figure hâlée, de grands yeux bleus hardis et
-doux.
-
-Où diantre ai-je vu ce beau sauvage? car certainement je l'ai déjà vu.
-
-A tout hasard, je le salue. Lui s'incline poliment, non sans intention
-d'ironie. Mais au moment où je m'apprête à lui adresser la parole, il
-siffle son chien et s'en va.
-
---«Eh bien! vous le connaissez, maintenant? me crie Saladine. C'est
-Galfar, le cousin, l'homme au chemin d'âne. On était content,
-depuis deux mois, de n'avoir plus de ses nouvelles. Le voilà revenu
-maintenant, sans doute avec quelque mauvais coup en tête. Drôle d'idée
-que les gens ont eue tout de même de choisir un pareil chrétien pour
-faire le Turc.
-
---Vous savez bien, interrompt M. Honnorat, que, d'après la coutume,
-le Turc doit sortir de notre famille. Il est donc naturel qu'à mon
-refus...»
-
-M. Honnorat dit «à mon refus» d'un ton contraint, presque vexé.
-Peut-être ne lui a-t-on pas offert de faire le Turc cette année,
-peut-être aussi Norette n'a-t-elle pas voulu? Cependant je me
-représente M. Honnorat, le grave M. Honnorat faisant le Turc: image qui
-me remplit de joie.
-
---«Choisir ce Galfar, si c'est Dieu possible!»
-
-Ce Galfar, à première vue, ne me paraît pas précisément un méchant
-diable. Pourtant, s'il faut en croire la rancunière Saladine, j'aurais
-tort de me fier aux apparences.
-
-C'est un mange-tout, un songe-fêtes, le digne fils des vieux Galfar,
-riches jadis, mais prodigues, tenant maison ouverte, et sous prétexte
-de cousinage, tout le monde est cousin quand on cherche! logeant et
-nourrissant des mois entiers les premiers venus.
-
---«Une fois, chez eux, du temps de l'arrière-grand-père, il y eut pour
-le souper de Noël quarante-deux personnes à table, quinze peaux de
-brebis encadrant le rond du portail; et des personnes se souviennent
-avoir vu sur leur perron, du jour de l'an à la Saint-Sylvestre, une
-table couverte d'une nappe blanche avec un verre et une cruche de vin,
-aussitôt vidée, aussitôt remplie, gratis, à la disposition de qui avait
-soif et passait.
-
-«En la gouvernant ainsi, une fortune est vite fondue, surtout quand les
-procès arrivent.
-
-«L'une après l'autre, peu à peu, toutes les terres se vendirent, et
-maintenant les Galfar sont si pauvres qu'ils pourraient, sans crainte
-des voleurs, fermer leur porte avec un buisson.
-
-«Il ne leur reste qu'un petit bien dont les huissiers n'ont pas voulu
-et sur lequel ils vivent. Le père essaie de le cultiver, mais il
-s'est mis trop tard à la pioche: être paysan ne s'apprend pas dans
-les collèges! Après avoir couru, navigué, essayé de tous les métiers,
-un matin, le fils est revenu; il fait de la poudre en contrebande et
-braconne. La mère, travaillée d'orgueil et d'idées noires, n'a pas
-assez de la journée pour pleurer les larmes de son corps.
-
---Et c'est depuis la ruine que les deux familles sont brouillées?
-
---Non pas! M. Honnorat voulait au contraire se rapprocher d'eux, leur
-venir en aide. Les Galfar n'ont pas répondu. Galfars et Gazans naissent
-en guerre; ils tètent ça avec le lait.»
-
-Saladine n'exagérait pas.
-
-J'ai beau interroger sur ce point M. Honnorat et Norette; j'aurais beau
-sans doute interroger le cousin Galfar. Peine perdue! ils sont ennemis,
-voilà ce qu'ils savent; mais les uns, pas plus que les autres, ne
-pourraient me dire pourquoi.
-
-
-
-
-XVII
-
-A MONTE-CARLO
-
-
-Ganteaume est venu m'éveiller, rayonnant, plein d'enthousiasme.
-
-Hier, au _Bacchus navigateur_, où il dînait seul en m'attendant, ainsi
-que cela lui arrive parfois, pendant que je courais la montagne,
-Ganteaume a entendu causer le Turc. Or, ce Turc me connaît, paraît-il,
-et racontait sur moi des choses étranges.
-
-Il faut ici que j'ouvre une parenthèse et que je fasse un pénible aveu.
-
-Pas très loin du Puget-Maure--huit ou dix heures de voyage,
-mais l'oiseau d'un coup d'aile franchirait les quelques bois de
-chênes-lièges ou de pins, les quelques montagnettes brûlées et les
-quelques promontoires blancs qui l'en séparent--est un singulier pays
-par ses habitants appelé _Mounègue_, et plus connu parmi les Français
-sous le sobriquet italien de _Monaco_.
-
-M. Honnorat prétend même, laissons-lui la responsabilité de cette
-affirmation, que, par certains jours clairs, avec une bonne lunette, on
-peut, du haut de ma tour, découvrir, sur son roc trempant dans la mer,
-le vieux Monaco moyen-âge; plus bas Monte-Carlo, ses jardins de marbre,
-ses palais; et entre eux, le petit port d'Hercule où des tartanes se
-balancent.
-
-Je vois mieux cela dans le souvenir.
-
-Et surtout je me vois moi-même, il n'y a pas deux mois, sous les grands
-rosiers fleuris en hiver, respirant l'air salin, écoutant les palmiers
-chanter, admirant la splendeur frissonnante du golfe.
-
-Personne encore! Au milieu du décor féerique mi-parti de nature et
-d'art, une délicieuse et paradoxale solitude.
-
-Six heures sonnent, un train siffle: le train de Nice avec son
-chargement quotidien de joueuses et de joueurs.
-
-Par les rampes en escalier, où déjà les gaz s'allument dans le jour
-mourant, la foule défile.
-
-Des hommes fiévreux, mais corrects; des femmes plus visiblement
-passionnées, dissimulant moins leur impatience de se retremper au bain
-d'or. Et maintenant laissons briller là-haut les inutiles étoiles
-qu'aucun regard ne cherchera! De vagues parfums féminins ont remplacé
-l'odeur des roses; les palmiers et les flots cessent leur dialogue,
-semblant exprès faire silence pour qu'on entende seul le bruit des
-louis remués.
-
-Avant ma retraite chez patron Ruf et sur le point de mettre à exécution
-mes projets de sagesse définitive, j'avais donc voulu, je l'avoue,
-goûter une dernière fois aux sensations violemment contrastées que
-Monte-Carlo procure.
-
-Passant mes journées en plein air, rêvant de Virgile dans quelque bois
-de pins, ou m'endormant en compagnie de Théocrite au creux d'un rocher,
-sur le rivage, j'éprouvais le soir une âpre joie à me mesurer, tantôt
-vainqueur, tantôt vaincu, avec l'Or,--César méprisable et tout puissant
-qui commande au monde.
-
-Bref! une semaine durant, ayant affecté certaine somme à cet usage,
-j'exerçai l'état de joueur, et de beau joueur, paraît-il, car la
-nuit où je perdis mon dernier écu, les beautés cosmopolites du lieu,
-Américaines, Moscovites, parurent compatir à ma peine, et le grand
-diable de laquais à gilet rouge, providence des gosiers rendus arides
-par l'angoisse, m'offrit, sur un plateau d'argent, le traditionnel
-verre d'eau avec une visible considération.
-
-Il y a mieux!
-
-Un de ces honorables chevaliers, professeurs sans diplôme de roulette
-et de trente-et-quarante, dont l'industrie consiste à révéler les
-arcanes de l'art aux joueurs novices, et à leur apprendre, Midas en
-redingote râpée, la marche infaillible pour faire sauter la banque
-chaque soir, monsieur Pascal, oui! monsieur Blaise Pascal vint me
-retrouver.
-
-Il avait bien, ce M. Blaise, un titre à désinence italienne, et, sur
-ses cartes, quelque chose ressemblant à une couronne de comte; mais on
-l'appelait plus volontiers, à Monaco, Blaise Pascal, car il n'acceptait
-jamais rien pour ses consultations, se contentant de vous faire
-souscrire (cela coûtait généralement un louis ou deux) à une édition
-avec notes et commentaires, prête à paraître le lendemain depuis
-vingt ans, du _Traité de la roulette_ que composa, comme chacun sait,
-l'illustre auteur des _Provinciales_:
-
- Historia Trochoïdis sive cycloïdis
- gallice _la Roulette_.
-
-Un mystificateur avait soufflé cette idée au bon professeur de
-martingale, lequel, sur la foi du livre imprimé chez Guillaume Després,
-rue Saint-Jacques, à l'image Saint-Prosper, traitait Blaise Pascal en
-confrère et ne doutait pas qu'il eût été un illustre grec du temps de
-Louis XIV.
-
-Lieu de l'entrevue: la place du Palais des jeux, devant le grand café
-qui fait face à l'hôtel et, par delà ses toits, regarde la Turbie; car,
-depuis longtemps, M. Pascal n'était plus admis à pénétrer dans les
-salons.
-
---«Il paraît, me dit-il après s'être offert un verre d'absinthe, tribut
-volontiers consenti par moi en échange de ses bavardages parfois
-amusants, il paraît que vous repartez pour Paris? Décidément la bille
-ne vous aime pas, non plus que les cartes, et vous avez raison de
-renoncer à les attendrir.»
-
-Je m'inclinai, témoignant par là combien cette constatation tardive me
-paraissait justifiée.
-
---«Mais j'ai mieux à vous proposer...
-
---Ne vous gênez pas, proposez, mon cher monsieur Blaise.
-
---Une affaire immense, _stoupendo_! (M. Blaise baragouinait italien
-aux moments de grande émotion) une affaire étonnante, _miravigliosa_,
-des millions, des milliards, de quoi acheter Monte-Carlo, Monaco et la
-France entière, rien qu'avec une mise de fonds misérable: dix mille,
-quinze mille francs tout au plus.»
-
-Et le voilà me racontant je ne sais quelle nébuleuse histoire de trésor
-caché, de secrets surpris par un matelot. Il ne s'agissait plus, et
-pour cela l'argent était nécessaire, que de mettre la main sur de vieux
-papiers, des manuscrits, surtout un mystérieux objet dont le détenteur
-ne voulait pas se dessaisir. Le matelot s'en chargeait; _ma_ il fallait
-de l'argent d'abord, _oun pétit arzent_.
-
-En tout autre endroit, la proposition m'eût fait sourire. Elle n'avait
-rien d'extraordinaire à Monaco, où j'ai vu se brasser, entre gens
-d'ailleurs convaincus, des affaires bien autrement chimériques.
-
-Et puis, pourquoi marchander l'espérance à cet excellent M. Pascal? Je
-ne lui dis ni oui ni non, demandant à réfléchir, promettant une réponse
-aussitôt mon retour, poussant même la condescendance jusqu'à me laisser
-présenter le matelot en question, qui nous attendait, abominablement
-ivre, dans un cabaret de la Condamine.
-
-Je ne m'étonne plus, maintenant, d'avoir trouvé au beau Galfar un air
-d'ancienne connaissance.
-
-Le matelot ivre, l'homme au trésor, je m'en rends compte, c'était lui!
-
-Dans son long récit, écouté par moi d'une oreille relativement
-distraite, maître Blaise Pascal a-t-il, à propos de trésor, prononcé
-le nom du Puget-Maure, et Galfar, au milieu de ses effusions
-affectueuses, auxquelles j'eus quelque peine à me soustraire,
-laissa-t-il par hasard échapper le mot de Chèvre d'Or? C'est ce que je
-ne saurais me rappeler; en tout cas je ne le remarquai point.
-
-Cependant Galfar s'imagine, non sans une apparente vraisemblance, que
-je suis venu au Puget traîtreusement, sur les indications de maître
-Blaise Pascal et les siennes, que je veux conquérir à moi tout seul
-les trésors de la Chèvre d'Or, et que mes courses à travers champs,
-l'attention que je prête aux papiers anciens, mon intimité même avec M.
-Gazan et Norette, n'ont d'autre but que la découverte du secret.
-
-Tel est le résumé du rapport ému que m'a fait Ganteaume touchant la
-conversation par lui surprise, hier, au _Bacchus navigateur_.
-
-
-
-
-XVIII
-
-LES CHASSES DU CURÉ
-
-
-C'est à croire positivement que la Chèvre existe.
-
-Depuis le jour où, tirant sur sa pipe et raillant, patron Ruf m'en
-parlait à la calanque d'Aygues-Sèches; depuis ma rencontre, le
-soir, dans le vallon, avec Misé Jano,--car tout le monde l'appelle
-Mademoiselle, l'espiègle et cabriolante favorite de Norette!--et la
-trouvaille que je fis d'une clef de collier perdue par elle; voici la
-troisième fois que cette endiablée Chèvre d'Or se met en travers de mon
-chemin.
-
-Dieu sait que j'étais venu au Puget-Maure sans intention criminelle et
-que certes, en arrivant, je songeais à tout, excepté à la Chèvre d'Or.
-Mais puisqu'on me soupçonne, puisqu'on m'accuse, puisque Galfar et le
-ciel lui-même semblent d'accord pour m'y pousser, je vais délibérément
-me mettre à la poursuite du joli monstre au pelage roux; et je le jure
-par ses cornes! avant huit jours j'aurai découvert ce qui se cache de
-vérité sous la pittoresque légende à travers laquelle il galope.
-
-Qui interroger cependant?...
-
-Les gens du village? Ils sont, hélas! peu communicatifs; la moindre
-question imprudemment posée leur ferait partager aussitôt les méfiances
-dont Galfar m'honore.
-
-M. Honnorat? Selon ce que Ganteaume m'a rapporté des discours de
-Galfar, les Gazan doivent être plus ou moins directement mêlés à ces
-histoires de trésors cachés et de chèvre. D'ailleurs, comment parler de
-la Chèvre d'Or à M. Honnorat sans lui parler aussi de la mystérieuse
-clochette? Or, Norette, pourquoi? exige que je me taise sur ce point.
-
-D'un autre côté, marcher seul ne me paraît pas bien commode.
-
-Le hasard m'a secouru en amenant chez moi l'abbé Sèbe, juste au moment
-où, en désespoir de cause, je m'apprêtais à me rendre chez lui.
-
-Nous sommes maintenant amis inséparables.
-
-Je me sentais d'abord médiocrement porté, à vrai dire, vers ce garçon
-trop bien portant, parlant haut, buvant dur, d'allure restée paysanne,
-et plus semblable avec sa soutane rapiécée, sa barbe qu'il rase
-seulement tous les huit jours, à un marabout musulman qu'à un ministre
-de l'Évangile.
-
-Mais il tenait à faire ma connaissance, et, vers quelque point de
-l'horizon que je dirigeasse mes promenades, j'étais certain, dans les
-sentiers caillouteux blancs sous le soleil, d'apercevoir, doublée par
-son ombre, la noire silhouette de l'abbé Sèbe.
-
-Je le fuyais, évitant son coup de chapeau, craignant qu'il ne voulût me
-convertir.
-
-Erreur! l'abbé Sèbe laisse la gloire et le souci des conversions à
-de plus dignes. Il baptise, marie, enterre, se fiant au Père Éternel
-pour le surplus, et très satisfait s'il réussit à mener, sans trop
-d'accidents, d'un bout à l'autre de l'année, le troupeau mécréant dont
-le destin l'a fait pasteur.
-
-Le matin où, vaincu par tant d'insistance, je m'arrêtai et lui parlai,
-à travers la brosse de sa barbe, sa peau brune se colora d'une
-enfantine rougeur; et cet homme de Dieu, incapable de dissimuler une
-vraie joie, m'écrasa les phalanges d'une poignée de main si cordiale
-que tout de suite je devinai qu'avant de porter calice et ciboire,
-il avait, montagnard frotté d'un peu de latin appris à l'étable en
-hiver, plusieurs années durant poussé la charrue dans l'humble ferme
-paternelle.
-
-Savant à sa manière, grand amateur de pots cassés, grand collectionneur
-des sous antiques que les paysans ramassent parfois à fleur de sol
-après la pluie, et ne rentrant au presbytère que les poches bourrées de
-cailloux, l'abbé Sèbe, depuis que M. Honnorat, aimable jadis, s'enfonce
-dans une paresse de plus en plus turque, n'est pas fâché de trouver
-quelqu'un à qui confier le trop-plein de ses observations et de ses
-pensées.
-
-Je m'intéresse aux Romains qu'il aime; lui, sans bien comprendre, fait
-effort pour s'intéresser à mes recherches sarrasines. Mais c'est mon
-fusil, j'en suis certain, qui finira par faire de lui un orientaliste
-distingué.
-
-Oui! mon fusil. Lorsque je vais à travers champs, j'emporte toujours
-un fusil en manière de contenance. Chasseur dans l'âme et fin tireur,
-l'abbé souffrait de me voir promener, sans jamais m'en servir, ce fusil
-ridiculement inutile.
-
-Un jour, loin du village, et sûr de n'être vu par personne, il me le
-prit des mains, histoire de rire, pour essayer.
-
-Il essaya et tua un lièvre.
-
-Le lendemain, il essayait encore, et décimait une compagnie de perdrix.
-
-Deux fois je rapportai mon carnier plein, ce qui, tout en stupéfiant M.
-Honnorat, me donna de la considération dans le village.
-
-Et depuis, c'est chose entendue: quand nous sortons, ma cueillette
-érudite faite, je m'étends à l'ombre d'un roc, sous un arbre, et livre
-le fusil avec les cartouches au bon abbé qui, la soutane retroussée,
-montrant ses souliers à clous, son pantalon de bure roussi dans le bas
-par la terre, se met à poursuivre perdrix et lièvres.
-
-Nous y trouvons notre compte tous les deux.
-
-L'abbé, pris d'une subite ferveur scientifique, m'indique des restes
-curieux de constructions, me signale les noms de famille ou de quartier
-paraissant se rattacher à l'ensemble de mes études; mais, coïncidence
-bizarre, partout où l'abbé connaît quelque chose qu'il juge digne de
-m'être montré, nous rencontrons toujours, par surcroît, un lièvre qui
-attend au gîte ou des perdreaux mûrs pour le plomb.
-
-
-
-
-XIX
-
-L'ERMITAGE
-
-
-Il doit gîter au moins deux lièvres du côté de l'ermitage; pour un
-seul, à coup sûr, l'abbé Sèbe ne nous mènerait pas si loin.
-
-Car il est très haut perché cet ermitage, et le chemin n'en finit pas
-de grimper entre des rochers d'une surprenante sécheresse.
-
-Mais l'abbé m'a promis des ruines.
-
-Les ruines y sont, les lièvres aussi. L'abbé tue un lièvre d'abord,
-réservant, j'imagine, le meurtre du second pour égayer notre retour; et
-puis, nous visitons les ruines.
-
-Elles consistent en une petite chapelle romane couverte d'un toit
-dallé sur lequel ont librement poussé les herbes et les ronces; plus
-un amas de plâtras au bout d'un carré clos de murs, où furent le logis
-et le cimetière des ermites; et, par devant, à l'alignement du chemin,
-une fontaine armoriée que quelques ornements, visibles encore sous la
-mousse, datent des commencements de la Renaissance.
-
-Tout cela, sans doute, a du caractère, mais sans intérêt bien spécial
-pour moi.
-
-Cependant, sur le mur de la chapelle qui regarde à l'Est, dans un
-angle, l'abbé me fait remarquer un cadran solaire en crépi, notablement
-désagrégé par la pluie et le vent de mer. Un cartouche le surmonte,
-avec quelques lettres en noir, restes d'une inscription. L'abbé,
-quoiqu'il se souvienne avoir vu l'inscription presque entière, ne peut
-pas m'en dire le sens. C'était, paraît-il, un distique, obscur dans son
-latin barbare comme une centurie de Nostradamus, et qui parlait d'ombre
-et de trésor.
-
---«Ce cadran et cette inscription, continue l'abbé, heureux de
-l'attention que je prête à ses paroles, furent tracés vers le milieu du
-XVIIIe siècle par un membre de la famille Gazan, médecin, disciple du
-fameux Mesmer, et qui a laissé le souvenir d'un original quelque peu
-fou, moitié philosophe, moitié cabaliste. L'inscription eut toujours le
-don d'exciter la curiosité des gens.
-
-«On s'imaginait, et l'on s'imagine encore, qu'elle indique l'endroit
-où, dans les temps anciens, d'immenses richesses furent enfouies.
-
-«Et, détail qui n'a pas peu contribué à fortifier cette opinion, la
-fontaine que vous voyez là s'appelle Fontaine de la Chèvre d'Or.»
-
-Je fis un soubresaut.
-
---«Eh! quoi, l'abbé, vous connaissiez cette fontaine de la Chèvre d'Or,
-et ne m'en avez jamais rien dit?... Le nom ne lui est pourtant pas venu
-tout seul, il doit se rapporter à quelque légende significative.
-
---En effet, il y a dans le pays, vous ne l'ignorez pas sans doute?
-une légende de Chèvre fée donnant puissance et bonheur à qui sait
-l'atteindre, s'emparer d'elle, et ne laissant au coeur de ceux qui
-l'ont seulement entrevue, qu'amertume et insatiables désirs.
-
-«Telle est, du moins, la version des humbles d'esprit et des poètes,
-celle que l'on raconte à la veillée quand les femmes trient les
-amandes, ou au moulin d'huile quand les hommes pressent le grignon.
-
-«Mais des gens pratiques en ont trouvé une autre. Peu sensibles au
-mystérieux, ils pensent que ce nom de Chèvre d'Or est ni plus ni
-moins qu'une manière de parler symbolisant un trésor fort réel, caché
-pas bien loin précisément de la chapelle où nous sommes, et que l'on
-pourrait retrouver en fouillant à la bonne place.
-
-«Aussi bien, il ne se passe guère d'années sans que quelque amateur
-essaie de faire tourner la verge de coudrier, dans le vieux cimetière,
-autour de la fontaine. Ils ont, ces enragés, avec leurs pioches et
-leurs pics, aux trois quarts démoli, comme vous voyez, la chapelle, et
-sacrilègement retourné les os des ermites qui dorment là. Sans compter
-que je dus encore, l'autre jour, reconduire jusqu'à ma porte, en le
-menaçant de coups de trique, un paroissien qui voulait m'amener ici,
-quand minuit sonnerait, pour me faire dire la messe noire.
-
---Ainsi, l'abbé, vous ne croyez pas?...
-
---Je ne crois qu'à Dieu et au Pape. Mais, quoi! dans l'opinion des
-gens le trésor dont il s'agit serait un trésor sarrasin; et, d'après
-vous, les Sarrasins ont laissé au Puget tant de choses que je ne vois
-pas pourquoi, en s'en allant, ils n'y auraient pas laissé un trésor.»
-
-L'abbé riait, il ajouta:
-
---«Je pensais bien que ceci mériterait votre attention; j'avais même,
-à tout hasard, mis dans ma poche un vieux cahier sur parchemin, prêté
-par M. Honnorat, et que je n'ai pas encore pris le temps de lui rendre.
-Un livre de raison: il date du XVe siècle. Vous y trouverez des
-renseignements concernant la chapelle et la fontaine. Seulement, pas un
-mot de tout ceci à M. Honnorat ni à Mlle Norette! Les Gazan, je ne sais
-pourquoi, n'aiment pas beaucoup qu'on parle devant eux de la Chèvre
-d'Or.»
-
-
-
-
-XX
-
-LE LIVRE DE RAISON
-
-
-L'abbé hésitait en me donnant le livre, il semblait regretter de me
-l'avoir offert. Et puis, pourquoi cette expresse recommandation de n'en
-jamais rien dire à M. Honnorat non plus qu'à Norette?
-
-J'ai tressailli, je me le rappelle, oui! visiblement tressailli quand
-l'abbé, sans penser à mal, laissa échapper ces syllabes: «la Chèvre
-d'Or» dont l'obsession depuis quelque temps me poursuit.
-
-Aurait-il remarqué mon émotion? me soupçonnerait-il, lui aussi, comme
-Galfar, de rêver la conquête des trésors enfouis au Puget-Maure?
-
-Malgré que l'abbé insistât, j'ai refusé d'aller manger le lièvre au
-presbytère; j'ai même, prétextant un travail d'importance, des lettres
-pressées à écrire, faussé pour ce soir compagnie aux Gazan.
-
-Et me voilà, dans mon infâme auberge, en train de dîner face à face
-avec Ganteaume qui m'observe, qui se demande ce que peut bien contenir
-le précieux bouquin placé près de moi, sur la table, et que je ne
-quitte pas du regard.
-
-Mais Ganteaume en sera pour sa curiosité.
-
-Quelque chose me dit que sous cette reliure en cuir fauve, criblée par
-les vers, piquée par les mites, molle, pareille à l'amadou, je vais
-trouver, sinon la solution, du moins les prémices du problème dont
-l'inconnu de plus en plus me préoccupe et m'attire.
-
-J'attends d'être rentré chez moi; et seul, écoutant le plaintif
-chevrotement de Misé Jano dans sa logette, tournant le dos au paysage,
-toujours sublime, à cette heure où le soleil tombe, des collines et
-de la mer, les doigts tremblants, ému comme quelqu'un qui craint de
-trouver vide un coffret antique et mystérieux, je dénoue le ruban fané
-qui ferme la tranche du livre.
-
-L'abbé ne m'a pas trompé.
-
-C'est un de ces livres de raison, d'usage commun autrefois dans les
-familles provençales, memorandum manuscrit sur les pages respectées
-duquel, avec les naissances, les morts, les mariages, on relatait, au
-jour le jour, les gros et menus faits concernant le pays ou la maison.
-
-Mais ces archives domestiques des Gazan ont ceci pour elles qu'elles
-remontent au delà du XVe siècle. Car si, précédant quelques feuilles
-de la fin demeurées blanches, les dernières pages noircies révèlent,
-par leur fine et ferme écriture, la main d'une riche bourgeoise, sage
-contemporaine de la Pompadour, les lettres gothiques du commencement,
-régulières, ornées, magistrales, sont dues évidemment à la plume
-savante du clerc de la chapelle ou du tabellion écrivant, attentifs,
-sous la dictée des châtelaines.
-
-Il y a deux semaines, c'eût été pour moi un régal, une vraie débauche,
-que de dévorer des yeux, les compulsant, les annotant, au risque de
-me laisser surprendre par l'aurore, ces feuillets jaunis où, depuis
-le bisaïeul de Norette, je puis, d'année en année, presque de jour en
-jour, remonter jusqu'à l'origine, aux lointains ancêtres venus d'Orient.
-
-Quelle source de documents, quelle mine pour mes études! Mais
-aujourd'hui c'est autre chose que j'y cherche: un détail, une
-indication ayant rapport avec l'ermitage, la fontaine, le cadran
-énigmatique et indéchiffré du vieux médecin cabaliste.
-
-Par malheur, bien des pages manquent qu'on dirait intentionnellement
-arrachées.
-
-Nulle trace de la légende, rien que quelques lignes constatant qu'en
-l'année 1503, noble Melchior Gazan, dans une intention de bienfaisance
-et pour assurer le repos des âmes «des deux qui sont morts», a permis
-aux ermites, présentement et aussi longtemps qu'elle coulera, de
-conduire «par tuyaux de terre jusqu'à leur ermitage et chapelle, sous
-la condition d'en laisser la jouissance et la tombée aux gens qui
-passeront sur le chemin, la source lui appartenant et naturellement
-jaillissante au lieu dit: Rocher de la Chèvre».
-
-
-
-
-XXI
-
-LA FONTAINE
-
-
-Que le trésor ait existé, c'est certain; la légende, la tradition,
-certains faits relevés par moi, tout le prouve.
-
-Qu'il existe encore, c'est probable: comment aurait-on fait pour en
-tenir secrète la découverte?
-
-Mais le moyen de l'atteindre... voilà l'obscur! Et peut-être sa
-destinée est-elle de dormir jusqu'à la fin des jours, aveugle sous
-terre, inutile, comme tant d'autres trésors perdus, dont les métaux,
-les pierreries, ne ressusciteront plus jamais aux joies vivantes de la
-lumière.
-
-Un matin pourtant, sans songer, une préoccupation instinctive, plus que
-la volonté, me conduisant, je suis monté vers l'ermitage.
-
-Le soleil, depuis longtemps sur l'horizon, mais invisible encore
-derrière les montagnes, colorait leurs cimes en rose. Arrivé devant la
-fontaine, je regardais ses deux mascarons cracher l'eau, tandis que des
-gouttes pleuraient, très claires, aux fils de ses mousses.
-
-Tout à coup le soleil parut, inondant le plateau d'une nappe de clarté
-blanche; et l'ombre du petit monument, droite et nette, vint s'allonger
-jusqu'à mes pieds.
-
-Alors--la mémoire a de ces hasards, les idées de ces associations
-subites--songeant au distique latin du cadran, je me suis soudain
-rappelé, pour l'avoir lu sans doute quelque part, l'aventure de
-Robert Guiscard, en Sicile, et la colonne qu'il trouva, et la statue
-couronnée d'un cercle de bronze où était gravé: «Le 1er mai, au soleil
-levant, j'aurai une couronne d'or.» Mots dont un Sarrasin, prisonnier
-du comte Robert, sut pénétrer le sens caché. Car Robert, sur ses
-indications, ayant fait fouiller, le 1er mai, au soleil levant,
-l'endroit qu'indiquait l'extrémité de l'ombre projetée par la statue,
-il y trouva, dit le chroniqueur, un grand et très riche trésor.
-
-Évidemment, si l'inscription tracée par le vieux docteur mesmérien
-sur le cadran de l'ermitage a jamais signifié quelque chose, et si
-toutefois le trésor existe, c'est l'ombre d'un objet quelconque qui
-doit en indiquer la place.
-
-Et pourquoi pas l'ombre de la fontaine, puisqu'elle s'appelle fontaine
-de la Chèvre d'Or?
-
-Ils n'ont certes pas si tort que cela, sauf leur croyance en la vertu
-de la verge tournante et de la messe noire, les gens qui viennent,
-pendant la nuit, remuer le sol autour de la fontaine!
-
-Ils brûlent, comme on dit; mais leurs efforts resteront vains, car, non
-plus que moi, ils ne savent l'heure du jour ni la saison où l'ombre
-serait indicatrice.
-
-Tout repère manque, l'inscription elle-même est abolie; et l'abbé qui
-l'a jadis lue n'en garde qu'un souvenir vague suffisant pour irriter ma
-curiosité, insuffisant pour m'être un guide.
-
-Moins heureux que Robert Guiscard, n'ayant pas, hélas! à mon service
-un prisonnier sarrasin, un de ces fils d'Agar héréditairement experts
-à deviner le secret des figures, je renoncerai donc au trésor du
-Puget-Maure.
-
-Et, me raillant un peu moi-même, amusé de mes rêveries, je m'étais
-étendu sous un buisson, avec le désir d'oublier le trésor, tandis que
-la fontaine, traversée de rayons obliques, semblait, vision obsédante,
-rouler dans son cristal, dans son écume, des diamants et des fragments
-d'or.
-
-
-
-
-XXII
-
-LE ROCHER DE LA CHÈVRE
-
-
-Depuis, j'ai réfléchi; car ceci à la fin devient attachant comme la
-poursuite d'un problème.
-
-Si le trésor lui-même ou l'entrée du souterrain qui, à en croire
-certains récits, le renferme, se trouve autour de la fontaine, on
-pourrait aboutir en sondant avec soin le rond de terrain circonscrit
-que parcourt, plus ou moins étendue selon les saisons, l'ombre portée
-de sa pyramide.
-
-Mais je suis assuré maintenant que le trésor ne se cache point là.
-
-La fontaine date à peine de quatre cents ans, et n'est point
-contemporaine du trésor.
-
-D'ailleurs,--un enfant y eût songé tout de suite,--d'après le livre
-de raison, le nom de fontaine de la Chèvre d'Or s'appliquant au petit
-monument dressé pour les ermites, ne saurait signifier grand'chose; car
-évidemment on ne l'a appelée ainsi que par extension, en souvenir du
-rocher dit: «de la Chèvre» d'où descend la vraie source, la source mère.
-
-En tout cas, trouver le rocher est facile.
-
-Les tuyaux, depuis quatre siècles, s'étant crevés en maints endroits,
-je n'ai qu'à suivre une demi-heure durant, le long de la pente aride,
-cette ligne verte tracée sur le sol par les consoudes et les prêles,
-plantes dont la présence révèle le voisinage de l'eau; et me voilà sur
-un plateau semé de débris, restes probables de quelque château-fort,
-en présence d'un bloc calcaire, figuré bizarrement, au pied duquel,
-cristalline, la source s'épanche.
-
-Ce plateau, irrégulièrement quadrangulaire, accessible du côté par où
-s'en va la source, a pour fossés, des trois autres côtés, une falaise à
-pic que couronnent encore des restes de murailles.
-
-Le sol résonne sous les pas, des excavations, naturelles ou creusées
-de main d'homme, s'ouvrent aux flancs de la falaise. C'est ici et non
-à l'ermitage, ici, dans ce paysage solitaire et pétrifié, que doit
-habiter la Chèvre d'Or.
-
-Mais la difficulté se complique.
-
-Fouiller au hasard serait folie: sous une mince couche de briques
-brisées et de pierrailles, tout le plateau se présente comme une table
-de roc vif.
-
-En outre, il ne s'agirait pas que de fouiller le plateau. Le bloc
-surplombe l'escarpement: et c'est sur la paroi qu'à cette heure du
-jour, comme sur un cadran gigantesque, son ombre chemine.
-
-N'est-ce pas une illusion? La pointe du rocher, nettement dessinée, se
-dirige vers un inaccessible trou noir bâillant en bouche de caverne. Si
-pourtant le hasard m'avait servi! Si j'étais arrivé juste à l'instant
-où l'ombre indique l'entrée mystérieuse...
-
-A ce moment, un bref appel: «Ici, Guerrier!» m'a fait tressaillir,
-sonnant clair dans la solitude.
-
-C'était un vieil homme, un berger qui appelait son chien.
-
-Absorbé par mes songeries, je ne l'avais pas entendu venir.
-
-Lui, sans mettre la main au chapeau, immobile sur son crâne paysan
-comme un chapeau de grand d'Espagne, me salua du classique: «A Dieu
-soyez!» Puis, laissant Guerrier mordiller aux jambes cinq ou six brebis
-en train d'éplucher l'herbe rare, et désormais ne s'occupant pas plus
-de moi que si je n'existais pas, il se mit à fumer sa pipe, gravement,
-par bouffées économes et mesurées, le regard perdu à l'horizon, les
-jambes pendant sur l'abîme.
-
-
-
-
-XXIII
-
-DISCOURS DE PEU-PARLE
-
-
-Étant retourné plusieurs fois au rocher de la Chèvre, j'ai fini par
-lier connaissance avec Peu-Parle. Tel est le sobriquet de cet homme
-silencieux.
-
-Sa taciturnité est grande. Brièvement, à son habitude, il en explique
-les raisons.
-
---«Pourquoi parler quand on n'a rien à dire; pourquoi, surtout, parler
-si l'on a quelque chose à dire, puisque neuf fois sur dix se taire
-serait le plus sage?»
-
-Et Peu-Parle se tait énormément, avec délices, passant ses heures,
-comme la première fois où je le rencontrai, près du rocher de la
-Chèvre, toujours assis à la même place, toujours l'oeil fixé sur le
-même point.
-
-Les gens prétendent que Peu-Parle a le secret.
-
-C'est pour cela que chaque matin, hiver comme été, il monte là-haut, et
-qu'on le voit, des journées entières, couver du regard un endroit connu
-de lui seul, retraite de la Chèvre fée.
-
-Peu-Parle, s'il voulait, serait riche comme un Crésus. Il ne veut pas,
-l'idée lui suffit. Gardien jaloux d'un trésor qu'il dédaigne, refusant
-d'y toucher, craignant d'en laisser approcher les autres, il vit ainsi
-depuis quarante ans, heureux, déguenillé, avec son rêve et sa chimère.
-
-Peu-Parle passe pour sorcier; les vieilles femmes qui s'en vont couper
-les lavandes, ont vu la nuit, quand il garde après le soleil couché,
-des formes étranges se promener devant son feu.
-
-Les hommes, même courageux, n'aiment guère entendre sur le tard
-l'aigre aboi de son chien Guerrier et le bruit de ses souliers ferrés
-dans les pierrailles.
-
-D'ailleurs, brave homme, et respecté comme on respecte les puissances!
-
-Un jour, Peu-Parle m'a parlé.
-
-Je lui avais offert du tabac pour en bourrer sa pipe que, faute
-d'argent, il suçait à vide. L'attention le toucha, nous causâmes.
-
---«Alors vous êtes venu pour le trésor?... Ne dites pas non; je parle
-peu, mais j'entends bien et je descends quelquefois au village... Venu
-même de très loin, paraît-il. Bon! le trésor du roi de Majorque vaut
-bien qu'on fasse quelques lieues.
-
---Du roi de Majorque?
-
---Eh! oui, un ancien roi arrivé par mer, qui plus tard fut obligé de
-fuir... Vous savez ces choses mieux que moi et me faites bavarder. Mais
-n'importe! Peu-Parle s'appelle Peu-Parle, il ne conte que ce qu'il
-veut, il a tout deviné l'autre jour en vous voyant regarder l'ombre.
-
-«Que vous a fait la Chèvre d'Or? Pourquoi ne pas la laisser tranquille
-sur sa montagne? Elle va, vient, au clair de lune, buvant l'eau pure,
-broutant la mousse, et ne fait de mal à personne.
-
-«Quand on l'aura prise, la belle avance!
-
-«Captive, la Chèvre d'Or se vengera, car l'or est source de toute
-misère. C'est à cause de lui que les hommes se haïssent, c'est à cause
-de lui que les femmes ne vont pas vers qui sait les aimer. Dans le
-clos des ermites, il y a deux tombes, M. Honnorat les connaît bien,
-les tombes de deux cousins, presque deux frères, qui moururent de mort
-sanglante pour avoir cherché la Chèvre d'Or.
-
-«Que l'or reste oublié, que la Chèvre d'Or reste libre!
-
-«Si je pouvais,--moi, Peu-Parle,--comme les gens croient, rien qu'en
-levant un doigt, faire reparaître au soleil les richesses que ce
-rocher recouvre, je ne lèverais pas le doigt, je laisserais dormir les
-richesses...»
-
-Peu-Parle, quelques instants encore, continua son discours où se
-mêlaient, ainsi que dans une apocalyptique vision, la fabuleuse Chèvre
-d'Or avec les préoccupations plus positives des trésors du roi de
-Majorque.
-
-Puis, fatigué sans doute de son effort, il siffla Guerrier, se dressa;
-et, me tendant la main:
-
---«Réussir dans cette entreprise serait beau, je vous souhaite bonne
-chance!... Autrefois, jeune, j'ai tenté; mais la hardiesse ne suffit
-pas, il faut encore qu'on vous aime. Les hommes inventent, calculent.
-C'est la femme qui a la clef d'or: faites-vous aimer de Norette!»
-
-
-
-
-XXIV
-
-UN BOUQUET
-
-
-L'aventure tourne au conte de fée.
-
-Ainsi, d'après le vieux Peu-Parle, pour parvenir jusqu'au trésor, je
-dois d'abord me déguiser en prince Charmant, à mon âge! Auquel cas,
-j'aurais pour Belle au Bois dormant, mon Dieu, oui! Mlle Norette.
-
-Mais Norette n'est pas princesse, la maison de M. Honnorat, quoique
-pittoresque, n'a que de très lointains rapports avec les châteaux
-perdus au fond des forêts enchantées, et je ne veux pas, sur de
-chimériques espérances, m'établir soupirant d'une petite villageoise.
-
-Car elles sont bien chimériques, ces espérances! et je m'amuse fort,
-moi-même, d'analyser l'étrange travail qui, en raison de l'isolement où
-je vis, s'est peu à peu fait dans mon âme.
-
-Eh quoi! parce qu'un matin de désoeuvrement, l'idée m'est venue de
-consacrer aux Arabes de Provence une étude plus ou moins érudite; parce
-qu'il me plaît de rechercher les traces légères que leur passage a pu
-laisser dans le pays; parce que, le jour de mon arrivée, les nuages
-de l'air surchauffé, la grisante odeur des résines et des lavandes
-m'ont donné, l'espace de quelques secondes, une hallucination, suite
-naturelle d'un rêve; et parce que, Misé Jano l'ayant perdue, j'ai
-ramassé une clochette inscrite de caractères qui me parurent curieux,
-voici que, depuis un grand mois, plus crédule qu'un paysan, plus
-visionnaire qu'un berger, je perds mon temps à chercher les moyens de
-conquérir, au fond de la caverne que garde sans doute un dragon, les
-richesses du roi de Majorque!
-
-Tout en songeant ainsi, je redescendais machinalement la montagne, mais
-du côté opposé à celui par lequel j'étais venu.
-
-Un étroit sentier, visible à peine, serpente là, au milieu des blocs
-moussus et des verdures. Car, autant le versant méridional, brûlé
-du soleil, est aride, autant le versant nord, presque toujours
-dans l'ombre et perpétuellement humecté par un suintement d'eaux
-souterraines venues, sans doute, du même mystérieux réservoir qui
-alimente la source du roc de la Chèvre, offre d'agréable fraîcheur.
-
-Nos montagnes ont de ces contrastes; et, dans certains coins
-privilégiés, souvent le printemps se continue, tandis qu'à quelques pas
-les feuillages et les herbes sèchent aux flammes de l'été.
-
-Des fleurs croissaient en cet endroit, des fleurs alpestres, délicates,
-d'espèces inconnues. J'en cueillis et finis par faire un bouquet que
-j'encadrai, pour mieux le garantir, d'une collerette de fougères et de
-capillaires. Cette précaution me permit de l'apporter intact au village.
-
-M. Honnorat, que je rencontrai se promenant seul sur la place, l'admira
-fort à cause de sa rareté en cette saison. Je lui dis l'avoir cueilli
-pour Mlle Norette.
-
---«Vous tombez mal! c'est aujourd'hui jour de lessive, et les jours de
-lessive la maison devient inhabitable. J'avais pris la fuite et n'osais
-plus aller chercher ma pipe, malheureusement oubliée. Norette est avec
-Saladine en train _d'étendre_ dans la cour. Après tout, rien ne coûte
-d'essayer, un bouquet embellira peut-être son humeur.»
-
-Sur des cordes partout se croisant, d'un angle à l'autre, entre les
-arcades, Saladine, privilégiée par sa haute taille, disposait, d'un air
-toujours bourru, les toiles que Norette lui passait, et que Ganteaume,
-religieusement, passait à Norette.
-
-M. Honnorat n'avançait que prudemment, à moitié rassuré par ma présence.
-
---«Norette? regarde, Norette: le galant bouquet qu'on veut t'offrir.»
-
-Je ne sais ce qu'avait mon bouquet, pareil pourtant à tous les
-bouquets! mais au seul aspect des pauvres fleurs, Ganteaume devint
-rouge jusqu'aux oreilles. Saladine me jeta un regard de dogue en
-soupçon, et Norette, qui les serrait déjà dans ses doigts tremblants,
-me parut, pour un hommage si banal, ressentir une émotion vraiment
-singulière.
-
---«Filons maintenant, j'ai ma pipe!» me disait le bon M. Honnorat.
-
-Et moi, tout en le suivant, je songeais à la phrase énigmatique de
-Peu-Parle: «C'est la femme qui a la clef d'or, faites-vous aimer de
-Norette.»
-
-Est-ce que Peu-Parle, en sa qualité de sorcier, aurait vu des choses
-que je n'ai point vues? Est-ce que, sans que je m'en doute, par caprice
-de jeune fille, Mlle Norette m'aimerait?
-
-
-
-
-XXV
-
-LES OURSINS DU PATRON RUF
-
-
-Une surprise m'attendait.
-
-Sur la porte, qui rencontrons-nous? Patron Ruf, toujours rasé, toujours
-tanné, portant de chaque main un panier d'oursins frais pêchés dont les
-piquants, couleur de châtaigne, se remuaient encore lentement au milieu
-de leur emballage d'herbe marine.
-
-M. Honnorat, cette fois, ose affronter Norette, affronter Saladine. Que
-sont la lessive et les femmes quand il s'agit d'un ami comme patron
-Ruf et d'oursins engraissés par la pleine lune?
-
-Aussitôt le dîner s'improvise, car les oursins n'attendent pas. On me
-convie ainsi que l'abbé, à qui patron Ruf dépêche Ganteaume.
-
-Saladine, décidément vaincue, séchera son linge où elle pourra; et nous
-voilà tous attablés dans la cour aux blanches arcades, sous la vigne en
-treille dont le cep, perdant son écorce, a l'air d'un bon vieux boa qui
-mourrait.
-
-C'est patron Ruf qui bravement, sans craindre les pointes, décoiffe
-l'un après l'autre les oursins comme on fait des oeufs à la coque.
-
-Une! deux! et l'étoile de chair jaune-orange apparaît nageant dans une
-noirâtre mixture d'eau de mer et d'algues triturées.
-
-L'abbé, homme aux préjugés montagnards, répugne à manger ces bêtes
-vivantes. Moi-même, amateur novice, je fais tomber l'algue et l'eau
-de mer sur mon assiette, me contentant du jaune que je cueille avec
-mon couteau. M. Honnorat et patron Ruf nous raillent. Ils n'y mettent
-pas, eux, tant de façons. Ils gobent le tout: eau, algues, étoile!
-ils raclent la coque avec des mouillettes; et radieux, la barbe
-ruisselante, M. Honnorat s'écrie:
-
---«On dirait qu'on mâche la mer!
-
---Encore, interrompt patron Ruf, n'est-ce pas ainsi, entre des murs,
-que l'oursin se mange; mais sur le rivage, dans la barque, en écoutant
-battre le flot. A six heures du matin, quand le soleil chasse la brume,
-pourvu que j'aie un bon pain tendre, une bouteille de clairet, je viens
-à bout de mes six douzaines, et Rothschild n'est pas mon cousin!»
-
-Mlle Norette a mis le bouquet sur la table, bien en face d'elle;
-baissant les yeux, le rose aux joues, toutes les fois que je la regarde
-ou que je regarde le bouquet.
-
-Elle est d'ailleurs très gaie aujourd'hui, Mlle Norette.
-
-Comme on parle de la mer, elle nous raconte l'impression que lui fit la
-Méditerranée la première fois qu'elle la vit.
-
-Saladine ramenait Norette de nourrice.
-
---«Vous vous rappelez, Saladine?»
-
-Mais Saladine ne répond pas. N'importe! Norette continue:
-
---«Alors, quand nous arrivâmes au mas de la Viste d'où tout l'horizon
-se découvre, je demandai, petite sauvagesse qui n'a jamais vu que des
-montagnes: «Qu'est-ce que c'est que ce grand pré bleu?» Saladine me
-dit: «C'est la mer.»--Et les moutons blancs qui sont dessus?--Ce sont
-des barques et leurs voiles.»
-
-Un peu troublée d'avoir fait cet important discours, Mlle Norette, en
-manière de contenance, a pris le bouquet posé à côté de son verre, sur
-la nappe, et cette action si simple a si fort impressionné Ganteaume,
-qu'il en laisse tomber une pile d'assiettes,--du vieux Varages presque
-aussi finement décoré que le Moustiers,--au désespoir de Saladine,
-repentante de s'être adjoint un tel aide.
-
-Le fait est que, depuis le commencement du repas, mon Ganteaume,
-page ahuri, n'a fait qu'entasser maladresses sur maladresses. Et je
-me demande pourquoi, Mlle Norette le sait peut-être? quelques fleurs
-offertes par moi ont l'étrange pouvoir de le préoccuper ainsi.
-
-
-
-
-XXVI
-
-UNE AMBASSADE
-
-
-Après le déjeuner, patron Ruf, laissant M. Honnorat et l'abbé discuter
-chasse autour d'un bocal de liqueur aux baies de myrte, digestive
-spécialité de Saladine, m'appelle confidentiellement dans un coin.
-
-Je croyais qu'il voulait, en bon père, se renseigner sur la conduite
-de Ganteaume et sur la façon dont celui-ci accomplit les fonctions
-multiples qui sont censées l'attacher à ma personne.
-
-Pas du tout! Patron Ruf est chargé, pour moi, d'une ambassade.
-
-La campagne du corail terminée, patron Ruf, après avoir embrassé sa
-femme en passant devant la petite Camargue, avait dû pousser jusqu'à
-Nice pour y négocier, au nom de la confrérie, le produit de la pêche
-faite en commun.
-
-Il s'était rencontré là, suivant l'usage, avec de certains marchands
-génois qui achètent le corail brut pour les fabriques et logent
-d'ordinaire dans un cabaret de la vieille ville, à l'enseigne de
-l'_Antico limon verde_.
-
---«Dieu vous préserve, monsieur, de ces auberges italiennes! Ça sent
-le fromage et c'est épais de mouches. Mais il faut en passer par là
-lorsqu'on veut vendre aux Génois.»
-
-Quoi qu'il en soit, l'affaire s'était conclue, et patron Ruf, l'argent
-serré dans sa saquette, s'apprêtait à partir après l'obligatoire
-tournée d'_asti spumante_, «un pauvre petit vin qui fait des embarras
-et ne vaut pas notre bon clairet de cassis!» quand, venant d'une table,
-dans l'enfoncement le plus sombre, il entendit des mots, des fragments
-de conversation qui lui firent dresser l'oreille.
-
-Quelque chose de louche se tramait. On parlait de M. Honnorat, du
-Puget-Maure; mon nom même et celui de Norette avaient été plusieurs
-fois prononcés.
-
---«En ma qualité de pêcheur, continuait patron Ruf, toujours au
-soleil, sur l'eau luisante, je n'ai guère l'habitude de voir dans le
-noir. Pourtant, à force de m'arrondir les yeux en faisant comme font
-les chats, je finis par distinguer, au milieu d'une demi-douzaine de
-sacripants qui écoutaient silencieux, un vieux monsieur à lévite, l'air
-d'un escamoteur ou d'un notaire, et un jeune homme qui me tournait le
-dos et que je ne reconnus pas d'abord.
-
---«Il faut en finir, disait le jeune homme, après tout, le particulier
-en question veut nous voler, et les voleurs, ça se supprime.»
-
-«A quoi le vieux monsieur répondait:
-
---«Sans doute! quand nous aurons touché la mise de fonds et si la chose
-devient nécessaire. J'estime, en attendant, qu'à tout hasard, nous
-ferions mieux d'avoir, avec nous, celui dont il s'agit.
-
---«Puisqu'il ne veut pas?
-
---«Il voudra peut-être.
-
---«Eh bien! non. C'est moi maintenant qui ne voudrais plus s'il
-voulait.»
-
-«Le jeune homme s'était dressé, furieux, faisant danser verres et
-bouteilles d'un grand coup de poing sur la table. Je le reconnus!
-c'était Galfar: souliers vernis, jaquette neuve, comme quelqu'un qui
-vient d'hériter.
-
---«Patron Ruf?--Galfar?--Quel bon vent vous amène dans ces parages?--Le
-vent du Cap... J'arrive d'Antibes à l'instant, avec la barque,
-pour vendre notre récolte de corail.--Allons, tant mieux! et vous
-retournez?--Au Puget-Maure.»
-
-«A ce mot de Puget-Maure, Galfar me regarda, l'oeil méchant.
-
---«Au fait, j'oubliais: vous avez là-haut votre petit Ganteaume? Mais,
-alors, vous connaissez certainement le prétendu de ma cousine Honnorat.
-Eh bien! dites-lui de ma part que je lui défends, entendez-vous! que
-je lui défends d'épouser Norette. Et dites-lui aussi, au cas où vous
-auriez compris notre conversation de tout à l'heure, qu'il y a quelque
-danger pour les gens à vouloir entrer dans nos familles, que la Chèvre
-d'Or, chez les Gazan et les Galfar, a déjà causé plus d'un malheur, et
-que si ses sabots, les nuits de lune, laissent des traces d'or sur les
-cailloux, souvent aussi, aux endroits où elle a passé, on trouve des
-gouttes de sang, des marques rouges.»
-
-Patron Ruf était très ému.
-
---«Mais, quel rapport, lui dis-je, Mlle Norette?...
-
---«Écoutez! j'ignore si vous en voulez au trésor, et si c'est pour cela
-que vous prétendez à Mlle Norette. Mais j'ai autrefois entendu raconter
-que le secret de ce trésor se transmet de mère en fille parmi les Gazan
-et les Galfar, qui toujours se marient entre eux. Mlle Norette, en
-conséquence, le tiendrait de feu Mme Honnorat, sa mère, qui était une
-Galfar.»
-
-«Du reste, conclut patron Ruf, vous savez ce qu'il vous reste à faire.
-J'avais prévu cela, vous étiez averti. Que venez-vous chercher dans
-ce pays de sauvages? Et pourquoi ne pas retourner demain à la petite
-Camargue, où nous attend Tardive, pour y pêcher, aidés de Ganteaume, la
-castagnore, le poisson Saint-Pierre, et coucher, le soir, à la cabane,
-sans vilains soucis, bien tranquille, en écoutant tinter le clairin
-d'Arlatan?»
-
-
-
-
-XXVII
-
-PERPLEXITÉS SENTIMENTALES
-
-
-Resterai-je? Ne resterai-je pas?
-
-Dois-je écouter les prudents conseils de patron Ruf, ou m'obstiner à la
-poursuite d'un rêve peut-être chimérique?
-
-L'alternative me rend perplexe.
-
-Si je quitte le Puget-Maure, j'aurai l'air, et cela m'offense,
-de redouter Galfar, de fuir devant ses menaces. Mais je me sens
-médiocrement fier quand je songe au rôle de comédie que, dans le cas
-contraire, il me faudra jouer.
-
-Me voit-on d'ici, par intérêt--eh! oui, par intérêt, puisque la fortune
-est au bout,--feignant une affection que je n'ai pas pour Mlle Norette!
-
-Je me rappelle avec quel sentiment de pitié, mêlé de mépris, il m'est
-arrivé, jadis, de considérer, dans ce qu'on appelle le monde, des gens
-honnêtes au demeurant, qui n'auraient pas menti à un homme et qui se
-mentaient à eux-mêmes impudemment, pour se prouver qu'ils aimaient
-d'amour quelque insignifiante fillette dont ils ne désiraient guère que
-la dot.
-
-Et ils finissaient, les malheureux, par se croire épris, comme
-font ces pleureuses gagées qui, se grisant de leurs propres cris,
-s'attendrissant par leurs propres plaintes, arrivent à verser de vraies
-larmes sur la fosse d'un mort qu'elles n'ont pas connu.
-
-Il me répugnerait d'agir ainsi, bien qu'après tout, avec Mlle Norette,
-maîtresse et gardienne de la Chèvre d'Or, mon cas ait je ne sais quoi
-d'agréablement chevaleresque.
-
-Mais, hélas! comme en peu de temps les choses s'emparent de vous!
-
-Me voici tout triste, maintenant, à la seule idée de partir, de
-laisser ce village et ses tortueuses ruelles, cette vieille maison
-devenue mienne, ce pavé de l'âne dont les galets pointus, depuis
-quelque temps, me semblaient doux.
-
-Et Misé Jano qui m'apparut dans le vallon, bondissante, surnaturelle,
-pour me souhaiter la bienvenue! Et M. Honnorat, et Saladine!...
-
-Je n'ose pas ajouter: et Mlle Norette! par crainte de voir trop clair
-en moi.
-
-Car elle est charmante, décidément, Mlle Norette.
-
-Avant le dîner d'hier, je ne l'avais jamais regardée, et je n'aurais su
-dire si ses yeux étaient noirs ou bleus.
-
-Ils sont noirs, d'un noir de velours noyé d'ombre. Un peu alanguis, par
-exemple, et doucement mélancoliques. Des yeux d'esclave heureuse, qui
-se serait volontairement donnée. La belle Schéhérazade devait avoir ces
-yeux-là.
-
-C'est bien de l'honneur que me fait Galfar en me jugeant digne d'être
-remarqué par deux yeux pareils! Pourtant, je ne me suis jamais guère
-mis en frais pour leur plaire; Galfar non plus, d'ailleurs.
-
-Singuliers galants que nous sommes: aussi mal vêtus l'un que l'autre,
-faits tous deux comme des brigands; et sa veste en velours à côtes peut
-affronter la comparaison avec ma jaquette de gros cadis.
-
-N'importe, béni soit Galfar! Sans Galfar, sans ses jalousies,
-j'ignorerais encore Norette.
-
-Et Norette! comme il serait bon, savoureux d'avoir à soi, à soi tout
-seul, cette âme neuve.
-
-Je me sens au coeur une sensation de délicieuse fraîcheur, sensation
-presque physique, en me rappelant sa rougeur ingénue, quand je lui
-offris le bouquet, et le subit frémissement de sa petite poitrine
-passionnée.
-
-S'imaginer qu'on vous aime est le commencement de l'amour. Norette
-m'aimant, il me semble que je ne pourrai plus m'empêcher d'aimer
-Norette.
-
-Mais comment savoir? Je crois avoir trouvé le moyen.
-
-Patron Ruf s'en retourne demain. Je me mettrai en route avec lui, ainsi
-que la loyauté l'ordonne.
-
-Mais si Mlle Norette s'obstinait à me retenir, si elle avouait...
-Alors, dame! Je n'aurais qu'à laisser faire le destin. Ma conscience
-sera tranquille. On ne peut pourtant pas tenir rigueur à une enfant
-aimable et qui vous aime, uniquement sous le prétexte qu'elle est la
-très hypothétique héritière d'un roi de Majorque et de ses trésors.
-
-
-
-
-XXVIII
-
-AU JARDIN
-
-
-M. Honnorat possède, au pied de sa tour, un jardin dont il est très
-fier.
-
-Un jardin? non! un ressaut du roc aplani, entouré d'un mur, et, de tous
-les côtés, dominant l'abîme.
-
-Ce mur retient un peu de terre végétale trouvée dans les fentes,
-laquelle terre, se mêlant aux débris du roc lui-même, friable
-pierraille en train de fondre et de se pulvériser au soleil, constitue
-un problématique humus qui, ailleurs, ne suffirait pas à nourrir les
-sobres racines de l'ortie ou de la ronce, mais dont se contentent,
-en ce climat béni, trois pieds d'orangers, un laurier, une bordure de
-romarin, quelques fruits et quelques légumes.
-
-Le tout, tant bien que mal, arrosé par l'eau rare d'une citerne que M.
-Honnorat ménage avec parcimonie.
-
-La nuit approchant, je m'étais accoudé au parapet de ma terrasse, sans
-motif, histoire de réjouir mes regards des changeantes splendeurs de
-l'horizon qui, là-bas, s'empourpre; et peut-être aussi parce que, juste
-sous la place que j'ai choisie, se trouve un banc de pierre, qu'un
-laurier ombrage, où, quelquefois, Mlle Norette aime s'asseoir.
-
-Comme l'après-midi a été brûlante et que plantes et fleurs
-s'inclinaient altérées, Mlle Norette et Saladine font ruisseler
-largement, joyeusement, l'eau de la citerne, au grand désespoir de M.
-Honnorat, qui proteste.
-
-Mlle Norette rit. Les voix montent dans l'air frais du soir.
-
---«Dès que l'on touche au robinet, s'écrie Saladine en montrant M.
-Honnorat, on dirait que son sang se verse.»
-
-Et Mlle Norette ajoute:
-
---«Père sème ses haricots par gloire, moi, je leur donne à boire par
-pitié.»
-
-Puis M. Honnorat est sorti, toujours en querelle avec Saladine, et Mlle
-Norette est restée seule.
-
-Je suis descendu au jardin.
-
-Mlle Norette m'a dit:
-
---«Je vous avais vu, je vous attendais.» Elle m'a dit cela d'un air
-tranquille, ingénument, sans fausse honte, en personne sûre d'elle-même
-et sûre de moi.
-
-Mais, ayant prononcé le mot de départ, tout à coup je l'ai vue
-devenir subitement pâle, de cette pâleur mate des brunes qui les fait
-ressembler au marbre des statues.
-
-Les paupières baissées sans doute pour ne pas pleurer, immobile, oui!
-la petite Norette était de marbre. Et quand elle m'a regardé, dans ses
-yeux où des larmes montaient, il y avait une immense tristesse.
-
-Sans une parole, elle m'a fait signe de l'attendre.
-
-Elle est allée jusqu'à sa chambre chercher la boîte des souhaits,
-symbolique coffret où tiennent ses espérances et ses bonheurs de jeune
-fille; et l'ayant ouvert, l'ayant vidé, elle m'a montré, pêle-mêle avec
-l'oeuf, le sel et la quenouille, vingt bouquets pareils à celui que je
-lui ai offert, les uns frais encore, et les autres déjà flétris.
-
---«Mes fleurs, mes pauvres fleurs! soupirait-elle. J'étais, chaque
-matin, si contente de les trouver, là, sur ce banc, frileuses, baignées
-de rosée... Je les réchauffais sur mon coeur, sachant qu'elles venaient
-de vous... Je me disais: il n'ose pas me les donner lui-même; mais
-il est brave, c'est un homme; le courage, un jour ou l'autre, lui
-viendra... Le courage vous était venu, puisque hier vous m'avez offert
-un bouquet de ces mêmes fleurs, devant mon père... Et, maintenant,
-vous nous quittez!... Que vous importe notre amitié! Que vous font les
-pleurs de Norette?»
-
-Son désespoir s'en allait en larmes. Et, ne comprenant pas, mais
-délicieusement ému, je ne pus m'empêcher de sourire, quand j'entendis
-Norette, dans mes bras, entre deux sanglots, s'écrier d'une voix
-redevenue enfantine:
-
---«Ah! je suis malheureuse et bien punie de tant aimer quelqu'un que
-je ne connais presque pas!»
-
-Qu'ai-je répondu? Je l'ignore. Mais, quand nous sommes sortis du
-jardin, Mlle Norette ne pleurait plus, et, malgré mes dénégations
-étonnées, on m'avait prouvé que c'était moi qui, chaque soir depuis
-vingt jours, laissais, du haut de ma terrasse, tomber un bouquet sur le
-banc aimé de Norette.
-
-Le diable, évidemment, se mêle de mes amours et cette histoire de
-bouquets cache quelque sorcellerie.
-
-Ne cherchons pas. Le mieux est encore de laisser aller les choses.
-Est-il tant besoin de comprendre pour être heureux?
-
-
-
-
-XXIX
-
-LES AMOURS DE GANTEAUME
-
-
-Et pourtant ces bouquets ne sont pas tombés du ciel, ils n'ont pas
-poussé tout seuls sur le banc!
-
-Or personne, sauf les Gazan, ne pénètre dans le jardin; et personne
-aussi, sauf Ganteaume et moi, n'a la clef de la terrasse.
-
-Je suis bien sûr, à moins de me croire somnambule, de n'avoir jamais
-jeté aucun bouquet du haut de la tour. Reste Ganteaume. Est-ce que
-Ganteaume?...
-
-J'avais bien remarqué ses extases devant Norette, son empressement à la
-servir, et son trouble mal dissimulé, le jour de lessive, à l'aspect
-des fleurs offertes par moi.
-
-Ganteaume doit être coupable.
-
-Je l'ai fait comparaître. Il est venu, l'air repentant, la mine basse.
-
---«Holà! maître Ganteaume, lui ai-je dit, est-ce ainsi qu'on comprend
-ses devoirs de page? Et pensez-vous que j'autoriserai une personne de
-ma suite à nouer de coupables intrigues dans la maison qui nous offre
-l'hospitalité?»
-
-La solennité d'un tel début achève de décontenancer le misérable. C'est
-en sanglotant qu'il avoue toute une série de méfaits.
-
-Pendant que je le croyais occupé à rouler les ruelles du Puget-Maure en
-compagnie des galopins de son âge, à pêcher la truite au torrent, ou à
-dénicher, capture rare, quelque couvée de merles de roches, Ganteaume,
-ambitieux déjà, rêvant de plus hautes destinées, entreprenait, pour son
-compte, la conquête de la Chèvre d'Or.
-
-Il s'est lié avec Peu-Parle. Ce vieux fou l'honore de ses confidences
-et maître Ganteaume, en échange, lui a fait part de mes projets.
-
-Le soir, Ganteaume apprend à connaître le nom des étoiles. Puis,
-s'asseyant dans la lavande, tous deux s'entretiennent longuement du roi
-de Majorque et de la Chèvre.
-
-Ganteaume croit fermement à l'existence du trésor. Il sait, d'ailleurs,
-toujours par Peu-Parle, des détails curieux que j'ignorais.
-
-C'est bien, comme je l'avais conjecturé, l'ombre d'une pierre, à
-certaine heure du jour, à certaine époque de l'année, qui doit marquer
-la place où il s'agit de fouiller.
-
-Là, on ne trouvera pas encore le trésor, mais une cassette en fer
-contenant des papiers mystérieux. Avec ces papiers, la réussite est
-certaine. Seulement on ne peut rien faire sans Mlle Norette qui possède
-le talisman, portant gravé le secret de l'ombre.
-
---«Une clochette peut-être?
-
---Oui! il me semble que Peu-Parle a prononcé le mot de clochette.»
-
-Ganteaume, au surplus, me jure qu'il n'a jamais prétendu accaparer
-seul le trésor. Son intention était d'en faire trois parts: l'une à
-moi destinée, l'autre destinée à patron Ruf. Comme troisième part,
-Ganteaume se contentait du bonheur d'épouser Norette et de vivre
-éternellement auprès d'elle.
-
-C'est avec l'espoir de plaire à Norette que, d'après les conseils de
-Peu-Parle, il avait imaginé le galant envoi de bouquets dont Norette me
-fait honneur.
-
-Mais Ganteaume comprend désormais combien tout cela est irréalisable.
-Il a renoncé à Norette silencieusement, sans se plaindre, dès qu'il a
-vu qu'elle m'aimait.
-
-Et maintenant, meurtri par l'écroulement de son rêve, il me supplie de
-le garder, de ne pas le renvoyer à patron Ruf.
-
-La joie est mère d'indulgence: je pardonne à mon rival de douze ans.
-
-Il essuie ses larmes, il me remercie.
-
-Mais Norette, visiblement, lui tient au coeur, et la blessure saigne
-encore.
-
-Hélas! qui eût imaginé que Ganteaume, l'infortuné Ganteaume, serait la
-première victime de cette capricieuse Chèvre d'Or?
-
-
-
-
-XXX
-
-LES FLEURS DE LA REINE
-
-
-Une autre Norette!
-
-J'aurais peine à reconnaître, quand elle passe me souriant, volontaire
-et vive, la demi-paysanne dont l'inconsciente timidité se déguisait de
-brusquerie.
-
-Désormais Mlle Norette ignore la timidité. Mlle Norette est confiante,
-quoiqu'on ait négligé de faire M. Honnorat le confident de nos amours,
-et nous serions époux depuis deux ans qu'elle n'agirait pas d'autre
-sorte.
-
-Ce matin, Mlle Norette m'aborde:
-
---«Vos fleurs sont belles, je les aime; mais j'en sais de plus belles
-que les vôtres.
-
---Plus belles?
-
---Les fleurs de la Reine! Vos fleurs ne sont que fleurs de montagne.
-Les miennes sont du jardin féerique qu'une princesse venue d'Orient
-avait autour de son château.
-
-«Aux veillées d'hiver où, un galet sur les genoux, un autre galet pour
-marteau, les filles, en chantant, cassent l'amande amère, vous pourriez
-entendre raconter à ce propos, par les paysans braconniers et les
-paysannes ramasseuses de litière et de feuilles mortes, des choses tout
-à fait surprenantes.
-
-«Du jardin redevenu lande, du logis admirable autrefois, on ne voit
-plus qu'un grand rempart noir, et, çà et là, des pierres tombées.
-Mais, aussitôt les beaux jours parus, sous le vieux rempart, entre les
-vieilles pierres, poussent des fleurs comme personne n'en a vu, à coup
-sûr descendantes de celles qu'avait la reine en son jardin, et dont
-là-haut, tout près du ciel, la race s'est perpétuée.
-
---Et c'est bien haut, là-haut, près du ciel?
-
---Très haut! reprit Norette sérieuse, plus haut encore que le rocher
-de la Chèvre. Mais où ne monterait-on pas, avec l'espérance de trouver
-ce parterre des _Mille et une Nuits_, ces fleurs de la Reine, variées,
-innombrables, couleur de ciel et de rosée, des fleurs qui n'ont rien de
-terrestre et ne ressemblent pas plus aux grossières fleurs écloses dans
-nos vallons...
-
---Que Mlle Norette ne ressemble...
-
---Sans doute! répondit Norette. C'est pourquoi, ce soir, nous irons;
-mais Ganteaume nous accompagnera.
-
---Ganteaume?
-
---Préféreriez-vous Saladine?»
-
-Trois heures! la chaleur commence à tomber, c'est le moment de se
-mettre en route.
-
-Misé Jano, heureuse d'être libre, nous précède. Ganteaume, un peu
-mélancolique, porte le panier aux provisions.
-
-Norette se signe en passant devant le cimetière où dorment «les deux
-qui sont morts». On laisse à gauche l'ermitage, le roc de la Chèvre, au
-pied duquel je reconnais de loin la haute taille de Peu-Parle, et nous
-voilà en pleine montagne.
-
-A droite, à gauche, des rochers gris-bleu où l'arrachement des blocs
-éboulés laisse de larges taches blanches que les immortelles sauvages
-brodent de leur feuillage d'argent pâle et de leurs rigides grappes
-d'or.
-
-Au pied des rochers, ce sont de grands chardons pareils à des acanthes,
-des genévriers aux baies violettes, des caroubiers bossus décorant leur
-sombre verdure de gousses luisantes, comme vernissées, et des pins
-dont les branches basses, tranchées par la hache, pleurent des larmes
-d'ambre au soleil.
-
-Sur tout cela, dans la pénétrante odeur des romarins et des lavandes,
-un grand silence à peine troublé par quelque chant d'oiseau, grêle et
-fin, en harmonie avec le paysage, et le bruit d'innombrables limaçons
-vides qui, jonchant le sentier, s'écrasent et craquent sous nos pas.
-
-Ganteaume et Misé Jano vont devant.
-
-Je marche côte à côte avec Norette, la main dans sa main, sans rien
-dire. Parfois nous retournant, éblouis de lumière, entre les troncs
-lisses des pins, par delà les pentes brûlées, nous voyons le bleu de la
-mer.
-
---«Qu'on s'arrête ici, et goûtons!» commande Norette.
-
-Ganteaume déballe les provisions, on s'installe sur l'herbe menue.
-Pendant quelques instants, un appétit noblement gagné par cette
-pittoresque mais rude montée nous fait oublier nos soucis d'amour.
-
---«Maintenant, tandis que je vais cueillir mes fleurs, libre à vous de
-contempler le paysage.»
-
-Et Norette éclate de rire, toujours charmante et malicieuse.
-
-Je relève la tête, mais le paysage a disparu... Un brouillard taquin,
-comme, à cette saison, il en rampe au flanc des montagnes, nous a
-sournoisement enveloppés. Un gentil brouillard, certes! vrai brouillard
-de Provence, blanc, clair, plus léger qu'une gaze et tout pénétré de
-rayons. Arrivant sur nous par petits nuages pressés, il n'en cache
-pas moins l'étendue. Et d'en bas, tout près, le vent nous apporte les
-cocoricos des coqs dans les fermes, le bruit continu des flots.
-
---«C'est gentil de se savoir seuls!»
-
-En effet, la brume gagnant peu à peu, nous nous trouvons dans une
-atmosphère de nacre et d'opale, lumineuse pourtant, où Norette
-apparaît grandie, comme transfigurée, et sur laquelle, visibles à deux
-pas de nous, se découpent avec une singulière vigueur quelques tiges de
-graminées, et la silhouette d'un figuier enraciné au bord du précipice.
-
-Tout à coup, Norette s'agenouille près du figuier, elle se penche, elle
-m'appelle. J'arrive à temps pour la relever, un instant dans mes bras,
-émue et frémissante.
-
---«Ah! Ganteaume, que j'ai eu peur!»
-
-Heureuse d'avoir été secourue par moi, effrayée encore du léger péril
-et ne sachant comment exprimer cette émotion complexe, bravement,
-follement, n'écoutant que son coeur, elle embrasse?... M. Ganteaume.
-
-Et ce baiser, en contentant Norette, fit encore deux heureux par
-surcroît: Ganteaume qui l'avait reçu, et moi qui me le savais
-indirectement destiné.
-
-
-
-
-XXXI
-
-SAINTE SARE
-
-
---«Bon! conclut Norette, ceci n'est rien, puisque j'ai tout de même mon
-bouquet... Voyons, Ganteaume: le ruban? le cierge? le carré de drap
-rouge?»
-
-Ganteaume sort tout cela de l'inépuisable panier.
-
---«Et maintenant il s'agirait de ne plus perdre une minute si nous
-voulons passer par le Pas du Sarrasin... Ganteaume, appelez Misé Jano.
-Heureusement que la brume ne doit pas s'étendre bien bas, et que je
-sais le bon chemin.»
-
-En effet, la brume n'était qu'une ligne mince et droite, coupant la
-montagne. En quelques pas nous l'avions franchie; et tandis que ses
-légers flocons enveloppaient encore Misé Jano et Ganteaume, nous nous
-trouvions déjà, avec Norette, dans la lumière et le soleil.
-
-Quel est ce Pas du Sarrasin où me mène Norette?
-
-Car Norette, je m'en aperçois, commence à me mener où elle veut, et mes
-amis s'amuseraient, eux qui ont connu mon indépendance, de me voir, en
-l'honneur de la Chèvre d'Or, obéir ainsi à ses caprices. Mais est-ce
-que depuis quatre jours, depuis l'aventure des fleurs jetées, j'y songe
-seulement à cette Chèvre d'Or?
-
-Norette daigne m'expliquer que le Pas du Sarrasin est un étroit défilé
-fermant, du côté de la mer, le plus important des trois vallons qui
-conduisent au Puget-Maure. Il s'y est jadis livré des batailles, et, de
-chaque côté, s'amorçant à la roche, on voit des restes de barricade.
-
---«La chose pourra peut-être vous intéresser, monsieur le savant!»
-
-Pourtant, dans la pensée de Norette, notre excursion n'a rien de
-spécialement archéologique. Le Pas du Sarrasin s'ouvre presque en
-plaine, à un demi-kilomètre de la route menant à Fréjus. L'endroit,
-quoique sauvage et solitaire, est accessible aux chariots; et les
-Bohémiens, avec leurs caravanes roulantes, se détournent volontiers
-pour y faire halte, lorsque au changement de saison ils rejoignent
-leurs quartiers d'hiver.
-
-Or les Bohémiens sont arrivés. Ils attendent Norette avertie et qui
-doit leur confier une mission des plus graves. Comme ils se rendent
-à Notre-Dame-de-la-Mer, c'est eux que Norette chargera de déposer le
-bouquet noué du ruban et de faire brûler le cierge sur le tombeau de
-sainte Sare.
-
---«Sainte Sare?
-
---Vous ne connaissez pas sainte Sare, la fidèle servante des Trois
-Maries, qui, venue avec elles en Provence, après la mort du Christ, sur
-une barque sans voile et sans rames, mourut près de Marie Jacobé et de
-Marie Salomé, en l'île de Camargue, entre les deux Rhônes, pendant que
-Marie-Magdeleine pleurait au désert?
-
-«D'Aigues-Mortes à Fos, le long du golfe, autour des grands étangs, il
-n'y a pas un matelot, pas un pêcheur, pas un gardien de taureaux et pas
-un meneur de cavales, qui ne connaisse sa légende!
-
-«Depuis, dans la magnifique église que la Provence leur a bâtie, Jacobé
-avec Salomé habitent, au-dessus de l'autel, une chapelle aérienne d'où
-l'on voit, mon père m'y conduisit, étant petite, des plages sans fin et
-la mer.
-
-«Sainte Sare, dédaignée, se contente d'une humble crypte, où seuls,
-ou peu s'en faut, les Bohémiens la vénèrent parce qu'elle était,
-prétendent-ils, de leur race et de leur couleur...»
-
-Nous approchions du campement, presque désert, les hommes et tout ce
-qui avait plus de dix ans étant parti en expédition, dès le matin. Rien
-qu'une vieille femme restée pour faire bouillir le pot, soigner le
-cheval, et surveiller une demi-douzaine de marmots noirs comme charbon,
-qui, tout nus, se roulaient dans l'herbe.
-
-C'est à la vieille précisément que Mlle Norette avait affaire.
-
-Elle a donné le morceau d'étoffe rouge à la vieille qui, tout de
-suite, où diantre la coquetterie va-t-elle se nicher? se l'est épinglé
-au corsage. Puis elles se sont mises à causer, me regardant, tandis que
-le plus jeune et le plus crépu des marmots tétait, le ventre en l'air,
-cramponné aux poils dorés de Misé Jano, et que les autres donnaient
-l'assaut aux débris de provisions restés dans le panier que Ganteaume
-ne quitte point. Après quoi, tous, y compris le nourrisson improvisé,
-sont venus me mendier quelques pincées de tabac pour bourrer leurs
-pipes, culottées déjà, et se faire des cigarettes.
-
-La vieille nous a dit:
-
---«Vivez sans crainte! Avant qu'il soit huit jours, le cierge brûlera
-sur le tombeau, près de ces fleurs dont les graines vinrent d'Orient;
-et j'aurai, pour vous la rendre favorable, dit les paroles en langue
-inconnue que sainte Sare aime entendre.»
-
-Elle ajoute, s'adressant à moi:
-
---«Tout le bonheur vous était dû!»
-
-Puis, à Norette, avec des douceurs dans la voix, des nuances de
-flatterie qui m'étonnent un peu dans cette bouche d'immémoriale
-sorcière:
-
---«Elle est si noble! elle est si belle, la demoiselle du Puget-Maure!
-Belle et brune comme Sara, noble comme la princesse dont elle m'apporta
-les fleurs. Si elle voulait, nous la ferions reine. Mais elle ne veut
-pas, son Destin est ailleurs... Nous la ferions reine au village des
-Saintes, selon la coutume, dans le rond de nos chariots, sur un trône
-en plein air, parée de diamants et d'or. Et le peuple l'admirerait, et
-de la voir ainsi, les gardiens de Camargue, serrant le mors à leurs
-chevaux blancs, envieraient et deviendraient pâles...»
-
-La vieille ne s'arrêtait plus.
-
---«Partons!» dit Norette qui feignait de rire, mais visiblement gênée,
-en ma présence, par ce flux d'énigmatiques paroles.
-
-Le soleil avait disparu. Nous dûmes nous presser pour être de retour au
-Puget-Maure avant la nuit.
-
-Cependant Norette, ingénument exaltée, me racontait qu'elle s'appelait
-Sara, comme sa mère, et que sainte Sare était leur patronne.
-Maintenant, elle se sentait plus heureuse, sûre de la protection de
-sainte Sare pour quelque chose qu'elle ne me disait pas, mais que son
-regard, bien qu'à chaque fois il se détournât du mien, me faisait
-deviner.
-
-Sans la présence de Ganteaume, Norette m'en eût peut-être dit davantage!
-
-Malgré l'impatience de M. Honnorat, dont l'appétit n'avait pas attendu,
-et la sourde révolte de Saladine, elle voulut encore me montrer, avant
-le dîner, un morceau de bois assez informe que je n'avais pas remarqué
-dans son musée des souvenirs.
-
---«Tenez! la voilà, sainte Sare, la protectrice des Gazan! Nous l'avons
-depuis plus de trois cents ans dans la famille. Admirez-la, au moins.
-Elle n'est pas belle, mais je l'aime.»
-
-C'était une de ces antiques images dont la dorure, en s'oxydant, prend
-des tons d'ébène, et que l'imagination populaire transforme volontiers
-en vierges noires longtemps enfouies, puis un beau jour miraculeusement
-découvertes, dans quelque hallier qu'on défriche, par les deux boeufs
-de labour meuglant et agenouillés.
-
-Seulement, sainte Sare, avec son profil oriental, très caractéristique
-malgré la naïveté du ciseau, avec les légères traces d'or restées aux
-plis du long manteau et aux torsades de la coiffure, avait un petit air
-païen qu'en général les vierges n'ont pas, et ressemblait à une sultane
-qui aurait tant soit peu ressemblé à Norette.
-
-
-
-
-XXXII
-
-PREMIER BAISER
-
-
-Il serait prudent de partir, et patron Ruf avait raison. Toute la nuit,
-ne pouvant dormir, j'ai donné raison à patron Ruf.
-
-Les choses vont trop vite à mon gré, Norette est trop dangereusement
-ingénue. La pente de notre amourette, si ma fantaisie s'y attardait, a
-chance d'aboutir au mariage.
-
-Voilà où me conduirait la Chèvre d'Or!
-
-Sans compter que, par une étrange contradiction, m'étant mis en tête
-de me faire aimer de Norette à cause de la Chèvre d'Or, depuis que
-Norette m'aime, j'ai oublié la Chèvre d'Or, et ne pense plus qu'à
-Norette.
-
-Passe encore pour la sentimentale histoire des bouquets, passe pour
-sainte Sare et les fiançailles à la mode bohémienne! Mais hier, il
-s'est passé quelque chose de plus grave.
-
-Le clair de lune était magnifique, et l'on prolongeait la soirée au
-jardin. Nous étions assis, Norette et moi, sur le banc de pierre. M.
-Honnorat nous tournait le dos, fumait sa pipe et rêvassait, appuyé des
-deux coudes à la crête du petit mur.
-
-Nous causions doucement, de choses indifférentes, comme causent les
-amoureux, une émotion se devinant sous le flot des paroles vaines.
-
-Les dents de Norette brillaient. Je songeais, vaguement jaloux,
-l'amour est fait de ces sottises! à l'enfantin baiser dont Ganteaume
-connaissait la douceur.
-
-J'aurais dû me méfier. Mais je me croyais bien tranquille, puisque M.
-Honnorat était là et que la lune nous gardait.
-
-Tout à coup, de sa bonne grosse voix, M. Honnorat s'écrie:
-
---«Bon! voilà la lune qui passe derrière le pic de l'Aigle, nous en
-avons pour cinq minutes à n'y rien voir.»
-
-Comme si un rideau fût tombé, tout le jardin se trouva dans l'ombre.
-Nous cessâmes de parler. La main de Norette chercha ma main.
-
-Et quand, par degrés démasquée, la lune pleine reparut, je n'avais plus
-à être jaloux de Ganteaume...
-
-Oui! il serait prudent de partir.
-
-Mais tout semble se conjurer contre moi: la lune après le brouillard,
-et le mistral après la lune.
-
-Ce matin, comme je m'apprêtais, le départ irrévocablement décidé, à
-traverser la place pour régler mon compte au _Bacchus navigateur_, je
-me suis heurté contre Saladine qui, fiévreuse, verrouillait la porte,
-en général grande ouverte, du passage d'âne.
-
---«Sortir? Jésus, Marie! y pensez-vous? s'est-elle écriée, les yeux au
-ciel, en faisant craquer ses mains ridées. Mais, par un temps pareil,
-le Père Éternel resterait chez lui. Écoutez un peu cette musique.
-Il pleut des tuiles, les arbres se rompent, l'eau des fontaines
-s'envole en farine; et tout à l'heure, voulant aller chez un voisin,
-à deux pas, où tourne la rue, de peur de me voir emportée, j'ai dû me
-cramponner au mur, et je recevais dans la figure, en guise de sable,
-des poignées de cailloux plus gros que les dragées d'un baptême.
-
---C'est le mistral?
-
---C'est le mistral.
-
---Et le mistral dure longtemps?
-
---Jamais moins de trois jours, quelquefois six, neuf jours le plus
-souvent,» m'a répondu Saladine.
-
-
-
-
-XXXIII
-
-LE MISTRAL
-
-
-Norette aussi a voulu sortir. Mais au moment où, hésitante, elle posait
-le pied sur les premiers pavés de la place, une rafale l'enveloppa,
-brusque, violente et glacée.
-
---«Monsieur?... Saladine?... au secours!...»
-
-Elle riait, ses yeux mi-clos, abrités sous leurs longs cils bruns; sa
-robe, que le vent tordait, laissait voir sa fine cheville, et, du coup,
-comme la poussière d'eau des fontaines, et comme les pierreuses dragées
-reçues par cette excellente Saladine, toutes mes sages résolutions
-s'envolèrent.
-
---«Montons au troisième étage; là-haut, bien à l'abri, nous regarderons
-le mistral souffler.
-
---Nous l'écouterons aussi?
-
---Rassurez-vous! même sans qu'on l'en prie, il se charge de se faire
-entendre.»
-
-Le ciel était bleu, d'un bleu dur et uni de pierre précieuse, mais
-aucun oiseau n'y volait: et, devant la maison commune, le vieux
-peuplier de 48, secouant ses feuilles luisantes, saluait, jusqu'à
-toucher terre, quoique républicain, Sa Majesté le mistral.
-
-Par moment, le vent se taisait et le peuplier restait immobile.
-
-Puis, après un intervalle de profond silence, c'était, parti du
-lointain, un bruit de houle qui montait, grandissait et nous donnait
-l'assaut, vague, invisible, se brisant, comme le flot sur les falaises,
-autour du petit logis collé à son roc.
-
---«De toute la nuit, je n'ai pu dormir, disait Norette; je pensais aux
-pauvres gens qui sont en mer.»
-
-Et cette idée, l'idée du patron Ruf seul, par un temps pareil, dans sa
-barque, donnait à Ganteaume des envies de pleurer.
-
-A deux reprises, après le troisième et le sixième jour, ce mistral
-obstiné renouvela son bail; et neuf jours durant, prisonniers du vent,
-gardés par la tempête, nous goûtâmes, Norette et moi, les plaisirs d'un
-perpétuel tête-à-tête, d'autant plus délicieux que nous ne l'avions pas
-cherché.
-
-Grâce au mistral, toutes les habitudes de la maison étaient
-bouleversées.
-
-On ne voyait plus Saladine, qui, énervée, incapable de tenir en place
-et courant tout le jour de la cuisine au grenier, vieille chatte que le
-vent affole, paraissait seulement pour les repas.
-
-L'air était froid malgré la saison, quoique le soleil luisît joyeux à
-travers les vitres. Un froid taquin, paradoxal, qui s'en prenait aux
-nerfs! M. Honnorat restait, du matin au soir, devant un grand feu de
-sarments, occupé à soigner je ne sais quelles fièvres imaginaires,
-rapportées du Sénégal et que le mistral réveillait; taciturne, bougon,
-comme personnellement blessé de ce que le maudit vent semblait vouloir
-le persécuter jusque chez lui, s'introduisant par la cheminée, faisant
-s'éparpiller les cendres, et des flammes claires se rabattre sur la
-traverse des landiers.
-
-Quant à Ganteaume, il profite du désarroi général pour disparaître,
-partant à heure fixe, des après-midi tout entières. Il s'en va, je le
-lui ai fait avouer, il s'en va, ses poches pleines de cailloux, de peur
-que le vent ne l'enlève, retrouver son ami Peu-Parle dans la montagne.
-
-Heureux Ganteaume! Il pense toujours à la Chèvre d'Or, et cela le
-console un peu de Norette.
-
-Moi, je ne pense qu'à Norette. Je suis prêt à rester ainsi, loin de
-tous, sans rien regretter, aussi longtemps qu'il plaira aux follets de
-l'air qui mènent vacarme autour de notre tourelle enchantée.
-
-D'autres fois, quand le vent redouble, assis à côté de Norette, il nous
-semble que tout va partir, que les murs tanguent et s'ébranlent, et
-nous faisons le rêve de nous trouver seuls, tranquilles et perdus sur
-l'infini des flots, dans un naufrage sans danger.
-
-Presque tous les jours, vers une heure, il se produit une accalmie.
-
-Nous nous réfugions alors sur ma terrasse. Je sais là un angle où la
-tempête ne donne pas. Le soleil est doux. Tout cependant frissonne
-encore, et des tourbillons de poussière blanche courent se poursuivant
-sur les routes.
-
-Mais bientôt le mistral reprend avec rage. Comment traverser la
-terrasse? Et Norette, qui feint d'avoir peur, se suspend, espiègle, à
-mon bras...
-
-Un matin, le mistral ne souffla plus.
-
-La mer était bleue au lointain, les arbres avaient apaisé leur
-feuillage.
-
-On entendait, montant de la rue, des voix joyeuses de femmes et
-d'enfants; et là-haut, au voisinage des toits, dans le ciel balayé,
-les martinets, en ronde éperdue, passant dans le soleil avec des
-reflets d'acier, poussaient leurs cris stridents pareils au bruit de la
-faucille qui scie le blé mûr.
-
---«Vous voilà délivré?
-
---Hélas! oui, mademoiselle Norette; mais j'eusse autant aimé que ma
-prison durât éternellement.»
-
-Le rêve des neuf jours était fini, la réalité allait me reprendre.
-
-Robinson eut peur en trouvant l'empreinte d'un pied nu sur le sable de
-son île, qu'il croyait déserte. J'éprouvai, ce jour-là, une émotion
-aussi désagréable; car, sorti pour faire un tour de promenade, la
-première personne que je rencontrai, ce fut Galfar, tout de neuf vêtu,
-la barbe taillée, ainsi que patron Ruf me l'avait décrit, mais toujours
-suivi de son chien, et son éternel fusil sur l'épaule.
-
-Je dois constater toutefois que, l'ayant salué, M. Galfar daigna me
-rendre mon salut.
-
-
-
-
-XXXIV
-
-CARTES SUR TABLE
-
-
-La journée me réservait encore une surprise.
-
-A peine avais-je dépassé l'antique porte du village, que j'entends
-courir derrière moi. C'est Ganteaume soufflant, affairé:
-
---«Un monsieur vous attend à l'auberge, un vieux monsieur qui a des
-lunettes. Il voudrait vous parler. Je pense que c'est pour la Chèvre
-d'Or.
-
---Depuis quelque temps, vous vous occupez un peu trop de la Chèvre
-d'Or, ami Ganteaume... Qui empêchait, d'ailleurs, le monsieur à
-lunettes de venir me trouver chez moi?
-
---Je le lui ai dit, mais il préfère...
-
---C'est bien! Va devant, je te suis!»
-
-Le personnage qui m'attendait n'était autre que l'excellent M. Blaise
-Pascal, M. Blaise, citoyen de Monte-Carlo et professeur juré de
-trente-et-quarante et de roulette.
-
-Ce vieux fou m'a tenu le plus raisonnable des discours.
-
---«Jouons cartes sur table. Je pourrais vous en vouloir, étant persuadé
-que, sans ma proposition d'il y a six mois et les imprudentes paroles
-échappées à Galfar ivre, vous n'eussiez jamais, tout seul, trouvé la
-piste de la Chèvre d'Or... Vous dites non? Tant mieux! Il me répugnait
-de vous supposer capable d'une indélicatesse. Admettons qu'un hasard
-seul vous a conduit ici, c'est possible, je crois au hasard! et qu'une
-série d'autres hasards interprétés par la réflexion aient fini par vous
-faire connaître une partie de notre secret.
-
-«Il n'en est pas moins vrai que Galfar, avec assez d'apparente logique,
-vous accuse de le lui avoir volé, ce secret. Il n'en est pas moins
-vrai que Galfar qui, lui aussi, voulut l'épouser, fera l'impossible
-pour empêcher le mariage que vous rêvez avec sa cousine Norette.
-
-«D'ailleurs sur ce dernier point, moyennant certaines conditions, je me
-charge de faire entendre raison à Galfar.
-
-«Pourquoi ne pas nous associer? Ce que vous savez, nous le savons:
-l'ombre indiquant la place où une cassette est enfouie; et les papiers
-ou parchemins contenus dans cette cassette indiquant à leur tour
-l'entrée, cachée par une pierre mouvante, des souterrains où gît le
-trésor. Ce qui vous manque, nous manque aussi. Vous voyez que je joue,
-ainsi que je l'ai promis, cartes sur table! C'est une clochette en
-argent, d'apparence talismanique, un instant dans vos mains,--ne niez
-pas: Ganteaume l'a dit à Peu-Parle et Peu-Parle me l'a redit,--et
-rendue aussitôt parce que, mal renseigné encore, vous en ignoriez
-l'importance. Avez-vous seulement songé à dessiner l'inscription,
-pourtant curieuse, qu'elle porte? Tenez, afin de vous prouver ma
-bonne foi, je vous dirai que cette inscription est tout simplement du
-grec écrit à l'envers en caractères arabes, ou de l'arabe écrit en
-grec suivant les méthodes naïves des cryptographes d'autrefois. La
-déchiffrer serait un jeu. Mais, pour la déchiffrer, il faut l'avoir, et
-on ne l'aura qu'en devenant l'époux de Mlle Norette.
-
-«Maintenant, si vous voulez savoir pourquoi un pareil trésor est resté
-si longtemps inviolé, pourquoi, leurs femmes étant dépositaires du
-secret, pendant six cents ans, les Galfar et les Gazan ont, plutôt
-que d'y toucher, laissé tomber leurs créneaux et crouler leurs tours,
-je répondrai qu'il y a là une cause mystérieuse, et que, si je la
-connaissais, je n'aurais peut-être pas besoin de vous.
-
-«Et si vous voulez savoir encore comment j'ai appris toutes ces choses,
-je vous dirai que Galfar me les confia un matin que je revenais
-d'Afrique, et que, pieds nus, il lavait le pont du paquebot.
-
-«Lui tient cela des traditions de sa famille.
-
---«Dire pourtant, s'écriait-il en montrant de son écouvillon mouillé
-un village de la côte, tout blanc sur un pic, le village même où nous
-sommes, dire que je suis à racler des planches, les jambes dans l'eau,
-tandis que là-haut, avec un peu d'argent et un peu d'aide, en quinze
-jours, je deviendrais maître d'un incalculable trésor!»
-
-«J'écoutai Galfar, étant homme pratique. Je trouvai de l'argent pour
-lui, et le mis en mesure de faire sa cour à Norette. Il ne réussit
-point, qu'attendre d'un simple matelot? C'est alors que je songeai à
-vous mettre dans l'affaire. Mais vous manquiez de confiance, vous eûtes
-le tort de refuser. Acceptez aujourd'hui, et il n'y aura que du temps
-perdu. Ennemis, nous nous nuirons; amis, la réussite est sûre. Nous
-partageons: vous épousez Norette, et je donne ma fille, car j'ai une
-fille, musicienne et blonde! à Galfar...»
-
-Ce diable d'homme, avec son éloquence, avait presque fini par me tenter.
-
-Je croyais voir, pendant qu'il parlait, l'ombre portée du roc, le trou,
-la cassette; puis, derrière la pierre tournante, l'étroit souterrain
-des légendes peuplé d'innombrables chauves-souris dont le vol obscur
-et silencieux semble un frôlement de fantômes, et des portes, des
-portes, des portes, hérissées de clous, s'enguirlandant, ô merveilles
-du fer forgé! d'ornements défensifs à la mode arabe; je croyais voir
-surtout le dernier réduit, le caveau en cul-de-sac bourré, comme a dit
-Peu-Parle à Ganteaume, de diamants et d'«or en barre».
-
-Quel beau rêve à réaliser, quel renouvellement de vie large et libre!
-Car enfin cette prétendue civilisation, à la fois très raffinée et très
-financière, enchaîne les mains, entrave les jambes tout en élargissant
-les cerveaux, et cantonne, par matérielle indigence, notre pauvre corps
-dans un coin, tandis que l'esprit, au corps lié, souffre de ne pouvoir
-prendre son vol et réaliser le divin sur terre!
-
-Par malheur, au moment où je me laissais ainsi emporter sur les
-ailes de la chimère, M. Blaise, horrible décidément, eut la fâcheuse
-inspiration d'étaler devant moi, sur la table, les sortant d'un
-portefeuille d'ailleurs indécemment crasseux, trois papiers timbrés,
-nos traités libellés d'avance et qu'il n'y avait plus qu'à signer.
-
-J'eus honte pour la Chèvre d'Or, je fus humilié pour Norette, de les
-voir marchander ainsi.
-
---«Assez, monsieur Blaise, répondis-je, qu'il s'agisse des trésors du
-roi de Majorque ou de l'amour de Mlle Norette, et même de tous les deux
-ensemble, j'en fais assez haut cas pour désirer les conquérir à moi
-seul.
-
---Ainsi, vous refusez?
-
---Je refuse.
-
---Alors c'est la guerre.
-
---Va pour la guerre!
-
---J'ai fait ce que j'ai pu, je m'en lave les mains,» conclut M. Blaise.
-
-Et M. Blaise me regardait de cet air triste et apitoyé qu'on ne peut
-s'empêcher de prendre en regardant les fous.
-
-
-
-
-XXXV
-
-GUERRE DÉCLARÉE
-
-
-C'est vraiment la guerre!
-
-En quelques jours, se servant habilement des imprudences de Ganteaume,
-des radotages de Peu-Parle, Galfar et l'estimable M. Blaise ont su
-ameuter tout le Puget-Maure contre moi.
-
-La chose ne leur a pas été difficile avec cette population de paysans
-libres et fiers, prompts à rêver trésors pendant les loisirs que leur
-fait une existence de demi-paresse orientale, tous d'ailleurs plus ou
-moins faiseurs de poudre ou braconniers, et chez qui, pour un rien, en
-subites colères, se réveille le vieux sang des corsaires.
-
-Ils s'étaient habitués à vivre pauvres sous leurs oliviers, parmi leurs
-ravins, se consolant, comme Peu-Parle, à l'idée qu'ils pouvaient se
-dire riches, après tout.
-
-Cette illusion dorait leur misère, et les faisait regarder de haut les
-habitants des autres villages.
-
-Chacun d'eux, vaguement, obscurément, espérait qu'un jour, en
-défrichant quelque aride plateau fleuri de touffes de lavande, deux
-ou trois coups de pioche heureux mettraient à découvert l'entrée de
-la caverne féerique. Lequel d'entre eux ne se souvenait pas, étant à
-l'affût, d'avoir entendu bêler la Chèvre et tinter sa claire clochette?
-
-Que la Chèvre continue, comme par le passé, à dormir sur une litière
-d'or au fond de sa retraite ignorée, et que les sequins, les lingots du
-roi de Majorque restent sous terre pour toujours, ils en sont contents,
-ils l'admettent sans désirer plus.
-
-Mais je viendrais, moi étranger, à moi tout seul les voler tous
-et ravir l'immémorial héritage du Puget-Maure! Ceci aussitôt fait
-scandale, allume les haines et déchaîne les convoitises.
-
-Je suis surveillé, suspecté.
-
-Dans les rues, je surprends, à chaque tournant, des regards, des gestes
-hostiles. Les femmes, me montrant, se parlent à voix basse. Les enfants
-ne m'injurient pas encore, mais déjà ils oublient de me saluer.
-
-Aux champs, il n'y a pas de coin de muraille, il n'y a pas de tronc
-d'arbre ni de bouquet de cactus, où je ne devine, m'épiant, un oeil
-soupçonneux et noir; et ce n'est plus uniquement par contenance que je
-prends mon fusil lorsque je sors en promenade.
-
-Le curé lui-même, cet excellent abbé Sèbe, par amour de la paix, se
-détourne de moi.
-
-Seul, Peu-Parle ne craint pas de rester notre ami.
-
-Ganteaume va le voir tous les jours, dans son désert, malgré mes
-recommandations de prudence, et, bavardant avec lui de la Chèvre d'Or,
-s'exalte aux divagations fatalistes et visionnaires du bonhomme.
-
-Mais hier Ganteaume, qu'enveloppe la tempête déchaînée sur moi,
-Ganteaume est rentré tout meurtri, après un combat à coups de pierres
-héroïquement soutenu contre une embuscade des gamins du pays.
-
-Mlle Norette l'a pansé.
-
-Et je suis devenu triste, me rappelant cette parole de Peu-Parle: «Il
-y a du sang, des gouttes rouges, mêlées aux traces d'or que laisse la
-Chèvre sur les rochers.»
-
-Pansé par Mlle Norette, lui, Ganteaume était radieux.
-
-
-
-
-XXXVI
-
-LES DEUX QUI SONT MORTS
-
-
-J'accusais le curé à tort. Aujourd'hui même j'ai reçu sa visite. Mais
-cette visite ne produira pas l'effet que l'excellent homme en espère,
-car il voulait me faire renoncer au trésor, et n'a réussi qu'à me
-rendre plus certain de son existence.
-
-J'étais dans ma chambre en train de paperasser quand, m'approchant de
-la fenêtre, j'ai aperçu l'abbé Sèbe qui, discrètement, comme s'il avait
-peur d'être épié, sortait par la petite porte du presbytère, regardait
-la tour, et se dirigeait de mon côté.
-
-Pendant la demi-heure qui précède la fin du jour, rues et ruelles sont
-désertes. Dans leurs maisons, dont le toit fume, les femmes enfermées
-préparent le repas du soir; les hommes ne rentrent pas encore des
-champs. L'abbé Sèbe pouvait venir chez moi sans rencontrer personne.
-
-Après quelques instants, on frappe. C'est l'abbé, visiblement ému et
-gêné. Il souffle, il s'essouffle pour deux misérables étages, lui qui
-gravissait, sans perdre haleine, les plus escarpés raidillons; et son
-chapeau, pétri à deux poings, prend des formes extraordinaires.
-
-Je lui offre, pour le mettre à l'aise, un verre d'eau-de-vie de myrte.
-Il s'assied, nous trinquons; alors seulement il ose parler.
-
---«Voilà! s'écrie-t-il, par la faute de Ganteaume, deux hommes qui
-s'aiment et s'estiment, en sont réduits à ne plus se voir.»
-
-Ce début m'étonne.
-
---«Pourquoi donc ne nous verrions-nous plus, mon cher abbé, et, dans
-tous les cas, qu'est-ce que l'ingénieux Ganteaume peut avoir à faire en
-ceci?
-
---Ganteaume! Mais vous ignorez donc son dernier exploit? Vous ne savez
-pas que, devenu le disciple du vieux Peu-Parle et partageant toutes ses
-folies, il a essayé, avant-hier, d'évoquer le diable, à minuit, dans
-un carrefour? Ne dites pas non; je l'ai surpris, debout, le grimoire à
-la main, au milieu d'un rond, entre trois cierges. Je descendais, mon
-clergeon éclairant le chemin avec la lanterne, du Mas des Truphémus où
-j'étais allé porter le bon Dieu. Ganteaume criait, se démenait...
-
---Et le diable n'est pas venu?
-
---Non! mais au seul aspect de mon ombre, au seul aspect de la
-lanterne, Ganteaume, pris de male-peur, a laissé là ses cierges et
-couru jusqu'au village. J'avais ordonné au petit clergeon de se taire.
-Malheureusement, il a bavardé. Et, déjà compromis comme chercheur de
-trésors, vous voilà en train de passer pour sorcier, grâce à Ganteaume.
-Au four, au lavoir, à la fontaine, partout où se trouvent deux
-commères, il ne s'agit plus que de vous... Et de moi aussi, hélas! car,
-ayant essayé de vous défendre, les gens me soupçonnent déjà d'être du
-noir complot ourdi par vous contre la Chèvre d'Or!»
-
-L'abbé riait. Mais tout à coup devenu grave:
-
---«Écoutez! ajouta-t-il, par mon caractère, par ma robe, je suis
-responsable de la paix du village, et les choses qui s'y passent depuis
-quelques jours m'ont douloureusement affecté.
-
-«Je ne vous accuse pas, je m'accuse. J'aurais dû garder le silence au
-sujet de l'inscription de l'ermitage, j'aurais dû vous tenir caché le
-livre de raison des Gazan. Mais puisque c'est fait, le mieux sera que
-vous sachiez tout.
-
-«Je ne dirai pas: dans votre intérêt! mais, dans l'intérêt de M.
-Honnorat, dans celui de Mlle Norette, partez, renoncez à la Chèvre
-d'Or. Vous reviendrez plus tard, après six mois, un an, quand les
-préventions auront disparu, quand les colères seront apaisées.
-
-«Vous avez le droit, sur des espérances peut-être chimériques, de
-risquer votre tranquillité, non celle des autres. Or, Galfar est
-capable de tout, et un crime ne se prévient pas.»
-
-Je voulus interrompre l'abbé. Mais il avait pris le livre de raison,
-parmi mes papiers, sur ma table:
-
---«Si vous saviez! Toujours la Chèvre d'Or a attiré quelque malheur
-sur la demeure des Gazan; c'est pour cela qu'ils n'en parlent jamais
-et que personne ne leur en parle... Bien des pages, vous avez dû le
-remarquer, manquent à ce livre. C'est moi-même qui, à la prière de
-Mme Honnorat expirante, les ai toutes arrachées et brûlées pour faire
-disparaître les dernières traces d'un drame presque oublié aujourd'hui,
-mais dont le sanglant souvenir s'éleva longtemps, comme un mur de
-haine, entre les Galfar et les Gazan. Toutes les pages? Non! Avant de
-me confier le livre, Mme Honnorat, de ses mains tremblantes, se faisant
-aider par Norette, qui pouvait avoir douze ans, en déchira une, qu'elle
-garda... Peut-être cette page contenait-elle le secret du trésor?
-Peut-être Mlle Norette la possède-t-elle encore? Peu importe! Ce sont
-là secrets de famille qu'il ne m'appartient pas de pénétrer.
-
-«Mais en présence de l'aventure où vous paraissez vouloir vous engager,
-j'ai le devoir de vous faire connaître, comme exemple, l'événement tel
-qu'il était relaté sur les pages par moi détruites.
-
-«Vers l'année 1500, deux cousins, l'un Gazan, l'autre Galfar,
-se trouvèrent en rivalité pour épouser une cousine. Non qu'ils
-l'aimassent! Elle était, il est vrai, admirablement belle; mais aussi
-pauvre l'un que l'autre, s'étant ruinés, l'aîné à faire ses caravanes
-sur mer, l'autre dans les tripots d'Avignon sous prétexte d'étudier la
-médecine, c'est surtout le secret du trésor qu'ils désiraient d'elle.
-
-«Aucun ne voulait céder. Ils se querellèrent, et le cadet souffleta
-l'aîné.
-
-«Puis, sans que personne les vît, un soir, tous deux Caïn, tous deux
-Abel, ils allèrent dans la montagne, du côté de la chapelle que déjà un
-ermite gardait.
-
-«Au milieu de la nuit, l'ermite crut rêver que quelqu'un frappait
-de grands coups à sa porte, et s'éveillant, il entendit crier: «Au
-secours! J'ai tué mon frère!» Alors, étant sorti, il vit à la clarté
-des étoiles, dans l'herbe du cimetière, un jeune homme étendu, dont un
-cavalier, plus âgé, mais lui ressemblant singulièrement, soutenait la
-tête.
-
-«Comme le jeune homme se mourait, l'ermite le confessa. Et quand le
-jeune homme fut mort, le cavalier qui se tenait debout, appuyé au mur,
-dit: «Mon père, il est grand temps que vous me confessiez aussi!»
-Alors l'ermite, se retournant, vit sur son pourpoint ensanglanté le
-manche d'un long poignard qu'il s'était planté dans la poitrine. Et
-quand il fut confessé, le cavalier retira la lame et se coucha dans
-l'herbe à côté de l'autre, dont il baisait en pleurant les cheveux et
-les yeux.
-
-«Le matin, au moment de les ensevelir, on les trouva enlacés si
-étroitement que, pour séparer leurs cadavres, il aurait fallu briser
-les os des bras. On les mit ensemble, sans cercueil, dans la même
-fosse, et une messe fut fondée pour l'âme des deux qui sont morts.
-
-«C'est après-demain, jour anniversaire, conclut l'abbé en se levant,
-que je célèbre cette messe.
-
---J'y assisterai dévotement avec Ganteaume, afin qu'on cesse de nous
-croire sorciers.
-
---Vous ne partez donc pas?
-
---Non, certes! même après cet émouvant récit.
-
---A votre volonté! Mais il n'est pas prudent de tenter Dieu!»
-
-
-
-
-XXXVII
-
-SALADIN ET LES PIÉMONTAIS
-
-
-L'abbé me semble bien tragique.
-
-Pourtant cette émotion dans le village est gênante, et les façons de
-Galfar commencent à me préoccuper.
-
-Pourvu que Norette continue à me croire ingénument épris d'elle et
-ignore mes coquetteries avec la Chèvre d'Or! Sur ce point, ce qu'a
-dit l'abbé me rassure. Personne ne parlera de la Chèvre d'Or devant
-Norette. D'ailleurs, à supposer une indiscrétion, le naturel de notre
-rencontre, mon indifférence quand j'ai trouvé la clochette, la façon
-dont je l'ai restituée, le silence que j'observe depuis, suffiraient à
-m'innocenter.
-
-Galfar, absent quelques jours, vient de reparaître, amenant à sa suite
-un trio de parfaits brigands, les mêmes sans doute que ceux avec
-lesquels patron Ruf l'a surpris en conférence au cabaret de l'_Antico
-limon verde_.
-
-Peut-être, décidé à chercher le trésor sur les insuffisantes données
-qu'il possède avec M. Blaise, compte-t-il les employer aux fouilles?
-Auquel cas il n'aurait pas tort, car ces Piémontais à figure ingrate
-sont, dès qu'il s'agit de remuer la terre ou de tutoyer le rocher, de
-vaillants et rudes ouvriers.
-
-Peut-être aussi, et le choix, à en juger par leur seule mine, ne
-serait pas mauvais non plus dans ce cas, les destine-t-il à quelque
-ténébreux coup de main? En attendant, pour tout travail, ils tiennent,
-au _Bacchus navigateur_, sous la présidence de Galfar, d'interminables
-séances, jouant la _mourre_ du matin au soir, hurlant: _tré! cinque!_
-s'éborgnant de leurs doigts ouverts, et faisant, à grands coups de
-poing, tressauter les couteaux posés près de chaque joueur, sur la
-table, selon l'usage.
-
-Galfar a également amené un âne surnommé Saladin, comme son
-prédécesseur, à l'intention de Saladine, et qu'il loge au fond du
-couloir, dans son écurie, en compagnie des trois Piémontais. Un bon
-petit âne, à poil brun, inconscient, j'en suis sûr, du rôle double que
-Galfar lui fait jouer.
-
-Car Galfar a intenté un procès au malheureux M. Honnorat pour qu'on
-répare, à frais communs, le passage d'âne, sous prétexte que le pavé
-gondole et que Saladin a le sabot tendre; puis, le procès gagné, c'est
-Saladin qui, dans les _ensarris_ de sparterie à califourchon sur son
-bât, doit aller chercher au torrent le sable et les cailloux roulés.
-
-Maintenant Saladin, par le sentier pendant, sous l'étroite porte de
-ville, fait philosophiquement le va-et-vient pour la restauration,
-imaginée en son honneur, mais dont il se fût bien passé; et les paveurs
-pavent, prenant leurs aises, sans se presser, comme gens au contraire
-désireux de faire durer la besogne.
-
-Notre demeure, si paisible, est devenue inhabitable.
-
-Dérangé dans son doux repos musulman, irrité, chaque fois qu'il entre
-ou sort, d'avoir à franchir des barricades, M. Honnorat s'enferme
-chez lui et fume éperdument, cachant dans un nuage de tabac ses
-apoplectiques fureurs.
-
-Saladine se montre le moins possible, ironiquement poursuivie de: «Hue!
-Saladin!» qui la poignardent.
-
-Mais Norette, fière, méprisante, après avoir, avec un sang-froid
-d'avocat, défendu sa cause en justice de paix, surveille les paveurs et
-les gourmande.
-
---«Qui paie a droit sur le travail!» dit-elle sans s'inquiéter des
-grands airs de Galfar, lequel, d'ailleurs, devient singulièrement
-timide en sa présence. Et quand une affaire l'appelle, elle se fait
-remplacer par Ganteaume qui, fier de sa mission, s'installe sur un tas
-de sable en des attitudes à la fois prudentes et dignes.
-
-Moi je suis inquiet en feignant de ne l'être pas. J'aime peu, sans
-compter Galfar, ces trois sacripants ainsi campés dans la maison où
-dort Norette.
-
-
-
-
-XXXVIII
-
-COUP DOUBLE
-
-
-Il est évident que je gêne Galfar.
-
-Cet estimable faiseur de poudre a même trouvé, pour me l'apprendre, un
-moyen vraiment peu commun.
-
-J'étais parti en chasse de grand matin, un peu par désoeuvrement,
-un peu par bravade, pour me prouver d'abord que les sourdes menaces
-du Puget conjuré ne me troublent point, et aussi dans l'intention
-d'échapper aux doléances dont M. Honnorat m'accable.
-
-Je suivais, mon fusil en bretelle et sans songer à mettre à mal aucun
-gibier, le bord du vallon escarpé qui va contournant le plateau où se
-dresse le roc de la Chèvre.
-
-Sur l'autre bord, les perdrix chantaient; mais l'abbé Sèbe n'étant plus
-là, je m'intéressais peu aux perdrix. Mes pensées, à ce moment, je ne
-sais pourquoi, étaient à Norette.
-
-Un aboi de chien, d'un timbre connu, me tira de la rêverie.
-
-Galfar suivait le bord opposé.
-
-Nous n'étions séparés que par la largeur du vallon. Galfar certainement
-m'observait. Je me mis à l'observer aussi. Il menait une chasse étrange.
-
-Deux fois, très correctement levées par son chien, les perdrix, une
-superbe compagnie de perdrix rouges, lui partirent au bout du canon;
-deux fois il ne les tira point.
-
-Quoique médiocre chasseur et nullement fanatique, j'enrageais.
-
-Mais Galfar devait avoir son idée.
-
-Au troisième vol, la compagnie prit un parti, et, traquée, franchit le
-vallon, selon une tactique d'ailleurs connue.
-
-On eût dit que Galfar attendait cela.
-
-Je le vis sauter dans les ronces, disparaître, traverser le vallon,
-remonter la pente, et reparaître tout gaillard, portant son chien à
-bras tendu.
-
-Puis les voilà qui prennent les perdrix à revers comme pour les
-rabattre sur moi.
-
-Le chien se met en quête et va.
-
-Les perdrix s'envolent du milieu d'un plan d'herbes sèches, là, devant
-mon nez, en rideau. Galfar épaule... Un instant je tremblai, tant je
-me trouvais dans sa ligne, croyant qu'il allait faire feu sur moi. Il
-vise, il tire: pan! pan! J'entends quelque chose siffler aux alentours
-de mes oreilles. Deux perdrix tombent à mes pieds.
-
-Galfar s'approche, me salue. Galfar devient très gentilhomme, depuis
-qu'il a des habits neufs.
-
---«Un joli coup double, lui dis-je.
-
---Peuh! le mérite n'est pas grand quand on fabrique sa poudre soi-même.»
-
-Puis il ramassa les deux perdreaux.
-
--«Voudriez-vous, il n'y a pas d'offense puisque nous serons bientôt
-parents, les porter à l'oncle Honnorat? Ceci le consolera peut-être du
-grand mauvais sang qu'il se fait depuis que je me suis mis en tête de
-réparer le chemin d'âne?»
-
-Et, soufflant dans la plume, Galfar ajoute:
-
---«Voyez! pas abîmés: un seul trou. Ici, pour épargner le plomb, nous
-tirons les perdreaux à balle.»
-
-Je félicitai Galfar, et me chargeai des perdreaux, ne voulant pas être
-avec lui en reste de courtoisie.
-
-Son oeil m'interrogeait, l'oeil des blonds du Midi, fixe, d'un bleu
-dur, morceau de Méditerranée gelée.
-
-J'estime que Galfar avait espéré me faire peur.
-
-
-
-
-XXXIX
-
-LA PIERRE
-
-
-Sans être ce qui s'appelle effrayé, je commence à craindre que mon
-aventure finisse par tourner au tragique. Je sens dans l'air, autour
-de moi, comme des dangers et des menaces dont le coup double de Galfar
-aurait été le significatif présage. Cet état de guerre ne me déplaît
-pas. Quelque romanesque en rejaillit sur le fond un peu monotone de mon
-existence au Puget.
-
-Norette semble plus émue. Elle connaît la haine que son brun cousin m'a
-vouée, et l'hommage ironique des perdreaux lui donne à réfléchir. Mais
-elle ignore, par bonheur! que ce soit la Chèvre d'Or qui, en réalité,
-nous divise; elle met ingénument, présomptueusement, cette haine, et,
-certes! je n'aurai garde de la détromper, au compte d'une jalousie
-amoureuse de Galfar.
-
-C'est pourquoi, pour ne pas irriter Galfar davantage, Norette
-m'enjoint, confiante et prudente, de tenir secrets nos projets; et la
-demande en mariage, qui s'imposait à ma conscience, se trouve, jusqu'à
-nouvel ordre, ajournée.
-
---«Mon père est très courageux, dit Norette, ses aventures l'ont
-démontré. Courageux sur mer! mais, sur terre, il éprouve un tel besoin
-de calme, une telle horreur de toute action, que je le crois capable,
-en désirant notre bonheur, de vous refuser ma main et de l'accorder à
-Galfar, dans l'intérêt de ses digestions et pour la tranquillité de ses
-pipes.»
-
-En attendant, nos amours vont leur train. Et même, peu à peu, par une
-pente naturelle, innocentes d'abord, elles sont devenues relativement
-coupables. Ailleurs, j'eusse résisté à moi-même. Mais ici, où Norette
-est seule, où je suis seul avec Norette; dans ce côte à côte de chaque
-jour; sous ce ciel, parmi ces parfums, ce silence, cette solitude; au
-milieu d'une nature indulgente, encourageante et complice, un instant,
-de tout coeur, j'ai cru aimer Norette.
-
-Que les citadins me condamnent, Robinson me pardonnerait!
-
-Tous les soirs, une fois la lampe de sa chambre éteinte, c'était le
-signal! j'allais trouver au jardin Norette qui m'attendait, et nous
-passions là, en face du clair horizon, des heures délicieuses. Jusqu'au
-lointain, jusqu'à la mer, les collines se déroulaient vagues et
-frissonnantes. Les étoiles seules nous voyaient.
-
-D'ordinaire, je me glissais par une petite porte communiquant avec le
-corridor et le passage d'âne.
-
-Mais maintenant que le passage d'âne est occupé, la nuit presque autant
-que le jour, par les Piémontais de Galfar, j'ai dû trouver un autre
-chemin.
-
-Le mur, entourant le jardin, ne monte pas très haut avec son
-couronnement à balustres; et, dans le rocher presque à pic qui le
-porte, une fissure se présente, où poussent quelques arbustes
-rabougris, et tout à fait propice à l'escalade.
-
-C'est par là que je grimpe, jouant du coude et du genou, m'accrochant
-aux aspérités du calcaire, aux racines nues et résistantes des chênes
-nains.
-
-Tout en haut, une grosse pierre surplombe, sur laquelle je dois me
-hisser pour atteindre jusqu'au mur. La manoeuvre n'est pas commode;
-Norette m'y aide quelquefois.
-
-Personne, d'ailleurs, ne peut nous surprendre. Saladine se couche avec
-les poules, et M. Honnorat fait comme elle, autant par orgueil que
-par hygiène, afin de pouvoir se promener dans les rues avant l'aube,
-étonner de ses habitudes matinales les paysans qui vont aux champs.
-
-M'a-t-on espionné? Je le crois. Un soir, quelqu'un sans doute l'ayant
-nuitamment descellée, j'ai senti la pierre branler et se dérober sous
-mes pieds. La pierre a roulé, à grand bruit, pendant que je réussissais
-à empoigner un balustre, et que Norette, penchée sur le vide, sans un
-cri, me tendait les bras.
-
-On cause de la chose ce matin, à déjeuner. Norette et moi feignons
-l'ignorance. Saladine n'a rien entendu. M. Honnorat a entendu, lui! Il
-voulait se lever, allumer sa lanterne. Mais il s'est décidé à rester
-au lit, ayant réfléchi que l'an passé, au même mois, après de fortes
-pluies, une autre grosse pierre s'était écroulée de la sorte.
-
-Quoi qu'en pense M. Honnorat, la pluie n'est pour rien dans l'événement.
-
-D'abord, il n'a pas plu. Et puis Ganteaume, en train d'inspecter selon
-sa louable habitude, aussitôt le jour blanchissant, le pavé des rues et
-la poussière des routes, a surpris Galfar, flanqué de ses Piémontais
-inséparables, qui considérait, avec un intérêt trop vif pour n'être pas
-suspect, la place de la pierre tombée.
-
-
-
-
-XL
-
-LA MESSE
-
-
-C'est précisément ce matin que l'abbé Sèbe doit dire sa messe annuelle
-pour l'âme «des deux qui sont morts».
-
-J'y assisterai, l'ayant promis.
-
-La cloche tinte, nous partons. M. Honnorat et Saladine vont devant. Je
-les suis, curieusement regardé par les gens debout sur le seuil des
-portes, ayant eu cette audace, avec un sourire accueillie, d'offrir le
-bras à Mlle Norette.
-
-Ganteaume est absent. Depuis quelques jours on ne sait jamais où
-trouver Ganteaume.
-
-Église blanche et froide, sans tableaux aux murs, ni boiseries, nue
-comme une mosquée de village arabe. Deux rangées de bancs qu'un vide
-sépare. Et, de chaque côté, échangeant, malgré la sainteté du lieu, des
-regards farouches, les deux familles avec ceux qui tiennent pour elles.
-Car, si Galfar a ses partisans, M. Honnorat aussi a les siens. Moi je
-suis l'ennemi de tous. La Chèvre d'Or a réveillé les haines; à cause de
-la Chèvre d'Or, les partisans de M. Honnorat ne m'en veulent pas moins
-que ceux de Galfar.
-
-Galfar, avec son père, Christophe Galfar, vieux paysan à figure de
-gentilhomme, et sa mère, jadis Madame, aujourd'hui simplement la
-Christole, grande femme maigre, révoltée et fière, occupent le premier
-rang à droite.
-
-Nous occupons parallèlement, les Gazan et moi, le premier banc de
-gauche; Galfar, me voyant paraître sain et sauf, s'étonne et dissimule
-mal une grimace de désappointement.
-
-Je souris, songeant à la pierre; Mlle Norette, également, ne peut
-s'empêcher de sourire.
-
-Le vieux Peu-Parle, lui-même, est là, en costume de cérémonie, portant
-tricorne, culottes courtes et l'habit de cadis blanc, taillé à la
-française.
-
-Cérémonieux et discret, il a tenu à venir par politesse et
-savoir-vivre. Peu-Parle connaît le secret de la Chèvre, nos agitations
-ne l'intéressent point.
-
-Après la messe que, rasé de frais pour la circonstance, il a fort
-dignement célébrée, l'abbé, devant l'autel, prononce une courte
-allocution, conseillant à tous la douceur et le mépris des biens de la
-terre.
-
-Ses paroles sont touchantes. M. Honnorat, qui ne demande que la paix,
-se mouche bruyamment au plus beau passage. Galfar, lui-même, semble
-ému. Mais Mlle Norette ne bronche point. Impassible, obstinée, son
-profil droit et calme, son regard fixe, résolu, me font songer à la
-statuette impérieuse et mignonne de sainte Sare.
-
-Elle avait raison, Mlle Norette.
-
-Au sortir de l'église, nous voyons arriver Ganteaume, soutenant,
-caressant Misé Jano blessée, qui trotte douloureusement sur trois
-pattes.
-
---«Un coup de couteau piémontais, caché dans la manche et lancé de
-loin! nous dit Ganteaume. Si au moins j'avais pu me trouver là? Mais
-l'assassin était déjà parti, et Misé Jano semblait vouloir se laisser
-mourir, perdant son sang, couchée dans l'herbe.
-
---Voilà pourtant, Norette, à quoi tes imprudences, tes folles bravades
-nous exposent!» s'écriait M. Honnorat, pourpre d'égoïste colère. Et,
-comme s'il eût senti, dans sa propre chair à lui, Mitre Honnorat Gazan,
-le froid du couteau piémontais:--«Voilà ce que c'est que de laisser
-courir Misé Jano avec la clochette!
-
---Mais Misé Jano, père, n'avait pas la clochette.
-
---On a dû croire qu'elle l'avait.
-
---Bon! et quand il s'emparerait de la clochette, pensez-vous que
-Galfar, bel héritier, ma foi, pour le roi de Majorque! s'en trouverait
-plus avancé?...» conclut Norette, essuyant de son mouchoir les yeux
-effrayés de Misé Jano.
-
-C'est la première fois que Norette, et certes! sans me soupçonner,
-faisait devant moi allusion à la Chèvre d'Or.
-
-
-
-
-XLI
-
-LE VOL
-
-
-Tous ces événements, le dernier surtout, ne doivent pas être étrangers
-à la résolution, subitement prise par M. Honnorat, d'aller voir des
-parents qu'il a quelque part, dans un village de la montagne.
-
-Mlle Norette me propose de faire partie du voyage. M. Honnorat insiste.
-
-Une partie charmante à travers un pays pittoresque et frais, où sont
-des ruisseaux épais de truites. Saladine garderait la maison.
-
-Je résiste, quoique tenté. Je ne me juge pas de reste, en présence de
-Galfar et de ses Piémontais, pour garder la maison de compte à demi
-avec Saladine.
-
-Un travail pressé, que j'invente, me sert d'excuse. Pourquoi,
-d'ailleurs, l'occasion est bonne, n'emploierais-je pas ces trois jours
-à mettre un peu d'ordre dans les notes, assez confusément ramassées, au
-hasard des lectures et des promenades, pour l'ouvrage que je rêvais en
-m'installant, il y a trois mois, au Puget-Maure?
-
-Mais les allées et venues de Galfar, ses airs de conspiration et de
-mystère ne me laisseront pas, j'en ai grand'crainte, ce loisir.
-
-Galfar prépare un coup. Je le sais par Ganteaume qui, lui-même, le
-tient de Peu-Parle.
-
-Quel coup? Un vol, sans doute! et la chose lui sera facile, puisque,
-grâce à son ingénieuse idée du repavage, le voilà dans la place avec
-trois sacripants.
-
-Heureusement, je veille; Ganteaume fait tout ce qu'il faut pour
-veiller; nous pouvons en outre compter sur le courage plus que masculin
-et les longs bras de Saladine.
-
-Pendant deux jours, ce qui est assez naturel, et pendant deux nuits,
-ce qui m'humilie un peu, rien n'arrive. Mais à la troisième nuit, sur
-les onze heures, le village étant endormi, j'entends tout à coup, dans
-l'écurie, au fond du couloir, l'âne braire.
-
-Puis une porte grince, des pas sourds montent l'escalier; et, de ma
-fenêtre ouverte sur le jardin, j'aperçois Galfar qui, faisant un geste
-de la main, comme pour arrêter des gens qui le suivent, applique son
-oreille aux volets du rez-de-chaussée où dort Saladine.
-
---«Allez, murmure-t-il, et pas de bruit! je reste ici en sentinelle,
-pour le cas où elle se réveillerait.»
-
-Évidemment, les Piémontais ont mission de dévaliser la chambre
-de Norette; c'est eux qui forceront la porte. Galfar se contente
-d'ordonner, étant de trop bonne famille pour s'abaisser à ces métiers.
-
-Si je lui envoyais une balle, comme remerciement de son double coup?
-
-Soudain, d'en bas, un cri s'élève:
-
---«Oh! Saladine... oh! des Gazan...
-
---Oh! du four...» répond Saladine, d'une voix encore ensommeillée.
-
-C'est le fournier en train de parcourir le village, annonçant l'heure
-des levains aux gens qui, demain, doivent cuire, et s'arrêtant sous les
-fenêtres, au lieu de cogner et de monter, moins par paresse que par
-besoin décoratif de remplir du bruit de sa voix le grand silence de la
-nuit.
-
-Galfar a disparu. Une vitre luit, Saladine se lève.
-
-Après quoi, la vitre de nouveau s'obscurcit: et, sur les briques de
-l'escalier, sur les galets du passage d'âne, j'écoute un instant les
-pas traînants de Saladine qui s'en va; tandis que, s'éloignant pour
-d'autres fournées, le fournier jette son appel: «Oh! Myon... oh!
-Nore... oh! Madon...» de plus en plus indistinct et vague.
-
-Je m'étais cru débarrassé de mes voleurs. Terrés un instant, ils ont
-reparu aussitôt Saladine définitivement partie.
-
-Que faire, seul contre quatre! Réveiller Ganteaume qui dort là-haut,
-au-dessus de ma tête, dans le grenier? Ganteaume, certes, a l'âme
-héroïque. Mais il doit rêver de Norette; mieux vaut le laisser à ses
-songes.
-
-Cependant j'entends comme un bruit de vis qui crient, de bois qui
-grince. Les voleurs enfoncent. Une idée me vient.
-
-La porte du passage d'âne, qui donne sur la placette, est ouverte; et,
-suivant les patriarcales coutumes du pays, sa clef, une clef énorme,
-capable d'assommer un boeuf, reste à demeure dans la serrure.
-
-Je sortirai, je fermerai la porte en dehors, et j'irai, par le bas du
-village, monter la garde sous le jardin, devant la seule issue que
-Galfar et ses estafiers puissent prendre, c'est-à-dire au bas de la
-fente par où je grimpais à mes rendez-vous.
-
-Galfar certainement connaît cette issue.
-
-Leur coup fait, et trouvant la porte fermée, ils essaieront de se
-sauver par là.
-
-
-
-
-XLII
-
-«GUEITO!»
-
-
-Ma clef à la main, pourquoi l'avoir gardée? je traverse précipitamment
-la placette toute noire, sans un fanal; j'enfile des voûtes, des
-ruelles, une manière d'escalier taillé en zigzag dans la pierre vive;
-je franchis la poterne à mâchicoulis où se balancent, au gré d'un
-perpétuel courant d'air, d'énormes touffes de capillaires; et me voici
-embusqué, bien dans l'ombre, précisément devant la pierre que mon
-imprudente escalade a fait s'ébouler l'autre jour.
-
-En levant la tête, j'aperçois, au-dessus de moi, le village, le château
-Gazan, sa tour carrée, de vieux murs revêtus de lierre, et, pour
-piédestal, portant tout cela, une pyramide en gradins d'étroits jardins
-superposés.
-
-Mais un seul jardin m'intéresse, celui là-haut, où, se détachant sur le
-ciel clair, passent et repassent des ombres inquiètes.
-
-J'ai bien fait, d'ailleurs, de me hâter.
-
-A peine arrivé, trois des ombres enjambent le mur, et prudemment se
-laissent couler le long du roc; une quatrième suit portant, celle-là,
-quelque chose comme un fusil en bandoulière.
-
---«Ecco, signor!»
-
-Aussitôt rejoints, les trois Piémontais, car c'était eux, remettent
-je ne sais quoi à Galfar et s'empressent de détaler, le dos tourné
-au village, sans regarder derrière eux, roulant du talon dans les
-cailloux, s'embarrassant les jambes dans les genêts et dans les myrtes.
-
-Ils disparaissent. Galfar, rassuré et désormais certain que c'est
-eux qu'on soupçonnera, s'assied sur le bord du chemin, tire de
-l'énorme poche transversale formant sac dans le dos de sa veste,
-l'objet mystérieux que les fuyards lui ont remis, et le regarde avec
-complaisance, car une vague lueur d'aube se mêle, depuis quelques
-instants, à celle, pâlissante déjà, des étoiles.
-
-Je devine, je reconnais la clochette de Misé Jano, la clochette de la
-Chèvre d'Or.
-
-Je bondis. Galfar hurle. La clochette roule à terre, en même temps
-que la massive clef de fer dont j'ai frappé, et que je lâche
-instinctivement pour m'armer de mon pistolet.
-
-Galfar s'est retourné, mon pistolet l'arrête... Il recule, vaincu,
-mâchant des paroles de menace, soutenant, de la main gauche, son
-poignet sanglant et meurtri.
-
-Je le croyais loin, et déjà ramassais la précieuse clochette enfin
-conquise. Un appel me fait redresser.
-
---«_Gueito!_» crie Galfar, ce qui, en langage du Puget-Maure, signifie,
-paraît-il: «Garde-toi!»
-
-Et, à quelque quarante mètres, j'aperçois, dans la clarté du jour
-levant, mon enragé qui, de sa seule main valide, tient un fusil en joue
-et vise.
-
-J'ai un pistolet. Visons aussi à tout hasard.
-
---«_Gueito!_» crie encore Galfar. Sans m'attendre, il tire, je tombe.
-Galfar a peut-être tiré trop tôt? mais après m'avoir averti; et, en
-somme, l'honneur est sauf.
-
-
-
-
-XLIII
-
-LE BON GENDARME
-
-
-Où suis-je? Mon oeil s'étonne et ne reconnaît pas l'étage de tour froid
-et nu qu'il avait coutume de voir à l'heure ordinaire de mes réveils.
-
-Des yatagans, des narghilés en terre rouge incrustée de filigrane, des
-guéridons et des miroirs fleuris de corail et de nacre, partout des
-tapis, des tentures... Eh! parbleu! c'est la chambre de M. Honnorat,
-celle qu'il appelle, en exagérant un peu, la chambre aux merveilles,
-et Mlle Norette, plus simplement: la chambre aux pipes.
-
-Il paraît que je dois la vie à Peu-Parle, toujours en chemin, dès
-l'aurore, et dont la subite arrivée, sur le coup de fusil, a fait fuir
-mon meurtrier inconnu.
-
-Je m'étais évanoui. Des gens, par Peu-Parle appelés, m'ont mis en
-travers sur des branches. On m'a porté chez les Gazan; et, comme
-l'escalier de la tour se trouvait trop étroit pour le transport d'un
-blessé, Saladine a pris sur elle, bonne Saladine! de transformer en
-infirmerie la propre chambre de M. Honnorat.
-
-Tant pis si M. Honnorat se fâche! Il n'aura qu'à changer ses habitudes
-et fumer ses pipes ailleurs.
-
-Car M. Honnorat n'est pas encore revenu, non plus que Norette. Il n'y
-a de présents que Peu-Parle et Saladine. Ganteaume, après avoir aidé à
-un premier pansement sommaire, est parti, je ne sais où, chercher le
-médecin.
-
-Cependant, quelqu'un s'incline sur mon lit, me parlant comme à un
-enfant, murmurant des paroles douces. Si c'était Norette, ou seulement
-M. Honnorat? le fin profil oriental de la fille ou la grosse figure du
-père, d'un si réconfortant égoïsme?
-
-Malédiction! C'est un gendarme. Un bon vieux gendarme à moustache
-couleur de cirage, avec le baudrier, le tricorne, en costume de
-procès-verbal.
-
---«Voilà bien la quatrième fois, me dit Saladine, que, depuis
-l'accident de ce matin, il vient demander de vos nouvelles.»
-
-Tant de sollicitude me touche. Affaibli, léger de pensées, je me sens
-prêt à ouvrir mon coeur au représentant de l'autorité.
-
-Cependant, sans insister, sans avoir l'air, le bon gendarme
-m'interroge. Il met, certes, des gants pour m'interroger, mais ce sont
-des gants d'ordonnance; et je n'ai pas de peine, malgré mon état, à
-déjouer sa diplomatie, tout ensemble grossière et ingénue.
-
-Ce gendarme, désireux de se faire honneur, étant relativement lettré,
-d'un procès-verbal «rédigé sur place», voudrait savoir quand et
-comment, et par qui j'ai été blessé.
-
---«Mais, mon Dieu, lui dis-je, monsieur le gendarme, je vous crois
-assez perspicace pour l'avoir tout de suite deviné. J'ai été blessé ce
-matin par un, j'ignore lequel! des trois Piémontais employés à paver
-le passage d'âne, et que j'avais surpris en train de piller la maison.
-L'ont-ils pillée, au moins?
-
---Hélas! répondit Saladine.
-
---On ne les a plus vus?
-
---Et on ne les reverra jamais!
-
---Donc, leur absence les dénonce. Ils avaient, d'ailleurs, monsieur le
-gendarme, autant que la nuit me permettait de voir, de fortes bottes
-non cirées, et se parlaient en italien.»
-
-L'air fâché, bonhomme et méfiant, le gendarme m'écoutait dire. Il
-ajouta:
-
---«Nous avons constaté le vol, et vos dépositions concordent.
-Nonobstant, le coup de fusil m'étonne. Ce n'est pas du fusil que se
-servent généralement les Piémontais.
-
---J'ai pourtant reçu une balle.
-
---Sans doute!... Mais venant ainsi de simples Piémontais, une balle
-n'est pas dans l'ordre, reprit le gendarme qui, évidemment, avait ses
-soupçons et son idée. Ne vous connaîtriez-vous pas, par hasard, quelque
-rival, quelque ennemi?
-
---Eh! par l'amour du ciel, interrompit Saladine, laissez ce pauvre
-Monsieur tranquille! Il va retomber en faiblesse et j'ai eu bien tort
-de vous laisser entrer avant le médecin.»
-
-Le gendarme s'inclina, sourit; et son sourire signifiait:
-
-«Ce sont là histoires du Puget-Maure. Vous ne désirez pas que le
-gouvernement s'en mêle, à votre aise!»
-
-Puis il sortit, d'un pas militaire, tandis que Saladine, jalouse avant
-tout de l'honneur des Gazan, heureuse du scandale évité, me jetait le
-seul regard aimable que je lui ai connu de sa vie, et que Peu-Parle,
-desserrant les dents, murmurait:
-
---«Vous avez raison! Querelles d'honnêtes gens ne regardent pas les
-gendarmes. Ce matin pourtant, nul autre que nous ne le saura, il m'a
-bien semblé reconnaître la voix du fusil de Galfar.»
-
-
-
-
-XLIV
-
-LES SONGES
-
-
-Que de choses en ces quelques jours! Que d'événements, de surprises.
-Quelle quantité de bonheur! J'en ai le coeur doucement réjoui, et la
-tête comme brisée.
-
-Toutes mes prévisions se réalisent.
-
-L'heureux succès de l'aventure dépasse même ce que j'espérais.
-
-Pauvre Galfar qui s'imaginait, en s'emparant de la clochette, être
-maître de la Chèvre d'Or.
-
-Galfar doit le comprendre maintenant: la Chèvre d'Or ne cède pas ainsi
-aux menaces. Fière, elle hait les violents; il faut savoir lui plaire,
-la charmer, le reste n'est que peine inutile.
-
-Certes, la clochette de Misé Jano m'a servi. J'en ai déchiffré,
-avec un peu d'étude, les mots gravés, et j'ai obtenu de cette façon
-l'indication nécessaire.
-
-Mais qu'aurais-je fait sans Norette? C'est elle qui m'a soutenu,
-encouragé. C'est grâce à elle, c'est pour elle, que j'ai eu le courage
-de persévérer dans l'entreprise malgré Galfar, les gens du Puget, leur
-colère au grand jour et leurs sourdes embûches. C'est en sa présence
-qu'au moment du solstice, à l'heure prescrite, et l'ombre du roc
-marquant la place, nous est apparu, sous un peu de terre et de gazon,
-le mystérieux coffret de fer, dépositaire du secret.
-
-Nous sommes allés dans un vallon sauvage, la nuit. De hauts rochers se
-découpaient sur un ciel pailleté d'étoiles, et Misé Jano, sa clochette
-au cou, nous suivait. Ensemble, d'un commun effort, Norette m'aidant de
-ses petites mains brunes, nous avons fait tourner la pierre mouvante.
-Oh! l'éblouissement tout au fond de la grotte sombre, dont nous
-suivions les étroits couloirs, lentement, les doigts enlacés!
-
-Ils étaient là, innombrables et jetant des feux sous les reflets de
-notre torche, les trésors du roi de Majorque. Je les ai vus, mes
-yeux en brûlent, vus cette seule fois, pendant un instant. Je ne les
-reverrai que dans un mois, au lendemain de notre mariage. Car Norette
-le veut ainsi, et je dois obéir à Norette.
-
-
-
-
-XLV
-
-TOUJOURS LES SONGES
-
-
-Oh! j'ai obéi, j'ai attendu. Maintenant très riches, très heureux,
-grâce à la Chèvre fantastique et à ses inépuisables monceaux d'or, nous
-réalisons, Norette et moi, des choses extraordinaires.
-
-D'abord le Puget-Maure a été passé, de fond en comble, au lait de
-chaux, et reluit, quand le soleil donne, comme un diamant sur son pic.
-Comblés des libéralités de Norette, les habitants sont devenus autant
-de petits seigneurs et ne braconnent plus que pour leur agrément.
-M. Honnorat, toujours maire, mais qui désormais fume ses pipes en
-costume turc, a eu l'idée ingénieuse de placer à l'entrée du village un
-écriteau portant ceci:
-
- ARRÊTÉ MUNICIPAL
-
- _La pauvreté est interdite sur le territoire_
-
- DE LA COMMUNE
-
-C'est Peu-Parle, aidé du bon gendarme, qui ont charge de traquer les
-délinquants. Ils les appréhendent sans pitié et ne leur permettent le
-séjour qu'à la condition d'accepter des habits neufs et une bourse
-abondamment garnie. Ceux qui font les méchants et refusent sont illico
-reconduits à la frontière.
-
-Pour le quart d'heure, un certain égoïsme me tient, et je m'occupe
-surtout de Norette, c'est-à-dire de moi-même.
-
-J'ai relevé pour elle, en élégant style mauresque, au milieu des
-précipices et des rocs, le château dans les débris duquel nous
-cueillîmes les fleurs de la Reine. Norette est reine, reine des
-Bohémiens; elle a des robes brodées de perles et de rubis, elle se pare
-de bijoux étranges. Saladine la sert; seulement Saladine est négresse
-et s'appelle Sara, ce qui, d'ailleurs, n'a l'air d'étonner personne.
-
-J'oubliais de dire que Misé Jano--entre nous, c'était bien elle la
-Chèvre d'Or, et l'autre matin, l'ayant arrêtée par les cornes, je me
-suis étonné de la lourdeur et du froid métallique de sa toison,--oui!
-j'oubliais de dire que Misé Jano habite, au fond d'un jardin égayé
-de jets d'eau chantant dans des bassins de marbre et planté d'arbres
-d'Orient, un délicieux pavillon à jour; et que chaque dimanche l'abbé
-Sèbe nous dit la messe, dans une chapelle coiffée d'une calotte en
-briques peintes et qui a ses cloches dans un minaret.
-
-Au surplus, je compte mettre la fortune dont le destin m'a fait
-comptable, au service de la France et de l'Humanité. Je médite de
-grands projets. Mais j'attends, avant l'exécution, la présence de
-Ganteaume qui a des idées là-dessus.
-
-Car seul Ganteaume manque au Puget. Ganteaume est parti sur Arlatan
-pour aller retrouver, là-bas, en Petite-Camargue, patron Ruf et
-Tardive. Mais ils doivent revenir tous les trois, bientôt. Un signal
-annoncera que leur galère est mouillée à la calanque d'Aygues-Sèches.
-Nous la chargerons de pierreries, je m'embarquerai avec Norette et nous
-ferons le tour du monde...
-
-Au milieu de mes rêves, c'étaient là, je m'en rends compte maintenant,
-des rêves causés par la fièvre, parfois une angoisse se mêlait,
-comme la douleur lancinante de quelque blessure mal fermée. Alors
-m'apparaissait Galfar, un Galfar méchant, ironique, dont le sourire me
-glaçait.
-
-Puis l'angoisse, la douleur cessaient pour faire place de nouveau à
-la féerie des visions, visions de puissance, de vie noble et libre
-généreusement promenée, avec l'amour pour compagnon, à travers les
-océans bleus, le long de côtes fortunées, où des groupes de villes
-blanches, des palais aux vives couleurs se cachent parmi les palmiers.
-
-
-
-
-XLVI
-
-CONVALESCENCE
-
-
-Un matin, les rêves s'envolent et je me trouve de nouveau couché dans
-la chambre aux merveilles.
-
-Le souvenir me revient du Piémontais, de la clochette, du coup de fusil
-de Galfar. On a pu extraire la balle; mais je suis resté près de deux
-semaines, délirant, entre la vie et la mort. Galfar avait bien fait les
-choses.
-
-Que de braves coeurs s'empressent autour de moi!
-
-Ganteaume ressent une telle joie d'être reconnu et appelé de son nom:
-«Ganteaume?» qu'il s'en va pleurer dans un coin.
-
-Saladine, maintenant que me voilà hors de danger, médit du médecin
-et, pour me guérir tout à fait, invente chaque jour quelque potion
-nouvelle, composée d'herbes par ses mains cueillies, inoffensives en
-tout cas.
-
-M. Honnorat, sacrifice énorme! s'abstient quelquefois de fumer et,
-pendant des demi-heures, il s'installe à mon chevet, contant pour la
-cinquantième fois ses voyages.
-
-L'abbé ne m'en veut pas trop, quoique déçu! Il comptait en effet
-envoyer au ciel, avec viatique de première classe, mon âme, une âme de
-savant qui devait là-haut lui faire honneur.
-
---«Que diantre voulez-vous, avoue-t-il avec son ingénuité paysanne,
-chacun a son amour-propre, et des occasions pareilles ne se rencontrent
-pas souvent au Puget.»
-
-Tout le monde s'est mis à m'aimer. Les pires ennemis que m'avait faits
-la Chèvre d'Or, s'inquiètent et demandent de mes nouvelles au four,
-chez le barbier, à la fontaine, et notre rancunière Saladine prend
-plaisir à les rudoyer.
-
-Ce revirement est dû sans doute au caractère chevaleresque de mon
-attitude à l'endroit de Galfar devant le bon gendarme.
-
-Que dis-je? Galfar lui-même semble me savoir gré de n'être pas mort
-et de lui éviter ainsi un dérangement toujours désagréable en Cour
-d'assises. Galfar, s'imaginant que l'appétit m'est déjà revenu, a, pas
-plus tard qu'hier, daigné envoyer à mon intention, par l'intermédiaire
-de Peu-Parle, toute sa chasse de la veille.
-
-Et Norette? Et la Chèvre d'Or?
-
-Quant à la Chèvre d'Or en qui, plus que jamais, je crois, un point
-me suffit, c'est que la clochette est sauvée. Je la tenais au poing,
-Peu-Parle me l'a dit, lorsqu'il me releva, mouillé de sang, dans les
-cailloux.
-
-Mais les façons de Mlle Norette ne sont pas sans m'inquiéter un peu.
-Je revois, à travers certaines éclaircies de mon délire, une Norette
-inquiète, passionnée, penchant sur moi un front pâle, des yeux
-attendris.
-
-Maintenant Norette n'est plus la même. Norette s'est comme fermée. Elle
-paraît ne se rappeler rien. Et quelquefois je me demande si je n'aurais
-pas rêvé nos soirs d'amour au jardin, sous le regard complice des
-étoiles, comme j'ai rêvé notre visite à la grotte de la Chèvre d'Or.
-
-Ceci me torture affreusement, et m'empêche de savourer, dans leur
-pénétrante douceur, les joies de la convalescence. A se sentir vivre
-quand on croyait mourir, l'âme éprouve les émotions d'un retour. Mais
-quoi? un ciel si bleu, un si clair soleil, des fleurs, des parfums, des
-chants d'oiseau, et pas le sourire de Norette.
-
-J'ai le désir enfantin de ce sourire, plus que le désir: un besoin! je
-l'attendais en ouvrant les yeux, il faisait partie de ma guérison.
-
-Norette, hélas! ne me sourira plus. Son regard me l'a dit, regard de
-mépris et de pitié, hier, dans le jardin, car j'y fais parfois quelques
-pas, soutenu par elle, dans le jardin, près des lauriers dont l'ombre
-épaisse nous cachait, à côté du banc où si souvent nous nous assîmes.
-
-J'avais voulu baiser sa main, lui parler des choses anciennes, mais ce
-clair regard m'arrêta.
-
-Qu'ai-je donc fait qui puisse mériter la haine de Norette?
-
-Rien! Seulement Norette est femme; et, je ne sais pourquoi, peut-être
-par caprice ou par simple besoin de torturer qui l'aime, elle emploie
-contre moi, sans trop penser à mal, cette effrayante faculté d'oubli
-dont savent si cruellement, depuis Ève, se servir les plus ingénues.
-
-
-
-
-XLVII
-
-EN ROUTE POUR LA CALANQUE
-
-
-Un matin, arrive M. Honnorat, joyeux, bruyant, en équipage de pêche.
-
---«Allons, debout, tout est fini! le médecin autorise une sortie. La
-lune nouvelle a fait son apparition cette nuit, et les châtaignes de
-mer doivent être pleines.»
-
-Tout convalescent est sensible à la gourmandise. Ce mot de châtaignes
-de mer éveilla soudain je ne sais quelles gastronomiques nostalgies
-endormies au fond de mon être.
-
-Depuis six mois au moins, M. Honnorat me la promettait cette pêche,
-et bien des fois, levés avant le soleil, nous étions descendus vers la
-Calanque, dans l'espérance d'un temps favorable.
-
-Mais, chaque fois, une malicieuse petite brise, frisant la surface de
-l'eau, nous avait obligés à renvoyer la partie. Pour le genre de pêche
-que nous voulions faire, il faut absolument un calme plat.
-
-Ce matin-là, tout s'annonçait à souhait: pas un souffle dans l'air, et,
-là-bas, sur la mer, pas une ride.
-
---«Il s'agirait donc de traquer l'oursin?
-
---Précisément! Dans un quart d'heure, nous partons tous, le gros de
-l'équipage à pied, vous, pour ne pas vous fatiguer, sur Saladin que
-Galfar prête. Nous devrions être rendus déjà aux Aygues-Sèches, où nous
-attend une surprise. On pêchera jusqu'à ce que la chaleur arrive et
-l'on fera la bouillabaisse sous les pins.»
-
-J'accepte de grand coeur. Norette s'obstine à me fuir quand je veux lui
-parler; chemin faisant, je trouverai bien l'occasion de m'expliquer
-avec Norette.
-
-Pendant toute la longue descente, Norette, qui marchait à côté de ma
-monture, n'a pas même daigné m'adresser la parole. Elle s'entretenait
-avec son père, indifférente, d'un procès qui les appelle à Arles et,
-sans doute, nécessitera un long séjour. Peut-être même, par suite
-d'intérêts nouveaux, leur faudra-t-il quitter, à tout jamais, le
-Puget-Maure. Et moi, alors, que deviendrai-je?
-
-Mais Norette ne me voit pas.
-
-Norette s'inquiète peu de mes peines.
-
-Elle est bonne, pourtant; le sort de Misé Jano l'inquiète.
-
---«Bah! lui dit M. Honnorat, nous en ferons cadeau à Peu-Parle; ce
-maniaque aime les bêtes, Misé Jano ne peut qu'être heureuse avec lui.»
-
-Et Mlle Norette approuve tout en caressant de la main, sa main brune et
-souple que j'ai pressée, le poil bourru de Saladin.
-
-Comme cela ressemble peu à l'aurore de notre amour, à nos courses dans
-la montagne, quand j'étais jaloux de Ganteaume et que Misé Jano nous
-suivait!
-
-La surprise, c'est patron Ruf avec Tardive qui, avertis par cet
-excellent M. Honnorat, nous attendent dans la grande barque.
-
---«Eh quoi, patron Ruf? Quoi, Tardive?...»
-
-Embrassades! Ganteaume exulte, et M. Honnorat, qui savait tout, feint
-de s'étonner le plus fort.
-
-Moi seul ne puis être joyeux et continue à faire grise mine.
-Heureusement, pour m'excuser, j'ai le prétexte de ma maladie.
-
-
-
-
-XLVIII
-
-PÊCHE A L'OURSIN
-
-
-Cependant patron Ruf s'impatientait.
-
---«A la fin, t'avanceras-tu, méchant mousse, voilà deux heures qu'on
-t'espère?»
-
-Je crus d'abord qu'il s'adressait à Ganteaume. Mais aussitôt patron Ruf
-ajouta:
-
---«Le Tonnerre de Dieu me cure, on ne fera jamais rien de cet animal!»
-
-Je m'étonnai que le brave patron Ruf, si réfléchi, de si bonnes
-manières, parlât ainsi, surtout à son fils. Mais je m'aperçus qu'il
-riait en dessous, malgré qu'il fît la grosse voix, et compris que sa
-colère était feinte.
-
-Un homme à barbe grise sortit des tamaris. Il tenait de chaque main une
-_dourgue_ vernissée qu'il venait de remplir à la source, et, quoique
-vêtu en simple matelot, il portait la rosette rouge à la boutonnière.
-
---«C'est vous, colonel! s'écria M. Honnorat. Quel bon vent, quel
-heureux hasard?...»
-
-Mais patron Ruf ne donna pas au colonel le temps de répondre.
-
---«Allons, mousse, passe-moi la _dourgue_, et plus vite que ça, la
-langue me pèle!»
-
-Le mousse de cinquante ans passés, officier de la légion d'honneur,
-passa la _dourgue_. Patron Ruf avait l'air de s'amuser beaucoup. Il
-fit semblant de se calmer après avoir bu un coup d'eau fraîche, et le
-mousse colonel put nous donner des explications.
-
-Ils étaient comme cela, dans Antibes, une douzaine de vieux officiers
-en retraite qui subissaient la même destinée que lui.
-
-Pris de la folie de la mer, passant les trois quarts de leur vie sur
-l'eau, ces terriens, pour échapper aux tyrannies d'un règlement qui
-n'est pas doux à l'endroit des marins amateurs, et se soustraire, une
-fois pour toutes, aux vexations et aux amendes du terrible commissaire
-du port, avaient résolu de prendre le brevet de patrons pêcheurs.
-
-Mais, avant d'être patron, il faut, selon l'ordonnance de Colbert,
-toujours en vigueur sur nos côtes, avoir fait son stage de mousse.
-
-Et ils faisaient leur stage de mousse avec sérieux, les braves
-gens, chez des patrons amis qui voulaient bien d'eux. Les patrons,
-naturellement, les traitaient en mousses.
-
---«Pour ma part, disait philosophiquement le colonel, je n'ai pas
-encore trop à me plaindre. Patron Ruf crie, mais il est bon homme. J'en
-sais qui sont tombés plus mal.»
-
-A ce moment patron Ruf se remit à tempêter:
-
---«La fiole d'huile, les paniers, les rames.
-
---A vos ordres, voilà! Le patron se fâche, embarquons.»
-
-J'étais un peu surpris de ne pas voir le moindre filet dans le bateau.
-
---«Avec quoi diantre pêche-t-on les oursins?
-
---Patience! nous trouverons, dans les canniers de Vau-Méjane, plus
-d'engins qu'il ne nous en faut.
-
-En effet, comme nous longions Vau-Méjane, le colonel, tout à ses
-devoirs de mousse et bien qu'un peu humilié par la présence de Norette,
-prit terre bravement et coupa, dans une haie de roseaux échevelés et
-frémissants, plusieurs cannes de belle longueur.
-
-Puis, s'étant rembarqué, il dépouilla les cannes de leurs feuilles, il
-les fendit en quatre par un bout, il introduisit dans ce bout, pour
-tenir les quatre sections écartées, un caillou rond ramassé exprès sur
-la plage; il tailla, ficela, cira, et se trouva avoir fabriqué, de la
-sorte, des ustensiles assez pareils aux cueilloirs à fruits dont se
-servent les jardiniers.
-
-Le mieux réussi fut pour Norette.
-
-Pendant cette importante opération, patron Ruf, aidé de Ganteaume
-et employant tantôt la voile, tantôt la rame, nous avait doucement
-conduits à l'endroit désiré.
-
-Sur un fond de roches et d'algue, à travers l'eau d'un vert lumineux,
-on voyait se promener les oursins, lentement, un peu de côté, à l'aide
-de leurs piquants mobiles, en sorte qu'on eût dit de gros marrons
-vivants hérissés dans leur coque.
-
-Il ne nous restait plus qu'à les cueillir, ce qui, au premier abord,
-paraît simple.
-
-Vous plongez le roseau dans l'eau, vous visez l'animal: maintenant,
-foncez, ramenez... Eh! mais pas déjà si facile que cela! M. Honnorat,
-Ganteaume et Norette ont la main à cet exercice et manquent rarement
-leur coup. Le colonel et moi nous le manquons à chaque fois. C'est le
-diable que de diriger sous l'eau, à près de deux brasses, un roseau que
-la réfraction vous fait paraître cassé en deux.
-
-Je m'aveugle, couché sur le ventre, à scruter ces claires profondeurs,
-scintillantes, pénétrées de soleil, où roulent des émeraudes fondues.
-
-Victoire! fourrageant à tort et à travers, enfin mon roseau remonte
-avec un oursin au bout. Un oursin bleu, hélas! Au lieu d'être couleur
-d'acajou, le mien, à chacune de ses pointes, lesquelles ne piquent pas,
-porte une perle de turquoise du ton le plus délicat.
-
-Très joli à voir l'oursin bleu, mais d'un goût positivement détestable.
-
-Tous me raillent pour ce bel exploit, et Norette plus que les autres.
-Mais patron Ruf prend pitié de moi; il me relève de mes fonctions de
-pêcheur et me confie la fiole à huile.
-
-La brise s'est levée, la mer commence à rire, et l'on voit trouble au
-fond de l'eau. Avec une barbe de plume, suivant l'immémorial usage
-que les Provençaux tiennent des Grecs, j'asperge de quelques gouttes
-d'huile les vagues autour de la barque. L'huile s'étale, les vagues
-s'effacent, et la mer, au milieu des flots remués, redevient, sur un
-espace de quelques pieds, unie comme une glace légèrement irisée.
-
-Des oursins, et puis des oursins! Les douzaines succèdent aux
-douzaines. Enfin patron Ruf dépose sa lance, allume une pipe et déclare
-qu'en voilà de reste et qu'il se fait temps de déjeuner.
-
-Neuf heures, le soleil est déjà haut. On débarque, on s'installe à
-l'ombre sous une roche grise et lavée que parsèment des aiguilles de
-pin.
-
-Là-bas, au loin, par delà le golfe, la côte arrondit sa noble ligne
-entre la mer d'azur et les Alpes violettes dentelées de neige.
-Paresseuse, la mer soupire. Les pins répondent à la mer.
-
-Alors, oubliant les oursins, regardant Mlle Norette toujours impassible
-et hautaine, je me mets à envier le colonel. Il ne songe point aux
-amours; un encouragement de patron Ruf est plus doux à son coeur que
-tous les sourires de Norette; et je voudrais, comme lui, être mousse,
-oui! bon vieux mousse à barbe grise avec l'ami Ruf pour patron.
-
-
-
-
-XLIX
-
-LE SACRIFICE
-
-
-Un cent d'oursins, dégustés au bord de la mer, ne comptent guère
-que comme apéritif. Il s'agirait maintenant de pêcher dans les
-anfractuosités du rivage le _pey San-Péiré_, la _rascasse_ et
-autres savoureux poissons de roche, indispensables éléments de la
-bouillabaisse projetée que nous mangerons au dîner, c'est-à-dire vers
-midi. Car ici on dîne à midi, chaque peuple ayant ses usages.
-
-Patron Ruf me passe une ligne, une poignée de _mourédus_, et me
-voilà essayant des expériences d'équilibre au grand soleil sur les
-avancements escarpés, les arêtes coupantes et blanches de la rive.
-
-Mais j'avais trop présumé de mes forces. La danse des rayons dans
-l'eau, mon attention à regarder, m'ont brouillé les yeux et troublé la
-tête. L'odeur mêlée des pins résineux et de l'algue, cet air du large
-que je respire avec délices, achèvent encore de me griser. J'éprouve un
-besoin de dormir, un irrésistible besoin d'immobilité et de bien-être;
-et, ma ligne cédée au colonel, c'est en chancelant comme un homme ivre
-que je vais m'étendre au fond de la barque amarrée en un creux de
-falaise.
-
-La barque se balance au clapotis du flot et gémit. Sur ma tête, cachant
-le soleil, surplombe une voûte humide, incrustée de sel, où des
-cailloux luisent, où vivent des _patelles_, où, sur l'immobile ligne
-d'étiage, des mousses aux senteurs amères et des plantes marines ont
-poussé.
-
-J'ai fermé les yeux.
-
-N'est-ce point ici, dans ce golfe, au plus profond de l'abîme bleu, que
-disparut, il y a des siècles, avec ses portiques, ses tours de marbre,
-la fabuleuse cité, antique souvenir des Atlantes, dont patron Ruf, un
-jour, me décrivait les splendeurs?
-
-Mais la mer doucement s'écoule sous la barque; et la barque, descendant
-en même temps qu'elle, me dépose sur un fond de sable d'or, semé de
-perles.
-
-Et voici Norette, coiffée de corail, en costume de fée Océane, qui
-me prend par la main, me conduit dans l'immense ville, me montre son
-palais, ses trésors...
-
-Toujours des rêves, toujours des trésors, et toujours Norette!
-
-Un choc interrompt mon léger sommeil.
-
-La barque a heurté le rocher, quelqu'un a sauté dans la barque.
-
-Je me dresse, je reconnais Norette qui me fuyait depuis huit jours et
-qui me cherche maintenant.
-
-Ganteaume l'accompagne, il détache l'amarre.
-
---«Viens, Ganteaume, tu rameras.»
-
-Puis, s'adressant à moi:
-
---«Nous serons mieux au large, plus seuls, j'ai des choses graves à
-vous confier.»
-
-Je me sentis rougir, et n'aurais pu dire pourquoi! en écoutant sa voix
-émue, en subissant le long regard de ses beaux yeux voilés moins de
-courroux que de tristesse.
-
-Elle ajouta:
-
---«C'est à propos de la Chèvre d'Or!»
-
-A ces seuls mots, dans une soudaine vision, je devinai enfin les trop
-justes motifs de son attitude envers moi. Une honte mêlée de remords
-m'envahit. Je voulais parler et ne trouvais point de paroles.
-
---«Ne niez rien, n'expliquez rien! Il est des choses irréparables. Plût
-au ciel que vous fussiez mort du coup de fusil de Galfar! J'en serais
-peut-être morte aussi; et si la terre noire n'eût pas voulu de moi, je
-restais du moins votre veuve avec l'éternel deuil au coeur d'un amour
-auquel j'aurais cru. Mais votre fièvre a rêvé tout haut, trop haut pour
-mon bonheur, puisque, hélas! je l'ai entendue. De l'or, des diamants,
-la chèvre, la clochette... Et toute une longue nuit qui me semblait
-ne devoir plus finir, à votre chevet, sur vos lèvres où j'épiais,
-heureuse, un souffle de vie, j'ai cueilli, syllabe par syllabe, cette
-douloureuse et humiliante certitude qu'aimé de moi, le sachant, vous
-ne m'aimiez pas.»
-
-Elle était belle ainsi et digne de tous les désirs, cette fière enfant,
-en qui un dépit passionné éveillait la femme.
-
-J'essayai de baiser ses mains, je les mouillai de larmes qui n'étaient
-point feintes.
-
-Elle me repoussait, secouant la tête doucement, avec une obstination
-désolée.
-
---«A quoi bon? puisque je sais, puisque tout est fini, puisque, même
-disant la vérité, je refuserais de vous croire.»
-
-L'absolu du décret me révolta, et ce sentiment de révolte éveilla en
-moi quelque courage.
-
---«Écoutez-moi, Norette, je serai franc! Ce que je vais avouer, je vous
-l'avouerais à genoux, si ma blessure le permettait et si tant de coques
-d'oursins ne jonchaient la cale. Oui, une série de hasards étranges,
-parmi lesquels, en premier lieu, ma trouvaille de la clochette, m'ont
-fait deviner, oh! sans préméditation de ma part, et votre origine
-orientale, et le secret par vous possédé du trésor des rois de
-Majorque. Le trésor, j'y croyais à peine quand je vous connus. Peu à
-peu, je m'habituai, sans réfléchir, à vous confondre tous les deux,
-le trésor et vous, dans les mêmes vagues projets de conquête. Pourquoi
-ne vous l'avoir point dit? Mon silence fut mon seul crime! Crime
-involontaire que j'expie, puisqu'il me coûte votre amour. Mais s'il est
-vrai que vos paroles d'aujourd'hui présagent une séparation éternelle,
-je jure ici, devant Dieu, en présence de Ganteaume, que nul calcul ne
-guidait mes pas, quand je suivais le torrent pierreux qui me conduisit
-au Puget-Maure: je jure que, la première fois que je vous vis, prêt à
-vous aimer déjà, Norette! j'ignorais, certes, l'existence et le nom
-même de la Chèvre d'Or.»
-
-Il y avait, dans mon plaidoyer, un peu de vérité avec beaucoup de
-mensonge, mais les faits étaient si lointains et mes sentiments
-tellement transformés depuis, que mensonge et vérité pouvaient, en
-conscience, se confondre.
-
-Norette songeait:--«S'il croyait pourtant dire vrai?»
-
-Moi:--«Si pourtant elle feignait de me croire?»
-
-Deux amants sont bien près de s'entendre, quand leurs désirs ont de
-ces muettes complicités.
-
-Mais Norette ne céda point.
-
-Ganteaume, fort troublé de tous ces discours, avait, en quelques
-coups de rame, doublé la pointe d'un petit cap dont la masse, aride
-et blanche près du flot, coiffée de myrtes à sa cime, nous mettait à
-l'abri des regards.
-
---«Vous ne vous êtes pas trompé, le trésor existe, continuait Norette.
-Depuis la défaite et l'embarquement, le secret en resta dans notre
-famille. Longtemps conservé par tradition, c'est au quatorzième siècle
-seulement qu'un de nos arrière-grands-pères, maître Michel Gazan,
-astrologue et médecin de la reine Jeanne, fondit et grava, de peur
-qu'à la fin ce secret ne se perdît, le fameux talisman figurant une
-clochette à la mode sarrasine... Prenez-le, prenez, le voici! rouge de
-votre sang comme quand vous l'avez arraché à Galfar.
-
-«Prenez donc! Pourquoi hésiter? n'aurez-vous pas ainsi tout ce que vous
-désiriez de Norette?»
-
-Je pris la clochette. Norette pâlit; mais un éclair de joie illumina
-l'oeil mélancolique de Ganteaume. Accepter le trésor, c était renoncer
-à Norette. Et, moi faisant cela, Ganteaume pouvait espérer.
-
-Je m'étais dressé. La clochette d'argent, reluisante, tremblait
-un peu entre mon index et mon pouce, et le soleil, les reflets de
-l'eau, allumaient des turquoises et des diamants aux intailles de
-l'inscription en arabesque qui courait autour de ses bords.
-
-A ce moment, j'aurais pu la lire; mais une larme, venue je ne sais
-d'où, troublait ma vue, et c'est ce qui m'en empêcha.
-
---«Alors, demandai-je à Norette, ceci nous sépare éternellement?
-
---Éternellement! répondit-elle.
-
---Rien ici-bas ne vaut l'amour. Pourquoi attrister notre vie de ce
-qui empêche d'aimer. La mer, sous la barque, est profonde, je n'ai
-qu'à desserrer les doigts pour que le secret de la Chèvre d'Or s'y
-ensevelisse pour toujours.
-
---Vous êtes le maître!» soupira Norette.
-
-Je tins la clochette encore un instant suspendue; puis, me penchant,
-je desserrai les doigts. Lentement, doucement, comme à regret, la
-clochette descendit, se balançant, et, blanche étoile qui se meurt,
-finit par disparaître sous les profondeurs de l'eau transparente. Les
-trésors du roi de Majorque rejoignaient ceux de patron Ruf.
-
-Du haut du cap, parmi les myrtes, M. Honnorat nous criait:
-
---«Allons, les enfants, la brise creuse, et Tardive a déjà servi la
-bouillabaisse!»
-
-Ganteaume, le plus misérable, ayant perdu amour et trésors, mêlait
-l'averse de ses pleurs aux gouttes rejaillies dont s'emperlaient les
-rames.
-
-Mais Norette était dans mes bras, et, tout au divin égoïsme de l'amour,
-nous ne voyions pas les pleurs de Ganteaume.
-
-
-
-
-L
-
-JOURNÉE DE JOIE ET SOIR DE DEUIL
-
-
-C'est triste et l'âme en mélancolie, que je reprends, me l'étant
-promis, ces mémoires six mois durant interrompus par le bonheur.
-
-Le bonheur?
-
-Oui, je l'ai connu du jour où j'épousai Norette: un bonheur tranquille,
-ingénu, que rien n'eût altéré sans le deuil qui, subit, vint ennuager
-de ses ombres la douce lumière persistante de notre lune de miel.
-
-Le mariage accompli--que de poudre brûla _la Bravade_, à cette
-occasion, et que de peaux fraîches écorchées enguirlandèrent le portail
-de la demeure des Gazan!--un certain calme, après tant d'événements,
-régnait de nouveau sur le Puget-Maure.
-
-Ganteaume, désillusionné, s'en est retourné à la Petite-Camargue. Un
-peu d'amour le tient encore, mais la mer le consolera. Il monte nous
-voir, une fois par semaine, tantôt avec Tardive, tantôt avec patron
-Ruf, et nous apporte du poisson ou des coquillages. Nous avons,
-d'ailleurs, le projet d'aller passer tout un printemps dans leur
-cabanette agrandie, et Norette s'enthousiasme à l'idée de dormir sous
-le joli plafond de velours vert sombre que fait l'envers d'une toiture
-en roseaux d'étang longs empanachés.
-
-La maison ici est restée la même, toujours vieille et blanche, avec sa
-cour si fraîche qu'une treille recouvre, son étroit jardin suspendu que
-parfument la sauge et le romarin. On n'a seulement pas touché aux pavés
-du passage d'âne, bien que Galfar, décidément vaincu par ma générosité,
-ait cédé l'écurie du fond et mis ainsi fin à des dissensions
-séculaires, avant d'entreprendre un voyage aux Indes, dont M. Honnorat
-a voulu faire les frais.
-
-Saladin nous appartient. Il habite l'écurie en compagnie de Misé Jano;
-Saladine, insensiblement, s'accoutume à lui donner le nom de son défunt
-mari.
-
-J'essaie de me remettre au travail, et le bon abbé Sèbe, comme
-autrefois, m'emprunte mon fusil quand l'occasion s'en présente.
-
-Du reste, nos chasses archéologiques, nos stations devant des pierres
-frustes ont cessé d'offusquer les paysans. Personne ne songe plus aux
-trésors du roi de Majorque, personne, sauf Peu-Parle qui, un instant
-troublé par ces aventures, retourne maintenant s'asseoir à sa place
-ordinaire, dessous le rocher de la Chèvre, et, taciturne, tant que le
-soleil dure, continue son rêve interrompu.
-
-Quant à Norette, que dirai-je? Norette ne ment point aux pronostics
-contenus dans le panier des trois vieilles femmes. Toujours bonne comme
-le pain, pure comme le sel, laborieuse comme la quenouille, j'espère
-que d'ici à peu elle va faire honneur au quatrième souhait.
-
-Elle m'en a dit quelque chose à l'oreille. Patron Ruf sera le parrain.
-
-M. Honnorat ne tient pas en place depuis qu'il a l'espoir de se
-voir grand-père. Le Turc qui était en lui disparaît. Plus de sieste
-l'après-midi, plus de ces interminables heures oisives qu'il passait
-assis, sans penser, en fumant des pipes. Un besoin continu de
-mouvement, une activité toute juvénile.
-
---«Soyons vivaces!» répète-t-il. M. Honnorat veut que son petit-fils
-ait la fortune; et, dans ce très louable dessein, il s'est mis en tête
-de reconstituer les vignobles du Puget-Maure. D'après lui, le vin
-autrefois coulait par les ruelles du village comme coule l'eau après
-qu'il a plu. C'est pour cela que toutes les maisons ont de si vastes
-caves, avec des cuves briquetées pareilles à des tours, et des tonneaux
-de pierre taillée, en prévision des années exceptionnelles où les
-tonneaux de bois ne suffisaient pas. Mais voilà, à force de trop lui
-demander, l'homme a fini par fatiguer la vigne.
-
-Dire que depuis Noé, nous avons toujours marché par bouture, et que
-jamais l'idée n'est venue à personne de rajeunir, à l'aide de semis,
-ces plants je ne sais combien de fois centenaires? Comment veut-on
-qu'avec une telle hygiène le divin bois tordu ait conservé sa force et
-puisse, désormais plus mou que l'amadou, résister à la dent vorace
-des invisibles ennemis qui, de tous côtés, s'abattent sur lui? Aussi
-l'oïdium, le _Milo-Diou_, le phylloxéra, que sais-je encore, ont
-raison de cette proie facile. «Rendons à la vigne des moelles fermes,
-une dure écorce, rien de tout cela n'y mordra plus!» Théorie d'une
-simplicité vraiment lumineuse!
-
-M. Honnorat, par patriotisme, répugne à l'emploi des plants d'Amérique,
-lesquels, d'ailleurs, ne produisent qu'un faux vin. M. Honnorat
-sèmera des pépins de grappes françaises choisies parmi les meilleurs
-crus. L'angle du jardin, chaud comme une serre, est déjà tout en
-plates-bandes. Il faudra peut-être cinq ans, dix ans, avant que ces
-pépins aient convenablement raciné. Qu'importe? la mère des jours n'est
-pas morte.
-
-En attendant, pour occuper son impatience, M. Honnorat dirige une
-escouade de paysans dont la mission est d'arracher avec soin, sans
-offenser le chevelu, au fond des vallons, sous les taillis, tout pied
-de _labrusque_ emmêlant, aux branches d'un pin ou d'un chêne, ses
-flexibles sarments chargés de raisins aux grains menus et rares. «La
-vigne sauvage est la vraie vigne et vaut tous les _Jaquez_ du monde!»
-
-Après quoi, on repique à grands frais les pieds ainsi conquis sur une
-lande caillouteuse, inculte immémorialement, et dont M. Honnorat s'est
-découvert propriétaire.
-
-Excellent M. Honnorat.
-
-Je n'ai pu résister à la démangeaison de railler un peu sa méthode.
-
---«Bah! répondit-il, ce ne sont là que des essais, et pour triompher,
-je compte avant tout sur les graines.»
-
-Puis me montrant la dégringolade des collines qui descendent de sa
-vigne future jusqu'à la mer, il ajouta, riant de son rire:
-
---«En tout cas, mauvais ou bons, si le phylloxéra veut manger mes
-plants, il faudra, pour grimper si haut, qu'il ait soin de se commander
-une paire de jambes neuves.»
-
-Un soir, M. Honnorat est rentré ruisselant et transi, ayant voulu,
-malgré la pluie, une pluie d'automne glacée! rester à surveiller ses
-planteurs de labrusques.
-
-Il a boudé la soupe, lui d'ordinaire si gai mangeur; il a regagné
-sa chambre, symptôme grave! sans allumer sa pipe. Le lendemain, M.
-Honnorat a gardé le lit et Saladine s'est alarmée.
-
---«Gazan couché, Gazan perdu! répétait-elle en cachant ses larmes, je
-ne m'y trompe pas: c'est le troisième dans la maison dont j'aurai été
-la triste habilleuse.»
-
-Hélas! que Saladine avait raison! Au bout d'une semaine, malgré nos
-soins, M. Honnorat s'est éteint, tranquille, presque sans agonie.
-
-Peu d'instants auparavant, très affaibli, mais en possession de toute
-sa raison, il me faisait mille recommandations à propos des vignes et
-plaisantait avec Norette. Il ne se plaignait pas de souffrir, mais
-rester immobile l'ennuyait.
-
-Il a voulu boire; et, surpris, sans transition aucune, nous nous
-aperçûmes qu'il délirait. Il croyait être enfant, il parlait de sa
-mère, et, revivant dans l'éclair d'une vision ses années, il appelait
-d'anciens amis, partait pour de lointains voyages.
-
-Puis il s'est tu, ma main qu'il serrait s'est glacée.
-
---«Père! où es-tu?... Papa...» sanglotait Norette à genoux.
-
-Les Prieurs, des paysans vêtus en moines, sont venus prendre le
-cercueil et l'ont porté, se relayant, jusqu'à l'église et jusqu'au
-cimetière. L'abbé Sèbe chantait les prières. Nous suivions avec patron
-Ruf et Ganteaume accourus dès la triste nouvelle, avec Peu-Parle et
-tout le village.
-
-Au retour, j'ai retrouvé Norette, en compagnie de Tardive, dans la
-chambre où se consumaient les trois cierges, et qu'elle n'avait pas
-voulu quitter. Le soleil entrait par la fenêtre grande ouverte,
-caressant du même rayon le lit sur lequel M. Honnorat venait d'expirer,
-et le front pâle de ma femme, ses yeux pleins de larmes, mais agrandis,
-animés déjà par l'étonnement et l'orgueil des premières maternités.
-Quel que soit l'excès de douleur, la vie proteste contre la mort,
-et toujours à la trame de nos deuils se mêle celle de nos joies!
-Alors, songeant au pauvre mort qui ne verrait plus ce soleil, qui ne
-connaîtrait pas ce petit-fils d'avance tant aimé, j'ai senti soudain
-tout mon courage s'évanouir, et, venu pour consoler, j'ai pleuré
-moi-même.
-
-
-
-
-LI
-
-LE DERNIER SECRET DE NORETTE
-
-
-Peut-être aurais-je pu, me dispensant d'écrire ces dernières
-pages, m'arrêter à la minute heureuse qui, sous les rocs blancs
-d'Aygues-Sèches, jeta Norette dans mes bras.
-
-Mais cette mort de M. Honnorat se rattache précisément, et de façon
-assez singulière pour moi, à l'histoire de la Chèvre d'Or.
-
---«Ayez bien soin de mes semis?» m'avait dit avant d'expirer, et
-presque comme recommandation dernière, le brave homme, jusqu'à la fin
-préoccupé de sa manie.
-
-Ces paroles, longtemps oubliées, me revinrent un jour en mémoire.
-Février finissait, des fleurs naissaient sur les collines, et des brins
-de gazon luisaient parmi les rocs, annonçant le printemps si bref et si
-enivrant de Provence.
-
-Tandis que Norette, mère avec emphase, promenait au jardin
-l'_Héritier_: «Allons voir, me dis-je, où en sont les semis du
-grand-père.»
-
-Les semis n'avaient pas bougé; peut-être fallait-il, afin de leur
-donner un peu d'air, gratter légèrement le sol de la pépinière?
-
-Je pénétrai donc, pour la première fois, sous une voûte basse, creusée
-dans les fondements de ma tour et défendue par un vitrage, sorte de
-cave à prétention de serre, où M. Honnorat remisait ses outils.
-
-Des limaces s'y promenaient, et les murs exhalaient cette odeur
-de terreau humide et de moisi que connaissent bien les amateurs
-d'horticulture.
-
-Je ne voulais que prendre la binette, une curiosité ironiquement émue
-m'arrêta.
-
-Le long du mur, sur des étagères, des paquets s'alignaient avec leurs
-étiquettes: _Clairet_--_Muscat_--_Grec à grains doubles_, toutes les
-variétés que M. Honnorat comptait voir pousser et mûrir dans ses
-domaines du Puget-Maure.
-
-Un des paquets, celui du _Grec_ à grains doubles, me parut de
-parchemin, et quelle ne fut pas, en l'ouvrant, ma surprise, de
-reconnaître, avec sa couleur jaune et ses lettres pâlies, un feuillet
-du livre de raison.
-
-D'où venait-il et qui l'avait lacéré, ce livre de raison, avant
-l'hécatombe pieusement sacrilège opérée par l'abbé Sèbe, à la demande
-de Mme Honnorat Gazan? Quelque main ignorante, celle de Saladine?
-Peut-être aussi le feuillet était-il celui que Mme Honnorat voulut
-garder, et, mourante, fit arracher par Norette.
-
-En tout cas, voici ce que disait la feuille par miracle échappée:
-
- ... _Et comme, sans compter les sanglantes inimitiés fomentées
- entre parents et frères, cette_ Cabre d'Or _ne se plaisait
- qu'en lieux périlleux, balmes sauvages ou précipices, quiconque
- eût tenté, la suivant, conquérir le trésor sarrasin des rois de
- Majorque, s'exposait à de sûres morts. Aussi, pendant mille ans
- et plus, aucune fille, soit des Galfar, soit des Gazan, soit
- de tel autre cousinage, ne voulut, par crainte des dangers à
- courir, rien révéler touchant lesdits trésors, ni à celui qui
- l'avait épousée, ni à personne autre qu'elle aimât._
-
- _Il est même certain qu'au temps du roi René d'Anjou, dame
- Guiraude Gazan, violemment sollicitée à ce sujet par le sien
- mari, qui était homme fort dépensier et grand joueur, lui
- répondit: «Prenez mes bijoux et vendez-les, si l'or vous
- manque, mais je tiens encore bien trop à vous, malgré votre
- méchante vie, pour mettre en vos mains un secret qui a déjà
- coûté tant de malheurs._»
-
- _Et le mari toujours la pressant, après s'être seule enfermée
- dans sa chambre ronde de la tour, elle jeta au feu noblement,
- et d'un fier courage, le talisman, qui était fait d'une
- clochette en argent fin, avec un collier de bois comme on les
- met au cou des chèvres, le tout travaillé curieusement et
- couvert de mystérieuses écritures._
-
- _La clochette ne fondit point et se retrouva dans les cendres;
- mais, le collier ayant brûlé, les trésors avec lui partirent
- en fumée. Car l'inscription avait été si industrieusement
- combinée, que moitié s'en trouvait dessous la clochette et
- moitié dessus le collier, de sorte que, avoir l'une des parts
- sans posséder l'autre, c'était tout comme n'avoir rien._
-
- _C'est ainsi_, concluait le naïf document, _que dame Guiraude,
- volontiers, perdit le secret de la Chèvre, le destin des femmes
- dans notre famille étant, dit un proverbe, de maintenir leurs
- maris pauvres, par faute de trop les aimer_.
-
-En me voyant sortir de la serre, par le vitrage de laquelle il lui
-était facile de m'épier, Norette, pourtant attristée, n'a pu s'empêcher
-de sourire.
-
-Pourquoi? Aurais-je été sa dupe? Se serait-elle, par besoin de malice
-féminine, et pour jeter sur notre ingénu roman d'amour un vague reflet
-d'héroïsme, simplement amusée de moi à propos de la Chèvre d'Or?
-
-Bien des détails qui, maintenant, me reviennent en mémoire, son
-sourire, la découverte du fragment de parchemin, précisément dans un
-endroit où Norette savait bien que je le trouverais un jour ou l'autre,
-pourraient le faire supposer.
-
-Mais non!
-
-Norette n'a jamais songé à déchiffrer ces pages jaunies; Norette
-croyait, comme j'y croyais, au trésor gardé par la Chèvre; et c'est
-de bonne foi tous les deux, d'un même élan de coeur, avec le même
-enthousiasme, que, le jour de la pêche à l'oursin, dans la calanque
-d'Aygues-Sèches, Norette, pour être sûre que je l'aimais, moi, pour
-prouver que j'aimais Norette, nous renouvelâmes, en le complétant, le
-sacrifice de dame Guiraude.
-
-Au surplus, tout est bien mieux ainsi: les légendes, comme les amours,
-gagnent à garder leur mystère!
-
-
-FIN
-
-
-Paris.--Imp. A. LEMERRE, 25, rue des Grands-Augustins. 4.-1891.
-
-
-
-
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