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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Symbolistes et Décadents - -Author: Gustave Kahn - -Release Date: August 10, 2013 [EBook #43441] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SYMBOLISTES ET DÉCADENTS *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée -et n'a pas été harmonisée, excepté pour les noms propres. - -Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont -marqués =ainsi=. - - - - -SYMBOLISTES & DÉCADENTS - - - - -DU MÊME AUTEUR - - -_Poëmes_ - - Les Palais nomades. - Chansons d'Amant. - Domaine de Fée. - Limbes de Lumières. - La Pluie et le beau temps. - Livre d'Images. - Premiers poëmes (Les Palais nomades, Chansons d'amant, - Domaine de fée avec une préface sur le vers libre). - - - _Romans et Nouvelles_ - - Le Roi Fou. - Le Cirque Solaire. - Les Petites Ames pressées. - Les Fleurs de la Passion. - Le Conte de l'or et du silence. - L'Adultère sentimental. - - - _Critique_ - - L'Esthétique de la rue. - - - SAINT-AMAND, CHER.--IMPRIMERIE BUSSIÈRE. - - - - - GUSTAVE KAHN - - SYMBOLISTES - ET - DÉCADENTS - - [Illustration] - - PARIS - LIBRAIRIE LÉON VANIER, ÉDITEUR - 19, QUAI SAINT-MICHEL, 19 - - 1902 - - Tous droits réservés - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CE LIVRE: - -_10 exemplaires sur japon impérial numérotés de 1 à 10._ - -_15 exemplaires sur hollande Van Gelder numérotés 11 à 25._ - -No - - - - -LES ORIGINES DU SYMBOLISME - - - - -Symbolistes et Décadents - - - - -LES ORIGINES DU SYMBOLISME - - -Ce sont les Goncourt, artistes rares, historiens consciencieux à qui -ne fut point épargné le nom de décadents, qui affirmèrent qu'il était -beaucoup plus difficile de reconstituer une époque toute récente que -de reconstruire, avec quelques chartes ou inscriptions, l'histoire -d'une époque mythique ou féodale. Il semblerait qu'ils ont raison si -l'on envisage la façon plutôt maladroite, inexacte, incohérente dont -on a écrit jusqu'ici l'histoire littéraire de ces toutes dernières -années[1]. Le temps que des fils couleur d'hiver viennent commencer à -se mêler à leurs barbes, les vétérans du symbolisme ont entendu sur -leurs oeuvres plus de sottises que les tableaux de musée. Pourtant ce -n'est point ici le cas, comme pour les Goncourt, de s'écrier devant la -multiplicité des textes qu'il faut lire et même découvrir pour -arriver à la vérité. Au contraire, pour notre petit point d'histoire -littéraire, petit en regard de la marche du monde, mais pas si petit -relativement et dont l'importance sera de jour en jour plus évidente, -les textes sont peu nombreux, tous faciles à se procurer (au moins à -la Bibliothèque nationale). - - [1] Je n'excepte que les Propos de littérature de M. Albert - Mockel des articles de M. Remy de Gourmont et des articles - publiés l'année dernière et cette année même par M. André - Beaunier. - -Une objection plus grave à une histoire du symbolisme, et celle-là je -la déclare tout de suite très valable, c'est que l'évolution du -symbolisme n'est pas terminée. - - * * * * * - -On est d'accord, et j'ai vu que ces idées ont pénétré jusque dans -certains entendements réputés durs de la rue d'Ulm, à ne plus -considérer le romantisme comme un bloc, mais à y admettre, à la suite -des critiques écrivains, quatre bans, dont le premier serait celui de -Chateaubriand, le second d'Hugo, Vigny, Lamartine, le troisième de -Gautier, etc... le quatrième de Baudelaire, Banville, etc... plus un -supplément, le Parnasse[2]. De même le Naturalisme, si on veut y -comprendre Flaubert et Daudet et Duranty, ne sera pas un bloc et même, -si on le restreint à Emile Zola, on est forcé de voir que ceux qui -n'ont pas attendu les _Trois Villes_ pour le caractériser, seront -forcés d'ajouter un chapitre à leurs travaux pour y étudier la -troisième manière de Zola. Le Symbolisme donc, dont les premiers -livres et revues datent de 1886, ne peut avoir, en 1901, accompli son -cycle. Il n'a pu en quinze ans ni réaliser tout ce qu'il voulut ni -toucher à tous les points qu'il visait ni décrire toute sa courbe. Ce -n'est point qu'en écrivant ceci je demande l'indulgence; les écrivains -de talent qui se sont plus ou moins groupés, qui ont accepté plus ou -moins définitivement cette étiquette le trouveraient singulier, et je -n'ai nullement la pensée de la solliciter pour moi-même, car si -j'espère faire mieux, sans espérer me rendre digne de tout mon rêve, -je sais que le labeur de la première partie de ma vie n'a pas été -inutile et je me connais des oeuvres viables puisqu'elles -engendrèrent. - - [2] Voir dans ce volume: _de l'Evolution de la poésie au_ XIXe - _siècle_; page 283. - -Avons-nous eu raison? nous, les premiers symbolistes, ceux qui vinrent -tout de suite vers nous, ceux qui voisinèrent avec nous, s'étant -associés à certaines de nos idées, s'étant reconnus dans quelques-uns -de nos vouloirs? Le vers libre sera-t-il le chemin futur de la poésie -française? poème en prose que nous avons dépassé, et qui se retrouve -reprendre de la consistance d'après notre orientation, sera-t-il cette -forme intermédiaire entre la prose et le vers que recherchait, -qu'avait trouvée Baudelaire et deviendra-t-il le Verbe de nos -successeurs? Y aura-t-il trois langages littéraires: le vers, gardant -son allure parnassienne, éternellement, sur la chute des sociétés et -des empires, puis le poème en prose et la prose, ou bien le vers -libre, englobant dans sa large rythmique les anciennes prosodies, -voisinera-t-il avec le poème en prose baudelairien, et la prose -propre? - -Ce sont nos successeurs qui résoudront ce problème. - -Ma conjecture est que se demandant de plus en plus et avec inquiétude -sur quelles bases sérieuses on s'appuierait pour boucler l'évolution -rythmique et la réduire à des variations sur le principe binaire, on -ira au vers libre. - -Et je vais dire toute ma pensée: je crois que même si une réaction -condamnait le vers libre, si, pour des raisons multiples, excellentes, -irréfragables on en revenait à la pratique littéraire d'avant 1884, si -on décrétait nos innovations hasardées, inutiles, cela n'aurait qu'une -importance relative. Une évolution faite dans le sens de la liberté du -rythme et de son élargissement est toujours destinée, à la longue au -moins, malgré les réactions, à s'imposer; les réactions sont fatales, -l'action les cause. Et puis, les jeunes gens qui ne partagent point -nos idées théoriques sont tellement imbus de l'application pratique -que nous en avons faite, ont absorbé assez de l'influence de l'un ou -l'autre de nous, ou bien sont assez fortement pénétrés de l'influence -d'un de nos aînés, de ceux qui ont travaillé au défrichement des -routes que nous avons tracées, que leur vers libéré et même leur vers -parnassien profondément modifié n'est plus, sauf exception, l'ancien -vers, et que tel qui nie le symbolisme se sert du vers verlainien -comme un sourd, que tel qui se relie étroitement au passé, développe -et fait aboutir des conceptions que nous avions indiquées. Je ne -discute pas les détails; je ne veux pas dire que des jeunes gens venus -après nous sont nos vassaux littéraires. Je dis simplement qu'à les -lire on voit que nous sommes passés, l'un ou l'autre lu et consulté -par eux avec plaisir, et s'ils font autre chose que nous, c'est non -seulement leur droit mais leur devoir; tout de même nous avons compté -dans leur évolution. - -Donc, je crois, selon l'expression de Stéphane Mallarmé, le vers libre -viable; quoiqu'il arrive désormais, il existe; il peut régner, il peut -être utilisé occasionnellement; ceci c'est sa fortune, sa chance, son -hasard, en tout cas il est. _Une gamme_ est ajoutée à notre poésie. - -Je crois aussi qu'il est prématuré d'écrire l'histoire du symbolisme. -Aussi n'est-ce point son histoire que je donne aujourd'hui mais des -notes pour servir à l'histoire de ses commencements. - -Elles seront à l'histoire littéraire de notre époque ce que sont les -Mémoires du temps à l'histoire sociale et politique. Je veux bien -admettre que l'acteur d'une période ne peut la décrire complètement, -que l'impartialité est difficile pour parler de ses émules, de soi et -qu'il se peut que lorsqu'on croit l'atteindre on se trompe. C'est -possible; il est possible que l'histoire, même des débuts d'une -période ne soit réalisable qu'avec un recul plus grand, et peut-être -n'appartient-il pas à ceux qui posèrent les prémisses de tirer la -conclusion. En tout cas, on a toujours admis volontiers le rôle de -ceux qui sont venus dire: «j'étais là, telle chose m'advint», c'est -leur droit, il y a intérêt pour tous à ce qu'ils le disent, et qu'ils -disent aussi pourquoi ils ont agi de telle façon. Ce sera l'utilité de -ces notes. - - * * * * * - -On est toujours le fils de quelqu'un, et de plus on dépend de son -pays, de son ambiance, de l'aspect général de l'époque où l'on naît, -et du contraste de cet aspect général. Vers ses dix-huit ans, le jeune -homme franchement libre du joug des humanistes, plutôt parfois, -l'enfant qui sait grimper jusqu'à la lucarne qu'on lui laisse sur la -vie, se pénètre des nouveautés d'art. Elles sont de sortes diverses. -Il y a celles que l'on est en train de consacrer, celles qui -conquièrent la faveur publique, celles dont l'on se détourne, mais non -point avec simplicité et unanimité en laissant tomber le médiocre -livre, mais celles qu'on discute, qu'on vitupère, qu'on honnit, le -chef-d'oeuvre de demain, ou quelque manière de beau livre, plein de -défauts mais où le don a fait étinceler son éclair d'aurore, ou -l'aigrette diamantée d'une fée des crépuscules, cri jeune de coq pas -assez entendu, ou noble parole attristée qui tombe aux lacs d'oubli. - -La jeunesse à Paris a l'oreille très fine. Elle est très distincte à -cet égard, et pour les nouveautés littéraires, de la jeunesse de -province. Le petit provincial n'apprend pas grand chose en dehors de -ce que lui disent ses professeurs, le critique autorisé du journal de -Paris qu'affectionnent son père ou son petit café, et le critique du -journal local, habituellement moins lumineux qu'un phare. Le filtre -est très serré qui laisse pénétrer jusqu'à lui les efforts nouveaux. -Les revues provinciales actuelles qui renseignent plus ou moins les -jeunes gens, et toujours tendancieusement, c'est-à-dire inexactement, -sont de création toute récente. Elles sont faites pour faire connaître -aux aînés de Paris un petit groupe qui veut à son tour conquérir le -monde, et non point pour renseigner sur Paris la province pensante. -Les défenseurs de la décentralisation artistique objectent, à des -centralisateurs qui voudraient enrichir le Louvre et le Luxembourg du -trésor d'art épars dans nos musées de province sous la serrure -rouillée, la clef oisive, et la sieste tranquille d'un conservateur -qui est souvent un politicien casé et former ainsi une collection -d'art complète,--ils objectent le jeune homme pensif et sage dont la -vocation d'art pictural ou littéraire s'éveillerait au contact -fréquent d'un beau chef-d'oeuvre, et l'objection est assez forte pour -que les centralisateurs n'insistent que platoniquement. Ce musée -d'art, où par le hasard peut se glisser une toile moderniste, n'a pas -d'équivalent littéraire pour nos jeunes hommes de province. En tout -cas, il n'y verrait pas d'impressionnistes ou ils n'en ont vu de -longtemps; le garde qui veille en habit à palmes vertes à la barrière -du Luxembourg n'est point tolérant. C'est pourquoi, lorsqu'à Paris, le -jeune homme a déjà des clartés de tout et médite des révolutions, son -premier adversaire est le jeune homme du même âge venu de sa ville -lointaine. Dans ma prime jeunesse, ces jeunes gens, ceux qui n'étaient -plus Lamartiniens ou Hugolâtres, se souciaient surtout de Coppée et de -Richepin; leurs cheveux étaient longs sur des pensers antiques, et, en -somme, malgré que le temps qui marche a tout de même produit quelques -modifications, les choses n'ont pas beaucoup changé. - -A Paris, un jeune homme qui avait dix-huit ans vers 1878 ou 1879, -venait d'assister à une apothéose d'Hugo, faite au théâtre avec les -reprises d'_Hernani_, de _Manon_, de _Ruy-Blas_, avec Mounet en bandit -superbe et le prestige de Sarah et sa voix inoubliablement fraîche et -veloutée. Les tragédiens italiens, Rossi et Salvini, étaient venus sur -une scène vide, vide du départ des rossignols italiens jugés oiseux -dans leur _Gazza Ladra_, et la leçon de chant du _Barbier_, devant des -salles vides malgré leur talent, jouer les grands drames -shakespeariens, et Catulle Mendès les remerciait, en vers, d'être -venus nous donner le grand coup d'éperon du drame. - -C'était un bel antidote contre les matinées Ballande recommandées par -l'_Alma mater_ à la jeunesse studieuse. - -Ces jeunes gens virent aussi la réaction contre tout ce romantisme. -C'était la fille de Roland acclamée, le nouveau Ponsard était très à -la mode, pas tant que Déroulède exalté, pinaclisé, mais enfin on -citait des mots du pauvre M. de Bornier, devenu le plus parisien des -bibliothécaires quasi-suburbains. - -On disait des poètes parnassiens d'alors, (Leconte de Lisle et -Banville, leurs aînés, étaient bien peu populaires), qu'ils avaient -forgé un outil excellent dont ils ne savaient pas se servir, que la -coupe était fort bien ciselée, mais qu'ils n'y versaient que des vins -d'Horace assez surets, définition peu applicable à Léon Dierx, aux -autres non plus, et qu'on a toujours, malgré sa vieillesse, essuyée et -mise en circulation pour toutes les écoles poëtiques. Le Naturalisme -triomphait avec fracas, dans la rue; les acclamations se croisaient -parmi les éclaboussements d'injures. Charpentier couvrait Paris -d'affiches; les journaux engueulaient Zola qui ripostait, courtois, -calme, technique, entêté, dans ses feuilletons du _Bien public_. Les -quais et l'Odéon étaient alors une joie; on n'y trouvait point Zola -accaparé déjà en placements de bibliothèque, mais tous les livres de -Goncourt, _Manette_ si séduisante alors, où Chassagnol babille tant et -si finement d'art, d'Ingres, de Delacroix, de Decamps, où Anatole -bonimente, _Manette_, où un paysage de prose, alors encore tout neuf, -donne, comme un Rousseau, la forêt de Fontainebleau, et _Demailly_ où -tant de portraits se coudoient depuis Champfleury jusqu'à Banville, et -parmi eux Gautier, kaléidoscope amusant d'une salle de rédaction, éden -entrevu dans le mirage, et tous les bouquins sur le XVIIIe siècle; les -grands Flaubert, _La Tentation et l'Education_, jetés inépuisablement -au rabais ou bien en donnant l'impression car les piles ne diminuaient -guère ou étaient toujours renouvelés par les fées bienveillantes, les -_Exilés_ de Banville, tant qu'on en voulait, et d'autres beaux livres, -tout cela s'entassait à vil prix dans un petit casier des Marpon et -Flammarion, et les quais donnaient avec une abondance énorme les -premières nouvelles de Mendès, si propices à accompagner les premiers -cigares,--leurs héros fument toujours,--et _l'Usurpateur_, joli roman -japonisant; les Poulet Malassis, si chatoyants de talent en leur -diversité, on les vendait sous les portes à côté des faux Diaz et des -faux Coot, si fréquents qu'on eut pu croire que chaque concierge était -peintre. On avait lu le _Monde-Nouveau_ que publiait Charles Cros. - -La presse, toujours la même, avait accueilli d'un déferlement de rires -la _Pénultième_. Il y eut pourtant à ce moment, à peu près, un article -de Jean Richepin qui disait fortement la beauté d'art des oeuvres de -Mallarmé, de Verlaine, de Huysmans, et je crois de Villiers. C'était -l'heure, l'aurore de Richepin, la _Chanson des Gueux_ avait remué la -jeunesse, et les _Chansons joyeuses_ de Bouchor comptaient. - -On parlait aussi de Bourget, alors poète, dont on attendait, -parallèlement à Coppée, le renouvellement du roman en vers; on -attendait sans vibration. Richepin surtout était à la mode. Les -normaliens s'en enorgueillissaient, les candidats aux titres -universitaires l'adoraient de les avoir piétinés, les futurs poètes -aimaient sa saveur rude, et les étudiants admiraient sa légende de -force et de bohémianisme. - -La République des lettres, la revue de Mendès était morte du roman de -Cladel, _le Tombeau des lutteurs_. Elle avait été superbe, luxueuse -(dieu! qu'on avait ironisé à propos de poèmes en prose de Mallarmé qui -ornaient la première livraison, d'ailleurs fort bien faite), et puis -elle avait diminué, et comme un nageur qui s'allège pour remonter le -courant, elle avait jeté peu à peu sa couverture bleue, son vêtement, -elle s'était faite menue, diminuant l'épaisseur de ses vélins, elle -s'était faite toute petite, toute légère. Après elle, un journal, _La -Vie littéraire_, qui lui succédait, sans la remplacer, jetait au -monde, toutes les semaines, un tourbillon de poèmes et de gloire. Il y -avait là tous les petits Parnassiens qui écrivaient aussi à _La -Renaissance_ de Blémont. Dans _La Vie littéraire_, tous les poèmes -n'étaient pas de belles qualités, mais les critiques y jetaient des -poignées d'éloges à tous les poètes. - -Un Briarée, que dis-je, plusieurs, lançaient sans relâche de l'encens -et des roses sur tous les rimeurs de Paris, de province, du Canada -sans doute. Un jour, M. Emmanuel des Essarts y assuma la tâche -d'énumérer, avec une sobre indication, trois mots au plus, tous les -poètes de grand talent qui fleurissaient notre pays de France. La -chose ne tint pas dans un seul numéro. C'était charmant et beaucoup -mieux fréquenté tout de même que les Muses Santones. - -Mais il n'y avait pas que les poètes, Shakespeare, Hugo, les -Parnassiens, les romanciers où l'on apprenait, frémissants, l'histoire -du second Empire, les romanciers qui refoulaient dans nos campagnes le -roman idéaliste, _La Faute de l'abbé Mouret_, donnant des féeries, -réalistes, croyait-on, le Nabab enterrant, dans la tombe de Morny, M. -de Camors. - -Il y avait la peinture, il y avait la musique. La peinture c'était les -impressionnistes exposant des merveilles dans des appartements vacants -pour trois mois. C'était, à l'exposition de 1878, un merveilleux -panneau de Gustave Moreau, ouvrant sur la légende une porte niellée et -damasquinée et orfévrée, c'était Manet, Monet, Renoir, de la grâce, de -l'élégance, du soleil, de la vérité, et surtout c'était la Musique qui -se réveillait en France d'un long sommeil. - -Un tas d'oiseaux merveilleux étaient entrés dans le palais de la Belle -au Bois dormant, après que Wagner en avait fait, de stupeur, et on -disait alors de fracas, éclater les savantes coupoles. Au théâtre, les -échos de Membrée et de Mermet saluaient à leur façon la musique -nouvelle, en un bruit sonore de chutes de portants; et on commençait à -entendre les musiques de Bizet, de Guiraud, de Saint-Saëns. - -Naturellement, on allait surtout au concert, où le mélange était moins -impur. Chez Pasdeloup et chez Colonne, il y avait des dimanches -héroïques. C'étaient les fragments wagnériens terminés dans le potin -et le chahut. C'était Berlioz révélé, imposé, c'était Franck écouté en -bâillant, Liszt présenté dans ses petits côtés, ses rhapsodies, sauf -une admirable soirée organisée par Saint-Saëns. Massenet triomphait, -Saint-Saëns était discuté, on se battait presque pour _la Danse -macabre_, c'était le bon temps, comme disent les personnages -d'Erkmans-Chatrian, chaque fois qu'on débouche une vieille bouteille, -ou qu'ils entendent sonner un vieux coucou historié. - -Dirai-je qu'alors je rêvais beaucoup, j'écrivais un peu, et que -j'étais très tenté de donner à mes rêveries une forme personnelle. Je -ne connaissais personne, personne n'avait d'influence sur moi, et je -tâtonnais, plein de visions diverses et voyant étinceler confusément -devant moi une série de projets à remplir plusieurs vies. - -Les hasards de la vie d'étudiant m'avaient tout le moins mis au -contact avec quelques amis à préoccupations littéraires et qui n'ont -point fait de littérature, avec de jeunes savants, de futurs -historiens ou orientalistes, et le hasard me fit aussi connaître -quelques poètes dont les uns aimaient Richepin, et d'autres Rollinat, -alors l'auteur des _Brandes_, qui vantait le paroxysme, la sincérité, -le dandysme et l'esprit d'ordre. Où rencontrai-je pour la première -fois Frémine qui, alors, géant blond, récitait déjà _Floréal_, les -_Pommiers_, une ode à Robert Guiscard, que sais-je encore! et un jour -déambulant avec Frémine dans les allées du Luxembourg nous rencontrons -un petit homme sec, nerveux, les yeux d'aiguilles noires sous une -épaisse chevelure, l'air frileux, étroitement boutonné, au printemps, -dans un pardessus bleu étriqué, pantalon un peu effrangé, souliers de -roulier, gibus irréprochable; je l'avais souvent croisé avec -curiosité, devinant que c'était quelqu'un. Frémine nous présente. Cros -me dit d'un brusque tutoiement: «Tu es un poète, toi!»--Vous ne vous -trompez pas. «--Tu dois avoir des vers sur toi...»--Pas des vers, des -poèmes en prose.. seulement..;--seulement quoi?--je les fais à ma -manière...--Mais lis donc! J'avais tiré un papier, je commence. «Toute -mon âme s'est envolée, elle est allée se poser sur les violettes et -les roses que tu as respirées jadis... Cros m'interrompt. «Ça me -suffit, tu es poète», et nous causâmes longtemps sous les grands -arbres, il fut convenu que le lendemain je lui lirais mes oeuvres -toutes inédites, ou au moins une anthologie tirée d'icelles. «Mais, me -dit Cros, ce sont presque des vers, il faudrait un rien pour en faire -des poèmes»; j'y voyais moi, une différence; j'ai des vers aussi, lui -dis-je, et je lui lus un petit poème, des vers libres, les premiers -sans aucun doute et pas les meilleurs. «Alors, me dit Cros, tu veux -faire des réformes. Tu as bien tort, comment feras-tu pour faire des -vers un drapeau à la main. Et les embêtements!» Je n'insistai pas. -Cros ne connut que peu de mes vers libres (de ce temps-là) et nous -passâmes à des projets de collaboration, drames, comédies et surtout -traductions poétiques d'oeuvres purement musicales. Il n'en fut que -quelques conversations, mais je garderai toujours le bon souvenir de -l'accueil du pauvre grand poète, dompté par la métrique parnassienne, -génial et sans métier, dans ce salon carrelé noir et blanc de la rue -de l'Odéon, avec une petite table couverte d'un immense tapis de -velours rouge, des livres empilés dans les coins, des fragments -d'appareils pour sa photographie des couleurs, dispersés sur la -cheminée et sur des chaises, et où je compris que Charles Cros était -vraiment un grand homme et supérieur à la vie, c'est que lorsqu'il -voulut, le même jour, me donner un exemplaire de son _Coffret de -Santal_, il fallut pour le trouver, déranger des bibliothèques, des -musées, des estampes, des vêtements, des enfants, des jouets, des -tables à ouvrage pour dénicher enfin, à la suite d'une chasse qui -seyait admirablement à son air de trappeur, le précieux petit bouquin; -quant à nos projets communs, nous en recausâmes, mais la vie est si -courte. Je parlais très vite à Cros de mon admiration pour Mallarmé, -il répondit: «C'est un Baudelaire cassé en morceaux, qui n'a jamais pu -se recoller»; je lui parlais de Verlaine, disparu, évanoui, et de -Rimbaud. Cros avait connu Rimbaud, il avait notion de beaux vers qu'il -avait oubliés; il en voulait à Rimbaud de ceci: il avait donné -l'hospitalité à Rimbaud. Or, Rimbaud avait avisé sur le coin d'une -commode une pile de livraisons de l'Artiste. Ces livraisons -contenaient les poèmes qui forment le _Coffret de Santal_. Cros, -naturellement, ne les regarda que le jour où il fut question de les -remettre aux mains de Mme Tresse pour qu'elle imprimât le _Coffret_. -Il manquait à chaque numéro une page ou deux, précisément celles qui -contenaient les vers de Cros et que Rimbaud avait coutume, assez -périodiquement, de déchirer. Une brouille en était résultée. - -Il se trouvait que j'avais connu sur les bancs de la rhétorique Guy -Tomel, candidat intermittent à l'Ecole normale. Avant de prendre part -de façon capitale au reportage contemporain (c'est lui qui imagina -d'interviewer l'épicier du coin sur les incendies et accidents de son -quartier) Tomel jouait les Musset, d'après les Nuits. Nul ne fut plus -poitrinaire et plus dévasté. Tomel dirigeait conjointement avec Harry -Alis une revue qui s'appelait la _Revue Moderne et Naturaliste_; je -crois que jamais on n'a dit plus justement qu'en cette revue: -l'abonné, l'abonné se plaint, réclame, écrit, en se servant du -singulier; je crois bien que l'abonné était le poète Georges Lorin, et -comme il publiait des vers dans cette revue, on pouvait dire aussi que -c'était une revue rédigée par l'abonné. Tomel, très revenu du -romantisme depuis quelques semaines, avait bien fondé la Revue avec -Alis, mais il était immédiatement tombé en sous-ordre, pour avoir eu -la malchance de laisser dans sa chambre le ballot contenant les 1 200 -exemplaires du tirage du premier numéro, pendant une huitaine de -jours, sans l'ouvrir, et même sans rentrer chez lui pour l'ouvrir, -durant qu'Alis se répandait en notes et papillons dans _L'Abeille -d'Etampes_ et autres journaux de Paris et de province, et s'étonnait -que les libraires fissent si peu de cas d'une revue si bien lancée; -Tomel était, du fait de son insuffisance administrative, réduit à la -seconde place, et il formait l'école néo-naturaliste d'Harry Alis, -dont le principe était que Zola était certes un homme de talent, mais -que le vrai chef du naturalisme, bien supérieur à lui, c'était M. -Jules Claretie. Sur le voeu de Tomel, je montrais mon manuscrit à -Harry Alis; il en écarta d'emblée les vers, pour le principe, sa revue -ne les recherchant pas; il s'intéressa aux poèmes en prose, mais en -écartant tous ceux qui pouvaient être taxés, on ne disait pas encore -de symbolisme, et en choisit finalement trois des plus simples qui lui -parurent modernes et naturalistes; de plus, comme il avait tout son -temps, il me gratifia d'une conférence que j'écoutais sans profit. Je -parus; deux pages in-8; il s'agissait de tirer parti de ce succès. Je -fis deux parts, l'une pour l'ambition, qui fut d'envoyer un exemplaire -à Mme Adam avec des vers qu'elle ajourna _sine die_, mais avec une -politesse infinie et peut-être autographe, l'autre pour l'art et -j'envoyais le fascicule à Stéphane Mallarmé. - -Mallarmé m'attirait et par son talent et par son formidable insuccès. -Je me targue d'avoir porté mes premiers respects à l'homme le plus -méconnu de la littérature mondiale, et d'avoir soutenu et aimé par -dessus tout les inconnus et les persécutés. Ce n'était point esprit de -singularité, mais de bonne solidarité. D'ailleurs, il faut le dire, et -très haut, une des vertus du symbolisme naissant fut de ne pas se -courber devant la puissance littéraire, devant les titres, les -journaux ouverts, les amitiés de bonne marque, et de redresser les -torts de la précédente génération. Vielé-Griffin a dit avec raison que -sa génération a été entourer de respects justes, Villiers, Dierx, -Verlaine, Mallarmé, qu'elle les a remontés, les a rétablis au rang -d'où les Parnassiens les avaient évincés. C'est très juste; la -première, et la seconde génération des symbolistes, (celle de -Vielé-Griffin), furent animées du même et louable sentiment, d'un bel -esprit de justice. - -Donc je voulais envoyer un exemplaire de la Revue à Mallarmé. J'ignorais -son adresse. Mais Mallarmé avait publié une traduction chez un éditeur, -et l'éditeur de Mallarmé s'appelait Rothschild. Un petit vieux -casse-noisette me regarda derrière de soupçonneuses lunettes, derrière -un tiroir de ghetto, rue Bonaparte ou rue des Saints-Pères. A ma demande -d'adresse, Rothschild me dit: «Pourquoi?--Pour lui envoyer une revue où -j'ai écrit.--Votre nom.--Gustave Kahn.--Israélite?--Oui.--Ah... -Il considéra avec surprise, ce coreligionnaire qui tournait si mal il -ajouta: 89, rue de Rome. Le lendemain Mallarmé me priait de le venir -voir, et j'y fus sans craindre de paraître pressé. - -Stéphane Mallarmé a bien voulu dire que j'avais été son premier -visiteur; il est inutile de dire que c'était vrai, cette parole, -toujours certaine, étant la vérité et la mesure. Je trouvais pourtant -chez lui, je crois, à ma seconde visite, un jeune homme, Raoul de -l'Angle Beaumanoir qui faisait des vers, je ne dirai pas comme vous et -moi, parce qu'ils étaient strictement Parnassiens. Ce jeune homme -venait voir Mallarmé par piété filiale; il réparait le crime de son -père, un de l'Angle Beaumanoir, préfet, qui, au vu des vers de -Mallarmé, alors professeur dans un district écarté, avait obtenu qu'on -imposât une mutation au poète, à son gré, malencontreux et affichant. -Le premier soir où je vis Mallarmé où nous causâmes très rapidement de -tout, de notre art, du but de l'art, des contemporains, du passé, du -présent, Mallarmé s'aperçut très vite que je connaissais assez peu -Aloysius Bertrand, parcouru trop vite à la Bibliothèque, et presque -pas Villiers. Ce lui fut une peine, mais il fallait alors plus que de -la bonne volonté pour découvrir Villiers, il y fallait de l'érudition. -Heureusement Mallarmé possédait un Villiers unique alors, complet, -fait de volumes épuisés, et de pages de revues découpées, que -j'emportais avec un Bertrand, et un Diex que, selon Mallarmé, il -fallait non seulement aimer mais savoir par coeur, au même titre que -dans Verlaine, au moins les _Fêtes Galantes_. - -Mallarmé avait fort goûté ce qu'il appelait une façon nouvelle et si -musicale de traiter la prose; quand nous causâmes vers, ce fut autre -chose; je lui parlais de la nécessité de desserrer l'instrument, il me -répondit qu'il fallait, à son sens, resserrer l'instrument jusqu'aux -dernières possibilités. Ce ne fut que bien plus tard, deux ans avant -sa mort, que Mallarmé reprenant la conversation, et me rappelant le -moment, me parla du poème, _Un coup de dés jamais n'abolira le -hasard_, que devaient suivre neuf autres poèmes; il voulut bien me -dire avec une amicale condescendance qu'il se ralliait à moi, -politesse exquise et rendue à moi qui lui devais tant de m'avoir été -un tel exemple de hauteur, d'art et d'indifférence au grognement des -gâcheurs d'encre. - -Je me suis quelquefois repenti de n'avoir pas plus insisté auprès de -Mallarmé sur toutes les bonnes raisons qui me poussaient à renouveler -le rythmique. Mais c'est un peu effarant d'être tout seul à penser -quelque chose, et puis dès qu'il s'agissait du vers il semblait qu'en -y portant une main violente on commettait un sacrilège; le ton augural -toujours, même en riant, de Mallarmé se faisait plus lointain, j'avais -peur d'insister sur un point délicat où toutes les fibres de la pensée -concentraient leur sensibilité et puis Mallarmé me disait tant de -bien, si poliment, avec de si adroites et bienveillantes réserves, des -poëmes en prose, (je disais les proses, tout court) dont je lui -infligeais une lecture presque périodique, que mon audace novatrice -reculait; j'avais peur qu'il se crût forcé à étendre sa bienveillance -à des essais qu'il ne goûtait pas. Je ne crains pas d'ailleurs de dire -qu'il influa sur moi et que je fis en ce temps-là une paire de -sonnets. - -Ceux que je vis dans ces soirées du mardi de 1879, bien différentes -des glorieuses chambrées que je retrouvais en 1885, ce furent outre de -l'Angle Beaumanoir, le bon Jean Marras, M. Henry Roujon, le musicien -Léopold Dauphin qui a fait de si jolis vers, Germain Nouveau. - -Entre temps je m'occupai de la diffusion de mon oeuvre, et j'en -entrepris une lecture publique. La rive gauche, où je vivais porte à -porte avec mon ami le mathématicien Charles Henry, tout hanté déjà -d'esthétique scientifique, et visité souvent par un homme qui savait -toutes les langues et est devenu vice-consul en Orient, traducteur -intermittent et excellent de difficiles textes de poètes persans. H. -Ferté offrait à cet égard une ressource. C'était le club, si l'on peut -dire, des Hydropathes où Charles Cros fréquentait. Il y disait -l'_Archet_ et on lui demandait beaucoup le _Hareng Saur_. On lui -préférait généralement dans ces milieux Emile Goudeau dont la verve -parisienne et gasconne était là fort goûtée. C'était un peu -café-concert; cela n'était pas pour étonner Cros qui avait commis pour -un lucre nécessaire, paroles et musiques, deux chansons, dont l'une, -_Paquita_, fut le modèle du célèbre Amant d'Amanda. C'était là un jeu -Parnassien renouvelé de Banville. - -Il se dépensait à ce club beaucoup de franche gaîté, à laquelle -contribuait plus que tous autres Alphonse Allais, Jules Jouy et on -disait des vers. Champsaur y était populaire, on y vit M. Le Bargy et -le bon Charles de Sivry faisait honneur au groupe quand il le -visitait, en plus Fragerolle, Rollinat parfois, et un hypothétique -savant qu'on dénommait l'Hydropathe-Melon. Goudeau était président de -ce cercle, et Grenet-Dancourt vice-président; or, ce fut -Grenet-Dancourt, homme infiniment aimable, qui assuma de quitter un -soir sa sonnette vice-présidentielle, pour dire aux foules surprises -un poème en prose de moi, et son autorité couvrit l'échec noir de mon -oeuvre brève. Paternellement Grenet-Dancourt m'engagea à persévérer et -à habituer le public à ma conception de la prose poétique. Je le -remerciai et ajournai. Cros, naturellement, me félicita, et après lui -un jeune homme que j'avais déjà entrevu par là, et dont j'avais -remarqué l'aspect un peu clergyman et correct un peu trop pour le -milieu; ce jeune camarade, intéressé par ces quelques pauvres lignes, -devait devenir mon meilleur ami d'art, c'était Jules Laforgue. - -Je l'avais un peu remarqué à cause de sa tenue, et aussi pour cette -particularité; qu'il semblait ne pas venir là pour autre chose que -pour écouter des vers, ses tranquilles yeux gris s'éclairaient et ses -joues se rosaient quand les poëmes offraient le plus petit intérêt. -Nous causâmes, tandis que Joseph Gayda, sur le tréteau, assurait qu'il -ne voulait plus aimer que des femmes de pierre, et à la dispersion -nous remontâmes un peu par les rues. Il m'apprit qu'il se voulait -consacrer à l'histoire de l'art et il méditait aussi un drame sur -Savonarole. Il fut convenu que nous nous reverrions; nous nous -montrâmes nos bagages littéraires, le sien consistait en une petite -étude lyrique sur Watteau et quelques sonnets infiniment impeccables, -et écrits sur des phénomènes de la rue, des enfants dont la chemise -passe, et les points les plus élevés d'une sérieuse cosmogonie. Il -prêta une oreille attentive à mes idées de rhythmique, à qui il voulut -tout de suite considérer une grande portée; pourtant il continua -quelque temps encore à écrire des sonnets, il en fit un petit volume, -je ne les connus pas tous, je crois que trop précipitamment il les -détruisit. Il m'en dit quelques-uns, en réciprocité de mes essais, en -de longues promenades à pied que nous faisions dans les coins -excentriques de Paris, trace indéniable d'une influence naturaliste -qui s'apalissait. - -C'est un de mes plus chers souvenirs que celui de ces après-midi de -l'été 1880. Ce cerveau de jeune sage, d'une étonnante réceptivité, -d'une extrême finesse à saisir les rapports, les analogies, -m'intéressait infiniment. Au cours des promenades, où un livre à la -main, quelque mauvais Taine d'art ou quelque bouquin de philosophie -lui paraissait nécessaire à son maintien, nous échangeâmes des idées. - -Il me montra des bouddhismes à travers Cazalis, je lui révélais -Corbière que je venais de découvrir dans les conversations d'un de ses -petits cousins qui signait Pol Kalig des vers légers, essayait de -faire connaître les _Amours Jaunes_, et y réussissait plutôt peu. Nous -le trouvâmes admirable pour des raisons diverses. Laforgue me vantait -Anatole France dont il admirait le _Livre de mon ami_ et Bourget dont -il goûtait des curiosités; il y avait bien des divergences mais -l'unité s'était faite sur une réforme jugée généralement nécessaire de -toutes, d'un côté au nom du vers libre, de l'autre au nom de la -philosophie de l'Inconscient. - -Au milieu de tous ces soucis littéraires j'avais fort délaissé les -écoles du gouvernement qui devaient me couvrir du service militaire. -Aussi m'embarquai-je un beau jour avec une flopée de mes concitoyens -pour aller servir ma patrie dans les Afriques. Laforgue m'écrivait et -m'envoyait des vers, je lui en rétorquai plus rarement, le maniement -du fusil étant peu conciliable avec celui de la plume; mon vers -s'alourdissait, s'uniformisait, le sien se libérait; mes corbeaux de -bagne ne valaient pas ses oiseaux libres, et mes corbeaux étaient -rares; je ne les ai jamais publiés, les voyant avec des yeux clairs. -Je n'eus guère là-bas de vie littéraire, sauf un jour un brusque -rappel. Le service télégraphique m'employait, et un jour, en -dépaquetant des ustensiles que me faisait parvenir l'administration, -imprimés, ou bandes, je regardais les papiers d'enveloppe; une page -de la _Vie Moderne_ me tomba sous les yeux; la _Vie Moderne_ c'était -le souvenir d'une exposition Monet, d'un journal où Emile Bergerat -m'avait accepté un méchant article qu'il n'avait jamais fait passer. -Je regardais la feuille et j'y vis un poème en vers libres, ou -typographié tel, poème en prose ou en vers libres, selon le gré, très -directement ressemblant à mes essais. Il était signé d'une personne -qui me connaissait bien, et voulait bien, moi absent, se conformer -étroitement à mon esthétique; je faisais école. - -Mais ce petit point tunisien, où je goûtais quelque indépendance, -étant logé assez loin du camp, dans un petit village arabe, était si -tranquille, si loin de tout mouvement, de toute pensée; la mer y était -si belle et si tranquille, avec un chenal où on pouvait se promener -avec de l'eau jusqu'aux épaules comme sur le boulevard; il avait une -si jolie petite place, avec un café maure, dont le cafetier était en -même temps le gardien de la prison, laquelle différait des autres -prisons en ce que sa porte était trouée d'un trou où un homme de -corpulence moyenne pouvait facilement passer, que un quart d'heure -après ce heurt de sentiments divers je n'y pensais plus et je passais -une dépêche où le mercanti X demandait au mercanti Z une certaine -quantité de denrées, ou bien je donnais une leçon de français au fils -de mon surveillant de télégraphe ou bien j'allais chasser à l'oiseau -de mer, je ne m'en souviens plus. Je chassais alors pour tuer le temps -beaucoup plus que le gibier, et entre temps je pouvais, dans la Syrte -creuse, me jouer du piano et me déchiffrer les partitions nouvelles -sur un clavecin que mettait obligeamment à ma disposition le chef du -service des renseignements, le lieutenant Du Paty de Clam.--C'était ma -distraction avec la vue de la mer, le passage hebdomadaire d'un -steamer au large, et la vue d'indigènes qui pêchaient dans des claies, -avec des tridents mythologiques. - -A ma rentrée en France, à l'automne de 1885, Paris m'y parut un Eden -grelottant et quelque paradis où, dans la lumière indécise des cinq -heures, des lampes ardentes allumaient partout derrière les glaces des -mirages d'Hespérides. Littérairement, tout était changé. Mallarmé -montait les premiers degrés de la gloire, ses mardis soirs étaient -suivis avec tant de recueillement qu'on eût dit vraiment, dans le bon -sens du mot, une chapelle à son quatrième de la rue de Rome. Il y -avait un peu, dans l'empressement joyeux qu'on mettait à le visiter, -en même temps que de la très bien intentionnée curiosité, un peu de la -joie qu'on éprouve à aller voir un prestidigitateur très supérieur, ou -un prédicateur célèbre. Oui, on eût cru, à certains soirs, être dans -une de ces églises au cinquième, ou au fond d'une cour, où la manne -d'une religion nouvelle est communiquée à des adeptes qui doivent, -pour entrer, montrer patte blanche; la patte blanche là c'était un -poème ou la présentation par un accueilli déjà depuis quelque temps. - -Mallarmé n'avait pas changé d'une ligne, il y avait seulement une -génération nouvelle. On a, avec raison, expliqué cette influence de -Mallarmé, en plus de la beauté de son oeuvre, par sa prestigieuse -conversation, souple, signifiante, chatoyante, colorée. Elle était -d'une abondance stylisée, d'une élégance nourrie, d'une nouveauté -pleine de paillettes rares. De plus, Mallarmé, et ce fut un des -secrets de l'affection qu'il provoqua, Mallarmé savait admirablement -écouter. Il n'est point de plan littéraire, génial ou biscornu, qui ne -lui ait été communiqué, et les beaux projets éveillaient un -clairvoyant enthousiasme, les erreurs il les accueillait avec une -urbanité qui voilait très peu un conseil toujours pratique et -bienfaisant. Mallarmé me mit au courant; le vers, on n'y touchait -point, sauf Verlaine en quelques fantaisies qui allaient paraître dans -_Jadis et Naguère_, au contraire, on raffinait. On inscrivait des -rondels dans des sonnets, des sonnets dans des poèmes; quant au poème -en prose, il y avait eu, me dit Mallarmé, un mouvement de ce côté, -auquel je n'étais pas étranger, et sans qu'il prétendît que de beaux -poèmes en prose, qui paraissaient alors dans les quotidiens, avec -quelques éléments rythmiques pareils aux miens, me dussent quelque -chose dans les détails, il voulait bien croire que les miens avaient -été comme le léger coup de doigt sur un tambour qui fait partir à côté -une foule de tambours sous des roulements savants. - -Laforgue avait terminé ses jolies _Complaintes_, si tendrement, si -généreusement angoissées; Cros montait tous les jours vers le Chat -noir, il y avait suivi les Hydropathes et se laissait sombrer. Moi, je -rapportais quelques textes que, malgré les conseils réitérés de -Laforgue, je résolus de ne point publier, les voulant considérer comme -des préludes insuffisants. Je rapportais aussi quelques idées très -nettes. - -D'abord, je m'étais rendu compte de la parfaite imperméabilité des -masses populaires vis-à-vis de la littérature de nos aînés, et leur -art m'apparaissait bâtard, incapable de satisfaire le populaire, -incapable de charmer l'élite; comme il fallait d'abord reforger -l'instrument, ce dont les masses s'occupent fort peu, les premiers -efforts pouvaient être dirigés de façon, non pas à plaire à l'élite, -mais à la guider. De là, le manque de concessions, même -typographiques, dans mes premiers écrits publiés. Le premier -critérium, le seul, était de me satisfaire moi-même; me satisfaisant -moi-même j'étais sûr de plaire, soit tout de suite, soit avec -d'inévaluables délais à ceux de ma sorte, et cela me suffisait. Cette -base esthétique, chez moi, n'a pas changé, et si je ne rencontre plus -le reproche d'incompréhensibilité, c'est que l'évolution a marché. - -Une autre idée s'était enracinée en moi; c'est que l'art devait être -social. J'entendais, par là, qu'il devait, autant que faire se -pouvait, négliger les habitudes et les prétentions de la bourgeoisie, -s'adresser, en attendant que le peuple s'y intéressât, aux prolétaires -intellectuels, à ceux de demain, et pas à ceux d'hier; je ne pensais -pas un instant qu'on dût faire banal pour être sûrement compris. On -pouvait donner au lecteur tout le temps nécessaire (il l'a pris -d'ailleurs), et lui faire observer que, de même qu'il ne peut pas, -sans une certaine préparation, s'intéresser à la science même -élémentaire, il lui faut aussi quelque préparation pour s'y connaître -en littérature. - -La troisième idée c'est que le poëme en prose était insuffisant et que -c'était le vers, la strophe qu'il fallait modifier. - -Une quatrième idée, c'est que le nouveau poète se devait et devait aux -autres, quoique l'occupation ne fut pas fort amusante, de faire de la -critique. Pour pouvoir écrire l'oeuvre d'art pure, il fallait pouvoir -l'expliquer dans des travaux latéraux. - -Pourtant j'ajournai cette partie fatale de mon travail, car j'avais -rapporté d'Afrique, outre des idées nettes, une certaine paresse, et -je ne me pressai point d'écrire, n'étant pas ambitieux, hors des vers, -quand il me semblait que c'était absolument nécessaire pour fixer -quelque papillon fugitif de l'idée. Et puis j'avais aussi des anciens -rêves d'érudit à satisfaire, des musées à revoir, des livres à lire, à -relire, des lacunes d'instruction à combler, je ne me hâtais guère de -lancer une oeuvre ou des manifestes, j'avais envie de voyager, -d'errer, de sentir sous mes pieds une multiple Europe. Quant à -l'enseignement oral, aux longues parlottes, avec un peu de prêche, je -ne les craignais point et m'y décidai assez volontiers. C'était encore -une trace de l'influence de Mallarmé, et je ne pense pas que ces -sortes de conférences vagues, au hasard des rencontres et des -réunions, furent toujours et pour tous inutiles. Mais il me tarde de -rentrer dans l'histoire générale du symbolisme. - - * * * * * - -En 1885, il y avait des décadents et des symbolistes, beaucoup de -décadents et peu de symbolistes. Le mot de décadent avait été -prononcé, celui de symboliste pas encore; nous parlions de symbole, -nous n'avions pas créé le mot générique de symbolisme, et les -décadents et les symbolistes c'était tout autre chose, alors. Le mot -de décadent avait été créé par des journalistes, quelques-uns -l'avaient, disaient-ils, ramassé comme les gueux de Hollande avaient -arboré l'épithète injurieuse; pas si injurieuse et pas si inexacte. - -On se souvient de l'admirable étude de Théophile Gautier qui précède -l'édition des _Fleurs du Mal_ et où Gautier développe la beauté -particulière et chatoyante du style aux époques de décadence. Ce sont -des lignes qui ne tombèrent pas dans les oreilles sourdes, et, quoique -le mot fût surtout applicable à ce qu'on dit de la décadence latine, -on arriva à l'appliquer à notre époque, par dérivation plutôt -politique, l'Empire, le Bas-Empire, Paris, Byzance et autres -sornettes. - -Mallarmé, autrefois, m'avait parlé du vicomte de Montesquiou avec des -éloges pour son aménité, son dandysme, son élégance, (sans souffler -mot de son art). - -Le raffinement particulier de M. de Montesquiou, son goût pour le -chantournement, sa façon de dissimuler les portes de son appartement -et d'égayer les tapis aux frais de la santé des tortues orfévrées, -avaient infiniment séduit l'intelligence avide de petites nouveautés -de M. J. K. Huysmans. - -Notre grand dyspeptique avait aimé notre grand fleuriste. M. J. K. -Huysmans, qui eut un beau talent un peu lourd et simple avant de se -jeter dans le bain trouble de Sainte-Lydwinne, venait de Gautier, de -Baudelaire, et aussi des Précieuses, et aussi de Zola. Ses livres -naturalistes, en dehors du meilleur, _En Ménage_, jolie étude -sentimentale amère, à la Flaubert (_Education Sentimentale_), -présentaient une curieuse étude de l'argot. - -Las des Titines de Montparnasse et de leurs amis, las de ces -romanciers moyens et de ce Tibaille où il a mis joliment beaucoup de -lui-même, fatigué, par avance, d'être le triste commensal de M. -Folantin, hanté de quelque mysticisme de riddeck qui lui faisait -paraître le naturalisme insuffisant, M. Huysmans saisit avec bonheur -l'occasion d'appliquer ses méthodes à un portrait aristocratique, et -au lieu d'être un maussade Jordaens, il rêva de s'élever à être un Van -Dyck prophétique, et _A Rebours_, qui n'était point un livre facile à -réussir, qui n'est pas un bouquin méprisable, exerça sur beaucoup de -gens une fort mauvaise influence. C'était une grosse lanterne foraine -qui attira beaucoup de gros phalènes curieux, et, d'avoir contemplé le -jeu capricieux de ses feux versicolores, certains lettrés en sont -demeurés encore en cet état, que le style populaire fixe, sous ce -terme: baba, et qui veut dire éberlué. On imita le duc des Esseintes; -il y donnait prise, il était hermétique et se jouait dans des teintes -mourantes de cravates et de chaussettes; il enseignait la préciosité, -et tentait à dire rien avec pittoresque. Il faut différencier des -Esseintes et M. de Montesquiou; des Esseintes et, sous son masque, M. -de Montesquiou eurent quelque influence, mauvaise mais précise, -surtout en Belgique. Depuis l'apparition de son premier volume, M. de -Montesquiou a perdu toute existence réelle, et sa gloire mondaine -persiste seule pour ceux qui se soucient de cet ordre de faits -sociaux. - -Verlaine avait donné les _Poëtes Maudits_, allait donner _Jadis et -Naguère_, rééditer _Sagesse_ et développé tout le spectacle de son âme -enfantine et de sa sensibilité d'écorché. Si instinctif fut-il, il -avait tout de même brièvement esthétisé, et son art poétique (_Jadis -et Naguère_) donnait bref et bien sa méthode. De la musique avant -toute chose: avant tout préfère l'impair, prends l'éloquence et -tords-lui le cou... la rime, bijou d'un sou... Le fruit des années de -recueillement de Verlaine concordait à merveille avec la germination -sourde et l'éclosion première des idées parallèlement en marche. - -Verlaine, le créateur avec Rimbaud du vers libéré, avait dans son -esthétique complexe et peu certaine, avec des éclairs superbes, des -coins où régnait encore du baudelairisme de l'ordre le moins -supérieur. Il lui demeurait quelques restes d'avoir été, parmi les -Parnassiens, le Saturnien; il était croyant et satanique, avait -quelque ironique respect pour le Saint-Sulpice qui lui semblait, je -pense, aussi louable qu'une autre sorte d'imagerie populaire. Très -clair, précis, poignant, dès qu'il écoutait sa sensibilité, laquelle -était amoureuse, susceptible et mêlée de crédulité religieuse, il -était très embarrassé sur les terrains d'exégèse et de critique. -Encore qu'il ait, à mon souvenir, merveilleusement développé dans une -conversation le type de Parsifal (ses idées en ont été vulgarisées -sans ses soins) il brillait moins par la pénétration critique que par -un don de se traduire tout entier dans une simple chanson, avec son -âme douce, rodomontante et peureuse. Il mêle donc au symbolisme -initial, dont il fut une forte colonne, du décadentisme, c'est-à-dire -du satanisme, de l'innocente perversité, et du catholicisme poétique; -le sonnet de Bérénice, si célèbre, si joli, ne veut pas peindre Rome -au temps de la décadence, mais bien rythmer une sorte d'état de -convalescence charmante, d'éveil atténué, d'idées rafraîchies par un -bref sommeil qui fut assez familier à Verlaine; ce fut comme beaucoup -de poèmes symbolistes, l'état allégorisé ou le symbole, soit la -traduction bien précise et sans oiseux commentaire, d'un état d'âme. -N'importe, le succès du sonnet aida à la fortune du mot décadence; la -presse, dont nous nous souciions fort peu en général, rattrapa le mot -(déjà Robert Caze et quelques autres portaient de l'attention à ce -mouvement) et l'école décadente eut plus de consistance après ce -sonnet. - -Cette idée de décadence, elle tenait encore à de vieux errements. -Baudelaire avait longuement parlé d'une traduction de Pétrone qu'il -n'écrivit pas, ce qui serait la perte irréparable d'un grand et -raffiné plaisir d'art si mon cher ami, Laurent Tailhade, ne terminait -une traduction de Pétrone; tenant ainsi la promesse de notre grand -aîné, il répare une des blessures qu'a faites la mort à la littérature -en lui fauchant si vite l'admirable poète des _Harmonies du soir_ et -des _Bienfaits de la lune_. On parlait assez couramment, entre autres -Paul Adam qui réalisa son désir, de romancer sur Byzance. Jean -Richepin, déjà, avait annoncé un _Elagabal_, dont quelques rares -fragments parurent au _Courrier français_. Il y avait certainement une -curiosité vers des époques qu'on disait faisandées, encore que leur -logique d'être eut été depuis longtemps démontrée par Amedée Thierry; -les recherches de Fustel n'étant pas sans écho, la petite pièce latine -des _Fleurs du Mal_ portait ses fruits; de divers côtés on -préparait des anthologies des pièces de basse latinité; ce fut plus -tard M. de Gourmont qui réalisa, pour sa part, ces projets antérieurs -que sans doute il ignora. Il y avait aussi l'idée que les Prussiens de -70 avaient été les barbares, que Paris c'était Rome ou Byzance; les -romans de Zola, _Nana_, avaient souligné la métaphore, et il y avait -donc des décadents; on parlait du roman de la pourriture, du roman -médical; sous cette influence de Verlaine, de Huysmans, de Zola -surtout, et beaucoup aussi de Mendès conteur, dont les tableautins -licencieux étaient alors fort goûtés, marchait un groupe d'écrivains -plus prosateurs que poètes. Mme Rachilde était le meilleur écrivain en -prose de ce groupe. - -Plus que le sonnet de Verlaine, plus que toute raison esthétique, -antérieurement à l'apparition du _Décadent_, qui d'ailleurs fut de -quelques jours plus jeune que _La Vogue_, un petit opuscule fit la -fortune du mot: Décadents; quelques-uns des poètes décadents ou de -ceux qui furent plus tard symbolistes avaient été parodiés et le -groupe naissant avait subi son petit Parnassiculet. Ce furent les -_Déliquescences_ d'Adoré Floupette, publié chez Lion Vanné, bibliopole -à Byzance. Sous l'inspiration de Paul Arène, esprit charmant et -étroit, qui avait été du Parnassiculet (avec le même sentiment -d'ironie un peu méchante pour les confrères), un excellent poète, -Gabriel Vicaire, et un homme d'esprit, Henri Bauclair, maintenant -secrétaire au _Petit Journal_ et qui alors démontrait, dans de brèves -nouvelles, des qualités d'humour à la Baric, écrivaient un petit -volume, qui se ressentait infiniment du patronage d'Arène, par ses -affinités avec le Parnassiculet, et la peinture de moeurs littéraires -trop exactement transposées de la _Gueuse Parfumée_, une oeuvre de -Paul Arène d'ailleurs fort joliette. Cette pochade dut être faite dans -des conditions extraordinaires de rapidité; l'ironie des auteurs -s'attaquait à quelques manières très extérieures de Verlaine, de -Mallarmé, de Tailhade, de Laforgue; je noterai, ce qui est important, -qu'aucune espèce d'allusion n'y est faite au vers libre alors non -divulgué; je confesse sans la moindre honte que je n'y suis pas visé, -d'autres non plus n'apparurent pas devant la rétine de Vicaire et de -Bauclair qui, en somme, dans leurs jeux d'esprit, n'usèrent guère -d'autre document que _Lutèce_, petit journal d'art très amusant que -rédigeaient, en donnant surtout des vers de Verlaine, de Moréas, et de -Morice, Léo Trèzenick, l'ancien hydropathe Pierre Infernal, -dessinateur au chapeau breton, devenu imprimeur et directeur de -journal, au Quartier Latin, simultanément comme en province. Il y -avait un dîner intitulé les _Têtes de pipes_, où allaient certains -poètes, qui donna à Vicaire et Bauclair des sources vagues. Willy y -débutait alors dans un nuage de calembours et de mélancolie, avec un -bruit de sonnette folle, et était la moitié de la direction. -Vielé-Griffin y donnait des vers signé Alric Thom. On n'y trouverait -point de vers libres, mais beaucoup de bonnes choses, connues depuis -par l'impression en volume, pas mal de gaieté et de sarcasme. Tout -cela un peu bousingot, mais ce n'est la faute de personne, si les -idées nouvelles germent dans les cerveaux jeunes, et que la jeunesse -est un peu rive gauche. _Lutèce_ et les _Déliquescences_ sont très -rive gauche, et pour cela fort incomplètes comme document à -consulter. Car enfin, il y a deux rives. Ces jeunes gens ne s'en -doutaient pas trop, et l'un d'eux, Stanislas de Guaïta, a donné la -note exacte d'un certain état d'esprit, quand, après avoir énuméré -dans une préface à un volume de vers, tous les nouveaux poètes -existant à sa connaissance, doutant de son universalité il termina en -disant: il y en a peut-être d'autres, mais je ne les connais pas; en -tout cas, ils ne viennent pas à mon café. Vicaire et Bauclair ne -tinrent point ce langage, n'étant ni naïfs ni occultistes et mages, -mais ils agirent ainsi; et le gai déjeuner de soleil qu'ils servirent -à leurs contemporains aux dépens de quelques poètes, outre qu'il est -fané, paraît incompréhensible, à force de peu parodier les vers connus -et classés du symbolisme. On trouvera dans ce volume une étude sur -Vicaire où j'explique, plus longuement que je ne puis le faire en -cette préface, les pourquois de sa parodie. Les _Déliquescences_ ont -eu la même importance que le Parnassiculet; elles n'ont su ni -caractériser, ni prévoir, et le fait de railler quelques snobs épris, -à l'excès, de nouveauté n'a point d'importance. Ces snobs devenus plus -nombreux, cela forme le public. Tout récemment, M. André Rivoire, un -charmant poète intimiste mais trop académique, dans une étude sur -Albert Samain, un parnassien éclectique qui fit du symbolisme, disait -que notre public avait paru être très nombreux, beaucoup plus qu'en -réalité, qu'en somme il avait été mince. C'est une erreur profonde. -Nous avons eu avec nous, à un certain moment, tous les curieux du -vers, et de plus, nous avons eu tous les curieux de la littérature qui -s'étaient détachés du vers et qui y revenaient pour nous lire. Nous -avons fait une renaissance poétique dans le rythme et la curiosité -sympathique des lettrés nous accompagna. Qu'il fut facile de rallier, -grâce à nos discordes et en lui offrant des transactions, une partie -de ce public bienveillant mais indécis, c'est possible. Le jeu est -connu des traditionnistes qui s'appuient sur une gloire de tout un -passé à laquelle ils n'ajoutent qu'une faible glose, et dont ils -usurpent le rayonnement. Ce sont petites haltes sans importance et -réactions fatales et brèves. La masse est toujours enchantée de -couvrir des transactions qui prennent des nouveautés ce qu'elles ont -de plus simple et se réservent sur le reste; posture facile, -opportunisme toujours opportun! C'est même un bien que ces réactions. -Elles servent plus tard singulièrement à clarifier l'histoire -littéraire. - -Il y eut dans ces époques d'incertitude et de développement mental -incertain, sur lesquelles je n'insiste si longtemps que parce qu'elles -ont donné beaucoup plus de résultats que cela n'était alors -généralement prévu et que les écrivains dont je parle se sont -développés sur les mêmes principes qu'ils énonçaient alors, (toute -part faite au progrès), quelques êtres falots, dont le souvenir ne -doit point être banni, au contraire, pas plus que celui des petits -romantiques; ils furent le sourire de nos années de lutte, si on peut -appeler lutte la production paresseuse et tranquille, au milieu de -sarcasmes qui ne nous touchaient point. Parmi ces hommes aimables je -voudrais citer au moins Baju, Anatole Baju qui fut un brave homme de -self-government. En effet, Baju, humble débarqué de la Creuse -lointaine, sous couleur d'éduquer les enfants de la laïque de -Saint-Denis, loua une mansarde rue de la Victoire et non seulement il -y fonda un journal mais il y installa une imprimerie. Ses directeurs -de conscience littéraire furent alternativement, ou tout ensemble, je -ne m'en souviens plus, M. Paterne Berrichon et M. Maurice Du Plessys; -le journal s'appelait le _Décadent_. Encore qu'il fut décadent, Baju -louchait du côté des Symbolistes. Il pourparla. Peut-être eûmes-nous -tort, M. Jean Moréas, qui se voyait grand, et moi-même de l'autoriser -seulement à reproduire de nous ce que bon lui semblerait. Baju -s'entêta, nous offrit son journal et la rédaction de _La Vogue_, -écrivit un no du _Décadent_. L'idée de Baju, idée juste au premier -chef, était d'être éclectique dans un exclusivisme donné; nous fûmes -trop exclusifs et le _Décadent_ retourna aux _Décadents_, ce qui était -fort juste, et puis il mourut, car rien n'est éternel. Le -_Symboliste_, un hebdomadaire à deux sous, que nous avions créé, Adam, -Moréas, Laforgue et moi pour être accessible aux petites bourses et -avec les capitaux (parfaitement) de la maison Tresse et de la maison -Soirat ne vécut que quatre numéros. Un vieux communard l'imprimait -dans les fonds de Vaugirard, pour une rétribution, je pense, un peu -stricte; le _Décadent_ ne survécut guère au _Symboliste_. Etéocle et -Polynice s'étaient porté des blessures mortelles, et puis la survie du -_Décadent_ n'eut qu'une importance relative, il était devenu petite -revue; c'était bien gros pour Baju; il y perdait son arome de journal, -d'hebdomadaire, ce n'était plus un léger papier drôlet, où toutes les -lettres dansaient. Baju avait un imprimeur. Il fut étouffé par le -luxe, et depuis il eut des succès politiques; un arrondissement de la -Creuse lui donna un jour 2 000 voix, insuffisantes à l'installer parmi -nos parlementaires. Il se pourrait que Baju ait été un boulangiste de -marque. - -_La Vogue_ était plus sérieuse; elle fut la première revue symboliste, -et si elle mourut jeune, au moins ses collections furent-elles -presqu'immédiatement recherchées. On sentit tout de suite combien on -avait eu tort de l'acheter si peu, et elle donna aux libraires avisés -et à des courtiers teintés de littérature d'assez agréables bénéfices. -Elle eut de la gloire mi-vivante mi-posthume. Pourtant, tout en -contenant de fort belles choses, et notamment les _Moralités -légendaires_ de Jules Laforgue en grande partie, elle était dirigée -avec assez de paresse, et son directeur, c'est-à-dire moi, avait une -tendance excessive à juxtaposer à de la copie purement littéraire des -textes d'érudition qui n'y étaient point absolument nécessaires. Mais -on comptait sur l'avenir, et l'on voulait être complet. La collection -de _La Vogue_, sur laquelle je n'insisterai point autrement, démontre -pourtant deux choses: d'abord que le fameux dénigrement qu'on nous -reprocha n'était point notre tendance, et que si nous dénigrâmes nous -ne le fîmes que pour notre légitime défense et après d'injustes -attaques, puisqu'on ne saurait trouver dans _La Vogue_ d'autres -articles critiques qu'un article très camarade que je fis pour -l'apparition des _Cantilènes_ de Jean Moréas, en dehors de ceux très -intéressants de Félix Fénéon sur les _Impressionnistes_. Pourtant nous -avions le papier tout prêt et la plume alerte et l'on ne nous -ménageait pas, mais nous étions fort pacifiques. - -Tout récemment, j'eus l'occasion de retracer le passé de _La Vogue_; -deux jeunes poètes, Tristan Klingsor et Henry Degron, me demandèrent -l'autorisation d'arborer mon vieux titre sur une jeune revue qui -devait se conformer, m'affirmait-on, aux traditions intransigeantes de -l'ancienne Vogue. Je leur donnai une lettre-préface, on pourrait dire, -étant donné l'épigraphe, «Vogue la Galère», auteur Jules Laforgue, -parrain de la revue, des lettres de marque. Encore une fois, le petit -steamer partit, chargé d'espoirs argonautiques, avec le salut amical -de son ancien pilote. Le rôle grave de préfacier que j'avais assumé -fait qu'il manque pourtant dans ces pages quelques détails que le côté -d'apparat de ma besogne me commandait de passer sous silence. Et, -d'abord, je n'y pouvais faire remarquer combien le titre, il est vrai, -heureusement corrigé par l'épigraphe, était mauvais. C'est l'éloge de -_La Vogue_ et des oeuvres qu'elle publia, dans sa première série, -qu'on ne pensa jamais en citant son titre, devenu une sorte de nom -propre, à la vulgarité du mot «vogue» conçu en son sens ordinaire, et -à tout ce qu'il indique de plate poursuite du succès courant, et de -course à quatre pattes vers la vulgarité. Le titre avait été trouvé -par M. Léo d'Orfer, un décadent qui avait fondé cette revue et m'en -avait confié le secrétariat de la rédaction, à cause de sa foi en mon -génie et surtout parce qu'il me considérait très apte, en cas de -difficultés vitales, à assurer la vie de l'organe. M. Léo d'Orfer -avait découvert, c'est trop peu dire, inventé un éditeur, M. Barbou, -venu à Paris pour y acquérir un fonds de papeterie au quartier des -écoles. M. d'Orfer, qui avait la pratique des affaires et le don -communicatif du mirage, transforma avec rapidité, semble-t-il, les -ambitions de M. Barbou. Quand je vis celui-ci, il ne demandait pas -mieux que de fonder une revue et d'éditer tous les livres; il assurait -même, à chaque auteur, qu'il tenait à ses oeuvres d'une façon toute -_espéciale_; et comme les plus belles choses ont le pire destin, au -bout de cinq semaines M. Barbou lâchait pied et repartait à la -campagne se refaire une santé. J'avais dû déjà annoncer à M. d'Orfer -que je partirais, que je démissionnerais, s'il persistait à vouloir -publier, à côté de la revue, un supplément où son intention était de -considérer avec indulgence les productions de l'abonné, ou d'amis dont -il jugeait indispensable, autrement que littérairement, de publier les -oeuvres. Ce n'était point que toutes ces pages fussent sans intérêt, -mais l'ensemble du choix ne me paraissait pas cadrer avec mes -intentions de revue intransigeante. - -Nous choisîmes donc cette occasion de l'effacement de M. Barbou pour -nous séparer, et je fis reparaître, après trois semaines d'intervalle -qui me parurent opportunes, _La Vogue_, mieux à mon image. Ce fut -encore un petit épisode de la lutte entre les décadents et les -symbolistes sur le même tremplin. - -Mallarmé m'avait dit quand je lui avais conté l'apparition prochaine -de la revue, et son nom: «C'est le dernier titre que je choisirais» je -répondis «et moi donc, mais je pense bien le faire oublier.» nous y -avons réussi. - -Ce fut à ce moment que deux excellents écrivains, M. Jean Moréas et -M. Paul Adam, jugèrent que le moment était venu de saisir le monde par -la voix des quotidiens de la nouvelle bonne nouvelle littéraire. Les -tendances nouvelles se vulgarisaient, il se formait des groupes et des -sous-groupes, malgré qu'il y eut des individualités suffisantes; donc -MM. Jean Moréas et Paul Adam s'en furent trouver, au _Figaro_, M. -Marcade et obtinrent l'insertion d'un manifeste littéraire quelque peu -égoïste, où ils dépeignaient le mouvement symboliste à leurs couleurs, -en assumaient, de leur propre mandat, la tâche et tentaient de se -constituer chefs d'école. On leur en adressa de justes reproches, et -puis l'on en sourit. On se rendit compte que si M. Marcade avait voulu -considérer en MM. Moréas et Adam les chefs de l'école symboliste, -c'était pour cette raison seule, qu'ignorant tout à fait du -symbolisme, comme de toute autre matière littéraire, il en était -réduit à se fier aux lumières des personnes qui prenaient la peine de -l'aller voir. Il faut dire aussi que M. Marcade était sourd comme une -cave, et qu'il n'eut même de M. Paul Adam, qu'une idée purement -visuelle. Seul M. Moréas, dont la voix contenait des tonnerres, put -faire parvenir à l'entendement de M. Marcade quelques propos -esthétiques. M. Marcade, bon vieillard, portait, il est vrai, tout -près de la bouche de son interlocuteur, sa conque auditive, mais pour -utiliser cet accueil amène, une voix de stentor était au moins -nécessaire. - -Le lendemain de la publication de ce manifeste M. Paul Adam dit à M. -Jean Moréas «On va vous traiter de Daudet» et M. Moréas assura que -cela lui était égal; pour l'intelligence de ce propos on se -souviendra que Daudet, le plus faible et le moins inventeur des -écrivains naturalistes, fut celui qui força le premier le succès, avec -Fromont jeune, et plut aux masses en vulgarisant la formule -naturaliste. Néanmoins, on ne tint pas longtemps rigueur à ces -Messieurs de l'extension de pouvoirs qu'ils s'étaient offerts, ou de -l'initiative abusive et usurpatrice qu'ils avaient prise. En tout cas, -j'y demeurais fort indifférent; s'ils avaient le _Figaro_, n'avais-je -pas _La Vogue_, et sachant à quoi s'en tenir, on continuait à marcher -ensemble, la jeunesse cordiale étant chez tous (encore que M. Moréas -nous devança tous d'un bon lustre), trop forte pour qu'on s'arrêtât -longtemps à des misères de publicité. - -Jules Laforgue était alors à Berlin, ou aux villes d'eaux d'Allemagne, -lecteur de l'impératrice Augusta. Cette place lui avait été assurée -par les soins de ce sans-patrie de Paul Bourget, chargé par M. Amédée -Pigeon, lecteur précédent, de pourvoir à son remplacement. M. Pigeon -ayant appris par la voie du _Figaro_ qu'un petit héritage lui -incombait, voulait incontinent retrouver ses loisirs et ses travaux de -critique d'art. Il fallait un jeune homme aimable et doux, capable de -ne point s'occuper de politique. M. Bourget pensa avec raison que la -pitié universelle de Laforgue pourrait être assez forte pour s'exercer -au moins quelques années au profit des pauvres puissants de ce monde, -et connaissant l'urbanité exquise de Jules Laforgue, il le fit -choisir; c'était d'Allemagne que m'arrivait sur papier bleu criblé de -pattes d'abeilles traînées dans l'encre rouge, la copie de Laforgue; -sauf vacances. - -M. Moréas était déjà, depuis plusieurs années, un poète intéressant et -élégant. Après avoir fait de bons vers réguliers, il pratiquait le -vers libéré, abondait en curiosités rhythmiques, intercalait des -poëmes en prose dans des romans réalistes sans considérable portée, et -après les _Cantilènes_, où figuraient des assonnances d'après les -chansons populaires, recherchait une sorte de vers libre. Son défaut -était de tenir extrêmement peu à l'originalité de ses idées; personne -ne pratiqua aussi fort le fameux: «Je prends mon bien où je le -trouve», sans avoir l'excuse de Molière, qui, lorsqu'il disait cela, à -propos d'une scène du _Pédant joué_, faisait allusion à une vieille -collaboration avec Cyrano, et en effet reprenait une scène ébauchée -jadis par lui; c'était de la reprise individuelle. Mais M. Moréas -croyant peu à l'idée, et féru de la forme, l'entendait dans un autre -sens; outre que ses vers faisaient montre souvent de connaissances -étendues, il ne dédaignait pas d'intercaler dans ses oeuvres en grande -proportion des traductions, ou, selon son expression, des paraphrases. -Il y réussissait fort bien. De là une antinomie avec les autres -promoteurs du symbolisme, qu'il résolut en s'en détachant lorsqu'il -fonda l'Ecole romane, remettant, en somme, lui-même les choses en -place. M. Moréas, alors, avait, parmi ses défauts, dont le moindre -était de vouloir étendre son importance au-delà du vrai devant les -journalistes (nous pensions que c'était aussi un défaut de se soucier -des journalistes) une belle qualité, soit un très sincère amour de -l'art, qui ne l'a pas quitté, et s'il s'en fait une conception un peu -étroite, c'est bien son affaire. - -M. Paul Adam nous arrivait du naturalisme, il avait subi une de ces -condamnations pour liberté d'écrire, fort bien portées depuis -Baudelaire et Flaubert. Il ne s'en faisait pas trop gloire, et ne se -targuait pas de _Chair molle_. Il était aimable et dandy. Un grand -lévrier rhumatisant suivait ses pas; l'esthétique de Paul Adam était -alors assez confuse, ainsi que ses rêves politiques, littéraires, -industriels, dramatiques, brummellesques. Il travaillait beaucoup et -avait une peine infinie à tirer un parti pratique d'une production -acharnée. Il y avait, dans ses efforts, de l'inquiétude et du -disparate, mais il était déjà plein de talent, encore qu'il n'en fît -pas toujours le meilleur usage et qu'il ne contrôlât pas assez -l'intérêt de son effort; il était mage et reporter de tempérament, -historien en plus, fantaisiste follement et ces quatre courants -d'idées n'étaient point sans falotes synthèses. Sa perpétuelle -chimère, analogue aux rêveries de Balzac, était souvent distrayante. -Un bel amour de l'art le tenait comme nous tous et contribuait à -resserrer les liens d'amitié avec lui. - -C'était Félix Fénéon qui assurait la bonne périodicité de la revue; -très dévoué aux poètes, il corrigeait les épreuves, méticuleusement, -artistement. Ce fut grâce à lui que nous fûmes réguliers; les articles -de critique d'art qu'il nous donna font regretter qu'il s'abstienne -depuis longtemps d'écrire. - -_La Vogue_ avait été une revue de combats et malgré qu'on n'ait pas -songé à prendre de temps d'une exposition de théories, une revue -théorique, au moins par les exemples. Ces revues, purement -littéraires, ne durent pas. La mienne eut trente et un numéros, et -puis s'arrêta. Il y eut une seconde série, encore plus brève, en 1889. - -_La Vogue_ avait fait le départ entre les symbolistes et les -décadents. Elle avait reçu des adhésions et des sympathies multiples, -entre autres hors frontières celle d'Emile Verhaeren, alors le poète -des beaux alexandrins des _Flamandes_ et des _Flambeaux noirs_. Elle -ne faisait que camarader avec des esprits distingués, mais autrement -orientés, comme M. Charles Morice dont un bon livre de critique (sauf -divergences) présenta un bon tableau de la littérature de cette heure. -Laurent Tailhade n'y écrivit pas, parce qu'absent en longue -villégiature durant ce semestre et demi que la revue vécut. Maurice -Barrès, alors rédacteur au _Voltaire_, préparait ses livrets et ses -préoccupations n'étaient pas identiques aux nôtres; le côté art pur de -notre revue l'effarait un peu et nous nous étonnions de ses désirs -multiples; nous eûmes aussi des ennemis, je ne m'arrête pas à énumérer -des chroniqueurs, c'est à peu près les mêmes que maintenant; mais -parmi les poètes, de ceux qu'on rencontrait chez Mallarmé, nous -soulevâmes un adversaire, M. René Ghil. - -M. René Ghil se partageait alors entre le sonnet, l'esthétique et -l'épopée. Ses sonnets, il y en a de pires, son épopée, je n'en parle -pas, parce que si je ne l'aime pas ce n'est pas une raison pour en -dégoûter les autres, et aussi parce que je n'y attache point une -extrême importance. Son esthétique c'était l'instrumentation colorée -ou l'instrumentation verbale, un commentaire extraordinaire du sonnet -des voyelles d'Arthur Rimbaud, une adaptation d'Helmholtz, téméraire -héroïque. M. René Ghil était d'une parfaite bonne foi, et l'allure du -symbolisme, en ce manifeste de M. Moréas et de M. Adam, et dans _La -Vogue_, lui parut attentatoire; il voulut avoir sa tribune, et fonda, -avec M. d'Orfer, la _Renaissance_, ainsi nommée, je pense, à cause des -similitudes que M. Ghil a de tout temps reconnues entre lui et -Guillaume-Salluste Du Bartas. De là, il fulmina contre tous -l'excommunication majeure, puis la _Renaissance_ ayant été éphémère -parmi les éphémères, il fonda les _Ecrits pour l'art_, où l'on se -publiait entre amis, oeuvres et portraits. M. de Régnier et M. -Vielé-Griffin y parvinrent pour la première fois, de façon publique à -l'héliogravure. - -Le mot symbolisme avait pris dès lors sa carrure et son sens. Ce -n'était pas qu'il fut très précis, mais il est bien difficile de -trouver un mot qui caractérise bien des efforts différents, et -symbolisme valait à tout prendre, romantisme. Paul Adam proposait -d'écrire un dogme dans le symbole; le mot dogme répugnait à des -tempéraments plutôt anarchistes et critiques comme le mien; c'était -Mallarmé qui avait surtout parlé du symbole, y voyant un équivalent au -mot synthèse et concevant que le symbole était une synthèse vivante et -ornée, sans commentaires critiques. L'union entre les symbolistes, -outre un indéniable amour de l'art, et une tendresse commune pour les -méconnus de l'heure précédente, était surtout faite par un ensemble de -négations des habitudes antérieures. Se refuser à l'anecdote lyrique -et romanesque, se refuser à écrire à ce va-comme-je-te-pousse, sous -prétexte d'appropriation à l'ignorance du lecteur, rejeter l'art -fermé des Parnassiens, le culte d'Hugo poussé au fétichisme, protester -contre la platitude des petits naturalistes, retirer le roman du -commérage et du document trop facile, renoncer à de petites analyses -pour tenter des synthèses, tenir compte de l'apport étranger quand il -était comme celui des grands Russes ou des Scandinaves, révélateur, -tels étaient les points communs. Ce qui se détache nettement comme -résultat tangible de l'année 1886, ce fut l'instauration du vers -libre. Elle est présentée très judicieusement et très exactement par -M. Albert Mockel dans ses _Propos de littérature_, et trop bien pour -que je n'y renvoie pas le lecteur. - -Ce fut au début de la publication de _La Vogue_ que j'allais voir Paul -Verlaine. Si Verlaine eût été en France, avant 1880, alors qu'il était -parfaitement méconnu, nul doute que je n'eusse cherché à lui témoigner -mon admiration, parmi celles peu nombreuses qu'il comptait. Mais, à -mon retour en France, il était en pleine gloire. Il ne m'attirait pas -d'ailleurs aussi complètement que Mallarmé; on pouvait penser que le -meilleur et même tout de lui était dans ses livres. Quoiqu'il en soit, -j'attendis une occasion et ce fut pour lui demander sa collaboration à -_La Vogue_ que je l'allai voir. - -C'était Cour Saint-François, presque Cour des Miracles. Sous le -tonnerre intermittent du chemin de fer de Vincennes, à côté des -boutiques aux devantures à plein cintre, une petite impasse; un -chantier de bois appuyait contre le viaduc de longs madriers et des -échafaudages savants de poutres équarries décorait l'horizon d'une -petite boutique de marchands de vins, où je trouvais Verlaine uniment -placé devant un verre; il m'en offrit la rime, car sa plaisanterie -était demeurée banvillesque. Il voulut bien me dire, en exagérant -amicalement, qu'il connaissait ma jeune réputation, et à ma demande de -copie, il répondit par des phrases modestes; pourtant il constata que -c'était là une consécration, et que c'était la récompense de la vie, -au début d'une vieillesse infirme, de s'entendre dire par des jeunes -hommes qu'on avait bien fait, et qu'on pouvait être revendiqué par -eux, en tant qu'exemple quoiqu'indigne, et presque traité de dieu, -comme un ancêtre. Je voulus lui spécifier ce que j'attendais de lui, -c'était une suite à ses _Poëtes maudits_ que je savais en train. -Verlaine, d'abord, rompit les chiens, biaisa, me parla de Mallarmé -dont il me savait le fidèle, me récita des vers de Mallarmé avec de -curieuses intonations grandiloquentes, et nous esthétisâmes pour le -plaisir d'esthétiser, et de se trouver des points communs. Il me -raconta son retour à Paris, et puis ses chagrins, une partie au moins; -là dessus un petit bonhomme, un gosse passait, fin et svelte, grêle -même. Verlaine l'appela, lui donna un sou pour en user avec -magnificence, me dit: j'en ai fait un Pierrot, et récita une courte -pièce fort jolie; craignant d'avoir paru trop homme de lettres, et -soucieux d'offrir la réciprocité, comme excuse, il s'informa de mes -derniers vers, mais je le ramenais à notre sujet qui était lui, et ce -qu'il voudrait bien donner à _La Vogue_. Verlaine me parla de son -portrait de Desbordes Valmore, et alla quérir non point son article, -mais les oeuvres de Desbordes Valmore, mit son lorgnon, leva la tête -et, paraissant lire par dessus son lorgnon, droit à l'orifice de son -corridor, dans une vieille redingote bleue qui avait des aspects de -lévite, il me lut en pleurant quelques beaux poèmes. Cette affaire -conclue et des vers promis, une lettre donnée pour prendre chez Vanier -le manuscrit de l'article, je pris congé, trop tôt à mon gré et ne -songeais qu'au dernier moment à assurer Verlaine d'une infime -rétribution, unique dans les habitudes de la Revue; il n'y avait pas -pensé, et m'affirma qu'il n'en touchait pas d'habitude de supérieure. - -Je le revis souvent Cour Saint-François. Dans ce pittoresque quartier -populaire, il s'était créé une vie, il contait ses joies matinales à -aller clopin-clopant chercher ses journaux place de la Bastille, et -assister au chassé-croisé, alors déjà considérable, des omnibus, au -passage ouvrier du faubourg Saint-Antoine. Il m'expliqua un jour, et -je regrette de ne m'en point souvenir exactement, le plan d'un Louis -XVII. Il n'était point tous les jours d'humeur égale et je déclinai de -publier des pamphlets très courts et très vifs qu'il eut aimé décocher -à qui de droit, c'est-à-dire à Mme Verlaine. Il me conta beaucoup de -ce qu'il a écrit dans les _Confessions_ (je sais bien que je ne suis -pas le seul à avoir recueilli ces confidences) mais avec un brio, un -relief que je n'ai pas retrouvé dans son livre, notamment une -promenade au matin dans Paris insurgé, et une lecture de la -proclamation du gouvernement de la Commune, à son gré si belle, si -fière et tout émanée d'anonymes, ce qui en rehaussait la valeur. Il -avait rencontré ces jours-là Goncourt en garde national (ça lui -paraissait très drôle). Nous étions compatriotes, étant tous deux nés -à Metz, lui par accident; car son père était capitaine du génie qui -avait alors comme garnisons Arras, Metz et Montpellier, en sorte que -Paul Verlaine eut pu naître félibre; son vrai pays était l'Ardenne. - -Il se rappelait fort bien impressions d'enfance, assez identiques aux -miennes (la ville de province change si peu) de l'Esplanade, dont, -hasard amusant, c'est Gérard de Nerval qui parla le premier dans la -littérature, de l'Esplanade, superbe terrasse sur la plus jolie -vallée, actuellement si bouleversée, hérissée de forts et de glacis, -sur les ossuaires de 1870, qu'un Messin ne saurait retrouver après -tant de terrassements une seule des mottes de terre qu'il a jadis -foulées, et qu'il y a suppression totale de la petite patrie pour lui. -Nous causâmes des rues silencieuses où poussait l'herbe près de -l'Evêché, et des gens qui eurent comme nous le sort de naître dans -cette ville; l'idée que Pilatre des Roziers, l'aéronaute, fut notre -compatriote, lui fut agréable, mais le voisinage futur dans le -Bouillet avec Ambroise Thomas le laissa plus froid. - -C'est Nancy qui a assumé la tâche de remplacer Metz et d'en recueillir -les nationaux illustres. Nous fûmes, de ce chef, un certain nombre -réunis un jour chez M. Poincaré, sous la présidence de M. André -Theuriet, de l'Académie française; il s'agissait d'avoir des idées et -de dresser vite les bustes de Goncourt et celui de Verlaine dans ce -beau jardin de la Pépinière, encore que ces hommes de valeur n'avaient -point paré l'Académie de leur reflet plus radieux que celui des -palmes vertes. M. Roger Marx avait acquis le concours de Carrière -pour un buste de Verlaine qui eut été digne du beau portrait qu'il a -peint. Mais dans cette ville, livrée aux plus basses menées -nationalistes et à un dégoûtant antisémitisme, on n'a pas le temps de -fêter des artistes. - -Je fis part à Verlaine de mon intention de publier dans _La Vogue_ des -oeuvres de Rimbaud autres que celles qui figuraient dans les _Pactes -Maudits_, et supérieures aux _Premières Communions_ que le premier -numéro de _La Vogue_ avait données d'après une copie. Il s'agissait de -retrouver le manuscrit des _Illuminations_. Verlaine l'avait prêté -pour qu'il circulât, et il circulait. Au dire de Verlaine, ce devait -être dans les environs de Le Cardonnel qu'on pouvait trouver une piste -sérieuse; c'était vague; heureusement Fénéon, consulté par moi, se -souvint que le manuscrit avait été aux mains de M. Zénon Fiére, poète -et son collègue aux bureaux de la guerre dont Fénéon faisait alors un -petit musée impressionniste et un bureau d'esprit à parois vertes, -avant qu'il en fît un arsenal, comme assermenté, des anarchistes. -Entre temps Fénéon apprenait à tous ses confrères, comme lui commis au -bon ordre du recrutement, à trousser cordialement le sonnet, et ce -n'est pas une idée sans valeur que d'avoir voulu rendre le sonnet -corporatif et bureaucratique. Fénéon apprit de M. Zénon Fiére que le -manuscrit était entre les mains de son frère, le poète Louis Fiére; -nous l'eûmes le soir même, le lûmes, le classâmes et le publiâmes avec -empressement. Verlaine fit une petite préface, pour le tirage à part, -étant le seul ayant droit, et ce fut parce qu'il ne se dépêcha point -à en écrire une pour la _Saison en enfer_ que le tirage à part, -préparé, n'en fut point fait; les _Illuminations_, sous leur forme de -brochure, après qu'un service assez copieux en eût été fait, n'eurent -de quelques semaines qu'un seul acheteur; ce fut M. Paul Bourget, à ce -que m'apprit le dépositaire, M. Stock. - -Concurremment à la publication de _La Vogue_ ou un peu après, diverses -plaquettes paraissaient dont le but était de répondre à des attaques -de juges sévères, ou de fournir quelques explications, car il arrivait -que nous en sentions l'opportunité. Ces cahiers parurent pour la -plupart chez Léon Vanier, alors le grand éditeur des symbolistes, des -décadents, avec Verlaine en étoile sur son catalogue. Ainsi fut donné -l'_Art symboliste_ de Georges Vanor qui contient des renseignements -techniques sur l'esthétique symboliste. Le brillant conférencier était -alors un aède jeune et enthousiaste, très intelligent et son petit -bouquin, qui demeurera une pièce curieuse, eût été parfait, s'il -n'avait jugé nécessaire de couronner le livre par une glose à lui -spéciale du symbolisme qu'il désirait chrétien. Cette vue a un peu -contribué, ainsi que certaines des théories d'antan de Paul Adam, à -entacher le symbolisme, pour certains, de mysticisme occultiste. -Mystiques, nous l'étions dans un certain sens, par notre poursuite de -l'inconnaissable et de la nuance imprécise; occultistes non pas, au -moins ni M. Jean Moréas ni moi. Mais de même que pour le gros public -les décadents, les auteurs difficiles, c'était tout un énorme groupe, -un peuple d'écrivains qui englobait Goncourt, Villiers de l'Isle-Adam, -Poictevin, Rosny, tous les discutés, tous les méconnus, tous les -passionnés d'écriture artiste, ou plutôt d'écriture expressive et de -forme nouvelle, les occultistes, les symbolistes, les anarchistes -aussi ce fut, pour ce même public, une masse en marche. La foule -apercevait un brouillard bariolé, avec des lueurs indécises de fanal -au-dessus d'une marche naturellement un peu cahotante, et voyait -passer sa génération montante, comme dit Rosny, en groupes voisins, -mêlés par des conversations engagées, plus indistincts à des haltes où -on confrontait des idées et où l'on discutait ensemble, plus confus de -la présence d'indépendants égaillés au long des groupes. Longtemps -nous ne pûmes espérer prouver à un critique que nous n'étions pas des -Rose-Croix; on nous objectait que les Rose-Croix se déclaraient -symbolistes, que Péladan c'était presque Paul Adam. Il fallait -expliquer qu'il y avait symbole et symbole, symbole religieux, symbole -pour Rose-Croix, symbole pour symboliste, variété de symboles pour -chaque symboliste; le critique hagard reculait, et s'en allait -répétant: les symbolistes sont des occultistes; plus tard, en 1895, -lorsque parut mon livre _La Pluie et le beau Temps_ qu'épigraphiait -une belle phrase de La Mettrie, le matérialiste pur, dont j'aimai -fixer le nom sur un de mes livres, des interviewers qui, justement, -venaient d'être chargés de savoir si la littérature était mystique, -religieuse ou pas, vinrent me voir; et quoique je leur en ai dit, -quoique je leur ai fait remarquer le nom de La Mettrie, et que j'ai -cru devoir leur expliquer à peu près ce qu'il avait été, rentrés à -leur journal ils se recueillirent, et conclurent que, plein de -mysticisme religieux, je le prouvai en parant ma couverture d'une -phrase de La Mettrie, éminemment religieuse et occultiste. Tant le -préjugé a de force et roule l'évidence comme paille dans le torrent. - -A un autre temps, nous fûmes d'un bloc, des anarchistes; on le crut de -tous, sans nuance, avec une égale fermeté, avec cette certitude -infrangible qui caractérise les reporters. Après l'acte de Vaillant, -un journal boulevardier, celui qui règne sur les élégances, le -_Gaulois_, crut bon de réunir dans sa salle des dépêches les portraits -des anarchistes intellectuels. - -Une des lumières du journal, j'aime à le croire, fut détachée chez -Vanier, à cette fin d'y prendre et d'en rapporter une collection des -_Hommes d'Aujourd'hui_, intéressante publication hebdomadaire où -Verlaine écrivit passablement, qui donnait des biographies et des -portraits-charges des hommes du jour, avec plus ou moins de précision -et de certitude; l'antichambre publique du _Gaulois_ offrit plusieurs -jours à la foule, à côté des images de Laurent Tailhade et de moi, -pour lesquels cette attribution d'idées était juste, celle, par -exemple, de M. Jean Moréas, qui je pense n'énonça jamais la moindre -opinion politique, et s'éloigne de toute question sociale de toute la -vitesse de sa trirème. Ceci dit, pour réduire à ses proportions -exactes la responsabilité de Georges Vanor dans la comédie des erreurs -qui se joua toujours, en ces temps lointains, à propos de nous. - -Le _Glossaire de Plowert_, petit dictionnaire à l'usage des gens du -monde, moins curieux à certains égards, le fut beaucoup plus à -d'autres. Plowert est le nom d'un manchot qui évolue non sans grâce -dans un roman de Moréas et Paul Adam, de leur plus vieille manière. Il -parut piquant sans doute à Paul Adam de mettre le nom d'un héros à un -seul bras, sur la couverture d'un petit volume qui allait être écrit -par une demi-douzaine de dextres, car Paul Adam n'entendait pas se -risquer à donner des néologismes de ses collègues, des interprétations -hasardées et éloignées de la plus exacte précision. Il avait la -connaissance des bonnes méthodes érudites et aussi des habitudes du -journalisme (il y fut toujours expert), il résolut donc d'avoir -recours à l'interview, et de nous demander à chacun le choix de nos -mots nouveaux, mais point de cette façon verbale de l'interview -ordinaire qui laisse tomber des détails, mais de façon scripturaire -et, pour ainsi dire, ferme. - -L'idée de ce glossaire avait été engendrée chez Paul Adam par une -commande à moi faite. Un jeune éditeur, M. Dupret, qui, après avoir -mis au jour quelques plaquettes curieuses, s'alla retremper dans un -fructueux commerce de bois, avait reçu de moi l'offre d'une sorte de -grammaire française, avec rhythmique, projet que je reprendrai quelque -jour de loisir un peu large. Comme il n'éditait résolument que de -petites plaquettes in-32, M. Dupret me proposa d'en éditer les -derniers chapitres (nous raisonnions sur plan) ceux qui auraient trait -à l'époque que nous traversions, c'eût été une petite grammaire et -rhythmique symboliste. Mon indolence était alors assez grande pour -qu'il n'existât, de longtemps, de ce petit livre, qu'un schéma -détaillé. J'avais conté le fait de la prochaine éclosion de ce livre -à mes camarades, et par conséquent à Paul Adam. - -Le lendemain, Adam vint nous trouver, quelques-uns, dans un café du -boulevard d'où nous aimions voir s'écouler les passants de l'heure; on -vit bien à son approche qu'il s'était passé quelque chose; le paletot -mastic de notre ami, paletot alors célèbre, flottait avec des plis -d'étendard. Sur la hampe de cet étendard son chapeau avait une -inclinaison martiale comme s'il se fût douté de la victoire d'Uhde. - -Notre ami abordait avec des performances de galion. Il s'assit et tous -ses gestes éclatèrent en munificence. Il nous confia alors que Vanier, -consulté par lui sur l'opportunité d'un petit dictionnaire de nos -néologismes, complément plus qu'indispensable de mon futur travail, -avait adhéré avec empressement à ses projets, et qu'un fort lexique -allait naître. Il demandait notre concours avec une face rayonnante, -et il eût été criminel d'adresser des objections à un ami aussi -heureux. Plowert naquit et besogna dare-dare. - -Nous n'attachâmes pas à son oeuvre assez d'importance. A le faire, il -eût fallu fondre nos projets et donner, d'un coup, importants, cette -grammaire et ce dictionnaire des symbolistes qui eussent été des -documents curieux, et qui auraient été fort utiles. Nous érigions -ainsi notre monument en face celui qu'élaborent sans cesse les doctes -ralentisseurs du Verbe qui s'évertuent à l'Académie. Tel qu'il est et -malgré l'abondance de ses fautes d'impression le petit volume, qui ne -contient que nos néologismes alors parus, qui n'est qu'un petit -répertoire, offre cet intérêt, qu'en le parcourant on pourra voir que -tous nos postulats d'alors ont été accueillis, et sont entrés dans le -courant de la langue et ne dérangent plus que de très périmés -dilettantes. - -L'automne de 1886, j'allais prendre, au débarqué de l'Orient-Express, -Jules Laforgue qui revenait d'Allemagne, décidé à n'y point retourner; -il se mariait et essayait de vivre à Paris de sa plume. Par un abandon -de ses droits à de petites soeurs très cadettes, Laforgue se trouvait -sans fortune aucune, et il n'avait aucune espèce d'économies. Quelques -fonds que lui prêtèrent les siens lui fournirent juste de quoi -s'installer. Sa santé, assez faible, avait souffert d'un voyage -d'hiver en Angleterre, où il était allé se marier, et d'un retour -brusque dans un appartement pas préparé en plein froid décembre. Sauf -quelques articles au supplément du _Figaro_, à la _Gazette des -Beaux-Arts_, une chronique mensuelle à la _Revue Indépendante_, -maigrement payée et sans fixité dans les dates, il n'avait rien. La -librairie ne voulait point de ses _Moralités légendaires_, malgré mes -conseils il ajournait la publication de ses _Fleurs de bonne volonté_ -(que j'ai publiées dans l'année 1888 de la _Revue Indépendante_); ce -livre d'ailleurs ne lui eût rien rapporté pratiquement. Laforgue ne -trouva pas, dans Paris, trois cent cinquante francs pour ses -_Moralités légendaires_, et ce fut bientôt la misère entière à deux, -sans remède, sans amis, qui fussent en mesure de l'aider efficacement. -C'était la détresse fière et décente, le ménage soutenu par la vente -lente d'albums, de collections, de bouquins rares, et puis la maladie -aggravée. Il était à peu près certain d'obtenir un poste suffisamment -rétribué dans un pays chaud, en Algérie ou en Egypte (il ne pouvait -s'agir pour lui de passer un nouvel hiver à Paris, M. Charles Ephrussi -et M. Paul Bourget s'étaient employés à le lui épargner), lorsque la -mort arriva, une nuit, soudaine, Mme Laforgue, au réveil, trouvait son -mari mort à coté d'elle. - -Ah! le funèbre enterrement! dans un jour saumâtre, fumeux, un matin -jaunâtre et moite; enterrement simple, sans aucune tenture à la porte, -hâtivement parti à huit heures, sans attendre un instant quelque ami -retardataire, et nous étions si peu derrière ce cercueil: Emile -Laforgue, son frère, Th. Ysaye le pianiste, quelques parents lointains -fixés à Paris, dans une voiture, avec Mme Jules Laforgue; Paul -Bourget, Fénéon, Moréas, Adam et moi; et la montée lente, lente à -travers la rue des Plantes, à travers les quartiers sales, de misère, -d'incurie et de nonchalance, où le crime social suait à toutes les -fenêtres pavoisées de linge sale, aux devantures sang de boeuf, rues -fermées, muettes, obscures, sans intelligence, la ville telle que la -rejette sur ses barrières les quartiers de luxe, sourds et égoïstes; -on avait dépassé si vite ces quartiers de couvents égoïstes et clos où -quelques baguettes dépouillées de branches accentuent ces tristesses -de dimanche et d'automne qu'il avait dites dans ses Complaintes et, -parmi le demi-silence, nous arrivons à ce cimetière de Bagneux, alors -neuf, plus sinistre encore d'être vide, avec des morts comme sous des -plates-bandes de croix de bois, concessions provisoires, comme dit -bêtement le langage officiel, et sur la tombe fraîche, avec -l'empressement, auprès du convoi, du menuisier à qui on a commandé la -croix de bois, et qui s'informe si c'est bien son client qui passe, -avec trop de mots dits trop haut, on voit, du fiacre, Mme Laforgue, -riant d'un gloussement déchirant et sans pleurs, et, sur cet -effondrement de deux vies, personne de nous ne pensait à de la -rhétorique tumulaire. - -La mort de Laforgue était, pour les lettres, irréparable; il emportait -la grâce de notre mouvement, une nuance d'esprit varié, humain et -philosophique; une place est demeurée vide parmi nous. C'était le -pauvre Yorik qui avait eu un si joli sourire, le pauvre Yorik qui -avait professé la sagesse à Wittemberg, et en avait fait la -comparaison la plus sérieuse avec la folie; c'était un musicien du -grand tout, un passereau tout transpercé d'infini qui s'en allait, et -qu'on blotissait dans une glaise froide et collante--la plus pauvre -mort de grand artiste, et le destin y eut une part hostile, qui ne -laisse vivre les plus délicats que s'ils paient à la société la rançon -d'un emploi qui les rend semblables à tous, connaissant le bien et le -mal à la façon d'un comptable, et ne leur jette pas, des mille -fenêtres indifférentes à l'art, de la presse, un sou pour subsister -pauvrement et fièrement, en restant des artistes--à moins qu'une -robustesse sans tare morbide ne leur permette de franchir, en les -descendant et en les remontant ensuite, tous les cycles de l'enfer -social. - -La _Revue Indépendante_ qu'avaient dirigée en 1884 Félix Fénéon et M. -Chevrier dans un sens très intelligemment naturaliste, avait laissé de -brillants souvenirs, et des personnes songeaient à la ressusciter. M. -Dujardin, écrivain des plus médiocres et qui pensait faire une affaire -du symbolisme et des symbolistes, ancien directeur de la _Revue -Wagnérienne_, entreprit de la refonder avec MM. Félix Fénéon et Téodor -de Wyzewa comme inspirateurs et rédacteurs en chef. Félix Fénéon -s'étant presque immédiatement retiré, M. de Wyzewa en demeura le -principal moteur et y appliqua ses idées qui consistaient à y faire -écrire des écrivains déjà nantis du succès, mais pas encore accueillis -par le triomphe. On y voulait servir cette idée du bourgeois lettré -que nous indiquions plus haut, que le _Mouvement nouveau_ comprenait -Goncourt et Verlaine et Mallarmé, et M. Anatole France, et M. Robert -de Bonnières, et M. Octave Mirbeau, en somme ceux que le journalisme -littéraire ne mettait pas en première ligne. Il y avait d'ailleurs, à -cette époque, un groupe de romanciers psychologues qu'on réunissait -dans une sorte de communion intellectuelle, Bourget, Bonnières, -Hervieu, Mirbeau, il y avait Huysmans un peu à part, Becque très à -part, dont l'heure allait approximativement sonner avec les débuts -d'Antoine. M. Anatole France n'avait pas encore pris tout son -développement ni toute l'ampleur de sérénité qui ont mis si haut son -génie ardent et calme. C'était l'auteur gracieux de _Sylvestre -Bonnard_, et le critique littéraire, le meilleur d'un temps où ils ne -furent pas extraordinaires; on peut penser sans injustice que chez M. -Anatole France, le critique des faits, l'historien de la vie -contemporaine, selon la belle méthode neuve qu'il s'est instaurée et -l'écrivain original sont plus importants que le critique littéraire. -Il était englobé dans cette conception de revue, à côté des -précurseurs du symbolisme, déjà connus au moins de nom du grand -public, Mallarmé et Verlaine, et que Villiers de l'Isle-Adam, -qu'admettaient ou plutôt qu'admiraient tous les novateurs. Laforgue y -avait sa place, et moi aussi, mais on entendait ne pas effaroucher le -public et ne pas montrer trop tôt les symbolistes, et donner d'eux -comme des échantillons importants avant de proclamer toute la -sympathie qu'on disait savoir pour nous. - -Pour des raisons diverses M. Dujardin m'offrit la rédaction en chef de -sa revue qui devint dès lors plus nette et plus progressiste et -accepta tout le symbolisme en tenant compte, ainsi qu'il me paraissait -nécessaire, des efforts intéressants de romanciers comme les Rosny. La -revue qui marchait fort bien littérairement périt de la gestion plus -que chimérique de son directeur et administrateur, ou du moins passa -chez le libraire Savine aux mains de M. de Nion qui en fit la revue -des néo-naturalistes, et elle ne fit plus que décliner, passant de -mains en mains, sans retrouver un instant l'importance que j'avais pu -lui donner en 1888. - -Le symbolisme avait alors acquis sa pleine importance, car il n'était -plus représenté seulement par ses promoteurs, il avait reçu des -adhésions précieuses. C'était Francis Vielé-Griffin et Henri de -Régnier, sortis avec éclat des premiers tâtonnements, apportant l'un -des visions élégantes et hiératiques, l'autre un sentiment très vif de -la nature, une sorte de lakisme curieux de folk-lore, avec une liberté -encore hésitante du rhythme, mais une décision complète sur cette -liberté rythmique. Albert Mockel qui donnait sa jolie Chantefable, et -Ajalbert, Albert Saint-Paul Adolphe, Retté; il y eut beaucoup de -symbolistes, et puis plus encore, et un instant tous les poètes furent -symbolistes. - -C'est alors que chacun tira de son coté, dégageant son originalité -propre, complétant les données premières du premier groupe, dont les -demeurants Moréas, Adam et moi, eurent à développer et à faire -prévaloir chacun sa manière propre; les divergences, qu'on ne s'était -jamais tues, mais qui ne pouvaient éclater lors des premières luttes -contre des adversaires communs, devenaient nécessairement plus -visibles puisque nous avions des idéaux différents. Moréas, d'esprit -classique, redevenait classique, Adam reprenait, après une course dans -la politique, ses ambitions balzaciennes. Ma façon particulière de -comprendre le symbolisme avait ses partisans; bref, nous entrions dans -l'histoire littéraire: les prémisses posées allaient donner leurs -effets, des surgeons vivaces allaient se projeter, des originalités -curieuses s'affirmer à côté de nous, Maurice Maeterlinck, Charles Von -Lerberghe, Remy de Gourmont, etc. Ce serait dépasser le sujet de ces -notes que de décrire tout le mouvement de 1889 et des années -suivantes, encore que certains articles réunis dans ce volume -présenteront là-dessus ce que, comme critique, j'en ai pu penser. - -Un mot encore. - -M. Henri de Régnier écrivait récemment dans un article que j'étais -demeuré à peu près le seul symboliste, presque tous ceux qui furent du -premier ou du second ban du symbolisme ayant varié, sur une foule de -points, leur façon de voir. C'est leur affaire, et je n'y ai rien à -voir qu'à constater, lorsque l'occasion s'en impose, au hasard de mon -métier de critique, les variations sur lesquelles je puis donner mon -simple avis. Si M. Moréas est arrivé au classicisme pur, non sans le -parer de beauté--si M. Paul Adam ne trouve pas l'étiquette assez large -pour son effort multiple (ce qu'il n'a point dit, je pense)--si, parmi -les autres du second ban, encore que je ne vois qu'un développement et -non un changement chez M. Francis Vielé-Griffin, M. Henri de Régnier -présente une formule combinée, entre autres éléments, de classicisme, -de symbolisme et de romantisme,--si M. Maeterlinck n'appelle pas -symbolistes ses beaux drames symboliques, ce qui est son droit, tout -cela ne constitue pas des raisons pour que je modifie mon art; je fais -de mon mieux pour suivre un développement logique, et ne peux me -froisser d'être considéré comme d'accord avec moi-même. - -Il m'a paru nécessaire de reformer l'instrument lyrique. On m'a cru. -La bibliothèque du vers libre est nombreuse, et de belles oeuvres -portent aux dos de leurs reliures des noms divers, illustres ou -notoires. Depuis le symbolisme il existe, à côté du roman romanesque -et du roman romantique, une manière de roman qui n'est pas le roman -naturaliste, qu'on peut appeler le roman symboliste; j'en ai donné qui -valent ce qu'ils valent, mais ils ne sont pas ceux du voisin. - -De même que j'ai toujours dit que je n'entendais pas fournir, en -créant les vers libres, un canon fixe de nouvelles strophes, mais -prouver que chacun pouvait trouver en lui sa rythmique propre, -obéissante toujours, malgré qu'il en aie, sauf clowneries, aux lois du -langage, je n'ai jamais pensé à enfermer le symbolisme dans une trop -étroite définition. - -Il y a place pour beaucoup d'efforts sur le terrain de l'analyse -caractéristique et de la synthèse du nouveau roman. Un jour peut-être -développerai-je avec exemples ce que peut être le roman symboliste; il -y en a, et qui ne ressemblent pas aux miens. Mais je passe, et ferai -simplement observer à M. Henri de Régnier, qui le sait d'ailleurs, que -si je suis resté à peu près le seul symboliste, c'est que j'étais un -des rares qui l'étaient vraiment de fond, parce que le symbolisme -était l'expression de leur tempérament propre et de leur opinion -critique. - -Et puis, aussi, il faut en tenir compte, les temps ont changé. En -1886, et aux années suivantes, nous étions plus attentifs à notre -développement littéraire qu'à la marche du monde. Nous avons édifié -une partie de ce que nous voulions édifier, et il est moins important -que nous n'ayons renversé qu'une partie de ce que nous voulions -renverser. Si l'on évoquait le passé de notre littérature et ses -écoles variées, comme on fait aux expositions, pour les peuples par -des séries de pavillons, le pavillon du symbolisme ne serait point -indigne des autres, et pourrait lancer ses clochetons et ses minarets, -fièrement auprès des coupoles du Parnasse. Les beautés de l'entrée et -du hall central, pour lesquelles, je le déclare avec joie, beaucoup de -peintres, de décorateurs, d'harmonistes auraient été convoqués autour -de chefs d'équipe, dont je serais, je pense, seraient augmentées de -l'inconnu de salles encore non terminées, et dont nous annoncerions -l'ouverture pour la prochaine exposition. Le Symbolisme n'a qu'une -vingtaine d'années, il lui faut du temps pour produire encore, et -qu'on étudie chez lui les symptômes de vieillesse en même temps qu'on -en pourra dénombrer et résumer les complexités et les influences. - -De plus, nous fûmes amenés, à un certain moment, tous les symbolistes, -à comparer notre développement particulier à la marche du monde, nous -avons tiré des opinions différentes et personnelles, mais à moi il m'a -paru nécessaire d'accorder, dans nos préoccupations d'aujourd'hui, une -prééminence à l'art social, mais sans rien aliéner des droits de la -synthèse et du style. - -Le peuple comprendra; ce sont ses Académies, et ses critiques jurés -qui l'abusent et lui affadissent l'intellect de boissons tièdes. Notre -bourgeoisie est saturée de Coppée, elle n'écoute que par exception, -elle ne comprend que par hasard et par surprise. Il y a un Quatrième -État qui saura écouter et comprendre. Il se peut que cette certitude -fasse sourire des chroniqueurs élégants et des penseurs mondains; quoi -soumettre au peuple, ces choses que tous jugèrent hermétiques! elles -le parurent, elles ne le sont pas en réalité; la preuve est faite, nos -jeunes amis de l'Art social le savent, comme ils savent leurs contacts -avec le Symbolisme, le vrai, le plus large. La preuve fut faite dans -les réunions populaires. Elle le fut aux samedis de l'_Odéon_ et du -théâtre _Sarah Bernhardt_, où les poèmes symbolistes, et les poèmes -des vers libristes reçurent un bel accueil, qui eût été plus grand si -le spectacle eût pu être plus populaire. La preuve fut faite aussi -dans des réunions purement populaires, à but social, où tonnait la -voix généreuse de Laurent Tailhade qui, après avoir donné à la -bibliothèque du symbolisme, après le jardin des Rêves, ses admirables -Vitraux, a dédié à l'art social des poèmes animés d'un rire à la -Daumier. C'est devant ces publics nouveaux que les oeuvres d'art -nouvelles, écoutées avec sincérité, sont applaudies, seront -applaudies, et ce qui ne sera pas compris demain le sera après-demain. - - - - - Une campagne du Symbolisme. - _Articles de la Revue Indépendante_ - 1888 - - -Les pages qui suivent sont extraites _passim_ de douze Chroniques de -la littérature et de l'art, publiées dans la _Revue Indépendante_ -durant l'année 1888. - -Elles précisent, sur quelques points, le mouvement. Elles expliquent -des états d'esprit. - -J'ai choisi dans ces articles ce qui se rapportait davantage aux -poètes, aux circonstances adventices du mouvement, soit les linéaments -d'influence étrangère qui se sont présentés concurremment au -symbolisme et ont contribué à son aspect général. De là des études sur -Tolstoï. - -J'ai conservé des pages sur Poictevin qu'on oublie trop. - -J'ai donné une chronique entière, parce que le groupement des livres -de ce mois-là permettait d'esquisser tout le groupement littéraire du -moment, avant et en dehors des Symbolistes, au moins d'indiquer une -esquisse, de Hugo à Lavedan. - -Je n'ai pas retouché ni comme fond ni comme forme ces études. Leur -seule valeur étant d'être documentaire sur l'état d'esprit des -novateurs, et l'essence du Symbolisme en 1888, près des débuts; je -resignerais d'ailleurs, en des articles d'aujourd'hui, presque tout ce -qui se trouve au cours de ces pages. - - -Paysages - -PAR FRANCIS POICTEVIN - -Entre tous, M. Francis Poictevin est un artiste sincère et ému. -Tourmenté, perpétuellement inquiet du but même de son art, très -soucieux des moyens d'expression, inquiet des lignes générales de la -sensation, il est de ceux qui poussent le plus vers l'achèvement -définitif une page, et non par la surprise du mot, ou l'accord fortuit -des sonorités, mais par la recherche d'un ordre logique des mots -étiquetant chacun une des variations de la sensation. - -L'ordre de sensations qui se meut à travers ses livres est une -contemplation des choses de la nature en leur accord avec l'âme -humaine; avec la sienne surtout, prise comme exemple, car c'est la -seule qu'il puisse connaître à fond; non qu'il ne se permette hors de -lui-même des divinations, qu'il ne tente de se rendre compte de ce qui -peut se passer derrière les grilles perpétuellement closes d'un hôtel -vieilli, qu'il ne tente d'animer des profils de jeunes filles, ou des -silhouettes d'êtres rencontrés au hasard des courses à travers les -paysages; mais ces êtres sont silhouettes ou symboles destinés à -marquer les différences entre lui et les autres hommes, et à faire -comprendre sa façon différente de saisir et de traduire les phénomènes -d'aspect qui, à travers sa rétine, arrivent à son cerveau. - -A cela, que l'on joigne une grande inquiétude de l'être vrai, latent -sous les apparences et les illusions de présences féminines; puis, que -chez l'écrivain, homme avant tout de foi, s'est lentement façonnée une -manière de panthéisme mystique qui empreint de mouvements quasi -humains les eaux, les arbres et les lignes d'horizons: et l'on aura la -clef de la disposition des idées chez l'auteur des _Songes_. - -Le drame étant ainsi compris, c'est-à-dire un personnage unique -jouissant ou souffrant par la variation des minutes de la vie -extérieure, il est fort inutile à M. Poictevin de donner à ses livres -une affabulation compliquée; l'extériorité du drame est toujours, en -tous ses livres, homologue: un être souffre ou jouit de la réaction -des choses; deux êtres unis souffrent ou jouissent de la réaction du -présent et des souvenirs et des sites sur eux, et vivent d'une vie -commune remplie par les rêves divergents qu'inspirent les mêmes faits -et les mêmes lignes vues par des cerveaux différents. - -L'historiette qui fait le fond du roman est en général quasi -superflue; et M. Poictevin arrive en ce livre de _Paysages_ à la -supprimer et se lier à la juxtaposition des sensations pour évoquer, -par leur série, le symbole d'une année de vie sans incidents autres -que les déplacements de Paris à divers littorals. - -Deux parties: d'abord, les _Paysages_--c'est-à-dire des essais de -rendre en quelques lignes un aspect fugace. - -«C'était, sous un jour pluvieux, le jaune mouillé du phare du Cap, -vers Bordighère, dans le ciel une nappe citrine laissant transparaître -à son milieu un vert d'iris. Au-dessus de la mer se développait une -bande gris lilas à déchiquetures. Peu à peu des nues à gauche se -trempant fanées, elle s'étendit devant le ciel même, plus doucement -que lividement violâtre. Et la mer se mouvait en une somptuosité -vieux-vert teintée d'améthystes.» - -Et s'animent ainsi des coins de Paris, de Menton, de Toulouse, des -salles d'attente où l'attention se fixe sur tel ou tel être -caractéristique autour duquel s'ébrouent des formes vagues, des sites -de Luchon, des Pyrénées, de Fontarabie, du pays basque, de la -Bretagne, de la Suisse, du Rhin, de la Hollande, des notations au Bois -de Boulogne, sur les cygnes du parc Monceau, et, brusques, des -théories sur le choix des fleurs, puis un été en Normandie détaillant -de longues courses, des haltes pour pénétrer l'accord de l'autochthone -et du paysage, etc... - -A cette forme, à ce rendu strict de la nature cherchée par l'artiste, -l'écueil se présente que devant les variations infinies et menues du -décor le mot très précis et juste ne se trouve pas, ou que le mot -trouvé, quelque peu technique et lourd, ne rende qu'insuffisamment les -légères différences qu'il note; encore, ce danger, qu'à étudier aussi -consciencieusement qu'un peintre impressionniste les intimités des -choses et les variations de leur couleur, l'oeil ne s'hypnotise et ne -traduise plus que de pures impressions mentales et un peu déviées. -Mais M. Poictevin se tire presque toujours de ces complexes -difficultés. - -Toutefois nous préférons infiniment à ses _Paysages_ les _Nouveaux -Songes_ dont la chatoyante théorie clôt le volume. Ici plus de rendu -strict; l'auteur est en son pur domaine du rêve vécu. - -«Sur le vapeur de Honfleur au Hâvre.--Dans cette foule bigarrée, -réellement gênante, qui semblait empêcher toute contemplation, car -cette rumeur et ce trépignement couvraient le silence si peu -frissonnant des eaux, une jeune fille se distinguait. Elle -s'abstenait--cela à son insu, on le sentait bien--de ce qui eût pu -prêter à une remarque même la plus favorable.--Un costume laissant une -impression avenante, sans éclat gai. Je ne sais quelle pudeur baignait -son regard, ne le noyait pas; les joues avaient un jaune rose moite où -hésitaient de percer quelques grains de beauté, flavescences d'aurore. -Les sourcils écartés, clairsemés, un peu irréguliers à leur naissance, -mais non sans douceur, indiquaient dans leur courbe une imagination -qui ne se rabaisse. Le nez futé ne se relevait trop accommodant. Les -dents serrées sans heurt gardaient une pâleur nacrée. Et le menton -mignon, sans avancer, disait quelque volonté, muettement exprimée par -les incarnadines lèvres, à intervalles, pressées, mordillées à peine. -Sous le chapeau de paille à bords relevés je voyais le front se -bomber, les tempes plutôt creuses, les petites oreilles s'ourler -esthétiques, comme transparentes, la chevelure se dessiner châtaine -plus que blonde. - -«Si gracieuse surtout demeurait la pose, tout gentiment, -tranquillement changeante. Parfois, la tête avait un joli mouvement -minime en avant dans une attentivité non tendue. Etait-elle nubile, -cette jeune fille? point que n'élucidait qu'avec un mystère une -rougeur indécise, pénétrante et charmeuse, teinte dernière de ce -visage, ne contrariant pas, tout au contraire, l'humide brume brunâtre -des vifs yeux, presque tendrement réservés sous leurs longs cils -soyeux. Lorsqu'elle dut s'éloigner, la jeune fille, je crois--foi plus -chère, plus positive que toute science--qu'un prompt regard intact a -coulé d'elle furtif vers l'admirateur comme vers ce qu'on ne voudrait -laisser supposer oublié.» - -Dans ces _Nouveaux Songes_, vision plus personnelle adaptée aux -traductions des paysages, comme dans le livre déjà paru des _Songes_, -l'oeuvre maîtresse de M. Poictevin, toujours une profonde réflexion -des lieux, des peintures, des aspects de foule, en une âme qui sait en -ouvrer un entrelac sûr et personnel. Parfois, l'écrivain s'attarde à -cette quasi-impossibilité de lutter avec des mots contre les couleurs -et les lignes (les couleurs et les lignes étant vues comme des -directions intellectuelles de sa pensée). Ces visions de civilisé très -compliqué, très analyste, hanté de besoins d'abstraction, sont-elles -bien les traductions des tableaux qu'il étudie? Les hâvres qu'il se -crée en des paysages presque lyriques, et féminins et imaginaires, -sont-ils des paysages réels? Il importe d'ailleurs fort peu. - -Parmi ceux qui croient que la réalité subsiste surtout dans les rêves, -peut-être uniquement dans les rêves, et que les choses et les êtres -seraient création nulle et tout au plus mauvaise sans un large -instinct de solidarité, M. Poictevin est un des plus doués -intellectuellement, un des mieux munis pour traduire son -intelligence. - -Il évoque, une manière de Lucrèce mystique, et aussi de Théocrite -ayant remarqué que les pâtres font tache dans le paysage choisi où les -artistes païens les placèrent. Au moins sait-il qu'ils ne comprennent -pas la féminéité de ces lignes naturistes, et qu'il vaut mieux les en -élaguer, eux et leurs aspirations. Son livre actuel est un des plus -complets dans une oeuvre où, sauf les livres de début, tout a chance -de rester de par la conscience et la sincérité de l'écrivain et par la -valeur des phénomènes étudiés. - - -Paul Verlaine. - -A PROPOS D'UN ARTICLE DE M. JULES LEMAITRE[3] - -Voici le premier grand article qu'un critique officiel, décoré, -consacre à Paul Verlaine. Ce que dit M. Lemaître sur les poètes -symbolistes et les poètes décadents ne nous paraît qu'une entrée en -matière, une mise en milieu de Verlaine, bien inutile et bien -inexacte; le sagace critique est mal renseigné; il n'a pas tout lu; il -a souvent mal lu; tomber sur le pauvre M. Ghil, ses aspects de -pythonisse, ses théories peu littéraires et pas du tout scientifiques, -est vraiment simple; taxer les gens de talent de ce groupe (si l'on -veut absolument que ce soit un groupe) d'être des élèves de Baudelaire -est encore bien abréviatif; il y a des élèves de Baudelaire, tels même -qui encaquent des variations dans le moule exactement conservé des -sonnets du maître, mais ce ne sont guère des novateurs, si ce sont des -symbolistes; et vraiment si M. Lemaître a raison, il a raison trop -facilement, et sans fruit. - - [3] Article paru à la _Revue Bleue_. - -Pourquoi accuser des écrivains de noctambulisme et d'alcoolisme? Qu'en -sait-il? de quels renseignements use-t-il ou abuse-t-il? Ce ne serait -de la critique que s'il était plus complet et démontrait chez ces -écrivains des dérivations de pensée sous l'influence de l'alcool; mais -il ne l'a pas voulu, et peut-être ne le pourrait-il pas. - -Il n'y a ni alcoolisme, ni noctambulisme, ni névrose en jeu, ici, du -moins, pas plus que dans la plupart des opérations intellectuelles de -notre temps. Ce malheureux temps est bien loin d'être normal; et, si -l'on admet que c'est une des gloires du Moyen Age, que dans cette -période de force et de guerre, il ait existé de purs mystiques affolés -d'amour de Dieu et d'espoir en Dieu, pourquoi ne point vouloir qu'en -notre période d'affaires, strictement d'affaires, il soit des poètes -se confinant dans l'intellect pur et disant pour eux, pour les initiés -existants, pour les initiés à venir, la chanson de leurs sensations, -sans s'occuper des exigences populaires, sans travestir le schéma de -leur pensée sous la forme de conversation qu'utilisent les poètes et -les romanciers classés; et si parfois le but peut-être est dépassé, si -le livre ou le poème ne contiennent pas toute la sérénité qui pare -l'oeuvre d'un classique, peut-être cela vient-il de ceci, que: - -Si l'on développe une idée, en voulant enfermer dans sa traduction ses -origines et son mouvement et l'accent personnel d'émotion qu'elle eut -en émergeant de votre inconscience, on est exposé à faire un peu -embrouillé en croyant faire complet; - -Que si l'on se borne à donner de cette idée la grosse carrure, presque -le fait matériel dont elle est la représentation, on a bien des -chances de la traduire sans nouveauté: car, comme dit M. Lemaître, -toutes choses ont bien près de six mille ans, elles ont peut-être -davantage. - -Le premier jour où un pâtre arya modula une onomatopée admirative ou -joyeuse ou éclata en sanglots, le poème était fondé, et le poème ne -servit depuis qu'à développer le cri de joie et le cri de douleur de -l'humanité. Or, les sérénités pures se traduisirent habituellement par -les architectures théoriques des Moïse, des Pythagore, des Platon, -etc., les besoins de certitude par les Euclide, les Galilée, etc. -Toute l'expérience, toute la science des formes tangibles s'analysa. -Le poème fut sans cesse ou l'évocation de la légende (la concrétion -des aspirations d'une race) ou son cri d'amour joyeux ou triste. -Ajouter à cela qu'alternativement ce poème fut en son écriture -abstrait et quasi blanc, soit que le mysticisme humain fût, dans le -plus large sens du mot, religieux (charité, solidarité, passion), soit -qu'il fût idolâtre (coloré, païen, réaliste); au premier cas la -recherche d'une forme fluide, libre, musicale et vraie, car en -l'essence même de là poésie elle s'adresse à l'oreille tout en -cherchant à fixer des attitudes; en l'autre cas, souvent rocailleuse -et dure un peu, préoccupée de figer de simples et élémentaires -polychromies. Mais ces deux formes d'art qui parfois en des époques -troubles peuvent être maniées par le même poète, sont surtout et avant -tout différentes et de la forme expérimentale de la science courante, -et de l'allure explicative de la littérature courante. En somme, la -marque de cette poésie serait d'être purement intuitive et -personnelle, en opposition aux formes traditionnelles, qui sont -simples car déjà vues, claires parce qu'explicatives. Or, le lyrisme -est exclusivement d'allure intuitive et personnelle, et la poésie va -dans ce sens depuis cinquante ans (Hugo, Gautier, Nerval, Baudelaire, -Heine), et rien d'étonnant à ce qu'un nouveau pas en avant fasse -paraître le poète comme chantant pour lui-même, tandis qu'il ne fait -au fond que syllabiser son moi d'une façon assez profonde pour que ce -moi devienne un soi, c'est-à-dire l'âme de tous; et si tous ne s'y -reconnaissent pas tout de suite, c'est peut-être que les formes -sensationnelles perçues par le poète ne se sont pas encore produites -en eux, que peut-être il fallait que le poète les perçût le premier -pour qu'une génération nouvelle inconsciemment s'en imprégnât et finît -par s'y reconnaître. En face, la littérature traditionnelle continue -son train-train, de concessions en concessions, et détient -l'intelligence populaire, ravie d'entrer sans efforts dans des oeuvres -d'apparence renouvelée. - -Ces théories ici trop rapides, vagues à force d'être condensées -expliqueront-elles à M. Lemaître la prétendue obscurité de certains -vers? Faut-il ajouter qu'en un art serré, une technique bien comprise -du vers, il faut éviter toute explication, toute parenthèse inutile, -et que peut-être ces nécessités imposent au lecteur de se placer -d'abord, par une première lecture, en l'état d'esprit du poète, et de -ne comprendre complètement qu'à une seconde lecture. - -Quant au symbole, très justement le critique remarque sa perpétuelle -utilisation; tout beau poème est un symbole; une tragédie de Racine -peut, étant une étude du jeu des passions, être considérée comme -symbolique. Mais il y a des mauvais poèmes, des mauvais genres de -poème qui ne sont pas symboliques et que l'évolution de la poésie -ébranche, on a vu disparaître l'épître, le conte, la satire; M. de -Banville n'admet plus, en somme, qu'une ode multiforme; Baudelaire -n'admet plus que la notation brève de multiples sensations concourant -à former un livre de poèmes écrits dans les mêmes tonalités. -J'inclinerais à ne plus admettre qu'un poème évoluant sur lui-même, -présentant toutes les facettes d'un sujet, chacune isolément traitée, -mais étroitement et strictement enchaînées par le lien d'une idée -unique. - -Mais toutes ces choses ne préoccupent pas essentiellement Verlaine. Il -n'est ni décadent (personne ne l'est), ni symboliste au sens actuel du -mot (si ce mot n'est pas pure inutilité). Il est avant tout lui-même, -un élégiaque, un spontané, de la lignée des Villon et des Heine. Il -n'a point cru qu'il fallût enfermer sa pensée dans le moule d'un plan -de drame ou de poème unique; il interprète, il cliche ses sensations -au passage en toute sincérité; et son critérium est sa sincérité même. -Toute idée qui traverse son cerveau est à ses yeux une idée humaine et -naturelle: autrement d'où la percevrait-il? or, il l'écrit, et son -seul devoir est de la nettifier, de la clarifier le plus possible, et -quoi qu'on en puisse dire il y arrive toujours. Rien de plus net, de -plus joli, comme un Watteau, que _les Uns et les Autres_; rien de plus -charmant que les _Fêtes Galantes_. M. Lemaître l'accuse de ne point -rappeler Bernis et Dorat; mais que sont au XVIIIe siècle Bernis et -Dorat? Voyez dans les lettres de Mlle de Lespinasse l'admirable -épisode de Mme de la Moussetière, toute la vie de Mlle de Lespinasse; -voyez dans Casanova l'épisode de la Charpillon; regardez les Watteau -et croyez ce siècle autrement complexe dans sa sensation amoureuse, -que ne le traduisent les petits poètes comme Bernis. Verlaine a -surtout regardé les Watteau, il a considéré les personnages des -bergeries et de la Comédie Italienne comme des types immortels, -pouvant contenir toute fantaisie; et si vous voulez qu'il y ait -symbole, ce serait dans les _Fêtes Galantes_, toutes les gaietés et -les petits pas du début se terminant par le si triste colloque -sentimental. Il y a là un jeu de Verlaine, parant de costumes amusants -des pensées à lui, et nullement un pastiche des temps éteints, ni un -air de flûte. - -Cette façon de prendre, d'objectiver son âme en formes tangibles et -extérieures, Verlaine l'abandonna. Dans _Sagesse_, c'est un dialogue -entre lui et Dieu, bien plus encore un dialogue entre deux instants -perpétuels de sa conscience, l'instant trouble, humain, souffrant des -choses, l'instant calme, renouvelé, rajeuni; et le décor, c'est la -pure mentalité du poète. - -Est-il nécessaire pour comprendre le merveilleux sonnet: - - _L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable._ - -de supposer la réelle entrée du poète dans un cabaret? la guêpe -est-elle une guêpe réelle? n'est-ce pas la mémoire d'un instant de -vie, revenant se figer par quelques inflexions simplifiantes, et par -là symboliques. - -Rien n'est inintelligible; c'est en embrouillant de commentaires et -d'explications la sensation franche et si complètement sortie du poème -qu'on le rend à peu près incompréhensible. - -En matière technique, M. Lemaître reproche surtout à Verlaine, que son -oreille à lui, M. Lemaître, n'est pas habituée aux libertés prises -avec le vieil alexandrin. - -Je crois l'oreille de M. Lemaître destinée à en entendre bien -d'autres, je la crois même destinée à accueillir bientôt non seulement -les rythmes de Verlaine, mais d'autres rythmes nouveaux. Puis M. -Lemaître conclura à la liberté du rythme, quand, plus familiarisé avec -le nouveau vers, il en saisira lui-même la musique, sans qu'on ait -besoin de la lui expliquer théoriquement. Ses opinions sur l'ancienne -poésie qui ressemblait trop à de la belle prose sont très fondées et -l'amèneront à découvrir que la poésie est une musique spéciale dont -les moyens d'expression, différents de ceux de la musique pure, -peuvent être, un à un, intuitivement découverts; bien des poètes -antérieurs, reconnus par M. Lemaître, l'ont pensé, et ils ont chacun -apporté à la poésie quelque élément nouveau de musique. - -La voie ouverte est illimitée, car les combinaisons des mots et des -rythmes sont innombrables comme celles des nombres. - - -Amour. - -PAUL VERLAINE - -Sous ce titre, _Amour_, Verlaine a groupé nombre de pièces toutes d'un -ordre sentimental. Ce sont, ces vers, des moments de douceur, des -heures comme tièdes et calmes après de violentes souffrances, des -heures comme de renaissance de l'esprit pendant que le corps -convalescent s'alanguit; et ce mot AMOUR ne veut pas dire ici -seulement l'élan fatal et physique de l'homme vers la femme, ni le -désir âpre et exaspéré d'un thème à suggestions personnelles qui est -la forme supérieure de ce désir, c'est pour Verlaine une résignation, -une tendresse recueillie pour les paysages sus, les rythmes entendus, -la foi qu'il professe, les blancs symboles qu'il préfère, les amitiés -dont il a gardé le regret; cet amour, c'est un état constitué, -nécessaire, que dicte l'état des nerfs et que dirigent les souvenirs; -c'est une accueillance toute prête à tout sentiment bienveillant et -qui en soi se désaltère. - -Chacun sait l'évolution poétique de Verlaine; comment le fantaisiste -ému des _Fêtes Galantes_ est devenu le primitif de _Sagesse_; et deux -manières principales peuvent se distinguer en lui. L'une qui produisit -les _Fêtes Galantes_, _les Uns et les Autres_, nombre de petits -poèmes charmeurs et caressants, l'autre qui inspira les cris de foi de -_Sagesse_, le dialogue avec Dieu, et ceux où la passion poignante et -clairvoyante pour la femme sa soeur, s'affirme en tant de sonnets qui -resteront aux mémoires humaines. Au fond même cette différence que -nous voulons voir, cette sorte de différence physique entre les gammes -et les couleurs de ses poèmes n'est en sorte que deux manières d'être, -que deux vestitures différentes de sa sensation, de son sentiment -fondamental; dans le premier cas Verlaine, en des moments--comme de -santé absolue et d'indulgence corporelle--agite les marionnettes à la -Watteau, et dans une langue exquisement décorative, agile, il leur -fait passer aux lèvres sans cesse ce sourire mouillé, cette gaieté -tendre que lui et Heine ont su, à ces heures, évoquer en eux. Au -second cas, abstraitement, sans décors, ou en tel décor qui n'est -qu'un rythme, il synthétise sa douleur spéciale et personnelle non -telle qu'elle fut subie, mais telle qu'elle demeure à travers les -transfigurations de tant d'errances et de stagnances à la vie et dans -les idées; et c'est ce point spécial de s'être refusé à toujours dire -ses sensations dans les modes amples mais roides d'une anecdote ou -d'une fresque, de faire parler sa voix par celle d'une effigie de -comédien, qui fait la grandeur de Verlaine, et le caractérise, et fixe -sa place parmi l'évolution des vrais poètes. - -Car s'il est logique et légitime de penser que tous les phénomènes -humains peuvent, en leur état essentiel, être ramenés à un petit -nombre de faits généraux, et que, ceci admis, l'oeuvre littéraire à -faire consiste à grouper les plus essentiels de ces faits généraux -dans un spectacle intégralement esthétique (et ce serait le but en art -de M. Stéphane Mallarmé), il est également logique et légitime de -penser que ces quelques phénomènes, essentiels par la seule raison -qu'ils sont mis en jeu, provoquent immédiatement des actions et des -réactions, soit des contrastes; ces contrastes qui sont l'effet le -plus appréciable à tous, le plus tangible, sont modifiés par les -circonstances, et, si l'on veut se pencher vers le phénomène, étudier -spécialement en quoi ce phénomène, connu évidemment et répercuté de -tous les états précédents du même phénomène se présente pourtant et -toujours avec des aspects de nouveauté, avec des modifications de -conscience, on perçoit une infinie diversité. - -Un paysage, par exemple, frappe et conquiert d'abord par la sévérité -ou l'inflexion douce de ses lignes. Une impression nette se produit: -l'homme est intéressé ou attendri; s'il passe rapidement, il -n'emportera que ce heurt bref sur sa rétine et son cerveau, déjà -différent d'ailleurs, selon l'heure qui irradie ou assombrit le -paysage; si quelque instant il s'arrête, se pénètre des conditions -partielles de la beauté de ce paysage, soit les petits rythmes de ses -courbes, soit l'architecture de ses arbres, soit la disposition des -tapis de verdure, la présence ou l'absence de l'eau, la rigidité des -branches ou le rythme général du vent dans les feuilles, aussi la -cadence ou le bruit qui se dégage du demi-silence du paysage, il se -créera en lui des associations d'idées; le paysage ne sera plus ce -qu'il est exactement, mais l'heure du rêve du passant. Ce rêve sera -modifié par ceci que le passant sera heureux ou malheureux, simplement -de bonne ou de mauvaise humeur, affairé ou oisif; et l'état complet de -sa sensation ne sera constitué que lorsque, l'ayant quitté, il verra -soit un fait de nature soit un phénomène humain qui, par un contraste, -lui apprenne que la vision de tout à l'heure est finie. Alors, un -instant, la perception est nette; mais très rapidement le nouveau -point du paysage excite son attention, de nouvelles réactions entrent -en jeu, la sensation redevient mixte et se continue ainsi jusqu'à ce -qu'un fait d'ordre purement matériel interrompe le courant d'idées, -l'ordre de succession des idées engendrées par la vue du paysage et -enterre les perceptions latentes et qui allaient naître, sous un choc -plus violent s'élevant dans l'individu. - -Or, si un paysage est donc à toute minute modifiable en toutes les -impressions qu'il suggère par ses conditions même d'existence, que -plus complexe, plus modifiable encore est un phénomène humain, un -phénomène psychique, dont nous ne pouvons guère percevoir le heurt que -lorsqu'il s'est produit et va s'effaçant. Nous ne ressentons une -impression mentale ou affective, qu'en vertu de l'existence antérieure -d'une autre impression; ces phénomènes sont variés par l'heure de la -vie, la disposition initiale, l'atavisme, la santé générale de -l'individu, sa santé momentanée, ses conditions de force, de -normalité, le nombre des expériences acquises, l'essence de -l'individu, plus toutes les mêmes conditions de variations chez l'être -ou les êtres avec lequel il est en contraste. - -Il faut donc admettre que ces quelques phénomènes généraux contiennent -en puissance et nécessairement autant de combinaisons possibles que -les lettres de l'alphabet contiennent de mots, les dix chiffres de -nombres, les sept notes de combinaisons harmoniques. Or, nous ne -pouvons percevoir toute la série des phénomènes; prendre le fait sous -son aspect le plus simple est peut-être insuffisant; ne pouvant -connaître que ce qui se passe en nous, il nous faut nous résoudre à le -clicher le plus rapidement et le plus sincèrement possible en son -essence, sa forme et son impulsion. De là, la nécessité d'une poésie -extrêmement personnelle, cursive et notante. Verlaine est un des -poètes qui se rattachent à ce courant de pensées, courant large qui a -constitué le répertoire et le fonds de vraie poésie, en face et avec -les oeuvres plus architecturales et philosophiques. - -Le livre s'ouvre sur une prière comme une journée de croyant. Le -catholicisme de Verlaine, c'est surtout un besoin de paix languide et -de charité, un peu aussi de solidarité; c'est, sous une forme de -primitif, l'instinct social actuel: le dieu de Verlaine c'est un _Soi_ -meilleur: - - Place à l'âme qui croie et qui sente et qui voie - Que tout est vanité fors elle-même en Dieu. - -Il a, comme les mystiques, le culte de la Vierge à laquelle il adresse -de pénétrants cantiques; mais là encore c'est la religion -anthropomorphique, la création d'un idéal féminin, l'évocation -cérébrale d'une femme avec laquelle il ne faille point débattre les -choses de la vie. Puis s'égrènent des coins de Londres aux senteurs -de rhum, et des péchés abolis, des ballades légères et chantonnantes, -des lieds mélancoliques: - - Je vois un groupe sur la mer, - Quelle mer? Celle de mes larmes. - -et des sonnets: au Parsifal, triomphateur des appels et des luxures; -d'autres sonnets, bibelots précieux faits pour des amis du poète; puis -des sonnets chrétiens, puis des paysages, enfin _Lucien Létinois_, une -tentative de poème intime et familier, comme un petit roman de poète, -conçu sans la banalité des détails, pas poussé à l'héroïsme, vrais -vers bien pris en leur taille, d'un sincère et pénétrant timbre -lyrique. - -C'est, après la mort d'un ami pris tout jeune, périmé à l'hôpital, le -regret qui s'éveille en celui qui demeure; et tout d'abord l'action de -grâces à Dieu, l'action de grâces quand même: - - Vous me l'aviez donné, vous me le reprenez: - Gloire à vous..... - Vous me l'aviez donné, je vous le rends très pur, - Tout pétri de vertu, d'amour et de simplesse. - -Attristé et attendri, et plus seul, le poète fait un retour sur -lui-même et toute la souffrance antérieure, il sent qu'il doit marcher -blessé au milieu des hommes: - - Mes frères pour de bon, les Loups, - Que ma soeur, la femme, dévaste. -et ces blessures il les sent toutes infligées par des mains de femme: - - O la femme! prudent, sage, calme ennemi, - N'exagérant jamais la victoire à demi, - Tuant tous les blessés, pillant tout le butin. - -et quand il sut, quand ses premières certitudes en l'idéal féminin -furent ruinées, l'amitié d'un enfant intelligent lui fut la -consolation, et il l'aima comme un fils dont il est fier. Les litanies -se déroulent: - - Mon fils est brave, il va sur son cheval de guerre - Sans reproche et sans peur par la route du bien, - Un dur chemin d'embûche et de piège où naguère - Encore il fut blessé et vainquit en chrétien. - -Son fils est fier, bon, fort, beau. Puis se retrace à lui le souvenir -de tristesses communes, puis l'idée du convoi blanc qu'il fut sinistre -de suivre; et après ces idées de deuils anciens, qui ont amené l'idée -de tristesse et la mémoire de la mort, par une naturelle réaction le -souvenir de la grâce et de la valeur de celui qui est mort, et de là -l'idée des minutes heureuses passées ensemble, dans des étés ou des -printemps d'une beauté de contes de fées, où la fatigue des marches se -fait bienfaisante et soulève les piétons en féeries, et puis après ces -temps, les séparations et la mort. Cette mort n'est-elle pas un -châtiment? A-t-on le droit de se faire un fils hors la nature?... -Enfin! ce qui reste au poète de l'ami regretté, c'est un pastel -évocateur et ces quelques sensations égrenées, et le souvenir de -rêves faits pour l'épanouissement détruit de l'ami et le souvenir de -sa mort, de ce qui fut son âme, et des minutes de pensée devant la -pierre tombale qui symbolise maintenant le vivant, et aussi à cette -pierre tombale le souvenir de tous les autres morts de l'artiste, de -ceux dont il dit «ses morts,» puisque c'est en sa joie et sa douleur -qu'ils ont vécu et qu'ils sont morts. - -Toutes ces choses écrites dans une forme classique, aux défaillantes -douceurs, qui fait penser aux méditations de quelque solitaire grave -et depuis si longtemps triste, errant en quelque Port-Royal plein de -douceur et de vague, et s'asseyant le soir pour rêver aux effigies -disparues, avec la résignation d'un Job doux. - - -Être. - -M. PAUL ADAM - -M. Paul Adam évoque dans son livre, parmi les détails de civilisation, -d'armures, de guerre et d'apparat du XVe siècle, une âme féminine, -anxieuse de l'autonomie de sa conscience, désireuse de la puissance et -de la force, et luttant perpétuellement entre ces deux recherches, que -leur coexistence en son cerveau rend toutes deux vaines, la recherche -de la science et la recherche de l'amour. La recherche de la science -aboutit à l'acquisition de l'influence; la recherche de l'amour -aboutit au détraquement des sens, et tant que lorsqu'accusée de magie, -la comtesse Mahaud apparaît devant le tribunal ecclésiastique, la -honte de ses sens lui interdit l'affirmation de sa pureté, la -puissance de son cerveau lui fait rejeter les décisions canoniques et -exalter sa foi; puis un immense repentir la saisit et la livre sans -force aux bourreaux et au bûcher. - -La science acquise meurt en elle, l'influence déployée pousse ceux qui -vécurent près d'elle à partir par routes opposées à la poursuite de -quelque inconnaissable qu'ils contiennent et qui les fuit; les moines -s'absorbent en l'extase, les soldats s'abîment dans les guerres et le -rythme perçu et initialement déroulé par la comtesse Mahaud disparaît -dans la mort et les éléments, n'ayant fait que victimes puisque, -n'aboutissant pas, il ne fut qu'agitation. - -Telle la contexture du livre: l'effort intellectuel périssant par la -lutte avec le développement physique, l'âme aspirant à l'_être_, -inclinée par la mauvaise utilisation des forces vers la vie corporelle -qui est le _non-être_, puisque la force mentale s'accroît par son -effort et subsiste en toute apparence éternelle d'espace et de durée -et que la force corporelle dépensée est irrémédiablement perdue et le -temps d'effort qu'a coûté la dépense de force, aboli. - -Et d'abord pourquoi une restitution du XVe siècle? car il faut -admettre que les jeunes écrivains utilisent un temps écoulé pour y -dérouler, en une tapisserie décorative, l'essence toute moderne de -leur pensée.--C'est que ce temps infiniment trouble, temps de lutte -pour la vie absolument générale, lutte contre la guerre, lutte contre -le pillage, lutte pour la liberté de vivre matériellement, accomplit -ses événements physiques avec des heurts singuliers. Coexistent -Étienne Marcel, Gerson, Armagnac, Louis d'Orléans, Jean de Bourgogne; -la chevalerie meurt; la persécution, c'est-à-dire l'adoption d'une -idée avec assez de force pour l'imposer par tout moyen, fleurit. Entre -toutes ces causes de désordre, les esprits s'affolent; c'est le temps -des danses de Saint-Guy, des danses macabres; les gens affolés et -saturés de souffrance rentrent en eux pour y chercher un coin de calme -ou d'oubli; or, ils ne le trouvent pas, le malheur leur ayant durci le -coeur, les sciences ou les arts n'existant que pour quelque élite. -C'est donc une des plus belles périodes du développement de -l'initiative particulière échouant toute, c'est un des plus beaux -temps de détraquement général, constitué par tous ces échecs -particuliers; et ceci légitime dans la tentative de M. Adam l'emploi -d'une évocation quasi légendaire du XVe siècle et de la force y -adhérant. - -Voici les détails du livre: Mahaud chevauche, s'éloignant de la -demeure familiale au côté de Jacques de Horps qu'elle a choisi. Ce -jour-là a eu lieu l'enlèvement, précédé déjà du don de son corps qui -ne trouva point, en l'échange de leurs caresses, le secret de -l'impulsion qui les poussait l'un vers l'autre. A l'abbaye, où ils -arrivent et doivent passer la nuit, une danse de Saint-Guy vire sa -ronde, entraînant les convulsionnaires et, de sa force attractive, -saisit un des cavaliers de l'escorte. Une charge dissipe la ronde, -mais au seuil de l'amour déjà un dégoût physique s'est levé, et -Mahaud, pour être seule ce soir-là, hypnotise et rejette dormant sur -le lit Jacques de Horps. - -Cette force magnétique, Mahaud l'avait acquise en étudiant sous son -père, le vieil Edam, savant alchimiste, qui, encoléré de savoir sa -fille abandonner la recherche pour choir en la matière, l'a maudite, -et veut guerroyer contre Jacques de Horps et Mahaud, de toutes les -ressources de la magie et de toutes les forces de la guerre. - -Aussitôt donc il faut se préparer à combattre et chercher du secours -et convoquer les vassaux. - -C'est pour Mahaud une grande joie que lorsque Jacques tient sa -justice; des gens qui ont bravé la comtesse de leurs regards, expient -en souffrant des rigueurs de son mari; les potences et les glaives -font oeuvre, et l'impassible justicière satisfait les griefs des uns -du sang des autres, et abandonne aux premiers châtiés les têtes des -seconds pour payer la forme trop vive de leurs réclamations. Puis, ce -sont promenades, festins, chevauchées, nuitées d'amour, bonnes et -promptes et sanglantes justices et, fête suprême, le rassemblement de -l'armée, où Mahaud voit toute sa force absorbant ces hommes, leurs -armes et leurs vies, qui vont partir pour la défendre. - -Qu'arrivera-t-il de cette armée? après le départ, Mahaud consultera -les forces magiques; quarante jours et quarante nuits elle prépare les -rites et se prépare aux rites. A-t-elle gardé sa puissance? ou -l'enfant qu'elle porte en elle l'a-t-il absorbée? Dans l'hallucination -sa race meurt en elle et les présages sinistres se font. En effet, le -comte est mort; sa postérité avorte et bientôt le château est assiégé; -des soldats qui reviennent d'une sortie rapportent la tête d'Edam, son -père. - -Mais la prolongation du siège affole les défenseurs; une émeute les -jette sur les filles; ils refusent obéissance et se rebellent contre -la comtesse; par moquerie, ils lui tendent l'épée et l'étendard. Les -nerfs de la femme s'exaltent; elle accepte les emblèmes, enlève ses -gens de son élan et culbute l'ennemi; et dès lors elle entre dans la -joie d'orgueil et de puissance; elle s'assimile, par la domination de -son esprit plus complet, le chapelain du château; ses prêches, c'est -elle qui, de sa place, par son regard, les lui dicte; elle domine les -gens de guerre par l'or qu'elle leur abandonne et les objets et les -détails qu'elle leur fait aimer; pour sa joie profonde elle -entreprendra la science de l'avenir. - -Le décor extérieur se déroule toujours, des hérauts, des pages, des -chevaliers aux tournois, et toujours la guerre, et la finale et -décisive bataille qui met fin aux sièges et fait Mahaud sans conteste -libre d'elle et de son comté. - -Mais tout cela n'est point le repos; l'instinct de la connaissance ne -trouve pas sa pâture, et la vie corporelle, non satisfaite, s'use en -phénomènes d'extase. Tandis que Mahaud continue sa magie supérieure, -sa suivante et préparatrice, la vieille Torinelle, pratique pour elle -et les gens du bourg une plus grossière et physique sorcellerie; à la -comtesse déchue de son rêve de haute magie et qui regrette, elle offre -l'usage de l'homme inférieur et simplement fort; puis, de factices -désirs troublent Mahaud: elle a dans son entour immédiat un coquet et -féminin personnage, elle le prend, mais ne trouve dans cette union -sans contraste aucun plaisir; et, furieuse de cette faiblesse qui -ressemble à du mépris, elle envoûte le pauvre sire. - -Puis, les cauchemars, les hantises, les sabbats, et la recherche -d'Asmodaï, le plaisir anti-physique et stérile, l'inassouvissable -recherche de la sensation quand même, l'à rebours des temps navrés, -jusqu'à ce que s'émeuve l'Eglise, voulant justice de la mort du -malheureux envoûté. On trouve l'androgyne aux caves du château; et -dans toute une faiblesse, une mollesse qui la fond à la parole du -confesseur à qui naguère elle suggérait sa puissance, dans une douceur -mystique et un anéantissement dévot elle meurt; trop tard arrivent ses -soldats qui ne peuvent que la venger. La femme, malgré toute science, -est retombée à sa misère initiale, au geste de petite fille qui ne -sait; l'effort est rompu et perdu en elle. Les moines qui la -condamnèrent vont chercher le pardon en Palestine, et les soldats vont -par bandes guerroyer et s'anéantir. - -L'écriture de M. Paul Adam, dans un sujet où perpétuellement il faut -montrer tangible un phénomène psychique et concréter cette réaction de -l'être de façon à ce qu'il semble une action de lui, malgré de -nombreuses pages accomplies, échoue parfois. Dans la partie -décorative, tout émaillée de tournures de phrases et de termes Moyen -Age, elle rappelle parfois de trop près la phrase trop nette de -Flaubert. A part les quelques points du livre où ces défauts se -manifestent, les quelques trous qui gîtent en cette trame complexe de -décor et d'idéalité, c'est une sobre et nette et belle forme. - -Les anciens livres de M. Paul Adam étaient des livres de notations -intéressantes; mais _Soi_ était trop long, et _la Glèbe_ était trop -brève et cursive. _Etre_ nous montre l'arrivée de l'écrivain à la -conscience exacte d'une littérature soucieuse avant tout du phénomène -passionnel ambiant étudié à la clarté d'une conscience, d'un écrivain -aussi suffisamment muni pour suivre les oscillations du phénomène et -les résumer en de nobles lignes. - - -A propos de Baudelaire. - -M. de Bonnières collectionne de rapides visions sur ses contemporains, -mais non pas en la formule libre et dégagée de M. de Goncourt. Ce sont -de petits articles qui se suivent sans autre lien que la série de -préoccupations qu'ils rappellent. Leur intérêt le plus varié serait de -n'être point uniquement consacré à la littérature et aux littérateurs; -on y rencontre M. de Saint-Vallier, M. Tissot, M. de Courcel, un -Edmond About politique, un abbé Loyson, un Darwin, épisodique, et un -Jules Ferry savamment étudié, présenté comme un phénomène de vulgarité -et de force, une terrible Mme Greville, etc... Comme lettrés, on -perçoit Musset dans un rapport avec M. Jules Grévy, un M. Jules Grévy -inconnu, farci de latin et ami de poètes. Il s'y trouve une courte -étude sur Charles Baudelaire, et curieuse comme impression produite -par le grand poète sur un des cerveaux les plus cultivés de la -génération qui nous précéda. C'est d'abord Baudelaire entrevu dans le -détail de la tenue, mystificateur et doux; le Baudelaire conventionnel -nous importe peu; le vrai est dans _Mon coeur mis à nu_, en telles -mémorables phrases... l'horreur du domicile... j'ai eu du talent -parce que j'ai eu des loisirs... dans des vers: Ah! Seigneur, -donnez-moi la force et le courage de contempler mon corps et mon coeur -sans dégoût, dans cette phrase: être un saint et un grand homme pour -soi-même. - -S'il ne le fut, c'est qu'il ne put l'être et que le malheur des temps -l'en empêchait. Ce poète, M. de Bonnières, qui parle d'ailleurs avec -toute la sincérité et le respect dus, ne nous paraît pas le voir -complètement. Baudelaire, dit-il, n'exprime que des choses rares, et -ce rare de la sensation n'est pas suffisamment expliqué par la forme; -il faut, dit M. de Bonnières, du simple en art et de l'ordinaire pour -enchasser le rare; tant il est vrai que cette esthétique spéciale du -poème, du poème concentré en ses parcelles purement poétiques, est -difficile à faire admettre; or, le vers ne peut avoir lieu que pour -dire une sensation en sa formule musicale, en sa formule abstraite, -dire tout ce qu'un état d'âme contient et qui ne pourrait s'expliquer -en prose. La poésie commence aux confins de l'âme humaine; débarrassée -de toute occupation de vie, pour une heure, oisif, l'homme peut un -instant se bercer à un souvenir, à un paysage, et non l'analyser et le -démontrer, ce qui serait oeuvre du roman d'analyse, mais le -concentrer, le dépouiller de tout ce qu'il a d'éphémère et de -circonstantiel, il peut dans un vers donner l'accord qui existe entre -le rythme fondamental de son âme, et les rythmes horaires et -essentiels des choses. Le poème c'est la célébration du mystère qui se -passe en un soi douloureux, ou un soi attendri, et rien d'autre. Ce -qu'il faut demander à cette suprême forme d'art, c'est non surtout la -clarté, mais l'intensité et la musique; la clarté se fait en vers -autrement qu'en prose: en prose c'est par la netteté d'un terme connu -correspondant à des idées connues que vous assimilez le lecteur à -l'auteur; dans un poème, il faut d'abord l'assimiler à lui-même, -mettre sa voix intérieure au rythme nécessaire par le groupement des -voyelles et des consonnes, assimiler sa vision intérieure par le -coloris général du poème et ainsi lui imposer l'idée que l'on -développe, idée qui est en lui, mais qu'il en faut faire jaillir, dont -il faut au moins le faire resouvenir. C'est d'avoir entrevu cette -destination du poème que s'ennoblissent les plus beaux poèmes de -Baudelaire, _l'Invitation au voyage_, _la Mort des amants_, _l'Ame du -vin_, _le Vin du solitaire_, _Recueillement_, le poëme en prose, _les -Bienfaits de la Lune_, etc... - -La caractéristique spéciale de Baudelaire serait une vue très lasse de -la vie, et des antinomies profondes qui ne permettent le bonheur qu'en -quelques minutes d'excitation où l'on peut s'élever par l'extase et -qu'on peut rechercher par des moyens artificiels, en les payant -ensuite de terribles abattements; il y a dans son oeuvre la force de -l'habitude qui gâche jour par jour la vie et éternise le mal, le -manque de l'extase intellectuelle, de ce qu'il a dénommé la santé -poétique, aussi cette vision triste de la femme égoïste et futile, -animal cruel ou animal lassé, bête à voluptés ruminantes, de l'homme -accagnardé à des actes identiques, dont il connaît la sottise, mais y -revenant par la puissance de l'heure; il pense que l'être, qui -pourrait aller vers le clair et le sain, se sent comme tiré vers -l'obscur et le putride, et s'enlise. C'est ce qu'il faut voir à -travers les mots religieux de péché, de Satan, et les apostrophes à un -Dieu; Baudelaire n'a rien d'un croyant, il était au contraire plein -d'amour, et l'amour dut se taire devant les voix indifférentes ou -mauvaises des choses. - - -De Victor Hugo à M. Lavedan. - -_Toute la lyre_: encore deux lourds in-octavo qui viennent grossir la -bibliothèque inédite laissée par Victor Hugo; énorme anthologie, sans -lien entre les poèmes, kaléidoscope, vers faits au hasard des -circonstances, essais dans des notes familières, chansons inattendues -de la part du solennel poète, et aussi la note politique (Corbière eût -dit la note garde-nationale?), toutes les utilisations de la poésie et -des versifications admises ou créées par Victor Hugo. Il y a de tout -dans ce livre, des saynètes, des chansons, des ballades qui évoquent -celles des premières années, des pièces contemporaines des -_Châtiments_, des notes naturalistes comme aux _Contemplations_, des -strophes qui sont des conseils, débitant d'une voix large des -préceptes connus, de purs développements oratoires soutenus par la -connaissance des mots et l'habileté rythmique d'Hugo dans le métier -qu'il fonda; aussi des vers qui font trou, aussi des pièces -crépusculaires, aux saisissantes brièvetés, puis brusquement le nom -inutile de M. Thiers, aussi le Dieu perpétuel d'Hugo, le Dieu bon, -calme et large, Dieu sourd et contemplateur, des califes qui viennent -de la _Légende des Siècles_, des cheiks qui ont voisiné avec _les -Orientales_, des Suzon émigrées de _la Chanson des rues et des -bois_... - - Ah! prenez garde à ceux que vous jetez au bagne. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Un jour, terrifiant le pâtre et la vachère, - Un de ces bonzes là pérorait dans sa chaire. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - La vie et la mort, qu'est-ce? abîme - Où va l'homme pâle et troublé. - Est-il l'autel ou la victime, - Est-il le soc, est-il le blé?... - -Pour bien comprendre Victor Hugo et l'enthousiasme qu'il excita, qu'il -excite encore chez certains écrivains, et comprendre aussi le refus -d'obéissance et d'inclinaison absolue devant cette gloire dont on -voulut faire une religion, d'écrivains plus récents (encore que Beyle -déjà parmi les contemporains lui fût carrément hostile), il faut se -figurer la double et divergente direction des cerveaux capables de -littérature, et de progrès, l'évolution si l'on préfère, la décadence -si l'on veut,--ces trois mots ne sont que des opinions contraires, -désignant un phénomène inéluctable, qui serait la course à la vie de -la littérature, sa course vers une intellectualité plus entière; il -faut aussi se demander quelles furent pour Hugo jeune, entrant dans la -littérature avec le sentiment de sa force, les besoins de rénovation -les plus urgents, le rôle que lui créait son ambition d'être le -réformateur et le régénérateur de la poésie française. Or, on sait: -plus de théâtre, plus de poèmes, uniquement des carrés d'alexandrins -didactiques occupaient la vie des poètes; aux intervalles, ils -excellaient dans la poésie fugitive; en somme, rien; en prose, la -grande voix d'orateur de Chateaubriand se dévouait à la politique; -donc rien que Stendhal et Benjamin Constant, travaillant dans un ordre -de recherches autres, issues du besoin de science et de conscience du -siècle précédent. Hugo, lui, ressentait surtout qu'une langue flasque -recouvrait des banalités identiques depuis trente ans, et qu'il -fallait remuer les vers immobiles et mettre sur les scènes du -mouvement et de la couleur, chercher des sujets partout hors dans -l'antiquité régulière et trahie des classiques; plaquer de la couleur, -faire virer des personnages espagnols, Moyen Age, Louis XIII, de tous -les styles et de toutes variétés, pourvu qu'ils n'aient pas de peplum, -et qu'ils puissent hurler, crier, gesticuler, pleurer, rire dans la -même pièce où l'on pleurait, causer réellement entre eux, au lieu de -s'avancer à deux, vers l'avant-scène et parler à la salle; en somme, -une foule de réformes, celles indiquées et ce qu'elles englobent, et -qui étaient radicalement révolutionnaires et toutes bouleversantes. -Une école nouvelle, de même qu'elle apporte une esthétique, contient -une modification de la pensée même et des besoins de civilisation de -l'époque qui la perçoit. Hugo apportait plus de pitié, une foi -panthéiste qui mettait en doute la philosophie courante en se bornant -au témoignage de la nature pour reconnaître un Dieu; il créait des -sensations de bois, d'ombre, de rivières; aussi il cherchait à rendre -en des rythmes des sensations de musique et d'orchestre entendus. Les -préoccupations des premiers poèmes sont complexes; c'est de créer -comme un cycle napoléonien, d'être le poète qui entend venir les -révolutions, d'être la voix revendicatrice de tout un peuple, aussi un -peu l'arbitre, et de pouvoir dire au flot des révolutions quelle est -son heure; le poète conçu comme une sorte de voix tendre et magistrale -de toute la foule contenant la plus grande somme d'amour et de gravité -et de naturisme que puisse contenir une âme humaine, c'eût été le rôle -du Vatés, ou chantre populaire unissant dans sa personnalité Homère, -Horace, Parménide et Juvénal et Eschyle et Aristophane. Les événements -modifièrent cette conception du poète qu'avait conçu de lui-même Hugo; -la forme du roman s'imposait; la poussée des romans de langues -germaniques et anglo-saxonne, leur fantastique que l'on ne connaissait -guère que par ses pires adaptateurs anglais, le roman à couleur -historique qu'imposait le goût des masses pour les chroniques de -Walter Scott et le goût des élites pour les restitutions de -Chateaubriand et de Thierry, induisirent Hugo au roman. C'est aussi -aux milieux d'une histoire romanesque qu'il emprunta ses sujets de -drame, ou plutôt les cadres, où des porte-paroles déclament, mais non -plus froidement, comme chez les pseudo-classiques, mais violemment, en -vers hachés, martelés et parfois bouffons, des drames qui sont plutôt -des comédies d'intrigues revêtues d'une phraséologie large et munis -d'une fin terrifiante. Mais au théâtre Hugo est surtout un orateur -sonore et parfois grêle, si son lyrisme reste tantôt naturiste, tantôt -historique. Dès _les Misérables_, son roman devient un roman à base de -pitié, aux ambitions sociologiques et surtout politiques; les -événements, l'exil, les ambitions déçues feront longtemps prédominer -Juvénal. Et se dessine ainsi un Hugo de la seconde manière; rien n'est -changé dans la forme; la phrase de prose, la tirade de vers procèdent -par accumulation, la phrase poétique tantôt une tirade, sorte de -longue phrase en prose, coupée et rimée avec rejets, tantôt la -strophe, une strophe dont les parentés s'accusent souvent avec celle -de J.-B. Rousseau et des lyriques classiques, ou bien avec les poètes -du XVIe siècle. Puis enfin quand, l'empire tombé et Hugo rentré en -France, sa parole politique pourra se satisfaire par des discours, il -donnera des oeuvres surtout empreintes de ce spiritualisme -panthéistique vague, conviction ou foi bien plus qu'opinion, qu'il -professa sans cesse. - -A travers ces variations, cette évolution sur les mêmes rythmes, -toujours ce caractère fondamental du prédicateur sociologique, -religieux ou historien; ce caractère principal dans la forme, du -développement, ce qui le constitue rhéteur, et des plus doués. - -Or, pour le rhéteur, tout est mode à développement selon un canon -indiqué; Hugo développe tout par amas de métaphores beaucoup plus que -par association d'idées; il a besoin d'une volute large et pleine de -la phrase revenant à son point de départ, pour repartir en une phrase -nouvelle; ne développant à la fois qu'une seule idée, idée de -littérature ou de politique, et non sentiment, il saisit cette idée -par ses contours extérieurs et donne les analogies avec d'autres -contours extérieurs, sans avoir (par cela même qu'il s'occupe de -l'idée et non du sentiment dont elle est le signe) à creuser le sens -intime du sentiment et par conséquent de l'idée. C'est ce qui donne à -son oeuvre ce caractère d'extériorité, soit qu'on la compare à de -vastes séries de frontons érigés et ciselés avec un art énorme et -délicat, série de frontons et de façades s'étendant sur toute la -largeur visible d'une grande plaine, mais frontons et façades derrière -lesquels on ne découvre qu'une plaine exactement semblable à celle -qu'on vient de traverser, soit que, comparant dans un ordre plus -immatériel, vous ayez la sensation d'une voix large, énorme, apportant -dans la nuit toutes les rumeurs connues mais avec une infinie variété -de sons de gongs, de cuivre, de vents dans les harpes qui la font -exceptionnelle et spéciale. Je parle là du bon Hugo, du Hugo très bon, -car il y a dans ses oeuvres, et dans _Toute la lyre_, des fantaisies -oiseuses; il y a des plaisanteries inutiles et lourdes comme dans la -_Chanson des rues et des bois_; il y a, comme dans _la Légende des -siècles_, la banalité générale des thèmes; il y a les pires -incorrections de pensée et des monotonies de formes perpétuelles, mais -il y a parfois, souvent l'accent magnifiquement amplificateur, la -pompe rhétoricienne déjà entendue en France de la chaire de Bossuet. - -Or, nous avons dit que le cerveau humain susceptible du luxe de l'art, -cerveau des fondateurs et des poètes, cerveaux entraînés dans leurs -rythmes ou purement récepteurs des vrais lecteurs, diverge en deux -essentielles séries. Les uns, doués et adroits, s'arrêtant aux joies -extérieures, aux caprices imprévus des clinquants et des paillons, -essentiellement décorateurs, et préparant toujours, et toujours bien, -la salle des fêtes, en installant et décrivant les arcades et les -tentures, sans que jamais le cortège qu'on attend, le cortège des -idées fondamentales n'y paraisse, et distrayant le populaire, accouru -sur la foi des renommées, par des parades, des entrées de danse, et -des discours qui résorbent une de ses opinions antérieures. Les -autres, ambitieux de moins creux, négligent tous ces lumineux -préparatifs, dont l'attente toujours leurrante leur semble oiseuse, et -cherchent en des coins, en des caveaux d'eux-mêmes, à trouver la trace -de ce cortège des idées, sachant bien que la première obtenue et -vaincue attire à soi les autres. Mais chez ces contemplateurs absorbés -en eux, souvent les fenêtres sont ternes, ou, comme dans les maisons -maures, le jardin éclatant, plein de vasques, d'enfants en pourpre, -d'eaux jaillissantes, de mélancoliques mélopées de guitare, de parfum -de roses, est au centre de la maison et gardé contre le vulgaire par -un quadrilatère de murs grisâtres: la foule impatiente se porte vers -le prédicant et vers les prestigieux jongleurs, et seuls quelques -délicats entrent à la maison réservée. - -Quels que soient les défauts et les qualités d'Hugo, quelque -prédominance qu'on veuille ajouter à ses qualités sur ses -infériorités, Hugo est de la première de ces races d'hommes, la plus -puissante en contemporanéité, mais la moins haute, la moins -métaphysique, la moins noble. Avoir rappelé ces deux courants de -pensée me ramène aux différences d'enthousiasme entre les -contemporains de Hugo et aussi entre les écrivains ou publics des -générations succédantes. De son temps; très nettement, Nerval fut -vaincu, c'est-à-dire obscurci. Stendhal fut également obscurci, et -Gautier inféodé. Nerval, mort au moment du suprême développement, n'a -pu faire école et lutter; il aimait peut-être Hugo, mais Stendhal, -différent, opposé, déclarait nettement l'oeuvre de son rival de -mauvais goût et inférieure. Or, le mouvement qui a porté aux nues -Stendhal est de date récente. Balzac, tempérament opposé, représentait -en tout l'antithèse même des opinions de Victor Hugo, et la mort -empêcha une consécration égale. - -Voilà bien les éléments principaux de la littérature du commencement -de ce siècle, se refusant à admettre les méthodes de pensée et -d'écriture et l'apparence de doctrine d'Hugo: les éléments de la -génération suivante l'admirent-ils plus complètement? Voyez -Baudelaire; ses premières admirations positives vont à Gautier; son -art est l'ennemi de la conception Hugolâtre; autant son devancier -s'épand, verbalise, entasse le vocable sur le terme, et le nom propre -sur le mot rare, autant Baudelaire est froid, retenu; autant son -devancier joue de tous les tams-tams politiques et anecdotiques, -autant il se les refuse sérieusement. Son âme recherche les grands -synthétiques, Poe ou Quincey, l'admirable reporter de l'état -pathologique d'un grand soi. Il va vers l'âme humaine au lieu d'aller -à la prédication; au lieu du décor des bois en massifs d'ombre, des -gerbes, des drapeaux, des chevauchées de héros, ce sont, en des soirs -frémissants d'un coeur élargi, des sanglots de fontaines et des -désespoirs intimes d'une âme; le métier de Baudelaire, qui n'est -rhéteur qu'en ses pièces faibles, et faible rhéteur, est solide, -serré; toute son oeuvre porte un caractère de protestation du nouveau -maître contre l'ancien; Baudelaire comme Nerval est mort de l'art. - -Demeurèrent en présence, le réel principat de Baudelaire étant périmé -dans la vie, deux poètes, MM. Leconte de Lisle et Théodore de -Banville. - -M. Leconte de Lisle paraît, dès ses oeuvres de début, avoir obéi à une -des préoccupations qui hantèrent le plus Baudelaire, et par contraste -avec celui qui remplissait l'horizon, il a voulu être bref, serré; son -terrain, il le choisit comme en un tertre élevé; d'une baguette -magique, il dirige un cortège de fresques impersonnelles et pâles; -soit que ces effigies d'esprits émanent du Nord Odinique ou de l'Inde, -ou de la Grèce (une Grèce immobile que le poète s'est constituée -patrie), ces effigies sont amples, décoratives, plausibles; elles -disent d'un ton monotone, mais si grave, le doigt levé comme pour -imposer le respect auquel elles ont droit. Dans _l'Apollonide_, son -oeuvre récente, comme dans _les Erinnyes_, comme partout, d'une grave -voix de baryton, dans une langue douée de splendeur, des personnages -rigides comme des marbres éginètes parlent et s'infléchissent, un peu -raides. A chaque vers de M. Leconte de Lisle, que vous preniez _Kaïn_ -ou _Midi_, ou _le Manchy_ ou _l'Apollonide_, on sent une protestation -contre toutes les qualités de héraut populaire de Victor Hugo. M. -Leconte de Lisle n'est pas, n'est nullement issu d'Hugo; il est -contraire comme tempérament, et Olympien à la façon des grands poètes. - -M. Théodore de Banville à première apparence semblerait procéder -davantage de Victor Hugo; mais ce n'est guère applicable qu'à -certains livres de vers, pas ses meilleurs, comme les premiers et -récemment _le Forgeron_; c'est visible, mais parodiquement, dans les -étonnantes _Odes Funambulesques_, surtout les _Occidentales_, un -chef-d'oeuvre de farce phraséologique et de sonorités; dans son -théâtre on percevait des analogies, mais ce théâtre contient tellement -la note particulière de la cérébralité de M. de Banville, qu'il me -faut admettre que si, dans _la Forêt mouillée_, on trouve des -ressemblances avec _Riquet_, c'est que c'est du Banville qu'on trouve -dans les volumes ultimes d'Hugo, comme on y voit parfois du Leconte de -Lisle. - -En prose, M. de Banville apporte à son écriture ce caractère qu'on -dénommait au XVIIIe siècle inimitable; c'est-à-dire que la série des -idées de détail qui composent la façon d'écrire de M. de Banville met -en harmonie l'idée générale développée dans les brefs contes auxquels -il se complaît d'une façon complète, adéquate et toujours originale. - -Cette écriture en prose de M. de Banville est quasi immatérielle; -c'est comme une poussière de pensées, de décors, d'encadrements -micaçant les parois d'une cassette bien ouvragée; le contenu de la -cassette (c'est l'idée première) est parfois un peu balzacienne, mais -toujours douée de cette atmosphère particulière, heureuse et sereine -qui est le propre de M. de Banville nouvelliste. _Les Belles Poupées_, -son dernier recueil, ont toutes les qualités des _Contes féeriques_, -et en relisant ces histoires qui se suspendent au fil ténu de -la fabrication de petites Olympias, en un Paris vieillot, -par un Coppelius débonnaire, on a la sensation d'un suspens -d'oiseaux-mouches, à quelque branche d'arbre de crépon japonais. - -Parmi les Parnassiens--sans compter ceux qui, rapides, s'affranchirent -de toutes tutelles, pour la création d'un art indépendant, MM. -Stéphane Mallarmé et Paul Verlaine--très peu gardèrent en eux -l'influence de Victor Hugo; la dilection de ceux qui restaient des -disciples se portait plus généralement sur Baudelaire ou M. de -Banville; des vénérations saluaient M. Leconte de Lisle. Victor Hugo -était l'ancêtre respecté et moins relu; la facture de M. de Heredia se -rapproche plus des souvenirs de Gautier; aussi M. Renaud; M. Coppée -rappelle la _Légende des Siècles_ en quelques-unes de ses poésies -inférieures et dans son théâtre; la facture grise de M. -Sully-Prudhomme se rapproche seulement de l'Hugo didactique; presque -seul, M. Dierx, dans quelques pièces philosophiques, semble se -souvenir des _Contemplations_; encore les beaux poèmes de M. Dierx -sont-ils des sensations de nature rendues en des rythmes à lui -spéciaux. M. Jean Lahor, si chez lui la technique oscille et parfois -évoque l'idée d'Hugo, comme aussi celle de Heine, est d'un esprit et -d'un ordre de recherches différent. Techniquement même, ses pièces -orientales ont, dans la monotonie de l'ancienne strophe, de -personnelles variations de forme, M. Jean Lahor est imbu des Hindous, -imbu aussi des philosophes allemands, des poètes anglais; il apporte -en des pièces brèves (les longues sont souvent des déclamations en -vers isolés de sens et s'agrafant mal en la strophe) des notations -curieuses. En outre, sur les littérateurs plus jeunes, il faut -reconnaître que M. Jean Lahor ne fut pas absolument sans influence, -et que beaucoup lurent plus souvent et avec plus d'intérêt que telles -autres oeuvres plus bruyantes, _l'Illusion_ et le _Livre du Néant_. -Mais M. Jean Lahor, esprit distingué et cultivé, curieux, comme le -prouve son _Histoire de la littérature hindoue_, n'a pas le sens -absolu de l'écriture, soit en prose, soit en vers. - -M. Catulle Mendès, qui fut un poète abondant, reflet très intéressant -tantôt de l'influence de Victor Hugo, tantôt de celle de Leconte de -Lisle, de Gautier, etc., paraît s'être dévoué à la prose. Outre des -recueils de poèmes en prose (pour se servir du terme le plus large) ou -plutôt de courtes fantaisies en prose, il apporte annuellement son -contingent de romans. M. Mendès paraît professer le roman romanesque. -Sur une intrigue d'une tessiture immobile--des natures vicieuses que -l'accélération de leurs vices pousse aux crimes--il mène des -variations, et parsème ses livres de strophes amoureuses. Parfois -quelques phrases écrites rompent la monotonie de la diction grisâtre -du livre. La plupart de ces tomes doucement exaspérés sont des succès -de librairie. _Grande Maguet_, son dernier roman, est un succès de -librairie. Un être fantomatique et irresponsable accomplit une -vengeance d'artiste sur une jeune femme passablement innocente mais -qui appartient à un mari criminel et peut-être excusable parce que -passionnel. Pas plus que les précédents, ce roman n'est dépourvu de -qualités d'art; pas plus que les précédents, il n'est une grande -oeuvre d'art. - -Si le hasard des publications du mois a groupé dans le début de cette -chronique un certain nombre des représentants d'écoles lyriques qui -se réclament d'Hugo, les adversaires apportent bon contingent de -volumes. Les adversaires sont les naturalistes. Le mot est vague et -indistinct comme toute étiquette et s'applique à des esprits de -tempéraments très différents, autant que les mots romantiques et -parnassiens couvraient d'ambitions d'art ou d'habiletés différentes. -Je disais tout à l'heure qu'il existait deux classes d'artistes et -deux classes de lecteurs; ces deux classes, je les déterminais pour -les lyriques; elles existent à un étage différent pour les écrivains -naturalistes qui se baptisent aussi réalistes ou humoristes, selon des -différences d'esprit et de tempérament. Si les principes même du -réalisme, ne raconter que des faits de vie sans les interpréter et -expliquer un décor réel sans le transposer, sont la forme la plus -expresse de la haine de l'art, si les fondateurs du réalisme, M. -Champfleury par exemple ont, sans relâche, donné des preuves de cette -haine de l'art, il faut convenir que tous ceux qui les ont suivis dans -cette voie ont absolument modifié les manières de voir des initiateurs -et de prédécesseurs tels que Furetière, Restif, Fielding, Dickens, -etc.; il faudrait d'abord ranger Flaubert parmi les poètes animateurs -de symboles, admettre que M. de Goncourt, dilettante, s'est surtout -préoccupé de traduire les choses élégamment et intensément; les -paysages de M. de Goncourt et la transfiguration des _Frères Zemganno_ -ne sont pas du naturalisme; il faut admettre que chez M. Daudet une -préoccupation de faire un ensemble en tradition avec les habitudes des -lettrés de son temps varie sa transposition de la réalité; que chez -M. Zola, qui fut le théoricien, à tout instant et à son grand regret, -des échappées de lyrisme s'évadent, et que ce livre imprégné de -soleil, _la Fortune des Rougon_, n'est pas d'un pur naturaliste. Le -type du livre réaliste resterait _l'Accident de M. Hébert_, comme le -type de la pièce naturaliste serait _la Fin de Lucie Pellegrin_ que M. -Paul Alexis a fait représenter au _Théâtre-Libre_. Après _Renée_ et -_Germinal_, avant _Germinie Lacerteux_, la tentative était -intéressante. - -M. Paul Alexis est un consciencieux. Il a choisi une situation -scabreuse de la vie, une situation qui, habituellement, se revêt -d'élégance, mais qui, dans certains quartiers de Paris, à Montmartre -par exemple, apparaît avec une certaine désinvolture: cette situation, -prise à un moment extrême, l'agonie de la coryphée du drame, il l'a -racontée simplement, sauf quelques phrases prédicatoires et -humanitaires. L'indignation a été assez profonde, et je la conçois -chez de purs artistes épris de lyrisme, qui jugent la réalité un -simple élément d'art, ou plutôt un ensemble de conditions dont -quelques-unes peuvent permettre de faire de l'art; mais je ne saisis -pas bien la pudeur générale des critiques. Est-ce parce que dans toute -pièce moderne l'adultère étant le sujet général, on a été dérouté? Que -la pièce de M. Alexis soit bonne, je ne le pense pas; mais puisqu'on a -accueilli et applaudi le naturalisme, il est bon de le laisser évoluer -dans ses strictes conséquences. La partie semble perdue par le -naturalisme au théâtre; _Germinal_ déversait un sinistre ennui; -évidemment dépouillées des coins d'art qu'introduisent, de par leurs -virtualités poétiques et passionnelles, les écrivains réalistes dans -leurs oeuvres, elles sont, en tant que reproduction de la vie, -insoutenables. - -Les écrivains d'esprit et de talent, qui, peu passionnés de poésie, se -sont voués à la nouvelle et au roman, ont dû remonter les origines et -s'orienter d'après un symbolisme discret, ou une étude minutieuse de -la vie, des décompositions de mouvement, des études précises d'allures -fugaces, ou d'informations sur des milieux peu connus. - -M. Paul Hervieu, dans ses deux nouvelles, _Deux Plaisanteries_, -analyse d'abord avec une aimable cruauté un duel de gens du monde -compromis vivement par leurs témoins; puis il nous fait assister aux -heureuses mésaventures d'un attaché aux affaires étrangères (Bureau -adjoint des services supplémentaires) que des sottises mènent malgré -lui à une vie plus intéressante que son antérieur avatar. C'est, en un -art de pince-sans-rire, nourri des écrivains anglais et des -caricatures anglaises, aussi possesseur d'une optique pessimiste et -froide, d'une gaieté documentée et d'une plaisante amertume. -L'irresponsabilité des fantoches humains conçus comme machines -pensantes, sceptiques et cramponnées à la lutte pour la vie, -l'irresponsabilité de tous, accomplissant tous soit des sottises, soit -de petites lâchetés avec inconscience, plus encore, avec la conscience -satisfaite, car les idées directrices de leur conscience les mènent -là, produit le très amusant effet de pantomimes où des clowns -d'intellect accomplissent, comme malgré eux, le rôle de leurs -fonctions physiques et d'une petite âme spécialement fabriquée pour un -service de relations et de mutualités, tandis que quelqu'un -expliquerait simplement leurs gestes et leurs substances de faits. -C'est de la littérature spirituelle. - -M. Jean Ajalbert, dans _le P'tit_, ne témoigne non plus pour les êtres -une estime extraordinaire; mais avec un nonchalant recueillement, il -se console en admirant les quais, les bateaux et les soleils -couchants; les douleurs du P'tit, peu graves pour l'évolution mais -très sincères chez le P'tit, s'encadrent, comme d'un choeur antique, -de propos rythmés sur son passage par les dames de son quartier: les -douleurs du P'tit ont lieu dans des paysages de banlieue et de petite -ville. Toute l'allure du livre est d'une ironique mélancolie; c'est, -dans cet art aux menues proportions de la nouvelle, un aimable livre -de sceptique attendri. Pour ses débuts dans la prose, M. Jean Ajalbert -fait preuve d'un style agile et artiste; dans sa voie de romancier on -peut prédire une interprétation très fine des humbles conçus en leurs -sensations rares et leurs sentiments délicats;--mais M. Ajalbert est -bien loin d'être un naturaliste, c'est un imaginatif du réalisme. - -M. Henri Lavedan semble se rapprocher surtout de M. de Villiers de -l'Isle-Adam; quoique son sujet, sa manière de développement, son mot -de la fin, tout cela soit bien à lui et spécial, l'humour dont il fait -preuve, la formule de ses phrases rappelle invinciblement celles des -contes de M. de Villiers. Dans un mode cruel de concevoir la vie, s'il -n'a ni une forme encore personnelle, ni le haut sang-froid de M. -Hervieu, ni la discrète émotion de M. Ajalbert, M. Lavedan démontre -de l'habileté à faire tenir, dans l'étroit cadre d'une nouvelle, de -curieuses anecdotes, de jolies silhouettes, des passages de vie -élégante dans les sites urbains, et un grand sérieux à manier -l'imprévu de ses plaisanteries. - - -Crime et châtiment. - -C'est sans doute le désir de populariser _Crime et Châtiment_ et -Dostoïevski, assez peu connus des foules, qui a décidé MM. Ginisty et -Le Roux à adapter le fameux roman; les lettrés le possèdent et point -ne serait besoin de parler d'autre chose que de l'habileté scénique -des adaptateurs, si les opinions soulevées sur _Crime et Châtiment_ et -les idées sociales contingentes à sa fabulation ne nous paraissaient -erronées, et si le caractère de Raskolnikoff ressortait nettement de -l'adaptation scénique qu'en de suffisants décors et quelque musique -l'_Odéon_ a représentée. - -L'étudiant Raskolnikoff, réduit par la misère à de longues rêveries -dans une chambre désolée, affamé, fiévreux, hypéresthésié, se -familiarise avec l'idée théorique du crime: pour un homme pauvre et -puissant d'intelligence, le crime compliqué de vol serait un acte -social comme la guerre suivie de pillage; et si le crime, ou plutôt -l'acte de guerre, accompli, lui donne les moyens de travail dont il a -besoin, ce ne sera nullement une mauvaise action, ni socialement, ni -moralement; puis l'acte peut s'accomplir au dépens d'un être peu -intéressant, d'une de ces fourmis amasseuses qui sont une des mille -tumeurs de l'état social dont elles ankylosent le mouvement et -paralysent les états intellectuels; et cela, dogmatiquement pensé, il -l'écrit; l'avoir écrit ne lui cause aucun regret; sa certitude -philosophique a résisté à cette première épreuve: le concept à l'état -pur d'une révolte violente de l'individu contre l'état social, -aboutissant à la destruction d'un autre individu; cela pensé, il en -arrive à la conception particulière d'un crime. Il existe, dans le -cercle humain qui lui est contingent, une vieille usurière, fille -desséchée, procureuse rapace, synthèse de toute difformité morale. Il -la tue. - -Aussitôt commence la lutte avec le corps social, les terreurs causées -par les moindres coïncidences et la maladie survient, dénouement fatal -d'un état de crise intellectuelle. Il est soupçonné, sans preuves, il -est vrai; très à propos pour lui, un autre malade, un simple ouvrier, -se persuade avoir commis le crime, et dans un état d'exaltation -mystique, une soif de mort, il vient se livrer. Une réaction se fait -dans l'état d'esprit de Raskolnikoff, et l'idée de justice vient se -poser à lui dans un autre état; car s'il a pu discuter en lui-même -s'il était juste de tuer ou de ne pas tuer la vieille usurière, -légitime ou non d'utiliser à son élévation vers le travail les -ressources acquises sans but par la rapacité de la vieille, il est -évidemment injuste que le prolétaire Mitka soit pendu à sa place; -l'acte ou le crime appelle dans la conscience de l'étudiant -d'irréductibles responsabilités. S'il s'est cru le droit de tuer en -espérant que l'oubli viendrait couvrir cet acte qui n'aurait eu ni -témoin ni confident que sa conscience, et que sa conscience resterait -calme devant les vagues perquisitions de la justice humaine, il ne -s'était pas attendu à ceci, qu'il lui faudrait accomplir tacitement un -nouveau crime, celui-là crime social d'abord et puis crime particulier -et odieux, parce qu'il reposerait sur un mensonge. - -De là des perplexités; s'il se livre, c'est le déshonneur sur son nom -rejaillissant sur des innocents, sa mère et sa soeur, c'est sa vie -écroulée sur un faux raisonnement; sinon c'est un second crime -indéniable; et, quelque exemple de facilité à vivre avec le remords -que lui donnent les comparses du roman, il est irréparablement -troublé. Dans ce désarroi, il cherchera à faire un aveu qui ne -s'attire comme réponse qu'un conseil, et ce conseil il le demandera -presque instinctivement à un être faible, Sonia, une pauvre petite -prostituée, vivant dans cet état illogique, de faire son métier pour -nourrir sa famille, pure cérébralement, déchue physiquement. Elle le -pousse à l'aveu, parce que l'aveu soulage puis à chercher toute -l'expiation; elle le suivra, le consolera et l'aimera; tous deux -pouvant renaître heureux de leur commune chute par la connaissance -vraie qu'ils auront d'eux-mêmes, et le mutuel pardon qu'ils auront -obtenu et de leur conscience et de la société. - -Ce dénouement, ce concept de l'expiation par le châtiment visible et -complet, concept qui dérivait autrefois de l'idée religieuse basée sur -la sanction, et qui voulait que l'âme se mit en état de grâce devant -les hommes, pour paraître devant un juge, est ici conclu au nom d'une -morale indépendante. Mais le fait et des tortures qui mènent -l'assassin à l'aveu, et de l'aveu même dérive du remords purement -humain. Sonia, peut-être, pense à l'idée religieuse, et non -Raskolnikoff. C'est la différence à constater entre l'issue de _Crime -et Châtiment_, et celle de _la Puissance des Ténèbres_; Nikita est -hanté de remords, mais c'est un moujick, et des idées de crainte de -Dieu se mêlent à son cas, il fait pénitence; Raskolnikoff avoue, pour -ne pas être complice d'une injustice, ne pas devenir ainsi un criminel -vulgaire et ne plus se taire; le fantôme du remords est directement de -conscience et d'incertitude. Ce n'est pas absolument une tare dans _la -Puissance des Ténèbres_ que de représenter le moujick croyant encore -entendre piauler le petit être qu'il a tué; c'est une faute dans -l'adaptation de _Crime et Châtiment_ que cette scène où Raskolnikoff -croit voir le fantôme de l'usurière, comme Macbeth le spectre de -Banquo. Dans _Crime et Châtiment_, les hallucinations de Raskolnikoff -finissent avec sa maladie; même son délire ne fut pas délateur, au -moins gravement;--c'est de propos délibéré, presque hors de danger, -qu'il se livre, comme Nikita, alors il était presque sûr d'échapper à -la sanction. - -Le propre d'ailleurs du grossissement du drame est de faire -disparaître presque toute l'action psychologique et physiologique du -roman russe, et de n'en conserver que la carcasse et pour ainsi dire -l'imagerie; or, cette carcasse est la part la moins intéressante, tout -va trop vite, tout est à peine indiqué, et nulle part ne se pose la -question capitale du roman, la responsabilité envers soi-même: les -deux crimes, l'un accompli, l'autre à permettre. - -Or, ce n'est plus absolument le remords qui agite Raskolnikoff, soit -le remords en son sens théologique, ou son sens pratique, le regret; -c'est le désespoir d'avoir fait un faux raisonnement, l'amenant à un -raisonnement à faire du même ordre, de la même essence de faits, mais -se présentant tout autrement; ce serait bien une preuve de l'erreur -des écrivains qui, comme les dramatistes, ramènent toute pensée ou -tout mouvement humain à quelques grossières catégories, peu -nombreuses; le fait est le même, un assassinat, mais le premier se fit -comme irresponsablement, parce que le criminel sait la victime peu -intéressante, et que là il est personnage agissant, intéressé (je dis -intéressé au sens de regardant avec intérêt) car il se regarde vivre -et il vit, les deux plus puissants éléments d'intérêt de la vie. Dans -le second cas il n'agit pas et il ne connaît pas Mitka; le fait seul -s'impose à lui d'une erreur sociale, dont il serait le principe. Or, -toute sa vie le pousse à être un révolté--donc ce premier crime est -l'exagération logique de lui-même--le second est le démenti à toutes -ses croyances; il ne peut le commettre; mais alors la solution qui -serait l'aveu devient pénible parce qu'il faut lutter contre -l'instinct de conservation, ce qui est difficile pour tout être; la -question se repose fatalement: «La vie d'un élément sans intérêt -vaut-elle la vie d'un cerveau?» Et Rodion pense souvent la négative; -il y vient lentement, parce que ce retour cyclique des quelques idées -logiques qu'il contient, aboutissant, en leurs différences -essentielles, à des manifestations semblables, le met en état -d'indécision; or, l'indécision est une halte imposée, plutôt une -série de mouvements divers, poussés à droite et à gauche, dans des -sens différents, c'est de l'effort ou de la force perdue sur les mêmes -lignes opposées, mieux sur les deux directions intellectuelles de la -même ligne de pensée, donc piétinement sur place et fatigue mortelle; -aussi, par suite de cette fatigue, affaiblissement; c'est alors que -Rodion, devenu d'autant plus débile qu'il s'est cru ou a été plus -fort, est contraint de chercher ailleurs, en dehors de soi, quelque -dynamique.--Où la trouverait-il, chez des hommes, des Marmeladoff? -intelligences déchues; ses amis? de gros garçons qui vivent heureux en -s'en tenant aux nomenclatures; ceux qui l'ont aimé? pour être aimé il -faut aimer en état de franchise, et, quand ils sauront, l'aimeront-ils -encore? s'il dissimule, l'aimeront-ils, car ils peuvent soupçonner -quelque secret en sa vie et on se détourne des énigmes. Il lui reste -l'inconnu, soit l'amour à rencontrer. Or, il n'a pas le choix de par -sa misère; Sonia l'attire parce qu'il voit en elle comme un problème, -ou plutôt l'énigme qui vient aussi de ce que ses actes, inspirés de -ses principes, sont la complète raillerie des dits principes, et puis -parce qu'il cherche un être faible et vaillant et qu'il trouve cela -dans Sonia; Sonia, comme beaucoup de femmes, est courageuse, mais -élémentaire d'idées; elle conseille de s'en remettre au consentement -universel, avouer, et de relever du mysticisme, expier. Or, dans -l'état d'indécision de Rodion, n'importe quel déterminant peut -suffire, et il obéit; Rodion et Sonia s'aiment, naturellement ils ont -eu un instant confiance, puis ils se rencontrent dans des -circonstances extraordinaires, cela suffit pour faire un amour; pour -le perpétuer, il y a ceci, que Sonia devra se dévouer; or, la femme -adore se dévouer; elle y passe sa vie, surtout quand c'est inutile; là -ce sera fort utile, car pour les forçats et les opprimés rien n'est -meilleur et plus nécessaire que la présence d'une femme; ils peuvent -être maîtres ou égaux de quelque chose, et échappent ainsi à la sphère -basse de pensées que suscite l'esclavage, ou même le groupement des -hommes en un rythme supérieur à eux, sous l'impulsion de la force. - -Cet amour naît logiquement, en des circonstances extraordinaires, et -se développe dans la tristesse; donc il paraît aux contractants -légitime et sera solide. Telle, cette idylle. On a éprouvé le besoin -de rappeler la Goualeuse, Fleur-de-Marie et je ne sais quoi d'un -Eugène Sue, jadis célèbre au boulevard et chez les portières, et que -quelques-uns admirent encore pour sa roublardise à avoir vendu des -trucs démodés et des coq-à-l'âne émotionnants. Il serait bon de -reconnaître dans les oeuvres d'intellect, complètes ou partielles, ce -caractère d'intelligence qu'elles ont; l'allégation que tel pourrait -faire, qu'il n'était encore que comateux lorsque florissait Sue, -suffit à expliquer son dire mais non à légitimer son parallèle. - -Je discute rarement dans cette chronique les opinions émises au -courant des quotidiens; mais en cette occurrence quelques-unes -méritent l'attention et d'abord voici Bruscambille. L'opinion de -Bruscambille vaut par le talent que Jean Lorrain met dans ses livres, -et par le nombre de lecteurs du journal où il écrit. Or, Lorrain, vous -lancez dans le monde une forte erreur; vous dites que Rodion est un -schopenhauerien, et que, comme tel, il est assommant. Vous utilisez -même un néologisme d'allure picaresque et cambronnesque. Mais d'abord -Rodion n'est pas schopenhauerien; un disciple de Schopenhauer ne tue -pas, ni personne, ni lui-même. Tout au plus renonce-t-il. Son appétit -de la mort, s'il l'énonce (et c'est la sienne propre qu'il attend et -n'avance guère), n'a rien de violent; au contraire, prévenu que tout -est malheur et que tout est néant ou apparence, ce qui est à la fois -le contraire pour un temps donné et la même chose en somme, il peut -s'éviter bien des heurts, passer entre les catastrophes et prolonger -ainsi une vie que son indifférence pour les choses transitoires peut -rendre plus féconde pour les phases sérieuses de l'évolution de -l'apparence, soit l'étude scientifique de ces illusions, soit leur -évocation artistique. Raskolnikoff est autre, il s'occupe de choses -pratiques, sociales, il croit au développement de l'individu, au -devenir de la volonté, mais au devenir social surtout; il a pu être -Hegelien, tous les disciples allemands d'Hegel, beaucoup du moins, -sont partisans du développement de la force, et même brutale au nom de -leur concept de justice; il a pu lire Malthus, dont le remède, ou du -moins la prophylaxie contre l'assassinat, en restreignant le nombre -des facteurs possibles de cette sorte d'opération, est assez spécieux. -Malthus ignorait Schopenhauer, il viendrait de Hobbes; or, si vous -voulez vous souvenir de _Que faire_ et _Ce qu'il faut faire_, du comte -Tolstoï, vous verrez que l'écrivain russe se plaint que la Russie ait -été envahie par les hegeliens, que pendant quarante ans on a cru -aveuglément aux systèmes précités (hegelianisme, malthusisme). En plus -Raskolnikoff est pénétré des idées darwiniennes surtout qui n'ont rien -à voir avec Schopenhauer. M. Henry Fouquier, qui s'est ému aussi de -_Crime et Châtiment_, déplore: «Voilà la question du droit au crime -posée.» Ce qui est faux, car Dostoïevski résout au contraire cette -question, en prouvant qu'il ne faut pas se poser la question du droit -au crime, parce que la conscience humaine n'y résiste pas; pour parler -vulgairement, un homme même bien trempé manque d'estomac pour le -crime. Puis je relève, en passant, une erreur grave de M. Fouquier: -l'idée du crime, dit-il, a ceci d'inquiétant que la science légitime -un peu, par ses lois prouvées de sélection naturelle, etc... Mais non. - -1º Les espèces qui disparaissent, disparaissent plutôt par -dégénérescence et mort naturelle; - -2º Si la science prouve la vérité d'une lutte pour la vie, que -fait-elle? elle constate avec toutes les formes du raisonnement, et -l'uniforme de la vérité, qu'il y a en cette période de l'humanité, -lutte brutale pour l'existence, soit en une période de l'humanité, -dont elle est impuissante à déterminer la durée dans le passé, -relativement à ses âges antérieurs, et dont elle ne peut déterminer la -durée future; moins encore affirme-t-elle que les choses doivent se -passer ainsi, que ce soit ou légitime ou définitif; la science -constate simplement que nous sommes dans une période de force brutale, -et ceci constaté, appelle en général de ses voeux une période -meilleure, période de conscience douée d'une morale de solidarité, -basée sur cet axiome: «ne faites pas aux autres ce que vous ne -voudriez pas qu'on vous fît», qui s'ornerait de ce corollaire: parce -que transgresser ce principe est défavorable au développement de -l'espèce, que ce qui est défavorable au développement de l'espèce est -peu hygiénique et dangereux pour l'individu.--Voici ce que dit et dira -la science, et pas autre chose. Si elle émettait une opinion sur le -meurtre d'Alena, elle déplorerait ce meurtre parce que personne ne -doit, de son autorité, détruire un organisme, puis elle prouverait à -Rodion qu'en détruisant la vieille, il s'impose le remords, -c'est-à-dire une hypnotisation devant une idée fixe qui l'annihile et -le détruit en son hygiène et son utilité sociale, soit comme homme -intérieur et comme homme extérieur. - -Les rapprochements entre Tolstoï et Dostoïevski qui s'imposent à -propos de la _Puissance des Ténèbres_ et de _Crime et Châtiment_ -seraient nombreux; c'est en tous leurs personnages cette troublante -recherche de la conscience, au fond du moi; Bolkonsky, Besukow, -Raskolnikoff, etc., cherchent leur être intime et le trouvent -difficilement, au milieu des influences étrangères, du spleen natal, -et comme inhérent à leur être; leurs instincts de charité et de -résignation luttent avec leurs instincts de domination; mais chez -Tolstoï, cerveau plus élevé et calme, cette recherche d'un bonheur -rationnel, d'une simplicité conciliable avec la finalité de la vie -humaine et la dignité de l'homme enfantent d'amples et larges -fresques, livres d'une émotion surtout cérébrale, et des livres de -pure théorie. Chez Dostoïevski, plus souffrant, moins équilibré, et -plus attentif aux souffrances et au choc des souffrances sur les -individus qu'aux destinations qu'elles leur préparent, plus enclin à -dramatiser, les choses prennent souvent ce caractère un peu outré, -qu'on trouve dans _la Femme d'un autre_, etc. De par leur vie, et cela -se reflète en leurs oeuvres, Tolstoï fut plus témoin, et Dostoïevski -plus mêlé aux misères de son temps et de son pays, d'où ce dernier, -plus nerveux, douloureux et remuant, et moins mental. - -Un autre Russe, dont depuis longtemps on avait ouï parler, et que la -_Revue des Deux-Mondes_ avait autrefois un peu entrebâillé à la -curiosité, Nekrassov, un lyrique fécond (30 000 vers) nous est -présenté par M. de Vogué, avec traductions de M. Charles Morice, étayé -de M. Halpérine. Il appert de l'introduction de M. de Vogué que -Nekrassov fut infiniment malheureux, que son enfance fut dure, sa -jeunesse semée d'épreuves et des plus fortes pour l'orgueil humain; -que les vers irrités du poète peignirent surtout la misère des -pauvres, des serfs, leur misère d'être serf, et qu'il fut une voix -populaire; comme ombre au tableau, que, dès qu'il le put, Nekrassov -s'enrichit par des spéculations sur lesquelles, paraît-il, mieux vaut -ne pas insister, puis que lorsque le servage fut aboli et le paysan -rendu au bonheur, le pli était pris, et il continua imperturbablement -à le plaindre; ceci pourrait s'expliquer en somme, car peut-être -l'abolition du servage ne fut-elle qu'un progrès relatif, et les -douleurs antérieures demeurèrent-elles; le malheur de la race humaine -a ceci d'obstinément caractéristique qu'il résiste aux décrets, -ordonnances et ukases, et peut-être Nekrassov avait-il raison de -plaindre encore les paysans. - -Les poèmes qu'on nous donne sont conçus à la façon des poèmes -occidentaux, des poèmes allemands surtout. Un paysan meurt, on -l'enterre, défilé des choses intimes, en version triste, à l'opposite -d'Hermann et Dorothée; puis la veuve s'en va dans la forêt, et un -génie du gel et du givre, un roi Frimas (qui rappelle un peu le roi -des Aulnes de Goethe), vient s'étendre sur elle et l'enliser de sa -puissance; elle meurt. D'autres poèmes plus réalistes, mais sans le -quelque charme du premier; mais rien de bien neuf ou de spécialement -russe; non qu'on doive blâmer l'introduction de la légende dans la vie -courante, que le mélange de ces deux gammes, réaliste et mythologique, -ne produise là un heureux effet, mais ce fut dès longtemps mis en -pratique et mieux. Si Nekrassov est en sa langue, ce dont nous ne -pouvons juger, un artiste, c'est bien; s'il ne fut qu'une voix -populaire, il n'est intéressant que pour les Russes, et ne le sera -pour eux, à un moment encore imprécisable, qu'archéologiquement; mais -laissons les exotiques pour revenir à Paris. - - -Les Poètes Maudits. - -J'aime presqu'autant Verlaine critique que Verlaine poète. N'ai-je pas -en une précédente chronique essayé d'établir: que faute de base -scientifique pour ériger un système de critique scientifique, il -fallait s'en remettre à la divination des écrivains de valeur, qui se -prouvaient tels par les vers ou la prose, et sur ce garant accepter -avec plaisir, avec recueillement un peu, les opinions qu'ils émettent -et comme une sténographie de leur conversation. Or, Verlaine étant un -prestigieux lyrique, le cas se présente en toute son ampleur. Aussi -vous dirais-je seulement que ce livre, _les Poètes maudits_, contient -six portraits littéraires où Verlaine découvre ou explique ceux qu'il -admire et aime. Corbière, Rimbaud, Mme Desbordes-Valmore, Villiers de -l'Isle-Adam, Stéphane Mallarmé et lui-même Paul Verlaine, dit Pauvre -Lélian. C'est je crois Corbière, parmi ces hommes, qui serait le moins -excellent poète, ou plutôt le moins poète au sens réglé du mot; maudit -il le fut bien, plus que beaucoup, car je me souviens, dès la -jeunesse, que non seulement son livre ne fut pas signalé et demeura -peu trouvable, mais ceux qu'on trouvait avaient la malechance; la -beauté de l'édition tentait les bouquinistes, et au lieu de le mettre -négligemment avec tout le reste, où l'on cherche, et où quelques -lettrés eussent fini par le découvrir, feuilleter, lire et relire, les -_Amours jaunes_ se rencontraient derrière d'infranchissables glaces ou -cachetées, ou encordées solidement; par exemple elles ne bougeaient -pas de derrière la vitrine; et, comme une affiche sans détails, -restait dans les têtes de ceux qui hantaient les rues de Seine, -Bonaparte, etc., ce titre: Tristan Corbière--_Les Amours jaunes_. - -Je voudrais aussi rappeler que lorsque parurent les Complaintes de -Jules Laforgue, volume dûrement accueilli alors par ceux qui -n'admettent pas encore son auteur et bonne partie de ceux qui le -glorifient maintenant (je ne parle que d'opinions écrites), lors, -dis-je, de l'apparition des Complaintes, un certain nombre -d'individualités sans mandats, qui faisaient de la critique -littéraire, en entrevoyant vaguement le même principe et s'attribuant -les mêmes droits que Verlaine, mais bien moins douées que Verlaine, -accusèrent Laforgue d'avoir UTILISÉ Corbière. Contre cette hypothèse -militaient deux raisons--c'est que les complaintes attendaient depuis -un an chez Vanier de voir le jour quand parurent les _Poètes maudits_, -et Laforgue ne connaissait presque pas Corbière qu'il aima, dès qu'il -le connut, tout particulièrement et mit en bonne place en son Walhall -admiratif; puis une autre, celle-là déterminante pour lui attirer -cette accusation de lecture utile, il n'y avait, absolument, à quelque -point de vue que ce soit, aucun rapport entre les complaintes et les -Amours jaunes. Cette histoire à titre de document. Disons aussi -(encore du document) qu'au moment où Laforgue glissa timidement ses -complaintes, moment où personne, sauf Verlaine, ne publiait et -peut-être n'écrivait de vers désemmaillotés, un savant de ses amis, -dans une note publiée en Belgique, défendait le libre lyrisme de -Laforgue, en l'excusant: «en ce genre de complaintes, la tenue -prosodique conventionnelle n'était pas de rigueur»; on a marché -depuis. - -Autant Laforgue fut un doux (et c'est bien Laforgue un poète maudit), -un patient alambic de recherches philosophiques et de quintessences de -cant métaphysique, autant il est soucieux de n'écrire que des femmes -traduites, très traduites de la vie, librement menées en païennes -d'autrefois, ou en misses Anglaises, autant Corbière est vivant, -vibrant, masculin en ses sonnets aux hasards des rencontres, des -ironies contre les choses, plus que contre soi-même excellent poète au -demeurant; et si, à côté des très beaux vers que cite Verlaine, et -d'autres encore, tels la _Litanie au sommeil_, des pièces graves et -mélancoliques, même des contes intéressants comme le _Bossu Bittor_, -on trouve bien des poèmes quelque peu inférieurs, c'est que ce lent -travail qui consiste à isoler le vers de la prose, à le considérer, -ainsi que dit M. Stéphane Mallarmé, comme le produit de l'instrument -humain, ce travail n'était pas assez avancé du temps de ce charmant -irrégulier qui professait envers les solennels imitateurs qui -fleurissaient de son temps le plus profond mépris et le disait. - -M. Stéphane Mallarmé, lui, n'a jamais méprisé personne; quant à -lui-même il fut parfois peu compris et on le disait: un certain -moment on entreprit des traductions en prose vulgaire de ses sonnets, -et si cela ne répondait à aucun besoin, cela répondait à de nombreuses -demandes; on avait dit logogriphe, un journaliste qui rédigeait les -passe-temps et jeux d'adresse, simplifia; ce fut rébus. Tous les vers -que cite Verlaine sont choisis en ceux de la première partie de la vie -littéraire de Stéphane Mallarmé; ils sont non pas clairs, comme ceux -de la seconde partie, mais vraiment simples, et pourtant au temps où -Mallarmé publiait ces vers, il y avait la Pénultième, cette fameuse -Pénultième, dont on parlait il y a dix ou douze ans de la rive gauche -à partout; la Pénultième était alors le nec plus ultra de -l'incompréhensible, le Chimborazo de l'infranchissable, et le -casse-tête chinois. Enfin les temps sont passés et Mallarmé est -admiré; quoi qu'être admiré puisse parfois s'écrire, être en butte à -l'admiration de... et même servir de cible à l'admiration de..., la -position littéraire de M. Mallarmé n'est pas mauvaise, il est -certainement estimé de M. Brunetière qui, quoi qu'en disant moins -qu'il n'en pense, sait bien ce que c'est qu'une langue forte, pour -avoir fréquenté des classiques et doit reconnaître M. Mallarmé. M. -Jules Lemaître lui-même, a discerné en M. Mallarmé un bon platonicien. -M. France sait; M. Sarcey, ce doit lui être profondément, oh! -profondément égal. C'est bien simple pourtant, du Mallarmé; je ne -parlerai pas du Placet, si on ne comprend pas, on ne comprendrait pas -M. Coppée; mais le sonnet à Edgar Poe! est-il possible de rendre plus -strictement et simplement la pensée, et c'est, justement, cette haute -concentration et cette évidence, c'est-à-dire une seule façon de -comprendre laissée au lecteur, qui vaut au poète cet attribut -d'obscurité, de la part des lecteurs ou critiques pressés, ennuyés de -ne pouvoir en un rapide feuilletage numéroter n'importe quoi sous les -rimes. Ce Mallarmé, décrit par Verlaine, est incomplet et ancien; on y -trouve peu les préoccupations dernières du poète et du critique, mais -c'est de vieille date cet essai, et au moment il était bien que -Verlaine écrivît de Mallarmé, et la réciproque le serait aussi. - -Rimbaud, de tous, en ce livre, est le plus révélé par Verlaine; il -l'est surtout anecdotiquement, et il est largement cité; d'entières -pièces qu'il fallait connaître. Dans certaines qui sont d'un Rimbaud -fort jeune, quelques menues tares, non dans la parfaite technique -symétrique, mais en des détails adventices à la pensée. - -En 1886, je pus, grâce à Verlaine, exhumer les _Illuminations_ et -republier la _Saison en enfer_, deux chefs-d'oeuvre d'un art qui -rejette le sujet ou le thème étranger à la personnalité qu'on peut -développer avec de la simple rhétorique, qui utilise pour l'étude du -soi la parabole, l'apologie, le paysage non pourvu d'une existence -réelle, mais élargissant tel phénomène intérieur dont le jaillissement -coïncide avec la rencontre du paysage; puis des paysages de villes et -campagnes rêvés et prophétisés, les études des illusions d'optique, en -vertu de ce principe que Rimbaud n'a point formulé mais senti, qu'à la -science seule incombe le devoir d'être vraie absolument, que la -littérature peut n'être vraie que d'accord avec le caractère spécial -de l'écrivain, la certitude ne pouvant lui être donnée que par la -sensation franche de sa normalité. Rimbaud probablement pénétré, -intuitivement, de cette idée que nous ne savons nullement quelle est -l'importance de cet agent dans les combinaisons mécaniques ou -humaines, organiques des choses, s'abstient de croire au progrès; le -monde lui apparut cyclique ainsi que sa destination, et nul doute pour -lui qu'à travers les atavismes, les tâtonnements, l'homme reviendra -par l'observation des lois scientifiques et de la morale de solidarité -qui en découlera, à régir le chaos humain et ses forces utilisables, -d'après les féeries des premiers paysages et la franchise des -premières races, entre individus infiniment moins nombreux. A travers -ses livres circule la foi à un âge d'or scientifique à venir, une ère -de conscience dont la possibilité lui paraît démontrée par sa foi en -l'évolution de la conscience intuitive, et cet antique et ubiquitaire -témoignage d'un âge d'or passé, qui traverse le berceau des races: âge -de peu de besoin et de pure conscience intuitive, et de vertu; -faudrait-il en croire les légendes qui attestent toutes que c'est par -les crimes de l'homme que ces âges paradisiaques périmèrent; comme -aussi on peut supposer qu'après n'importe quel cataclysme effondrant -une organisation et lui détruisant ses points de repère et ses outils -de travail, la race frappée s'humilie, et cherche en le châtiment de -ses fautes l'explication du phénomène brutal et destructeur. Il y a -bien autre chose encore chez Rimbaud. Il y a une sève de pensée, comme -un circulus perpétuel d'intuitions métaphysiques; on sent la pensée de -Rimbaud nourrie des plus pures valeurs de la pensée humaine, et ses -hochets ordinaires de contemplations, les vérités ou les hypothèses -de science, dont la destination est de se révéler plus complètes à de -suivants intuitifs et s'expérimenter par les travaux collectifs des -secondaires; il y a de la désinvolture, une grande bravoure dans -l'exécution, une recherche de suivre les idées par ordre analogique, -et les métaphores par succession intellectuelle, bien plus que de -s'attacher au canon qui emboîte soigneusement un terme à l'autre, et -une proposition à l'autre, exactement comme un jeu de patience, avec -la nécessité de détruire tout bond et raccourci de la pensée, -c'est-à-dire son essence même; car les pensées humaines sont-elles de -telle valeur et de telle complexité qu'il en faille soigneusement -gravir chaque échelon, et ne vaut-il pas mieux sacrifier quelques -chaînons évidents du raisonnement par juxtaposition, pour présenter -l'ordre de la pensée, c'est-à-dire la méthode d'intuition, la seule -chose vraiment féconde. - -Mme Desbordes-Valmore est un aimable poète, un charmant poète, et -Verlaine explique très bien pourquoi il la chérit. Il cite bien aussi, -pour faire partager sa dilection: il y a vraiment dans ces vers une -absence de cabotinage charmante, et des notes féminines avec une -partie seulement des défauts des oeuvres féminines, soit de la -mièvrerie et trop de petits gestes, mais jamais la grosse caisse et -les ouragans des Amazones qui montent sur les grands chevaux de -l'autre sexe. C'est très daté, classique évolutif, se garant des coups -de gong et de voix du romantisme, aussi cela charrie de menues -inutilités, des fables par exemple, auxquelles Verlaine trouve un -grand charme (quand on est le retrouveur, on ne s'arrête pas au -chemin du charme) et puis le poète, Verlaine le prouve, est du Nord, -et pas du tout, du tout du Midi; il était temps, heureusement temps; -et Verlaine pourrait remarquer qu'aucun des poètes maudits n'est du -Midi, Corbière et Villiers de l'Isle-Adam bretons, Rimbaud ardennais, -Mallarmé originaire de Sens, croyons-nous, du Nord certes, lui-même -Verlaine messin[4], Laforgue que j'ajoutais à la liste des poètes -maudits naquit à Montevideo[5], ce qui est tellement le Sud... - - [4] Ardennais de race. - - [5] Origine Tarbaise et Bretonne. - -M. Villiers de l'Isle-Adam, que Verlaine présente comme poète maudit, -est, à l'étiquette, surtout, un prosateur. Des vers tout anciens, très -anciens; depuis longtemps, il n'a publié que de la prose, avec un peu -partout et parfois tout le long de l'oeuvre un large style aux solides -accords, pleins de dessous musicaux; bref ce n'est pas le moment de -parler d'_Axel_, ou des _Contes Cruels_. Les vers de M. de Villiers de -l'Isle-Adam sont très nobles, ceux que cite Verlaine sont nobles, il y -a peut-être plus de musique dans un autre poème connu, où «la lourde -clef du rêve, etc...» dans un Parnasse, mais M. de Villiers, malgré -cela et la strophe solitaire de l'_Ève future_, est un poète en prose; -ce n'est pas le seul poète qui se trouve en ce cas; quant à la -proposition que fait Verlaine, d'attribuer le fauteuil du poète, celui -actuellement de M. Leconte de l'Isle, à M. de Villiers, cette -proposition d'abord est prématurée, et puis un peu perfide, à un temps -où, sauf en la plupart des milieux, siéger à l'Académie est quelque -peu notant, déprimé, et trop gaulois. - -Pour finir cette série qui pouvait être innombrable des poètes -maudits, mais que Verlaine a dû borner et a bien fait de borner, il -clôt la série, c'est lui le mélancolique Pauvre Lélian, un nom d'une -bonne comédie de Shakespeare, pour désigner quelque pauvre et brillant -et un peu vaincu prince, cheminant sous déguisement forcé à la -conquête de son royaume. Il y présente un Verlaine, doux poète, et qui -se met en peine de prouver l'unité de son art, aux doubles voltes -catholiques et païennes; il nous semble que le catholicisme de -Verlaine se compose du fort mysticisme inhérent à tout poète, surtout -qui a pratiquement et virtuellement souffert, que ce mysticisme imbibé -de tendresse et de charité envers le prochain c'est du bon socialisme, -chez ceux qui ne tiennent pas à appeler Dieu cet état de croyance à -des entités philosophiques. Verlaine, qui admet la sanction, une main -tantôt lourde tantôt caressante, et comme immensément personnelle, -pouvant s'appesantir sur lui ou le ménager, a tout naturellement -(génie à part) le lyrisme plus tendre que des résignés n'attendant -rien dans la vie que la dispersion finale, et occupés à graver leur -nom sur le sable; cette tendance mystique ne doit nullement l'empêcher -de développer et traduire des côtés plus jeunes et frivoles, ou plus -charnels, qui sont la vraie voie aux mysticismes par les repentirs; -mais nous avons développé cela ailleurs. - - -Les Poèmes de Poe. - -TRADUITS PAR STÉPHANE MALLARMÉ - -La traduction intégrale d'Edgar Poe par des artistes dévoués à la -gloire de ses idées s'achève, et quelques pages d'esthétique et de -critique, seules manquent encore. Après Baudelaire voici M. Stéphane -Mallarmé. La traduction des poèmes avec scolies a paru, en une -luxueuse et amusante typographie, fleuronnée d'un profil de corbeau, -orné d'un intellectuel portrait par Manet; et, dans un calque aux -lignes hiératiques et comme d'ébène, voici la transposition des rares -poèmes, des rares poèmes en vers--car que serait-ce qu'_Ombre_ ou -_Silence_, sinon des poèmes en prose--qu'a laissés la vie brève de -Poe. - -Louer les qualités de traducteur de M. Mallarmé serait chose -singulière. Pour un artiste tel que lui la traduction est quelque -chose comme un hommage rendu à une glorieuse mémoire, et aussi comme -un soin préventif que quelque négociant ne s'évertue à trahir un des -génies préférés. La traduction est faite en prose, en calque, d'un -vocabulaire qui rend les lignes comme d'horizons nocturnes de -l'original, et souple aussi, assez pour noter les quelques passages -ironiques d'une idée à l'autre et les points de repère en termes -familiers qui s'y trouvent imbriqués; on entend comme un rappel -d'harmonies autres, que l'on pressent distantes et formulées d'un -différent syllabaire avec de diverses notations.--La gloire de cette -traduction est en somme qu'on la peut lire avec la joie que donnerait -un livre original, et qu'on ressent la communication quasi directe -avec l'artiste créateur. - -Sur le seuil le célèbre et classique sonnet: - - Tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change... - -qui sera reconnu lumineux quand l'ensemble des oeuvres actuelles, dont -la réputation d'intelligibilité repose sur ce monstrueux pacte que le -lecteur croit comprendre les vocables auxquels il n'attache pas de -sens précis et que l'auteur se fie au lecteur pour leur communiquer un -sens quelconque, quand ces oeuvres seront défuntes et porteront à -juste titre le titre de livres de décadence dont on a fustigé en ces -temps ceux de tout écrivain novateur, et même d'autres. - -Puis le _Corbeau_, _Hélène_, le _Palais hanté_, _Ulalume_, des -romances les unes déjà publiées (en cette même traduction) aux cours -des revues mortes de littérature, et les Scolies inédites, à -l'érudition et la vérité desquelles on n'a qu'à souscrire. - -Le poème--et le poème anglais est depuis bien longtemps plus affranchi -que ne l'était le nôtre avant les derniers efforts--avait tenté bien -souvent Poe. Il est quelque part un regret de ne s'être point plus -obstiné en ce genre de traduction rythmique et synthétisée et -suppressive de détails d'ambiance, qu'émet Poe lui-même, regret un peu -semblable à celui de Nerval publiant ses excellents sonnets et se -plaignant de n'être plus qu'un prosateur endurci. Il pensait que la -poésie mourait en l'homme après un certain automne de la vie; -peut-être plus justement cette sensation lui était venue qu'il est -difficile et inutile à un homme de pensée de faire concorder les idées -qu'il veut traduire en leur luxe de décors et leur intérêt de -circonstances, avec les règles d'une étroite tabulature établie -toujours par une individualité sans mandat et d'autant plus écoutée -qu'elle est plus dénuée de mandat et plus encore draconienne. Poe -s'étonne, en une page théorique, que personne n'ait osé toucher à la -forme du vers; et n'est-il pas assez étonnant qu'au milieu de -l'évolution perpétuelle des formes, des idées, des frontières, des -négoces, des forces motrices, des hégémonies, d'un perpétuel -renouvellement du langage tel qu'un grammairien intitule quelques -essais _la Vie des mots_ (conforme en ce sens à Horace), seul le vers -reste en général immobile et immuable, et qu'il faille des cataclysmes -populaires et des invasions de barbares et dix mille maux pour qu'il -se modifie. Serait-ce que les grands esprits comme Poe, Nerval, -s'écartent du métier d'esclaves, que de vrais poètes comme Flaubert -fuient loin des chaînes redoutables, que Baudelaire hésite recherche -une forme de poème en prose plus musicale et moins thème à menuiserie -que le vers de son temps, dont il tirait le possible; quelles que -soient les raisons de ces successives ankyloses, il a fallu, après -l'émancipation romantique, une cinquantaine d'années pour que des -poètes eussent la franchise de leurs sensations et pussent s'énoncer -en relatifs annonciateurs. - -Cette question multiple (car libérer le vers n'est pas encore -l'utiliser) a sous tous aspects reçu, dans l'oeuvre de Poe, des -contributions. D'abord la Genèse d'un Poème déclarée plus tard par -lui-même une fantaisie, puis une Conférence sur la poésie et quelques -poètes anglo-américains. De ces deux textes--car si Poe a désavoué la -forme dogmatique de cet essai, il ne l'a pas moins écrit--il -résulterait la conception suivante: - -La poésie n'a que médiocrement et même nullement à se soucier de -vérité; elle n'a pas non plus à se soucier de passion--naturellement -donc, ni moralité, ni sentimentalité; elle a comme essence l'amour. -Pour différencier la passion et l'amour, Poe évoque les images de la -Vénus Uranienne et de la Vénus Dionéenne. - -Plus loin il développe quels sont les éléments constitutifs de la -poésie; il énumère les calmes nocturnes, les hasards crépusculaires, -les splendeurs visibles de la femme, la vie et les parfums que -dégagent ses allures et ses vestitures, les instants où l'on s'éveille -au bord du souvenir, comme aux confins du rêve, etc... Ce qui, -développé, indique une recherche de traduction de la sensation pure, -de l'amour sans les contingences qui le déterminent pour tel ou tel -être, avec l'évocation de toutes courbes et tous aspects y -correspondant et pour ainsi dire en complétant la gamme dans la nature -vraie et dans les aspects des choses dites civilisées; le devoir du -poète consisterait à épurer sa sensation des petits rythmes -passagers, colère, jalousie, agréments, etc... qui forment le fonds -habituel des petits élégiaques, et de considérer l'amour comme un jeu -nécessaire, au moins d'après les contingences de la vie, des facultés -et des robustesses de l'homme. Cet amour, il l'étudie en ses phases -essentielles, soit, comme dans _le Corbeau_, en son aspect le plus -définitif et le plus complet, le regret de la perte définitive d'une -femme aimée, soit dans la forme que reprend cette femme dans la pensée -de l'amant (_Ulalume_), soit dans la suggestion émanant d'un paysage, -dont les mélancolies s'alliant au souvenir immanent, imposent à -l'esprit un regret plus amer de l'être perdu et provoquent une douleur -physique, cardiaque. - -Deux de ces poèmes, _le Palais hanté_ et _le Ver_, se trouvent -enchassés dans les contes _la Maison Usher_ et _Ligeia_; voyons -l'utilisation du poème considéré là comme facette d'un récit. - -Nous considérons _la Maison Usher_ comme la dramatisation d'un fait -psychique, intérieur, personnel à Poe.--Dans un décor saturé d'une -tristesse sombre et comme sulfureuse, un château crevassé d'une -imperceptible lézarde comme une âme tombée au deuil profond, -contagieux, emmurée en son existence de rêves anormaux--le visiteur -rencontre un très ancien ami qu'il a peine à reconnaître et dont il -dépeint les intimes phénomènes, la perception de silence et de -conscience, comme d'un autre lui-même; cet être à la fois si semblable -et différent du visiteur occupe un château dont les murs sont ornés de -décorations qui sont au visiteur familières, mais un peu renouvelés -par le bizarre des circonstances, soit la rareté de la sensation; une -femme passe grande, supra humaine, MUETTE--on ne la reverra plus; -cette âme incluse en l'âme du visiteur, évoquée par ces circonstances -du château, de l'atmosphère, du passage de la femme, cette âme -délimitée par ses facultés de perception extraordinaire, extatique, et -le don de bizarres perversions de thèmes musicaux connus, il faut la -faire entièrement vivre et pour ainsi dire marcher; ici Poe place le -poème du _Palais hanté_, donnant en symbole l'état exact de cette âme -supérieure, autrefois régie d'une belle conscience sans regret, -maintenant proie de la foule des sensations mauvaises résurgentes en -joies inutiles; puis à travers cette âme hantée, à travers telle -contemplation, à travers telle oiseuse lecture, la mémoire de la femme -s'impose, de la femme trop tôt murée, et qui vient remourir sur le -coeur de l'amant, et tout s'écroule, et bien des fois s'écroulera. Le -rôle exact ici du _Palais hanté_ ce serait à la fois de concrétiser et -d'affiner l'idée principale de Poe: la concrétiser en la présentant -sous un symbole plus simple, plus facile à reconnaître, car -l'introduction de ces vers est un appel, un avertissement à l'âme du -lecteur prévenu par la tradition que le lyrisme est la traduction des -vérités essentielles: l'affiner en ce que la vérité qui fait l'objet -du récit, de l'allégorie, du symbole complexe et revêtant les -apparences et le milieu d'un fait de vie, se présente en ce court -poème dépouillée des laborieux apprêts sous lesquels le premier état -de cette vérité se présente. J'emploie ici le mot de vérité, après -avoir dit précédemment que Poe excluait de la poésie toute vérité; -c'est affaire de mots. Poe exclut réellement tout ce qui aurait -l'apparence d'une démonstration didactique de la vérité, aussi ce qui -serait le sec développement d'un principe scientifique ou -philosophique où ses contemporains croyaient tenir la vérité; il -utilise ce terme en un sens relatif comme celui de longueur, quand il -bannit les longs poèmes et dit avec raison que _le Paradis Perdu_ ne -peut soutenir la lecture que par fragments, et qu'il est inutile de -construire ainsi de longues épopées que la cervelle humaine ne saurait -apprécier, l'effort fait pour en prendre connaissance blasant l'esprit -au bout d'un petit nombre de vers. Mais ce terme de vérité est -essentiellement relatif et veut dire ici didactique et enseignant, car -il est difficile d'admettre que l'auteur d'_Euréka_ ne fût sensible à -l'attrait des réelles vérités jusqu'à se passionner pour leur -recherche. Si, incontestablement, le poète n'a pas à se préoccuper -d'apporter un règlement des questions pratiques et sociales ou des -opinions fixes et neuves sur la thermo-dynamique, du moins lui est-il -nécessaire de connaître les vérités mentales et personnelles qu'il -contient, pour réaliser ce qu'entendait Poe par poésie, soit la mise -en oeuvre du sentiment en son essence, c'est-à-dire épuré du milieu et -des ambiances qui sont des causes d'erreur; or, chercher à isoler un -sentiment de ses causes d'erreur, qu'est-ce sinon en poursuivre -l'exacte et sincère évocation, c'est-à-dire chercher à le connaître en -sa vérité. De même pour la moralité de la poésie, c'est le caractère -didactique et prêcheur de la morale courante et philosophique que Poe -lui interdit, car qui dit vérité dit moralité, le bien pour l'individu -comme pour l'espèce consistant simplement à mettre de la logique et -de l'accord entre sa destination perpétuelle et les phases momentanées -de sa vie. Or, étudier les phénomènes de conscience comme en _William -Wilson_, _le Coeur révélateur_, _l'Homme des foules_, _la Double -Boîte_, etc..., c'est faire oeuvre de moralité. Des exemples extraits -d'une conférence de Poe, où il présente aux lecteurs de ses extraits -favoris des poètes anglo-américains qu'il préfère, le démontrent; la -jeune fille de _Thomas Hood_ est comme un plaidoyer social, mais -fondée sur un fait humain et concluant à l'émotion; autant le petit -poème de _Willis_, la cantilène citée de Shelley est une sorte de -sérénade d'amour, etc... - -Si nous étudions _Ligeia_, une construction analogue à celle de _la -Maison Usher_ apparaît; comme un burg reculé en pays de merveilleux, -avec de lourdes draperies non attenantes aux murs et non essentielles, -de lourdes draperies d'un précieux métal où des arabesques forment à -l'oeil qui les voit d'un angle différent de divers et dissemblables -entrelacs de monstres; des sarcophages de granit noir forment les -angles de la salle; et là se passe le phénomène de la présence -toujours renouvelée des yeux inoubliables de lady Ligeia. Quand allait -mourir lady Ligeia, après que les circonstances de la rencontre et de -l'amour ont été rendues suffisamment énigmatiques, et que le lecteur -est prévenu qu'un aggrégat de choses précieuses, rares et -extraordinaires va disparaître, l'horreur s'augmente du poème qui rend -ce cas de disparition si général, humain, ordinaire, que des anges -d'espérance ne peuvent que se voiler et se lamenter quand -d'inéluctables lois de destruction s'accomplissent. Encore là, -concrétion et affinement du symbole qui sert de thème au conte de -_Ligeia_. - -La vie de Poe, si elle eût été moins brève et, grâce à quelques -rentes, plus homogène, eût certes fourni une évolution du poème. Chez -lui et chez Baudelaire, conséquemment, on trouve ce que Baudelaire -appelait les minutes heureuses, les minutes d'altitude de conscience, -de la conscience en elle-même, écho des phénomènes passionnels, de la -conscience acceptant l'influence des phénomènes de paysage et les -adaptant à sa couleur d'âme momentanée, empreinte de douleur puisque -tel est ce temps et ces circonstances qui réduisent la littérature -digne de ce nom à n'être que de la pathologie passionnelle; on y -trouve un art savant, savant en lui-même et non riche d'exemples -antérieurs (ce qui est le point pour toute technique poétique); il n'y -a ni enseignement, ni bric-à-brac, ni remploi des désuétudes; les -poèmes de Poee arrivent à être des poèmes purs; mais cette utilisation -spéciale du vers, dans les contes, qui pouvait être le début d'une -série d'utilisation de formes nouvelles, démontre l'artiste fort -préoccupé des tendances générales du rythme poétique et sur ce point -spécial, au bord de découvertes qui se sont ensevelies, de même qu'il -est impossible d'admettre que Baudelaire, après les poèmes en prose, -n'eût pas trouvé une sérieuse révolte contre l'uniforme poétique de -ses contemporains et leur certitude en des cadences simples qu'ils -poursuivent en les déclarant les seules bonnes, mais en réalité faute -de mieux, et par ignorance, d'abord de leur art, ensuite de leur -métier. - - -Le socialisme du comte Tolstoï. - -Art et science, qu'est-ce, au fond? quelle est la nécessité de l'art -et de la science, leur destination, leur utilité dans cette humanité -qui semble entièrement dédiée à chercher, les uns à se guérir, les -autres à préserver leurs richesses acquises, des revendications -populaires? Le comte Tolstoï est arrivé à se le demander plus -profondément qu'encore cela n'avait été fait. Les deux livres: _Que -faire?_ et _Ce qu'il faut faire_, sont la traduction d'un manuscrit -autographié qui s'appelle le _Recensement à Moscou_. - -C'est de soi, en tant que l'on se connaît en se délimitant par le -contact des autres, que le comte Tolstoï est parti pour se créer un -principe de recherche et une méthode qui le mène à l'idée de justice -et à la science de la justice. - -Il a vu des mendiants demander avec précaution l'aumône; ils feignent -saluer; si on s'arrête, ils tendent la main, sinon ils passent en -continuant quelque geste machinal et indifférent; tandis que son -attention est sollicitée par ce manège, il en voit qu'on saisit et -qu'on arrête. - -A sa question, «pourquoi arrête-t-on ceux qui demandent au nom du -Christ?» on lui répond que c'est par ordre et que ce que l'on fait est -bien fait probablement, puisqu'il en est ainsi ordonné. Chez les gens -de sa caste à qui il parle de cette misère, il rencontre de -l'indifférence et presqu'une fierté que Moscou possède une aussi belle -misère, aussi complète. On lui indique où sont les refuges, les -quartiers misérables, les hospitalités de nuit; il s'y rend. Au -premier abord il est navré de la vue de ces dénuments. - -Il s'inquiète, visite, écrit pour obtenir le concours de ses amis et -des autorités, pour arriver, grâce à leur aide, à vêtir et habiller -ces êtres. L'occasion de se bien renseigner sera le recensement. - -Une habitude plus grande qu'il contracte ainsi des gîtes de nuit et de -la foule qui y grouille, lui démontre que peu de ces gens sont -absolument dénués de ressources, et que ce n'est pas tant d'argent, -mais d'éducation qu'ils ont besoin. Il énumère leurs promiscuités, -leurs manies; quelques mésaventures de sa charité personnelle le -convainquent, de plus en plus, que ces êtres sont surtout malheureux -de par les maladies morales et intellectuelles, déshabitude du -travail, inclinaison à l'ivrognerie, à l'union grossière des sexes; -d'où vient ce mal? de la contagion émanant des classes riches. - -Ces moujiks quittent la campagne, où ils pourraient péniblement mais -dignement vivre, pour venir dans les villes, vivre des miettes de la -corruption des raffinés. - -Il voit les humains partagés en deux castes; ceux de la caste -supérieure, dont l'ambition est de vivre du travail d'autrui, le -payant et ainsi l'avilissant, créant autour d'eux les domestiques et -les vices inhérents à cette condition; ces gens de la caste supérieure -occupent des logis, revêtent des toilettes, obéissent à des moeurs, -qui créent entre eux et les déshérités une infranchissable barrière. - -Ces déshérités qui forment la caste inférieure n'ont qu'un but, -arriver, par un moyen quelconque, par une similitude dans les -vêtements, les bijoux, la facilité du travail, à ressembler à ceux de -la classe supérieure. Donc le branle est donné autour d'une idée -vicieuse, et, comme des cercles concentriques, toutes les classes -gravitent autour de cette ambition: échapper à la loi du travail. Le -travail physique, c'est l'exercice libre et attrayant des bras et des -jambes dont la nature a doué l'homme pour qu'il s'en serve; le laisser -sans exercice est, pour l'homme civilisé des classes supérieures, -aussi grave que, pour le populaire, laisser dépérir son intelligence. - -Or, vers quoi ce populaire disgracié orientera-t-il les efforts de son -intellect? Partant d'une loi, que Tolstoï considère comme fausse, de -la division du travail, tout art et toute science sont combinés de -façon à légitimer le mauvais ordre qui règne dans le monde. Les -systèmes les moins fondés, étayés sur quelques apparences -scientifiques, séduisent pour des demi-siècles les générations. - -Un pédant incapable, Malthus, enseigne qu'il faut sacrifier la -génération humaine à l'aggrégat du capital: il plane sur son temps un -demi-siècle. Hegel, qui ne sait pas les sciences, professe que tout -marchant vers un devenir qu'on ne peut prévoir, toute manifestation -humaine et empirique est sacrée, que tout se légitimera plus tard, et -que tout est ainsi parce qu'il n'en peut être autrement: voilà pour un -demi-siècle de croyance chez les prétendus intellectuels. Or, ce -populaire, qu'a-t-il à faire de l'art, de la science qui ne s'adresse -pas à lui? Que signifie cette prétendue abolition des castes, qui crée -des riches et des ilotes et ceci au nom de sciences qui, sous leurs -noms de sophisme, mysticisme, gnosticisme, scholastique, Kabbale, -Talmuds, n'ont rien su créer? Cette science purement d'érudition, -accessible aux riches seulement, cette science qui étouffe les voix de -la conscience, est-ce vraiment la science? et cet art de mandarins, -est-ce l'art? et ce luxe, résultat d'habitudes invétérées, et -encombrement d'inutilités, à quoi sert-il? En cette société affaiblie -par le mauvais emploi des ressources intellectuelles, que faut-il -faire? La guérir; et comment? car on sait que la charité individuelle -ne guérit pas la pauvreté, et que la prédication n'entraîne pas les -riches au renoncement. - -Il faut, pour tous, les soigner, leur rendre l'hygiène et par -conséquent la connaissance de leurs besoins et de leurs sentiments; le -meilleur moyen apparaît au comte Tolstoï le travail physique; il s'y -est mis lui-même, d'abord parce que sa conscience l'y induit, et que -l'exemple d'un seul peut, en déterminant d'abord quelques adeptes, -puis par ceux-ci un nombre plus grands d'adhérents, transformer l'état -de choses existant. - -De ces théories sociales, dont on doit d'abord accepter la justesse -des intentions et ce grand point reconnu qu'il faut soigner l'humanité -et non la révolutionner, que reste-t-il acquis? - -Les lecteurs du livre devront, dans les points de détail, se souvenir -que l'auteur est russe, profondément russe, que son champ -d'expériences a été la ville et la campagne russe. Non point que je -veuille dire que nos classes supérieures vaillent mieux, et que nos -classes inférieures soient plus heureuses que celles qu'il a pu voir; -mais dans sa médication à l'ordre de choses, pour la possibilité -d'élever des malheureux à une idée plus haute d'eux-mêmes, il compte -certainement sur des éléments de mysticisme et de religion plus -profonds en des races plus neuves que nos races occidentales. - -Sa solution du travail personnel est applicable surtout en Russie, -pays énorme avec infiniment de petits centres; appliquée en France, -elle n'arriverait qu'à de la surproduction. Cependant remarquons qu'à -l'inverse du courant actuel qui favorise les grands centres et divise -à l'infini le travail dans les industries, chose à quoi ces grands -centres sont favorables, des théoriciens ont déjà opposé l'idée de -création de petits centres ruraux et manufacturiers, de villages -ouvriers qui pourront se suffire à eux-mêmes dès que la question du -transport de la force sera résolue. Savoir si consacrer une partie de -la journée à un travail physique entraverait l'art et la science en -leur développement chez un cerveau, peut se résoudre en un sens -favorable aux idées de Tolstoï; si vous remplacez le mot travail, qui -implique fabrication ou soins réguliers et toujours les mêmes -apportés à une profession, par le mot exercice, vous découvrirez que -l'opinion est vraie. - -Or, la cérébralité d'un savant ou d'un artiste n'occupant pas toute sa -journée, le temps libre est donné soit à des plaisirs qui -compromettent l'oeuvre possible, soit à des nécessités financières; -l'écrivain y subvient avec de la copie, le savant avec de -l'enseignement. - -Or, tout le monde sait et perçoit qu'il se fait un épouvantable -gâchage de copie, que cette copie est en général dévolue aux pires -écrivains, que le succès de certains, qui y trouvent leur pain et leur -plaisir, dévoie vers la littérature un tas de gens dont la place -serait derrière quelque appareil télégraphique ou quelque machine à -écrire ou à tisser. Pour l'écrivain de talent ou de franchise, la -copie rétribuée est un leurre; il a donc tout intérêt à chercher dans -quelque travail autre le moyen de vivre, et, s'il peut, vivre dans -l'exercice physique, le temps qu'il consacrait à vulgariser et à se -vulgariser. Quant aux autres dénués de talent ou de franchise, et dont -les nombres incalculables s'amplifient tous les jours et se recrutent -soit de victimes de l'Université, soit de gens sans autre aptitude que -l'émission des idées d'autrui, ce serait pour eux seuls qu'en un état -bien policé, on pourrait, pour une fois, légitimer la déportation -coloniale. Les savants, eux, enseignent; un vrai savant est une -rareté; ils sont une vingtaine au maximum épars en divers pays et -diverses spécialités; les autres rabâchent à la jeunesse, mettent au -courant de vieux traités et éructent à l'heure ou à la page ce qu'ils -ont appris en leur enfance. Voyez dans de solides maisons -universitaires, inattaquables sur leurs bases de dictionnaires, -thesaurus, manuels, favorisés par les programmes, toujours identiques, -les thesaurus, les manuels de M. un tel, remaniés par un tel, remis au -courant par MM. tels et autres, le tout pour la plus grande prospérité -commerciale des éditeurs et des fortes maisons. - -Contre cette coalition d'intérêts que voulez-vous que fasse la science -dont la mobilité est la loi, tant qu'elle n'aura pas trouvé -d'indestructibles assises. Pour ces professeurs et savants, le travail -manuel ou l'exercice, l'hygiène par quel moyen que ce soit serait plus -profitable à l'espèce et à eux-mêmes que ce qu'ils font. Qu'on -n'objecte pas que c'en serait fait de la jeunesse, privée de ces -Mentors, ou tout au moins les possédant moins près d'elle; la -jeunesse, sauf les bons moutons de Panurge dont on fait le calque d'un -programme et que l'on dresse à remplir des fonctions qu'ils -remplissent mal, perd un temps précieux à se défarcir la tête des -opinions erronées, définitions falotes, admirations mal motivées, et, -ce qui est plus grave, méthodes de recherches qu'on lui a inculquées. -Qu'y a-t-il d'essentiel dans une méthode d'éducation qui habitue -sans cesse l'esprit au petit effort sur lui-même, petit effort -de traduction, petit effort d'ornement et d'élégance, sur des -bases indiscutables et axiomatiques, avec interdiction de -généralisation--heureusement d'ailleurs, car que généraliseraient-ils? - -Donc Tolstoï a raison; la civilisation et l'évolution est ligottée de -paralogismes et de parti-pris où l'on s'arrête avec complaisance, -parce qu'ils légitiment l'état existant. Or, Tolstoï ne se borne pas à -attaquer les préjugés qui vivent aux corps constitués, il résout à -rien ou peu de chose des systèmes qui eurent la réputation d'être -progressistes, l'hegelianisme, le positivisme, la façon dont on a -appliqué Kant, l'étude expérimentale du fait, qui ne s'éclaire de la -lumière d'aucune théorie intuitive, la médecine moderne dirigeant des -soins vers la guérison spéciale des classes riches, il eut pu dire -vers la transmutation de leurs maladies. A l'art il demanderait plus -d'émotion et de vie, et non point la fourniture donnée aux loisirs ou -aux besoins de comparaison de telle classe assez riche pour acheter -les livres, et certes il a raison. - -Il en est jusqu'ici de tout système sociologique comme des théories -littéraires et scientifiques; on ne peut qu'approuver le théoricien -quand il montre énergiquement les vices de l'état social, la part que -l'homme prend à l'entretien de ces vices, la dépression que sa -cervelle étriquée de privilégié sans droit impose à la science et à -l'art. Tant qu'on signale le mal, tous les réformateurs, et ceux qui -sentent la nécessité des réformes, sont d'accord sur la nature du mal -et ses diagnostics; les divergences se montrent quand il s'agit -d'installer l'hygiène nouvelle des races diverses, et par quel moyen -les y habituer, car nous savons que rien de ce qui se fait violemment -n'a de durable existence; il faut que l'humanité vienne à son meilleur -devenir. Nous savons aussi que par une fatale loi d'impulsion, tout -malade est porté à accomplir spécialement les actes qui peuvent -empirer son état, jusqu'à ce qu'un choc réveille sa volonté et -l'incite à remonter le courant de la vie nuisible. Toute réforme ne -pourra s'établir que sur de complètes bases scientifiques, et c'est -ce qui manque aux livres du comte Tolstoï, mais ils offrent du mal -d'émouvants tableaux; son instinct d'artiste éminent lui a bien -indiqué le mal social et ses phases délicates, et c'est d'un très bel -instinct de réformateur qu'émanent ses vues. - - -A M. Brunetière.--Bourget.--Un sensitif: Francis Poictevin. - -Les différentes manifestations littéraires groupées, si l'on veut, -sous les vocables du symbolisme et de décadence, deviennent fait -accompli pour la _Revue des Deux-Mondes_. Sans m'égarer dans une -discussion de détail, je voudrais donner à M. Brunetière[6] une idée -plus nette des tendances techniques de ce mouvement, et surtout de la -tendance vers la littérature du vers, au moins en mon avis spécial. - - [6] M. Brunetière, alors, demandait ces éclaircissements, parlait - du Symbolisme, sans clarté mais avec sympathie. Encore que ce fut - par haine du Naturalisme et du Parnasse, il fallait lui tenir - compte de cette même bonne intention. - -Il faut bien admettre que, ainsi des moeurs et des modes, les formes -poétiques se développent et meurent; qu'elles évoluent d'une liberté -initiale à un dessèchement, puis à une inutile virtuosité; et qu'alors -elles disparaissent devant l'effort des nouveaux lettrés préoccupés, -ceux-ci, d'une pensée plus complexe, par conséquent plus difficile à -rendre au moyen de formules d'avance circonscrites et fermées. - -On sait aussi qu'après avoir trop servi, les formes demeurent comme -effacées; leur effet primitif est perdu et les écrivains capables de -les renouveler considèrent comme inutile de se soumettre à des règles -dont ils savent l'origine empirique et les débilités. Ceci est vrai -pour l'évolution de tous les arts, en tous les temps. Il n'y a aucune -raison pour que cette vérité s'infirme en 1888, car notre époque -n'apparaît nullement la période d'apogée du développement -intellectuel.--Ceci dit pour établir la légitimité d'un effort vers -une forme nouvelle de la poésie. - -Comment cet effort fut-il conçu?--brièvement, voici: - -Il fallait d'abord comprendre la vérité intrinsèque de tentatives -antérieures et se demander pourquoi les poètes s'étaient bornés dans -leurs essais de réforme. Or, il appert que si la poésie marche très -lentement dans la voie de l'émancipation, c'est qu'on a négligé de -s'enquérir de son _unité_ principale (analogue de l'_élément_ -organique), ou que, si on perçut quelquefois cette unité élémentaire, -on négligea de s'y arrêter et même d'en profiter. Ainsi les -romantiques, pour augmenter les moyens d'expression de l'alexandrin, -ou, plus généralement, des vers à jeu de syllabes pair (10, 12), -inventèrent le _rejet_ qui consiste en un trompe-l'oeil transmutant -deux vers de douze pieds en un vers de quatorze ou de quinze et un de -neuf ou dix. Il y a là dissonance et brève résolution de la -dissonance. Mais s'ils avaient cherché à analyser le vers classique -avant de se précipiter sur n'importe quel moyen de le varier, ils -eussent vu que dans le distique: - - Oui, je viens dans son temple adorer l'Eternel, - Je viens selon l'usage antique et solennel... - -le premier vers se compose de deux vers de six pieds dont le premier -est un vers blanc: - - Oui, je viens dans son temple... - -et dont l'autre: - - adorer l'Eternel... - -serait également blanc si, par habitude, on n'était sûr de trouver la -rime au vers suivant, c'est-à-dire au quatrième des vers de six pieds -groupés en un distique. - -Donc, à premier examen, ce distique se compose de quatre vers de six -pieds, dont deux seulement riment. Si l'on pousse plus loin -l'investigation on découvre que les vers sont ainsi scandés: - - 3 | 3 | 3 | 3 - Oui je viens | dans son temple | adorer | l'éternel - - 2 | 4 | 2 | 4 - Je viens | selon l'usage | antique | et solennel - -soit un premier vers composé de quatre éléments de trois pieds, ou -ternaires; et un second vers scandé: 2, 4, 2, 4.--Il est évident que -tout grand poète ayant perçu d'une façon plus ou moins théorique les -conditions élémentaires du vers, Racine a, empiriquement ou -instinctivement, appliqué les règles fondamentales et nécessaires de -la poésie, et que c'est selon notre théorie que ses vers doivent se -scander. La question de césure, chez les maîtres de la poésie -classique, ne se pose même pas. - -Dans les vers précités, l'unité vraie n'est pas le _nombre_ -conventionnel du vers, mais _un arrêt simultané du sens et de la -phrase sur toute fraction organique des vers et de la pensée_. Cette -unité consiste en: _un nombre (ou rythme) de voyelles et de consonnes -qui sont cellule organique et indépendante_. Il en résulte que les -libertés romantiques dont l'exagération funambulesque se trouverait -dans des vers comme ceux-ci: - - Les demoiselles chez Ozy - Menées. - Ne doivent plus songer aux hy- - Ménées. - -sont faux dans leur intention de liberté parce qu'ils comprennent un -arrêt pour l'oreille que ne motive aucun arrêt du sens. - -L'_unité_ du vers peut se définir encore: _un fragment le plus court -possible figurant un arrêt de voix et un arrêt de sens_. - -Pour assembler ces unités et leur donner la cohésion de façon qu'elles -forment un vers, il les faut apparenter. Ces parentés s'appellent -allittérations (soit: union de voyelles similaires par des consonnes -parentes). On obtient par des allittérations des vers comme celui-ci: - - Des mirages | de leurs visages | garde | le lac | de mes yeux. - -Tandis que le vers classique ou romantique n'existe qu'à la condition -d'être suivi d'un second vers ou d'y correspondre à brève distance, -ce vers pris comme exemple possède son existence propre et intérieure. -Comment l'apparenter à d'autres vers? Par la construction logique de -la strophe se constituant d'après les mesures intérieures et -extérieures du vers qui, dans cette strophe, contient la pensée -principale ou le point essentiel de la pensée. - -Ce que j'aurais à dire sur l'emploi des strophes fixes, soit les plus -anciennes, et des strophes libres, serait la répétition de ce que je -viens d'énoncer à propos du vers fixe; il est aussi inutile de -s'astreindre au sonnet ou à la ballade traditionnels que de -s'astreindre aux divisions empiriques du vers. - -L'importance de cette technique nouvelle (en dehors de la mise en -valeur d'harmonies forcément négligées) sera de permettre à tout vrai -poète de concevoir en lui son vers, ou plutôt sa strophe originale, et -d'écrire son rythme propre et individuel au lieu d'endosser un -uniforme taillé d'avance et qui le réduit à n'être que l'élève de tel -glorieux prédécesseur. - -D'ailleurs, employer les ressources de l'ancienne poétique reste -souvent loisible. Cette poétique avait sa valeur, et la garde en tant -que cas particulier de la nouvelle, comme celle-ci est destinée à -n'être plus tard qu'un cas particulier d'une poétique plus générale; -l'ancienne poésie différait de la prose par une certaine ordonnance, -la nouvelle voudrait s'en différencier par la musique. Il se peut très -bien qu'en un poème libre on trouve des alexandrins et même des -strophes en alexandrins, mais alors ils sont en leur place sans -exclusion de rythmes plus complexes. - -M. Brunetière veut bien reconnaître, à travers ses perpétuelles -accusations d'incompréhensibilité, que le vers se trouvera ainsi -libéré de règles tyranniques et inutiles; cela prouve que s'il ne -comprend pas tout il comprend un peu. En revanche, peu logiquement, il -me reproche de n'avoir pas publié de sonnet sans défaut; si j'émettais -le voeu qu'il me prouvât son excellence de critique par un bon article -à la mode de La Harpe, il me traiterait de mauvais plaisant. - -Enfin que l'on approuve ou blâme de modifier les formules reconnues de -la poésie, encore doit-on consentir à ce que les poèmes soient -strictement construits sur les seules bases esthétiques et -scientifiques que le poète admet. - -M. Paul Bourget réunit en deux massifs volumes des notes de voyage et -des portraits d'écrivains. Pour étudier des livres ainsi faits en un -long espace d'années, il faudrait une place aussi vaste que le livre -lui-même. Notons. M. Bourget aime et admire la phrase d'Amiel: un -paysage est un état de l'âme. Cette phrase, très auparavant, fut dite -par M. Mallarmé; elle fait le fond de l'art de Poe; _l'harmonie du -Soir_, de Baudelaire, n'en est qu'un reflet. Amiel arriva bon dernier. -M. Bourget aime l'Angleterre et le dit. Il y a dans ses croquis de -Londres de jolies visions, des poèmes en prose insuffisamment rythmés, -un désir d'ailleurs et de plus large. Les curiosités intelligentes qui -font le fond du talent de M. Paul Bourget se retrouvent toutes dans sa -critique, et l'on n'y saisit pas le défaut de ses romans, mais rien -n'est concluant, et nulle part dans ses deux volumes, sur quelque fait -de vie ou quelque écrivain, une page définitive. On croirait que M. -Bourget se garde d'être définitif. Il est le protagoniste et le maître -de toute une école dont feraient partie MM. France et Loti, par -exemple, école qui confesse un dilettantisme exagéré. Après le grand -coup de voix de M. Zola, les écrivains intellectuels en recherche -d'originalité inaugurèrent une patiente enquête du Moi. Ils suivaient -en cela la voie de M. de Goncourt, dont la perpétuelle analyse d'êtres -différents se concentre en somme en une étude des reflets des -personnalités sur lui. Ils se rattachaient ainsi à la sévère et belle -lignée des Nerval, des Constant, etc... Mais à ces écrivains a fait -défaut le lyrisme. Il serait à souhaiter, chez l'écrivain imbu de -traditions et de critique qu'est M. Paul Bourget, un livre plus -sensationnel et plus emballé que même la _Physiologie de l'Amour -moderne_. - - * * * * * - -M. Francis Poictevin manque également d'énergie. Dans tous les livres -de M. Francis Poictevin on pressent comme un très beau drame de -conscience, patiemment fouillé, de conscience intéressante, parce que -conscience d'art et devant aboutir à quelque drame. Or, le drame ne se -passe pas. - -Il est sensitif à l'excès, étudiant avec pertinacité sa conscience à -l'état de veille, à l'état de rêve, à l'état de contemplation du -paysage, et même de fusion presque avec le paysage; une des -caractéristiques de cette recherche du mot et de la notation de ses -alliances avec les choses c'est l'absolue sincérité de cette -recherche; tandis que l'ordinaire psychologie contient un grand fonds -de cabotinage et un certain plaisir à étudier et revivre les aimables -fleurs que les psychologues regardent abonder dans leurs vergers -intérieurs, M. Francis Poictevin est peut-être plus préoccupé des -choses que de lui-même. Devant les saveurs d'un paysage du midi, le -mystère d'une matinée marine, l'essence de rêve d'une fleur pâlie; -l'écrivain tend surtout à se considérer comme un reflecteur. - -A l'étude de ses phénomènes intérieurs, dont on perçoit qu'il sait ne -pas s'exagérer l'importance, il apporte le même sentiment de -douloureuse abnégation; c'est la méditative promenade d'un seul en une -terre de brume en pâles floraisons.--Comme beaucoup des grands -écrivains de la ligne desquels il est, mais dont il exagère le -procédé, il diminue et simplifie à la fois l'importance de sa -personnalité.--Je m'explique: comme un comédien, l'écrivain d'ordre -secondaire, qui se sent plus pauvre de ressources propres que de -recherches accumulées, s'étudie à jouer un personnage et le fêter -d'une toilette; son rôle et son ambition étant de tirer de peu de -fonds le plus possible de moissons, ou au moins le plus possible -d'illusions, il étudie les petits moyens de l'art, et tente le plus -possible de les accommoder à son existence propre. Or, c'est surtout -de cette existence propre qu'il doute. Plus sûr qu'il est que nul -autre de la provenance de ses originalités, il tente d'ériger une -personnalité en trompe-l'oeil, au premier abord et pour les yeux -ignorants, personnalité bien tranchée et à vous arrêter--c'est bien -tel et non tel autre comédien qui parcourt emphatiquement une menue -scène.--Chez l'artiste de premier ordre, au contraire, quelle que soit -sa force de production ou sa franchise d'exécution, la certitude -existe que ce moi profond, dont il est déjà doué et dont il n'a nul -besoin de se pourvoir, est un vaste champ d'expériences, champ sans -limites, où certes il trouvera longtemps à inventorier, et à glaner; -il sait que toute transposition de son âme amènera sans qu'il y tâche -un autre décor d'imagination, et que son originalité se renouvellera -de sources vraies, d'autant plus vraies qu'il ne fera qu'en éclaircir -le flot, sans en être entièrement le créateur. A ces âmes sûres de -jaillissement inattendu, peu importe le factice de l'attitude, et les -facilités des silhouettes affectées. - -Or Poictevin, très concentré en son moi, très sûr des analogies de -sensation de ses âges, les prend un à un, et son but serait de les -bien détacher et faire transparaître en un rythme écrit, tandis que ce -qu'on attendrait de lui maintenant qu'il a montré sa finesse -psychologique et son intelligente attention des phénomènes -physiologiques, ce serait quelque oeuvre plus entière et plus debout. -Au moins est-il naturel de constater que si chez cet artiste l'oeuvre -n'aboutit pas absolument, c'est par l'intensité même de son amour de -l'art. - - - - -PORTRAITS - - -Ces portraits parurent à la _Revue Blanche_, à la _Société Nouvelle_, -à la _Nouvelle Revue_. Les uns datent de 1895, d'autres de 1897, le -dernier est tout récent. Ils donnent des âges un peu divers du -symbolisme. Il en manque, mais les dimensions du volume déjà gros, -nous restreignent à suivre surtout la ligne générale que nous y -voulons donner, des origines du symbolisme pour la préface, et de ses -possibilités, pour les articles qui suivent. - - - - -PORTRAITS - - -Paul Verlaine. - -Nous avons dit, sur la tombe encore ouverte de Paul Verlaine, -l'expression de nos regrets et notre affection pour le grand poète -prématurément enlevé à son oeuvre. Si c'eût été, à notre sens, le lieu -d'une explication de sentiments, nous eussions pu développer que la -fin de sa présence réelle impose aux hommes qui ont dépassé la -trentaine et qui firent du vers français l'instrument de leur musique -intérieure, le sentiment d'une disparition brusque dans leurs -souvenirs de jeunesse littéraire. Avec lui, outre lui, s'en va, une -fois de plus, la mémoire de Rimbaud, celle de Corbière, celle de -Charles Cros; c'était le Poète Maudit qui vivait encore, puisqu'il -voulut se nommer ainsi, et que ce titre demeurera à ce groupe puissant -d'écrivains, étiquette pour l'histoire littéraire, comme celle de -Romantiques ou de Parnassiens--épithète un peu emphatique, mais qu'il -voulut lorsqu'il était le Pauvre Lélian. Qu'on en sourie plus tard, -lorsqu'on aura oublié leurs droits à se plaindre, c'est possible; le -mot pourra rester un des meilleurs pour les définir (sauf M. Mallarmé -qui est autre). - -Quant à l'oeuvre, il n'est nullement trop tôt pour la caractériser et -en fixer les traits principaux, Verlaine étant déjà dans la gloire, -d'un consentement, diversement motivé, mais unanime, de tous les -poètes. - -Cette gloire n'est pas constituée de par une heureuse adaptation de -son genre à des faits actuels, elle n'est pas prouvée par des succès -de pièces de théâtre, qu'une reprise pourrait démolir. Elle est parce -qu'il fit de fort beaux vers, et qu'il sut tout entier se traduire, -qu'il l'osa et y réussit. La poésie personnelle, quand elle fut -sincère et qu'elle fut écrite avec l'intensité de la généralisation -qu'il faut, est moins entamable aux outrages du temps, que toute autre -oeuvre littéraire. - -Parmi ces tomes légers, mais si pleins de trouvailles et de pages -complètes qu'ils éclipsent de tout leur éclat tant de massifs romans -(quoi qu'on accusât ce poète, comme tant d'autres, de ne publier que -des plaquettes), deux manières se succédèrent. Non qu'il faille trop -catégoriser, car les _Poèmes Saturniens_, par la pièce célèbre «Mon -rêve familier», les _Fêtes Galantes_, par leur merveilleux finale, -préparent déjà les vers de _Sagesse_ et _d'Amour_ Dans _Jadis et -Naguère_ les deux façons d'écrire et de concevoir l'unité de la pièce -alternent. Les différences dans ce dernier livre sont justes assez -importantes pour nous faire assister à cette évolution du vers -parnassien parfait jusqu'à un vers modifié, libéré, assoupli, qui -n'est pas le vers libre, mais qui s'en rapproche. - -La rythmique de Verlaine s'affranchit d'autant que le sentiment à -traduire est intime, et aussi qu'il le veut aborder directement. Quand -il se sert, et c'est son droit, d'un personnage quasi-dramatique qui -apparaît un moment dans le tissu de son livre pour montrer son geste -essentiel, sa forme est serrée, très rapprochée des vers classiques. -Ainsi les jolis personnages des _Fêtes Galantes_ et de _les Uns et les -Autres_, n'ont pas besoin qu'on leur invente des strophes nouvelles: -par exemple ils ne peuvent se passer de jouer sur les anciens rythmes -de toute leur légèreté, ils les tendent, ils accumulent les -dissonances avant d'arriver à la résolution de l'accord; ils -choisissent aux _Fêtes Galantes_ les plus coquettes des petites -coupes, ils errent dans _les Uns et les Autres_ au long de -l'alexandrin, cherchant un peu à s'évader, puis préférant en somme -montrer que, s'ils sont captifs, c'est bien leur bon plaisir qui les y -fait consentir. Mais quand Verlaine veut se montrer lui-même, parler -en son propre nom, sans voile de fictions, généralement le vers et la -strophe s'élargissent plus musicaux encore et débarrassés des petites -méticuleuses préoccupations; généralement, mais pas toujours, car le -dialogue avec Dieu dans _Sagesse_, un de ses plus beaux poèmes, est -construit à l'aide de sonnets, ou plutôt de jeux sur le sonnet; mais -c'est encore libérer le vers que d'utiliser une forme fixe à une -destination jusqu'alors non signalée. - -Ce n'est pas une métrique nouvelle qu'apportait Verlaine; ceux qui le -disent se trompent, c'était autre chose, c'était l'assertion que le -poète doit assouplir la langue poétique à son génie propre et -dédaigner d'y plier son génie; c'était de préférer nettement une -hérésie au code poétique accessoire de la rime et de la symétrie, à -une faute contre l'essence poétique, à une déviation de la phrase -chantée; c'était la trouvaille de procédés pour peindre l'intime de -l'âme humaine sans déroger à la majesté du lyrisme, mais en en rendant -les plus frêles nuances. - -Considérez cette même tentative de faire aboutir la Muse pédestre et -familière, chez M. François Coppée, et comparez: mieux que toute -explication la confrontation des oeuvres indiquera de quel art -Verlaine sait ennoblir le sujet en y touchant avec de menues -ressources, mais avec son rythme particulier d'une ligne si noble que -toute vulgarité est impossible; ce n'était pas seulement la vulgarité -qu'il chassait du vers, mais la pointe, mais l'éloquence ou, mieux, la -rhétorique, et la rime folle et ce qui n'était que littérature. - -En cela il se ralliait au grand mouvement poétique où passèrent Poe et -Baudelaire, dont le but fut de resserrer les attributs de la poésie, -de ne lui permettre de chanter que des instants vraiment dignes d'un -style d'apparat. Les minutes heureuses de Baudelaire sont les mêmes -que les minutes de tremblement, devant la divinité ou l'amour, de Paul -Verlaine. Qu'on n'objecte pas que Baudelaire contribua plus que tout -autre à édifier les murs solides où Verlaine fit brèche. Lui aussi -cherchait à s'évader, il n'osa toucher au vers et choisit le poème en -prose; s'il eût vécu, peut-être eût-il élargi ses tendances de -liberté. - -Mais je n'ai voulu qu'indiquer la nature de l'évolution du vers chez -Verlaine; prémisses et principes d'élargissement dans le fonds et dans -la forme, voilà ce qu'il apportait: ce qui est plus important, c'est -qu'il fut toute une âme complexe et nombreuse, pleine d'apparitions -sombres à faces d'assassinés, pleines de vierges Marie long-voilées -et de Christs aimables et s'inclinant vers sa faiblesse d'homme, -abondante en masques variés et clairs, avec les voix si mélancoliques, -dans des Trianons que menace l'automne, et que cette âme resta -toujours fraîche, qu'il nous la montra sans cesse en plus de douze -recueils de chansons, où le temps fera peu de déchet (sauf quelques -pièces de circonstance en _Sagesse_), sans défaillance d'artiste, sans -redites, avec long bonheur. Et s'il ne fut un prosateur -qu'occasionnellement, de quelle jolie allure s'en va sa phrase, -butante, objectante, serpentine, pleine d'apartés et de réflexions, -dans les coins de Paris qu'il affectionnait. C'était une âme très -sensible, très diverse, très vibrante, non pas une âme femme, comme -dit M. Zola, mais capable de recueillir l'écho des plus fines -sensations, ce que doit être l'âme d'un poète. - - -Jules Laforgue. - -C'était un jeune homme à l'allure calme, adoucie encore par une -extrême sobriété de tons dans le vêtement. La figure, soignement -rasée, s'éclairait de deux yeux gris-bleu très doux, contemplatifs. -Nul n'apparut avec un geste moins dominateur et un langage plus uni; -nul ne fut moins comédien, moins personnage littéraire; ce qui -n'empêcha la littérature d'être toute sa vie. La littérature, il la -concevait non pas comme une chose par elle-même existante, mais comme -un reflet, une traduction d'une philosophie. Non point qu'il eût -jamais tenté des poésies didactiques, ou qu'il se fût jamais prêté à -plaider une thèse; il existait, à son sens, il existait dans sa nature -d'âme, un art, un besoin de saisir la philosophie comme une chose -vitale; les phénomènes et les idées se simplifiaient en lui. L'idée de -l'être ou du devenir se ramenait à des questions personnelles, et les -grandes inquiétudes sur la destinée étaient ses problèmes de tous les -jours et la matière de ses soliloques. Au début de sa jeunesse, cette -tendance lui assura comme un bonheur; aux dernières années, il en -vécut anxieux. - -Après les premières recherches, il avait trouvé les fondements de sa -doctrine dans les livres de Hartmann. Sa joie d'ailleurs était de -vivre par le regard. C'était un fidèle du Louvre et du Cabinet des -estampes, un dévot du tableau et de l'image. Deux attirances nettes le -tiraillaient, l'une de curiosité d'art, l'autre d'apostolat. Il eût -aimé enseigner, instruire, prouver par de la pureté les bonnes -intentions du grand Tout qui se crée lui-même; il était adepte du -bouddhisme moderne,--comme un apôtre, du christianisme. Mais sa -dilection allait aussi toute aux Primitifs qui peignirent des âmes, et -sa curiosité à tout ce nouveau décor de Paris que la vie lui offrait -libre à parcourir, puis il fut conquis par l'art exquis de Watteau et -ses fêtes aux discrètes mélancolies, de sorte que sa première oeuvre -imprimée fut dédiée à la gloire de Watteau et que la littérature -l'emporta en lui sur la philosophie. - -Après un volume de vers philosophiques qui fut peu montré, qui fut -annulé, voici les _Complaintes_; la préface des _Complaintes_ peut -donner une idée du ton du volume détruit, c'en est, pour ainsi dire, -un peu de la substance; c'est ce qu'il gardait du ton de ce volume par -lui jugé insuffisant. Pourquoi ce titre et cette forme chez le moins -anecdotier de nos poètes? - -Ceux qui savent, en leur âme, saisir l'étendue et la variété des -phénomènes sont exempts d'orgueil ou de vanité. La complexité des -choses finies et le silence de l'infini leur imposent une voix claire -et distincte, mais sans cris. Ils hésiteraient à émettre des -hypothèses, à tenter de divulguer l'inconnu, à gravir les premiers -degrés de l'inconnaissable d'un ton trop oratoire. On ne peut, dans -la quête du vrai, prendre à son compte le langage des héros -grandiloquents. - -D'autre part, bien des intangibles vérités ne sont saisissables que -par leurs contrastes qui sont, dans la vie, les douleurs, les misères, -les ridicules. Un sentiment qu'un personnage de drame trouvera grand -et exaltant, le philosophe le jugera petit et humble, non à cause de -son essence, mais par la forme brève et incomplète qu'il prend en -lui-même, en face de l'idée qu'il se forme de l'essence même de ce -sentiment. Le philosophe ne peut oublier les contingences et les -relativités et les points de contact cosmogoniques qui, à la -rencontre, heurtent et abaissent l'enflure des âmes (il y en a -toujours). Puis, tant qu'on ne peut conclure, et produire une vérité -nouvelle forte d'évidence et qu'on doive prêcher, ne vaut-il pas mieux -ne pas faire trop parade du sérieux de sa science et l'exprimer en -souriant? Donc c'est à travers le Paris mental et passionnel, -contrastant avec le Paris quotidien et d'affaires, que Laforgue va en -méditant, en écoutant, en répétant. Lors sa complainte est tantôt une -sérénade à l'impossible, ou la parade du clown qui pourrait expliquer -le sens des choses du cirque, mais ne veut qu'y faire réfléchir par un -trait topique, encore un bilan de recueilli qui rentre en sa chambre -de travail, et récapitule, d'une ironie un peu triste, les -disproportions (d'autres diront monstruosités) qu'il entrevit tout le -jour. - -C'est étudier la disparate entre le possible et le réel que composer -ainsi; cette disparate est source d'effets comiques, oui, au premier -degré; mais elle est aussi tragique ou, mieux, triste, triste pour le -contemplateur; la nécessité de traduire ces deux nuances exigeait un -ton spécial, à créer; donc, pas ou peu d'élans d'éloquence, des vers -très soucieux de l'allure du langage contemporain, des strophes -nettes, calquées, non sur la durée rythmique, mais sur la durée de la -phrase qui saisit un fait, une sensation; le livre devait être comme -un ensemble de chansons mélancoliques; pourtant comme Laforgue voulait -faire voir, et non chanter, il s'arrêta à ce titre, à cette gamme des -_Complaintes_. Un errant, plus ou moins musicien, raconte aux -passants, en langage populaire et poétique, avec des refrains, des -faits, et il appuie son dire en exhibant une image populaire. Tel est -le personnage principal qui se détaille dans ces _Complaintes_ qui -demeureront et comme une date et comme une oeuvre. - -_L'Imitation de Notre-Dame la Lune_ est une multiforme élégie -cosmogonique. C'est l'étude des reflets de la Lune à la Terre dans -l'âme d'un songeur. C'est l'étude de sentiments modernes semblables, -quoique diminués, à ceux des anciens pour Phoebé ou Tanit. Ce n'est -jamais Hécate. Le règne de l'astre nocturne est pacifiant. Le plus -révolté de ses sujets, c'est le poète rêvant qui la considère, comme -autrefois l'astrologue, mais sans plus y chercher le chiffre de son -mystère. Elle est là,--elle est diverse, pourquoi? et comment le -savoir. Elle se mire dans des blancheurs à son image, âme pure ou -coeur de romances, Pierrots mélancoliques et malins, sceptiques sauf -vis-à-vis la blanche existence dans des carrières de craie, où ils -passent le temps à figurer sans parole des représentations du monde. -Elle se mire dans les profondeurs sous-marines, son reflet est comme -un blanc cierge sortant des silencieux laboratoires où les êtres -glissent ou rampent sur des féeries de végétaux pourpres, recouverts -de l'onde opaque, près des polypiers, des assises madréporiques de -mondes en formation. Elle sait tout, et elle ignore tout, puisque -éteinte, puisque déserte, puisque seulement réflecteur. Quelle leçon -pour cette Terre, ronde comme un pot-au-feu! comme il est dit dans _le -Concile féerique_. - -Si l'_Imitation de Notre-Dame la Lune_ dépeint le décor de la nuit, et -décore les vitraux de la Basilique du Silence, le _Concile féerique_ -met en scène ceux qui viennent détruire cette paix des choses par -leurs vouloirs et la contorsion de leurs allures en quête de vie et de -sensations. La Dame cherche le décor de gala et de fêtes amusantes -qu'elle exige autour d'elle, et le ciel absolument nu se pare pour -elle de toute son animation intérieure. Le Monsieur n'aperçoit, lui, -que le monde monotone, sans spectateur éternel. Que faire en ce monde -sans allées réelles, sans imprévu que les frêles embûches de -l'illusion? rien de mieux que de les croire réelles, et tous deux y -croient à demi, se comportent comme s'ils y croyaient tout à fait; -c'est le destin des philosophies que d'être oubliées dans la pratique -de la vie; à ce prix, au lieu de la désoler, elles en sont ornements -et parures, et les deux protagonistes reconnaissent que la Terre est -bonne, en acceptant simplement les multiples conseils du Choeur et de -l'Echo. Vivre en toute simplicité et ne plus trop creuser, vivre à la -bonne franquette, selon l'illusion de fête générale et épanouie de la -Dame, ou bien les tréteaux disparaîtraient pour ne plus laisser voir -que des déserts gris. - -En ces mêmes temps d'où date le _Concile féerique_, Laforgue terminait -les _Moralités légendaires_. L'essence en est semblable à celle de ses -poésies, mais ici, au lieu que le poète parle, supposant à peine -parfois comme porte-parole son Pierrot, à la fois madré et de bonne -foi, impulsif et philosophe, ce Pierrot nourri de métaphysique et -discuteur (avec la bonne terminologie) qu'il a inventé et qu'il faut -mettre à côté des autres Pierrots célèbres, celui de la chanson et -celui de Banville. Laforgue choisit des personnages, et c'est Salomé, -Andromède, Ophélie, le prince Hamlet, Pan, le socialiste Jean-Baptiste -qui se jouent dans les événements, parmi les décors de rêves ou de -réalité transposée. - -Oh! l'adorable livre de variations personnelles! C'est Laforgue qui se -transfigure dans ce capricieux Hamlet dont l'idée vitale est à tous -moments balayée par le plaisir qu'il éprouve à rimer la plus petite -facette de son chagrin; c'est lui encore, le bon monstre d'Andromède, -dont l'âme s'éveille en belle parure, dès que les caresses de la jeune -Andromède, enfin apprivoisée, l'ont débarrassé de sa forme extérieure -et gauche; c'est lui, le Pan qui poursuit la Syrinx en lui expliquant -son rêve de vie; et les silhouettes féminines qui y passent -représentent sa notion de la femme, à partir de l'idée un peu trop -effarouchée et _a priori_ qu'en dessinent les _Complaintes_ et le -_Concile féerique_. Salomé est un futur petit Messie féminin, la femme -qui a abordé les hautes sciences; son boudoir est une coupole -d'observatoire, son piano une lyre pour accompagner non des romances, -mais la traduction lyrique de ses hauts concepts philosophiques; c'est -la femme qui sait, non pas d'après les manuels, mais se confronta avec -les sciences biologiques et astronomiques; quoi d'étonnant que cette -jeune fille à la si suprême beauté soit savante comme un savant de -vingt ans doué de génie, et que ses points de comparaison elle les -établisse, non avec les autres petites filles, mais avec les -nébuleuses qui se créent dans l'infini? Salomé, ce serait peut-être la -compagne due au prince Hamlet, une union qui serait collaborative et -pensante. - -Elsa, la petite Elsa, n'est qu'une jeune fille de la foule, parée -seulement de beauté. Sa science de la vie, précoce quoique sommaire, -sa prescience plutôt, non documentée mais si bien aiguillée vers les -routes des sens, déconcerte le jeune Lohengrin, échappé des bureaux de -Mont Salvat, comme souvent les jeunes filles poussées en pleine serre -chaude du monde étonnent le bachelier encore engourdi d'humanités. Et -Ruth, du Miracle des Roses, joint Salomé et Elsa. Elle n'a pas les -pensées de Salomé ni les curiosités, elle en a le calme et les -obstinations, et la dernière figure, la plus douce, est celle de la -Syrinx si fière d'elle, de son intangibilité, qu'elle préfère -s'évanouir au miroir des eaux pour laisser entier le rêve de Pan, lui -soustrayant la désillusion du tous les jours en le hantant de la -musique de sa voix. - -Et, autour de ces silhouettes de pensée pure, quel admirable décor -tout d'invention, depuis la fête à l'Alcazar des Iles Esotériques, -avec ses clowns philosophes et ses acrobates sentencieux, jusqu'au -triste Elseneur, jusqu'à la vallée du Gazon Diapré irradiée de -printemps. - -Ce livre fait foi des beaux livres que nous eût donnés Laforgue. Cela -et ses poèmes suffisent à constituer sa physionomie, à nous faire -regretter les développements des idées consignées dans les notules -fragmentaires publiées après sa mort. - -Pour dire toutes ces choses ténues, il s'était forgé un style d'une -extrême souplesse, sa phrase a l'allure d'un bel entrelacs. Point de -parures ni de surcharge. Elle chemine très vite, pressée d'arriver à -une autre idée, mais sa hâte ne l'empêche point d'enclore tous les -mots essentiels; ces mots sont choisis de façon à provoquer dans -l'esprit de multiples rappels d'idées analogues; des parenthèses sont -indiquées, contenant le germe d'un alinéa que le lecteur peut se -construire; cette phrase est vivante, ondoyante. Peu de musique, mais -une plastique perpétuellement mobile, perpétuellement évocatrice, -parfois des allitérations, des rappels de sonorité, mais toujours pour -le sens. Voyez le commencement de Persée et Andromède, la cérémonie de -Lohengrin, les monologues d'Hamlet, et le chant à l'Inconscient, les -conseils de Salomé, et pensez que le maître alors qui dominait toute -prose était Flaubert, et qu'il fallait chercher, chacun de son côté, -une formule qui n'eût pas cette implacable beauté, et cette trop -résistante certitude, cet absolu de netteté incommode pour exprimer -les nouvelles idées complexes dont c'était l'heure de naître à la -littérature. - -Sa perte est irréparable dans notre évolution littéraire, car il fut -avec nous un de ceux de la première heure, un de ceux qui fondèrent le -mouvement poétique actuel. Et sa manière de hardiesse philosophique et -de libre style, qui pourrait dire l'avoir reprise? Je lui vois des -lecteurs qui l'imitent de trop près, je ne lui vois pas de successeur, -dans cette note moyenne entre le lyrisme et l'ironie, éclairée de -grandes échappées de lyrisme pur où il excella. Nous étions alors fort -peu nombreux, la perte d'un d'entre nous diminuait fort notre -effectif, et nous nous comptâmes facilement en l'accompagnant jusqu'au -cimetière perdu, quatre au plus, car Paul Bourget, venu là comme son -ami des plus anciens, n'était pas des nôtres, esthétiquement parlant, -et mon regret contre l'injurieuse sottise de la destinée s'accroît, -quand je songe aux affections nombreuses dont l'entoureraient -maintenant tant de jeunes écrivains de talent. - - -Georges Rodenbach. - -Ni forêts ni collines ne bossèlent la largeur plate des Flandres. La -terre arable s'y enchaîne aux dunes sablonneuses, et la plaine -continue par la rive mobile de l'Océan. Des tours d'église, des -chapelles de couvent éminent seules, sous le ciel brouillé, du niveau -des maisons basses, individuelles, au plus familiales qui se pressent -autour d'elles, ouailles, comme autour d'un doigt levé, initiateur et -guide; et dans ce pays tout prairies et champs, jardins et -maraîcheries, la race ancienne, blonde et têtue, robuste et lourde, -prudente et avocassière, oscille des frairies aux prières, des -kermesses aux béguinages. La race est sans nuances. Qu'elle contient -peu de types qu'on pourrait se représenter méditant, comme dans les -panneaux des primitifs, aux fenêtres à croisillons d'où s'entrevoit un -long canal rectiligne et muet, avec sa chaussée d'herbe rase broutée -par de prospères moutons, et sur ses eaux, une lourde barque, ou bien -le bateau de voyageurs, fumeux et poussif, glissant à travers les -traînes recourbées que jettent, d'une rive à l'autre, les nénufars et -tant de plantes d'eau. - -La Flandre est restée nationalisée, ses communes ont résisté à la -poussée d'un gouvernement central, mais la machine et l'industrie -l'ont profondément modifiée. Si le ciel de Flandre est demeuré cette -chose prodigieusement sensible à toutes variations de couleur et dôme -encore le paysage d'un successif kaléidoscope, varié de toutes féeries -de l'humidité, la tuile a chassé le chaume; des cubes blancs de -briques crépies ont remplacé l'ancienne maison basse, et des musiques -triviales et modernes sonnent aux carillons. L'art de ces provinces -est dès longtemps en déchéance. Il n'y a plus guère de bons peintres -flamands; il n'y avait plus, dès longtemps, de poètes. - -Georges Rodenbach est le premier qui ait réveillé la Muse qui dormait -en ce pays. Elle sortait d'un long hiver de songes, quand elle revit -autour d'elle le vieux décor, la huche, le rouet, l'alcôve profonde -dont le mur est gaiement bariolé de plaques de faïence, et le métier -de dentellière, où elle écrivait jadis de si douces arabesques. Elle -se frotta les yeux et sortit, pour regarder la façade de la vieille -maison qui se répercutait encore, comme en un miroir d'étain poli, -dans le calme canal rectiligne et muet. La façade de bois, fouillée -industrieusement, comme par un taret artiste, était d'un gris plus -noirâtre, et les fleurs polychromes s'étaient fanées. L'ornement d'or -emblématique était vert-de-grisé au pignon. Cela tenait pourtant -encore, mais tout autour de sa propre demeure des teintes crues -s'étaient peintes sur toute la face des maisons voisines. Les -heurtoirs ouvragés avaient disparu. Au lieu des mariniers et des -bourgeois riches, en file heureuse, des pauvresses en longues mantes -noires, des paysans en blouses bleues et des prêtres noirs marchaient -sur les dalles silencieuses du quai, où autrefois la bonne Muse avait -vu tant de richesses sur les galiotes, tant de velours et d'or sur les -femmes et de si belles plumes à la toque des hommes; et la Muse avait -les cheveux gris. Elle rejeta comme disparate d'elle son ancien -manteau de fête, et triste se remit à son métier de dentellière, et -quand elle rechercha en elle-même les vieux refrains populaires, elle -ne les retrouva plus. On parlait bien parfois de Tiel Ulenspiegel, -mais si peu! L'usine fumait, les artisans chantaient des grossièretés; -aux coins joliets de la rêverie, l'araignée avait amoncelé ses toiles, -et la pauvre Muse vit bien que le passé était enterré sans autre -survie qu'elle, et ne pouvant guider les hommes par l'ancienne mélopée -dont ils avaient perdu le sens, elle se mit à réfléchir sur le -présent, elle chercha à l'expliquer. Elle rêva, en marchant à petits -pas sur le gazon des béguinages, en parcourant lentement les églises, -fermant les yeux aux bondieuseries de plâtre peint, pour ne les -rouvrir qu'à de vieilles toiles familières. Elle rêva sur son propre -silence, sur sa lampe sereine dans la chambre sans murmures, près la -rue frigide et calme comme la neige de la nuit au premier éveil du -matin. Elle se perdit à suivre les méandres des broderies. Elle ne -chanta plus, elle parla, d'une voix précise, mais lointaine, comme -atténuée. Elle expliqua en rattachant sans cesse le présent à ses -vieux souvenirs, comme deux fils qui furent rompus et qu'elle réunit -en rêvant, tristement et doucement. - - * * * * * - -Depuis _la Jeunesse blanche_ l'estime de ses confrères a donné à -Rodenbach ses grandes lettres de naturalisation française; c'est un de -nous. Le causeur qu'il est, fin, abondant en notations aiguës, est -vivace de notre terreau de Paris, et son pays n'est à ces moments pour -ceux qui l'écoutent que comme un fond discret qu'il évoque ou dissipe -à sa guise. L'écrivain est resté fidèle aux voix d'autrefois, aux -horizons plaqués sur les yeux de son enfance. Il est, ce qui est assez -peu fréquent chez nous, un intimiste. Il enlumine les missels d'un -vieil évangile, d'un commentaire vivant, où prient des recluses, de -scolies, où chante un contemplateur. Dans sa terre d'exil, des -personnages taciturnes se définissent le silence et leurs rares -mouvements, et se perfectionnent entre eux les idées fines que leur -inspire l'assiduité presque monacale de leurs réflexions sur l'âme des -choses; il y a là un décor éteint exprès, mi-jouré, d'une chapelle à -la Vierge où pendent les ex-votos de pèlerins selon l'Inconscient. Les -humbles croyants qui lui parlent rencontrent un confesseur un peu -bouddhiste. Mais c'est après s'être grisé de la joie des couleurs d'un -Chéret, du ballet de la rue parisienne qu'il entre en la cellule où il -soupèse, sur une balance à lui, les infiniment petits de la rouille -des choses. Le glas du Voile, les mains lunaires d'Ophélie et ses -cheveux inextricables, il les rencontre partout parce qu'il les porte -en lui. Il sait les vies brillantes et fanfarantes, mais -volontairement il entoure d'une étamine ou d'une mousseline brodée de -dessins blancs l'enfant de son rêve, et il a élu terre d'évocation -Bruges, la ville aux carillons, la ville mi-déserte, la ville où les -Memling brillent comme châsses d'améthyste dans le silence propre d'un -hôpital. Il a choisi Bruges, non tant le Bruges réel qu'un -Bruges-Musée qui est à lui et qu'il développe. - -Or, Bruges-la-Morte sort du suaire des ans. Bruges-la-Morte s'en va -pour laisser place à une résurgence, à la venue, à l'infiltration -d'une vie plus moderne à travers les vieilles pierres, et tel est le -sujet du _Carillonneur_. - -Il y a dans toute ville morte, mais riche de la gloire de l'art, des -gens de vrai bon sens, curieux de beauté, amoureux de mélancolie, qui -adorent les pierres saures, l'encens dans l'église silencieuse, la -douceur résignée d'une vie nonchalante, bousculée à peine un jour -par le brouhaha d'un marché, et revivant le dimanche de sobres -pompes de cloches et de processions, et la joie d'une quiétude -encore plus parfaite. Ceux-ci, à Bruges, eussent désiré qu'il y ait -chez eux, un point spécial en Europe, une ville évocatoire, galerie -d'architectures, avec une vie d'ancêtres accrochée aux murs et contée -par toutes les boiseries et les meubles d'antan; et ce beau qu'ils -eussent créé eût été le but de visites de rêveurs, de pèlerinages de -sages. Les arts graphiques et la pensée des philosophes se fussent -éjouis de cette ville-asile, de ce havre de tranquillité. Quelle belle -chose en notre Europe financière et militaire, où la meilleure -hypothèse de demain ne nous offre que la vision horrible d'une armée -industrielle, d'un peuple de comptables mâtés par la machinalité du -calcul et d'ouvriers peinant près des hauts-fourneaux, quelle belle -chose qu'un train stoppant dans une gare dénuée de wagons de -marchandises, tranquille comme une station de petit village, et qu'on -entrât dans une cité, où tout serait «luxe, calme et beauté» et aussi -rêverie près de l'ombre du passé, ville vivotante sauf les voix amies -de l'art, ville-chronique, fabuleuse presque d'irréalité par le -contraste avec les turbulences circonvoisines, et que le sable des -minutes se concrétât en un coin distinct des multitudes, et qu'un -exemple fût d'une cité de recueillement. - -Mais intervient l'usinier, l'homme d'affaires, le perceur d'isthmes, -le combleur de rivières, et l'on trouve plus facile de transformer que -d'aller créer au loin. Ceux-ci à Bruges, insoucieux de l'esthétique, -poursuivent une résurrection, le retour des nefs sous forme de -steamers, et la création du monstrueux cabaret qu'est un port de -commerce. Comme ils promettent l'or, ils entraînent l'acclamation de -la foule. Donc Bruges, munie d'un port, luttera contre Anvers, contre -Hambourg. Les piles de charbon, les entassements des ballots, toute la -broussaille sale des docks s'installera; les bordées cosmopolites des -matelots s'éjouiront de l'orgue mécanique à côté des grossières danses -des paysans devenus mercantis. La chose n'est pas faite encore, mais -elle est commencée. C'est l'effritement d'une tranquillité pieuse que -considère Borluut de cette cage de carillonneur, où il entreprit de -désapprendre aux timbres la valse de Faust pour y restaurer l'écho des -antiques Noëls. C'est la vieille heure, l'heure de la rêverie, de la -méditation, l'heure longue du repliement sur soi-même qu'il écoute à -la cadence voilée des vieilles horloges que collectionne Van Hulle. -Mais cette chanson menue comme la sonorité d'une vieille argenterie -délicatement maniée est trop frêle pour lutter avec le bruit nouveau -de fanfares, d'orchestrions, de clameurs de bourse. Son rêve se -démolit sur la terre; cependant qu'il s'isole de plus en plus haut -jusqu'à la dernière plate-forme du beffroi les formes parentes de -celles à son image ne vivent plus que dans les nuées; sur le pavé des -places on fait des affaires. Le carillonneur est le seul habitant -mental de la ville qu'il s'est créée. Non! il a trouvé son analogue, -l'Ève de ce tiède milieu de mémoire réfléchie. Mais si l'étreinte du -songe laisse Borluut brisé, elle la rejette, cette douce Godelieve, -dans la file des pénitents qui, au jour anniversaire, venus d'un -proche couvent, marchent pieds nus sur le pavé inégal et dur. Les âmes -fidèles sont broyées, les âmes de passé se cloîtrent, dans le -monastère ou l'abdication du bonheur, car elles ne peuvent vivre, -froissées de bourrades, insultées, lapidées dans le tohu-bohu de la -ville qui se rue au marché et hurle vers les banques. Borluut et -Godelieve sont des désespérés. Ils apportent en tout acte une foi -sérieuse et haute, et l'amour leur semble, quand ils se rejoignent -hors la légalité quotidienne, les divines épousailles. Godelieve pour -Borluut, c'est la femme et c'est l'agneau. Borluut pour Godelieve, -c'est le seul homme, parce que seul il écoute et perçoit les -vibrations de la pensée; ce seraient les amants heureux dans les -Vérones où a parlé l'Esprit, les blancs catéchumènes enchaînés par -leur mutuel regard, dansant nus et innocents devant les phalanges -célestes. Mais quelle impossibilité de vivre dans la ville du port de -commerce, parmi les marteaux qui clouent les caisses, et les tenailles -acharnées à déballer les lointaines épices, et la voix des crieurs -d'additions. Borluut et Godelieve peuvent être la vraie vertu; comme -ils parlent une simple langue d'extase, ils ne pourront passer -inaperçus dans une Babel du chiffre. Godelieve pleurera, Borluut -mourra, un poète entendra leur élégie. - -Légende du Nord, fragment de la nouvelle Vie des Saints pareille à -l'ancienne, en ce sens qu'elle enregistre les miracles de -désintéressement, et la vie simple de ceux qui ne sont sensibles qu'à -l'Infini se manifestant en eux et autour d'eux. Les lentes prières -accompagnent les quenouillées dans les veillées des naïfs émus, et -quand la prière est finie, avant de recommencer, une voix douce conte -une illustration de l'acte de foi, d'un accent d'amour et de désir, -une histoire trempée de larmes. Un très court détail des circonstances -accompagne le récit probant comme un apologue, un peu mystérieux comme -un lied. On cherche à faire saisir la nuance des âmes dont on parle, -prochaines de celles des auditeurs, mais qui ont déjà vécu toute leur -vie. Ce sont narrés semblables à celui des amours de Borluut et de -Godelieve. A travers le décor local et le ton qu'il commande, une part -de vérité générale le réunit aussi à la longue complainte des âmes -sentimentales et crucifiées, à cette grande laisse qui commence aux -amours de Tristan, à cette grande phrase à laquelle chaque poète unit -une parenthèse, la chanson de l'amour béni et savoureux que les -circonstances brutales modifient en martyrs. - -Ils sont touchants, ces amoureux pâles, dans la cité où les moteurs et -les dynamos vont faire irruption. Le carillon de Borluut est comme -l'orgue d'un vieux maître de chapelle, qu'on taxe de folie, parce -qu'il se souvient toujours de quelque fulgurante apparition de sainte -Cécile descendue sur des rayons de mélopée, pour ajouter l'ivresse de -la beauté entrevue à celle des vingt ans sonores du musicien. Et la -pauvre Godelieve aux yeux de lac, au teint de lait, n'est-elle pas de -la famille de ces douces femmes closes dans une quotidienne -simplicité, enrichissant de profondeur tout détail de vie qu'elles -touchent, à travers qui les peintres primitifs ont effigié les saintes -femmes, celles qui pleurent aux pieds du Christ et les madones un peu -lourdes et gauches, mais d'un si intime recueillement, auprès de qui -l'enfant Jésus tourne les pages d'un livre? Elle est d'une tendresse, -sans élans de paroles, profonde et victorieuse comme l'habitude, avec -des ténacités d'héréditaires passions, des souplesses cachées de tiges -de lierre sous l'épaisseur des feuillures. C'est une passionnée aux -mains jointes, mais si ardente que les feuillets de l'Evangile lui -apparaissent semés des lettres pourpres de l'amour, et sa logique -extase la mène aux portes de fer rougi de la passion. - -I - -Rodenbach s'est beaucoup souvenu. C'était son droit. Il s'est remémoré -la terre natale et l'a démaillotée de l'oubli. Une partie de son -talent vient de ses solides attaches avec le passé. C'est par là qu'il -a exercé sur la littérature de sa petite patrie, tout en se fondant -dans la nôtre (car il n'y a qu'une littérature française et on peut y -évoquer les Flandres au même titre que les villages cévenols), une -grosse influence. Il a retrouvé des clefs perdues pour rouvrir la -chartre de l'église des ancêtres. Il a indiqué la voie à ses -compatriotes. Ils ne le disent pas tous, mais tous le savent. Et -songez qu'il fut seul en cette province immense et décuplée par -l'indifférence littéraire que fut la Belgique. Si un homme a triomphé -de son milieu, c'est bien lui. Le seul De Coster avait écrit là-bas, -au milieu d'académiques patoisements, bouffons, comme si de beaux -esprits de canton avaient pratiqué la littérature française, ou -qu'à la cour de Soulouque le petit nègre eût brillé dans les -cérémonies officielles. Sans doute Paris n'était pas loin, mais, -intellectuellement, aussi éloigné qu'au temps des plus somnolentes -diligences. Rodenbach a rapproché les distances et donné aux siens un -salutaire exemple. C'est le moindre de ses mérites, mais c'en est un, -et actuellement, je tiens à le dire, nos lettres et nos lettrés n'ont -pas, lorsqu'il quitte Paris pour retourner là-bas, d'ami plus chaud, -plus sincère, plus sûr et plus prêt, sans accentuer un seul de nos -défauts, à vanter haut et ferme ce que nous pouvons avoir de qualités. - - -Villiers de l'Isle-Adam. - -_Notes à propos d'un livre récent._ - -I - -A un temps convenable après la mort de Villiers de l'Isle-Adam, M. du -Pontavice de Heussey met au jour un volume anecdotique touchant la -biographie de l'écrivain disparu, et quelques dates de production de -ses oeuvres. Les premiers chapitres de ce livre sont pieux en ce -qu'ils fixent la généalogie dont l'écrivain fut fier, curieux en ce -qu'ils dissipent plausiblement les ombres que quelques contestations -laissaient planer sur ce droit aux aïeux dont il fut si jaloux, -intéressants parce qu'ils nous content des périodes de prime jeunesse -sur lesquels peu de documents, sauf celui le plus intéressant, du -commencement de l'_Avertissement_ (_Chez les Passants_, p. 287). Après -ces bonnes pages sur les années d'apprentissage, le biographe entame -l'histoire des années de maîtrise, et là rien n'est à glaner d'inédit, -rien qui n'eut été conté par le maître ou quelques-uns de ses vieux -amis, et rien de saillant à relever, que quelques erreurs légères et, -il est vrai, sans nocivité pour la mémoire du biographié. - -La légende d'ailleurs dont l'anecdote et le racontar ont ensablé le -souvenir de cette vie, n'est de nul intérêt; fondée sur tels passagers -avatars imposés à l'écrivain par sa détresse, tels récits de -concessions à la grande presse déterminées par ce même urgent motif, -sur telle prodigue loquacité à propos de ses prochaines oeuvres, -naturelle si l'on pense qu'elles étaient, ces oeuvres, sa vie même, -cette légende est puérile et, à vrai dire, ne narre rien. - -Le seul point peut-être qui offrirait quelque intérêt, mais celui-là -se retrouve en la vie de presque tout écrivain d'exception, serait -d'énumérer et d'expliquer quels furent les éditeurs, inconnus, -besogneux, fantastiques parfois, éphémères presque toujours qui -osèrent seuls risquer les responsabilités financières de ces livres, -et démontrer que sauf vers la fin de la vie de Villiers, ce furent -dans les plus jeunes et les moins pécuniaires des revues, dans des -papiers de lettres aussi audacieux qu'éphémères, que furent publiés -contes, romans et drames, dont ils comptèrent parmi les meilleurs -ornements et sacrifices, dont ils demeurent pour les bibliographes les -plus efficaces curiosités. - -Ainsi _passim_ existent ces pages dans la _Revue fantaisiste_, la -_Revue des lettres et des arts_, revue fondée par Villiers, la -_République des lettres_, devenues classiques, et d'autres si -inconnues comme le _Spectateur_, revue franco-russe où parut par -exemple l'_Inconnue_ (des _Contes cruels_). - -Comme date (il est inutile de le redire), Villiers de l'Isle-Adam -appartint et fréquenta au groupe dit le Parnasse contemporain; dans -une explication plus large que celle qui enferme cette dénomination de -groupe sur quelques personnalités qui défendent encore, attardés, les -vieux rythmes de la poésie romantique, les Parnassiens de ce temps -étaient, en somme, des novateurs sinon de fait, du moins de goût. -L'Ecole réclamait, contre un modernisme assez lâche, le droit à -l'évocation des mythes, à la résurrection historique, à l'exotisme; -ses alliances allaient vers les peintres symboliques et les -préraphaélites, et aussi défendaient les premiers impressionnistes; -son engouement se précisait musicalement vers Wagner; en prose les -adeptes voulaient suivre Théophile Gautier et Banville dans leur art -de la nouvelle un peu ailée, contemporaine, mais de haut. L'influence -de Flaubert fécondait leurs rêves épiques. - -Villiers fut presque l'un d'eux par quelques-uns de ces points -communs, mais il s'en distinguait éminemment par la possession d'une -philosophie personnelle et par le don d'ironie, rarement départi aux -jeunes écrivains de ce moment, et aussi par une souplesse à manier -différentes formes d'art, rarement exercées dans le cénacle. -Dramatiste, nouvelliste il le fut avant eux; poète en leur gamme, il -le fut peu et peu de temps; ces brodequins lui furent-ils trop -étroits, c'est probable, et, en ce cas, il rentrerait dans cette -nombreuse catégorie des poètes français qui rejetèrent le rêche et -strict instrument de l'alexandrin pour confier alors leur rêve à la -prose cadencée. Le poème en prose aux proportions étendues tout au -long d'un conte, souvent aussi le poème en prose pris, laissé, repris -au long d'un conte pour en interpréter les musiques principales et -thématiques, la large phrase rythmée du poème en prose appliquée à la -farce, pour y donner nette la configuration d'un personnage et, en -face, de vives et cursives railleries écrites à plaisir dans -l'impersonnel et presque le plus administratif des styles, tels sont -les deux points les plus opposés, contrastants de la manière de -Villiers. Idéalement des façons d'aborder les sujets aux amples -développements issues de Poe, d'Hoffmann et de Flaubert, des façons de -développer (le premier) les risibilités d'une certaine science -moderne, pratique et opaque, procédant en cela de Poe mais avec toute -l'invasion d'un procédé de plaisanterie résidant en la gravité de -l'intonation et la pompe des lignes de phrases pour enchâsser la -calembredaine, et des façons d'insérer en des pages narratives et -coupées en petits intervalles, des crissements secs de formules brèves -frappées en médailles, déduites en illusoires proverbes et en bouffons -aphorismes. Ces caractères marquent une série d'oeuvres diverses, -soit, parmi tant, _l'Amour suprême_, _la Maison du bonheur_, _Véra_, -_le Phantasme de M. Redoux_, _la Machine à gloire_, _le Plus beau -dîner du monde_, _la Couronne présidentielle_, et, dans de plus amples -proportions, mais dans une semblable genèse du procédé, _Tribulat -Bonhomet_ et _l'Ève future_. - -_Bonhomet_, _l'Ève future_, _Axel_, sont les trois points élevés de -cette série d'oeuvres, de ce laborieux travail de trente ans. -_Bonhomet_ (ici ouvrons une parenthèse); en toute oeuvre, si parfaite -qu'ait cru l'ériger l'auteur, si peu vaniteux que fût, il semble, -Villiers, il dut, lui, le correcteur perpétuel, croire des pages -menées complètement à bien, puisqu'il les donna, et ceci dit, en -faisant toute restriction, puisque la détresse en pouvait hâter les -publications,--en toute oeuvre, se produisent bientôt des fanures, -apparaissent des lézardes, des draperies s'éliment, des ors -s'émincent, des opales meurent. Il semble qu'en le livre ci-étudié une -part surtout souffre déjà l'injure du temps, et cela parce qu'elle fut -plus vivement écrite, plus imprégnée du souffle contemporain. C'est la -comédie, ou plutôt l'intermède comique qui s'entrelace aux idées -sérieuses, lyriquement dites; et s'il reste de Bonhomet l'image -puissante d'un Prudhomme, d'un Prudhomme développé, devenu fort, car -son ignorance et son incapacité d'intellect peuvent à cette heure -diriger et utiliser les ressources pratiques de la science, -quelques-uns, beaucoup des _mots_ qui émaillent le texte ont pâli. -Mais il reste une puissante caricature d'un certain esprit, ou plutôt -d'une certaine allure d'existence scientifique. Bonhomet est avec -justesse le représentant d'une science qui est beaucoup plus une -nomenclature qu'une science pure, et qu'il sait d'ailleurs réduire à -la pure nomenclature; il est le médecin fier et ignorant et solennel. -Il n'est pas l'homme de la science; il est le fétichiste des résultats -grossiers de quelques spéciales méthodes; il est à la science ce que -les perroquets des _plagiaires de la foudre_ (_Histoires insolites_) -sont à la littérature. - -Aussi dans _l'Ève future_, ce rêve de si loin, qui peut venir, comme -le raconte M. du Pontavice, d'une anecdote touchant quelque lord -anglais dont le singulier suicide fut frappant, du propos un peu -étonnant au moins d'un ingénieur américain, qu'on aperçoit là, ou -plaisant à froid, ou un peu exalté d'enthousiasme pour Edison, mais -qu'on pourrait aussi voir issu d'un esprit préoccupé longtemps du -joueur d'échecs de Maelzel aussi ayant longtemps sondé le mystère de -quelques-unes des plus poignantes nouvelles d'Hoffmann (car il existe -le mythe de Coppélia), dans _l'Ève future_, dans cette production bien -nouvelle les fanures sont la place presque maintenant vacante qu'y ont -prise les lazzis, aussi des manques dans l'intérêt, au premier abord -toujours croissant, lorsqu'on repasse par les longues préparations -scientifiques, par où Villiers veut donner à son songe les allures de -la vraisemblance et de la probabilité (soin inutile), tandis que -s'ajeunit le long développement de l'idée mère «Ah! qui m'ôtera cette -âme de ce corps» dont l'incantation s'étend en longues et lentes -musiques captivantes dans les chapitres _Par un soir d'éclipse_, -_l'Androsphynge_, _l'Auxiliatrice_, _Incantation_, _Idylle nocturne_, -_Penseroso_. - -A quoi doit-on attribuer ces légères tares de _l'Ève future_, cette -inutile démonstration de la machine de l'Andréide, et les quelques -vains soliloques d'Edison, et même le superflu de quelques dialogues -avec lord Ewald; à côté des chapitres précités, à côté de cette -définition de l'Andréide «dont le propre est d'annuler en quelques -heures, dans le plus passionné des coeurs, ce qu'il peut contenir pour -le modèle de désirs bas et dégradants, ceci par le seul fait de les -saturer d'une solennité inconnue, et dont nul, je crois, ne peut -imaginer l'irrésistible effet avant de l'avoir éprouvé». A côté de «il -nous est permis de réaliser, désormais, de puissants fantômes, de -mystérieuses présences mixtes... cependant ce n'est encore que du -diamant brut, c'est le squelette d'une ombre attendant que l'ombre -soit», pourquoi les inutiles descriptions de la chair artificielle, -etc. La raison qui nous en apparaîtrait la plus claire, c'est que -Villiers, peu confiant en l'intelligence philosophique des lecteurs à -qui il s'adressait, a cherché à créer pour eux un livre philosophique -et lyrique qui fût en même temps amusant; de là le découpage des -chapitres; de là des contrastes et des moyens de dramaturgie facile; -de là la concentration superflue de toute l'idée du livre en tout ce -récit des aventures de Mme Any Anderson, aussi le portrait-charge de -Miss Alicia Clary, parfois poussé trop au grotesque, émaillé de mots -d'une condensation plutôt apparente. Villiers a voulu être amusant, et -dépasser, sur le terrain de la littérature fantastique, les -adaptateurs heureux, comme il espérait en égaler les maîtres réels; -les taches de l'OEuvre d'art métaphysique, de la légende moderne dont -il avait conçu l'idée, appartiennent en propre autant au milieu -ambiant, au milieu qui ne sait tolérer l'idée pure qu'enguirlandée -d'anecdotes plaisantes, qu'au tempérament de l'auteur et à son -penchant vers la raillerie. - -II - -L'esthétique particulière de Villiers de l'Isle-Adam quelle est-elle? - -«Le génie pur est essentiellement silencieux, sa révélation rayonne -plutôt dans ce qu'il sous-entend que dans ce qu'il exprime; pour se -rendre sensible aux autres esprits, il est contraint de s'amoindrir -pour passer dans l'accessible. - -«Il est obligé d'accepter un voile extérieur, une fiction, une trame, -une histoire dont la grossièreté est nécessaire à la manifestation de -sa puissance et à laquelle il reste complètement étranger; il ne -dépend pas, il ne crée pas, il transparaît. - -«Il faut une mèche au flambeau, et quelque grossier que soit en -lui-même ce procédé de la lumière, ne devient-il pas absolument -admirable lorsque la lumière se produit... Le génie n'a point pour -mission de créer mais d'éclaircir ce qui, sans lui, serait condamné -aux ténèbres. C'est l'ordonnateur du chaos; il appelle, sépare et -dispose les éléments aveugles, et quand nous sommes enlevés par -l'admiration devant une oeuvre sublime, ce n'est pas qu'elle crée une -idée en nous, c'est que, sous l'influence divine du génie, cette idée -qui était en nous, obscure à elle-même, s'est réveillée comme la fille -de Jaïre, au toucher de celui qui vient d'en haut (Hamlet, _Chez les -Passants_, p. 40, un article déjà paru dans la _Revue des Lettres et -des Arts_, vers 1863.) - -Mon art, c'est ma prière, et, croyez-moi, nul véritable artiste ne -chante que ce qu'il croit, ne parle que de ce qu'il aime, n'écrit que -ce qu'il pense; car ceux-là qui mentent se trahissent en leur oeuvre -dès lors stérile et de peu de valeur, nul ne pouvant accomplir oeuvre -d'art véritable sans désintéressement, sans sincérité. - -Il faut à l'artiste véritable, à celui qui crée, unit et transfigure -ces deux dons indissolubles dans la science et la foi. (Souvenir, -_Chez les Passants_, p. 43.) - -La littérature proprement dite, n'existant pas plus que l'espace pur, -ce que l'on se rappelle d'un grand poète, c'est l'impression dite de -sublimité qu'il nous a laissée, par et à travers son oeuvre, plutôt -que l'oeuvre elle-même, et cette impression, sous le voile des -langages humains, pénètre les traductions les plus vulgaires (_La -Machine à gloire_). - -La philosophie, nous la trouvons aussi éparse au long de son oeuvre en -quelques phrases. - -«Mon mégaphone même, s'il peut augmenter la dimension, pour ainsi -dire, des oreilles humaines, ne saurait toutefois augmenter de _Ce_ -qui écoute en ces mêmes oreilles--... Quand bien même j'arriverais à -faire flotter au vent les pavillons auriculaires de mes semblables, -l'esprit d'analyse ayant aboli dans le tympan les existences modernes, -le sens intime des rumeurs du passé (sens qui en constituait encore un -coup la véritable réalité), j'eusse beau clicher en d'autres âges -leurs vibrations, celles-ci ne représenteraient plus aujourd'hui, sur -mon appareil, que des sons morts, en un mot que des bruits _autres_ -qu'ils furent, et que leurs étiquettes phonographiques les -prétendraient être, _puisque c'est en nous que s'est fait le silence_. - -Ainsi tu oubliais cependant que la plus certaine de toutes les -réalités, celle, tu le sais bien, en qui nous sommes perdus, et dont -l'inévitable substance en nous n'est qu'idéale (je parle de l'infini) -n'est pas seulement que raisonnable. Nous en avons une lueur si -faible, au contraire, que nulle raison, bien que constatant cette -inconditionnelle nécessité, ne saurait en imaginer l'idée autrement -que par un pressentiment, un vertige; ou un désir.» (_Ève future_). - -«Maître, je sais que selon la doctrine ancienne, pour devenir tout -puissant, il faut vaincre en soi toute passion, oublier toute -convoitise, détruire toute trace humaine, assujettie par le -détachement. Homme, si tu cesses de limiter une chose en toi, -c'est-à-dire de la désirer, si, par là, tu te retires d'elle, elle -t'arrivera, féminine, comme l'eau vient remplir la place qu'on lui -offre dans le creux de la main. Car tu possèdes l'être réel de toutes -choses en ta pure volonté, et tu es le dieu que tu peux devenir. - -Les dieux sont ceux qui ne doutent jamais. Echappe-toi comme eux par -la foi dans l'Incréé. Accomplis-toi dans ta lumière astrale, surgis, -moissonne, monte. Deviens ta propre fleur. Tu n'es que ce que tu -penses, pense donc éternel... - -Ce qui passe ou change vaut-il qu'on se le rappelle? Qui peut rien -connaître sinon ce qu'il reconnaît. Tu crois apprendre, tu te -retrouves, l'univers n'est qu'un prétexte à ce développement de toute -conscience. La loi, c'est l'énergie des êtres, c'est la notion vive, -libre, substantielle qui, dans le sensible et l'invisible, émeut, -anime, immobilise ou transforme la totalité des devenirs. Tout en -palpite. Te voici incarné sous des voiles d'organisme dans une prison -de rapports. Attiré par les aimants du désir, attrait originel, si tu -leur cèdes, tu épaissis les liens pénétrants qui t'enveloppent. La -sensation que ton esprit caresse va changer tes nerfs en chaînes de -plomb. Et toute cette vieille extériorité, maligne, compliquée, -inflexible--qui te guette pour se nourrir de la volition vive de ton -entité--te sèmera bientôt, poussière précieuse et consciente, en ses -chimismes et ses contingences, avec la main décisive de la mort. La -mort c'est avoir choisi. L'impersonnel c'est le devenir... Ayant -conquis l'idée, libre enfin de ton être, tu redeviendras, dans -l'Intemporel, esprit purifié, distincte essence en l'esprit absolu, le -consort même de ce que tu appelles une déité... Saches, une fois pour -toujours, qu'il n'est d'univers pour toi que la conception même qui -s'en réfléchit au fond de tes pensées... Si, par impossible, tu -pouvais, un moment, embrasser l'omnivision du monde, ce serait encore -une illusion l'instant d'après, puisque l'univers change comme tu -changes toi-même et qu'ainsi son apparaître, quel qu'il puisse être, -n'est en principe que fictif, mobile, illusoire, insaisissable... Tu -es ton futur créateur... Ta vérité sera ce que tu l'auras conçue.». -_Axel._ - -Partout, dans l'oeuvre de Villiers, contes ironiques, contes -philosophiques, drames à longs pans allégoriques, cet hégélianisme -poussé au nihilisme presque vis-à-vis du monde extérieur. - -Présentée, ironiquement, en charge, en longues phrases -grandiloquentes, partout la même idée; dans un monde d'ombre et -d'illusion, des passants vont, irresponsables, sans lumière, sans -bâton, sans guides, emmurés dans leurs sens, la sottise humaine -n'étant que l'ignorance ou le mépris par ignorance d'anciennes et -immuables vérités; les passants circulent autour de rares initiés, qui -se doivent reconnaître seuls en leurs cerveaux, seuls en leurs -volitions, et dont le devoir est de se créer sans cesse supérieurs par -l'affinement de leurs désirs vers la pureté et l'idée. Ces gens -d'élite portent dans leur âme le reflet des richesses stériles d'un -grand nombre de rois oubliés (_Souvenirs occultes_); si vous -élargissez le sens de cette phrase, vous aurez l'idée-mère d'_Axel_. - -A cette constatation quasi désespérée dans sa noblesse,--à savoir -qu'il n'est nul but que l'existence même, à condition qu'elle soit -cérébrale,--pour adoucir le dur chemin solitaire, Villiers offre la -foi, la foi en des êtres de limbes, semi-existants vers la limite du -monde réel, fantômes de bonté, anges perceptibles à qui les peut -apercevoir. «Impénétrable à des yeux d'argile, la face du messager ne -peut être perçue que par l'esprit. Efflux et assises de la nécessité -divine, les anges ne sont, en substance, que dans la libre sublimité -des cieux absolus, où la réalité s'unifie avec l'Idéal. Ce sont des -pensers de Dieu discontinués en êtres distincts par l'effectualité de -la toute-puissance. - ---Réflexes, ils ne s'extériorisent que dans l'extase qu'ils suscitent -et qui fait partie d'eux-mêmes.» - -Ces êtres de limbes apparaissent aux prédestinés, à ceux qui ont su -garder le libre état de leur conscience et de leur sens, dans le -sommeil, dans la vision, dans des minutes rares et brèves -d'exaltation; les contacts qu'ils font subir étant de nature toute -spéciale, et n'engendrant que des vibrations tout intellectuelles, il -faut, pour éprouver le choc et ne le point laisser passer comme une -léthargique minute, y être préparé, pour le comprendre, il faut y -avoir, dès l'abord, réfléchi, savoir que tout dans la matière est -complexe, que dans la vie intellectuelle tout est ténèbres, sauf ce -point fixe auquel il faut croire, qu'elle est éternelle et émanée d'un -Dieu. - -C'est la foi, la foi philosophique que Villiers admet comme constat de -la vie, avec ses troubles et ses lacunes, et comme solide bâton -d'appui, il offre la foi en Dieu, sous les auspices du christianisme. -Il aime le christianisme, de race, de foi, d'admiration pour ses -martyrs et aussi de dilection pour l'habileté de ses ministres. Grands -ils sont à ses yeux comme consolateurs, grands comme impeccablement -obéissants à des maximes dont ils n'ont d'autre clef pour les bien -comprendre que de les connaître supérieures à leurs cerveaux par -l'étrangeté poussée à l'absurde de leurs propositions; si l'homme les -pouvait comprendre, seraient-elles d'origine divine, Villiers ne le -croit pas. Donc, en principe, deux choses sont établies, l'homme n'est -qu'un cerveau reflétant des pensées, sa joie est rêve (_Véra_), sa -douleur est déception (_La Torture par l'espérance_), et son éphémère -existence, si elle n'est celle d'un _passant_, ne peut se résoudre que -dans l'affirmation par le talent ou la vertu d'une identité du vivant, -ou d'une recherche de ressemblance tentée par lui vers une belle -minute d'éternité, c'est-à-dire une minute de Dieu. - -Sa foi, sa philosophie, qui se confondent sont, en ses oeuvres, -éparses. Descendant de ses principes, Villiers, s'il considère le -monde vivant, le traduira dans les _Contes cruels_, et sous ce titre: -_Chez les Passants_. Des fantaisies politiques alterneront avec des -peintures de natures inférieures, un peu par-ci, par-là, pour le -contraste, émaillées de belles apparitions d'âme. Son découragement se -traduira par _l'Ève future_, noeuds d'impossibilité sur impossibilités -dénouées par un impossible savant, pour un homme taxé à l'avance -d'être unique. S'il incarne un rêve plus élevé, plus près de la raison -pure et de l'éternelle passion, ce sera _Axel_. - -L'Eglise et toutes ses promesses de paix, la science et tous ses -infinis de connaissances, l'or fantastique en ses puissances et ses -quantités les plus hautes, si démesurées «qu'il en devient un -sceptre», l'amour de deux êtres prédestinés, exceptionnels, plus -qu'uniques, fruit de la recherche de deux races l'une vers l'autre -aidées par d'occultes presciences, les sciences d'Orient, les -traditions des Rose-Croix, la noblesse, et la beauté, ne peuvent -aboutir qu'à un dialogue et à la mort--l'or et l'amour n'auront pu -servir par leur échec qu'à créer un signe nouveau; les deux -renonciateurs qui se seront trouvés par la prédestination, et la -féerie du devenir, exposeront ainsi la désertion des Idéals. - -Cette oeuvre d'_Axel_, ce beau poème dramatique (car fût-il avec ses -larges développements du discours conçu pour quelque scène?), on nous -la présente volontiers, comme le testament littéraire et philosophique -de Villiers. Et de fait, toutes ses idées antérieures s'y représentent -revêtues de plus mystiques et plus ouvrés vêtements, ses symboles y -apparaissent plus détachés de la trame anecdotique; nous la devons -donc accepter ainsi comme oeuvre capitale et caractéristique, surtout, -seulement même parce que la mort est venue interrompre le défilé des -oeuvres; ces tables de promesse en tête des livres, et des phrases -éparses dans les textes démontrent clairement qu'_Axel_ n'était pas -l'expression de sa pensée définitive. Au moment du duel, Axel dit au -commandeur: «Vous avez, j'imagine, entendu parler d'un jeune homme des -jours de jadis qui, du fond de son château d'Alamont, bâti sur ce -plateau syrien surnommé le Toit du monde, contraignait les rois -lointains à lui payer tribut. On l'appelait, je crois, le vieux de la -Montagne, eh bien... je suis, moi, le vieux de la Forêt.» - -Nul doute que ce vieux de la Montagne indiqué comme en préparation, à -tel début du livre, n'eût apporté, parallèlement à Axel, une autre -note, et nous eût démontré dans l'âme de Villiers de l'Isle-Adam plus -encore de complexité. - -Sa métaphysique dont nous ne connaissons que les résultantes par ces -quelques phrases qu'échangent Hadaly et lord Ewald, Maître Janus et -Axel, phrases poussées nécessairement à la pompe du drame, et quoique -explicites non très développées, nous en eussions eu le commentaire -dans ces trois tomes: _De l'Illusionnisme_, _De la Connaissance de -l'Utile_, _L'Exégèse divine_. Evidemment, d'avoir lu, on peut -s'imaginer quelles idées ce seraient, sous ces trois titres, -construites et expliquées, mais la certitude ne se pourrait établir -que si des notes ou des fragments de ces livres sont un jour décelés à -la curiosité. - -III - -La formation intellectuelle de Villiers, la date de ses oeuvres, -l'heure des influences et quelles sur sa pensée et sa production; nul -n'en ignore; récapitulons qu'après les premières poésies déjà deux -drames: _Elen_ et _Morgane_, affirmaient un auteur dramatique, et que -le faire d'_Axel_ s'y trouve embryonnaire. Dans _Elen_, drame de cape -et d'épée, avec les romantiques pourpoints et les épées des étudiants -du Tugendbund, s'isole, fragment égal à des oeuvres futures, un rêve -d'opium. _Isis_, l'oeuvre interrompue, amène, avec un art complet et -complexe, tout le livre, vers une très large et belle scène finale; -_Bonhomet_, qui fut long à paraître en librairie, la _Revue des -Lettres et des Arts_ en donnait déjà _Claire Lenoir_, le fragment le -plus important, et non dépassé par les additions postérieures; les -_Contes cruels_ s'éparpillaient depuis cette date au long des revues; -puis ce fut _L'Ève future_, plusieurs fois réécrite, puis -_Akédysseril_, puis _L'Amour suprême_, les _Histoires insolites_ et -_Axel_. - -L'influence la plus profonde qu'on puisse déterminer est celle d'Edgar -Poe. Dans les hautes conceptions de ses personnages féminins, d'une si -stricte élégance et de sobre éloquence, on entrevoit des souvenirs de -_Ligeia_. Aussi, dans le tour plaisant des contes grotesques, Hoffmann -lui fut inspirateur par cette double vision de la personnalité -humaine; des âmes pures presque invisibles, circulant au milieu de -caricaturales et presque animales apparences. De Baudelaire sans doute -sont venues à lui de belles visions de nuit, et de tristesse sous les -étoiles, et de Wagner, la méthode symphonique de ses dernières oeuvres -et le culte de la cadence dans les phrases initiales des tirades. -Certaines sont scandées, développées, rythmées comme de la musique. Le -procédé éclate surtout dans _l'Ève future_. Dans _Axel_, la recherche -de la cadence musicale est moins profonde, et fait place le plus -souvent à une recherche de proportions serrées dans les répons -dramatiques et les scènes antithétiques les unes aux autres. A côté de -cette influence sur la façon d'écrire (car il n'en est guère trace -dans l'intime pensée que reflètent les livres), Wagner eut encore pour -l'écrivain français le prestige de celui qui avait fait son oeuvre, -toute son oeuvre, grâce au concours des circonstances et de sa volonté -(voir la _Légende moderne_, _Histoires insolites_), et peut-être -l'exemple du réformateur allemand arrivé, après transes, au fate de -toute gloire, soutint-il souvent, dans la pénible vie littéraire, -Villiers, et l'aida-t-il vers la force qui permet les oeuvres de -longue haleine. - -La langue de Villiers est pure et son style ample; sa nouveauté en -français est sa rythmique musicale, non pas neuve en son existence -même, puisque _Les Bienfaits de la Lune_ l'indiquaient, mais en son -harmonieux arrangement, sur la longue surface d'un livre ou d'un -drame. S'il fallait, en faisant la part des influences citées plus -haut, du temps et des matières de pensées nouvelles, que Villiers -apporte, évoquer l'écrivain duquel il dresse le souvenir, nous -penserions à Chateaubriand, au Chateaubriand des dernières oeuvres, -_Les Mémoires d'Outre-Tombe_, et le _Discours à la Chambre des pairs_, -et ce n'est pas la rythmique seule de l'éloquence qui les réunit, en -l'esprit du lecteur, mais là les rapprochements sont si évidents et -d'un ordre tellement simple, que mieux vaut se borner à juxtaposer ces -deux noms. - - -Gabriel Vicaire. - - - J'ai vu le cimetière - Du bon pays d'Ambérieux, - Qui m'a fait le coeur joyeux - Pour la vie entière. - - Et sous la mousse et le thym, - Près des arbres de la cure, - J'ai marqué la place obscure - Où quelque matin - - Quand, dans la farce commune, - J'aurai joué mon rôlet - Et récité mon couplet - Au clair de la lune, - - Libre, enfin, de tout fardeau, - J'irai tranquillement faire, - Entre mon père et ma mère, - Mon dernier dodo. - - Pas d'épitaphe superbe, - Pas le moindre tralala, - Seulement, par-ci, par-là, - Des roses dans l'herbe, - - Et de la mousse à foison, - De la luzerne fleurie, - Avec un bout de prairie, - A mon horizon. - -Ainsi Gabriel Vicaire, dans son premier recueil, les _Emaux Bressans_, -indique son voeu d'outre-vie! Le poète était né en 1848. Les _Emaux -Bressans_ virent le jour en 1884. Vicaire avait alors trente-six ans. -Cette pièce n'est sans doute pas une des dernières écrites; aussi, -faut-il y voir, plutôt qu'une ombre jetée sur l'âme du poète par -l'appétit de la mort, la préoccupation du tombeau ou quelque -pessimisme, le souci simplement d'écrire une pièce aimable sur un -sujet triste, ou même quelque narquoiserie de bon vivant en face de la -Camarde. Le poète aussi a pu vouloir, par un poème, en apparence sans -façon, au fond très de rhétorique, se rattacher plus fortement au sol -qu'il chantait, en y fixant par avance sa demeure dernière. Ce n'est -point de ces épitaphes comme s'empressent, dès leurs premiers chants, -les poètes romans de s'en confectionner mutuellement; c'est plus -simple de ton, c'est tout de même artificiel. Cela appelle comme -pendant un _hoc erat in votis_, et si nous le trouvons, ce sera, sur -l'esprit de l'auteur, une clarté. Sans feuilleter beaucoup, le voilà -cet _hoc erat in votis_. Il s'appelle Bonheur Bressan. L'auteur -déclare refaire à sa manière le rêve de Jean-Jacques: - - Avoir, près d'un pêcher qui fleurirait à Pâques, - Un bout de maison blanche au fond d'un chemin creux. - -près des bois, et là vivre en paysan calme et réfléchi, avec quelque -beuverie et ripaille saine, de temps en temps, sous une tonnelle -fleurie. - - Ainsi je vieillirai et j'attendrai mon tour, - A ne jamais rien faire occupé tout le jour, - Je n'en demanderais, ma foi, pas davantage, - Mais s'il venait, rêveuse, un soir à l'Ermitage, - Quelque fillette blonde avec de jolis yeux, - Pour la bien recevoir on ferait de son mieux. - -Il y a là non de la banalité, mais de l'extrême simplicité, avec une -pointe de sentiment. Voilà une des caractéristiques du poète: assez -peu difficile sur le choix de son sujet, et sur l'ordre de l'émotion, -il sait colorer d'expression son fond un peu terne et il sait dominer, -et concréter sobrement une sentimentalité sans grand raffinement, au -moins à ce début de sa vie littéraire. Le poète dit avoir écrit, loin -des foules, là où l'inspiration le prit, où le désir de traduire une -allure jolie de vie rustique s'est imposé en lui, soit qu'il vaguât -dans une cour de ferme, qu'au cours d'une flânerie il se soit arrêté, -dans quelque bouchon, à goûter ce petit vin blanc perfide et follet, -dont il écrivit qu'il est dur au pauvre monde, et que, sous son air -très doux, «il vous mène tambour battant voir du paysage». Vicaire a -voulu donner non des Kohinnors radieusement sertis, mais des émaux -tels que les portent, aux jours de loisir et de fêtes, les fermières -cossues de sa Bresse bien-aimée: c'est un tout petit peu d'or qui -fournit le substrat de ces croix ou de ces broches, et tout autour -c'est du bleu, du vert, du rose, et il a cherché l'équivalent de ces -couleurs fixées au feu sur les joyaux rustiques, dans le bleu clair -d'un ciel doux, dans le vert d'un verger; il y ajouta des opales qui -font songer «au lait qui court parmi les gaudes». Chemin faisant, non -seulement il regardait fort les belles filles, mais aussi il écoutait -et notait leurs chansons. Il en a retenu de joliettes, qu'il a -répétées en maniant ses émaux. Tandis qu'il chante les louanges de la -petite Annette: - - La rose du pays bressan, - Le merle et la bergeronnette - Lui font la conduite en dansant. - La voici fraîche, gaie, alerte, - Ainsi que le furet des bois, - A ses pieds la mousse est plus verte, - Le buisson fleurit à sa voix. - -qu'il chante aussi Claudine, car il ne faut pas se piquer de ridicule -fidélité, ou bien Rose, Rosette à qui il redit en son style les vers à -Cassandre, de Ronsard, ou telle ballade de Villon: - - Que c'était donc chose légère, - Ce coeur joli, ce coeur, bergère, - Dont si gaîment tu faisais don; - Vois, ce n'est plus qu'une amusette, - Rose, Rosette, - A l'abandon. - -il s'amuse aussi à noter des silhouettes un peu balourdes, de gaies -silhouettes du pays de tous les jours: le curé de chez nous, fort -bonhomme, mais savant incomplet, et toujours écouté avec respect par -ses ouailles qui n'en constatent pas moins avec quelle sérénité il -s'embrouille dans ses allocutions, la mère Gagnoux, l'aubergiste chez -qui tout arrive à point; «la danse, l'omelette» et bien des gens de -Bresse, gras et dodus qu'il compare aux poulardes de leurs pays. Il -chante une berceuse à de vaillants poupards aux faces bien rondes qui -épuisent leurs nourrices et donnent lieu à ce pronostic, qu'ils ne -seront pas des penseurs, mais de bons vivants. Il chante aussi avec -luxe, variété et précision tout ce qui se mange et tout ce qui se -boit. Il ne s'arrête pas, comme d'autres poètes de la rusticité, à -décrire les pintes florées, les assiettes où se hérissent des -coquelets, les bassines reluisantes, les marmites aux panses -profondes, il va à l'essentiel, à la bonne chère. Il dit la louange de -la vie facile, et sa morale et son pittoresque il les résumerait: - - Que faut-il pour être heureux en ce monde, - Avoir à sa droite un pot de vin vieux, - En poche un écu, du soleil aux yeux - Et sur les genoux sa petite blonde... - -Ce serait, avec, en plus, la compréhension et le goût des beautés de -Nature, une sagesse un peu à la Duclos, que nous apporteraient les -_Emaux Bressans_. Un de plus alors, parmi les poètes de la joie -légère, du cabaret, presque du Caveau! - -Heureusement que la sensibilité du poète le conduit, malgré un dessein -arrêté de terre à terre, de terre à terre de terroir, à plus -d'émotion, et voici dans les _Emaux Bressans_ une pièce qui élève -singulièrement le volume, une pièce d'anthologie, au meilleur sens du -mot: la _Pauvre Lise_: c'est rustique, c'est familier, c'est -éloquent, c'est sobre, c'est de la beauté simple. Lise est une fille -qui aima: la voici dans l'église sous le drap noir. Les amoureux sont -ingrats, ou du moins sont-ils amoureux ailleurs avec la même dévotion -qu'ils eurent pour Lise, et le soin d'Annette ou de Claudine les a -tenus absorbés loin de tout souvenir de la petite morte. Aussi pas de -cierges. L'église se vide de gens pressés, qui viennent de se -confesser, et ont hâte d'aller restaurer leur coeur allégé; le curé, -aussi, craint que son déjeuner ne brûle; mauvaise disposition pour -convoquer une âme vers Dieu! et il bâcle sa messe: - - Aux malheureux courte prière, - Ça ne rapporte presque rien, - Pas une âme autour de la bière, - On dirait qu'on enterre un chien. - -et le poète se met à rêver à Lise, telle qu'il l'aima (car lui, est -venu honorer son souvenir), à ses cheveux que le soleil venait dorer, - - A ses yeux bleus de violette, - Si doux lorsque je l'aimais. - -et outré de cet abandon il s'en ira, pour le repos de Lise, en -pèlerinage vers Notre-Dame de Fourvières; pour mieux capter sa -bienveillance, il n'offrira pas à la Vierge un _ex-voto_, mais il -donnera au petit Jésus qu'elle porte, - - Un moulin aux ailes d'ivoire - Pour qu'il rie en soufflant dessus, - -ce qui sera un peu l'image de l'âme légère, pure tout de même, mais -si sensible au vent de tout caprice que fut Lise, et lorsque la -Vierge, la seule peut-être, avec lui, qui se souciera de Lise -désormais, pensera à la pauvrette, ce sera avec une compassion mêlée -d'un sourire, avec un sentiment léger, gai à la fois et mouillé, et -tendre comme furent ceux de l'amoureuse morte. Tout ce petit poème, en -sa brièveté, est parfait. C'est dans ce livre de débuts où une -personnalité s'affirme malgré, des tics et des imitations, la page -d'amour qui permet de conclure à un artiste véritable, plus encore que -le _Poème du paysan_, d'ambition plus grande, mais moins réussi. La -_Pauvre Lise_ donne le gage que Gabriel Vicaire peut prendre rang par -la sincérité et l'émotion parmi les petits maîtres, et que s'il -n'apporte pas une manière de sentir et de s'exprimer toute neuve, il -peut placer, à côté des belles choses du passé, des choses originales, -originelles de lui, gravées avec le burin que lui laissèrent des -maîtres disparus. Un peu de Villon, un peu d'un Béranger qui serait -lyrique! Ce n'est pas germain du tout, ce poème de Lise; c'est, dans -une langue rajeunie, un peu de l'esprit de nos vieux auteurs; ce n'est -pas lyrique par expansion mais par concision, marque de bons esprits -de notre littérature classique. - - * * * * * - -Je viens de parler d'imitations, de modes suivies, et je voudrais -expliquer, car les _Emaux Bressans_ diffèrent fortement des volumes de -vers qui parurent à la même époque. Si éloignés pourtant que ces -Emaux soient, au premier aspect, de la production ambiante, ils y -tiennent par bien des liens, et s'il n'y a pas, à proprement parler, -des imitations de poèmes d'autrui, définies, des influences -s'exercèrent sur Vicaire. Gabriel Vicaire débute dans les lettres au -moment où le Parnasse, après une longue lutte, commence à être reconnu -par le public. Après les plaisanteries du début, Leconte de Lisle et -Banville sont dans la gloire; on prise à leur valeur les vers de -Catulle Mendès et de Dierx et très au-dessus de leur valeur ceux de -Coppée et de Sully Prudhomme. L'opinion ne fait pas, des Parnassiens, -cas de grands poètes; le dire du lecteur de goût ou de l'universitaire -au courant se synthétise en phrases de ce genre. «Ils ont créé un -merveilleux outil pour la poésie, ils ont aménagé de belles ressources -pour un grand poète, qui viendra peut-être, qui n'est pas parmi eux, -c'est sûr», c'est la phrase typique qu'on sert aux groupes de poètes, -à la veille d'une consécration, durant une période plus ou moins -longue, d'une façon plus ou moins générale, et à cela que répondre du -camp des poètes, sinon: «faites mieux que nous». A ce moment, en -général, il y a déjà, parmi l'école, des dissidences, et les -générations plus jeunes sont déjà à la recherche d'un idéal autre que -celui qui guida leurs aînés de vingt ans, et que ces jeunes -générations viennent à peine, en quittant les bancs de l'école, de -cesser d'aimer. A ce moment, où Vicaire publiait, le Parnasse avait -reçu le premier heurt. Il lui venait de Jean Richepin, et de ses -acolytes: Maurice Bouchor et Raoul Ponchon. «Ils étaient les vivants, -parce que nous étions les impassibles», a dit Catulle Mendès en -précisant la lutte du moment entre ses amis et les nouveaux venus. - -Evidemment, ils manifestaient leur parfait éloignement des Dieux -hindous et tout ce qui découle des Runes, leur animadversion pour -Pallas, leur préférence pour des Aphrodites toutes modernes; ils -désiraient s'éloigner de l'Acropole vers les Pantins et les _fortifs_! -Il y avait bien des Parnassiens qui allaient à la guinguette et à la -flâne dans Paris, des Albert Mérat, des Antony Valabrègue, mais -Richepin voulait des promenades plus truculentes, et le voisinage des -gueux, et l'interprétation de leurs enthousiasmes, de leurs siestes, -de leur langue. Il donnait le modèle, assez souvent repris depuis, -d'une poésie argotique. Il voulait être robuste et se servir d'une -forme plus libre, plus forte, plus frondante que celle des -Parnassiens. - -Dans ces voyages, à la quête du pittoresque, on s'attardait sous des -tonnelles et on faisait attention aux refrains de la route, aux -complaintes des chemineaux, aux rengaines des compagnons. Les poètes -voulaient de la vie, rapide et fruste, et ils chantaient le vin des -aïeux, le vin de l'ouvrier, presque le vin du trimardeur. Richepin -disait les _Gueux_, Bouchor chantait les _Chansons Joyeuses_, et -modulait des odelettes shakespeariennes, Ponchon s'extasiait devant la -truffe, la poularde et le piot. Ils mettaient à déménager l'Olympe le -même zèle que les Parnassiens donnèrent à empiler de côté le -Saint-Sulpice des Lamartiniens et les petites terres cuites des -Mimi-Pinson d'après Musset. - -Ce furent ces nouveaux venus qui influencèrent Gabriel Vicaire, et le -décidèrent à un rythme doué d'abandon, à une langue qui recherche le -savoureux plus que l'élégant, ne se refuse pas une trivialité -pittoresque, vise le truculent, le haut en couleurs, le sain, le -quotidien; ils le guidèrent vers une enquête sur le tout ordinaire à -mettre en valeur, vers le chemin des fermes, près des haies où -murmurent les oiselets, vers la chanson populaire et le vin qu'on boit -en la chantant, et dont on chante aussi l'agrément. - -C'est à ce groupe de Richepin, de Maupassant, poète éphémère, déduit -de Flaubert moderniste, qu'il appartient; il est de ceux qui louèrent -avec joie le _Ventre de Paris_, et la symphonie des fromages, comme on -disait alors; il fut un des poètes réalistes, il fut un poète de -terroir, parce qu'aussi à ce moment on découvrait de ce côté; on -formait les bibliothèques du folk-lore, on écoutait, publiait et -compilait les belles fleurs des champs des provinces françaises; il -choisit la sienne, fleurant le bon-vivre parce que tel était le goût -d'alors et sa propre inclination, il se trouva une sorte de patron -bressan, Faret, qui crayonnait de ses vers les murs d'un cabaret, -Faret, l'ami de Saint-Amant, ce qui est son meilleur titre de gloire. - -En fraternisant avec Faret et Saint-Amant, il fraternisait aussi avec -Richepin, dans le présent, et dans le passé avec les maîtres aimés de -ce nouveau groupe de poètes, Mathurin Régnier et les vieux auteurs de -fabliaux, Ruteboeuf, et les anonymes dont la gloire s'est marquée en -un trait, en un dicton, sans éclairer leurs noms. Il y eût, certes, -influence; il gardait une personnalité parce qu'il se délimitait; sa -personnalité était de chanter sa province, et aussi cette petite note -de sensitivité brève, tout de même un peu contemplative, dont il -resserrait l'expression à la fin de ses poèmes à la bonne chère et à -la joie de vivre. Ses deux qualités n'étaient point disparates. Il y -avait en ce moment-là plus de poètes locaux qu'il n'y en avait eu -auparavant; maintenant, après un intervalle, le même phénomène se -renouvelle, et les poètes locaux refleurissent nombreux. Mais n'est-ce -point choisir, pour chanter la province natale, le moment où elle va -cesser d'être particulière et tranchée, de par les communications -nombreuses, et la centralisation des intelligences à Paris. Il semble -que si les poètes mettent grand souci à conter les villes et les -campagnes d'autour de leurs berceaux, c'est qu'il est temps d'enclore -d'un dernier regard des choses qui vont disparaître; la campagne -natale leur apparaît avec cette absolue netteté que prennent les êtres -et les décors à l'heure d'un peu avant le crépuscule. Il n'y a plus là -d'ensoleillement qui rend confuses les fortes poussées des -frondaisons. Tout devient calme, tout prend sa stature exacte; c'est -un bon moment pour inventorier; et puis arrivent les premiers -attendrissements de la sensibilité du soir; dans le silence qui apaise -toute la contrée, il y a une marche dolente des gens qui ont laissé le -labeur, et une gravité sur l'aspect de tout, de tout qui va se -simplifier dans le soir, s'unifier. Les gestes particuliers tombent, -on va ne plus percevoir qu'une silhouette générale; c'est alors que -les poètes pieux recueillent toutes ces particularités vieillotes, -émouvantes et charmantes, et loin du soleil de la grande ville, et du -disque de feu des trains, ils en font des chansons; mais s'ils se -hâtent de les écrire, c'est qu'ils sentent bien que les pourpres du -couchant vont ensevelir leurs visions, et que rien n'est moins sûr que -d'espérer les retrouver à l'aube du prochain matin. C'est pourquoi, je -crois, que la gauloiserie de Vicaire tient de fort près à cette petite -et aimable sensitivité qui fait le grand mérite des meilleurs poèmes -des _Emaux Bressans_, que même ce sont là deux faces du même sentiment -qui vibre sous la truculence de l'ode à la victuaille. - - * * * * * - -L'évolution marche toujours, et l'évolution de la poésie lyrique, dans -le dernier quart de ce siècle, fut plus active en transformations -qu'en aucun autre temps; à peine Vicaire s'était-il signalé bon poète -en un genre, non sans nouveauté, que voici surgir de nouvelles -nouveautés, de nouveaux poètes, des hommes jeunes qui se déclaraient -vers-libristes et symbolistes. Leur arrivée notoire en pleine lumière -de l'art, coïncidait avec un sursaut d'activité et d'admirable -production de Paul Verlaine, revenu d'exil, retour de passion et de -tristesse, redonnant des éditions épuisées, les _Fêtes Galantes_ et la -_Bonne chanson_ et les _Romances sans paroles_, et _Sagesse_, publiant -_Jadis et Naguère_, et formulant un art poétique qui voisinait avec -certaines des recherches de ses admirateurs. La jeunesse avait à payer -à Verlaine un arriéré de gloire, elle le fit; la presse s'en exagéra -l'influence exacte de Verlaine. Ces écrivains nouveaux aimaient aussi -à porter à Stéphane Mallarmé l'hommage dû à sa belle vie -contemplative, toute dédiée à l'art pur, dédaigneuse des besognes. Ils -admiraient la beauté verbale de ses poèmes et sa didactique lorsqu'il -esthétisait, et son exégèse du beau difficile, du rare, de l'absolu. -Le poète berné de la «Pénultième» devenait le visionnaire radieux de -_l'Après-midi d'un Faune_. Gabriel Vicaire ne comprit pas. Il eut été -digne de mieux accueillir un effort d'art très élevé que par des -quolibets. Ce ne fut pas la plus haute partie de son esprit qui lui -dicta l'idée des _Déliquescences_ d'Adoré Floupette, chez _Lion Vanné -à Byzance_, plaisanterie d'ailleurs courtoise et inoffensive. Vicaire -ne se donna pas le temps de voir, d'apprendre, de savoir; lui et son -collaborateur Bauclair, l'auteur estimé de jolies nouvelles, partirent -sur quelques détails d'extériorité. Ils firent des confusions parmi -les écrivains, prenant un peu légèrement les uns pour les autres, -mêlant pour ainsi dire bousingots et romantiques et de là ce petit -volume, pas méchant, pas amusant non plus, qui fit en son temps un -assez joli bruit. On préféra croire que d'aller voir et l'on fut -d'accord pour admettre, sans examen, que les parodies de Floupette -étaient presque des calques. Ce n'était que farce légère précédée -d'une préface. Le titre en était presque tout le piquant: _Lion Vanné -à Byzance!_ Vanné était un mot populaire, récent, il avait passé par -les petits théâtres, par le langage populaire, il était expressif et -vrai; Vicaire eût pu le recueillir dans une chanson de Paris, ce mot -qui dit le vide de l'épi travaillé et battu, et assimile à une cosse -vide le cerveau lassé, mais il le trouvait dans les complaintes de -Laforgue, employé dans son sens d'argot demi-mondain, - - Ah! vous m'avez trop, trop vanné, - Bals blancs, hanches roses. - -et ce qui eût dû lui paraître tout naturel lui parut comique. Byzance -synthétisait les accusations de décadence. Cela avait un reflet des -paroles tonnantes de politiciens flétrissant les bleus et les verts, -ceux qui discutaient des vertus théologales pendant que les Turcs -étaient aux portes de Constantinople, et appariant à ces Grecs des -gens de Paris. L'affabulation de ce livret est simple: elle rappelle -assez une partie de _Jean des Figues_, un roman de Paul Arène, qui -alors était sur la rive gauche, (car Vicaire, très Bressan, était -aussi très Rive-Gauche,) un des champions violents de la clarté, de la -simplicité, de l'atticisme opposé au byzantinisme; c'était, cette -préface, l'arrivée à Paris d'un provincial mis en présence des jeunes -poètes du temps, par un autre provincial arrivé à Paris un peu avant -lui, pour pouvoir l'introduire, d'abord, pour y tenir une pharmacie -ensuite, et lui soumettre un cahier de vers imbus des nouveaux et -déplorables principes. Plaisanterie légère! cela soulignera par -contraste une date; qu'importe que Mallarmé ait été pris à partie sous -le nom d'Etienne Arsenal, l'important c'est que la poésie plaisantée -ait eu la vie plus dure que la plaisanterie et l'ait vue, tout de -suite, se faner. Vicaire, d'ailleurs, depuis, avait échangé des -sonnets dédicatoires avec Verlaine, il en avait subi l'influence -rythmique. Vicaire avait mieux à faire que de méchantes parodies, et, -à cette époque même, il faisait mieux. C'était une petite chose très -jolie, très touchante, une très aimable fleur d'art, le _Miracle de -saint Nicolas_, son oeuvre maîtresse. - - * * * * * - -Gabriel Vicaire s'est de nouveau adressé à ce qui fut son fond le plus -ferme, la légende aimable et jolie; souvent, lorsqu'il s'agit pour lui -de poésie populaire et de chansons populaires, il se trompe; sa -fidélité, à des refrains entendus, est trop complète; il lui manque -sur ce point d'être un symboliste. En bon symbolisme, on tenterait de -se mettre au point de vue même des auteurs de chansons populaires et -d'extraire l'essence du dict qu'on leur _supposerait_; il faudrait -donner le charme et l'émotion d'une chanson du vieux temps, sans en -traduire les rides, sans reproduire les tics. On a agité cette -question dans le camp symboliste et sans grande justesse. Certains ont -cru que se réclamer de la chanson populaire, c'était rééditer, et -rafraîchir; il ne s'agit point de cela: on a fait un chant populaire, -lorsque l'on a créé une chanson dont la spontanéité de jet et la -généralité d'inspiration est suffisante pour que, si elle n'était -datée et si elle n'était signée, on la pût croire un lied ou une -chanson populaire écrite en style moderne. Vicaire, trop souvent (en -dehors de ces discussions) a écrit des chansons populaires en en -reproduisant les refrains; tantôt ce refrain est joli, «vole, mon -coeur vole», et rien à dire à ce qu'il y enguirlande des variations, -tantôt il est nul, c'est des drelin, din, din, et autres onomatopées -qu'il est bien inutile de retirer de la désuétude et qui n'ajoutent à -la strophe qu'une laideur. Beaucoup de ses chansons sont ainsi -alourdies. - -Dans le _Miracle de saint Nicolas_, il a tenté ce que nous venons de -dire être le devoir, la tâche du poète qui s'inspire de la chanson -populaire; il a voulu donner l'essence d'une légende en une oeuvre à -lui d'un ton personnel, en bien des pages il y a réussi, et c'est -avant la lettre, un Hænsel et Gretel français qu'il a créé là. - -La légende, on la connaît, Nerval l'avait recueillie, et bien d'autres -après lui en donnèrent des variations. Saint Nicolas, c'est dans tout -l'Est, en Flandre, en Brabant, en Lorraine, au pays Rhénan, vers le -Jura jusqu'au Rhône, le patron des enfants. Il arrive à la date de sa -fête, vers décembre, avec les premiers froids, avec les premiers -givres, tout couvert de beaux habits et menant avec lui un grand train -de cadeaux. Il précède de quelques semaines le bonhomme Noël; il a le -même rôle que lui; c'est un peu le même. Comme saint Michel a terrassé -le Dragon, saint Nicolas a bâillonné Croquemitaine; il est l'ami de -l'homme au sable qui est utile, mais lors de ses visites dans le -monde, il lui donne tous les ans un jour de repos; c'est un bon saint -chenu et doux, très fertile en tours ingénieux dès qu'il s'agit de -fabriquer des jouets. Nulle n'excelle comme lui à enfermer de beaux -moutons dans une petite bergerie. Il a des ateliers à Nuremberg et à -Paris du côté de la rue des Archives. Avant que ses allures ne se -régularisassent devant les progrès de l'esprit moderne qui l'a un peu -cantonné, il parcourait les contrées pour porter remède aux peines des -enfants. Il semble qu'il alla toujours à pied, respectant la charge de -jouets de son bourriquet, qu'il ne se hâta jamais car il laissa sept -ans dans le saloir les enfants qui l'avaient invoqué avant de mourir -et que tua le méchant Cagnard, la dernière formule de l'ogre, dans le -poème de Gabriel Vicaire; mais, pendant sept ans, il leur envoya de -doux rêves. - -Un joli prélude commence ce poème dramatique, ce mystère si l'on veut; -c'est le los du vieux moine enlumineur qui mettait sur le parchemin -des clartés de verrière, qui écrivait de toute son âme de pieuses et -naïves complaintes, et qui a fleuri de fraîcheur ce passé -«mélancolique ami du pauvre monde» et contribué à dresser ce décor de -rêve où - - Parmi les croix, les ifs et les cyprès moroses, - L'abeille erre et bourdonne en quête de son miel, - Un rayon bleu descend des profondeurs du ciel - Et la maison des morts s'éveille dans les roses. - -Puis, c'est le petit drame des enfants perdus parmi la forêt sous -l'orage et la description de l'aube de leur voyage, et leurs -invocations et leurs prières. Tout en veillant à la simplicité ou -plutôt au fondu du ton, le poète ne fait pas parler les enfants comme -des enfants. Descriptions lyriques et invocations au Saint et à la -Vierge sont amenées un peu comme des cavatines; aussi c'est en choeur -que les enfants prient, et quand ils frappent à la porte de Cagnard, -c'est toute une chanson qu'ils lui disent en choeur pour montrer leur -gentillesse, et obtenir que l'huis s'ouvre. Quand ils sont à l'abri, -le poète quitte cette allure de cantique moderne et très doux qu'il a -pris, et c'est le ton du fabliau, le petit vers pressé de huit pieds, -sans formule de strophe, qu'il prête au Cagnard pour dire ses misères -et expliquer son crime. C'est au fabliau aussi qu'il emprunte -l'acrimonie réciproque des deux époux, et leurs justes, réciproques -aussi, griefs. Il garde pour les enfants le ton du cantique, et certes -là Vicaire a trouvé une de ses plus belles, de ses plus franches et -simples inspirations: c'est avec Lise (dans _Emaux Bressans_) et le -portrait d'Aelis, dans _Rainouart au Tinel_, ce que Vicaire a fait de -mieux, c'est un cantique à la Vierge qui lave les langes de l'Enfant -divin. - - La vierge Marie, - La mère de Dieu, - Sort au matin bleu - De sa métairie. - - Et va sous le pont - Pour laver ses langes, - Tandis que les Anges - Gardent le poupon. - -Le battoir d'argent bat les langes que saint Joseph se hâte d étendre, -la rivière chante et cela enchante les peupliers de la rive, les vieux -ais du pont et l'aube éveille les fleurs «qui sont comme des pleurs -dans l'herbe mouillée». - - Saint Pierre des cieux, - Ouvrez votre porte, - Voici que j'apporte - L'enfant gracieux. - - Et la vierge blonde - Comme l'Orient, - Embrasse en riant - Le Maître du Monde. - -C'est encore de la Madone que les enfants rêveront quand saint -Nicolas, après avoir pardonné à la Cagnarde et imposé une pénitence au -Cagnard, réveille du saloir les enfants, et tout se termine non pas en -chanson, mais en un frissonnant et frais ensemble de cantiques. Cela -s'apaise en clarté pure et naïve comme cela s'est ouvert, et c'est une -pure goutte de lumière embrasée de mille douces transparences qu'a -laissé là tomber de sa plume Gabriel Vicaire. Il n'a point dépassé -dans toute son oeuvre son Miracle de saint Nicolas, il l'a rarement -égalé, il s'en est même rarement approché. - - * * * * * - -L'oeuvre de Vicaire est abondante. Outre les _Emaux Bressans_ et le -_Miracle de saint Nicolas_, voici s'échelonner ses livres de vers, car -le poète fut (sauf la préface des Déliquescences) rebelle à toute -prose. Ces recueils de vers, de titres simples et heureux sont -l'_Heure enchantée_, à la _Bonne Franquette_, au _Bois-Joli_, le _Clos -des fées_. Il fit jouer, en collaboration avec M. Truffier, une farce -rajeunie, la _farce du Mari refondu_, qui est bien médiocre et une -petite comédie, _Fleurs d'Avril_, où les jolis couplets abondent, et -dont le scénario fin et naïf est bien de sa veine. Dans ses volumes de -vers il y a des chansons qui sont charmantes, et des chansons qui ne -sont point assez légères. Il y a ce que Vielé-Griffin appelait des -jeux parnassiens, d'assez inutiles ballades. _A la Bonne Franquette_ -s'ouvre par vingt-cinq de ces amusettes; on ne voit pas pourquoi ce -poète ému, à qui l'émotion réussit si bien, s'amuse à rechercher de -ces vers simples et bêtas dont on dit qu'ils sont de bons refrains de -ballades. Oyez plutôt ces vers refrains... Rions donc un peu... - - Chacun avocasse - En vrai madecasse. - Rions donc un peu. - -ou bien le vers refrain est: Je me fiche du reste... A la grâce de -Dieu... Elle est du faubourg Antoine... Banville lui-même, avec son -clair génie et ses habiletés de clown, n'a pu rendre une vie -intelligente à ce vieux genre. Vicaire y devait échouer. Il y a des -sonnets qui n'ajoutent rien à sa gloire; il y a un poème sur la -Belle-au-Bois-Dormant qui ne rajeunit pas le mythe, mais qui est fort -joliment dit. Il y a un poème: Quatre-vingt-neuf, couronné par un jury -à propos de l'Exposition de 1889, et sur lequel il vaut mieux ne pas -s'arrêter; la cantate, c'en est une, n'était pas de son ressort. Il y -a un poème auquel il dut attacher de l'importance, car il le publia à -part, c'est une Marie-Madeleine, contée selon l'imagerie populaire et -comme un conte tout moderne, avec un Christ apparaissant, comme Uhde, -le peintre bavarois, en peignit dans des intérieurs modernes -d'ouvriers et de paysans, tout près, il est vrai, d'Oberammergau. -L'intention était amusante, pas toute neuve, mais intéressante, et on -ne l'avait pas tenté en vers. Vicaire est resté, en le faisant, -au-dessous de lui-même. Cela n'a ni relief, ni vie, malgré des -alternances de rythmes, par facettes, par plans, par séries du poème, -on dirait par chants, si ce n'était si court; il n'a pas retrouvé dans -le ton voulu artificiel et tendre, la note charmante de saint Nicolas. -Il y a, dans cette gamme de recherches du poème populaire, une fort -jolie chose, qui serait exquise, qui serait avec un peu plus de beauté -verbale, un petit chef-d'oeuvre. C'est l'histoire de Fleurette: -là-bas, en Bourgogne, Fleurette a aimé. Qui? Le plus galant, le plus -brave, mais aussi le plus inconstant des rois, Henry IV. C'est lui, le -prince, qui l'a rencontrée près de la fontaine où elle gardait ses -moutons; il l'a regardée, elle l'a aimé, il l'a caressée, elle s'est -donnée, et tout le village a envié sa gloire grande d'être la mie du -roi. Et puis le roi s'est en allé, vers d'autres amours; le village -alors a retrouvé sa sévérité, le village l'a honnie, et la pauvre -Fleurette est allée à la plus claire des fontaines, celle où elle fut -aimée, pour s'y noyer. Or, le roi Henry qui n'a quitté Fleurette que -pour courtiser Margot revient dans le pays, et assez gaillardement il -veut montrer à Margot cet endroit où il a été vainqueur, et dont il a -gardé un joli parfum; au moment où il conte sa prouesse, voici le fil -de l'eau qui amène devant le couple amoureux, Fleurette morte, ses -longs cheveux noirs et son corps d'argent; le roi se trouble, Margot -pleure un peu, et Fleurette passe; étant apparue elle retourne au -néant. C'est fort joli et très tendre et très pitoyable, du bon -Gabriel Vicaire. Il y a de petits poèmes dans le sens des contes en -vers, des contes en vers de La Fontaine, de Sénecé, des contes dans la -manière du XVIIe et du XVIIIe siècle, comme la _Journée de Javotte_, -ils ont quelque élégance, mais ne sont pas très frappants. Il y a -mieux; des recherches dans le sens des vieux fabliaux, et surtout une -tentative pour tirer de la vieille chanson de geste française un poème -moderne. C'est tout au moins une tentative d'un grand intérêt et un -beau but que le poète s'est proposés; comment y est-il arrivé. Voyons -le dernier des efforts considérables de Vicaire qui soit publié: -_Rainouart au Tinel_. - -Rainouart au Tinel est une courte épopée d'un millier de vers, insérée -au courant des pages du _Clos des Fées_. Rien n'annonce que cette -oeuvre fut plus chère à Vicaire qu'une autre; il était d'ailleurs tout -dépourvu de charlatanisme et ne soulignait pas l'importance plus ou -moins grande de ses tentatives; seule, une note, toute brève au bas -d'une page à propos d'un nom propre, renvoie au célèbre poème médiéval -d'Aliscans. - -Le poète a voulu traduire la verve héroïque et grossière des anciens -trouvères. Son Rainouart est un Sarrasin pris tout jeune; il -appartient au roi Louis (le Débonnaire) et végète dans un coin des -cuisines, toujours bâfrant, toujours saoul, l'air vacant, les mains -inoccupées, servant de plastron à la foule des marmitons sans avoir -l'air de s'en soucier. Cette apathie même excite la colère du maître -cuisinier Ansaïs, qui se dit qu'avec une telle chiffe on peut bien -aller jusqu'à la voie de fait et qui le frappe au visage. Rainouart -sort de sa léthargie et écrase Ansaïs contre un pilier. La gent -marmitonne se précipite sur lui, et malgré une belle défense il serait -étouffé sous le nombre, si le roi Louis et la reine Blanchefleur, -suivis de Garin de Raimes, du sage duc Nayme, de Salaün de Bretagne, -de Guillaume au Court-Nez ne passaient pas là. Guillaume au Court-Nez -s'éprend de la belle défense de Rainouart, et le dégage. Le roi Louis -qui n'aime point ce grand fainéant de Rainouart, le lui donne. Le -comte pense le mettre à ses cuisines. Mais, de s'être battu, Rainouart -se sent un autre homme. Le sang de son père, l'empereur sarrasin -Desramé, et de ses aïeux bouillonne en lui; mais s'il veut, comme ceux -de sa lignée, porter les armes, en tant que chrétien c'est contre eux -qu'il veut lutter et il demande à Guillaume d'aller se battre contre -les infidèles. Guillaume consent; alors Rainouart s'en va dans la -forêt, il avise un magnifique sapin, sous lequel le roi Louis a -coutume de s'asseoir pour rendre la justice, il hêle un bûcheron et -lui ordonne d'abattre l'arbre. Les efforts du bûcheron sont -infructueux, il s'y met lui-même. Survient un forestier qui veut -défendre l'arbre du roi. Rainouart le fracasse et l'envoie se promener -dans les branches. Muni du tronc de l'arbre, il va chez un charron, le -fait doler sur sept plans, le fait dorer aux extrémités, il a -maintenant son tinel (levier-massue) qui deviendra son arme, et en -revenant vers Guillaume au Court-Nez, cet hercule terrible et bon -enfant joue abondamment du tinel sur des bourgeois. Sur ces -entrefaites il voit, en passant près d'une tour, Aelis la fille du roi -Louis. Aelis est charmante. - - Parfois rêveuse, à sa fenêtre, elle se penche, - Elle a l'air de chercher et d'appeler son coeur. - Et la lune folâtre entre dans la tour blanche, - Aux yeux de cette rose elle met sa langueur. - -A la vue d'Aelis (le portrait en est délicieux), Rainouart sent de -plus en plus en lui le désir de guerroyer et d'acquérir de la gloire. -L'occasion est excellente. Desramé a envahi le midi de la France. - -Rainouart marche contre lui, tue ses frères, son père Desramé, qu'on -va chercher à table, pour lui dire qu'un ennemi terrible couche son -armée par terre. Ici, se place une assez jolie chose. Rainouart a fort -frappé, le tinel a fait merveille; mais Rainouart se souvient que tous -ceux qu'il a navrés, ce sont les siens, et une grande tristesse le -prend. Il n'a pas le temps d'y défaillir, car toute une armée est sur -lui. - -Enfin, il est vainqueur. Il retourne avec Guillaume au Court-Nez et -l'armée vers la cité impériale, vers Laon, la cité de fer; il précède -l'armée, portant le tinel. Il arrive, Guillaume présente le héros au -roi Louis et à Blanchefleur. Mais celui-ci n'a cure d'eux; sans rien -demander à personne, il se jette aux pieds d'Aelis, lui dit que c'est -elle qui avait combattu par son bras, qu'elle tait sa force, et qu'il -l'adore; si elle consent à être sa femme, il se fait fort de lui -conquérir un empire. La jeune fille l'a reconnu, elle consent; le roi -consent, et voici Rainouart heureux et plongé dans les délices de -l'amour; de temps à autre il quitte un instant sa femme et va voir son -cher tinel qui, dans une chambre haute, repose sur un lit de houx et -de branchages. Le tinel le gourmande (il parle, et pourquoi pas dans -un conte lyrique), lui reproche de s'endormir dans l'oisiveté et -l'amour, et l'accuse de se rouiller, force et courage. Rainouart le -croit et repart combattre l'infidèle. - -Là, comme toujours, Vicaire réussit moins dans ce qu'il recherche, les -choses truculentes, violentes, familières, que dans la simple -expression de son don d'émotion naturelle, de tendresse devant la -beauté de la femme, et ce qu'il y a de remarquable dans Rainouart au -Tinel, ce n'est pas Rainouart mais la douce Aelis. - - * * * * * - -De cet examen rapide d'une oeuvre considérable, il ressort que Gabriel -Vicaire, écrivain doué d'une grande originalité de détails sans avoir -su se trouver un fond propre, écrivain précieux et tendre, qui se -voulut parfois violent, restera par quelques centaines de beaux vers -qu'il n'a peut-être pas cru des meilleurs, et lègue (ce qui est -beaucoup) une petite oeuvre charmante et achevée, le _Miracle de saint -Nicolas_; cette oeuvre plus que toute autre prouve qu'il y eut en lui -l'étoffe d'un primitif, attendri, bien supérieur au rieur ingénieux -qu'il voulut être. Né à une époque où la poésie française se -transforme, Vicaire ne put prendre parti, conformément à sa nature. -Il voulut être un mainteneur de traditions et c'est pour cela que, -malgré d'heureuses trouvailles et bien des jolies choses, il ne fut -pas un écrivain de premier plan. Il ne compte pas parmi les novateurs -de cette fin de siècle, et non plus il n'occupe un des premiers rangs -parmi les Parnassiens; il est un Parnassien (car il se rangeait -davantage à eux en vieillissant) de seconde ligne, de second -mouvement, non un des chefs de file, mais un de leurs bons soutiens. -La place n'est pas énorme; sa stature, quoique bien prise, n'est pas -très élevée. - -Mais dans chaque anthologie bien faite qui voudra tenir compte, non -seulement des lignes essentielles du développement de la poésie -française, mais des beautés principales qu'elle contient, on devra -donner la _Pauvre Lise_, le _Cantique de Marie_, du _Miracle de saint -Nicolas_, le Portrait _d'Aelis_ et peut-être _Fleurette_; c'est déjà -un joli bagage qu'on pourra augmenter de quelques légères chansons et -Vicaire sera un poète d'anthologie, ce qu'on appelle un petit maître. -Il n'aura point perdu une vie trop courte toute dédiée à l'art le plus -noble, le plus généreusement desservi, et il fut, pour citer un de ses -poèmes et non des moindres, le beau page qui servit la Reine Poésie, -n'ayant d'yeux que pour elle et ne vivant que pour elle. Et en -échange, sur sa mémoire, la poésie entretiendra toujours, frais et -joyeux, un brin du vert laurier. - - -Arthur Rimbaud. - -Quand furent publiés, il y a quelque douze ans, les vers et les proses -d'Arthur Rimbaud, il parut simple à la critique littéraire de -circonscrire un peu le sujet; il fut de mode de considérer Rimbaud -comme uniquement le néfaste auteur du _Sonnet des Voyelles_. Rimbaud -devenait ainsi une sorte d'Arvers, à rebours. Il était l'homme qui -avait perpétré le mauvais sonnet, le sonnet fou, le sonnet pervers. -Certains, plus éveillés, négligèrent l'oeuvre avec une prudence -respectueuse et préférèrent butiner des anecdotes. On s'étonna -généralement qu'un homme qui avait eu de la facilité eût négligé les -belles heures du succès, qu'il eût certainement obtenu, sitôt assagi, -ce qui n'eût été évidemment qu'une question de peu d'années -d'apprentissage. Pour quelques-uns, les plus futés, il parut certain -que, Rimbaud étant l'ami de Verlaine, il était difficile que Verlaine, -tout en faisant la part de l'affection, se fût tout à fait trompé sur -la valeur d'art de Rimbaud. Donc on plaignait quelques belles facultés -perdues dans le désert; on goûtait, sauf taches, ellipses et -gongorismes à contre-poil, _Les Effarés_ et le _Bateau Ivre_. Et puis, -chez des gens même un peu lettrés, on préféra lire la notice de -Verlaine dans _Les Poètes maudits_ que l'oeuvre même, ce qui n'a rien -d'étonnant dans un pays comme le nôtre, où l'horreur de l'érudition -est poussée jusqu'à l'amour de la conférence. - -M. Paterne Berrichon nous a conté ce qu'il savait (et il est le mieux -informé) sur les détails de la vie de Rimbaud, vie d'ailleurs prédite -théoriquement dans ses oeuvres; malheureusement, M. Berrichon n'a pu, -malgré son zèle, nous renseigner que très incomplètement sur la pensée -d'Arthur Rimbaud une fois que celui-ci eut tourné le dos à la vieille -Europe. Il n'est pas impossible que, grâce à son activité, des -manuscrits soient retrouvés, et de quelle curiosité heureuse nous les -accueillerions! Il est fort possible aussi que Rimbaud, en quittant -l'Europe, ait renoncé à la littérature, que cet esprit visionnaire, -qui n'avait pas besoin de l'écriture pour se formuler ses propres -idées complètement, pour se manifester soi-même à soi-même, ait -dédaigné d'écrire, ou qu'il en ait remis la préoccupation jusqu'à son -retour en Europe, ou encore qu'il ait subi cette fascination du grand -silence qui tombe à rayons droits du soleil d'Orient, leçon de mutisme -que donne aussi l'immobilité de la nuit pâle et presque crépusculaire -de ton, et que puisqu'il quittait l'Europe, hanté d'un certain dégoût, -il ait pris en pitié, à l'égal de nos autres coutumes, notre in-12 -courant et toutes les habitudes de littérature, tirée à la ligne et -développée pour le libraire, que cet in-12 implique ordinairement. Une -autre opinion a été énoncée, à savoir que Rimbaud, ayant donné -l'essentiel de sa pensée, ne se soucia pas de se reproduire avec plus -ou moins d'amélioration ou de développement. J'aime mieux croire que -l'Orient fit de lui quelque contemplateur dédaigneux du calame et de -l'écritoire. - -En tout cas, l'oeuvre toute de Rimbaud tient dans cet in-12 qu'a -publié le _Mercure_; l'édition, très soigneusement faite, est fort -sobrement présentée; s'il n'y avait parmi les lecteurs que des poètes, -tout commentaire serait oiseux; mais, tout en trouvant parfaitement -risibles ceux qui déclarent ne rien voir en cette oeuvre, nous -admettons qu'à certains égards Rimbaud est un auteur difficile; de -plus, il y a peut-être quelque chose à dire sur la genèse et sur les -buts de ces poésies, de ces _Illuminations_ de cette _Saison en -Enfer_, bref de ce livre où Rimbaud apparaît, selon le vers admirable -de Stéphane Mallarmé: - - _Tel qu'en lui-même enfin l'Eternité le change._ - -I - -LES PREMIÈRES POÉSIES - -Les poésies proprement dites d'Arthur Rimbaud, celles que ne -contiennent pas les _Illuminations_ et la _Saison en Enfer_, sont fort -inégales, précieuses toutes, parce qu'elles permettent d'étudier les -influences littéraires qui se reflètent dans le début de cet esprit si -rapidement original. D'abord, fugitive, indiquée par un petit poème -intitulé _Roman_, assez mauvais, et par _Soleil et Chair_, où déjà se -trouvent de belles strophes chantantes et de vraiment beaux vers, -l'influence de Musset. Un peu de mürgérisme traîne fâcheusement dans -_Ce qui retient Nina_. Voici, dans _Le Forgeron_, du Hugo -grandiloquent amalgamé avec du Barbier ou du Delacroix (celui du -tableau des Barricades de Juillet); du Hugo des _Pauvres gens_, ou -même de certaines pièces, les moins bonnes, des _Feuilles d'automne_, -dans _Les Etrennes des Orphelins_. Et, tout de suite, ces traces -effacées, dès le _Bal des Pendus_ et la _Vénus Anadyomène_, voici que -Rimbaud entrevoit l'âme de Baudelaire, et s'il en imite un peu la -manie satanique et le pessimisme anti-féministe de certaines pièces, -il se hausse bientôt jusqu'à l'essence même de l'oeuvre. Au regard du -_Voyage_, voici le _Bateau ivre_, et c'est dans _les Paradis -artificiels_ qu'il faut chercher l'idée première du fond des -_Illuminations_, de même qu'à des vers nostalgiques de Baudelaire -correspondent des lignes d'_Une Saison en Enfer_, de même que le -_Sonnet des Voyelles_ a des similitudes avec «la Nature est un temple -où de vivants piliers», de même aussi que l'appareillage constant des -mélancolies de Baudelaire vers le ciel hindou a peut-être déposé chez -Rimbaud son goût des soleils d'Orient: et quoi d'étonnant à cela chez -un enfant prodigue qui sans doute lisait _les Fleurs du Mal_ à l'âge -où les autres ont à peine fermé _Robinson_ ou ses innombrables -transcriptions? - -Quelle ne devait pas être la séduction de l'oeuvre de Baudelaire sur -un esprit de cette vigueur; le vers mentalisé, spiritualisé, d'une -matière presque minéralisée à l'exécution, des strophes où, comme sur -un fond de Vinci, des cieux étranges apparaissent: - - _Adonaï, dans les terminaisons latines, - Des Cieux moirés de vert baignent les Fronts vermeils._ - -a dit Rimbaud, de même que Baudelaire a dit: - - _Léonard de Vinci, miroir profond et sombre - Où des anges charmants, avec un doux souris. - Tout chargé de mystère, apparaissent à l'ombre - Des glaciers et des pins qui ferment leur pays._ - -La forme du poème en prose, souple, fluide, picturale, réinventée, -poussée--de l'estampe fantaisiste et linéaire, harmonieuse sans doute, -de Bertrand--jusqu'à la beauté musicale des _Bienfaits de la lune_, et -le rayonnement d'une intelligence large comme celle d'un Diderot, -analytique comme celle d'un Constant, intuitive à la façon d'un -Michelet, une intelligence sagace à découvrir Poe, claire à serrer en -trente pages les mirages de l'ivresse, lucide à comprendre à la fois -Delacroix et Guys, clairvoyante à se méfier déjà d'une technique -poétique pourtant si améliorée par lui-même, tels étaient les titres -de gloire de Baudelaire, tout récemment mort, alors que Rimbaud -commença à écrire. Joignez que la destinée du grand homme était -tragiquement interrompue, qu'il n'occupait point sa place parmi les -réputations, qu'on sentait l'oeuvre admirable non terminée, que la -tombe s'était fermée et qu'avant elle la maladie avait mis le sceau -sur peut-être des pensées bien plus belles encore, dès lors rayées, et -vous comprendrez ce que _devait_ évoquer à cette heure-là, à un jeune -homme génial, le nom de Charles Baudelaire. - -Et, dans ces poésies, nulle trace encore de l'influence de Paul -Verlaine. - -Quand je parle ici d'influence de Baudelaire et de Verlaine, je ne -veux nullement dire que Rimbaud fût un esprit imitateur; bien loin de -là. Mais il entrait dans la vie, il reconnaissait au loin, dans la -distance et le passé, des esprits avec lesquels il avait des points de -contact. Si le _Bateau ivre_ rappelle en intention l'intention du -_Voyage_, cela n'empêche pas l'oeuvre d'être personnelle, d'être -jaillie du fond même de Rimbaud et d'avoir en elle l'originalité -inhérente et nécessaire au chef-d'oeuvre. Là, Rimbaud est comme sur le -seuil de sa personnalité: sorti des limbes et des éducations, il -s'aperçoit et s'apparaît en grandes lignes, d'un coup. C'est -évidemment de beaucoup le plus beau de ses poèmes, des quelques-uns -destinés à vivre, avec _les Effarés_ si indépendants et si jolis de -ton, des quelques féroces caricatures, _Les Assis_ et _Les Premières -Communions_. Et, à côté de ces quelques poèmes, déjà si étonnants dans -une oeuvre de prime jeunesse, voici les pièces qui nous paraissent -intéressantes au point de vue de la formation du talent de Rimbaud: la -pièce réaliste _A la Musique_ (encore baudelairienne); _l'Eclatante -Victoire de Sarrebruck_, une amusante transcription d'imagerie, qui -n'est pas la seule dans son oeuvre; _Mes Petites Amoureuses_, d'une -langue paradoxale et cherchée, indication d'une préoccupation de -Rimbaud vers une traduction à la fois argotique et précieuse des -truandailles, (_Fêtes de la Faim_), qui précèdent toute une série de -poèmes en la même note libre et paroxyste. - -Et _Oraison du Soir_, et _Les Chercheuses de Poux_? J'avoue les moins -apprécier que le _Bateau ivre_ et _Les Effarés_, c'est d'une -désinvolture un peu trop jeune, d'amusant contraste avec la sûreté de -la forme, mais pas plus. - -Et le _Sonnet des Voyelles_? - -Le _Sonnet des Voyelles_? ceci demande quelque développement. - -Il est vraisemblable qu'un homme extrêmement doué, précoce, instruit, -qui se destine aux mathématiques ou à quelques branches des sciences -aura surtout l'ambition d'ajouter quelque chose à un patrimoine acquis -et de mettre son nom à côté de noms justement célèbres ou justement -classés. Il tendra à découvrir une loi non entrevue, au moins à -perfectionner une découverte, à tirer d'un fait connu des corollaires -nouveaux et imprévus. En tout cas, ce jeune savant n'aura pas de -raison de nier la tradition. Un jeune homme précoce, génial, instruit, -qui songe à s'exprimer par l'art, ressentira presque toujours, aux -premières heures de sa vie, un immense besoin d'originalité. A tort ou -à raison, il se croira appelé à des modifications radicales dans la -manière de sentir et de penser des hommes de son temps. A tort, parce -qu'il ne se rend pas assez compte de la complexité même de son esprit, -et de ce qu'il contient, à son insu, d'acquis; avec raison, parce que -ce qui fait sa force, sa valeur, sa sève, c'est justement une façon -vierge de comprendre les choses; il devine son univers, s'y perd et le -croit sans frontières. On repasse mille fois par ses sentiers de -jeunesse, sans s'apercevoir que c'est le même sentier, car l'humeur -du matin y a, comme une nature prodigieusement vivace et rapide, -disposé d'autres fleurettes. La difficulté même qu'a un jeune homme -d'éteindre et de traduire ce qu'il a de vraiment personnel, qui est -son regard sur les choses et le timbre de sa voix pour en parler, lui -fait apparaître ses pensées existantes, mais difficilement -saisissables, parce que embryonnaires, comme compliquées à l'excès, -rares et profondes. Les coteaux où mûrit son vin lui paraissent des -Himalayas, et la route serpentine qu'il suit, en musant, quoi qu'il en -ait, pour aller cueillir ses grappes, prend des lointains à ses -lenteurs. Une fois sur sa colline, il aperçoit des horizons si -candidement clairs qu'il est sûr qu'aucun oeil humain ne les a -entrevus; il faut bien des noms nouveaux pour les fruits des nouvelles -Amériques qui surgissent à une contemplation toute neuve, et de là des -trouvailles et des exagérations, des chefs-d'oeuvre d'impulsion jeune, -et des théories qui attendront confirmation, le plus souvent la -trouveront dans l'âge mûr, en se dépouillant de l'acquis qui les -gênait, les notions antérieures une fois mieux classées. Rimbaud, -comme tous les jeunes gens de génie, eût certes désiré renouveler -entièrement sa langue, trouver, pour y serrer ses idées, des gangues -d'un cristal inconnu. Sans doute Rimbaud était au courant des -phénomènes d'audition colorée; peut-être connaissait-il par sa propre -expérience ces phénomènes. Je ne suis pas assez sûr de la date exacte -du _Sonnet des Voyelles_ pour avancer autrement qu'en hypothèse que: -Rimbaud a parfaitement pu écrire ce sonnet, non en province, mais à -Paris; que, s'il l'a écrit à Paris, un de ses premiers amis dans -cette ville ayant été Charles Cros, très au fait de toutes ces -questions, il a pu contrôler, avec la science, réelle et imaginative à -la fois, de Charles Cros, certaines idées à lui, se clarifier certains -rapprochements à lui personnels, noter un son et une couleur. Les vers -du sonnet sont très beaux--tous font image. Rimbaud n'y attache pas -d'autre importance, puisqu'on ne retrouve plus de notations selon -cette théorie dans ses autres écrits. Ce sonnet est un amusant -paradoxe détaillant une des correspondances _possibles_ des choses, -et, à ce titre, il est beau et curieux. Ce n'est pas la faute de -Rimbaud si des esprits lourds, fâcheusement logiques, s'en sont fait -une méthode plutôt divertissante; c'est encore moins sa faute si on a -attribué à ce sonnet, dans son oeuvre et en n'importe quel sens, une -importance exorbitante. - -II - -UNE SAISON EN ENFER.--LES ILLUMINATIONS - -_Les Illuminations_ sont-elles postérieures ou antérieures à _Une -Saison en Enfer_? Paul Verlaine n'était pas très fixé sur ce point. On -pourrait induire l'antériorité des _Illuminations_, et, au premier -aspect, d'une façon irréfutable, de ce qu'un chapitre d'_Une Saison en -Enfer_, «Alchimie du Verbe», traite d'une méthode littéraire -appliquée en quelques poèmes et pages en prose des _Illuminations_. Il -y a là le désaveu (au point de vue théorétique) du fameux _Sonnet des -Voyelles_, et un blâme, des ironies même, à l'égard de certains poèmes -des _Illuminations_. Notons pourtant que le dégoût de l'auteur pour -ces poèmes n'est pas suffisant pour l'empêcher de les publier là, pour -la première fois. Il serait difficile d'admettre que c'est par une -humilité toute chrétienne que Rimbaud, se frappant la poitrine, offre, -en exemple à ne pas suivre, ces vers terriblement mauvais; il vaut -mieux croire que, tout en abandonnant une technique extrêmement -difficile et dangereuse (ce n'est point de la coloration des voyelles -que je parle, mais des recherches pour fixer les silences, et aussi -atteindre par la sonorité seule la satisfaction des cinq sens, voir p. -239). Rimbaud jugeait alors les poèmes en eux-mêmes dignes de mieux -que le panier. Condamner la _Chanson de la Plus Haute Tour_ eût été -d'un auto-criticisme un peu trop sévère. - -Mais si _Alchimie du Verbe_ prouve que les vers y inclus et certaines -proses lui sont antérieurs (pas de beaucoup), nous verrons que les -vers des _Illuminations_ reprennent certains passages d'_Une Saison en -Enfer_ «Mauvais Sang», que la langue des _Illuminations_ est plus -belle, plus ferme, plus concentrée, que celle d'_Une Saison_. - -Nous croyons que si _Une saison en Enfer_, qui forme à sa manière un -tout, est postérieure à certaines des _Illuminations_, elle fut -terminée avant que toutes les _Illuminations_ fussent écrites, et ces -_Illuminations_ (ce que nous en possédons) ne formaient pas un livre, -ne devaient pas former un livre enchaîné, mais un recueil de poèmes en -prose, qui pouvait se grossir à l'infini, ou tout au moins en -proportion des idées nouvelles, ingénieuses, inattendues qui seraient -survenues dans le cerveau de Rimbaud; car si Verlaine entend -_Illuminations_, au sens de _Coloured plates_, en regrettant un titre -qui fût, non _Enluminures_, impliquant quelque fignolage, mais un -autre mot sorti du verbe _enluminer_, si Verlaine pense que Rimbaud a -cherché un titre emprunté à l'imagerie polychrome, il nous est bien -difficile, texte en main, d'après le titre choisi par Rimbaud et la -note des poèmes, d'être de son avis. _Illuminations_, à notre sens, -aurait signifié pour Rimbaud, outre la couleur d'Epinal à laquelle il -pensait un peu pour le procédé (l'Epinal et les albums anglais, -surtout les albums anglais), le bariolage cherché des fêtes à -lanternes japonaises et aussi le concours pressé des idées, -personnifiées en passants accourant, le falot à la main, sur la petite -place de quelque ville, plus éclairées de l'obscurité ambiante, et -aussi ce mot _Illuminations_ répondait à cette acception de _brusques -éclairs de la pensée_, aussitôt notés, cursivement et tels quels. La -recherche d'impressions, l'acceptation d'intuitions aiguës, imprévues, -la capture d'analogies curieuses, telle est la préoccupation des -_Illuminations_, de ces improvisations parfois si heureusement -définitives, parfois indiquées d'une phrase initiale, suivie d'un _et -cætera_ motivé, comme _Marine_ (p. 136 des _Illuminations_). - -_UNE SAISON EN ENFER_ - -_Une saison en Enfer_ est l'explication de l'état d'âme de Rimbaud -généralisé en celui d'un jeune homme de son temps, issu du Tiers, gêné -par ce qu'il sent en lui-même de points d'inhibition dus à son -atavisme de bourgeoisie. Ça se passe en enfer, parce que l'enfer est -en bas, si le ciel est en haut, qu'aux yeux de Rimbaud il y a chez -lui, en ce moment de son esprit, grouillement et non vol, et aussi -parce que Baudelaire et, à côté de lui, Verlaine est saturnien qui -parle du seul rire encore logique des têtes de mort. Influence dans la -position du sujet, mais ensuite quelle indépendance! - -Rimbaud cherche les couleurs de son âme; il retrouve l'histoire de sa -race; il s'est trié en lui-même les défauts des Celtes; des instants -de mysticisme lui ont montré qu'il eût pu être un des compagnons de -Pierre l'Hermite, un des lépreux chauffant leurs plaies au soleil près -des vieux murs, munis de l'éternel tesson; des instants de violence -lui montrent qu'il aurait pu être un reître; il eût volontiers -fréquenté les sabbats. Il ne se retrouve plus au XVIIIe. Traduisons: -il ne se retrouve plus d'atavisme hors d'un catholicisme un peu -idolâtre. Il se revoit XIXe, il déplore que tout n'aboutisse comme -philosophie qu'au ravaudage des vieux espoirs (voilà pour l'âme) et à -la médecine, codification des remèdes de bonnes femmes (voilà pour le -corps). Que faudrait-il pour que ce jeune homme du XIXe siècle fût -heureux? Qu'on aille à l'_Esprit_. Qu'entend-il par là? Qu'on retourne -au paganisme, qu'on écoute le sang païen, qu'on rejette toute -influence de l'Evangile: tout le monde héros, et sur-homme, comme des -philosophes le diront après lui; redevenir l'homme qui est dieu par la -force et la splendeur, sur les débris de l'homme-dieu par solidarité -et résignation. Mais je ne pense point que, en son désir de se -retremper au passé, ses désirs d'Antée se bornent à la Grèce. Sans -doute, il admettrait la définition de Michelet: «la Grèce est une -étoile, elle en a la forme et le rayonnement»; mais c'est vers le -soleil qu'il va, vers le soleil des vieilles races orientales, vers la -vie de tribu, et, à défaut d'un impossible vieil Orient, il voudra -l'Orient des explorateurs, ou la prairie des Comanches, comme il sied -à quelqu'un qui devine Nietzsche et se souvient encore de Mayne-Reid: -puissance des images d'enfance chez un génie de vingt ans, d'images, -dès lors, reflétées épiques, au point de coexister avec la découverte -de nouveaux terrains littéraires. On me dira que c'est bizarre. Je -pense que l'incompréhension des critiques, devant cette oeuvre, prouve -suffisamment que nous sommes dans l'exceptionnel. Et son rêve est de -se fondre avec des forçats, comme Jean Valjean qu'il admire aussi, -parmi des pays où l'on vit d'autres vies. Foin de l'amour divin, et -des _chants raisonnables des anges_, foin de _l'angélique échelle du -bon sens_, de tout ce qui rend vieille fille, _la vie est la farce à -mener par tous_, et mieux vaut la guerre et le danger, malgré -qu'ironiquement on puisse se rappeler à soi-même des refrains de -vieille romance--la _Vie française_, le _Sentier de l'honneur_. Tout -est ridicule, même le salut. Alors l'alcool («j'ai avalé une fameuse -gorgée de poison») et les délires. - -Ecoutons la confession d'un compagnon d'enfer. C'est l'Epoux infernal -qui singe la voix, les gestes, les allures de la vierge folle qu'il -domine en son corps, et dont il tient toute l'âme, sauf une -échappatoire, un sourire, une ironie, une restriction dans -l'admiration. «Un jour, peut-être, il disparaîtra merveilleusement; -mais il faut que je sache s'il doit remonter à un ciel, que je voie un -peu l'assomption de mon petit ami!» Et cette simple restriction met -tout en question, annihile la vassalité de la femme, qui se réfugie en -son incompréhension de l'époux, comme l'époux croit devoir se garantir -par des menaces de départ brusque. Equilibre instable de deux êtres -qui se cherchent en eux-mêmes, en faisant semblant de se chercher l'un -dans l'autre, et pour passer le temps et échapper à la psychologie qui -s'impose trop, des tournées dans les ruelles noires, et des charités à -deux, et des cabarets, des aspects d'idylle exquise dans -l'insuffisance de l'amour, des désirs d'aventures où l'amour, -retrouvant toute sa liberté, retrouverait toute sa saveur. Cette -confession de l'Epoux infernal, c'est un conte de jeune amour -complexe, trouble et charmant (à rapprocher d'«Ouvriers», -_Illuminations_, p. 178). Et si l'amour ne comble pas cette âme -inquiète, ni l'art qu'il veut impossible, alors le travail, la -science--ce n'est point son affaire, _c'est trop simple et il fait -trop chaud_. Exister en s'amusant, histrionner à la Baudelaire, soit -peindre des fictions, rêver des _amours monstres_ et des _univers -fantastiques_, regretter le _matin_, et les étonnements, ravis de -l'enfance et ses grossissements, avoir rêvé d'être mage et retomber -paysan... Il faut chercher le salut vers des villes de rêve. Sur le -seuil de l'enfer, il y a des clartés spirituelles vers où tendre; armé -d'une ardente patience, absorber des réalités; être soi totalement, -âme et corps, penseur indépendant et chaste. - -Telle est cette oeuvre courte et touffue indiquant le départ hors -d'une vie ordinaire vers quelque vie mentale et personnelle, sur -laquelle on ne nous donne pas plus de détails. - -_LES ILLUMINATIONS_ - -J'ai dit tout à l'heure ce qu'étaient en général _les Illuminations_; -regardons-les maintenant de plus près. - -Voici le petit poème _Après le Déluge_, qui nous explique la vision de -l'écrivain. Rien n'a changé, depuis le temps où l'idée du déluge se -fut rassise dans les esprits, c'est-à-dire peu ou beaucoup de temps -après un laps de temps inappréciable de cent ou de deux mille ans, -minute d'éternité. C'est presque en même temps qu'il y eut -Barbe-Bleue, les gladiateurs, que les castors bâtirent, qu'on baptisa -le verre de café mazagran, que les enfants admirent tourner les -girouettes et regardent les images, qu'il y a des sentiments frais et -des orgies, de mauvaise musique de piano, c'est presque en même temps -qu'on bâtira un splendide hôtel dans la nuit du Pôle. Tout est dans -tout, au sens de la durée, naissance des pierres précieuses, -superstitions, églogues et aussi le mutisme de la nature qui cache -bien ses secrets. Peut-être les montre-t-elle un peu, au lendemain -d'un déluge, dans sa hâte à se retrouver. Alors on peut avoir des -visions fraîches. Il serait bon que les déluges ne soient plus -dissipés, qu'il en revienne un, pas tant pour qu'on sache, mais pour -qu'on voie. La vision du poète est monotone dans ces grands -changements, et, sauf un cataclysme, tout est pour elle équivalent et -contemporain. Les tableaux qui suivront sont pris des sentiments et -des monuments à la fois éternels et d'une minute de cette humanité à -la fois stable et kaléidoscopique telle que la veut voir le poète. - -Alors des mirages. Après le dernier jour du monde, le monde barbare -recommençant dans les glaces arctiques, et retrouvant, dans un -atavisme, par merveille de routine demeurée, les fleurs qui n'existent -pas, les pensées humaines; des paysages figurés où des anges dansent -tout près des labours, un décor de primitif donnant une terre de -Jouvence, des décors d'étude de nature, faits de tout près, en se -penchant, comme _Fleurs_, grossissement d'une motte de terre jusqu'à -l'étendue, jusqu'au désir de la mer et du ciel, et l'_Aube_, la joie -fraîche de saisir les joies de lumière des premiers rayons d'été et -_Royauté_, une sorte de chanson en prose sur la royauté de l'amour, et -l'esquisse en trois lignes d'une ville esthétique adorant la beauté -des êtres, des choses et des jardins. - -Puis des séries. - -Voici l'enfance. Des notations d'abord d'objets et, relatifs à ces -objets, des mots étranges, des noms propres bizarres qui ont frappé la -jeune imagination, le grossissement de la nature, le rapport que -l'enfant fait de tout, arc-en-ciel, fleur ou mer, à ce qui le touche -le plus immédiatement, et puis les livres et les images, leurs fastes, -et leur sentimentalité, et l'instinct éveillé chez l'enfant, un petit -monde visionnaire qui se lève en lui et que détruit la parole -bienveillante et ennuyeuse de la sollicitude des parents. - -Et puis le paysage s'anime: des revenants, qui ont été des âmes -tendres et généreuses, des maisons fermées le frappent. Qu'est-ce -qu'une absence, un deuil, une vente? Qu'est-ce que la tristesse et la -désolation? Et les fleurs magiques bourdonnent, le besoin de fixer -couvre tout. Voici les peurs, qui lui arrivent de la légende: il y a -un oiseau au bois, une cathédrale qui descend et un lac qui monte, et -la grande peur, celle d'une voix qu'on entend au loin et qui vous -chasse. - -Puis le rêve où l'on se retrouve, où l'on se configure à soi-même par -ses desseins (V. _Mauvais Sang_). On est le saint des gravures -hagiographiques parmi les bêtes pacifiques et charmées, le savant de -l'estampe d'après Rembrandt, le piéton de la découverte et de la -croisade, et, au bout du rêve, la terreur du silence. Brève terreur; -on aime bientôt le silence: «Qu'on me loue enfin ce tombeau.» Voici le -rêve infantile d'une vie mystérieuse et contemplative au-dessous d'une -énorme cité populeuse qu'on dédaigne, où l'on s'emmure. - -Et dans _Vie_ (qu'il faut comprendre «rêveries»), une deuxième épreuve -du même sujet, du dernier poème d'enfance, l'éveil de l'imagination -par les textes: les dépassant, s'exaltant, les devinant, le cerveau de -l'enfant invente des vies, des drames, il sort de sa personnalité -étroite, suscite des personnages; un brahmane, créé par lui, lui -explique les proverbes; les pensées se pressent; il existe pour lui -des minutes radieuses et multiples d'intuitions géniales. «Un envol de -pigeons écarlates tonne autour de ma pensée.» Le roman de jeunesse, et -la satiété d'avoir trop vite deviné la vie, et de s'être répandu en -romans mentaux, et un peu de dégoût: «je suis réellement d'outre-tombe -et pas de commissions.» - -Les _Villes_ font partie du défilé des féeries qu'a voulu Rimbaud: -luxe de mirages, paysages de rêve. Bien des poètes, à cette heure-là, -soit pris par la beauté de Paris, ses transformations, son sous-sol, -usine dissimulée de constructions propres, soit touchés par le contact -babylonien de Londres, ont rêvé des villes énormes, esthétiques, -pratiques aussi. Des utopistes d'avant la guerre en ont laissé des -opuscules, Tony Moilin par exemple. C'est cette préoccupation «que -deviendra Paris, que sera la ville future?» que reprend Rimbaud: et il -dépeint des villes de joies et de fêtes avec des cortèges de Mabs et -des Fêtes de la beauté, dos beffrois sonnant des musiques neuves et -idéalistes; il y a des boulevards de Bagdad, des boulevards de Mille -et Une Nuits où l'on chante l'avènement de quelque chose de mieux que -la journée de huit heures. On synthétise les lignes architecturales: -on retrouve, par l'art, la nature primitive, et l'on fait, sur ce -modèle, des jardins; des passerelles et des balcons traversent la -ville; un cirque, du genre de celui de Syssites de Flaubert, enserre -tout le commerce de la ville et en débarrasse le demeurant; l'argent -n'y a plus de prix--plus de villages, des villes, des faubourgs, et -des campagnes pour la chasse. - -A côté de cette série, des poèmes comme le _Conte_ du Prince et du -Génie, de l'âme inlassable de désirs et se consumant, et des paysages, -violents de traduction figurative. Pour dire «du Pas-de-Calais aux -Orcades», Rimbaud écrira: «du détroit d'indigo aux mers d'Ossian». Il -bâtit son paysage de quelques traits principaux, accusés et même -forcés d'importance: «sur le sable rose et orange qu'a lavé le ciel -vineux». Il a vu et décrit les eaux rougeâtres, les fleurs vives, les -coins des Venises du nord; il a interprété des bousculades de nuages, -et tenté de fixer les formes terrestres qu'ils affectent un instant -(p. 179). Et puis, au sortir de cet énorme travail verbal, de cette -lutte avec le ténu, l'éphémère, la nuance d'un rayon de soleil ou -d'une clarté lunaire, voici des cantilènes toutes dépouillées, toutes -calmes, toutes simples, (verlainiennes en même temps que les _Romances -sans Paroles_, moins belles peut-être ou plutôt moins touchantes, plus -intellectuelles souvent), et des efforts à traduire les phantasmes -d'ivresse, et de la satire touchant la magie bourgeoise, des féeries -et de contrastantes notations de la rue, _Hortense_, _Dévotion_ des -pèlerinages à la ville de Circé. Mais, s'il est facile d'énumérer et -de ramener la vision, on ne pourrait qu'en citant faire comprendre la -beauté complexe et sûre, l'agile doigté touchant si rapidement tant -d'accords qui sont les phrases et les vues synthétiques de Rimbaud. - -C'est par cette habileté verbale, et pour sa franchise à présenter des -rêveries féeriques et hyperphysiques comme de simples états d'âme, à -les démontrer état d'âme ou d'esprit, et justement puisque son esprit -les contenait, que Rimbaud vivra. Il a été un des beaux servants de la -Chimère. Il a été un idéaliste, sans bric à brac de passé, sans étude -traînante vers des textes trop connus. Il a été neuf sans charabia. Il -a été un puissant créateur de métaphores. On ne pourra regretter en -cette oeuvre que son absence de maturité et aussi sa brièveté. - - -Le Monument d'Arthur Rimbaud. - -Le 21 juillet, on inaugurait en belle place le buste d'Arthur Rimbaud -à Charleville, sa ville natale; ce petit fait n'est point sans -importance; il marque, dans l'histoire littéraire, une date; c'est le -commencement des honneurs officiels pour cette pléiade de poètes qui -précédèrent les poètes symbolistes, dont ils furent les aînés -immédiats, pour ce groupe de poètes que Paul Verlaine, un d'entre eux, -appela les poètes maudits, non sans quelque ressouvenir, peut-être un -peu suranné, du romantisme. - -Dans un volume qui contient six portraits littéraires, Verlaine -analysait et vantait, outre Mme Desbordes-Valmore, quatre de ses -propres émules; c'était Tristan Corbière, dont l'ironie neuve, -l'émotion picaresque et la technique libre et fantasque n'étaient -connues que de quelque dix personnes. Corbière venait de mourir à -trente-six ans. C'était Villiers de l'Isle-Adam, Stéphane Mallarmé et -Arthur Rimbaud. Verlaine s'était portraicturé lui sixième, sous le nom -de Pauvre Lelian; cette fois, et c'était mieux, l'influence -shakespearienne lui avait glissé cet anagramme. - -La sélection était juste, significative; elle eût été complète si -Verlaine eût goûté à sa valeur la saveur des vers de Charles -Cros et le particulier de sa vie. Le choix même de Marceline -Desbordes-Valmore, placée dans ce livre, pour sa grâce, pour un peu -d'oubli qui avait suivi une expansion trop restreinte de gloire, -n'était pas malheureux. Marceline Desbordes-Valmore, en effet, avait -eu des sincérités et aussi des coquetteries de sincérité, des élans -simples et un éloignement de la rhétorique qui la rapproche de -Corbière ou de Verlaine. L'hommage que lui adressait Verlaine lui -rendit les poètes qui l'oubliaient un peu, depuis que Sainte-Beuve et -Baudelaire avaient cessé de la vanter. D'ailleurs, entre ces poètes -que groupait Verlaine, pas de ressemblance mais bien des affinités, -car rien n'est aussi dissemblable que l'art de Verlaine et celui de -Mallarmé. Deux liens les unissaient; d'abord, tous deux ils étaient -des évadés du Parnasse, ensuite l'admiration des jeunes écrivains les -citait ensemble; de plus, ils goûtaient réciproquement leurs oeuvres. - -Les malheurs de Paul Verlaine, sa pauvreté, l'alternance de ses chants -émus, de ses élégies pieuses avec des pièces bacchiques et même -érotiques qui sont la tare de son oeuvre, l'idéal de perfection -difficile d'écriture que s'était fixé Stéphane Mallarmé, contrastant -avec une abondante et lucide causerie où il excella, fixent les traits -de leur physionomie. Villiers de l'Isle-Adam, clown et mage, prosateur -éloquent, souvent grandiose, ironiste souvent exquis, très rarement un -peu fatigant, leur ressemble en leur amour de l'art et la recherche de -l'originalité. Un point aussi les caractérise tous trois. Ils ont, en -quittant le Parnasse, laissé se diminuer de beaucoup leur admiration -pour Leconte de Lisle, moins celle qu'ils portaient à Théodore de -Banville. Ils admettent Hugo comme un très grand poète, mais non point -comme les Parnassiens à l'état de miracle, et ils sont résolus à -sortir des routes qu'il a tracées. Tous trois sont fortement -Baudelairiens, et ils continuent l'oeuvre de l'auteur des _Fleurs du -Mal_; par Baudelaire, ils ont subi l'empreinte de Poe. C'est Poe, -surtout, le maître de Villiers de l'Isle-Adam; c'est Baudelaire et Poe -qui apprennent aux poètes qui les aiment, à resserrer le champ -d'action de la poésie pour lui donner plus d'intensité; tous les -genres que la prose peut prendre, ils les lui abandonnent, surtout ils -lui laissent tout récit, toute évocation épique. On venait d'écrire -beaucoup de petites épopées, et la prose de _Salammbô_ paraissait plus -capable de chant héroïque que le vers romantique ou parnassien. Encore -un autre souci hanta, parmi ce groupe, au cours de leur développement, -deux poètes, Verlaine et Rimbaud. Ils pensaient que si Baudelaire -avait eu raison de condenser le vers romantique que les élèves de -Musset et d'Hugo avaient relâché, il était temps, la condensation de -Baudelaire ayant été à son tour exagérée, de rendre ce vers plus -souple, plus mobile, et de le débarrasser de ce qu'on pourrait appeler -les difficultés d'amour-propre, les petits obstacles qui donnent à bon -compte de la _difficulté vaincue_. Ils pratiquaient ce qu'on appelle -actuellement le vers libéré (très différent de ce qu'est le vers -libre, qui prend ailleurs ses moyens de structure), ils négligeaient -de placer exactement la césure, admettaient l'hiatus, abolissaient -les rimes pour l'oeil, la différence faite entre les singuliers et les -pluriels, et se soustrayaient à l'obligation édictée par Banville de -rimer avec la consonne d'appui. En somme, ils voulaient la rime, moins -prévue, moins obligatoirement sonore, ils la cherchaient moins -rhétorique et plus musicale, et Verlaine a bien traduit sa pensée en -traitant la rime de bijou d'un sou, c'est-à-dire d'affiquet sans -valeur, _en toc_, dont l'exhibition trop apparente était preuve de -mauvais goût. Un trait commun relie encore ces artistes, que Verlaine -groupait dans son livre des _Poètes maudits_: ils ont tous des parties -de génie, tous sont contrecarrés dans le développement de ce génie par -quelque côté de leur esprit. Supérieurs comme portée à leurs -adversaires littéraires, ils n'en ont pas toujours eu l'abondance -heureuse, ou l'opiniâtreté, ou le don de se présenter en une formule -d'apparence définitive. Il leur a manqué quelque chose pour réaliser -pleinement un idéal très élevé. Ils ont très bien vu ce qui manquait à -notre poésie et à notre littérature, qu'elle avait trop d'action, pas -assez de rêve, et qu'on y discourait trop; ils l'ont fortement marqué, -mais ils n'ont pas mis, à la place de l'idéal qu'ils refusaient, un -idéal complet; ils n'ont point détrôné les vieilles formules pour en -instituer une autre, comme c'était leur rêve. Ils n'ont pas fait -l'avenir, mais ils ont sur lui une influence considérable. - -Parmi ces écrivains exceptionnels, Arthur Rimbaud est un cas à part; -parmi ces figures de haute originalité, il est d'apparence légendaire. -Sa précocité est plus grande que toute autre connue: c'est à l'école -qu'il fait ses premiers bons vers; il les envoie à des amis à Paris; -on lui fait fête, on l'appelle. Théodore de Banville, Cros, Verlaine -l'encouragent. Victor Hugo dit: C'est Shakespeare enfant. Il a -dix-huit ans quand il écrit son poème le plus fameux: _Le Bateau -ivre_; il a vingt ans quand il note les _Illuminations_, série de -poèmes en prose mêlée de quelques poèmes en vers, où il y a des -éclairs ardents de lyrisme, des concisions extraordinaires, des -visions neuves, une mêlée d'images, de métaphores qui se nuisent par -leur complexité touffue, puis brusquement il prend en haine la -littérature et va gagner sa vie loin de France, ayant pris en dédain -la vie d'Europe, soucieux d'autres horizons... - -C'est un départ bizarre, si on ne l'explique par la lassitude qu'il a -d'un monde littéraire si éloigné de ses idées, si éloigné de désirer -ce que lui veut exiger de l'art. Mais c'était un départ raisonné, car -désormais aucune de ses lettres ne fera à la poésie la plus légère -allusion. En Éthiopie, où il donnera des soirées en sa factorerie, il -distraira ses invités par des danses et des chansons des pays Gallas -ou Amhariques, et s'il écrit, ce sont quelques notes précises et -documentaires, à la Société de géographie. Le poète marcha beaucoup et -fit des découvertes, mais personne n'eût pu se douter qu'il avait eu -des ailes. Et encore, on ne pourrait dire que, lorsqu'il quitta -l'Europe, il allait se faire explorateur; non, il cherchait seulement -à aller le plus loin possible, à changer de milieu le plus souvent -possible, en vivant sur le pays, grâce aux habiletés diverses qu'un -Européen instruit apporte toujours, dans la mesure de sa culture -scientifique, dans les pays neufs. «Si je reviens (en Europe), -écrit-il à sa famille (en 1885), ce ne sera jamais qu'en été, et je -serai forcé de redescendre, en hiver au moins, vers la Méditerranée. -En tout cas, ne comptez pas que mon humeur deviendrait moins -vagabonde. Au contraire. Si j'avais le moyen de voyager sans être -forcé de séjourner pour travailler et gagner l'existence, on ne me -verrait pas deux mois à la même place. Le monde est plein de contrées -magnifiques que les existences réunies de mille hommes ne suffiraient -pas à visiter. Mais d'un autre côté, je ne voudrais pas vagabonder -dans la misère. Je voudrais avoir quelques milliers de francs de rente -et pouvoir passer l'année dans deux ou trois contrées différentes, en -vivant modestement, et en m'occupant d'une façon intelligente à -quelques travaux intéressants. Vivre tout le temps au même lieu, je -trouverai toujours cela très malheureux. Enfin, le plus probable c'est -qu'on va plutôt où l'on ne veut pas, et que l'on fait plutôt ce qu'on -ne veut pas faire, et qu'on vit et décide tout autrement qu'on ne le -voudrait jamais, cela sans espoir d'aucune espèce de compensation.» - -Dans ses voyages, soit à Aden, soit aux plateaux du Harrar, où en -rapport avec M. Ilg, M. Chefneux et les conseillers européens du négus -Ménélick il semble avoir exercé quelque influence, on peut croire -qu'il n'a jamais lu de livre littéraire; les ouvrages qu'il fait venir -sont d'un ordre purement technique, soit les Constructions métalliques -de Monge, les manuels du charron, du tanneur, du verrier, du -briquetier, du fondeur en tous métaux, du fabricant de bougies (de -chez Roret), un traité de métallurgie, une hydraulique. Sa -correspondance ne contient pas _un mot_ qui ait trait à la -littérature; il ne fut en rapport avec aucun écrivain. Une seule -velléité et pas exclusivement littéraire! En 1887, il proposa au -_Temps_ une correspondance relative aux opérations de l'armée -italienne en Éthiopie; la négociation n'aboutit point. M. Paul Bourde, -son ancien condisciple à qui il s'était adressé, le mit au courant, -bien incompréhensivement d'ailleurs, du bruit qui se faisait autour de -ses oeuvres. Il ne semble pas s'en être autrement préoccupé. C'était -bien, et voulu obstinément, le plongeon dans l'ombre, à moins qu'il -n'ajournât tout après la conquête de cette indépendance qu'il se -rêvait. C'est en tâchant de la conquérir, qu'il tomba malade; il -revint en France pour y agoniser longuement. - - * * * * * - -L'oeuvre poétique d'Arthur Rimbaud, dont on a pu reconstituer une -notable partie, compte un peu plus d'un millier de vers. Les poèmes de -la première période (il a quinze ans) ne sont point sans réminiscences -d'Hugo et de Musset, c'est à Hugo qu'il emprunte ce _Forgeron_: - - Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant, - D'ivresse et de grandeur, le front vaste, riant - Comme un clairon d'airain avec toute sa bouche - Et prenant ce gros-là dans son regard farouche, - Le Forgeron parlait à Louis XVI, un jour - Que le Peuple était là, se tordant tout autour - Et sur les lambris d'or traînant sa veste sale. - -et c'est Musset, le Musset du début de _Rolla_ qui lui inspirera -_Soleil et chair_: - - O Vénus, o déesse, - Je regrette les temps de l'antique jeunesse - Des satyres lascifs, des faunes animaux, - Dieux qui mordaient d'amour l'écorce des rameaux - Et dans les nénuphars baisaient la Nymphe blonde. - Je regrette les temps où la sève du monde, - L'eau du fleuve, le sang rose des arbres verts - Dans les veines de Pan mettaient un univers. - -On notera, dans le même poème, l'influence de Théodore de Banville, du -Banville des _Exilés_, l'évocateur de dieux païens: - - O grande Ariadné, qui jettes tes sanglots - Sur la rive, en voyant fuir là-bas sur les flots, - Blanche sous le soleil, la voile de Thésée; - O douce vierge enfant qu'une nuit a brisée, - Tais-toi! Sur son char d'or bordé de noirs raisins, - Lysios, promené dans les champs phrygiens - Par les tigres lascifs et les panthères rousses, - Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses. - -Dans sa seconde période (il a seize ans), après encore du Musset -libertin, une _Comédie en trois baisers_, des caricatures féroces -comme les Assis, des tableaux de genre d'un ton doux, comme ces -Effarés, qui lui appartiennent en propre avec leur mélange de -gaminerie et de tendresse, sorte d'image à la Teniers, mais émue: - - A genoux, cinq petits: misère! - Regardent le boulanger faire - Le lourd pain blond - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Et quand, tandis que minuit sonne, - Façonné, pétillant et jaune - On sort le pain. - - Quand, sous les poutres enfumées, - Chantent les croûtes parfumées - Et les grillons. - - Que ce trou chaud souffle la vie, - Ils ont leur âme si ravie - Sous leurs haillons, - - Ils se ressentent si bien vivre, - Les pauvres petits pleins de givre, - Qu'ils sont là tous. - - Collant leurs petits museaux roses - Au grillage, chantant des choses - Entre les trous. - - Mais bien bas, comme une prière, - Repliés vers cette lumière - Du ciel rouvert. - - Si fort qu'ils crèvent leur culotte - Et que leur chemise tremblote - Au vent d'hiver. - -Mais surtout il faut dans cette oeuvre choisir le _Bateau ivre_, une -centaine de vers, d'une expansion lyrique alors toute neuve, -divination d'un adolescent qui n'avait point vu la mer, page -descriptive des plus curieuses, transposition aussi de certains états -d'âme, de certains appétits d'aventures qu'il avait déjà, et de la -lassitude native. C'est le bateau à la dérive, à qui il prête une -voix: - - Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures, - L'eau verte pénétra ma coque de sapin - Et des taches de vins bleus et des vomissures - Me lava, dispersant gouvernail et grappin. - - Et dès lors, je me suis baigné dans le poème - De la mer . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Où teignant tout à coup les bleuités, délires - - Et rythmes lents sous les rutilements du jour - Plus fortes que l'alcool, plus vastes que vos lyres - Fermentent les rousseurs amères de l'amour. - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies, - Baisers, montant aux yeux des mers avec lenteur; - La circulation des sèves inouïes - Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs. - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - J'ai vu des archipels sidéraux, et des îles - Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur, - Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t'exiles, - Million d'oiseaux d'or, ô future vigueur. - -La curiosité publique néglige parfois les côtés larges d'une oeuvre -nouvelle, pour s'arrêter outre mesure à quelque détail un peu criard. -Ce fut le cas pour Rimbaud et pour son _Sonnet des Voyelles_. Il faut -dire que ce ne fut pas tout à fait la faute du public, beaucoup de -jeunes artistes qui suivaient assez inconsidérément le mouvement -nouveau, et qui étaient surtout sensibles à ses audaces qui furent, -pour le symbolisme, ce que furent pour le romantisme ses truculences, -attachèrent eux-mêmes un sens trop capital à ce sonnet et s'en firent -candidement une esthétique. Il faut remarquer que dans sa _Saison en -enfer_ Rimbaud, pour parler du _Sonnet des Voyelles_, débute ainsi: «A -moi, l'histoire d'une de mes folies.... j'inventai la couleur des -voyelles! A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert. Je réglai la forme -et le mouvement de chaque consonne, et avec des rythmes instinctifs, -je me flattai d'inventer un verbe poétique, accessible un jour ou -l'autre à tous les sens... Ce fut d'abord une étude; j'écrivais des -silences, des nuits, je notais l'inexprimable; je fixais des vertiges. - -Le texte est net. Le _Sonnet des Voyelles_ ne contient pas plus une -esthétique qu'il n'est une gageure, une gaminerie pour étonner les -bourgeois. Rimbaud traversa une phase où, tout altéré de nouveauté -poétique, il chercha dans les indications réunies sur les phénomènes -d'audition colorée, quelque rudiment d'une science des sonorités. Il -vivait près de Charles Cros, à ce moment hanté de sa photographie des -couleurs, et qui put l'orienter vers des recherches de ce genre. En -surplus il ne faut jamais oublier, avec Rimbaud, l'influence -fondamentale de Baudelaire dont les _Correspondances_ hantaient fort -les cerveaux de ses disciples. Rimbaud essaya de noter quelques -correspondances possibles, sur ce terrain de l'harmonie verbale; il -fit peut-être fausse route, en tout cas il ne se servit point de sa -méthode. Il reste de cette tentative les belles analogies que -signalent quelques vers de son sonnet. - - E, candeur des vapeurs et des tentes, - Lance des glaciers fiers, rois blancs, frisson d'ombelles; - I, pourpres, sang craché, rires des lèvres belles - Dans la colère ou les ivresses pénitentes. - - U, cycles vibrements divins des mers virides, - Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides - Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux. - -Ce fut après ces recherches d'une poésie infiniment compliquée, que -Rimbaud donna de douces cantilènes, analogues de ton à certaines qui -contribuèrent à la gloire de Verlaine; il disait dans sa chanson de La -plus haute Tour: - - Oisive jeunesse - A tout asservie - Par délicatesse - J'ai perdu ma vie. - Ah! que le temps vienne - Où les coeurs s'éprennent... - -et d'autres poèmes d'un charme neuf; c'était le temps où il écrivait -les _Illuminations_. - -Paul Verlaine disait qu'«Illuminations» devait être pris un peu en -synonyme d'enluminures, d'imageries, de ce que les Anglais appellent -_coloured plates_. L'ambition du titre et du livre apparaissent plus -grandes. Il s'est agi pour l'auteur de tirer des feux d'artifice -d'images. Le livre a paru difficile. Cette difficulté apparente c'est -que, comme plus ou moins tous les poètes qui ont développé l'idée -romantique, en se gardant de la rhétorique et des longs -développements, il supprime les transitions, et dédaigne de donner des -explications préalables. Ainsi ces facettes de prose, intitulées -_Enfances_, qui procèdent par phrases juxtaposées: - -«Je suis le saint en prières sur la terrasse, comme les bêtes -pacifiques paissent jusqu'à la mer de Palestine. - -«Je suis le savant au fauteuil sombre; les branches et la pluie se -jettent à la croisée de la bibliothèque. - -«Je suis le piéton de la grande route par les bois nains; la rumeur -des écluses couvre mes pas. Je vois longtemps la mélancolique lessive -d'or du couchant. - -«Je serais bien l'enfant abandonné sur la jetée portée à la haute mer, -le petit valet suivant l'allée dont le front touche le ciel. - -«Les Sentiers sont âpres; les monticules se couvrent de genêts, l'air -est immobile. Que les oiseaux et les sources sont loin! Ce ne peut -être que la fin du monde en avançant.» - -Les phrases forment un fragment indépendant d'une série intitulée -_Enfances_ où Rimbaud a voulu décrire ses sensations d'enfance, mais -non point en les résumant didactiquement, mais en essayant de donner, -par la juxtaposition des idées, l'impression de leur naissance rapide -et successive, l'impression d'images de lanterne magique qu'elles -purent avoir en passant dans son jeune esprit. Ce petit fragment -contient l'histoire de sa rêverie dont les éléments lui sont donnés -par des illustrations de Vies de saints, par quelque Faust, quelque -conte du Petit Poucet, le tout mêlé à ses souvenirs de promenades, à -ses impressions personnelles de nature, ainsi que cela peut se faire -chez un enfant très liseur et très impressionnable. - -Ailleurs, dans la _Saison en enfer_, il explique qu'il est un Celte, -qu'il a, de ses ancêtres gaulois, «l'oeil bleu, la cervelle étroite et -la maladresse dans la lutte.» Il indiquera qu'il sent qu'il a toujours -été race inférieure et qu'_en sa race_ il se rappelle l'histoire de la -France, fille aînée de l'Église. «J'aurais fait, manant, le voyage de -Terre sainte; j'ai dans la tête des routes dans les plaines souabes, -des rues de Byzance, des remparts de Solyme; le culte de Marie, -l'attendrissement sur le Crucifié s'éveillent en moi, parmi mille -féeries profanes. Je suis assis, lépreux, sur les pots cassés et les -orties, au pied du mur rongé par le soleil; plus tard, reître, -j'aurais bivouaqué sous les nuits d'Allemagne. - -«Ah! encore, je danse le sabbat dans une rouge clairière, avec des -vieilles et des enfants.» - -Je crois qu'on ne trouvera là nulle obscurité; c'est une évocation -d'âme de roturier, de vilain, selon un Michelet ou un Thierry, mais le -petit mot d'explication qui placerait tout de suite le lecteur sur le -terrain historique, l'auteur ne le dira pas. La généralité des auteurs -cherche à épargner toute fatigue et toute intuition nécessaire à leurs -lecteurs. Rimbaud exige du sien un petit effort. Il ne veut pas -alourdir sa phrase par des développements qui ne feraient pas corps -avec l'idée, qui ne seraient qu'explicatifs; le lecteur se refuse à -cet effort, et alors l'accusation d'obscurité adressée à l'auteur se -précise. - - * * * * * - -Je ne cite que des cas particuliers, de ces oeuvres en prose de -Rimbaud si courtes, mais très touffues et profondément variées de page -en page. Il y aura toujours des auteurs difficiles, et il faut sans -doute qu'il y en ait puisqu'il y en a. L'évolution de la littérature -n'est pas un phénomène de hasard. Il y a lien et logique entre les -phénomènes. C'est logiquement que le romantisme a produit Baudelaire, -que de Baudelaire ont procédé les poètes tels que Verlaine et Rimbaud -et que le symbolisme s'est produit. - -C'est par un jeu fatal de contraste et d'équilibre qu'après la poussée -symboliste est intervenue une sorte de réaction parnassienne; toute -action est suivie de réaction. Quelle sera l'influence de Rimbaud, -nous ne pouvons encore le délimiter. Elle sera. S'exercera-t-elle, par -dilution, chez des écrivains plus abordables, sur le grand public? -l'oeuvre de Rimbaud ne sera-t-elle qu'un livre rare, où iront se -délasser des blasés, des amateurs de littérature sans concessions, -d'art pour l'art? C'est le temps qui fixera ces points. Mais notons -qu'en dehors de tout, c'est une précieuse note psychologique pour -l'étude de la formation des cerveaux littéraires, que cette sorte de -poussée de sève, chez un tout jeune homme, suivie d'un si long et -dédaigneux silence. - -Rimbaud avait-il tout dit? C'est possible. Le doute où l'on en est, et -que rien ne permet de fixer, laisse sa figure plus énigmatique, -partant plus curieuse pour le critique. Mais pour ceux qui, plus -sévères que Victor Hugo, ne lui concéderaient pas le génie, il reste -un être très exceptionnel; nier son expansion intellectuelle ne -signifierait rien; il vaut mieux tâcher de la comprendre et d'établir -entre soi et lui, au prix d'un peu d'effort, la relativité qu'on peut -avoir sans difficulté, avec un écrivain quelconque, plus normal ou -moins ambitieux, ou moins prophète, ou moins doué. - - - - -ÉTUDES - - - - -ÉTUDES - - -De l'Evolution de la poésie au XIXe siècle. - -Au commencement de ce siècle Ballanche qui fut un philosophe, et au -surplus un académicien, écrivait, étant encore un débutant qui cherche -sa voie: - -«La littérature romantique, créée par Jean-Jacques Rousseau, défendue -par des écrivains tels que Chateaubriand, Mme de Staël et l'abbé -Delille, est destinée à triompher de la littérature classique qui sera -bientôt de l'archéologie.» - -Opinion d'homme du public. On est étonné de trouver Delille aux côtés -de Chateaubriand--opinion qui a pu sembler très tranchante et pourtant -vraie. Avant la Restauration, la littérature classique était morte au -contact des oeuvres de Chateaubriand et de Mme de Staël, et même de -l'abbé Delille, auquel il faudrait ajouter le timide Ducis et -Chênedollé, à placer avec beaucoup d'autres dans le groupe de -Chateaubriand. La littérature de cette toute première période est -pauvre numériquement de talents. La Révolution a coupé bien des -têtes, les guerres ont mangé bien des hommes. Une sorte de -restauration humaniste et mélodieuse de l'antiquité a avorté par la -mort de Chénier; l'art délicat d'un Chamfort a été de même interrompu; -un Rivarol, émigré à Hambourg, perd dans une ambiance différente ses -plus claires qualités. C'est sur des décombres d'où ne percent que -quelques voix médiocres et académiques s'occupant de versifier des -_Eloges_, que monte le Romantisme préparé par l'influence de Rousseau, -des faux Ossian, des chevauchées des Français à travers l'Europe, de -leurs contacts avec des races différentes, et de leur connaissance -nouvelle d'une Allemagne toute neuve qui vient d'échapper aux tutelles -étroites de notre art Louis XIV, et se réveille avec le _Faust_ de -Goethe. Les _Affinités Electives_ relient cet art à celui de notre -XVIIIe siècle français. Parmi l'essaim nombreux des premiers -romantiques, s'élèvent Hugo et Lamartine; Vigny s'y adjoint, -indépendant d'eux, juxtaposé seulement. Hugo et Lamartine vont plus -vite et c'est eux les poètes d'une génération qui, par un singulier -contraste, admet toute leur beauté verbale, et rejette leurs idées, -comme le prouva juillet 1830. Rien de pauvre comme le fond de -philosophie cléricale et réactionnaire d'où procèdent Hugo et -Lamartine. Aussi le vrai triomphe du Hugo de la Restauration et du -temps de Charles X est dans la préparation et l'accomplissement de sa -rénovation dramatique en un genre inférieur au poème pur, tout -d'action, de cantilène, d'éclat. Hugo donne des drames de mouvement, -d'extériorité. L'influence de Shakespeare s'universalise, et -l'influence de Corneille agrafe au patrimoine français les premiers -drames d'Hugo; un gai et laborieux manoeuvre, Alexandre Dumas, en -monnaiera la bonne nouvelle. Vigny ajoutera quelques pages solides à -l'histoire de ce théâtre romantique, mais sa belle oeuvre est ce -poème, tout à fait réalisé: _Moïse_, rivalisant avec les plus belles -_Méditations_ et les _Feuilles d'Automne_. Voici avec _Cromwel_ et -_Hernani_ le bilan de deuxième période romantique, la première ayant -été surtout illustrée par Chateaubriand. Le romantisme allemand a eu -la fortune de s'appuyer tout de suite sur le jaillissement de la -poésie populaire, d'où, chez lui, un pittoresque plus sûr, mais moins -éclatant et moins varié. Le romantisme allemand va vers l'intimité, le -romantisme français emprunte davantage à la rhétorique et à -l'éloquence. Des deux côtés, l'influence toute puissante de Racine a -vécu. - -La troisième période romantique entoure Hugo et Lamartine d'une foule -de disciples; et Musset crée une alliance du vers français nouveau -avec d'anciens genres du XVIIIe siècle comme le _Conte_. Les premiers -romantiques n'ont vu qu'_Hamlet_ et _Othello_, Musset découvre _Peines -d'amour perdues_ et _Beaucoup de bruit pour rien_, se réunit à -Beaumarchais, à Marivaux et crée un romantisme classique, sage au -fond, débraillé en surface, pas toujours dans la mesure, rarement -audacieux et donnant partout l'impression de cette qualité. Les -Lamartiniens se perdent en des extases catholiques platement -versifiées; Barbier s'impose, rude et classique de ton, semblable à un -Marie-Joseph de Chénier plus inspiré et doué du métier élargi des -romantiques. La tentative de compromission entre le romantisme et le -classicisme de Casimir Delavigne, qui, par le choix de ses sujets et -leur maniement, se rattacherait plus qu'il ne le croyait à la tragédie -de Voltaire, a avorté. C'est le grand temps de l'influence d'Hugo. Les -meilleurs se rangent près de lui, dont Sainte-Beuve, qui, d'après -quelques indications anglaises, crée une poésie personnelle, pédestre, -intime, et explique le romantisme par sa critique. Théophile Gautier, -critique et prosateur, romancier et nouvelliste, s'affirme aussi comme -poète, quoique sa rhétorique artiste ait donné surtout sa mesure plus -tard dans les _Emaux et Camées_. Gérard de Nerval, plus instruit -qu'aucun des romantiques, laisse quelques sonnets montrant quel poète -en vers il eût pu être. Avec lui perce la première lassitude visible -de l'instrument romantique du vers, adouci par Lamartine, fortifié par -Hugo, stylisé par Vigny, enrichi par Gautier. Une jolie voix de femme -se fait entendre à l'écart du cénacle, celle de Mme Desbordes-Valmore. -Le théâtre d'Hugo continue à s'affirmer; les _Contemplations_ et la -première _Légende des Siècles_ donnent le maximum de ce qu'a pu le -romantisme, et voici avec Baudelaire quelque chose de nouveau qui se -lève. - -A ce moment, il y a contre la nouvelle école une réaction provoquée -par l'anormal et l'excès de pittoresque facile de certains -romantiques; c'est Ponsard qui la formule par un retour inutile à -l'art racinien, avec des essais malencontreux de drame moderne dans la -forme classique, un retour agressif de la comédie en cinq actes et en -vers. Casimir Delavigne, Casimir Bonjour, Francis Ponsard, Emile -Augier, chaînons qui aboutissent à M. de Bornier et Parodi, de nos -jours. Il y a contre le romantisme Lamartinien et Mussétique, un peu -pleurard et faussement folâtre, la réaction de Leconte de Lisle qui -veut évoquer, et non soupirer, déclamer et non chanter; et les visions -antiques et barbares apparaîtront, plus serrées que chez Hugo, plus -volontairement plastiques et impassibles, sans que le poète -intervienne. Il y a la réaction de Baudelaire qui pense que -l'instrument romantique est trop lâche, que le fonds des idées -romantiques est banal. Baudelaire n'étiquette pas sa recherche, n'a -pas souci de choisir un adjectif pour fonder une école; il est -romantique à la façon de Delacroix, et non selon Hugo, et il admire -Gautier à cause de sa grande souplesse artiste. Mais son art procède -de lui-même. Avec plus de couleur et de rythme que les romantiques, -avec plus de sonorité intime, d'un verbe plus nourri de latinité, il -reprend leur préoccupation de poésie personnelle, et au lieu de la -cantonner dans le paysage agreste et l'amour, il écoute les songes, -les cauchemars et les spleens. Il se rattache à Sainte-Beuve par un -souci de connaissance exacte et reprend l'oeuvre oubliée de Bertrand. -Bertrand avait voulu par ses poèmes en prose faire l'image stricte, -sans être gêné par la formule du vers--pas un mot de trop, et par -conséquent pas de chevilles--Baudelaire élargit définitivement la -forme d'Aloysius Bertrand. Il veut trouver à côté du vers, qu'il a -fait pourtant si plein et si souple, un instrument intermédiaire, une -forme _plus musicale_--second mouvement de lassitude contre la stricte -monotonie du vers français classique insuffisamment libéré par le -romantisme. Le premier de ces craquements dans la machine d'apparence -si solide, avait été provoqué inconsciemment par Nerval, préférant -n'être qu'un écrivain en prose, plutôt que de subir ces inutiles -prescriptions de Procuste--exemple que suivra le grand poète Flaubert. -Théodore de Banville néanmoins continue avec une expansion claire et -ensoleillée et les plus beaux dons lyriques le jeu purement -romantique. - -Le Romantisme disloqué à sa base, et voyant pour la première fois -s'éloigner de lui les plus doués, semble se chercher à nouveau; -l'évolution des chefs continue. Si Gautier demeure le même, toujours -épanoui, savant, fier et imprévu, Hugo et Lamartine compliquent leur -art par un plus large emploi de la vie sociale. Ils vont tous deux, -avec des allures et succès différents, mais d'une même noble allure, -vers les revendications populaires, vers la liberté. Hugo écrit -certains chapitres des _Misérables_, qui ne paraîtront que plus tard, -mais ses poésies et ses discours indiquent son mouvement. Lamartine se -modifie, se transpose, se fortifie. Si le poète n'écrit plus de vers, -l'historien des _Girondins_ est un poète. - -Ce fut une belle période, ce fut un beau Paris littéraire que celui -qui contenait Hugo, Lamartine, Vigny, Musset, Gautier, Baudelaire, -Leconte de Lisle, Balzac, Banville, près de Berlioz, de Delacroix, de -Decamps, et qui s'honorait de la présence d'un auguste exilé, Henri -Heine. Le romantisme français et le romantisme allemand sont -rapprochés par la présence à Paris et les amitiés de ce grand poète. -Heine, Nerval, Gautier furent réunis. Le romantisme français et celui -d'Allemagne furent, à ce moment, frères en quelque idées généreuses. -Le génie français avait imprégné Heine qui, à son tour, a laissé en -France des traces qui, bien plus tard, ont abouti dans les dernières -recherches d'art de ce siècle. Sur les confins des poètes, durant -cette troisième période, Michelet et Quinet écrivent des évocations -qui, à défaut de ce mot qui ne représente pas, au sens courant, un -genre, devraient être traitées de poèmes. _Ahasverus_ est une oeuvre -éloquente et isolée. - -A la quatrième période romantique qui correspond à peu près à la -période du second Empire, il arrive d'abord que Béranger meurt. La -critique de cette époque--Taine par exemple--le mettait auprès d'Hugo, -Lamartine et Musset, dans une classification en quatre grands poètes -où Vigny était oublié. Négligence dure surtout pour le critique. -Béranger emporte avec lui une forme bourgeoise, sans grand intérêt. Un -autre néo-classique, Soumet, donne à ce moment en une assez belle -épopée le summum de ce que pouvait cette école. Les poèmes posthumes -de Vigny rendaient sa tombe plus majestueuse; il renaissait plus -grand. Baudelaire se décourageait, et l'ombre paralysa des tentatives -de romans, de contes, de poèmes de forme plus libre que celle qu'il -avait pratiquée. Ce fut alors la forte maturité de Leconte de Lisle et -de Théodore de Banville sous les auspices de qui se fonda _Le -Parnasse_. Les écrivains qui débutaient au moment de cette quatrième -période romantique, après avoir adressé un salut à Hugo là-bas dans -son île, avoir porté leur premier livre à Sainte-Beuve, fréquenté -curieusement Charles Baudelaire qu'ils rencontraient chez l'éditeur -Poulet-Malassis, ces jeunes poètes voyaient surtout Gautier, le roi, -si Hugo était le Dieu, en tous cas le doyen (Lamartine finissant -oublié) des poètes de Paris et du romantisme. Ils furent, les -Parnassiens, bien accueillis par les romantiques dont ils étaient la -continuation exactement; ils constituaient le triomphe du romantisme -d'Hugo sur celui de Lamartine et celui de Musset. La vie, l'exil, -l'oeuvre continue d'Hugo en furent les facteurs déterminants, et aussi -l'admiration restée intacte de Gautier pour son aîné. Ils ne virent -pas assez d'abord toute l'importance de Baudelaire. Le Parnasse cessa -d'être une jeune école et choisit comme chefs Leconte de Lisle et -Banville, les vrais maîtres par les sujets, la forme et les traditions -verbales--alors que Hugo était dans l'apothéose, que Baudelaire était -mort après avoir esquissé son oeuvre, et Th. Gautier disparu, ayant -encore de belles choses à dire. On sait que Victor Hugo désigna pour -ainsi dire Leconte de Lisle pour remplir, après lui, un peu de son -principat littéraire, mais beaucoup de Parnassiens lui adjoignirent -toujours, comme autre consul, Théodore de Banville qui, dans ces temps -voisins de la mort de Victor Hugo, avait pris en tant que prosateur un -superbe développement. L'Académie admit Leconte de Lisle pour siéger -où avait été Hugo mais où se tenaient naguère Autran et encore -Laprade, Lamartinien sans envergure. Avec le Parnasse, voisine un -prosateur doué, à certains égards, de génie: Villiers de l'Isle-Adam, -dont l'oeuvre haute, sans quelque inexplicable entichement du passé et -des traces de superstition, contiendrait des chefs-d'oeuvre. - -Dans le premier groupement même du Parnasse où MM. Mendès, Coppée, -Dierx, Franco, des Essarts, de Heredia, Glatigny, Sully-Prud'homme -fraternisaient, le ferment de quelque chose de neuf se manifesta chez -deux poètes, amis des Parnassiens, et très temporairement des leurs: -Mallarmé et Verlaine. Charles Cros y passa aussi, mais l'oeuvre de cet -homme très doué, dispersée et interrompue par la mort, est inférieure -aux très belles espérances que donnaient son universalité et son -intelligence. Durant que M. Coppée, parti des vers de Sainte-Beuve, -non sans rapport avec Brizeux, chantait les Humbles et tentait -l'épopée familière, que M. Sully-Prud'homme se rattachait à Lamartine -par ses essais d'ampleur religieuse détournée à des entités sociales, -que M. Dierx alternait de belles sensations mélancoliques et des -légendes lyriques, que M. Mendès aux contes épiques ajoutait une gamme -touffue d'anacréontismes, Mallarmé et Verlaine obliquaient vers un -autre art plus distant du romantisme; Mallarmé en se mirant librement -en ses idées, P. Verlaine en se courbant pour écouter sa chanson -intérieure. Un très grand poète, Rimbaud, entrevit un art libre, -touffu, plein de perceptions, d'analogies lointaines. Par la violence -et la simplesse alternées, il est tout près de son ami Verlaine; par -ses ambitions d'idées transcrites en poèmes en prose, de minutes rares -traduites, il se rapprocherait de Mallarmé qui, je crois, ne le connut -pas. Les poètes nouveaux doivent saluer, en ces trois hommes, des -précurseurs, des indicateurs qui les relient à Baudelaire. L'oeuvre de -Rimbaud, c'est trois ou quatre éclairs magnifiques, sur des paysages -de demain ou les grandes solitudes de la mer, ou les cubes -monotonement ajustés de Paris et de Londres. L'oeuvre de Mallarmé, -c'est quelques poèmes où la musique traditionnelle du français est -épurée, grandie, plus douce que chez Lamartine, profitant des -trouvailles nombreuses de Baudelaire, et arrivant à se faire entendre -toute personnelle--chant de flûte ou musique d'orgue profonde, et -pages d'une prose qui dénude ou revêt de pourpre l'idée. - -Verlaine, en une oeuvre considérable, souvent hasardeuse, géniale -souvent, pire quelquefois, a donné les plus jolis rythmes et les cris -passionnels les plus vrais; Mallarmé et Rimbaud ont pensé, Verlaine, -jamais. C'est un chanteur des plus profondément charmants, ingénu, et, -d'autres fois, crédule et religieux--ce qui le gâte. Verlaine laisse -beaucoup de beaux poèmes. Mallarmé en lègue aussi, en même temps qu'un -grand exemple, car il s'était mis, seul, à oser avoir sa pensée propre -devant toute une littéraire presque disciplinée. De 1886 (Verlaine et -Rimbaud avaient déjà accompli pour l'assouplissement du vers les plus -intéressants efforts) datent les premiers poèmes des vers-libristes. -Une étiquette commune, le mot _Symboliste_, dérivé d'une des -préoccupations de Mallarmé, suffit pour désigner momentanément un -certain nombre d'écrivains pourvus d'idéaux très différents; il y eut -un très court moment d'union effective sur des sympathies et des -orientations, dans le vague, apparentées entre des esprits très -différents. Le point capital de cette dernière évolution de la poésie -française en ce siècle est l'instauration du vers libre, bien que -depuis les premières années de l'évolution actuelle, des réactions -aient déjà été tentées, les unes voulant renouer l'art actuel à celui -de la Pléiade du XVIe siècle, telle l'école romane de M. Jean -Moréas--d'autres se rattachant à l'oeuvre courte et interrompue -d'André Chénier, d'après l'indication de quelques sonnets de M. de -Heredia. Ainsi agissent MM. H. de Régnier et Samain; ainsi tente, en -une forme dérivée du vers libre, M. Francis Vielé-Griffin. Mais il est -prématuré d'indiquer--autrement que par quelques lignes--qu'il s'est -passé en 1885-86 et années suivantes quelque chose qui était la fin du -Romantisme ou plutôt la lézarde définitive après les chocs donnés -d'abord par Baudelaire, ensuite par Mallarmé, Verlaine et Rimbaud. Le -Romantisme, après une pleine carrière de près d'un siècle, évolue et -devient cet Art Nouveau complexe, diffus et compliqué dans ses -orientations, mais qui a déjà fait sonner le nom de plusieurs poètes. - -Je citerai un écrivain disparu fort jeune, dont les vers et la prose -indiquent une âme délicate et très artiste: Jules Laforgue. Il serait -difficile au signataire de cet article d'étudier par le menu les -quinze ans d'histoire de ce mouvement, à cause même de la part qu'il y -prit. - -Disons seulement que par delà les rythmes anciens de la poésie -classique, malgré les réactions d'archaïsme trop soumis, le Symbolisme -vivra par le vers libre au prochain siècle. Sa carrière commence. Quoi -qu'il en soit de l'avenir de la poésie française que tout fait prévoir -beau, abondant et varié, si on veut la caractériser brièvement au -cours du XIXe, on peut dire que ce siècle vit l'éclosion du -romantisme--préparée depuis le dernier quart du XVIIIe--, vit sa -croissance, sa grandeur, sa maturité, et sa métamorphose en nouveaux -éléments. Le romantisme naquit dans la tourmente et disparut après -avoir engendré. On verra plus tard ce que produira sa postérité. En -détaillant avec trop de précision la chronique du mouvement nouveau, -on risquerait de ressembler au Ballanche du commencement de ce siècle, -et d'assimiler à de réels novateurs de modernes abbé Delille. - - -L'Art social et l'Art pour l'Art. - -I - -On réveille, depuis quelque temps, dans les revues où il est parlé de -littérature, la vieille question des buts de l'art. On se demande si -l'art doit se suffire à lui-même: doctrine de l'art pour l'art; s'il -doit belligérer au profit d'idées sociales, d'intérêts contemporains -et généraux: doctrine de l'art social. C'est déjà un ancien démêlé -entre écrivains, une recherche contradictoire souvent commencée, -jamais terminée. - -A quoi tient la fréquence des enquêtes sur ces deux postulats, et leur -irréductibilité? Peut-être à ce que la question est mal posée, que les -termes du problème ne sont pas nets. Pourtant on discute rarement si -longtemps, à reprises variées, uniquement sur des mots. Il y a donc -quelque chose là à élucider, mais peut-être, et cela nous expliquerait -les vicissitudes des deux thèses, faut-il plutôt clarifier des -sentiments, déterminer des questions de mesure, qu'examiner la valeur -de deux théories adverses. Sans doute y a-t-il un courant d'opinions -et un peu des mots sonores à circonscrire, plutôt que des thèses -proprement dites à étayer ou un choix à faire entre deux propositions -se targuant chacune d'être la vérité. - -Ce sont les derniers événements sociologiques, la puissance nouvelle -du socialisme, le développement des idées anarchistes, la présence de -belles utopies familières à des William Morris (et prenons le mot -utopie dans le meilleur sens), qui ont resservi de point de départ à -des idéalistes d'art social. Aussi bien le réalisme fatigué devait-il -tenter de se renouveler, de puiser une force nouvelle dans les -questions vives, faisant davantage corps avec la réalité quotidienne, -bref, inclinant encore la littérature vers sa forme courante du -journalisme, évoquant pour elle les ressources de l'information bien -faite. - -Dans tous les cas, il faudrait distinguer, et noter qu'on ne doit pas -englober parmi un groupe d'écrivains d'art social tels ou tels -artistes que leurs opinions déterminèrent à des articles purement -politiques, philosophiques, sur une question se posant brusquement -dans l'ordre des faits. Le fait de s'intéresser à un phénomène qui se -passe, d'avoir quelque chose à dire, et de le dire, sur un fait -quotidien, sur les conséquences d'une catastrophe, sur une nécessité -de clémence ou de justice, sur une organisation meilleure à donner à -la cité, n'implique pas que le but d'art d'un écrivain soit social. Il -n'y a art social que lorsqu'il y a mélange, confusion des formes, que -la thèse, défendue par des moyens d'art étranger à son développement -normal, conclut de plain pied sur des faits trop courants, surtout -lorsque l'oeuvre est de tendances prédicatrices. - -C'est surtout cet élément vaticinant combiné avec des professions de -foi politique qui caractérise les plus nombreux échantillons de l'art -à tendance sociale. Si quelques nouveaux écrivains offrent des -exemples de cette façon d'aborder le sujet, ce sont surtout de doctes -moralistes un peu passés qui forment les rangs serrés de la légion -utilitaire et moralisante. A côté des jeunes écrivains, ardents, qui -stigmatisent le temps présent et promettent des âges d'or, voici des -critiques à mi-voix qui, universitairement, dénoncent les périls de -l'art, et somment les écrivains de vouer leur plume au développement -des saines morales. Voici, bien loin apparemment et en réalité très -près d'eux, des romanciers qui, comme Bellamy, endorment leur -personnage principal pour le réveiller en l'an 2 000, et à quelle fin? -pour le faire vivre en un milieu perfectionné, que tout habitant de -capitale, un peu lecteur de journaux et de brochures, peut s'inventer -comme rêve familier, même sans effort. Le rêve du théâtrophone, du -grand dépôt de denrées de la cité, des beaux squares et de l'armée -industrielle, n'exigea jamais une forte imaginative, surtout chez qui -ne fit que les vulgariser. Et voici, des académiciens au doigt levé -vers la porte close de l'avenir, qu'ils n'entre-bâillent d'ailleurs -point, dont ils ne sauraient éclairer nulle fente, et des pasteurs au -parler un peu glacé et trop correct. Ils sont nombreux. On les -pourrait diviser en deux classes: les sociologues et les moralistes; -et, parmi ces deux classes, distinguer deux partis: ceux qui règlent -l'avenir d'après les hommes calmes et conservateurs du passé; ceux qui -l'entrevoient à la lumière des rêveurs généreux et des progressistes -déterminés du même passé, avec autant de nuances que vous voudrez, -selon le goût particulier que vous portez non à tel écrivain, mais à -telle théorie, plus ou moins brillante. Ce sont des écrivains d'art -utilitaire, d'appétit moralisant, des écrivains d'art social. - -Est-ce à dire qu'un art soucieux des développements de l'existence -humaine, anxieux de quelques clartés sur ce que nous serons demain, -soit forcément gris, terne et dépourvu de ces rapides et elliptiques -perceptions qui constituent, aux yeux des partisans de l'art pour -l'art, le véritable artiste? Certes non; s'il est avéré pour nous que -l'auteur de _l'An 2000_ n'est qu'un vulgarisateur, et si nous lui -savons peu de gré d'avoir groupé, sous forme romanesque, tant de -petites utopies d'organisation, éparses dans les livres théoriques, -nous admettons qu'un penseur puisse donner, sans transition obligée, -de suite, la forme littéraire du poème ou du roman, à ses idées sur le -développement du monde encore que nous attendions davantage de sa -recherche de belles phrases, de nobles mouvements, et de la peinture -d'intéressants états de son cerveau, et de généreuses et altruistes -méditations, que des formules et des éléments tout préparés d'un -projet de loi. S'il en était autrement, il y aurait confusion des -genres, et dans le seul cas où cela ne soit point du tout loisible, -car les vérités sociologiques ont besoin, pour être exposées, du cadre -à rigueur scientifique, du livre de théorie, et doivent pouvoir -traverser des aridités nécessaires, dont ne s'accommoderait point une -oeuvre d'art. - -II - -La doctrine de l'art pour l'art est aussi difficile à définir -précisément que la doctrine antagoniste. Elle est difficile à définir -à cause de son évidence même; c'est trop clair. Pratique l'art pour -l'art tout artiste occupé à développer son rêve de beauté, beauté -faite de ce que l'on appelle, sans équivoque possible, la beauté, -beauté physique, plastique, sculpturaire, architecturale, etc., puis -beauté dans le sens plus abstrait, des musiques, des tendresses, des -émotions, des parfums. Tout artiste qui ne plaide ni ne prêche -l'allocution morale, l'exemple, le conseil pratique, est un féal de -l'art pour l'art. La fidélité instinctive ou raisonnée à cette théorie -est le lien d'unité de nos grands écrivains. Sans doute Rousseau est -l'auteur de l'_Emile_ et du _Contrat social_, et Voltaire agitait des -idées politiques, mais pas toujours, et ces exceptions n'infirmeraient -point la ligne générale qui, de nos vieux écrivains, arrive jusqu'à -Flaubert. Sans doute d'autres que Rousseau et Voltaire vécurent la vie -des faits, Lamartine, Hugo; mais ne se gardèrent-ils pas de confondre -les genres, et n'y eut-il point deux parts dans leur vie et dans leurs -livres? Il est évident que si l'on voulait restreindre l'idée de l'art -pour l'art à des écrivains comme Gautier, à des conteurs, à des -lyriques purs, Vigny, Baudelaire, etc., on arriverait à en restreindre -le nombre et à en fausser la définition; mais pourrait-on -raisonnablement classer les autres parmi les prédicateurs d'art -social, et la plus grande partie, la plus belle de leurs oeuvres ne -protesterait-elle pas? - -En se servant même du sévère critère de Poe et, d'après lui, de -Baudelaire, en retranchant de la poésie ceux qui cédèrent, un temps, -au désir de promulguer des lois morales, on n'atteindrait que des -parties d'oeuvres et, pour abandonner quelques esprits, on ne -toucherait à rien d'essentiel ni parmi le romantisme, ni parmi les -écoles suivantes. - -Nous avons évoqué le cas de Lamartine, d'Hugo. Il en est de même pour -Michelet, voyant, évocateur, poète beaucoup plus que théoricien; pour -Quinet, qui, soigneusement, délimite son oeuvre théorique et ses -poèmes. Pour choisir un exemple vis-à-vis de celui de Poe presque -naturalisé chez nous par Baudelaire, si nous pensons à Henri Heine, il -faut bien concéder que c'est surtout un lyrique pur, et le fait -d'avoir vécu grâce à des correspondances de journaux, qu'il faisait -admirables parce que tel était son don d'ennoblir tout ce qu'il -touchait, prouve simplement qu'entre deux poèmes il donnait son -opinion sur la vie courante, sur un ministère nouveau, le rôle de M. -Thiers ou un concert de Liszt avec un égal talent. - -Mais, objectera-t-on, son rôle et ses visées politiques ne sont point -contestables, il y a _Germania_! Qu'importe! si les _Lieds_, si -_Atta-Troll_ en demeurent tout à fait purs. Il rentrerait comme Hugo -dans la catégorie de ceux qui ont fait deux choses à la fois. - -Ceci d'ailleurs nous mène à l'essence de la question. - -L'artiste tire tous ses éléments d'art et de talent de sa -sensibilité, de son contact avec les contingences. Il y a des artistes -évidemment qui les tirent de livres déjà publiés; mais ceux-ci -appartiendraient à une autre catégorie que les grands artistes, ce -seraient des manières d'érudits, des vulgarisateurs doués pour -l'exposition verbalement rafraîchie de choses connues, nature -d'esprits en somme peu nécessaire; mais les vrais artistes, les -trouveurs, se développent surtout grâce à leur sensibilité au contact -des choses. Vivant sur le même fonds que leurs contemporains, ils -perçoivent mille images, mille possibilités, mille détours -fantaisistes et vrais des choses, que les autres ne voient point. Tout -le monde fait de l'histoire, les artistes seuls font du rêve et -perçoivent les aspects divers qu'aurait pu prendre l'histoire, si les -masses, au lieu de marcher tout droit, avaient obliqué, ce qui est -toujours possible, à droite ou à gauche. - -Il est donc évident que l'artiste doué d'une sensibilité très fine, -s'il est d'habitude disposé à négliger les importantes et usuelles -questions de tarifs, de douanes, de budgets, peut n'en être pas moins -prêt à saisir les lignes essentielles de l'avenir, les aspects fermes -ou mobiles du présent, et énoncer sur l'heure où il vit les plus sages -aperçus. Il n'est nullement nécessaire que l'écrivain soit égoïste ou -purement passionnel. Mais pour rendre bien sensible la différence de -l'artiste pur à l'artiste sociologue, supposons-les tous les deux -devant le même sujet, pratique, quotidien, politique. Le premier, le -poète, donnera bref, large, son avis; il tâchera de dépouiller son -sujet des contingences trop strictes, trop déterminées, il -généralisera la question dont il s'occupe; l'écrivain d'art social, -au contraire, précisera et diminuera, et il plaidera, il laissera -entrer dans l'art ce que Poe en excluait si soigneusement, non pas la -morale, mais la conférence moralisante, le discours au peuple, la -propagande, la vulgarisation, qui ne va jamais sans entraîner quelque -absence des témoignages immédiats de l'art, la concentration et le -style. - -III - -Nous croyons avoir montré qu'il y a là surtout une question de forme; -en littérature c'est d'ailleurs à peu près tout, car la forme n'est -pas seulement la phrase et sa coupe plus ou moins élégante, mais la -disposition des phrases, c'est-à-dire le groupement des détails, celle -des chapitres ou fragments divers de l'oeuvre, c'est-à-dire le -processus des idées. Nul ne peut interdire à l'écrivain des -développements sociologiques, mais à la condition qu'il en fasse de -l'art; pour nettifier, concevons le même exemple, celui de Bellamy, -qui ne fait point d'art puisqu'il ne nous donne aucune jouissance -esthétique, et qui ne fait point non plus de sociologie, puisqu'il -répète des choses trop sues. Opposons-lui les tentatives récentes de -Paul Adam, _le Mystère des Foules_ ou les _Coeurs nouveaux_. Il -apparaîtra que, dans les intéressantes recherches d'Adam, ce n'est -point le fonds sociologique qui nous intéresse, mais sa vigoureuse -présentation, mais le détail, mais la vie des personnages qui -représentent un fait, soit, mais qui se meuvent en types dramatiques; -art à tendances sociales, oui, mais art surtout dramatique, et ce -sont les qualités de couleur et de mouvement qui agrègent à l'art ces -romans. Ce n'est point le phalanstère des _Coeurs nouveaux_ qui peut -nous arrêter une minute; l'idée de phalanstère nous est trop connue; -mais nous regarderons avec curiosité la forme, le détail architectural -de ce phalanstère, les paysages qui l'entourent, le rêve de l'homme -qui fit de l'édification de ce phalanstère le but de sa vie, et c'est -parce qu'il ne réussit point, et qu'il souffre dans son âme de la -ruine de son essai de matérialisation de son rêve, que cet homme nous -intéresse. - -Si nous retournons aux grands exemples déjà de passé qu'évoquent les -partisans de l'art sociologique, est-ce que Tolstoï, dans ses -chefs-d'oeuvre, et Dostoïevski ne présentent pas le même phénomène. Je -pense que peu de gens, lisant _Anna Karénine_, songent à prendre parti -entre Lévine, qui n'aime pas la vie politique, et son frère, qui la -lui conseille et la lui vante. Aussi, les projets d'amélioration -agricole de Lévine nous laissent froids; mais la beauté du livre -réside dans la présentation vive des bonheurs que l'homme peut -rencontrer sur la voie rectiligne et ordinaire (Lévine fauchant les -foins,--les joies et les douleurs de Lévine pendant l'accouchement de -sa femme) et, en face, du bonheur et des douleurs et des catastrophes -de la passion (vie de Wronsky et d'Anna). C'est en faisant ressortir, -avec une intensité toute nouvelle et particulière, le sens et l'allure -d'événements quotidiens que Tolstoï fut grand par ce livre, et non par -la solution qu'il offre et la morale qu'il prêche, car elle est -simple et n'était pas inédite. - -Considérons Dostoïevski. En éclairant ses livres par ce que l'on sait -de sa vie, en scrutant le livre dépourvu de tout corollaire critique, -on sent fort bien que les idées de liberté, les anxiétés et les -espoirs pour l'avenir le passionnent; mais l'instinct d'art de -Dostoïevski est bien trop grand pour que sa pitié ou ses espoirs -débordent en conseils, en chapitres à tendance; il provoque la pitié -pour ses personnages et laisse réfléchir et conclure. - -Ibsen, plus nettement moraliste, aurait-il eu l'influence qu'il a -acquise si la formule de son drame, si ses savantes simplifications -n'avaient pas intéressé notre sens artiste, le vieil instinct qui aime -à voir poser et résoudre élégamment un problème, beaucoup plus que sa -doctrine elle-même? Ethique nouvelle! a-t-on dit. Je n'en crois rien. -Formule nouvelle, oui, sensation exotique et rajeunie de choses -entrevues et connues, présentées avec une belle rigueur, oui! C'est -encore de l'art, de la littérature, à tendances si l'on veut, mais -présentée comme l'eût fait un théoricien de l'art pour l'art. - -D'ailleurs, à une certaine hauteur, la question cesse d'exister. Un -artiste pur, consciencieux et connaissant ses moyens d'action, ne -considérera jamais le développement politique du monde que comme des -vestitures variées qui couvrent la vraie face d'Isis. En écartant -comme un léger rideau les faits proches, on retrouve l'éternelle et -infinie complexité des passions, qui sont tout l'homme, toute la -nature et qui ne varient guère que de mode. L'artiste, évidemment, se -rangera à la théorie de l'art pour l'art, qui lui évite des -mouvements inutiles, des efforts disparates, et il aura volontiers -confiance aux purs savants pour délimiter les détails de l'existence -des sociétés, attaché qu'il est à la contemplation des ressorts -principaux. Inversement, je n'aimerais pas voir conclure de ces lignes -que tous les partisans de l'art pour l'art sont des aigles et que tous -les partisans de l'art social sont des écrivains inférieurs. Il y a -une façon de comprendre la poésie, strictement littéraire, qui -ressemble fort à l'art d'accommoder les restes, et il y a parmi des -oeuvres sociales, presque politiques, de beaux élans vraiment -littéraires; l'homme est bien trop complexe, et l'écrivain, en -général, trop épris de beauté pour ne pas passer à travers les mailles -des définitions dont il s'enveloppe, et personne, heureusement pour la -littérature, en son oeuvre de divulguer l'inconscient et d'embellir -l'idée, n'est profondément, exactement, complètement logique. - -IV - -M. Bernard Lazare, en une conférence, développait un idéal d'art -social, un de ceux qu'on peut concevoir, et je pense qu'il ne parlait -qu'en son propre nom; il est probable que M. Eekhoud, exposant son -idéal d'art à lui, n'eût pas dit les mêmes choses, et certainement -leur conception diffère fortement de celle de M. Paul Adam. D'après -Bernard Lazare, l'art social reprendrait la tentative naturaliste, en -lui ajoutant les vertus qui lui manquaient. - -Il considère certainement qu'il en manque beaucoup, et je doute qu'il -vénère M. Paul Alexis. Mais, pourtant, son jugement porté sur quelques -poètes, qu'il ne précise pas en nom et en nombre, n'est pas très -différent de celui de M. Alexis qui, dans un assez récent article, -avant _Manette Salomon_[7], je crois, se plut à qualifier ce qu'il -appelle les décadents de honte littéraire, opprobre sur le siècle -finissant. Cette déclaration, cette boutade de M. Alexis, confiée -(s'il vous plaît) aux colonnes du _Figaro_ avait de quoi surprendre, -un peu comme une ruade imprévue d'un cheval très calmé. C'était -amusant. Chez M. Lazare, l'opinion est plus sérieuse, et, quoiqu'elle -ne soit pas très circonstanciée, elle est à constater, puisqu'elle est -émise à côté de promesses de renouvellement littéraire. - - [7] L'adaptation scénique du roman de Goncourt. - -Mais prenons M. Bernard Lazare, sur un des rares points où il précise. -Pourquoi reprocher à M. Maeterlinck d'avoir traduit Ruysbroeck et -Novalis? - -Ce sont, dit M. Lazare, de pauvres esprits, des mystiques de nul -intérêt, on n'a pas le droit de les représenter comme l'élite de -l'humanité...: ceci est de l'appréciation purement personnelle. - -Il me semble, au contraire, que, pour les écrivains de toutes nuances -de pensée, fussent-ils des rêveurs blancs, fussent-ils d'acharnés et -patients analystes, de sincères modernistes, ou simplement des -critiques soucieux d'être informés sur l'évolution de l'esprit humain, -il est fort intéressant que des Ruysbroeck, des Novalis et d'autres -semblables soient mis en bonne lumière et surtout par des gens qui -les aiment, parce que c'est eux qui s'acquittent le mieux de ce -travail; et si je croyais aux mêmes dieux que M. Lazare, je serais -enchanté de voir mes contradicteurs apporter avec zèle leur part des -pièces du procès qui se juge perpétuellement, car une littérature doit -être au courant de ses origines; pour être au courant, les écrivains -doivent connaître le plus possible d'âmes d'écrivains; et qui les -tentera davantage que les âmes d'exception, que ceux qui pensèrent à -part, autrement, et n'accordèrent pas leurs méditations aux sujets -que, nécessairement, tous, et à tous instants, sont forcés de traiter? -Un courant littéraire, qui contient toujours au moins une petite part -de vérité, qu'est-ce, sinon le sillon d'un esprit d'exception, que -suivent et généralisent de leur démarche adhésive un certain nombre -d'esprits réguliers? - - -LA LITTÉRATURE DES JEUNES ET SON ORIENTATION ACTUELLE - -I - -Le poème et le roman. - -C'est peut-être une illusion qui régna à toutes les époques, que de -considérer la période d'années dont on est le spectateur, comme -l'exemple, en son développement artistique et littéraire, d'une -complexité jusque-là inconnue. C'est peut-être faute de recul, et par -difficulté d'établir sur des contemporains un de ces classements -simples où excella l'ancienne critique. Ces classements ne présentent -d'ailleurs qu'une simplicité très artificielle due à des coupes -sombres dans le taillis ou la forêt qu'on eut à inventorier. - -La preuve en est que cette besogne n'est jamais définitive, qu'à peine -les critiques-jurés ont terminé leurs pesées, organisé leur mise en -place des génies et corollairement des talents, les protestations -s'élèvent. - -D'une part, les érudits, tout en acceptant, en sa généralité, -l'ordonnance que signifièrent les critiques, leur apportent par -brassées ou par petits paquets des documents nouveaux ou au moins -tirés de l'oubli, et la ligne générale, si élégamment tracée, -s'altère; d'autre part, les écrivains, les poètes s'insurgent; ils -apportent, avec preuves à l'appui, avec l'affirmation d'une admiration -qui trouve des échos, telles oeuvres négligées, reléguées, et font -reviser le procès de ces dédaignées. Cette double voie de protestation -n'est guère possible contre des jugements contemporains, éphémères, -qui sont amendés souvent par une évolution intellectuelle des juges ou -infirmés par de nouvelles oeuvres de ces mêmes auteurs, pour lesquels -on avait tenté, un peu prématurément, un essai de classement. De plus, -les critiques n'aiment point formuler, sur le phénomène mouvant qu'est -la production contemporaine, une mise en place, qui serait fort -difficile, s'il fallait à toute oeuvre attribuer, au juste, sa valeur -de beauté; on pourrait plus facilement tracer autour des écrivains et -des livres caractéristiques leur sphère d'influence; mais encore il y -faudrait un large appareil dépassant le cadre d'une étude. C'est -pourquoi nous n'avons pas, sous forme brève, de carte, pour ainsi -dire, du ou des mouvements littéraires actuels. On voudrait, ici, -indiquer à travers leur apparente confusion quelques lignes -d'ensemble. - - * * * * * - -Quelque jugement qu'on porte sur la valeur, la beauté, l'opportunité -du mouvement symboliste, il est certain que ce furent les écrivains -englobés sous ce nom qui produisirent (vers 1885 et 86) le premier -mouvement qui se dessina avec carrure depuis l'avènement, antérieur à -eux d'une quinzaine d'années, du naturalisme. Ils trouvaient devant -eux le naturalisme triomphant sur le terrain du roman moderne, et -c'était les Parnassiens qui écrivaient des poèmes. - -Ici une parenthèse me semble utile. - -On a discuté passablement sur l'alternance des écoles, leur nécessité, -leur bien fondé, leurs liens entre elles, leurs oppositions; il semble -que, de l'examen de ce siècle, une sorte de loi se dégage -ressortissant d'ailleurs des phénomènes de contraste. Elle est -applicable surtout aux périodes de développement d'art libre, non gêné -par des influences religieuses ou royales qui purent, à certaines -époques, modifier sérieusement la marche des choses; elle pourrait se -résumer ainsi: quand une élite a apporté son oeuvre et qu'on est en -train de tirer de cette oeuvre le maximum d'effets qu'elle comporte, -une autre élite, plus jeune, prépare un canon de l'oeuvre d'art -absolument différent, et qui a son expansion pleine à la période -suivante. Ce mouvement neuf est alors combattu ou par une réaction -vers l'école précédente, ou par une formule nouvelle: c'est-à-dire -qu'au moment où une formule est en vigueur, où une école est maîtresse -en apparence du champ littéraire, un groupe composé d'artistes plus -jeunes se prépare obscurément à apporter aux hommes une matière de -joie ou d'ennui tout opposée, une modulation tout diverse des -sentiments. Au moment où cette nouvelle école éclate, souvent elle ne -trouve plus devant elle les protagonistes même de l'école précédente, -mais plus généralement des disciples intelligents. C'est l'école -nouvelle qui compte des cerveaux créateurs, et après une lutte plus ou -moins longue, elle triomphe. Ainsi, durant que le Romantisme portait -l'attention sur le poème, le théâtre en vers, le roman idéaliste, -Stendhal et Constant avaient travaillé avec moins d'éclat (selon -l'opinion de leur temps) mais préparaient Balzac, dont l'expansion -glorieuse amena l'avènement du naturalisme. Or, tandis que le -naturalisme s'épandait en plein succès par Goncourt, et surtout par -Zola, le symbolisme se préparait, méditait le roman lyrique, comme il -préparait une refonte du vers, en dehors des héritiers du romantisme, -les Parnassiens. Quand le symbolisme victorieux aura sa pleine -expansion (qui ne se fera peut-être pas dans les mêmes modes que celle -du romantisme, ou du naturalisme, car ces aspects se modifient un peu -avec l'état social), un autre groupe se présentera qui fera droit à -des formes d'art, à des modes de penser que le symbolisme aura -négligés; car, en principe, aucun groupement littéraire ne peut donner -une formule, sur tous points satisfaisante et de plus il fatigue la -formule dont il se sert. - -Il est évident qu'il y a toujours des isolés et des indépendants, des -esprits libres et hantés d'horizons divers, qu'on ne peut ranger dans -aucune école et qui font prévoir les générations futures, pour -l'embryon de leur développement. Ainsi furent Baudelaire, romantique -jusqu'à un certain point, et Flaubert, dont le réalisme se doublait -d'une manière de romantisme, mais, comme celui de Baudelaire, épris de -concision et d'exactitude, tandis que le romantisme courant était -d'abondance, d'hyperbole et de paroxysme; pourtant ils ne dérangent -pas l'ensemble de la règle et la rendent seulement plus complexe. - -Les symbolistes avaient beaucoup lu Baudelaire et Flaubert, et les -réfractaires du Parnasse, Mallarmé, Verlaine, Villiers de l'Isle-Adam, -Charles Cros, et ce réfractaire du naturalisme, Huysmans. Les premiers -étaient en marge par esprit de création, et naïvement; le dernier -l'était, en prenant le vent et par amalgame, très influencé de -Théophile Gautier, par exemple; les jeunes écrivains leur -reconnaissaient toute leur valeur; mais la grande route était tenue -d'un côté par les Parnassiens, Leconte de Lisle, Banville, Mendès, et -de l'autre par le naturalisme de Goncourt, de Daudet, de Zola. C'était -Zola qui accaparait l'acclamation. Les autres naturalistes, à côté de -lui, trouvaient l'admiration, mais ce n'était point eux qui l'avaient -forcée. - -Les jeunes de ce temps-là avaient à reprocher au Parnasse qu'il -n'était point une école neuve, mais une fin de romantisme, une -variation sur le romantisme, un romantisme classicisant et -hellénisant; au naturalisme ils objectaient qu'il ne tenait aucun -compte des besoins d'évocations, de légendes, de songe, de fantaisie -dont ils avaient la notion depuis les oeuvres étrangères d'un Poe ou -d'un Heine. Des écrivains eussent pu satisfaire ces désirs nouveaux, -sans des tics spéciaux venus d'habitudes d'esprit des temps qui -venaient de s'écouler, tel Villiers de l'Isle-Adam, si grand par la -couleur verbale et de beaux paroxysmes nobles, mais si entaché -d'occultisme et de religiosité combative. Verlaine rachetait la -fréquence de ses oraisons par la sorte de candeur (malgré malices -éparses) qu'il jetait sur tout ce qu'il produisait. Huysmans mettait, -à ses notations curieuses, toute la lourdeur et l'énervement -gastralgique de sa forme. Rimbaud était inconnu et, malgré la beauté -de ses oeuvres, souvent trop schématique et trop spécial. Léon Dierx -trop enfermé dans son naturisme pessimiste. Mallarmé eut une influence -de grand honnête homme; le désintéressement de son oeuvre et de sa -vie, et la hauteur de sa parole, devait plaire plus encore que la très -grande beauté de son oeuvre restreinte, à des jeunes gens épris d'art, -et l'avoir aimé est une bonne note pour ceux qui l'approchèrent, des -premiers, pour confronter au sien leur idéal d'art, et non plus, comme -cela se fit plus tard, pour glaner près des javelles de ce causeur -charmant (qui, s'il dédaignait d'écrire d'une foule de choses, les -éclairait, en passant, d'un mot), des épis rares et précieux. - - * * * * * - -L'apport le plus net du symbolisme, c'est le vers libre. Si le mot de -Symbolisme est aussi confus que celui de romantisme, qui n'a pris, -qu'en fin de compte, sa signification très claire, le vers librisme -est quelque chose de très tranché. C'est le vers individualiste qui a -été trouvé, non pas une formule plus large que celle du vers -romantique, mais une formule élastique qui, en affranchissant -l'oreille du ronron toujours binaire de l'ancien vers, et supprimant -cette cadence empirique qui semblait rappeler sans cesse à la poésie -son origine mnémotechnique, permet à chacun d'écouter la chanson qui -est en soi et de la traduire le plus strictement possible. C'est à -cause de la largeur même de son ambition que le vers libre, s'il a des -définitions, n'a pas de prosodie, et quand il en aura une, ce ne -pourra être un petit code fondé sur des habitudes de l'oreille et la -tradition comme l'antérieure prosodie, mais une poétique tenant compte -des lois du langage et de l'émotion artiste. - -Quant au symbolisme[8], la meilleure définition en est encore la plus -large; ce serait celle de M. de Gourmont dans sa préface du livre des -_Masques_: «Admettons que le symbolisme c'est même excessive, même -intempestive, même prétentieuse, l'expression de l'individualisme dans -l'art.» Ajoutons que c'est un retour à la nature et à la vie, très -accentué, puisqu'il s'agit pour l'écrivain qui veut créer, de se -consulter lui-même en sa propre intelligence, au lieu d'écrire d'après -une tradition livresque, qui est le plus souvent, pour les débutants -de toutes les époques, la tradition mise à la mode par les derniers -succès. - - [8] Voir sur cette question, _Les Propos de littérature_, de M. - Albert Mockel et le livre des _Masques_ de M. Remy de Gourmont, - _L'Art symboliste_, de M. Georges Vanor, contemporain de la - naissance du mouvement. - -Au plus lointain des revues symbolistes, on trouve auprès d'oeuvres de -Mallarmé et Paul Verlaine et la réimpression ou impression première -des oeuvres de Rimbaud, alors disparu, les noms de Jules Laforgue, de -M. Jean Moréas, de M. Paul Adam et celui du signataire de cet article. -Très rapidement de nouveaux symbolistes apportèrent poèmes et livres, -et la liste actuelle de ceux qui acceptèrent cette appellation serait -nombreuse. Ce serait MM. Maurice Maeterlinck, Henri de Régnier, Emile -Verhaeren, Francis Vielé-Griffin, Stuart Merrill, Dubus, Charles -Morice, Remy de Gourmont, Saint-Pol Roux, Albert Mockel, André Gide, -Paul Claudel, Max Elskamp, Paul Fort, Charles Henry Hirsch, André -Fontainas, Charles van Lerberghe, Adolphe Retté, Robert de Souza, -Camille Mauclair, Robert Scheffer, Dumur, Albert Saint-Paul, Ferdinand -Herold, Y. Rambosson, Paul Gérardy, Tristan Klingsor, Edmond Pilon, -Henry Degron, A. Thibaudet, Marcel Réja, etc... Parallèlement au -mouvement symboliste, des artistes qui n'acceptaient point le vers -libre participaient par certaines nuances fondamentales au groupe -nouveau, tels Albert Samain, M. Pierre Quillard, M. Paul Valéry. M. -Pierre Louys ne fut jamais un vers libriste, ni peut-être tout à fait -un symboliste, il voisina. D'ailleurs l'ampleur du mouvement fut assez -grande pour que des groupes différents s'y pussent former, que de -nombreuses diversités s'y montrassent, ce qui est le cas d'un -mouvement individualiste, ayant pris en passant une étiquette, plutôt -pour se différencier des écoles en vigueur que pour se désigner -effectivement. - -Le symbolisme projeta ainsi d'abord l'école romane, M. Jean Moréas, M. -Raymond de la Tailhède, M. Raynaud, M. Du Plessys voulurent, ce qui -était l'antithèse d'un mouvement individualiste, se conformer à -l'union artificielle que fut la Pléiade du XVIe siècle. La Pléiade -recherchant un but commun, une modernisation, par archaïsme, de la -langue, pouvait affecter cet aspect ordonné et quasi-scolaire. Ces -messieurs imitèrent la Pléiade, par quelques-uns de ses défauts les -plus apparents, par l'épitaphe commune et le sonnet dédicatoire, par -quelques archaïsmes, puis revinrent à leur nature de bons poètes un -peu classiques et les _Stances_ que publie M. Jean Moréas, délivrées -de ce jargon, semblent devoir être la meilleure oeuvre du poète des -_Cantilènes_ et sa plus individuelle encore que certaine gracilité de -l'idée en dépare la pure forme. - -Ensuite parut un groupement où figuraient surtout M. André Gide et -Henry Maubel, et qui parla d'un certain idéo-réalisme qui eût eu pour -but d'exprimer des sensations très rares, de recréer la vie et le -rêve, de donner des impressions de silence, de phénomènes d'âmes, de -paysages d'âmes, en prose ou en vers dans une forme plus unie que -celle des premiers symbolistes, le _Voyage d'Urien_, _Paludes_, _Dans -l'Ile_, tout récemment la _Connaissance de l'Est_ de Paul Claudel -ressortent de cette esthétique. - -Pendant ce temps le Parnasse continuait à vivre et les poètes -parnassiens à publier. Ni M. Mendès, ni Dierx n'apportèrent à leur -esthétique poétique de modification. M. de Heredia non plus; néanmoins -la publication, en 1892, des _Trophées_[9], crée une date d'influence -et une esthétique se présenta sinon nouvelle, au moins dans toute sa -carrure; il semble que ce courant ait prévalu auprès de quelques -symbolistes qui ont joint à certaines de leurs anciennes -préoccupations, des désirs plus précisés de décors antiques et de vers -plus classiques et plus réguliers. Ainsi M. H. de Régnier, ainsi -l'auteur d'_Aphrodite_. En tant que sonnetiste exclusif, M. de Heredia -est surtout suivi par M. Léonce Depont, ou M. Legouis, artistes de -réelle valeur. Mais une partie de l'impression antique et évocatrice -de décors qui se dégage des _Trophées_ se retrouverait dans un sillon -plus large. Cette esthétique, en tenant compte en route d'admirations -romantiques et parnassiennes, se rattache surtout à Chénier, et par -lui au classique du XVIIe et à l'antique. Elle infirmerait, en tant -que tendance, la recherche romantique du pittoresque et les recherches -de réalité du réalisme et du naturalisme et en reviendrait aux belles -fables païennes, librement restituées du grec, avec quelques nuances -de symbole moderne. Parallèlement au symbolisme, un poète très -distingué, Georges Rodenbach, qui lors de ses débuts avait manié un -vers parnassien souple et familier, progressait lentement vers un art -plus personnel et plus profond que celui de ses premiers volumes. Il -apportait un joli chant d'intimités, une attention douce et sérieuse à -noter de la vie intime et douloureuse, à décrire des sensations brèves -et blanches, à analyser de la vie comme en rêve. C'était tantôt de -calmes béguinages, des traductions de Vies muettes (comme dit si -joliment l'allemand au lieu de notre affreux mot nature morte, des -_stilleben_) des vies encloses, selon son expression. Certaines -contemplations ardentes de silence d'eau et de lune font penser à -Jules Laforgue, et le dernier livre de Georges Rodenbach, _le Miroir -du ciel natal_, est écrit en vers libres. C'était, pour le vers -librisme, la plus précieuse des amitiés nouvelles. - - [9] Voir une consciencieuse étude de M. Antoine Albalat sur M. de - Heredia. - -La liste des jeunes poètes qui se sont adonnés à écrire des intimités -est d'ailleurs nombreuse et variée, et les talents ici abondent, chez -les vers libristes, et chez ceux qui conservent une forme régulière; -c'est là d'ailleurs, dans ces visions courtes, que la forme régulière -offre le moins de danger, car la rhétorique, sa conséquence ordinaire, -y est plus difficile, et détonne si fort qu'on peut mieux la -supprimer. Ce sont, ces poètes: Francis Jammes qui sait, en des vers -très parfumés d'épithètes colorantes et exactes, dire tout le détail -des beautés de nature, des feuilles, des fleurs, de l'ombre et tout -l'ardent soleil et tout le nonchaloir de son pays de Béarn, et aussi -les joies et les tristesses des humbles. M. Henry Bataille (dont le -développement dramatique est puissant) a donné, dans la _Chambre -Blanche_, les plus minutieuses sensations de convalescence; il a -publié aussi de très curieuses notations versifiées des oeuvres -peintes. M. Charles Guérin est un poète tendre et ému, dans sa forme -un peu grise et à trop longues traînes. M. Jules Laforgue, dans son -livre, _les Premiers Pas_, et des poèmes épars, a traduit le soleil et -la glèbe de son Quercy natal en des vers fermes ou attendris. MM. René -d'Avril et Paul Briquel ont fait défiler des heures transparentes du -paysage lorrain. M. Henri Ghéon, dans les _Chansons d'Aube_, a chanté -à la beauté des choses une jolie sérénade matinale. - -C'est aussi parmi les intimistes, en notant qu'il est infiniment plus -curieux de l'âme humaine et de la passion amoureuse que de son décor, -qu'il faut ranger M. André Rivoire dont _le Songe de l'amour_, narre -par l'essentiel et au moyen de courtes pièces serrant les crises -d'âme, un roman de tendresse; il faudrait noter aussi de celui-ci, une -amusante tentative d'imagerie littéraire, une _Berthe aux grands -pieds_, rajeunie et modernisée de l'ancienne légende, amusante et -lyrique: M. André Dumas se tient dans la même région d'art que M. -André Rivoire. - -D'autres jeunes poètes vibrent au contact des choses et leur recherche -serait de chanter les forces sociales, et d'être les poètes du désir -libertaire de fraternité et de solidarité. C'est évidemment le but et -la fonction de tous les poètes et les derniers venus n'ont pas plus -inventé cette gamme généreuse, que les naturistes n'ont retrouvé le -sentiment de la nature, inlassablement gardé à travers toutes les -écoles depuis et y compris le romantisme; je veux dire que ces jeunes -poètes s'y spécialisent et certes, non ennemis d'une certaine -rhétorique, qui, pour être plus dissimulée, n'en existe pas moins, ils -précisent cette poésie fraternelle et humanitaire, comme il est le -plus simple de le faire, en la restreignant. Ce sont M. Fernand Gregh, -et aussi M. Georges Pioch, et M. Jean Vignaud et M. Marcel Roland. -Aussi les toutes dernières années ont vu se présenter deux groupements -assez différents, quoique avec certains points d'attache avec cette -branche du symbolisme qui s'adonna à l'intimisme, ce qui n'est pas -très étonnant, car ces catégories sont toujours un peu artificielles -ou les poètes plus complexes que la définition qu'ils donnent -d'eux-mêmes; c'est le groupement toulousain et le groupement des -Naturistes. Un point commun leur fut d'être une réaction contre le -symbolisme, plus prononcée chez les Naturistes que chez les -Toulousains. - -Ce groupe des Toulousains est d'ailleurs, des deux, de beaucoup le -moins artificiel; le lien qui unit MM. Delbousquet, Magre, Laforgue, -Viollis, Tallet, Marival, Camo, Frejaville, M. et Mme Nervat, etc., -c'est un lien d'origine. Jeunes gens de Toulouse ou environ, ils -aiment à se tenir en grande union, et cela sans que la forme de leurs -vers soit nécessairement uniforme. Leur réaction contre le symbolisme -est du reste faible. Un grand souci de passé simple les tient, les -amène à la rhétorique et à l'éloquence quasi politique; ils ont aussi -presque en commun la préoccupation de peindre les choses de tous les -jours, et la recherche d'un accent grand, et large et général. Je ne -dis pas qu'ils n'y réussissent parfois. Mais si M. Magre pratique -obstinément l'alexandrin libéré de quelques contraintes, M. Viollis ou -M. Laforgue sont les auteurs de poèmes libres qui ne manquent ni de -cadence ni d'ingéniosité. M. Delbousquet, leur aîné, tient au Parnasse -absolument. Beaucoup d'entre eux s'orientent vers la recherche d'une -simplicité excessive, qui ne dépasse pas en sincérité les recherches -les plus abstruses du symbolisme. - -Mais, tout en faisant des réserves sur ce que les volitions de ces -jeunes gens contiennent encore de trop facile, on peut admettre que -les vers de M. Viollis ou de M. Laforgue, auxquels beaucoup se sont -plu, s'ils n'apportent rien de bien inattendu, apportent de la -fraîcheur, une certaine individualité et un parfum de terroir qui est -loin d'être négligeable. Mais pour eux comme pour les autres, je crois -qu'il doit y avoir une façon plus lyrique, plus profonde et moins -gâtée par des ronrons d'éloquence, sinon plus généreuse, d'aller vers -le peuple et de lui dire des poèmes en ses réunions du soir. - -Les Naturistes, dans le fond, ne seraient pas très distincts des -Toulousains, ou des poètes vibrants comme M. Georges Pioch, ou de -poètes de la nature comme M. Ghéon, s'ils ne se cantonnaient (sauf M. -Albert Fleury), dans l'alexandrin libéré et dans une formule de prose -tant soit peu vague, pompeuse et déclamatoire. C'est avec une -affection d'ingénuité, un peu trop de rhétorique et d'éloquence. Ils -ont le tort d'abonder en programmes auxquels ils ne donnent pas toute -satisfaction (à dire vrai ils ne sont pas les seuls). M. de Bouhélier, -le chef reconnu de l'Ecole, a fait entendre trop souvent ses -proclamations qui masquèrent ce que laissait voir de talent ses -oeuvres de début et la valeur d'un réel labeur, aux fruits inégaux -mais intéressants. M. Montfort dépense autour de ses émotions trop de -mots. M. Abadie publie de jolis vers. Il faut, je crois, considérer -l'état actuel du naturisme comme transitoire; il est probable que ces -jeunes écrivains, à qui ne manquent point des dons d'abondance, -d'émotion et de facilité, verront leur idéal se présenter à leurs yeux -plus complexe, et que leur développement personnel dépassera leurs -doctrines présentes. Tout groupe nouveau a besoin d'éviter l'influence -de celui qui l'a précédé presque immédiatement et d'apporter d'autres -ambitions et une esthétique différente. C'est ce qui explique la -critique injuste qu'ils appliquèrent à leurs immédiats prédécesseurs. -On leur doit surtout souhaiter de rêver de progrès et non de réaction -littéraire. - -Quoi qu'il en soit de l'avenir du naturisme, de son développement -futur, de sa diffusion, on peut dire qu'il ne tenta rien que n'aient -auparavant tenté des symbolistes, et que le naturisme n'est point très -différent, sauf couleur verbale, de l'amour de la nature, selon MM. -Jammes, ou Paul Fort. M. Paul Fort, qui tient au symbolisme par sa -curiosité de formule neuve, a condensé, sous le titre de ballades, un -grand luxe d'images, de métaphores, de versets émus. Très inégal, -quelquefois doué d'un ton de synthèse jolie, parfois à côté et se -trompant à fond, il est rarement indifférent. Il a compris la poésie -populaire et s'en est heureusement servi. Sur les confins du -symbolisme nous trouvons un artiste des plus intéressants et des plus -doués, M. Saint-Pol Roux. Gongoriste et précieux souvent à l'excès, -exagérant des facultés remarquables de vision aiguë et précise, -trouveur infatigable de métaphores fréquemment justes, toujours -hardies, souvent exquises, qu'il développa en courts poèmes en prose -dont la formule fut, il y a dix ans, presque imprévue, M. Saint-Pol -Roux sait aussi peindre de larges fresques, et son drame, _la Dame à -la faulx_, offre, dans une complication peut-être trop touffue, des -scènes belles et grandes; c'est un des meilleurs efforts de ces -derniers temps. - -Mais comme nous l'avons dit, le symbolisme est un mouvement si large -que ni le vers librisme seul, ni la recherche des symboles, vers -laquelle d'aucuns s'efforcent en se servant du vers traditionnel, ne -peuvent complètement l'enclore, et quoique fidèle à la technique du -passé, et rénovant sa langue aux sources du XVIe siècle, c'est avec le -symbolisme que se compte le vaillant pamphlétaire, et l'éloquent -chanteur de la beauté, le poète de premier ordre qu'est M. Laurent -Tailhade. C'est le souci du neuf qui range du même côté un artiste -comme M. Albert Mockel, critique sincère et profond, poète doué, et un -artiste fougueux et violent comme M. Emile Verhaeren. C'est d'origine -symboliste qu'est M. Adolphe Retté, comme M. Robert de Souza; c'est un -symboliste, encore que son dernier livre se retrempe volontiers aux -sources de pitié sociale que M. Stuart Merrill, qui ajouta aux formes -connues du vers quelques rythmes, particulièrement un vers de quatorze -syllabes qui est un alexandrin plus long, et viable, dans son harmonie -également balancée. Symboliste, M. Valentin Mandelstamm, un esprit -très libre dont le vers frissonne souvent d'images neuves et justes. -Aussi M. F. T. Marinetti, poète très personnel et coloriste très doué. -Aussi M. Tristan Klingsor qui a apporté d'élégantes chansons de joie -et un Orient joli, et M. Edmond Pilon qui eut de très tendres pages, -et des dons remarquables de rythmiste et une valeur de décorateur -ingénieux. Aussi M. Henry Degron qui a de jolies chansons émues. De -même M. André Fontainas qui use le plus souvent d'un alexandrin, puisé -aux sources mallarméennes pour la concision, traditionnel néanmoins -pour la cadence, est un symboliste par l'essence même de ses -recherches. C'est encore sous le nom du symbolisme bien des efforts -différents, mais si l'on se reporte au romantisme, on conviendra, je -pense, que Lamartine était un romantique;--or, qu'y a-t-il de moins -romantique au sens qui s'imposa sur le tard, de par Hugo et Gautier, -que Lamartine et les poètes lamartiniens. - -Ainsi, parnassien par la forme, symboliste par le fond, M. Sébastien -Charles Leconte est fort difficile à classer, sauf parmi les poètes de -grand talent, si l'on ne fait abstraction d'école. Il y a une large -nuance entre lui et les Parnassiens nouveaux tels que M. de Guerne, -tels que tout différent M. Jacques Madeleine, l'auteur d'_Hellas_ et -_A l'Orée_, si curieusement sylvain. M. Henry Barbusse ne -s'associerait à aucun groupe, sauf à celui des intimistes, à Jammes, à -Rivoire, encore que bien loin d'eux en ses soucis de notation très -claire, et de rythmique traditionnelle. - -Maintenant que la liberté du vers est admise, que la recherche des -analogies, l'imprévu de la métaphore, les libertés de syntaxe, le -droit au sérieux profond, à la traduction nette de la méditation, même -un peu abstruse, que demandait le symbolisme en ses premières oeuvres, -le droit à la vie vraie sans rhétorique qu'il réclamait sont en -principe admis, le symbolisme se développera encore, fera éclater la -gaine si fragile de son titre, et se décomposera encore en courants -divers qui n'ont pas de désignations, mais à qui les noms des -principaux poètes symbolistes peuvent en tenir lieu, et on marchera -vers une poésie de plus en plus libre et ample. Tout mouvement qui -conclut vers une somme plus large de liberté a raison. Le symbolisme -eut donc raison à son heure, il aura raison dans ses conséquences, et -quand on aura compris qu'il n'avait rien de commun avec l'occultisme, -avec l'hermétisme, et des gageures maladroites, ou d'incompréhensifs -et compromettants disciples, on rendra pleine justice à sa tendance et -aux oeuvres qui le représentent. - -Le Roman. - -Le Naturalisme ne produisit pas ses oeuvres à l'image complète de sa -théorie, c'est-à-dire que l'enquête réaliste de Zola se complique -toujours à l'exécution du livre de belles scènes romantiques et de -fragments quasi-lyriques. L'influence d'Emile Zola ne créa pas -d'oeuvres de jeunes écrivains, conçues, soit suivant sa formule -théorique, soit suivant son exécution livresque. L'idéal qui sortit -des efforts de Zola et qu'admettait la moyenne des écrivains tenait -davantage de Maupassant et de Daudet que de lui. Ce fut un réalisme -tempéré ou brutal qu'exercèrent ses disciples, un réalisme plus proche -qu'ils ne le pensèrent du roman psychologique, qui suivit, en date, le -roman naturaliste et qui, tout en l'admettant comme son aîné, se -cherchait des pères légitimes, plus loin que lui, à travers lui, chez -Balzac, Stendahl et Constant. - -Le roman psychologique fut surtout l'apport de Paul Bourget. Néanmoins -la critique au temps de _Cruelle énigme_ aimait associer à son nom -ceux de MM. Hervieu, Mirbeau et Robert de Bonnières. Ce groupement qui -put avoir son instant d'exactitude est bien détruit et depuis -longtemps. Tandis que M. Bourget publiait ses livres dont le meilleur -avant son évolution actuelle vers un catholicisme d'Etat et une -réaction politique semble être _Le Disciple_, M. Robert de Bonnières -ne donna au roman psychologique qu'une assez faible contribution; M. -Hervieu apportait des notes d'ironie qui distinguèrent très rapidement -son oeuvre des sortes de discours et récits moraux qu'écrivait -Bourget. Quant à M. Octave Mirbeau, il serait fort difficile de -classer, plus d'un moment, plus que la période d'exécution d'un livre, -cette intelligence toujours en évolution et en ébullition. - -_Le Calvaire_, roman passionné et douloureux, n'avait déjà avec le -roman psychologique que de très légers points de contact: et M. -Mirbeau en est arrivé très vite au roman pamphlet, à une manière de -roman à lui personnel, où l'auteur, tout en s'effaçant apparemment -selon la méthode réaliste, ne se laisse pas oublier un seul instant; -il a donné le summum de cette ardente énergie et de cette vision -combative dans le _Journal d'une femme de chambre_, cette puissante et -violente exhibition des dessous d'une société. C'est, parmi les -romanciers actuels, celui qui montre le plus de points de contacts -avec Zola, par sa violence théorique et pratique, par son amour de la -vie ambiante, sa méthode franche de l'étudier et de l'exposer et aussi -par le souci humanitaire et social qu'il y apporte, mais non par la -forte et harmonieuse mesure qui se développe à travers un roman de -Zola. - -En même temps que le roman psychologique conquérait sa place, une -scission s'opérait dans le camp naturaliste. - -Las de la prédication d'Emile Zola, las aussi que tout roman réaliste -portât pour le public l'estampille de son influence, et aussi croyant -avoir à parler en leur propre nom, cinq romanciers renoncèrent, par un -manifeste, aux théories du maître des Rougon-Macquart. Ce furent MM. -Bonnetain, Rosny, Descaves, Paul Margueritte et Guiches. Le manifeste -des cinq accusait Zola d'exclusivisme en sa recherche d'art et d'une -attention trop vive portée vers la vie animale dans l'homme. Des cinq -littérateurs qui signèrent ce manifeste, le premier, M. Paul -Bonnetain, était un écrivain d'assez mince importance, dont le début, -un livre de scandale, paraissait la parodie même des procédés -naturalistes; c'était surtout un journaliste assez bien placé. M. -Guiches, par toute son oeuvre laborieuse et parfois amusante, -ressortirait plutôt du mouvement des psychologues. M. Lucien Descaves -a prouvé dans les _Emmurés_, un livre de pitié profonde et de portée -sociale, et par _la Colonne_ qu'il pouvait mener des oeuvres à bonne -fin. M. Margueritte prend surtout maintenant, par des livres sur la -guerre écrits en collaboration avec son frère, Victor Margueritte, -toute son importance; si tout n'est point parfait dans le _Désastre_ -et les _Tronçons du glaive_, si l'on en peut critiquer la manière un -peu anecdotique, on ne peut nier qu'il n'y ait là un effort -considérable et de bonnes pages. Mais le plus important des -manifestants était M. Rosny, et c'était lui, en somme, qui avait des -théories à émettre. - -Il est difficile, en quelques lignes, de caractériser totalement les -frères Rosny. Comme beaucoup de romanciers féconds, ils sont inégaux; -comme beaucoup d'idéologues, ils sont sujets à l'erreur, et quand ils -se trompent, ils se trompent d'une allure scientifique, c'est-à-dire -raisonnée et poussée à ses limites, logiquement, c'est-à-dire à fond. -Parfois aussi, plus soucieux du développement de l'idée que de sa -forme, ils laissent subsister de légères macules, et sont trop -disposés à user sans ménagement de termes scientifiques; mais le -double courant de leur oeuvre, l'un moderniste et d'enseignement, -l'autre de science et d'évocation, leur mise en place des phénomènes -modernes et passionnels parmi l'universelle nature, leur science du -contact des psychologies individuelles avec les courants généraux des -âmes et l'allure du monde sont du plus haut intérêt, et leur assigne -place de novateurs. Le courant naturaliste nous donne aussi, parmi -ceux qui furent le plus près de Zola, Céard, dont le long silence n'a -pas fait oublier les débuts brillants, Léon Hennique, possesseur d'une -formule concise et pleine dont le livre le plus récent, _Minnie -Brandon_, d'une forte étoffe, d'une sobre exécution, reste digne de -son roman le plus connu, _Un Caractère_. J. K. Huysmans, devenu -religieux, a abandonné la vision aiguë qu'il donnait de Paris, -l'observation chagrine qui fait le prix d'_En Ménage_, pour construire -de fortes oeuvres presque hagiographiques, d'une charpente à la fois -solide et enchevêtrée; mais quel que soit le succès de ses efforts, et -quelque avis qu'on puisse avoir sur le fond de sa doctrine, il ne -semble point gagner à se spécialiser dans la foi et l'Eglise. - -C'est au roman psychologique, combiné avec des recherches qu'eut -autrefois le roman idéaliste à la manière de Mme Sand ou de Feuillet, -qu'il faut rattacher les premières oeuvres de M. Marcel Prévost. M. -Marcel Prévost préconisait, à ce moment, le roman romanesque; il avait -l'ambition de réveiller la péripétie et d'y associer l'observation -exacte. Y réussit-il? le public a dit oui, les confrères ont fait -leurs réserves; on a reproché à juste titre à M. Marcel Prévost le peu -de luxe de sa forme et les allures endimanchées qu'elle prit. -L'écrivain semble d'ailleurs actuellement avoir subordonné ses anciens -buts à celui d'écrire des romans à thèse. Il est un des observateurs -les plus empressés du développement du féminisme, et il alterne avec -M. Jules Bois les louanges de l'Ève nouvelle; ce peut être du roman -très curieux que le roman de M. Prévost, ce n'est point du roman -artiste, et quelque problème nouveau qu'il agite, si imprévue soit la -solution qu'il en propose, ce n'est point de l'art neuf que le sien. -Avec infiniment de vigueur, de tact, d'honnêteté et de style sobre, -ardent et poussé, M. Jules Case a extrait de la doctrine réaliste, les -méthodes d'instauration nouvelle d'un roman idéaliste. Nul romancier -n'a placé si haut son idéal et ne le poursuit de plus de conscience; -le roman de M. Case est tantôt d'enquête sociale comme _Bonnet rouge_, -d'enquête spéciale portant sur les liens de l'homme et de la femme, -comme l'_Amour artificiel_, sur l'âme retranchée des liens généraux -comme celle du prêtre, l'_Ame en peine_; mais ses meilleurs livres -sont deux poèmes, presque, de tristesse et d'angoisse, _Promesses_ et -l'_Etranger_, ce dernier, en sa concision précise, un chef-d'oeuvre, -et les _Sept Visages_ donnent en un court roman d'analyse, en même -temps un conte de douleur et de remords qui atteint parfois, par des -moyens tout analytiques, à la hantise profonde des contes tragiques -d'Edgard Poe. L'oeuvre de M. Jules Case n'a point encore donné tout -son développement, et le sillon d'influence qu'il trace ne se discerne -pas encore tout entier, mais c'est un développement qui apparaîtra, un -matin de littérature pure, avec toute évidence. - -Maurice Barrès, qui eut quelque temps contact avec le symbolisme, et -dont on aima les premiers livrets élégants et secs, dédiés au culte du -moi, et à un amusant égotisme, s'est développé en romancier social. Il -semble qu'il a pris là une tâche un peu lourde pour lui, et que très -capable d'évoquer l'histoire d'une province et de la résumer, il -n'excelle pas à la grande fresque sociale. Encore qu'il complique un -roman comme les _Déracinés_, de politique courante, de portraits -actuels et qu'il sache placer d'intéressants épisodes, il ne tient -point les promesses de ses premiers livres, et pour avoir voulu faire -plus vaste, il fait moins bien[10]. - - [10] Il faudrait encore citer les nouvelles de Geffroy, les - romans de Georges Lecomte, d'Albert Boissière, etc. Mais cette - étude ne peut donner qu'une ligne générale; pour noter tous les - bons efforts, il faudrait l'espace d'un livre. - -Mais je voudrais arriver au roman de poète; le roman de poète se -diversifie toujours du roman de l'écrivain, uniquement prosateur, par -des qualités spéciales que certains jugent des défauts et qui peuvent -le paraître, de par leur utilisation inopportune, mais n'en sont -point au fond. Le roman de poète pratique parfois la digression, prend -des envolées, suit quelquefois l'image plus que le héros; mais ce sont -les plus utiles, au fond, des écoles buissonnières, et le lecteur -apprend plus en ses courses d'un instant dans la marge du sujet, -qu'auprès de bien des maîtres assidus et ternes, et ne quittant point -d'une semelle leur idée générale. - -Durant la période naturaliste, après les derniers romans de Victor -Hugo, après _Quatre-vingt-treize_, ce fut M. Catulle Mendès qui tint -d'une robuste activité le roman de poète, et l'on sait la suite de -livres qui s'ajouta au _Roi Vierge_ et aux _Mères ennemies_, jusqu'aux -deux meilleurs et presque les plus récents, _La Maison de la Vieille_ -et _Gog_, oeuvre de poète, d'évocateur, de narrateur lyrique. L'_Ève -future_, de Villiers de l'Ile-Adam, plaça un chef-d'oeuvre dans la -lignée de nos romans. M. Anatole France, dont le roman tient du roman -psychologique, du roman social, et dont les vers ne sont ni la part -abondante, ni la part la plus haute de l'oeuvre, est pourtant dans ses -romans un poète, et nul n'écrivit davantage des romans de poète. Son -art, de proportions modestes dans ses premiers livres, plus ferme en -_Thaïs_, émouvant mais livresque, d'une beauté achevée mais sans -nouveauté absolue (puisque Flaubert...), d'une beauté plutôt d'oeuvre -critique, s'est affirmé tellement plus grand depuis le _Lys Rouge_ et -le _Mannequin d'Osier_ qu'on peut considérer son développement comme -récent. Et, de fait, M. Anatole France a infiniment plus de talent -depuis dix ans qu'auparavant. Il arrive actuellement à dépouiller le -roman de tout ce qui n'est point l'ornement essentiel, ne se sert du -fond que comme d'un prétexte à la variation philosophique, qui est -tout, et donne l'impression d'un sage ému, souriant, malin et casuiste -pour la bonne cause, celle de l'intelligence et de l'art. - -M. Elémir Bourges n'est pas un poète; pourtant c'est tout près des -poètes auteurs de romans qu'il faut classer ce romancier; d'abord son -esthétique se réclame de celle de Shakespeare et des dramaturges de la -pléiade Elisabethaine, dans l'art violent desquels il voit l'homme à -la stature qu'il lui désire, aussi à cause de l'ingénieux décor où il -place l'action de ses romans. _Les oiseaux s'envolent et les fleurs -tombent_, son dernier et son plus beau livre, semble, dans une vision -moderne et tragique, une transcription grandiose du vieux récit -d'Orient, tel le _Conte du Dormeur éveillé_. On aimerait que la -production de M. Bourges fût plus touffue pour avoir l'occasion d'en -jouir plus souvent, mais il faut s'incliner devant le sérieux et la -haute portée de son effort. - - * * * * * - -Le Symbolisme, quoique le plus important et le début même de son -oeuvre collective consiste en oeuvres poétiques, n'en a pas moins -contribué, pour une large part, au roman contemporain, en nombre, en -qualité et en direction d'idée. - -M. Paul Adam, un des premiers champions du Symbolisme, le seul qui fût -exclusivement prosateur, s'est développé en une large série de volumes -qui enserrent tout sujet, depuis l'anecdote boulevardière et un peu -scabreuse jusqu'à la restitution de la Byzance antique, en passant par -des romans de foules à tendances sociales, et des romans où il essaie -de décrire les pompes et les courages militaires. _La Force_ de Paul -Adam commence une synthèse historique du XIXe siècle dont le portique -spacieux et clair fait augurer une belle oeuvre; la brève nouvelle de -Paul Adam, plus encore que son roman, est attachante et souvent -imprévue, et donne une sensation d'art plus complète. Cela tient -souvent à ce que le style de M. Paul Adam, dans ses romans, est d'une -inutile tension et que les passages ternes y sont revêtus pour -l'illusion d'une grandiloquence disproportionnée. - -Le labeur de M. Adam a déjà enfanté plus de vingt volumes divers, -reliés au fil un peu empirique d'une sorte d'épopée de la volonté, et -par ce besoin de concentration de ses efforts partiels, M. Adam, tout -en restant symboliste, se rattache à Balzac. - -M. Pierre Louys, qui n'est pas tout à fait un symboliste, même -d'origine, a tracé ce joli conte antique d'_Aphrodite_ à qui tel -succès a été fait; il a été moins heureux dans la _Femme et le -Pantin_, où beaucoup de talent n'empêchait point d'être frappé du déjà -vu de l'oeuvre et du déjà dit; M. Pierre Louys, outre un clair talent -de styliste un peu froid, possède une variété de façons spirituelles -et compatissantes de regarder les petites Tanagréennes anciennes et -modernes, et s'il note leurs légers caprices et leurs babils, il leur -prête parfois aussi de furieuses colères de figurines. Les _Chansons -de Bilitis_, si leur sous-titre de roman lyrique n'est point dépourvu -d'artifice, et si la juxtaposition de ces petits poèmes en prose ne -réalise pas en sa structure l'idée que tout le monde peut se faire -d'un roman lyrique, sont néanmoins, réunies et agrégées, de séduisants -poèmes. - -Mme Rachilde est un écrivain de valeur. Après quelques romans et -nouvelles médiocres, elle s'est relevée d'un vigoureux effort à des -fictions très romantiquement développées sur un fond de réalité -exceptionnelle ou de vraisemblance rare. L'idée fondamentale est -souvent rêche et âpre, elle est développée toujours avec brio, et les -curieuses notations féminines alternent avec quelque chose de mieux, -avec des divinations sur le fond animal du bipède pensant et aimant, -qui sont souvent fort belles. De courts poèmes en prose comme la -_Panthère_ donnent l'essence de ce talent robuste et félin. - -M. Remy de Gourmont, un des plus curieux savants et subtils écrivains -qui soit, si intelligemment complexe en ses désirs de roman mythique -et de romans contemporains, érudit et critique de valeur, a donné, -dans les _Chevaux de Diomède_, des pages remplies de métaphores neuves -et ardentes. - -Dans les romans et les nouvelles de M. Henri de Régnier, les jeux -mythologiques du XVIIIe siècle s'allient à l'accent large des Mémoires -d'Outre-Tombe, et les pages où il suit le plus nettement l'esprit des -anciens conteurs français ne manquent ni d'agrément, ni d'intérêt, ni -de bonnes images calmes. - -M. Hugues Rebell est un robuste écrivain, de verve audacieuse, parfois -lubrique, plein d'irrespect, doué supérieurement pour la -reconstitution historique des époques toutes proches et dont pourtant -seuls des vieillards demeurent les témoins oculaires, témoins d'avis -différent et qu'il faut la plus grande perspicacité pour écouter. M. -Rebell a aussi remis sur pied, dans un livre énorme et grouillant, -l'ancienne Venise du XVIe siècle, des grands artistes, des moines -sales, du vice local, du vice importé d'Orient et il communique à tout -sujet qu'il touche un fort cachet de dramatique véhémence. - -Et auprès de ces artistes la liste est longue des romanciers issus du -Symbolisme, ou s'y rattachant plus qu'à tout autre groupe, et -voisinant par des préoccupations de synthèse ou de style: c'est Louis -Dumur, très consciencieux écrivain, développant, avec une -impassibilité émue, des thèses intéressantes, plus auteur dramatique -d'ailleurs que romancier, et ayant obtenu au théâtre avec son -collaborateur Virgile Josz, l'éminent critique d'art, des succès de -réelle estime; M. Albert Delacour, l'auteur d'un frénétique roman, _le -Roy_, non négligeable; M. Charles Henry Hirsch, poète distingué, poète -racinien, dont le roman de début _la Possession_, trop long et touffu, -contait une jolie légende et décrivait de beaux paysages; M. Eugène -Demolder, l'auteur d'un des meilleurs romans de ce temps, cette _Route -d'Emeraude_ toute chauffée du reflet des Rembrandt, excellente -reconstitution historique de la vie hollandaise au XVIe siècle, se -concluant sur un très gracieux épisode d'amour: et ce roman vient, -dans l'oeuvre d'Eugène Demolder, après les plus curieuses notations de -légendes évangéliques d'après les primitifs de Flandres; M. Henry -Bourgerel dont le roman un peu lourd, _les Pierres qui pleurent_, -annoncent une oeuvre qu'on ne pourra juger qu'après son entier -développement; M. Marcel Batilliat dont _la Beauté_ donne une -plénitude de satisfaction d'art, par l'alerte forme imagée dont il -sait se servir; M. Albert Lantoine qui, à côté de beaux poèmes -bibliques, a écrit sur la vie militaire le plus poignant, le plus -curieux, le plus vrai des romans et sans doute le meilleur des romans -de ce genre, _la Caserne_; M. Alfred Jarry, l'extraordinaire -dramaturge d'_Ubu Roi_, qui vient de dire en belles phrases à longues -traînes la Beauté de _Messaline_ et les Petites rues de Rome; M. -Eugène Morel, dont _Terre Promise_ et _la Prisonnière_ ont affirmé la -haute valeur. - -M. Eugène Veeck a réalisé un curieux roman d'une éthique singulière et -attachante. - - * * * * * - -Les romanciers humoristes ne font point défaut à notre période. C'est -M. Jules Renard, qui a cet honneur d'avoir créé un type, _Poil de -carotte_, et d'avoir triomphé de cette difficulté d'accuser un type -d'enfant ni trop sentimental, ni trop convenu. M. Pierre Veber, d'une -gaieté assez grosse, mais communicative. Tristan Bernard, dont les -_Mémoires d'un jeune homme rangé_ seront un document très exact sur la -médiocrité de la vie moderne, tout en restant un des plus amusants -d'entre les livres. M. René Boyslève, romancier spirituel et ardent, -qui redécouvre la vieille province française, et avec peut-être un peu -de paradoxe en dessine d'un trait précis les figures un peu oubliées, -et par le naturalisme et par le symbolisme. M. Lucien Muhlfeld, qui -apporte un roman plus causé qu'écrit, sans lyrisme aucun, sans -extraordinaire dans la bouffonnerie non plus, sans exceptionnelles -qualités littéraires mais très agile, et de note juste. Le premier -roman de M. André Beaunier, qui est aussi un très clairvoyant -critique, peut se classer parmi les plus spirituels romans de ces -dernières années; l'humour de M. Beaunier, très alerte et signifiant, -pose dans les _Dupont-Leterrier_ son point de départ de la façon la -plus significative et la plus alerte. M. Maurice Beaubourg, auteur -dramatique de grand talent, est un romancier très spécial dont -l'oeuvre aiguë a des frémissements sensitifs auprès de railleries -cruelles et très poussées. M. Maurice Beaubourg est parmi les -humoristes celui qui parle la langue la plus artiste, et celui chez -qui l'humorisme sait confiner à quelque chose de profond et de -tragique. La liste serait longue des romanciers humoristes, de ceux -qui voient avec esprit défiler la vie du boulevard, car c'est toujours -un peu le genre à la mode, et s'il ne produit pas de ces fortes -poussées qui accusent dans l'art des temps des lignes directrices, il -ne laisse pas: soit d'être exercé par des gens de talent qui en font -leur genre unique, soit de servir pour une fois de délassement à des -écrivains voués à d'autres travaux; mais il faut citer aux confins du -terrain de l'humour, vers le roman utopique, qui participe du roman de -moeurs et de la fantaisie romanesque, le très beau livre de Camille de -Sainte-Croix, _Pantalonie_, qui rappelle sans désavantage les grands -noms des allégoristes railleurs du XVIIIe siècle. Ce ne sont pas des -humoristes tout à fait que M. Marcel Boulenger, Jean Roanne, leur -souple prestesse les y apparentent toutefois. Ils ont bien du talent. - - * * * * * - -Il y a certes en ce moment une recrudescence de curiosité vers le -roman historique. Le naturalisme l'avait laissé aux vieilleries -romantiques; les derniers romantiques aimaient mieux la formule -fantaisiste de l'Homme qui rit, par exemple, et dédaignaient Walter -Scott, en souriant d'Alexandre Dumas. Les symbolistes furent plus -touchés de l'aspect général d'une époque ou d'une idée qui pouvait les -conduire à un roman mythique ou critique, qu'à la reconstitution de -détail que donne le roman historique; l'énorme succès de M. -Sienkiewicz vient d'accentuer encore le succès du roman d'histoire -anecdotique, de la petite épopée familière, où des amoureux traversent -un formidable choc de passions, à une époque célèbre de l'histoire, ce -qui est la trame classique du roman historique. - -Il serait injuste, lorsqu'on attribuera à M. Sienkiewicz une -renaissance du roman historique en France, d'oublier les efforts -récents qui furent faits chez nous, en ce sens, et d'abord l'oeuvre un -peu lourde, barbare de terminologie, mais intéressante aux points -essentiels de Jean Lombard, quelques romans de M. Paul Adam ayant -points de contact avec le roman historique, comme _la Force_ et -surtout _Basile et Sophia_ qui est dans le meilleur sens un roman -historique, et qui satisfait parfois aux exigences de reconstitution -difficile qui sont permises, depuis _Salammbô_, au lecteur français. -C'est du roman historique d'après la tradition indiquée par W. Scott, -et aussi d'après la tradition infiniment plus sérieuse que légua -Vitet, dans ses beaux romans dialogués sur la Ligue, que les romans de -M. Maindron, curieuses études très informées à coup sûr dans le XVIe -siècle, si elles sont discutables en tant qu'oeuvres d'art. C'est un -mélange du roman utopique et du roman historique que le _Voyage de -Shakespeare_ de M. Léon Daudet, et M. Elémir Bourges, dans le -_Crépuscule des Dieux_, a raconté la plus curieuse histoire de prince -déchu, comme il a effleuré l'apparition neuve de l'empire d'Allemagne. - -C'est une lassitude du roman réaliste qui prend en France cette forme -d'appétit du roman historique. Ce goût de l'histoire anecdotique et -présentée en tableaux, nous l'avons vu se manifester ailleurs que chez -les lecteurs des romans, et il a fourni les plus éclatants succès du -théâtre le plus récent. Quel avenir est réservé à cette curiosité -renouvelée de nos premiers romantiques. C'est ce que les oeuvres des -années proches nous apprendront. - - -Le Parnasse et l'Esthétique parnassienne. - -I - -Il semble que le moment soit venu où l'on peut, avec opportunité, -essayer d'émettre un jugement d'ensemble sur l'oeuvre des Parnassiens; -non point que l'impartialité nécessaire ait été jamais plus difficile -envers eux qu'envers tout autre groupe d'artistes; elle n'a point -manqué, en général, au jugement de ceux qui furent, quelque vingt ans -après eux, la jeunesse littéraire, et qui ne partagèrent pas leur -avis, sur une foule de détails et bien des points du fond. -L'impétuosité même des attaques des Parnassiens contre leurs émules, -contre leurs successeurs, et l'obstination (chez presque tous) du -dénigrement et du refus à essayer de comprendre n'oblitérèrent pas la -vision de ceux qui avaient à les étudier, car il faut admettre chez -les aînés ces robustes attachements à d'anciens principes, aimés -durant toute une vie, et c'était le droit des Parnassiens de se -serrer, lianes strictes autour de l'arbre Hugo. Hugo n'y pouvait -trouver à reprendre; aucun grand vieillard ne saurait se refuser à la -déification; puis Hugo n'a pas eu les éléments nécessaires pour -prévoir la rénovation poétique qui prétendit à modifier son oeuvre et -à retoucher sa technique du vers. On sait d'Hugo qu'il qualifia Arthur -Rimbaud de Shakespeare enfant, qu'il eut un mot aimable pour Stéphane -Mallarmé, à l'apparition de l'_Après-midi d'un Faune_, l'appelant le -poète impressionniste. Mais ce qu'il connaissait de Rimbaud et de -Mallarmé ne modifiait pas l'instrument lyrique, n'interrompait point -le règne du Romantisme poétique, qui durait, non tel qu'il l'avait -fait, mais augmenté et embelli, en dehors de lui, par Gautier, Vigny, -Baudelaire, Leconte de Lisle et Banville. - -Il vaut mieux d'ailleurs qu'il en ait été ainsi, et que le grand -survivant de l'admirable période de 1830 soit mort sans avoir rien su -de l'évolution qui se formulait, encore que Léon Cladel eût, dit-on, -profité d'instants où les Épigones favoris surveillaient de moins près -la conversation pour lui apprendre l'ascension, dans les esprits -nouveaux, de Charles Baudelaire. Mais, encore une fois, ce -grandissement de Baudelaire n'était point absolument un échec pour la -technique romantique, ni pour sa conception de la mise en oeuvre des -territoires lyriques. - -Stéphane Mallarmé a dit excellemment: - - «Hugo, dans sa tâche mystérieuse, rabattit toute la prose, - philosophie, éloquence, histoire, au vers, et comme il était le - vers personnellement, il confisqua chez qui pense, discourt ou - narre presque le droit à s'énoncer... Le Vers, je crois, avec - respect attendit que le géant, qui l'identifiait à sa main tenace - et plus ferme toujours de forgeron, vînt à manquer, pour lui, se - rompre. Toute la langue, ajustée à la métrique y recouvrant ses - coupes vitales, s'évade selon une libre disjonction aux mille - éléments simples; et, je l'indiquerai, pas sans similitude avec la - multiplicité des cris d'une orchestration qui reste verbale.» - (_Divagations_, p. 230.) - -La réforme poétique était préparée, ébauchée plusieurs années avant la -mort d'Hugo, et il ne faudrait pas s'exagérer la coïncidence de sa -disparition et de la diffusion du mouvement vers-libriste: pour qu'on -ajoutât en proportions notables à sa vision, à sa disposition des -ressources de la langue (en matière poétique) et qu'on franchît un -degré de l'évolution, il avait fallu que passât un certain nombre de -générations, et celle qui entreprit résolument de substituer une -esthétique neuve à l'esthétique romantique ne fut tout à fait prête -qu'à sa mort. Mais la phrase de Stéphane Mallarmé demeure très juste -pour les Parnassiens et caractérise leur nuance de vénération. - -Ici une remarque est nécessaire. - -On peut admirer Hugo, sans l'admirer exactement de la même façon, au -même degré, ni identiquement au même titre que le font les poètes -parnassiens. Ce n'est que pour eux qu'il est exactement le Père. De -plus, le fait d'admirer Hugo ne comporte point, pour un poète nouveau, -en rigoureux corollaire, un sentiment tout pareil pour ses -admirateurs, disciples ou imitateurs, pour les défenseurs de ses -principes et de sa technique. Au contraire, cette admiration aveugle -et étendue méconnaîtrait gravement l'essence rénovatrice du génie -d'Hugo. Si Hugo, à ses débuts, avait été d'un autre avis que celui que -nous exprimons ici, il ne se fût pas cru le droit d'attaquer Luce de -Lancival, à cause du culte de ce poète pour Racine, ni Viennet, qui se -plaçait sous l'égide de La Fontaine et des grands tragiques. Sans -établir aucune parité entre Lancival, Viennet et les poètes -parnassiens, il faut se rendre compte que Lancival et Viennet étaient -des élèves de Racine, de même que les Parnassiens le furent d'Hugo, à -cela près qu'ils n'aimèrent point personnellement Racine, nuance -morale importante, mais nuance sans valeur, esthétiquement. Dans leur -lutte contre les Classiques, les Romantiques admirent qu'il valait -mieux renverser en bloc, et condamner Racine en même temps que -Lancival plutôt que de tenir compte à ce dernier de ses affinités -électives avec le maître d'_Athalie_. - -Nous n'avons point été si injustes; tout en prenant bonne note de tout -ce que les Parnassiens doivent à Hugo (ce qui est nécessaire pour les -étudier), nous isolons Hugo comme il doit l'être, sauf rapports avec -ceux de son temps d'origine et de développement, et ne le -reconnaissons responsable que de son oeuvre. On doit aux Parnassiens -de les juger en eux-mêmes. Le fait qu'ils exercent une technique -traditionnelle n'augmente en rien leur valeur; un groupe n'est riche -que de ses inventions et de ses trouvailles, et si leur formule est la -même (on doit faire néanmoins, vis-à-vis de cette assertion, -infiniment de réserves) que celle de Rutebeuf, de Villon, de Ronsard, -de Corneille, de Molière, de Chénier, de Musset, de Gautier, ainsi que -le faisait remarquer M. Mendès en une occasion que je n'oublie pas, -cela ne prouve pas qu'ils eurent raison de ne rien ajouter à la -technique de leurs devanciers, de ne point chercher suffisamment à -différencier leur art, ni que cet amas de gloire traditionnelle leur -soit, même d'un millimètre, un grandissement, car, s'il est bien de -maintenir, il est mieux d'augmenter, de trouver des domaines nouveaux, -et si l'ancienneté d'une forme est une garantie de ses mérites, la -jeunesse pour une nouvelle formule et aussi la logique sont bien des -arguments et des vertus. Le raisonnement par l'accumulation des -générations glorieuses n'est pas assez scientifique pour être admis en -matière de critique littéraire. En transposant sur le terrain d'un -autre art le même raisonnement, on aurait Auber ou Gounod opposant à -Wagner ou Berlioz toute la liste glorieuse des grands musiciens, et -Cabanel, qui n'avait même pas le droit de se réclamer d'Ingres, -écrasant les Impressionnistes sous toute la tradition de la peinture, -au moins de la façon qu'on a de concevoir les lignes historiques d'un -développement d'art dans les milieux académiques, c'est-à-dire -inexactement, chimériquement et partialement. Je ne compare pas les -Parnassiens à tels peintres ou musiciens, mais leur raisonnement est -le même. - -II - -Le Parnasse est la dernière période du Romantisme. Le Symbolisme est -la résultante du Romantisme en son évolution. Le Romantisme a donné -avec le Parnasse sa floraison dernière, en sa forme maintenue, et il -s'est mué en Symbolisme en léguant au Symbolisme son appétit de -nouveauté, sa recherche d'un coloris neuf, sa tendance à l'évolution -rythmique, c'est-à-dire son essence même. Le Parnasse a jeté comme -branche un groupe néo-classique, qui ne tient du Romantisme que des -éléments de couleur pittoresque, empruntés aux résultats acquis par le -Romantisme et fortifiés par le Parnasse. Ces éléments contrastent -d'ailleurs avec l'esthétique du groupe. C'est un des faits qui bornent -la vie du Parnasse que cette évolution (à base d'archaïsme) vers le -classicisme de Chénier (très retouché, il est vrai, d'après les -nuances de Leconte de Lisle), qui est la route de M. de Heredia, et de -ceux qui suivent ou son exemple ou son enseignement. - -Pour être clair en définissant la formation du Parnasse, retraçons que -le romantisme d'Hugo, après avoir vécu parallèle à celui de Lamartine, -mitigé de classicisme et qu'influence Chateaubriand, à celui de Vigny, -différemment mais au même degré mêlé de classicisme, a jeté un surgeon -vivace dans le romantisme de Gautier, plus romantique qu'Hugo dans la -recherche de la couleur, dans le choix des sujets, mais plus classique -dans l'expression; quant à l'application du vers à l'idée, au choix du -sujet, Gautier se retranche les terroirs d'éloquence, de politique, -etc. Après Gautier, Leconte de Lisle, d'essence romantique puisqu'il -marque une évolution, se débarrassant d'un préjugé issu de la -dernière lutte, où l'on avait abandonné les sujets antiques, que -les classiques de la Restauration avaient ridiculisés, ajoute au -Romantisme l'Hellénisme retrouvé à ses sources vraies par-dessus -l'interprétation du XVIIe siècle. - -Ce fut également un des labeurs de Théodore de Banville, qui, puisque -c'était son don admirable, y mit de la fantaisie, et évoqua des dieux -grecs à lui personnels (voir _les Exilés_). - -D'un autre côté, le romantisme d'Hugo n'avait point étouffé la veine, -presque purement classique dans le bon sens du mot, de Sainte-Beuve. -Son esprit aigu, son souple sens critique et ses quelques études -scientifiques dictaient à Sainte-Beuve un art mesuré, prudent, non de -lyrisme, mais d'observation, d'auto-analyse, que le peu d'étendue de -ses facultés poétiques ne lui permit pas de réaliser fortement. -Baudelaire apporta quelque attention à cette oeuvre, moins sans doute -qu'à celle de Gautier, et il y trouva les premiers linéaments de son -romantisme psychique et moderniste, gâté, à quelques poèmes, de ce -satanisme et de ce mauvais dandysme religieux qui justement, par une -bizarrerie du sort, donnent prise contre lui à quelque récents pédants -de sacristie. - -Quand le Parnasse se constitua, les autorités aimées et respectées par -les jeunes poètes qui en firent partie étaient de deux sortes et -formaient, pour ainsi dire, deux bans. - -Ils avaient leurs préférés parmi les fondateurs du Romantisme et leurs -émules immédiats. Les Parnassiens étaient étrangers à Lamartine et -suivaient (officiellement du moins) à propos de Musset l'indication de -Baudelaire, à savoir que c'était un mauvais écrivain. Il y eut, -pourtant, des filtrations nombreuses d'influence de Musset sur les -oeuvres. C'était d'ailleurs plutôt contre les lamartiniens et les -mauvais rejetons de Musset qu'ils étaient en lutte. Ils admirent (Hugo -mis à part et au-dessus de tout, «le Père qui est là-bas dans l'Ile», -comme leur disait Banville, le Mancenilier, comme il fut dit plus -tard), ils respectèrent Vigny, célébrèrent fort Gautier; leur -sympathie alla, diversement chaude, à Auguste Barbier et aux frères -Deschamps. - -Plus proches d'eux par l'âge, c'étaient Leconte de Lisle, Banville et -Baudelaire. Baudelaire leur apprit beaucoup de choses, mais on ne -saurait à aucun degré le traiter de parnassien. - -Il est à noter que, quoique les Parnassiens se soient toujours -réclamés de Baudelaire, aucun n'affiche jamais pour lui une admiration -aussi lyrique, aussi expansive que celles dont furent honorés Leconte -de Lisle et Banville. La cause en est que les rapports entre -Baudelaire et les jeunes poètes du Parnasse étaient fortuits. -Baudelaire, épris de musique autant que de plasticité, cherchant un -vers d'une sonorité encore plus suggestive que pleine, devait leur -plaire parce qu'il les avait devancés dans la lutte contre les -lamartiniens et les mussettistes aux expansions fluentes; ils le -goûtèrent aussi en tant que critique, mais ne le comprirent -entièrement ou ne l'adoptèrent pas à fond; l'indifférence de -Baudelaire pour les dieux hindous, les urnes, les armures y fut pour -quelque chose. Ils ressentirent toujours envers lui un peu de ce -sentiment de gêne qui dictait à Sainte-Beuve et à Théophile Gautier, -lorsqu'ils parlaient de Baudelaire, des paroles restrictives, disant -que Baudelaire s'était fait, sur les confins du romantisme, une -yourte ou telle autre construction barbare: ceci provenant, chez -Sainte-Beuve, d'une défiance contre le satanisme, dont il craignait -l'influence peu littéraire, et à bon droit, et, chez Gautier, -d'étonnement devant un homme qui éliminait du romantisme toute couleur -plaquée et infirmait ainsi, pour son compte, une partie des -acquisitions d'Hugo, la plus visible, celle qu'adopte le plus Leconte -de Lisle. Néanmoins l'influence de Baudelaire exista, pour le fond et -les sonorités, chez M. Léon Dierx, s'affirma chez Villiers de -l'Isle-Adam, qu'on ne peut tenir pour un parnassien, et on la retrouve -sur des points de détail que nous verrons tout à l'heure. - -Leconte de Lisle et Banville, eux, furent bien les initiateurs du -Parnasse, à tel point qu'on les compta parmi et en tête des -Parnassiens. - -Il est une indication pourtant qu'il faut tenir pour exacte, -puisqu'elle est à la fois d'un contemporain informé et d'un intéressé: -M. Catulle Mendès, dont nous pouvons admettre comme source historique -_la Légende du Parnasse contemporain_, les considère comme des aînés, -comme des romantiques (d'un troisième ban du romantisme), et fait -dater l'existence du Parnasse de la rencontre des admirateurs de ces -derniers poètes, admirateurs qui sont et Glatigny, et M. Mendès -lui-même, et M. Coppée, M. Dierx, Armand Silvestre, Verlaine, -Mallarmé, ces deux derniers revendiqués à tort, puisqu'ils -s'évadèrent, indiqués avec raison puisqu'ils débutèrent là, Villiers -de l'Isle-Adam, M. Sully Prudhomme, M. Xavier de Ricard, M. Léon -Valade, M. Albert Mérat, M. Ernest d'Hervilly. - -M. Catulle Mendès indique comme recrues, comme adhérents du lendemain, -M. Anatole France, M. Jean Aicard, M André Theuriet. - -Ainsi donc, le premier parnassien, c'est Glatigny, le réel Brisacier -incarnant les légendes du Chariot de Thespis, apprenant à lire par -amour, rencontrant par hasard les _Stalactites_ de Théodore de -Banville et s'en énamourant, poète agile, aimable, ému, souriant et -dont on cherche, non sans raison, à créer dramatiquement la légende. -M. Catulle Mendès y trouvera vraisemblablement le Cyrano du Parnasse. - -Puis ce fut M. Catulle Mendès, et des poètes qui se trouvèrent aux -bureaux de sa _Revue fantaisiste_; ce furent des débutants qu'on -adopta, comme M. Coppée, des poètes qui fréquentaient chez Leconte de -Lisle, comme M. Dierx et M. de Heredia, ou amenés par Charles -Baudelaire, comme Léon Cladel. Bref, le Parnasse se constitua -d'admirateurs et d'amis de Leconte de Lisle, de Banville et de -Baudelaire. M. Emmanuel des Essarts, dans un article énumératoire, dit -que ce fut sous ces trois grands arbres un semis de fleurettes -bizarres qui s'abritèrent à leur ombre. - -Postérieurement à _la Légende du Parnasse contemporain_, tout -récemment, dans le _Braises du cendrier_, M. Catulle Mendès fait, non -sans fierté, le dénombrement de ses frères d'armes: il énumère -Glatigny, M. Coppée, Stéphane Mallarmé, Villiers de l'Isle-Adam, -Armand Silvestre, M. Albert Mérat, M. Sully Prudhomme, Paul Verlaine, -M. Anatole France, M. de Heredia, M. Léon Dierx. - -Il faut bien dire tout de suite que Villiers de l'Isle-Adam a plus -longé le Parnasse qu'il n'en fit partie; que l'y ranger, c'est, de la -part des Parnassiens, transporter sur le terrain littéraire une -amicale contemporanéité. Villiers est un prosateur, il a fait peu de -vers, et ses premières poésies, qu'on ne peut considérer comme -importantes dans son oeuvre, portent surtout l'empreinte d'Alfred de -Musset. M. Anatole France n'est point, à proprement parler, un -parnassien, étant devenu lui-même un point de départ et dans une -orientation si différente. Il voisine par _les Noces corinthiennes_ et -ses poèmes, puis il bifurque. Il faut surtout dire et redire que c'est -indûment que le Parnasse revendiquerait Mallarmé et Verlaine. Ils ont -débuté avec les Parnassiens, d'accord; mais leur gloire douloureuse et -magnifique, ils l'acquirent pour s'en être séparés, en vue d'une vie -d'art particulière qui fit d'eux les précurseurs du Symbolisme. -Stéphane Mallarmé rêva la courbe d'art qui le mena, d'une volonté de -faire aboutir logiquement l'idéal du vers selon Gautier et Baudelaire, -au vers libre[11]. - - [11] Malgré que de très jeunes critiques l'ignorent la dernière - publication poétique de Stéphane Mallarmé est en vers libres. - C'est: _Un coup de dés jamais n'abolira le hasard_, poème paru - dans _Cosmopolis_, et qui devait être le premier d'une série de - dix poèmes en vers libres. La mort interrompit. - -Paul Verlaine se prit à chanter à sa guise et à tordre -métaphoriquement le cou à la rime, ce bijou d'un sou selon lui, ce -kohinnor d'après les Parnassiens. Il faut, d'ailleurs, admettre que le -Parnasse est, sur ce point, peu cohérent dans ses dires, car, dans _la -Légende du Parnasse contemporain_, Verlaine et Mallarmé ne sont admis -que très sur la lisière. M. Catulle Mendès, en reconnaissant la beauté -des _Fleurs_ de Mallarmé ou des sonnets de Verlaine, déclare, en 1884, -qu'il conçoit seulement la technique de Mallarmé, sans l'admettre, et -dit, à propos de Verlaine, que les _Fêtes Galantes_ font preuve d'une -meilleure santé intellectuelle que les _Poèmes Saturniens_. C'est le -droit absolu de M. Catulle Mendès d'indiquer une démarcation, et cela -fait l'éloge de sa critique d'avoir tout de suite senti une antinomie, -mais alors pourquoi, depuis, cette revendication obstinée? - -Cette coupe nécessaire faite, on trouverait comme principaux -Parnassiens: Glatigny, M. Mendès, Armand Silvestre, M. Mérat, Léon -Valade, M. Coppée, M. Sully Prudhomme, M. de Heredia, M. Léon Dierx. - -Théophile Gautier, dans son Rapport sur les Progrès de la Poésie -française, en 1867, après les avoir cités (en leur joignant MM. -Winter, Luzarche et des Essarts), prononce: «Il est bien difficile de -caractériser, à moins de nombreuses citations, la manière et le type -de ces jeunes écrivains dont l'originalité n'est pas encore bien -dégagée des premières incertitudes. Quelques-uns imitent la sérénité -impassible de Leconte de Lisle, d'autres l'ampleur harmonique de -Banville, ceux-ci l'âpre concentration de Baudelaire, ceux-là la -grandeur farouche de la dernière manière d'Hugo; chacun, bien entendu, -a son accent propre qui se mêle à la note empruntée»; et Gautier -louera M. Sully Prudhomme de la bonne composition de ses poèmes, dira -de M. de Heredia que son nom espagnol ne l'empêche pas de trouver de -beaux sonnets en notre langue, de Stéphane Mallarmé que «son -extravagance un peu voulue est traversée de brillants éclairs», de M. -François Coppée que son _Reliquaire_ est un charmant volume qui promet -et qui tient. - -M. Coppée est celui qui reçoit le plus beau compliment; il avait déjà -ses deux gammes très diverses, dont l'une vient de Gautier et l'autre -un peu de Musset et davantage de Murger. La première lui dictait à ce -moment, dans _le Jongleur_, ce poème qui donna à M. Catulle Mendès -l'impression que M. Coppée dominait désormais son inspiration, des -vers comme ceux-ci, très _Emaux et Camées_: - - Si la gitane de Cordoue, - Qui sait se mettre sans miroir - Des accroche-coeur sur la joue - Et du gros fard sous son oeil noir, - - Trompant un hercule de foire, - Stupide et fort comme un cheval, - M'accorde un soir d'été la gloire - D'avoir un géant pour rival... - -et, la seconde, des strophes comme celle-ci, contenant en germe le -Parnasse non héroïque, ni farce, mitoyen, dirons-nous: - - Et c'est la fin; mon coeur, quitte des anciens voeux, - Ne saura plus le charme infini des aveux - Et le bonheur qui vous inonde, - Parce qu'un soir de mai, dans le bois de Meudon, - Sur votre épaule, avec un geste d'abandon, - Elle a posé sa tête blonde. - -Si froidement que parle Gautier des Parnassiens, c'était les défendre -chaudement, étant donné l'état de l'opinion courante à leur égard. Ce -tollé de la presse est au surplus tout à leur honneur, et, s'ils en -ont un peu oublié la leçon lors des débuts du Symbolisme, nous devons -le leur compter comme preuve que leur art contenait une portion de -nouveauté, qui maintenant nous échappe un peu, qui était toute de -forme, mais assez vive en sa substance pour faire comprendre les -colères qui les accueillaient. Gautier énumère dans son Rapport les -poètes qui en même temps qu'eux, sous d'autres couleurs, abordaient la -poésie et qui furent leurs adversaires; les louanges sont peut-être -plus abondamment départies aux non-Parnassiens et notamment à -Ratisbonne, Lacaussade, Maxime Du Camp, André Lefèvre (qui tient une -grande place), Auguste Desplaces, Levavasseur, M. Prarond, Valéry -Vernier, Eugène Grenier, Eugène Manuel, Stéphane du Halga, Thalès -Bernard, Max Buchon, Grandet, Bataille, Du Boys et Rolland. Il semble, -dans la juxtaposition des deux séries, avoir eu tort, comme dans une -exaltation un peu excessive d'Autran parmi les artistes plus anciens; -l'essentiel est la configuration qu'il fournit du groupe, et le fond -de son opinion. - -Il y a encore une autre façon documentaire de dénombrer les -Parnassiens, c'est celle que fournit le _Parnasse contemporain_, -recueil paru chez Lemerre et qui, sauf népotismes et intercalations -amicales, donne toute la figure de l'école, y compris, ce dont il -serait injuste de la priver en une étude sérieuse, son rayonnement, -ses adeptes. - -Dans le premier _Parnasse_, les aînés admis sont Gautier, Banville, -Leconte de Lisle, Vacquerie, Baudelaire, Arsène Houssaye, Philoxène -Boyer, les frères Deschamps, Auguste Barbier. - -Outre ces noms, outre ceux que réclame _la Légende du Parnasse -contemporain_, on trouve Louis Ménard, qui n'apparut qu'une fois, -étranger au mouvement de par les faibles qualités de son vers, mais -dont on lut, de ce côté, avec profit, les oeuvres philosophiques en -prose et les évocations du polythéisme hellénique, André Lemoyne, -poète aimable et bien différent, puis MM. Xavier de Ricard, Léon -Valade, Cazalis, Emmanuel des Essarts, Henry Winter, Armand Renaud, -Eugène Lefébure, Edmond Lapelletier, Auguste de Chatillon, Jules -Forni, Charles Coran, Eugène Villemin, Robert Luzarche, Alexandre -Piédagnel, F. Fertiault, Francis Tesson, Alexis Martin. Une série -terminale de sonnets semble constituer une sélection voulue. - -La seconde série du _Parnasse_ accueille Mme de Callias, Mme -Blanchecotte (une doyenne), MM. Ernest d'Hervilly, Henri Rey, Mme -Louise Colet, M. Anatole France, Léon Cladel, Alfred des Essarts, -Antony Valabrègue, MM. Armand Renaud, André Theuriet, Jean Aicard, -Georges Lafenestre, Frédéric Plessis, Robinot-Bertrand, Léon Grandet, -Gustave Pradelle, Mme Penquer, Louis Salles, Eugène Manuel. Laprade et -Soulary y furent vraisemblablement invités, ainsi que Charles Cros, -poète trop autonome pour être là autrement qu'en visiteur. - -A la troisième série du _Parnasse_, l'effectif s'accroît; d'autres -déférentes invitations amènent Mme Ackermann, Autran, Jules Breton, -peintre critique et poète (où excella-t-il!), Edouard Grenier, poète -universitaire des plus médiocres, dont quelques études sur Heine sont -curieuses à cause d'un ton d'égalité comique, Paul de Musset, -Ratisbonne; à côté d'eux, des jeunes chez qui l'influence parnassienne -se manifeste vraiment, MM. Armand d'Artois, Emile Bergerat (chez qui -le chroniqueur éclipse le poète), Émile Blémont, Robert de Bonnières, -qui donna quelques sonnets du genre de ceux de M. de Heredia, puis -entreprit vainement la réhabilitation du conte en vers, Raoul Gineste, -Charles Grandmougin, Guy de Binos, Isabelle Guyon, Auguste Lacaussade, -déjà connu par des poèmes naturistes, créole comme Leconte de Lisle ou -Dierx, abordant les mêmes paysages, Paul Marrot, poète plutôt réaliste -et fantaisiste, Achille Millien, Monnier, Amédée Pigeon, Claudius -Popelin, Gustave Ringal, Gabriel Vicaire, comme aussi Rollinat et Paul -Bourget. - -Mais ces trois derniers ne sont pas des Parnassiens: Rollinat, comme -Vicaire, tiendrait plutôt au groupe de Richepin et de Maurice Bouchor -qui protesta vivement non pas tant contre la rythmique que contre le -fonds d'idées, l'impassibilité, le non-réalisme des Parnassiens et -aussi contre leur vocabulaire, et réclamèrent avec quelque éclat un -retour à la simplicité et à la découverte de la vie. L'intrusion du -Symbolisme a resserré ces deux groupes jadis ennemis, au moins sur un -point, et ceux qu'on accusa âprement de vouloir disloquer le vers ont -été amnistiés _de plano_. Ce fut néanmoins la première fois qu'on -barrait la route au Parnasse depuis ses débuts, la chose se passant -vers 1878. Richepin écrivait _la Chanson des Gueux_, M. Paul Bourget -_Edel_, M. Bouchor les _Chansons joyeuses_ et ce fut d'avoir eu trop -confiance en leur rhétorique qui les empêcha d'imposer une esthétique -qui s'appuyait d'ailleurs sur le naturalisme, dont on pensa quelque -temps qu'ils allaient devenir les poètes. Ils ne manquèrent point de -talent ni de truculence, mais bien d'indépendance et d'audace. - -Il faut supprimer de la liste que fournit le _Parnasse contemporain_ -le nom des poètes qui tournèrent court, après un ou deux volumes de -vers, entrèrent dans la politique ou l'administration, et se turent; -certains furent des créations de M. Lemerre. Postérieurement au -_Parnasse contemporain_, on trouverait aussi de nouvelles recrues pour -le Parnasse, mais il faudrait distinguer, parmi ces fervents de l'art -traditionnel, ceux qui procèdent du romantisme pur et les -lamartiniens, de ceux que directement tel ou tel des Parnassiens -influença. Si on peut porter à l'acquis du Parnasse des poètes tels -que M. de Guerne, M. Jacques Madeleine, et très à la rigueur M. Henry -Barbusse, on ne saurait lui attribuer ceux qui, quoique résolus au -vers régulier, ont d'autres attaches, comme M. Quillard, comme Albert -Samain. Ce n'est point sans arrière-pensée que le Parnasse réclame -Verlaine: c'est non seulement à cause de sa gloire, c'est à cause des -verlainiens, car l'empreinte de Verlaine se trouve, et forte, chez des -suivants du rythme traditionnel. - -L'art de M. Tailhade ne s'apparente intellectuellement qu'à des -tentatives de rénovation, si strictement traditionnelle soit sa -métrique, et on sent bien en lisant M. Sébastien-Charles Leconte -qu'il s'est passé quelque chose depuis le Parnasse, grâce à quoi, -malgré la vive admiration du poète pour Leconte de Lisle et M. Dierx, -on ne peut le considérer comme un parnassien: ce serait un -néo-classique, avec des recherches particulières de synthèse et de -musique. - -Quant à M. Rostand, quoique évidemment ses sympathies d'art affichées -soient avec le Parnasse, il a trop le goût de l'anachronisme, -l'indifférence de la valeur du terme et de la solidité du vers pour -qu'on puisse le compter parmi eux. Son lavis est l'antithèse de leur -eau-forte, au moins théorique. Dans la pratique, il y a avec certains -des Parnassiens plus de ressemblances réelles. - -Pour être complet, il faut noter l'expansion belge du Parnasse. -Georges Rodenbach, dont toutes les volitions d'intimisme et de musique -discrète sont opposées à l'art parnassien, aboutissait au vers libre, -et sa mort prématurée ne l'a point interrompu avant qu'il n'en ait -laissé pour témoignage ce beau livre, _le Miroir du Ciel natal_. Il -demeure donc au Parnasse, de ce côté, M. Iwan Gilkin et M. Albert -Giraud, qui sont très exactement de ses fidèles, encore que M. Giraud -doive infiniment à Paul Verlaine. - -III - -Un livre technique apparaît à la maturité du Parnasse: c'est le _Petit -Traité de poésie française_ de Théodore Banville. Ce livre a paru -vers 1876[12]; il n'a pu servir à l'instruction poétique d'aucun des -premiers Parnassiens, mais il résume un enseignement oral qu'ils -écoutèrent. - - [12] La première édition, chez Cinqualbre, éditeur fugitif, qui - donna aussi une réédition d'Arvers et _Ompdrailles le tombeau des - lutteurs_. - -D'ailleurs, en ajoutant à la prosodie de Tennint, et en la refondant, -et en la noyant autant que faire se pouvait dans de la fantaisie -élégante et joyeuse, Théodore de Banville est très prudent: il ne -présente son livre que comme un petit manuel destiné aux gens du -monde. Il préconise, pour les poètes, uniquement la lecture des -maîtres comme moyen d'instruction, et prétend s'adresser à un candidat -au Parnasse qui voudrait faire des vers malgré Minerve. Il y a -peut-être là coquetterie d'un grand lyrique, ennuyé de professer et de -donner des recettes. D'autres réserves, que le poète fait pour sa -conscience, sont plus importantes: il s'agit pour lui de ne pas fermer -son livre sans lui laisser une issue sur l'avenir. Plus près que les -Parnassiens de la révolution romantique, plus créateur qu'eux et de -beaucoup, il n'a pas, étant un inspirateur, la foi aveugle des -adeptes: c'est pourquoi il regrette que la révolution d'Hugo soit -restée incomplète, que les romantiques n'aient rien ajouté à cette -révolution, que leur rôle y ait été plutôt restrictif. Ces concessions -faites à l'avenir, il pose son principe de la Rime puissance absolue, -le seul mot, dira-t-il, qu'on entende dans le vers; il la considère -comme une nécessité de technique, aussi comme un tremplin; sa nature -heureuse lui en avait fait une baguette magique, et il en vante aux -autres les puissances cachées, la force inventive. - -Très louablement opposé aux licences qui déforment la phrase, par -exemple à l'inversion, il accuse la lâcheté humaine de s'opposer à -l'emploi de l'hiatus. - -Il ressort de ses lignes qu'étant donnée une technique dont il ne -discute pas la base scientifique ni la légitimité, ceux qui l'abordent -doivent s'en tirer sans trucs et sans facilités convenues, obtenues -aux dépens du tour logique de la phrase; cela donne la main aux -théories des vers-libristes qui ne subordonnent jamais cette allure -nécessaire de la phrase au redoublement des sonorités, à la redondance -de la strophe, ni à la rotondité du rythme, comme dirait M. Mendès. - -Mais Banville ne persévère par sur cette indication qu'il a fait -luire, et, avec une belle franchise, facile à son énorme et souriante -habileté dont l'acrobatisme n'est qu'un province, il conseille -nettement de cheviller. Il prend pour exemple un fragment du _Régiment -du Baron Madruce_, en dispose les images principales, les mots -essentiels placés à la rime, et indique que la besogne, une fois le -premier travail fait, est de rejoindre avec élégance et sans qu'aucune -bavure dénonce le travail de mosaïque, les images principales, les -rimes principales. Evidemment, il eût été moins fécond et moins -lyrique s'il se fût toujours soumis à cette méthode. Enfin, chevillage -habile ou mosaïque ingénieuse, et rime rare à consonne d'appui, voilà -la base même de son enseignement. - -D'ailleurs, les influences de Banville et de Leconte de Lisle, les -plus importantes techniquement (celle de Baudelaire fut plutôt -mentale), sauf sur ce point que toutes deux indiquent une nécessité de -serrer le vers relâché par les lamartiniens et les mauvais élèves -d'Hugo et de Musset, sont diverses et même contradictoires. Le _Petit -Traité de poésie_ de Banville contient, avec luxe de détails -relativement à ses dimensions, l'étude des formes fixes. Toutes y -trouvent leur place, et Banville les tenta toutes; le grand poète des -_Exilés_ perdit beaucoup de temps à tourner des babioles. Les -Parnassiens le suivirent dans cette voie, et, à son instar, firent -nombre de ballades, de rondels, de triolets. C'était l'aboutissement -du mouvement de curiosité qui avait entraîné les Romantiques vers -l'étude assez détaillée du XVIe siècle, comme firent Sainte-Beuve et -Nerval. Après avoir joui des petits rythmes en curieux, très désireux -de trouver un terrain où Hugo n'eut pas mis le pied, les Parnassiens -se précipitèrent sur celui-là. - -Leconte de Lisle avait des ambitions trop solennelles, je ne dis pas -hautes parce que celles de Banville étaient aussi hautes, pour -s'amuser à ces gentillesses du vieil esprit français, qui sont à la -poésie lyrique ce que les vieux fabliaux sont au roman de moeurs on -d'évocation; il y eut là beaucoup de talent perdu. La fidélité à ces -deux influences--la marche au grandiose, selon Hugo et Leconte de -Lisle, la danse vers le plaisant et le spirituel, d'après -Banville,--communique aux premiers volumes des Parnassiens un aspect -un peu hybride. Catulle Mendès, au début de sa carrière longue et -remplie, fait voisiner Kamadéva,-- - - L'ombre diminuée - Voit flotter la nuée - De tes parfums ravis - Aux Madhâvis-- - -les soutras, les aras, les roses radambas, les grands dieux de l'Inde, -les personnages de la Saga avec Tin-Si-O-Sai-Tsin, et aussi avec -Philis et les petits amours débauchés qui veulent fonder des évêchés -dans la Cythère libertine; il a des chansons espagnoles où luit du -clair de lune germanique, et il resserre, en de brefs contes épiques, -des crises d'âme héroïque. M. Dierx racontera Hemrik le Veuf, en même -temps qu'il parlera de la beauté des Yeux; et chez tous, c'est la même -juxtaposition (sauf que M. Dierx n'a manié que le lyrisme soit en -effusion de poésie personnelle, soit en courtes pièces avec une nuance -épique), c'est le même mélange de poésie biblique, légendaire, -funambulesque, libertine, descriptive et, plus tard, didactique, grâce -à M. Sully Prudhomme, qui, lui, ne marivauda jamais. - -Cette simultanéité d'excursions dans des genres différents, ils la -tinrent pour variété, et, comme il la fallait expliquer, qu'ils -avaient rencontré la conception de Banville, d'après laquelle le -poète, artisan averti impeccablement d'un métier, doit pouvoir fournir -tout poème pour toute circonstance, et tient en somme sur le Parnasse, -ou pour le journal ou pour les particuliers, une échoppe d'écrivain -public idéal (conception qui a ses droits), ils se déclarèrent non pas -des inspirés, mais des praticiens scrupuleux, savants et indifférents. -C'est de ce temps à programme que datent les fières déclarations -d'impassibilité procédant de Leconte de Lisle: - - La grande Muse porte un péplos bien sculpté - Et le trouble est banni des âmes qu'elle hante - -ou le - - Nous qui faisons des vers émus très froidement. - -Notons-le en passant, cet émotif de Verlaine est, à cette date, bien -le plus résolu à mater énergiquement l'inspiration et l'émotion, et -son impassibilité du moment prête au sourire. Mais ces vers, ces -aphorismes, ces programmes sont de contenance. Les Parnassiens -travaillèrent sous les influences précitées qui firent les uns -sataniques, les autres épiques, les autres funambulesques, ou plutôt -les décidèrent presque tous à toucher à ces cordes diverses, et à -alterner l'épopée et le triolet. Souplesse profonde, oui, mais non -point don lyrique. - -Les vers des Parnassiens ont entre eux des points communs, grâce à -leur fidélité aux mêmes principes; les individualités y font pourtant -des différences. - -Le vers de M. Mendès,--souple, éclatant, oratoire, théâtral, parfois -cursif (eu égard à sa règle), offrant souvent, dans les pièces -légères, grâce à un métier bien tenu et quelque nonchalance touchant -la rareté des rimes, un aspect d'improvisation heureuse, solide et -fort dans les contes épiques, dominé par la rime quand le poète -s'_esclaffe_,--diffère beaucoup du vers serré, avec des résonances -d'intimité et des traînes de musique que fait M. Dierx. Ces deux -formules doivent être très différenciées du système de lignes de prose -exactement césurées et ponctuées par une rime avec consonne d'appui -qu'emploie le plus fréquemment M. François Coppée. Un vers prosaïque -sera toujours de la prose, malgré toutes les prosodies qui garantiront -le contraire, et ce membre de phrase, - - Que le bon directeur avait versé lui-même, - -ne saurait être considéré comme un vers. C'est l'erreur, toute -l'erreur du Parnasse, d'avoir considéré la versification comme -indépendante de la pensée. Cette formule de M. Coppée est dissemblable -de la forme souvent gauche, imprécise et sans éclat, si elle n'est pas -toujours dépourvue d'un joli flou lamartinien, qui distingue M. Sully -Prudhomme, et de la technique serrée, trop serrée, encore qu'elle se -permette la cheville (Banville l'a permise) de M. de Heredia, prodigue -de rimes trop riches, trop monotones, coulant toute vision dans ce -moule unique et forcément monotone du sonnet. - -Les différences, déjà visibles au début, entre les poètes parnassiens, -se sont accentuées: les uns ont des dons d'image ou de musique; -d'autres en sont dépourvus. Le choix entre Leconte de Lisle et -Banville se manifeste encore; il était d'ailleurs inspiré au début par -des raisons profondes de tempérament. Ces variations sont assez -grandes pour qu'on ait été parfois tenté de voir dans le Parnasse, -plutôt qu'un groupement logique, une coalition. On aurait tort: ce qui -donne au Parnasse cet aspect disparate, c'est qu'il constitue la fin -du Romantisme, et qu'il s'y rencontre, mêlés aux dons personnels, des -reflets de toutes les directions romantiques, poétiquement s'entend, -car c'est une des infériorités de l'école, comme du Naturalisme -d'ailleurs, de n'avoir pas également abordé la prose et le vers, -l'oeuvre lyrique et l'oeuvre d'analyse et de synthèse; c'est ce qui la -rejette au second plan. Sans M. Catulle Mendès, nous ne saurions pas -comment un Parnassien entend la prose, en dehors du poème en prose, et -encore, exception faite pour _le Livre de Jade_, en négligeant les -oeuvres peu caractéristiques de M. de Lyvron et ne pouvant attribuer -au Parnasse les poèmes en prose de Mallarmé, malgré que certains des -plus beaux aient paru à _la République des Lettres_, où M. Mendès -élargissait le Parnasse autant qu'il le pouvait, ni les jolies -fantaisies qui terminent _le Coffret de Santal_ de Charles Cros, c'est -M. Mendès, aussi que nous trouvons occupé à représenter le Parnasse -dans le maniement de cette forme créée par Bertrand, mais recréée par -Baudelaire (qui y déposa le germe révolutionnaire) et que le -Symbolisme a absorbé, en ses cadences et en son respect de la phrase, -dans le vers libre. Muni de cette forme féconde, le Parnasse en avait -tiré de coquettes babioles et de jolis divertissements. Il faudrait, -d'ailleurs, si l'on étudiait le poème en prose chez les Parnassiens, -faire très attention aux dates et considérer que les Symbolistes ont -fortement influencé la façon qu'avaient les Parnassiens de le -concevoir dès les débuts du groupe, bien antérieurement même à 1886. - -Le livre de Théodore de Banville qui ouvre l'ère parnassienne, c'est -le lit de Procuste dissimulé sous des amas de roses. M. Sully -Prudhomme donne au Parnasse finissant son livre théorique, qu'il -appelle son _Testament poétique_. Ce n'est point que M. Sully -Prudhomme soit absolument qualifié pour cela, et nous ne pouvons -admettre cette extension de son livre, que par suite de l'affirmation, -souvent répétée par les Parnassiens, de leur admiration mutuelle et de -leur accord sur des principes généraux, car M. Sully Prudhomme n'est -pas, il s'en faut, le plus représentatif des Parnassiens. - -Le livre de M. Sully Prudhomme n'a pas non plus l'importance que -l'auteur a voulu lui déléguer par le titre choisi. Ce _Testament -poétique_ contient infiniment de petits morceaux extraits de préfaces, -de toasts à des inaugurations, à des repas de corps. Fidèle au système -de la mosaïque, M. Sully Prudhomme a rejoint, avec plus ou moins de -soin, des aphorismes émis à diverses périodes de sa vie au bénéfice de -lecteurs de tel volume de M. Dorchain ou de Mme Marguerite Comert, -pour les membres de la Société des gens de lettres (si épris de poésie -pure), pour les admirateurs décidés de Corneille, groupés en Société, -etc... Mais il n'y en a pas moins, dans la première partie du volume, -un résumé succinct et net du misonéisme de M. Sully Prudhomme et de -ses opinions sur la technique poétique. La haine que porte M. Sully -Prudhomme aux vers-libristes est célèbre: elle se manifesta un jour -par des remerciements publics et commémoratifs qu'il adressa à Alfred -de Vigny, le louant de n'avoir point été un décadent. Elle l'a mené, -dans un de ces discours qui ornent le _Testament poétique_, à indiquer -comme fondateur du vers-librisme Chateaubriand, «qui, lui, du moins, -garde l'aspect de la prose, et ne va pas emprunter à la typographie -des ressources poétiques». Je cite cela en passant, et je trouve -cette haine, non point comique, mais touchante; et cette valeur -d'émotion, elle l'emprunte à la très réelle infériorité de M. Sully -Prudhomme, en tant qu'artiste verbal et qu'ouvrier du vers, à côté des -autres Parnassiens: il y a du martyre dans le cas de cet homme -distingué. - -En dehors de ce désir de nuire aux vers-libristes dans l'esprit des -personnes auxquelles il s'adresse, M. Sully Prudhomme a encore quelque -chose à expliquer avec insistance: c'est que la poésie personnelle -peut avoir quelque importance, mais qu'il ne faut point oublier que le -summum de l'art, c'est la poésie didactique et philosophique, dont il -faut sous-entendre que _Justice_ est un des ornements parfaits. -D'autres avertissements sont adressés aux confrères parnassiens. M. -Sully Prudhomme, après avoir regretté que le chemin du rire ait été -déserté par les Romantiques, fait observer que, _seul_, Banville a -ragaillardi la veine française, et demande: «Où sont ses élèves?» ce -qui n'est pas aimable pour l'auteur de _la Grive des Vignes_. Un autre -coin de mandement pourrait concerner M. de Heredia; je me reprocherais -d'interpréter ce morceau d'éloquence académique, au lieu de le citer. - - «Une forme a persisté, qui ne pouvait pas périr, car elle est - admirablement assortie à la secrète horreur des compositions - étendues, c'est le sonnet. - - Le sonnet présente le rare avantage de s'adapter à toute espèce de - sujet simple. Il n'est donné qu'aux maîtres d'en sentir les intimes - conditions, qui sont les plus laborieuses à remplir, mais il - demeure difficile pour tous, ne fût-ce que par le choix des rimes - redoublées. Il n'effraie pourtant pas les indolents, au contraire. - A cet égard, la psychologie de sa confection est très curieuse. Ce - travail exige, outre l'habileté, beaucoup de persévérance; mais - comme il n'engage pas l'activité mentale à long terme comme un - grand poème, la persévérance peut prendre son temps et faciliter - l'effort en le divisant par des relais; elle peut, en un mot, le - concilier avec la nonchalance. La lenteur des points ne compromet - pas l'achèvement de cette exquise tapisserie, et n'eût-on pas la - patience de l'achever, on n'aurait pas à sacrifier un commencement - trop considérable; mais on la termine, tout le canevas tient dans - la main, et rien ne favorise mieux la constance. De là, vint qu'on - n'a jamais fabriqué tant de sonnets qu'aujourd'hui. Mais combien en - faut-il pour valoir un long poème?--Un seul, répondent nos jeunes - confrères! Oh! celui-là est rare, nous savons tous où il se trouve, - mais ce n'est pas chez eux. Qu'ils l'accomplissent donc, et je - pardonnerai de bon coeur, à cet ouvrage d'une valeur sans mesure, - l'étroite mesure de son cadre qui le rend complice de leur faible - essor.» - -Ce filet n'est pas sans justesse, et, encore que le sonnet soit la -plus raisonnable des formes fixes, sa culture exclusive n'est pas -faite pour ne communiquer aucun étonnement, mais ce n'est point pour -les mêmes raisons que M. Sully Prudhomme que nous serions d'un avis -semblable au sien; peut-être même avons-nous plus de sympathie que lui -et d'admiration pour le sonnet, quand il est manié, en passant, parmi -le labeur de l'oeuvre, par des sonnettistes tels que Baudelaire, -Mallarmé ou Verlaine. Nous serions aussi d'accord avec M. Sully -Prudhomme, en désirant que les questions de rythmique soient bien -posées, scientifiquement posées. Or, ce n'est point ce qu'il fait. En -appeler à la phonétique, qui n'est pas une science très scientifique, -du moins d'une rigueur mathématique, est bien, mais M. Sully -Prudhomme ne tire pas de son intention un parti suffisant, et ce n'est -pas encore lui qui aura donné au vers parnassien un substrat -scientifique. Il s'efforce surtout à différencier l'aspiration -poétique et la traduction verbale, ou versification. Il ne se rend pas -compte que notre effort a été surtout de réduire cette versification -artificielle au minimum, et d'effacer de la versification ce qu'elle -avait de mnémotechnique. Nous n'admettons même pas qu'il y ait -versification, mais seulement revêtement rythmé de l'émotion. Au -contraire, M. Sully Prudhomme, partant sur son idée spéciale de -rhétorique poétique qui permet d'exprimer n'importe quoi, même une -géométrie, sous forme de phrases de prose césurées exactement et -ponctuées d'une rime, regrette le vers-maxime, le vers-aphorisme, -le vers oratoire à la façon de la tragédie classique, et, le premier -depuis longtemps, il accuse Hugo d'excès de révolte technique, -proteste contre l'enjambement, et donne d'excellents arguments -à ceux qui veulent établir l'artificialité excessive du vers -traditionnel[13]. - - [13] Il est à noter que M. Sully Prudhomme, après avoir fait - grand étalage de la phonétique, déclare, à d'autres pages, qu'il - ne faut pas toucher au vers traditionnel, fruit de tant de - tâtonnements; en parlant de tâtonnements, il admet donc - l'empirisme des méthodes qui le créèrent. - -IV - -L'oeuvre du Parnasse n'est pas close, et demain apportera des oeuvres; -il est plus que probable que ces oeuvres n'infirmeront point les -caractères généraux déjà affirmés, et ce sera dans la même voie que -les Parnassiens nous donneront des oeuvres plus typiques. On peut donc -résumer leur action. - -Restitution faite aux autres groupes des personnalités qui leur -appartiennent mieux qu'au Parnasse, déduction établie des non-valeurs -et des acceptations par camaraderie, et en ne comptant que les chefs -de file, le Parnasse demeure composé de Glatigny, d'Armand Silvestre, -de M. Coppée, de M. Sully Prudhomme, de M. Albert Mérat, de M. de -Heredia, de M. Léon Dierx, de M. Catulle Mendès. On voit par cette -simple énumération qu'il a fourni deux courants principaux. L'un, -familier, bourgeoisant, prosaïste, est celui de MM. Coppée et Sully -Prudhomme. Quelques notables différences qu'il y ait entre le poète -des _Humbles_, le dramaturge de _Pour la Couronne_, et le poète des -_Solitudes_ et de _Justice_, ils sont à part des autres Parnassiens -par leur dévotion moins grande ou leur talent moins fortifié pour la -beauté de la forme. Fervents des principes parnassiens, ils n'arrivent -pas à les soutenir d'exemple. En outre, on ne retrouve pas chez les -autres Parnassiens la curiosité des fonds populaires, le goût du poème -qui peut être récité par une jeune fille, presque du monologue, ni les -curiosités d'épopée familière qui distinguent M. Coppée. La curiosité -philosophique des Parnassiens n'a jamais pris non plus le chemin -didactique où M. Sully Prudhomme a tenté ses plus gros efforts; leur -philosophie, peu fréquente, a des apparitions courtes, et si M. Sully -Prudhomme ne recule pas devant les sécheresses, au moins évite-t-il -la galvanisation des dieux hindous. C'est presque par camaraderie que -MM. Coppée et Sully Prudhomme sont des Parnassiens; ils le veulent -énergiquement, ils l'ont proclamé, réaffirmé: personne n'a rien à y -dire. Bornons-nous à constater que l'élève mental de Lamartine, de -Brizeux, de Gautier, d'Hugo, de Musset et de Murger qu'est M. Coppée, -et M. Sully Prudhomme, lamartinien scientifique, ont entre eux ce -point d'unité de trancher fortement sur les autres par quelque chose -qui leur est commun, et qui est le refus, en général, du grand geste -romantique, et une certaine tranquillité bourgeoise, qui fut longtemps -la marque de la poésie académique depuis 1830[14] et qui fut -académisée en eux, avant, bien que M. Leconte de Lisle fût admis dans -la Compagnie. - - [14] Sauf pour Hugo, Vigny, Musset, Leconte de Lisle qui - tranchaient; voir, dans les _Souvenirs_ de Théodore de Banville, - l'étude sur Alfred de Vigny, où sa vie académique est - caractérisée. - -M. de Heredia se détache du demeurant du groupe, par sa fidélité au -sonnet et par son goût classique: c'est là une branche nouvelle du -Parnasse qui commence; elle s'appuie sur Chénier, sur Leconte de -Lisle. Elle sourit à certaines volontés du Symbolisme, pas les -essentielles; c'est là une école en formation; on ne peut que -regretter ce maniement exclusif d'une forme et on ne la pourra juger -qu'après peut-être de nouveaux travaux de M. de Heredia, de M. Léonce -Depont, de M. Legouis. - -Il est probable que cette pléiade de sonnettistes n'apportera à la -poésie qu'un curieux et très intéressant intermède; mais il faut -attendre pour juger loyalement la portée du mouvement. Quant à -l'oeuvre originaire, _les Trophées_, il est simple d'y reconnaître ce -qu'elle contient: des beautés, de la monotonie, un jeu exagéré des -richesses verbales et décoratives, une négligence absolue de ce qui -pourrait être d'intérêt fondamental; c'est une oeuvre de luxe et -d'évocations résonnantes, courtes forcément et pas assez imprévues. - -MM. Dierx, Catulle Mendès, Silvestre, forment un groupe homogène; les -différences sont d'individualité de tempérament. - -Un poète tel que M. Léon Dierx, qui a poussé les plus beaux cris -pessimistes et qui a trouvé le _Soir d'octobre_, honorerait toute -école, et si son oeuvre manque de volume et aussi de variété, le -nombre des beaux fragments y est assez considérable pour compenser -tout regret. - -M. Catulle Mendès, c'est l'activité même, et c'est le parnassien-type. -S'il y eut Parnasse, ce fut un peu par réaction de son esprit sur des -esprits différents qu'il sut retenir un instant à l'écouter et surtout -par sa fréquente affirmation qu'il y avait Parnasse. La formule du -Parnasse, cette formule de recherche sur tous les terrains, -d'excursions fantaisistes, héroïques, bouffonnes, variées surtout, -c'est la formule de son esprit apparenté à celui de Banville. Il est -kaléidoscopique. Il parcourt, toujours affairé, ardent, et vraiment à -la chasse de l'idée, un parc aux mille sentiers; c'est parce qu'il est -si emballé vers ses réalisations, qu'il ne s'aperçoit pas qu'il les -retrouve sur les mêmes chemins où il a déjà passé. Critique, il est -plein de parti-pris, d'injustice, d'erreurs (je ne parle pas de sa -remarquable critique dramatique, mais de la critique littéraire qu'il -y insère théâtre-faisant); mais, quand il se trompe, c'est toujours -sincèrement ou par fidélité à un idéal auquel il s'est attaché -éperdument. Il est, en tout cas, la plus large ou la plus variée -personnalité parnassienne, car s'il a des défauts de rhétorique et -d'afféterie, il possède quelques-unes des belles qualités du -romantisme, et parmi ses romans romantiques, héritiers de la dernière -manière d'Hugo, additionnée de Chamfort et de Crebillon fils, -assaisonnée de lyrisme légendaire, «l'eau du Gange en gouttelettes -dans son vin de Champagne», quelques-uns compteront. C'est lui aussi -qui a conté le plus de beaux contes épiques, chanté le plus de jolies -chansons, et a publié le plus de rimes inutiles, qui a le plus -fréquemment plié le vers à la chronique. - -Armand Silvestre, improvisateur expéditif et averti, très maître d'un -métier souple sans recherche, très indulgent à sa facilité, laisse, -parmi tant de poèmes doués d'un excessif air de famille, les beaux -vers de _la Gloire du Souvenir_ et des _Sonnets païens_, comme pour -montrer qu'il était supérieur à sa production ordinaire. Il a eu de -francs accès de verve, qui lui marquent une belle place parmi les -conteurs _gaulois_; il a la verve, les procédés, l'abondance et le -facile accueil aux bons mots de terroir et de corporation des -meilleurs écrivains de ce genre. - -A côté de ces poètes, le Parnasse a ses _minores_, dont plusieurs -laissent ou laisseront au moins quelques pièces d'anthologie. Le type -en est Glatigny, dont on lira longtemps _la Normande, Maritorne, la -Lettre à Mallarmé_, poèmes rimés d'une certaine habileté. Il a servi -de type à cette leçon du Parnasse sur l'agilité du versificateur et -sur le don spécial du poète, qui consiste à attribuer à Glatigny, -artiste médiocre, un don réel, considérable, constituant le poète et -que n'aurait point eu un Flaubert, écarté des vers par les -chinoiseries du métier poétique. Il est juste de citer M. Albert -Mérat, paysagiste de ville, que les jardinets des fenêtres de Paris, -les Asnières, les Meudon, les passages de canotiers sur une Seine -ensoleillée ont intéressé et qui en a tiré d'agréables poèmes. - -Près de M. Mérat il faut citer, par similitude de genre, M. Antony -Valabrègue, qui fut un critique d'art instruit (les petits Parnassiens -furent parfois de bons critiques d'art, comme M. Lefébure qui donna un -judicieux volume sur la Dentelle; on peut aussi parler de M. Georges -Lafenestre, auteur de vers légers et faciles). M. Valabrègue nota non -sans finesse bien des décors de berge, de fêtes, de soirs de banlieue. - -Léon Valade, qui collabora avec M. Mérat pour une traduction de -l'_Intermezzo_ de Heine, est mort jeune; il laisse une oeuvre trop -brève, où des pièces tendres sont tout à fait jolies, et, dans une -gamme restreinte, il donne une sincérité d'émotion rare dans son -groupe et que ne dépare point la rhétorique. M. Ernest d'Hervilly a -brillé dans la gamme funambulesque. Il amusa beaucoup, aux débuts du -Parnasse, par son _Harem_, où les diverses beautés du monde, de -l'anglaise à la négresse, sont caractérisées avec quelque ironie. Rien -ne vieillit si vite qu'une pièce gaie, mais des poèmes descriptifs de -sensation exotique, sur la Louisiane entre autres, certifient la -valeur poétique de M. d'Hervilly, qui semble avoir abandonné la poésie -pour entasser une Babel d'histoires légères et courtes dont certaines -sont fines et d'un véritable humour. M. Emmanuel des Essarts, poète -d'ambition et de bonne volonté, a tenté, dans ses _Poèmes de la -Révolution_, un gros effort qui l'a laissé au-dessous de son sujet. M. -Xavier de Ricard, dont le livre _Ciel, Rue et Foyer_ contient des -pages intéressantes, l'inventeur ou au moins le fervent assidu, au -commencement du Parnasse, du sonnet estrambote qui eut les honneurs de -la parodie du _Parnassiculet_, s'est dirigé depuis longtemps vers les -études politiques et sociales, et sa plume fut une des plus généreuses -parmi celles des écrivains des _Droits de l'homme_. M. Cazalis a tiré -des poèmes hindous et des poèmes persans la matière d'adaptations -assez bien faites, et la beauté des modèles n'a point perdu tous ses -rayons en passant par ses vers souples. Quelques poèmes en prose -agréablement cadencés complètent son oeuvre courte que rehausse une -bonne histoire élémentaire de la littérature hindoue, très séduisante -et attachante. Jean Marras, qui vient de mourir, était un ami très -chaud et très dévoué des Parnassiens, profondément pénétré de la -vérité de leur esthétique, mais non un parnassien, non plus que -Cladel, dont les quelques vers (le sonnet à son âne et quelques courts -poèmes) ne sont qu'une part insignifiante de l'oeuvre. M. Frédéric -Plessis, d'un vers ferme et distingué, augmenta le nombre des poèmes -antiques. C'est, parmi le premier ban des Parnassiens et leurs -immédiates recrues, ceux qu'on peut citer, à moins qu'on ajoute des -élèves particuliers de MM. F. Coppée ou Sully Prudhomme, comme M. -Dorchain, poète de facture pâle, mais non sans distinction, ou des -écrivains tels que M. André Theuriet, qui n'a fait dans la poésie -qu'un court passage et a dilué son sentiment de la nature et son -érudition florale et sylvestre dans des romans genre _Revue des -Deux-Mondes_, ou bien M. Jean Aicard; mais il n'est pas certain alors -que les Parnassiens ne m'accuseraient pas d'abuser de quelques -déclarations parnassiennes de M. Jean Aicard pour leur infliger un -élève dont ils se soucient peu; tout de même, une fois au moins, M. -Catulle Mendès l'a revendiqué. - -V - -Il semble que le reproche qu'on sera en droit d'adresser au Parnasse, -ce sera de n'avoir rien innové et que les quelques hommes de talent -qu'il compta ne se soient préoccupés que de tenir honorablement un -rang à la suite du Romantisme. Ils n'ont eu ni le souci ni -l'intelligence de l'évolution littéraire. Par leur maniement -particulier du vers faussement marmoréen (il n'y a qu'à lire M. -Coppée, M. Sully Prudhomme pour voir que ce vers est beaucoup plus -_garni_ à la façon d'une poupée moderne que marmoréen comme une statue -antique), par la dispersion du rythme sur toutes sortes de sujets peu -poétiques, ils avaient rendu le public lettré français indifférent à -la poésie, et il a fallu l'évolution symboliste et la mise en -question de la prosodie traditionnelle pour provoquer un sursaut et un -retour d'attention, dont ils ont, d'ailleurs, pour leur part -bénéficié. - -Le mouvement symboliste a déplacé la question pour le Parnasse qui -devenait, aux yeux de tous, dûment ce qu'il était, un parti, pour -ainsi dire conservateur; et contre les novateurs qui ont réformé la -technique et réinfusé de la vie à la poésie, il s'est fait une -alliance, à peu près, de tous les poètes fidèles au rythme -traditionnel; cela a rapproché du Parnasse une foule de fidèles du -Classicisme ou du Romantisme, des lamartiniens ou des mussettistes -exactement pareils à ceux qu'on maudissait à l'hôtel du Dragon-Bleu et -qui auparavant niaient les Parnassiens, quoi que ceux-ci fussent alors -les plus intéressants des poètes de tradition ancienne. Il faut -pourtant se rendre compte que ces adeptes nouveaux, pas plus que les -jeunes écrivains amis du Parnasse qui pratiquent le vers libéré, ne -sont des Parnassiens, et il ne faut pas croire à un grandissement -subit et tardif de l'école. C'est un beau coucher de soleil et non une -aurore. C'est la fin, dans le respect et l'attention admirative et -émue, d'un groupe qui fit son devoir, qui sut maintenir la gloire du -vers, et qui, s'il n'augmenta rien, ne laissa pas déchoir. Les -Anthologies tiendront grand compte de leur production. Il leur a -manqué que l'un d'eux, soit M. Mendès, soit M. Dierx, écrivît un livre -de vers qui s'imposât tout entier comme _la Légende des Siècles, les -Destinées, les Fleurs du mal_ ou _les Exilés_. Il est honorable pour -eux qu'on puisse penser que, s'ils ne l'ont pas fait, c'est par -esprit de discipline et par respect envers les maîtres. - -M. Catulle Mendès le dit dans sa _Légende du Parnasse contemporain_ -après qu'il a comparé le groupe des Parnassiens aux Trois -Mousquetaires, M. Dierx étant Athos, Glatigny d'Artagnan (Glatigny a -dit: - - Père de la savante escrime - Qui préside au duel de la rime, - -comparaison fâcheuse et qui résume assez clairement la technique -factice de l'école) et M. Coppée Aramis, ce qui n'est point sans -dénoter chez M. Mendès des dons psychologiques et même prophétiques: -le but des Parnassiens était de développer leur originalité sur les -terrains, les mondes, si vous préférez, conquis par Hugo. Ils s'y sont -bornés. - -En 1902, demain, lors du Centenaire d'Hugo, M. Catulle Mendès et ses -amis d'art seront là; ils croiront, de bonne foi absolue, qu'ils sont -les héritiers directs d'Hugo et qu'ils le représentent. Ils auront -tort. Il n'a tenu qu'à eux qu'ils eussent raison. Ils auraient pu -continuer l'évolution romantique: ils l'ont figée. Ils célébreront -leur grand homme, leur Père, mais parmi les pompes d'une Religion qui -s'en va justement parce qu'on l'a déclarée fermée et qu'on n'y veut -plus rien changer. - -L'Evolution passe et laisse les plus pures croyances devenir des -documents pour servir à l'histoire des religions et, dans le cas -présent, des Ecoles poétiques. - - -Le roman socialiste. - -Il est assez particulier que le roman français, une fois entré dans sa -phase expérimentale, n'ait pas, tout de suite, fixé son attention sur -le socialisme, sur les questions ouvrières, sur la révolte en armes ou -l'organisation militante du prolétariat. Cela donnerait à croire que -nos grands romanciers furent plus habiles à noter des faits, à -constater des événements qu'à prévoir. Seul, Stendahl, dans un roman -que tout récemment republiait M. de Milly, dans _Lucien Leuwen_, -place, dans les préoccupations désagréables d'un jeune officier de -service à Nancy, la crainte d'être un jour forcé d'aller sabrer des -ouvriers affamés et mécontents dans des villages industriels de -Lorraine. - -Balzac, si attentif, dans sa _Comédie humaine_, à décrire le jeu des -institutions de la monarchie de Juillet, la poussée, vers les honneurs -et la fortune, de la bourgeoisie, ne s'est pas avisé de prédire le -prolétariat. Evidemment, les idées réactionnaires et catholiques de ce -grand écrivain, qui regrettait le droit d'aînessse, la pairie, les -majorats, et en somme, le faisceau des puissances aristocratiques, lui -masque cet avenir qui, pourtant, éclatait dans le présent, auprès de -lui, à coups de fusil souvent, ou avec le fracas des machines -infernales. - -Il faut dire que, comme l'a si bien démontré M. Paul Louis dans son -_Histoire du Socialisme français_, le prolétariat ne prend sa forme -complète qu'après l'installation dans tous les centres industriels de -la machine; n'importe, les émeutes de Lyon en 1832, la rue -Transnonain, le souvenir vivant chez tant de groupes, de la -conspiration de Gracchus Baboeuf, aurait dû éveiller l'attention de -Balzac; le grand analyste qui a tant étudié les modes de puissance et -les modalités génératrices de l'argent n'a point eu conscience ni -connaissance de tout un substrat de l'histoire qui se concrétait sous -ses yeux; M. Paul Louis nous indique bien qu'avant que ce fût -l'ouvrier qui fût l'acteur principal du drame socialiste, toute -l'attention des réformateurs se portait sur le paysan. Là, Balzac, si -contestable soit sa théorie de la grande propriété, a jeté son coup de -sonde, et la petite bourgeoisie rurale qui, au moyen des paysans, -exproprie par force et par astuce le général Moncornet, est définie de -main de maître; mais c'est surtout la défense de la grande propriété -que Balzac a entreprise là. - -Il y a vu un drame de foule, une ruée de ce héros à mille têtes, un -canton, contre cette entité: le Château. Cette exception, dans son -oeuvre, n'empêche que, tout préoccupé par l'imbroglio présent de la -politique, par le coup de baguette de juillet, pour adapter son -expression sur le coup de baguette de la Restauration, Balzac ait -négligé d'ajouter à son ample comédie un acte social, et si sa -réputation d'historien en demeure intacte, sa gloire d'intuitif et de -divinateur ne s'en peut accroître. - -Ni Champfleury, ni Duranty, les chefs, après lui, du roman -d'observation, ne portent là leur attention. Flaubert en son génie -synthétique s'aperçut de ce mouvement. Flaubert n'était pas homme à -traverser la tourmente de 1848 sans nous en garder une notation; et du -temps que Théophile Gautier passa à tourner ces admirables ronds de -serviettes poétiques que sont les _Eaux et Camées_, Flaubert garda les -pages qui devinrent l'_Education sentimentale_. Mais Flaubert, peu -sociologue (le mot lui eût déplu), vit la Révolution de 1848 à la -façon d'un Daumier. D'un oeil aussi exercé que le génial -caricaturiste, d'un outil au moins aussi acéré, il nous sertit tous -les fantoches bêtes ou cruels, versatiles, cupides, ambitieux, qui -furent les caméléons de cette époque, et il nous laissa une fresque -admirablement brossée des terreurs de la bourgeoisie et de la férocité -de la répression durant les émeutes, de la chute du Roi au -rétablissement de l'Empire. - -Du côté du roman idéaliste, il y eut plus de clairvoyance. Georges -Sand, ce grand lac tranquille où se mirèrent tant de reflets, -traduisit les idées de Pierre Leroux; l'intention du roman social et -du roman socialiste exista chez elle, après qu'elle eut terminé sa -série de romans féministes. Hugo avait, dans les _Misérables_, des -pages d'histoire, à la vérité, par le mode de présentation et la -largeur voulue de la phrase, un peu visionnaires. - -Mais c'est dans Zola que pour la première fois le roman social, -inconnu à Goncourt, fermé à Daudet, prend de l'ampleur. Roman -politique encore quand il dit la résistance des insurgés de province -au coup d'Etat, son roman s'élève au roman social avec _Germinal_, où -il étudie tout pittoresquement, il est vrai, mais avec profondeur, -l'état de la mine et l'histoire de la grève. On trouve corollaire à -lui la même étude dans le _Happe-Chair_ de Camille Lemonnier, dans -quelques nouvelles de Léon Cladel. Et tout récemment dans _Travail_, -Zola abordait le roman purement socialiste, une des manières d'être du -roman socialiste, l'hypothèse du bonheur pour tous dans _Travail_. - -Ce genre de roman, il ne l'a pas développé le premier. Il existe un -certain nombre de ces romans utopiques, dont le sujet, généralement -traité de façon similaire, suppose qu'un homme du XIXe siècle, qui -s'est endormi un beau soir de XIXe siècle, se réveille un beau matin -de l'an 2000, et assiste à une vie toute renouvelée, avec laquelle il -confronte tous ses souvenirs de civilisé arriéré de notre temps. Ainsi -l'Américain Bellamy fait assister son héros à une vie corporative et -communiste, dont (son imagination n'étant pas d'une débordante -richesse) nous connaissons tous les éléments. Théâtres gratuits, -théâtrophone chez soi, magasins généraux où l'on paie en bons de -rémunération de travail, grands jardins où se délassent les -enrégimentés de l'armée industrielle et où se chauffent au soleil, -tant qu'ils le veulent, les invalides, les retraités de cette armée, -où le service est obligatoire pour tous les citoyens, et aussi l'union -libre désormais généralisée, tel est le programme. - -L'Anglais William Morris, artiste d'un tout autre talent, poète, -dessinateur, industriel, nous fait assister à un semblable réveil dans -une cité de verdure, de générosité, de richesse généralisée; la thèse -contraire a été développée, avec son grand talent, par l'Anglais -Wells, la thèse pessimiste, qui met tous les capitaux aux mains de -quelques trusts, et enfourne dans des galeries souterraines la -population ouvrière ilotisée et même idiotisée. Ce n'est plus le bagne -capitaliste, c'est l'Enfer capitaliste. - - * * * * * - -De jeunes écrivains se sont voués, ces temps-ci, à l'édification du -roman socialiste. Ce n'est point que, parmi leurs aînés immédiats, le -roman politique n'ait point reçu d'excellents apports, au premier rang -desquels je mettrais _Bonnet Rouge_, de Jules Case, qui a aussi, dans -l'_Ame en peine_, touché d'une main délicate et forte, le problème -religieux. Paul Adam, dans le _Mystère des Foules_, a également donné -une vision, à plusieurs égards remarquable, de la vie électorale, -politique, militaire, et a donné, encore pittoresquement, des aspects -d'élections et d'orages politiques. Le gros effort historique et -romanesque de Maurice Barrès, les _Déracinés_, doit être signalé. Il -est déparé par l'insertion d'articles de journaux, par de la politique -trop usuelle, par du pamphlet contre les parlementaires qui sent sa -petite presse, et aussi par la thèse même de la déracination, par une -sorte de fédéralisme nuageux. Pas assez historique, ce n'est pas non -plus assez politique, et l'agrément de forme n'est pas assez -considérable pour parer aux défauts des idées fondamentales. Les -jeunes romanciers qui abordent ces questions y sont plus libres et -d'une adaptation plus complète, qui s'explique par leur jeunesse plus -récente et par une contemporanéité plus exacte de leurs années -d'apprentissage et de formation intellectuelle, avec le mouvement -socialiste, tel qu'il se présente, théorisé et urgent, ayant choisi -ses moyens, en voie d'exécution de plusieurs parties du programme -socialiste. - -M. Louis Lumet compte parmi ce jeune groupe de romanciers. M. Lumet -est un militant de l'art social et de l'art pour tous. Dans les coins -différents du Paris populaire, il convie, moyennant le plus bas droit -d'entrée, de quoi payer la location de la salle choisie et la lumière, -les gens du quatrième Etat, désireux d'entendre des vers, des -fragments de romans, et cette tentative d'éducation populaire, par -l'oeuvre d'art, donne de beaux résultats moraux. Dans des romans dont -deux ont été accueillis par le succès, la _Fièvre_ d'abord, et le -_Chaos_, il explique la vie du jeune homme de l'heure présente dont -l'ambition est de vivre pour un but élevé, de faire de l'art sous -forme créatrice ou sous forme appliquée, d'être un promoteur d'idées, -ou au moins un remueur d'idées, ou un producteur intelligent dont -l'ordre artistique et industriel, et aussi de contribuer à répandre -autour de lui la plus grande somme de bonheur et de lumière possible. - -Louis Léclat, le héros de M. Lumet, naît dans une petite ville, d'une -souche de vignerons qui ont pris naissance politiquement et -intellectuellement lors de la Révolution, lors de la création des -magistratures municipales, et de la création des juges de paix. La -famille Léclat est républicaine et les proscriptions ne l'ont pas -épargnée. Ataviquement, Louis Léclat est républicain. Dans la -_Fièvre_, il se débat contre les mauvaises habitudes de notre vie -politique, dans sa petite ville de province, semblable à toutes. Il -fait la campagne électorale et le journal républicain, pour le -candidat de son choix, ou au moins de son parti, car ce candidat ne le -satisfait guère. Il se rend compte que, sur cette petite scène, la vie -politique est tarée de toutes les compétitions particulières, par des -formes nouvelles de candidature officielle, par toutes les ambitions -et toutes les manoeuvres suspectes que met en branle l'obtention, par -la faveur du suffrage, des fonctions de député, et il part écoeuré -pour Paris, pour la ville large, au désintéressement plus grand. - -Le _Chaos_ nous décrit, et c'est sa meilleure qualité, de la façon la -plus vive, la plus nette et la plus colorée, ces nouveaux milieux qu'a -créés dans la vie politique le mouvement ouvrier. Ce sont, dans les -nouveaux quartiers qui se sont aérés sur l'emplacement des anciens -terrains vagues et des îlots de bâtisses poudreuses et malsaines, des -réunions populaires. Il nous y présente, outre cette nouvelle classe -d'ouvriers avertis, affranchis, aptes à saisir le mouvement d'idées -générales, en tant qu'elles touchent à leur situation et à leur rôle -politique, les meneurs des petits centres: petits patrons -ratiocinateurs, employés qui utilisent leurs loisirs à lire les -philosophes et les économistes; il donne une idée juste de cette -classe qui se forme, résultat de la diffusion des études primaires, -sur la lisière du prolétariat et de la petite bourgeoisie. Ses -personnages sont dessinés d'un contour très net; ils ont de la vie, et -sont marqués d'un trait caractéristique, soit qu'il note le vieil -ouvrier chez qui un amalgame de vieux fourriérisme, d'un peu même de -Saint-Simonisme, s'est cimenté avec les opinions qu'a répandues le -_Capital_ de Karl Marx, ou qu'il nous révèle les nouveaux agissants, -ceux de demain, ceux qui se préparent dans des réunions et dans des -comités électoraux, devant les syndicats réunis, à paraître au congrès -socialiste et dans les grandes assemblées délibérantes que commence à -tenir le quatrième Etat. - -Sans nous occuper ici de la valeur ni des chances de succès des -diverses théories sociales en présence, en ce temps que trouble -justement l'indécision qui fait osciller entre tant de panacées et de -palliatifs proposés, il faut reconnaître tout l'intérêt qui s'attache -à ces questions. Il est très curieux d'assister ainsi à la genèse de -groupes nouveaux, et à l'arrivée au grand jour politique de ceux qui -contribueront à faire l'histoire de demain. - - -L'Académie et le vers libre[15] - -La maison de Montyon, c'est l'Académie que je veux dire, a varié hier -la récitation de son palmarès par quelques aperçus sur la contenance -qu'elle entend prendre avec le vers libre. A vrai dire, on ne le lui -avait pas demandé, et il n'y avait pas urgence. - - [15] Article publié lors du prix décerné au premier volume de - vers de M. Gregh. - -Les vrais poètes du vers libre se moquent un peu de l'Académie, mais -l'Académie voulait tant faire savoir qu'elle reste fidèle à son rôle -de vieille bonne femme sourde qu'elle s'est précipitée sur quelques -malheureux vers libres, épars et gênés de leur présence dans le sage -recueil de M. Fernand Gregh, et s'est hâtée d'en prendre texte! on a -par deux fois donné de la publicité à cette imposante démonstration. -En laissant savoir qu'on primait M. Gregh, en le primant publiquement, -on a bien spécifié que c'est non parce que, mais quoique; on lui a -compté comme circonstances atténuantes qu'il n'était pas le créateur -de ce dangereux système. - -Evidemment ce créateur n'est pas M. Gregh, puisque c'est moi; c'est -donc à moi que s'adressait M. Boissier, c'est à moi de lui répondre; -et voici: - -Personnellement, quoique jugeant que l'argent légué à l'Académie pour -aider ou récompenser les efforts d'art est assez mal distribué, je -n'en ai jamais demandé et n'en demanderai jamais. Pourquoi? Parce -qu'il me faudrait le demander et par cela même me soumettre à la -juridiction de l'Académie. Je m'y refuse et n'envoie aucun livre à -l'Académie. Pourquoi? 1º Parce que la compagnie de médiocres, de -toujours médiocres (en très grande majorité), qui n'a reconnu ni -Balzac, ni Nerval, ni Gautier, ni Baudelaire, n'a pas qualité pour -juger les novateurs ni en leur esprit ni en leur langue. 2º Parce que -l'Académie actuelle en son assemblage de lettrés aimables, de -vaudevillistes à tout faire, de poètes parnassiens (il en manque _et -les meilleurs_), d'historiens spécialistes et de critiques étroits, ne -peut pas comprendre une théorie nouvelle. Eussent-ils isolément de -l'esprit et du jugement, ils le perdent étant réunis. 3º Parce que -l'Académie, en cette occasion écoutant la voix de ses poètes -naturellement conservateurs, et de ses critiques naturellement -conservateurs, n'apporte en ces questions aucune impartialité, et que -ses moyens d'action, ses prix, sont utilisés comme moyens de combat, -au service de ce qu'ils appellent la bonne cause, sans voir assez -l'interprétation défavorable qu'on peut avoir de leur conduite; car -l'admiration qu'on peut avoir pour eux est intimement dépendante de la -conservation du vieux système. - -Or, contre le flot montant des théories et surtout des poèmes -nouveaux, contre l'influence indéniable exercée pendant dix ans par le -vers libre, influence à laquelle aucun bon poète jeune, pas même M. -Gregh, n'a échappé, on lutte à coup de récompenses; on lutte avec ce -qu'on peut, et je ne dis pas que pour la majorité de la jeunesse cette -arme ne soit la meilleure. Il restera toujours une minorité qui se -fera gloire comme nous de son indépendance littéraire, par-dessus -tout. - -En tout cas, la jeunesse est prévenue. Des vers libres--pas de prix, -pas de vers libres--des prix. - -Cela, je le répète, promulgué sans occasion (car M. Gregh ne prêtait -pas bien cette occasion), mais promulgué parce qu'on avait résolu de -saisir la première occasion. - -L'Académie n'étant, comme nous l'avons dit, qu'une compagnie médiocre -en goût et en connaissances, et absolument esclave du gros goût public -qui demande longtemps à être conquis, nous n'avons jamais conçu -l'espérance ni le désir ni d'être couronné par elle, ni d'être admis à -en faire partie. Pour n'engager personne, je spécialiserai. Je ne -désire de l'Académie aucune approbation d'une façon quelconque. Je -note seulement son avis sur le vers libre, pour plus tard. - -L'Académie couronnera nos élèves, et elle élira nos élèves qui -couronneront les élèves de nos élèves, et elle demeurera ainsi dans sa -tradition, qui n'est pas une noble tradition. - -J'en aurais fini si je ne voulais relever un petit mot de M. Gaston -Boissier, qui n'est d'ailleurs en cette occasion que le porte-parole -des poètes et des critiques académiciens--«ce que l'Académie refuse à -un système dont il (M. Gregh) n'est pas le créateur et que -quelques-uns de ses amis ont déconsidéré par leurs exagérations». On -aimerait être fixé. Qui vise-t-on ici. Si l'on avait affaire en M. -Boissier et ses amis, à des gens bien informés, il faudrait croire -qu'un ami de M. Gregh, un jeune homme comme lui de vingt-cinq ans, a -coupablement distendu et exagéré la rythmique du vers libre. Mais ce -ne doit pas être cela. Je penserai plutôt que l'Académie adresse -habilement une tendresse à des poètes qui ne sont pas entrés -franchement dans la voie du vers libre, et ne sont pas non plus restés -absolument fidèles à l'ancienne technique. M. Henri de Régnier -représente notamment ce compromis. Et alors, dans ce sens, ce seraient -les vrais vers libristes qui seraient accusés d'aller trop loin. -L'Académie, toujours fine, et instruite, au lieu de savoir qu'il y a -eu réforme, et qu'ensuite certains esprits ont jugé sage de choisir -dans cette réforme les éléments qui leur convenaient, et de les -juxtaposer à leurs connaissances traditionnelles, s'imagine qu'on a -commencé par de timides efforts pour se déganguer et qu'ensuite -certains, moi peut-être, ont été excessifs, vraiment excessifs. Non, -Monsieur Boissier, le vers libre est allé tout d'un coup, lors de sa -création, jusqu'au bout de ses nécessaires audaces, et s'il y a eu des -assagissements et des arrangements, cela est postérieur. - -L'histoire de cette question est, je crois, connue à l'Académie, au -rebours; ce n'est pas la seule question qui apparaisse ainsi à la -docte assemblée. Cela n'a d'ailleurs pas d'importance. La conscience -d'avoir créé quelque chose en poésie française nous suffit, et nous -n'avons pas besoin de lauriers officiels et conventionnels. - -Nous avions eu déjà cette année quelques notions de l'opinion -académique, d'abord à la _Revue des Deux-Mondes_ où il serait parfois -curieux, à titre de document, d'avoir l'opinion de M. Brunetière. -Malheureusement, depuis qu'il s'exporte, on n'a que celle de M. -Doumic, inutile à garder. M. Doumic a écrit sur la poésie nouvelle, -cette année, une petite drôlerie trop sotte pour nous occuper. M. -Deschamps, du _Temps_, a vagué autour de ce terrain, et c'est à lui -que j'ai une observation à présenter. - -M. Deschamps cite des vers de M. de Souza; c'est son droit; il peut à -sa guise les citer et même les aimer par-dessus tout; ce qu'il ne -peut, sans être taxé d'ignorance ou de mauvaise foi, c'est décerner à -M. de Souza le titre peu enviable de Boileau de la nouvelle école -poétique, et le constituer de son plein droit un exemple théorique et -pratique (pour ses lecteurs) de ce que je fais, de ce que font -d'autres poètes, Verhaeren, par exemple. Il y a là une nuance. M. de -Souza s'est rangé dans les rangs de la nouvelle école, quelques années -après son éclosion. Il émet à côté des vers-libristes plus anciens ses -opinions et publie ses poèmes. Je ne discute nullement ici son talent, -j'infirme seulement, mais absolument, le rôle extensif que M. -Deschamps, par simplisme ou par non-simplisme, veut lui attribuer aux -yeux des lecteurs du _Temps_, dans le mouvement du vers libre. - - -Doumic contre Verlaine. - -M. René Doumic vient de publier, dans la _Revue des Deux-Mondes_, un -article sur Paul Verlaine. - -Il y est dit--qu'il est fort heureux que nous possédions enfin une -édition complète et compacte de l'oeuvre de Paul Verlaine, que nous -l'avions lu, dans ces minces plaquettes qui paraissaient, du vivant de -Paul Verlaine, _tapageuses_ et _furtives_; maintenant, nous avons -tout, les _farces_, _les calembours_, _les jurons_, _les ordures_, -_les non-sens_, _tout le bavardage_, _tout le radotage_, _tout le -fatras_ où sont noyés quelques vers d'un charme _morbide_. Cette -publication a l'avantage de remettre les choses au point et de faire -apprécier l'_égale platitude du personnage et de son oeuvre_. Le -succès de Verlaine serait dû à une insolente mystification. Verlaine -était un mauvais élève du Parnasse, qui tomba aux pires déchéances, -et, à son retour en France, après quelques années de Belgique, il fut -mis à la mode par ce petit fait, qu'étant l'homme qu'il était, il fut -publié par un éditeur catholique; il y eut dans son cas ce petit brin -d'originalité qui constitue, pour une grande part, le fait Paris. Les -Parnassiens célèbres, auprès de qui il avait rimé, eurent pitié et -l'aidèrent. En plus, la critique du temps, qui était impressionniste -et s'amusait aux jeux d'ironie, saisit l'occasion pour s'amuser à -faire un grand poète, d'où le Choulette de M. Anatole France et des -articles de Jules Lemaître. - -Verlaine n'a jamais traduit que des états de sensibilité; cet art est -le contraire d'un art nouveau. La jeunesse se tromperait en prenant un -Verlaine pour guide; il est la convulsion dernière du romantisme: on -ne pourrait, d'ailleurs, rien lui reprocher si l'on admettait les -théories du romantisme dont il est la sénile expression. De plus, -Verlaine ne _sait pas sa langue_, il n'a jamais été qu'un _très -médiocre écrivain_. Il y a chez lui de la _fumisterie_, de -l'_incohérence des idées_, _des mots_, incontinence de _verbiage_. Sa -prétendue primitivité n'est que de la _sénilité_. Son art est tout à -fait stérile, maigre floraison sur un arbuste épuisé. - -Voici la conclusion après l'argumentation: «Il est à craindre que -Verlaine ne soit pas complètement oublié... Qu'il ait pu grouper des -admirateurs, dont quelques-uns étaient de bonne foi, que sa poésie ait -pu trouver un écho dans des âmes qui y reconnaissaient quelque chose -d'elles-mêmes, c'est un exemple qu'on citera pour caractériser un -moment de notre littérature, et montrer à quelle déliquescence les -notions de morale et le sentiment artistique ont, à une certaine date -et dans un certain groupe, failli se dissoudre, se perdre et sombrer.» - - -Je ne veux pas discuter cet article; ce serait peine perdue: -l'admiration des poètes, soit qu'elle admette l'oeuvre en son -ensemble, soit qu'elle choisisse, et qu'elle écarte quelques volumes -de la fin de vie malade et pauvre de Verlaine, soit qu'elle se limite -aux quatre ou cinq premiers recueils du poète, salue en lui une âme -tendre, un poète charmant, un rythmiste très habile et un novateur -dont on a pu exagérer l'apport, mais dont l'apport existe très -considérable. Cette admiration des poètes vaut bien le dédain de -quelques critiques, surtout quand ces critiques sont de purs -sectaires. Je ne relèverai pas autrement que d'une indication ceci: -c'est que M. Doumic n'est pas, à fond, le fervent indigné qu'il -paraît. Il y a eu, dans son cas, beaucoup du désir de tirer un pétard, -et aussi un désir encore moins élevé, qui a été d'imiter avec le plus -d'exactitude possible le _maniaque obscène_, glapi derrière l'ombre de -Baudelaire, par M. Brunetière. Mais enfin, mieux vaut prêter aux gens -les motifs les plus nobles possible, et admettre, presque contre -l'évidence, que M. Doumic n'a insulté la mémoire de Verlaine que parce -que, littérairement, il le trouve un poète inférieur, et ici la -question devient plus intéressante parce que, tout en ne cessant point -de concerner Verlaine, elle s'élargit au-dessus de M. Doumic, elle -concerne tous les grands poètes morts et tous les petits critiques. - -La critique bien entendue serait un art. Actuellement, elle est -surtout un métier que des gens exercent sans aucune aptitude. Au lieu -d'être une explication d'oeuvres et de courants d'oeuvres, elle -confine, d'un côté, à la publicité et, de l'autre, au pamphlet. - -On a perdu de vue les nécessités intellectuelles de la critique, on ne -se rend pas compte qu'elle nécessite chez le critique une information -et aussi qu'elle ne peut être exercée utilement, sauf exceptions -infiniment rares et toutes récentes, que par un artiste sachant de -quoi il retourne et capable de mener à bonne fin lui-même des oeuvres -d'art. - -La _Revue des Deux-Mondes_ résout le problème du choix du critique en -appelant à elle un professeur. Il y a là une insuffisance. Non que je -veuille proscrire d'un coup, hors la connaissance littéraire, des -hommes instruits, érudits, comme il n'en manque pas dans l'Université, -et certains écrivent sur l'art et la littérature avec goût et de façon -amusante, sinon révélatrice. Mais le professeur, critique par -échappées, est professionnellement un peu manieur de férule. De là, -chez les meilleurs, une tendance à préférer aux classifications -méthodiques un mode de palmarès et de distributions de récompenses. Le -professeur a un peu l'habitude de faire de l'esprit aux frais des -intelligences un peu lentes de sa classe; il transporte parfois dans -la critique ce ton léger et un peu discourtois. Le professeur devant -sa classe est infaillible, et devant ses supérieurs et ses doyens ne -parle que de ce qu'il sait. De là une habitude d'avoir raison, dont il -transporte dans sa critique le ton d'assurance. - -Mais c'est qu'ici la question change. Le professeur se trouve devant -des phénomènes d'ordre nouveau, sur lesquels il n'a plus de lumières -spéciales et acquises. Il lui arrive alors de se tromper d'un petit -ton d'assurance un peu gênant. De plus, il y a un point à fixer qui -est celui-ci: - -Le professeur, nourri d'humanités, nourri de critique antérieure, au -fait de Sophocle et aussi de Nisard, se croit le gardien d'un -héritage précieux. Du fait qu'il est un de ceux qui transmettent le -moyen d'étudier les textes des langues mortes, il se figure assez -volontiers que Sophocle lui appartient davantage qu'à ceux qui ne -savent pas le grec. Et là il a un peu raison. Mais, ceci posé, il a -tort de deux façons. - -D'abord, le fait de connaître Sophocle n'indique point qu'on participe -de ses mérites, et, s'il est beau d'être le gardien d'une tradition -antique, il ne faut pas s'identifier, même légèrement, aux créateurs -de cette tradition, et se croire leur égal en quoi que ce soit, et de -là prendre, envers les malheureux écrivains d'âge récent et de langue -vulgaire, l'attitude d'un ancêtre chargé de gloire. Il ne faut pas -croire non plus, parce qu'on s'essaie à écrire exactement comme les -gens du XVIIe siècle, qu'on est supérieur à Banville ou à Goncourt -(que M. Doumic traite avec un cocasse dédain). Il ne faut pas croire, -parce qu'on a étudié les siècles d'art, qu'on les représente. Ce -serait comme si l'ange placé à la porte du Paradis terrestre se -croyait Dieu, ou, pour nous exprimer à l'aide d'un souvenir d'un de -nos meilleurs classiques, imiter l'âne porteur de reliques du bon La -Fontaine. - -Pas plus que le professeur ne doit se croire Eschyle ou La Bruyère, il -ne doit se figurer qu'il est leur représentant désigné de droit -d'examen, et qu'il tient la clef qui ouvre les portes du passé, et -que, seul, il porte les noms sur les listes de Mémoire. Les manuels -d'histoire littéraire, qui ne sont pas toujours très bien faits, ont -coutume, même quand ils ont quelque valeur, de s'arrêter à une -certaine date. Ce fut 1789, ce fut 1815. C'est maintenant après -l'éclosion définitive du Romantisme qu'on arrête ces travaux et on les -fait suivre d'un léger appendice, où se trouvent des noms et des -opinions sur ces noms qui n'ont plus la même valeur de certitude, et -cette timide sélection est en général mal faite. Mais le professeur se -tromperait en croyant qu'ainsi faisant, il a promu ou fait attendre. -On comprend que l'Université n'étant pas créée pour mettre ses élèves -au courant du dernier mouvement littéraire, s'arrête après le dernier -mouvement bien déterminé et compte sur la vie pour que ses jeunes -gens, plus tard, apprennent le reste. Mais le professeur de l'âge -suivant, qui pousse de vingt ans plus loin le manuel, n'a pas toujours -l'occasion de ratifier complètement l'appendice de son prédécesseur, -et, le ferait-il, qu'importe? L'Université fit à Victor Hugo la guerre -la plus ouverte. Actuellement, c'est au nom d'Hugo que les critiques -de provenance universitaire nous combattent. Si les choses vont -logiquement, c'est en notre nom qu'on combattra nos successeurs; mais -bien du temps encore s'écoulera. En général, ce sont les petits-neveux -qui sont témoins de cette agrégation posthume au patrimoine autorisé -de l'esprit français. - -Tous ces défauts qui infirment la critique professorale se rachètent -chez l'un ou l'autre par telle qualité, et puis il y a des exceptions; -mais quand la critique est maniée par M. Doumic, tous ces défauts -prennent des proportions énormes, et l'on arrive à ce phénomène, de -voir un pur et simple essayiste traiter un grand poète comme un -écolier et, sans notion des distances, l'insulter après sa mort. Je -pourrais dire ici à M. Doumic que si tous les gens qui s'habillent -irréprochablement, au lieu, comme Verlaine, de porter des loques, que -si tous les gens qui recherchent des notions morales dans la -littérature étaient pareils à lui, Doumic, Verlaine aurait eu -parfaitement raison de mettre entre eux et lui, Verlaine, tout -l'intervalle de sa supériorité. Nous pouvons admettre le point de vue -prudent et même réactionnaire de certaine critique où la bonne foi -n'est pas suffisamment aidée de clairvoyance, nous pouvons admettre -l'erreur qui est humaine, même quand elle prend un ton agressif qui -est de trop, nous pouvons hausser les épaules devant les assertions de -critiques qui n'ont pas su se manifester autrement que sous les -espèces d'articles de critique; tant pis pour eux s'ils sont en -baudruche, et malgré que l'homme devrait savoir le métier qu'il -prétend exercer, nous pouvons ne pas nous soucier qu'un critique, -placé dans une chaire retentissante, ne dise que des pauvretés. - -Ce que nous ne pouvons pas admettre, c'est ce ton d'insulte envers un -poète qui n'est plus là pour répondre, c'est cette lâche attaque à un -mort dans son talent et dans son caractère. On n'admettrait pas qu'un -homme quelconque qui n'a point fait de vers, qui a exercé une -profession quelconque fût ainsi vilipendé par delà le tombeau. Il ne -faudrait pas que le fait d'avoir eu du génie engendrât comme -conséquence naturelle qu'on est voué aux outrages ignominieux, et -c'est non tant la sottise de M. Doumic que son inconvenance que je -flétris ici. - - -NOTE FINALE - -Ce livre, encore que compact, ne donne pas toute l'histoire du -symbolisme; il lui manque, pour être complet, de contenir une étude -détaillée de l'oeuvre de chaque symboliste, et conséquemment une étude -des nuances, des différences, et même des contrastes entre les -nombreux écrivains qui constituent le _Symbolisme_. - -Cette étude détaillée, cette histoire du symbolisme depuis son -épanouissement jusqu'à l'année qui s'écoule sera la matière d'un -nouveau et prochain volume. - -Il nous a paru que le mieux était de commencer par le commencement, -c'est-à-dire, d'indiquer exactement les origines du symbolisme, puis -d'en donner la ligne générale, non tant par l'étude intérieure du -mouvement, que par ses entours, d'indiquer contre quoi il luttait, de -dire son milieu et son opportunité. - -Ce volume, en somme, traite des précurseurs, des origines et un peu de -l'avenir du mouvement. Le second traitera de ses individualités, de -son irradiation qui a été grande, et reviendra plus fortement sur son -avenir. De braves personnes vont disant que cet avenir n'existe pas. -C'est bien ce qu'on disait du Romantisme après le succès de la -_Lucrèce_ de Ponsard. Il semble que ce jugement a été infirmé; comme -tant d'autres! La critique passe son temps à rectifier ces pronostics -hâtifs et ces notations excessives d'après les petits phénomènes de -réaction. - -Certaines personnes se plaisent à croire que le symbolisme met -toujours en scène un chevalier qui s'adresse à une dame, ou qu'il -consiste uniquement dans la recherche d'une langue curieuse et rare; -d'autres reprochent au chevalier d'importance si accrue d'habiter une -Tour d'Ivoire où il entretient le sommeil de la Belle au Bois dormant. -Ce livre a suffi à prouver le contraire, et le suivant le confirmera -de plus de preuves. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - PRÉFACE: Les origines du symbolisme 9 - - - =Une campagne du symbolisme en 1888.= - - Poictevin. Paysages 76 - - Paul Verlaine: à propos d'un article 81 - - Amour 88 - - Paul Adam: Etre 96 - - A propos de Baudelaire 102 - - De Victor Hugo à M. Lavedan 106 - - Crime et châtiment 123 - - Les Poètes maudits 135 - - Les Poèmes de Poe 145 - - Le socialisme du comte Tolstoï 154 - - A M. Brunetière 163 - - - =Portraits.= - - Paul Verlaine 175 - - Jules Laforgue 181 - - Georges Rodenbach 191 - - Villiers de l'Isle Adam 201 - - Gabriel Vicaire 219 - - Arthur Rimbaud 245 - - (Le monument d'Arthur Rimbaud) 265 - - - =Études.= - - De l'Evolution de la Poésie au XIXe siècle 283 - - L'Art social et l'art pour l'art 295 - - La littérature des jeunes et son orientation 309 - - Le Parnasse et l'Esthétique parnassienne 343 - - Le Roman socialiste 381 - - L'Académie et le vers libre 389 - - Doumic contre Verlaine 394 - - Note finale 401 - - -FIN DE LA TABLE - - -Saint-Amand (Cher).--Imprimerie BUSSIÈRE. - - - - - -End of Project Gutenberg's Symbolistes et Décadents, by Gustave Kahn - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SYMBOLISTES ET DÉCADENTS *** - -***** This file should be named 43441-8.txt or 43441-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/4/4/43441/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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