summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/43441-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
authornfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-03-07 16:55:34 -0800
committernfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-03-07 16:55:34 -0800
commite3a9e241ea0c5294dce6e019fc978267a4f6269a (patch)
treec02957501e3b2e32bb4f363d0a3cc8f2c82c10a1 /43441-8.txt
parent782383b6ce486931b4bce0794ba4d3d611254456 (diff)
Add files from ibiblio as of 2025-03-07 16:55:34HEADmain
Diffstat (limited to '43441-8.txt')
-rw-r--r--43441-8.txt10423
1 files changed, 0 insertions, 10423 deletions
diff --git a/43441-8.txt b/43441-8.txt
deleted file mode 100644
index 54112bf..0000000
--- a/43441-8.txt
+++ /dev/null
@@ -1,10423 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Symbolistes et Décadents, by Gustave Kahn
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Symbolistes et Décadents
-
-Author: Gustave Kahn
-
-Release Date: August 10, 2013 [EBook #43441]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SYMBOLISTES ET DÉCADENTS ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-
-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
-et n'a pas été harmonisée, excepté pour les noms propres.
-
-Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont
-marqués =ainsi=.
-
-
-
-
-SYMBOLISTES & DÉCADENTS
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
-_Poëmes_
-
- Les Palais nomades.
- Chansons d'Amant.
- Domaine de Fée.
- Limbes de Lumières.
- La Pluie et le beau temps.
- Livre d'Images.
- Premiers poëmes (Les Palais nomades, Chansons d'amant,
- Domaine de fée avec une préface sur le vers libre).
-
-
- _Romans et Nouvelles_
-
- Le Roi Fou.
- Le Cirque Solaire.
- Les Petites Ames pressées.
- Les Fleurs de la Passion.
- Le Conte de l'or et du silence.
- L'Adultère sentimental.
-
-
- _Critique_
-
- L'Esthétique de la rue.
-
-
- SAINT-AMAND, CHER.--IMPRIMERIE BUSSIÈRE.
-
-
-
-
- GUSTAVE KAHN
-
- SYMBOLISTES
- ET
- DÉCADENTS
-
- [Illustration]
-
- PARIS
- LIBRAIRIE LÉON VANIER, ÉDITEUR
- 19, QUAI SAINT-MICHEL, 19
-
- 1902
-
- Tous droits réservés
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CE LIVRE:
-
-_10 exemplaires sur japon impérial numérotés de 1 à 10._
-
-_15 exemplaires sur hollande Van Gelder numérotés 11 à 25._
-
-No
-
-
-
-
-LES ORIGINES DU SYMBOLISME
-
-
-
-
-Symbolistes et Décadents
-
-
-
-
-LES ORIGINES DU SYMBOLISME
-
-
-Ce sont les Goncourt, artistes rares, historiens consciencieux à qui
-ne fut point épargné le nom de décadents, qui affirmèrent qu'il était
-beaucoup plus difficile de reconstituer une époque toute récente que
-de reconstruire, avec quelques chartes ou inscriptions, l'histoire
-d'une époque mythique ou féodale. Il semblerait qu'ils ont raison si
-l'on envisage la façon plutôt maladroite, inexacte, incohérente dont
-on a écrit jusqu'ici l'histoire littéraire de ces toutes dernières
-années[1]. Le temps que des fils couleur d'hiver viennent commencer à
-se mêler à leurs barbes, les vétérans du symbolisme ont entendu sur
-leurs oeuvres plus de sottises que les tableaux de musée. Pourtant ce
-n'est point ici le cas, comme pour les Goncourt, de s'écrier devant la
-multiplicité des textes qu'il faut lire et même découvrir pour
-arriver à la vérité. Au contraire, pour notre petit point d'histoire
-littéraire, petit en regard de la marche du monde, mais pas si petit
-relativement et dont l'importance sera de jour en jour plus évidente,
-les textes sont peu nombreux, tous faciles à se procurer (au moins à
-la Bibliothèque nationale).
-
- [1] Je n'excepte que les Propos de littérature de M. Albert
- Mockel des articles de M. Remy de Gourmont et des articles
- publiés l'année dernière et cette année même par M. André
- Beaunier.
-
-Une objection plus grave à une histoire du symbolisme, et celle-là je
-la déclare tout de suite très valable, c'est que l'évolution du
-symbolisme n'est pas terminée.
-
- * * * * *
-
-On est d'accord, et j'ai vu que ces idées ont pénétré jusque dans
-certains entendements réputés durs de la rue d'Ulm, à ne plus
-considérer le romantisme comme un bloc, mais à y admettre, à la suite
-des critiques écrivains, quatre bans, dont le premier serait celui de
-Chateaubriand, le second d'Hugo, Vigny, Lamartine, le troisième de
-Gautier, etc... le quatrième de Baudelaire, Banville, etc... plus un
-supplément, le Parnasse[2]. De même le Naturalisme, si on veut y
-comprendre Flaubert et Daudet et Duranty, ne sera pas un bloc et même,
-si on le restreint à Emile Zola, on est forcé de voir que ceux qui
-n'ont pas attendu les _Trois Villes_ pour le caractériser, seront
-forcés d'ajouter un chapitre à leurs travaux pour y étudier la
-troisième manière de Zola. Le Symbolisme donc, dont les premiers
-livres et revues datent de 1886, ne peut avoir, en 1901, accompli son
-cycle. Il n'a pu en quinze ans ni réaliser tout ce qu'il voulut ni
-toucher à tous les points qu'il visait ni décrire toute sa courbe. Ce
-n'est point qu'en écrivant ceci je demande l'indulgence; les écrivains
-de talent qui se sont plus ou moins groupés, qui ont accepté plus ou
-moins définitivement cette étiquette le trouveraient singulier, et je
-n'ai nullement la pensée de la solliciter pour moi-même, car si
-j'espère faire mieux, sans espérer me rendre digne de tout mon rêve,
-je sais que le labeur de la première partie de ma vie n'a pas été
-inutile et je me connais des oeuvres viables puisqu'elles
-engendrèrent.
-
- [2] Voir dans ce volume: _de l'Evolution de la poésie au_ XIXe
- _siècle_; page 283.
-
-Avons-nous eu raison? nous, les premiers symbolistes, ceux qui vinrent
-tout de suite vers nous, ceux qui voisinèrent avec nous, s'étant
-associés à certaines de nos idées, s'étant reconnus dans quelques-uns
-de nos vouloirs? Le vers libre sera-t-il le chemin futur de la poésie
-française? poème en prose que nous avons dépassé, et qui se retrouve
-reprendre de la consistance d'après notre orientation, sera-t-il cette
-forme intermédiaire entre la prose et le vers que recherchait,
-qu'avait trouvée Baudelaire et deviendra-t-il le Verbe de nos
-successeurs? Y aura-t-il trois langages littéraires: le vers, gardant
-son allure parnassienne, éternellement, sur la chute des sociétés et
-des empires, puis le poème en prose et la prose, ou bien le vers
-libre, englobant dans sa large rythmique les anciennes prosodies,
-voisinera-t-il avec le poème en prose baudelairien, et la prose
-propre?
-
-Ce sont nos successeurs qui résoudront ce problème.
-
-Ma conjecture est que se demandant de plus en plus et avec inquiétude
-sur quelles bases sérieuses on s'appuierait pour boucler l'évolution
-rythmique et la réduire à des variations sur le principe binaire, on
-ira au vers libre.
-
-Et je vais dire toute ma pensée: je crois que même si une réaction
-condamnait le vers libre, si, pour des raisons multiples, excellentes,
-irréfragables on en revenait à la pratique littéraire d'avant 1884, si
-on décrétait nos innovations hasardées, inutiles, cela n'aurait qu'une
-importance relative. Une évolution faite dans le sens de la liberté du
-rythme et de son élargissement est toujours destinée, à la longue au
-moins, malgré les réactions, à s'imposer; les réactions sont fatales,
-l'action les cause. Et puis, les jeunes gens qui ne partagent point
-nos idées théoriques sont tellement imbus de l'application pratique
-que nous en avons faite, ont absorbé assez de l'influence de l'un ou
-l'autre de nous, ou bien sont assez fortement pénétrés de l'influence
-d'un de nos aînés, de ceux qui ont travaillé au défrichement des
-routes que nous avons tracées, que leur vers libéré et même leur vers
-parnassien profondément modifié n'est plus, sauf exception, l'ancien
-vers, et que tel qui nie le symbolisme se sert du vers verlainien
-comme un sourd, que tel qui se relie étroitement au passé, développe
-et fait aboutir des conceptions que nous avions indiquées. Je ne
-discute pas les détails; je ne veux pas dire que des jeunes gens venus
-après nous sont nos vassaux littéraires. Je dis simplement qu'à les
-lire on voit que nous sommes passés, l'un ou l'autre lu et consulté
-par eux avec plaisir, et s'ils font autre chose que nous, c'est non
-seulement leur droit mais leur devoir; tout de même nous avons compté
-dans leur évolution.
-
-Donc, je crois, selon l'expression de Stéphane Mallarmé, le vers libre
-viable; quoiqu'il arrive désormais, il existe; il peut régner, il peut
-être utilisé occasionnellement; ceci c'est sa fortune, sa chance, son
-hasard, en tout cas il est. _Une gamme_ est ajoutée à notre poésie.
-
-Je crois aussi qu'il est prématuré d'écrire l'histoire du symbolisme.
-Aussi n'est-ce point son histoire que je donne aujourd'hui mais des
-notes pour servir à l'histoire de ses commencements.
-
-Elles seront à l'histoire littéraire de notre époque ce que sont les
-Mémoires du temps à l'histoire sociale et politique. Je veux bien
-admettre que l'acteur d'une période ne peut la décrire complètement,
-que l'impartialité est difficile pour parler de ses émules, de soi et
-qu'il se peut que lorsqu'on croit l'atteindre on se trompe. C'est
-possible; il est possible que l'histoire, même des débuts d'une
-période ne soit réalisable qu'avec un recul plus grand, et peut-être
-n'appartient-il pas à ceux qui posèrent les prémisses de tirer la
-conclusion. En tout cas, on a toujours admis volontiers le rôle de
-ceux qui sont venus dire: «j'étais là, telle chose m'advint», c'est
-leur droit, il y a intérêt pour tous à ce qu'ils le disent, et qu'ils
-disent aussi pourquoi ils ont agi de telle façon. Ce sera l'utilité de
-ces notes.
-
- * * * * *
-
-On est toujours le fils de quelqu'un, et de plus on dépend de son
-pays, de son ambiance, de l'aspect général de l'époque où l'on naît,
-et du contraste de cet aspect général. Vers ses dix-huit ans, le jeune
-homme franchement libre du joug des humanistes, plutôt parfois,
-l'enfant qui sait grimper jusqu'à la lucarne qu'on lui laisse sur la
-vie, se pénètre des nouveautés d'art. Elles sont de sortes diverses.
-Il y a celles que l'on est en train de consacrer, celles qui
-conquièrent la faveur publique, celles dont l'on se détourne, mais non
-point avec simplicité et unanimité en laissant tomber le médiocre
-livre, mais celles qu'on discute, qu'on vitupère, qu'on honnit, le
-chef-d'oeuvre de demain, ou quelque manière de beau livre, plein de
-défauts mais où le don a fait étinceler son éclair d'aurore, ou
-l'aigrette diamantée d'une fée des crépuscules, cri jeune de coq pas
-assez entendu, ou noble parole attristée qui tombe aux lacs d'oubli.
-
-La jeunesse à Paris a l'oreille très fine. Elle est très distincte à
-cet égard, et pour les nouveautés littéraires, de la jeunesse de
-province. Le petit provincial n'apprend pas grand chose en dehors de
-ce que lui disent ses professeurs, le critique autorisé du journal de
-Paris qu'affectionnent son père ou son petit café, et le critique du
-journal local, habituellement moins lumineux qu'un phare. Le filtre
-est très serré qui laisse pénétrer jusqu'à lui les efforts nouveaux.
-Les revues provinciales actuelles qui renseignent plus ou moins les
-jeunes gens, et toujours tendancieusement, c'est-à-dire inexactement,
-sont de création toute récente. Elles sont faites pour faire connaître
-aux aînés de Paris un petit groupe qui veut à son tour conquérir le
-monde, et non point pour renseigner sur Paris la province pensante.
-Les défenseurs de la décentralisation artistique objectent, à des
-centralisateurs qui voudraient enrichir le Louvre et le Luxembourg du
-trésor d'art épars dans nos musées de province sous la serrure
-rouillée, la clef oisive, et la sieste tranquille d'un conservateur
-qui est souvent un politicien casé et former ainsi une collection
-d'art complète,--ils objectent le jeune homme pensif et sage dont la
-vocation d'art pictural ou littéraire s'éveillerait au contact
-fréquent d'un beau chef-d'oeuvre, et l'objection est assez forte pour
-que les centralisateurs n'insistent que platoniquement. Ce musée
-d'art, où par le hasard peut se glisser une toile moderniste, n'a pas
-d'équivalent littéraire pour nos jeunes hommes de province. En tout
-cas, il n'y verrait pas d'impressionnistes ou ils n'en ont vu de
-longtemps; le garde qui veille en habit à palmes vertes à la barrière
-du Luxembourg n'est point tolérant. C'est pourquoi, lorsqu'à Paris, le
-jeune homme a déjà des clartés de tout et médite des révolutions, son
-premier adversaire est le jeune homme du même âge venu de sa ville
-lointaine. Dans ma prime jeunesse, ces jeunes gens, ceux qui n'étaient
-plus Lamartiniens ou Hugolâtres, se souciaient surtout de Coppée et de
-Richepin; leurs cheveux étaient longs sur des pensers antiques, et, en
-somme, malgré que le temps qui marche a tout de même produit quelques
-modifications, les choses n'ont pas beaucoup changé.
-
-A Paris, un jeune homme qui avait dix-huit ans vers 1878 ou 1879,
-venait d'assister à une apothéose d'Hugo, faite au théâtre avec les
-reprises d'_Hernani_, de _Manon_, de _Ruy-Blas_, avec Mounet en bandit
-superbe et le prestige de Sarah et sa voix inoubliablement fraîche et
-veloutée. Les tragédiens italiens, Rossi et Salvini, étaient venus sur
-une scène vide, vide du départ des rossignols italiens jugés oiseux
-dans leur _Gazza Ladra_, et la leçon de chant du _Barbier_, devant des
-salles vides malgré leur talent, jouer les grands drames
-shakespeariens, et Catulle Mendès les remerciait, en vers, d'être
-venus nous donner le grand coup d'éperon du drame.
-
-C'était un bel antidote contre les matinées Ballande recommandées par
-l'_Alma mater_ à la jeunesse studieuse.
-
-Ces jeunes gens virent aussi la réaction contre tout ce romantisme.
-C'était la fille de Roland acclamée, le nouveau Ponsard était très à
-la mode, pas tant que Déroulède exalté, pinaclisé, mais enfin on
-citait des mots du pauvre M. de Bornier, devenu le plus parisien des
-bibliothécaires quasi-suburbains.
-
-On disait des poètes parnassiens d'alors, (Leconte de Lisle et
-Banville, leurs aînés, étaient bien peu populaires), qu'ils avaient
-forgé un outil excellent dont ils ne savaient pas se servir, que la
-coupe était fort bien ciselée, mais qu'ils n'y versaient que des vins
-d'Horace assez surets, définition peu applicable à Léon Dierx, aux
-autres non plus, et qu'on a toujours, malgré sa vieillesse, essuyée et
-mise en circulation pour toutes les écoles poëtiques. Le Naturalisme
-triomphait avec fracas, dans la rue; les acclamations se croisaient
-parmi les éclaboussements d'injures. Charpentier couvrait Paris
-d'affiches; les journaux engueulaient Zola qui ripostait, courtois,
-calme, technique, entêté, dans ses feuilletons du _Bien public_. Les
-quais et l'Odéon étaient alors une joie; on n'y trouvait point Zola
-accaparé déjà en placements de bibliothèque, mais tous les livres de
-Goncourt, _Manette_ si séduisante alors, où Chassagnol babille tant et
-si finement d'art, d'Ingres, de Delacroix, de Decamps, où Anatole
-bonimente, _Manette_, où un paysage de prose, alors encore tout neuf,
-donne, comme un Rousseau, la forêt de Fontainebleau, et _Demailly_ où
-tant de portraits se coudoient depuis Champfleury jusqu'à Banville, et
-parmi eux Gautier, kaléidoscope amusant d'une salle de rédaction, éden
-entrevu dans le mirage, et tous les bouquins sur le XVIIIe siècle; les
-grands Flaubert, _La Tentation et l'Education_, jetés inépuisablement
-au rabais ou bien en donnant l'impression car les piles ne diminuaient
-guère ou étaient toujours renouvelés par les fées bienveillantes, les
-_Exilés_ de Banville, tant qu'on en voulait, et d'autres beaux livres,
-tout cela s'entassait à vil prix dans un petit casier des Marpon et
-Flammarion, et les quais donnaient avec une abondance énorme les
-premières nouvelles de Mendès, si propices à accompagner les premiers
-cigares,--leurs héros fument toujours,--et _l'Usurpateur_, joli roman
-japonisant; les Poulet Malassis, si chatoyants de talent en leur
-diversité, on les vendait sous les portes à côté des faux Diaz et des
-faux Coot, si fréquents qu'on eut pu croire que chaque concierge était
-peintre. On avait lu le _Monde-Nouveau_ que publiait Charles Cros.
-
-La presse, toujours la même, avait accueilli d'un déferlement de rires
-la _Pénultième_. Il y eut pourtant à ce moment, à peu près, un article
-de Jean Richepin qui disait fortement la beauté d'art des oeuvres de
-Mallarmé, de Verlaine, de Huysmans, et je crois de Villiers. C'était
-l'heure, l'aurore de Richepin, la _Chanson des Gueux_ avait remué la
-jeunesse, et les _Chansons joyeuses_ de Bouchor comptaient.
-
-On parlait aussi de Bourget, alors poète, dont on attendait,
-parallèlement à Coppée, le renouvellement du roman en vers; on
-attendait sans vibration. Richepin surtout était à la mode. Les
-normaliens s'en enorgueillissaient, les candidats aux titres
-universitaires l'adoraient de les avoir piétinés, les futurs poètes
-aimaient sa saveur rude, et les étudiants admiraient sa légende de
-force et de bohémianisme.
-
-La République des lettres, la revue de Mendès était morte du roman de
-Cladel, _le Tombeau des lutteurs_. Elle avait été superbe, luxueuse
-(dieu! qu'on avait ironisé à propos de poèmes en prose de Mallarmé qui
-ornaient la première livraison, d'ailleurs fort bien faite), et puis
-elle avait diminué, et comme un nageur qui s'allège pour remonter le
-courant, elle avait jeté peu à peu sa couverture bleue, son vêtement,
-elle s'était faite menue, diminuant l'épaisseur de ses vélins, elle
-s'était faite toute petite, toute légère. Après elle, un journal, _La
-Vie littéraire_, qui lui succédait, sans la remplacer, jetait au
-monde, toutes les semaines, un tourbillon de poèmes et de gloire. Il y
-avait là tous les petits Parnassiens qui écrivaient aussi à _La
-Renaissance_ de Blémont. Dans _La Vie littéraire_, tous les poèmes
-n'étaient pas de belles qualités, mais les critiques y jetaient des
-poignées d'éloges à tous les poètes.
-
-Un Briarée, que dis-je, plusieurs, lançaient sans relâche de l'encens
-et des roses sur tous les rimeurs de Paris, de province, du Canada
-sans doute. Un jour, M. Emmanuel des Essarts y assuma la tâche
-d'énumérer, avec une sobre indication, trois mots au plus, tous les
-poètes de grand talent qui fleurissaient notre pays de France. La
-chose ne tint pas dans un seul numéro. C'était charmant et beaucoup
-mieux fréquenté tout de même que les Muses Santones.
-
-Mais il n'y avait pas que les poètes, Shakespeare, Hugo, les
-Parnassiens, les romanciers où l'on apprenait, frémissants, l'histoire
-du second Empire, les romanciers qui refoulaient dans nos campagnes le
-roman idéaliste, _La Faute de l'abbé Mouret_, donnant des féeries,
-réalistes, croyait-on, le Nabab enterrant, dans la tombe de Morny, M.
-de Camors.
-
-Il y avait la peinture, il y avait la musique. La peinture c'était les
-impressionnistes exposant des merveilles dans des appartements vacants
-pour trois mois. C'était, à l'exposition de 1878, un merveilleux
-panneau de Gustave Moreau, ouvrant sur la légende une porte niellée et
-damasquinée et orfévrée, c'était Manet, Monet, Renoir, de la grâce, de
-l'élégance, du soleil, de la vérité, et surtout c'était la Musique qui
-se réveillait en France d'un long sommeil.
-
-Un tas d'oiseaux merveilleux étaient entrés dans le palais de la Belle
-au Bois dormant, après que Wagner en avait fait, de stupeur, et on
-disait alors de fracas, éclater les savantes coupoles. Au théâtre, les
-échos de Membrée et de Mermet saluaient à leur façon la musique
-nouvelle, en un bruit sonore de chutes de portants; et on commençait à
-entendre les musiques de Bizet, de Guiraud, de Saint-Saëns.
-
-Naturellement, on allait surtout au concert, où le mélange était moins
-impur. Chez Pasdeloup et chez Colonne, il y avait des dimanches
-héroïques. C'étaient les fragments wagnériens terminés dans le potin
-et le chahut. C'était Berlioz révélé, imposé, c'était Franck écouté en
-bâillant, Liszt présenté dans ses petits côtés, ses rhapsodies, sauf
-une admirable soirée organisée par Saint-Saëns. Massenet triomphait,
-Saint-Saëns était discuté, on se battait presque pour _la Danse
-macabre_, c'était le bon temps, comme disent les personnages
-d'Erkmans-Chatrian, chaque fois qu'on débouche une vieille bouteille,
-ou qu'ils entendent sonner un vieux coucou historié.
-
-Dirai-je qu'alors je rêvais beaucoup, j'écrivais un peu, et que
-j'étais très tenté de donner à mes rêveries une forme personnelle. Je
-ne connaissais personne, personne n'avait d'influence sur moi, et je
-tâtonnais, plein de visions diverses et voyant étinceler confusément
-devant moi une série de projets à remplir plusieurs vies.
-
-Les hasards de la vie d'étudiant m'avaient tout le moins mis au
-contact avec quelques amis à préoccupations littéraires et qui n'ont
-point fait de littérature, avec de jeunes savants, de futurs
-historiens ou orientalistes, et le hasard me fit aussi connaître
-quelques poètes dont les uns aimaient Richepin, et d'autres Rollinat,
-alors l'auteur des _Brandes_, qui vantait le paroxysme, la sincérité,
-le dandysme et l'esprit d'ordre. Où rencontrai-je pour la première
-fois Frémine qui, alors, géant blond, récitait déjà _Floréal_, les
-_Pommiers_, une ode à Robert Guiscard, que sais-je encore! et un jour
-déambulant avec Frémine dans les allées du Luxembourg nous rencontrons
-un petit homme sec, nerveux, les yeux d'aiguilles noires sous une
-épaisse chevelure, l'air frileux, étroitement boutonné, au printemps,
-dans un pardessus bleu étriqué, pantalon un peu effrangé, souliers de
-roulier, gibus irréprochable; je l'avais souvent croisé avec
-curiosité, devinant que c'était quelqu'un. Frémine nous présente. Cros
-me dit d'un brusque tutoiement: «Tu es un poète, toi!»--Vous ne vous
-trompez pas. «--Tu dois avoir des vers sur toi...»--Pas des vers, des
-poèmes en prose.. seulement..;--seulement quoi?--je les fais à ma
-manière...--Mais lis donc! J'avais tiré un papier, je commence. «Toute
-mon âme s'est envolée, elle est allée se poser sur les violettes et
-les roses que tu as respirées jadis... Cros m'interrompt. «Ça me
-suffit, tu es poète», et nous causâmes longtemps sous les grands
-arbres, il fut convenu que le lendemain je lui lirais mes oeuvres
-toutes inédites, ou au moins une anthologie tirée d'icelles. «Mais, me
-dit Cros, ce sont presque des vers, il faudrait un rien pour en faire
-des poèmes»; j'y voyais moi, une différence; j'ai des vers aussi, lui
-dis-je, et je lui lus un petit poème, des vers libres, les premiers
-sans aucun doute et pas les meilleurs. «Alors, me dit Cros, tu veux
-faire des réformes. Tu as bien tort, comment feras-tu pour faire des
-vers un drapeau à la main. Et les embêtements!» Je n'insistai pas.
-Cros ne connut que peu de mes vers libres (de ce temps-là) et nous
-passâmes à des projets de collaboration, drames, comédies et surtout
-traductions poétiques d'oeuvres purement musicales. Il n'en fut que
-quelques conversations, mais je garderai toujours le bon souvenir de
-l'accueil du pauvre grand poète, dompté par la métrique parnassienne,
-génial et sans métier, dans ce salon carrelé noir et blanc de la rue
-de l'Odéon, avec une petite table couverte d'un immense tapis de
-velours rouge, des livres empilés dans les coins, des fragments
-d'appareils pour sa photographie des couleurs, dispersés sur la
-cheminée et sur des chaises, et où je compris que Charles Cros était
-vraiment un grand homme et supérieur à la vie, c'est que lorsqu'il
-voulut, le même jour, me donner un exemplaire de son _Coffret de
-Santal_, il fallut pour le trouver, déranger des bibliothèques, des
-musées, des estampes, des vêtements, des enfants, des jouets, des
-tables à ouvrage pour dénicher enfin, à la suite d'une chasse qui
-seyait admirablement à son air de trappeur, le précieux petit bouquin;
-quant à nos projets communs, nous en recausâmes, mais la vie est si
-courte. Je parlais très vite à Cros de mon admiration pour Mallarmé,
-il répondit: «C'est un Baudelaire cassé en morceaux, qui n'a jamais pu
-se recoller»; je lui parlais de Verlaine, disparu, évanoui, et de
-Rimbaud. Cros avait connu Rimbaud, il avait notion de beaux vers qu'il
-avait oubliés; il en voulait à Rimbaud de ceci: il avait donné
-l'hospitalité à Rimbaud. Or, Rimbaud avait avisé sur le coin d'une
-commode une pile de livraisons de l'Artiste. Ces livraisons
-contenaient les poèmes qui forment le _Coffret de Santal_. Cros,
-naturellement, ne les regarda que le jour où il fut question de les
-remettre aux mains de Mme Tresse pour qu'elle imprimât le _Coffret_.
-Il manquait à chaque numéro une page ou deux, précisément celles qui
-contenaient les vers de Cros et que Rimbaud avait coutume, assez
-périodiquement, de déchirer. Une brouille en était résultée.
-
-Il se trouvait que j'avais connu sur les bancs de la rhétorique Guy
-Tomel, candidat intermittent à l'Ecole normale. Avant de prendre part
-de façon capitale au reportage contemporain (c'est lui qui imagina
-d'interviewer l'épicier du coin sur les incendies et accidents de son
-quartier) Tomel jouait les Musset, d'après les Nuits. Nul ne fut plus
-poitrinaire et plus dévasté. Tomel dirigeait conjointement avec Harry
-Alis une revue qui s'appelait la _Revue Moderne et Naturaliste_; je
-crois que jamais on n'a dit plus justement qu'en cette revue:
-l'abonné, l'abonné se plaint, réclame, écrit, en se servant du
-singulier; je crois bien que l'abonné était le poète Georges Lorin, et
-comme il publiait des vers dans cette revue, on pouvait dire aussi que
-c'était une revue rédigée par l'abonné. Tomel, très revenu du
-romantisme depuis quelques semaines, avait bien fondé la Revue avec
-Alis, mais il était immédiatement tombé en sous-ordre, pour avoir eu
-la malchance de laisser dans sa chambre le ballot contenant les 1 200
-exemplaires du tirage du premier numéro, pendant une huitaine de
-jours, sans l'ouvrir, et même sans rentrer chez lui pour l'ouvrir,
-durant qu'Alis se répandait en notes et papillons dans _L'Abeille
-d'Etampes_ et autres journaux de Paris et de province, et s'étonnait
-que les libraires fissent si peu de cas d'une revue si bien lancée;
-Tomel était, du fait de son insuffisance administrative, réduit à la
-seconde place, et il formait l'école néo-naturaliste d'Harry Alis,
-dont le principe était que Zola était certes un homme de talent, mais
-que le vrai chef du naturalisme, bien supérieur à lui, c'était M.
-Jules Claretie. Sur le voeu de Tomel, je montrais mon manuscrit à
-Harry Alis; il en écarta d'emblée les vers, pour le principe, sa revue
-ne les recherchant pas; il s'intéressa aux poèmes en prose, mais en
-écartant tous ceux qui pouvaient être taxés, on ne disait pas encore
-de symbolisme, et en choisit finalement trois des plus simples qui lui
-parurent modernes et naturalistes; de plus, comme il avait tout son
-temps, il me gratifia d'une conférence que j'écoutais sans profit. Je
-parus; deux pages in-8; il s'agissait de tirer parti de ce succès. Je
-fis deux parts, l'une pour l'ambition, qui fut d'envoyer un exemplaire
-à Mme Adam avec des vers qu'elle ajourna _sine die_, mais avec une
-politesse infinie et peut-être autographe, l'autre pour l'art et
-j'envoyais le fascicule à Stéphane Mallarmé.
-
-Mallarmé m'attirait et par son talent et par son formidable insuccès.
-Je me targue d'avoir porté mes premiers respects à l'homme le plus
-méconnu de la littérature mondiale, et d'avoir soutenu et aimé par
-dessus tout les inconnus et les persécutés. Ce n'était point esprit de
-singularité, mais de bonne solidarité. D'ailleurs, il faut le dire, et
-très haut, une des vertus du symbolisme naissant fut de ne pas se
-courber devant la puissance littéraire, devant les titres, les
-journaux ouverts, les amitiés de bonne marque, et de redresser les
-torts de la précédente génération. Vielé-Griffin a dit avec raison que
-sa génération a été entourer de respects justes, Villiers, Dierx,
-Verlaine, Mallarmé, qu'elle les a remontés, les a rétablis au rang
-d'où les Parnassiens les avaient évincés. C'est très juste; la
-première, et la seconde génération des symbolistes, (celle de
-Vielé-Griffin), furent animées du même et louable sentiment, d'un bel
-esprit de justice.
-
-Donc je voulais envoyer un exemplaire de la Revue à Mallarmé. J'ignorais
-son adresse. Mais Mallarmé avait publié une traduction chez un éditeur,
-et l'éditeur de Mallarmé s'appelait Rothschild. Un petit vieux
-casse-noisette me regarda derrière de soupçonneuses lunettes, derrière
-un tiroir de ghetto, rue Bonaparte ou rue des Saints-Pères. A ma demande
-d'adresse, Rothschild me dit: «Pourquoi?--Pour lui envoyer une revue où
-j'ai écrit.--Votre nom.--Gustave Kahn.--Israélite?--Oui.--Ah...
-Il considéra avec surprise, ce coreligionnaire qui tournait si mal il
-ajouta: 89, rue de Rome. Le lendemain Mallarmé me priait de le venir
-voir, et j'y fus sans craindre de paraître pressé.
-
-Stéphane Mallarmé a bien voulu dire que j'avais été son premier
-visiteur; il est inutile de dire que c'était vrai, cette parole,
-toujours certaine, étant la vérité et la mesure. Je trouvais pourtant
-chez lui, je crois, à ma seconde visite, un jeune homme, Raoul de
-l'Angle Beaumanoir qui faisait des vers, je ne dirai pas comme vous et
-moi, parce qu'ils étaient strictement Parnassiens. Ce jeune homme
-venait voir Mallarmé par piété filiale; il réparait le crime de son
-père, un de l'Angle Beaumanoir, préfet, qui, au vu des vers de
-Mallarmé, alors professeur dans un district écarté, avait obtenu qu'on
-imposât une mutation au poète, à son gré, malencontreux et affichant.
-Le premier soir où je vis Mallarmé où nous causâmes très rapidement de
-tout, de notre art, du but de l'art, des contemporains, du passé, du
-présent, Mallarmé s'aperçut très vite que je connaissais assez peu
-Aloysius Bertrand, parcouru trop vite à la Bibliothèque, et presque
-pas Villiers. Ce lui fut une peine, mais il fallait alors plus que de
-la bonne volonté pour découvrir Villiers, il y fallait de l'érudition.
-Heureusement Mallarmé possédait un Villiers unique alors, complet,
-fait de volumes épuisés, et de pages de revues découpées, que
-j'emportais avec un Bertrand, et un Diex que, selon Mallarmé, il
-fallait non seulement aimer mais savoir par coeur, au même titre que
-dans Verlaine, au moins les _Fêtes Galantes_.
-
-Mallarmé avait fort goûté ce qu'il appelait une façon nouvelle et si
-musicale de traiter la prose; quand nous causâmes vers, ce fut autre
-chose; je lui parlais de la nécessité de desserrer l'instrument, il me
-répondit qu'il fallait, à son sens, resserrer l'instrument jusqu'aux
-dernières possibilités. Ce ne fut que bien plus tard, deux ans avant
-sa mort, que Mallarmé reprenant la conversation, et me rappelant le
-moment, me parla du poème, _Un coup de dés jamais n'abolira le
-hasard_, que devaient suivre neuf autres poèmes; il voulut bien me
-dire avec une amicale condescendance qu'il se ralliait à moi,
-politesse exquise et rendue à moi qui lui devais tant de m'avoir été
-un tel exemple de hauteur, d'art et d'indifférence au grognement des
-gâcheurs d'encre.
-
-Je me suis quelquefois repenti de n'avoir pas plus insisté auprès de
-Mallarmé sur toutes les bonnes raisons qui me poussaient à renouveler
-le rythmique. Mais c'est un peu effarant d'être tout seul à penser
-quelque chose, et puis dès qu'il s'agissait du vers il semblait qu'en
-y portant une main violente on commettait un sacrilège; le ton augural
-toujours, même en riant, de Mallarmé se faisait plus lointain, j'avais
-peur d'insister sur un point délicat où toutes les fibres de la pensée
-concentraient leur sensibilité et puis Mallarmé me disait tant de
-bien, si poliment, avec de si adroites et bienveillantes réserves, des
-poëmes en prose, (je disais les proses, tout court) dont je lui
-infligeais une lecture presque périodique, que mon audace novatrice
-reculait; j'avais peur qu'il se crût forcé à étendre sa bienveillance
-à des essais qu'il ne goûtait pas. Je ne crains pas d'ailleurs de dire
-qu'il influa sur moi et que je fis en ce temps-là une paire de
-sonnets.
-
-Ceux que je vis dans ces soirées du mardi de 1879, bien différentes
-des glorieuses chambrées que je retrouvais en 1885, ce furent outre de
-l'Angle Beaumanoir, le bon Jean Marras, M. Henry Roujon, le musicien
-Léopold Dauphin qui a fait de si jolis vers, Germain Nouveau.
-
-Entre temps je m'occupai de la diffusion de mon oeuvre, et j'en
-entrepris une lecture publique. La rive gauche, où je vivais porte à
-porte avec mon ami le mathématicien Charles Henry, tout hanté déjà
-d'esthétique scientifique, et visité souvent par un homme qui savait
-toutes les langues et est devenu vice-consul en Orient, traducteur
-intermittent et excellent de difficiles textes de poètes persans. H.
-Ferté offrait à cet égard une ressource. C'était le club, si l'on peut
-dire, des Hydropathes où Charles Cros fréquentait. Il y disait
-l'_Archet_ et on lui demandait beaucoup le _Hareng Saur_. On lui
-préférait généralement dans ces milieux Emile Goudeau dont la verve
-parisienne et gasconne était là fort goûtée. C'était un peu
-café-concert; cela n'était pas pour étonner Cros qui avait commis pour
-un lucre nécessaire, paroles et musiques, deux chansons, dont l'une,
-_Paquita_, fut le modèle du célèbre Amant d'Amanda. C'était là un jeu
-Parnassien renouvelé de Banville.
-
-Il se dépensait à ce club beaucoup de franche gaîté, à laquelle
-contribuait plus que tous autres Alphonse Allais, Jules Jouy et on
-disait des vers. Champsaur y était populaire, on y vit M. Le Bargy et
-le bon Charles de Sivry faisait honneur au groupe quand il le
-visitait, en plus Fragerolle, Rollinat parfois, et un hypothétique
-savant qu'on dénommait l'Hydropathe-Melon. Goudeau était président de
-ce cercle, et Grenet-Dancourt vice-président; or, ce fut
-Grenet-Dancourt, homme infiniment aimable, qui assuma de quitter un
-soir sa sonnette vice-présidentielle, pour dire aux foules surprises
-un poème en prose de moi, et son autorité couvrit l'échec noir de mon
-oeuvre brève. Paternellement Grenet-Dancourt m'engagea à persévérer et
-à habituer le public à ma conception de la prose poétique. Je le
-remerciai et ajournai. Cros, naturellement, me félicita, et après lui
-un jeune homme que j'avais déjà entrevu par là, et dont j'avais
-remarqué l'aspect un peu clergyman et correct un peu trop pour le
-milieu; ce jeune camarade, intéressé par ces quelques pauvres lignes,
-devait devenir mon meilleur ami d'art, c'était Jules Laforgue.
-
-Je l'avais un peu remarqué à cause de sa tenue, et aussi pour cette
-particularité; qu'il semblait ne pas venir là pour autre chose que
-pour écouter des vers, ses tranquilles yeux gris s'éclairaient et ses
-joues se rosaient quand les poëmes offraient le plus petit intérêt.
-Nous causâmes, tandis que Joseph Gayda, sur le tréteau, assurait qu'il
-ne voulait plus aimer que des femmes de pierre, et à la dispersion
-nous remontâmes un peu par les rues. Il m'apprit qu'il se voulait
-consacrer à l'histoire de l'art et il méditait aussi un drame sur
-Savonarole. Il fut convenu que nous nous reverrions; nous nous
-montrâmes nos bagages littéraires, le sien consistait en une petite
-étude lyrique sur Watteau et quelques sonnets infiniment impeccables,
-et écrits sur des phénomènes de la rue, des enfants dont la chemise
-passe, et les points les plus élevés d'une sérieuse cosmogonie. Il
-prêta une oreille attentive à mes idées de rhythmique, à qui il voulut
-tout de suite considérer une grande portée; pourtant il continua
-quelque temps encore à écrire des sonnets, il en fit un petit volume,
-je ne les connus pas tous, je crois que trop précipitamment il les
-détruisit. Il m'en dit quelques-uns, en réciprocité de mes essais, en
-de longues promenades à pied que nous faisions dans les coins
-excentriques de Paris, trace indéniable d'une influence naturaliste
-qui s'apalissait.
-
-C'est un de mes plus chers souvenirs que celui de ces après-midi de
-l'été 1880. Ce cerveau de jeune sage, d'une étonnante réceptivité,
-d'une extrême finesse à saisir les rapports, les analogies,
-m'intéressait infiniment. Au cours des promenades, où un livre à la
-main, quelque mauvais Taine d'art ou quelque bouquin de philosophie
-lui paraissait nécessaire à son maintien, nous échangeâmes des idées.
-
-Il me montra des bouddhismes à travers Cazalis, je lui révélais
-Corbière que je venais de découvrir dans les conversations d'un de ses
-petits cousins qui signait Pol Kalig des vers légers, essayait de
-faire connaître les _Amours Jaunes_, et y réussissait plutôt peu. Nous
-le trouvâmes admirable pour des raisons diverses. Laforgue me vantait
-Anatole France dont il admirait le _Livre de mon ami_ et Bourget dont
-il goûtait des curiosités; il y avait bien des divergences mais
-l'unité s'était faite sur une réforme jugée généralement nécessaire de
-toutes, d'un côté au nom du vers libre, de l'autre au nom de la
-philosophie de l'Inconscient.
-
-Au milieu de tous ces soucis littéraires j'avais fort délaissé les
-écoles du gouvernement qui devaient me couvrir du service militaire.
-Aussi m'embarquai-je un beau jour avec une flopée de mes concitoyens
-pour aller servir ma patrie dans les Afriques. Laforgue m'écrivait et
-m'envoyait des vers, je lui en rétorquai plus rarement, le maniement
-du fusil étant peu conciliable avec celui de la plume; mon vers
-s'alourdissait, s'uniformisait, le sien se libérait; mes corbeaux de
-bagne ne valaient pas ses oiseaux libres, et mes corbeaux étaient
-rares; je ne les ai jamais publiés, les voyant avec des yeux clairs.
-Je n'eus guère là-bas de vie littéraire, sauf un jour un brusque
-rappel. Le service télégraphique m'employait, et un jour, en
-dépaquetant des ustensiles que me faisait parvenir l'administration,
-imprimés, ou bandes, je regardais les papiers d'enveloppe; une page
-de la _Vie Moderne_ me tomba sous les yeux; la _Vie Moderne_ c'était
-le souvenir d'une exposition Monet, d'un journal où Emile Bergerat
-m'avait accepté un méchant article qu'il n'avait jamais fait passer.
-Je regardais la feuille et j'y vis un poème en vers libres, ou
-typographié tel, poème en prose ou en vers libres, selon le gré, très
-directement ressemblant à mes essais. Il était signé d'une personne
-qui me connaissait bien, et voulait bien, moi absent, se conformer
-étroitement à mon esthétique; je faisais école.
-
-Mais ce petit point tunisien, où je goûtais quelque indépendance,
-étant logé assez loin du camp, dans un petit village arabe, était si
-tranquille, si loin de tout mouvement, de toute pensée; la mer y était
-si belle et si tranquille, avec un chenal où on pouvait se promener
-avec de l'eau jusqu'aux épaules comme sur le boulevard; il avait une
-si jolie petite place, avec un café maure, dont le cafetier était en
-même temps le gardien de la prison, laquelle différait des autres
-prisons en ce que sa porte était trouée d'un trou où un homme de
-corpulence moyenne pouvait facilement passer, que un quart d'heure
-après ce heurt de sentiments divers je n'y pensais plus et je passais
-une dépêche où le mercanti X demandait au mercanti Z une certaine
-quantité de denrées, ou bien je donnais une leçon de français au fils
-de mon surveillant de télégraphe ou bien j'allais chasser à l'oiseau
-de mer, je ne m'en souviens plus. Je chassais alors pour tuer le temps
-beaucoup plus que le gibier, et entre temps je pouvais, dans la Syrte
-creuse, me jouer du piano et me déchiffrer les partitions nouvelles
-sur un clavecin que mettait obligeamment à ma disposition le chef du
-service des renseignements, le lieutenant Du Paty de Clam.--C'était ma
-distraction avec la vue de la mer, le passage hebdomadaire d'un
-steamer au large, et la vue d'indigènes qui pêchaient dans des claies,
-avec des tridents mythologiques.
-
-A ma rentrée en France, à l'automne de 1885, Paris m'y parut un Eden
-grelottant et quelque paradis où, dans la lumière indécise des cinq
-heures, des lampes ardentes allumaient partout derrière les glaces des
-mirages d'Hespérides. Littérairement, tout était changé. Mallarmé
-montait les premiers degrés de la gloire, ses mardis soirs étaient
-suivis avec tant de recueillement qu'on eût dit vraiment, dans le bon
-sens du mot, une chapelle à son quatrième de la rue de Rome. Il y
-avait un peu, dans l'empressement joyeux qu'on mettait à le visiter,
-en même temps que de la très bien intentionnée curiosité, un peu de la
-joie qu'on éprouve à aller voir un prestidigitateur très supérieur, ou
-un prédicateur célèbre. Oui, on eût cru, à certains soirs, être dans
-une de ces églises au cinquième, ou au fond d'une cour, où la manne
-d'une religion nouvelle est communiquée à des adeptes qui doivent,
-pour entrer, montrer patte blanche; la patte blanche là c'était un
-poème ou la présentation par un accueilli déjà depuis quelque temps.
-
-Mallarmé n'avait pas changé d'une ligne, il y avait seulement une
-génération nouvelle. On a, avec raison, expliqué cette influence de
-Mallarmé, en plus de la beauté de son oeuvre, par sa prestigieuse
-conversation, souple, signifiante, chatoyante, colorée. Elle était
-d'une abondance stylisée, d'une élégance nourrie, d'une nouveauté
-pleine de paillettes rares. De plus, Mallarmé, et ce fut un des
-secrets de l'affection qu'il provoqua, Mallarmé savait admirablement
-écouter. Il n'est point de plan littéraire, génial ou biscornu, qui ne
-lui ait été communiqué, et les beaux projets éveillaient un
-clairvoyant enthousiasme, les erreurs il les accueillait avec une
-urbanité qui voilait très peu un conseil toujours pratique et
-bienfaisant. Mallarmé me mit au courant; le vers, on n'y touchait
-point, sauf Verlaine en quelques fantaisies qui allaient paraître dans
-_Jadis et Naguère_, au contraire, on raffinait. On inscrivait des
-rondels dans des sonnets, des sonnets dans des poèmes; quant au poème
-en prose, il y avait eu, me dit Mallarmé, un mouvement de ce côté,
-auquel je n'étais pas étranger, et sans qu'il prétendît que de beaux
-poèmes en prose, qui paraissaient alors dans les quotidiens, avec
-quelques éléments rythmiques pareils aux miens, me dussent quelque
-chose dans les détails, il voulait bien croire que les miens avaient
-été comme le léger coup de doigt sur un tambour qui fait partir à côté
-une foule de tambours sous des roulements savants.
-
-Laforgue avait terminé ses jolies _Complaintes_, si tendrement, si
-généreusement angoissées; Cros montait tous les jours vers le Chat
-noir, il y avait suivi les Hydropathes et se laissait sombrer. Moi, je
-rapportais quelques textes que, malgré les conseils réitérés de
-Laforgue, je résolus de ne point publier, les voulant considérer comme
-des préludes insuffisants. Je rapportais aussi quelques idées très
-nettes.
-
-D'abord, je m'étais rendu compte de la parfaite imperméabilité des
-masses populaires vis-à-vis de la littérature de nos aînés, et leur
-art m'apparaissait bâtard, incapable de satisfaire le populaire,
-incapable de charmer l'élite; comme il fallait d'abord reforger
-l'instrument, ce dont les masses s'occupent fort peu, les premiers
-efforts pouvaient être dirigés de façon, non pas à plaire à l'élite,
-mais à la guider. De là, le manque de concessions, même
-typographiques, dans mes premiers écrits publiés. Le premier
-critérium, le seul, était de me satisfaire moi-même; me satisfaisant
-moi-même j'étais sûr de plaire, soit tout de suite, soit avec
-d'inévaluables délais à ceux de ma sorte, et cela me suffisait. Cette
-base esthétique, chez moi, n'a pas changé, et si je ne rencontre plus
-le reproche d'incompréhensibilité, c'est que l'évolution a marché.
-
-Une autre idée s'était enracinée en moi; c'est que l'art devait être
-social. J'entendais, par là, qu'il devait, autant que faire se
-pouvait, négliger les habitudes et les prétentions de la bourgeoisie,
-s'adresser, en attendant que le peuple s'y intéressât, aux prolétaires
-intellectuels, à ceux de demain, et pas à ceux d'hier; je ne pensais
-pas un instant qu'on dût faire banal pour être sûrement compris. On
-pouvait donner au lecteur tout le temps nécessaire (il l'a pris
-d'ailleurs), et lui faire observer que, de même qu'il ne peut pas,
-sans une certaine préparation, s'intéresser à la science même
-élémentaire, il lui faut aussi quelque préparation pour s'y connaître
-en littérature.
-
-La troisième idée c'est que le poëme en prose était insuffisant et que
-c'était le vers, la strophe qu'il fallait modifier.
-
-Une quatrième idée, c'est que le nouveau poète se devait et devait aux
-autres, quoique l'occupation ne fut pas fort amusante, de faire de la
-critique. Pour pouvoir écrire l'oeuvre d'art pure, il fallait pouvoir
-l'expliquer dans des travaux latéraux.
-
-Pourtant j'ajournai cette partie fatale de mon travail, car j'avais
-rapporté d'Afrique, outre des idées nettes, une certaine paresse, et
-je ne me pressai point d'écrire, n'étant pas ambitieux, hors des vers,
-quand il me semblait que c'était absolument nécessaire pour fixer
-quelque papillon fugitif de l'idée. Et puis j'avais aussi des anciens
-rêves d'érudit à satisfaire, des musées à revoir, des livres à lire, à
-relire, des lacunes d'instruction à combler, je ne me hâtais guère de
-lancer une oeuvre ou des manifestes, j'avais envie de voyager,
-d'errer, de sentir sous mes pieds une multiple Europe. Quant à
-l'enseignement oral, aux longues parlottes, avec un peu de prêche, je
-ne les craignais point et m'y décidai assez volontiers. C'était encore
-une trace de l'influence de Mallarmé, et je ne pense pas que ces
-sortes de conférences vagues, au hasard des rencontres et des
-réunions, furent toujours et pour tous inutiles. Mais il me tarde de
-rentrer dans l'histoire générale du symbolisme.
-
- * * * * *
-
-En 1885, il y avait des décadents et des symbolistes, beaucoup de
-décadents et peu de symbolistes. Le mot de décadent avait été
-prononcé, celui de symboliste pas encore; nous parlions de symbole,
-nous n'avions pas créé le mot générique de symbolisme, et les
-décadents et les symbolistes c'était tout autre chose, alors. Le mot
-de décadent avait été créé par des journalistes, quelques-uns
-l'avaient, disaient-ils, ramassé comme les gueux de Hollande avaient
-arboré l'épithète injurieuse; pas si injurieuse et pas si inexacte.
-
-On se souvient de l'admirable étude de Théophile Gautier qui précède
-l'édition des _Fleurs du Mal_ et où Gautier développe la beauté
-particulière et chatoyante du style aux époques de décadence. Ce sont
-des lignes qui ne tombèrent pas dans les oreilles sourdes, et, quoique
-le mot fût surtout applicable à ce qu'on dit de la décadence latine,
-on arriva à l'appliquer à notre époque, par dérivation plutôt
-politique, l'Empire, le Bas-Empire, Paris, Byzance et autres
-sornettes.
-
-Mallarmé, autrefois, m'avait parlé du vicomte de Montesquiou avec des
-éloges pour son aménité, son dandysme, son élégance, (sans souffler
-mot de son art).
-
-Le raffinement particulier de M. de Montesquiou, son goût pour le
-chantournement, sa façon de dissimuler les portes de son appartement
-et d'égayer les tapis aux frais de la santé des tortues orfévrées,
-avaient infiniment séduit l'intelligence avide de petites nouveautés
-de M. J. K. Huysmans.
-
-Notre grand dyspeptique avait aimé notre grand fleuriste. M. J. K.
-Huysmans, qui eut un beau talent un peu lourd et simple avant de se
-jeter dans le bain trouble de Sainte-Lydwinne, venait de Gautier, de
-Baudelaire, et aussi des Précieuses, et aussi de Zola. Ses livres
-naturalistes, en dehors du meilleur, _En Ménage_, jolie étude
-sentimentale amère, à la Flaubert (_Education Sentimentale_),
-présentaient une curieuse étude de l'argot.
-
-Las des Titines de Montparnasse et de leurs amis, las de ces
-romanciers moyens et de ce Tibaille où il a mis joliment beaucoup de
-lui-même, fatigué, par avance, d'être le triste commensal de M.
-Folantin, hanté de quelque mysticisme de riddeck qui lui faisait
-paraître le naturalisme insuffisant, M. Huysmans saisit avec bonheur
-l'occasion d'appliquer ses méthodes à un portrait aristocratique, et
-au lieu d'être un maussade Jordaens, il rêva de s'élever à être un Van
-Dyck prophétique, et _A Rebours_, qui n'était point un livre facile à
-réussir, qui n'est pas un bouquin méprisable, exerça sur beaucoup de
-gens une fort mauvaise influence. C'était une grosse lanterne foraine
-qui attira beaucoup de gros phalènes curieux, et, d'avoir contemplé le
-jeu capricieux de ses feux versicolores, certains lettrés en sont
-demeurés encore en cet état, que le style populaire fixe, sous ce
-terme: baba, et qui veut dire éberlué. On imita le duc des Esseintes;
-il y donnait prise, il était hermétique et se jouait dans des teintes
-mourantes de cravates et de chaussettes; il enseignait la préciosité,
-et tentait à dire rien avec pittoresque. Il faut différencier des
-Esseintes et M. de Montesquiou; des Esseintes et, sous son masque, M.
-de Montesquiou eurent quelque influence, mauvaise mais précise,
-surtout en Belgique. Depuis l'apparition de son premier volume, M. de
-Montesquiou a perdu toute existence réelle, et sa gloire mondaine
-persiste seule pour ceux qui se soucient de cet ordre de faits
-sociaux.
-
-Verlaine avait donné les _Poëtes Maudits_, allait donner _Jadis et
-Naguère_, rééditer _Sagesse_ et développé tout le spectacle de son âme
-enfantine et de sa sensibilité d'écorché. Si instinctif fut-il, il
-avait tout de même brièvement esthétisé, et son art poétique (_Jadis
-et Naguère_) donnait bref et bien sa méthode. De la musique avant
-toute chose: avant tout préfère l'impair, prends l'éloquence et
-tords-lui le cou... la rime, bijou d'un sou... Le fruit des années de
-recueillement de Verlaine concordait à merveille avec la germination
-sourde et l'éclosion première des idées parallèlement en marche.
-
-Verlaine, le créateur avec Rimbaud du vers libéré, avait dans son
-esthétique complexe et peu certaine, avec des éclairs superbes, des
-coins où régnait encore du baudelairisme de l'ordre le moins
-supérieur. Il lui demeurait quelques restes d'avoir été, parmi les
-Parnassiens, le Saturnien; il était croyant et satanique, avait
-quelque ironique respect pour le Saint-Sulpice qui lui semblait, je
-pense, aussi louable qu'une autre sorte d'imagerie populaire. Très
-clair, précis, poignant, dès qu'il écoutait sa sensibilité, laquelle
-était amoureuse, susceptible et mêlée de crédulité religieuse, il
-était très embarrassé sur les terrains d'exégèse et de critique.
-Encore qu'il ait, à mon souvenir, merveilleusement développé dans une
-conversation le type de Parsifal (ses idées en ont été vulgarisées
-sans ses soins) il brillait moins par la pénétration critique que par
-un don de se traduire tout entier dans une simple chanson, avec son
-âme douce, rodomontante et peureuse. Il mêle donc au symbolisme
-initial, dont il fut une forte colonne, du décadentisme, c'est-à-dire
-du satanisme, de l'innocente perversité, et du catholicisme poétique;
-le sonnet de Bérénice, si célèbre, si joli, ne veut pas peindre Rome
-au temps de la décadence, mais bien rythmer une sorte d'état de
-convalescence charmante, d'éveil atténué, d'idées rafraîchies par un
-bref sommeil qui fut assez familier à Verlaine; ce fut comme beaucoup
-de poèmes symbolistes, l'état allégorisé ou le symbole, soit la
-traduction bien précise et sans oiseux commentaire, d'un état d'âme.
-N'importe, le succès du sonnet aida à la fortune du mot décadence; la
-presse, dont nous nous souciions fort peu en général, rattrapa le mot
-(déjà Robert Caze et quelques autres portaient de l'attention à ce
-mouvement) et l'école décadente eut plus de consistance après ce
-sonnet.
-
-Cette idée de décadence, elle tenait encore à de vieux errements.
-Baudelaire avait longuement parlé d'une traduction de Pétrone qu'il
-n'écrivit pas, ce qui serait la perte irréparable d'un grand et
-raffiné plaisir d'art si mon cher ami, Laurent Tailhade, ne terminait
-une traduction de Pétrone; tenant ainsi la promesse de notre grand
-aîné, il répare une des blessures qu'a faites la mort à la littérature
-en lui fauchant si vite l'admirable poète des _Harmonies du soir_ et
-des _Bienfaits de la lune_. On parlait assez couramment, entre autres
-Paul Adam qui réalisa son désir, de romancer sur Byzance. Jean
-Richepin, déjà, avait annoncé un _Elagabal_, dont quelques rares
-fragments parurent au _Courrier français_. Il y avait certainement une
-curiosité vers des époques qu'on disait faisandées, encore que leur
-logique d'être eut été depuis longtemps démontrée par Amedée Thierry;
-les recherches de Fustel n'étant pas sans écho, la petite pièce latine
-des _Fleurs du Mal_ portait ses fruits; de divers côtés on
-préparait des anthologies des pièces de basse latinité; ce fut plus
-tard M. de Gourmont qui réalisa, pour sa part, ces projets antérieurs
-que sans doute il ignora. Il y avait aussi l'idée que les Prussiens de
-70 avaient été les barbares, que Paris c'était Rome ou Byzance; les
-romans de Zola, _Nana_, avaient souligné la métaphore, et il y avait
-donc des décadents; on parlait du roman de la pourriture, du roman
-médical; sous cette influence de Verlaine, de Huysmans, de Zola
-surtout, et beaucoup aussi de Mendès conteur, dont les tableautins
-licencieux étaient alors fort goûtés, marchait un groupe d'écrivains
-plus prosateurs que poètes. Mme Rachilde était le meilleur écrivain en
-prose de ce groupe.
-
-Plus que le sonnet de Verlaine, plus que toute raison esthétique,
-antérieurement à l'apparition du _Décadent_, qui d'ailleurs fut de
-quelques jours plus jeune que _La Vogue_, un petit opuscule fit la
-fortune du mot: Décadents; quelques-uns des poètes décadents ou de
-ceux qui furent plus tard symbolistes avaient été parodiés et le
-groupe naissant avait subi son petit Parnassiculet. Ce furent les
-_Déliquescences_ d'Adoré Floupette, publié chez Lion Vanné, bibliopole
-à Byzance. Sous l'inspiration de Paul Arène, esprit charmant et
-étroit, qui avait été du Parnassiculet (avec le même sentiment
-d'ironie un peu méchante pour les confrères), un excellent poète,
-Gabriel Vicaire, et un homme d'esprit, Henri Bauclair, maintenant
-secrétaire au _Petit Journal_ et qui alors démontrait, dans de brèves
-nouvelles, des qualités d'humour à la Baric, écrivaient un petit
-volume, qui se ressentait infiniment du patronage d'Arène, par ses
-affinités avec le Parnassiculet, et la peinture de moeurs littéraires
-trop exactement transposées de la _Gueuse Parfumée_, une oeuvre de
-Paul Arène d'ailleurs fort joliette. Cette pochade dut être faite dans
-des conditions extraordinaires de rapidité; l'ironie des auteurs
-s'attaquait à quelques manières très extérieures de Verlaine, de
-Mallarmé, de Tailhade, de Laforgue; je noterai, ce qui est important,
-qu'aucune espèce d'allusion n'y est faite au vers libre alors non
-divulgué; je confesse sans la moindre honte que je n'y suis pas visé,
-d'autres non plus n'apparurent pas devant la rétine de Vicaire et de
-Bauclair qui, en somme, dans leurs jeux d'esprit, n'usèrent guère
-d'autre document que _Lutèce_, petit journal d'art très amusant que
-rédigeaient, en donnant surtout des vers de Verlaine, de Moréas, et de
-Morice, Léo Trèzenick, l'ancien hydropathe Pierre Infernal,
-dessinateur au chapeau breton, devenu imprimeur et directeur de
-journal, au Quartier Latin, simultanément comme en province. Il y
-avait un dîner intitulé les _Têtes de pipes_, où allaient certains
-poètes, qui donna à Vicaire et Bauclair des sources vagues. Willy y
-débutait alors dans un nuage de calembours et de mélancolie, avec un
-bruit de sonnette folle, et était la moitié de la direction.
-Vielé-Griffin y donnait des vers signé Alric Thom. On n'y trouverait
-point de vers libres, mais beaucoup de bonnes choses, connues depuis
-par l'impression en volume, pas mal de gaieté et de sarcasme. Tout
-cela un peu bousingot, mais ce n'est la faute de personne, si les
-idées nouvelles germent dans les cerveaux jeunes, et que la jeunesse
-est un peu rive gauche. _Lutèce_ et les _Déliquescences_ sont très
-rive gauche, et pour cela fort incomplètes comme document à
-consulter. Car enfin, il y a deux rives. Ces jeunes gens ne s'en
-doutaient pas trop, et l'un d'eux, Stanislas de Guaïta, a donné la
-note exacte d'un certain état d'esprit, quand, après avoir énuméré
-dans une préface à un volume de vers, tous les nouveaux poètes
-existant à sa connaissance, doutant de son universalité il termina en
-disant: il y en a peut-être d'autres, mais je ne les connais pas; en
-tout cas, ils ne viennent pas à mon café. Vicaire et Bauclair ne
-tinrent point ce langage, n'étant ni naïfs ni occultistes et mages,
-mais ils agirent ainsi; et le gai déjeuner de soleil qu'ils servirent
-à leurs contemporains aux dépens de quelques poètes, outre qu'il est
-fané, paraît incompréhensible, à force de peu parodier les vers connus
-et classés du symbolisme. On trouvera dans ce volume une étude sur
-Vicaire où j'explique, plus longuement que je ne puis le faire en
-cette préface, les pourquois de sa parodie. Les _Déliquescences_ ont
-eu la même importance que le Parnassiculet; elles n'ont su ni
-caractériser, ni prévoir, et le fait de railler quelques snobs épris,
-à l'excès, de nouveauté n'a point d'importance. Ces snobs devenus plus
-nombreux, cela forme le public. Tout récemment, M. André Rivoire, un
-charmant poète intimiste mais trop académique, dans une étude sur
-Albert Samain, un parnassien éclectique qui fit du symbolisme, disait
-que notre public avait paru être très nombreux, beaucoup plus qu'en
-réalité, qu'en somme il avait été mince. C'est une erreur profonde.
-Nous avons eu avec nous, à un certain moment, tous les curieux du
-vers, et de plus, nous avons eu tous les curieux de la littérature qui
-s'étaient détachés du vers et qui y revenaient pour nous lire. Nous
-avons fait une renaissance poétique dans le rythme et la curiosité
-sympathique des lettrés nous accompagna. Qu'il fut facile de rallier,
-grâce à nos discordes et en lui offrant des transactions, une partie
-de ce public bienveillant mais indécis, c'est possible. Le jeu est
-connu des traditionnistes qui s'appuient sur une gloire de tout un
-passé à laquelle ils n'ajoutent qu'une faible glose, et dont ils
-usurpent le rayonnement. Ce sont petites haltes sans importance et
-réactions fatales et brèves. La masse est toujours enchantée de
-couvrir des transactions qui prennent des nouveautés ce qu'elles ont
-de plus simple et se réservent sur le reste; posture facile,
-opportunisme toujours opportun! C'est même un bien que ces réactions.
-Elles servent plus tard singulièrement à clarifier l'histoire
-littéraire.
-
-Il y eut dans ces époques d'incertitude et de développement mental
-incertain, sur lesquelles je n'insiste si longtemps que parce qu'elles
-ont donné beaucoup plus de résultats que cela n'était alors
-généralement prévu et que les écrivains dont je parle se sont
-développés sur les mêmes principes qu'ils énonçaient alors, (toute
-part faite au progrès), quelques êtres falots, dont le souvenir ne
-doit point être banni, au contraire, pas plus que celui des petits
-romantiques; ils furent le sourire de nos années de lutte, si on peut
-appeler lutte la production paresseuse et tranquille, au milieu de
-sarcasmes qui ne nous touchaient point. Parmi ces hommes aimables je
-voudrais citer au moins Baju, Anatole Baju qui fut un brave homme de
-self-government. En effet, Baju, humble débarqué de la Creuse
-lointaine, sous couleur d'éduquer les enfants de la laïque de
-Saint-Denis, loua une mansarde rue de la Victoire et non seulement il
-y fonda un journal mais il y installa une imprimerie. Ses directeurs
-de conscience littéraire furent alternativement, ou tout ensemble, je
-ne m'en souviens plus, M. Paterne Berrichon et M. Maurice Du Plessys;
-le journal s'appelait le _Décadent_. Encore qu'il fut décadent, Baju
-louchait du côté des Symbolistes. Il pourparla. Peut-être eûmes-nous
-tort, M. Jean Moréas, qui se voyait grand, et moi-même de l'autoriser
-seulement à reproduire de nous ce que bon lui semblerait. Baju
-s'entêta, nous offrit son journal et la rédaction de _La Vogue_,
-écrivit un no du _Décadent_. L'idée de Baju, idée juste au premier
-chef, était d'être éclectique dans un exclusivisme donné; nous fûmes
-trop exclusifs et le _Décadent_ retourna aux _Décadents_, ce qui était
-fort juste, et puis il mourut, car rien n'est éternel. Le
-_Symboliste_, un hebdomadaire à deux sous, que nous avions créé, Adam,
-Moréas, Laforgue et moi pour être accessible aux petites bourses et
-avec les capitaux (parfaitement) de la maison Tresse et de la maison
-Soirat ne vécut que quatre numéros. Un vieux communard l'imprimait
-dans les fonds de Vaugirard, pour une rétribution, je pense, un peu
-stricte; le _Décadent_ ne survécut guère au _Symboliste_. Etéocle et
-Polynice s'étaient porté des blessures mortelles, et puis la survie du
-_Décadent_ n'eut qu'une importance relative, il était devenu petite
-revue; c'était bien gros pour Baju; il y perdait son arome de journal,
-d'hebdomadaire, ce n'était plus un léger papier drôlet, où toutes les
-lettres dansaient. Baju avait un imprimeur. Il fut étouffé par le
-luxe, et depuis il eut des succès politiques; un arrondissement de la
-Creuse lui donna un jour 2 000 voix, insuffisantes à l'installer parmi
-nos parlementaires. Il se pourrait que Baju ait été un boulangiste de
-marque.
-
-_La Vogue_ était plus sérieuse; elle fut la première revue symboliste,
-et si elle mourut jeune, au moins ses collections furent-elles
-presqu'immédiatement recherchées. On sentit tout de suite combien on
-avait eu tort de l'acheter si peu, et elle donna aux libraires avisés
-et à des courtiers teintés de littérature d'assez agréables bénéfices.
-Elle eut de la gloire mi-vivante mi-posthume. Pourtant, tout en
-contenant de fort belles choses, et notamment les _Moralités
-légendaires_ de Jules Laforgue en grande partie, elle était dirigée
-avec assez de paresse, et son directeur, c'est-à-dire moi, avait une
-tendance excessive à juxtaposer à de la copie purement littéraire des
-textes d'érudition qui n'y étaient point absolument nécessaires. Mais
-on comptait sur l'avenir, et l'on voulait être complet. La collection
-de _La Vogue_, sur laquelle je n'insisterai point autrement, démontre
-pourtant deux choses: d'abord que le fameux dénigrement qu'on nous
-reprocha n'était point notre tendance, et que si nous dénigrâmes nous
-ne le fîmes que pour notre légitime défense et après d'injustes
-attaques, puisqu'on ne saurait trouver dans _La Vogue_ d'autres
-articles critiques qu'un article très camarade que je fis pour
-l'apparition des _Cantilènes_ de Jean Moréas, en dehors de ceux très
-intéressants de Félix Fénéon sur les _Impressionnistes_. Pourtant nous
-avions le papier tout prêt et la plume alerte et l'on ne nous
-ménageait pas, mais nous étions fort pacifiques.
-
-Tout récemment, j'eus l'occasion de retracer le passé de _La Vogue_;
-deux jeunes poètes, Tristan Klingsor et Henry Degron, me demandèrent
-l'autorisation d'arborer mon vieux titre sur une jeune revue qui
-devait se conformer, m'affirmait-on, aux traditions intransigeantes de
-l'ancienne Vogue. Je leur donnai une lettre-préface, on pourrait dire,
-étant donné l'épigraphe, «Vogue la Galère», auteur Jules Laforgue,
-parrain de la revue, des lettres de marque. Encore une fois, le petit
-steamer partit, chargé d'espoirs argonautiques, avec le salut amical
-de son ancien pilote. Le rôle grave de préfacier que j'avais assumé
-fait qu'il manque pourtant dans ces pages quelques détails que le côté
-d'apparat de ma besogne me commandait de passer sous silence. Et,
-d'abord, je n'y pouvais faire remarquer combien le titre, il est vrai,
-heureusement corrigé par l'épigraphe, était mauvais. C'est l'éloge de
-_La Vogue_ et des oeuvres qu'elle publia, dans sa première série,
-qu'on ne pensa jamais en citant son titre, devenu une sorte de nom
-propre, à la vulgarité du mot «vogue» conçu en son sens ordinaire, et
-à tout ce qu'il indique de plate poursuite du succès courant, et de
-course à quatre pattes vers la vulgarité. Le titre avait été trouvé
-par M. Léo d'Orfer, un décadent qui avait fondé cette revue et m'en
-avait confié le secrétariat de la rédaction, à cause de sa foi en mon
-génie et surtout parce qu'il me considérait très apte, en cas de
-difficultés vitales, à assurer la vie de l'organe. M. Léo d'Orfer
-avait découvert, c'est trop peu dire, inventé un éditeur, M. Barbou,
-venu à Paris pour y acquérir un fonds de papeterie au quartier des
-écoles. M. d'Orfer, qui avait la pratique des affaires et le don
-communicatif du mirage, transforma avec rapidité, semble-t-il, les
-ambitions de M. Barbou. Quand je vis celui-ci, il ne demandait pas
-mieux que de fonder une revue et d'éditer tous les livres; il assurait
-même, à chaque auteur, qu'il tenait à ses oeuvres d'une façon toute
-_espéciale_; et comme les plus belles choses ont le pire destin, au
-bout de cinq semaines M. Barbou lâchait pied et repartait à la
-campagne se refaire une santé. J'avais dû déjà annoncer à M. d'Orfer
-que je partirais, que je démissionnerais, s'il persistait à vouloir
-publier, à côté de la revue, un supplément où son intention était de
-considérer avec indulgence les productions de l'abonné, ou d'amis dont
-il jugeait indispensable, autrement que littérairement, de publier les
-oeuvres. Ce n'était point que toutes ces pages fussent sans intérêt,
-mais l'ensemble du choix ne me paraissait pas cadrer avec mes
-intentions de revue intransigeante.
-
-Nous choisîmes donc cette occasion de l'effacement de M. Barbou pour
-nous séparer, et je fis reparaître, après trois semaines d'intervalle
-qui me parurent opportunes, _La Vogue_, mieux à mon image. Ce fut
-encore un petit épisode de la lutte entre les décadents et les
-symbolistes sur le même tremplin.
-
-Mallarmé m'avait dit quand je lui avais conté l'apparition prochaine
-de la revue, et son nom: «C'est le dernier titre que je choisirais» je
-répondis «et moi donc, mais je pense bien le faire oublier.» nous y
-avons réussi.
-
-Ce fut à ce moment que deux excellents écrivains, M. Jean Moréas et
-M. Paul Adam, jugèrent que le moment était venu de saisir le monde par
-la voix des quotidiens de la nouvelle bonne nouvelle littéraire. Les
-tendances nouvelles se vulgarisaient, il se formait des groupes et des
-sous-groupes, malgré qu'il y eut des individualités suffisantes; donc
-MM. Jean Moréas et Paul Adam s'en furent trouver, au _Figaro_, M.
-Marcade et obtinrent l'insertion d'un manifeste littéraire quelque peu
-égoïste, où ils dépeignaient le mouvement symboliste à leurs couleurs,
-en assumaient, de leur propre mandat, la tâche et tentaient de se
-constituer chefs d'école. On leur en adressa de justes reproches, et
-puis l'on en sourit. On se rendit compte que si M. Marcade avait voulu
-considérer en MM. Moréas et Adam les chefs de l'école symboliste,
-c'était pour cette raison seule, qu'ignorant tout à fait du
-symbolisme, comme de toute autre matière littéraire, il en était
-réduit à se fier aux lumières des personnes qui prenaient la peine de
-l'aller voir. Il faut dire aussi que M. Marcade était sourd comme une
-cave, et qu'il n'eut même de M. Paul Adam, qu'une idée purement
-visuelle. Seul M. Moréas, dont la voix contenait des tonnerres, put
-faire parvenir à l'entendement de M. Marcade quelques propos
-esthétiques. M. Marcade, bon vieillard, portait, il est vrai, tout
-près de la bouche de son interlocuteur, sa conque auditive, mais pour
-utiliser cet accueil amène, une voix de stentor était au moins
-nécessaire.
-
-Le lendemain de la publication de ce manifeste M. Paul Adam dit à M.
-Jean Moréas «On va vous traiter de Daudet» et M. Moréas assura que
-cela lui était égal; pour l'intelligence de ce propos on se
-souviendra que Daudet, le plus faible et le moins inventeur des
-écrivains naturalistes, fut celui qui força le premier le succès, avec
-Fromont jeune, et plut aux masses en vulgarisant la formule
-naturaliste. Néanmoins, on ne tint pas longtemps rigueur à ces
-Messieurs de l'extension de pouvoirs qu'ils s'étaient offerts, ou de
-l'initiative abusive et usurpatrice qu'ils avaient prise. En tout cas,
-j'y demeurais fort indifférent; s'ils avaient le _Figaro_, n'avais-je
-pas _La Vogue_, et sachant à quoi s'en tenir, on continuait à marcher
-ensemble, la jeunesse cordiale étant chez tous (encore que M. Moréas
-nous devança tous d'un bon lustre), trop forte pour qu'on s'arrêtât
-longtemps à des misères de publicité.
-
-Jules Laforgue était alors à Berlin, ou aux villes d'eaux d'Allemagne,
-lecteur de l'impératrice Augusta. Cette place lui avait été assurée
-par les soins de ce sans-patrie de Paul Bourget, chargé par M. Amédée
-Pigeon, lecteur précédent, de pourvoir à son remplacement. M. Pigeon
-ayant appris par la voie du _Figaro_ qu'un petit héritage lui
-incombait, voulait incontinent retrouver ses loisirs et ses travaux de
-critique d'art. Il fallait un jeune homme aimable et doux, capable de
-ne point s'occuper de politique. M. Bourget pensa avec raison que la
-pitié universelle de Laforgue pourrait être assez forte pour s'exercer
-au moins quelques années au profit des pauvres puissants de ce monde,
-et connaissant l'urbanité exquise de Jules Laforgue, il le fit
-choisir; c'était d'Allemagne que m'arrivait sur papier bleu criblé de
-pattes d'abeilles traînées dans l'encre rouge, la copie de Laforgue;
-sauf vacances.
-
-M. Moréas était déjà, depuis plusieurs années, un poète intéressant et
-élégant. Après avoir fait de bons vers réguliers, il pratiquait le
-vers libéré, abondait en curiosités rhythmiques, intercalait des
-poëmes en prose dans des romans réalistes sans considérable portée, et
-après les _Cantilènes_, où figuraient des assonnances d'après les
-chansons populaires, recherchait une sorte de vers libre. Son défaut
-était de tenir extrêmement peu à l'originalité de ses idées; personne
-ne pratiqua aussi fort le fameux: «Je prends mon bien où je le
-trouve», sans avoir l'excuse de Molière, qui, lorsqu'il disait cela, à
-propos d'une scène du _Pédant joué_, faisait allusion à une vieille
-collaboration avec Cyrano, et en effet reprenait une scène ébauchée
-jadis par lui; c'était de la reprise individuelle. Mais M. Moréas
-croyant peu à l'idée, et féru de la forme, l'entendait dans un autre
-sens; outre que ses vers faisaient montre souvent de connaissances
-étendues, il ne dédaignait pas d'intercaler dans ses oeuvres en grande
-proportion des traductions, ou, selon son expression, des paraphrases.
-Il y réussissait fort bien. De là une antinomie avec les autres
-promoteurs du symbolisme, qu'il résolut en s'en détachant lorsqu'il
-fonda l'Ecole romane, remettant, en somme, lui-même les choses en
-place. M. Moréas, alors, avait, parmi ses défauts, dont le moindre
-était de vouloir étendre son importance au-delà du vrai devant les
-journalistes (nous pensions que c'était aussi un défaut de se soucier
-des journalistes) une belle qualité, soit un très sincère amour de
-l'art, qui ne l'a pas quitté, et s'il s'en fait une conception un peu
-étroite, c'est bien son affaire.
-
-M. Paul Adam nous arrivait du naturalisme, il avait subi une de ces
-condamnations pour liberté d'écrire, fort bien portées depuis
-Baudelaire et Flaubert. Il ne s'en faisait pas trop gloire, et ne se
-targuait pas de _Chair molle_. Il était aimable et dandy. Un grand
-lévrier rhumatisant suivait ses pas; l'esthétique de Paul Adam était
-alors assez confuse, ainsi que ses rêves politiques, littéraires,
-industriels, dramatiques, brummellesques. Il travaillait beaucoup et
-avait une peine infinie à tirer un parti pratique d'une production
-acharnée. Il y avait, dans ses efforts, de l'inquiétude et du
-disparate, mais il était déjà plein de talent, encore qu'il n'en fît
-pas toujours le meilleur usage et qu'il ne contrôlât pas assez
-l'intérêt de son effort; il était mage et reporter de tempérament,
-historien en plus, fantaisiste follement et ces quatre courants
-d'idées n'étaient point sans falotes synthèses. Sa perpétuelle
-chimère, analogue aux rêveries de Balzac, était souvent distrayante.
-Un bel amour de l'art le tenait comme nous tous et contribuait à
-resserrer les liens d'amitié avec lui.
-
-C'était Félix Fénéon qui assurait la bonne périodicité de la revue;
-très dévoué aux poètes, il corrigeait les épreuves, méticuleusement,
-artistement. Ce fut grâce à lui que nous fûmes réguliers; les articles
-de critique d'art qu'il nous donna font regretter qu'il s'abstienne
-depuis longtemps d'écrire.
-
-_La Vogue_ avait été une revue de combats et malgré qu'on n'ait pas
-songé à prendre de temps d'une exposition de théories, une revue
-théorique, au moins par les exemples. Ces revues, purement
-littéraires, ne durent pas. La mienne eut trente et un numéros, et
-puis s'arrêta. Il y eut une seconde série, encore plus brève, en 1889.
-
-_La Vogue_ avait fait le départ entre les symbolistes et les
-décadents. Elle avait reçu des adhésions et des sympathies multiples,
-entre autres hors frontières celle d'Emile Verhaeren, alors le poète
-des beaux alexandrins des _Flamandes_ et des _Flambeaux noirs_. Elle
-ne faisait que camarader avec des esprits distingués, mais autrement
-orientés, comme M. Charles Morice dont un bon livre de critique (sauf
-divergences) présenta un bon tableau de la littérature de cette heure.
-Laurent Tailhade n'y écrivit pas, parce qu'absent en longue
-villégiature durant ce semestre et demi que la revue vécut. Maurice
-Barrès, alors rédacteur au _Voltaire_, préparait ses livrets et ses
-préoccupations n'étaient pas identiques aux nôtres; le côté art pur de
-notre revue l'effarait un peu et nous nous étonnions de ses désirs
-multiples; nous eûmes aussi des ennemis, je ne m'arrête pas à énumérer
-des chroniqueurs, c'est à peu près les mêmes que maintenant; mais
-parmi les poètes, de ceux qu'on rencontrait chez Mallarmé, nous
-soulevâmes un adversaire, M. René Ghil.
-
-M. René Ghil se partageait alors entre le sonnet, l'esthétique et
-l'épopée. Ses sonnets, il y en a de pires, son épopée, je n'en parle
-pas, parce que si je ne l'aime pas ce n'est pas une raison pour en
-dégoûter les autres, et aussi parce que je n'y attache point une
-extrême importance. Son esthétique c'était l'instrumentation colorée
-ou l'instrumentation verbale, un commentaire extraordinaire du sonnet
-des voyelles d'Arthur Rimbaud, une adaptation d'Helmholtz, téméraire
-héroïque. M. René Ghil était d'une parfaite bonne foi, et l'allure du
-symbolisme, en ce manifeste de M. Moréas et de M. Adam, et dans _La
-Vogue_, lui parut attentatoire; il voulut avoir sa tribune, et fonda,
-avec M. d'Orfer, la _Renaissance_, ainsi nommée, je pense, à cause des
-similitudes que M. Ghil a de tout temps reconnues entre lui et
-Guillaume-Salluste Du Bartas. De là, il fulmina contre tous
-l'excommunication majeure, puis la _Renaissance_ ayant été éphémère
-parmi les éphémères, il fonda les _Ecrits pour l'art_, où l'on se
-publiait entre amis, oeuvres et portraits. M. de Régnier et M.
-Vielé-Griffin y parvinrent pour la première fois, de façon publique à
-l'héliogravure.
-
-Le mot symbolisme avait pris dès lors sa carrure et son sens. Ce
-n'était pas qu'il fut très précis, mais il est bien difficile de
-trouver un mot qui caractérise bien des efforts différents, et
-symbolisme valait à tout prendre, romantisme. Paul Adam proposait
-d'écrire un dogme dans le symbole; le mot dogme répugnait à des
-tempéraments plutôt anarchistes et critiques comme le mien; c'était
-Mallarmé qui avait surtout parlé du symbole, y voyant un équivalent au
-mot synthèse et concevant que le symbole était une synthèse vivante et
-ornée, sans commentaires critiques. L'union entre les symbolistes,
-outre un indéniable amour de l'art, et une tendresse commune pour les
-méconnus de l'heure précédente, était surtout faite par un ensemble de
-négations des habitudes antérieures. Se refuser à l'anecdote lyrique
-et romanesque, se refuser à écrire à ce va-comme-je-te-pousse, sous
-prétexte d'appropriation à l'ignorance du lecteur, rejeter l'art
-fermé des Parnassiens, le culte d'Hugo poussé au fétichisme, protester
-contre la platitude des petits naturalistes, retirer le roman du
-commérage et du document trop facile, renoncer à de petites analyses
-pour tenter des synthèses, tenir compte de l'apport étranger quand il
-était comme celui des grands Russes ou des Scandinaves, révélateur,
-tels étaient les points communs. Ce qui se détache nettement comme
-résultat tangible de l'année 1886, ce fut l'instauration du vers
-libre. Elle est présentée très judicieusement et très exactement par
-M. Albert Mockel dans ses _Propos de littérature_, et trop bien pour
-que je n'y renvoie pas le lecteur.
-
-Ce fut au début de la publication de _La Vogue_ que j'allais voir Paul
-Verlaine. Si Verlaine eût été en France, avant 1880, alors qu'il était
-parfaitement méconnu, nul doute que je n'eusse cherché à lui témoigner
-mon admiration, parmi celles peu nombreuses qu'il comptait. Mais, à
-mon retour en France, il était en pleine gloire. Il ne m'attirait pas
-d'ailleurs aussi complètement que Mallarmé; on pouvait penser que le
-meilleur et même tout de lui était dans ses livres. Quoiqu'il en soit,
-j'attendis une occasion et ce fut pour lui demander sa collaboration à
-_La Vogue_ que je l'allai voir.
-
-C'était Cour Saint-François, presque Cour des Miracles. Sous le
-tonnerre intermittent du chemin de fer de Vincennes, à côté des
-boutiques aux devantures à plein cintre, une petite impasse; un
-chantier de bois appuyait contre le viaduc de longs madriers et des
-échafaudages savants de poutres équarries décorait l'horizon d'une
-petite boutique de marchands de vins, où je trouvais Verlaine uniment
-placé devant un verre; il m'en offrit la rime, car sa plaisanterie
-était demeurée banvillesque. Il voulut bien me dire, en exagérant
-amicalement, qu'il connaissait ma jeune réputation, et à ma demande de
-copie, il répondit par des phrases modestes; pourtant il constata que
-c'était là une consécration, et que c'était la récompense de la vie,
-au début d'une vieillesse infirme, de s'entendre dire par des jeunes
-hommes qu'on avait bien fait, et qu'on pouvait être revendiqué par
-eux, en tant qu'exemple quoiqu'indigne, et presque traité de dieu,
-comme un ancêtre. Je voulus lui spécifier ce que j'attendais de lui,
-c'était une suite à ses _Poëtes maudits_ que je savais en train.
-Verlaine, d'abord, rompit les chiens, biaisa, me parla de Mallarmé
-dont il me savait le fidèle, me récita des vers de Mallarmé avec de
-curieuses intonations grandiloquentes, et nous esthétisâmes pour le
-plaisir d'esthétiser, et de se trouver des points communs. Il me
-raconta son retour à Paris, et puis ses chagrins, une partie au moins;
-là dessus un petit bonhomme, un gosse passait, fin et svelte, grêle
-même. Verlaine l'appela, lui donna un sou pour en user avec
-magnificence, me dit: j'en ai fait un Pierrot, et récita une courte
-pièce fort jolie; craignant d'avoir paru trop homme de lettres, et
-soucieux d'offrir la réciprocité, comme excuse, il s'informa de mes
-derniers vers, mais je le ramenais à notre sujet qui était lui, et ce
-qu'il voudrait bien donner à _La Vogue_. Verlaine me parla de son
-portrait de Desbordes Valmore, et alla quérir non point son article,
-mais les oeuvres de Desbordes Valmore, mit son lorgnon, leva la tête
-et, paraissant lire par dessus son lorgnon, droit à l'orifice de son
-corridor, dans une vieille redingote bleue qui avait des aspects de
-lévite, il me lut en pleurant quelques beaux poèmes. Cette affaire
-conclue et des vers promis, une lettre donnée pour prendre chez Vanier
-le manuscrit de l'article, je pris congé, trop tôt à mon gré et ne
-songeais qu'au dernier moment à assurer Verlaine d'une infime
-rétribution, unique dans les habitudes de la Revue; il n'y avait pas
-pensé, et m'affirma qu'il n'en touchait pas d'habitude de supérieure.
-
-Je le revis souvent Cour Saint-François. Dans ce pittoresque quartier
-populaire, il s'était créé une vie, il contait ses joies matinales à
-aller clopin-clopant chercher ses journaux place de la Bastille, et
-assister au chassé-croisé, alors déjà considérable, des omnibus, au
-passage ouvrier du faubourg Saint-Antoine. Il m'expliqua un jour, et
-je regrette de ne m'en point souvenir exactement, le plan d'un Louis
-XVII. Il n'était point tous les jours d'humeur égale et je déclinai de
-publier des pamphlets très courts et très vifs qu'il eut aimé décocher
-à qui de droit, c'est-à-dire à Mme Verlaine. Il me conta beaucoup de
-ce qu'il a écrit dans les _Confessions_ (je sais bien que je ne suis
-pas le seul à avoir recueilli ces confidences) mais avec un brio, un
-relief que je n'ai pas retrouvé dans son livre, notamment une
-promenade au matin dans Paris insurgé, et une lecture de la
-proclamation du gouvernement de la Commune, à son gré si belle, si
-fière et tout émanée d'anonymes, ce qui en rehaussait la valeur. Il
-avait rencontré ces jours-là Goncourt en garde national (ça lui
-paraissait très drôle). Nous étions compatriotes, étant tous deux nés
-à Metz, lui par accident; car son père était capitaine du génie qui
-avait alors comme garnisons Arras, Metz et Montpellier, en sorte que
-Paul Verlaine eut pu naître félibre; son vrai pays était l'Ardenne.
-
-Il se rappelait fort bien impressions d'enfance, assez identiques aux
-miennes (la ville de province change si peu) de l'Esplanade, dont,
-hasard amusant, c'est Gérard de Nerval qui parla le premier dans la
-littérature, de l'Esplanade, superbe terrasse sur la plus jolie
-vallée, actuellement si bouleversée, hérissée de forts et de glacis,
-sur les ossuaires de 1870, qu'un Messin ne saurait retrouver après
-tant de terrassements une seule des mottes de terre qu'il a jadis
-foulées, et qu'il y a suppression totale de la petite patrie pour lui.
-Nous causâmes des rues silencieuses où poussait l'herbe près de
-l'Evêché, et des gens qui eurent comme nous le sort de naître dans
-cette ville; l'idée que Pilatre des Roziers, l'aéronaute, fut notre
-compatriote, lui fut agréable, mais le voisinage futur dans le
-Bouillet avec Ambroise Thomas le laissa plus froid.
-
-C'est Nancy qui a assumé la tâche de remplacer Metz et d'en recueillir
-les nationaux illustres. Nous fûmes, de ce chef, un certain nombre
-réunis un jour chez M. Poincaré, sous la présidence de M. André
-Theuriet, de l'Académie française; il s'agissait d'avoir des idées et
-de dresser vite les bustes de Goncourt et celui de Verlaine dans ce
-beau jardin de la Pépinière, encore que ces hommes de valeur n'avaient
-point paré l'Académie de leur reflet plus radieux que celui des
-palmes vertes. M. Roger Marx avait acquis le concours de Carrière
-pour un buste de Verlaine qui eut été digne du beau portrait qu'il a
-peint. Mais dans cette ville, livrée aux plus basses menées
-nationalistes et à un dégoûtant antisémitisme, on n'a pas le temps de
-fêter des artistes.
-
-Je fis part à Verlaine de mon intention de publier dans _La Vogue_ des
-oeuvres de Rimbaud autres que celles qui figuraient dans les _Pactes
-Maudits_, et supérieures aux _Premières Communions_ que le premier
-numéro de _La Vogue_ avait données d'après une copie. Il s'agissait de
-retrouver le manuscrit des _Illuminations_. Verlaine l'avait prêté
-pour qu'il circulât, et il circulait. Au dire de Verlaine, ce devait
-être dans les environs de Le Cardonnel qu'on pouvait trouver une piste
-sérieuse; c'était vague; heureusement Fénéon, consulté par moi, se
-souvint que le manuscrit avait été aux mains de M. Zénon Fiére, poète
-et son collègue aux bureaux de la guerre dont Fénéon faisait alors un
-petit musée impressionniste et un bureau d'esprit à parois vertes,
-avant qu'il en fît un arsenal, comme assermenté, des anarchistes.
-Entre temps Fénéon apprenait à tous ses confrères, comme lui commis au
-bon ordre du recrutement, à trousser cordialement le sonnet, et ce
-n'est pas une idée sans valeur que d'avoir voulu rendre le sonnet
-corporatif et bureaucratique. Fénéon apprit de M. Zénon Fiére que le
-manuscrit était entre les mains de son frère, le poète Louis Fiére;
-nous l'eûmes le soir même, le lûmes, le classâmes et le publiâmes avec
-empressement. Verlaine fit une petite préface, pour le tirage à part,
-étant le seul ayant droit, et ce fut parce qu'il ne se dépêcha point
-à en écrire une pour la _Saison en enfer_ que le tirage à part,
-préparé, n'en fut point fait; les _Illuminations_, sous leur forme de
-brochure, après qu'un service assez copieux en eût été fait, n'eurent
-de quelques semaines qu'un seul acheteur; ce fut M. Paul Bourget, à ce
-que m'apprit le dépositaire, M. Stock.
-
-Concurremment à la publication de _La Vogue_ ou un peu après, diverses
-plaquettes paraissaient dont le but était de répondre à des attaques
-de juges sévères, ou de fournir quelques explications, car il arrivait
-que nous en sentions l'opportunité. Ces cahiers parurent pour la
-plupart chez Léon Vanier, alors le grand éditeur des symbolistes, des
-décadents, avec Verlaine en étoile sur son catalogue. Ainsi fut donné
-l'_Art symboliste_ de Georges Vanor qui contient des renseignements
-techniques sur l'esthétique symboliste. Le brillant conférencier était
-alors un aède jeune et enthousiaste, très intelligent et son petit
-bouquin, qui demeurera une pièce curieuse, eût été parfait, s'il
-n'avait jugé nécessaire de couronner le livre par une glose à lui
-spéciale du symbolisme qu'il désirait chrétien. Cette vue a un peu
-contribué, ainsi que certaines des théories d'antan de Paul Adam, à
-entacher le symbolisme, pour certains, de mysticisme occultiste.
-Mystiques, nous l'étions dans un certain sens, par notre poursuite de
-l'inconnaissable et de la nuance imprécise; occultistes non pas, au
-moins ni M. Jean Moréas ni moi. Mais de même que pour le gros public
-les décadents, les auteurs difficiles, c'était tout un énorme groupe,
-un peuple d'écrivains qui englobait Goncourt, Villiers de l'Isle-Adam,
-Poictevin, Rosny, tous les discutés, tous les méconnus, tous les
-passionnés d'écriture artiste, ou plutôt d'écriture expressive et de
-forme nouvelle, les occultistes, les symbolistes, les anarchistes
-aussi ce fut, pour ce même public, une masse en marche. La foule
-apercevait un brouillard bariolé, avec des lueurs indécises de fanal
-au-dessus d'une marche naturellement un peu cahotante, et voyait
-passer sa génération montante, comme dit Rosny, en groupes voisins,
-mêlés par des conversations engagées, plus indistincts à des haltes où
-on confrontait des idées et où l'on discutait ensemble, plus confus de
-la présence d'indépendants égaillés au long des groupes. Longtemps
-nous ne pûmes espérer prouver à un critique que nous n'étions pas des
-Rose-Croix; on nous objectait que les Rose-Croix se déclaraient
-symbolistes, que Péladan c'était presque Paul Adam. Il fallait
-expliquer qu'il y avait symbole et symbole, symbole religieux, symbole
-pour Rose-Croix, symbole pour symboliste, variété de symboles pour
-chaque symboliste; le critique hagard reculait, et s'en allait
-répétant: les symbolistes sont des occultistes; plus tard, en 1895,
-lorsque parut mon livre _La Pluie et le beau Temps_ qu'épigraphiait
-une belle phrase de La Mettrie, le matérialiste pur, dont j'aimai
-fixer le nom sur un de mes livres, des interviewers qui, justement,
-venaient d'être chargés de savoir si la littérature était mystique,
-religieuse ou pas, vinrent me voir; et quoique je leur en ai dit,
-quoique je leur ai fait remarquer le nom de La Mettrie, et que j'ai
-cru devoir leur expliquer à peu près ce qu'il avait été, rentrés à
-leur journal ils se recueillirent, et conclurent que, plein de
-mysticisme religieux, je le prouvai en parant ma couverture d'une
-phrase de La Mettrie, éminemment religieuse et occultiste. Tant le
-préjugé a de force et roule l'évidence comme paille dans le torrent.
-
-A un autre temps, nous fûmes d'un bloc, des anarchistes; on le crut de
-tous, sans nuance, avec une égale fermeté, avec cette certitude
-infrangible qui caractérise les reporters. Après l'acte de Vaillant,
-un journal boulevardier, celui qui règne sur les élégances, le
-_Gaulois_, crut bon de réunir dans sa salle des dépêches les portraits
-des anarchistes intellectuels.
-
-Une des lumières du journal, j'aime à le croire, fut détachée chez
-Vanier, à cette fin d'y prendre et d'en rapporter une collection des
-_Hommes d'Aujourd'hui_, intéressante publication hebdomadaire où
-Verlaine écrivit passablement, qui donnait des biographies et des
-portraits-charges des hommes du jour, avec plus ou moins de précision
-et de certitude; l'antichambre publique du _Gaulois_ offrit plusieurs
-jours à la foule, à côté des images de Laurent Tailhade et de moi,
-pour lesquels cette attribution d'idées était juste, celle, par
-exemple, de M. Jean Moréas, qui je pense n'énonça jamais la moindre
-opinion politique, et s'éloigne de toute question sociale de toute la
-vitesse de sa trirème. Ceci dit, pour réduire à ses proportions
-exactes la responsabilité de Georges Vanor dans la comédie des erreurs
-qui se joua toujours, en ces temps lointains, à propos de nous.
-
-Le _Glossaire de Plowert_, petit dictionnaire à l'usage des gens du
-monde, moins curieux à certains égards, le fut beaucoup plus à
-d'autres. Plowert est le nom d'un manchot qui évolue non sans grâce
-dans un roman de Moréas et Paul Adam, de leur plus vieille manière. Il
-parut piquant sans doute à Paul Adam de mettre le nom d'un héros à un
-seul bras, sur la couverture d'un petit volume qui allait être écrit
-par une demi-douzaine de dextres, car Paul Adam n'entendait pas se
-risquer à donner des néologismes de ses collègues, des interprétations
-hasardées et éloignées de la plus exacte précision. Il avait la
-connaissance des bonnes méthodes érudites et aussi des habitudes du
-journalisme (il y fut toujours expert), il résolut donc d'avoir
-recours à l'interview, et de nous demander à chacun le choix de nos
-mots nouveaux, mais point de cette façon verbale de l'interview
-ordinaire qui laisse tomber des détails, mais de façon scripturaire
-et, pour ainsi dire, ferme.
-
-L'idée de ce glossaire avait été engendrée chez Paul Adam par une
-commande à moi faite. Un jeune éditeur, M. Dupret, qui, après avoir
-mis au jour quelques plaquettes curieuses, s'alla retremper dans un
-fructueux commerce de bois, avait reçu de moi l'offre d'une sorte de
-grammaire française, avec rhythmique, projet que je reprendrai quelque
-jour de loisir un peu large. Comme il n'éditait résolument que de
-petites plaquettes in-32, M. Dupret me proposa d'en éditer les
-derniers chapitres (nous raisonnions sur plan) ceux qui auraient trait
-à l'époque que nous traversions, c'eût été une petite grammaire et
-rhythmique symboliste. Mon indolence était alors assez grande pour
-qu'il n'existât, de longtemps, de ce petit livre, qu'un schéma
-détaillé. J'avais conté le fait de la prochaine éclosion de ce livre
-à mes camarades, et par conséquent à Paul Adam.
-
-Le lendemain, Adam vint nous trouver, quelques-uns, dans un café du
-boulevard d'où nous aimions voir s'écouler les passants de l'heure; on
-vit bien à son approche qu'il s'était passé quelque chose; le paletot
-mastic de notre ami, paletot alors célèbre, flottait avec des plis
-d'étendard. Sur la hampe de cet étendard son chapeau avait une
-inclinaison martiale comme s'il se fût douté de la victoire d'Uhde.
-
-Notre ami abordait avec des performances de galion. Il s'assit et tous
-ses gestes éclatèrent en munificence. Il nous confia alors que Vanier,
-consulté par lui sur l'opportunité d'un petit dictionnaire de nos
-néologismes, complément plus qu'indispensable de mon futur travail,
-avait adhéré avec empressement à ses projets, et qu'un fort lexique
-allait naître. Il demandait notre concours avec une face rayonnante,
-et il eût été criminel d'adresser des objections à un ami aussi
-heureux. Plowert naquit et besogna dare-dare.
-
-Nous n'attachâmes pas à son oeuvre assez d'importance. A le faire, il
-eût fallu fondre nos projets et donner, d'un coup, importants, cette
-grammaire et ce dictionnaire des symbolistes qui eussent été des
-documents curieux, et qui auraient été fort utiles. Nous érigions
-ainsi notre monument en face celui qu'élaborent sans cesse les doctes
-ralentisseurs du Verbe qui s'évertuent à l'Académie. Tel qu'il est et
-malgré l'abondance de ses fautes d'impression le petit volume, qui ne
-contient que nos néologismes alors parus, qui n'est qu'un petit
-répertoire, offre cet intérêt, qu'en le parcourant on pourra voir que
-tous nos postulats d'alors ont été accueillis, et sont entrés dans le
-courant de la langue et ne dérangent plus que de très périmés
-dilettantes.
-
-L'automne de 1886, j'allais prendre, au débarqué de l'Orient-Express,
-Jules Laforgue qui revenait d'Allemagne, décidé à n'y point retourner;
-il se mariait et essayait de vivre à Paris de sa plume. Par un abandon
-de ses droits à de petites soeurs très cadettes, Laforgue se trouvait
-sans fortune aucune, et il n'avait aucune espèce d'économies. Quelques
-fonds que lui prêtèrent les siens lui fournirent juste de quoi
-s'installer. Sa santé, assez faible, avait souffert d'un voyage
-d'hiver en Angleterre, où il était allé se marier, et d'un retour
-brusque dans un appartement pas préparé en plein froid décembre. Sauf
-quelques articles au supplément du _Figaro_, à la _Gazette des
-Beaux-Arts_, une chronique mensuelle à la _Revue Indépendante_,
-maigrement payée et sans fixité dans les dates, il n'avait rien. La
-librairie ne voulait point de ses _Moralités légendaires_, malgré mes
-conseils il ajournait la publication de ses _Fleurs de bonne volonté_
-(que j'ai publiées dans l'année 1888 de la _Revue Indépendante_); ce
-livre d'ailleurs ne lui eût rien rapporté pratiquement. Laforgue ne
-trouva pas, dans Paris, trois cent cinquante francs pour ses
-_Moralités légendaires_, et ce fut bientôt la misère entière à deux,
-sans remède, sans amis, qui fussent en mesure de l'aider efficacement.
-C'était la détresse fière et décente, le ménage soutenu par la vente
-lente d'albums, de collections, de bouquins rares, et puis la maladie
-aggravée. Il était à peu près certain d'obtenir un poste suffisamment
-rétribué dans un pays chaud, en Algérie ou en Egypte (il ne pouvait
-s'agir pour lui de passer un nouvel hiver à Paris, M. Charles Ephrussi
-et M. Paul Bourget s'étaient employés à le lui épargner), lorsque la
-mort arriva, une nuit, soudaine, Mme Laforgue, au réveil, trouvait son
-mari mort à coté d'elle.
-
-Ah! le funèbre enterrement! dans un jour saumâtre, fumeux, un matin
-jaunâtre et moite; enterrement simple, sans aucune tenture à la porte,
-hâtivement parti à huit heures, sans attendre un instant quelque ami
-retardataire, et nous étions si peu derrière ce cercueil: Emile
-Laforgue, son frère, Th. Ysaye le pianiste, quelques parents lointains
-fixés à Paris, dans une voiture, avec Mme Jules Laforgue; Paul
-Bourget, Fénéon, Moréas, Adam et moi; et la montée lente, lente à
-travers la rue des Plantes, à travers les quartiers sales, de misère,
-d'incurie et de nonchalance, où le crime social suait à toutes les
-fenêtres pavoisées de linge sale, aux devantures sang de boeuf, rues
-fermées, muettes, obscures, sans intelligence, la ville telle que la
-rejette sur ses barrières les quartiers de luxe, sourds et égoïstes;
-on avait dépassé si vite ces quartiers de couvents égoïstes et clos où
-quelques baguettes dépouillées de branches accentuent ces tristesses
-de dimanche et d'automne qu'il avait dites dans ses Complaintes et,
-parmi le demi-silence, nous arrivons à ce cimetière de Bagneux, alors
-neuf, plus sinistre encore d'être vide, avec des morts comme sous des
-plates-bandes de croix de bois, concessions provisoires, comme dit
-bêtement le langage officiel, et sur la tombe fraîche, avec
-l'empressement, auprès du convoi, du menuisier à qui on a commandé la
-croix de bois, et qui s'informe si c'est bien son client qui passe,
-avec trop de mots dits trop haut, on voit, du fiacre, Mme Laforgue,
-riant d'un gloussement déchirant et sans pleurs, et, sur cet
-effondrement de deux vies, personne de nous ne pensait à de la
-rhétorique tumulaire.
-
-La mort de Laforgue était, pour les lettres, irréparable; il emportait
-la grâce de notre mouvement, une nuance d'esprit varié, humain et
-philosophique; une place est demeurée vide parmi nous. C'était le
-pauvre Yorik qui avait eu un si joli sourire, le pauvre Yorik qui
-avait professé la sagesse à Wittemberg, et en avait fait la
-comparaison la plus sérieuse avec la folie; c'était un musicien du
-grand tout, un passereau tout transpercé d'infini qui s'en allait, et
-qu'on blotissait dans une glaise froide et collante--la plus pauvre
-mort de grand artiste, et le destin y eut une part hostile, qui ne
-laisse vivre les plus délicats que s'ils paient à la société la rançon
-d'un emploi qui les rend semblables à tous, connaissant le bien et le
-mal à la façon d'un comptable, et ne leur jette pas, des mille
-fenêtres indifférentes à l'art, de la presse, un sou pour subsister
-pauvrement et fièrement, en restant des artistes--à moins qu'une
-robustesse sans tare morbide ne leur permette de franchir, en les
-descendant et en les remontant ensuite, tous les cycles de l'enfer
-social.
-
-La _Revue Indépendante_ qu'avaient dirigée en 1884 Félix Fénéon et M.
-Chevrier dans un sens très intelligemment naturaliste, avait laissé de
-brillants souvenirs, et des personnes songeaient à la ressusciter. M.
-Dujardin, écrivain des plus médiocres et qui pensait faire une affaire
-du symbolisme et des symbolistes, ancien directeur de la _Revue
-Wagnérienne_, entreprit de la refonder avec MM. Félix Fénéon et Téodor
-de Wyzewa comme inspirateurs et rédacteurs en chef. Félix Fénéon
-s'étant presque immédiatement retiré, M. de Wyzewa en demeura le
-principal moteur et y appliqua ses idées qui consistaient à y faire
-écrire des écrivains déjà nantis du succès, mais pas encore accueillis
-par le triomphe. On y voulait servir cette idée du bourgeois lettré
-que nous indiquions plus haut, que le _Mouvement nouveau_ comprenait
-Goncourt et Verlaine et Mallarmé, et M. Anatole France, et M. Robert
-de Bonnières, et M. Octave Mirbeau, en somme ceux que le journalisme
-littéraire ne mettait pas en première ligne. Il y avait d'ailleurs, à
-cette époque, un groupe de romanciers psychologues qu'on réunissait
-dans une sorte de communion intellectuelle, Bourget, Bonnières,
-Hervieu, Mirbeau, il y avait Huysmans un peu à part, Becque très à
-part, dont l'heure allait approximativement sonner avec les débuts
-d'Antoine. M. Anatole France n'avait pas encore pris tout son
-développement ni toute l'ampleur de sérénité qui ont mis si haut son
-génie ardent et calme. C'était l'auteur gracieux de _Sylvestre
-Bonnard_, et le critique littéraire, le meilleur d'un temps où ils ne
-furent pas extraordinaires; on peut penser sans injustice que chez M.
-Anatole France, le critique des faits, l'historien de la vie
-contemporaine, selon la belle méthode neuve qu'il s'est instaurée et
-l'écrivain original sont plus importants que le critique littéraire.
-Il était englobé dans cette conception de revue, à côté des
-précurseurs du symbolisme, déjà connus au moins de nom du grand
-public, Mallarmé et Verlaine, et que Villiers de l'Isle-Adam,
-qu'admettaient ou plutôt qu'admiraient tous les novateurs. Laforgue y
-avait sa place, et moi aussi, mais on entendait ne pas effaroucher le
-public et ne pas montrer trop tôt les symbolistes, et donner d'eux
-comme des échantillons importants avant de proclamer toute la
-sympathie qu'on disait savoir pour nous.
-
-Pour des raisons diverses M. Dujardin m'offrit la rédaction en chef de
-sa revue qui devint dès lors plus nette et plus progressiste et
-accepta tout le symbolisme en tenant compte, ainsi qu'il me paraissait
-nécessaire, des efforts intéressants de romanciers comme les Rosny. La
-revue qui marchait fort bien littérairement périt de la gestion plus
-que chimérique de son directeur et administrateur, ou du moins passa
-chez le libraire Savine aux mains de M. de Nion qui en fit la revue
-des néo-naturalistes, et elle ne fit plus que décliner, passant de
-mains en mains, sans retrouver un instant l'importance que j'avais pu
-lui donner en 1888.
-
-Le symbolisme avait alors acquis sa pleine importance, car il n'était
-plus représenté seulement par ses promoteurs, il avait reçu des
-adhésions précieuses. C'était Francis Vielé-Griffin et Henri de
-Régnier, sortis avec éclat des premiers tâtonnements, apportant l'un
-des visions élégantes et hiératiques, l'autre un sentiment très vif de
-la nature, une sorte de lakisme curieux de folk-lore, avec une liberté
-encore hésitante du rhythme, mais une décision complète sur cette
-liberté rythmique. Albert Mockel qui donnait sa jolie Chantefable, et
-Ajalbert, Albert Saint-Paul Adolphe, Retté; il y eut beaucoup de
-symbolistes, et puis plus encore, et un instant tous les poètes furent
-symbolistes.
-
-C'est alors que chacun tira de son coté, dégageant son originalité
-propre, complétant les données premières du premier groupe, dont les
-demeurants Moréas, Adam et moi, eurent à développer et à faire
-prévaloir chacun sa manière propre; les divergences, qu'on ne s'était
-jamais tues, mais qui ne pouvaient éclater lors des premières luttes
-contre des adversaires communs, devenaient nécessairement plus
-visibles puisque nous avions des idéaux différents. Moréas, d'esprit
-classique, redevenait classique, Adam reprenait, après une course dans
-la politique, ses ambitions balzaciennes. Ma façon particulière de
-comprendre le symbolisme avait ses partisans; bref, nous entrions dans
-l'histoire littéraire: les prémisses posées allaient donner leurs
-effets, des surgeons vivaces allaient se projeter, des originalités
-curieuses s'affirmer à côté de nous, Maurice Maeterlinck, Charles Von
-Lerberghe, Remy de Gourmont, etc. Ce serait dépasser le sujet de ces
-notes que de décrire tout le mouvement de 1889 et des années
-suivantes, encore que certains articles réunis dans ce volume
-présenteront là-dessus ce que, comme critique, j'en ai pu penser.
-
-Un mot encore.
-
-M. Henri de Régnier écrivait récemment dans un article que j'étais
-demeuré à peu près le seul symboliste, presque tous ceux qui furent du
-premier ou du second ban du symbolisme ayant varié, sur une foule de
-points, leur façon de voir. C'est leur affaire, et je n'y ai rien à
-voir qu'à constater, lorsque l'occasion s'en impose, au hasard de mon
-métier de critique, les variations sur lesquelles je puis donner mon
-simple avis. Si M. Moréas est arrivé au classicisme pur, non sans le
-parer de beauté--si M. Paul Adam ne trouve pas l'étiquette assez large
-pour son effort multiple (ce qu'il n'a point dit, je pense)--si, parmi
-les autres du second ban, encore que je ne vois qu'un développement et
-non un changement chez M. Francis Vielé-Griffin, M. Henri de Régnier
-présente une formule combinée, entre autres éléments, de classicisme,
-de symbolisme et de romantisme,--si M. Maeterlinck n'appelle pas
-symbolistes ses beaux drames symboliques, ce qui est son droit, tout
-cela ne constitue pas des raisons pour que je modifie mon art; je fais
-de mon mieux pour suivre un développement logique, et ne peux me
-froisser d'être considéré comme d'accord avec moi-même.
-
-Il m'a paru nécessaire de reformer l'instrument lyrique. On m'a cru.
-La bibliothèque du vers libre est nombreuse, et de belles oeuvres
-portent aux dos de leurs reliures des noms divers, illustres ou
-notoires. Depuis le symbolisme il existe, à côté du roman romanesque
-et du roman romantique, une manière de roman qui n'est pas le roman
-naturaliste, qu'on peut appeler le roman symboliste; j'en ai donné qui
-valent ce qu'ils valent, mais ils ne sont pas ceux du voisin.
-
-De même que j'ai toujours dit que je n'entendais pas fournir, en
-créant les vers libres, un canon fixe de nouvelles strophes, mais
-prouver que chacun pouvait trouver en lui sa rythmique propre,
-obéissante toujours, malgré qu'il en aie, sauf clowneries, aux lois du
-langage, je n'ai jamais pensé à enfermer le symbolisme dans une trop
-étroite définition.
-
-Il y a place pour beaucoup d'efforts sur le terrain de l'analyse
-caractéristique et de la synthèse du nouveau roman. Un jour peut-être
-développerai-je avec exemples ce que peut être le roman symboliste; il
-y en a, et qui ne ressemblent pas aux miens. Mais je passe, et ferai
-simplement observer à M. Henri de Régnier, qui le sait d'ailleurs, que
-si je suis resté à peu près le seul symboliste, c'est que j'étais un
-des rares qui l'étaient vraiment de fond, parce que le symbolisme
-était l'expression de leur tempérament propre et de leur opinion
-critique.
-
-Et puis, aussi, il faut en tenir compte, les temps ont changé. En
-1886, et aux années suivantes, nous étions plus attentifs à notre
-développement littéraire qu'à la marche du monde. Nous avons édifié
-une partie de ce que nous voulions édifier, et il est moins important
-que nous n'ayons renversé qu'une partie de ce que nous voulions
-renverser. Si l'on évoquait le passé de notre littérature et ses
-écoles variées, comme on fait aux expositions, pour les peuples par
-des séries de pavillons, le pavillon du symbolisme ne serait point
-indigne des autres, et pourrait lancer ses clochetons et ses minarets,
-fièrement auprès des coupoles du Parnasse. Les beautés de l'entrée et
-du hall central, pour lesquelles, je le déclare avec joie, beaucoup de
-peintres, de décorateurs, d'harmonistes auraient été convoqués autour
-de chefs d'équipe, dont je serais, je pense, seraient augmentées de
-l'inconnu de salles encore non terminées, et dont nous annoncerions
-l'ouverture pour la prochaine exposition. Le Symbolisme n'a qu'une
-vingtaine d'années, il lui faut du temps pour produire encore, et
-qu'on étudie chez lui les symptômes de vieillesse en même temps qu'on
-en pourra dénombrer et résumer les complexités et les influences.
-
-De plus, nous fûmes amenés, à un certain moment, tous les symbolistes,
-à comparer notre développement particulier à la marche du monde, nous
-avons tiré des opinions différentes et personnelles, mais à moi il m'a
-paru nécessaire d'accorder, dans nos préoccupations d'aujourd'hui, une
-prééminence à l'art social, mais sans rien aliéner des droits de la
-synthèse et du style.
-
-Le peuple comprendra; ce sont ses Académies, et ses critiques jurés
-qui l'abusent et lui affadissent l'intellect de boissons tièdes. Notre
-bourgeoisie est saturée de Coppée, elle n'écoute que par exception,
-elle ne comprend que par hasard et par surprise. Il y a un Quatrième
-État qui saura écouter et comprendre. Il se peut que cette certitude
-fasse sourire des chroniqueurs élégants et des penseurs mondains; quoi
-soumettre au peuple, ces choses que tous jugèrent hermétiques! elles
-le parurent, elles ne le sont pas en réalité; la preuve est faite, nos
-jeunes amis de l'Art social le savent, comme ils savent leurs contacts
-avec le Symbolisme, le vrai, le plus large. La preuve fut faite dans
-les réunions populaires. Elle le fut aux samedis de l'_Odéon_ et du
-théâtre _Sarah Bernhardt_, où les poèmes symbolistes, et les poèmes
-des vers libristes reçurent un bel accueil, qui eût été plus grand si
-le spectacle eût pu être plus populaire. La preuve fut faite aussi
-dans des réunions purement populaires, à but social, où tonnait la
-voix généreuse de Laurent Tailhade qui, après avoir donné à la
-bibliothèque du symbolisme, après le jardin des Rêves, ses admirables
-Vitraux, a dédié à l'art social des poèmes animés d'un rire à la
-Daumier. C'est devant ces publics nouveaux que les oeuvres d'art
-nouvelles, écoutées avec sincérité, sont applaudies, seront
-applaudies, et ce qui ne sera pas compris demain le sera après-demain.
-
-
-
-
- Une campagne du Symbolisme.
- _Articles de la Revue Indépendante_
- 1888
-
-
-Les pages qui suivent sont extraites _passim_ de douze Chroniques de
-la littérature et de l'art, publiées dans la _Revue Indépendante_
-durant l'année 1888.
-
-Elles précisent, sur quelques points, le mouvement. Elles expliquent
-des états d'esprit.
-
-J'ai choisi dans ces articles ce qui se rapportait davantage aux
-poètes, aux circonstances adventices du mouvement, soit les linéaments
-d'influence étrangère qui se sont présentés concurremment au
-symbolisme et ont contribué à son aspect général. De là des études sur
-Tolstoï.
-
-J'ai conservé des pages sur Poictevin qu'on oublie trop.
-
-J'ai donné une chronique entière, parce que le groupement des livres
-de ce mois-là permettait d'esquisser tout le groupement littéraire du
-moment, avant et en dehors des Symbolistes, au moins d'indiquer une
-esquisse, de Hugo à Lavedan.
-
-Je n'ai pas retouché ni comme fond ni comme forme ces études. Leur
-seule valeur étant d'être documentaire sur l'état d'esprit des
-novateurs, et l'essence du Symbolisme en 1888, près des débuts; je
-resignerais d'ailleurs, en des articles d'aujourd'hui, presque tout ce
-qui se trouve au cours de ces pages.
-
-
-Paysages
-
-PAR FRANCIS POICTEVIN
-
-Entre tous, M. Francis Poictevin est un artiste sincère et ému.
-Tourmenté, perpétuellement inquiet du but même de son art, très
-soucieux des moyens d'expression, inquiet des lignes générales de la
-sensation, il est de ceux qui poussent le plus vers l'achèvement
-définitif une page, et non par la surprise du mot, ou l'accord fortuit
-des sonorités, mais par la recherche d'un ordre logique des mots
-étiquetant chacun une des variations de la sensation.
-
-L'ordre de sensations qui se meut à travers ses livres est une
-contemplation des choses de la nature en leur accord avec l'âme
-humaine; avec la sienne surtout, prise comme exemple, car c'est la
-seule qu'il puisse connaître à fond; non qu'il ne se permette hors de
-lui-même des divinations, qu'il ne tente de se rendre compte de ce qui
-peut se passer derrière les grilles perpétuellement closes d'un hôtel
-vieilli, qu'il ne tente d'animer des profils de jeunes filles, ou des
-silhouettes d'êtres rencontrés au hasard des courses à travers les
-paysages; mais ces êtres sont silhouettes ou symboles destinés à
-marquer les différences entre lui et les autres hommes, et à faire
-comprendre sa façon différente de saisir et de traduire les phénomènes
-d'aspect qui, à travers sa rétine, arrivent à son cerveau.
-
-A cela, que l'on joigne une grande inquiétude de l'être vrai, latent
-sous les apparences et les illusions de présences féminines; puis, que
-chez l'écrivain, homme avant tout de foi, s'est lentement façonnée une
-manière de panthéisme mystique qui empreint de mouvements quasi
-humains les eaux, les arbres et les lignes d'horizons: et l'on aura la
-clef de la disposition des idées chez l'auteur des _Songes_.
-
-Le drame étant ainsi compris, c'est-à-dire un personnage unique
-jouissant ou souffrant par la variation des minutes de la vie
-extérieure, il est fort inutile à M. Poictevin de donner à ses livres
-une affabulation compliquée; l'extériorité du drame est toujours, en
-tous ses livres, homologue: un être souffre ou jouit de la réaction
-des choses; deux êtres unis souffrent ou jouissent de la réaction du
-présent et des souvenirs et des sites sur eux, et vivent d'une vie
-commune remplie par les rêves divergents qu'inspirent les mêmes faits
-et les mêmes lignes vues par des cerveaux différents.
-
-L'historiette qui fait le fond du roman est en général quasi
-superflue; et M. Poictevin arrive en ce livre de _Paysages_ à la
-supprimer et se lier à la juxtaposition des sensations pour évoquer,
-par leur série, le symbole d'une année de vie sans incidents autres
-que les déplacements de Paris à divers littorals.
-
-Deux parties: d'abord, les _Paysages_--c'est-à-dire des essais de
-rendre en quelques lignes un aspect fugace.
-
-«C'était, sous un jour pluvieux, le jaune mouillé du phare du Cap,
-vers Bordighère, dans le ciel une nappe citrine laissant transparaître
-à son milieu un vert d'iris. Au-dessus de la mer se développait une
-bande gris lilas à déchiquetures. Peu à peu des nues à gauche se
-trempant fanées, elle s'étendit devant le ciel même, plus doucement
-que lividement violâtre. Et la mer se mouvait en une somptuosité
-vieux-vert teintée d'améthystes.»
-
-Et s'animent ainsi des coins de Paris, de Menton, de Toulouse, des
-salles d'attente où l'attention se fixe sur tel ou tel être
-caractéristique autour duquel s'ébrouent des formes vagues, des sites
-de Luchon, des Pyrénées, de Fontarabie, du pays basque, de la
-Bretagne, de la Suisse, du Rhin, de la Hollande, des notations au Bois
-de Boulogne, sur les cygnes du parc Monceau, et, brusques, des
-théories sur le choix des fleurs, puis un été en Normandie détaillant
-de longues courses, des haltes pour pénétrer l'accord de l'autochthone
-et du paysage, etc...
-
-A cette forme, à ce rendu strict de la nature cherchée par l'artiste,
-l'écueil se présente que devant les variations infinies et menues du
-décor le mot très précis et juste ne se trouve pas, ou que le mot
-trouvé, quelque peu technique et lourd, ne rende qu'insuffisamment les
-légères différences qu'il note; encore, ce danger, qu'à étudier aussi
-consciencieusement qu'un peintre impressionniste les intimités des
-choses et les variations de leur couleur, l'oeil ne s'hypnotise et ne
-traduise plus que de pures impressions mentales et un peu déviées.
-Mais M. Poictevin se tire presque toujours de ces complexes
-difficultés.
-
-Toutefois nous préférons infiniment à ses _Paysages_ les _Nouveaux
-Songes_ dont la chatoyante théorie clôt le volume. Ici plus de rendu
-strict; l'auteur est en son pur domaine du rêve vécu.
-
-«Sur le vapeur de Honfleur au Hâvre.--Dans cette foule bigarrée,
-réellement gênante, qui semblait empêcher toute contemplation, car
-cette rumeur et ce trépignement couvraient le silence si peu
-frissonnant des eaux, une jeune fille se distinguait. Elle
-s'abstenait--cela à son insu, on le sentait bien--de ce qui eût pu
-prêter à une remarque même la plus favorable.--Un costume laissant une
-impression avenante, sans éclat gai. Je ne sais quelle pudeur baignait
-son regard, ne le noyait pas; les joues avaient un jaune rose moite où
-hésitaient de percer quelques grains de beauté, flavescences d'aurore.
-Les sourcils écartés, clairsemés, un peu irréguliers à leur naissance,
-mais non sans douceur, indiquaient dans leur courbe une imagination
-qui ne se rabaisse. Le nez futé ne se relevait trop accommodant. Les
-dents serrées sans heurt gardaient une pâleur nacrée. Et le menton
-mignon, sans avancer, disait quelque volonté, muettement exprimée par
-les incarnadines lèvres, à intervalles, pressées, mordillées à peine.
-Sous le chapeau de paille à bords relevés je voyais le front se
-bomber, les tempes plutôt creuses, les petites oreilles s'ourler
-esthétiques, comme transparentes, la chevelure se dessiner châtaine
-plus que blonde.
-
-«Si gracieuse surtout demeurait la pose, tout gentiment,
-tranquillement changeante. Parfois, la tête avait un joli mouvement
-minime en avant dans une attentivité non tendue. Etait-elle nubile,
-cette jeune fille? point que n'élucidait qu'avec un mystère une
-rougeur indécise, pénétrante et charmeuse, teinte dernière de ce
-visage, ne contrariant pas, tout au contraire, l'humide brume brunâtre
-des vifs yeux, presque tendrement réservés sous leurs longs cils
-soyeux. Lorsqu'elle dut s'éloigner, la jeune fille, je crois--foi plus
-chère, plus positive que toute science--qu'un prompt regard intact a
-coulé d'elle furtif vers l'admirateur comme vers ce qu'on ne voudrait
-laisser supposer oublié.»
-
-Dans ces _Nouveaux Songes_, vision plus personnelle adaptée aux
-traductions des paysages, comme dans le livre déjà paru des _Songes_,
-l'oeuvre maîtresse de M. Poictevin, toujours une profonde réflexion
-des lieux, des peintures, des aspects de foule, en une âme qui sait en
-ouvrer un entrelac sûr et personnel. Parfois, l'écrivain s'attarde à
-cette quasi-impossibilité de lutter avec des mots contre les couleurs
-et les lignes (les couleurs et les lignes étant vues comme des
-directions intellectuelles de sa pensée). Ces visions de civilisé très
-compliqué, très analyste, hanté de besoins d'abstraction, sont-elles
-bien les traductions des tableaux qu'il étudie? Les hâvres qu'il se
-crée en des paysages presque lyriques, et féminins et imaginaires,
-sont-ils des paysages réels? Il importe d'ailleurs fort peu.
-
-Parmi ceux qui croient que la réalité subsiste surtout dans les rêves,
-peut-être uniquement dans les rêves, et que les choses et les êtres
-seraient création nulle et tout au plus mauvaise sans un large
-instinct de solidarité, M. Poictevin est un des plus doués
-intellectuellement, un des mieux munis pour traduire son
-intelligence.
-
-Il évoque, une manière de Lucrèce mystique, et aussi de Théocrite
-ayant remarqué que les pâtres font tache dans le paysage choisi où les
-artistes païens les placèrent. Au moins sait-il qu'ils ne comprennent
-pas la féminéité de ces lignes naturistes, et qu'il vaut mieux les en
-élaguer, eux et leurs aspirations. Son livre actuel est un des plus
-complets dans une oeuvre où, sauf les livres de début, tout a chance
-de rester de par la conscience et la sincérité de l'écrivain et par la
-valeur des phénomènes étudiés.
-
-
-Paul Verlaine.
-
-A PROPOS D'UN ARTICLE DE M. JULES LEMAITRE[3]
-
-Voici le premier grand article qu'un critique officiel, décoré,
-consacre à Paul Verlaine. Ce que dit M. Lemaître sur les poètes
-symbolistes et les poètes décadents ne nous paraît qu'une entrée en
-matière, une mise en milieu de Verlaine, bien inutile et bien
-inexacte; le sagace critique est mal renseigné; il n'a pas tout lu; il
-a souvent mal lu; tomber sur le pauvre M. Ghil, ses aspects de
-pythonisse, ses théories peu littéraires et pas du tout scientifiques,
-est vraiment simple; taxer les gens de talent de ce groupe (si l'on
-veut absolument que ce soit un groupe) d'être des élèves de Baudelaire
-est encore bien abréviatif; il y a des élèves de Baudelaire, tels même
-qui encaquent des variations dans le moule exactement conservé des
-sonnets du maître, mais ce ne sont guère des novateurs, si ce sont des
-symbolistes; et vraiment si M. Lemaître a raison, il a raison trop
-facilement, et sans fruit.
-
- [3] Article paru à la _Revue Bleue_.
-
-Pourquoi accuser des écrivains de noctambulisme et d'alcoolisme? Qu'en
-sait-il? de quels renseignements use-t-il ou abuse-t-il? Ce ne serait
-de la critique que s'il était plus complet et démontrait chez ces
-écrivains des dérivations de pensée sous l'influence de l'alcool; mais
-il ne l'a pas voulu, et peut-être ne le pourrait-il pas.
-
-Il n'y a ni alcoolisme, ni noctambulisme, ni névrose en jeu, ici, du
-moins, pas plus que dans la plupart des opérations intellectuelles de
-notre temps. Ce malheureux temps est bien loin d'être normal; et, si
-l'on admet que c'est une des gloires du Moyen Age, que dans cette
-période de force et de guerre, il ait existé de purs mystiques affolés
-d'amour de Dieu et d'espoir en Dieu, pourquoi ne point vouloir qu'en
-notre période d'affaires, strictement d'affaires, il soit des poètes
-se confinant dans l'intellect pur et disant pour eux, pour les initiés
-existants, pour les initiés à venir, la chanson de leurs sensations,
-sans s'occuper des exigences populaires, sans travestir le schéma de
-leur pensée sous la forme de conversation qu'utilisent les poètes et
-les romanciers classés; et si parfois le but peut-être est dépassé, si
-le livre ou le poème ne contiennent pas toute la sérénité qui pare
-l'oeuvre d'un classique, peut-être cela vient-il de ceci, que:
-
-Si l'on développe une idée, en voulant enfermer dans sa traduction ses
-origines et son mouvement et l'accent personnel d'émotion qu'elle eut
-en émergeant de votre inconscience, on est exposé à faire un peu
-embrouillé en croyant faire complet;
-
-Que si l'on se borne à donner de cette idée la grosse carrure, presque
-le fait matériel dont elle est la représentation, on a bien des
-chances de la traduire sans nouveauté: car, comme dit M. Lemaître,
-toutes choses ont bien près de six mille ans, elles ont peut-être
-davantage.
-
-Le premier jour où un pâtre arya modula une onomatopée admirative ou
-joyeuse ou éclata en sanglots, le poème était fondé, et le poème ne
-servit depuis qu'à développer le cri de joie et le cri de douleur de
-l'humanité. Or, les sérénités pures se traduisirent habituellement par
-les architectures théoriques des Moïse, des Pythagore, des Platon,
-etc., les besoins de certitude par les Euclide, les Galilée, etc.
-Toute l'expérience, toute la science des formes tangibles s'analysa.
-Le poème fut sans cesse ou l'évocation de la légende (la concrétion
-des aspirations d'une race) ou son cri d'amour joyeux ou triste.
-Ajouter à cela qu'alternativement ce poème fut en son écriture
-abstrait et quasi blanc, soit que le mysticisme humain fût, dans le
-plus large sens du mot, religieux (charité, solidarité, passion), soit
-qu'il fût idolâtre (coloré, païen, réaliste); au premier cas la
-recherche d'une forme fluide, libre, musicale et vraie, car en
-l'essence même de là poésie elle s'adresse à l'oreille tout en
-cherchant à fixer des attitudes; en l'autre cas, souvent rocailleuse
-et dure un peu, préoccupée de figer de simples et élémentaires
-polychromies. Mais ces deux formes d'art qui parfois en des époques
-troubles peuvent être maniées par le même poète, sont surtout et avant
-tout différentes et de la forme expérimentale de la science courante,
-et de l'allure explicative de la littérature courante. En somme, la
-marque de cette poésie serait d'être purement intuitive et
-personnelle, en opposition aux formes traditionnelles, qui sont
-simples car déjà vues, claires parce qu'explicatives. Or, le lyrisme
-est exclusivement d'allure intuitive et personnelle, et la poésie va
-dans ce sens depuis cinquante ans (Hugo, Gautier, Nerval, Baudelaire,
-Heine), et rien d'étonnant à ce qu'un nouveau pas en avant fasse
-paraître le poète comme chantant pour lui-même, tandis qu'il ne fait
-au fond que syllabiser son moi d'une façon assez profonde pour que ce
-moi devienne un soi, c'est-à-dire l'âme de tous; et si tous ne s'y
-reconnaissent pas tout de suite, c'est peut-être que les formes
-sensationnelles perçues par le poète ne se sont pas encore produites
-en eux, que peut-être il fallait que le poète les perçût le premier
-pour qu'une génération nouvelle inconsciemment s'en imprégnât et finît
-par s'y reconnaître. En face, la littérature traditionnelle continue
-son train-train, de concessions en concessions, et détient
-l'intelligence populaire, ravie d'entrer sans efforts dans des oeuvres
-d'apparence renouvelée.
-
-Ces théories ici trop rapides, vagues à force d'être condensées
-expliqueront-elles à M. Lemaître la prétendue obscurité de certains
-vers? Faut-il ajouter qu'en un art serré, une technique bien comprise
-du vers, il faut éviter toute explication, toute parenthèse inutile,
-et que peut-être ces nécessités imposent au lecteur de se placer
-d'abord, par une première lecture, en l'état d'esprit du poète, et de
-ne comprendre complètement qu'à une seconde lecture.
-
-Quant au symbole, très justement le critique remarque sa perpétuelle
-utilisation; tout beau poème est un symbole; une tragédie de Racine
-peut, étant une étude du jeu des passions, être considérée comme
-symbolique. Mais il y a des mauvais poèmes, des mauvais genres de
-poème qui ne sont pas symboliques et que l'évolution de la poésie
-ébranche, on a vu disparaître l'épître, le conte, la satire; M. de
-Banville n'admet plus, en somme, qu'une ode multiforme; Baudelaire
-n'admet plus que la notation brève de multiples sensations concourant
-à former un livre de poèmes écrits dans les mêmes tonalités.
-J'inclinerais à ne plus admettre qu'un poème évoluant sur lui-même,
-présentant toutes les facettes d'un sujet, chacune isolément traitée,
-mais étroitement et strictement enchaînées par le lien d'une idée
-unique.
-
-Mais toutes ces choses ne préoccupent pas essentiellement Verlaine. Il
-n'est ni décadent (personne ne l'est), ni symboliste au sens actuel du
-mot (si ce mot n'est pas pure inutilité). Il est avant tout lui-même,
-un élégiaque, un spontané, de la lignée des Villon et des Heine. Il
-n'a point cru qu'il fallût enfermer sa pensée dans le moule d'un plan
-de drame ou de poème unique; il interprète, il cliche ses sensations
-au passage en toute sincérité; et son critérium est sa sincérité même.
-Toute idée qui traverse son cerveau est à ses yeux une idée humaine et
-naturelle: autrement d'où la percevrait-il? or, il l'écrit, et son
-seul devoir est de la nettifier, de la clarifier le plus possible, et
-quoi qu'on en puisse dire il y arrive toujours. Rien de plus net, de
-plus joli, comme un Watteau, que _les Uns et les Autres_; rien de plus
-charmant que les _Fêtes Galantes_. M. Lemaître l'accuse de ne point
-rappeler Bernis et Dorat; mais que sont au XVIIIe siècle Bernis et
-Dorat? Voyez dans les lettres de Mlle de Lespinasse l'admirable
-épisode de Mme de la Moussetière, toute la vie de Mlle de Lespinasse;
-voyez dans Casanova l'épisode de la Charpillon; regardez les Watteau
-et croyez ce siècle autrement complexe dans sa sensation amoureuse,
-que ne le traduisent les petits poètes comme Bernis. Verlaine a
-surtout regardé les Watteau, il a considéré les personnages des
-bergeries et de la Comédie Italienne comme des types immortels,
-pouvant contenir toute fantaisie; et si vous voulez qu'il y ait
-symbole, ce serait dans les _Fêtes Galantes_, toutes les gaietés et
-les petits pas du début se terminant par le si triste colloque
-sentimental. Il y a là un jeu de Verlaine, parant de costumes amusants
-des pensées à lui, et nullement un pastiche des temps éteints, ni un
-air de flûte.
-
-Cette façon de prendre, d'objectiver son âme en formes tangibles et
-extérieures, Verlaine l'abandonna. Dans _Sagesse_, c'est un dialogue
-entre lui et Dieu, bien plus encore un dialogue entre deux instants
-perpétuels de sa conscience, l'instant trouble, humain, souffrant des
-choses, l'instant calme, renouvelé, rajeuni; et le décor, c'est la
-pure mentalité du poète.
-
-Est-il nécessaire pour comprendre le merveilleux sonnet:
-
- _L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable._
-
-de supposer la réelle entrée du poète dans un cabaret? la guêpe
-est-elle une guêpe réelle? n'est-ce pas la mémoire d'un instant de
-vie, revenant se figer par quelques inflexions simplifiantes, et par
-là symboliques.
-
-Rien n'est inintelligible; c'est en embrouillant de commentaires et
-d'explications la sensation franche et si complètement sortie du poème
-qu'on le rend à peu près incompréhensible.
-
-En matière technique, M. Lemaître reproche surtout à Verlaine, que son
-oreille à lui, M. Lemaître, n'est pas habituée aux libertés prises
-avec le vieil alexandrin.
-
-Je crois l'oreille de M. Lemaître destinée à en entendre bien
-d'autres, je la crois même destinée à accueillir bientôt non seulement
-les rythmes de Verlaine, mais d'autres rythmes nouveaux. Puis M.
-Lemaître conclura à la liberté du rythme, quand, plus familiarisé avec
-le nouveau vers, il en saisira lui-même la musique, sans qu'on ait
-besoin de la lui expliquer théoriquement. Ses opinions sur l'ancienne
-poésie qui ressemblait trop à de la belle prose sont très fondées et
-l'amèneront à découvrir que la poésie est une musique spéciale dont
-les moyens d'expression, différents de ceux de la musique pure,
-peuvent être, un à un, intuitivement découverts; bien des poètes
-antérieurs, reconnus par M. Lemaître, l'ont pensé, et ils ont chacun
-apporté à la poésie quelque élément nouveau de musique.
-
-La voie ouverte est illimitée, car les combinaisons des mots et des
-rythmes sont innombrables comme celles des nombres.
-
-
-Amour.
-
-PAUL VERLAINE
-
-Sous ce titre, _Amour_, Verlaine a groupé nombre de pièces toutes d'un
-ordre sentimental. Ce sont, ces vers, des moments de douceur, des
-heures comme tièdes et calmes après de violentes souffrances, des
-heures comme de renaissance de l'esprit pendant que le corps
-convalescent s'alanguit; et ce mot AMOUR ne veut pas dire ici
-seulement l'élan fatal et physique de l'homme vers la femme, ni le
-désir âpre et exaspéré d'un thème à suggestions personnelles qui est
-la forme supérieure de ce désir, c'est pour Verlaine une résignation,
-une tendresse recueillie pour les paysages sus, les rythmes entendus,
-la foi qu'il professe, les blancs symboles qu'il préfère, les amitiés
-dont il a gardé le regret; cet amour, c'est un état constitué,
-nécessaire, que dicte l'état des nerfs et que dirigent les souvenirs;
-c'est une accueillance toute prête à tout sentiment bienveillant et
-qui en soi se désaltère.
-
-Chacun sait l'évolution poétique de Verlaine; comment le fantaisiste
-ému des _Fêtes Galantes_ est devenu le primitif de _Sagesse_; et deux
-manières principales peuvent se distinguer en lui. L'une qui produisit
-les _Fêtes Galantes_, _les Uns et les Autres_, nombre de petits
-poèmes charmeurs et caressants, l'autre qui inspira les cris de foi de
-_Sagesse_, le dialogue avec Dieu, et ceux où la passion poignante et
-clairvoyante pour la femme sa soeur, s'affirme en tant de sonnets qui
-resteront aux mémoires humaines. Au fond même cette différence que
-nous voulons voir, cette sorte de différence physique entre les gammes
-et les couleurs de ses poèmes n'est en sorte que deux manières d'être,
-que deux vestitures différentes de sa sensation, de son sentiment
-fondamental; dans le premier cas Verlaine, en des moments--comme de
-santé absolue et d'indulgence corporelle--agite les marionnettes à la
-Watteau, et dans une langue exquisement décorative, agile, il leur
-fait passer aux lèvres sans cesse ce sourire mouillé, cette gaieté
-tendre que lui et Heine ont su, à ces heures, évoquer en eux. Au
-second cas, abstraitement, sans décors, ou en tel décor qui n'est
-qu'un rythme, il synthétise sa douleur spéciale et personnelle non
-telle qu'elle fut subie, mais telle qu'elle demeure à travers les
-transfigurations de tant d'errances et de stagnances à la vie et dans
-les idées; et c'est ce point spécial de s'être refusé à toujours dire
-ses sensations dans les modes amples mais roides d'une anecdote ou
-d'une fresque, de faire parler sa voix par celle d'une effigie de
-comédien, qui fait la grandeur de Verlaine, et le caractérise, et fixe
-sa place parmi l'évolution des vrais poètes.
-
-Car s'il est logique et légitime de penser que tous les phénomènes
-humains peuvent, en leur état essentiel, être ramenés à un petit
-nombre de faits généraux, et que, ceci admis, l'oeuvre littéraire à
-faire consiste à grouper les plus essentiels de ces faits généraux
-dans un spectacle intégralement esthétique (et ce serait le but en art
-de M. Stéphane Mallarmé), il est également logique et légitime de
-penser que ces quelques phénomènes, essentiels par la seule raison
-qu'ils sont mis en jeu, provoquent immédiatement des actions et des
-réactions, soit des contrastes; ces contrastes qui sont l'effet le
-plus appréciable à tous, le plus tangible, sont modifiés par les
-circonstances, et, si l'on veut se pencher vers le phénomène, étudier
-spécialement en quoi ce phénomène, connu évidemment et répercuté de
-tous les états précédents du même phénomène se présente pourtant et
-toujours avec des aspects de nouveauté, avec des modifications de
-conscience, on perçoit une infinie diversité.
-
-Un paysage, par exemple, frappe et conquiert d'abord par la sévérité
-ou l'inflexion douce de ses lignes. Une impression nette se produit:
-l'homme est intéressé ou attendri; s'il passe rapidement, il
-n'emportera que ce heurt bref sur sa rétine et son cerveau, déjà
-différent d'ailleurs, selon l'heure qui irradie ou assombrit le
-paysage; si quelque instant il s'arrête, se pénètre des conditions
-partielles de la beauté de ce paysage, soit les petits rythmes de ses
-courbes, soit l'architecture de ses arbres, soit la disposition des
-tapis de verdure, la présence ou l'absence de l'eau, la rigidité des
-branches ou le rythme général du vent dans les feuilles, aussi la
-cadence ou le bruit qui se dégage du demi-silence du paysage, il se
-créera en lui des associations d'idées; le paysage ne sera plus ce
-qu'il est exactement, mais l'heure du rêve du passant. Ce rêve sera
-modifié par ceci que le passant sera heureux ou malheureux, simplement
-de bonne ou de mauvaise humeur, affairé ou oisif; et l'état complet de
-sa sensation ne sera constitué que lorsque, l'ayant quitté, il verra
-soit un fait de nature soit un phénomène humain qui, par un contraste,
-lui apprenne que la vision de tout à l'heure est finie. Alors, un
-instant, la perception est nette; mais très rapidement le nouveau
-point du paysage excite son attention, de nouvelles réactions entrent
-en jeu, la sensation redevient mixte et se continue ainsi jusqu'à ce
-qu'un fait d'ordre purement matériel interrompe le courant d'idées,
-l'ordre de succession des idées engendrées par la vue du paysage et
-enterre les perceptions latentes et qui allaient naître, sous un choc
-plus violent s'élevant dans l'individu.
-
-Or, si un paysage est donc à toute minute modifiable en toutes les
-impressions qu'il suggère par ses conditions même d'existence, que
-plus complexe, plus modifiable encore est un phénomène humain, un
-phénomène psychique, dont nous ne pouvons guère percevoir le heurt que
-lorsqu'il s'est produit et va s'effaçant. Nous ne ressentons une
-impression mentale ou affective, qu'en vertu de l'existence antérieure
-d'une autre impression; ces phénomènes sont variés par l'heure de la
-vie, la disposition initiale, l'atavisme, la santé générale de
-l'individu, sa santé momentanée, ses conditions de force, de
-normalité, le nombre des expériences acquises, l'essence de
-l'individu, plus toutes les mêmes conditions de variations chez l'être
-ou les êtres avec lequel il est en contraste.
-
-Il faut donc admettre que ces quelques phénomènes généraux contiennent
-en puissance et nécessairement autant de combinaisons possibles que
-les lettres de l'alphabet contiennent de mots, les dix chiffres de
-nombres, les sept notes de combinaisons harmoniques. Or, nous ne
-pouvons percevoir toute la série des phénomènes; prendre le fait sous
-son aspect le plus simple est peut-être insuffisant; ne pouvant
-connaître que ce qui se passe en nous, il nous faut nous résoudre à le
-clicher le plus rapidement et le plus sincèrement possible en son
-essence, sa forme et son impulsion. De là, la nécessité d'une poésie
-extrêmement personnelle, cursive et notante. Verlaine est un des
-poètes qui se rattachent à ce courant de pensées, courant large qui a
-constitué le répertoire et le fonds de vraie poésie, en face et avec
-les oeuvres plus architecturales et philosophiques.
-
-Le livre s'ouvre sur une prière comme une journée de croyant. Le
-catholicisme de Verlaine, c'est surtout un besoin de paix languide et
-de charité, un peu aussi de solidarité; c'est, sous une forme de
-primitif, l'instinct social actuel: le dieu de Verlaine c'est un _Soi_
-meilleur:
-
- Place à l'âme qui croie et qui sente et qui voie
- Que tout est vanité fors elle-même en Dieu.
-
-Il a, comme les mystiques, le culte de la Vierge à laquelle il adresse
-de pénétrants cantiques; mais là encore c'est la religion
-anthropomorphique, la création d'un idéal féminin, l'évocation
-cérébrale d'une femme avec laquelle il ne faille point débattre les
-choses de la vie. Puis s'égrènent des coins de Londres aux senteurs
-de rhum, et des péchés abolis, des ballades légères et chantonnantes,
-des lieds mélancoliques:
-
- Je vois un groupe sur la mer,
- Quelle mer? Celle de mes larmes.
-
-et des sonnets: au Parsifal, triomphateur des appels et des luxures;
-d'autres sonnets, bibelots précieux faits pour des amis du poète; puis
-des sonnets chrétiens, puis des paysages, enfin _Lucien Létinois_, une
-tentative de poème intime et familier, comme un petit roman de poète,
-conçu sans la banalité des détails, pas poussé à l'héroïsme, vrais
-vers bien pris en leur taille, d'un sincère et pénétrant timbre
-lyrique.
-
-C'est, après la mort d'un ami pris tout jeune, périmé à l'hôpital, le
-regret qui s'éveille en celui qui demeure; et tout d'abord l'action de
-grâces à Dieu, l'action de grâces quand même:
-
- Vous me l'aviez donné, vous me le reprenez:
- Gloire à vous.....
- Vous me l'aviez donné, je vous le rends très pur,
- Tout pétri de vertu, d'amour et de simplesse.
-
-Attristé et attendri, et plus seul, le poète fait un retour sur
-lui-même et toute la souffrance antérieure, il sent qu'il doit marcher
-blessé au milieu des hommes:
-
- Mes frères pour de bon, les Loups,
- Que ma soeur, la femme, dévaste.
-et ces blessures il les sent toutes infligées par des mains de femme:
-
- O la femme! prudent, sage, calme ennemi,
- N'exagérant jamais la victoire à demi,
- Tuant tous les blessés, pillant tout le butin.
-
-et quand il sut, quand ses premières certitudes en l'idéal féminin
-furent ruinées, l'amitié d'un enfant intelligent lui fut la
-consolation, et il l'aima comme un fils dont il est fier. Les litanies
-se déroulent:
-
- Mon fils est brave, il va sur son cheval de guerre
- Sans reproche et sans peur par la route du bien,
- Un dur chemin d'embûche et de piège où naguère
- Encore il fut blessé et vainquit en chrétien.
-
-Son fils est fier, bon, fort, beau. Puis se retrace à lui le souvenir
-de tristesses communes, puis l'idée du convoi blanc qu'il fut sinistre
-de suivre; et après ces idées de deuils anciens, qui ont amené l'idée
-de tristesse et la mémoire de la mort, par une naturelle réaction le
-souvenir de la grâce et de la valeur de celui qui est mort, et de là
-l'idée des minutes heureuses passées ensemble, dans des étés ou des
-printemps d'une beauté de contes de fées, où la fatigue des marches se
-fait bienfaisante et soulève les piétons en féeries, et puis après ces
-temps, les séparations et la mort. Cette mort n'est-elle pas un
-châtiment? A-t-on le droit de se faire un fils hors la nature?...
-Enfin! ce qui reste au poète de l'ami regretté, c'est un pastel
-évocateur et ces quelques sensations égrenées, et le souvenir de
-rêves faits pour l'épanouissement détruit de l'ami et le souvenir de
-sa mort, de ce qui fut son âme, et des minutes de pensée devant la
-pierre tombale qui symbolise maintenant le vivant, et aussi à cette
-pierre tombale le souvenir de tous les autres morts de l'artiste, de
-ceux dont il dit «ses morts,» puisque c'est en sa joie et sa douleur
-qu'ils ont vécu et qu'ils sont morts.
-
-Toutes ces choses écrites dans une forme classique, aux défaillantes
-douceurs, qui fait penser aux méditations de quelque solitaire grave
-et depuis si longtemps triste, errant en quelque Port-Royal plein de
-douceur et de vague, et s'asseyant le soir pour rêver aux effigies
-disparues, avec la résignation d'un Job doux.
-
-
-Être.
-
-M. PAUL ADAM
-
-M. Paul Adam évoque dans son livre, parmi les détails de civilisation,
-d'armures, de guerre et d'apparat du XVe siècle, une âme féminine,
-anxieuse de l'autonomie de sa conscience, désireuse de la puissance et
-de la force, et luttant perpétuellement entre ces deux recherches, que
-leur coexistence en son cerveau rend toutes deux vaines, la recherche
-de la science et la recherche de l'amour. La recherche de la science
-aboutit à l'acquisition de l'influence; la recherche de l'amour
-aboutit au détraquement des sens, et tant que lorsqu'accusée de magie,
-la comtesse Mahaud apparaît devant le tribunal ecclésiastique, la
-honte de ses sens lui interdit l'affirmation de sa pureté, la
-puissance de son cerveau lui fait rejeter les décisions canoniques et
-exalter sa foi; puis un immense repentir la saisit et la livre sans
-force aux bourreaux et au bûcher.
-
-La science acquise meurt en elle, l'influence déployée pousse ceux qui
-vécurent près d'elle à partir par routes opposées à la poursuite de
-quelque inconnaissable qu'ils contiennent et qui les fuit; les moines
-s'absorbent en l'extase, les soldats s'abîment dans les guerres et le
-rythme perçu et initialement déroulé par la comtesse Mahaud disparaît
-dans la mort et les éléments, n'ayant fait que victimes puisque,
-n'aboutissant pas, il ne fut qu'agitation.
-
-Telle la contexture du livre: l'effort intellectuel périssant par la
-lutte avec le développement physique, l'âme aspirant à l'_être_,
-inclinée par la mauvaise utilisation des forces vers la vie corporelle
-qui est le _non-être_, puisque la force mentale s'accroît par son
-effort et subsiste en toute apparence éternelle d'espace et de durée
-et que la force corporelle dépensée est irrémédiablement perdue et le
-temps d'effort qu'a coûté la dépense de force, aboli.
-
-Et d'abord pourquoi une restitution du XVe siècle? car il faut
-admettre que les jeunes écrivains utilisent un temps écoulé pour y
-dérouler, en une tapisserie décorative, l'essence toute moderne de
-leur pensée.--C'est que ce temps infiniment trouble, temps de lutte
-pour la vie absolument générale, lutte contre la guerre, lutte contre
-le pillage, lutte pour la liberté de vivre matériellement, accomplit
-ses événements physiques avec des heurts singuliers. Coexistent
-Étienne Marcel, Gerson, Armagnac, Louis d'Orléans, Jean de Bourgogne;
-la chevalerie meurt; la persécution, c'est-à-dire l'adoption d'une
-idée avec assez de force pour l'imposer par tout moyen, fleurit. Entre
-toutes ces causes de désordre, les esprits s'affolent; c'est le temps
-des danses de Saint-Guy, des danses macabres; les gens affolés et
-saturés de souffrance rentrent en eux pour y chercher un coin de calme
-ou d'oubli; or, ils ne le trouvent pas, le malheur leur ayant durci le
-coeur, les sciences ou les arts n'existant que pour quelque élite.
-C'est donc une des plus belles périodes du développement de
-l'initiative particulière échouant toute, c'est un des plus beaux
-temps de détraquement général, constitué par tous ces échecs
-particuliers; et ceci légitime dans la tentative de M. Adam l'emploi
-d'une évocation quasi légendaire du XVe siècle et de la force y
-adhérant.
-
-Voici les détails du livre: Mahaud chevauche, s'éloignant de la
-demeure familiale au côté de Jacques de Horps qu'elle a choisi. Ce
-jour-là a eu lieu l'enlèvement, précédé déjà du don de son corps qui
-ne trouva point, en l'échange de leurs caresses, le secret de
-l'impulsion qui les poussait l'un vers l'autre. A l'abbaye, où ils
-arrivent et doivent passer la nuit, une danse de Saint-Guy vire sa
-ronde, entraînant les convulsionnaires et, de sa force attractive,
-saisit un des cavaliers de l'escorte. Une charge dissipe la ronde,
-mais au seuil de l'amour déjà un dégoût physique s'est levé, et
-Mahaud, pour être seule ce soir-là, hypnotise et rejette dormant sur
-le lit Jacques de Horps.
-
-Cette force magnétique, Mahaud l'avait acquise en étudiant sous son
-père, le vieil Edam, savant alchimiste, qui, encoléré de savoir sa
-fille abandonner la recherche pour choir en la matière, l'a maudite,
-et veut guerroyer contre Jacques de Horps et Mahaud, de toutes les
-ressources de la magie et de toutes les forces de la guerre.
-
-Aussitôt donc il faut se préparer à combattre et chercher du secours
-et convoquer les vassaux.
-
-C'est pour Mahaud une grande joie que lorsque Jacques tient sa
-justice; des gens qui ont bravé la comtesse de leurs regards, expient
-en souffrant des rigueurs de son mari; les potences et les glaives
-font oeuvre, et l'impassible justicière satisfait les griefs des uns
-du sang des autres, et abandonne aux premiers châtiés les têtes des
-seconds pour payer la forme trop vive de leurs réclamations. Puis, ce
-sont promenades, festins, chevauchées, nuitées d'amour, bonnes et
-promptes et sanglantes justices et, fête suprême, le rassemblement de
-l'armée, où Mahaud voit toute sa force absorbant ces hommes, leurs
-armes et leurs vies, qui vont partir pour la défendre.
-
-Qu'arrivera-t-il de cette armée? après le départ, Mahaud consultera
-les forces magiques; quarante jours et quarante nuits elle prépare les
-rites et se prépare aux rites. A-t-elle gardé sa puissance? ou
-l'enfant qu'elle porte en elle l'a-t-il absorbée? Dans l'hallucination
-sa race meurt en elle et les présages sinistres se font. En effet, le
-comte est mort; sa postérité avorte et bientôt le château est assiégé;
-des soldats qui reviennent d'une sortie rapportent la tête d'Edam, son
-père.
-
-Mais la prolongation du siège affole les défenseurs; une émeute les
-jette sur les filles; ils refusent obéissance et se rebellent contre
-la comtesse; par moquerie, ils lui tendent l'épée et l'étendard. Les
-nerfs de la femme s'exaltent; elle accepte les emblèmes, enlève ses
-gens de son élan et culbute l'ennemi; et dès lors elle entre dans la
-joie d'orgueil et de puissance; elle s'assimile, par la domination de
-son esprit plus complet, le chapelain du château; ses prêches, c'est
-elle qui, de sa place, par son regard, les lui dicte; elle domine les
-gens de guerre par l'or qu'elle leur abandonne et les objets et les
-détails qu'elle leur fait aimer; pour sa joie profonde elle
-entreprendra la science de l'avenir.
-
-Le décor extérieur se déroule toujours, des hérauts, des pages, des
-chevaliers aux tournois, et toujours la guerre, et la finale et
-décisive bataille qui met fin aux sièges et fait Mahaud sans conteste
-libre d'elle et de son comté.
-
-Mais tout cela n'est point le repos; l'instinct de la connaissance ne
-trouve pas sa pâture, et la vie corporelle, non satisfaite, s'use en
-phénomènes d'extase. Tandis que Mahaud continue sa magie supérieure,
-sa suivante et préparatrice, la vieille Torinelle, pratique pour elle
-et les gens du bourg une plus grossière et physique sorcellerie; à la
-comtesse déchue de son rêve de haute magie et qui regrette, elle offre
-l'usage de l'homme inférieur et simplement fort; puis, de factices
-désirs troublent Mahaud: elle a dans son entour immédiat un coquet et
-féminin personnage, elle le prend, mais ne trouve dans cette union
-sans contraste aucun plaisir; et, furieuse de cette faiblesse qui
-ressemble à du mépris, elle envoûte le pauvre sire.
-
-Puis, les cauchemars, les hantises, les sabbats, et la recherche
-d'Asmodaï, le plaisir anti-physique et stérile, l'inassouvissable
-recherche de la sensation quand même, l'à rebours des temps navrés,
-jusqu'à ce que s'émeuve l'Eglise, voulant justice de la mort du
-malheureux envoûté. On trouve l'androgyne aux caves du château; et
-dans toute une faiblesse, une mollesse qui la fond à la parole du
-confesseur à qui naguère elle suggérait sa puissance, dans une douceur
-mystique et un anéantissement dévot elle meurt; trop tard arrivent ses
-soldats qui ne peuvent que la venger. La femme, malgré toute science,
-est retombée à sa misère initiale, au geste de petite fille qui ne
-sait; l'effort est rompu et perdu en elle. Les moines qui la
-condamnèrent vont chercher le pardon en Palestine, et les soldats vont
-par bandes guerroyer et s'anéantir.
-
-L'écriture de M. Paul Adam, dans un sujet où perpétuellement il faut
-montrer tangible un phénomène psychique et concréter cette réaction de
-l'être de façon à ce qu'il semble une action de lui, malgré de
-nombreuses pages accomplies, échoue parfois. Dans la partie
-décorative, tout émaillée de tournures de phrases et de termes Moyen
-Age, elle rappelle parfois de trop près la phrase trop nette de
-Flaubert. A part les quelques points du livre où ces défauts se
-manifestent, les quelques trous qui gîtent en cette trame complexe de
-décor et d'idéalité, c'est une sobre et nette et belle forme.
-
-Les anciens livres de M. Paul Adam étaient des livres de notations
-intéressantes; mais _Soi_ était trop long, et _la Glèbe_ était trop
-brève et cursive. _Etre_ nous montre l'arrivée de l'écrivain à la
-conscience exacte d'une littérature soucieuse avant tout du phénomène
-passionnel ambiant étudié à la clarté d'une conscience, d'un écrivain
-aussi suffisamment muni pour suivre les oscillations du phénomène et
-les résumer en de nobles lignes.
-
-
-A propos de Baudelaire.
-
-M. de Bonnières collectionne de rapides visions sur ses contemporains,
-mais non pas en la formule libre et dégagée de M. de Goncourt. Ce sont
-de petits articles qui se suivent sans autre lien que la série de
-préoccupations qu'ils rappellent. Leur intérêt le plus varié serait de
-n'être point uniquement consacré à la littérature et aux littérateurs;
-on y rencontre M. de Saint-Vallier, M. Tissot, M. de Courcel, un
-Edmond About politique, un abbé Loyson, un Darwin, épisodique, et un
-Jules Ferry savamment étudié, présenté comme un phénomène de vulgarité
-et de force, une terrible Mme Greville, etc... Comme lettrés, on
-perçoit Musset dans un rapport avec M. Jules Grévy, un M. Jules Grévy
-inconnu, farci de latin et ami de poètes. Il s'y trouve une courte
-étude sur Charles Baudelaire, et curieuse comme impression produite
-par le grand poète sur un des cerveaux les plus cultivés de la
-génération qui nous précéda. C'est d'abord Baudelaire entrevu dans le
-détail de la tenue, mystificateur et doux; le Baudelaire conventionnel
-nous importe peu; le vrai est dans _Mon coeur mis à nu_, en telles
-mémorables phrases... l'horreur du domicile... j'ai eu du talent
-parce que j'ai eu des loisirs... dans des vers: Ah! Seigneur,
-donnez-moi la force et le courage de contempler mon corps et mon coeur
-sans dégoût, dans cette phrase: être un saint et un grand homme pour
-soi-même.
-
-S'il ne le fut, c'est qu'il ne put l'être et que le malheur des temps
-l'en empêchait. Ce poète, M. de Bonnières, qui parle d'ailleurs avec
-toute la sincérité et le respect dus, ne nous paraît pas le voir
-complètement. Baudelaire, dit-il, n'exprime que des choses rares, et
-ce rare de la sensation n'est pas suffisamment expliqué par la forme;
-il faut, dit M. de Bonnières, du simple en art et de l'ordinaire pour
-enchasser le rare; tant il est vrai que cette esthétique spéciale du
-poème, du poème concentré en ses parcelles purement poétiques, est
-difficile à faire admettre; or, le vers ne peut avoir lieu que pour
-dire une sensation en sa formule musicale, en sa formule abstraite,
-dire tout ce qu'un état d'âme contient et qui ne pourrait s'expliquer
-en prose. La poésie commence aux confins de l'âme humaine; débarrassée
-de toute occupation de vie, pour une heure, oisif, l'homme peut un
-instant se bercer à un souvenir, à un paysage, et non l'analyser et le
-démontrer, ce qui serait oeuvre du roman d'analyse, mais le
-concentrer, le dépouiller de tout ce qu'il a d'éphémère et de
-circonstantiel, il peut dans un vers donner l'accord qui existe entre
-le rythme fondamental de son âme, et les rythmes horaires et
-essentiels des choses. Le poème c'est la célébration du mystère qui se
-passe en un soi douloureux, ou un soi attendri, et rien d'autre. Ce
-qu'il faut demander à cette suprême forme d'art, c'est non surtout la
-clarté, mais l'intensité et la musique; la clarté se fait en vers
-autrement qu'en prose: en prose c'est par la netteté d'un terme connu
-correspondant à des idées connues que vous assimilez le lecteur à
-l'auteur; dans un poème, il faut d'abord l'assimiler à lui-même,
-mettre sa voix intérieure au rythme nécessaire par le groupement des
-voyelles et des consonnes, assimiler sa vision intérieure par le
-coloris général du poème et ainsi lui imposer l'idée que l'on
-développe, idée qui est en lui, mais qu'il en faut faire jaillir, dont
-il faut au moins le faire resouvenir. C'est d'avoir entrevu cette
-destination du poème que s'ennoblissent les plus beaux poèmes de
-Baudelaire, _l'Invitation au voyage_, _la Mort des amants_, _l'Ame du
-vin_, _le Vin du solitaire_, _Recueillement_, le poëme en prose, _les
-Bienfaits de la Lune_, etc...
-
-La caractéristique spéciale de Baudelaire serait une vue très lasse de
-la vie, et des antinomies profondes qui ne permettent le bonheur qu'en
-quelques minutes d'excitation où l'on peut s'élever par l'extase et
-qu'on peut rechercher par des moyens artificiels, en les payant
-ensuite de terribles abattements; il y a dans son oeuvre la force de
-l'habitude qui gâche jour par jour la vie et éternise le mal, le
-manque de l'extase intellectuelle, de ce qu'il a dénommé la santé
-poétique, aussi cette vision triste de la femme égoïste et futile,
-animal cruel ou animal lassé, bête à voluptés ruminantes, de l'homme
-accagnardé à des actes identiques, dont il connaît la sottise, mais y
-revenant par la puissance de l'heure; il pense que l'être, qui
-pourrait aller vers le clair et le sain, se sent comme tiré vers
-l'obscur et le putride, et s'enlise. C'est ce qu'il faut voir à
-travers les mots religieux de péché, de Satan, et les apostrophes à un
-Dieu; Baudelaire n'a rien d'un croyant, il était au contraire plein
-d'amour, et l'amour dut se taire devant les voix indifférentes ou
-mauvaises des choses.
-
-
-De Victor Hugo à M. Lavedan.
-
-_Toute la lyre_: encore deux lourds in-octavo qui viennent grossir la
-bibliothèque inédite laissée par Victor Hugo; énorme anthologie, sans
-lien entre les poèmes, kaléidoscope, vers faits au hasard des
-circonstances, essais dans des notes familières, chansons inattendues
-de la part du solennel poète, et aussi la note politique (Corbière eût
-dit la note garde-nationale?), toutes les utilisations de la poésie et
-des versifications admises ou créées par Victor Hugo. Il y a de tout
-dans ce livre, des saynètes, des chansons, des ballades qui évoquent
-celles des premières années, des pièces contemporaines des
-_Châtiments_, des notes naturalistes comme aux _Contemplations_, des
-strophes qui sont des conseils, débitant d'une voix large des
-préceptes connus, de purs développements oratoires soutenus par la
-connaissance des mots et l'habileté rythmique d'Hugo dans le métier
-qu'il fonda; aussi des vers qui font trou, aussi des pièces
-crépusculaires, aux saisissantes brièvetés, puis brusquement le nom
-inutile de M. Thiers, aussi le Dieu perpétuel d'Hugo, le Dieu bon,
-calme et large, Dieu sourd et contemplateur, des califes qui viennent
-de la _Légende des Siècles_, des cheiks qui ont voisiné avec _les
-Orientales_, des Suzon émigrées de _la Chanson des rues et des
-bois_...
-
- Ah! prenez garde à ceux que vous jetez au bagne.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Un jour, terrifiant le pâtre et la vachère,
- Un de ces bonzes là pérorait dans sa chaire.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- La vie et la mort, qu'est-ce? abîme
- Où va l'homme pâle et troublé.
- Est-il l'autel ou la victime,
- Est-il le soc, est-il le blé?...
-
-Pour bien comprendre Victor Hugo et l'enthousiasme qu'il excita, qu'il
-excite encore chez certains écrivains, et comprendre aussi le refus
-d'obéissance et d'inclinaison absolue devant cette gloire dont on
-voulut faire une religion, d'écrivains plus récents (encore que Beyle
-déjà parmi les contemporains lui fût carrément hostile), il faut se
-figurer la double et divergente direction des cerveaux capables de
-littérature, et de progrès, l'évolution si l'on préfère, la décadence
-si l'on veut,--ces trois mots ne sont que des opinions contraires,
-désignant un phénomène inéluctable, qui serait la course à la vie de
-la littérature, sa course vers une intellectualité plus entière; il
-faut aussi se demander quelles furent pour Hugo jeune, entrant dans la
-littérature avec le sentiment de sa force, les besoins de rénovation
-les plus urgents, le rôle que lui créait son ambition d'être le
-réformateur et le régénérateur de la poésie française. Or, on sait:
-plus de théâtre, plus de poèmes, uniquement des carrés d'alexandrins
-didactiques occupaient la vie des poètes; aux intervalles, ils
-excellaient dans la poésie fugitive; en somme, rien; en prose, la
-grande voix d'orateur de Chateaubriand se dévouait à la politique;
-donc rien que Stendhal et Benjamin Constant, travaillant dans un ordre
-de recherches autres, issues du besoin de science et de conscience du
-siècle précédent. Hugo, lui, ressentait surtout qu'une langue flasque
-recouvrait des banalités identiques depuis trente ans, et qu'il
-fallait remuer les vers immobiles et mettre sur les scènes du
-mouvement et de la couleur, chercher des sujets partout hors dans
-l'antiquité régulière et trahie des classiques; plaquer de la couleur,
-faire virer des personnages espagnols, Moyen Age, Louis XIII, de tous
-les styles et de toutes variétés, pourvu qu'ils n'aient pas de peplum,
-et qu'ils puissent hurler, crier, gesticuler, pleurer, rire dans la
-même pièce où l'on pleurait, causer réellement entre eux, au lieu de
-s'avancer à deux, vers l'avant-scène et parler à la salle; en somme,
-une foule de réformes, celles indiquées et ce qu'elles englobent, et
-qui étaient radicalement révolutionnaires et toutes bouleversantes.
-Une école nouvelle, de même qu'elle apporte une esthétique, contient
-une modification de la pensée même et des besoins de civilisation de
-l'époque qui la perçoit. Hugo apportait plus de pitié, une foi
-panthéiste qui mettait en doute la philosophie courante en se bornant
-au témoignage de la nature pour reconnaître un Dieu; il créait des
-sensations de bois, d'ombre, de rivières; aussi il cherchait à rendre
-en des rythmes des sensations de musique et d'orchestre entendus. Les
-préoccupations des premiers poèmes sont complexes; c'est de créer
-comme un cycle napoléonien, d'être le poète qui entend venir les
-révolutions, d'être la voix revendicatrice de tout un peuple, aussi un
-peu l'arbitre, et de pouvoir dire au flot des révolutions quelle est
-son heure; le poète conçu comme une sorte de voix tendre et magistrale
-de toute la foule contenant la plus grande somme d'amour et de gravité
-et de naturisme que puisse contenir une âme humaine, c'eût été le rôle
-du Vatés, ou chantre populaire unissant dans sa personnalité Homère,
-Horace, Parménide et Juvénal et Eschyle et Aristophane. Les événements
-modifièrent cette conception du poète qu'avait conçu de lui-même Hugo;
-la forme du roman s'imposait; la poussée des romans de langues
-germaniques et anglo-saxonne, leur fantastique que l'on ne connaissait
-guère que par ses pires adaptateurs anglais, le roman à couleur
-historique qu'imposait le goût des masses pour les chroniques de
-Walter Scott et le goût des élites pour les restitutions de
-Chateaubriand et de Thierry, induisirent Hugo au roman. C'est aussi
-aux milieux d'une histoire romanesque qu'il emprunta ses sujets de
-drame, ou plutôt les cadres, où des porte-paroles déclament, mais non
-plus froidement, comme chez les pseudo-classiques, mais violemment, en
-vers hachés, martelés et parfois bouffons, des drames qui sont plutôt
-des comédies d'intrigues revêtues d'une phraséologie large et munis
-d'une fin terrifiante. Mais au théâtre Hugo est surtout un orateur
-sonore et parfois grêle, si son lyrisme reste tantôt naturiste, tantôt
-historique. Dès _les Misérables_, son roman devient un roman à base de
-pitié, aux ambitions sociologiques et surtout politiques; les
-événements, l'exil, les ambitions déçues feront longtemps prédominer
-Juvénal. Et se dessine ainsi un Hugo de la seconde manière; rien n'est
-changé dans la forme; la phrase de prose, la tirade de vers procèdent
-par accumulation, la phrase poétique tantôt une tirade, sorte de
-longue phrase en prose, coupée et rimée avec rejets, tantôt la
-strophe, une strophe dont les parentés s'accusent souvent avec celle
-de J.-B. Rousseau et des lyriques classiques, ou bien avec les poètes
-du XVIe siècle. Puis enfin quand, l'empire tombé et Hugo rentré en
-France, sa parole politique pourra se satisfaire par des discours, il
-donnera des oeuvres surtout empreintes de ce spiritualisme
-panthéistique vague, conviction ou foi bien plus qu'opinion, qu'il
-professa sans cesse.
-
-A travers ces variations, cette évolution sur les mêmes rythmes,
-toujours ce caractère fondamental du prédicateur sociologique,
-religieux ou historien; ce caractère principal dans la forme, du
-développement, ce qui le constitue rhéteur, et des plus doués.
-
-Or, pour le rhéteur, tout est mode à développement selon un canon
-indiqué; Hugo développe tout par amas de métaphores beaucoup plus que
-par association d'idées; il a besoin d'une volute large et pleine de
-la phrase revenant à son point de départ, pour repartir en une phrase
-nouvelle; ne développant à la fois qu'une seule idée, idée de
-littérature ou de politique, et non sentiment, il saisit cette idée
-par ses contours extérieurs et donne les analogies avec d'autres
-contours extérieurs, sans avoir (par cela même qu'il s'occupe de
-l'idée et non du sentiment dont elle est le signe) à creuser le sens
-intime du sentiment et par conséquent de l'idée. C'est ce qui donne à
-son oeuvre ce caractère d'extériorité, soit qu'on la compare à de
-vastes séries de frontons érigés et ciselés avec un art énorme et
-délicat, série de frontons et de façades s'étendant sur toute la
-largeur visible d'une grande plaine, mais frontons et façades derrière
-lesquels on ne découvre qu'une plaine exactement semblable à celle
-qu'on vient de traverser, soit que, comparant dans un ordre plus
-immatériel, vous ayez la sensation d'une voix large, énorme, apportant
-dans la nuit toutes les rumeurs connues mais avec une infinie variété
-de sons de gongs, de cuivre, de vents dans les harpes qui la font
-exceptionnelle et spéciale. Je parle là du bon Hugo, du Hugo très bon,
-car il y a dans ses oeuvres, et dans _Toute la lyre_, des fantaisies
-oiseuses; il y a des plaisanteries inutiles et lourdes comme dans la
-_Chanson des rues et des bois_; il y a, comme dans _la Légende des
-siècles_, la banalité générale des thèmes; il y a les pires
-incorrections de pensée et des monotonies de formes perpétuelles, mais
-il y a parfois, souvent l'accent magnifiquement amplificateur, la
-pompe rhétoricienne déjà entendue en France de la chaire de Bossuet.
-
-Or, nous avons dit que le cerveau humain susceptible du luxe de l'art,
-cerveau des fondateurs et des poètes, cerveaux entraînés dans leurs
-rythmes ou purement récepteurs des vrais lecteurs, diverge en deux
-essentielles séries. Les uns, doués et adroits, s'arrêtant aux joies
-extérieures, aux caprices imprévus des clinquants et des paillons,
-essentiellement décorateurs, et préparant toujours, et toujours bien,
-la salle des fêtes, en installant et décrivant les arcades et les
-tentures, sans que jamais le cortège qu'on attend, le cortège des
-idées fondamentales n'y paraisse, et distrayant le populaire, accouru
-sur la foi des renommées, par des parades, des entrées de danse, et
-des discours qui résorbent une de ses opinions antérieures. Les
-autres, ambitieux de moins creux, négligent tous ces lumineux
-préparatifs, dont l'attente toujours leurrante leur semble oiseuse, et
-cherchent en des coins, en des caveaux d'eux-mêmes, à trouver la trace
-de ce cortège des idées, sachant bien que la première obtenue et
-vaincue attire à soi les autres. Mais chez ces contemplateurs absorbés
-en eux, souvent les fenêtres sont ternes, ou, comme dans les maisons
-maures, le jardin éclatant, plein de vasques, d'enfants en pourpre,
-d'eaux jaillissantes, de mélancoliques mélopées de guitare, de parfum
-de roses, est au centre de la maison et gardé contre le vulgaire par
-un quadrilatère de murs grisâtres: la foule impatiente se porte vers
-le prédicant et vers les prestigieux jongleurs, et seuls quelques
-délicats entrent à la maison réservée.
-
-Quels que soient les défauts et les qualités d'Hugo, quelque
-prédominance qu'on veuille ajouter à ses qualités sur ses
-infériorités, Hugo est de la première de ces races d'hommes, la plus
-puissante en contemporanéité, mais la moins haute, la moins
-métaphysique, la moins noble. Avoir rappelé ces deux courants de
-pensée me ramène aux différences d'enthousiasme entre les
-contemporains de Hugo et aussi entre les écrivains ou publics des
-générations succédantes. De son temps; très nettement, Nerval fut
-vaincu, c'est-à-dire obscurci. Stendhal fut également obscurci, et
-Gautier inféodé. Nerval, mort au moment du suprême développement, n'a
-pu faire école et lutter; il aimait peut-être Hugo, mais Stendhal,
-différent, opposé, déclarait nettement l'oeuvre de son rival de
-mauvais goût et inférieure. Or, le mouvement qui a porté aux nues
-Stendhal est de date récente. Balzac, tempérament opposé, représentait
-en tout l'antithèse même des opinions de Victor Hugo, et la mort
-empêcha une consécration égale.
-
-Voilà bien les éléments principaux de la littérature du commencement
-de ce siècle, se refusant à admettre les méthodes de pensée et
-d'écriture et l'apparence de doctrine d'Hugo: les éléments de la
-génération suivante l'admirent-ils plus complètement? Voyez
-Baudelaire; ses premières admirations positives vont à Gautier; son
-art est l'ennemi de la conception Hugolâtre; autant son devancier
-s'épand, verbalise, entasse le vocable sur le terme, et le nom propre
-sur le mot rare, autant Baudelaire est froid, retenu; autant son
-devancier joue de tous les tams-tams politiques et anecdotiques,
-autant il se les refuse sérieusement. Son âme recherche les grands
-synthétiques, Poe ou Quincey, l'admirable reporter de l'état
-pathologique d'un grand soi. Il va vers l'âme humaine au lieu d'aller
-à la prédication; au lieu du décor des bois en massifs d'ombre, des
-gerbes, des drapeaux, des chevauchées de héros, ce sont, en des soirs
-frémissants d'un coeur élargi, des sanglots de fontaines et des
-désespoirs intimes d'une âme; le métier de Baudelaire, qui n'est
-rhéteur qu'en ses pièces faibles, et faible rhéteur, est solide,
-serré; toute son oeuvre porte un caractère de protestation du nouveau
-maître contre l'ancien; Baudelaire comme Nerval est mort de l'art.
-
-Demeurèrent en présence, le réel principat de Baudelaire étant périmé
-dans la vie, deux poètes, MM. Leconte de Lisle et Théodore de
-Banville.
-
-M. Leconte de Lisle paraît, dès ses oeuvres de début, avoir obéi à une
-des préoccupations qui hantèrent le plus Baudelaire, et par contraste
-avec celui qui remplissait l'horizon, il a voulu être bref, serré; son
-terrain, il le choisit comme en un tertre élevé; d'une baguette
-magique, il dirige un cortège de fresques impersonnelles et pâles;
-soit que ces effigies d'esprits émanent du Nord Odinique ou de l'Inde,
-ou de la Grèce (une Grèce immobile que le poète s'est constituée
-patrie), ces effigies sont amples, décoratives, plausibles; elles
-disent d'un ton monotone, mais si grave, le doigt levé comme pour
-imposer le respect auquel elles ont droit. Dans _l'Apollonide_, son
-oeuvre récente, comme dans _les Erinnyes_, comme partout, d'une grave
-voix de baryton, dans une langue douée de splendeur, des personnages
-rigides comme des marbres éginètes parlent et s'infléchissent, un peu
-raides. A chaque vers de M. Leconte de Lisle, que vous preniez _Kaïn_
-ou _Midi_, ou _le Manchy_ ou _l'Apollonide_, on sent une protestation
-contre toutes les qualités de héraut populaire de Victor Hugo. M.
-Leconte de Lisle n'est pas, n'est nullement issu d'Hugo; il est
-contraire comme tempérament, et Olympien à la façon des grands poètes.
-
-M. Théodore de Banville à première apparence semblerait procéder
-davantage de Victor Hugo; mais ce n'est guère applicable qu'à
-certains livres de vers, pas ses meilleurs, comme les premiers et
-récemment _le Forgeron_; c'est visible, mais parodiquement, dans les
-étonnantes _Odes Funambulesques_, surtout les _Occidentales_, un
-chef-d'oeuvre de farce phraséologique et de sonorités; dans son
-théâtre on percevait des analogies, mais ce théâtre contient tellement
-la note particulière de la cérébralité de M. de Banville, qu'il me
-faut admettre que si, dans _la Forêt mouillée_, on trouve des
-ressemblances avec _Riquet_, c'est que c'est du Banville qu'on trouve
-dans les volumes ultimes d'Hugo, comme on y voit parfois du Leconte de
-Lisle.
-
-En prose, M. de Banville apporte à son écriture ce caractère qu'on
-dénommait au XVIIIe siècle inimitable; c'est-à-dire que la série des
-idées de détail qui composent la façon d'écrire de M. de Banville met
-en harmonie l'idée générale développée dans les brefs contes auxquels
-il se complaît d'une façon complète, adéquate et toujours originale.
-
-Cette écriture en prose de M. de Banville est quasi immatérielle;
-c'est comme une poussière de pensées, de décors, d'encadrements
-micaçant les parois d'une cassette bien ouvragée; le contenu de la
-cassette (c'est l'idée première) est parfois un peu balzacienne, mais
-toujours douée de cette atmosphère particulière, heureuse et sereine
-qui est le propre de M. de Banville nouvelliste. _Les Belles Poupées_,
-son dernier recueil, ont toutes les qualités des _Contes féeriques_,
-et en relisant ces histoires qui se suspendent au fil ténu de
-la fabrication de petites Olympias, en un Paris vieillot,
-par un Coppelius débonnaire, on a la sensation d'un suspens
-d'oiseaux-mouches, à quelque branche d'arbre de crépon japonais.
-
-Parmi les Parnassiens--sans compter ceux qui, rapides, s'affranchirent
-de toutes tutelles, pour la création d'un art indépendant, MM.
-Stéphane Mallarmé et Paul Verlaine--très peu gardèrent en eux
-l'influence de Victor Hugo; la dilection de ceux qui restaient des
-disciples se portait plus généralement sur Baudelaire ou M. de
-Banville; des vénérations saluaient M. Leconte de Lisle. Victor Hugo
-était l'ancêtre respecté et moins relu; la facture de M. de Heredia se
-rapproche plus des souvenirs de Gautier; aussi M. Renaud; M. Coppée
-rappelle la _Légende des Siècles_ en quelques-unes de ses poésies
-inférieures et dans son théâtre; la facture grise de M.
-Sully-Prudhomme se rapproche seulement de l'Hugo didactique; presque
-seul, M. Dierx, dans quelques pièces philosophiques, semble se
-souvenir des _Contemplations_; encore les beaux poèmes de M. Dierx
-sont-ils des sensations de nature rendues en des rythmes à lui
-spéciaux. M. Jean Lahor, si chez lui la technique oscille et parfois
-évoque l'idée d'Hugo, comme aussi celle de Heine, est d'un esprit et
-d'un ordre de recherches différent. Techniquement même, ses pièces
-orientales ont, dans la monotonie de l'ancienne strophe, de
-personnelles variations de forme, M. Jean Lahor est imbu des Hindous,
-imbu aussi des philosophes allemands, des poètes anglais; il apporte
-en des pièces brèves (les longues sont souvent des déclamations en
-vers isolés de sens et s'agrafant mal en la strophe) des notations
-curieuses. En outre, sur les littérateurs plus jeunes, il faut
-reconnaître que M. Jean Lahor ne fut pas absolument sans influence,
-et que beaucoup lurent plus souvent et avec plus d'intérêt que telles
-autres oeuvres plus bruyantes, _l'Illusion_ et le _Livre du Néant_.
-Mais M. Jean Lahor, esprit distingué et cultivé, curieux, comme le
-prouve son _Histoire de la littérature hindoue_, n'a pas le sens
-absolu de l'écriture, soit en prose, soit en vers.
-
-M. Catulle Mendès, qui fut un poète abondant, reflet très intéressant
-tantôt de l'influence de Victor Hugo, tantôt de celle de Leconte de
-Lisle, de Gautier, etc., paraît s'être dévoué à la prose. Outre des
-recueils de poèmes en prose (pour se servir du terme le plus large) ou
-plutôt de courtes fantaisies en prose, il apporte annuellement son
-contingent de romans. M. Mendès paraît professer le roman romanesque.
-Sur une intrigue d'une tessiture immobile--des natures vicieuses que
-l'accélération de leurs vices pousse aux crimes--il mène des
-variations, et parsème ses livres de strophes amoureuses. Parfois
-quelques phrases écrites rompent la monotonie de la diction grisâtre
-du livre. La plupart de ces tomes doucement exaspérés sont des succès
-de librairie. _Grande Maguet_, son dernier roman, est un succès de
-librairie. Un être fantomatique et irresponsable accomplit une
-vengeance d'artiste sur une jeune femme passablement innocente mais
-qui appartient à un mari criminel et peut-être excusable parce que
-passionnel. Pas plus que les précédents, ce roman n'est dépourvu de
-qualités d'art; pas plus que les précédents, il n'est une grande
-oeuvre d'art.
-
-Si le hasard des publications du mois a groupé dans le début de cette
-chronique un certain nombre des représentants d'écoles lyriques qui
-se réclament d'Hugo, les adversaires apportent bon contingent de
-volumes. Les adversaires sont les naturalistes. Le mot est vague et
-indistinct comme toute étiquette et s'applique à des esprits de
-tempéraments très différents, autant que les mots romantiques et
-parnassiens couvraient d'ambitions d'art ou d'habiletés différentes.
-Je disais tout à l'heure qu'il existait deux classes d'artistes et
-deux classes de lecteurs; ces deux classes, je les déterminais pour
-les lyriques; elles existent à un étage différent pour les écrivains
-naturalistes qui se baptisent aussi réalistes ou humoristes, selon des
-différences d'esprit et de tempérament. Si les principes même du
-réalisme, ne raconter que des faits de vie sans les interpréter et
-expliquer un décor réel sans le transposer, sont la forme la plus
-expresse de la haine de l'art, si les fondateurs du réalisme, M.
-Champfleury par exemple ont, sans relâche, donné des preuves de cette
-haine de l'art, il faut convenir que tous ceux qui les ont suivis dans
-cette voie ont absolument modifié les manières de voir des initiateurs
-et de prédécesseurs tels que Furetière, Restif, Fielding, Dickens,
-etc.; il faudrait d'abord ranger Flaubert parmi les poètes animateurs
-de symboles, admettre que M. de Goncourt, dilettante, s'est surtout
-préoccupé de traduire les choses élégamment et intensément; les
-paysages de M. de Goncourt et la transfiguration des _Frères Zemganno_
-ne sont pas du naturalisme; il faut admettre que chez M. Daudet une
-préoccupation de faire un ensemble en tradition avec les habitudes des
-lettrés de son temps varie sa transposition de la réalité; que chez
-M. Zola, qui fut le théoricien, à tout instant et à son grand regret,
-des échappées de lyrisme s'évadent, et que ce livre imprégné de
-soleil, _la Fortune des Rougon_, n'est pas d'un pur naturaliste. Le
-type du livre réaliste resterait _l'Accident de M. Hébert_, comme le
-type de la pièce naturaliste serait _la Fin de Lucie Pellegrin_ que M.
-Paul Alexis a fait représenter au _Théâtre-Libre_. Après _Renée_ et
-_Germinal_, avant _Germinie Lacerteux_, la tentative était
-intéressante.
-
-M. Paul Alexis est un consciencieux. Il a choisi une situation
-scabreuse de la vie, une situation qui, habituellement, se revêt
-d'élégance, mais qui, dans certains quartiers de Paris, à Montmartre
-par exemple, apparaît avec une certaine désinvolture: cette situation,
-prise à un moment extrême, l'agonie de la coryphée du drame, il l'a
-racontée simplement, sauf quelques phrases prédicatoires et
-humanitaires. L'indignation a été assez profonde, et je la conçois
-chez de purs artistes épris de lyrisme, qui jugent la réalité un
-simple élément d'art, ou plutôt un ensemble de conditions dont
-quelques-unes peuvent permettre de faire de l'art; mais je ne saisis
-pas bien la pudeur générale des critiques. Est-ce parce que dans toute
-pièce moderne l'adultère étant le sujet général, on a été dérouté? Que
-la pièce de M. Alexis soit bonne, je ne le pense pas; mais puisqu'on a
-accueilli et applaudi le naturalisme, il est bon de le laisser évoluer
-dans ses strictes conséquences. La partie semble perdue par le
-naturalisme au théâtre; _Germinal_ déversait un sinistre ennui;
-évidemment dépouillées des coins d'art qu'introduisent, de par leurs
-virtualités poétiques et passionnelles, les écrivains réalistes dans
-leurs oeuvres, elles sont, en tant que reproduction de la vie,
-insoutenables.
-
-Les écrivains d'esprit et de talent, qui, peu passionnés de poésie, se
-sont voués à la nouvelle et au roman, ont dû remonter les origines et
-s'orienter d'après un symbolisme discret, ou une étude minutieuse de
-la vie, des décompositions de mouvement, des études précises d'allures
-fugaces, ou d'informations sur des milieux peu connus.
-
-M. Paul Hervieu, dans ses deux nouvelles, _Deux Plaisanteries_,
-analyse d'abord avec une aimable cruauté un duel de gens du monde
-compromis vivement par leurs témoins; puis il nous fait assister aux
-heureuses mésaventures d'un attaché aux affaires étrangères (Bureau
-adjoint des services supplémentaires) que des sottises mènent malgré
-lui à une vie plus intéressante que son antérieur avatar. C'est, en un
-art de pince-sans-rire, nourri des écrivains anglais et des
-caricatures anglaises, aussi possesseur d'une optique pessimiste et
-froide, d'une gaieté documentée et d'une plaisante amertume.
-L'irresponsabilité des fantoches humains conçus comme machines
-pensantes, sceptiques et cramponnées à la lutte pour la vie,
-l'irresponsabilité de tous, accomplissant tous soit des sottises, soit
-de petites lâchetés avec inconscience, plus encore, avec la conscience
-satisfaite, car les idées directrices de leur conscience les mènent
-là, produit le très amusant effet de pantomimes où des clowns
-d'intellect accomplissent, comme malgré eux, le rôle de leurs
-fonctions physiques et d'une petite âme spécialement fabriquée pour un
-service de relations et de mutualités, tandis que quelqu'un
-expliquerait simplement leurs gestes et leurs substances de faits.
-C'est de la littérature spirituelle.
-
-M. Jean Ajalbert, dans _le P'tit_, ne témoigne non plus pour les êtres
-une estime extraordinaire; mais avec un nonchalant recueillement, il
-se console en admirant les quais, les bateaux et les soleils
-couchants; les douleurs du P'tit, peu graves pour l'évolution mais
-très sincères chez le P'tit, s'encadrent, comme d'un choeur antique,
-de propos rythmés sur son passage par les dames de son quartier: les
-douleurs du P'tit ont lieu dans des paysages de banlieue et de petite
-ville. Toute l'allure du livre est d'une ironique mélancolie; c'est,
-dans cet art aux menues proportions de la nouvelle, un aimable livre
-de sceptique attendri. Pour ses débuts dans la prose, M. Jean Ajalbert
-fait preuve d'un style agile et artiste; dans sa voie de romancier on
-peut prédire une interprétation très fine des humbles conçus en leurs
-sensations rares et leurs sentiments délicats;--mais M. Ajalbert est
-bien loin d'être un naturaliste, c'est un imaginatif du réalisme.
-
-M. Henri Lavedan semble se rapprocher surtout de M. de Villiers de
-l'Isle-Adam; quoique son sujet, sa manière de développement, son mot
-de la fin, tout cela soit bien à lui et spécial, l'humour dont il fait
-preuve, la formule de ses phrases rappelle invinciblement celles des
-contes de M. de Villiers. Dans un mode cruel de concevoir la vie, s'il
-n'a ni une forme encore personnelle, ni le haut sang-froid de M.
-Hervieu, ni la discrète émotion de M. Ajalbert, M. Lavedan démontre
-de l'habileté à faire tenir, dans l'étroit cadre d'une nouvelle, de
-curieuses anecdotes, de jolies silhouettes, des passages de vie
-élégante dans les sites urbains, et un grand sérieux à manier
-l'imprévu de ses plaisanteries.
-
-
-Crime et châtiment.
-
-C'est sans doute le désir de populariser _Crime et Châtiment_ et
-Dostoïevski, assez peu connus des foules, qui a décidé MM. Ginisty et
-Le Roux à adapter le fameux roman; les lettrés le possèdent et point
-ne serait besoin de parler d'autre chose que de l'habileté scénique
-des adaptateurs, si les opinions soulevées sur _Crime et Châtiment_ et
-les idées sociales contingentes à sa fabulation ne nous paraissaient
-erronées, et si le caractère de Raskolnikoff ressortait nettement de
-l'adaptation scénique qu'en de suffisants décors et quelque musique
-l'_Odéon_ a représentée.
-
-L'étudiant Raskolnikoff, réduit par la misère à de longues rêveries
-dans une chambre désolée, affamé, fiévreux, hypéresthésié, se
-familiarise avec l'idée théorique du crime: pour un homme pauvre et
-puissant d'intelligence, le crime compliqué de vol serait un acte
-social comme la guerre suivie de pillage; et si le crime, ou plutôt
-l'acte de guerre, accompli, lui donne les moyens de travail dont il a
-besoin, ce ne sera nullement une mauvaise action, ni socialement, ni
-moralement; puis l'acte peut s'accomplir au dépens d'un être peu
-intéressant, d'une de ces fourmis amasseuses qui sont une des mille
-tumeurs de l'état social dont elles ankylosent le mouvement et
-paralysent les états intellectuels; et cela, dogmatiquement pensé, il
-l'écrit; l'avoir écrit ne lui cause aucun regret; sa certitude
-philosophique a résisté à cette première épreuve: le concept à l'état
-pur d'une révolte violente de l'individu contre l'état social,
-aboutissant à la destruction d'un autre individu; cela pensé, il en
-arrive à la conception particulière d'un crime. Il existe, dans le
-cercle humain qui lui est contingent, une vieille usurière, fille
-desséchée, procureuse rapace, synthèse de toute difformité morale. Il
-la tue.
-
-Aussitôt commence la lutte avec le corps social, les terreurs causées
-par les moindres coïncidences et la maladie survient, dénouement fatal
-d'un état de crise intellectuelle. Il est soupçonné, sans preuves, il
-est vrai; très à propos pour lui, un autre malade, un simple ouvrier,
-se persuade avoir commis le crime, et dans un état d'exaltation
-mystique, une soif de mort, il vient se livrer. Une réaction se fait
-dans l'état d'esprit de Raskolnikoff, et l'idée de justice vient se
-poser à lui dans un autre état; car s'il a pu discuter en lui-même
-s'il était juste de tuer ou de ne pas tuer la vieille usurière,
-légitime ou non d'utiliser à son élévation vers le travail les
-ressources acquises sans but par la rapacité de la vieille, il est
-évidemment injuste que le prolétaire Mitka soit pendu à sa place;
-l'acte ou le crime appelle dans la conscience de l'étudiant
-d'irréductibles responsabilités. S'il s'est cru le droit de tuer en
-espérant que l'oubli viendrait couvrir cet acte qui n'aurait eu ni
-témoin ni confident que sa conscience, et que sa conscience resterait
-calme devant les vagues perquisitions de la justice humaine, il ne
-s'était pas attendu à ceci, qu'il lui faudrait accomplir tacitement un
-nouveau crime, celui-là crime social d'abord et puis crime particulier
-et odieux, parce qu'il reposerait sur un mensonge.
-
-De là des perplexités; s'il se livre, c'est le déshonneur sur son nom
-rejaillissant sur des innocents, sa mère et sa soeur, c'est sa vie
-écroulée sur un faux raisonnement; sinon c'est un second crime
-indéniable; et, quelque exemple de facilité à vivre avec le remords
-que lui donnent les comparses du roman, il est irréparablement
-troublé. Dans ce désarroi, il cherchera à faire un aveu qui ne
-s'attire comme réponse qu'un conseil, et ce conseil il le demandera
-presque instinctivement à un être faible, Sonia, une pauvre petite
-prostituée, vivant dans cet état illogique, de faire son métier pour
-nourrir sa famille, pure cérébralement, déchue physiquement. Elle le
-pousse à l'aveu, parce que l'aveu soulage puis à chercher toute
-l'expiation; elle le suivra, le consolera et l'aimera; tous deux
-pouvant renaître heureux de leur commune chute par la connaissance
-vraie qu'ils auront d'eux-mêmes, et le mutuel pardon qu'ils auront
-obtenu et de leur conscience et de la société.
-
-Ce dénouement, ce concept de l'expiation par le châtiment visible et
-complet, concept qui dérivait autrefois de l'idée religieuse basée sur
-la sanction, et qui voulait que l'âme se mit en état de grâce devant
-les hommes, pour paraître devant un juge, est ici conclu au nom d'une
-morale indépendante. Mais le fait et des tortures qui mènent
-l'assassin à l'aveu, et de l'aveu même dérive du remords purement
-humain. Sonia, peut-être, pense à l'idée religieuse, et non
-Raskolnikoff. C'est la différence à constater entre l'issue de _Crime
-et Châtiment_, et celle de _la Puissance des Ténèbres_; Nikita est
-hanté de remords, mais c'est un moujick, et des idées de crainte de
-Dieu se mêlent à son cas, il fait pénitence; Raskolnikoff avoue, pour
-ne pas être complice d'une injustice, ne pas devenir ainsi un criminel
-vulgaire et ne plus se taire; le fantôme du remords est directement de
-conscience et d'incertitude. Ce n'est pas absolument une tare dans _la
-Puissance des Ténèbres_ que de représenter le moujick croyant encore
-entendre piauler le petit être qu'il a tué; c'est une faute dans
-l'adaptation de _Crime et Châtiment_ que cette scène où Raskolnikoff
-croit voir le fantôme de l'usurière, comme Macbeth le spectre de
-Banquo. Dans _Crime et Châtiment_, les hallucinations de Raskolnikoff
-finissent avec sa maladie; même son délire ne fut pas délateur, au
-moins gravement;--c'est de propos délibéré, presque hors de danger,
-qu'il se livre, comme Nikita, alors il était presque sûr d'échapper à
-la sanction.
-
-Le propre d'ailleurs du grossissement du drame est de faire
-disparaître presque toute l'action psychologique et physiologique du
-roman russe, et de n'en conserver que la carcasse et pour ainsi dire
-l'imagerie; or, cette carcasse est la part la moins intéressante, tout
-va trop vite, tout est à peine indiqué, et nulle part ne se pose la
-question capitale du roman, la responsabilité envers soi-même: les
-deux crimes, l'un accompli, l'autre à permettre.
-
-Or, ce n'est plus absolument le remords qui agite Raskolnikoff, soit
-le remords en son sens théologique, ou son sens pratique, le regret;
-c'est le désespoir d'avoir fait un faux raisonnement, l'amenant à un
-raisonnement à faire du même ordre, de la même essence de faits, mais
-se présentant tout autrement; ce serait bien une preuve de l'erreur
-des écrivains qui, comme les dramatistes, ramènent toute pensée ou
-tout mouvement humain à quelques grossières catégories, peu
-nombreuses; le fait est le même, un assassinat, mais le premier se fit
-comme irresponsablement, parce que le criminel sait la victime peu
-intéressante, et que là il est personnage agissant, intéressé (je dis
-intéressé au sens de regardant avec intérêt) car il se regarde vivre
-et il vit, les deux plus puissants éléments d'intérêt de la vie. Dans
-le second cas il n'agit pas et il ne connaît pas Mitka; le fait seul
-s'impose à lui d'une erreur sociale, dont il serait le principe. Or,
-toute sa vie le pousse à être un révolté--donc ce premier crime est
-l'exagération logique de lui-même--le second est le démenti à toutes
-ses croyances; il ne peut le commettre; mais alors la solution qui
-serait l'aveu devient pénible parce qu'il faut lutter contre
-l'instinct de conservation, ce qui est difficile pour tout être; la
-question se repose fatalement: «La vie d'un élément sans intérêt
-vaut-elle la vie d'un cerveau?» Et Rodion pense souvent la négative;
-il y vient lentement, parce que ce retour cyclique des quelques idées
-logiques qu'il contient, aboutissant, en leurs différences
-essentielles, à des manifestations semblables, le met en état
-d'indécision; or, l'indécision est une halte imposée, plutôt une
-série de mouvements divers, poussés à droite et à gauche, dans des
-sens différents, c'est de l'effort ou de la force perdue sur les mêmes
-lignes opposées, mieux sur les deux directions intellectuelles de la
-même ligne de pensée, donc piétinement sur place et fatigue mortelle;
-aussi, par suite de cette fatigue, affaiblissement; c'est alors que
-Rodion, devenu d'autant plus débile qu'il s'est cru ou a été plus
-fort, est contraint de chercher ailleurs, en dehors de soi, quelque
-dynamique.--Où la trouverait-il, chez des hommes, des Marmeladoff?
-intelligences déchues; ses amis? de gros garçons qui vivent heureux en
-s'en tenant aux nomenclatures; ceux qui l'ont aimé? pour être aimé il
-faut aimer en état de franchise, et, quand ils sauront, l'aimeront-ils
-encore? s'il dissimule, l'aimeront-ils, car ils peuvent soupçonner
-quelque secret en sa vie et on se détourne des énigmes. Il lui reste
-l'inconnu, soit l'amour à rencontrer. Or, il n'a pas le choix de par
-sa misère; Sonia l'attire parce qu'il voit en elle comme un problème,
-ou plutôt l'énigme qui vient aussi de ce que ses actes, inspirés de
-ses principes, sont la complète raillerie des dits principes, et puis
-parce qu'il cherche un être faible et vaillant et qu'il trouve cela
-dans Sonia; Sonia, comme beaucoup de femmes, est courageuse, mais
-élémentaire d'idées; elle conseille de s'en remettre au consentement
-universel, avouer, et de relever du mysticisme, expier. Or, dans
-l'état d'indécision de Rodion, n'importe quel déterminant peut
-suffire, et il obéit; Rodion et Sonia s'aiment, naturellement ils ont
-eu un instant confiance, puis ils se rencontrent dans des
-circonstances extraordinaires, cela suffit pour faire un amour; pour
-le perpétuer, il y a ceci, que Sonia devra se dévouer; or, la femme
-adore se dévouer; elle y passe sa vie, surtout quand c'est inutile; là
-ce sera fort utile, car pour les forçats et les opprimés rien n'est
-meilleur et plus nécessaire que la présence d'une femme; ils peuvent
-être maîtres ou égaux de quelque chose, et échappent ainsi à la sphère
-basse de pensées que suscite l'esclavage, ou même le groupement des
-hommes en un rythme supérieur à eux, sous l'impulsion de la force.
-
-Cet amour naît logiquement, en des circonstances extraordinaires, et
-se développe dans la tristesse; donc il paraît aux contractants
-légitime et sera solide. Telle, cette idylle. On a éprouvé le besoin
-de rappeler la Goualeuse, Fleur-de-Marie et je ne sais quoi d'un
-Eugène Sue, jadis célèbre au boulevard et chez les portières, et que
-quelques-uns admirent encore pour sa roublardise à avoir vendu des
-trucs démodés et des coq-à-l'âne émotionnants. Il serait bon de
-reconnaître dans les oeuvres d'intellect, complètes ou partielles, ce
-caractère d'intelligence qu'elles ont; l'allégation que tel pourrait
-faire, qu'il n'était encore que comateux lorsque florissait Sue,
-suffit à expliquer son dire mais non à légitimer son parallèle.
-
-Je discute rarement dans cette chronique les opinions émises au
-courant des quotidiens; mais en cette occurrence quelques-unes
-méritent l'attention et d'abord voici Bruscambille. L'opinion de
-Bruscambille vaut par le talent que Jean Lorrain met dans ses livres,
-et par le nombre de lecteurs du journal où il écrit. Or, Lorrain, vous
-lancez dans le monde une forte erreur; vous dites que Rodion est un
-schopenhauerien, et que, comme tel, il est assommant. Vous utilisez
-même un néologisme d'allure picaresque et cambronnesque. Mais d'abord
-Rodion n'est pas schopenhauerien; un disciple de Schopenhauer ne tue
-pas, ni personne, ni lui-même. Tout au plus renonce-t-il. Son appétit
-de la mort, s'il l'énonce (et c'est la sienne propre qu'il attend et
-n'avance guère), n'a rien de violent; au contraire, prévenu que tout
-est malheur et que tout est néant ou apparence, ce qui est à la fois
-le contraire pour un temps donné et la même chose en somme, il peut
-s'éviter bien des heurts, passer entre les catastrophes et prolonger
-ainsi une vie que son indifférence pour les choses transitoires peut
-rendre plus féconde pour les phases sérieuses de l'évolution de
-l'apparence, soit l'étude scientifique de ces illusions, soit leur
-évocation artistique. Raskolnikoff est autre, il s'occupe de choses
-pratiques, sociales, il croit au développement de l'individu, au
-devenir de la volonté, mais au devenir social surtout; il a pu être
-Hegelien, tous les disciples allemands d'Hegel, beaucoup du moins,
-sont partisans du développement de la force, et même brutale au nom de
-leur concept de justice; il a pu lire Malthus, dont le remède, ou du
-moins la prophylaxie contre l'assassinat, en restreignant le nombre
-des facteurs possibles de cette sorte d'opération, est assez spécieux.
-Malthus ignorait Schopenhauer, il viendrait de Hobbes; or, si vous
-voulez vous souvenir de _Que faire_ et _Ce qu'il faut faire_, du comte
-Tolstoï, vous verrez que l'écrivain russe se plaint que la Russie ait
-été envahie par les hegeliens, que pendant quarante ans on a cru
-aveuglément aux systèmes précités (hegelianisme, malthusisme). En plus
-Raskolnikoff est pénétré des idées darwiniennes surtout qui n'ont rien
-à voir avec Schopenhauer. M. Henry Fouquier, qui s'est ému aussi de
-_Crime et Châtiment_, déplore: «Voilà la question du droit au crime
-posée.» Ce qui est faux, car Dostoïevski résout au contraire cette
-question, en prouvant qu'il ne faut pas se poser la question du droit
-au crime, parce que la conscience humaine n'y résiste pas; pour parler
-vulgairement, un homme même bien trempé manque d'estomac pour le
-crime. Puis je relève, en passant, une erreur grave de M. Fouquier:
-l'idée du crime, dit-il, a ceci d'inquiétant que la science légitime
-un peu, par ses lois prouvées de sélection naturelle, etc... Mais non.
-
-1º Les espèces qui disparaissent, disparaissent plutôt par
-dégénérescence et mort naturelle;
-
-2º Si la science prouve la vérité d'une lutte pour la vie, que
-fait-elle? elle constate avec toutes les formes du raisonnement, et
-l'uniforme de la vérité, qu'il y a en cette période de l'humanité,
-lutte brutale pour l'existence, soit en une période de l'humanité,
-dont elle est impuissante à déterminer la durée dans le passé,
-relativement à ses âges antérieurs, et dont elle ne peut déterminer la
-durée future; moins encore affirme-t-elle que les choses doivent se
-passer ainsi, que ce soit ou légitime ou définitif; la science
-constate simplement que nous sommes dans une période de force brutale,
-et ceci constaté, appelle en général de ses voeux une période
-meilleure, période de conscience douée d'une morale de solidarité,
-basée sur cet axiome: «ne faites pas aux autres ce que vous ne
-voudriez pas qu'on vous fît», qui s'ornerait de ce corollaire: parce
-que transgresser ce principe est défavorable au développement de
-l'espèce, que ce qui est défavorable au développement de l'espèce est
-peu hygiénique et dangereux pour l'individu.--Voici ce que dit et dira
-la science, et pas autre chose. Si elle émettait une opinion sur le
-meurtre d'Alena, elle déplorerait ce meurtre parce que personne ne
-doit, de son autorité, détruire un organisme, puis elle prouverait à
-Rodion qu'en détruisant la vieille, il s'impose le remords,
-c'est-à-dire une hypnotisation devant une idée fixe qui l'annihile et
-le détruit en son hygiène et son utilité sociale, soit comme homme
-intérieur et comme homme extérieur.
-
-Les rapprochements entre Tolstoï et Dostoïevski qui s'imposent à
-propos de la _Puissance des Ténèbres_ et de _Crime et Châtiment_
-seraient nombreux; c'est en tous leurs personnages cette troublante
-recherche de la conscience, au fond du moi; Bolkonsky, Besukow,
-Raskolnikoff, etc., cherchent leur être intime et le trouvent
-difficilement, au milieu des influences étrangères, du spleen natal,
-et comme inhérent à leur être; leurs instincts de charité et de
-résignation luttent avec leurs instincts de domination; mais chez
-Tolstoï, cerveau plus élevé et calme, cette recherche d'un bonheur
-rationnel, d'une simplicité conciliable avec la finalité de la vie
-humaine et la dignité de l'homme enfantent d'amples et larges
-fresques, livres d'une émotion surtout cérébrale, et des livres de
-pure théorie. Chez Dostoïevski, plus souffrant, moins équilibré, et
-plus attentif aux souffrances et au choc des souffrances sur les
-individus qu'aux destinations qu'elles leur préparent, plus enclin à
-dramatiser, les choses prennent souvent ce caractère un peu outré,
-qu'on trouve dans _la Femme d'un autre_, etc. De par leur vie, et cela
-se reflète en leurs oeuvres, Tolstoï fut plus témoin, et Dostoïevski
-plus mêlé aux misères de son temps et de son pays, d'où ce dernier,
-plus nerveux, douloureux et remuant, et moins mental.
-
-Un autre Russe, dont depuis longtemps on avait ouï parler, et que la
-_Revue des Deux-Mondes_ avait autrefois un peu entrebâillé à la
-curiosité, Nekrassov, un lyrique fécond (30 000 vers) nous est
-présenté par M. de Vogué, avec traductions de M. Charles Morice, étayé
-de M. Halpérine. Il appert de l'introduction de M. de Vogué que
-Nekrassov fut infiniment malheureux, que son enfance fut dure, sa
-jeunesse semée d'épreuves et des plus fortes pour l'orgueil humain;
-que les vers irrités du poète peignirent surtout la misère des
-pauvres, des serfs, leur misère d'être serf, et qu'il fut une voix
-populaire; comme ombre au tableau, que, dès qu'il le put, Nekrassov
-s'enrichit par des spéculations sur lesquelles, paraît-il, mieux vaut
-ne pas insister, puis que lorsque le servage fut aboli et le paysan
-rendu au bonheur, le pli était pris, et il continua imperturbablement
-à le plaindre; ceci pourrait s'expliquer en somme, car peut-être
-l'abolition du servage ne fut-elle qu'un progrès relatif, et les
-douleurs antérieures demeurèrent-elles; le malheur de la race humaine
-a ceci d'obstinément caractéristique qu'il résiste aux décrets,
-ordonnances et ukases, et peut-être Nekrassov avait-il raison de
-plaindre encore les paysans.
-
-Les poèmes qu'on nous donne sont conçus à la façon des poèmes
-occidentaux, des poèmes allemands surtout. Un paysan meurt, on
-l'enterre, défilé des choses intimes, en version triste, à l'opposite
-d'Hermann et Dorothée; puis la veuve s'en va dans la forêt, et un
-génie du gel et du givre, un roi Frimas (qui rappelle un peu le roi
-des Aulnes de Goethe), vient s'étendre sur elle et l'enliser de sa
-puissance; elle meurt. D'autres poèmes plus réalistes, mais sans le
-quelque charme du premier; mais rien de bien neuf ou de spécialement
-russe; non qu'on doive blâmer l'introduction de la légende dans la vie
-courante, que le mélange de ces deux gammes, réaliste et mythologique,
-ne produise là un heureux effet, mais ce fut dès longtemps mis en
-pratique et mieux. Si Nekrassov est en sa langue, ce dont nous ne
-pouvons juger, un artiste, c'est bien; s'il ne fut qu'une voix
-populaire, il n'est intéressant que pour les Russes, et ne le sera
-pour eux, à un moment encore imprécisable, qu'archéologiquement; mais
-laissons les exotiques pour revenir à Paris.
-
-
-Les Poètes Maudits.
-
-J'aime presqu'autant Verlaine critique que Verlaine poète. N'ai-je pas
-en une précédente chronique essayé d'établir: que faute de base
-scientifique pour ériger un système de critique scientifique, il
-fallait s'en remettre à la divination des écrivains de valeur, qui se
-prouvaient tels par les vers ou la prose, et sur ce garant accepter
-avec plaisir, avec recueillement un peu, les opinions qu'ils émettent
-et comme une sténographie de leur conversation. Or, Verlaine étant un
-prestigieux lyrique, le cas se présente en toute son ampleur. Aussi
-vous dirais-je seulement que ce livre, _les Poètes maudits_, contient
-six portraits littéraires où Verlaine découvre ou explique ceux qu'il
-admire et aime. Corbière, Rimbaud, Mme Desbordes-Valmore, Villiers de
-l'Isle-Adam, Stéphane Mallarmé et lui-même Paul Verlaine, dit Pauvre
-Lélian. C'est je crois Corbière, parmi ces hommes, qui serait le moins
-excellent poète, ou plutôt le moins poète au sens réglé du mot; maudit
-il le fut bien, plus que beaucoup, car je me souviens, dès la
-jeunesse, que non seulement son livre ne fut pas signalé et demeura
-peu trouvable, mais ceux qu'on trouvait avaient la malechance; la
-beauté de l'édition tentait les bouquinistes, et au lieu de le mettre
-négligemment avec tout le reste, où l'on cherche, et où quelques
-lettrés eussent fini par le découvrir, feuilleter, lire et relire, les
-_Amours jaunes_ se rencontraient derrière d'infranchissables glaces ou
-cachetées, ou encordées solidement; par exemple elles ne bougeaient
-pas de derrière la vitrine; et, comme une affiche sans détails,
-restait dans les têtes de ceux qui hantaient les rues de Seine,
-Bonaparte, etc., ce titre: Tristan Corbière--_Les Amours jaunes_.
-
-Je voudrais aussi rappeler que lorsque parurent les Complaintes de
-Jules Laforgue, volume dûrement accueilli alors par ceux qui
-n'admettent pas encore son auteur et bonne partie de ceux qui le
-glorifient maintenant (je ne parle que d'opinions écrites), lors,
-dis-je, de l'apparition des Complaintes, un certain nombre
-d'individualités sans mandats, qui faisaient de la critique
-littéraire, en entrevoyant vaguement le même principe et s'attribuant
-les mêmes droits que Verlaine, mais bien moins douées que Verlaine,
-accusèrent Laforgue d'avoir UTILISÉ Corbière. Contre cette hypothèse
-militaient deux raisons--c'est que les complaintes attendaient depuis
-un an chez Vanier de voir le jour quand parurent les _Poètes maudits_,
-et Laforgue ne connaissait presque pas Corbière qu'il aima, dès qu'il
-le connut, tout particulièrement et mit en bonne place en son Walhall
-admiratif; puis une autre, celle-là déterminante pour lui attirer
-cette accusation de lecture utile, il n'y avait, absolument, à quelque
-point de vue que ce soit, aucun rapport entre les complaintes et les
-Amours jaunes. Cette histoire à titre de document. Disons aussi
-(encore du document) qu'au moment où Laforgue glissa timidement ses
-complaintes, moment où personne, sauf Verlaine, ne publiait et
-peut-être n'écrivait de vers désemmaillotés, un savant de ses amis,
-dans une note publiée en Belgique, défendait le libre lyrisme de
-Laforgue, en l'excusant: «en ce genre de complaintes, la tenue
-prosodique conventionnelle n'était pas de rigueur»; on a marché
-depuis.
-
-Autant Laforgue fut un doux (et c'est bien Laforgue un poète maudit),
-un patient alambic de recherches philosophiques et de quintessences de
-cant métaphysique, autant il est soucieux de n'écrire que des femmes
-traduites, très traduites de la vie, librement menées en païennes
-d'autrefois, ou en misses Anglaises, autant Corbière est vivant,
-vibrant, masculin en ses sonnets aux hasards des rencontres, des
-ironies contre les choses, plus que contre soi-même excellent poète au
-demeurant; et si, à côté des très beaux vers que cite Verlaine, et
-d'autres encore, tels la _Litanie au sommeil_, des pièces graves et
-mélancoliques, même des contes intéressants comme le _Bossu Bittor_,
-on trouve bien des poèmes quelque peu inférieurs, c'est que ce lent
-travail qui consiste à isoler le vers de la prose, à le considérer,
-ainsi que dit M. Stéphane Mallarmé, comme le produit de l'instrument
-humain, ce travail n'était pas assez avancé du temps de ce charmant
-irrégulier qui professait envers les solennels imitateurs qui
-fleurissaient de son temps le plus profond mépris et le disait.
-
-M. Stéphane Mallarmé, lui, n'a jamais méprisé personne; quant à
-lui-même il fut parfois peu compris et on le disait: un certain
-moment on entreprit des traductions en prose vulgaire de ses sonnets,
-et si cela ne répondait à aucun besoin, cela répondait à de nombreuses
-demandes; on avait dit logogriphe, un journaliste qui rédigeait les
-passe-temps et jeux d'adresse, simplifia; ce fut rébus. Tous les vers
-que cite Verlaine sont choisis en ceux de la première partie de la vie
-littéraire de Stéphane Mallarmé; ils sont non pas clairs, comme ceux
-de la seconde partie, mais vraiment simples, et pourtant au temps où
-Mallarmé publiait ces vers, il y avait la Pénultième, cette fameuse
-Pénultième, dont on parlait il y a dix ou douze ans de la rive gauche
-à partout; la Pénultième était alors le nec plus ultra de
-l'incompréhensible, le Chimborazo de l'infranchissable, et le
-casse-tête chinois. Enfin les temps sont passés et Mallarmé est
-admiré; quoi qu'être admiré puisse parfois s'écrire, être en butte à
-l'admiration de... et même servir de cible à l'admiration de..., la
-position littéraire de M. Mallarmé n'est pas mauvaise, il est
-certainement estimé de M. Brunetière qui, quoi qu'en disant moins
-qu'il n'en pense, sait bien ce que c'est qu'une langue forte, pour
-avoir fréquenté des classiques et doit reconnaître M. Mallarmé. M.
-Jules Lemaître lui-même, a discerné en M. Mallarmé un bon platonicien.
-M. France sait; M. Sarcey, ce doit lui être profondément, oh!
-profondément égal. C'est bien simple pourtant, du Mallarmé; je ne
-parlerai pas du Placet, si on ne comprend pas, on ne comprendrait pas
-M. Coppée; mais le sonnet à Edgar Poe! est-il possible de rendre plus
-strictement et simplement la pensée, et c'est, justement, cette haute
-concentration et cette évidence, c'est-à-dire une seule façon de
-comprendre laissée au lecteur, qui vaut au poète cet attribut
-d'obscurité, de la part des lecteurs ou critiques pressés, ennuyés de
-ne pouvoir en un rapide feuilletage numéroter n'importe quoi sous les
-rimes. Ce Mallarmé, décrit par Verlaine, est incomplet et ancien; on y
-trouve peu les préoccupations dernières du poète et du critique, mais
-c'est de vieille date cet essai, et au moment il était bien que
-Verlaine écrivît de Mallarmé, et la réciproque le serait aussi.
-
-Rimbaud, de tous, en ce livre, est le plus révélé par Verlaine; il
-l'est surtout anecdotiquement, et il est largement cité; d'entières
-pièces qu'il fallait connaître. Dans certaines qui sont d'un Rimbaud
-fort jeune, quelques menues tares, non dans la parfaite technique
-symétrique, mais en des détails adventices à la pensée.
-
-En 1886, je pus, grâce à Verlaine, exhumer les _Illuminations_ et
-republier la _Saison en enfer_, deux chefs-d'oeuvre d'un art qui
-rejette le sujet ou le thème étranger à la personnalité qu'on peut
-développer avec de la simple rhétorique, qui utilise pour l'étude du
-soi la parabole, l'apologie, le paysage non pourvu d'une existence
-réelle, mais élargissant tel phénomène intérieur dont le jaillissement
-coïncide avec la rencontre du paysage; puis des paysages de villes et
-campagnes rêvés et prophétisés, les études des illusions d'optique, en
-vertu de ce principe que Rimbaud n'a point formulé mais senti, qu'à la
-science seule incombe le devoir d'être vraie absolument, que la
-littérature peut n'être vraie que d'accord avec le caractère spécial
-de l'écrivain, la certitude ne pouvant lui être donnée que par la
-sensation franche de sa normalité. Rimbaud probablement pénétré,
-intuitivement, de cette idée que nous ne savons nullement quelle est
-l'importance de cet agent dans les combinaisons mécaniques ou
-humaines, organiques des choses, s'abstient de croire au progrès; le
-monde lui apparut cyclique ainsi que sa destination, et nul doute pour
-lui qu'à travers les atavismes, les tâtonnements, l'homme reviendra
-par l'observation des lois scientifiques et de la morale de solidarité
-qui en découlera, à régir le chaos humain et ses forces utilisables,
-d'après les féeries des premiers paysages et la franchise des
-premières races, entre individus infiniment moins nombreux. A travers
-ses livres circule la foi à un âge d'or scientifique à venir, une ère
-de conscience dont la possibilité lui paraît démontrée par sa foi en
-l'évolution de la conscience intuitive, et cet antique et ubiquitaire
-témoignage d'un âge d'or passé, qui traverse le berceau des races: âge
-de peu de besoin et de pure conscience intuitive, et de vertu;
-faudrait-il en croire les légendes qui attestent toutes que c'est par
-les crimes de l'homme que ces âges paradisiaques périmèrent; comme
-aussi on peut supposer qu'après n'importe quel cataclysme effondrant
-une organisation et lui détruisant ses points de repère et ses outils
-de travail, la race frappée s'humilie, et cherche en le châtiment de
-ses fautes l'explication du phénomène brutal et destructeur. Il y a
-bien autre chose encore chez Rimbaud. Il y a une sève de pensée, comme
-un circulus perpétuel d'intuitions métaphysiques; on sent la pensée de
-Rimbaud nourrie des plus pures valeurs de la pensée humaine, et ses
-hochets ordinaires de contemplations, les vérités ou les hypothèses
-de science, dont la destination est de se révéler plus complètes à de
-suivants intuitifs et s'expérimenter par les travaux collectifs des
-secondaires; il y a de la désinvolture, une grande bravoure dans
-l'exécution, une recherche de suivre les idées par ordre analogique,
-et les métaphores par succession intellectuelle, bien plus que de
-s'attacher au canon qui emboîte soigneusement un terme à l'autre, et
-une proposition à l'autre, exactement comme un jeu de patience, avec
-la nécessité de détruire tout bond et raccourci de la pensée,
-c'est-à-dire son essence même; car les pensées humaines sont-elles de
-telle valeur et de telle complexité qu'il en faille soigneusement
-gravir chaque échelon, et ne vaut-il pas mieux sacrifier quelques
-chaînons évidents du raisonnement par juxtaposition, pour présenter
-l'ordre de la pensée, c'est-à-dire la méthode d'intuition, la seule
-chose vraiment féconde.
-
-Mme Desbordes-Valmore est un aimable poète, un charmant poète, et
-Verlaine explique très bien pourquoi il la chérit. Il cite bien aussi,
-pour faire partager sa dilection: il y a vraiment dans ces vers une
-absence de cabotinage charmante, et des notes féminines avec une
-partie seulement des défauts des oeuvres féminines, soit de la
-mièvrerie et trop de petits gestes, mais jamais la grosse caisse et
-les ouragans des Amazones qui montent sur les grands chevaux de
-l'autre sexe. C'est très daté, classique évolutif, se garant des coups
-de gong et de voix du romantisme, aussi cela charrie de menues
-inutilités, des fables par exemple, auxquelles Verlaine trouve un
-grand charme (quand on est le retrouveur, on ne s'arrête pas au
-chemin du charme) et puis le poète, Verlaine le prouve, est du Nord,
-et pas du tout, du tout du Midi; il était temps, heureusement temps;
-et Verlaine pourrait remarquer qu'aucun des poètes maudits n'est du
-Midi, Corbière et Villiers de l'Isle-Adam bretons, Rimbaud ardennais,
-Mallarmé originaire de Sens, croyons-nous, du Nord certes, lui-même
-Verlaine messin[4], Laforgue que j'ajoutais à la liste des poètes
-maudits naquit à Montevideo[5], ce qui est tellement le Sud...
-
- [4] Ardennais de race.
-
- [5] Origine Tarbaise et Bretonne.
-
-M. Villiers de l'Isle-Adam, que Verlaine présente comme poète maudit,
-est, à l'étiquette, surtout, un prosateur. Des vers tout anciens, très
-anciens; depuis longtemps, il n'a publié que de la prose, avec un peu
-partout et parfois tout le long de l'oeuvre un large style aux solides
-accords, pleins de dessous musicaux; bref ce n'est pas le moment de
-parler d'_Axel_, ou des _Contes Cruels_. Les vers de M. de Villiers de
-l'Isle-Adam sont très nobles, ceux que cite Verlaine sont nobles, il y
-a peut-être plus de musique dans un autre poème connu, où «la lourde
-clef du rêve, etc...» dans un Parnasse, mais M. de Villiers, malgré
-cela et la strophe solitaire de l'_Ève future_, est un poète en prose;
-ce n'est pas le seul poète qui se trouve en ce cas; quant à la
-proposition que fait Verlaine, d'attribuer le fauteuil du poète, celui
-actuellement de M. Leconte de l'Isle, à M. de Villiers, cette
-proposition d'abord est prématurée, et puis un peu perfide, à un temps
-où, sauf en la plupart des milieux, siéger à l'Académie est quelque
-peu notant, déprimé, et trop gaulois.
-
-Pour finir cette série qui pouvait être innombrable des poètes
-maudits, mais que Verlaine a dû borner et a bien fait de borner, il
-clôt la série, c'est lui le mélancolique Pauvre Lélian, un nom d'une
-bonne comédie de Shakespeare, pour désigner quelque pauvre et brillant
-et un peu vaincu prince, cheminant sous déguisement forcé à la
-conquête de son royaume. Il y présente un Verlaine, doux poète, et qui
-se met en peine de prouver l'unité de son art, aux doubles voltes
-catholiques et païennes; il nous semble que le catholicisme de
-Verlaine se compose du fort mysticisme inhérent à tout poète, surtout
-qui a pratiquement et virtuellement souffert, que ce mysticisme imbibé
-de tendresse et de charité envers le prochain c'est du bon socialisme,
-chez ceux qui ne tiennent pas à appeler Dieu cet état de croyance à
-des entités philosophiques. Verlaine, qui admet la sanction, une main
-tantôt lourde tantôt caressante, et comme immensément personnelle,
-pouvant s'appesantir sur lui ou le ménager, a tout naturellement
-(génie à part) le lyrisme plus tendre que des résignés n'attendant
-rien dans la vie que la dispersion finale, et occupés à graver leur
-nom sur le sable; cette tendance mystique ne doit nullement l'empêcher
-de développer et traduire des côtés plus jeunes et frivoles, ou plus
-charnels, qui sont la vraie voie aux mysticismes par les repentirs;
-mais nous avons développé cela ailleurs.
-
-
-Les Poèmes de Poe.
-
-TRADUITS PAR STÉPHANE MALLARMÉ
-
-La traduction intégrale d'Edgar Poe par des artistes dévoués à la
-gloire de ses idées s'achève, et quelques pages d'esthétique et de
-critique, seules manquent encore. Après Baudelaire voici M. Stéphane
-Mallarmé. La traduction des poèmes avec scolies a paru, en une
-luxueuse et amusante typographie, fleuronnée d'un profil de corbeau,
-orné d'un intellectuel portrait par Manet; et, dans un calque aux
-lignes hiératiques et comme d'ébène, voici la transposition des rares
-poèmes, des rares poèmes en vers--car que serait-ce qu'_Ombre_ ou
-_Silence_, sinon des poèmes en prose--qu'a laissés la vie brève de
-Poe.
-
-Louer les qualités de traducteur de M. Mallarmé serait chose
-singulière. Pour un artiste tel que lui la traduction est quelque
-chose comme un hommage rendu à une glorieuse mémoire, et aussi comme
-un soin préventif que quelque négociant ne s'évertue à trahir un des
-génies préférés. La traduction est faite en prose, en calque, d'un
-vocabulaire qui rend les lignes comme d'horizons nocturnes de
-l'original, et souple aussi, assez pour noter les quelques passages
-ironiques d'une idée à l'autre et les points de repère en termes
-familiers qui s'y trouvent imbriqués; on entend comme un rappel
-d'harmonies autres, que l'on pressent distantes et formulées d'un
-différent syllabaire avec de diverses notations.--La gloire de cette
-traduction est en somme qu'on la peut lire avec la joie que donnerait
-un livre original, et qu'on ressent la communication quasi directe
-avec l'artiste créateur.
-
-Sur le seuil le célèbre et classique sonnet:
-
- Tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change...
-
-qui sera reconnu lumineux quand l'ensemble des oeuvres actuelles, dont
-la réputation d'intelligibilité repose sur ce monstrueux pacte que le
-lecteur croit comprendre les vocables auxquels il n'attache pas de
-sens précis et que l'auteur se fie au lecteur pour leur communiquer un
-sens quelconque, quand ces oeuvres seront défuntes et porteront à
-juste titre le titre de livres de décadence dont on a fustigé en ces
-temps ceux de tout écrivain novateur, et même d'autres.
-
-Puis le _Corbeau_, _Hélène_, le _Palais hanté_, _Ulalume_, des
-romances les unes déjà publiées (en cette même traduction) aux cours
-des revues mortes de littérature, et les Scolies inédites, à
-l'érudition et la vérité desquelles on n'a qu'à souscrire.
-
-Le poème--et le poème anglais est depuis bien longtemps plus affranchi
-que ne l'était le nôtre avant les derniers efforts--avait tenté bien
-souvent Poe. Il est quelque part un regret de ne s'être point plus
-obstiné en ce genre de traduction rythmique et synthétisée et
-suppressive de détails d'ambiance, qu'émet Poe lui-même, regret un peu
-semblable à celui de Nerval publiant ses excellents sonnets et se
-plaignant de n'être plus qu'un prosateur endurci. Il pensait que la
-poésie mourait en l'homme après un certain automne de la vie;
-peut-être plus justement cette sensation lui était venue qu'il est
-difficile et inutile à un homme de pensée de faire concorder les idées
-qu'il veut traduire en leur luxe de décors et leur intérêt de
-circonstances, avec les règles d'une étroite tabulature établie
-toujours par une individualité sans mandat et d'autant plus écoutée
-qu'elle est plus dénuée de mandat et plus encore draconienne. Poe
-s'étonne, en une page théorique, que personne n'ait osé toucher à la
-forme du vers; et n'est-il pas assez étonnant qu'au milieu de
-l'évolution perpétuelle des formes, des idées, des frontières, des
-négoces, des forces motrices, des hégémonies, d'un perpétuel
-renouvellement du langage tel qu'un grammairien intitule quelques
-essais _la Vie des mots_ (conforme en ce sens à Horace), seul le vers
-reste en général immobile et immuable, et qu'il faille des cataclysmes
-populaires et des invasions de barbares et dix mille maux pour qu'il
-se modifie. Serait-ce que les grands esprits comme Poe, Nerval,
-s'écartent du métier d'esclaves, que de vrais poètes comme Flaubert
-fuient loin des chaînes redoutables, que Baudelaire hésite recherche
-une forme de poème en prose plus musicale et moins thème à menuiserie
-que le vers de son temps, dont il tirait le possible; quelles que
-soient les raisons de ces successives ankyloses, il a fallu, après
-l'émancipation romantique, une cinquantaine d'années pour que des
-poètes eussent la franchise de leurs sensations et pussent s'énoncer
-en relatifs annonciateurs.
-
-Cette question multiple (car libérer le vers n'est pas encore
-l'utiliser) a sous tous aspects reçu, dans l'oeuvre de Poe, des
-contributions. D'abord la Genèse d'un Poème déclarée plus tard par
-lui-même une fantaisie, puis une Conférence sur la poésie et quelques
-poètes anglo-américains. De ces deux textes--car si Poe a désavoué la
-forme dogmatique de cet essai, il ne l'a pas moins écrit--il
-résulterait la conception suivante:
-
-La poésie n'a que médiocrement et même nullement à se soucier de
-vérité; elle n'a pas non plus à se soucier de passion--naturellement
-donc, ni moralité, ni sentimentalité; elle a comme essence l'amour.
-Pour différencier la passion et l'amour, Poe évoque les images de la
-Vénus Uranienne et de la Vénus Dionéenne.
-
-Plus loin il développe quels sont les éléments constitutifs de la
-poésie; il énumère les calmes nocturnes, les hasards crépusculaires,
-les splendeurs visibles de la femme, la vie et les parfums que
-dégagent ses allures et ses vestitures, les instants où l'on s'éveille
-au bord du souvenir, comme aux confins du rêve, etc... Ce qui,
-développé, indique une recherche de traduction de la sensation pure,
-de l'amour sans les contingences qui le déterminent pour tel ou tel
-être, avec l'évocation de toutes courbes et tous aspects y
-correspondant et pour ainsi dire en complétant la gamme dans la nature
-vraie et dans les aspects des choses dites civilisées; le devoir du
-poète consisterait à épurer sa sensation des petits rythmes
-passagers, colère, jalousie, agréments, etc... qui forment le fonds
-habituel des petits élégiaques, et de considérer l'amour comme un jeu
-nécessaire, au moins d'après les contingences de la vie, des facultés
-et des robustesses de l'homme. Cet amour, il l'étudie en ses phases
-essentielles, soit, comme dans _le Corbeau_, en son aspect le plus
-définitif et le plus complet, le regret de la perte définitive d'une
-femme aimée, soit dans la forme que reprend cette femme dans la pensée
-de l'amant (_Ulalume_), soit dans la suggestion émanant d'un paysage,
-dont les mélancolies s'alliant au souvenir immanent, imposent à
-l'esprit un regret plus amer de l'être perdu et provoquent une douleur
-physique, cardiaque.
-
-Deux de ces poèmes, _le Palais hanté_ et _le Ver_, se trouvent
-enchassés dans les contes _la Maison Usher_ et _Ligeia_; voyons
-l'utilisation du poème considéré là comme facette d'un récit.
-
-Nous considérons _la Maison Usher_ comme la dramatisation d'un fait
-psychique, intérieur, personnel à Poe.--Dans un décor saturé d'une
-tristesse sombre et comme sulfureuse, un château crevassé d'une
-imperceptible lézarde comme une âme tombée au deuil profond,
-contagieux, emmurée en son existence de rêves anormaux--le visiteur
-rencontre un très ancien ami qu'il a peine à reconnaître et dont il
-dépeint les intimes phénomènes, la perception de silence et de
-conscience, comme d'un autre lui-même; cet être à la fois si semblable
-et différent du visiteur occupe un château dont les murs sont ornés de
-décorations qui sont au visiteur familières, mais un peu renouvelés
-par le bizarre des circonstances, soit la rareté de la sensation; une
-femme passe grande, supra humaine, MUETTE--on ne la reverra plus;
-cette âme incluse en l'âme du visiteur, évoquée par ces circonstances
-du château, de l'atmosphère, du passage de la femme, cette âme
-délimitée par ses facultés de perception extraordinaire, extatique, et
-le don de bizarres perversions de thèmes musicaux connus, il faut la
-faire entièrement vivre et pour ainsi dire marcher; ici Poe place le
-poème du _Palais hanté_, donnant en symbole l'état exact de cette âme
-supérieure, autrefois régie d'une belle conscience sans regret,
-maintenant proie de la foule des sensations mauvaises résurgentes en
-joies inutiles; puis à travers cette âme hantée, à travers telle
-contemplation, à travers telle oiseuse lecture, la mémoire de la femme
-s'impose, de la femme trop tôt murée, et qui vient remourir sur le
-coeur de l'amant, et tout s'écroule, et bien des fois s'écroulera. Le
-rôle exact ici du _Palais hanté_ ce serait à la fois de concrétiser et
-d'affiner l'idée principale de Poe: la concrétiser en la présentant
-sous un symbole plus simple, plus facile à reconnaître, car
-l'introduction de ces vers est un appel, un avertissement à l'âme du
-lecteur prévenu par la tradition que le lyrisme est la traduction des
-vérités essentielles: l'affiner en ce que la vérité qui fait l'objet
-du récit, de l'allégorie, du symbole complexe et revêtant les
-apparences et le milieu d'un fait de vie, se présente en ce court
-poème dépouillée des laborieux apprêts sous lesquels le premier état
-de cette vérité se présente. J'emploie ici le mot de vérité, après
-avoir dit précédemment que Poe excluait de la poésie toute vérité;
-c'est affaire de mots. Poe exclut réellement tout ce qui aurait
-l'apparence d'une démonstration didactique de la vérité, aussi ce qui
-serait le sec développement d'un principe scientifique ou
-philosophique où ses contemporains croyaient tenir la vérité; il
-utilise ce terme en un sens relatif comme celui de longueur, quand il
-bannit les longs poèmes et dit avec raison que _le Paradis Perdu_ ne
-peut soutenir la lecture que par fragments, et qu'il est inutile de
-construire ainsi de longues épopées que la cervelle humaine ne saurait
-apprécier, l'effort fait pour en prendre connaissance blasant l'esprit
-au bout d'un petit nombre de vers. Mais ce terme de vérité est
-essentiellement relatif et veut dire ici didactique et enseignant, car
-il est difficile d'admettre que l'auteur d'_Euréka_ ne fût sensible à
-l'attrait des réelles vérités jusqu'à se passionner pour leur
-recherche. Si, incontestablement, le poète n'a pas à se préoccuper
-d'apporter un règlement des questions pratiques et sociales ou des
-opinions fixes et neuves sur la thermo-dynamique, du moins lui est-il
-nécessaire de connaître les vérités mentales et personnelles qu'il
-contient, pour réaliser ce qu'entendait Poe par poésie, soit la mise
-en oeuvre du sentiment en son essence, c'est-à-dire épuré du milieu et
-des ambiances qui sont des causes d'erreur; or, chercher à isoler un
-sentiment de ses causes d'erreur, qu'est-ce sinon en poursuivre
-l'exacte et sincère évocation, c'est-à-dire chercher à le connaître en
-sa vérité. De même pour la moralité de la poésie, c'est le caractère
-didactique et prêcheur de la morale courante et philosophique que Poe
-lui interdit, car qui dit vérité dit moralité, le bien pour l'individu
-comme pour l'espèce consistant simplement à mettre de la logique et
-de l'accord entre sa destination perpétuelle et les phases momentanées
-de sa vie. Or, étudier les phénomènes de conscience comme en _William
-Wilson_, _le Coeur révélateur_, _l'Homme des foules_, _la Double
-Boîte_, etc..., c'est faire oeuvre de moralité. Des exemples extraits
-d'une conférence de Poe, où il présente aux lecteurs de ses extraits
-favoris des poètes anglo-américains qu'il préfère, le démontrent; la
-jeune fille de _Thomas Hood_ est comme un plaidoyer social, mais
-fondée sur un fait humain et concluant à l'émotion; autant le petit
-poème de _Willis_, la cantilène citée de Shelley est une sorte de
-sérénade d'amour, etc...
-
-Si nous étudions _Ligeia_, une construction analogue à celle de _la
-Maison Usher_ apparaît; comme un burg reculé en pays de merveilleux,
-avec de lourdes draperies non attenantes aux murs et non essentielles,
-de lourdes draperies d'un précieux métal où des arabesques forment à
-l'oeil qui les voit d'un angle différent de divers et dissemblables
-entrelacs de monstres; des sarcophages de granit noir forment les
-angles de la salle; et là se passe le phénomène de la présence
-toujours renouvelée des yeux inoubliables de lady Ligeia. Quand allait
-mourir lady Ligeia, après que les circonstances de la rencontre et de
-l'amour ont été rendues suffisamment énigmatiques, et que le lecteur
-est prévenu qu'un aggrégat de choses précieuses, rares et
-extraordinaires va disparaître, l'horreur s'augmente du poème qui rend
-ce cas de disparition si général, humain, ordinaire, que des anges
-d'espérance ne peuvent que se voiler et se lamenter quand
-d'inéluctables lois de destruction s'accomplissent. Encore là,
-concrétion et affinement du symbole qui sert de thème au conte de
-_Ligeia_.
-
-La vie de Poe, si elle eût été moins brève et, grâce à quelques
-rentes, plus homogène, eût certes fourni une évolution du poème. Chez
-lui et chez Baudelaire, conséquemment, on trouve ce que Baudelaire
-appelait les minutes heureuses, les minutes d'altitude de conscience,
-de la conscience en elle-même, écho des phénomènes passionnels, de la
-conscience acceptant l'influence des phénomènes de paysage et les
-adaptant à sa couleur d'âme momentanée, empreinte de douleur puisque
-tel est ce temps et ces circonstances qui réduisent la littérature
-digne de ce nom à n'être que de la pathologie passionnelle; on y
-trouve un art savant, savant en lui-même et non riche d'exemples
-antérieurs (ce qui est le point pour toute technique poétique); il n'y
-a ni enseignement, ni bric-à-brac, ni remploi des désuétudes; les
-poèmes de Poee arrivent à être des poèmes purs; mais cette utilisation
-spéciale du vers, dans les contes, qui pouvait être le début d'une
-série d'utilisation de formes nouvelles, démontre l'artiste fort
-préoccupé des tendances générales du rythme poétique et sur ce point
-spécial, au bord de découvertes qui se sont ensevelies, de même qu'il
-est impossible d'admettre que Baudelaire, après les poèmes en prose,
-n'eût pas trouvé une sérieuse révolte contre l'uniforme poétique de
-ses contemporains et leur certitude en des cadences simples qu'ils
-poursuivent en les déclarant les seules bonnes, mais en réalité faute
-de mieux, et par ignorance, d'abord de leur art, ensuite de leur
-métier.
-
-
-Le socialisme du comte Tolstoï.
-
-Art et science, qu'est-ce, au fond? quelle est la nécessité de l'art
-et de la science, leur destination, leur utilité dans cette humanité
-qui semble entièrement dédiée à chercher, les uns à se guérir, les
-autres à préserver leurs richesses acquises, des revendications
-populaires? Le comte Tolstoï est arrivé à se le demander plus
-profondément qu'encore cela n'avait été fait. Les deux livres: _Que
-faire?_ et _Ce qu'il faut faire_, sont la traduction d'un manuscrit
-autographié qui s'appelle le _Recensement à Moscou_.
-
-C'est de soi, en tant que l'on se connaît en se délimitant par le
-contact des autres, que le comte Tolstoï est parti pour se créer un
-principe de recherche et une méthode qui le mène à l'idée de justice
-et à la science de la justice.
-
-Il a vu des mendiants demander avec précaution l'aumône; ils feignent
-saluer; si on s'arrête, ils tendent la main, sinon ils passent en
-continuant quelque geste machinal et indifférent; tandis que son
-attention est sollicitée par ce manège, il en voit qu'on saisit et
-qu'on arrête.
-
-A sa question, «pourquoi arrête-t-on ceux qui demandent au nom du
-Christ?» on lui répond que c'est par ordre et que ce que l'on fait est
-bien fait probablement, puisqu'il en est ainsi ordonné. Chez les gens
-de sa caste à qui il parle de cette misère, il rencontre de
-l'indifférence et presqu'une fierté que Moscou possède une aussi belle
-misère, aussi complète. On lui indique où sont les refuges, les
-quartiers misérables, les hospitalités de nuit; il s'y rend. Au
-premier abord il est navré de la vue de ces dénuments.
-
-Il s'inquiète, visite, écrit pour obtenir le concours de ses amis et
-des autorités, pour arriver, grâce à leur aide, à vêtir et habiller
-ces êtres. L'occasion de se bien renseigner sera le recensement.
-
-Une habitude plus grande qu'il contracte ainsi des gîtes de nuit et de
-la foule qui y grouille, lui démontre que peu de ces gens sont
-absolument dénués de ressources, et que ce n'est pas tant d'argent,
-mais d'éducation qu'ils ont besoin. Il énumère leurs promiscuités,
-leurs manies; quelques mésaventures de sa charité personnelle le
-convainquent, de plus en plus, que ces êtres sont surtout malheureux
-de par les maladies morales et intellectuelles, déshabitude du
-travail, inclinaison à l'ivrognerie, à l'union grossière des sexes;
-d'où vient ce mal? de la contagion émanant des classes riches.
-
-Ces moujiks quittent la campagne, où ils pourraient péniblement mais
-dignement vivre, pour venir dans les villes, vivre des miettes de la
-corruption des raffinés.
-
-Il voit les humains partagés en deux castes; ceux de la caste
-supérieure, dont l'ambition est de vivre du travail d'autrui, le
-payant et ainsi l'avilissant, créant autour d'eux les domestiques et
-les vices inhérents à cette condition; ces gens de la caste supérieure
-occupent des logis, revêtent des toilettes, obéissent à des moeurs,
-qui créent entre eux et les déshérités une infranchissable barrière.
-
-Ces déshérités qui forment la caste inférieure n'ont qu'un but,
-arriver, par un moyen quelconque, par une similitude dans les
-vêtements, les bijoux, la facilité du travail, à ressembler à ceux de
-la classe supérieure. Donc le branle est donné autour d'une idée
-vicieuse, et, comme des cercles concentriques, toutes les classes
-gravitent autour de cette ambition: échapper à la loi du travail. Le
-travail physique, c'est l'exercice libre et attrayant des bras et des
-jambes dont la nature a doué l'homme pour qu'il s'en serve; le laisser
-sans exercice est, pour l'homme civilisé des classes supérieures,
-aussi grave que, pour le populaire, laisser dépérir son intelligence.
-
-Or, vers quoi ce populaire disgracié orientera-t-il les efforts de son
-intellect? Partant d'une loi, que Tolstoï considère comme fausse, de
-la division du travail, tout art et toute science sont combinés de
-façon à légitimer le mauvais ordre qui règne dans le monde. Les
-systèmes les moins fondés, étayés sur quelques apparences
-scientifiques, séduisent pour des demi-siècles les générations.
-
-Un pédant incapable, Malthus, enseigne qu'il faut sacrifier la
-génération humaine à l'aggrégat du capital: il plane sur son temps un
-demi-siècle. Hegel, qui ne sait pas les sciences, professe que tout
-marchant vers un devenir qu'on ne peut prévoir, toute manifestation
-humaine et empirique est sacrée, que tout se légitimera plus tard, et
-que tout est ainsi parce qu'il n'en peut être autrement: voilà pour un
-demi-siècle de croyance chez les prétendus intellectuels. Or, ce
-populaire, qu'a-t-il à faire de l'art, de la science qui ne s'adresse
-pas à lui? Que signifie cette prétendue abolition des castes, qui crée
-des riches et des ilotes et ceci au nom de sciences qui, sous leurs
-noms de sophisme, mysticisme, gnosticisme, scholastique, Kabbale,
-Talmuds, n'ont rien su créer? Cette science purement d'érudition,
-accessible aux riches seulement, cette science qui étouffe les voix de
-la conscience, est-ce vraiment la science? et cet art de mandarins,
-est-ce l'art? et ce luxe, résultat d'habitudes invétérées, et
-encombrement d'inutilités, à quoi sert-il? En cette société affaiblie
-par le mauvais emploi des ressources intellectuelles, que faut-il
-faire? La guérir; et comment? car on sait que la charité individuelle
-ne guérit pas la pauvreté, et que la prédication n'entraîne pas les
-riches au renoncement.
-
-Il faut, pour tous, les soigner, leur rendre l'hygiène et par
-conséquent la connaissance de leurs besoins et de leurs sentiments; le
-meilleur moyen apparaît au comte Tolstoï le travail physique; il s'y
-est mis lui-même, d'abord parce que sa conscience l'y induit, et que
-l'exemple d'un seul peut, en déterminant d'abord quelques adeptes,
-puis par ceux-ci un nombre plus grands d'adhérents, transformer l'état
-de choses existant.
-
-De ces théories sociales, dont on doit d'abord accepter la justesse
-des intentions et ce grand point reconnu qu'il faut soigner l'humanité
-et non la révolutionner, que reste-t-il acquis?
-
-Les lecteurs du livre devront, dans les points de détail, se souvenir
-que l'auteur est russe, profondément russe, que son champ
-d'expériences a été la ville et la campagne russe. Non point que je
-veuille dire que nos classes supérieures vaillent mieux, et que nos
-classes inférieures soient plus heureuses que celles qu'il a pu voir;
-mais dans sa médication à l'ordre de choses, pour la possibilité
-d'élever des malheureux à une idée plus haute d'eux-mêmes, il compte
-certainement sur des éléments de mysticisme et de religion plus
-profonds en des races plus neuves que nos races occidentales.
-
-Sa solution du travail personnel est applicable surtout en Russie,
-pays énorme avec infiniment de petits centres; appliquée en France,
-elle n'arriverait qu'à de la surproduction. Cependant remarquons qu'à
-l'inverse du courant actuel qui favorise les grands centres et divise
-à l'infini le travail dans les industries, chose à quoi ces grands
-centres sont favorables, des théoriciens ont déjà opposé l'idée de
-création de petits centres ruraux et manufacturiers, de villages
-ouvriers qui pourront se suffire à eux-mêmes dès que la question du
-transport de la force sera résolue. Savoir si consacrer une partie de
-la journée à un travail physique entraverait l'art et la science en
-leur développement chez un cerveau, peut se résoudre en un sens
-favorable aux idées de Tolstoï; si vous remplacez le mot travail, qui
-implique fabrication ou soins réguliers et toujours les mêmes
-apportés à une profession, par le mot exercice, vous découvrirez que
-l'opinion est vraie.
-
-Or, la cérébralité d'un savant ou d'un artiste n'occupant pas toute sa
-journée, le temps libre est donné soit à des plaisirs qui
-compromettent l'oeuvre possible, soit à des nécessités financières;
-l'écrivain y subvient avec de la copie, le savant avec de
-l'enseignement.
-
-Or, tout le monde sait et perçoit qu'il se fait un épouvantable
-gâchage de copie, que cette copie est en général dévolue aux pires
-écrivains, que le succès de certains, qui y trouvent leur pain et leur
-plaisir, dévoie vers la littérature un tas de gens dont la place
-serait derrière quelque appareil télégraphique ou quelque machine à
-écrire ou à tisser. Pour l'écrivain de talent ou de franchise, la
-copie rétribuée est un leurre; il a donc tout intérêt à chercher dans
-quelque travail autre le moyen de vivre, et, s'il peut, vivre dans
-l'exercice physique, le temps qu'il consacrait à vulgariser et à se
-vulgariser. Quant aux autres dénués de talent ou de franchise, et dont
-les nombres incalculables s'amplifient tous les jours et se recrutent
-soit de victimes de l'Université, soit de gens sans autre aptitude que
-l'émission des idées d'autrui, ce serait pour eux seuls qu'en un état
-bien policé, on pourrait, pour une fois, légitimer la déportation
-coloniale. Les savants, eux, enseignent; un vrai savant est une
-rareté; ils sont une vingtaine au maximum épars en divers pays et
-diverses spécialités; les autres rabâchent à la jeunesse, mettent au
-courant de vieux traités et éructent à l'heure ou à la page ce qu'ils
-ont appris en leur enfance. Voyez dans de solides maisons
-universitaires, inattaquables sur leurs bases de dictionnaires,
-thesaurus, manuels, favorisés par les programmes, toujours identiques,
-les thesaurus, les manuels de M. un tel, remaniés par un tel, remis au
-courant par MM. tels et autres, le tout pour la plus grande prospérité
-commerciale des éditeurs et des fortes maisons.
-
-Contre cette coalition d'intérêts que voulez-vous que fasse la science
-dont la mobilité est la loi, tant qu'elle n'aura pas trouvé
-d'indestructibles assises. Pour ces professeurs et savants, le travail
-manuel ou l'exercice, l'hygiène par quel moyen que ce soit serait plus
-profitable à l'espèce et à eux-mêmes que ce qu'ils font. Qu'on
-n'objecte pas que c'en serait fait de la jeunesse, privée de ces
-Mentors, ou tout au moins les possédant moins près d'elle; la
-jeunesse, sauf les bons moutons de Panurge dont on fait le calque d'un
-programme et que l'on dresse à remplir des fonctions qu'ils
-remplissent mal, perd un temps précieux à se défarcir la tête des
-opinions erronées, définitions falotes, admirations mal motivées, et,
-ce qui est plus grave, méthodes de recherches qu'on lui a inculquées.
-Qu'y a-t-il d'essentiel dans une méthode d'éducation qui habitue
-sans cesse l'esprit au petit effort sur lui-même, petit effort
-de traduction, petit effort d'ornement et d'élégance, sur des
-bases indiscutables et axiomatiques, avec interdiction de
-généralisation--heureusement d'ailleurs, car que généraliseraient-ils?
-
-Donc Tolstoï a raison; la civilisation et l'évolution est ligottée de
-paralogismes et de parti-pris où l'on s'arrête avec complaisance,
-parce qu'ils légitiment l'état existant. Or, Tolstoï ne se borne pas à
-attaquer les préjugés qui vivent aux corps constitués, il résout à
-rien ou peu de chose des systèmes qui eurent la réputation d'être
-progressistes, l'hegelianisme, le positivisme, la façon dont on a
-appliqué Kant, l'étude expérimentale du fait, qui ne s'éclaire de la
-lumière d'aucune théorie intuitive, la médecine moderne dirigeant des
-soins vers la guérison spéciale des classes riches, il eut pu dire
-vers la transmutation de leurs maladies. A l'art il demanderait plus
-d'émotion et de vie, et non point la fourniture donnée aux loisirs ou
-aux besoins de comparaison de telle classe assez riche pour acheter
-les livres, et certes il a raison.
-
-Il en est jusqu'ici de tout système sociologique comme des théories
-littéraires et scientifiques; on ne peut qu'approuver le théoricien
-quand il montre énergiquement les vices de l'état social, la part que
-l'homme prend à l'entretien de ces vices, la dépression que sa
-cervelle étriquée de privilégié sans droit impose à la science et à
-l'art. Tant qu'on signale le mal, tous les réformateurs, et ceux qui
-sentent la nécessité des réformes, sont d'accord sur la nature du mal
-et ses diagnostics; les divergences se montrent quand il s'agit
-d'installer l'hygiène nouvelle des races diverses, et par quel moyen
-les y habituer, car nous savons que rien de ce qui se fait violemment
-n'a de durable existence; il faut que l'humanité vienne à son meilleur
-devenir. Nous savons aussi que par une fatale loi d'impulsion, tout
-malade est porté à accomplir spécialement les actes qui peuvent
-empirer son état, jusqu'à ce qu'un choc réveille sa volonté et
-l'incite à remonter le courant de la vie nuisible. Toute réforme ne
-pourra s'établir que sur de complètes bases scientifiques, et c'est
-ce qui manque aux livres du comte Tolstoï, mais ils offrent du mal
-d'émouvants tableaux; son instinct d'artiste éminent lui a bien
-indiqué le mal social et ses phases délicates, et c'est d'un très bel
-instinct de réformateur qu'émanent ses vues.
-
-
-A M. Brunetière.--Bourget.--Un sensitif: Francis Poictevin.
-
-Les différentes manifestations littéraires groupées, si l'on veut,
-sous les vocables du symbolisme et de décadence, deviennent fait
-accompli pour la _Revue des Deux-Mondes_. Sans m'égarer dans une
-discussion de détail, je voudrais donner à M. Brunetière[6] une idée
-plus nette des tendances techniques de ce mouvement, et surtout de la
-tendance vers la littérature du vers, au moins en mon avis spécial.
-
- [6] M. Brunetière, alors, demandait ces éclaircissements, parlait
- du Symbolisme, sans clarté mais avec sympathie. Encore que ce fut
- par haine du Naturalisme et du Parnasse, il fallait lui tenir
- compte de cette même bonne intention.
-
-Il faut bien admettre que, ainsi des moeurs et des modes, les formes
-poétiques se développent et meurent; qu'elles évoluent d'une liberté
-initiale à un dessèchement, puis à une inutile virtuosité; et qu'alors
-elles disparaissent devant l'effort des nouveaux lettrés préoccupés,
-ceux-ci, d'une pensée plus complexe, par conséquent plus difficile à
-rendre au moyen de formules d'avance circonscrites et fermées.
-
-On sait aussi qu'après avoir trop servi, les formes demeurent comme
-effacées; leur effet primitif est perdu et les écrivains capables de
-les renouveler considèrent comme inutile de se soumettre à des règles
-dont ils savent l'origine empirique et les débilités. Ceci est vrai
-pour l'évolution de tous les arts, en tous les temps. Il n'y a aucune
-raison pour que cette vérité s'infirme en 1888, car notre époque
-n'apparaît nullement la période d'apogée du développement
-intellectuel.--Ceci dit pour établir la légitimité d'un effort vers
-une forme nouvelle de la poésie.
-
-Comment cet effort fut-il conçu?--brièvement, voici:
-
-Il fallait d'abord comprendre la vérité intrinsèque de tentatives
-antérieures et se demander pourquoi les poètes s'étaient bornés dans
-leurs essais de réforme. Or, il appert que si la poésie marche très
-lentement dans la voie de l'émancipation, c'est qu'on a négligé de
-s'enquérir de son _unité_ principale (analogue de l'_élément_
-organique), ou que, si on perçut quelquefois cette unité élémentaire,
-on négligea de s'y arrêter et même d'en profiter. Ainsi les
-romantiques, pour augmenter les moyens d'expression de l'alexandrin,
-ou, plus généralement, des vers à jeu de syllabes pair (10, 12),
-inventèrent le _rejet_ qui consiste en un trompe-l'oeil transmutant
-deux vers de douze pieds en un vers de quatorze ou de quinze et un de
-neuf ou dix. Il y a là dissonance et brève résolution de la
-dissonance. Mais s'ils avaient cherché à analyser le vers classique
-avant de se précipiter sur n'importe quel moyen de le varier, ils
-eussent vu que dans le distique:
-
- Oui, je viens dans son temple adorer l'Eternel,
- Je viens selon l'usage antique et solennel...
-
-le premier vers se compose de deux vers de six pieds dont le premier
-est un vers blanc:
-
- Oui, je viens dans son temple...
-
-et dont l'autre:
-
- adorer l'Eternel...
-
-serait également blanc si, par habitude, on n'était sûr de trouver la
-rime au vers suivant, c'est-à-dire au quatrième des vers de six pieds
-groupés en un distique.
-
-Donc, à premier examen, ce distique se compose de quatre vers de six
-pieds, dont deux seulement riment. Si l'on pousse plus loin
-l'investigation on découvre que les vers sont ainsi scandés:
-
- 3 | 3 | 3 | 3
- Oui je viens | dans son temple | adorer | l'éternel
-
- 2 | 4 | 2 | 4
- Je viens | selon l'usage | antique | et solennel
-
-soit un premier vers composé de quatre éléments de trois pieds, ou
-ternaires; et un second vers scandé: 2, 4, 2, 4.--Il est évident que
-tout grand poète ayant perçu d'une façon plus ou moins théorique les
-conditions élémentaires du vers, Racine a, empiriquement ou
-instinctivement, appliqué les règles fondamentales et nécessaires de
-la poésie, et que c'est selon notre théorie que ses vers doivent se
-scander. La question de césure, chez les maîtres de la poésie
-classique, ne se pose même pas.
-
-Dans les vers précités, l'unité vraie n'est pas le _nombre_
-conventionnel du vers, mais _un arrêt simultané du sens et de la
-phrase sur toute fraction organique des vers et de la pensée_. Cette
-unité consiste en: _un nombre (ou rythme) de voyelles et de consonnes
-qui sont cellule organique et indépendante_. Il en résulte que les
-libertés romantiques dont l'exagération funambulesque se trouverait
-dans des vers comme ceux-ci:
-
- Les demoiselles chez Ozy
- Menées.
- Ne doivent plus songer aux hy-
- Ménées.
-
-sont faux dans leur intention de liberté parce qu'ils comprennent un
-arrêt pour l'oreille que ne motive aucun arrêt du sens.
-
-L'_unité_ du vers peut se définir encore: _un fragment le plus court
-possible figurant un arrêt de voix et un arrêt de sens_.
-
-Pour assembler ces unités et leur donner la cohésion de façon qu'elles
-forment un vers, il les faut apparenter. Ces parentés s'appellent
-allittérations (soit: union de voyelles similaires par des consonnes
-parentes). On obtient par des allittérations des vers comme celui-ci:
-
- Des mirages | de leurs visages | garde | le lac | de mes yeux.
-
-Tandis que le vers classique ou romantique n'existe qu'à la condition
-d'être suivi d'un second vers ou d'y correspondre à brève distance,
-ce vers pris comme exemple possède son existence propre et intérieure.
-Comment l'apparenter à d'autres vers? Par la construction logique de
-la strophe se constituant d'après les mesures intérieures et
-extérieures du vers qui, dans cette strophe, contient la pensée
-principale ou le point essentiel de la pensée.
-
-Ce que j'aurais à dire sur l'emploi des strophes fixes, soit les plus
-anciennes, et des strophes libres, serait la répétition de ce que je
-viens d'énoncer à propos du vers fixe; il est aussi inutile de
-s'astreindre au sonnet ou à la ballade traditionnels que de
-s'astreindre aux divisions empiriques du vers.
-
-L'importance de cette technique nouvelle (en dehors de la mise en
-valeur d'harmonies forcément négligées) sera de permettre à tout vrai
-poète de concevoir en lui son vers, ou plutôt sa strophe originale, et
-d'écrire son rythme propre et individuel au lieu d'endosser un
-uniforme taillé d'avance et qui le réduit à n'être que l'élève de tel
-glorieux prédécesseur.
-
-D'ailleurs, employer les ressources de l'ancienne poétique reste
-souvent loisible. Cette poétique avait sa valeur, et la garde en tant
-que cas particulier de la nouvelle, comme celle-ci est destinée à
-n'être plus tard qu'un cas particulier d'une poétique plus générale;
-l'ancienne poésie différait de la prose par une certaine ordonnance,
-la nouvelle voudrait s'en différencier par la musique. Il se peut très
-bien qu'en un poème libre on trouve des alexandrins et même des
-strophes en alexandrins, mais alors ils sont en leur place sans
-exclusion de rythmes plus complexes.
-
-M. Brunetière veut bien reconnaître, à travers ses perpétuelles
-accusations d'incompréhensibilité, que le vers se trouvera ainsi
-libéré de règles tyranniques et inutiles; cela prouve que s'il ne
-comprend pas tout il comprend un peu. En revanche, peu logiquement, il
-me reproche de n'avoir pas publié de sonnet sans défaut; si j'émettais
-le voeu qu'il me prouvât son excellence de critique par un bon article
-à la mode de La Harpe, il me traiterait de mauvais plaisant.
-
-Enfin que l'on approuve ou blâme de modifier les formules reconnues de
-la poésie, encore doit-on consentir à ce que les poèmes soient
-strictement construits sur les seules bases esthétiques et
-scientifiques que le poète admet.
-
-M. Paul Bourget réunit en deux massifs volumes des notes de voyage et
-des portraits d'écrivains. Pour étudier des livres ainsi faits en un
-long espace d'années, il faudrait une place aussi vaste que le livre
-lui-même. Notons. M. Bourget aime et admire la phrase d'Amiel: un
-paysage est un état de l'âme. Cette phrase, très auparavant, fut dite
-par M. Mallarmé; elle fait le fond de l'art de Poe; _l'harmonie du
-Soir_, de Baudelaire, n'en est qu'un reflet. Amiel arriva bon dernier.
-M. Bourget aime l'Angleterre et le dit. Il y a dans ses croquis de
-Londres de jolies visions, des poèmes en prose insuffisamment rythmés,
-un désir d'ailleurs et de plus large. Les curiosités intelligentes qui
-font le fond du talent de M. Paul Bourget se retrouvent toutes dans sa
-critique, et l'on n'y saisit pas le défaut de ses romans, mais rien
-n'est concluant, et nulle part dans ses deux volumes, sur quelque fait
-de vie ou quelque écrivain, une page définitive. On croirait que M.
-Bourget se garde d'être définitif. Il est le protagoniste et le maître
-de toute une école dont feraient partie MM. France et Loti, par
-exemple, école qui confesse un dilettantisme exagéré. Après le grand
-coup de voix de M. Zola, les écrivains intellectuels en recherche
-d'originalité inaugurèrent une patiente enquête du Moi. Ils suivaient
-en cela la voie de M. de Goncourt, dont la perpétuelle analyse d'êtres
-différents se concentre en somme en une étude des reflets des
-personnalités sur lui. Ils se rattachaient ainsi à la sévère et belle
-lignée des Nerval, des Constant, etc... Mais à ces écrivains a fait
-défaut le lyrisme. Il serait à souhaiter, chez l'écrivain imbu de
-traditions et de critique qu'est M. Paul Bourget, un livre plus
-sensationnel et plus emballé que même la _Physiologie de l'Amour
-moderne_.
-
- * * * * *
-
-M. Francis Poictevin manque également d'énergie. Dans tous les livres
-de M. Francis Poictevin on pressent comme un très beau drame de
-conscience, patiemment fouillé, de conscience intéressante, parce que
-conscience d'art et devant aboutir à quelque drame. Or, le drame ne se
-passe pas.
-
-Il est sensitif à l'excès, étudiant avec pertinacité sa conscience à
-l'état de veille, à l'état de rêve, à l'état de contemplation du
-paysage, et même de fusion presque avec le paysage; une des
-caractéristiques de cette recherche du mot et de la notation de ses
-alliances avec les choses c'est l'absolue sincérité de cette
-recherche; tandis que l'ordinaire psychologie contient un grand fonds
-de cabotinage et un certain plaisir à étudier et revivre les aimables
-fleurs que les psychologues regardent abonder dans leurs vergers
-intérieurs, M. Francis Poictevin est peut-être plus préoccupé des
-choses que de lui-même. Devant les saveurs d'un paysage du midi, le
-mystère d'une matinée marine, l'essence de rêve d'une fleur pâlie;
-l'écrivain tend surtout à se considérer comme un reflecteur.
-
-A l'étude de ses phénomènes intérieurs, dont on perçoit qu'il sait ne
-pas s'exagérer l'importance, il apporte le même sentiment de
-douloureuse abnégation; c'est la méditative promenade d'un seul en une
-terre de brume en pâles floraisons.--Comme beaucoup des grands
-écrivains de la ligne desquels il est, mais dont il exagère le
-procédé, il diminue et simplifie à la fois l'importance de sa
-personnalité.--Je m'explique: comme un comédien, l'écrivain d'ordre
-secondaire, qui se sent plus pauvre de ressources propres que de
-recherches accumulées, s'étudie à jouer un personnage et le fêter
-d'une toilette; son rôle et son ambition étant de tirer de peu de
-fonds le plus possible de moissons, ou au moins le plus possible
-d'illusions, il étudie les petits moyens de l'art, et tente le plus
-possible de les accommoder à son existence propre. Or, c'est surtout
-de cette existence propre qu'il doute. Plus sûr qu'il est que nul
-autre de la provenance de ses originalités, il tente d'ériger une
-personnalité en trompe-l'oeil, au premier abord et pour les yeux
-ignorants, personnalité bien tranchée et à vous arrêter--c'est bien
-tel et non tel autre comédien qui parcourt emphatiquement une menue
-scène.--Chez l'artiste de premier ordre, au contraire, quelle que soit
-sa force de production ou sa franchise d'exécution, la certitude
-existe que ce moi profond, dont il est déjà doué et dont il n'a nul
-besoin de se pourvoir, est un vaste champ d'expériences, champ sans
-limites, où certes il trouvera longtemps à inventorier, et à glaner;
-il sait que toute transposition de son âme amènera sans qu'il y tâche
-un autre décor d'imagination, et que son originalité se renouvellera
-de sources vraies, d'autant plus vraies qu'il ne fera qu'en éclaircir
-le flot, sans en être entièrement le créateur. A ces âmes sûres de
-jaillissement inattendu, peu importe le factice de l'attitude, et les
-facilités des silhouettes affectées.
-
-Or Poictevin, très concentré en son moi, très sûr des analogies de
-sensation de ses âges, les prend un à un, et son but serait de les
-bien détacher et faire transparaître en un rythme écrit, tandis que ce
-qu'on attendrait de lui maintenant qu'il a montré sa finesse
-psychologique et son intelligente attention des phénomènes
-physiologiques, ce serait quelque oeuvre plus entière et plus debout.
-Au moins est-il naturel de constater que si chez cet artiste l'oeuvre
-n'aboutit pas absolument, c'est par l'intensité même de son amour de
-l'art.
-
-
-
-
-PORTRAITS
-
-
-Ces portraits parurent à la _Revue Blanche_, à la _Société Nouvelle_,
-à la _Nouvelle Revue_. Les uns datent de 1895, d'autres de 1897, le
-dernier est tout récent. Ils donnent des âges un peu divers du
-symbolisme. Il en manque, mais les dimensions du volume déjà gros,
-nous restreignent à suivre surtout la ligne générale que nous y
-voulons donner, des origines du symbolisme pour la préface, et de ses
-possibilités, pour les articles qui suivent.
-
-
-
-
-PORTRAITS
-
-
-Paul Verlaine.
-
-Nous avons dit, sur la tombe encore ouverte de Paul Verlaine,
-l'expression de nos regrets et notre affection pour le grand poète
-prématurément enlevé à son oeuvre. Si c'eût été, à notre sens, le lieu
-d'une explication de sentiments, nous eussions pu développer que la
-fin de sa présence réelle impose aux hommes qui ont dépassé la
-trentaine et qui firent du vers français l'instrument de leur musique
-intérieure, le sentiment d'une disparition brusque dans leurs
-souvenirs de jeunesse littéraire. Avec lui, outre lui, s'en va, une
-fois de plus, la mémoire de Rimbaud, celle de Corbière, celle de
-Charles Cros; c'était le Poète Maudit qui vivait encore, puisqu'il
-voulut se nommer ainsi, et que ce titre demeurera à ce groupe puissant
-d'écrivains, étiquette pour l'histoire littéraire, comme celle de
-Romantiques ou de Parnassiens--épithète un peu emphatique, mais qu'il
-voulut lorsqu'il était le Pauvre Lélian. Qu'on en sourie plus tard,
-lorsqu'on aura oublié leurs droits à se plaindre, c'est possible; le
-mot pourra rester un des meilleurs pour les définir (sauf M. Mallarmé
-qui est autre).
-
-Quant à l'oeuvre, il n'est nullement trop tôt pour la caractériser et
-en fixer les traits principaux, Verlaine étant déjà dans la gloire,
-d'un consentement, diversement motivé, mais unanime, de tous les
-poètes.
-
-Cette gloire n'est pas constituée de par une heureuse adaptation de
-son genre à des faits actuels, elle n'est pas prouvée par des succès
-de pièces de théâtre, qu'une reprise pourrait démolir. Elle est parce
-qu'il fit de fort beaux vers, et qu'il sut tout entier se traduire,
-qu'il l'osa et y réussit. La poésie personnelle, quand elle fut
-sincère et qu'elle fut écrite avec l'intensité de la généralisation
-qu'il faut, est moins entamable aux outrages du temps, que toute autre
-oeuvre littéraire.
-
-Parmi ces tomes légers, mais si pleins de trouvailles et de pages
-complètes qu'ils éclipsent de tout leur éclat tant de massifs romans
-(quoi qu'on accusât ce poète, comme tant d'autres, de ne publier que
-des plaquettes), deux manières se succédèrent. Non qu'il faille trop
-catégoriser, car les _Poèmes Saturniens_, par la pièce célèbre «Mon
-rêve familier», les _Fêtes Galantes_, par leur merveilleux finale,
-préparent déjà les vers de _Sagesse_ et _d'Amour_ Dans _Jadis et
-Naguère_ les deux façons d'écrire et de concevoir l'unité de la pièce
-alternent. Les différences dans ce dernier livre sont justes assez
-importantes pour nous faire assister à cette évolution du vers
-parnassien parfait jusqu'à un vers modifié, libéré, assoupli, qui
-n'est pas le vers libre, mais qui s'en rapproche.
-
-La rythmique de Verlaine s'affranchit d'autant que le sentiment à
-traduire est intime, et aussi qu'il le veut aborder directement. Quand
-il se sert, et c'est son droit, d'un personnage quasi-dramatique qui
-apparaît un moment dans le tissu de son livre pour montrer son geste
-essentiel, sa forme est serrée, très rapprochée des vers classiques.
-Ainsi les jolis personnages des _Fêtes Galantes_ et de _les Uns et les
-Autres_, n'ont pas besoin qu'on leur invente des strophes nouvelles:
-par exemple ils ne peuvent se passer de jouer sur les anciens rythmes
-de toute leur légèreté, ils les tendent, ils accumulent les
-dissonances avant d'arriver à la résolution de l'accord; ils
-choisissent aux _Fêtes Galantes_ les plus coquettes des petites
-coupes, ils errent dans _les Uns et les Autres_ au long de
-l'alexandrin, cherchant un peu à s'évader, puis préférant en somme
-montrer que, s'ils sont captifs, c'est bien leur bon plaisir qui les y
-fait consentir. Mais quand Verlaine veut se montrer lui-même, parler
-en son propre nom, sans voile de fictions, généralement le vers et la
-strophe s'élargissent plus musicaux encore et débarrassés des petites
-méticuleuses préoccupations; généralement, mais pas toujours, car le
-dialogue avec Dieu dans _Sagesse_, un de ses plus beaux poèmes, est
-construit à l'aide de sonnets, ou plutôt de jeux sur le sonnet; mais
-c'est encore libérer le vers que d'utiliser une forme fixe à une
-destination jusqu'alors non signalée.
-
-Ce n'est pas une métrique nouvelle qu'apportait Verlaine; ceux qui le
-disent se trompent, c'était autre chose, c'était l'assertion que le
-poète doit assouplir la langue poétique à son génie propre et
-dédaigner d'y plier son génie; c'était de préférer nettement une
-hérésie au code poétique accessoire de la rime et de la symétrie, à
-une faute contre l'essence poétique, à une déviation de la phrase
-chantée; c'était la trouvaille de procédés pour peindre l'intime de
-l'âme humaine sans déroger à la majesté du lyrisme, mais en en rendant
-les plus frêles nuances.
-
-Considérez cette même tentative de faire aboutir la Muse pédestre et
-familière, chez M. François Coppée, et comparez: mieux que toute
-explication la confrontation des oeuvres indiquera de quel art
-Verlaine sait ennoblir le sujet en y touchant avec de menues
-ressources, mais avec son rythme particulier d'une ligne si noble que
-toute vulgarité est impossible; ce n'était pas seulement la vulgarité
-qu'il chassait du vers, mais la pointe, mais l'éloquence ou, mieux, la
-rhétorique, et la rime folle et ce qui n'était que littérature.
-
-En cela il se ralliait au grand mouvement poétique où passèrent Poe et
-Baudelaire, dont le but fut de resserrer les attributs de la poésie,
-de ne lui permettre de chanter que des instants vraiment dignes d'un
-style d'apparat. Les minutes heureuses de Baudelaire sont les mêmes
-que les minutes de tremblement, devant la divinité ou l'amour, de Paul
-Verlaine. Qu'on n'objecte pas que Baudelaire contribua plus que tout
-autre à édifier les murs solides où Verlaine fit brèche. Lui aussi
-cherchait à s'évader, il n'osa toucher au vers et choisit le poème en
-prose; s'il eût vécu, peut-être eût-il élargi ses tendances de
-liberté.
-
-Mais je n'ai voulu qu'indiquer la nature de l'évolution du vers chez
-Verlaine; prémisses et principes d'élargissement dans le fonds et dans
-la forme, voilà ce qu'il apportait: ce qui est plus important, c'est
-qu'il fut toute une âme complexe et nombreuse, pleine d'apparitions
-sombres à faces d'assassinés, pleines de vierges Marie long-voilées
-et de Christs aimables et s'inclinant vers sa faiblesse d'homme,
-abondante en masques variés et clairs, avec les voix si mélancoliques,
-dans des Trianons que menace l'automne, et que cette âme resta
-toujours fraîche, qu'il nous la montra sans cesse en plus de douze
-recueils de chansons, où le temps fera peu de déchet (sauf quelques
-pièces de circonstance en _Sagesse_), sans défaillance d'artiste, sans
-redites, avec long bonheur. Et s'il ne fut un prosateur
-qu'occasionnellement, de quelle jolie allure s'en va sa phrase,
-butante, objectante, serpentine, pleine d'apartés et de réflexions,
-dans les coins de Paris qu'il affectionnait. C'était une âme très
-sensible, très diverse, très vibrante, non pas une âme femme, comme
-dit M. Zola, mais capable de recueillir l'écho des plus fines
-sensations, ce que doit être l'âme d'un poète.
-
-
-Jules Laforgue.
-
-C'était un jeune homme à l'allure calme, adoucie encore par une
-extrême sobriété de tons dans le vêtement. La figure, soignement
-rasée, s'éclairait de deux yeux gris-bleu très doux, contemplatifs.
-Nul n'apparut avec un geste moins dominateur et un langage plus uni;
-nul ne fut moins comédien, moins personnage littéraire; ce qui
-n'empêcha la littérature d'être toute sa vie. La littérature, il la
-concevait non pas comme une chose par elle-même existante, mais comme
-un reflet, une traduction d'une philosophie. Non point qu'il eût
-jamais tenté des poésies didactiques, ou qu'il se fût jamais prêté à
-plaider une thèse; il existait, à son sens, il existait dans sa nature
-d'âme, un art, un besoin de saisir la philosophie comme une chose
-vitale; les phénomènes et les idées se simplifiaient en lui. L'idée de
-l'être ou du devenir se ramenait à des questions personnelles, et les
-grandes inquiétudes sur la destinée étaient ses problèmes de tous les
-jours et la matière de ses soliloques. Au début de sa jeunesse, cette
-tendance lui assura comme un bonheur; aux dernières années, il en
-vécut anxieux.
-
-Après les premières recherches, il avait trouvé les fondements de sa
-doctrine dans les livres de Hartmann. Sa joie d'ailleurs était de
-vivre par le regard. C'était un fidèle du Louvre et du Cabinet des
-estampes, un dévot du tableau et de l'image. Deux attirances nettes le
-tiraillaient, l'une de curiosité d'art, l'autre d'apostolat. Il eût
-aimé enseigner, instruire, prouver par de la pureté les bonnes
-intentions du grand Tout qui se crée lui-même; il était adepte du
-bouddhisme moderne,--comme un apôtre, du christianisme. Mais sa
-dilection allait aussi toute aux Primitifs qui peignirent des âmes, et
-sa curiosité à tout ce nouveau décor de Paris que la vie lui offrait
-libre à parcourir, puis il fut conquis par l'art exquis de Watteau et
-ses fêtes aux discrètes mélancolies, de sorte que sa première oeuvre
-imprimée fut dédiée à la gloire de Watteau et que la littérature
-l'emporta en lui sur la philosophie.
-
-Après un volume de vers philosophiques qui fut peu montré, qui fut
-annulé, voici les _Complaintes_; la préface des _Complaintes_ peut
-donner une idée du ton du volume détruit, c'en est, pour ainsi dire,
-un peu de la substance; c'est ce qu'il gardait du ton de ce volume par
-lui jugé insuffisant. Pourquoi ce titre et cette forme chez le moins
-anecdotier de nos poètes?
-
-Ceux qui savent, en leur âme, saisir l'étendue et la variété des
-phénomènes sont exempts d'orgueil ou de vanité. La complexité des
-choses finies et le silence de l'infini leur imposent une voix claire
-et distincte, mais sans cris. Ils hésiteraient à émettre des
-hypothèses, à tenter de divulguer l'inconnu, à gravir les premiers
-degrés de l'inconnaissable d'un ton trop oratoire. On ne peut, dans
-la quête du vrai, prendre à son compte le langage des héros
-grandiloquents.
-
-D'autre part, bien des intangibles vérités ne sont saisissables que
-par leurs contrastes qui sont, dans la vie, les douleurs, les misères,
-les ridicules. Un sentiment qu'un personnage de drame trouvera grand
-et exaltant, le philosophe le jugera petit et humble, non à cause de
-son essence, mais par la forme brève et incomplète qu'il prend en
-lui-même, en face de l'idée qu'il se forme de l'essence même de ce
-sentiment. Le philosophe ne peut oublier les contingences et les
-relativités et les points de contact cosmogoniques qui, à la
-rencontre, heurtent et abaissent l'enflure des âmes (il y en a
-toujours). Puis, tant qu'on ne peut conclure, et produire une vérité
-nouvelle forte d'évidence et qu'on doive prêcher, ne vaut-il pas mieux
-ne pas faire trop parade du sérieux de sa science et l'exprimer en
-souriant? Donc c'est à travers le Paris mental et passionnel,
-contrastant avec le Paris quotidien et d'affaires, que Laforgue va en
-méditant, en écoutant, en répétant. Lors sa complainte est tantôt une
-sérénade à l'impossible, ou la parade du clown qui pourrait expliquer
-le sens des choses du cirque, mais ne veut qu'y faire réfléchir par un
-trait topique, encore un bilan de recueilli qui rentre en sa chambre
-de travail, et récapitule, d'une ironie un peu triste, les
-disproportions (d'autres diront monstruosités) qu'il entrevit tout le
-jour.
-
-C'est étudier la disparate entre le possible et le réel que composer
-ainsi; cette disparate est source d'effets comiques, oui, au premier
-degré; mais elle est aussi tragique ou, mieux, triste, triste pour le
-contemplateur; la nécessité de traduire ces deux nuances exigeait un
-ton spécial, à créer; donc, pas ou peu d'élans d'éloquence, des vers
-très soucieux de l'allure du langage contemporain, des strophes
-nettes, calquées, non sur la durée rythmique, mais sur la durée de la
-phrase qui saisit un fait, une sensation; le livre devait être comme
-un ensemble de chansons mélancoliques; pourtant comme Laforgue voulait
-faire voir, et non chanter, il s'arrêta à ce titre, à cette gamme des
-_Complaintes_. Un errant, plus ou moins musicien, raconte aux
-passants, en langage populaire et poétique, avec des refrains, des
-faits, et il appuie son dire en exhibant une image populaire. Tel est
-le personnage principal qui se détaille dans ces _Complaintes_ qui
-demeureront et comme une date et comme une oeuvre.
-
-_L'Imitation de Notre-Dame la Lune_ est une multiforme élégie
-cosmogonique. C'est l'étude des reflets de la Lune à la Terre dans
-l'âme d'un songeur. C'est l'étude de sentiments modernes semblables,
-quoique diminués, à ceux des anciens pour Phoebé ou Tanit. Ce n'est
-jamais Hécate. Le règne de l'astre nocturne est pacifiant. Le plus
-révolté de ses sujets, c'est le poète rêvant qui la considère, comme
-autrefois l'astrologue, mais sans plus y chercher le chiffre de son
-mystère. Elle est là,--elle est diverse, pourquoi? et comment le
-savoir. Elle se mire dans des blancheurs à son image, âme pure ou
-coeur de romances, Pierrots mélancoliques et malins, sceptiques sauf
-vis-à-vis la blanche existence dans des carrières de craie, où ils
-passent le temps à figurer sans parole des représentations du monde.
-Elle se mire dans les profondeurs sous-marines, son reflet est comme
-un blanc cierge sortant des silencieux laboratoires où les êtres
-glissent ou rampent sur des féeries de végétaux pourpres, recouverts
-de l'onde opaque, près des polypiers, des assises madréporiques de
-mondes en formation. Elle sait tout, et elle ignore tout, puisque
-éteinte, puisque déserte, puisque seulement réflecteur. Quelle leçon
-pour cette Terre, ronde comme un pot-au-feu! comme il est dit dans _le
-Concile féerique_.
-
-Si l'_Imitation de Notre-Dame la Lune_ dépeint le décor de la nuit, et
-décore les vitraux de la Basilique du Silence, le _Concile féerique_
-met en scène ceux qui viennent détruire cette paix des choses par
-leurs vouloirs et la contorsion de leurs allures en quête de vie et de
-sensations. La Dame cherche le décor de gala et de fêtes amusantes
-qu'elle exige autour d'elle, et le ciel absolument nu se pare pour
-elle de toute son animation intérieure. Le Monsieur n'aperçoit, lui,
-que le monde monotone, sans spectateur éternel. Que faire en ce monde
-sans allées réelles, sans imprévu que les frêles embûches de
-l'illusion? rien de mieux que de les croire réelles, et tous deux y
-croient à demi, se comportent comme s'ils y croyaient tout à fait;
-c'est le destin des philosophies que d'être oubliées dans la pratique
-de la vie; à ce prix, au lieu de la désoler, elles en sont ornements
-et parures, et les deux protagonistes reconnaissent que la Terre est
-bonne, en acceptant simplement les multiples conseils du Choeur et de
-l'Echo. Vivre en toute simplicité et ne plus trop creuser, vivre à la
-bonne franquette, selon l'illusion de fête générale et épanouie de la
-Dame, ou bien les tréteaux disparaîtraient pour ne plus laisser voir
-que des déserts gris.
-
-En ces mêmes temps d'où date le _Concile féerique_, Laforgue terminait
-les _Moralités légendaires_. L'essence en est semblable à celle de ses
-poésies, mais ici, au lieu que le poète parle, supposant à peine
-parfois comme porte-parole son Pierrot, à la fois madré et de bonne
-foi, impulsif et philosophe, ce Pierrot nourri de métaphysique et
-discuteur (avec la bonne terminologie) qu'il a inventé et qu'il faut
-mettre à côté des autres Pierrots célèbres, celui de la chanson et
-celui de Banville. Laforgue choisit des personnages, et c'est Salomé,
-Andromède, Ophélie, le prince Hamlet, Pan, le socialiste Jean-Baptiste
-qui se jouent dans les événements, parmi les décors de rêves ou de
-réalité transposée.
-
-Oh! l'adorable livre de variations personnelles! C'est Laforgue qui se
-transfigure dans ce capricieux Hamlet dont l'idée vitale est à tous
-moments balayée par le plaisir qu'il éprouve à rimer la plus petite
-facette de son chagrin; c'est lui encore, le bon monstre d'Andromède,
-dont l'âme s'éveille en belle parure, dès que les caresses de la jeune
-Andromède, enfin apprivoisée, l'ont débarrassé de sa forme extérieure
-et gauche; c'est lui, le Pan qui poursuit la Syrinx en lui expliquant
-son rêve de vie; et les silhouettes féminines qui y passent
-représentent sa notion de la femme, à partir de l'idée un peu trop
-effarouchée et _a priori_ qu'en dessinent les _Complaintes_ et le
-_Concile féerique_. Salomé est un futur petit Messie féminin, la femme
-qui a abordé les hautes sciences; son boudoir est une coupole
-d'observatoire, son piano une lyre pour accompagner non des romances,
-mais la traduction lyrique de ses hauts concepts philosophiques; c'est
-la femme qui sait, non pas d'après les manuels, mais se confronta avec
-les sciences biologiques et astronomiques; quoi d'étonnant que cette
-jeune fille à la si suprême beauté soit savante comme un savant de
-vingt ans doué de génie, et que ses points de comparaison elle les
-établisse, non avec les autres petites filles, mais avec les
-nébuleuses qui se créent dans l'infini? Salomé, ce serait peut-être la
-compagne due au prince Hamlet, une union qui serait collaborative et
-pensante.
-
-Elsa, la petite Elsa, n'est qu'une jeune fille de la foule, parée
-seulement de beauté. Sa science de la vie, précoce quoique sommaire,
-sa prescience plutôt, non documentée mais si bien aiguillée vers les
-routes des sens, déconcerte le jeune Lohengrin, échappé des bureaux de
-Mont Salvat, comme souvent les jeunes filles poussées en pleine serre
-chaude du monde étonnent le bachelier encore engourdi d'humanités. Et
-Ruth, du Miracle des Roses, joint Salomé et Elsa. Elle n'a pas les
-pensées de Salomé ni les curiosités, elle en a le calme et les
-obstinations, et la dernière figure, la plus douce, est celle de la
-Syrinx si fière d'elle, de son intangibilité, qu'elle préfère
-s'évanouir au miroir des eaux pour laisser entier le rêve de Pan, lui
-soustrayant la désillusion du tous les jours en le hantant de la
-musique de sa voix.
-
-Et, autour de ces silhouettes de pensée pure, quel admirable décor
-tout d'invention, depuis la fête à l'Alcazar des Iles Esotériques,
-avec ses clowns philosophes et ses acrobates sentencieux, jusqu'au
-triste Elseneur, jusqu'à la vallée du Gazon Diapré irradiée de
-printemps.
-
-Ce livre fait foi des beaux livres que nous eût donnés Laforgue. Cela
-et ses poèmes suffisent à constituer sa physionomie, à nous faire
-regretter les développements des idées consignées dans les notules
-fragmentaires publiées après sa mort.
-
-Pour dire toutes ces choses ténues, il s'était forgé un style d'une
-extrême souplesse, sa phrase a l'allure d'un bel entrelacs. Point de
-parures ni de surcharge. Elle chemine très vite, pressée d'arriver à
-une autre idée, mais sa hâte ne l'empêche point d'enclore tous les
-mots essentiels; ces mots sont choisis de façon à provoquer dans
-l'esprit de multiples rappels d'idées analogues; des parenthèses sont
-indiquées, contenant le germe d'un alinéa que le lecteur peut se
-construire; cette phrase est vivante, ondoyante. Peu de musique, mais
-une plastique perpétuellement mobile, perpétuellement évocatrice,
-parfois des allitérations, des rappels de sonorité, mais toujours pour
-le sens. Voyez le commencement de Persée et Andromède, la cérémonie de
-Lohengrin, les monologues d'Hamlet, et le chant à l'Inconscient, les
-conseils de Salomé, et pensez que le maître alors qui dominait toute
-prose était Flaubert, et qu'il fallait chercher, chacun de son côté,
-une formule qui n'eût pas cette implacable beauté, et cette trop
-résistante certitude, cet absolu de netteté incommode pour exprimer
-les nouvelles idées complexes dont c'était l'heure de naître à la
-littérature.
-
-Sa perte est irréparable dans notre évolution littéraire, car il fut
-avec nous un de ceux de la première heure, un de ceux qui fondèrent le
-mouvement poétique actuel. Et sa manière de hardiesse philosophique et
-de libre style, qui pourrait dire l'avoir reprise? Je lui vois des
-lecteurs qui l'imitent de trop près, je ne lui vois pas de successeur,
-dans cette note moyenne entre le lyrisme et l'ironie, éclairée de
-grandes échappées de lyrisme pur où il excella. Nous étions alors fort
-peu nombreux, la perte d'un d'entre nous diminuait fort notre
-effectif, et nous nous comptâmes facilement en l'accompagnant jusqu'au
-cimetière perdu, quatre au plus, car Paul Bourget, venu là comme son
-ami des plus anciens, n'était pas des nôtres, esthétiquement parlant,
-et mon regret contre l'injurieuse sottise de la destinée s'accroît,
-quand je songe aux affections nombreuses dont l'entoureraient
-maintenant tant de jeunes écrivains de talent.
-
-
-Georges Rodenbach.
-
-Ni forêts ni collines ne bossèlent la largeur plate des Flandres. La
-terre arable s'y enchaîne aux dunes sablonneuses, et la plaine
-continue par la rive mobile de l'Océan. Des tours d'église, des
-chapelles de couvent éminent seules, sous le ciel brouillé, du niveau
-des maisons basses, individuelles, au plus familiales qui se pressent
-autour d'elles, ouailles, comme autour d'un doigt levé, initiateur et
-guide; et dans ce pays tout prairies et champs, jardins et
-maraîcheries, la race ancienne, blonde et têtue, robuste et lourde,
-prudente et avocassière, oscille des frairies aux prières, des
-kermesses aux béguinages. La race est sans nuances. Qu'elle contient
-peu de types qu'on pourrait se représenter méditant, comme dans les
-panneaux des primitifs, aux fenêtres à croisillons d'où s'entrevoit un
-long canal rectiligne et muet, avec sa chaussée d'herbe rase broutée
-par de prospères moutons, et sur ses eaux, une lourde barque, ou bien
-le bateau de voyageurs, fumeux et poussif, glissant à travers les
-traînes recourbées que jettent, d'une rive à l'autre, les nénufars et
-tant de plantes d'eau.
-
-La Flandre est restée nationalisée, ses communes ont résisté à la
-poussée d'un gouvernement central, mais la machine et l'industrie
-l'ont profondément modifiée. Si le ciel de Flandre est demeuré cette
-chose prodigieusement sensible à toutes variations de couleur et dôme
-encore le paysage d'un successif kaléidoscope, varié de toutes féeries
-de l'humidité, la tuile a chassé le chaume; des cubes blancs de
-briques crépies ont remplacé l'ancienne maison basse, et des musiques
-triviales et modernes sonnent aux carillons. L'art de ces provinces
-est dès longtemps en déchéance. Il n'y a plus guère de bons peintres
-flamands; il n'y avait plus, dès longtemps, de poètes.
-
-Georges Rodenbach est le premier qui ait réveillé la Muse qui dormait
-en ce pays. Elle sortait d'un long hiver de songes, quand elle revit
-autour d'elle le vieux décor, la huche, le rouet, l'alcôve profonde
-dont le mur est gaiement bariolé de plaques de faïence, et le métier
-de dentellière, où elle écrivait jadis de si douces arabesques. Elle
-se frotta les yeux et sortit, pour regarder la façade de la vieille
-maison qui se répercutait encore, comme en un miroir d'étain poli,
-dans le calme canal rectiligne et muet. La façade de bois, fouillée
-industrieusement, comme par un taret artiste, était d'un gris plus
-noirâtre, et les fleurs polychromes s'étaient fanées. L'ornement d'or
-emblématique était vert-de-grisé au pignon. Cela tenait pourtant
-encore, mais tout autour de sa propre demeure des teintes crues
-s'étaient peintes sur toute la face des maisons voisines. Les
-heurtoirs ouvragés avaient disparu. Au lieu des mariniers et des
-bourgeois riches, en file heureuse, des pauvresses en longues mantes
-noires, des paysans en blouses bleues et des prêtres noirs marchaient
-sur les dalles silencieuses du quai, où autrefois la bonne Muse avait
-vu tant de richesses sur les galiotes, tant de velours et d'or sur les
-femmes et de si belles plumes à la toque des hommes; et la Muse avait
-les cheveux gris. Elle rejeta comme disparate d'elle son ancien
-manteau de fête, et triste se remit à son métier de dentellière, et
-quand elle rechercha en elle-même les vieux refrains populaires, elle
-ne les retrouva plus. On parlait bien parfois de Tiel Ulenspiegel,
-mais si peu! L'usine fumait, les artisans chantaient des grossièretés;
-aux coins joliets de la rêverie, l'araignée avait amoncelé ses toiles,
-et la pauvre Muse vit bien que le passé était enterré sans autre
-survie qu'elle, et ne pouvant guider les hommes par l'ancienne mélopée
-dont ils avaient perdu le sens, elle se mit à réfléchir sur le
-présent, elle chercha à l'expliquer. Elle rêva, en marchant à petits
-pas sur le gazon des béguinages, en parcourant lentement les églises,
-fermant les yeux aux bondieuseries de plâtre peint, pour ne les
-rouvrir qu'à de vieilles toiles familières. Elle rêva sur son propre
-silence, sur sa lampe sereine dans la chambre sans murmures, près la
-rue frigide et calme comme la neige de la nuit au premier éveil du
-matin. Elle se perdit à suivre les méandres des broderies. Elle ne
-chanta plus, elle parla, d'une voix précise, mais lointaine, comme
-atténuée. Elle expliqua en rattachant sans cesse le présent à ses
-vieux souvenirs, comme deux fils qui furent rompus et qu'elle réunit
-en rêvant, tristement et doucement.
-
- * * * * *
-
-Depuis _la Jeunesse blanche_ l'estime de ses confrères a donné à
-Rodenbach ses grandes lettres de naturalisation française; c'est un de
-nous. Le causeur qu'il est, fin, abondant en notations aiguës, est
-vivace de notre terreau de Paris, et son pays n'est à ces moments pour
-ceux qui l'écoutent que comme un fond discret qu'il évoque ou dissipe
-à sa guise. L'écrivain est resté fidèle aux voix d'autrefois, aux
-horizons plaqués sur les yeux de son enfance. Il est, ce qui est assez
-peu fréquent chez nous, un intimiste. Il enlumine les missels d'un
-vieil évangile, d'un commentaire vivant, où prient des recluses, de
-scolies, où chante un contemplateur. Dans sa terre d'exil, des
-personnages taciturnes se définissent le silence et leurs rares
-mouvements, et se perfectionnent entre eux les idées fines que leur
-inspire l'assiduité presque monacale de leurs réflexions sur l'âme des
-choses; il y a là un décor éteint exprès, mi-jouré, d'une chapelle à
-la Vierge où pendent les ex-votos de pèlerins selon l'Inconscient. Les
-humbles croyants qui lui parlent rencontrent un confesseur un peu
-bouddhiste. Mais c'est après s'être grisé de la joie des couleurs d'un
-Chéret, du ballet de la rue parisienne qu'il entre en la cellule où il
-soupèse, sur une balance à lui, les infiniment petits de la rouille
-des choses. Le glas du Voile, les mains lunaires d'Ophélie et ses
-cheveux inextricables, il les rencontre partout parce qu'il les porte
-en lui. Il sait les vies brillantes et fanfarantes, mais
-volontairement il entoure d'une étamine ou d'une mousseline brodée de
-dessins blancs l'enfant de son rêve, et il a élu terre d'évocation
-Bruges, la ville aux carillons, la ville mi-déserte, la ville où les
-Memling brillent comme châsses d'améthyste dans le silence propre d'un
-hôpital. Il a choisi Bruges, non tant le Bruges réel qu'un
-Bruges-Musée qui est à lui et qu'il développe.
-
-Or, Bruges-la-Morte sort du suaire des ans. Bruges-la-Morte s'en va
-pour laisser place à une résurgence, à la venue, à l'infiltration
-d'une vie plus moderne à travers les vieilles pierres, et tel est le
-sujet du _Carillonneur_.
-
-Il y a dans toute ville morte, mais riche de la gloire de l'art, des
-gens de vrai bon sens, curieux de beauté, amoureux de mélancolie, qui
-adorent les pierres saures, l'encens dans l'église silencieuse, la
-douceur résignée d'une vie nonchalante, bousculée à peine un jour
-par le brouhaha d'un marché, et revivant le dimanche de sobres
-pompes de cloches et de processions, et la joie d'une quiétude
-encore plus parfaite. Ceux-ci, à Bruges, eussent désiré qu'il y ait
-chez eux, un point spécial en Europe, une ville évocatoire, galerie
-d'architectures, avec une vie d'ancêtres accrochée aux murs et contée
-par toutes les boiseries et les meubles d'antan; et ce beau qu'ils
-eussent créé eût été le but de visites de rêveurs, de pèlerinages de
-sages. Les arts graphiques et la pensée des philosophes se fussent
-éjouis de cette ville-asile, de ce havre de tranquillité. Quelle belle
-chose en notre Europe financière et militaire, où la meilleure
-hypothèse de demain ne nous offre que la vision horrible d'une armée
-industrielle, d'un peuple de comptables mâtés par la machinalité du
-calcul et d'ouvriers peinant près des hauts-fourneaux, quelle belle
-chose qu'un train stoppant dans une gare dénuée de wagons de
-marchandises, tranquille comme une station de petit village, et qu'on
-entrât dans une cité, où tout serait «luxe, calme et beauté» et aussi
-rêverie près de l'ombre du passé, ville vivotante sauf les voix amies
-de l'art, ville-chronique, fabuleuse presque d'irréalité par le
-contraste avec les turbulences circonvoisines, et que le sable des
-minutes se concrétât en un coin distinct des multitudes, et qu'un
-exemple fût d'une cité de recueillement.
-
-Mais intervient l'usinier, l'homme d'affaires, le perceur d'isthmes,
-le combleur de rivières, et l'on trouve plus facile de transformer que
-d'aller créer au loin. Ceux-ci à Bruges, insoucieux de l'esthétique,
-poursuivent une résurrection, le retour des nefs sous forme de
-steamers, et la création du monstrueux cabaret qu'est un port de
-commerce. Comme ils promettent l'or, ils entraînent l'acclamation de
-la foule. Donc Bruges, munie d'un port, luttera contre Anvers, contre
-Hambourg. Les piles de charbon, les entassements des ballots, toute la
-broussaille sale des docks s'installera; les bordées cosmopolites des
-matelots s'éjouiront de l'orgue mécanique à côté des grossières danses
-des paysans devenus mercantis. La chose n'est pas faite encore, mais
-elle est commencée. C'est l'effritement d'une tranquillité pieuse que
-considère Borluut de cette cage de carillonneur, où il entreprit de
-désapprendre aux timbres la valse de Faust pour y restaurer l'écho des
-antiques Noëls. C'est la vieille heure, l'heure de la rêverie, de la
-méditation, l'heure longue du repliement sur soi-même qu'il écoute à
-la cadence voilée des vieilles horloges que collectionne Van Hulle.
-Mais cette chanson menue comme la sonorité d'une vieille argenterie
-délicatement maniée est trop frêle pour lutter avec le bruit nouveau
-de fanfares, d'orchestrions, de clameurs de bourse. Son rêve se
-démolit sur la terre; cependant qu'il s'isole de plus en plus haut
-jusqu'à la dernière plate-forme du beffroi les formes parentes de
-celles à son image ne vivent plus que dans les nuées; sur le pavé des
-places on fait des affaires. Le carillonneur est le seul habitant
-mental de la ville qu'il s'est créée. Non! il a trouvé son analogue,
-l'Ève de ce tiède milieu de mémoire réfléchie. Mais si l'étreinte du
-songe laisse Borluut brisé, elle la rejette, cette douce Godelieve,
-dans la file des pénitents qui, au jour anniversaire, venus d'un
-proche couvent, marchent pieds nus sur le pavé inégal et dur. Les âmes
-fidèles sont broyées, les âmes de passé se cloîtrent, dans le
-monastère ou l'abdication du bonheur, car elles ne peuvent vivre,
-froissées de bourrades, insultées, lapidées dans le tohu-bohu de la
-ville qui se rue au marché et hurle vers les banques. Borluut et
-Godelieve sont des désespérés. Ils apportent en tout acte une foi
-sérieuse et haute, et l'amour leur semble, quand ils se rejoignent
-hors la légalité quotidienne, les divines épousailles. Godelieve pour
-Borluut, c'est la femme et c'est l'agneau. Borluut pour Godelieve,
-c'est le seul homme, parce que seul il écoute et perçoit les
-vibrations de la pensée; ce seraient les amants heureux dans les
-Vérones où a parlé l'Esprit, les blancs catéchumènes enchaînés par
-leur mutuel regard, dansant nus et innocents devant les phalanges
-célestes. Mais quelle impossibilité de vivre dans la ville du port de
-commerce, parmi les marteaux qui clouent les caisses, et les tenailles
-acharnées à déballer les lointaines épices, et la voix des crieurs
-d'additions. Borluut et Godelieve peuvent être la vraie vertu; comme
-ils parlent une simple langue d'extase, ils ne pourront passer
-inaperçus dans une Babel du chiffre. Godelieve pleurera, Borluut
-mourra, un poète entendra leur élégie.
-
-Légende du Nord, fragment de la nouvelle Vie des Saints pareille à
-l'ancienne, en ce sens qu'elle enregistre les miracles de
-désintéressement, et la vie simple de ceux qui ne sont sensibles qu'à
-l'Infini se manifestant en eux et autour d'eux. Les lentes prières
-accompagnent les quenouillées dans les veillées des naïfs émus, et
-quand la prière est finie, avant de recommencer, une voix douce conte
-une illustration de l'acte de foi, d'un accent d'amour et de désir,
-une histoire trempée de larmes. Un très court détail des circonstances
-accompagne le récit probant comme un apologue, un peu mystérieux comme
-un lied. On cherche à faire saisir la nuance des âmes dont on parle,
-prochaines de celles des auditeurs, mais qui ont déjà vécu toute leur
-vie. Ce sont narrés semblables à celui des amours de Borluut et de
-Godelieve. A travers le décor local et le ton qu'il commande, une part
-de vérité générale le réunit aussi à la longue complainte des âmes
-sentimentales et crucifiées, à cette grande laisse qui commence aux
-amours de Tristan, à cette grande phrase à laquelle chaque poète unit
-une parenthèse, la chanson de l'amour béni et savoureux que les
-circonstances brutales modifient en martyrs.
-
-Ils sont touchants, ces amoureux pâles, dans la cité où les moteurs et
-les dynamos vont faire irruption. Le carillon de Borluut est comme
-l'orgue d'un vieux maître de chapelle, qu'on taxe de folie, parce
-qu'il se souvient toujours de quelque fulgurante apparition de sainte
-Cécile descendue sur des rayons de mélopée, pour ajouter l'ivresse de
-la beauté entrevue à celle des vingt ans sonores du musicien. Et la
-pauvre Godelieve aux yeux de lac, au teint de lait, n'est-elle pas de
-la famille de ces douces femmes closes dans une quotidienne
-simplicité, enrichissant de profondeur tout détail de vie qu'elles
-touchent, à travers qui les peintres primitifs ont effigié les saintes
-femmes, celles qui pleurent aux pieds du Christ et les madones un peu
-lourdes et gauches, mais d'un si intime recueillement, auprès de qui
-l'enfant Jésus tourne les pages d'un livre? Elle est d'une tendresse,
-sans élans de paroles, profonde et victorieuse comme l'habitude, avec
-des ténacités d'héréditaires passions, des souplesses cachées de tiges
-de lierre sous l'épaisseur des feuillures. C'est une passionnée aux
-mains jointes, mais si ardente que les feuillets de l'Evangile lui
-apparaissent semés des lettres pourpres de l'amour, et sa logique
-extase la mène aux portes de fer rougi de la passion.
-
-I
-
-Rodenbach s'est beaucoup souvenu. C'était son droit. Il s'est remémoré
-la terre natale et l'a démaillotée de l'oubli. Une partie de son
-talent vient de ses solides attaches avec le passé. C'est par là qu'il
-a exercé sur la littérature de sa petite patrie, tout en se fondant
-dans la nôtre (car il n'y a qu'une littérature française et on peut y
-évoquer les Flandres au même titre que les villages cévenols), une
-grosse influence. Il a retrouvé des clefs perdues pour rouvrir la
-chartre de l'église des ancêtres. Il a indiqué la voie à ses
-compatriotes. Ils ne le disent pas tous, mais tous le savent. Et
-songez qu'il fut seul en cette province immense et décuplée par
-l'indifférence littéraire que fut la Belgique. Si un homme a triomphé
-de son milieu, c'est bien lui. Le seul De Coster avait écrit là-bas,
-au milieu d'académiques patoisements, bouffons, comme si de beaux
-esprits de canton avaient pratiqué la littérature française, ou
-qu'à la cour de Soulouque le petit nègre eût brillé dans les
-cérémonies officielles. Sans doute Paris n'était pas loin, mais,
-intellectuellement, aussi éloigné qu'au temps des plus somnolentes
-diligences. Rodenbach a rapproché les distances et donné aux siens un
-salutaire exemple. C'est le moindre de ses mérites, mais c'en est un,
-et actuellement, je tiens à le dire, nos lettres et nos lettrés n'ont
-pas, lorsqu'il quitte Paris pour retourner là-bas, d'ami plus chaud,
-plus sincère, plus sûr et plus prêt, sans accentuer un seul de nos
-défauts, à vanter haut et ferme ce que nous pouvons avoir de qualités.
-
-
-Villiers de l'Isle-Adam.
-
-_Notes à propos d'un livre récent._
-
-I
-
-A un temps convenable après la mort de Villiers de l'Isle-Adam, M. du
-Pontavice de Heussey met au jour un volume anecdotique touchant la
-biographie de l'écrivain disparu, et quelques dates de production de
-ses oeuvres. Les premiers chapitres de ce livre sont pieux en ce
-qu'ils fixent la généalogie dont l'écrivain fut fier, curieux en ce
-qu'ils dissipent plausiblement les ombres que quelques contestations
-laissaient planer sur ce droit aux aïeux dont il fut si jaloux,
-intéressants parce qu'ils nous content des périodes de prime jeunesse
-sur lesquels peu de documents, sauf celui le plus intéressant, du
-commencement de l'_Avertissement_ (_Chez les Passants_, p. 287). Après
-ces bonnes pages sur les années d'apprentissage, le biographe entame
-l'histoire des années de maîtrise, et là rien n'est à glaner d'inédit,
-rien qui n'eut été conté par le maître ou quelques-uns de ses vieux
-amis, et rien de saillant à relever, que quelques erreurs légères et,
-il est vrai, sans nocivité pour la mémoire du biographié.
-
-La légende d'ailleurs dont l'anecdote et le racontar ont ensablé le
-souvenir de cette vie, n'est de nul intérêt; fondée sur tels passagers
-avatars imposés à l'écrivain par sa détresse, tels récits de
-concessions à la grande presse déterminées par ce même urgent motif,
-sur telle prodigue loquacité à propos de ses prochaines oeuvres,
-naturelle si l'on pense qu'elles étaient, ces oeuvres, sa vie même,
-cette légende est puérile et, à vrai dire, ne narre rien.
-
-Le seul point peut-être qui offrirait quelque intérêt, mais celui-là
-se retrouve en la vie de presque tout écrivain d'exception, serait
-d'énumérer et d'expliquer quels furent les éditeurs, inconnus,
-besogneux, fantastiques parfois, éphémères presque toujours qui
-osèrent seuls risquer les responsabilités financières de ces livres,
-et démontrer que sauf vers la fin de la vie de Villiers, ce furent
-dans les plus jeunes et les moins pécuniaires des revues, dans des
-papiers de lettres aussi audacieux qu'éphémères, que furent publiés
-contes, romans et drames, dont ils comptèrent parmi les meilleurs
-ornements et sacrifices, dont ils demeurent pour les bibliographes les
-plus efficaces curiosités.
-
-Ainsi _passim_ existent ces pages dans la _Revue fantaisiste_, la
-_Revue des lettres et des arts_, revue fondée par Villiers, la
-_République des lettres_, devenues classiques, et d'autres si
-inconnues comme le _Spectateur_, revue franco-russe où parut par
-exemple l'_Inconnue_ (des _Contes cruels_).
-
-Comme date (il est inutile de le redire), Villiers de l'Isle-Adam
-appartint et fréquenta au groupe dit le Parnasse contemporain; dans
-une explication plus large que celle qui enferme cette dénomination de
-groupe sur quelques personnalités qui défendent encore, attardés, les
-vieux rythmes de la poésie romantique, les Parnassiens de ce temps
-étaient, en somme, des novateurs sinon de fait, du moins de goût.
-L'Ecole réclamait, contre un modernisme assez lâche, le droit à
-l'évocation des mythes, à la résurrection historique, à l'exotisme;
-ses alliances allaient vers les peintres symboliques et les
-préraphaélites, et aussi défendaient les premiers impressionnistes;
-son engouement se précisait musicalement vers Wagner; en prose les
-adeptes voulaient suivre Théophile Gautier et Banville dans leur art
-de la nouvelle un peu ailée, contemporaine, mais de haut. L'influence
-de Flaubert fécondait leurs rêves épiques.
-
-Villiers fut presque l'un d'eux par quelques-uns de ces points
-communs, mais il s'en distinguait éminemment par la possession d'une
-philosophie personnelle et par le don d'ironie, rarement départi aux
-jeunes écrivains de ce moment, et aussi par une souplesse à manier
-différentes formes d'art, rarement exercées dans le cénacle.
-Dramatiste, nouvelliste il le fut avant eux; poète en leur gamme, il
-le fut peu et peu de temps; ces brodequins lui furent-ils trop
-étroits, c'est probable, et, en ce cas, il rentrerait dans cette
-nombreuse catégorie des poètes français qui rejetèrent le rêche et
-strict instrument de l'alexandrin pour confier alors leur rêve à la
-prose cadencée. Le poème en prose aux proportions étendues tout au
-long d'un conte, souvent aussi le poème en prose pris, laissé, repris
-au long d'un conte pour en interpréter les musiques principales et
-thématiques, la large phrase rythmée du poème en prose appliquée à la
-farce, pour y donner nette la configuration d'un personnage et, en
-face, de vives et cursives railleries écrites à plaisir dans
-l'impersonnel et presque le plus administratif des styles, tels sont
-les deux points les plus opposés, contrastants de la manière de
-Villiers. Idéalement des façons d'aborder les sujets aux amples
-développements issues de Poe, d'Hoffmann et de Flaubert, des façons de
-développer (le premier) les risibilités d'une certaine science
-moderne, pratique et opaque, procédant en cela de Poe mais avec toute
-l'invasion d'un procédé de plaisanterie résidant en la gravité de
-l'intonation et la pompe des lignes de phrases pour enchâsser la
-calembredaine, et des façons d'insérer en des pages narratives et
-coupées en petits intervalles, des crissements secs de formules brèves
-frappées en médailles, déduites en illusoires proverbes et en bouffons
-aphorismes. Ces caractères marquent une série d'oeuvres diverses,
-soit, parmi tant, _l'Amour suprême_, _la Maison du bonheur_, _Véra_,
-_le Phantasme de M. Redoux_, _la Machine à gloire_, _le Plus beau
-dîner du monde_, _la Couronne présidentielle_, et, dans de plus amples
-proportions, mais dans une semblable genèse du procédé, _Tribulat
-Bonhomet_ et _l'Ève future_.
-
-_Bonhomet_, _l'Ève future_, _Axel_, sont les trois points élevés de
-cette série d'oeuvres, de ce laborieux travail de trente ans.
-_Bonhomet_ (ici ouvrons une parenthèse); en toute oeuvre, si parfaite
-qu'ait cru l'ériger l'auteur, si peu vaniteux que fût, il semble,
-Villiers, il dut, lui, le correcteur perpétuel, croire des pages
-menées complètement à bien, puisqu'il les donna, et ceci dit, en
-faisant toute restriction, puisque la détresse en pouvait hâter les
-publications,--en toute oeuvre, se produisent bientôt des fanures,
-apparaissent des lézardes, des draperies s'éliment, des ors
-s'émincent, des opales meurent. Il semble qu'en le livre ci-étudié une
-part surtout souffre déjà l'injure du temps, et cela parce qu'elle fut
-plus vivement écrite, plus imprégnée du souffle contemporain. C'est la
-comédie, ou plutôt l'intermède comique qui s'entrelace aux idées
-sérieuses, lyriquement dites; et s'il reste de Bonhomet l'image
-puissante d'un Prudhomme, d'un Prudhomme développé, devenu fort, car
-son ignorance et son incapacité d'intellect peuvent à cette heure
-diriger et utiliser les ressources pratiques de la science,
-quelques-uns, beaucoup des _mots_ qui émaillent le texte ont pâli.
-Mais il reste une puissante caricature d'un certain esprit, ou plutôt
-d'une certaine allure d'existence scientifique. Bonhomet est avec
-justesse le représentant d'une science qui est beaucoup plus une
-nomenclature qu'une science pure, et qu'il sait d'ailleurs réduire à
-la pure nomenclature; il est le médecin fier et ignorant et solennel.
-Il n'est pas l'homme de la science; il est le fétichiste des résultats
-grossiers de quelques spéciales méthodes; il est à la science ce que
-les perroquets des _plagiaires de la foudre_ (_Histoires insolites_)
-sont à la littérature.
-
-Aussi dans _l'Ève future_, ce rêve de si loin, qui peut venir, comme
-le raconte M. du Pontavice, d'une anecdote touchant quelque lord
-anglais dont le singulier suicide fut frappant, du propos un peu
-étonnant au moins d'un ingénieur américain, qu'on aperçoit là, ou
-plaisant à froid, ou un peu exalté d'enthousiasme pour Edison, mais
-qu'on pourrait aussi voir issu d'un esprit préoccupé longtemps du
-joueur d'échecs de Maelzel aussi ayant longtemps sondé le mystère de
-quelques-unes des plus poignantes nouvelles d'Hoffmann (car il existe
-le mythe de Coppélia), dans _l'Ève future_, dans cette production bien
-nouvelle les fanures sont la place presque maintenant vacante qu'y ont
-prise les lazzis, aussi des manques dans l'intérêt, au premier abord
-toujours croissant, lorsqu'on repasse par les longues préparations
-scientifiques, par où Villiers veut donner à son songe les allures de
-la vraisemblance et de la probabilité (soin inutile), tandis que
-s'ajeunit le long développement de l'idée mère «Ah! qui m'ôtera cette
-âme de ce corps» dont l'incantation s'étend en longues et lentes
-musiques captivantes dans les chapitres _Par un soir d'éclipse_,
-_l'Androsphynge_, _l'Auxiliatrice_, _Incantation_, _Idylle nocturne_,
-_Penseroso_.
-
-A quoi doit-on attribuer ces légères tares de _l'Ève future_, cette
-inutile démonstration de la machine de l'Andréide, et les quelques
-vains soliloques d'Edison, et même le superflu de quelques dialogues
-avec lord Ewald; à côté des chapitres précités, à côté de cette
-définition de l'Andréide «dont le propre est d'annuler en quelques
-heures, dans le plus passionné des coeurs, ce qu'il peut contenir pour
-le modèle de désirs bas et dégradants, ceci par le seul fait de les
-saturer d'une solennité inconnue, et dont nul, je crois, ne peut
-imaginer l'irrésistible effet avant de l'avoir éprouvé». A côté de «il
-nous est permis de réaliser, désormais, de puissants fantômes, de
-mystérieuses présences mixtes... cependant ce n'est encore que du
-diamant brut, c'est le squelette d'une ombre attendant que l'ombre
-soit», pourquoi les inutiles descriptions de la chair artificielle,
-etc. La raison qui nous en apparaîtrait la plus claire, c'est que
-Villiers, peu confiant en l'intelligence philosophique des lecteurs à
-qui il s'adressait, a cherché à créer pour eux un livre philosophique
-et lyrique qui fût en même temps amusant; de là le découpage des
-chapitres; de là des contrastes et des moyens de dramaturgie facile;
-de là la concentration superflue de toute l'idée du livre en tout ce
-récit des aventures de Mme Any Anderson, aussi le portrait-charge de
-Miss Alicia Clary, parfois poussé trop au grotesque, émaillé de mots
-d'une condensation plutôt apparente. Villiers a voulu être amusant, et
-dépasser, sur le terrain de la littérature fantastique, les
-adaptateurs heureux, comme il espérait en égaler les maîtres réels;
-les taches de l'OEuvre d'art métaphysique, de la légende moderne dont
-il avait conçu l'idée, appartiennent en propre autant au milieu
-ambiant, au milieu qui ne sait tolérer l'idée pure qu'enguirlandée
-d'anecdotes plaisantes, qu'au tempérament de l'auteur et à son
-penchant vers la raillerie.
-
-II
-
-L'esthétique particulière de Villiers de l'Isle-Adam quelle est-elle?
-
-«Le génie pur est essentiellement silencieux, sa révélation rayonne
-plutôt dans ce qu'il sous-entend que dans ce qu'il exprime; pour se
-rendre sensible aux autres esprits, il est contraint de s'amoindrir
-pour passer dans l'accessible.
-
-«Il est obligé d'accepter un voile extérieur, une fiction, une trame,
-une histoire dont la grossièreté est nécessaire à la manifestation de
-sa puissance et à laquelle il reste complètement étranger; il ne
-dépend pas, il ne crée pas, il transparaît.
-
-«Il faut une mèche au flambeau, et quelque grossier que soit en
-lui-même ce procédé de la lumière, ne devient-il pas absolument
-admirable lorsque la lumière se produit... Le génie n'a point pour
-mission de créer mais d'éclaircir ce qui, sans lui, serait condamné
-aux ténèbres. C'est l'ordonnateur du chaos; il appelle, sépare et
-dispose les éléments aveugles, et quand nous sommes enlevés par
-l'admiration devant une oeuvre sublime, ce n'est pas qu'elle crée une
-idée en nous, c'est que, sous l'influence divine du génie, cette idée
-qui était en nous, obscure à elle-même, s'est réveillée comme la fille
-de Jaïre, au toucher de celui qui vient d'en haut (Hamlet, _Chez les
-Passants_, p. 40, un article déjà paru dans la _Revue des Lettres et
-des Arts_, vers 1863.)
-
-Mon art, c'est ma prière, et, croyez-moi, nul véritable artiste ne
-chante que ce qu'il croit, ne parle que de ce qu'il aime, n'écrit que
-ce qu'il pense; car ceux-là qui mentent se trahissent en leur oeuvre
-dès lors stérile et de peu de valeur, nul ne pouvant accomplir oeuvre
-d'art véritable sans désintéressement, sans sincérité.
-
-Il faut à l'artiste véritable, à celui qui crée, unit et transfigure
-ces deux dons indissolubles dans la science et la foi. (Souvenir,
-_Chez les Passants_, p. 43.)
-
-La littérature proprement dite, n'existant pas plus que l'espace pur,
-ce que l'on se rappelle d'un grand poète, c'est l'impression dite de
-sublimité qu'il nous a laissée, par et à travers son oeuvre, plutôt
-que l'oeuvre elle-même, et cette impression, sous le voile des
-langages humains, pénètre les traductions les plus vulgaires (_La
-Machine à gloire_).
-
-La philosophie, nous la trouvons aussi éparse au long de son oeuvre en
-quelques phrases.
-
-«Mon mégaphone même, s'il peut augmenter la dimension, pour ainsi
-dire, des oreilles humaines, ne saurait toutefois augmenter de _Ce_
-qui écoute en ces mêmes oreilles--... Quand bien même j'arriverais à
-faire flotter au vent les pavillons auriculaires de mes semblables,
-l'esprit d'analyse ayant aboli dans le tympan les existences modernes,
-le sens intime des rumeurs du passé (sens qui en constituait encore un
-coup la véritable réalité), j'eusse beau clicher en d'autres âges
-leurs vibrations, celles-ci ne représenteraient plus aujourd'hui, sur
-mon appareil, que des sons morts, en un mot que des bruits _autres_
-qu'ils furent, et que leurs étiquettes phonographiques les
-prétendraient être, _puisque c'est en nous que s'est fait le silence_.
-
-Ainsi tu oubliais cependant que la plus certaine de toutes les
-réalités, celle, tu le sais bien, en qui nous sommes perdus, et dont
-l'inévitable substance en nous n'est qu'idéale (je parle de l'infini)
-n'est pas seulement que raisonnable. Nous en avons une lueur si
-faible, au contraire, que nulle raison, bien que constatant cette
-inconditionnelle nécessité, ne saurait en imaginer l'idée autrement
-que par un pressentiment, un vertige; ou un désir.» (_Ève future_).
-
-«Maître, je sais que selon la doctrine ancienne, pour devenir tout
-puissant, il faut vaincre en soi toute passion, oublier toute
-convoitise, détruire toute trace humaine, assujettie par le
-détachement. Homme, si tu cesses de limiter une chose en toi,
-c'est-à-dire de la désirer, si, par là, tu te retires d'elle, elle
-t'arrivera, féminine, comme l'eau vient remplir la place qu'on lui
-offre dans le creux de la main. Car tu possèdes l'être réel de toutes
-choses en ta pure volonté, et tu es le dieu que tu peux devenir.
-
-Les dieux sont ceux qui ne doutent jamais. Echappe-toi comme eux par
-la foi dans l'Incréé. Accomplis-toi dans ta lumière astrale, surgis,
-moissonne, monte. Deviens ta propre fleur. Tu n'es que ce que tu
-penses, pense donc éternel...
-
-Ce qui passe ou change vaut-il qu'on se le rappelle? Qui peut rien
-connaître sinon ce qu'il reconnaît. Tu crois apprendre, tu te
-retrouves, l'univers n'est qu'un prétexte à ce développement de toute
-conscience. La loi, c'est l'énergie des êtres, c'est la notion vive,
-libre, substantielle qui, dans le sensible et l'invisible, émeut,
-anime, immobilise ou transforme la totalité des devenirs. Tout en
-palpite. Te voici incarné sous des voiles d'organisme dans une prison
-de rapports. Attiré par les aimants du désir, attrait originel, si tu
-leur cèdes, tu épaissis les liens pénétrants qui t'enveloppent. La
-sensation que ton esprit caresse va changer tes nerfs en chaînes de
-plomb. Et toute cette vieille extériorité, maligne, compliquée,
-inflexible--qui te guette pour se nourrir de la volition vive de ton
-entité--te sèmera bientôt, poussière précieuse et consciente, en ses
-chimismes et ses contingences, avec la main décisive de la mort. La
-mort c'est avoir choisi. L'impersonnel c'est le devenir... Ayant
-conquis l'idée, libre enfin de ton être, tu redeviendras, dans
-l'Intemporel, esprit purifié, distincte essence en l'esprit absolu, le
-consort même de ce que tu appelles une déité... Saches, une fois pour
-toujours, qu'il n'est d'univers pour toi que la conception même qui
-s'en réfléchit au fond de tes pensées... Si, par impossible, tu
-pouvais, un moment, embrasser l'omnivision du monde, ce serait encore
-une illusion l'instant d'après, puisque l'univers change comme tu
-changes toi-même et qu'ainsi son apparaître, quel qu'il puisse être,
-n'est en principe que fictif, mobile, illusoire, insaisissable... Tu
-es ton futur créateur... Ta vérité sera ce que tu l'auras conçue.».
-_Axel._
-
-Partout, dans l'oeuvre de Villiers, contes ironiques, contes
-philosophiques, drames à longs pans allégoriques, cet hégélianisme
-poussé au nihilisme presque vis-à-vis du monde extérieur.
-
-Présentée, ironiquement, en charge, en longues phrases
-grandiloquentes, partout la même idée; dans un monde d'ombre et
-d'illusion, des passants vont, irresponsables, sans lumière, sans
-bâton, sans guides, emmurés dans leurs sens, la sottise humaine
-n'étant que l'ignorance ou le mépris par ignorance d'anciennes et
-immuables vérités; les passants circulent autour de rares initiés, qui
-se doivent reconnaître seuls en leurs cerveaux, seuls en leurs
-volitions, et dont le devoir est de se créer sans cesse supérieurs par
-l'affinement de leurs désirs vers la pureté et l'idée. Ces gens
-d'élite portent dans leur âme le reflet des richesses stériles d'un
-grand nombre de rois oubliés (_Souvenirs occultes_); si vous
-élargissez le sens de cette phrase, vous aurez l'idée-mère d'_Axel_.
-
-A cette constatation quasi désespérée dans sa noblesse,--à savoir
-qu'il n'est nul but que l'existence même, à condition qu'elle soit
-cérébrale,--pour adoucir le dur chemin solitaire, Villiers offre la
-foi, la foi en des êtres de limbes, semi-existants vers la limite du
-monde réel, fantômes de bonté, anges perceptibles à qui les peut
-apercevoir. «Impénétrable à des yeux d'argile, la face du messager ne
-peut être perçue que par l'esprit. Efflux et assises de la nécessité
-divine, les anges ne sont, en substance, que dans la libre sublimité
-des cieux absolus, où la réalité s'unifie avec l'Idéal. Ce sont des
-pensers de Dieu discontinués en êtres distincts par l'effectualité de
-la toute-puissance.
-
---Réflexes, ils ne s'extériorisent que dans l'extase qu'ils suscitent
-et qui fait partie d'eux-mêmes.»
-
-Ces êtres de limbes apparaissent aux prédestinés, à ceux qui ont su
-garder le libre état de leur conscience et de leur sens, dans le
-sommeil, dans la vision, dans des minutes rares et brèves
-d'exaltation; les contacts qu'ils font subir étant de nature toute
-spéciale, et n'engendrant que des vibrations tout intellectuelles, il
-faut, pour éprouver le choc et ne le point laisser passer comme une
-léthargique minute, y être préparé, pour le comprendre, il faut y
-avoir, dès l'abord, réfléchi, savoir que tout dans la matière est
-complexe, que dans la vie intellectuelle tout est ténèbres, sauf ce
-point fixe auquel il faut croire, qu'elle est éternelle et émanée d'un
-Dieu.
-
-C'est la foi, la foi philosophique que Villiers admet comme constat de
-la vie, avec ses troubles et ses lacunes, et comme solide bâton
-d'appui, il offre la foi en Dieu, sous les auspices du christianisme.
-Il aime le christianisme, de race, de foi, d'admiration pour ses
-martyrs et aussi de dilection pour l'habileté de ses ministres. Grands
-ils sont à ses yeux comme consolateurs, grands comme impeccablement
-obéissants à des maximes dont ils n'ont d'autre clef pour les bien
-comprendre que de les connaître supérieures à leurs cerveaux par
-l'étrangeté poussée à l'absurde de leurs propositions; si l'homme les
-pouvait comprendre, seraient-elles d'origine divine, Villiers ne le
-croit pas. Donc, en principe, deux choses sont établies, l'homme n'est
-qu'un cerveau reflétant des pensées, sa joie est rêve (_Véra_), sa
-douleur est déception (_La Torture par l'espérance_), et son éphémère
-existence, si elle n'est celle d'un _passant_, ne peut se résoudre que
-dans l'affirmation par le talent ou la vertu d'une identité du vivant,
-ou d'une recherche de ressemblance tentée par lui vers une belle
-minute d'éternité, c'est-à-dire une minute de Dieu.
-
-Sa foi, sa philosophie, qui se confondent sont, en ses oeuvres,
-éparses. Descendant de ses principes, Villiers, s'il considère le
-monde vivant, le traduira dans les _Contes cruels_, et sous ce titre:
-_Chez les Passants_. Des fantaisies politiques alterneront avec des
-peintures de natures inférieures, un peu par-ci, par-là, pour le
-contraste, émaillées de belles apparitions d'âme. Son découragement se
-traduira par _l'Ève future_, noeuds d'impossibilité sur impossibilités
-dénouées par un impossible savant, pour un homme taxé à l'avance
-d'être unique. S'il incarne un rêve plus élevé, plus près de la raison
-pure et de l'éternelle passion, ce sera _Axel_.
-
-L'Eglise et toutes ses promesses de paix, la science et tous ses
-infinis de connaissances, l'or fantastique en ses puissances et ses
-quantités les plus hautes, si démesurées «qu'il en devient un
-sceptre», l'amour de deux êtres prédestinés, exceptionnels, plus
-qu'uniques, fruit de la recherche de deux races l'une vers l'autre
-aidées par d'occultes presciences, les sciences d'Orient, les
-traditions des Rose-Croix, la noblesse, et la beauté, ne peuvent
-aboutir qu'à un dialogue et à la mort--l'or et l'amour n'auront pu
-servir par leur échec qu'à créer un signe nouveau; les deux
-renonciateurs qui se seront trouvés par la prédestination, et la
-féerie du devenir, exposeront ainsi la désertion des Idéals.
-
-Cette oeuvre d'_Axel_, ce beau poème dramatique (car fût-il avec ses
-larges développements du discours conçu pour quelque scène?), on nous
-la présente volontiers, comme le testament littéraire et philosophique
-de Villiers. Et de fait, toutes ses idées antérieures s'y représentent
-revêtues de plus mystiques et plus ouvrés vêtements, ses symboles y
-apparaissent plus détachés de la trame anecdotique; nous la devons
-donc accepter ainsi comme oeuvre capitale et caractéristique, surtout,
-seulement même parce que la mort est venue interrompre le défilé des
-oeuvres; ces tables de promesse en tête des livres, et des phrases
-éparses dans les textes démontrent clairement qu'_Axel_ n'était pas
-l'expression de sa pensée définitive. Au moment du duel, Axel dit au
-commandeur: «Vous avez, j'imagine, entendu parler d'un jeune homme des
-jours de jadis qui, du fond de son château d'Alamont, bâti sur ce
-plateau syrien surnommé le Toit du monde, contraignait les rois
-lointains à lui payer tribut. On l'appelait, je crois, le vieux de la
-Montagne, eh bien... je suis, moi, le vieux de la Forêt.»
-
-Nul doute que ce vieux de la Montagne indiqué comme en préparation, à
-tel début du livre, n'eût apporté, parallèlement à Axel, une autre
-note, et nous eût démontré dans l'âme de Villiers de l'Isle-Adam plus
-encore de complexité.
-
-Sa métaphysique dont nous ne connaissons que les résultantes par ces
-quelques phrases qu'échangent Hadaly et lord Ewald, Maître Janus et
-Axel, phrases poussées nécessairement à la pompe du drame, et quoique
-explicites non très développées, nous en eussions eu le commentaire
-dans ces trois tomes: _De l'Illusionnisme_, _De la Connaissance de
-l'Utile_, _L'Exégèse divine_. Evidemment, d'avoir lu, on peut
-s'imaginer quelles idées ce seraient, sous ces trois titres,
-construites et expliquées, mais la certitude ne se pourrait établir
-que si des notes ou des fragments de ces livres sont un jour décelés à
-la curiosité.
-
-III
-
-La formation intellectuelle de Villiers, la date de ses oeuvres,
-l'heure des influences et quelles sur sa pensée et sa production; nul
-n'en ignore; récapitulons qu'après les premières poésies déjà deux
-drames: _Elen_ et _Morgane_, affirmaient un auteur dramatique, et que
-le faire d'_Axel_ s'y trouve embryonnaire. Dans _Elen_, drame de cape
-et d'épée, avec les romantiques pourpoints et les épées des étudiants
-du Tugendbund, s'isole, fragment égal à des oeuvres futures, un rêve
-d'opium. _Isis_, l'oeuvre interrompue, amène, avec un art complet et
-complexe, tout le livre, vers une très large et belle scène finale;
-_Bonhomet_, qui fut long à paraître en librairie, la _Revue des
-Lettres et des Arts_ en donnait déjà _Claire Lenoir_, le fragment le
-plus important, et non dépassé par les additions postérieures; les
-_Contes cruels_ s'éparpillaient depuis cette date au long des revues;
-puis ce fut _L'Ève future_, plusieurs fois réécrite, puis
-_Akédysseril_, puis _L'Amour suprême_, les _Histoires insolites_ et
-_Axel_.
-
-L'influence la plus profonde qu'on puisse déterminer est celle d'Edgar
-Poe. Dans les hautes conceptions de ses personnages féminins, d'une si
-stricte élégance et de sobre éloquence, on entrevoit des souvenirs de
-_Ligeia_. Aussi, dans le tour plaisant des contes grotesques, Hoffmann
-lui fut inspirateur par cette double vision de la personnalité
-humaine; des âmes pures presque invisibles, circulant au milieu de
-caricaturales et presque animales apparences. De Baudelaire sans doute
-sont venues à lui de belles visions de nuit, et de tristesse sous les
-étoiles, et de Wagner, la méthode symphonique de ses dernières oeuvres
-et le culte de la cadence dans les phrases initiales des tirades.
-Certaines sont scandées, développées, rythmées comme de la musique. Le
-procédé éclate surtout dans _l'Ève future_. Dans _Axel_, la recherche
-de la cadence musicale est moins profonde, et fait place le plus
-souvent à une recherche de proportions serrées dans les répons
-dramatiques et les scènes antithétiques les unes aux autres. A côté de
-cette influence sur la façon d'écrire (car il n'en est guère trace
-dans l'intime pensée que reflètent les livres), Wagner eut encore pour
-l'écrivain français le prestige de celui qui avait fait son oeuvre,
-toute son oeuvre, grâce au concours des circonstances et de sa volonté
-(voir la _Légende moderne_, _Histoires insolites_), et peut-être
-l'exemple du réformateur allemand arrivé, après transes, au fate de
-toute gloire, soutint-il souvent, dans la pénible vie littéraire,
-Villiers, et l'aida-t-il vers la force qui permet les oeuvres de
-longue haleine.
-
-La langue de Villiers est pure et son style ample; sa nouveauté en
-français est sa rythmique musicale, non pas neuve en son existence
-même, puisque _Les Bienfaits de la Lune_ l'indiquaient, mais en son
-harmonieux arrangement, sur la longue surface d'un livre ou d'un
-drame. S'il fallait, en faisant la part des influences citées plus
-haut, du temps et des matières de pensées nouvelles, que Villiers
-apporte, évoquer l'écrivain duquel il dresse le souvenir, nous
-penserions à Chateaubriand, au Chateaubriand des dernières oeuvres,
-_Les Mémoires d'Outre-Tombe_, et le _Discours à la Chambre des pairs_,
-et ce n'est pas la rythmique seule de l'éloquence qui les réunit, en
-l'esprit du lecteur, mais là les rapprochements sont si évidents et
-d'un ordre tellement simple, que mieux vaut se borner à juxtaposer ces
-deux noms.
-
-
-Gabriel Vicaire.
-
-
- J'ai vu le cimetière
- Du bon pays d'Ambérieux,
- Qui m'a fait le coeur joyeux
- Pour la vie entière.
-
- Et sous la mousse et le thym,
- Près des arbres de la cure,
- J'ai marqué la place obscure
- Où quelque matin
-
- Quand, dans la farce commune,
- J'aurai joué mon rôlet
- Et récité mon couplet
- Au clair de la lune,
-
- Libre, enfin, de tout fardeau,
- J'irai tranquillement faire,
- Entre mon père et ma mère,
- Mon dernier dodo.
-
- Pas d'épitaphe superbe,
- Pas le moindre tralala,
- Seulement, par-ci, par-là,
- Des roses dans l'herbe,
-
- Et de la mousse à foison,
- De la luzerne fleurie,
- Avec un bout de prairie,
- A mon horizon.
-
-Ainsi Gabriel Vicaire, dans son premier recueil, les _Emaux Bressans_,
-indique son voeu d'outre-vie! Le poète était né en 1848. Les _Emaux
-Bressans_ virent le jour en 1884. Vicaire avait alors trente-six ans.
-Cette pièce n'est sans doute pas une des dernières écrites; aussi,
-faut-il y voir, plutôt qu'une ombre jetée sur l'âme du poète par
-l'appétit de la mort, la préoccupation du tombeau ou quelque
-pessimisme, le souci simplement d'écrire une pièce aimable sur un
-sujet triste, ou même quelque narquoiserie de bon vivant en face de la
-Camarde. Le poète aussi a pu vouloir, par un poème, en apparence sans
-façon, au fond très de rhétorique, se rattacher plus fortement au sol
-qu'il chantait, en y fixant par avance sa demeure dernière. Ce n'est
-point de ces épitaphes comme s'empressent, dès leurs premiers chants,
-les poètes romans de s'en confectionner mutuellement; c'est plus
-simple de ton, c'est tout de même artificiel. Cela appelle comme
-pendant un _hoc erat in votis_, et si nous le trouvons, ce sera, sur
-l'esprit de l'auteur, une clarté. Sans feuilleter beaucoup, le voilà
-cet _hoc erat in votis_. Il s'appelle Bonheur Bressan. L'auteur
-déclare refaire à sa manière le rêve de Jean-Jacques:
-
- Avoir, près d'un pêcher qui fleurirait à Pâques,
- Un bout de maison blanche au fond d'un chemin creux.
-
-près des bois, et là vivre en paysan calme et réfléchi, avec quelque
-beuverie et ripaille saine, de temps en temps, sous une tonnelle
-fleurie.
-
- Ainsi je vieillirai et j'attendrai mon tour,
- A ne jamais rien faire occupé tout le jour,
- Je n'en demanderais, ma foi, pas davantage,
- Mais s'il venait, rêveuse, un soir à l'Ermitage,
- Quelque fillette blonde avec de jolis yeux,
- Pour la bien recevoir on ferait de son mieux.
-
-Il y a là non de la banalité, mais de l'extrême simplicité, avec une
-pointe de sentiment. Voilà une des caractéristiques du poète: assez
-peu difficile sur le choix de son sujet, et sur l'ordre de l'émotion,
-il sait colorer d'expression son fond un peu terne et il sait dominer,
-et concréter sobrement une sentimentalité sans grand raffinement, au
-moins à ce début de sa vie littéraire. Le poète dit avoir écrit, loin
-des foules, là où l'inspiration le prit, où le désir de traduire une
-allure jolie de vie rustique s'est imposé en lui, soit qu'il vaguât
-dans une cour de ferme, qu'au cours d'une flânerie il se soit arrêté,
-dans quelque bouchon, à goûter ce petit vin blanc perfide et follet,
-dont il écrivit qu'il est dur au pauvre monde, et que, sous son air
-très doux, «il vous mène tambour battant voir du paysage». Vicaire a
-voulu donner non des Kohinnors radieusement sertis, mais des émaux
-tels que les portent, aux jours de loisir et de fêtes, les fermières
-cossues de sa Bresse bien-aimée: c'est un tout petit peu d'or qui
-fournit le substrat de ces croix ou de ces broches, et tout autour
-c'est du bleu, du vert, du rose, et il a cherché l'équivalent de ces
-couleurs fixées au feu sur les joyaux rustiques, dans le bleu clair
-d'un ciel doux, dans le vert d'un verger; il y ajouta des opales qui
-font songer «au lait qui court parmi les gaudes». Chemin faisant, non
-seulement il regardait fort les belles filles, mais aussi il écoutait
-et notait leurs chansons. Il en a retenu de joliettes, qu'il a
-répétées en maniant ses émaux. Tandis qu'il chante les louanges de la
-petite Annette:
-
- La rose du pays bressan,
- Le merle et la bergeronnette
- Lui font la conduite en dansant.
- La voici fraîche, gaie, alerte,
- Ainsi que le furet des bois,
- A ses pieds la mousse est plus verte,
- Le buisson fleurit à sa voix.
-
-qu'il chante aussi Claudine, car il ne faut pas se piquer de ridicule
-fidélité, ou bien Rose, Rosette à qui il redit en son style les vers à
-Cassandre, de Ronsard, ou telle ballade de Villon:
-
- Que c'était donc chose légère,
- Ce coeur joli, ce coeur, bergère,
- Dont si gaîment tu faisais don;
- Vois, ce n'est plus qu'une amusette,
- Rose, Rosette,
- A l'abandon.
-
-il s'amuse aussi à noter des silhouettes un peu balourdes, de gaies
-silhouettes du pays de tous les jours: le curé de chez nous, fort
-bonhomme, mais savant incomplet, et toujours écouté avec respect par
-ses ouailles qui n'en constatent pas moins avec quelle sérénité il
-s'embrouille dans ses allocutions, la mère Gagnoux, l'aubergiste chez
-qui tout arrive à point; «la danse, l'omelette» et bien des gens de
-Bresse, gras et dodus qu'il compare aux poulardes de leurs pays. Il
-chante une berceuse à de vaillants poupards aux faces bien rondes qui
-épuisent leurs nourrices et donnent lieu à ce pronostic, qu'ils ne
-seront pas des penseurs, mais de bons vivants. Il chante aussi avec
-luxe, variété et précision tout ce qui se mange et tout ce qui se
-boit. Il ne s'arrête pas, comme d'autres poètes de la rusticité, à
-décrire les pintes florées, les assiettes où se hérissent des
-coquelets, les bassines reluisantes, les marmites aux panses
-profondes, il va à l'essentiel, à la bonne chère. Il dit la louange de
-la vie facile, et sa morale et son pittoresque il les résumerait:
-
- Que faut-il pour être heureux en ce monde,
- Avoir à sa droite un pot de vin vieux,
- En poche un écu, du soleil aux yeux
- Et sur les genoux sa petite blonde...
-
-Ce serait, avec, en plus, la compréhension et le goût des beautés de
-Nature, une sagesse un peu à la Duclos, que nous apporteraient les
-_Emaux Bressans_. Un de plus alors, parmi les poètes de la joie
-légère, du cabaret, presque du Caveau!
-
-Heureusement que la sensibilité du poète le conduit, malgré un dessein
-arrêté de terre à terre, de terre à terre de terroir, à plus
-d'émotion, et voici dans les _Emaux Bressans_ une pièce qui élève
-singulièrement le volume, une pièce d'anthologie, au meilleur sens du
-mot: la _Pauvre Lise_: c'est rustique, c'est familier, c'est
-éloquent, c'est sobre, c'est de la beauté simple. Lise est une fille
-qui aima: la voici dans l'église sous le drap noir. Les amoureux sont
-ingrats, ou du moins sont-ils amoureux ailleurs avec la même dévotion
-qu'ils eurent pour Lise, et le soin d'Annette ou de Claudine les a
-tenus absorbés loin de tout souvenir de la petite morte. Aussi pas de
-cierges. L'église se vide de gens pressés, qui viennent de se
-confesser, et ont hâte d'aller restaurer leur coeur allégé; le curé,
-aussi, craint que son déjeuner ne brûle; mauvaise disposition pour
-convoquer une âme vers Dieu! et il bâcle sa messe:
-
- Aux malheureux courte prière,
- Ça ne rapporte presque rien,
- Pas une âme autour de la bière,
- On dirait qu'on enterre un chien.
-
-et le poète se met à rêver à Lise, telle qu'il l'aima (car lui, est
-venu honorer son souvenir), à ses cheveux que le soleil venait dorer,
-
- A ses yeux bleus de violette,
- Si doux lorsque je l'aimais.
-
-et outré de cet abandon il s'en ira, pour le repos de Lise, en
-pèlerinage vers Notre-Dame de Fourvières; pour mieux capter sa
-bienveillance, il n'offrira pas à la Vierge un _ex-voto_, mais il
-donnera au petit Jésus qu'elle porte,
-
- Un moulin aux ailes d'ivoire
- Pour qu'il rie en soufflant dessus,
-
-ce qui sera un peu l'image de l'âme légère, pure tout de même, mais
-si sensible au vent de tout caprice que fut Lise, et lorsque la
-Vierge, la seule peut-être, avec lui, qui se souciera de Lise
-désormais, pensera à la pauvrette, ce sera avec une compassion mêlée
-d'un sourire, avec un sentiment léger, gai à la fois et mouillé, et
-tendre comme furent ceux de l'amoureuse morte. Tout ce petit poème, en
-sa brièveté, est parfait. C'est dans ce livre de débuts où une
-personnalité s'affirme malgré, des tics et des imitations, la page
-d'amour qui permet de conclure à un artiste véritable, plus encore que
-le _Poème du paysan_, d'ambition plus grande, mais moins réussi. La
-_Pauvre Lise_ donne le gage que Gabriel Vicaire peut prendre rang par
-la sincérité et l'émotion parmi les petits maîtres, et que s'il
-n'apporte pas une manière de sentir et de s'exprimer toute neuve, il
-peut placer, à côté des belles choses du passé, des choses originales,
-originelles de lui, gravées avec le burin que lui laissèrent des
-maîtres disparus. Un peu de Villon, un peu d'un Béranger qui serait
-lyrique! Ce n'est pas germain du tout, ce poème de Lise; c'est, dans
-une langue rajeunie, un peu de l'esprit de nos vieux auteurs; ce n'est
-pas lyrique par expansion mais par concision, marque de bons esprits
-de notre littérature classique.
-
- * * * * *
-
-Je viens de parler d'imitations, de modes suivies, et je voudrais
-expliquer, car les _Emaux Bressans_ diffèrent fortement des volumes de
-vers qui parurent à la même époque. Si éloignés pourtant que ces
-Emaux soient, au premier aspect, de la production ambiante, ils y
-tiennent par bien des liens, et s'il n'y a pas, à proprement parler,
-des imitations de poèmes d'autrui, définies, des influences
-s'exercèrent sur Vicaire. Gabriel Vicaire débute dans les lettres au
-moment où le Parnasse, après une longue lutte, commence à être reconnu
-par le public. Après les plaisanteries du début, Leconte de Lisle et
-Banville sont dans la gloire; on prise à leur valeur les vers de
-Catulle Mendès et de Dierx et très au-dessus de leur valeur ceux de
-Coppée et de Sully Prudhomme. L'opinion ne fait pas, des Parnassiens,
-cas de grands poètes; le dire du lecteur de goût ou de l'universitaire
-au courant se synthétise en phrases de ce genre. «Ils ont créé un
-merveilleux outil pour la poésie, ils ont aménagé de belles ressources
-pour un grand poète, qui viendra peut-être, qui n'est pas parmi eux,
-c'est sûr», c'est la phrase typique qu'on sert aux groupes de poètes,
-à la veille d'une consécration, durant une période plus ou moins
-longue, d'une façon plus ou moins générale, et à cela que répondre du
-camp des poètes, sinon: «faites mieux que nous». A ce moment, en
-général, il y a déjà, parmi l'école, des dissidences, et les
-générations plus jeunes sont déjà à la recherche d'un idéal autre que
-celui qui guida leurs aînés de vingt ans, et que ces jeunes
-générations viennent à peine, en quittant les bancs de l'école, de
-cesser d'aimer. A ce moment, où Vicaire publiait, le Parnasse avait
-reçu le premier heurt. Il lui venait de Jean Richepin, et de ses
-acolytes: Maurice Bouchor et Raoul Ponchon. «Ils étaient les vivants,
-parce que nous étions les impassibles», a dit Catulle Mendès en
-précisant la lutte du moment entre ses amis et les nouveaux venus.
-
-Evidemment, ils manifestaient leur parfait éloignement des Dieux
-hindous et tout ce qui découle des Runes, leur animadversion pour
-Pallas, leur préférence pour des Aphrodites toutes modernes; ils
-désiraient s'éloigner de l'Acropole vers les Pantins et les _fortifs_!
-Il y avait bien des Parnassiens qui allaient à la guinguette et à la
-flâne dans Paris, des Albert Mérat, des Antony Valabrègue, mais
-Richepin voulait des promenades plus truculentes, et le voisinage des
-gueux, et l'interprétation de leurs enthousiasmes, de leurs siestes,
-de leur langue. Il donnait le modèle, assez souvent repris depuis,
-d'une poésie argotique. Il voulait être robuste et se servir d'une
-forme plus libre, plus forte, plus frondante que celle des
-Parnassiens.
-
-Dans ces voyages, à la quête du pittoresque, on s'attardait sous des
-tonnelles et on faisait attention aux refrains de la route, aux
-complaintes des chemineaux, aux rengaines des compagnons. Les poètes
-voulaient de la vie, rapide et fruste, et ils chantaient le vin des
-aïeux, le vin de l'ouvrier, presque le vin du trimardeur. Richepin
-disait les _Gueux_, Bouchor chantait les _Chansons Joyeuses_, et
-modulait des odelettes shakespeariennes, Ponchon s'extasiait devant la
-truffe, la poularde et le piot. Ils mettaient à déménager l'Olympe le
-même zèle que les Parnassiens donnèrent à empiler de côté le
-Saint-Sulpice des Lamartiniens et les petites terres cuites des
-Mimi-Pinson d'après Musset.
-
-Ce furent ces nouveaux venus qui influencèrent Gabriel Vicaire, et le
-décidèrent à un rythme doué d'abandon, à une langue qui recherche le
-savoureux plus que l'élégant, ne se refuse pas une trivialité
-pittoresque, vise le truculent, le haut en couleurs, le sain, le
-quotidien; ils le guidèrent vers une enquête sur le tout ordinaire à
-mettre en valeur, vers le chemin des fermes, près des haies où
-murmurent les oiselets, vers la chanson populaire et le vin qu'on boit
-en la chantant, et dont on chante aussi l'agrément.
-
-C'est à ce groupe de Richepin, de Maupassant, poète éphémère, déduit
-de Flaubert moderniste, qu'il appartient; il est de ceux qui louèrent
-avec joie le _Ventre de Paris_, et la symphonie des fromages, comme on
-disait alors; il fut un des poètes réalistes, il fut un poète de
-terroir, parce qu'aussi à ce moment on découvrait de ce côté; on
-formait les bibliothèques du folk-lore, on écoutait, publiait et
-compilait les belles fleurs des champs des provinces françaises; il
-choisit la sienne, fleurant le bon-vivre parce que tel était le goût
-d'alors et sa propre inclination, il se trouva une sorte de patron
-bressan, Faret, qui crayonnait de ses vers les murs d'un cabaret,
-Faret, l'ami de Saint-Amant, ce qui est son meilleur titre de gloire.
-
-En fraternisant avec Faret et Saint-Amant, il fraternisait aussi avec
-Richepin, dans le présent, et dans le passé avec les maîtres aimés de
-ce nouveau groupe de poètes, Mathurin Régnier et les vieux auteurs de
-fabliaux, Ruteboeuf, et les anonymes dont la gloire s'est marquée en
-un trait, en un dicton, sans éclairer leurs noms. Il y eût, certes,
-influence; il gardait une personnalité parce qu'il se délimitait; sa
-personnalité était de chanter sa province, et aussi cette petite note
-de sensitivité brève, tout de même un peu contemplative, dont il
-resserrait l'expression à la fin de ses poèmes à la bonne chère et à
-la joie de vivre. Ses deux qualités n'étaient point disparates. Il y
-avait en ce moment-là plus de poètes locaux qu'il n'y en avait eu
-auparavant; maintenant, après un intervalle, le même phénomène se
-renouvelle, et les poètes locaux refleurissent nombreux. Mais n'est-ce
-point choisir, pour chanter la province natale, le moment où elle va
-cesser d'être particulière et tranchée, de par les communications
-nombreuses, et la centralisation des intelligences à Paris. Il semble
-que si les poètes mettent grand souci à conter les villes et les
-campagnes d'autour de leurs berceaux, c'est qu'il est temps d'enclore
-d'un dernier regard des choses qui vont disparaître; la campagne
-natale leur apparaît avec cette absolue netteté que prennent les êtres
-et les décors à l'heure d'un peu avant le crépuscule. Il n'y a plus là
-d'ensoleillement qui rend confuses les fortes poussées des
-frondaisons. Tout devient calme, tout prend sa stature exacte; c'est
-un bon moment pour inventorier; et puis arrivent les premiers
-attendrissements de la sensibilité du soir; dans le silence qui apaise
-toute la contrée, il y a une marche dolente des gens qui ont laissé le
-labeur, et une gravité sur l'aspect de tout, de tout qui va se
-simplifier dans le soir, s'unifier. Les gestes particuliers tombent,
-on va ne plus percevoir qu'une silhouette générale; c'est alors que
-les poètes pieux recueillent toutes ces particularités vieillotes,
-émouvantes et charmantes, et loin du soleil de la grande ville, et du
-disque de feu des trains, ils en font des chansons; mais s'ils se
-hâtent de les écrire, c'est qu'ils sentent bien que les pourpres du
-couchant vont ensevelir leurs visions, et que rien n'est moins sûr que
-d'espérer les retrouver à l'aube du prochain matin. C'est pourquoi, je
-crois, que la gauloiserie de Vicaire tient de fort près à cette petite
-et aimable sensitivité qui fait le grand mérite des meilleurs poèmes
-des _Emaux Bressans_, que même ce sont là deux faces du même sentiment
-qui vibre sous la truculence de l'ode à la victuaille.
-
- * * * * *
-
-L'évolution marche toujours, et l'évolution de la poésie lyrique, dans
-le dernier quart de ce siècle, fut plus active en transformations
-qu'en aucun autre temps; à peine Vicaire s'était-il signalé bon poète
-en un genre, non sans nouveauté, que voici surgir de nouvelles
-nouveautés, de nouveaux poètes, des hommes jeunes qui se déclaraient
-vers-libristes et symbolistes. Leur arrivée notoire en pleine lumière
-de l'art, coïncidait avec un sursaut d'activité et d'admirable
-production de Paul Verlaine, revenu d'exil, retour de passion et de
-tristesse, redonnant des éditions épuisées, les _Fêtes Galantes_ et la
-_Bonne chanson_ et les _Romances sans paroles_, et _Sagesse_, publiant
-_Jadis et Naguère_, et formulant un art poétique qui voisinait avec
-certaines des recherches de ses admirateurs. La jeunesse avait à payer
-à Verlaine un arriéré de gloire, elle le fit; la presse s'en exagéra
-l'influence exacte de Verlaine. Ces écrivains nouveaux aimaient aussi
-à porter à Stéphane Mallarmé l'hommage dû à sa belle vie
-contemplative, toute dédiée à l'art pur, dédaigneuse des besognes. Ils
-admiraient la beauté verbale de ses poèmes et sa didactique lorsqu'il
-esthétisait, et son exégèse du beau difficile, du rare, de l'absolu.
-Le poète berné de la «Pénultième» devenait le visionnaire radieux de
-_l'Après-midi d'un Faune_. Gabriel Vicaire ne comprit pas. Il eut été
-digne de mieux accueillir un effort d'art très élevé que par des
-quolibets. Ce ne fut pas la plus haute partie de son esprit qui lui
-dicta l'idée des _Déliquescences_ d'Adoré Floupette, chez _Lion Vanné
-à Byzance_, plaisanterie d'ailleurs courtoise et inoffensive. Vicaire
-ne se donna pas le temps de voir, d'apprendre, de savoir; lui et son
-collaborateur Bauclair, l'auteur estimé de jolies nouvelles, partirent
-sur quelques détails d'extériorité. Ils firent des confusions parmi
-les écrivains, prenant un peu légèrement les uns pour les autres,
-mêlant pour ainsi dire bousingots et romantiques et de là ce petit
-volume, pas méchant, pas amusant non plus, qui fit en son temps un
-assez joli bruit. On préféra croire que d'aller voir et l'on fut
-d'accord pour admettre, sans examen, que les parodies de Floupette
-étaient presque des calques. Ce n'était que farce légère précédée
-d'une préface. Le titre en était presque tout le piquant: _Lion Vanné
-à Byzance!_ Vanné était un mot populaire, récent, il avait passé par
-les petits théâtres, par le langage populaire, il était expressif et
-vrai; Vicaire eût pu le recueillir dans une chanson de Paris, ce mot
-qui dit le vide de l'épi travaillé et battu, et assimile à une cosse
-vide le cerveau lassé, mais il le trouvait dans les complaintes de
-Laforgue, employé dans son sens d'argot demi-mondain,
-
- Ah! vous m'avez trop, trop vanné,
- Bals blancs, hanches roses.
-
-et ce qui eût dû lui paraître tout naturel lui parut comique. Byzance
-synthétisait les accusations de décadence. Cela avait un reflet des
-paroles tonnantes de politiciens flétrissant les bleus et les verts,
-ceux qui discutaient des vertus théologales pendant que les Turcs
-étaient aux portes de Constantinople, et appariant à ces Grecs des
-gens de Paris. L'affabulation de ce livret est simple: elle rappelle
-assez une partie de _Jean des Figues_, un roman de Paul Arène, qui
-alors était sur la rive gauche, (car Vicaire, très Bressan, était
-aussi très Rive-Gauche,) un des champions violents de la clarté, de la
-simplicité, de l'atticisme opposé au byzantinisme; c'était, cette
-préface, l'arrivée à Paris d'un provincial mis en présence des jeunes
-poètes du temps, par un autre provincial arrivé à Paris un peu avant
-lui, pour pouvoir l'introduire, d'abord, pour y tenir une pharmacie
-ensuite, et lui soumettre un cahier de vers imbus des nouveaux et
-déplorables principes. Plaisanterie légère! cela soulignera par
-contraste une date; qu'importe que Mallarmé ait été pris à partie sous
-le nom d'Etienne Arsenal, l'important c'est que la poésie plaisantée
-ait eu la vie plus dure que la plaisanterie et l'ait vue, tout de
-suite, se faner. Vicaire, d'ailleurs, depuis, avait échangé des
-sonnets dédicatoires avec Verlaine, il en avait subi l'influence
-rythmique. Vicaire avait mieux à faire que de méchantes parodies, et,
-à cette époque même, il faisait mieux. C'était une petite chose très
-jolie, très touchante, une très aimable fleur d'art, le _Miracle de
-saint Nicolas_, son oeuvre maîtresse.
-
- * * * * *
-
-Gabriel Vicaire s'est de nouveau adressé à ce qui fut son fond le plus
-ferme, la légende aimable et jolie; souvent, lorsqu'il s'agit pour lui
-de poésie populaire et de chansons populaires, il se trompe; sa
-fidélité, à des refrains entendus, est trop complète; il lui manque
-sur ce point d'être un symboliste. En bon symbolisme, on tenterait de
-se mettre au point de vue même des auteurs de chansons populaires et
-d'extraire l'essence du dict qu'on leur _supposerait_; il faudrait
-donner le charme et l'émotion d'une chanson du vieux temps, sans en
-traduire les rides, sans reproduire les tics. On a agité cette
-question dans le camp symboliste et sans grande justesse. Certains ont
-cru que se réclamer de la chanson populaire, c'était rééditer, et
-rafraîchir; il ne s'agit point de cela: on a fait un chant populaire,
-lorsque l'on a créé une chanson dont la spontanéité de jet et la
-généralité d'inspiration est suffisante pour que, si elle n'était
-datée et si elle n'était signée, on la pût croire un lied ou une
-chanson populaire écrite en style moderne. Vicaire, trop souvent (en
-dehors de ces discussions) a écrit des chansons populaires en en
-reproduisant les refrains; tantôt ce refrain est joli, «vole, mon
-coeur vole», et rien à dire à ce qu'il y enguirlande des variations,
-tantôt il est nul, c'est des drelin, din, din, et autres onomatopées
-qu'il est bien inutile de retirer de la désuétude et qui n'ajoutent à
-la strophe qu'une laideur. Beaucoup de ses chansons sont ainsi
-alourdies.
-
-Dans le _Miracle de saint Nicolas_, il a tenté ce que nous venons de
-dire être le devoir, la tâche du poète qui s'inspire de la chanson
-populaire; il a voulu donner l'essence d'une légende en une oeuvre à
-lui d'un ton personnel, en bien des pages il y a réussi, et c'est
-avant la lettre, un Hænsel et Gretel français qu'il a créé là.
-
-La légende, on la connaît, Nerval l'avait recueillie, et bien d'autres
-après lui en donnèrent des variations. Saint Nicolas, c'est dans tout
-l'Est, en Flandre, en Brabant, en Lorraine, au pays Rhénan, vers le
-Jura jusqu'au Rhône, le patron des enfants. Il arrive à la date de sa
-fête, vers décembre, avec les premiers froids, avec les premiers
-givres, tout couvert de beaux habits et menant avec lui un grand train
-de cadeaux. Il précède de quelques semaines le bonhomme Noël; il a le
-même rôle que lui; c'est un peu le même. Comme saint Michel a terrassé
-le Dragon, saint Nicolas a bâillonné Croquemitaine; il est l'ami de
-l'homme au sable qui est utile, mais lors de ses visites dans le
-monde, il lui donne tous les ans un jour de repos; c'est un bon saint
-chenu et doux, très fertile en tours ingénieux dès qu'il s'agit de
-fabriquer des jouets. Nulle n'excelle comme lui à enfermer de beaux
-moutons dans une petite bergerie. Il a des ateliers à Nuremberg et à
-Paris du côté de la rue des Archives. Avant que ses allures ne se
-régularisassent devant les progrès de l'esprit moderne qui l'a un peu
-cantonné, il parcourait les contrées pour porter remède aux peines des
-enfants. Il semble qu'il alla toujours à pied, respectant la charge de
-jouets de son bourriquet, qu'il ne se hâta jamais car il laissa sept
-ans dans le saloir les enfants qui l'avaient invoqué avant de mourir
-et que tua le méchant Cagnard, la dernière formule de l'ogre, dans le
-poème de Gabriel Vicaire; mais, pendant sept ans, il leur envoya de
-doux rêves.
-
-Un joli prélude commence ce poème dramatique, ce mystère si l'on veut;
-c'est le los du vieux moine enlumineur qui mettait sur le parchemin
-des clartés de verrière, qui écrivait de toute son âme de pieuses et
-naïves complaintes, et qui a fleuri de fraîcheur ce passé
-«mélancolique ami du pauvre monde» et contribué à dresser ce décor de
-rêve où
-
- Parmi les croix, les ifs et les cyprès moroses,
- L'abeille erre et bourdonne en quête de son miel,
- Un rayon bleu descend des profondeurs du ciel
- Et la maison des morts s'éveille dans les roses.
-
-Puis, c'est le petit drame des enfants perdus parmi la forêt sous
-l'orage et la description de l'aube de leur voyage, et leurs
-invocations et leurs prières. Tout en veillant à la simplicité ou
-plutôt au fondu du ton, le poète ne fait pas parler les enfants comme
-des enfants. Descriptions lyriques et invocations au Saint et à la
-Vierge sont amenées un peu comme des cavatines; aussi c'est en choeur
-que les enfants prient, et quand ils frappent à la porte de Cagnard,
-c'est toute une chanson qu'ils lui disent en choeur pour montrer leur
-gentillesse, et obtenir que l'huis s'ouvre. Quand ils sont à l'abri,
-le poète quitte cette allure de cantique moderne et très doux qu'il a
-pris, et c'est le ton du fabliau, le petit vers pressé de huit pieds,
-sans formule de strophe, qu'il prête au Cagnard pour dire ses misères
-et expliquer son crime. C'est au fabliau aussi qu'il emprunte
-l'acrimonie réciproque des deux époux, et leurs justes, réciproques
-aussi, griefs. Il garde pour les enfants le ton du cantique, et certes
-là Vicaire a trouvé une de ses plus belles, de ses plus franches et
-simples inspirations: c'est avec Lise (dans _Emaux Bressans_) et le
-portrait d'Aelis, dans _Rainouart au Tinel_, ce que Vicaire a fait de
-mieux, c'est un cantique à la Vierge qui lave les langes de l'Enfant
-divin.
-
- La vierge Marie,
- La mère de Dieu,
- Sort au matin bleu
- De sa métairie.
-
- Et va sous le pont
- Pour laver ses langes,
- Tandis que les Anges
- Gardent le poupon.
-
-Le battoir d'argent bat les langes que saint Joseph se hâte d étendre,
-la rivière chante et cela enchante les peupliers de la rive, les vieux
-ais du pont et l'aube éveille les fleurs «qui sont comme des pleurs
-dans l'herbe mouillée».
-
- Saint Pierre des cieux,
- Ouvrez votre porte,
- Voici que j'apporte
- L'enfant gracieux.
-
- Et la vierge blonde
- Comme l'Orient,
- Embrasse en riant
- Le Maître du Monde.
-
-C'est encore de la Madone que les enfants rêveront quand saint
-Nicolas, après avoir pardonné à la Cagnarde et imposé une pénitence au
-Cagnard, réveille du saloir les enfants, et tout se termine non pas en
-chanson, mais en un frissonnant et frais ensemble de cantiques. Cela
-s'apaise en clarté pure et naïve comme cela s'est ouvert, et c'est une
-pure goutte de lumière embrasée de mille douces transparences qu'a
-laissé là tomber de sa plume Gabriel Vicaire. Il n'a point dépassé
-dans toute son oeuvre son Miracle de saint Nicolas, il l'a rarement
-égalé, il s'en est même rarement approché.
-
- * * * * *
-
-L'oeuvre de Vicaire est abondante. Outre les _Emaux Bressans_ et le
-_Miracle de saint Nicolas_, voici s'échelonner ses livres de vers, car
-le poète fut (sauf la préface des Déliquescences) rebelle à toute
-prose. Ces recueils de vers, de titres simples et heureux sont
-l'_Heure enchantée_, à la _Bonne Franquette_, au _Bois-Joli_, le _Clos
-des fées_. Il fit jouer, en collaboration avec M. Truffier, une farce
-rajeunie, la _farce du Mari refondu_, qui est bien médiocre et une
-petite comédie, _Fleurs d'Avril_, où les jolis couplets abondent, et
-dont le scénario fin et naïf est bien de sa veine. Dans ses volumes de
-vers il y a des chansons qui sont charmantes, et des chansons qui ne
-sont point assez légères. Il y a ce que Vielé-Griffin appelait des
-jeux parnassiens, d'assez inutiles ballades. _A la Bonne Franquette_
-s'ouvre par vingt-cinq de ces amusettes; on ne voit pas pourquoi ce
-poète ému, à qui l'émotion réussit si bien, s'amuse à rechercher de
-ces vers simples et bêtas dont on dit qu'ils sont de bons refrains de
-ballades. Oyez plutôt ces vers refrains... Rions donc un peu...
-
- Chacun avocasse
- En vrai madecasse.
- Rions donc un peu.
-
-ou bien le vers refrain est: Je me fiche du reste... A la grâce de
-Dieu... Elle est du faubourg Antoine... Banville lui-même, avec son
-clair génie et ses habiletés de clown, n'a pu rendre une vie
-intelligente à ce vieux genre. Vicaire y devait échouer. Il y a des
-sonnets qui n'ajoutent rien à sa gloire; il y a un poème sur la
-Belle-au-Bois-Dormant qui ne rajeunit pas le mythe, mais qui est fort
-joliment dit. Il y a un poème: Quatre-vingt-neuf, couronné par un jury
-à propos de l'Exposition de 1889, et sur lequel il vaut mieux ne pas
-s'arrêter; la cantate, c'en est une, n'était pas de son ressort. Il y
-a un poème auquel il dut attacher de l'importance, car il le publia à
-part, c'est une Marie-Madeleine, contée selon l'imagerie populaire et
-comme un conte tout moderne, avec un Christ apparaissant, comme Uhde,
-le peintre bavarois, en peignit dans des intérieurs modernes
-d'ouvriers et de paysans, tout près, il est vrai, d'Oberammergau.
-L'intention était amusante, pas toute neuve, mais intéressante, et on
-ne l'avait pas tenté en vers. Vicaire est resté, en le faisant,
-au-dessous de lui-même. Cela n'a ni relief, ni vie, malgré des
-alternances de rythmes, par facettes, par plans, par séries du poème,
-on dirait par chants, si ce n'était si court; il n'a pas retrouvé dans
-le ton voulu artificiel et tendre, la note charmante de saint Nicolas.
-Il y a, dans cette gamme de recherches du poème populaire, une fort
-jolie chose, qui serait exquise, qui serait avec un peu plus de beauté
-verbale, un petit chef-d'oeuvre. C'est l'histoire de Fleurette:
-là-bas, en Bourgogne, Fleurette a aimé. Qui? Le plus galant, le plus
-brave, mais aussi le plus inconstant des rois, Henry IV. C'est lui, le
-prince, qui l'a rencontrée près de la fontaine où elle gardait ses
-moutons; il l'a regardée, elle l'a aimé, il l'a caressée, elle s'est
-donnée, et tout le village a envié sa gloire grande d'être la mie du
-roi. Et puis le roi s'est en allé, vers d'autres amours; le village
-alors a retrouvé sa sévérité, le village l'a honnie, et la pauvre
-Fleurette est allée à la plus claire des fontaines, celle où elle fut
-aimée, pour s'y noyer. Or, le roi Henry qui n'a quitté Fleurette que
-pour courtiser Margot revient dans le pays, et assez gaillardement il
-veut montrer à Margot cet endroit où il a été vainqueur, et dont il a
-gardé un joli parfum; au moment où il conte sa prouesse, voici le fil
-de l'eau qui amène devant le couple amoureux, Fleurette morte, ses
-longs cheveux noirs et son corps d'argent; le roi se trouble, Margot
-pleure un peu, et Fleurette passe; étant apparue elle retourne au
-néant. C'est fort joli et très tendre et très pitoyable, du bon
-Gabriel Vicaire. Il y a de petits poèmes dans le sens des contes en
-vers, des contes en vers de La Fontaine, de Sénecé, des contes dans la
-manière du XVIIe et du XVIIIe siècle, comme la _Journée de Javotte_,
-ils ont quelque élégance, mais ne sont pas très frappants. Il y a
-mieux; des recherches dans le sens des vieux fabliaux, et surtout une
-tentative pour tirer de la vieille chanson de geste française un poème
-moderne. C'est tout au moins une tentative d'un grand intérêt et un
-beau but que le poète s'est proposés; comment y est-il arrivé. Voyons
-le dernier des efforts considérables de Vicaire qui soit publié:
-_Rainouart au Tinel_.
-
-Rainouart au Tinel est une courte épopée d'un millier de vers, insérée
-au courant des pages du _Clos des Fées_. Rien n'annonce que cette
-oeuvre fut plus chère à Vicaire qu'une autre; il était d'ailleurs tout
-dépourvu de charlatanisme et ne soulignait pas l'importance plus ou
-moins grande de ses tentatives; seule, une note, toute brève au bas
-d'une page à propos d'un nom propre, renvoie au célèbre poème médiéval
-d'Aliscans.
-
-Le poète a voulu traduire la verve héroïque et grossière des anciens
-trouvères. Son Rainouart est un Sarrasin pris tout jeune; il
-appartient au roi Louis (le Débonnaire) et végète dans un coin des
-cuisines, toujours bâfrant, toujours saoul, l'air vacant, les mains
-inoccupées, servant de plastron à la foule des marmitons sans avoir
-l'air de s'en soucier. Cette apathie même excite la colère du maître
-cuisinier Ansaïs, qui se dit qu'avec une telle chiffe on peut bien
-aller jusqu'à la voie de fait et qui le frappe au visage. Rainouart
-sort de sa léthargie et écrase Ansaïs contre un pilier. La gent
-marmitonne se précipite sur lui, et malgré une belle défense il serait
-étouffé sous le nombre, si le roi Louis et la reine Blanchefleur,
-suivis de Garin de Raimes, du sage duc Nayme, de Salaün de Bretagne,
-de Guillaume au Court-Nez ne passaient pas là. Guillaume au Court-Nez
-s'éprend de la belle défense de Rainouart, et le dégage. Le roi Louis
-qui n'aime point ce grand fainéant de Rainouart, le lui donne. Le
-comte pense le mettre à ses cuisines. Mais, de s'être battu, Rainouart
-se sent un autre homme. Le sang de son père, l'empereur sarrasin
-Desramé, et de ses aïeux bouillonne en lui; mais s'il veut, comme ceux
-de sa lignée, porter les armes, en tant que chrétien c'est contre eux
-qu'il veut lutter et il demande à Guillaume d'aller se battre contre
-les infidèles. Guillaume consent; alors Rainouart s'en va dans la
-forêt, il avise un magnifique sapin, sous lequel le roi Louis a
-coutume de s'asseoir pour rendre la justice, il hêle un bûcheron et
-lui ordonne d'abattre l'arbre. Les efforts du bûcheron sont
-infructueux, il s'y met lui-même. Survient un forestier qui veut
-défendre l'arbre du roi. Rainouart le fracasse et l'envoie se promener
-dans les branches. Muni du tronc de l'arbre, il va chez un charron, le
-fait doler sur sept plans, le fait dorer aux extrémités, il a
-maintenant son tinel (levier-massue) qui deviendra son arme, et en
-revenant vers Guillaume au Court-Nez, cet hercule terrible et bon
-enfant joue abondamment du tinel sur des bourgeois. Sur ces
-entrefaites il voit, en passant près d'une tour, Aelis la fille du roi
-Louis. Aelis est charmante.
-
- Parfois rêveuse, à sa fenêtre, elle se penche,
- Elle a l'air de chercher et d'appeler son coeur.
- Et la lune folâtre entre dans la tour blanche,
- Aux yeux de cette rose elle met sa langueur.
-
-A la vue d'Aelis (le portrait en est délicieux), Rainouart sent de
-plus en plus en lui le désir de guerroyer et d'acquérir de la gloire.
-L'occasion est excellente. Desramé a envahi le midi de la France.
-
-Rainouart marche contre lui, tue ses frères, son père Desramé, qu'on
-va chercher à table, pour lui dire qu'un ennemi terrible couche son
-armée par terre. Ici, se place une assez jolie chose. Rainouart a fort
-frappé, le tinel a fait merveille; mais Rainouart se souvient que tous
-ceux qu'il a navrés, ce sont les siens, et une grande tristesse le
-prend. Il n'a pas le temps d'y défaillir, car toute une armée est sur
-lui.
-
-Enfin, il est vainqueur. Il retourne avec Guillaume au Court-Nez et
-l'armée vers la cité impériale, vers Laon, la cité de fer; il précède
-l'armée, portant le tinel. Il arrive, Guillaume présente le héros au
-roi Louis et à Blanchefleur. Mais celui-ci n'a cure d'eux; sans rien
-demander à personne, il se jette aux pieds d'Aelis, lui dit que c'est
-elle qui avait combattu par son bras, qu'elle tait sa force, et qu'il
-l'adore; si elle consent à être sa femme, il se fait fort de lui
-conquérir un empire. La jeune fille l'a reconnu, elle consent; le roi
-consent, et voici Rainouart heureux et plongé dans les délices de
-l'amour; de temps à autre il quitte un instant sa femme et va voir son
-cher tinel qui, dans une chambre haute, repose sur un lit de houx et
-de branchages. Le tinel le gourmande (il parle, et pourquoi pas dans
-un conte lyrique), lui reproche de s'endormir dans l'oisiveté et
-l'amour, et l'accuse de se rouiller, force et courage. Rainouart le
-croit et repart combattre l'infidèle.
-
-Là, comme toujours, Vicaire réussit moins dans ce qu'il recherche, les
-choses truculentes, violentes, familières, que dans la simple
-expression de son don d'émotion naturelle, de tendresse devant la
-beauté de la femme, et ce qu'il y a de remarquable dans Rainouart au
-Tinel, ce n'est pas Rainouart mais la douce Aelis.
-
- * * * * *
-
-De cet examen rapide d'une oeuvre considérable, il ressort que Gabriel
-Vicaire, écrivain doué d'une grande originalité de détails sans avoir
-su se trouver un fond propre, écrivain précieux et tendre, qui se
-voulut parfois violent, restera par quelques centaines de beaux vers
-qu'il n'a peut-être pas cru des meilleurs, et lègue (ce qui est
-beaucoup) une petite oeuvre charmante et achevée, le _Miracle de saint
-Nicolas_; cette oeuvre plus que toute autre prouve qu'il y eut en lui
-l'étoffe d'un primitif, attendri, bien supérieur au rieur ingénieux
-qu'il voulut être. Né à une époque où la poésie française se
-transforme, Vicaire ne put prendre parti, conformément à sa nature.
-Il voulut être un mainteneur de traditions et c'est pour cela que,
-malgré d'heureuses trouvailles et bien des jolies choses, il ne fut
-pas un écrivain de premier plan. Il ne compte pas parmi les novateurs
-de cette fin de siècle, et non plus il n'occupe un des premiers rangs
-parmi les Parnassiens; il est un Parnassien (car il se rangeait
-davantage à eux en vieillissant) de seconde ligne, de second
-mouvement, non un des chefs de file, mais un de leurs bons soutiens.
-La place n'est pas énorme; sa stature, quoique bien prise, n'est pas
-très élevée.
-
-Mais dans chaque anthologie bien faite qui voudra tenir compte, non
-seulement des lignes essentielles du développement de la poésie
-française, mais des beautés principales qu'elle contient, on devra
-donner la _Pauvre Lise_, le _Cantique de Marie_, du _Miracle de saint
-Nicolas_, le Portrait _d'Aelis_ et peut-être _Fleurette_; c'est déjà
-un joli bagage qu'on pourra augmenter de quelques légères chansons et
-Vicaire sera un poète d'anthologie, ce qu'on appelle un petit maître.
-Il n'aura point perdu une vie trop courte toute dédiée à l'art le plus
-noble, le plus généreusement desservi, et il fut, pour citer un de ses
-poèmes et non des moindres, le beau page qui servit la Reine Poésie,
-n'ayant d'yeux que pour elle et ne vivant que pour elle. Et en
-échange, sur sa mémoire, la poésie entretiendra toujours, frais et
-joyeux, un brin du vert laurier.
-
-
-Arthur Rimbaud.
-
-Quand furent publiés, il y a quelque douze ans, les vers et les proses
-d'Arthur Rimbaud, il parut simple à la critique littéraire de
-circonscrire un peu le sujet; il fut de mode de considérer Rimbaud
-comme uniquement le néfaste auteur du _Sonnet des Voyelles_. Rimbaud
-devenait ainsi une sorte d'Arvers, à rebours. Il était l'homme qui
-avait perpétré le mauvais sonnet, le sonnet fou, le sonnet pervers.
-Certains, plus éveillés, négligèrent l'oeuvre avec une prudence
-respectueuse et préférèrent butiner des anecdotes. On s'étonna
-généralement qu'un homme qui avait eu de la facilité eût négligé les
-belles heures du succès, qu'il eût certainement obtenu, sitôt assagi,
-ce qui n'eût été évidemment qu'une question de peu d'années
-d'apprentissage. Pour quelques-uns, les plus futés, il parut certain
-que, Rimbaud étant l'ami de Verlaine, il était difficile que Verlaine,
-tout en faisant la part de l'affection, se fût tout à fait trompé sur
-la valeur d'art de Rimbaud. Donc on plaignait quelques belles facultés
-perdues dans le désert; on goûtait, sauf taches, ellipses et
-gongorismes à contre-poil, _Les Effarés_ et le _Bateau Ivre_. Et puis,
-chez des gens même un peu lettrés, on préféra lire la notice de
-Verlaine dans _Les Poètes maudits_ que l'oeuvre même, ce qui n'a rien
-d'étonnant dans un pays comme le nôtre, où l'horreur de l'érudition
-est poussée jusqu'à l'amour de la conférence.
-
-M. Paterne Berrichon nous a conté ce qu'il savait (et il est le mieux
-informé) sur les détails de la vie de Rimbaud, vie d'ailleurs prédite
-théoriquement dans ses oeuvres; malheureusement, M. Berrichon n'a pu,
-malgré son zèle, nous renseigner que très incomplètement sur la pensée
-d'Arthur Rimbaud une fois que celui-ci eut tourné le dos à la vieille
-Europe. Il n'est pas impossible que, grâce à son activité, des
-manuscrits soient retrouvés, et de quelle curiosité heureuse nous les
-accueillerions! Il est fort possible aussi que Rimbaud, en quittant
-l'Europe, ait renoncé à la littérature, que cet esprit visionnaire,
-qui n'avait pas besoin de l'écriture pour se formuler ses propres
-idées complètement, pour se manifester soi-même à soi-même, ait
-dédaigné d'écrire, ou qu'il en ait remis la préoccupation jusqu'à son
-retour en Europe, ou encore qu'il ait subi cette fascination du grand
-silence qui tombe à rayons droits du soleil d'Orient, leçon de mutisme
-que donne aussi l'immobilité de la nuit pâle et presque crépusculaire
-de ton, et que puisqu'il quittait l'Europe, hanté d'un certain dégoût,
-il ait pris en pitié, à l'égal de nos autres coutumes, notre in-12
-courant et toutes les habitudes de littérature, tirée à la ligne et
-développée pour le libraire, que cet in-12 implique ordinairement. Une
-autre opinion a été énoncée, à savoir que Rimbaud, ayant donné
-l'essentiel de sa pensée, ne se soucia pas de se reproduire avec plus
-ou moins d'amélioration ou de développement. J'aime mieux croire que
-l'Orient fit de lui quelque contemplateur dédaigneux du calame et de
-l'écritoire.
-
-En tout cas, l'oeuvre toute de Rimbaud tient dans cet in-12 qu'a
-publié le _Mercure_; l'édition, très soigneusement faite, est fort
-sobrement présentée; s'il n'y avait parmi les lecteurs que des poètes,
-tout commentaire serait oiseux; mais, tout en trouvant parfaitement
-risibles ceux qui déclarent ne rien voir en cette oeuvre, nous
-admettons qu'à certains égards Rimbaud est un auteur difficile; de
-plus, il y a peut-être quelque chose à dire sur la genèse et sur les
-buts de ces poésies, de ces _Illuminations_ de cette _Saison en
-Enfer_, bref de ce livre où Rimbaud apparaît, selon le vers admirable
-de Stéphane Mallarmé:
-
- _Tel qu'en lui-même enfin l'Eternité le change._
-
-I
-
-LES PREMIÈRES POÉSIES
-
-Les poésies proprement dites d'Arthur Rimbaud, celles que ne
-contiennent pas les _Illuminations_ et la _Saison en Enfer_, sont fort
-inégales, précieuses toutes, parce qu'elles permettent d'étudier les
-influences littéraires qui se reflètent dans le début de cet esprit si
-rapidement original. D'abord, fugitive, indiquée par un petit poème
-intitulé _Roman_, assez mauvais, et par _Soleil et Chair_, où déjà se
-trouvent de belles strophes chantantes et de vraiment beaux vers,
-l'influence de Musset. Un peu de mürgérisme traîne fâcheusement dans
-_Ce qui retient Nina_. Voici, dans _Le Forgeron_, du Hugo
-grandiloquent amalgamé avec du Barbier ou du Delacroix (celui du
-tableau des Barricades de Juillet); du Hugo des _Pauvres gens_, ou
-même de certaines pièces, les moins bonnes, des _Feuilles d'automne_,
-dans _Les Etrennes des Orphelins_. Et, tout de suite, ces traces
-effacées, dès le _Bal des Pendus_ et la _Vénus Anadyomène_, voici que
-Rimbaud entrevoit l'âme de Baudelaire, et s'il en imite un peu la
-manie satanique et le pessimisme anti-féministe de certaines pièces,
-il se hausse bientôt jusqu'à l'essence même de l'oeuvre. Au regard du
-_Voyage_, voici le _Bateau ivre_, et c'est dans _les Paradis
-artificiels_ qu'il faut chercher l'idée première du fond des
-_Illuminations_, de même qu'à des vers nostalgiques de Baudelaire
-correspondent des lignes d'_Une Saison en Enfer_, de même que le
-_Sonnet des Voyelles_ a des similitudes avec «la Nature est un temple
-où de vivants piliers», de même aussi que l'appareillage constant des
-mélancolies de Baudelaire vers le ciel hindou a peut-être déposé chez
-Rimbaud son goût des soleils d'Orient: et quoi d'étonnant à cela chez
-un enfant prodigue qui sans doute lisait _les Fleurs du Mal_ à l'âge
-où les autres ont à peine fermé _Robinson_ ou ses innombrables
-transcriptions?
-
-Quelle ne devait pas être la séduction de l'oeuvre de Baudelaire sur
-un esprit de cette vigueur; le vers mentalisé, spiritualisé, d'une
-matière presque minéralisée à l'exécution, des strophes où, comme sur
-un fond de Vinci, des cieux étranges apparaissent:
-
- _Adonaï, dans les terminaisons latines,
- Des Cieux moirés de vert baignent les Fronts vermeils._
-
-a dit Rimbaud, de même que Baudelaire a dit:
-
- _Léonard de Vinci, miroir profond et sombre
- Où des anges charmants, avec un doux souris.
- Tout chargé de mystère, apparaissent à l'ombre
- Des glaciers et des pins qui ferment leur pays._
-
-La forme du poème en prose, souple, fluide, picturale, réinventée,
-poussée--de l'estampe fantaisiste et linéaire, harmonieuse sans doute,
-de Bertrand--jusqu'à la beauté musicale des _Bienfaits de la lune_, et
-le rayonnement d'une intelligence large comme celle d'un Diderot,
-analytique comme celle d'un Constant, intuitive à la façon d'un
-Michelet, une intelligence sagace à découvrir Poe, claire à serrer en
-trente pages les mirages de l'ivresse, lucide à comprendre à la fois
-Delacroix et Guys, clairvoyante à se méfier déjà d'une technique
-poétique pourtant si améliorée par lui-même, tels étaient les titres
-de gloire de Baudelaire, tout récemment mort, alors que Rimbaud
-commença à écrire. Joignez que la destinée du grand homme était
-tragiquement interrompue, qu'il n'occupait point sa place parmi les
-réputations, qu'on sentait l'oeuvre admirable non terminée, que la
-tombe s'était fermée et qu'avant elle la maladie avait mis le sceau
-sur peut-être des pensées bien plus belles encore, dès lors rayées, et
-vous comprendrez ce que _devait_ évoquer à cette heure-là, à un jeune
-homme génial, le nom de Charles Baudelaire.
-
-Et, dans ces poésies, nulle trace encore de l'influence de Paul
-Verlaine.
-
-Quand je parle ici d'influence de Baudelaire et de Verlaine, je ne
-veux nullement dire que Rimbaud fût un esprit imitateur; bien loin de
-là. Mais il entrait dans la vie, il reconnaissait au loin, dans la
-distance et le passé, des esprits avec lesquels il avait des points de
-contact. Si le _Bateau ivre_ rappelle en intention l'intention du
-_Voyage_, cela n'empêche pas l'oeuvre d'être personnelle, d'être
-jaillie du fond même de Rimbaud et d'avoir en elle l'originalité
-inhérente et nécessaire au chef-d'oeuvre. Là, Rimbaud est comme sur le
-seuil de sa personnalité: sorti des limbes et des éducations, il
-s'aperçoit et s'apparaît en grandes lignes, d'un coup. C'est
-évidemment de beaucoup le plus beau de ses poèmes, des quelques-uns
-destinés à vivre, avec _les Effarés_ si indépendants et si jolis de
-ton, des quelques féroces caricatures, _Les Assis_ et _Les Premières
-Communions_. Et, à côté de ces quelques poèmes, déjà si étonnants dans
-une oeuvre de prime jeunesse, voici les pièces qui nous paraissent
-intéressantes au point de vue de la formation du talent de Rimbaud: la
-pièce réaliste _A la Musique_ (encore baudelairienne); _l'Eclatante
-Victoire de Sarrebruck_, une amusante transcription d'imagerie, qui
-n'est pas la seule dans son oeuvre; _Mes Petites Amoureuses_, d'une
-langue paradoxale et cherchée, indication d'une préoccupation de
-Rimbaud vers une traduction à la fois argotique et précieuse des
-truandailles, (_Fêtes de la Faim_), qui précèdent toute une série de
-poèmes en la même note libre et paroxyste.
-
-Et _Oraison du Soir_, et _Les Chercheuses de Poux_? J'avoue les moins
-apprécier que le _Bateau ivre_ et _Les Effarés_, c'est d'une
-désinvolture un peu trop jeune, d'amusant contraste avec la sûreté de
-la forme, mais pas plus.
-
-Et le _Sonnet des Voyelles_?
-
-Le _Sonnet des Voyelles_? ceci demande quelque développement.
-
-Il est vraisemblable qu'un homme extrêmement doué, précoce, instruit,
-qui se destine aux mathématiques ou à quelques branches des sciences
-aura surtout l'ambition d'ajouter quelque chose à un patrimoine acquis
-et de mettre son nom à côté de noms justement célèbres ou justement
-classés. Il tendra à découvrir une loi non entrevue, au moins à
-perfectionner une découverte, à tirer d'un fait connu des corollaires
-nouveaux et imprévus. En tout cas, ce jeune savant n'aura pas de
-raison de nier la tradition. Un jeune homme précoce, génial, instruit,
-qui songe à s'exprimer par l'art, ressentira presque toujours, aux
-premières heures de sa vie, un immense besoin d'originalité. A tort ou
-à raison, il se croira appelé à des modifications radicales dans la
-manière de sentir et de penser des hommes de son temps. A tort, parce
-qu'il ne se rend pas assez compte de la complexité même de son esprit,
-et de ce qu'il contient, à son insu, d'acquis; avec raison, parce que
-ce qui fait sa force, sa valeur, sa sève, c'est justement une façon
-vierge de comprendre les choses; il devine son univers, s'y perd et le
-croit sans frontières. On repasse mille fois par ses sentiers de
-jeunesse, sans s'apercevoir que c'est le même sentier, car l'humeur
-du matin y a, comme une nature prodigieusement vivace et rapide,
-disposé d'autres fleurettes. La difficulté même qu'a un jeune homme
-d'éteindre et de traduire ce qu'il a de vraiment personnel, qui est
-son regard sur les choses et le timbre de sa voix pour en parler, lui
-fait apparaître ses pensées existantes, mais difficilement
-saisissables, parce que embryonnaires, comme compliquées à l'excès,
-rares et profondes. Les coteaux où mûrit son vin lui paraissent des
-Himalayas, et la route serpentine qu'il suit, en musant, quoi qu'il en
-ait, pour aller cueillir ses grappes, prend des lointains à ses
-lenteurs. Une fois sur sa colline, il aperçoit des horizons si
-candidement clairs qu'il est sûr qu'aucun oeil humain ne les a
-entrevus; il faut bien des noms nouveaux pour les fruits des nouvelles
-Amériques qui surgissent à une contemplation toute neuve, et de là des
-trouvailles et des exagérations, des chefs-d'oeuvre d'impulsion jeune,
-et des théories qui attendront confirmation, le plus souvent la
-trouveront dans l'âge mûr, en se dépouillant de l'acquis qui les
-gênait, les notions antérieures une fois mieux classées. Rimbaud,
-comme tous les jeunes gens de génie, eût certes désiré renouveler
-entièrement sa langue, trouver, pour y serrer ses idées, des gangues
-d'un cristal inconnu. Sans doute Rimbaud était au courant des
-phénomènes d'audition colorée; peut-être connaissait-il par sa propre
-expérience ces phénomènes. Je ne suis pas assez sûr de la date exacte
-du _Sonnet des Voyelles_ pour avancer autrement qu'en hypothèse que:
-Rimbaud a parfaitement pu écrire ce sonnet, non en province, mais à
-Paris; que, s'il l'a écrit à Paris, un de ses premiers amis dans
-cette ville ayant été Charles Cros, très au fait de toutes ces
-questions, il a pu contrôler, avec la science, réelle et imaginative à
-la fois, de Charles Cros, certaines idées à lui, se clarifier certains
-rapprochements à lui personnels, noter un son et une couleur. Les vers
-du sonnet sont très beaux--tous font image. Rimbaud n'y attache pas
-d'autre importance, puisqu'on ne retrouve plus de notations selon
-cette théorie dans ses autres écrits. Ce sonnet est un amusant
-paradoxe détaillant une des correspondances _possibles_ des choses,
-et, à ce titre, il est beau et curieux. Ce n'est pas la faute de
-Rimbaud si des esprits lourds, fâcheusement logiques, s'en sont fait
-une méthode plutôt divertissante; c'est encore moins sa faute si on a
-attribué à ce sonnet, dans son oeuvre et en n'importe quel sens, une
-importance exorbitante.
-
-II
-
-UNE SAISON EN ENFER.--LES ILLUMINATIONS
-
-_Les Illuminations_ sont-elles postérieures ou antérieures à _Une
-Saison en Enfer_? Paul Verlaine n'était pas très fixé sur ce point. On
-pourrait induire l'antériorité des _Illuminations_, et, au premier
-aspect, d'une façon irréfutable, de ce qu'un chapitre d'_Une Saison en
-Enfer_, «Alchimie du Verbe», traite d'une méthode littéraire
-appliquée en quelques poèmes et pages en prose des _Illuminations_. Il
-y a là le désaveu (au point de vue théorétique) du fameux _Sonnet des
-Voyelles_, et un blâme, des ironies même, à l'égard de certains poèmes
-des _Illuminations_. Notons pourtant que le dégoût de l'auteur pour
-ces poèmes n'est pas suffisant pour l'empêcher de les publier là, pour
-la première fois. Il serait difficile d'admettre que c'est par une
-humilité toute chrétienne que Rimbaud, se frappant la poitrine, offre,
-en exemple à ne pas suivre, ces vers terriblement mauvais; il vaut
-mieux croire que, tout en abandonnant une technique extrêmement
-difficile et dangereuse (ce n'est point de la coloration des voyelles
-que je parle, mais des recherches pour fixer les silences, et aussi
-atteindre par la sonorité seule la satisfaction des cinq sens, voir p.
-239). Rimbaud jugeait alors les poèmes en eux-mêmes dignes de mieux
-que le panier. Condamner la _Chanson de la Plus Haute Tour_ eût été
-d'un auto-criticisme un peu trop sévère.
-
-Mais si _Alchimie du Verbe_ prouve que les vers y inclus et certaines
-proses lui sont antérieurs (pas de beaucoup), nous verrons que les
-vers des _Illuminations_ reprennent certains passages d'_Une Saison en
-Enfer_ «Mauvais Sang», que la langue des _Illuminations_ est plus
-belle, plus ferme, plus concentrée, que celle d'_Une Saison_.
-
-Nous croyons que si _Une saison en Enfer_, qui forme à sa manière un
-tout, est postérieure à certaines des _Illuminations_, elle fut
-terminée avant que toutes les _Illuminations_ fussent écrites, et ces
-_Illuminations_ (ce que nous en possédons) ne formaient pas un livre,
-ne devaient pas former un livre enchaîné, mais un recueil de poèmes en
-prose, qui pouvait se grossir à l'infini, ou tout au moins en
-proportion des idées nouvelles, ingénieuses, inattendues qui seraient
-survenues dans le cerveau de Rimbaud; car si Verlaine entend
-_Illuminations_, au sens de _Coloured plates_, en regrettant un titre
-qui fût, non _Enluminures_, impliquant quelque fignolage, mais un
-autre mot sorti du verbe _enluminer_, si Verlaine pense que Rimbaud a
-cherché un titre emprunté à l'imagerie polychrome, il nous est bien
-difficile, texte en main, d'après le titre choisi par Rimbaud et la
-note des poèmes, d'être de son avis. _Illuminations_, à notre sens,
-aurait signifié pour Rimbaud, outre la couleur d'Epinal à laquelle il
-pensait un peu pour le procédé (l'Epinal et les albums anglais,
-surtout les albums anglais), le bariolage cherché des fêtes à
-lanternes japonaises et aussi le concours pressé des idées,
-personnifiées en passants accourant, le falot à la main, sur la petite
-place de quelque ville, plus éclairées de l'obscurité ambiante, et
-aussi ce mot _Illuminations_ répondait à cette acception de _brusques
-éclairs de la pensée_, aussitôt notés, cursivement et tels quels. La
-recherche d'impressions, l'acceptation d'intuitions aiguës, imprévues,
-la capture d'analogies curieuses, telle est la préoccupation des
-_Illuminations_, de ces improvisations parfois si heureusement
-définitives, parfois indiquées d'une phrase initiale, suivie d'un _et
-cætera_ motivé, comme _Marine_ (p. 136 des _Illuminations_).
-
-_UNE SAISON EN ENFER_
-
-_Une saison en Enfer_ est l'explication de l'état d'âme de Rimbaud
-généralisé en celui d'un jeune homme de son temps, issu du Tiers, gêné
-par ce qu'il sent en lui-même de points d'inhibition dus à son
-atavisme de bourgeoisie. Ça se passe en enfer, parce que l'enfer est
-en bas, si le ciel est en haut, qu'aux yeux de Rimbaud il y a chez
-lui, en ce moment de son esprit, grouillement et non vol, et aussi
-parce que Baudelaire et, à côté de lui, Verlaine est saturnien qui
-parle du seul rire encore logique des têtes de mort. Influence dans la
-position du sujet, mais ensuite quelle indépendance!
-
-Rimbaud cherche les couleurs de son âme; il retrouve l'histoire de sa
-race; il s'est trié en lui-même les défauts des Celtes; des instants
-de mysticisme lui ont montré qu'il eût pu être un des compagnons de
-Pierre l'Hermite, un des lépreux chauffant leurs plaies au soleil près
-des vieux murs, munis de l'éternel tesson; des instants de violence
-lui montrent qu'il aurait pu être un reître; il eût volontiers
-fréquenté les sabbats. Il ne se retrouve plus au XVIIIe. Traduisons:
-il ne se retrouve plus d'atavisme hors d'un catholicisme un peu
-idolâtre. Il se revoit XIXe, il déplore que tout n'aboutisse comme
-philosophie qu'au ravaudage des vieux espoirs (voilà pour l'âme) et à
-la médecine, codification des remèdes de bonnes femmes (voilà pour le
-corps). Que faudrait-il pour que ce jeune homme du XIXe siècle fût
-heureux? Qu'on aille à l'_Esprit_. Qu'entend-il par là? Qu'on retourne
-au paganisme, qu'on écoute le sang païen, qu'on rejette toute
-influence de l'Evangile: tout le monde héros, et sur-homme, comme des
-philosophes le diront après lui; redevenir l'homme qui est dieu par la
-force et la splendeur, sur les débris de l'homme-dieu par solidarité
-et résignation. Mais je ne pense point que, en son désir de se
-retremper au passé, ses désirs d'Antée se bornent à la Grèce. Sans
-doute, il admettrait la définition de Michelet: «la Grèce est une
-étoile, elle en a la forme et le rayonnement»; mais c'est vers le
-soleil qu'il va, vers le soleil des vieilles races orientales, vers la
-vie de tribu, et, à défaut d'un impossible vieil Orient, il voudra
-l'Orient des explorateurs, ou la prairie des Comanches, comme il sied
-à quelqu'un qui devine Nietzsche et se souvient encore de Mayne-Reid:
-puissance des images d'enfance chez un génie de vingt ans, d'images,
-dès lors, reflétées épiques, au point de coexister avec la découverte
-de nouveaux terrains littéraires. On me dira que c'est bizarre. Je
-pense que l'incompréhension des critiques, devant cette oeuvre, prouve
-suffisamment que nous sommes dans l'exceptionnel. Et son rêve est de
-se fondre avec des forçats, comme Jean Valjean qu'il admire aussi,
-parmi des pays où l'on vit d'autres vies. Foin de l'amour divin, et
-des _chants raisonnables des anges_, foin de _l'angélique échelle du
-bon sens_, de tout ce qui rend vieille fille, _la vie est la farce à
-mener par tous_, et mieux vaut la guerre et le danger, malgré
-qu'ironiquement on puisse se rappeler à soi-même des refrains de
-vieille romance--la _Vie française_, le _Sentier de l'honneur_. Tout
-est ridicule, même le salut. Alors l'alcool («j'ai avalé une fameuse
-gorgée de poison») et les délires.
-
-Ecoutons la confession d'un compagnon d'enfer. C'est l'Epoux infernal
-qui singe la voix, les gestes, les allures de la vierge folle qu'il
-domine en son corps, et dont il tient toute l'âme, sauf une
-échappatoire, un sourire, une ironie, une restriction dans
-l'admiration. «Un jour, peut-être, il disparaîtra merveilleusement;
-mais il faut que je sache s'il doit remonter à un ciel, que je voie un
-peu l'assomption de mon petit ami!» Et cette simple restriction met
-tout en question, annihile la vassalité de la femme, qui se réfugie en
-son incompréhension de l'époux, comme l'époux croit devoir se garantir
-par des menaces de départ brusque. Equilibre instable de deux êtres
-qui se cherchent en eux-mêmes, en faisant semblant de se chercher l'un
-dans l'autre, et pour passer le temps et échapper à la psychologie qui
-s'impose trop, des tournées dans les ruelles noires, et des charités à
-deux, et des cabarets, des aspects d'idylle exquise dans
-l'insuffisance de l'amour, des désirs d'aventures où l'amour,
-retrouvant toute sa liberté, retrouverait toute sa saveur. Cette
-confession de l'Epoux infernal, c'est un conte de jeune amour
-complexe, trouble et charmant (à rapprocher d'«Ouvriers»,
-_Illuminations_, p. 178). Et si l'amour ne comble pas cette âme
-inquiète, ni l'art qu'il veut impossible, alors le travail, la
-science--ce n'est point son affaire, _c'est trop simple et il fait
-trop chaud_. Exister en s'amusant, histrionner à la Baudelaire, soit
-peindre des fictions, rêver des _amours monstres_ et des _univers
-fantastiques_, regretter le _matin_, et les étonnements, ravis de
-l'enfance et ses grossissements, avoir rêvé d'être mage et retomber
-paysan... Il faut chercher le salut vers des villes de rêve. Sur le
-seuil de l'enfer, il y a des clartés spirituelles vers où tendre; armé
-d'une ardente patience, absorber des réalités; être soi totalement,
-âme et corps, penseur indépendant et chaste.
-
-Telle est cette oeuvre courte et touffue indiquant le départ hors
-d'une vie ordinaire vers quelque vie mentale et personnelle, sur
-laquelle on ne nous donne pas plus de détails.
-
-_LES ILLUMINATIONS_
-
-J'ai dit tout à l'heure ce qu'étaient en général _les Illuminations_;
-regardons-les maintenant de plus près.
-
-Voici le petit poème _Après le Déluge_, qui nous explique la vision de
-l'écrivain. Rien n'a changé, depuis le temps où l'idée du déluge se
-fut rassise dans les esprits, c'est-à-dire peu ou beaucoup de temps
-après un laps de temps inappréciable de cent ou de deux mille ans,
-minute d'éternité. C'est presque en même temps qu'il y eut
-Barbe-Bleue, les gladiateurs, que les castors bâtirent, qu'on baptisa
-le verre de café mazagran, que les enfants admirent tourner les
-girouettes et regardent les images, qu'il y a des sentiments frais et
-des orgies, de mauvaise musique de piano, c'est presque en même temps
-qu'on bâtira un splendide hôtel dans la nuit du Pôle. Tout est dans
-tout, au sens de la durée, naissance des pierres précieuses,
-superstitions, églogues et aussi le mutisme de la nature qui cache
-bien ses secrets. Peut-être les montre-t-elle un peu, au lendemain
-d'un déluge, dans sa hâte à se retrouver. Alors on peut avoir des
-visions fraîches. Il serait bon que les déluges ne soient plus
-dissipés, qu'il en revienne un, pas tant pour qu'on sache, mais pour
-qu'on voie. La vision du poète est monotone dans ces grands
-changements, et, sauf un cataclysme, tout est pour elle équivalent et
-contemporain. Les tableaux qui suivront sont pris des sentiments et
-des monuments à la fois éternels et d'une minute de cette humanité à
-la fois stable et kaléidoscopique telle que la veut voir le poète.
-
-Alors des mirages. Après le dernier jour du monde, le monde barbare
-recommençant dans les glaces arctiques, et retrouvant, dans un
-atavisme, par merveille de routine demeurée, les fleurs qui n'existent
-pas, les pensées humaines; des paysages figurés où des anges dansent
-tout près des labours, un décor de primitif donnant une terre de
-Jouvence, des décors d'étude de nature, faits de tout près, en se
-penchant, comme _Fleurs_, grossissement d'une motte de terre jusqu'à
-l'étendue, jusqu'au désir de la mer et du ciel, et l'_Aube_, la joie
-fraîche de saisir les joies de lumière des premiers rayons d'été et
-_Royauté_, une sorte de chanson en prose sur la royauté de l'amour, et
-l'esquisse en trois lignes d'une ville esthétique adorant la beauté
-des êtres, des choses et des jardins.
-
-Puis des séries.
-
-Voici l'enfance. Des notations d'abord d'objets et, relatifs à ces
-objets, des mots étranges, des noms propres bizarres qui ont frappé la
-jeune imagination, le grossissement de la nature, le rapport que
-l'enfant fait de tout, arc-en-ciel, fleur ou mer, à ce qui le touche
-le plus immédiatement, et puis les livres et les images, leurs fastes,
-et leur sentimentalité, et l'instinct éveillé chez l'enfant, un petit
-monde visionnaire qui se lève en lui et que détruit la parole
-bienveillante et ennuyeuse de la sollicitude des parents.
-
-Et puis le paysage s'anime: des revenants, qui ont été des âmes
-tendres et généreuses, des maisons fermées le frappent. Qu'est-ce
-qu'une absence, un deuil, une vente? Qu'est-ce que la tristesse et la
-désolation? Et les fleurs magiques bourdonnent, le besoin de fixer
-couvre tout. Voici les peurs, qui lui arrivent de la légende: il y a
-un oiseau au bois, une cathédrale qui descend et un lac qui monte, et
-la grande peur, celle d'une voix qu'on entend au loin et qui vous
-chasse.
-
-Puis le rêve où l'on se retrouve, où l'on se configure à soi-même par
-ses desseins (V. _Mauvais Sang_). On est le saint des gravures
-hagiographiques parmi les bêtes pacifiques et charmées, le savant de
-l'estampe d'après Rembrandt, le piéton de la découverte et de la
-croisade, et, au bout du rêve, la terreur du silence. Brève terreur;
-on aime bientôt le silence: «Qu'on me loue enfin ce tombeau.» Voici le
-rêve infantile d'une vie mystérieuse et contemplative au-dessous d'une
-énorme cité populeuse qu'on dédaigne, où l'on s'emmure.
-
-Et dans _Vie_ (qu'il faut comprendre «rêveries»), une deuxième épreuve
-du même sujet, du dernier poème d'enfance, l'éveil de l'imagination
-par les textes: les dépassant, s'exaltant, les devinant, le cerveau de
-l'enfant invente des vies, des drames, il sort de sa personnalité
-étroite, suscite des personnages; un brahmane, créé par lui, lui
-explique les proverbes; les pensées se pressent; il existe pour lui
-des minutes radieuses et multiples d'intuitions géniales. «Un envol de
-pigeons écarlates tonne autour de ma pensée.» Le roman de jeunesse, et
-la satiété d'avoir trop vite deviné la vie, et de s'être répandu en
-romans mentaux, et un peu de dégoût: «je suis réellement d'outre-tombe
-et pas de commissions.»
-
-Les _Villes_ font partie du défilé des féeries qu'a voulu Rimbaud:
-luxe de mirages, paysages de rêve. Bien des poètes, à cette heure-là,
-soit pris par la beauté de Paris, ses transformations, son sous-sol,
-usine dissimulée de constructions propres, soit touchés par le contact
-babylonien de Londres, ont rêvé des villes énormes, esthétiques,
-pratiques aussi. Des utopistes d'avant la guerre en ont laissé des
-opuscules, Tony Moilin par exemple. C'est cette préoccupation «que
-deviendra Paris, que sera la ville future?» que reprend Rimbaud: et il
-dépeint des villes de joies et de fêtes avec des cortèges de Mabs et
-des Fêtes de la beauté, dos beffrois sonnant des musiques neuves et
-idéalistes; il y a des boulevards de Bagdad, des boulevards de Mille
-et Une Nuits où l'on chante l'avènement de quelque chose de mieux que
-la journée de huit heures. On synthétise les lignes architecturales:
-on retrouve, par l'art, la nature primitive, et l'on fait, sur ce
-modèle, des jardins; des passerelles et des balcons traversent la
-ville; un cirque, du genre de celui de Syssites de Flaubert, enserre
-tout le commerce de la ville et en débarrasse le demeurant; l'argent
-n'y a plus de prix--plus de villages, des villes, des faubourgs, et
-des campagnes pour la chasse.
-
-A côté de cette série, des poèmes comme le _Conte_ du Prince et du
-Génie, de l'âme inlassable de désirs et se consumant, et des paysages,
-violents de traduction figurative. Pour dire «du Pas-de-Calais aux
-Orcades», Rimbaud écrira: «du détroit d'indigo aux mers d'Ossian». Il
-bâtit son paysage de quelques traits principaux, accusés et même
-forcés d'importance: «sur le sable rose et orange qu'a lavé le ciel
-vineux». Il a vu et décrit les eaux rougeâtres, les fleurs vives, les
-coins des Venises du nord; il a interprété des bousculades de nuages,
-et tenté de fixer les formes terrestres qu'ils affectent un instant
-(p. 179). Et puis, au sortir de cet énorme travail verbal, de cette
-lutte avec le ténu, l'éphémère, la nuance d'un rayon de soleil ou
-d'une clarté lunaire, voici des cantilènes toutes dépouillées, toutes
-calmes, toutes simples, (verlainiennes en même temps que les _Romances
-sans Paroles_, moins belles peut-être ou plutôt moins touchantes, plus
-intellectuelles souvent), et des efforts à traduire les phantasmes
-d'ivresse, et de la satire touchant la magie bourgeoise, des féeries
-et de contrastantes notations de la rue, _Hortense_, _Dévotion_ des
-pèlerinages à la ville de Circé. Mais, s'il est facile d'énumérer et
-de ramener la vision, on ne pourrait qu'en citant faire comprendre la
-beauté complexe et sûre, l'agile doigté touchant si rapidement tant
-d'accords qui sont les phrases et les vues synthétiques de Rimbaud.
-
-C'est par cette habileté verbale, et pour sa franchise à présenter des
-rêveries féeriques et hyperphysiques comme de simples états d'âme, à
-les démontrer état d'âme ou d'esprit, et justement puisque son esprit
-les contenait, que Rimbaud vivra. Il a été un des beaux servants de la
-Chimère. Il a été un idéaliste, sans bric à brac de passé, sans étude
-traînante vers des textes trop connus. Il a été neuf sans charabia. Il
-a été un puissant créateur de métaphores. On ne pourra regretter en
-cette oeuvre que son absence de maturité et aussi sa brièveté.
-
-
-Le Monument d'Arthur Rimbaud.
-
-Le 21 juillet, on inaugurait en belle place le buste d'Arthur Rimbaud
-à Charleville, sa ville natale; ce petit fait n'est point sans
-importance; il marque, dans l'histoire littéraire, une date; c'est le
-commencement des honneurs officiels pour cette pléiade de poètes qui
-précédèrent les poètes symbolistes, dont ils furent les aînés
-immédiats, pour ce groupe de poètes que Paul Verlaine, un d'entre eux,
-appela les poètes maudits, non sans quelque ressouvenir, peut-être un
-peu suranné, du romantisme.
-
-Dans un volume qui contient six portraits littéraires, Verlaine
-analysait et vantait, outre Mme Desbordes-Valmore, quatre de ses
-propres émules; c'était Tristan Corbière, dont l'ironie neuve,
-l'émotion picaresque et la technique libre et fantasque n'étaient
-connues que de quelque dix personnes. Corbière venait de mourir à
-trente-six ans. C'était Villiers de l'Isle-Adam, Stéphane Mallarmé et
-Arthur Rimbaud. Verlaine s'était portraicturé lui sixième, sous le nom
-de Pauvre Lelian; cette fois, et c'était mieux, l'influence
-shakespearienne lui avait glissé cet anagramme.
-
-La sélection était juste, significative; elle eût été complète si
-Verlaine eût goûté à sa valeur la saveur des vers de Charles
-Cros et le particulier de sa vie. Le choix même de Marceline
-Desbordes-Valmore, placée dans ce livre, pour sa grâce, pour un peu
-d'oubli qui avait suivi une expansion trop restreinte de gloire,
-n'était pas malheureux. Marceline Desbordes-Valmore, en effet, avait
-eu des sincérités et aussi des coquetteries de sincérité, des élans
-simples et un éloignement de la rhétorique qui la rapproche de
-Corbière ou de Verlaine. L'hommage que lui adressait Verlaine lui
-rendit les poètes qui l'oubliaient un peu, depuis que Sainte-Beuve et
-Baudelaire avaient cessé de la vanter. D'ailleurs, entre ces poètes
-que groupait Verlaine, pas de ressemblance mais bien des affinités,
-car rien n'est aussi dissemblable que l'art de Verlaine et celui de
-Mallarmé. Deux liens les unissaient; d'abord, tous deux ils étaient
-des évadés du Parnasse, ensuite l'admiration des jeunes écrivains les
-citait ensemble; de plus, ils goûtaient réciproquement leurs oeuvres.
-
-Les malheurs de Paul Verlaine, sa pauvreté, l'alternance de ses chants
-émus, de ses élégies pieuses avec des pièces bacchiques et même
-érotiques qui sont la tare de son oeuvre, l'idéal de perfection
-difficile d'écriture que s'était fixé Stéphane Mallarmé, contrastant
-avec une abondante et lucide causerie où il excella, fixent les traits
-de leur physionomie. Villiers de l'Isle-Adam, clown et mage, prosateur
-éloquent, souvent grandiose, ironiste souvent exquis, très rarement un
-peu fatigant, leur ressemble en leur amour de l'art et la recherche de
-l'originalité. Un point aussi les caractérise tous trois. Ils ont, en
-quittant le Parnasse, laissé se diminuer de beaucoup leur admiration
-pour Leconte de Lisle, moins celle qu'ils portaient à Théodore de
-Banville. Ils admettent Hugo comme un très grand poète, mais non point
-comme les Parnassiens à l'état de miracle, et ils sont résolus à
-sortir des routes qu'il a tracées. Tous trois sont fortement
-Baudelairiens, et ils continuent l'oeuvre de l'auteur des _Fleurs du
-Mal_; par Baudelaire, ils ont subi l'empreinte de Poe. C'est Poe,
-surtout, le maître de Villiers de l'Isle-Adam; c'est Baudelaire et Poe
-qui apprennent aux poètes qui les aiment, à resserrer le champ
-d'action de la poésie pour lui donner plus d'intensité; tous les
-genres que la prose peut prendre, ils les lui abandonnent, surtout ils
-lui laissent tout récit, toute évocation épique. On venait d'écrire
-beaucoup de petites épopées, et la prose de _Salammbô_ paraissait plus
-capable de chant héroïque que le vers romantique ou parnassien. Encore
-un autre souci hanta, parmi ce groupe, au cours de leur développement,
-deux poètes, Verlaine et Rimbaud. Ils pensaient que si Baudelaire
-avait eu raison de condenser le vers romantique que les élèves de
-Musset et d'Hugo avaient relâché, il était temps, la condensation de
-Baudelaire ayant été à son tour exagérée, de rendre ce vers plus
-souple, plus mobile, et de le débarrasser de ce qu'on pourrait appeler
-les difficultés d'amour-propre, les petits obstacles qui donnent à bon
-compte de la _difficulté vaincue_. Ils pratiquaient ce qu'on appelle
-actuellement le vers libéré (très différent de ce qu'est le vers
-libre, qui prend ailleurs ses moyens de structure), ils négligeaient
-de placer exactement la césure, admettaient l'hiatus, abolissaient
-les rimes pour l'oeil, la différence faite entre les singuliers et les
-pluriels, et se soustrayaient à l'obligation édictée par Banville de
-rimer avec la consonne d'appui. En somme, ils voulaient la rime, moins
-prévue, moins obligatoirement sonore, ils la cherchaient moins
-rhétorique et plus musicale, et Verlaine a bien traduit sa pensée en
-traitant la rime de bijou d'un sou, c'est-à-dire d'affiquet sans
-valeur, _en toc_, dont l'exhibition trop apparente était preuve de
-mauvais goût. Un trait commun relie encore ces artistes, que Verlaine
-groupait dans son livre des _Poètes maudits_: ils ont tous des parties
-de génie, tous sont contrecarrés dans le développement de ce génie par
-quelque côté de leur esprit. Supérieurs comme portée à leurs
-adversaires littéraires, ils n'en ont pas toujours eu l'abondance
-heureuse, ou l'opiniâtreté, ou le don de se présenter en une formule
-d'apparence définitive. Il leur a manqué quelque chose pour réaliser
-pleinement un idéal très élevé. Ils ont très bien vu ce qui manquait à
-notre poésie et à notre littérature, qu'elle avait trop d'action, pas
-assez de rêve, et qu'on y discourait trop; ils l'ont fortement marqué,
-mais ils n'ont pas mis, à la place de l'idéal qu'ils refusaient, un
-idéal complet; ils n'ont point détrôné les vieilles formules pour en
-instituer une autre, comme c'était leur rêve. Ils n'ont pas fait
-l'avenir, mais ils ont sur lui une influence considérable.
-
-Parmi ces écrivains exceptionnels, Arthur Rimbaud est un cas à part;
-parmi ces figures de haute originalité, il est d'apparence légendaire.
-Sa précocité est plus grande que toute autre connue: c'est à l'école
-qu'il fait ses premiers bons vers; il les envoie à des amis à Paris;
-on lui fait fête, on l'appelle. Théodore de Banville, Cros, Verlaine
-l'encouragent. Victor Hugo dit: C'est Shakespeare enfant. Il a
-dix-huit ans quand il écrit son poème le plus fameux: _Le Bateau
-ivre_; il a vingt ans quand il note les _Illuminations_, série de
-poèmes en prose mêlée de quelques poèmes en vers, où il y a des
-éclairs ardents de lyrisme, des concisions extraordinaires, des
-visions neuves, une mêlée d'images, de métaphores qui se nuisent par
-leur complexité touffue, puis brusquement il prend en haine la
-littérature et va gagner sa vie loin de France, ayant pris en dédain
-la vie d'Europe, soucieux d'autres horizons...
-
-C'est un départ bizarre, si on ne l'explique par la lassitude qu'il a
-d'un monde littéraire si éloigné de ses idées, si éloigné de désirer
-ce que lui veut exiger de l'art. Mais c'était un départ raisonné, car
-désormais aucune de ses lettres ne fera à la poésie la plus légère
-allusion. En Éthiopie, où il donnera des soirées en sa factorerie, il
-distraira ses invités par des danses et des chansons des pays Gallas
-ou Amhariques, et s'il écrit, ce sont quelques notes précises et
-documentaires, à la Société de géographie. Le poète marcha beaucoup et
-fit des découvertes, mais personne n'eût pu se douter qu'il avait eu
-des ailes. Et encore, on ne pourrait dire que, lorsqu'il quitta
-l'Europe, il allait se faire explorateur; non, il cherchait seulement
-à aller le plus loin possible, à changer de milieu le plus souvent
-possible, en vivant sur le pays, grâce aux habiletés diverses qu'un
-Européen instruit apporte toujours, dans la mesure de sa culture
-scientifique, dans les pays neufs. «Si je reviens (en Europe),
-écrit-il à sa famille (en 1885), ce ne sera jamais qu'en été, et je
-serai forcé de redescendre, en hiver au moins, vers la Méditerranée.
-En tout cas, ne comptez pas que mon humeur deviendrait moins
-vagabonde. Au contraire. Si j'avais le moyen de voyager sans être
-forcé de séjourner pour travailler et gagner l'existence, on ne me
-verrait pas deux mois à la même place. Le monde est plein de contrées
-magnifiques que les existences réunies de mille hommes ne suffiraient
-pas à visiter. Mais d'un autre côté, je ne voudrais pas vagabonder
-dans la misère. Je voudrais avoir quelques milliers de francs de rente
-et pouvoir passer l'année dans deux ou trois contrées différentes, en
-vivant modestement, et en m'occupant d'une façon intelligente à
-quelques travaux intéressants. Vivre tout le temps au même lieu, je
-trouverai toujours cela très malheureux. Enfin, le plus probable c'est
-qu'on va plutôt où l'on ne veut pas, et que l'on fait plutôt ce qu'on
-ne veut pas faire, et qu'on vit et décide tout autrement qu'on ne le
-voudrait jamais, cela sans espoir d'aucune espèce de compensation.»
-
-Dans ses voyages, soit à Aden, soit aux plateaux du Harrar, où en
-rapport avec M. Ilg, M. Chefneux et les conseillers européens du négus
-Ménélick il semble avoir exercé quelque influence, on peut croire
-qu'il n'a jamais lu de livre littéraire; les ouvrages qu'il fait venir
-sont d'un ordre purement technique, soit les Constructions métalliques
-de Monge, les manuels du charron, du tanneur, du verrier, du
-briquetier, du fondeur en tous métaux, du fabricant de bougies (de
-chez Roret), un traité de métallurgie, une hydraulique. Sa
-correspondance ne contient pas _un mot_ qui ait trait à la
-littérature; il ne fut en rapport avec aucun écrivain. Une seule
-velléité et pas exclusivement littéraire! En 1887, il proposa au
-_Temps_ une correspondance relative aux opérations de l'armée
-italienne en Éthiopie; la négociation n'aboutit point. M. Paul Bourde,
-son ancien condisciple à qui il s'était adressé, le mit au courant,
-bien incompréhensivement d'ailleurs, du bruit qui se faisait autour de
-ses oeuvres. Il ne semble pas s'en être autrement préoccupé. C'était
-bien, et voulu obstinément, le plongeon dans l'ombre, à moins qu'il
-n'ajournât tout après la conquête de cette indépendance qu'il se
-rêvait. C'est en tâchant de la conquérir, qu'il tomba malade; il
-revint en France pour y agoniser longuement.
-
- * * * * *
-
-L'oeuvre poétique d'Arthur Rimbaud, dont on a pu reconstituer une
-notable partie, compte un peu plus d'un millier de vers. Les poèmes de
-la première période (il a quinze ans) ne sont point sans réminiscences
-d'Hugo et de Musset, c'est à Hugo qu'il emprunte ce _Forgeron_:
-
- Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant,
- D'ivresse et de grandeur, le front vaste, riant
- Comme un clairon d'airain avec toute sa bouche
- Et prenant ce gros-là dans son regard farouche,
- Le Forgeron parlait à Louis XVI, un jour
- Que le Peuple était là, se tordant tout autour
- Et sur les lambris d'or traînant sa veste sale.
-
-et c'est Musset, le Musset du début de _Rolla_ qui lui inspirera
-_Soleil et chair_:
-
- O Vénus, o déesse,
- Je regrette les temps de l'antique jeunesse
- Des satyres lascifs, des faunes animaux,
- Dieux qui mordaient d'amour l'écorce des rameaux
- Et dans les nénuphars baisaient la Nymphe blonde.
- Je regrette les temps où la sève du monde,
- L'eau du fleuve, le sang rose des arbres verts
- Dans les veines de Pan mettaient un univers.
-
-On notera, dans le même poème, l'influence de Théodore de Banville, du
-Banville des _Exilés_, l'évocateur de dieux païens:
-
- O grande Ariadné, qui jettes tes sanglots
- Sur la rive, en voyant fuir là-bas sur les flots,
- Blanche sous le soleil, la voile de Thésée;
- O douce vierge enfant qu'une nuit a brisée,
- Tais-toi! Sur son char d'or bordé de noirs raisins,
- Lysios, promené dans les champs phrygiens
- Par les tigres lascifs et les panthères rousses,
- Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses.
-
-Dans sa seconde période (il a seize ans), après encore du Musset
-libertin, une _Comédie en trois baisers_, des caricatures féroces
-comme les Assis, des tableaux de genre d'un ton doux, comme ces
-Effarés, qui lui appartiennent en propre avec leur mélange de
-gaminerie et de tendresse, sorte d'image à la Teniers, mais émue:
-
- A genoux, cinq petits: misère!
- Regardent le boulanger faire
- Le lourd pain blond
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Et quand, tandis que minuit sonne,
- Façonné, pétillant et jaune
- On sort le pain.
-
- Quand, sous les poutres enfumées,
- Chantent les croûtes parfumées
- Et les grillons.
-
- Que ce trou chaud souffle la vie,
- Ils ont leur âme si ravie
- Sous leurs haillons,
-
- Ils se ressentent si bien vivre,
- Les pauvres petits pleins de givre,
- Qu'ils sont là tous.
-
- Collant leurs petits museaux roses
- Au grillage, chantant des choses
- Entre les trous.
-
- Mais bien bas, comme une prière,
- Repliés vers cette lumière
- Du ciel rouvert.
-
- Si fort qu'ils crèvent leur culotte
- Et que leur chemise tremblote
- Au vent d'hiver.
-
-Mais surtout il faut dans cette oeuvre choisir le _Bateau ivre_, une
-centaine de vers, d'une expansion lyrique alors toute neuve,
-divination d'un adolescent qui n'avait point vu la mer, page
-descriptive des plus curieuses, transposition aussi de certains états
-d'âme, de certains appétits d'aventures qu'il avait déjà, et de la
-lassitude native. C'est le bateau à la dérive, à qui il prête une
-voix:
-
- Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures,
- L'eau verte pénétra ma coque de sapin
- Et des taches de vins bleus et des vomissures
- Me lava, dispersant gouvernail et grappin.
-
- Et dès lors, je me suis baigné dans le poème
- De la mer . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Où teignant tout à coup les bleuités, délires
-
- Et rythmes lents sous les rutilements du jour
- Plus fortes que l'alcool, plus vastes que vos lyres
- Fermentent les rousseurs amères de l'amour.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
- Baisers, montant aux yeux des mers avec lenteur;
- La circulation des sèves inouïes
- Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- J'ai vu des archipels sidéraux, et des îles
- Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur,
- Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t'exiles,
- Million d'oiseaux d'or, ô future vigueur.
-
-La curiosité publique néglige parfois les côtés larges d'une oeuvre
-nouvelle, pour s'arrêter outre mesure à quelque détail un peu criard.
-Ce fut le cas pour Rimbaud et pour son _Sonnet des Voyelles_. Il faut
-dire que ce ne fut pas tout à fait la faute du public, beaucoup de
-jeunes artistes qui suivaient assez inconsidérément le mouvement
-nouveau, et qui étaient surtout sensibles à ses audaces qui furent,
-pour le symbolisme, ce que furent pour le romantisme ses truculences,
-attachèrent eux-mêmes un sens trop capital à ce sonnet et s'en firent
-candidement une esthétique. Il faut remarquer que dans sa _Saison en
-enfer_ Rimbaud, pour parler du _Sonnet des Voyelles_, débute ainsi: «A
-moi, l'histoire d'une de mes folies.... j'inventai la couleur des
-voyelles! A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert. Je réglai la forme
-et le mouvement de chaque consonne, et avec des rythmes instinctifs,
-je me flattai d'inventer un verbe poétique, accessible un jour ou
-l'autre à tous les sens... Ce fut d'abord une étude; j'écrivais des
-silences, des nuits, je notais l'inexprimable; je fixais des vertiges.
-
-Le texte est net. Le _Sonnet des Voyelles_ ne contient pas plus une
-esthétique qu'il n'est une gageure, une gaminerie pour étonner les
-bourgeois. Rimbaud traversa une phase où, tout altéré de nouveauté
-poétique, il chercha dans les indications réunies sur les phénomènes
-d'audition colorée, quelque rudiment d'une science des sonorités. Il
-vivait près de Charles Cros, à ce moment hanté de sa photographie des
-couleurs, et qui put l'orienter vers des recherches de ce genre. En
-surplus il ne faut jamais oublier, avec Rimbaud, l'influence
-fondamentale de Baudelaire dont les _Correspondances_ hantaient fort
-les cerveaux de ses disciples. Rimbaud essaya de noter quelques
-correspondances possibles, sur ce terrain de l'harmonie verbale; il
-fit peut-être fausse route, en tout cas il ne se servit point de sa
-méthode. Il reste de cette tentative les belles analogies que
-signalent quelques vers de son sonnet.
-
- E, candeur des vapeurs et des tentes,
- Lance des glaciers fiers, rois blancs, frisson d'ombelles;
- I, pourpres, sang craché, rires des lèvres belles
- Dans la colère ou les ivresses pénitentes.
-
- U, cycles vibrements divins des mers virides,
- Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides
- Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux.
-
-Ce fut après ces recherches d'une poésie infiniment compliquée, que
-Rimbaud donna de douces cantilènes, analogues de ton à certaines qui
-contribuèrent à la gloire de Verlaine; il disait dans sa chanson de La
-plus haute Tour:
-
- Oisive jeunesse
- A tout asservie
- Par délicatesse
- J'ai perdu ma vie.
- Ah! que le temps vienne
- Où les coeurs s'éprennent...
-
-et d'autres poèmes d'un charme neuf; c'était le temps où il écrivait
-les _Illuminations_.
-
-Paul Verlaine disait qu'«Illuminations» devait être pris un peu en
-synonyme d'enluminures, d'imageries, de ce que les Anglais appellent
-_coloured plates_. L'ambition du titre et du livre apparaissent plus
-grandes. Il s'est agi pour l'auteur de tirer des feux d'artifice
-d'images. Le livre a paru difficile. Cette difficulté apparente c'est
-que, comme plus ou moins tous les poètes qui ont développé l'idée
-romantique, en se gardant de la rhétorique et des longs
-développements, il supprime les transitions, et dédaigne de donner des
-explications préalables. Ainsi ces facettes de prose, intitulées
-_Enfances_, qui procèdent par phrases juxtaposées:
-
-«Je suis le saint en prières sur la terrasse, comme les bêtes
-pacifiques paissent jusqu'à la mer de Palestine.
-
-«Je suis le savant au fauteuil sombre; les branches et la pluie se
-jettent à la croisée de la bibliothèque.
-
-«Je suis le piéton de la grande route par les bois nains; la rumeur
-des écluses couvre mes pas. Je vois longtemps la mélancolique lessive
-d'or du couchant.
-
-«Je serais bien l'enfant abandonné sur la jetée portée à la haute mer,
-le petit valet suivant l'allée dont le front touche le ciel.
-
-«Les Sentiers sont âpres; les monticules se couvrent de genêts, l'air
-est immobile. Que les oiseaux et les sources sont loin! Ce ne peut
-être que la fin du monde en avançant.»
-
-Les phrases forment un fragment indépendant d'une série intitulée
-_Enfances_ où Rimbaud a voulu décrire ses sensations d'enfance, mais
-non point en les résumant didactiquement, mais en essayant de donner,
-par la juxtaposition des idées, l'impression de leur naissance rapide
-et successive, l'impression d'images de lanterne magique qu'elles
-purent avoir en passant dans son jeune esprit. Ce petit fragment
-contient l'histoire de sa rêverie dont les éléments lui sont donnés
-par des illustrations de Vies de saints, par quelque Faust, quelque
-conte du Petit Poucet, le tout mêlé à ses souvenirs de promenades, à
-ses impressions personnelles de nature, ainsi que cela peut se faire
-chez un enfant très liseur et très impressionnable.
-
-Ailleurs, dans la _Saison en enfer_, il explique qu'il est un Celte,
-qu'il a, de ses ancêtres gaulois, «l'oeil bleu, la cervelle étroite et
-la maladresse dans la lutte.» Il indiquera qu'il sent qu'il a toujours
-été race inférieure et qu'_en sa race_ il se rappelle l'histoire de la
-France, fille aînée de l'Église. «J'aurais fait, manant, le voyage de
-Terre sainte; j'ai dans la tête des routes dans les plaines souabes,
-des rues de Byzance, des remparts de Solyme; le culte de Marie,
-l'attendrissement sur le Crucifié s'éveillent en moi, parmi mille
-féeries profanes. Je suis assis, lépreux, sur les pots cassés et les
-orties, au pied du mur rongé par le soleil; plus tard, reître,
-j'aurais bivouaqué sous les nuits d'Allemagne.
-
-«Ah! encore, je danse le sabbat dans une rouge clairière, avec des
-vieilles et des enfants.»
-
-Je crois qu'on ne trouvera là nulle obscurité; c'est une évocation
-d'âme de roturier, de vilain, selon un Michelet ou un Thierry, mais le
-petit mot d'explication qui placerait tout de suite le lecteur sur le
-terrain historique, l'auteur ne le dira pas. La généralité des auteurs
-cherche à épargner toute fatigue et toute intuition nécessaire à leurs
-lecteurs. Rimbaud exige du sien un petit effort. Il ne veut pas
-alourdir sa phrase par des développements qui ne feraient pas corps
-avec l'idée, qui ne seraient qu'explicatifs; le lecteur se refuse à
-cet effort, et alors l'accusation d'obscurité adressée à l'auteur se
-précise.
-
- * * * * *
-
-Je ne cite que des cas particuliers, de ces oeuvres en prose de
-Rimbaud si courtes, mais très touffues et profondément variées de page
-en page. Il y aura toujours des auteurs difficiles, et il faut sans
-doute qu'il y en ait puisqu'il y en a. L'évolution de la littérature
-n'est pas un phénomène de hasard. Il y a lien et logique entre les
-phénomènes. C'est logiquement que le romantisme a produit Baudelaire,
-que de Baudelaire ont procédé les poètes tels que Verlaine et Rimbaud
-et que le symbolisme s'est produit.
-
-C'est par un jeu fatal de contraste et d'équilibre qu'après la poussée
-symboliste est intervenue une sorte de réaction parnassienne; toute
-action est suivie de réaction. Quelle sera l'influence de Rimbaud,
-nous ne pouvons encore le délimiter. Elle sera. S'exercera-t-elle, par
-dilution, chez des écrivains plus abordables, sur le grand public?
-l'oeuvre de Rimbaud ne sera-t-elle qu'un livre rare, où iront se
-délasser des blasés, des amateurs de littérature sans concessions,
-d'art pour l'art? C'est le temps qui fixera ces points. Mais notons
-qu'en dehors de tout, c'est une précieuse note psychologique pour
-l'étude de la formation des cerveaux littéraires, que cette sorte de
-poussée de sève, chez un tout jeune homme, suivie d'un si long et
-dédaigneux silence.
-
-Rimbaud avait-il tout dit? C'est possible. Le doute où l'on en est, et
-que rien ne permet de fixer, laisse sa figure plus énigmatique,
-partant plus curieuse pour le critique. Mais pour ceux qui, plus
-sévères que Victor Hugo, ne lui concéderaient pas le génie, il reste
-un être très exceptionnel; nier son expansion intellectuelle ne
-signifierait rien; il vaut mieux tâcher de la comprendre et d'établir
-entre soi et lui, au prix d'un peu d'effort, la relativité qu'on peut
-avoir sans difficulté, avec un écrivain quelconque, plus normal ou
-moins ambitieux, ou moins prophète, ou moins doué.
-
-
-
-
-ÉTUDES
-
-
-
-
-ÉTUDES
-
-
-De l'Evolution de la poésie au XIXe siècle.
-
-Au commencement de ce siècle Ballanche qui fut un philosophe, et au
-surplus un académicien, écrivait, étant encore un débutant qui cherche
-sa voie:
-
-«La littérature romantique, créée par Jean-Jacques Rousseau, défendue
-par des écrivains tels que Chateaubriand, Mme de Staël et l'abbé
-Delille, est destinée à triompher de la littérature classique qui sera
-bientôt de l'archéologie.»
-
-Opinion d'homme du public. On est étonné de trouver Delille aux côtés
-de Chateaubriand--opinion qui a pu sembler très tranchante et pourtant
-vraie. Avant la Restauration, la littérature classique était morte au
-contact des oeuvres de Chateaubriand et de Mme de Staël, et même de
-l'abbé Delille, auquel il faudrait ajouter le timide Ducis et
-Chênedollé, à placer avec beaucoup d'autres dans le groupe de
-Chateaubriand. La littérature de cette toute première période est
-pauvre numériquement de talents. La Révolution a coupé bien des
-têtes, les guerres ont mangé bien des hommes. Une sorte de
-restauration humaniste et mélodieuse de l'antiquité a avorté par la
-mort de Chénier; l'art délicat d'un Chamfort a été de même interrompu;
-un Rivarol, émigré à Hambourg, perd dans une ambiance différente ses
-plus claires qualités. C'est sur des décombres d'où ne percent que
-quelques voix médiocres et académiques s'occupant de versifier des
-_Eloges_, que monte le Romantisme préparé par l'influence de Rousseau,
-des faux Ossian, des chevauchées des Français à travers l'Europe, de
-leurs contacts avec des races différentes, et de leur connaissance
-nouvelle d'une Allemagne toute neuve qui vient d'échapper aux tutelles
-étroites de notre art Louis XIV, et se réveille avec le _Faust_ de
-Goethe. Les _Affinités Electives_ relient cet art à celui de notre
-XVIIIe siècle français. Parmi l'essaim nombreux des premiers
-romantiques, s'élèvent Hugo et Lamartine; Vigny s'y adjoint,
-indépendant d'eux, juxtaposé seulement. Hugo et Lamartine vont plus
-vite et c'est eux les poètes d'une génération qui, par un singulier
-contraste, admet toute leur beauté verbale, et rejette leurs idées,
-comme le prouva juillet 1830. Rien de pauvre comme le fond de
-philosophie cléricale et réactionnaire d'où procèdent Hugo et
-Lamartine. Aussi le vrai triomphe du Hugo de la Restauration et du
-temps de Charles X est dans la préparation et l'accomplissement de sa
-rénovation dramatique en un genre inférieur au poème pur, tout
-d'action, de cantilène, d'éclat. Hugo donne des drames de mouvement,
-d'extériorité. L'influence de Shakespeare s'universalise, et
-l'influence de Corneille agrafe au patrimoine français les premiers
-drames d'Hugo; un gai et laborieux manoeuvre, Alexandre Dumas, en
-monnaiera la bonne nouvelle. Vigny ajoutera quelques pages solides à
-l'histoire de ce théâtre romantique, mais sa belle oeuvre est ce
-poème, tout à fait réalisé: _Moïse_, rivalisant avec les plus belles
-_Méditations_ et les _Feuilles d'Automne_. Voici avec _Cromwel_ et
-_Hernani_ le bilan de deuxième période romantique, la première ayant
-été surtout illustrée par Chateaubriand. Le romantisme allemand a eu
-la fortune de s'appuyer tout de suite sur le jaillissement de la
-poésie populaire, d'où, chez lui, un pittoresque plus sûr, mais moins
-éclatant et moins varié. Le romantisme allemand va vers l'intimité, le
-romantisme français emprunte davantage à la rhétorique et à
-l'éloquence. Des deux côtés, l'influence toute puissante de Racine a
-vécu.
-
-La troisième période romantique entoure Hugo et Lamartine d'une foule
-de disciples; et Musset crée une alliance du vers français nouveau
-avec d'anciens genres du XVIIIe siècle comme le _Conte_. Les premiers
-romantiques n'ont vu qu'_Hamlet_ et _Othello_, Musset découvre _Peines
-d'amour perdues_ et _Beaucoup de bruit pour rien_, se réunit à
-Beaumarchais, à Marivaux et crée un romantisme classique, sage au
-fond, débraillé en surface, pas toujours dans la mesure, rarement
-audacieux et donnant partout l'impression de cette qualité. Les
-Lamartiniens se perdent en des extases catholiques platement
-versifiées; Barbier s'impose, rude et classique de ton, semblable à un
-Marie-Joseph de Chénier plus inspiré et doué du métier élargi des
-romantiques. La tentative de compromission entre le romantisme et le
-classicisme de Casimir Delavigne, qui, par le choix de ses sujets et
-leur maniement, se rattacherait plus qu'il ne le croyait à la tragédie
-de Voltaire, a avorté. C'est le grand temps de l'influence d'Hugo. Les
-meilleurs se rangent près de lui, dont Sainte-Beuve, qui, d'après
-quelques indications anglaises, crée une poésie personnelle, pédestre,
-intime, et explique le romantisme par sa critique. Théophile Gautier,
-critique et prosateur, romancier et nouvelliste, s'affirme aussi comme
-poète, quoique sa rhétorique artiste ait donné surtout sa mesure plus
-tard dans les _Emaux et Camées_. Gérard de Nerval, plus instruit
-qu'aucun des romantiques, laisse quelques sonnets montrant quel poète
-en vers il eût pu être. Avec lui perce la première lassitude visible
-de l'instrument romantique du vers, adouci par Lamartine, fortifié par
-Hugo, stylisé par Vigny, enrichi par Gautier. Une jolie voix de femme
-se fait entendre à l'écart du cénacle, celle de Mme Desbordes-Valmore.
-Le théâtre d'Hugo continue à s'affirmer; les _Contemplations_ et la
-première _Légende des Siècles_ donnent le maximum de ce qu'a pu le
-romantisme, et voici avec Baudelaire quelque chose de nouveau qui se
-lève.
-
-A ce moment, il y a contre la nouvelle école une réaction provoquée
-par l'anormal et l'excès de pittoresque facile de certains
-romantiques; c'est Ponsard qui la formule par un retour inutile à
-l'art racinien, avec des essais malencontreux de drame moderne dans la
-forme classique, un retour agressif de la comédie en cinq actes et en
-vers. Casimir Delavigne, Casimir Bonjour, Francis Ponsard, Emile
-Augier, chaînons qui aboutissent à M. de Bornier et Parodi, de nos
-jours. Il y a contre le romantisme Lamartinien et Mussétique, un peu
-pleurard et faussement folâtre, la réaction de Leconte de Lisle qui
-veut évoquer, et non soupirer, déclamer et non chanter; et les visions
-antiques et barbares apparaîtront, plus serrées que chez Hugo, plus
-volontairement plastiques et impassibles, sans que le poète
-intervienne. Il y a la réaction de Baudelaire qui pense que
-l'instrument romantique est trop lâche, que le fonds des idées
-romantiques est banal. Baudelaire n'étiquette pas sa recherche, n'a
-pas souci de choisir un adjectif pour fonder une école; il est
-romantique à la façon de Delacroix, et non selon Hugo, et il admire
-Gautier à cause de sa grande souplesse artiste. Mais son art procède
-de lui-même. Avec plus de couleur et de rythme que les romantiques,
-avec plus de sonorité intime, d'un verbe plus nourri de latinité, il
-reprend leur préoccupation de poésie personnelle, et au lieu de la
-cantonner dans le paysage agreste et l'amour, il écoute les songes,
-les cauchemars et les spleens. Il se rattache à Sainte-Beuve par un
-souci de connaissance exacte et reprend l'oeuvre oubliée de Bertrand.
-Bertrand avait voulu par ses poèmes en prose faire l'image stricte,
-sans être gêné par la formule du vers--pas un mot de trop, et par
-conséquent pas de chevilles--Baudelaire élargit définitivement la
-forme d'Aloysius Bertrand. Il veut trouver à côté du vers, qu'il a
-fait pourtant si plein et si souple, un instrument intermédiaire, une
-forme _plus musicale_--second mouvement de lassitude contre la stricte
-monotonie du vers français classique insuffisamment libéré par le
-romantisme. Le premier de ces craquements dans la machine d'apparence
-si solide, avait été provoqué inconsciemment par Nerval, préférant
-n'être qu'un écrivain en prose, plutôt que de subir ces inutiles
-prescriptions de Procuste--exemple que suivra le grand poète Flaubert.
-Théodore de Banville néanmoins continue avec une expansion claire et
-ensoleillée et les plus beaux dons lyriques le jeu purement
-romantique.
-
-Le Romantisme disloqué à sa base, et voyant pour la première fois
-s'éloigner de lui les plus doués, semble se chercher à nouveau;
-l'évolution des chefs continue. Si Gautier demeure le même, toujours
-épanoui, savant, fier et imprévu, Hugo et Lamartine compliquent leur
-art par un plus large emploi de la vie sociale. Ils vont tous deux,
-avec des allures et succès différents, mais d'une même noble allure,
-vers les revendications populaires, vers la liberté. Hugo écrit
-certains chapitres des _Misérables_, qui ne paraîtront que plus tard,
-mais ses poésies et ses discours indiquent son mouvement. Lamartine se
-modifie, se transpose, se fortifie. Si le poète n'écrit plus de vers,
-l'historien des _Girondins_ est un poète.
-
-Ce fut une belle période, ce fut un beau Paris littéraire que celui
-qui contenait Hugo, Lamartine, Vigny, Musset, Gautier, Baudelaire,
-Leconte de Lisle, Balzac, Banville, près de Berlioz, de Delacroix, de
-Decamps, et qui s'honorait de la présence d'un auguste exilé, Henri
-Heine. Le romantisme français et le romantisme allemand sont
-rapprochés par la présence à Paris et les amitiés de ce grand poète.
-Heine, Nerval, Gautier furent réunis. Le romantisme français et celui
-d'Allemagne furent, à ce moment, frères en quelque idées généreuses.
-Le génie français avait imprégné Heine qui, à son tour, a laissé en
-France des traces qui, bien plus tard, ont abouti dans les dernières
-recherches d'art de ce siècle. Sur les confins des poètes, durant
-cette troisième période, Michelet et Quinet écrivent des évocations
-qui, à défaut de ce mot qui ne représente pas, au sens courant, un
-genre, devraient être traitées de poèmes. _Ahasverus_ est une oeuvre
-éloquente et isolée.
-
-A la quatrième période romantique qui correspond à peu près à la
-période du second Empire, il arrive d'abord que Béranger meurt. La
-critique de cette époque--Taine par exemple--le mettait auprès d'Hugo,
-Lamartine et Musset, dans une classification en quatre grands poètes
-où Vigny était oublié. Négligence dure surtout pour le critique.
-Béranger emporte avec lui une forme bourgeoise, sans grand intérêt. Un
-autre néo-classique, Soumet, donne à ce moment en une assez belle
-épopée le summum de ce que pouvait cette école. Les poèmes posthumes
-de Vigny rendaient sa tombe plus majestueuse; il renaissait plus
-grand. Baudelaire se décourageait, et l'ombre paralysa des tentatives
-de romans, de contes, de poèmes de forme plus libre que celle qu'il
-avait pratiquée. Ce fut alors la forte maturité de Leconte de Lisle et
-de Théodore de Banville sous les auspices de qui se fonda _Le
-Parnasse_. Les écrivains qui débutaient au moment de cette quatrième
-période romantique, après avoir adressé un salut à Hugo là-bas dans
-son île, avoir porté leur premier livre à Sainte-Beuve, fréquenté
-curieusement Charles Baudelaire qu'ils rencontraient chez l'éditeur
-Poulet-Malassis, ces jeunes poètes voyaient surtout Gautier, le roi,
-si Hugo était le Dieu, en tous cas le doyen (Lamartine finissant
-oublié) des poètes de Paris et du romantisme. Ils furent, les
-Parnassiens, bien accueillis par les romantiques dont ils étaient la
-continuation exactement; ils constituaient le triomphe du romantisme
-d'Hugo sur celui de Lamartine et celui de Musset. La vie, l'exil,
-l'oeuvre continue d'Hugo en furent les facteurs déterminants, et aussi
-l'admiration restée intacte de Gautier pour son aîné. Ils ne virent
-pas assez d'abord toute l'importance de Baudelaire. Le Parnasse cessa
-d'être une jeune école et choisit comme chefs Leconte de Lisle et
-Banville, les vrais maîtres par les sujets, la forme et les traditions
-verbales--alors que Hugo était dans l'apothéose, que Baudelaire était
-mort après avoir esquissé son oeuvre, et Th. Gautier disparu, ayant
-encore de belles choses à dire. On sait que Victor Hugo désigna pour
-ainsi dire Leconte de Lisle pour remplir, après lui, un peu de son
-principat littéraire, mais beaucoup de Parnassiens lui adjoignirent
-toujours, comme autre consul, Théodore de Banville qui, dans ces temps
-voisins de la mort de Victor Hugo, avait pris en tant que prosateur un
-superbe développement. L'Académie admit Leconte de Lisle pour siéger
-où avait été Hugo mais où se tenaient naguère Autran et encore
-Laprade, Lamartinien sans envergure. Avec le Parnasse, voisine un
-prosateur doué, à certains égards, de génie: Villiers de l'Isle-Adam,
-dont l'oeuvre haute, sans quelque inexplicable entichement du passé et
-des traces de superstition, contiendrait des chefs-d'oeuvre.
-
-Dans le premier groupement même du Parnasse où MM. Mendès, Coppée,
-Dierx, Franco, des Essarts, de Heredia, Glatigny, Sully-Prud'homme
-fraternisaient, le ferment de quelque chose de neuf se manifesta chez
-deux poètes, amis des Parnassiens, et très temporairement des leurs:
-Mallarmé et Verlaine. Charles Cros y passa aussi, mais l'oeuvre de cet
-homme très doué, dispersée et interrompue par la mort, est inférieure
-aux très belles espérances que donnaient son universalité et son
-intelligence. Durant que M. Coppée, parti des vers de Sainte-Beuve,
-non sans rapport avec Brizeux, chantait les Humbles et tentait
-l'épopée familière, que M. Sully-Prud'homme se rattachait à Lamartine
-par ses essais d'ampleur religieuse détournée à des entités sociales,
-que M. Dierx alternait de belles sensations mélancoliques et des
-légendes lyriques, que M. Mendès aux contes épiques ajoutait une gamme
-touffue d'anacréontismes, Mallarmé et Verlaine obliquaient vers un
-autre art plus distant du romantisme; Mallarmé en se mirant librement
-en ses idées, P. Verlaine en se courbant pour écouter sa chanson
-intérieure. Un très grand poète, Rimbaud, entrevit un art libre,
-touffu, plein de perceptions, d'analogies lointaines. Par la violence
-et la simplesse alternées, il est tout près de son ami Verlaine; par
-ses ambitions d'idées transcrites en poèmes en prose, de minutes rares
-traduites, il se rapprocherait de Mallarmé qui, je crois, ne le connut
-pas. Les poètes nouveaux doivent saluer, en ces trois hommes, des
-précurseurs, des indicateurs qui les relient à Baudelaire. L'oeuvre de
-Rimbaud, c'est trois ou quatre éclairs magnifiques, sur des paysages
-de demain ou les grandes solitudes de la mer, ou les cubes
-monotonement ajustés de Paris et de Londres. L'oeuvre de Mallarmé,
-c'est quelques poèmes où la musique traditionnelle du français est
-épurée, grandie, plus douce que chez Lamartine, profitant des
-trouvailles nombreuses de Baudelaire, et arrivant à se faire entendre
-toute personnelle--chant de flûte ou musique d'orgue profonde, et
-pages d'une prose qui dénude ou revêt de pourpre l'idée.
-
-Verlaine, en une oeuvre considérable, souvent hasardeuse, géniale
-souvent, pire quelquefois, a donné les plus jolis rythmes et les cris
-passionnels les plus vrais; Mallarmé et Rimbaud ont pensé, Verlaine,
-jamais. C'est un chanteur des plus profondément charmants, ingénu, et,
-d'autres fois, crédule et religieux--ce qui le gâte. Verlaine laisse
-beaucoup de beaux poèmes. Mallarmé en lègue aussi, en même temps qu'un
-grand exemple, car il s'était mis, seul, à oser avoir sa pensée propre
-devant toute une littéraire presque disciplinée. De 1886 (Verlaine et
-Rimbaud avaient déjà accompli pour l'assouplissement du vers les plus
-intéressants efforts) datent les premiers poèmes des vers-libristes.
-Une étiquette commune, le mot _Symboliste_, dérivé d'une des
-préoccupations de Mallarmé, suffit pour désigner momentanément un
-certain nombre d'écrivains pourvus d'idéaux très différents; il y eut
-un très court moment d'union effective sur des sympathies et des
-orientations, dans le vague, apparentées entre des esprits très
-différents. Le point capital de cette dernière évolution de la poésie
-française en ce siècle est l'instauration du vers libre, bien que
-depuis les premières années de l'évolution actuelle, des réactions
-aient déjà été tentées, les unes voulant renouer l'art actuel à celui
-de la Pléiade du XVIe siècle, telle l'école romane de M. Jean
-Moréas--d'autres se rattachant à l'oeuvre courte et interrompue
-d'André Chénier, d'après l'indication de quelques sonnets de M. de
-Heredia. Ainsi agissent MM. H. de Régnier et Samain; ainsi tente, en
-une forme dérivée du vers libre, M. Francis Vielé-Griffin. Mais il est
-prématuré d'indiquer--autrement que par quelques lignes--qu'il s'est
-passé en 1885-86 et années suivantes quelque chose qui était la fin du
-Romantisme ou plutôt la lézarde définitive après les chocs donnés
-d'abord par Baudelaire, ensuite par Mallarmé, Verlaine et Rimbaud. Le
-Romantisme, après une pleine carrière de près d'un siècle, évolue et
-devient cet Art Nouveau complexe, diffus et compliqué dans ses
-orientations, mais qui a déjà fait sonner le nom de plusieurs poètes.
-
-Je citerai un écrivain disparu fort jeune, dont les vers et la prose
-indiquent une âme délicate et très artiste: Jules Laforgue. Il serait
-difficile au signataire de cet article d'étudier par le menu les
-quinze ans d'histoire de ce mouvement, à cause même de la part qu'il y
-prit.
-
-Disons seulement que par delà les rythmes anciens de la poésie
-classique, malgré les réactions d'archaïsme trop soumis, le Symbolisme
-vivra par le vers libre au prochain siècle. Sa carrière commence. Quoi
-qu'il en soit de l'avenir de la poésie française que tout fait prévoir
-beau, abondant et varié, si on veut la caractériser brièvement au
-cours du XIXe, on peut dire que ce siècle vit l'éclosion du
-romantisme--préparée depuis le dernier quart du XVIIIe--, vit sa
-croissance, sa grandeur, sa maturité, et sa métamorphose en nouveaux
-éléments. Le romantisme naquit dans la tourmente et disparut après
-avoir engendré. On verra plus tard ce que produira sa postérité. En
-détaillant avec trop de précision la chronique du mouvement nouveau,
-on risquerait de ressembler au Ballanche du commencement de ce siècle,
-et d'assimiler à de réels novateurs de modernes abbé Delille.
-
-
-L'Art social et l'Art pour l'Art.
-
-I
-
-On réveille, depuis quelque temps, dans les revues où il est parlé de
-littérature, la vieille question des buts de l'art. On se demande si
-l'art doit se suffire à lui-même: doctrine de l'art pour l'art; s'il
-doit belligérer au profit d'idées sociales, d'intérêts contemporains
-et généraux: doctrine de l'art social. C'est déjà un ancien démêlé
-entre écrivains, une recherche contradictoire souvent commencée,
-jamais terminée.
-
-A quoi tient la fréquence des enquêtes sur ces deux postulats, et leur
-irréductibilité? Peut-être à ce que la question est mal posée, que les
-termes du problème ne sont pas nets. Pourtant on discute rarement si
-longtemps, à reprises variées, uniquement sur des mots. Il y a donc
-quelque chose là à élucider, mais peut-être, et cela nous expliquerait
-les vicissitudes des deux thèses, faut-il plutôt clarifier des
-sentiments, déterminer des questions de mesure, qu'examiner la valeur
-de deux théories adverses. Sans doute y a-t-il un courant d'opinions
-et un peu des mots sonores à circonscrire, plutôt que des thèses
-proprement dites à étayer ou un choix à faire entre deux propositions
-se targuant chacune d'être la vérité.
-
-Ce sont les derniers événements sociologiques, la puissance nouvelle
-du socialisme, le développement des idées anarchistes, la présence de
-belles utopies familières à des William Morris (et prenons le mot
-utopie dans le meilleur sens), qui ont resservi de point de départ à
-des idéalistes d'art social. Aussi bien le réalisme fatigué devait-il
-tenter de se renouveler, de puiser une force nouvelle dans les
-questions vives, faisant davantage corps avec la réalité quotidienne,
-bref, inclinant encore la littérature vers sa forme courante du
-journalisme, évoquant pour elle les ressources de l'information bien
-faite.
-
-Dans tous les cas, il faudrait distinguer, et noter qu'on ne doit pas
-englober parmi un groupe d'écrivains d'art social tels ou tels
-artistes que leurs opinions déterminèrent à des articles purement
-politiques, philosophiques, sur une question se posant brusquement
-dans l'ordre des faits. Le fait de s'intéresser à un phénomène qui se
-passe, d'avoir quelque chose à dire, et de le dire, sur un fait
-quotidien, sur les conséquences d'une catastrophe, sur une nécessité
-de clémence ou de justice, sur une organisation meilleure à donner à
-la cité, n'implique pas que le but d'art d'un écrivain soit social. Il
-n'y a art social que lorsqu'il y a mélange, confusion des formes, que
-la thèse, défendue par des moyens d'art étranger à son développement
-normal, conclut de plain pied sur des faits trop courants, surtout
-lorsque l'oeuvre est de tendances prédicatrices.
-
-C'est surtout cet élément vaticinant combiné avec des professions de
-foi politique qui caractérise les plus nombreux échantillons de l'art
-à tendance sociale. Si quelques nouveaux écrivains offrent des
-exemples de cette façon d'aborder le sujet, ce sont surtout de doctes
-moralistes un peu passés qui forment les rangs serrés de la légion
-utilitaire et moralisante. A côté des jeunes écrivains, ardents, qui
-stigmatisent le temps présent et promettent des âges d'or, voici des
-critiques à mi-voix qui, universitairement, dénoncent les périls de
-l'art, et somment les écrivains de vouer leur plume au développement
-des saines morales. Voici, bien loin apparemment et en réalité très
-près d'eux, des romanciers qui, comme Bellamy, endorment leur
-personnage principal pour le réveiller en l'an 2 000, et à quelle fin?
-pour le faire vivre en un milieu perfectionné, que tout habitant de
-capitale, un peu lecteur de journaux et de brochures, peut s'inventer
-comme rêve familier, même sans effort. Le rêve du théâtrophone, du
-grand dépôt de denrées de la cité, des beaux squares et de l'armée
-industrielle, n'exigea jamais une forte imaginative, surtout chez qui
-ne fit que les vulgariser. Et voici, des académiciens au doigt levé
-vers la porte close de l'avenir, qu'ils n'entre-bâillent d'ailleurs
-point, dont ils ne sauraient éclairer nulle fente, et des pasteurs au
-parler un peu glacé et trop correct. Ils sont nombreux. On les
-pourrait diviser en deux classes: les sociologues et les moralistes;
-et, parmi ces deux classes, distinguer deux partis: ceux qui règlent
-l'avenir d'après les hommes calmes et conservateurs du passé; ceux qui
-l'entrevoient à la lumière des rêveurs généreux et des progressistes
-déterminés du même passé, avec autant de nuances que vous voudrez,
-selon le goût particulier que vous portez non à tel écrivain, mais à
-telle théorie, plus ou moins brillante. Ce sont des écrivains d'art
-utilitaire, d'appétit moralisant, des écrivains d'art social.
-
-Est-ce à dire qu'un art soucieux des développements de l'existence
-humaine, anxieux de quelques clartés sur ce que nous serons demain,
-soit forcément gris, terne et dépourvu de ces rapides et elliptiques
-perceptions qui constituent, aux yeux des partisans de l'art pour
-l'art, le véritable artiste? Certes non; s'il est avéré pour nous que
-l'auteur de _l'An 2000_ n'est qu'un vulgarisateur, et si nous lui
-savons peu de gré d'avoir groupé, sous forme romanesque, tant de
-petites utopies d'organisation, éparses dans les livres théoriques,
-nous admettons qu'un penseur puisse donner, sans transition obligée,
-de suite, la forme littéraire du poème ou du roman, à ses idées sur le
-développement du monde encore que nous attendions davantage de sa
-recherche de belles phrases, de nobles mouvements, et de la peinture
-d'intéressants états de son cerveau, et de généreuses et altruistes
-méditations, que des formules et des éléments tout préparés d'un
-projet de loi. S'il en était autrement, il y aurait confusion des
-genres, et dans le seul cas où cela ne soit point du tout loisible,
-car les vérités sociologiques ont besoin, pour être exposées, du cadre
-à rigueur scientifique, du livre de théorie, et doivent pouvoir
-traverser des aridités nécessaires, dont ne s'accommoderait point une
-oeuvre d'art.
-
-II
-
-La doctrine de l'art pour l'art est aussi difficile à définir
-précisément que la doctrine antagoniste. Elle est difficile à définir
-à cause de son évidence même; c'est trop clair. Pratique l'art pour
-l'art tout artiste occupé à développer son rêve de beauté, beauté
-faite de ce que l'on appelle, sans équivoque possible, la beauté,
-beauté physique, plastique, sculpturaire, architecturale, etc., puis
-beauté dans le sens plus abstrait, des musiques, des tendresses, des
-émotions, des parfums. Tout artiste qui ne plaide ni ne prêche
-l'allocution morale, l'exemple, le conseil pratique, est un féal de
-l'art pour l'art. La fidélité instinctive ou raisonnée à cette théorie
-est le lien d'unité de nos grands écrivains. Sans doute Rousseau est
-l'auteur de l'_Emile_ et du _Contrat social_, et Voltaire agitait des
-idées politiques, mais pas toujours, et ces exceptions n'infirmeraient
-point la ligne générale qui, de nos vieux écrivains, arrive jusqu'à
-Flaubert. Sans doute d'autres que Rousseau et Voltaire vécurent la vie
-des faits, Lamartine, Hugo; mais ne se gardèrent-ils pas de confondre
-les genres, et n'y eut-il point deux parts dans leur vie et dans leurs
-livres? Il est évident que si l'on voulait restreindre l'idée de l'art
-pour l'art à des écrivains comme Gautier, à des conteurs, à des
-lyriques purs, Vigny, Baudelaire, etc., on arriverait à en restreindre
-le nombre et à en fausser la définition; mais pourrait-on
-raisonnablement classer les autres parmi les prédicateurs d'art
-social, et la plus grande partie, la plus belle de leurs oeuvres ne
-protesterait-elle pas?
-
-En se servant même du sévère critère de Poe et, d'après lui, de
-Baudelaire, en retranchant de la poésie ceux qui cédèrent, un temps,
-au désir de promulguer des lois morales, on n'atteindrait que des
-parties d'oeuvres et, pour abandonner quelques esprits, on ne
-toucherait à rien d'essentiel ni parmi le romantisme, ni parmi les
-écoles suivantes.
-
-Nous avons évoqué le cas de Lamartine, d'Hugo. Il en est de même pour
-Michelet, voyant, évocateur, poète beaucoup plus que théoricien; pour
-Quinet, qui, soigneusement, délimite son oeuvre théorique et ses
-poèmes. Pour choisir un exemple vis-à-vis de celui de Poe presque
-naturalisé chez nous par Baudelaire, si nous pensons à Henri Heine, il
-faut bien concéder que c'est surtout un lyrique pur, et le fait
-d'avoir vécu grâce à des correspondances de journaux, qu'il faisait
-admirables parce que tel était son don d'ennoblir tout ce qu'il
-touchait, prouve simplement qu'entre deux poèmes il donnait son
-opinion sur la vie courante, sur un ministère nouveau, le rôle de M.
-Thiers ou un concert de Liszt avec un égal talent.
-
-Mais, objectera-t-on, son rôle et ses visées politiques ne sont point
-contestables, il y a _Germania_! Qu'importe! si les _Lieds_, si
-_Atta-Troll_ en demeurent tout à fait purs. Il rentrerait comme Hugo
-dans la catégorie de ceux qui ont fait deux choses à la fois.
-
-Ceci d'ailleurs nous mène à l'essence de la question.
-
-L'artiste tire tous ses éléments d'art et de talent de sa
-sensibilité, de son contact avec les contingences. Il y a des artistes
-évidemment qui les tirent de livres déjà publiés; mais ceux-ci
-appartiendraient à une autre catégorie que les grands artistes, ce
-seraient des manières d'érudits, des vulgarisateurs doués pour
-l'exposition verbalement rafraîchie de choses connues, nature
-d'esprits en somme peu nécessaire; mais les vrais artistes, les
-trouveurs, se développent surtout grâce à leur sensibilité au contact
-des choses. Vivant sur le même fonds que leurs contemporains, ils
-perçoivent mille images, mille possibilités, mille détours
-fantaisistes et vrais des choses, que les autres ne voient point. Tout
-le monde fait de l'histoire, les artistes seuls font du rêve et
-perçoivent les aspects divers qu'aurait pu prendre l'histoire, si les
-masses, au lieu de marcher tout droit, avaient obliqué, ce qui est
-toujours possible, à droite ou à gauche.
-
-Il est donc évident que l'artiste doué d'une sensibilité très fine,
-s'il est d'habitude disposé à négliger les importantes et usuelles
-questions de tarifs, de douanes, de budgets, peut n'en être pas moins
-prêt à saisir les lignes essentielles de l'avenir, les aspects fermes
-ou mobiles du présent, et énoncer sur l'heure où il vit les plus sages
-aperçus. Il n'est nullement nécessaire que l'écrivain soit égoïste ou
-purement passionnel. Mais pour rendre bien sensible la différence de
-l'artiste pur à l'artiste sociologue, supposons-les tous les deux
-devant le même sujet, pratique, quotidien, politique. Le premier, le
-poète, donnera bref, large, son avis; il tâchera de dépouiller son
-sujet des contingences trop strictes, trop déterminées, il
-généralisera la question dont il s'occupe; l'écrivain d'art social,
-au contraire, précisera et diminuera, et il plaidera, il laissera
-entrer dans l'art ce que Poe en excluait si soigneusement, non pas la
-morale, mais la conférence moralisante, le discours au peuple, la
-propagande, la vulgarisation, qui ne va jamais sans entraîner quelque
-absence des témoignages immédiats de l'art, la concentration et le
-style.
-
-III
-
-Nous croyons avoir montré qu'il y a là surtout une question de forme;
-en littérature c'est d'ailleurs à peu près tout, car la forme n'est
-pas seulement la phrase et sa coupe plus ou moins élégante, mais la
-disposition des phrases, c'est-à-dire le groupement des détails, celle
-des chapitres ou fragments divers de l'oeuvre, c'est-à-dire le
-processus des idées. Nul ne peut interdire à l'écrivain des
-développements sociologiques, mais à la condition qu'il en fasse de
-l'art; pour nettifier, concevons le même exemple, celui de Bellamy,
-qui ne fait point d'art puisqu'il ne nous donne aucune jouissance
-esthétique, et qui ne fait point non plus de sociologie, puisqu'il
-répète des choses trop sues. Opposons-lui les tentatives récentes de
-Paul Adam, _le Mystère des Foules_ ou les _Coeurs nouveaux_. Il
-apparaîtra que, dans les intéressantes recherches d'Adam, ce n'est
-point le fonds sociologique qui nous intéresse, mais sa vigoureuse
-présentation, mais le détail, mais la vie des personnages qui
-représentent un fait, soit, mais qui se meuvent en types dramatiques;
-art à tendances sociales, oui, mais art surtout dramatique, et ce
-sont les qualités de couleur et de mouvement qui agrègent à l'art ces
-romans. Ce n'est point le phalanstère des _Coeurs nouveaux_ qui peut
-nous arrêter une minute; l'idée de phalanstère nous est trop connue;
-mais nous regarderons avec curiosité la forme, le détail architectural
-de ce phalanstère, les paysages qui l'entourent, le rêve de l'homme
-qui fit de l'édification de ce phalanstère le but de sa vie, et c'est
-parce qu'il ne réussit point, et qu'il souffre dans son âme de la
-ruine de son essai de matérialisation de son rêve, que cet homme nous
-intéresse.
-
-Si nous retournons aux grands exemples déjà de passé qu'évoquent les
-partisans de l'art sociologique, est-ce que Tolstoï, dans ses
-chefs-d'oeuvre, et Dostoïevski ne présentent pas le même phénomène. Je
-pense que peu de gens, lisant _Anna Karénine_, songent à prendre parti
-entre Lévine, qui n'aime pas la vie politique, et son frère, qui la
-lui conseille et la lui vante. Aussi, les projets d'amélioration
-agricole de Lévine nous laissent froids; mais la beauté du livre
-réside dans la présentation vive des bonheurs que l'homme peut
-rencontrer sur la voie rectiligne et ordinaire (Lévine fauchant les
-foins,--les joies et les douleurs de Lévine pendant l'accouchement de
-sa femme) et, en face, du bonheur et des douleurs et des catastrophes
-de la passion (vie de Wronsky et d'Anna). C'est en faisant ressortir,
-avec une intensité toute nouvelle et particulière, le sens et l'allure
-d'événements quotidiens que Tolstoï fut grand par ce livre, et non par
-la solution qu'il offre et la morale qu'il prêche, car elle est
-simple et n'était pas inédite.
-
-Considérons Dostoïevski. En éclairant ses livres par ce que l'on sait
-de sa vie, en scrutant le livre dépourvu de tout corollaire critique,
-on sent fort bien que les idées de liberté, les anxiétés et les
-espoirs pour l'avenir le passionnent; mais l'instinct d'art de
-Dostoïevski est bien trop grand pour que sa pitié ou ses espoirs
-débordent en conseils, en chapitres à tendance; il provoque la pitié
-pour ses personnages et laisse réfléchir et conclure.
-
-Ibsen, plus nettement moraliste, aurait-il eu l'influence qu'il a
-acquise si la formule de son drame, si ses savantes simplifications
-n'avaient pas intéressé notre sens artiste, le vieil instinct qui aime
-à voir poser et résoudre élégamment un problème, beaucoup plus que sa
-doctrine elle-même? Ethique nouvelle! a-t-on dit. Je n'en crois rien.
-Formule nouvelle, oui, sensation exotique et rajeunie de choses
-entrevues et connues, présentées avec une belle rigueur, oui! C'est
-encore de l'art, de la littérature, à tendances si l'on veut, mais
-présentée comme l'eût fait un théoricien de l'art pour l'art.
-
-D'ailleurs, à une certaine hauteur, la question cesse d'exister. Un
-artiste pur, consciencieux et connaissant ses moyens d'action, ne
-considérera jamais le développement politique du monde que comme des
-vestitures variées qui couvrent la vraie face d'Isis. En écartant
-comme un léger rideau les faits proches, on retrouve l'éternelle et
-infinie complexité des passions, qui sont tout l'homme, toute la
-nature et qui ne varient guère que de mode. L'artiste, évidemment, se
-rangera à la théorie de l'art pour l'art, qui lui évite des
-mouvements inutiles, des efforts disparates, et il aura volontiers
-confiance aux purs savants pour délimiter les détails de l'existence
-des sociétés, attaché qu'il est à la contemplation des ressorts
-principaux. Inversement, je n'aimerais pas voir conclure de ces lignes
-que tous les partisans de l'art pour l'art sont des aigles et que tous
-les partisans de l'art social sont des écrivains inférieurs. Il y a
-une façon de comprendre la poésie, strictement littéraire, qui
-ressemble fort à l'art d'accommoder les restes, et il y a parmi des
-oeuvres sociales, presque politiques, de beaux élans vraiment
-littéraires; l'homme est bien trop complexe, et l'écrivain, en
-général, trop épris de beauté pour ne pas passer à travers les mailles
-des définitions dont il s'enveloppe, et personne, heureusement pour la
-littérature, en son oeuvre de divulguer l'inconscient et d'embellir
-l'idée, n'est profondément, exactement, complètement logique.
-
-IV
-
-M. Bernard Lazare, en une conférence, développait un idéal d'art
-social, un de ceux qu'on peut concevoir, et je pense qu'il ne parlait
-qu'en son propre nom; il est probable que M. Eekhoud, exposant son
-idéal d'art à lui, n'eût pas dit les mêmes choses, et certainement
-leur conception diffère fortement de celle de M. Paul Adam. D'après
-Bernard Lazare, l'art social reprendrait la tentative naturaliste, en
-lui ajoutant les vertus qui lui manquaient.
-
-Il considère certainement qu'il en manque beaucoup, et je doute qu'il
-vénère M. Paul Alexis. Mais, pourtant, son jugement porté sur quelques
-poètes, qu'il ne précise pas en nom et en nombre, n'est pas très
-différent de celui de M. Alexis qui, dans un assez récent article,
-avant _Manette Salomon_[7], je crois, se plut à qualifier ce qu'il
-appelle les décadents de honte littéraire, opprobre sur le siècle
-finissant. Cette déclaration, cette boutade de M. Alexis, confiée
-(s'il vous plaît) aux colonnes du _Figaro_ avait de quoi surprendre,
-un peu comme une ruade imprévue d'un cheval très calmé. C'était
-amusant. Chez M. Lazare, l'opinion est plus sérieuse, et, quoiqu'elle
-ne soit pas très circonstanciée, elle est à constater, puisqu'elle est
-émise à côté de promesses de renouvellement littéraire.
-
- [7] L'adaptation scénique du roman de Goncourt.
-
-Mais prenons M. Bernard Lazare, sur un des rares points où il précise.
-Pourquoi reprocher à M. Maeterlinck d'avoir traduit Ruysbroeck et
-Novalis?
-
-Ce sont, dit M. Lazare, de pauvres esprits, des mystiques de nul
-intérêt, on n'a pas le droit de les représenter comme l'élite de
-l'humanité...: ceci est de l'appréciation purement personnelle.
-
-Il me semble, au contraire, que, pour les écrivains de toutes nuances
-de pensée, fussent-ils des rêveurs blancs, fussent-ils d'acharnés et
-patients analystes, de sincères modernistes, ou simplement des
-critiques soucieux d'être informés sur l'évolution de l'esprit humain,
-il est fort intéressant que des Ruysbroeck, des Novalis et d'autres
-semblables soient mis en bonne lumière et surtout par des gens qui
-les aiment, parce que c'est eux qui s'acquittent le mieux de ce
-travail; et si je croyais aux mêmes dieux que M. Lazare, je serais
-enchanté de voir mes contradicteurs apporter avec zèle leur part des
-pièces du procès qui se juge perpétuellement, car une littérature doit
-être au courant de ses origines; pour être au courant, les écrivains
-doivent connaître le plus possible d'âmes d'écrivains; et qui les
-tentera davantage que les âmes d'exception, que ceux qui pensèrent à
-part, autrement, et n'accordèrent pas leurs méditations aux sujets
-que, nécessairement, tous, et à tous instants, sont forcés de traiter?
-Un courant littéraire, qui contient toujours au moins une petite part
-de vérité, qu'est-ce, sinon le sillon d'un esprit d'exception, que
-suivent et généralisent de leur démarche adhésive un certain nombre
-d'esprits réguliers?
-
-
-LA LITTÉRATURE DES JEUNES ET SON ORIENTATION ACTUELLE
-
-I
-
-Le poème et le roman.
-
-C'est peut-être une illusion qui régna à toutes les époques, que de
-considérer la période d'années dont on est le spectateur, comme
-l'exemple, en son développement artistique et littéraire, d'une
-complexité jusque-là inconnue. C'est peut-être faute de recul, et par
-difficulté d'établir sur des contemporains un de ces classements
-simples où excella l'ancienne critique. Ces classements ne présentent
-d'ailleurs qu'une simplicité très artificielle due à des coupes
-sombres dans le taillis ou la forêt qu'on eut à inventorier.
-
-La preuve en est que cette besogne n'est jamais définitive, qu'à peine
-les critiques-jurés ont terminé leurs pesées, organisé leur mise en
-place des génies et corollairement des talents, les protestations
-s'élèvent.
-
-D'une part, les érudits, tout en acceptant, en sa généralité,
-l'ordonnance que signifièrent les critiques, leur apportent par
-brassées ou par petits paquets des documents nouveaux ou au moins
-tirés de l'oubli, et la ligne générale, si élégamment tracée,
-s'altère; d'autre part, les écrivains, les poètes s'insurgent; ils
-apportent, avec preuves à l'appui, avec l'affirmation d'une admiration
-qui trouve des échos, telles oeuvres négligées, reléguées, et font
-reviser le procès de ces dédaignées. Cette double voie de protestation
-n'est guère possible contre des jugements contemporains, éphémères,
-qui sont amendés souvent par une évolution intellectuelle des juges ou
-infirmés par de nouvelles oeuvres de ces mêmes auteurs, pour lesquels
-on avait tenté, un peu prématurément, un essai de classement. De plus,
-les critiques n'aiment point formuler, sur le phénomène mouvant qu'est
-la production contemporaine, une mise en place, qui serait fort
-difficile, s'il fallait à toute oeuvre attribuer, au juste, sa valeur
-de beauté; on pourrait plus facilement tracer autour des écrivains et
-des livres caractéristiques leur sphère d'influence; mais encore il y
-faudrait un large appareil dépassant le cadre d'une étude. C'est
-pourquoi nous n'avons pas, sous forme brève, de carte, pour ainsi
-dire, du ou des mouvements littéraires actuels. On voudrait, ici,
-indiquer à travers leur apparente confusion quelques lignes
-d'ensemble.
-
- * * * * *
-
-Quelque jugement qu'on porte sur la valeur, la beauté, l'opportunité
-du mouvement symboliste, il est certain que ce furent les écrivains
-englobés sous ce nom qui produisirent (vers 1885 et 86) le premier
-mouvement qui se dessina avec carrure depuis l'avènement, antérieur à
-eux d'une quinzaine d'années, du naturalisme. Ils trouvaient devant
-eux le naturalisme triomphant sur le terrain du roman moderne, et
-c'était les Parnassiens qui écrivaient des poèmes.
-
-Ici une parenthèse me semble utile.
-
-On a discuté passablement sur l'alternance des écoles, leur nécessité,
-leur bien fondé, leurs liens entre elles, leurs oppositions; il semble
-que, de l'examen de ce siècle, une sorte de loi se dégage
-ressortissant d'ailleurs des phénomènes de contraste. Elle est
-applicable surtout aux périodes de développement d'art libre, non gêné
-par des influences religieuses ou royales qui purent, à certaines
-époques, modifier sérieusement la marche des choses; elle pourrait se
-résumer ainsi: quand une élite a apporté son oeuvre et qu'on est en
-train de tirer de cette oeuvre le maximum d'effets qu'elle comporte,
-une autre élite, plus jeune, prépare un canon de l'oeuvre d'art
-absolument différent, et qui a son expansion pleine à la période
-suivante. Ce mouvement neuf est alors combattu ou par une réaction
-vers l'école précédente, ou par une formule nouvelle: c'est-à-dire
-qu'au moment où une formule est en vigueur, où une école est maîtresse
-en apparence du champ littéraire, un groupe composé d'artistes plus
-jeunes se prépare obscurément à apporter aux hommes une matière de
-joie ou d'ennui tout opposée, une modulation tout diverse des
-sentiments. Au moment où cette nouvelle école éclate, souvent elle ne
-trouve plus devant elle les protagonistes même de l'école précédente,
-mais plus généralement des disciples intelligents. C'est l'école
-nouvelle qui compte des cerveaux créateurs, et après une lutte plus ou
-moins longue, elle triomphe. Ainsi, durant que le Romantisme portait
-l'attention sur le poème, le théâtre en vers, le roman idéaliste,
-Stendhal et Constant avaient travaillé avec moins d'éclat (selon
-l'opinion de leur temps) mais préparaient Balzac, dont l'expansion
-glorieuse amena l'avènement du naturalisme. Or, tandis que le
-naturalisme s'épandait en plein succès par Goncourt, et surtout par
-Zola, le symbolisme se préparait, méditait le roman lyrique, comme il
-préparait une refonte du vers, en dehors des héritiers du romantisme,
-les Parnassiens. Quand le symbolisme victorieux aura sa pleine
-expansion (qui ne se fera peut-être pas dans les mêmes modes que celle
-du romantisme, ou du naturalisme, car ces aspects se modifient un peu
-avec l'état social), un autre groupe se présentera qui fera droit à
-des formes d'art, à des modes de penser que le symbolisme aura
-négligés; car, en principe, aucun groupement littéraire ne peut donner
-une formule, sur tous points satisfaisante et de plus il fatigue la
-formule dont il se sert.
-
-Il est évident qu'il y a toujours des isolés et des indépendants, des
-esprits libres et hantés d'horizons divers, qu'on ne peut ranger dans
-aucune école et qui font prévoir les générations futures, pour
-l'embryon de leur développement. Ainsi furent Baudelaire, romantique
-jusqu'à un certain point, et Flaubert, dont le réalisme se doublait
-d'une manière de romantisme, mais, comme celui de Baudelaire, épris de
-concision et d'exactitude, tandis que le romantisme courant était
-d'abondance, d'hyperbole et de paroxysme; pourtant ils ne dérangent
-pas l'ensemble de la règle et la rendent seulement plus complexe.
-
-Les symbolistes avaient beaucoup lu Baudelaire et Flaubert, et les
-réfractaires du Parnasse, Mallarmé, Verlaine, Villiers de l'Isle-Adam,
-Charles Cros, et ce réfractaire du naturalisme, Huysmans. Les premiers
-étaient en marge par esprit de création, et naïvement; le dernier
-l'était, en prenant le vent et par amalgame, très influencé de
-Théophile Gautier, par exemple; les jeunes écrivains leur
-reconnaissaient toute leur valeur; mais la grande route était tenue
-d'un côté par les Parnassiens, Leconte de Lisle, Banville, Mendès, et
-de l'autre par le naturalisme de Goncourt, de Daudet, de Zola. C'était
-Zola qui accaparait l'acclamation. Les autres naturalistes, à côté de
-lui, trouvaient l'admiration, mais ce n'était point eux qui l'avaient
-forcée.
-
-Les jeunes de ce temps-là avaient à reprocher au Parnasse qu'il
-n'était point une école neuve, mais une fin de romantisme, une
-variation sur le romantisme, un romantisme classicisant et
-hellénisant; au naturalisme ils objectaient qu'il ne tenait aucun
-compte des besoins d'évocations, de légendes, de songe, de fantaisie
-dont ils avaient la notion depuis les oeuvres étrangères d'un Poe ou
-d'un Heine. Des écrivains eussent pu satisfaire ces désirs nouveaux,
-sans des tics spéciaux venus d'habitudes d'esprit des temps qui
-venaient de s'écouler, tel Villiers de l'Isle-Adam, si grand par la
-couleur verbale et de beaux paroxysmes nobles, mais si entaché
-d'occultisme et de religiosité combative. Verlaine rachetait la
-fréquence de ses oraisons par la sorte de candeur (malgré malices
-éparses) qu'il jetait sur tout ce qu'il produisait. Huysmans mettait,
-à ses notations curieuses, toute la lourdeur et l'énervement
-gastralgique de sa forme. Rimbaud était inconnu et, malgré la beauté
-de ses oeuvres, souvent trop schématique et trop spécial. Léon Dierx
-trop enfermé dans son naturisme pessimiste. Mallarmé eut une influence
-de grand honnête homme; le désintéressement de son oeuvre et de sa
-vie, et la hauteur de sa parole, devait plaire plus encore que la très
-grande beauté de son oeuvre restreinte, à des jeunes gens épris d'art,
-et l'avoir aimé est une bonne note pour ceux qui l'approchèrent, des
-premiers, pour confronter au sien leur idéal d'art, et non plus, comme
-cela se fit plus tard, pour glaner près des javelles de ce causeur
-charmant (qui, s'il dédaignait d'écrire d'une foule de choses, les
-éclairait, en passant, d'un mot), des épis rares et précieux.
-
- * * * * *
-
-L'apport le plus net du symbolisme, c'est le vers libre. Si le mot de
-Symbolisme est aussi confus que celui de romantisme, qui n'a pris,
-qu'en fin de compte, sa signification très claire, le vers librisme
-est quelque chose de très tranché. C'est le vers individualiste qui a
-été trouvé, non pas une formule plus large que celle du vers
-romantique, mais une formule élastique qui, en affranchissant
-l'oreille du ronron toujours binaire de l'ancien vers, et supprimant
-cette cadence empirique qui semblait rappeler sans cesse à la poésie
-son origine mnémotechnique, permet à chacun d'écouter la chanson qui
-est en soi et de la traduire le plus strictement possible. C'est à
-cause de la largeur même de son ambition que le vers libre, s'il a des
-définitions, n'a pas de prosodie, et quand il en aura une, ce ne
-pourra être un petit code fondé sur des habitudes de l'oreille et la
-tradition comme l'antérieure prosodie, mais une poétique tenant compte
-des lois du langage et de l'émotion artiste.
-
-Quant au symbolisme[8], la meilleure définition en est encore la plus
-large; ce serait celle de M. de Gourmont dans sa préface du livre des
-_Masques_: «Admettons que le symbolisme c'est même excessive, même
-intempestive, même prétentieuse, l'expression de l'individualisme dans
-l'art.» Ajoutons que c'est un retour à la nature et à la vie, très
-accentué, puisqu'il s'agit pour l'écrivain qui veut créer, de se
-consulter lui-même en sa propre intelligence, au lieu d'écrire d'après
-une tradition livresque, qui est le plus souvent, pour les débutants
-de toutes les époques, la tradition mise à la mode par les derniers
-succès.
-
- [8] Voir sur cette question, _Les Propos de littérature_, de M.
- Albert Mockel et le livre des _Masques_ de M. Remy de Gourmont,
- _L'Art symboliste_, de M. Georges Vanor, contemporain de la
- naissance du mouvement.
-
-Au plus lointain des revues symbolistes, on trouve auprès d'oeuvres de
-Mallarmé et Paul Verlaine et la réimpression ou impression première
-des oeuvres de Rimbaud, alors disparu, les noms de Jules Laforgue, de
-M. Jean Moréas, de M. Paul Adam et celui du signataire de cet article.
-Très rapidement de nouveaux symbolistes apportèrent poèmes et livres,
-et la liste actuelle de ceux qui acceptèrent cette appellation serait
-nombreuse. Ce serait MM. Maurice Maeterlinck, Henri de Régnier, Emile
-Verhaeren, Francis Vielé-Griffin, Stuart Merrill, Dubus, Charles
-Morice, Remy de Gourmont, Saint-Pol Roux, Albert Mockel, André Gide,
-Paul Claudel, Max Elskamp, Paul Fort, Charles Henry Hirsch, André
-Fontainas, Charles van Lerberghe, Adolphe Retté, Robert de Souza,
-Camille Mauclair, Robert Scheffer, Dumur, Albert Saint-Paul, Ferdinand
-Herold, Y. Rambosson, Paul Gérardy, Tristan Klingsor, Edmond Pilon,
-Henry Degron, A. Thibaudet, Marcel Réja, etc... Parallèlement au
-mouvement symboliste, des artistes qui n'acceptaient point le vers
-libre participaient par certaines nuances fondamentales au groupe
-nouveau, tels Albert Samain, M. Pierre Quillard, M. Paul Valéry. M.
-Pierre Louys ne fut jamais un vers libriste, ni peut-être tout à fait
-un symboliste, il voisina. D'ailleurs l'ampleur du mouvement fut assez
-grande pour que des groupes différents s'y pussent former, que de
-nombreuses diversités s'y montrassent, ce qui est le cas d'un
-mouvement individualiste, ayant pris en passant une étiquette, plutôt
-pour se différencier des écoles en vigueur que pour se désigner
-effectivement.
-
-Le symbolisme projeta ainsi d'abord l'école romane, M. Jean Moréas, M.
-Raymond de la Tailhède, M. Raynaud, M. Du Plessys voulurent, ce qui
-était l'antithèse d'un mouvement individualiste, se conformer à
-l'union artificielle que fut la Pléiade du XVIe siècle. La Pléiade
-recherchant un but commun, une modernisation, par archaïsme, de la
-langue, pouvait affecter cet aspect ordonné et quasi-scolaire. Ces
-messieurs imitèrent la Pléiade, par quelques-uns de ses défauts les
-plus apparents, par l'épitaphe commune et le sonnet dédicatoire, par
-quelques archaïsmes, puis revinrent à leur nature de bons poètes un
-peu classiques et les _Stances_ que publie M. Jean Moréas, délivrées
-de ce jargon, semblent devoir être la meilleure oeuvre du poète des
-_Cantilènes_ et sa plus individuelle encore que certaine gracilité de
-l'idée en dépare la pure forme.
-
-Ensuite parut un groupement où figuraient surtout M. André Gide et
-Henry Maubel, et qui parla d'un certain idéo-réalisme qui eût eu pour
-but d'exprimer des sensations très rares, de recréer la vie et le
-rêve, de donner des impressions de silence, de phénomènes d'âmes, de
-paysages d'âmes, en prose ou en vers dans une forme plus unie que
-celle des premiers symbolistes, le _Voyage d'Urien_, _Paludes_, _Dans
-l'Ile_, tout récemment la _Connaissance de l'Est_ de Paul Claudel
-ressortent de cette esthétique.
-
-Pendant ce temps le Parnasse continuait à vivre et les poètes
-parnassiens à publier. Ni M. Mendès, ni Dierx n'apportèrent à leur
-esthétique poétique de modification. M. de Heredia non plus; néanmoins
-la publication, en 1892, des _Trophées_[9], crée une date d'influence
-et une esthétique se présenta sinon nouvelle, au moins dans toute sa
-carrure; il semble que ce courant ait prévalu auprès de quelques
-symbolistes qui ont joint à certaines de leurs anciennes
-préoccupations, des désirs plus précisés de décors antiques et de vers
-plus classiques et plus réguliers. Ainsi M. H. de Régnier, ainsi
-l'auteur d'_Aphrodite_. En tant que sonnetiste exclusif, M. de Heredia
-est surtout suivi par M. Léonce Depont, ou M. Legouis, artistes de
-réelle valeur. Mais une partie de l'impression antique et évocatrice
-de décors qui se dégage des _Trophées_ se retrouverait dans un sillon
-plus large. Cette esthétique, en tenant compte en route d'admirations
-romantiques et parnassiennes, se rattache surtout à Chénier, et par
-lui au classique du XVIIe et à l'antique. Elle infirmerait, en tant
-que tendance, la recherche romantique du pittoresque et les recherches
-de réalité du réalisme et du naturalisme et en reviendrait aux belles
-fables païennes, librement restituées du grec, avec quelques nuances
-de symbole moderne. Parallèlement au symbolisme, un poète très
-distingué, Georges Rodenbach, qui lors de ses débuts avait manié un
-vers parnassien souple et familier, progressait lentement vers un art
-plus personnel et plus profond que celui de ses premiers volumes. Il
-apportait un joli chant d'intimités, une attention douce et sérieuse à
-noter de la vie intime et douloureuse, à décrire des sensations brèves
-et blanches, à analyser de la vie comme en rêve. C'était tantôt de
-calmes béguinages, des traductions de Vies muettes (comme dit si
-joliment l'allemand au lieu de notre affreux mot nature morte, des
-_stilleben_) des vies encloses, selon son expression. Certaines
-contemplations ardentes de silence d'eau et de lune font penser à
-Jules Laforgue, et le dernier livre de Georges Rodenbach, _le Miroir
-du ciel natal_, est écrit en vers libres. C'était, pour le vers
-librisme, la plus précieuse des amitiés nouvelles.
-
- [9] Voir une consciencieuse étude de M. Antoine Albalat sur M. de
- Heredia.
-
-La liste des jeunes poètes qui se sont adonnés à écrire des intimités
-est d'ailleurs nombreuse et variée, et les talents ici abondent, chez
-les vers libristes, et chez ceux qui conservent une forme régulière;
-c'est là d'ailleurs, dans ces visions courtes, que la forme régulière
-offre le moins de danger, car la rhétorique, sa conséquence ordinaire,
-y est plus difficile, et détonne si fort qu'on peut mieux la
-supprimer. Ce sont, ces poètes: Francis Jammes qui sait, en des vers
-très parfumés d'épithètes colorantes et exactes, dire tout le détail
-des beautés de nature, des feuilles, des fleurs, de l'ombre et tout
-l'ardent soleil et tout le nonchaloir de son pays de Béarn, et aussi
-les joies et les tristesses des humbles. M. Henry Bataille (dont le
-développement dramatique est puissant) a donné, dans la _Chambre
-Blanche_, les plus minutieuses sensations de convalescence; il a
-publié aussi de très curieuses notations versifiées des oeuvres
-peintes. M. Charles Guérin est un poète tendre et ému, dans sa forme
-un peu grise et à trop longues traînes. M. Jules Laforgue, dans son
-livre, _les Premiers Pas_, et des poèmes épars, a traduit le soleil et
-la glèbe de son Quercy natal en des vers fermes ou attendris. MM. René
-d'Avril et Paul Briquel ont fait défiler des heures transparentes du
-paysage lorrain. M. Henri Ghéon, dans les _Chansons d'Aube_, a chanté
-à la beauté des choses une jolie sérénade matinale.
-
-C'est aussi parmi les intimistes, en notant qu'il est infiniment plus
-curieux de l'âme humaine et de la passion amoureuse que de son décor,
-qu'il faut ranger M. André Rivoire dont _le Songe de l'amour_, narre
-par l'essentiel et au moyen de courtes pièces serrant les crises
-d'âme, un roman de tendresse; il faudrait noter aussi de celui-ci, une
-amusante tentative d'imagerie littéraire, une _Berthe aux grands
-pieds_, rajeunie et modernisée de l'ancienne légende, amusante et
-lyrique: M. André Dumas se tient dans la même région d'art que M.
-André Rivoire.
-
-D'autres jeunes poètes vibrent au contact des choses et leur recherche
-serait de chanter les forces sociales, et d'être les poètes du désir
-libertaire de fraternité et de solidarité. C'est évidemment le but et
-la fonction de tous les poètes et les derniers venus n'ont pas plus
-inventé cette gamme généreuse, que les naturistes n'ont retrouvé le
-sentiment de la nature, inlassablement gardé à travers toutes les
-écoles depuis et y compris le romantisme; je veux dire que ces jeunes
-poètes s'y spécialisent et certes, non ennemis d'une certaine
-rhétorique, qui, pour être plus dissimulée, n'en existe pas moins, ils
-précisent cette poésie fraternelle et humanitaire, comme il est le
-plus simple de le faire, en la restreignant. Ce sont M. Fernand Gregh,
-et aussi M. Georges Pioch, et M. Jean Vignaud et M. Marcel Roland.
-Aussi les toutes dernières années ont vu se présenter deux groupements
-assez différents, quoique avec certains points d'attache avec cette
-branche du symbolisme qui s'adonna à l'intimisme, ce qui n'est pas
-très étonnant, car ces catégories sont toujours un peu artificielles
-ou les poètes plus complexes que la définition qu'ils donnent
-d'eux-mêmes; c'est le groupement toulousain et le groupement des
-Naturistes. Un point commun leur fut d'être une réaction contre le
-symbolisme, plus prononcée chez les Naturistes que chez les
-Toulousains.
-
-Ce groupe des Toulousains est d'ailleurs, des deux, de beaucoup le
-moins artificiel; le lien qui unit MM. Delbousquet, Magre, Laforgue,
-Viollis, Tallet, Marival, Camo, Frejaville, M. et Mme Nervat, etc.,
-c'est un lien d'origine. Jeunes gens de Toulouse ou environ, ils
-aiment à se tenir en grande union, et cela sans que la forme de leurs
-vers soit nécessairement uniforme. Leur réaction contre le symbolisme
-est du reste faible. Un grand souci de passé simple les tient, les
-amène à la rhétorique et à l'éloquence quasi politique; ils ont aussi
-presque en commun la préoccupation de peindre les choses de tous les
-jours, et la recherche d'un accent grand, et large et général. Je ne
-dis pas qu'ils n'y réussissent parfois. Mais si M. Magre pratique
-obstinément l'alexandrin libéré de quelques contraintes, M. Viollis ou
-M. Laforgue sont les auteurs de poèmes libres qui ne manquent ni de
-cadence ni d'ingéniosité. M. Delbousquet, leur aîné, tient au Parnasse
-absolument. Beaucoup d'entre eux s'orientent vers la recherche d'une
-simplicité excessive, qui ne dépasse pas en sincérité les recherches
-les plus abstruses du symbolisme.
-
-Mais, tout en faisant des réserves sur ce que les volitions de ces
-jeunes gens contiennent encore de trop facile, on peut admettre que
-les vers de M. Viollis ou de M. Laforgue, auxquels beaucoup se sont
-plu, s'ils n'apportent rien de bien inattendu, apportent de la
-fraîcheur, une certaine individualité et un parfum de terroir qui est
-loin d'être négligeable. Mais pour eux comme pour les autres, je crois
-qu'il doit y avoir une façon plus lyrique, plus profonde et moins
-gâtée par des ronrons d'éloquence, sinon plus généreuse, d'aller vers
-le peuple et de lui dire des poèmes en ses réunions du soir.
-
-Les Naturistes, dans le fond, ne seraient pas très distincts des
-Toulousains, ou des poètes vibrants comme M. Georges Pioch, ou de
-poètes de la nature comme M. Ghéon, s'ils ne se cantonnaient (sauf M.
-Albert Fleury), dans l'alexandrin libéré et dans une formule de prose
-tant soit peu vague, pompeuse et déclamatoire. C'est avec une
-affection d'ingénuité, un peu trop de rhétorique et d'éloquence. Ils
-ont le tort d'abonder en programmes auxquels ils ne donnent pas toute
-satisfaction (à dire vrai ils ne sont pas les seuls). M. de Bouhélier,
-le chef reconnu de l'Ecole, a fait entendre trop souvent ses
-proclamations qui masquèrent ce que laissait voir de talent ses
-oeuvres de début et la valeur d'un réel labeur, aux fruits inégaux
-mais intéressants. M. Montfort dépense autour de ses émotions trop de
-mots. M. Abadie publie de jolis vers. Il faut, je crois, considérer
-l'état actuel du naturisme comme transitoire; il est probable que ces
-jeunes écrivains, à qui ne manquent point des dons d'abondance,
-d'émotion et de facilité, verront leur idéal se présenter à leurs yeux
-plus complexe, et que leur développement personnel dépassera leurs
-doctrines présentes. Tout groupe nouveau a besoin d'éviter l'influence
-de celui qui l'a précédé presque immédiatement et d'apporter d'autres
-ambitions et une esthétique différente. C'est ce qui explique la
-critique injuste qu'ils appliquèrent à leurs immédiats prédécesseurs.
-On leur doit surtout souhaiter de rêver de progrès et non de réaction
-littéraire.
-
-Quoi qu'il en soit de l'avenir du naturisme, de son développement
-futur, de sa diffusion, on peut dire qu'il ne tenta rien que n'aient
-auparavant tenté des symbolistes, et que le naturisme n'est point très
-différent, sauf couleur verbale, de l'amour de la nature, selon MM.
-Jammes, ou Paul Fort. M. Paul Fort, qui tient au symbolisme par sa
-curiosité de formule neuve, a condensé, sous le titre de ballades, un
-grand luxe d'images, de métaphores, de versets émus. Très inégal,
-quelquefois doué d'un ton de synthèse jolie, parfois à côté et se
-trompant à fond, il est rarement indifférent. Il a compris la poésie
-populaire et s'en est heureusement servi. Sur les confins du
-symbolisme nous trouvons un artiste des plus intéressants et des plus
-doués, M. Saint-Pol Roux. Gongoriste et précieux souvent à l'excès,
-exagérant des facultés remarquables de vision aiguë et précise,
-trouveur infatigable de métaphores fréquemment justes, toujours
-hardies, souvent exquises, qu'il développa en courts poèmes en prose
-dont la formule fut, il y a dix ans, presque imprévue, M. Saint-Pol
-Roux sait aussi peindre de larges fresques, et son drame, _la Dame à
-la faulx_, offre, dans une complication peut-être trop touffue, des
-scènes belles et grandes; c'est un des meilleurs efforts de ces
-derniers temps.
-
-Mais comme nous l'avons dit, le symbolisme est un mouvement si large
-que ni le vers librisme seul, ni la recherche des symboles, vers
-laquelle d'aucuns s'efforcent en se servant du vers traditionnel, ne
-peuvent complètement l'enclore, et quoique fidèle à la technique du
-passé, et rénovant sa langue aux sources du XVIe siècle, c'est avec le
-symbolisme que se compte le vaillant pamphlétaire, et l'éloquent
-chanteur de la beauté, le poète de premier ordre qu'est M. Laurent
-Tailhade. C'est le souci du neuf qui range du même côté un artiste
-comme M. Albert Mockel, critique sincère et profond, poète doué, et un
-artiste fougueux et violent comme M. Emile Verhaeren. C'est d'origine
-symboliste qu'est M. Adolphe Retté, comme M. Robert de Souza; c'est un
-symboliste, encore que son dernier livre se retrempe volontiers aux
-sources de pitié sociale que M. Stuart Merrill, qui ajouta aux formes
-connues du vers quelques rythmes, particulièrement un vers de quatorze
-syllabes qui est un alexandrin plus long, et viable, dans son harmonie
-également balancée. Symboliste, M. Valentin Mandelstamm, un esprit
-très libre dont le vers frissonne souvent d'images neuves et justes.
-Aussi M. F. T. Marinetti, poète très personnel et coloriste très doué.
-Aussi M. Tristan Klingsor qui a apporté d'élégantes chansons de joie
-et un Orient joli, et M. Edmond Pilon qui eut de très tendres pages,
-et des dons remarquables de rythmiste et une valeur de décorateur
-ingénieux. Aussi M. Henry Degron qui a de jolies chansons émues. De
-même M. André Fontainas qui use le plus souvent d'un alexandrin, puisé
-aux sources mallarméennes pour la concision, traditionnel néanmoins
-pour la cadence, est un symboliste par l'essence même de ses
-recherches. C'est encore sous le nom du symbolisme bien des efforts
-différents, mais si l'on se reporte au romantisme, on conviendra, je
-pense, que Lamartine était un romantique;--or, qu'y a-t-il de moins
-romantique au sens qui s'imposa sur le tard, de par Hugo et Gautier,
-que Lamartine et les poètes lamartiniens.
-
-Ainsi, parnassien par la forme, symboliste par le fond, M. Sébastien
-Charles Leconte est fort difficile à classer, sauf parmi les poètes de
-grand talent, si l'on ne fait abstraction d'école. Il y a une large
-nuance entre lui et les Parnassiens nouveaux tels que M. de Guerne,
-tels que tout différent M. Jacques Madeleine, l'auteur d'_Hellas_ et
-_A l'Orée_, si curieusement sylvain. M. Henry Barbusse ne
-s'associerait à aucun groupe, sauf à celui des intimistes, à Jammes, à
-Rivoire, encore que bien loin d'eux en ses soucis de notation très
-claire, et de rythmique traditionnelle.
-
-Maintenant que la liberté du vers est admise, que la recherche des
-analogies, l'imprévu de la métaphore, les libertés de syntaxe, le
-droit au sérieux profond, à la traduction nette de la méditation, même
-un peu abstruse, que demandait le symbolisme en ses premières oeuvres,
-le droit à la vie vraie sans rhétorique qu'il réclamait sont en
-principe admis, le symbolisme se développera encore, fera éclater la
-gaine si fragile de son titre, et se décomposera encore en courants
-divers qui n'ont pas de désignations, mais à qui les noms des
-principaux poètes symbolistes peuvent en tenir lieu, et on marchera
-vers une poésie de plus en plus libre et ample. Tout mouvement qui
-conclut vers une somme plus large de liberté a raison. Le symbolisme
-eut donc raison à son heure, il aura raison dans ses conséquences, et
-quand on aura compris qu'il n'avait rien de commun avec l'occultisme,
-avec l'hermétisme, et des gageures maladroites, ou d'incompréhensifs
-et compromettants disciples, on rendra pleine justice à sa tendance et
-aux oeuvres qui le représentent.
-
-Le Roman.
-
-Le Naturalisme ne produisit pas ses oeuvres à l'image complète de sa
-théorie, c'est-à-dire que l'enquête réaliste de Zola se complique
-toujours à l'exécution du livre de belles scènes romantiques et de
-fragments quasi-lyriques. L'influence d'Emile Zola ne créa pas
-d'oeuvres de jeunes écrivains, conçues, soit suivant sa formule
-théorique, soit suivant son exécution livresque. L'idéal qui sortit
-des efforts de Zola et qu'admettait la moyenne des écrivains tenait
-davantage de Maupassant et de Daudet que de lui. Ce fut un réalisme
-tempéré ou brutal qu'exercèrent ses disciples, un réalisme plus proche
-qu'ils ne le pensèrent du roman psychologique, qui suivit, en date, le
-roman naturaliste et qui, tout en l'admettant comme son aîné, se
-cherchait des pères légitimes, plus loin que lui, à travers lui, chez
-Balzac, Stendahl et Constant.
-
-Le roman psychologique fut surtout l'apport de Paul Bourget. Néanmoins
-la critique au temps de _Cruelle énigme_ aimait associer à son nom
-ceux de MM. Hervieu, Mirbeau et Robert de Bonnières. Ce groupement qui
-put avoir son instant d'exactitude est bien détruit et depuis
-longtemps. Tandis que M. Bourget publiait ses livres dont le meilleur
-avant son évolution actuelle vers un catholicisme d'Etat et une
-réaction politique semble être _Le Disciple_, M. Robert de Bonnières
-ne donna au roman psychologique qu'une assez faible contribution; M.
-Hervieu apportait des notes d'ironie qui distinguèrent très rapidement
-son oeuvre des sortes de discours et récits moraux qu'écrivait
-Bourget. Quant à M. Octave Mirbeau, il serait fort difficile de
-classer, plus d'un moment, plus que la période d'exécution d'un livre,
-cette intelligence toujours en évolution et en ébullition.
-
-_Le Calvaire_, roman passionné et douloureux, n'avait déjà avec le
-roman psychologique que de très légers points de contact: et M.
-Mirbeau en est arrivé très vite au roman pamphlet, à une manière de
-roman à lui personnel, où l'auteur, tout en s'effaçant apparemment
-selon la méthode réaliste, ne se laisse pas oublier un seul instant;
-il a donné le summum de cette ardente énergie et de cette vision
-combative dans le _Journal d'une femme de chambre_, cette puissante et
-violente exhibition des dessous d'une société. C'est, parmi les
-romanciers actuels, celui qui montre le plus de points de contacts
-avec Zola, par sa violence théorique et pratique, par son amour de la
-vie ambiante, sa méthode franche de l'étudier et de l'exposer et aussi
-par le souci humanitaire et social qu'il y apporte, mais non par la
-forte et harmonieuse mesure qui se développe à travers un roman de
-Zola.
-
-En même temps que le roman psychologique conquérait sa place, une
-scission s'opérait dans le camp naturaliste.
-
-Las de la prédication d'Emile Zola, las aussi que tout roman réaliste
-portât pour le public l'estampille de son influence, et aussi croyant
-avoir à parler en leur propre nom, cinq romanciers renoncèrent, par un
-manifeste, aux théories du maître des Rougon-Macquart. Ce furent MM.
-Bonnetain, Rosny, Descaves, Paul Margueritte et Guiches. Le manifeste
-des cinq accusait Zola d'exclusivisme en sa recherche d'art et d'une
-attention trop vive portée vers la vie animale dans l'homme. Des cinq
-littérateurs qui signèrent ce manifeste, le premier, M. Paul
-Bonnetain, était un écrivain d'assez mince importance, dont le début,
-un livre de scandale, paraissait la parodie même des procédés
-naturalistes; c'était surtout un journaliste assez bien placé. M.
-Guiches, par toute son oeuvre laborieuse et parfois amusante,
-ressortirait plutôt du mouvement des psychologues. M. Lucien Descaves
-a prouvé dans les _Emmurés_, un livre de pitié profonde et de portée
-sociale, et par _la Colonne_ qu'il pouvait mener des oeuvres à bonne
-fin. M. Margueritte prend surtout maintenant, par des livres sur la
-guerre écrits en collaboration avec son frère, Victor Margueritte,
-toute son importance; si tout n'est point parfait dans le _Désastre_
-et les _Tronçons du glaive_, si l'on en peut critiquer la manière un
-peu anecdotique, on ne peut nier qu'il n'y ait là un effort
-considérable et de bonnes pages. Mais le plus important des
-manifestants était M. Rosny, et c'était lui, en somme, qui avait des
-théories à émettre.
-
-Il est difficile, en quelques lignes, de caractériser totalement les
-frères Rosny. Comme beaucoup de romanciers féconds, ils sont inégaux;
-comme beaucoup d'idéologues, ils sont sujets à l'erreur, et quand ils
-se trompent, ils se trompent d'une allure scientifique, c'est-à-dire
-raisonnée et poussée à ses limites, logiquement, c'est-à-dire à fond.
-Parfois aussi, plus soucieux du développement de l'idée que de sa
-forme, ils laissent subsister de légères macules, et sont trop
-disposés à user sans ménagement de termes scientifiques; mais le
-double courant de leur oeuvre, l'un moderniste et d'enseignement,
-l'autre de science et d'évocation, leur mise en place des phénomènes
-modernes et passionnels parmi l'universelle nature, leur science du
-contact des psychologies individuelles avec les courants généraux des
-âmes et l'allure du monde sont du plus haut intérêt, et leur assigne
-place de novateurs. Le courant naturaliste nous donne aussi, parmi
-ceux qui furent le plus près de Zola, Céard, dont le long silence n'a
-pas fait oublier les débuts brillants, Léon Hennique, possesseur d'une
-formule concise et pleine dont le livre le plus récent, _Minnie
-Brandon_, d'une forte étoffe, d'une sobre exécution, reste digne de
-son roman le plus connu, _Un Caractère_. J. K. Huysmans, devenu
-religieux, a abandonné la vision aiguë qu'il donnait de Paris,
-l'observation chagrine qui fait le prix d'_En Ménage_, pour construire
-de fortes oeuvres presque hagiographiques, d'une charpente à la fois
-solide et enchevêtrée; mais quel que soit le succès de ses efforts, et
-quelque avis qu'on puisse avoir sur le fond de sa doctrine, il ne
-semble point gagner à se spécialiser dans la foi et l'Eglise.
-
-C'est au roman psychologique, combiné avec des recherches qu'eut
-autrefois le roman idéaliste à la manière de Mme Sand ou de Feuillet,
-qu'il faut rattacher les premières oeuvres de M. Marcel Prévost. M.
-Marcel Prévost préconisait, à ce moment, le roman romanesque; il avait
-l'ambition de réveiller la péripétie et d'y associer l'observation
-exacte. Y réussit-il? le public a dit oui, les confrères ont fait
-leurs réserves; on a reproché à juste titre à M. Marcel Prévost le peu
-de luxe de sa forme et les allures endimanchées qu'elle prit.
-L'écrivain semble d'ailleurs actuellement avoir subordonné ses anciens
-buts à celui d'écrire des romans à thèse. Il est un des observateurs
-les plus empressés du développement du féminisme, et il alterne avec
-M. Jules Bois les louanges de l'Ève nouvelle; ce peut être du roman
-très curieux que le roman de M. Prévost, ce n'est point du roman
-artiste, et quelque problème nouveau qu'il agite, si imprévue soit la
-solution qu'il en propose, ce n'est point de l'art neuf que le sien.
-Avec infiniment de vigueur, de tact, d'honnêteté et de style sobre,
-ardent et poussé, M. Jules Case a extrait de la doctrine réaliste, les
-méthodes d'instauration nouvelle d'un roman idéaliste. Nul romancier
-n'a placé si haut son idéal et ne le poursuit de plus de conscience;
-le roman de M. Case est tantôt d'enquête sociale comme _Bonnet rouge_,
-d'enquête spéciale portant sur les liens de l'homme et de la femme,
-comme l'_Amour artificiel_, sur l'âme retranchée des liens généraux
-comme celle du prêtre, l'_Ame en peine_; mais ses meilleurs livres
-sont deux poèmes, presque, de tristesse et d'angoisse, _Promesses_ et
-l'_Etranger_, ce dernier, en sa concision précise, un chef-d'oeuvre,
-et les _Sept Visages_ donnent en un court roman d'analyse, en même
-temps un conte de douleur et de remords qui atteint parfois, par des
-moyens tout analytiques, à la hantise profonde des contes tragiques
-d'Edgard Poe. L'oeuvre de M. Jules Case n'a point encore donné tout
-son développement, et le sillon d'influence qu'il trace ne se discerne
-pas encore tout entier, mais c'est un développement qui apparaîtra, un
-matin de littérature pure, avec toute évidence.
-
-Maurice Barrès, qui eut quelque temps contact avec le symbolisme, et
-dont on aima les premiers livrets élégants et secs, dédiés au culte du
-moi, et à un amusant égotisme, s'est développé en romancier social. Il
-semble qu'il a pris là une tâche un peu lourde pour lui, et que très
-capable d'évoquer l'histoire d'une province et de la résumer, il
-n'excelle pas à la grande fresque sociale. Encore qu'il complique un
-roman comme les _Déracinés_, de politique courante, de portraits
-actuels et qu'il sache placer d'intéressants épisodes, il ne tient
-point les promesses de ses premiers livres, et pour avoir voulu faire
-plus vaste, il fait moins bien[10].
-
- [10] Il faudrait encore citer les nouvelles de Geffroy, les
- romans de Georges Lecomte, d'Albert Boissière, etc. Mais cette
- étude ne peut donner qu'une ligne générale; pour noter tous les
- bons efforts, il faudrait l'espace d'un livre.
-
-Mais je voudrais arriver au roman de poète; le roman de poète se
-diversifie toujours du roman de l'écrivain, uniquement prosateur, par
-des qualités spéciales que certains jugent des défauts et qui peuvent
-le paraître, de par leur utilisation inopportune, mais n'en sont
-point au fond. Le roman de poète pratique parfois la digression, prend
-des envolées, suit quelquefois l'image plus que le héros; mais ce sont
-les plus utiles, au fond, des écoles buissonnières, et le lecteur
-apprend plus en ses courses d'un instant dans la marge du sujet,
-qu'auprès de bien des maîtres assidus et ternes, et ne quittant point
-d'une semelle leur idée générale.
-
-Durant la période naturaliste, après les derniers romans de Victor
-Hugo, après _Quatre-vingt-treize_, ce fut M. Catulle Mendès qui tint
-d'une robuste activité le roman de poète, et l'on sait la suite de
-livres qui s'ajouta au _Roi Vierge_ et aux _Mères ennemies_, jusqu'aux
-deux meilleurs et presque les plus récents, _La Maison de la Vieille_
-et _Gog_, oeuvre de poète, d'évocateur, de narrateur lyrique. L'_Ève
-future_, de Villiers de l'Ile-Adam, plaça un chef-d'oeuvre dans la
-lignée de nos romans. M. Anatole France, dont le roman tient du roman
-psychologique, du roman social, et dont les vers ne sont ni la part
-abondante, ni la part la plus haute de l'oeuvre, est pourtant dans ses
-romans un poète, et nul n'écrivit davantage des romans de poète. Son
-art, de proportions modestes dans ses premiers livres, plus ferme en
-_Thaïs_, émouvant mais livresque, d'une beauté achevée mais sans
-nouveauté absolue (puisque Flaubert...), d'une beauté plutôt d'oeuvre
-critique, s'est affirmé tellement plus grand depuis le _Lys Rouge_ et
-le _Mannequin d'Osier_ qu'on peut considérer son développement comme
-récent. Et, de fait, M. Anatole France a infiniment plus de talent
-depuis dix ans qu'auparavant. Il arrive actuellement à dépouiller le
-roman de tout ce qui n'est point l'ornement essentiel, ne se sert du
-fond que comme d'un prétexte à la variation philosophique, qui est
-tout, et donne l'impression d'un sage ému, souriant, malin et casuiste
-pour la bonne cause, celle de l'intelligence et de l'art.
-
-M. Elémir Bourges n'est pas un poète; pourtant c'est tout près des
-poètes auteurs de romans qu'il faut classer ce romancier; d'abord son
-esthétique se réclame de celle de Shakespeare et des dramaturges de la
-pléiade Elisabethaine, dans l'art violent desquels il voit l'homme à
-la stature qu'il lui désire, aussi à cause de l'ingénieux décor où il
-place l'action de ses romans. _Les oiseaux s'envolent et les fleurs
-tombent_, son dernier et son plus beau livre, semble, dans une vision
-moderne et tragique, une transcription grandiose du vieux récit
-d'Orient, tel le _Conte du Dormeur éveillé_. On aimerait que la
-production de M. Bourges fût plus touffue pour avoir l'occasion d'en
-jouir plus souvent, mais il faut s'incliner devant le sérieux et la
-haute portée de son effort.
-
- * * * * *
-
-Le Symbolisme, quoique le plus important et le début même de son
-oeuvre collective consiste en oeuvres poétiques, n'en a pas moins
-contribué, pour une large part, au roman contemporain, en nombre, en
-qualité et en direction d'idée.
-
-M. Paul Adam, un des premiers champions du Symbolisme, le seul qui fût
-exclusivement prosateur, s'est développé en une large série de volumes
-qui enserrent tout sujet, depuis l'anecdote boulevardière et un peu
-scabreuse jusqu'à la restitution de la Byzance antique, en passant par
-des romans de foules à tendances sociales, et des romans où il essaie
-de décrire les pompes et les courages militaires. _La Force_ de Paul
-Adam commence une synthèse historique du XIXe siècle dont le portique
-spacieux et clair fait augurer une belle oeuvre; la brève nouvelle de
-Paul Adam, plus encore que son roman, est attachante et souvent
-imprévue, et donne une sensation d'art plus complète. Cela tient
-souvent à ce que le style de M. Paul Adam, dans ses romans, est d'une
-inutile tension et que les passages ternes y sont revêtus pour
-l'illusion d'une grandiloquence disproportionnée.
-
-Le labeur de M. Adam a déjà enfanté plus de vingt volumes divers,
-reliés au fil un peu empirique d'une sorte d'épopée de la volonté, et
-par ce besoin de concentration de ses efforts partiels, M. Adam, tout
-en restant symboliste, se rattache à Balzac.
-
-M. Pierre Louys, qui n'est pas tout à fait un symboliste, même
-d'origine, a tracé ce joli conte antique d'_Aphrodite_ à qui tel
-succès a été fait; il a été moins heureux dans la _Femme et le
-Pantin_, où beaucoup de talent n'empêchait point d'être frappé du déjà
-vu de l'oeuvre et du déjà dit; M. Pierre Louys, outre un clair talent
-de styliste un peu froid, possède une variété de façons spirituelles
-et compatissantes de regarder les petites Tanagréennes anciennes et
-modernes, et s'il note leurs légers caprices et leurs babils, il leur
-prête parfois aussi de furieuses colères de figurines. Les _Chansons
-de Bilitis_, si leur sous-titre de roman lyrique n'est point dépourvu
-d'artifice, et si la juxtaposition de ces petits poèmes en prose ne
-réalise pas en sa structure l'idée que tout le monde peut se faire
-d'un roman lyrique, sont néanmoins, réunies et agrégées, de séduisants
-poèmes.
-
-Mme Rachilde est un écrivain de valeur. Après quelques romans et
-nouvelles médiocres, elle s'est relevée d'un vigoureux effort à des
-fictions très romantiquement développées sur un fond de réalité
-exceptionnelle ou de vraisemblance rare. L'idée fondamentale est
-souvent rêche et âpre, elle est développée toujours avec brio, et les
-curieuses notations féminines alternent avec quelque chose de mieux,
-avec des divinations sur le fond animal du bipède pensant et aimant,
-qui sont souvent fort belles. De courts poèmes en prose comme la
-_Panthère_ donnent l'essence de ce talent robuste et félin.
-
-M. Remy de Gourmont, un des plus curieux savants et subtils écrivains
-qui soit, si intelligemment complexe en ses désirs de roman mythique
-et de romans contemporains, érudit et critique de valeur, a donné,
-dans les _Chevaux de Diomède_, des pages remplies de métaphores neuves
-et ardentes.
-
-Dans les romans et les nouvelles de M. Henri de Régnier, les jeux
-mythologiques du XVIIIe siècle s'allient à l'accent large des Mémoires
-d'Outre-Tombe, et les pages où il suit le plus nettement l'esprit des
-anciens conteurs français ne manquent ni d'agrément, ni d'intérêt, ni
-de bonnes images calmes.
-
-M. Hugues Rebell est un robuste écrivain, de verve audacieuse, parfois
-lubrique, plein d'irrespect, doué supérieurement pour la
-reconstitution historique des époques toutes proches et dont pourtant
-seuls des vieillards demeurent les témoins oculaires, témoins d'avis
-différent et qu'il faut la plus grande perspicacité pour écouter. M.
-Rebell a aussi remis sur pied, dans un livre énorme et grouillant,
-l'ancienne Venise du XVIe siècle, des grands artistes, des moines
-sales, du vice local, du vice importé d'Orient et il communique à tout
-sujet qu'il touche un fort cachet de dramatique véhémence.
-
-Et auprès de ces artistes la liste est longue des romanciers issus du
-Symbolisme, ou s'y rattachant plus qu'à tout autre groupe, et
-voisinant par des préoccupations de synthèse ou de style: c'est Louis
-Dumur, très consciencieux écrivain, développant, avec une
-impassibilité émue, des thèses intéressantes, plus auteur dramatique
-d'ailleurs que romancier, et ayant obtenu au théâtre avec son
-collaborateur Virgile Josz, l'éminent critique d'art, des succès de
-réelle estime; M. Albert Delacour, l'auteur d'un frénétique roman, _le
-Roy_, non négligeable; M. Charles Henry Hirsch, poète distingué, poète
-racinien, dont le roman de début _la Possession_, trop long et touffu,
-contait une jolie légende et décrivait de beaux paysages; M. Eugène
-Demolder, l'auteur d'un des meilleurs romans de ce temps, cette _Route
-d'Emeraude_ toute chauffée du reflet des Rembrandt, excellente
-reconstitution historique de la vie hollandaise au XVIe siècle, se
-concluant sur un très gracieux épisode d'amour: et ce roman vient,
-dans l'oeuvre d'Eugène Demolder, après les plus curieuses notations de
-légendes évangéliques d'après les primitifs de Flandres; M. Henry
-Bourgerel dont le roman un peu lourd, _les Pierres qui pleurent_,
-annoncent une oeuvre qu'on ne pourra juger qu'après son entier
-développement; M. Marcel Batilliat dont _la Beauté_ donne une
-plénitude de satisfaction d'art, par l'alerte forme imagée dont il
-sait se servir; M. Albert Lantoine qui, à côté de beaux poèmes
-bibliques, a écrit sur la vie militaire le plus poignant, le plus
-curieux, le plus vrai des romans et sans doute le meilleur des romans
-de ce genre, _la Caserne_; M. Alfred Jarry, l'extraordinaire
-dramaturge d'_Ubu Roi_, qui vient de dire en belles phrases à longues
-traînes la Beauté de _Messaline_ et les Petites rues de Rome; M.
-Eugène Morel, dont _Terre Promise_ et _la Prisonnière_ ont affirmé la
-haute valeur.
-
-M. Eugène Veeck a réalisé un curieux roman d'une éthique singulière et
-attachante.
-
- * * * * *
-
-Les romanciers humoristes ne font point défaut à notre période. C'est
-M. Jules Renard, qui a cet honneur d'avoir créé un type, _Poil de
-carotte_, et d'avoir triomphé de cette difficulté d'accuser un type
-d'enfant ni trop sentimental, ni trop convenu. M. Pierre Veber, d'une
-gaieté assez grosse, mais communicative. Tristan Bernard, dont les
-_Mémoires d'un jeune homme rangé_ seront un document très exact sur la
-médiocrité de la vie moderne, tout en restant un des plus amusants
-d'entre les livres. M. René Boyslève, romancier spirituel et ardent,
-qui redécouvre la vieille province française, et avec peut-être un peu
-de paradoxe en dessine d'un trait précis les figures un peu oubliées,
-et par le naturalisme et par le symbolisme. M. Lucien Muhlfeld, qui
-apporte un roman plus causé qu'écrit, sans lyrisme aucun, sans
-extraordinaire dans la bouffonnerie non plus, sans exceptionnelles
-qualités littéraires mais très agile, et de note juste. Le premier
-roman de M. André Beaunier, qui est aussi un très clairvoyant
-critique, peut se classer parmi les plus spirituels romans de ces
-dernières années; l'humour de M. Beaunier, très alerte et signifiant,
-pose dans les _Dupont-Leterrier_ son point de départ de la façon la
-plus significative et la plus alerte. M. Maurice Beaubourg, auteur
-dramatique de grand talent, est un romancier très spécial dont
-l'oeuvre aiguë a des frémissements sensitifs auprès de railleries
-cruelles et très poussées. M. Maurice Beaubourg est parmi les
-humoristes celui qui parle la langue la plus artiste, et celui chez
-qui l'humorisme sait confiner à quelque chose de profond et de
-tragique. La liste serait longue des romanciers humoristes, de ceux
-qui voient avec esprit défiler la vie du boulevard, car c'est toujours
-un peu le genre à la mode, et s'il ne produit pas de ces fortes
-poussées qui accusent dans l'art des temps des lignes directrices, il
-ne laisse pas: soit d'être exercé par des gens de talent qui en font
-leur genre unique, soit de servir pour une fois de délassement à des
-écrivains voués à d'autres travaux; mais il faut citer aux confins du
-terrain de l'humour, vers le roman utopique, qui participe du roman de
-moeurs et de la fantaisie romanesque, le très beau livre de Camille de
-Sainte-Croix, _Pantalonie_, qui rappelle sans désavantage les grands
-noms des allégoristes railleurs du XVIIIe siècle. Ce ne sont pas des
-humoristes tout à fait que M. Marcel Boulenger, Jean Roanne, leur
-souple prestesse les y apparentent toutefois. Ils ont bien du talent.
-
- * * * * *
-
-Il y a certes en ce moment une recrudescence de curiosité vers le
-roman historique. Le naturalisme l'avait laissé aux vieilleries
-romantiques; les derniers romantiques aimaient mieux la formule
-fantaisiste de l'Homme qui rit, par exemple, et dédaignaient Walter
-Scott, en souriant d'Alexandre Dumas. Les symbolistes furent plus
-touchés de l'aspect général d'une époque ou d'une idée qui pouvait les
-conduire à un roman mythique ou critique, qu'à la reconstitution de
-détail que donne le roman historique; l'énorme succès de M.
-Sienkiewicz vient d'accentuer encore le succès du roman d'histoire
-anecdotique, de la petite épopée familière, où des amoureux traversent
-un formidable choc de passions, à une époque célèbre de l'histoire, ce
-qui est la trame classique du roman historique.
-
-Il serait injuste, lorsqu'on attribuera à M. Sienkiewicz une
-renaissance du roman historique en France, d'oublier les efforts
-récents qui furent faits chez nous, en ce sens, et d'abord l'oeuvre un
-peu lourde, barbare de terminologie, mais intéressante aux points
-essentiels de Jean Lombard, quelques romans de M. Paul Adam ayant
-points de contact avec le roman historique, comme _la Force_ et
-surtout _Basile et Sophia_ qui est dans le meilleur sens un roman
-historique, et qui satisfait parfois aux exigences de reconstitution
-difficile qui sont permises, depuis _Salammbô_, au lecteur français.
-C'est du roman historique d'après la tradition indiquée par W. Scott,
-et aussi d'après la tradition infiniment plus sérieuse que légua
-Vitet, dans ses beaux romans dialogués sur la Ligue, que les romans de
-M. Maindron, curieuses études très informées à coup sûr dans le XVIe
-siècle, si elles sont discutables en tant qu'oeuvres d'art. C'est un
-mélange du roman utopique et du roman historique que le _Voyage de
-Shakespeare_ de M. Léon Daudet, et M. Elémir Bourges, dans le
-_Crépuscule des Dieux_, a raconté la plus curieuse histoire de prince
-déchu, comme il a effleuré l'apparition neuve de l'empire d'Allemagne.
-
-C'est une lassitude du roman réaliste qui prend en France cette forme
-d'appétit du roman historique. Ce goût de l'histoire anecdotique et
-présentée en tableaux, nous l'avons vu se manifester ailleurs que chez
-les lecteurs des romans, et il a fourni les plus éclatants succès du
-théâtre le plus récent. Quel avenir est réservé à cette curiosité
-renouvelée de nos premiers romantiques. C'est ce que les oeuvres des
-années proches nous apprendront.
-
-
-Le Parnasse et l'Esthétique parnassienne.
-
-I
-
-Il semble que le moment soit venu où l'on peut, avec opportunité,
-essayer d'émettre un jugement d'ensemble sur l'oeuvre des Parnassiens;
-non point que l'impartialité nécessaire ait été jamais plus difficile
-envers eux qu'envers tout autre groupe d'artistes; elle n'a point
-manqué, en général, au jugement de ceux qui furent, quelque vingt ans
-après eux, la jeunesse littéraire, et qui ne partagèrent pas leur
-avis, sur une foule de détails et bien des points du fond.
-L'impétuosité même des attaques des Parnassiens contre leurs émules,
-contre leurs successeurs, et l'obstination (chez presque tous) du
-dénigrement et du refus à essayer de comprendre n'oblitérèrent pas la
-vision de ceux qui avaient à les étudier, car il faut admettre chez
-les aînés ces robustes attachements à d'anciens principes, aimés
-durant toute une vie, et c'était le droit des Parnassiens de se
-serrer, lianes strictes autour de l'arbre Hugo. Hugo n'y pouvait
-trouver à reprendre; aucun grand vieillard ne saurait se refuser à la
-déification; puis Hugo n'a pas eu les éléments nécessaires pour
-prévoir la rénovation poétique qui prétendit à modifier son oeuvre et
-à retoucher sa technique du vers. On sait d'Hugo qu'il qualifia Arthur
-Rimbaud de Shakespeare enfant, qu'il eut un mot aimable pour Stéphane
-Mallarmé, à l'apparition de l'_Après-midi d'un Faune_, l'appelant le
-poète impressionniste. Mais ce qu'il connaissait de Rimbaud et de
-Mallarmé ne modifiait pas l'instrument lyrique, n'interrompait point
-le règne du Romantisme poétique, qui durait, non tel qu'il l'avait
-fait, mais augmenté et embelli, en dehors de lui, par Gautier, Vigny,
-Baudelaire, Leconte de Lisle et Banville.
-
-Il vaut mieux d'ailleurs qu'il en ait été ainsi, et que le grand
-survivant de l'admirable période de 1830 soit mort sans avoir rien su
-de l'évolution qui se formulait, encore que Léon Cladel eût, dit-on,
-profité d'instants où les Épigones favoris surveillaient de moins près
-la conversation pour lui apprendre l'ascension, dans les esprits
-nouveaux, de Charles Baudelaire. Mais, encore une fois, ce
-grandissement de Baudelaire n'était point absolument un échec pour la
-technique romantique, ni pour sa conception de la mise en oeuvre des
-territoires lyriques.
-
-Stéphane Mallarmé a dit excellemment:
-
- «Hugo, dans sa tâche mystérieuse, rabattit toute la prose,
- philosophie, éloquence, histoire, au vers, et comme il était le
- vers personnellement, il confisqua chez qui pense, discourt ou
- narre presque le droit à s'énoncer... Le Vers, je crois, avec
- respect attendit que le géant, qui l'identifiait à sa main tenace
- et plus ferme toujours de forgeron, vînt à manquer, pour lui, se
- rompre. Toute la langue, ajustée à la métrique y recouvrant ses
- coupes vitales, s'évade selon une libre disjonction aux mille
- éléments simples; et, je l'indiquerai, pas sans similitude avec la
- multiplicité des cris d'une orchestration qui reste verbale.»
- (_Divagations_, p. 230.)
-
-La réforme poétique était préparée, ébauchée plusieurs années avant la
-mort d'Hugo, et il ne faudrait pas s'exagérer la coïncidence de sa
-disparition et de la diffusion du mouvement vers-libriste: pour qu'on
-ajoutât en proportions notables à sa vision, à sa disposition des
-ressources de la langue (en matière poétique) et qu'on franchît un
-degré de l'évolution, il avait fallu que passât un certain nombre de
-générations, et celle qui entreprit résolument de substituer une
-esthétique neuve à l'esthétique romantique ne fut tout à fait prête
-qu'à sa mort. Mais la phrase de Stéphane Mallarmé demeure très juste
-pour les Parnassiens et caractérise leur nuance de vénération.
-
-Ici une remarque est nécessaire.
-
-On peut admirer Hugo, sans l'admirer exactement de la même façon, au
-même degré, ni identiquement au même titre que le font les poètes
-parnassiens. Ce n'est que pour eux qu'il est exactement le Père. De
-plus, le fait d'admirer Hugo ne comporte point, pour un poète nouveau,
-en rigoureux corollaire, un sentiment tout pareil pour ses
-admirateurs, disciples ou imitateurs, pour les défenseurs de ses
-principes et de sa technique. Au contraire, cette admiration aveugle
-et étendue méconnaîtrait gravement l'essence rénovatrice du génie
-d'Hugo. Si Hugo, à ses débuts, avait été d'un autre avis que celui que
-nous exprimons ici, il ne se fût pas cru le droit d'attaquer Luce de
-Lancival, à cause du culte de ce poète pour Racine, ni Viennet, qui se
-plaçait sous l'égide de La Fontaine et des grands tragiques. Sans
-établir aucune parité entre Lancival, Viennet et les poètes
-parnassiens, il faut se rendre compte que Lancival et Viennet étaient
-des élèves de Racine, de même que les Parnassiens le furent d'Hugo, à
-cela près qu'ils n'aimèrent point personnellement Racine, nuance
-morale importante, mais nuance sans valeur, esthétiquement. Dans leur
-lutte contre les Classiques, les Romantiques admirent qu'il valait
-mieux renverser en bloc, et condamner Racine en même temps que
-Lancival plutôt que de tenir compte à ce dernier de ses affinités
-électives avec le maître d'_Athalie_.
-
-Nous n'avons point été si injustes; tout en prenant bonne note de tout
-ce que les Parnassiens doivent à Hugo (ce qui est nécessaire pour les
-étudier), nous isolons Hugo comme il doit l'être, sauf rapports avec
-ceux de son temps d'origine et de développement, et ne le
-reconnaissons responsable que de son oeuvre. On doit aux Parnassiens
-de les juger en eux-mêmes. Le fait qu'ils exercent une technique
-traditionnelle n'augmente en rien leur valeur; un groupe n'est riche
-que de ses inventions et de ses trouvailles, et si leur formule est la
-même (on doit faire néanmoins, vis-à-vis de cette assertion,
-infiniment de réserves) que celle de Rutebeuf, de Villon, de Ronsard,
-de Corneille, de Molière, de Chénier, de Musset, de Gautier, ainsi que
-le faisait remarquer M. Mendès en une occasion que je n'oublie pas,
-cela ne prouve pas qu'ils eurent raison de ne rien ajouter à la
-technique de leurs devanciers, de ne point chercher suffisamment à
-différencier leur art, ni que cet amas de gloire traditionnelle leur
-soit, même d'un millimètre, un grandissement, car, s'il est bien de
-maintenir, il est mieux d'augmenter, de trouver des domaines nouveaux,
-et si l'ancienneté d'une forme est une garantie de ses mérites, la
-jeunesse pour une nouvelle formule et aussi la logique sont bien des
-arguments et des vertus. Le raisonnement par l'accumulation des
-générations glorieuses n'est pas assez scientifique pour être admis en
-matière de critique littéraire. En transposant sur le terrain d'un
-autre art le même raisonnement, on aurait Auber ou Gounod opposant à
-Wagner ou Berlioz toute la liste glorieuse des grands musiciens, et
-Cabanel, qui n'avait même pas le droit de se réclamer d'Ingres,
-écrasant les Impressionnistes sous toute la tradition de la peinture,
-au moins de la façon qu'on a de concevoir les lignes historiques d'un
-développement d'art dans les milieux académiques, c'est-à-dire
-inexactement, chimériquement et partialement. Je ne compare pas les
-Parnassiens à tels peintres ou musiciens, mais leur raisonnement est
-le même.
-
-II
-
-Le Parnasse est la dernière période du Romantisme. Le Symbolisme est
-la résultante du Romantisme en son évolution. Le Romantisme a donné
-avec le Parnasse sa floraison dernière, en sa forme maintenue, et il
-s'est mué en Symbolisme en léguant au Symbolisme son appétit de
-nouveauté, sa recherche d'un coloris neuf, sa tendance à l'évolution
-rythmique, c'est-à-dire son essence même. Le Parnasse a jeté comme
-branche un groupe néo-classique, qui ne tient du Romantisme que des
-éléments de couleur pittoresque, empruntés aux résultats acquis par le
-Romantisme et fortifiés par le Parnasse. Ces éléments contrastent
-d'ailleurs avec l'esthétique du groupe. C'est un des faits qui bornent
-la vie du Parnasse que cette évolution (à base d'archaïsme) vers le
-classicisme de Chénier (très retouché, il est vrai, d'après les
-nuances de Leconte de Lisle), qui est la route de M. de Heredia, et de
-ceux qui suivent ou son exemple ou son enseignement.
-
-Pour être clair en définissant la formation du Parnasse, retraçons que
-le romantisme d'Hugo, après avoir vécu parallèle à celui de Lamartine,
-mitigé de classicisme et qu'influence Chateaubriand, à celui de Vigny,
-différemment mais au même degré mêlé de classicisme, a jeté un surgeon
-vivace dans le romantisme de Gautier, plus romantique qu'Hugo dans la
-recherche de la couleur, dans le choix des sujets, mais plus classique
-dans l'expression; quant à l'application du vers à l'idée, au choix du
-sujet, Gautier se retranche les terroirs d'éloquence, de politique,
-etc. Après Gautier, Leconte de Lisle, d'essence romantique puisqu'il
-marque une évolution, se débarrassant d'un préjugé issu de la
-dernière lutte, où l'on avait abandonné les sujets antiques, que
-les classiques de la Restauration avaient ridiculisés, ajoute au
-Romantisme l'Hellénisme retrouvé à ses sources vraies par-dessus
-l'interprétation du XVIIe siècle.
-
-Ce fut également un des labeurs de Théodore de Banville, qui, puisque
-c'était son don admirable, y mit de la fantaisie, et évoqua des dieux
-grecs à lui personnels (voir _les Exilés_).
-
-D'un autre côté, le romantisme d'Hugo n'avait point étouffé la veine,
-presque purement classique dans le bon sens du mot, de Sainte-Beuve.
-Son esprit aigu, son souple sens critique et ses quelques études
-scientifiques dictaient à Sainte-Beuve un art mesuré, prudent, non de
-lyrisme, mais d'observation, d'auto-analyse, que le peu d'étendue de
-ses facultés poétiques ne lui permit pas de réaliser fortement.
-Baudelaire apporta quelque attention à cette oeuvre, moins sans doute
-qu'à celle de Gautier, et il y trouva les premiers linéaments de son
-romantisme psychique et moderniste, gâté, à quelques poèmes, de ce
-satanisme et de ce mauvais dandysme religieux qui justement, par une
-bizarrerie du sort, donnent prise contre lui à quelque récents pédants
-de sacristie.
-
-Quand le Parnasse se constitua, les autorités aimées et respectées par
-les jeunes poètes qui en firent partie étaient de deux sortes et
-formaient, pour ainsi dire, deux bans.
-
-Ils avaient leurs préférés parmi les fondateurs du Romantisme et leurs
-émules immédiats. Les Parnassiens étaient étrangers à Lamartine et
-suivaient (officiellement du moins) à propos de Musset l'indication de
-Baudelaire, à savoir que c'était un mauvais écrivain. Il y eut,
-pourtant, des filtrations nombreuses d'influence de Musset sur les
-oeuvres. C'était d'ailleurs plutôt contre les lamartiniens et les
-mauvais rejetons de Musset qu'ils étaient en lutte. Ils admirent (Hugo
-mis à part et au-dessus de tout, «le Père qui est là-bas dans l'Ile»,
-comme leur disait Banville, le Mancenilier, comme il fut dit plus
-tard), ils respectèrent Vigny, célébrèrent fort Gautier; leur
-sympathie alla, diversement chaude, à Auguste Barbier et aux frères
-Deschamps.
-
-Plus proches d'eux par l'âge, c'étaient Leconte de Lisle, Banville et
-Baudelaire. Baudelaire leur apprit beaucoup de choses, mais on ne
-saurait à aucun degré le traiter de parnassien.
-
-Il est à noter que, quoique les Parnassiens se soient toujours
-réclamés de Baudelaire, aucun n'affiche jamais pour lui une admiration
-aussi lyrique, aussi expansive que celles dont furent honorés Leconte
-de Lisle et Banville. La cause en est que les rapports entre
-Baudelaire et les jeunes poètes du Parnasse étaient fortuits.
-Baudelaire, épris de musique autant que de plasticité, cherchant un
-vers d'une sonorité encore plus suggestive que pleine, devait leur
-plaire parce qu'il les avait devancés dans la lutte contre les
-lamartiniens et les mussettistes aux expansions fluentes; ils le
-goûtèrent aussi en tant que critique, mais ne le comprirent
-entièrement ou ne l'adoptèrent pas à fond; l'indifférence de
-Baudelaire pour les dieux hindous, les urnes, les armures y fut pour
-quelque chose. Ils ressentirent toujours envers lui un peu de ce
-sentiment de gêne qui dictait à Sainte-Beuve et à Théophile Gautier,
-lorsqu'ils parlaient de Baudelaire, des paroles restrictives, disant
-que Baudelaire s'était fait, sur les confins du romantisme, une
-yourte ou telle autre construction barbare: ceci provenant, chez
-Sainte-Beuve, d'une défiance contre le satanisme, dont il craignait
-l'influence peu littéraire, et à bon droit, et, chez Gautier,
-d'étonnement devant un homme qui éliminait du romantisme toute couleur
-plaquée et infirmait ainsi, pour son compte, une partie des
-acquisitions d'Hugo, la plus visible, celle qu'adopte le plus Leconte
-de Lisle. Néanmoins l'influence de Baudelaire exista, pour le fond et
-les sonorités, chez M. Léon Dierx, s'affirma chez Villiers de
-l'Isle-Adam, qu'on ne peut tenir pour un parnassien, et on la retrouve
-sur des points de détail que nous verrons tout à l'heure.
-
-Leconte de Lisle et Banville, eux, furent bien les initiateurs du
-Parnasse, à tel point qu'on les compta parmi et en tête des
-Parnassiens.
-
-Il est une indication pourtant qu'il faut tenir pour exacte,
-puisqu'elle est à la fois d'un contemporain informé et d'un intéressé:
-M. Catulle Mendès, dont nous pouvons admettre comme source historique
-_la Légende du Parnasse contemporain_, les considère comme des aînés,
-comme des romantiques (d'un troisième ban du romantisme), et fait
-dater l'existence du Parnasse de la rencontre des admirateurs de ces
-derniers poètes, admirateurs qui sont et Glatigny, et M. Mendès
-lui-même, et M. Coppée, M. Dierx, Armand Silvestre, Verlaine,
-Mallarmé, ces deux derniers revendiqués à tort, puisqu'ils
-s'évadèrent, indiqués avec raison puisqu'ils débutèrent là, Villiers
-de l'Isle-Adam, M. Sully Prudhomme, M. Xavier de Ricard, M. Léon
-Valade, M. Albert Mérat, M. Ernest d'Hervilly.
-
-M. Catulle Mendès indique comme recrues, comme adhérents du lendemain,
-M. Anatole France, M. Jean Aicard, M André Theuriet.
-
-Ainsi donc, le premier parnassien, c'est Glatigny, le réel Brisacier
-incarnant les légendes du Chariot de Thespis, apprenant à lire par
-amour, rencontrant par hasard les _Stalactites_ de Théodore de
-Banville et s'en énamourant, poète agile, aimable, ému, souriant et
-dont on cherche, non sans raison, à créer dramatiquement la légende.
-M. Catulle Mendès y trouvera vraisemblablement le Cyrano du Parnasse.
-
-Puis ce fut M. Catulle Mendès, et des poètes qui se trouvèrent aux
-bureaux de sa _Revue fantaisiste_; ce furent des débutants qu'on
-adopta, comme M. Coppée, des poètes qui fréquentaient chez Leconte de
-Lisle, comme M. Dierx et M. de Heredia, ou amenés par Charles
-Baudelaire, comme Léon Cladel. Bref, le Parnasse se constitua
-d'admirateurs et d'amis de Leconte de Lisle, de Banville et de
-Baudelaire. M. Emmanuel des Essarts, dans un article énumératoire, dit
-que ce fut sous ces trois grands arbres un semis de fleurettes
-bizarres qui s'abritèrent à leur ombre.
-
-Postérieurement à _la Légende du Parnasse contemporain_, tout
-récemment, dans le _Braises du cendrier_, M. Catulle Mendès fait, non
-sans fierté, le dénombrement de ses frères d'armes: il énumère
-Glatigny, M. Coppée, Stéphane Mallarmé, Villiers de l'Isle-Adam,
-Armand Silvestre, M. Albert Mérat, M. Sully Prudhomme, Paul Verlaine,
-M. Anatole France, M. de Heredia, M. Léon Dierx.
-
-Il faut bien dire tout de suite que Villiers de l'Isle-Adam a plus
-longé le Parnasse qu'il n'en fit partie; que l'y ranger, c'est, de la
-part des Parnassiens, transporter sur le terrain littéraire une
-amicale contemporanéité. Villiers est un prosateur, il a fait peu de
-vers, et ses premières poésies, qu'on ne peut considérer comme
-importantes dans son oeuvre, portent surtout l'empreinte d'Alfred de
-Musset. M. Anatole France n'est point, à proprement parler, un
-parnassien, étant devenu lui-même un point de départ et dans une
-orientation si différente. Il voisine par _les Noces corinthiennes_ et
-ses poèmes, puis il bifurque. Il faut surtout dire et redire que c'est
-indûment que le Parnasse revendiquerait Mallarmé et Verlaine. Ils ont
-débuté avec les Parnassiens, d'accord; mais leur gloire douloureuse et
-magnifique, ils l'acquirent pour s'en être séparés, en vue d'une vie
-d'art particulière qui fit d'eux les précurseurs du Symbolisme.
-Stéphane Mallarmé rêva la courbe d'art qui le mena, d'une volonté de
-faire aboutir logiquement l'idéal du vers selon Gautier et Baudelaire,
-au vers libre[11].
-
- [11] Malgré que de très jeunes critiques l'ignorent la dernière
- publication poétique de Stéphane Mallarmé est en vers libres.
- C'est: _Un coup de dés jamais n'abolira le hasard_, poème paru
- dans _Cosmopolis_, et qui devait être le premier d'une série de
- dix poèmes en vers libres. La mort interrompit.
-
-Paul Verlaine se prit à chanter à sa guise et à tordre
-métaphoriquement le cou à la rime, ce bijou d'un sou selon lui, ce
-kohinnor d'après les Parnassiens. Il faut, d'ailleurs, admettre que le
-Parnasse est, sur ce point, peu cohérent dans ses dires, car, dans _la
-Légende du Parnasse contemporain_, Verlaine et Mallarmé ne sont admis
-que très sur la lisière. M. Catulle Mendès, en reconnaissant la beauté
-des _Fleurs_ de Mallarmé ou des sonnets de Verlaine, déclare, en 1884,
-qu'il conçoit seulement la technique de Mallarmé, sans l'admettre, et
-dit, à propos de Verlaine, que les _Fêtes Galantes_ font preuve d'une
-meilleure santé intellectuelle que les _Poèmes Saturniens_. C'est le
-droit absolu de M. Catulle Mendès d'indiquer une démarcation, et cela
-fait l'éloge de sa critique d'avoir tout de suite senti une antinomie,
-mais alors pourquoi, depuis, cette revendication obstinée?
-
-Cette coupe nécessaire faite, on trouverait comme principaux
-Parnassiens: Glatigny, M. Mendès, Armand Silvestre, M. Mérat, Léon
-Valade, M. Coppée, M. Sully Prudhomme, M. de Heredia, M. Léon Dierx.
-
-Théophile Gautier, dans son Rapport sur les Progrès de la Poésie
-française, en 1867, après les avoir cités (en leur joignant MM.
-Winter, Luzarche et des Essarts), prononce: «Il est bien difficile de
-caractériser, à moins de nombreuses citations, la manière et le type
-de ces jeunes écrivains dont l'originalité n'est pas encore bien
-dégagée des premières incertitudes. Quelques-uns imitent la sérénité
-impassible de Leconte de Lisle, d'autres l'ampleur harmonique de
-Banville, ceux-ci l'âpre concentration de Baudelaire, ceux-là la
-grandeur farouche de la dernière manière d'Hugo; chacun, bien entendu,
-a son accent propre qui se mêle à la note empruntée»; et Gautier
-louera M. Sully Prudhomme de la bonne composition de ses poèmes, dira
-de M. de Heredia que son nom espagnol ne l'empêche pas de trouver de
-beaux sonnets en notre langue, de Stéphane Mallarmé que «son
-extravagance un peu voulue est traversée de brillants éclairs», de M.
-François Coppée que son _Reliquaire_ est un charmant volume qui promet
-et qui tient.
-
-M. Coppée est celui qui reçoit le plus beau compliment; il avait déjà
-ses deux gammes très diverses, dont l'une vient de Gautier et l'autre
-un peu de Musset et davantage de Murger. La première lui dictait à ce
-moment, dans _le Jongleur_, ce poème qui donna à M. Catulle Mendès
-l'impression que M. Coppée dominait désormais son inspiration, des
-vers comme ceux-ci, très _Emaux et Camées_:
-
- Si la gitane de Cordoue,
- Qui sait se mettre sans miroir
- Des accroche-coeur sur la joue
- Et du gros fard sous son oeil noir,
-
- Trompant un hercule de foire,
- Stupide et fort comme un cheval,
- M'accorde un soir d'été la gloire
- D'avoir un géant pour rival...
-
-et, la seconde, des strophes comme celle-ci, contenant en germe le
-Parnasse non héroïque, ni farce, mitoyen, dirons-nous:
-
- Et c'est la fin; mon coeur, quitte des anciens voeux,
- Ne saura plus le charme infini des aveux
- Et le bonheur qui vous inonde,
- Parce qu'un soir de mai, dans le bois de Meudon,
- Sur votre épaule, avec un geste d'abandon,
- Elle a posé sa tête blonde.
-
-Si froidement que parle Gautier des Parnassiens, c'était les défendre
-chaudement, étant donné l'état de l'opinion courante à leur égard. Ce
-tollé de la presse est au surplus tout à leur honneur, et, s'ils en
-ont un peu oublié la leçon lors des débuts du Symbolisme, nous devons
-le leur compter comme preuve que leur art contenait une portion de
-nouveauté, qui maintenant nous échappe un peu, qui était toute de
-forme, mais assez vive en sa substance pour faire comprendre les
-colères qui les accueillaient. Gautier énumère dans son Rapport les
-poètes qui en même temps qu'eux, sous d'autres couleurs, abordaient la
-poésie et qui furent leurs adversaires; les louanges sont peut-être
-plus abondamment départies aux non-Parnassiens et notamment à
-Ratisbonne, Lacaussade, Maxime Du Camp, André Lefèvre (qui tient une
-grande place), Auguste Desplaces, Levavasseur, M. Prarond, Valéry
-Vernier, Eugène Grenier, Eugène Manuel, Stéphane du Halga, Thalès
-Bernard, Max Buchon, Grandet, Bataille, Du Boys et Rolland. Il semble,
-dans la juxtaposition des deux séries, avoir eu tort, comme dans une
-exaltation un peu excessive d'Autran parmi les artistes plus anciens;
-l'essentiel est la configuration qu'il fournit du groupe, et le fond
-de son opinion.
-
-Il y a encore une autre façon documentaire de dénombrer les
-Parnassiens, c'est celle que fournit le _Parnasse contemporain_,
-recueil paru chez Lemerre et qui, sauf népotismes et intercalations
-amicales, donne toute la figure de l'école, y compris, ce dont il
-serait injuste de la priver en une étude sérieuse, son rayonnement,
-ses adeptes.
-
-Dans le premier _Parnasse_, les aînés admis sont Gautier, Banville,
-Leconte de Lisle, Vacquerie, Baudelaire, Arsène Houssaye, Philoxène
-Boyer, les frères Deschamps, Auguste Barbier.
-
-Outre ces noms, outre ceux que réclame _la Légende du Parnasse
-contemporain_, on trouve Louis Ménard, qui n'apparut qu'une fois,
-étranger au mouvement de par les faibles qualités de son vers, mais
-dont on lut, de ce côté, avec profit, les oeuvres philosophiques en
-prose et les évocations du polythéisme hellénique, André Lemoyne,
-poète aimable et bien différent, puis MM. Xavier de Ricard, Léon
-Valade, Cazalis, Emmanuel des Essarts, Henry Winter, Armand Renaud,
-Eugène Lefébure, Edmond Lapelletier, Auguste de Chatillon, Jules
-Forni, Charles Coran, Eugène Villemin, Robert Luzarche, Alexandre
-Piédagnel, F. Fertiault, Francis Tesson, Alexis Martin. Une série
-terminale de sonnets semble constituer une sélection voulue.
-
-La seconde série du _Parnasse_ accueille Mme de Callias, Mme
-Blanchecotte (une doyenne), MM. Ernest d'Hervilly, Henri Rey, Mme
-Louise Colet, M. Anatole France, Léon Cladel, Alfred des Essarts,
-Antony Valabrègue, MM. Armand Renaud, André Theuriet, Jean Aicard,
-Georges Lafenestre, Frédéric Plessis, Robinot-Bertrand, Léon Grandet,
-Gustave Pradelle, Mme Penquer, Louis Salles, Eugène Manuel. Laprade et
-Soulary y furent vraisemblablement invités, ainsi que Charles Cros,
-poète trop autonome pour être là autrement qu'en visiteur.
-
-A la troisième série du _Parnasse_, l'effectif s'accroît; d'autres
-déférentes invitations amènent Mme Ackermann, Autran, Jules Breton,
-peintre critique et poète (où excella-t-il!), Edouard Grenier, poète
-universitaire des plus médiocres, dont quelques études sur Heine sont
-curieuses à cause d'un ton d'égalité comique, Paul de Musset,
-Ratisbonne; à côté d'eux, des jeunes chez qui l'influence parnassienne
-se manifeste vraiment, MM. Armand d'Artois, Emile Bergerat (chez qui
-le chroniqueur éclipse le poète), Émile Blémont, Robert de Bonnières,
-qui donna quelques sonnets du genre de ceux de M. de Heredia, puis
-entreprit vainement la réhabilitation du conte en vers, Raoul Gineste,
-Charles Grandmougin, Guy de Binos, Isabelle Guyon, Auguste Lacaussade,
-déjà connu par des poèmes naturistes, créole comme Leconte de Lisle ou
-Dierx, abordant les mêmes paysages, Paul Marrot, poète plutôt réaliste
-et fantaisiste, Achille Millien, Monnier, Amédée Pigeon, Claudius
-Popelin, Gustave Ringal, Gabriel Vicaire, comme aussi Rollinat et Paul
-Bourget.
-
-Mais ces trois derniers ne sont pas des Parnassiens: Rollinat, comme
-Vicaire, tiendrait plutôt au groupe de Richepin et de Maurice Bouchor
-qui protesta vivement non pas tant contre la rythmique que contre le
-fonds d'idées, l'impassibilité, le non-réalisme des Parnassiens et
-aussi contre leur vocabulaire, et réclamèrent avec quelque éclat un
-retour à la simplicité et à la découverte de la vie. L'intrusion du
-Symbolisme a resserré ces deux groupes jadis ennemis, au moins sur un
-point, et ceux qu'on accusa âprement de vouloir disloquer le vers ont
-été amnistiés _de plano_. Ce fut néanmoins la première fois qu'on
-barrait la route au Parnasse depuis ses débuts, la chose se passant
-vers 1878. Richepin écrivait _la Chanson des Gueux_, M. Paul Bourget
-_Edel_, M. Bouchor les _Chansons joyeuses_ et ce fut d'avoir eu trop
-confiance en leur rhétorique qui les empêcha d'imposer une esthétique
-qui s'appuyait d'ailleurs sur le naturalisme, dont on pensa quelque
-temps qu'ils allaient devenir les poètes. Ils ne manquèrent point de
-talent ni de truculence, mais bien d'indépendance et d'audace.
-
-Il faut supprimer de la liste que fournit le _Parnasse contemporain_
-le nom des poètes qui tournèrent court, après un ou deux volumes de
-vers, entrèrent dans la politique ou l'administration, et se turent;
-certains furent des créations de M. Lemerre. Postérieurement au
-_Parnasse contemporain_, on trouverait aussi de nouvelles recrues pour
-le Parnasse, mais il faudrait distinguer, parmi ces fervents de l'art
-traditionnel, ceux qui procèdent du romantisme pur et les
-lamartiniens, de ceux que directement tel ou tel des Parnassiens
-influença. Si on peut porter à l'acquis du Parnasse des poètes tels
-que M. de Guerne, M. Jacques Madeleine, et très à la rigueur M. Henry
-Barbusse, on ne saurait lui attribuer ceux qui, quoique résolus au
-vers régulier, ont d'autres attaches, comme M. Quillard, comme Albert
-Samain. Ce n'est point sans arrière-pensée que le Parnasse réclame
-Verlaine: c'est non seulement à cause de sa gloire, c'est à cause des
-verlainiens, car l'empreinte de Verlaine se trouve, et forte, chez des
-suivants du rythme traditionnel.
-
-L'art de M. Tailhade ne s'apparente intellectuellement qu'à des
-tentatives de rénovation, si strictement traditionnelle soit sa
-métrique, et on sent bien en lisant M. Sébastien-Charles Leconte
-qu'il s'est passé quelque chose depuis le Parnasse, grâce à quoi,
-malgré la vive admiration du poète pour Leconte de Lisle et M. Dierx,
-on ne peut le considérer comme un parnassien: ce serait un
-néo-classique, avec des recherches particulières de synthèse et de
-musique.
-
-Quant à M. Rostand, quoique évidemment ses sympathies d'art affichées
-soient avec le Parnasse, il a trop le goût de l'anachronisme,
-l'indifférence de la valeur du terme et de la solidité du vers pour
-qu'on puisse le compter parmi eux. Son lavis est l'antithèse de leur
-eau-forte, au moins théorique. Dans la pratique, il y a avec certains
-des Parnassiens plus de ressemblances réelles.
-
-Pour être complet, il faut noter l'expansion belge du Parnasse.
-Georges Rodenbach, dont toutes les volitions d'intimisme et de musique
-discrète sont opposées à l'art parnassien, aboutissait au vers libre,
-et sa mort prématurée ne l'a point interrompu avant qu'il n'en ait
-laissé pour témoignage ce beau livre, _le Miroir du Ciel natal_. Il
-demeure donc au Parnasse, de ce côté, M. Iwan Gilkin et M. Albert
-Giraud, qui sont très exactement de ses fidèles, encore que M. Giraud
-doive infiniment à Paul Verlaine.
-
-III
-
-Un livre technique apparaît à la maturité du Parnasse: c'est le _Petit
-Traité de poésie française_ de Théodore Banville. Ce livre a paru
-vers 1876[12]; il n'a pu servir à l'instruction poétique d'aucun des
-premiers Parnassiens, mais il résume un enseignement oral qu'ils
-écoutèrent.
-
- [12] La première édition, chez Cinqualbre, éditeur fugitif, qui
- donna aussi une réédition d'Arvers et _Ompdrailles le tombeau des
- lutteurs_.
-
-D'ailleurs, en ajoutant à la prosodie de Tennint, et en la refondant,
-et en la noyant autant que faire se pouvait dans de la fantaisie
-élégante et joyeuse, Théodore de Banville est très prudent: il ne
-présente son livre que comme un petit manuel destiné aux gens du
-monde. Il préconise, pour les poètes, uniquement la lecture des
-maîtres comme moyen d'instruction, et prétend s'adresser à un candidat
-au Parnasse qui voudrait faire des vers malgré Minerve. Il y a
-peut-être là coquetterie d'un grand lyrique, ennuyé de professer et de
-donner des recettes. D'autres réserves, que le poète fait pour sa
-conscience, sont plus importantes: il s'agit pour lui de ne pas fermer
-son livre sans lui laisser une issue sur l'avenir. Plus près que les
-Parnassiens de la révolution romantique, plus créateur qu'eux et de
-beaucoup, il n'a pas, étant un inspirateur, la foi aveugle des
-adeptes: c'est pourquoi il regrette que la révolution d'Hugo soit
-restée incomplète, que les romantiques n'aient rien ajouté à cette
-révolution, que leur rôle y ait été plutôt restrictif. Ces concessions
-faites à l'avenir, il pose son principe de la Rime puissance absolue,
-le seul mot, dira-t-il, qu'on entende dans le vers; il la considère
-comme une nécessité de technique, aussi comme un tremplin; sa nature
-heureuse lui en avait fait une baguette magique, et il en vante aux
-autres les puissances cachées, la force inventive.
-
-Très louablement opposé aux licences qui déforment la phrase, par
-exemple à l'inversion, il accuse la lâcheté humaine de s'opposer à
-l'emploi de l'hiatus.
-
-Il ressort de ses lignes qu'étant donnée une technique dont il ne
-discute pas la base scientifique ni la légitimité, ceux qui l'abordent
-doivent s'en tirer sans trucs et sans facilités convenues, obtenues
-aux dépens du tour logique de la phrase; cela donne la main aux
-théories des vers-libristes qui ne subordonnent jamais cette allure
-nécessaire de la phrase au redoublement des sonorités, à la redondance
-de la strophe, ni à la rotondité du rythme, comme dirait M. Mendès.
-
-Mais Banville ne persévère par sur cette indication qu'il a fait
-luire, et, avec une belle franchise, facile à son énorme et souriante
-habileté dont l'acrobatisme n'est qu'un province, il conseille
-nettement de cheviller. Il prend pour exemple un fragment du _Régiment
-du Baron Madruce_, en dispose les images principales, les mots
-essentiels placés à la rime, et indique que la besogne, une fois le
-premier travail fait, est de rejoindre avec élégance et sans qu'aucune
-bavure dénonce le travail de mosaïque, les images principales, les
-rimes principales. Evidemment, il eût été moins fécond et moins
-lyrique s'il se fût toujours soumis à cette méthode. Enfin, chevillage
-habile ou mosaïque ingénieuse, et rime rare à consonne d'appui, voilà
-la base même de son enseignement.
-
-D'ailleurs, les influences de Banville et de Leconte de Lisle, les
-plus importantes techniquement (celle de Baudelaire fut plutôt
-mentale), sauf sur ce point que toutes deux indiquent une nécessité de
-serrer le vers relâché par les lamartiniens et les mauvais élèves
-d'Hugo et de Musset, sont diverses et même contradictoires. Le _Petit
-Traité de poésie_ de Banville contient, avec luxe de détails
-relativement à ses dimensions, l'étude des formes fixes. Toutes y
-trouvent leur place, et Banville les tenta toutes; le grand poète des
-_Exilés_ perdit beaucoup de temps à tourner des babioles. Les
-Parnassiens le suivirent dans cette voie, et, à son instar, firent
-nombre de ballades, de rondels, de triolets. C'était l'aboutissement
-du mouvement de curiosité qui avait entraîné les Romantiques vers
-l'étude assez détaillée du XVIe siècle, comme firent Sainte-Beuve et
-Nerval. Après avoir joui des petits rythmes en curieux, très désireux
-de trouver un terrain où Hugo n'eut pas mis le pied, les Parnassiens
-se précipitèrent sur celui-là.
-
-Leconte de Lisle avait des ambitions trop solennelles, je ne dis pas
-hautes parce que celles de Banville étaient aussi hautes, pour
-s'amuser à ces gentillesses du vieil esprit français, qui sont à la
-poésie lyrique ce que les vieux fabliaux sont au roman de moeurs on
-d'évocation; il y eut là beaucoup de talent perdu. La fidélité à ces
-deux influences--la marche au grandiose, selon Hugo et Leconte de
-Lisle, la danse vers le plaisant et le spirituel, d'après
-Banville,--communique aux premiers volumes des Parnassiens un aspect
-un peu hybride. Catulle Mendès, au début de sa carrière longue et
-remplie, fait voisiner Kamadéva,--
-
- L'ombre diminuée
- Voit flotter la nuée
- De tes parfums ravis
- Aux Madhâvis--
-
-les soutras, les aras, les roses radambas, les grands dieux de l'Inde,
-les personnages de la Saga avec Tin-Si-O-Sai-Tsin, et aussi avec
-Philis et les petits amours débauchés qui veulent fonder des évêchés
-dans la Cythère libertine; il a des chansons espagnoles où luit du
-clair de lune germanique, et il resserre, en de brefs contes épiques,
-des crises d'âme héroïque. M. Dierx racontera Hemrik le Veuf, en même
-temps qu'il parlera de la beauté des Yeux; et chez tous, c'est la même
-juxtaposition (sauf que M. Dierx n'a manié que le lyrisme soit en
-effusion de poésie personnelle, soit en courtes pièces avec une nuance
-épique), c'est le même mélange de poésie biblique, légendaire,
-funambulesque, libertine, descriptive et, plus tard, didactique, grâce
-à M. Sully Prudhomme, qui, lui, ne marivauda jamais.
-
-Cette simultanéité d'excursions dans des genres différents, ils la
-tinrent pour variété, et, comme il la fallait expliquer, qu'ils
-avaient rencontré la conception de Banville, d'après laquelle le
-poète, artisan averti impeccablement d'un métier, doit pouvoir fournir
-tout poème pour toute circonstance, et tient en somme sur le Parnasse,
-ou pour le journal ou pour les particuliers, une échoppe d'écrivain
-public idéal (conception qui a ses droits), ils se déclarèrent non pas
-des inspirés, mais des praticiens scrupuleux, savants et indifférents.
-C'est de ce temps à programme que datent les fières déclarations
-d'impassibilité procédant de Leconte de Lisle:
-
- La grande Muse porte un péplos bien sculpté
- Et le trouble est banni des âmes qu'elle hante
-
-ou le
-
- Nous qui faisons des vers émus très froidement.
-
-Notons-le en passant, cet émotif de Verlaine est, à cette date, bien
-le plus résolu à mater énergiquement l'inspiration et l'émotion, et
-son impassibilité du moment prête au sourire. Mais ces vers, ces
-aphorismes, ces programmes sont de contenance. Les Parnassiens
-travaillèrent sous les influences précitées qui firent les uns
-sataniques, les autres épiques, les autres funambulesques, ou plutôt
-les décidèrent presque tous à toucher à ces cordes diverses, et à
-alterner l'épopée et le triolet. Souplesse profonde, oui, mais non
-point don lyrique.
-
-Les vers des Parnassiens ont entre eux des points communs, grâce à
-leur fidélité aux mêmes principes; les individualités y font pourtant
-des différences.
-
-Le vers de M. Mendès,--souple, éclatant, oratoire, théâtral, parfois
-cursif (eu égard à sa règle), offrant souvent, dans les pièces
-légères, grâce à un métier bien tenu et quelque nonchalance touchant
-la rareté des rimes, un aspect d'improvisation heureuse, solide et
-fort dans les contes épiques, dominé par la rime quand le poète
-s'_esclaffe_,--diffère beaucoup du vers serré, avec des résonances
-d'intimité et des traînes de musique que fait M. Dierx. Ces deux
-formules doivent être très différenciées du système de lignes de prose
-exactement césurées et ponctuées par une rime avec consonne d'appui
-qu'emploie le plus fréquemment M. François Coppée. Un vers prosaïque
-sera toujours de la prose, malgré toutes les prosodies qui garantiront
-le contraire, et ce membre de phrase,
-
- Que le bon directeur avait versé lui-même,
-
-ne saurait être considéré comme un vers. C'est l'erreur, toute
-l'erreur du Parnasse, d'avoir considéré la versification comme
-indépendante de la pensée. Cette formule de M. Coppée est dissemblable
-de la forme souvent gauche, imprécise et sans éclat, si elle n'est pas
-toujours dépourvue d'un joli flou lamartinien, qui distingue M. Sully
-Prudhomme, et de la technique serrée, trop serrée, encore qu'elle se
-permette la cheville (Banville l'a permise) de M. de Heredia, prodigue
-de rimes trop riches, trop monotones, coulant toute vision dans ce
-moule unique et forcément monotone du sonnet.
-
-Les différences, déjà visibles au début, entre les poètes parnassiens,
-se sont accentuées: les uns ont des dons d'image ou de musique;
-d'autres en sont dépourvus. Le choix entre Leconte de Lisle et
-Banville se manifeste encore; il était d'ailleurs inspiré au début par
-des raisons profondes de tempérament. Ces variations sont assez
-grandes pour qu'on ait été parfois tenté de voir dans le Parnasse,
-plutôt qu'un groupement logique, une coalition. On aurait tort: ce qui
-donne au Parnasse cet aspect disparate, c'est qu'il constitue la fin
-du Romantisme, et qu'il s'y rencontre, mêlés aux dons personnels, des
-reflets de toutes les directions romantiques, poétiquement s'entend,
-car c'est une des infériorités de l'école, comme du Naturalisme
-d'ailleurs, de n'avoir pas également abordé la prose et le vers,
-l'oeuvre lyrique et l'oeuvre d'analyse et de synthèse; c'est ce qui la
-rejette au second plan. Sans M. Catulle Mendès, nous ne saurions pas
-comment un Parnassien entend la prose, en dehors du poème en prose, et
-encore, exception faite pour _le Livre de Jade_, en négligeant les
-oeuvres peu caractéristiques de M. de Lyvron et ne pouvant attribuer
-au Parnasse les poèmes en prose de Mallarmé, malgré que certains des
-plus beaux aient paru à _la République des Lettres_, où M. Mendès
-élargissait le Parnasse autant qu'il le pouvait, ni les jolies
-fantaisies qui terminent _le Coffret de Santal_ de Charles Cros, c'est
-M. Mendès, aussi que nous trouvons occupé à représenter le Parnasse
-dans le maniement de cette forme créée par Bertrand, mais recréée par
-Baudelaire (qui y déposa le germe révolutionnaire) et que le
-Symbolisme a absorbé, en ses cadences et en son respect de la phrase,
-dans le vers libre. Muni de cette forme féconde, le Parnasse en avait
-tiré de coquettes babioles et de jolis divertissements. Il faudrait,
-d'ailleurs, si l'on étudiait le poème en prose chez les Parnassiens,
-faire très attention aux dates et considérer que les Symbolistes ont
-fortement influencé la façon qu'avaient les Parnassiens de le
-concevoir dès les débuts du groupe, bien antérieurement même à 1886.
-
-Le livre de Théodore de Banville qui ouvre l'ère parnassienne, c'est
-le lit de Procuste dissimulé sous des amas de roses. M. Sully
-Prudhomme donne au Parnasse finissant son livre théorique, qu'il
-appelle son _Testament poétique_. Ce n'est point que M. Sully
-Prudhomme soit absolument qualifié pour cela, et nous ne pouvons
-admettre cette extension de son livre, que par suite de l'affirmation,
-souvent répétée par les Parnassiens, de leur admiration mutuelle et de
-leur accord sur des principes généraux, car M. Sully Prudhomme n'est
-pas, il s'en faut, le plus représentatif des Parnassiens.
-
-Le livre de M. Sully Prudhomme n'a pas non plus l'importance que
-l'auteur a voulu lui déléguer par le titre choisi. Ce _Testament
-poétique_ contient infiniment de petits morceaux extraits de préfaces,
-de toasts à des inaugurations, à des repas de corps. Fidèle au système
-de la mosaïque, M. Sully Prudhomme a rejoint, avec plus ou moins de
-soin, des aphorismes émis à diverses périodes de sa vie au bénéfice de
-lecteurs de tel volume de M. Dorchain ou de Mme Marguerite Comert,
-pour les membres de la Société des gens de lettres (si épris de poésie
-pure), pour les admirateurs décidés de Corneille, groupés en Société,
-etc... Mais il n'y en a pas moins, dans la première partie du volume,
-un résumé succinct et net du misonéisme de M. Sully Prudhomme et de
-ses opinions sur la technique poétique. La haine que porte M. Sully
-Prudhomme aux vers-libristes est célèbre: elle se manifesta un jour
-par des remerciements publics et commémoratifs qu'il adressa à Alfred
-de Vigny, le louant de n'avoir point été un décadent. Elle l'a mené,
-dans un de ces discours qui ornent le _Testament poétique_, à indiquer
-comme fondateur du vers-librisme Chateaubriand, «qui, lui, du moins,
-garde l'aspect de la prose, et ne va pas emprunter à la typographie
-des ressources poétiques». Je cite cela en passant, et je trouve
-cette haine, non point comique, mais touchante; et cette valeur
-d'émotion, elle l'emprunte à la très réelle infériorité de M. Sully
-Prudhomme, en tant qu'artiste verbal et qu'ouvrier du vers, à côté des
-autres Parnassiens: il y a du martyre dans le cas de cet homme
-distingué.
-
-En dehors de ce désir de nuire aux vers-libristes dans l'esprit des
-personnes auxquelles il s'adresse, M. Sully Prudhomme a encore quelque
-chose à expliquer avec insistance: c'est que la poésie personnelle
-peut avoir quelque importance, mais qu'il ne faut point oublier que le
-summum de l'art, c'est la poésie didactique et philosophique, dont il
-faut sous-entendre que _Justice_ est un des ornements parfaits.
-D'autres avertissements sont adressés aux confrères parnassiens. M.
-Sully Prudhomme, après avoir regretté que le chemin du rire ait été
-déserté par les Romantiques, fait observer que, _seul_, Banville a
-ragaillardi la veine française, et demande: «Où sont ses élèves?» ce
-qui n'est pas aimable pour l'auteur de _la Grive des Vignes_. Un autre
-coin de mandement pourrait concerner M. de Heredia; je me reprocherais
-d'interpréter ce morceau d'éloquence académique, au lieu de le citer.
-
- «Une forme a persisté, qui ne pouvait pas périr, car elle est
- admirablement assortie à la secrète horreur des compositions
- étendues, c'est le sonnet.
-
- Le sonnet présente le rare avantage de s'adapter à toute espèce de
- sujet simple. Il n'est donné qu'aux maîtres d'en sentir les intimes
- conditions, qui sont les plus laborieuses à remplir, mais il
- demeure difficile pour tous, ne fût-ce que par le choix des rimes
- redoublées. Il n'effraie pourtant pas les indolents, au contraire.
- A cet égard, la psychologie de sa confection est très curieuse. Ce
- travail exige, outre l'habileté, beaucoup de persévérance; mais
- comme il n'engage pas l'activité mentale à long terme comme un
- grand poème, la persévérance peut prendre son temps et faciliter
- l'effort en le divisant par des relais; elle peut, en un mot, le
- concilier avec la nonchalance. La lenteur des points ne compromet
- pas l'achèvement de cette exquise tapisserie, et n'eût-on pas la
- patience de l'achever, on n'aurait pas à sacrifier un commencement
- trop considérable; mais on la termine, tout le canevas tient dans
- la main, et rien ne favorise mieux la constance. De là, vint qu'on
- n'a jamais fabriqué tant de sonnets qu'aujourd'hui. Mais combien en
- faut-il pour valoir un long poème?--Un seul, répondent nos jeunes
- confrères! Oh! celui-là est rare, nous savons tous où il se trouve,
- mais ce n'est pas chez eux. Qu'ils l'accomplissent donc, et je
- pardonnerai de bon coeur, à cet ouvrage d'une valeur sans mesure,
- l'étroite mesure de son cadre qui le rend complice de leur faible
- essor.»
-
-Ce filet n'est pas sans justesse, et, encore que le sonnet soit la
-plus raisonnable des formes fixes, sa culture exclusive n'est pas
-faite pour ne communiquer aucun étonnement, mais ce n'est point pour
-les mêmes raisons que M. Sully Prudhomme que nous serions d'un avis
-semblable au sien; peut-être même avons-nous plus de sympathie que lui
-et d'admiration pour le sonnet, quand il est manié, en passant, parmi
-le labeur de l'oeuvre, par des sonnettistes tels que Baudelaire,
-Mallarmé ou Verlaine. Nous serions aussi d'accord avec M. Sully
-Prudhomme, en désirant que les questions de rythmique soient bien
-posées, scientifiquement posées. Or, ce n'est point ce qu'il fait. En
-appeler à la phonétique, qui n'est pas une science très scientifique,
-du moins d'une rigueur mathématique, est bien, mais M. Sully
-Prudhomme ne tire pas de son intention un parti suffisant, et ce n'est
-pas encore lui qui aura donné au vers parnassien un substrat
-scientifique. Il s'efforce surtout à différencier l'aspiration
-poétique et la traduction verbale, ou versification. Il ne se rend pas
-compte que notre effort a été surtout de réduire cette versification
-artificielle au minimum, et d'effacer de la versification ce qu'elle
-avait de mnémotechnique. Nous n'admettons même pas qu'il y ait
-versification, mais seulement revêtement rythmé de l'émotion. Au
-contraire, M. Sully Prudhomme, partant sur son idée spéciale de
-rhétorique poétique qui permet d'exprimer n'importe quoi, même une
-géométrie, sous forme de phrases de prose césurées exactement et
-ponctuées d'une rime, regrette le vers-maxime, le vers-aphorisme,
-le vers oratoire à la façon de la tragédie classique, et, le premier
-depuis longtemps, il accuse Hugo d'excès de révolte technique,
-proteste contre l'enjambement, et donne d'excellents arguments
-à ceux qui veulent établir l'artificialité excessive du vers
-traditionnel[13].
-
- [13] Il est à noter que M. Sully Prudhomme, après avoir fait
- grand étalage de la phonétique, déclare, à d'autres pages, qu'il
- ne faut pas toucher au vers traditionnel, fruit de tant de
- tâtonnements; en parlant de tâtonnements, il admet donc
- l'empirisme des méthodes qui le créèrent.
-
-IV
-
-L'oeuvre du Parnasse n'est pas close, et demain apportera des oeuvres;
-il est plus que probable que ces oeuvres n'infirmeront point les
-caractères généraux déjà affirmés, et ce sera dans la même voie que
-les Parnassiens nous donneront des oeuvres plus typiques. On peut donc
-résumer leur action.
-
-Restitution faite aux autres groupes des personnalités qui leur
-appartiennent mieux qu'au Parnasse, déduction établie des non-valeurs
-et des acceptations par camaraderie, et en ne comptant que les chefs
-de file, le Parnasse demeure composé de Glatigny, d'Armand Silvestre,
-de M. Coppée, de M. Sully Prudhomme, de M. Albert Mérat, de M. de
-Heredia, de M. Léon Dierx, de M. Catulle Mendès. On voit par cette
-simple énumération qu'il a fourni deux courants principaux. L'un,
-familier, bourgeoisant, prosaïste, est celui de MM. Coppée et Sully
-Prudhomme. Quelques notables différences qu'il y ait entre le poète
-des _Humbles_, le dramaturge de _Pour la Couronne_, et le poète des
-_Solitudes_ et de _Justice_, ils sont à part des autres Parnassiens
-par leur dévotion moins grande ou leur talent moins fortifié pour la
-beauté de la forme. Fervents des principes parnassiens, ils n'arrivent
-pas à les soutenir d'exemple. En outre, on ne retrouve pas chez les
-autres Parnassiens la curiosité des fonds populaires, le goût du poème
-qui peut être récité par une jeune fille, presque du monologue, ni les
-curiosités d'épopée familière qui distinguent M. Coppée. La curiosité
-philosophique des Parnassiens n'a jamais pris non plus le chemin
-didactique où M. Sully Prudhomme a tenté ses plus gros efforts; leur
-philosophie, peu fréquente, a des apparitions courtes, et si M. Sully
-Prudhomme ne recule pas devant les sécheresses, au moins évite-t-il
-la galvanisation des dieux hindous. C'est presque par camaraderie que
-MM. Coppée et Sully Prudhomme sont des Parnassiens; ils le veulent
-énergiquement, ils l'ont proclamé, réaffirmé: personne n'a rien à y
-dire. Bornons-nous à constater que l'élève mental de Lamartine, de
-Brizeux, de Gautier, d'Hugo, de Musset et de Murger qu'est M. Coppée,
-et M. Sully Prudhomme, lamartinien scientifique, ont entre eux ce
-point d'unité de trancher fortement sur les autres par quelque chose
-qui leur est commun, et qui est le refus, en général, du grand geste
-romantique, et une certaine tranquillité bourgeoise, qui fut longtemps
-la marque de la poésie académique depuis 1830[14] et qui fut
-académisée en eux, avant, bien que M. Leconte de Lisle fût admis dans
-la Compagnie.
-
- [14] Sauf pour Hugo, Vigny, Musset, Leconte de Lisle qui
- tranchaient; voir, dans les _Souvenirs_ de Théodore de Banville,
- l'étude sur Alfred de Vigny, où sa vie académique est
- caractérisée.
-
-M. de Heredia se détache du demeurant du groupe, par sa fidélité au
-sonnet et par son goût classique: c'est là une branche nouvelle du
-Parnasse qui commence; elle s'appuie sur Chénier, sur Leconte de
-Lisle. Elle sourit à certaines volontés du Symbolisme, pas les
-essentielles; c'est là une école en formation; on ne peut que
-regretter ce maniement exclusif d'une forme et on ne la pourra juger
-qu'après peut-être de nouveaux travaux de M. de Heredia, de M. Léonce
-Depont, de M. Legouis.
-
-Il est probable que cette pléiade de sonnettistes n'apportera à la
-poésie qu'un curieux et très intéressant intermède; mais il faut
-attendre pour juger loyalement la portée du mouvement. Quant à
-l'oeuvre originaire, _les Trophées_, il est simple d'y reconnaître ce
-qu'elle contient: des beautés, de la monotonie, un jeu exagéré des
-richesses verbales et décoratives, une négligence absolue de ce qui
-pourrait être d'intérêt fondamental; c'est une oeuvre de luxe et
-d'évocations résonnantes, courtes forcément et pas assez imprévues.
-
-MM. Dierx, Catulle Mendès, Silvestre, forment un groupe homogène; les
-différences sont d'individualité de tempérament.
-
-Un poète tel que M. Léon Dierx, qui a poussé les plus beaux cris
-pessimistes et qui a trouvé le _Soir d'octobre_, honorerait toute
-école, et si son oeuvre manque de volume et aussi de variété, le
-nombre des beaux fragments y est assez considérable pour compenser
-tout regret.
-
-M. Catulle Mendès, c'est l'activité même, et c'est le parnassien-type.
-S'il y eut Parnasse, ce fut un peu par réaction de son esprit sur des
-esprits différents qu'il sut retenir un instant à l'écouter et surtout
-par sa fréquente affirmation qu'il y avait Parnasse. La formule du
-Parnasse, cette formule de recherche sur tous les terrains,
-d'excursions fantaisistes, héroïques, bouffonnes, variées surtout,
-c'est la formule de son esprit apparenté à celui de Banville. Il est
-kaléidoscopique. Il parcourt, toujours affairé, ardent, et vraiment à
-la chasse de l'idée, un parc aux mille sentiers; c'est parce qu'il est
-si emballé vers ses réalisations, qu'il ne s'aperçoit pas qu'il les
-retrouve sur les mêmes chemins où il a déjà passé. Critique, il est
-plein de parti-pris, d'injustice, d'erreurs (je ne parle pas de sa
-remarquable critique dramatique, mais de la critique littéraire qu'il
-y insère théâtre-faisant); mais, quand il se trompe, c'est toujours
-sincèrement ou par fidélité à un idéal auquel il s'est attaché
-éperdument. Il est, en tout cas, la plus large ou la plus variée
-personnalité parnassienne, car s'il a des défauts de rhétorique et
-d'afféterie, il possède quelques-unes des belles qualités du
-romantisme, et parmi ses romans romantiques, héritiers de la dernière
-manière d'Hugo, additionnée de Chamfort et de Crebillon fils,
-assaisonnée de lyrisme légendaire, «l'eau du Gange en gouttelettes
-dans son vin de Champagne», quelques-uns compteront. C'est lui aussi
-qui a conté le plus de beaux contes épiques, chanté le plus de jolies
-chansons, et a publié le plus de rimes inutiles, qui a le plus
-fréquemment plié le vers à la chronique.
-
-Armand Silvestre, improvisateur expéditif et averti, très maître d'un
-métier souple sans recherche, très indulgent à sa facilité, laisse,
-parmi tant de poèmes doués d'un excessif air de famille, les beaux
-vers de _la Gloire du Souvenir_ et des _Sonnets païens_, comme pour
-montrer qu'il était supérieur à sa production ordinaire. Il a eu de
-francs accès de verve, qui lui marquent une belle place parmi les
-conteurs _gaulois_; il a la verve, les procédés, l'abondance et le
-facile accueil aux bons mots de terroir et de corporation des
-meilleurs écrivains de ce genre.
-
-A côté de ces poètes, le Parnasse a ses _minores_, dont plusieurs
-laissent ou laisseront au moins quelques pièces d'anthologie. Le type
-en est Glatigny, dont on lira longtemps _la Normande, Maritorne, la
-Lettre à Mallarmé_, poèmes rimés d'une certaine habileté. Il a servi
-de type à cette leçon du Parnasse sur l'agilité du versificateur et
-sur le don spécial du poète, qui consiste à attribuer à Glatigny,
-artiste médiocre, un don réel, considérable, constituant le poète et
-que n'aurait point eu un Flaubert, écarté des vers par les
-chinoiseries du métier poétique. Il est juste de citer M. Albert
-Mérat, paysagiste de ville, que les jardinets des fenêtres de Paris,
-les Asnières, les Meudon, les passages de canotiers sur une Seine
-ensoleillée ont intéressé et qui en a tiré d'agréables poèmes.
-
-Près de M. Mérat il faut citer, par similitude de genre, M. Antony
-Valabrègue, qui fut un critique d'art instruit (les petits Parnassiens
-furent parfois de bons critiques d'art, comme M. Lefébure qui donna un
-judicieux volume sur la Dentelle; on peut aussi parler de M. Georges
-Lafenestre, auteur de vers légers et faciles). M. Valabrègue nota non
-sans finesse bien des décors de berge, de fêtes, de soirs de banlieue.
-
-Léon Valade, qui collabora avec M. Mérat pour une traduction de
-l'_Intermezzo_ de Heine, est mort jeune; il laisse une oeuvre trop
-brève, où des pièces tendres sont tout à fait jolies, et, dans une
-gamme restreinte, il donne une sincérité d'émotion rare dans son
-groupe et que ne dépare point la rhétorique. M. Ernest d'Hervilly a
-brillé dans la gamme funambulesque. Il amusa beaucoup, aux débuts du
-Parnasse, par son _Harem_, où les diverses beautés du monde, de
-l'anglaise à la négresse, sont caractérisées avec quelque ironie. Rien
-ne vieillit si vite qu'une pièce gaie, mais des poèmes descriptifs de
-sensation exotique, sur la Louisiane entre autres, certifient la
-valeur poétique de M. d'Hervilly, qui semble avoir abandonné la poésie
-pour entasser une Babel d'histoires légères et courtes dont certaines
-sont fines et d'un véritable humour. M. Emmanuel des Essarts, poète
-d'ambition et de bonne volonté, a tenté, dans ses _Poèmes de la
-Révolution_, un gros effort qui l'a laissé au-dessous de son sujet. M.
-Xavier de Ricard, dont le livre _Ciel, Rue et Foyer_ contient des
-pages intéressantes, l'inventeur ou au moins le fervent assidu, au
-commencement du Parnasse, du sonnet estrambote qui eut les honneurs de
-la parodie du _Parnassiculet_, s'est dirigé depuis longtemps vers les
-études politiques et sociales, et sa plume fut une des plus généreuses
-parmi celles des écrivains des _Droits de l'homme_. M. Cazalis a tiré
-des poèmes hindous et des poèmes persans la matière d'adaptations
-assez bien faites, et la beauté des modèles n'a point perdu tous ses
-rayons en passant par ses vers souples. Quelques poèmes en prose
-agréablement cadencés complètent son oeuvre courte que rehausse une
-bonne histoire élémentaire de la littérature hindoue, très séduisante
-et attachante. Jean Marras, qui vient de mourir, était un ami très
-chaud et très dévoué des Parnassiens, profondément pénétré de la
-vérité de leur esthétique, mais non un parnassien, non plus que
-Cladel, dont les quelques vers (le sonnet à son âne et quelques courts
-poèmes) ne sont qu'une part insignifiante de l'oeuvre. M. Frédéric
-Plessis, d'un vers ferme et distingué, augmenta le nombre des poèmes
-antiques. C'est, parmi le premier ban des Parnassiens et leurs
-immédiates recrues, ceux qu'on peut citer, à moins qu'on ajoute des
-élèves particuliers de MM. F. Coppée ou Sully Prudhomme, comme M.
-Dorchain, poète de facture pâle, mais non sans distinction, ou des
-écrivains tels que M. André Theuriet, qui n'a fait dans la poésie
-qu'un court passage et a dilué son sentiment de la nature et son
-érudition florale et sylvestre dans des romans genre _Revue des
-Deux-Mondes_, ou bien M. Jean Aicard; mais il n'est pas certain alors
-que les Parnassiens ne m'accuseraient pas d'abuser de quelques
-déclarations parnassiennes de M. Jean Aicard pour leur infliger un
-élève dont ils se soucient peu; tout de même, une fois au moins, M.
-Catulle Mendès l'a revendiqué.
-
-V
-
-Il semble que le reproche qu'on sera en droit d'adresser au Parnasse,
-ce sera de n'avoir rien innové et que les quelques hommes de talent
-qu'il compta ne se soient préoccupés que de tenir honorablement un
-rang à la suite du Romantisme. Ils n'ont eu ni le souci ni
-l'intelligence de l'évolution littéraire. Par leur maniement
-particulier du vers faussement marmoréen (il n'y a qu'à lire M.
-Coppée, M. Sully Prudhomme pour voir que ce vers est beaucoup plus
-_garni_ à la façon d'une poupée moderne que marmoréen comme une statue
-antique), par la dispersion du rythme sur toutes sortes de sujets peu
-poétiques, ils avaient rendu le public lettré français indifférent à
-la poésie, et il a fallu l'évolution symboliste et la mise en
-question de la prosodie traditionnelle pour provoquer un sursaut et un
-retour d'attention, dont ils ont, d'ailleurs, pour leur part
-bénéficié.
-
-Le mouvement symboliste a déplacé la question pour le Parnasse qui
-devenait, aux yeux de tous, dûment ce qu'il était, un parti, pour
-ainsi dire conservateur; et contre les novateurs qui ont réformé la
-technique et réinfusé de la vie à la poésie, il s'est fait une
-alliance, à peu près, de tous les poètes fidèles au rythme
-traditionnel; cela a rapproché du Parnasse une foule de fidèles du
-Classicisme ou du Romantisme, des lamartiniens ou des mussettistes
-exactement pareils à ceux qu'on maudissait à l'hôtel du Dragon-Bleu et
-qui auparavant niaient les Parnassiens, quoi que ceux-ci fussent alors
-les plus intéressants des poètes de tradition ancienne. Il faut
-pourtant se rendre compte que ces adeptes nouveaux, pas plus que les
-jeunes écrivains amis du Parnasse qui pratiquent le vers libéré, ne
-sont des Parnassiens, et il ne faut pas croire à un grandissement
-subit et tardif de l'école. C'est un beau coucher de soleil et non une
-aurore. C'est la fin, dans le respect et l'attention admirative et
-émue, d'un groupe qui fit son devoir, qui sut maintenir la gloire du
-vers, et qui, s'il n'augmenta rien, ne laissa pas déchoir. Les
-Anthologies tiendront grand compte de leur production. Il leur a
-manqué que l'un d'eux, soit M. Mendès, soit M. Dierx, écrivît un livre
-de vers qui s'imposât tout entier comme _la Légende des Siècles, les
-Destinées, les Fleurs du mal_ ou _les Exilés_. Il est honorable pour
-eux qu'on puisse penser que, s'ils ne l'ont pas fait, c'est par
-esprit de discipline et par respect envers les maîtres.
-
-M. Catulle Mendès le dit dans sa _Légende du Parnasse contemporain_
-après qu'il a comparé le groupe des Parnassiens aux Trois
-Mousquetaires, M. Dierx étant Athos, Glatigny d'Artagnan (Glatigny a
-dit:
-
- Père de la savante escrime
- Qui préside au duel de la rime,
-
-comparaison fâcheuse et qui résume assez clairement la technique
-factice de l'école) et M. Coppée Aramis, ce qui n'est point sans
-dénoter chez M. Mendès des dons psychologiques et même prophétiques:
-le but des Parnassiens était de développer leur originalité sur les
-terrains, les mondes, si vous préférez, conquis par Hugo. Ils s'y sont
-bornés.
-
-En 1902, demain, lors du Centenaire d'Hugo, M. Catulle Mendès et ses
-amis d'art seront là; ils croiront, de bonne foi absolue, qu'ils sont
-les héritiers directs d'Hugo et qu'ils le représentent. Ils auront
-tort. Il n'a tenu qu'à eux qu'ils eussent raison. Ils auraient pu
-continuer l'évolution romantique: ils l'ont figée. Ils célébreront
-leur grand homme, leur Père, mais parmi les pompes d'une Religion qui
-s'en va justement parce qu'on l'a déclarée fermée et qu'on n'y veut
-plus rien changer.
-
-L'Evolution passe et laisse les plus pures croyances devenir des
-documents pour servir à l'histoire des religions et, dans le cas
-présent, des Ecoles poétiques.
-
-
-Le roman socialiste.
-
-Il est assez particulier que le roman français, une fois entré dans sa
-phase expérimentale, n'ait pas, tout de suite, fixé son attention sur
-le socialisme, sur les questions ouvrières, sur la révolte en armes ou
-l'organisation militante du prolétariat. Cela donnerait à croire que
-nos grands romanciers furent plus habiles à noter des faits, à
-constater des événements qu'à prévoir. Seul, Stendahl, dans un roman
-que tout récemment republiait M. de Milly, dans _Lucien Leuwen_,
-place, dans les préoccupations désagréables d'un jeune officier de
-service à Nancy, la crainte d'être un jour forcé d'aller sabrer des
-ouvriers affamés et mécontents dans des villages industriels de
-Lorraine.
-
-Balzac, si attentif, dans sa _Comédie humaine_, à décrire le jeu des
-institutions de la monarchie de Juillet, la poussée, vers les honneurs
-et la fortune, de la bourgeoisie, ne s'est pas avisé de prédire le
-prolétariat. Evidemment, les idées réactionnaires et catholiques de ce
-grand écrivain, qui regrettait le droit d'aînessse, la pairie, les
-majorats, et en somme, le faisceau des puissances aristocratiques, lui
-masque cet avenir qui, pourtant, éclatait dans le présent, auprès de
-lui, à coups de fusil souvent, ou avec le fracas des machines
-infernales.
-
-Il faut dire que, comme l'a si bien démontré M. Paul Louis dans son
-_Histoire du Socialisme français_, le prolétariat ne prend sa forme
-complète qu'après l'installation dans tous les centres industriels de
-la machine; n'importe, les émeutes de Lyon en 1832, la rue
-Transnonain, le souvenir vivant chez tant de groupes, de la
-conspiration de Gracchus Baboeuf, aurait dû éveiller l'attention de
-Balzac; le grand analyste qui a tant étudié les modes de puissance et
-les modalités génératrices de l'argent n'a point eu conscience ni
-connaissance de tout un substrat de l'histoire qui se concrétait sous
-ses yeux; M. Paul Louis nous indique bien qu'avant que ce fût
-l'ouvrier qui fût l'acteur principal du drame socialiste, toute
-l'attention des réformateurs se portait sur le paysan. Là, Balzac, si
-contestable soit sa théorie de la grande propriété, a jeté son coup de
-sonde, et la petite bourgeoisie rurale qui, au moyen des paysans,
-exproprie par force et par astuce le général Moncornet, est définie de
-main de maître; mais c'est surtout la défense de la grande propriété
-que Balzac a entreprise là.
-
-Il y a vu un drame de foule, une ruée de ce héros à mille têtes, un
-canton, contre cette entité: le Château. Cette exception, dans son
-oeuvre, n'empêche que, tout préoccupé par l'imbroglio présent de la
-politique, par le coup de baguette de juillet, pour adapter son
-expression sur le coup de baguette de la Restauration, Balzac ait
-négligé d'ajouter à son ample comédie un acte social, et si sa
-réputation d'historien en demeure intacte, sa gloire d'intuitif et de
-divinateur ne s'en peut accroître.
-
-Ni Champfleury, ni Duranty, les chefs, après lui, du roman
-d'observation, ne portent là leur attention. Flaubert en son génie
-synthétique s'aperçut de ce mouvement. Flaubert n'était pas homme à
-traverser la tourmente de 1848 sans nous en garder une notation; et du
-temps que Théophile Gautier passa à tourner ces admirables ronds de
-serviettes poétiques que sont les _Eaux et Camées_, Flaubert garda les
-pages qui devinrent l'_Education sentimentale_. Mais Flaubert, peu
-sociologue (le mot lui eût déplu), vit la Révolution de 1848 à la
-façon d'un Daumier. D'un oeil aussi exercé que le génial
-caricaturiste, d'un outil au moins aussi acéré, il nous sertit tous
-les fantoches bêtes ou cruels, versatiles, cupides, ambitieux, qui
-furent les caméléons de cette époque, et il nous laissa une fresque
-admirablement brossée des terreurs de la bourgeoisie et de la férocité
-de la répression durant les émeutes, de la chute du Roi au
-rétablissement de l'Empire.
-
-Du côté du roman idéaliste, il y eut plus de clairvoyance. Georges
-Sand, ce grand lac tranquille où se mirèrent tant de reflets,
-traduisit les idées de Pierre Leroux; l'intention du roman social et
-du roman socialiste exista chez elle, après qu'elle eut terminé sa
-série de romans féministes. Hugo avait, dans les _Misérables_, des
-pages d'histoire, à la vérité, par le mode de présentation et la
-largeur voulue de la phrase, un peu visionnaires.
-
-Mais c'est dans Zola que pour la première fois le roman social,
-inconnu à Goncourt, fermé à Daudet, prend de l'ampleur. Roman
-politique encore quand il dit la résistance des insurgés de province
-au coup d'Etat, son roman s'élève au roman social avec _Germinal_, où
-il étudie tout pittoresquement, il est vrai, mais avec profondeur,
-l'état de la mine et l'histoire de la grève. On trouve corollaire à
-lui la même étude dans le _Happe-Chair_ de Camille Lemonnier, dans
-quelques nouvelles de Léon Cladel. Et tout récemment dans _Travail_,
-Zola abordait le roman purement socialiste, une des manières d'être du
-roman socialiste, l'hypothèse du bonheur pour tous dans _Travail_.
-
-Ce genre de roman, il ne l'a pas développé le premier. Il existe un
-certain nombre de ces romans utopiques, dont le sujet, généralement
-traité de façon similaire, suppose qu'un homme du XIXe siècle, qui
-s'est endormi un beau soir de XIXe siècle, se réveille un beau matin
-de l'an 2000, et assiste à une vie toute renouvelée, avec laquelle il
-confronte tous ses souvenirs de civilisé arriéré de notre temps. Ainsi
-l'Américain Bellamy fait assister son héros à une vie corporative et
-communiste, dont (son imagination n'étant pas d'une débordante
-richesse) nous connaissons tous les éléments. Théâtres gratuits,
-théâtrophone chez soi, magasins généraux où l'on paie en bons de
-rémunération de travail, grands jardins où se délassent les
-enrégimentés de l'armée industrielle et où se chauffent au soleil,
-tant qu'ils le veulent, les invalides, les retraités de cette armée,
-où le service est obligatoire pour tous les citoyens, et aussi l'union
-libre désormais généralisée, tel est le programme.
-
-L'Anglais William Morris, artiste d'un tout autre talent, poète,
-dessinateur, industriel, nous fait assister à un semblable réveil dans
-une cité de verdure, de générosité, de richesse généralisée; la thèse
-contraire a été développée, avec son grand talent, par l'Anglais
-Wells, la thèse pessimiste, qui met tous les capitaux aux mains de
-quelques trusts, et enfourne dans des galeries souterraines la
-population ouvrière ilotisée et même idiotisée. Ce n'est plus le bagne
-capitaliste, c'est l'Enfer capitaliste.
-
- * * * * *
-
-De jeunes écrivains se sont voués, ces temps-ci, à l'édification du
-roman socialiste. Ce n'est point que, parmi leurs aînés immédiats, le
-roman politique n'ait point reçu d'excellents apports, au premier rang
-desquels je mettrais _Bonnet Rouge_, de Jules Case, qui a aussi, dans
-l'_Ame en peine_, touché d'une main délicate et forte, le problème
-religieux. Paul Adam, dans le _Mystère des Foules_, a également donné
-une vision, à plusieurs égards remarquable, de la vie électorale,
-politique, militaire, et a donné, encore pittoresquement, des aspects
-d'élections et d'orages politiques. Le gros effort historique et
-romanesque de Maurice Barrès, les _Déracinés_, doit être signalé. Il
-est déparé par l'insertion d'articles de journaux, par de la politique
-trop usuelle, par du pamphlet contre les parlementaires qui sent sa
-petite presse, et aussi par la thèse même de la déracination, par une
-sorte de fédéralisme nuageux. Pas assez historique, ce n'est pas non
-plus assez politique, et l'agrément de forme n'est pas assez
-considérable pour parer aux défauts des idées fondamentales. Les
-jeunes romanciers qui abordent ces questions y sont plus libres et
-d'une adaptation plus complète, qui s'explique par leur jeunesse plus
-récente et par une contemporanéité plus exacte de leurs années
-d'apprentissage et de formation intellectuelle, avec le mouvement
-socialiste, tel qu'il se présente, théorisé et urgent, ayant choisi
-ses moyens, en voie d'exécution de plusieurs parties du programme
-socialiste.
-
-M. Louis Lumet compte parmi ce jeune groupe de romanciers. M. Lumet
-est un militant de l'art social et de l'art pour tous. Dans les coins
-différents du Paris populaire, il convie, moyennant le plus bas droit
-d'entrée, de quoi payer la location de la salle choisie et la lumière,
-les gens du quatrième Etat, désireux d'entendre des vers, des
-fragments de romans, et cette tentative d'éducation populaire, par
-l'oeuvre d'art, donne de beaux résultats moraux. Dans des romans dont
-deux ont été accueillis par le succès, la _Fièvre_ d'abord, et le
-_Chaos_, il explique la vie du jeune homme de l'heure présente dont
-l'ambition est de vivre pour un but élevé, de faire de l'art sous
-forme créatrice ou sous forme appliquée, d'être un promoteur d'idées,
-ou au moins un remueur d'idées, ou un producteur intelligent dont
-l'ordre artistique et industriel, et aussi de contribuer à répandre
-autour de lui la plus grande somme de bonheur et de lumière possible.
-
-Louis Léclat, le héros de M. Lumet, naît dans une petite ville, d'une
-souche de vignerons qui ont pris naissance politiquement et
-intellectuellement lors de la Révolution, lors de la création des
-magistratures municipales, et de la création des juges de paix. La
-famille Léclat est républicaine et les proscriptions ne l'ont pas
-épargnée. Ataviquement, Louis Léclat est républicain. Dans la
-_Fièvre_, il se débat contre les mauvaises habitudes de notre vie
-politique, dans sa petite ville de province, semblable à toutes. Il
-fait la campagne électorale et le journal républicain, pour le
-candidat de son choix, ou au moins de son parti, car ce candidat ne le
-satisfait guère. Il se rend compte que, sur cette petite scène, la vie
-politique est tarée de toutes les compétitions particulières, par des
-formes nouvelles de candidature officielle, par toutes les ambitions
-et toutes les manoeuvres suspectes que met en branle l'obtention, par
-la faveur du suffrage, des fonctions de député, et il part écoeuré
-pour Paris, pour la ville large, au désintéressement plus grand.
-
-Le _Chaos_ nous décrit, et c'est sa meilleure qualité, de la façon la
-plus vive, la plus nette et la plus colorée, ces nouveaux milieux qu'a
-créés dans la vie politique le mouvement ouvrier. Ce sont, dans les
-nouveaux quartiers qui se sont aérés sur l'emplacement des anciens
-terrains vagues et des îlots de bâtisses poudreuses et malsaines, des
-réunions populaires. Il nous y présente, outre cette nouvelle classe
-d'ouvriers avertis, affranchis, aptes à saisir le mouvement d'idées
-générales, en tant qu'elles touchent à leur situation et à leur rôle
-politique, les meneurs des petits centres: petits patrons
-ratiocinateurs, employés qui utilisent leurs loisirs à lire les
-philosophes et les économistes; il donne une idée juste de cette
-classe qui se forme, résultat de la diffusion des études primaires,
-sur la lisière du prolétariat et de la petite bourgeoisie. Ses
-personnages sont dessinés d'un contour très net; ils ont de la vie, et
-sont marqués d'un trait caractéristique, soit qu'il note le vieil
-ouvrier chez qui un amalgame de vieux fourriérisme, d'un peu même de
-Saint-Simonisme, s'est cimenté avec les opinions qu'a répandues le
-_Capital_ de Karl Marx, ou qu'il nous révèle les nouveaux agissants,
-ceux de demain, ceux qui se préparent dans des réunions et dans des
-comités électoraux, devant les syndicats réunis, à paraître au congrès
-socialiste et dans les grandes assemblées délibérantes que commence à
-tenir le quatrième Etat.
-
-Sans nous occuper ici de la valeur ni des chances de succès des
-diverses théories sociales en présence, en ce temps que trouble
-justement l'indécision qui fait osciller entre tant de panacées et de
-palliatifs proposés, il faut reconnaître tout l'intérêt qui s'attache
-à ces questions. Il est très curieux d'assister ainsi à la genèse de
-groupes nouveaux, et à l'arrivée au grand jour politique de ceux qui
-contribueront à faire l'histoire de demain.
-
-
-L'Académie et le vers libre[15]
-
-La maison de Montyon, c'est l'Académie que je veux dire, a varié hier
-la récitation de son palmarès par quelques aperçus sur la contenance
-qu'elle entend prendre avec le vers libre. A vrai dire, on ne le lui
-avait pas demandé, et il n'y avait pas urgence.
-
- [15] Article publié lors du prix décerné au premier volume de
- vers de M. Gregh.
-
-Les vrais poètes du vers libre se moquent un peu de l'Académie, mais
-l'Académie voulait tant faire savoir qu'elle reste fidèle à son rôle
-de vieille bonne femme sourde qu'elle s'est précipitée sur quelques
-malheureux vers libres, épars et gênés de leur présence dans le sage
-recueil de M. Fernand Gregh, et s'est hâtée d'en prendre texte! on a
-par deux fois donné de la publicité à cette imposante démonstration.
-En laissant savoir qu'on primait M. Gregh, en le primant publiquement,
-on a bien spécifié que c'est non parce que, mais quoique; on lui a
-compté comme circonstances atténuantes qu'il n'était pas le créateur
-de ce dangereux système.
-
-Evidemment ce créateur n'est pas M. Gregh, puisque c'est moi; c'est
-donc à moi que s'adressait M. Boissier, c'est à moi de lui répondre;
-et voici:
-
-Personnellement, quoique jugeant que l'argent légué à l'Académie pour
-aider ou récompenser les efforts d'art est assez mal distribué, je
-n'en ai jamais demandé et n'en demanderai jamais. Pourquoi? Parce
-qu'il me faudrait le demander et par cela même me soumettre à la
-juridiction de l'Académie. Je m'y refuse et n'envoie aucun livre à
-l'Académie. Pourquoi? 1º Parce que la compagnie de médiocres, de
-toujours médiocres (en très grande majorité), qui n'a reconnu ni
-Balzac, ni Nerval, ni Gautier, ni Baudelaire, n'a pas qualité pour
-juger les novateurs ni en leur esprit ni en leur langue. 2º Parce que
-l'Académie actuelle en son assemblage de lettrés aimables, de
-vaudevillistes à tout faire, de poètes parnassiens (il en manque _et
-les meilleurs_), d'historiens spécialistes et de critiques étroits, ne
-peut pas comprendre une théorie nouvelle. Eussent-ils isolément de
-l'esprit et du jugement, ils le perdent étant réunis. 3º Parce que
-l'Académie, en cette occasion écoutant la voix de ses poètes
-naturellement conservateurs, et de ses critiques naturellement
-conservateurs, n'apporte en ces questions aucune impartialité, et que
-ses moyens d'action, ses prix, sont utilisés comme moyens de combat,
-au service de ce qu'ils appellent la bonne cause, sans voir assez
-l'interprétation défavorable qu'on peut avoir de leur conduite; car
-l'admiration qu'on peut avoir pour eux est intimement dépendante de la
-conservation du vieux système.
-
-Or, contre le flot montant des théories et surtout des poèmes
-nouveaux, contre l'influence indéniable exercée pendant dix ans par le
-vers libre, influence à laquelle aucun bon poète jeune, pas même M.
-Gregh, n'a échappé, on lutte à coup de récompenses; on lutte avec ce
-qu'on peut, et je ne dis pas que pour la majorité de la jeunesse cette
-arme ne soit la meilleure. Il restera toujours une minorité qui se
-fera gloire comme nous de son indépendance littéraire, par-dessus
-tout.
-
-En tout cas, la jeunesse est prévenue. Des vers libres--pas de prix,
-pas de vers libres--des prix.
-
-Cela, je le répète, promulgué sans occasion (car M. Gregh ne prêtait
-pas bien cette occasion), mais promulgué parce qu'on avait résolu de
-saisir la première occasion.
-
-L'Académie n'étant, comme nous l'avons dit, qu'une compagnie médiocre
-en goût et en connaissances, et absolument esclave du gros goût public
-qui demande longtemps à être conquis, nous n'avons jamais conçu
-l'espérance ni le désir ni d'être couronné par elle, ni d'être admis à
-en faire partie. Pour n'engager personne, je spécialiserai. Je ne
-désire de l'Académie aucune approbation d'une façon quelconque. Je
-note seulement son avis sur le vers libre, pour plus tard.
-
-L'Académie couronnera nos élèves, et elle élira nos élèves qui
-couronneront les élèves de nos élèves, et elle demeurera ainsi dans sa
-tradition, qui n'est pas une noble tradition.
-
-J'en aurais fini si je ne voulais relever un petit mot de M. Gaston
-Boissier, qui n'est d'ailleurs en cette occasion que le porte-parole
-des poètes et des critiques académiciens--«ce que l'Académie refuse à
-un système dont il (M. Gregh) n'est pas le créateur et que
-quelques-uns de ses amis ont déconsidéré par leurs exagérations». On
-aimerait être fixé. Qui vise-t-on ici. Si l'on avait affaire en M.
-Boissier et ses amis, à des gens bien informés, il faudrait croire
-qu'un ami de M. Gregh, un jeune homme comme lui de vingt-cinq ans, a
-coupablement distendu et exagéré la rythmique du vers libre. Mais ce
-ne doit pas être cela. Je penserai plutôt que l'Académie adresse
-habilement une tendresse à des poètes qui ne sont pas entrés
-franchement dans la voie du vers libre, et ne sont pas non plus restés
-absolument fidèles à l'ancienne technique. M. Henri de Régnier
-représente notamment ce compromis. Et alors, dans ce sens, ce seraient
-les vrais vers libristes qui seraient accusés d'aller trop loin.
-L'Académie, toujours fine, et instruite, au lieu de savoir qu'il y a
-eu réforme, et qu'ensuite certains esprits ont jugé sage de choisir
-dans cette réforme les éléments qui leur convenaient, et de les
-juxtaposer à leurs connaissances traditionnelles, s'imagine qu'on a
-commencé par de timides efforts pour se déganguer et qu'ensuite
-certains, moi peut-être, ont été excessifs, vraiment excessifs. Non,
-Monsieur Boissier, le vers libre est allé tout d'un coup, lors de sa
-création, jusqu'au bout de ses nécessaires audaces, et s'il y a eu des
-assagissements et des arrangements, cela est postérieur.
-
-L'histoire de cette question est, je crois, connue à l'Académie, au
-rebours; ce n'est pas la seule question qui apparaisse ainsi à la
-docte assemblée. Cela n'a d'ailleurs pas d'importance. La conscience
-d'avoir créé quelque chose en poésie française nous suffit, et nous
-n'avons pas besoin de lauriers officiels et conventionnels.
-
-Nous avions eu déjà cette année quelques notions de l'opinion
-académique, d'abord à la _Revue des Deux-Mondes_ où il serait parfois
-curieux, à titre de document, d'avoir l'opinion de M. Brunetière.
-Malheureusement, depuis qu'il s'exporte, on n'a que celle de M.
-Doumic, inutile à garder. M. Doumic a écrit sur la poésie nouvelle,
-cette année, une petite drôlerie trop sotte pour nous occuper. M.
-Deschamps, du _Temps_, a vagué autour de ce terrain, et c'est à lui
-que j'ai une observation à présenter.
-
-M. Deschamps cite des vers de M. de Souza; c'est son droit; il peut à
-sa guise les citer et même les aimer par-dessus tout; ce qu'il ne
-peut, sans être taxé d'ignorance ou de mauvaise foi, c'est décerner à
-M. de Souza le titre peu enviable de Boileau de la nouvelle école
-poétique, et le constituer de son plein droit un exemple théorique et
-pratique (pour ses lecteurs) de ce que je fais, de ce que font
-d'autres poètes, Verhaeren, par exemple. Il y a là une nuance. M. de
-Souza s'est rangé dans les rangs de la nouvelle école, quelques années
-après son éclosion. Il émet à côté des vers-libristes plus anciens ses
-opinions et publie ses poèmes. Je ne discute nullement ici son talent,
-j'infirme seulement, mais absolument, le rôle extensif que M.
-Deschamps, par simplisme ou par non-simplisme, veut lui attribuer aux
-yeux des lecteurs du _Temps_, dans le mouvement du vers libre.
-
-
-Doumic contre Verlaine.
-
-M. René Doumic vient de publier, dans la _Revue des Deux-Mondes_, un
-article sur Paul Verlaine.
-
-Il y est dit--qu'il est fort heureux que nous possédions enfin une
-édition complète et compacte de l'oeuvre de Paul Verlaine, que nous
-l'avions lu, dans ces minces plaquettes qui paraissaient, du vivant de
-Paul Verlaine, _tapageuses_ et _furtives_; maintenant, nous avons
-tout, les _farces_, _les calembours_, _les jurons_, _les ordures_,
-_les non-sens_, _tout le bavardage_, _tout le radotage_, _tout le
-fatras_ où sont noyés quelques vers d'un charme _morbide_. Cette
-publication a l'avantage de remettre les choses au point et de faire
-apprécier l'_égale platitude du personnage et de son oeuvre_. Le
-succès de Verlaine serait dû à une insolente mystification. Verlaine
-était un mauvais élève du Parnasse, qui tomba aux pires déchéances,
-et, à son retour en France, après quelques années de Belgique, il fut
-mis à la mode par ce petit fait, qu'étant l'homme qu'il était, il fut
-publié par un éditeur catholique; il y eut dans son cas ce petit brin
-d'originalité qui constitue, pour une grande part, le fait Paris. Les
-Parnassiens célèbres, auprès de qui il avait rimé, eurent pitié et
-l'aidèrent. En plus, la critique du temps, qui était impressionniste
-et s'amusait aux jeux d'ironie, saisit l'occasion pour s'amuser à
-faire un grand poète, d'où le Choulette de M. Anatole France et des
-articles de Jules Lemaître.
-
-Verlaine n'a jamais traduit que des états de sensibilité; cet art est
-le contraire d'un art nouveau. La jeunesse se tromperait en prenant un
-Verlaine pour guide; il est la convulsion dernière du romantisme: on
-ne pourrait, d'ailleurs, rien lui reprocher si l'on admettait les
-théories du romantisme dont il est la sénile expression. De plus,
-Verlaine ne _sait pas sa langue_, il n'a jamais été qu'un _très
-médiocre écrivain_. Il y a chez lui de la _fumisterie_, de
-l'_incohérence des idées_, _des mots_, incontinence de _verbiage_. Sa
-prétendue primitivité n'est que de la _sénilité_. Son art est tout à
-fait stérile, maigre floraison sur un arbuste épuisé.
-
-Voici la conclusion après l'argumentation: «Il est à craindre que
-Verlaine ne soit pas complètement oublié... Qu'il ait pu grouper des
-admirateurs, dont quelques-uns étaient de bonne foi, que sa poésie ait
-pu trouver un écho dans des âmes qui y reconnaissaient quelque chose
-d'elles-mêmes, c'est un exemple qu'on citera pour caractériser un
-moment de notre littérature, et montrer à quelle déliquescence les
-notions de morale et le sentiment artistique ont, à une certaine date
-et dans un certain groupe, failli se dissoudre, se perdre et sombrer.»
-
-
-Je ne veux pas discuter cet article; ce serait peine perdue:
-l'admiration des poètes, soit qu'elle admette l'oeuvre en son
-ensemble, soit qu'elle choisisse, et qu'elle écarte quelques volumes
-de la fin de vie malade et pauvre de Verlaine, soit qu'elle se limite
-aux quatre ou cinq premiers recueils du poète, salue en lui une âme
-tendre, un poète charmant, un rythmiste très habile et un novateur
-dont on a pu exagérer l'apport, mais dont l'apport existe très
-considérable. Cette admiration des poètes vaut bien le dédain de
-quelques critiques, surtout quand ces critiques sont de purs
-sectaires. Je ne relèverai pas autrement que d'une indication ceci:
-c'est que M. Doumic n'est pas, à fond, le fervent indigné qu'il
-paraît. Il y a eu, dans son cas, beaucoup du désir de tirer un pétard,
-et aussi un désir encore moins élevé, qui a été d'imiter avec le plus
-d'exactitude possible le _maniaque obscène_, glapi derrière l'ombre de
-Baudelaire, par M. Brunetière. Mais enfin, mieux vaut prêter aux gens
-les motifs les plus nobles possible, et admettre, presque contre
-l'évidence, que M. Doumic n'a insulté la mémoire de Verlaine que parce
-que, littérairement, il le trouve un poète inférieur, et ici la
-question devient plus intéressante parce que, tout en ne cessant point
-de concerner Verlaine, elle s'élargit au-dessus de M. Doumic, elle
-concerne tous les grands poètes morts et tous les petits critiques.
-
-La critique bien entendue serait un art. Actuellement, elle est
-surtout un métier que des gens exercent sans aucune aptitude. Au lieu
-d'être une explication d'oeuvres et de courants d'oeuvres, elle
-confine, d'un côté, à la publicité et, de l'autre, au pamphlet.
-
-On a perdu de vue les nécessités intellectuelles de la critique, on ne
-se rend pas compte qu'elle nécessite chez le critique une information
-et aussi qu'elle ne peut être exercée utilement, sauf exceptions
-infiniment rares et toutes récentes, que par un artiste sachant de
-quoi il retourne et capable de mener à bonne fin lui-même des oeuvres
-d'art.
-
-La _Revue des Deux-Mondes_ résout le problème du choix du critique en
-appelant à elle un professeur. Il y a là une insuffisance. Non que je
-veuille proscrire d'un coup, hors la connaissance littéraire, des
-hommes instruits, érudits, comme il n'en manque pas dans l'Université,
-et certains écrivent sur l'art et la littérature avec goût et de façon
-amusante, sinon révélatrice. Mais le professeur, critique par
-échappées, est professionnellement un peu manieur de férule. De là,
-chez les meilleurs, une tendance à préférer aux classifications
-méthodiques un mode de palmarès et de distributions de récompenses. Le
-professeur a un peu l'habitude de faire de l'esprit aux frais des
-intelligences un peu lentes de sa classe; il transporte parfois dans
-la critique ce ton léger et un peu discourtois. Le professeur devant
-sa classe est infaillible, et devant ses supérieurs et ses doyens ne
-parle que de ce qu'il sait. De là une habitude d'avoir raison, dont il
-transporte dans sa critique le ton d'assurance.
-
-Mais c'est qu'ici la question change. Le professeur se trouve devant
-des phénomènes d'ordre nouveau, sur lesquels il n'a plus de lumières
-spéciales et acquises. Il lui arrive alors de se tromper d'un petit
-ton d'assurance un peu gênant. De plus, il y a un point à fixer qui
-est celui-ci:
-
-Le professeur, nourri d'humanités, nourri de critique antérieure, au
-fait de Sophocle et aussi de Nisard, se croit le gardien d'un
-héritage précieux. Du fait qu'il est un de ceux qui transmettent le
-moyen d'étudier les textes des langues mortes, il se figure assez
-volontiers que Sophocle lui appartient davantage qu'à ceux qui ne
-savent pas le grec. Et là il a un peu raison. Mais, ceci posé, il a
-tort de deux façons.
-
-D'abord, le fait de connaître Sophocle n'indique point qu'on participe
-de ses mérites, et, s'il est beau d'être le gardien d'une tradition
-antique, il ne faut pas s'identifier, même légèrement, aux créateurs
-de cette tradition, et se croire leur égal en quoi que ce soit, et de
-là prendre, envers les malheureux écrivains d'âge récent et de langue
-vulgaire, l'attitude d'un ancêtre chargé de gloire. Il ne faut pas
-croire non plus, parce qu'on s'essaie à écrire exactement comme les
-gens du XVIIe siècle, qu'on est supérieur à Banville ou à Goncourt
-(que M. Doumic traite avec un cocasse dédain). Il ne faut pas croire,
-parce qu'on a étudié les siècles d'art, qu'on les représente. Ce
-serait comme si l'ange placé à la porte du Paradis terrestre se
-croyait Dieu, ou, pour nous exprimer à l'aide d'un souvenir d'un de
-nos meilleurs classiques, imiter l'âne porteur de reliques du bon La
-Fontaine.
-
-Pas plus que le professeur ne doit se croire Eschyle ou La Bruyère, il
-ne doit se figurer qu'il est leur représentant désigné de droit
-d'examen, et qu'il tient la clef qui ouvre les portes du passé, et
-que, seul, il porte les noms sur les listes de Mémoire. Les manuels
-d'histoire littéraire, qui ne sont pas toujours très bien faits, ont
-coutume, même quand ils ont quelque valeur, de s'arrêter à une
-certaine date. Ce fut 1789, ce fut 1815. C'est maintenant après
-l'éclosion définitive du Romantisme qu'on arrête ces travaux et on les
-fait suivre d'un léger appendice, où se trouvent des noms et des
-opinions sur ces noms qui n'ont plus la même valeur de certitude, et
-cette timide sélection est en général mal faite. Mais le professeur se
-tromperait en croyant qu'ainsi faisant, il a promu ou fait attendre.
-On comprend que l'Université n'étant pas créée pour mettre ses élèves
-au courant du dernier mouvement littéraire, s'arrête après le dernier
-mouvement bien déterminé et compte sur la vie pour que ses jeunes
-gens, plus tard, apprennent le reste. Mais le professeur de l'âge
-suivant, qui pousse de vingt ans plus loin le manuel, n'a pas toujours
-l'occasion de ratifier complètement l'appendice de son prédécesseur,
-et, le ferait-il, qu'importe? L'Université fit à Victor Hugo la guerre
-la plus ouverte. Actuellement, c'est au nom d'Hugo que les critiques
-de provenance universitaire nous combattent. Si les choses vont
-logiquement, c'est en notre nom qu'on combattra nos successeurs; mais
-bien du temps encore s'écoulera. En général, ce sont les petits-neveux
-qui sont témoins de cette agrégation posthume au patrimoine autorisé
-de l'esprit français.
-
-Tous ces défauts qui infirment la critique professorale se rachètent
-chez l'un ou l'autre par telle qualité, et puis il y a des exceptions;
-mais quand la critique est maniée par M. Doumic, tous ces défauts
-prennent des proportions énormes, et l'on arrive à ce phénomène, de
-voir un pur et simple essayiste traiter un grand poète comme un
-écolier et, sans notion des distances, l'insulter après sa mort. Je
-pourrais dire ici à M. Doumic que si tous les gens qui s'habillent
-irréprochablement, au lieu, comme Verlaine, de porter des loques, que
-si tous les gens qui recherchent des notions morales dans la
-littérature étaient pareils à lui, Doumic, Verlaine aurait eu
-parfaitement raison de mettre entre eux et lui, Verlaine, tout
-l'intervalle de sa supériorité. Nous pouvons admettre le point de vue
-prudent et même réactionnaire de certaine critique où la bonne foi
-n'est pas suffisamment aidée de clairvoyance, nous pouvons admettre
-l'erreur qui est humaine, même quand elle prend un ton agressif qui
-est de trop, nous pouvons hausser les épaules devant les assertions de
-critiques qui n'ont pas su se manifester autrement que sous les
-espèces d'articles de critique; tant pis pour eux s'ils sont en
-baudruche, et malgré que l'homme devrait savoir le métier qu'il
-prétend exercer, nous pouvons ne pas nous soucier qu'un critique,
-placé dans une chaire retentissante, ne dise que des pauvretés.
-
-Ce que nous ne pouvons pas admettre, c'est ce ton d'insulte envers un
-poète qui n'est plus là pour répondre, c'est cette lâche attaque à un
-mort dans son talent et dans son caractère. On n'admettrait pas qu'un
-homme quelconque qui n'a point fait de vers, qui a exercé une
-profession quelconque fût ainsi vilipendé par delà le tombeau. Il ne
-faudrait pas que le fait d'avoir eu du génie engendrât comme
-conséquence naturelle qu'on est voué aux outrages ignominieux, et
-c'est non tant la sottise de M. Doumic que son inconvenance que je
-flétris ici.
-
-
-NOTE FINALE
-
-Ce livre, encore que compact, ne donne pas toute l'histoire du
-symbolisme; il lui manque, pour être complet, de contenir une étude
-détaillée de l'oeuvre de chaque symboliste, et conséquemment une étude
-des nuances, des différences, et même des contrastes entre les
-nombreux écrivains qui constituent le _Symbolisme_.
-
-Cette étude détaillée, cette histoire du symbolisme depuis son
-épanouissement jusqu'à l'année qui s'écoule sera la matière d'un
-nouveau et prochain volume.
-
-Il nous a paru que le mieux était de commencer par le commencement,
-c'est-à-dire, d'indiquer exactement les origines du symbolisme, puis
-d'en donner la ligne générale, non tant par l'étude intérieure du
-mouvement, que par ses entours, d'indiquer contre quoi il luttait, de
-dire son milieu et son opportunité.
-
-Ce volume, en somme, traite des précurseurs, des origines et un peu de
-l'avenir du mouvement. Le second traitera de ses individualités, de
-son irradiation qui a été grande, et reviendra plus fortement sur son
-avenir. De braves personnes vont disant que cet avenir n'existe pas.
-C'est bien ce qu'on disait du Romantisme après le succès de la
-_Lucrèce_ de Ponsard. Il semble que ce jugement a été infirmé; comme
-tant d'autres! La critique passe son temps à rectifier ces pronostics
-hâtifs et ces notations excessives d'après les petits phénomènes de
-réaction.
-
-Certaines personnes se plaisent à croire que le symbolisme met
-toujours en scène un chevalier qui s'adresse à une dame, ou qu'il
-consiste uniquement dans la recherche d'une langue curieuse et rare;
-d'autres reprochent au chevalier d'importance si accrue d'habiter une
-Tour d'Ivoire où il entretient le sommeil de la Belle au Bois dormant.
-Ce livre a suffi à prouver le contraire, et le suivant le confirmera
-de plus de preuves.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- PRÉFACE: Les origines du symbolisme 9
-
-
- =Une campagne du symbolisme en 1888.=
-
- Poictevin. Paysages 76
-
- Paul Verlaine: à propos d'un article 81
-
- Amour 88
-
- Paul Adam: Etre 96
-
- A propos de Baudelaire 102
-
- De Victor Hugo à M. Lavedan 106
-
- Crime et châtiment 123
-
- Les Poètes maudits 135
-
- Les Poèmes de Poe 145
-
- Le socialisme du comte Tolstoï 154
-
- A M. Brunetière 163
-
-
- =Portraits.=
-
- Paul Verlaine 175
-
- Jules Laforgue 181
-
- Georges Rodenbach 191
-
- Villiers de l'Isle Adam 201
-
- Gabriel Vicaire 219
-
- Arthur Rimbaud 245
-
- (Le monument d'Arthur Rimbaud) 265
-
-
- =Études.=
-
- De l'Evolution de la Poésie au XIXe siècle 283
-
- L'Art social et l'art pour l'art 295
-
- La littérature des jeunes et son orientation 309
-
- Le Parnasse et l'Esthétique parnassienne 343
-
- Le Roman socialiste 381
-
- L'Académie et le vers libre 389
-
- Doumic contre Verlaine 394
-
- Note finale 401
-
-
-FIN DE LA TABLE
-
-
-Saint-Amand (Cher).--Imprimerie BUSSIÈRE.
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Symbolistes et Décadents, by Gustave Kahn
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SYMBOLISTES ET DÉCADENTS ***
-
-***** This file should be named 43441-8.txt or 43441-8.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/4/3/4/4/43441/
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions
-will be renamed.
-
-Creating the works from public domain print editions means that no
-one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
-(and you!) can copy and distribute it in the United States without
-permission and without paying copyright royalties. Special rules,
-set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
-copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
-protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
-Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
-charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
-do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
-rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
-such as creation of derivative works, reports, performances and
-research. They may be modified and printed and given away--you may do
-practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
-subject to the trademark license, especially commercial
-redistribution.
-
-
-
-*** START: FULL LICENSE ***
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
-Gutenberg-tm License available with this file or online at
- www.gutenberg.org/license.
-
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
-electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
-all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
-If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
-Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
-terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
-entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
-freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
-this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
-the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
-keeping this work in the same format with its attached full Project
-Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
-a constant state of change. If you are outside the United States, check
-the laws of your country in addition to the terms of this agreement
-before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
-creating derivative works based on this work or any other Project
-Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
-the copyright status of any work in any country outside the United
-States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
-access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
-whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
-phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
-Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
-copied or distributed:
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
-from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
-posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
-and distributed to anyone in the United States without paying any fees
-or charges. If you are redistributing or providing access to a work
-with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
-work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
-word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
-distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
-"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
-posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
-you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
-that
-
-- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
- owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
- Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
- must be paid within 60 days following each date on which you
- prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
- returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
- sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
- address specified in Section 4, "Information about donations to
- the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
- destroy all copies of the works possessed in a physical medium
- and discontinue all use of and all access to other copies of
- Project Gutenberg-tm works.
-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days
- of receipt of the work.
-
-- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
-electronic work or group of works on different terms than are set
-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
-computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
-your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
-your written explanation. The person or entity that provided you with
-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.